Le Devoir
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- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
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- LE
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- CRÉÉE EN 1878
- par J.-Bte André GODIN, Fondateur du Familistère de Guise
- TOME VINGT-ET-UNIÈME
- Rédacteur en Chef : M. J. PASCALY, Paris.
- Directrice : Madame veuve GODIN (Officier d’Académie) Au Familistère, Guise (Aisne)
- 1897
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- nnniïUOTS mm mk iMinmifiji r,n\ï P fut lii
- de J.-B.-André GODIN (*)
- RÉSUMÉ DE L’ESSAI DE REPRÉSENTATION DU TRAVAIL PAR
- les Groupes, Unions de Groupes et Conseils d’Unions
- 1877-1879
- XIII
- L’avenir de l’Idée et l’Evolution sociale
- (Suite et fin)
- Les nécessités de la concurrence industrielle entre travailleurs de race blanche nous imposent — . nous l’avons vu — la culture intense de notre propre espèce. La prévision d’avoir à soutenir demain, sur le marché du monde, la concurrence du travailleur de race jaune, nous fait la môme obligation.
- C’est ce que nous a démontré notre ami et collaborateur, M Auguste Fabre, dans son étude : a La concurrence asiatique et l’avenir des ouvriers européens. » (.Devoir d’août dernier). Il nous a fourni des conclusions qui s’accordent avec celles de Luio Brentano sur ce point fondamental : développer chez chacun de nous
- LE PLUS HAUT IDÉAL SOCIAL.
- Et si nous évoquons ces divers travaux à propos de l’Essai de Représentation libre du Travail au Familistère, c’est parce qu’une telle Représentation, ayant pour but de relier en corps toutes les bonnes volontés d’un établissement et de tenir sans cesse à l’ordre du jour les mesures propres à servir le bien commun, est en plein accord avec les nécessités de l’heure actuelle.
- Enrayer le gaspillage social ;
- Unifier les forces de la production et de la consommation ;
- (1) Lire le Devoir depuis le mois de mars 1891, tome 15, page 129.
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- Et, comme point de départ, ouvrir des chaires d’Eco-nomie sociale, dans les écoles mêmes destinées à initier l’enfant à la pratique du commerce et de l’industrie : voilà, selon M. Fabre, ce qui s’impose à nous pour faire face au travailleur asiatique, lequel aujourd’hui « grâce au bas prix de sa main d’œuvre, chasse du marché tout produit européen dont il entreprend la fabrication. »
- La force des choses industrielles et commerciales nous pousse donc à des mesures qui, heureusement, sont en pleine concordance avec les réclamations ouvrières, touchant l’organisation des garanties de la vie, de l’instruction et du bien-être pour tous.
- Enseigner l’Economie sociale dans les Ecoles pratiques de commerce et d’industrie — ces établissements qui vont apparaître de plus en plus comme le complément obligé de l’Ecole primaire, — c’est non seulement disposer la prochaine génération à réagir contre le gaspillage social exercé aujourd’hui sous tant de formes ; mais,c ’est aussi la préparer à comprendre la puissance des ressources contenues dans le principe de la coopération et de l’association ; et la rendre apte à faire bien fonctionner les institutions diverses par lesquelles les travailleurs se donneront les garanties de l’existence et s’assureront les meilleures conditions du progrès intellectuel et moral.
- Quelques passages de Conférences données par J.-B.-A. Godin au Familistère vont nous fournir un exemple, pris sur le vif, des économies diverses et des avantages multiples que les travailleurs peuvent réaliser à leur profit.
- Une de ces conférences — en date du 30 septembre 1880 — a été reproduite mais non in-extenso dans le tome 4 du Devoir, page 650. Nous en avons par devers nous le texte complet. Commençant par l’exposé des grandes lignes de l’Association, Godin disait :
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- « Notre société a pour objet, comme il est dit à l’article 5 des statuts : l’exploitation locative de Fimmeuble constituant le Familistère, c’est-à-dire que, dorénavant, c’est pour votre compte que sont payés les loyers du Familistère. Vous en bénéficiez selon vos droits dans la Société.
- » L’objet de l’Association comprend, en outre : l’exploitation commerciale des magasins et débits du Familistère. Ce qui veut dire que la vente se fait à votre profit dans les services d’épicerie, boucherie, mercerie, etc., etc.
- » C’est là un point de vue qui vous a échappé jusqu’ici. Si vous avez assez d’intelligence, de prévoyance, de perspicacité, pour être fidèles à vos propres magasins, à vos propres intérêts, vous verrez les ventes augmenter dans des proportions qui assureront sans peine, à chacun de vous, annuellement, 50 francs de plus de répartition. »
- Six ans plus tard, le 3 octobre 1886 (Devoir, tome 10 page 643) Godin conduit par les faits à revenir sur cette même question, donne ces chiffres précis :
- « Le Familistère vous rapporte en bénéfices locatifs et commerciaux 113.000 francs. Certainement vous pourriez doubler vite cette somme, si vous achetiez dans vos propres magasins ce que vous vous procurez ailleurs ; c’est donc plus de cent mille francs que vous vous condamnez à perdre, chaque année.
- » Il est profondément regrettable de voir qu’alors que l’association paie à ses membres un million six cent mille francs de salaires, le tiers seulement de cette somme revient dans vos magasins d’approvisionnements et que vous perdez ainsi une part importante de bénéfices, par suite de l’ignorance d’un assez grand nombre concernant leurs propres intérêts.. »
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- Reprenons la Conférence du 30 septembre 1880, J.-B.-André Godin, après avoir parlé des services commerciaux, disait :
- « Outre les objets que je viens d’énumérer, il y a enfin l’exploitation industrielle des Usines de Guise et de Laeken-lès-Bruxelles, Belgique. Les bénéfices de ces établissements vous reviennent également.
- » Si la sagesse vous conseille de faire vos achats journaliers au Familistère, combien elle vous conseille aussi de travailler dans tous vos ateliers avec économie ET D’ÉVITER TOUT GASPILLAGE ET TOUTE PERTE DE TEMPS OU DE MATIÈRES.
- )) Peut-être ne savez-vous pas que rien que par mille petites économies aujourd’hui négligées : bouts de fer mis de côté, combustibles épargnés, outils gardés en bon état, etc. etc., vous pourriez réaliser une épargne de 50 % de vos salaires ; et cela augmenterait d’autant la part de bénéfices à revenir à chacun de vous. Car, vous ne bénéficiez- pas seulement des économies que vous réalisez, mais vous avez encore les profits de l’industrie.... »
- Il continuait :
- « Vous verrez, en outre, par l’étude approfondie des statuts, que des mesures sont prises pour que le fonds social se transmette régulièrement et constamment aux mains des membres actifs, c’est-à-dire des travailleurs ouvriers €d employés. Il en résulte que dans un certain nombre d’années, par l’exécution de ces mesures statutaires, le fonds social tout entier, les Usines, le Familistère seront passés en vos mains et que je serai remboursé. Vous serez les propriétaires du tout et si dans cent ans notre Société existe encore, ce seront les travailleurs de cette époque qui vous auront succédé dans vos droits.
- » Sans cesse, par les mesures ordonnées aux statuts, ce sont les travailleurs mômes qui possèdent et se trans-
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- mettent le fonds social. Les membres qui, pour un motif ou un autre, cessent d’être travailleurs et ne conservent que le titre d’intéressés, cessent, contrairement à ce qui se passe ailleurs, d’avoir droit d’intervention ou d’administration dans la Société. Ici, ce n’est plus le capital qui commande et prend la première place, c’est le travail, ce sont les employés et les ouvriers.
- » Mais pour conduire une telle œuvre, il faut bien vous persuader de l’importance qu’il y a à confier les premiers postes à l’intelligence et au dévouement. Vos votes auront donc une influence considérable. Ne les émettez jamais à la légère ; car vous vous amasseriez de graves causes d’embarras en nommant des poseurs ou des brouillons. Bientôt, les choses péricliteraient, tandis que vous pouvez les maintenir en prospérité constante, si vous savez toujours ou reconnaître parmi vous la véritable intelligence ou l’appeler du dehors quand elle vous fera défaut. Ainsi, vous assurerez votre bien propre et celui de vos familles.... »
- Godin expliquait ensuite la constitution du Conseil de Gérance et montrait comment tous les principaux services de l’association y étaient représentés. Venant aux trois conseillers dont la désignation devait être faite par les associés au moyen du vote, il disait :
- « Tâchez maintenant en ce qui vous concerne d’envoyer au Conseil de Gérance les meilleurs éléments possibles ; vous contribuerez ainsi à donner à notre association la viabilité et la prospérité qui sont si rarement le lot des industries individuelles. (Nous avons déjà cité ce passage dans notre numéro de septembre 1896, page 522). »
- Quand chacune des fonctions principales aura à sa tête un homme compétent, vigilant à se créer un bon second, de quelle force ne disposerez-vous pas pour la perpétuité de la société. Remarquez qu’en France, comme partout ailleurs, nulle maison d’industrie ne se
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- soutient plus de cinquante ans. Un chef intelligent la rend prospère. Il meurt. Arrivent les héritiers incapables de suivre l’oeuvre du prédécesseur ou non disposés à le faire. Le trouble et bientôt la ruine succèdent à la prospérité. La maison disparaît.
- « Dans l’Association, au contraire, des intéressés ayant à cœur le succès de l’entreprise seront toujours aux postes ; et ceux-ci auront tout intérêt à former à leurs côtés de bons seconds. Mon successeur, s’il n’est désigné par moi de mon vivant, sera élu par les associés eux-mêmes ; n’y a—il point là des garanties d’avenir cent fois plus fortes que celles offertes par une industrie individuelle ? Quelle sécurité pour vous dans l’inauguration d’une Société qui laisse les choses intactes à ma mort !
- » Aujourd’hui je voudrais moi-même changer cette situation que je ne le pourrais plus. La Société du Familistère est fondée pour 99 ans et d’une façon inébranlable. J’ai pris à jce sujet les mesures les plus sûres, vous pouvez vous reposer sur elles absolument.
- » J’ai cru devoir entrer avec vous dans ces explications pour vous faire mieux comprendre combien il importe que vous prêtiez attention au vote que vous allez exprimer dimanche prochain. Vous allez constituer les comités des Assurances mutuelles concernant les allocations en cas de maladie, et les pensions de retraite.
- w Songez que si dans le passé vous avez cru parfois que c’étaient surtout les éléments batailleurs qui étaient à leur place dans ces comités où vous pouviez croire que vos intérêts différaient de ceux de l’établissement, il n’en est plus de même aujourd’hui. Il n’y a qu’un seul intérêt ici, celui de l’Association en général ; ce qu’il vous faut, ce sont donc des hommes réfléchis, prévoyants et surtout sympathiques à la voie dans laquelle nous devons marcher désormais, »
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- Godin terminait par ces paroles :
- « Je crois, mes amis, vous avoir ainsi suffisamment indiqué les points importants qu’il était utile de remettre en lumière.
- o Quant aux principes qui ont présidé à la constitution de nos règles statutaires, vous ne pouvez réellement en faire l’étude fructueuse que dans le volume même des statuts. Votre plus grand intérêt serait de lire et d’étudier ce volume, qui ne peut que développer en vous les sentiments les meilleurs et vous rendre propres à la pratique de l’Association.
- » Peut-être cette lecture n’est-elle pas aussi amusante que celle d’un roman, mais en raison de l’intérêt profond qu’il y a pour vous à vous initier à cette œuvre, vous devriez faire sur vous-mêmes l’effort voulu pour en lire ne serait-ce qu’une page chaque jour. Au bout d’un certain temps vous posséderiez le volume. Une moralité plus haute, plus raisonnée se serait éveillée dans vos cœurs ; vous auriez la connaissance de vos devoirs, de vos droits; vous comprendriez mieux par quels moyens les travailleurs peuvent opérer leur régénération....
- » Vous êtes les premiers à qui un instrument tout puissant de régénération est confié ; vous êtes appelés par cela à donner un grand exemple au monde ; à indiquer à vos frères par quels moyens leur sort peut être amélioré. Élevez-vous donc à la hauteur de cette mission. Ce n’est pas seulement votre intérêt personnel qui vous le commande, c’est l’intérêt de vos enfants, de vos familles ; c’est l’intérêt de vos camarades, l’intérêt des travailleurs du monde entier. »
- Pour comprendre aussi largement les choses, il faut porter en soi un idéal social très élevé ; nous avons vu quelle est la lacune générale sous ce rapport. 11 est donc bien nécessaire que l’instruction publique oriente de bonne heure l’enfant vers ce haut idéal.
- Pour faire face au péril asiatique, comme pour nous
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- maintenir sur le marché du globe en face des autres nations civilisées, ce n’est pas trop de l’union de toutes les forces vives du pays. L’entente sociale, et non l’esprit de haine et de division, nous est commandé aujourd’hui.
- Mais quelle que soit l’urgence des œuvres d’organisation sociale, et spécialement des associations du capital et du travail, elles trouveront devant elles de grands obstacles ; et il est bon que les membres en soient prévenus à l’avance, afin qu’ils fassent effort sur eux-mêmes pour s’élever au niveau moral voulu et pour y dresser leurs enfants.
- Dans le 1er volume du Devoir page 370, numéro du 18 août 1878, Godin écrivait touchant ce sujet même :
- « Quoique l’association soit le seul mode social sous lequel l’homme puisse mettre en pratique les préceptes de la morale éternelle de l’amour de l’humanité, quoiqu’elle soit la seule voie de régénération des sociétés, il n’est pas moins vrai que l’association intégrale, c’est à-dire la solidarité et la mutualité entre les difïéren tes classes de la société, sera laborieuse à organiser dans les faits journaliers de l’industrie, du travail et de l’activité humaine.
- » De plus, l’égoïsme est trop invétéré dans toutes les classes de la société pour que l’association soit facile.
- » Les capitalistes la veulent à leur seul profit ;
- » Les employés voudraient bien participer aux bénéfices avec les patrons, mais ne voudraient pas être associés aux ouvriers :
- » Les ouvriers de leur côté, manquent de U instruction et de Vexpérience nécessaires pour se faire convenablement représenter dans l’association du capital et du travail.
- )) L’association industrielle du travail et du capital réclame des hommes plus avancés, plus instruits et meilleurs que ne le sont encore les hommes d’aujourd’hui dans toutes les classes sans exception,
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- » Alors, diront les conservateurs d’abus, pourquoi en préconiser le régime ? Pourquoi ne pas s’en tenir à l’état actuel des choses, si l’on n’est pas préparé pour un autre ?
- » A ces « pourquoi » nous répondrons que lorsqu’on n’a qu’une vieille maison prête à s’écrouler, il faut l’étayer d’abord et en construire une neuve ensuite, afin de n’être pas pris sous les décombres.
- » Etayons donc notre ordre social par des institutions de solidarité nationale, et par l’assurance de la vie humaine contre les éventualités du malheur.
- » Qu’en vue d’atteindre à ce but, la production nationale paie à la société une redevance pour l’entretien général de la vie humaine ; (redevance qu’elle doit en compensation de la participation de la nature à la création de la richesse).
- » Qu’on établisse sur ce prélèvement l’assurance générale des familles ;
- » Que l’ouvrier soit garanti contre le chômage et la misère.
- » On donnera ainsi à la société le plus solide appui qu’il soit possible de lui prêter aujourd’hui.
- » Qu’en outre tous les hommes désireux de voir la société reposer sur une base solide et tranquille, se mettent à l’œuvre pour faire naître dans les esprits les idées d’association et de solidarité entre le capital et le travail ;
- » Qu’indépendamment des garanties sociales que nous demandons pour tous, l’ouvrier voie s’ouvrir devant lui les perspectives de l’économie par un droit de participation dans les bénéfices des entreprises auxquelles il s’attache ;
- » Que les bénéfices échus de cette façon au travailleur soient convertis,en titres ou actions du capital de l’entreprise ;
- » L’ouvrier deviendra ainsi l’intéressé de l’établis-
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- sement où il aura travaillé ; et ce sera le moyen le plus sûr de faire disparaître les causes des grands conflits de l’industrie. »
- Et encore, même article :
- « Actuellement, il y a place pour tout le monde ; la puissance industrielle est capable de créer l’abondance pour tous. Il suffit pour cela que les hommes comprennent bien ce fait : que l’association peut seule constituer l’ordre nouveau qui inaugurera le règne de la justice...»
- Nous revenons là à la conception plus ou moins élevée que chacun de nous se fait du but de l’existence. Cette conception s’agrandit ou s’ennoblit à mesure que s’élargit le cercle de nos affections. L’homme à peine dégrossi ne pense guère qu’à soi-même. En sa femme, en ses enfants-, il voit surtout des objets de satisfaction personnelle. Plus noble, plus vraiment humain est celui dont l’amour s’étend réellement aux autres et qui sait se dévouer au bien de sa famille. Et ainsi de suite jusqu’à la vraie grandeur humaine, celle qui porte des individus rares encore parmi nous, à se consacrer tout entier — et chaque jour de leur vie — au bien général !
- La conception du but de l’existence ! Combien tendrait à l’agrandir sans cesse chez chacun de nous, et dans tous les groupes sociaux, une Représentation du travail analogue à celle qui a fait l’objet de la présente étude ; mais dont les ‘cadres seraient remplis par un personnel ayant reçu l’enseignement préparatoire voulu !
- Alors, les points d’ombre que nous avons constatés seraient remplacés par des points de lumière :
- Orientés vers le plus haut idéal de vie, c’est-à-dire vers l’amour humanitaire, cultivés sous tous lés rapports, dressés aux travaux manuels comme aux travaux intellectuels, les êtres humains se concerteraient dans les corps représentatifs pour :
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- Améliorer constamment leur mode commun d’existence, c’est-à-dire les conditions physiques intellectuelles et morales pour tous;
- Mettre en lumière les vraies capacités, les vraies bonnes volontés, afin que les directions leur soient confiées ;
- Utiliser les loisirs communs à la culture des arts, de la philosophie, de toutes les forces propres à combattre chez l’homme le relâchement des mœurs et à poursuivre sans cesse l’évolution intellectuelle et morale;
- Rechercher et mettre en œuvre les machines les plus perfectionnées, afin de libérer l’homme des labeurs rudes ou grossiers auxquels il est encore assujetti. Et cette libération réagirait à son tour sur l’adoucissement des mœurs. Car, la nécessité d’efforts violents pour aboutir dans le travail manuel porte l’individu à croire qu’il aboutira aussi par l’effort violent dans le domaine intellectuel ; d’où l’inaptitude à la discussion calme et ordonnée chez la généralité des personnes habituées aux rudes labeurs.
- Des réunions comme celles entraînées par l’organisation de corps représentatifs du travail développeraient, entre les membres, l’esprit de bienveillance, de respect mutuel et de sympathie. Elles tendraient à l’utilisation de tous les éléments de sociabilité et seraient, enfin, les meilleurs agents de combat contre le gaspillage du temps, de l’intelligence et de la santé dans les lieux où germe et se développe l’alcoolisme.
- Qui ne sera frappé de ces conséquences, aujourd’hui que la nécessité de s’opposer à tpute déchéance physique et morale dans le corps social et de donner à tous les membres un idéal de vie aussi élevé que chacun peut le porter, s’impose à tous les penseurs !
- Augmenter les salaires ;
- Diminuer les heures de travail ;
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- Démocratiser la direction des ateliers : telles sont les réclamations courantes.
- En face de ces réclamations se dresse la condition formelle pour toute nation de se maintenir en même temps sur le marché du monde ; autrement, rien de durable ne peut être accompli. Combien, donc, il serait urgent de pouvoir, dans des groupes constitués pour la discussion paisible et l’examen approfondi des questions industrielles et économiques, examiner à fond de tels sujets !
- La Représentation du travail est une de oes idées d’avant-garde à qui l’avenir appartient. Elle s’introduira dans nos moeurs quand nous aurons fait quelques pas de plus dans la voie où tout nous pousse aujourd’hui: la culture de tous les êtres humains et l’union de toutes les forces en vue du bien social.
- Yve J.-B.-André Godin, née Marie Moret
- ERRATA
- Devoir de février 1894, page 65 ; Date de la réunion : lire jeudi 13 et non 14. Supprimer, à la 9me ligne, le mot : surlendemain.
- — Devoir de mai 1894, page 257, date de la Conférence de J.-B.-A. Godin : lire 28 septembre et non 18.
- — Devoir de février 1896, page 79, 13me ligne : lire 49 et non 45.
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- l’idée coopérative
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- L’IDÉE COOPÉRATIVE
- Le Devoir (numéro d’octobre dernier) a publié, sous le titre qui précède, une étude sur les progrès généraux de la coopération. Au cours de cette étude, l’auteur a été amené à citer la classification des divers modes de participation aux bénéfices, d’après un travail de M. Antonin.
- Nous demandons aux lecteurs la permission de revenir en quelques lignes sur une des Maisons citées dans ce travail, afin de fournir des informations complémentaires qui nous paraissent de premier intérêt. Nous voulons parler des
- Etablissements de MM. Van Marken et Ci© à Delft, Hollande
- Ces établissements comprennent : 1° La grande fabrique de levure et d’alcool fondée en 1869 ; 2° l’importante fabrique néerlandaise d’huile fondée en 1883. Nous ne dirons rien aujourd’hui de ces vastes usines, sinon qu’elles sont des plus importantes des Pays-Bas, occupent des centaines d’ouvriers et vont toujours s’accroissant. Notre objet spécial est d’insister sur un côté curieux des institutions que M. Van Marken, cet homme de bien, ce patron d’avant-garde — qui nous apparaît comme le Godin de la Hollande — a introduit dans la partie sociale du mécanisme de ses usines.
- De 1870 à 1894, diverses institutions ont été créées en vue d’améliorer les salaires et les conditions générales (physiques intellectuelles et morales) des ouvriers et employés de l’établissement. Nous y trouvons :
- Des magasins coopératifs pour la vente des denrées alimentaires et des vêtements. Ces magasins font annuellement 155.000 francs d’affaires. La vente augmente chaque année ;
- Des caisses d’épargne servant aux dépôts des ouvriers un intérêt qui varie de 4 à 5 0[0 selon les caisses ;
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- Des sociétés pour la construction de Maisons ouvrières dans le parc Agneta (le domaine particulier de M. Van Marken, à proximité des usines) ;
- Des organismes de mutualité tels que caisses pour les malades, assurances sur la vie, fonds pour les veuves, assurances contre les accidents, etc, etc.
- Nous y voyons encore des institutions pour favoriser le développement de l’intelligence, telles que :
- Une école maternelle pour les enfants au-dessous de six ans (système Frœbel) :
- Une commission de patronage pour les enfants de 6 à 13 ans fréquentant les Écoles communales ;
- Une école de travaux manuels pour développer l’habileté et le goût des garçons de 13 à 18 ans ;
- Différents cours pour les filles au-dessus de 16 ans et même pour les mères de famille ; ces cours comprennent une école de cuisine.
- Un enseignement est organisé pour les apprentis de 14 à 18 ans qui travaillent soit dans les usines, soit dans les bureaux de la Société.
- Enfin, des institutions spéciales favorisent l’entente cordiale et les divertissements entre les membres, et aussi les bonnes relations entre le capital, les directions et tout le personnel, afin de confirmer et faire comprendre les éléments de progrès réalisés dans l’établissement et de répandre des idées exactes sur ce sujet.
- Mais, ce sur quoi nous désirons surtout attirer l’attention de nos lecteurs, c’est l’institution des primes
- ET GRATIFICATIONS POUR HABILETÉ DANS LE TRAVAIL ET DÉVOUEMENT AUX INTÉRÊTS DE LA MAISON.
- Les ouvriers de MM. Van Marken et Cie touchent une part sur les bénéfices nets des usines; et cette part à raison de 10 % s’est élevée, pour la fabrique de levure et d’alcool, de 1880 à 1893, à la somme de 208.900 francs; pour la fabrique d’huile, et dans le même laps de temps, à celle de 67.400 francs.
- Ces sommes furent réparties entre tous les membres du personnel, proportionnellement à leurs salaires et à leur classification. Ils reçurent leur tantième au prorata de la moitié (première clas-se de dévouement) des trois quarts, du montant simple, d’une fois et demie,
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- ou enfin (cinquième classe) du double de leurs salaires.
- A ces 10 % sont actuellement ajoutés : 1° 5 % servant à compléter des pensions de retraite et d’invalidité insuffisantes ; 2° 5 % offerts à M. Van Marken à l’occasion du 25e anniversaire de la fabrique de levure et que celui-ci a provisoirement cédés au personnel, en leur donnant la même attribution qu’aux premiers 5 aj0 susdits.
- Revenons sur la répartition des 10 % proportionnellement aux salaires et à la classification, en d’autres termes : proportionnellement aux salaires, à l’ancienneté et au dévouement.
- Comment fixer ce dernier point? En ce qui concerne le dévouement comme en ce qui concerne l’habileté au travail, voici comment on procède : Trois fois par an, les chefs d’équipe, les contre maîtres, les ingénieurs sont invités à indiquer par une note — en regard du nom des hommes sous leurs ordres — leur opinion sur la valeur de chacun d’eux. Les notes correspondent aux cinq classes mentionnées ci-dessus et s’expriment ainsi : médiocre, suffisant, bon, très-bon, excellent. Selon la note, l’ouvrier monte ou descend de classe, et son tantième de participation aux bénéfices varie en conséquence, ainsi que nous l’avons vu ci-dessus.
- En introduisant dans la répartition des bénéfices une méthode servant à juger non seulement de l’habileté, mais encore de la bonne volonté, de la conscience apportées par l’ouvrier dans l’accomplissement de sa tâche quotidienne, M. Van Marken s’est inspiré d’un esprit de justice d’un ordre très élevé. Puisse-t-il ne pas rencontrer dans ces délicates appréciations de trop graves difficultés !
- C’est un sujet d’une importance primordiale pour le monde du travail. Aussi serions-nous heureux de voir M. Van Marken — ou quiconque s’est efforcé de résoudre pratiquement le même problème — publier le détail de ses procédés et les résultats de ses efforts.
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- SYNDICAT ET ASSOCIATION
- Nous empruntons au journal « L’Association ouvrière » l’excellent article qui suit :
- .Le nombre des Associations de production augmente chaque jour, et notre journal constate à chaque numéro l’arrivée à la Fédération de quelques groupes nouveaux et cela à Paris et en province, même une section nouvelle de la Chambre consultative s’est formée à Bordeaux.
- Quelques-unes des Associations nouvelles ont des Syndicats pour origine, mais combien plus nombreuses elles seraient, si, dans chaque Syndicat, les hommes aptes à faire des associés pour la production se cherchaient et se donnaient pour but leur émancipation complète au moyen de l’Association dans le travail.
- Et cependant nous venons de lire, dans un traité d’économie sociale, que les Syndicats ouvriers se lancent dans l’Association.
- C’çst là une grosse erreur, car, malheureusement, il n’en est rien, et surtout des Syndicats collectivistes qui, au lieu de cela, détournent et raillent les compagnons associés.
- Bien à l’encontre de leurs projets futurs, puisqu’ils prétendent, après s’être emparés de tout l’outillage social, vouloir le faire exploiter par des Associations ouvrières qu’ils improviseront au lendemain de leur triomphe.
- Mais, comme tous les Syndicats ne sont pas collectivistes et que même ceux qui ont pris cette enseigne sont à cent lieues d’être communistes, nous voudrions voir sortir de chacun d’eux une bonne Association. C’est du reste, la tâche naturelle d’un Syndicat de chercher et rencontrer dans son groupement les hommes aptes à vivre en association.
- La Chambre consultative s’efforce de leur démontrer que c’est là la bonne besogne à laquelle ils doivent
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- SYNDICAT ET ASSOCIATION
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- s’attacher, mais sans grand succès. Les idées politiques absorbent les plus ardents et les réclamations contre la bourgeoisie et ses abus d’exploitation dominent leurs aspirations et absorbent toute leur activité. Ils ne voient pas que par l’Association, s’ils se mettaient à la pratiquer sérieusement, s’ils dépensaient pour elle tous les efforts qu’ils font dans la critique des abus dont ils souffrent, ils obtiendraient tout à la fois les réformes qu’ils réclament et leur émancipation personnelle et collective. Qu’on imagine, en effet, que les milliers de Syndicats qui existent donnent chacun naissance à une Association de production, la France en serait bientôt couverte, et quelle ne serait la force, l’influence d’une Fédération comportant quelques milliers de groupes avec des centaines de mille d’adhérents.
- La bourgeoisie boutiquière fait la guerre aux Associations de consommation et, par logique, à celles de production; eh bien! les Syndicats qui sont portés à faire la guerre de classes feraient là une guerre plus efficace qu’avec les théories qu’ils sèment partout, sans autre résultat que de récolter la haine entre les hommes; car encore une fois, l’émancipation réelle ne sera réalisée que par l’Association ouvrière de production. La liberté ne s’acquiert que par la possession des instruments de travail, l’ouvrier ne sera donc un homme libre que lorsqu’il n’aura plus de maître, plus de patron, lorsqu’il n’obéira qu’aux lois qu’il aura lui-même établies, lorsqu’il travaillera entouré de collègues, ses associés, lorsque chaque journée de travail sera faite au profit de la communauté dont il fait partie.
- Supposons pour le moment le triomphe des réclamations les plus ardentes des socialistes révolutionnaires. Que sera le lendemain du triomphe? Il faudra travailler comme la veille! On ne peut imaginer un peuple s’emparant de la richesse nationale pour la manger sans rien faire. Mais alors, s’il faut toujours travailler, sous les ordres de qui travaillera-t-on? Sous ceux des fonctionnaires de l’Etat devenu le maître de tout. Ce serait de la belle besogne que l’on ferait. La richesse nationale s’en irait à vau-l’eau, la misère générale accourrait à grands pas, et le triomphe des révolutionnaires n’aurait même pas un anniversaire. Les Associations improvisées pour exploiter l’outillage national ne pourraient vivre, car,
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- sans expérience technique, ceux qui seraient chargés de conduire la barque feraient des fautes énormes et ils auraient affaire à des travailleurs indisciplinés, refusant d’obéir à des ignorants du métier, à des inconnus de la veille.
- Supposons maintenant que les Syndicats collectivistes ou autres, au lieu de renier l’Association de production, y poussent au contraire l’élite de leurs adhérents, que, de tous côtés et dans tous les métiers, se rencontrent, au moment du succès de leurs théories, des Associations expérimentées, ils pourraient alors confier l’outillage en question à des gens qui seraient plus sûrs de pouvoir se tirer d’affaire, qu’à des travailleurs inconnus les uns aux autres ; ils pourraient donner le droit de direction à des hommes compétents, au lieu de fonctionnaires étrangers au métier et qui perdraient tout du jour au lendemain.
- On voit, par ces hypothèses, quelle faute commettent les collectivistes qui rient des bienfaits de l’Association de production.
- On n’imagine pas combien j’ai été stupéfait de m’entendre dire par l’un d’eux, ces temps derniers : « Vous, vous êtes partisan de l’Association, nous ne pourrons jamais nous entendre, »
- Que faire à ce crétinisme ?
- La Chambre consultative des Associations ne peut que continuer sa propagande, donner ses conseils et dépenser ses faibles ressources au profit de l’idée qu’elle propage tant qu’elle peut. Et elle y est toujours disposée. Un grand nombre d’hommes sont aussi prêts à répondre à son appel. Les trains de plaisir qui ont eu lieu ces derniers jours lui ont amené quantité d’adhérents qui ne demandent qu’à se former en Associations et aussi les ressources et l’appui nécessaire à l’état social qu’ils projettent, et encore des visites fréquentes dans leurs localités, pour encourager les hésitants, fortifier la résolution des plus décidés et entraîner ceux qui 11e savent pas tous les bienfaits de l’Association de production. Il faut donc la propager.
- Et nous répéterons la fin nç notre dernier article en citant M. A. Ott :
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- « L’Association est l’expression juste et légitime du fait social dans le travail. Elle est la pratique de cette loi morale qui veut que les hommes unissent leurs intérêts et. leurs efforts; qu’ils ne puissent se passer les uns des autres, qu’ils poursuivent ensemble et fraternellement un but commun. Le travail isolé laisse plus à la liberté individuelle; mais cette liberté est l’indépendance du sauvage, elle est purement négative, elle n’a ni force ni point d’appui. La liberté positive, c’est-à-dire la puissance réelle, le pouvoir d’agir nécessaire à l’homme pour le développement de ses facultés, cette liberté ne naît que de l’union des forces. Elle ne peut s’appuyer que sur l’Association. »
- Et nous dirons de nouveau :
- En avant pour l’Association!
- A. Davaud.
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- La loi électorale du Sénat
- Nous avons vu, le mois dernier, que la Chambre avait interrompu la discussion du budget pour examiner une proposition de loi tendant à modifier le mode électoral du Sénat.
- Aux termes de la loi du 24 février 1875, qui organisait le Sénat, sur les 300 membres dont se compose cette assemblée, .75 étaient élus par l’Assemblée nationale, et 225 par les départements et les colonies.
- Les sénateurs appartenant à cette dernière catégorie étaient élus par un collège composé : 1° des députés; 2® des conseillers généraux; 3° des conseillers d’arrondissement ; 4° des délégués élus, un par conseil municipal, parmi les électeurs de la commune. Les 75 sénateurs élus par l’Assemblée nationale d’abord, puis par les membres mêmes du Sénat, bénéficiaient d’un mandat à vie.
- La loi du 9 décembre supprima les sénateurs inamovibles et répartit leurs sièges entre 65 départements.
- Il est pourvu à leur remplacement au fur et à mesure des extinctions. Le nombre des sénateurs inamovibles élus soit par l’Assemblée nationale, soit par le Sénat lui-même est aujourd’hui très restreint.
- La loi de 1884, actuellement en vigueur, modifia le collège électoral du Sénat en ce sens que les conseils municipaux étaient appelés à élire les délégués à raison de 1 à 30, suivant l’importance de la commune.
- Le projet soumis dernièrement à l’examen de la Chambre par M. Guillemet, consistait à faire élire les sénateurs au scrutin de liste, quand il y a lieu, par un collège réuni au chef-lieu du département ou de la colonie et composé : 1° des députés ; 2° des conseillers généraux ; 3° des conseillers d’arrondissement ; 4° des délégués élus par le suffrage universel dans chaque commune à raison de 1 délégué par 150 électeurs ou fraction de 150 électeurs.
- On voit que la loi proposée, de même que la loi de 1884, laisse subsister les trois premières catégories d’é-
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- lecteurs et n’apporte des changements qu’à la quatrième. Seulement, tandis que la loi de 1884 se bornait à changer la proportion des électeurs de cette catégorie, le nouveau projet transforme complètement la base même du mode d’élection adopté par l’Assemblée nationale, et respecté par la loi de 1884, en retirant aux conseils municipaux pour la confier au suffrage universel le choix des délégués sénatoriaux. C’est l’élection à deux degrés substituée à l’élection à trois degrés.
- Or, l’élection à deux degrés supprime un des intermédiaires qu’interposait entre électeur et élu le système en vigueur jusqu’à présent, diminue par conséquent les chances de voir le mandat faussé, et la pensée initiale dénaturée par ces transmissions successives ; elle assure, par la spécialisation du mandat donné au délégué, à une époque rapprochée du jour où il doit le remplir, plus de respect de la volonté du suffrage universel, et il permet d’établir une réelle proportionnalité, entre le nombre des délégués sénatoriaux et le nombre des électeurs de chaque commune.
- Dans le système de l’Assemblée nationale le principe de proportionnalité était outrageusement méconnu. Paris avec ses 2 millions 500.000 habitants n’avait droit qu’à un délégué, tout comme la plus petite commune de France avec ses 40 ou 50 habitants.
- La loi de 1884 constitue certainement une amélioration de cet état de choses ; mais elle est loin d’obéir aux règles d’une véritable proportionnalité.
- Le nombre des délégués y est calculé d’après le nombre des conseillers municipaux. Or, il est un chiffre maximum de conseillers que les conseils municipaux ne peuvent dépasser quel que soit le nombre des électeurs de la commune.
- Il en résulte, par exemple, que la voix d’un électeur du premier degré dans une commune de 10 électeurs vaudra 286 fois la voix d’un électeur de Marseille, et la voix d’un électeur dans une petite commune de 15 électeurs, mille fois la voix d’un électeur de Paris, la loi actuelle donnant aux électeurs parisiens environ un représentant par 15.000 électeurs dans les élections sénatoriales.
- C’est bien, comme le faisait remarquer le rapporteur
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- du projet Guillemet, M. Trouillot, le suffrage universel à rebours.
- Le projet n’était pas exempt de défauts : il avait, du moins, l’avantage de replacer la pyramide sur sa base. Il élargissait, en outre, cette base.
- D’autres députés, parmi lesquels M. Maurice Faure, aurait voulu l’élargir encore et substituer aux dispositions actuellement en vigueur, au lieu de l’élection par le suffrage universel à deux degrés, l’élection par le suffrage universel direct.
- Mais la Commission chargée d’examiner les diverses propositions qui lui avaient été renvoyées, a estimé que le système de l’élection à deux degrés*, qui corrige efficacement, suivant elle, tous les inconvénients du procédé actuel, échappe, en même temps, à une grave critique que l’on pourrait adresser à un système qui donnerait au Sénat une origine absolument identique à celle de la Chambre des députés.
- Le rapporteur, M. Trouillot, s’exprime ainsi à ce sujet :
- « C’est devant la Chambre des députés, issue du suffrage universel direct, que doivent être d’abord présentées et votées les lois de finances ; c’est devant elle que se discutent plus spécialement les questions de responsabilité et d’existence ministérielles. On se demande ce qui pourrait subsister de ces prérogatives, le jour où un Sénat, élu directement par le suffrage universel, nommé au scrutin de liste, investi d’un mandat de neuf années, et armé du droit de dissolution, se dresserait en face d’une Chambre des députés, sortie du scrutin d’arrondissement avec un mandat de quatre ans, et délibérant sous une menace légale de dissolution qui peut à tout instant raccourcir encore son existence?
- » L’élection du Sénat par le suffrage universel direct serait simplement la suppression virtuelle de la Chambre. »
- Il est permis de se demander si le système de M. Trouillot constituerait une meilleure sauvegarde des prérogatives de la Chambre contre les entreprises du Sénat ; et si ce n’est pas se faire illusion que de supposer qu’une Assemblée issue du suffrage universel au deuxième degré se croirait moins autorisée que le Sénat actuel,
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- produit plus indirect encore du suffrage universel, à empiéter sur les attributions de la Chambre, en ce qui concerne les lois financières et la direction de la politique générale du pays.
- Par un exemple récent et qui a fait grand bruit, le Sénat a montré qu’il entendait ne le céder à la Chambre sur aucun terrain.
- Logiquement, si les craintes de M. Trouillot étaient, fondées, il conviendrait d’éloigner bien plus que de rapprocher le Sénat du suffrage universel, pour réduire les prétentions de cette Assemblée.
- Les partisans de l’élection du Sénat par le suffrage universel ne partageaient évidemment pas les craintes de l’honorable rapporteur. Néanmoins, ils n’ont pas fait d’opposition au projet qui ne leur donnait pas entière satisfaction.
- Leurs votes se sont rencontrés dans l’urne avec ceux des adversaires de l’institution sénatoriale, et avec ceux des députés qui se tiendraient pour satisfaits d’une modification dans les attributions du Sénat.
- Cette alliance est un des mille épisodes de la lutte qui se poursuit avec acharnement entre l’opposition et le ministère.
- L’occasion semblait d’autant plus belle à l’opposition, qu’elle était certaine de rallier dans cette circonstance un certain nombre des soutiens habituels du gouvernement hostile à l’innovation proposée.
- En dehors de cette considération étrangère à l’objet même du débat engagé, cette alliance est certainement moins hybride qu’il ne semble, au premier abord.
- En effet, suivant qu’il sera démontré par une expérience, désormais plus rationnelle, que le système de la dualité des Chambres est utile ou nuisible au bon fonctionnement du régime démocratique^ il sera bien plus facile d’obtenir d’une Assemblée, que son origine rapprochera du suffrage universel, et par conséquent plus respectueuse de sa volonté, soit une meilleure organisation des rapports entre les deux Chambres, soit la suppression d’une dualité inutile, encombrante ou dangereuse.
- L’expérience eût été plus concluante, si le suffrage universel direct avait alimenté les deux Chambres.
- Malgré ses imperfections, le projet Guillemet consti-
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- tuait un acheminement vers une organisation plus équitable des élections sénatoriales.
- Le 17 novembre, la Chambre l’adoptait par 297 voix contre 238.
- Le gouvernement, après l’avoir combattu, s’était désintéressé de son sort, en alléguant qu’il lui paraissait impossible de faire adopter à temps par les deux Chambres, pour être appliquée en janvier, la nouvelle loi électorale du Sénat.
- Le projet, hâtivement voté par la Chambre, qui ne lui avait consacré qu’une séance, a été porté le 19 novembre, devant l’Assemblée intéressée qui ne s’est pas montrée si pressée de l’examiner.
- L’urgence demandée en faveur du projet, a été repoussée par 212 voix contre 32.
- On sait que le vote de l’urgence supprime la formalité de la deuxième délibération.
- La question sera donc étudiée à loisir, c’est-à-dire que les élections partielles triennales de janvier ont dû se faire à l’ancienne mode.
- ***
- La discussion du budget
- Le 17 décembre, la Chambre a interrompu de nouveau la discussion du budget pour voter le douzième provisoire que, désespérant d’obtenir le vote de la loi de finances en temps utile, le gouvernement lui demandait.
- Il était cependant bien modeste le projet de budget, et dégagé de toute prétention absolument irréalisable dans le délai, si court fût-il, que la Chambre avait devant elle au début de la discussion.
- Point de ces grandes réformes qu’on a la fâcheuse habitude d’introduire, sans résultat d’ailleurs, dans le budget, et la non moins fâcheuse habitude de ne pas voter dans le courant de l’exercice.
- Considéré par tous comme un budget d’attente, le budget de 1897, s’il pouvait donner lieu à de vives critiques, semblait exclure, par avance, les longs développements.
- Ces prévisions ne se sont réalisées qu’en partie ; si
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- les critiques n’ont pas fait défaut, les longs développements n’ont pas manqué davantage.
- On a trop oublié que la discussion du budget est surtout une discussion financière ayant pour but de régler l’équilibre du budget, de contrôler les dépenses et de doter le Trésor de ressources suffisantes pour y faire face, et l’on ne s’est souvenu que d’une chose, à savoir que le budget permet de toucher à toutes les questions puisqu’il embrasse l’ensemble des services publics.
- Toutes les questions ont donc été discutées, et la seule question qu’il importait de résoudre est restée en suspens.
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- FAITS POLITIQUES & SOCIAUX
- FRANCE
- Discipline nécessaire
- Il y a quelque temps, M. Léon de Seilhac écrivait dans la Revue bleue qu’il avait eu l’occasion de voir une lettre d’un des ouvriers de la Verrerie d’Albi, où celui-se plaint de la rigueur du règlement sous lequel on l’oblige à plier.
- Notre confrère reproduisait la lettre et le règlement en question.
- Voici le texte de ce règlement :
- « Article premier. — [Ne renferme rien de particulier et n'est qu'un préambule aux dispositions qui vont suivre.)
- » Art. II. — Tous les ouvriers sont prévenus qu’ils doivent tenir compte des observations qui leur sont faites par les syndics et les membres du Conseil d’administration, et- exécuter les ordres qui leur seront donnés par MM. les conducteurs des travaux. Tout refus ou insulte de leur part les rendront passibles d’une mise à pied de un à huit jours. En cas de récidive, ils seront renvoyés.
- n Art. III. — Tout ouvrier pris en état d’ivresse sur le chantier sera immédiatement remplacé dans son travail; en cas de récidive, il sera mis à pied pour une période de un à quatre jours.
- » Art. IV. — Tous ceux qui provoqueraient des querelles ou des rixes sur Je chantier, seront mis à pied pour une période de un à huit jours; en cas de récidive, ils seront renvoyés.
- » Art. V. — Tout ouvrier qui se rendra coupable de vol d’outils, de bois ou autres matériaux, de quelque nature que ce soit, sera renvoyé.
- » Art. VI. — Tout ouvrier qui, par indiscipline, mauvaise volonté ou par des manœuvres, porterait atteinte au bon fonctionnement de l’usine, sera mis à pied de un à huit jours, et en cas de récidive, renvoyé.
- » Article additionnel. — Tout ouvrier qui quittera le travail pour un motif quelconque, ne pourra le repren-
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- dre que le lendemain. Tous ceux qui arriveront en retard de plus de cinq minutes perdront une demi-heure. »
- L’ouvrier qui a transcrit ces articles et en a adressé copie à M. de Seilhac, déclare dans sa lettre d’envoi ne pas concevoir comment un tel règlement a pu être établi par des socialistes qui préconisent des idées d’émancipation, et, dans son indignation," le compare aux articles barbares du Code militaire, qu’un sous-officier brutal détaille avec volupté aux recrues épouvantées, et qui se terminent tous par ce refrain monotone : peine de mort.
- La plupart des journaux ont reproduit et commenté le règlement de la verrerie d’Albi, les uns pour dénoncer le caractère draconien de ce règlement et partager l’indignation de l’ouvrier qui l’avait fait connaître, les autres pour expliquer la nécessité de mesures rigoureuses, indispensable condition de l’existence et du développement de l’industrie aussi bien sous le régime associé que sous le régime patronal.
- Il est certain qu’on pourrait chercher longtemps sans trouver dans une usine administrée par les patrons ordinaires une règle aussi sévère que celle qui régit la Verrerie Ouvrière d’Albi.
- Le journal le Temps justifie la rigueur plus grande de la discipline coopérative par les considérations suivantes : « Dans le système patronal, c’est aux chefs d’industrie à examiner si, pour tel ou tel cas déterminé, ils veulent user d’indulgence; il leur appartient de laisser, à leurs risques et périls, la discipline se relâcher un instant. Mais quand la collectivité gouverne, en investissant un comité du soin de tout ordonner, ce dernier, par le fait même de la responsabilité qui pèse sur lui — puisque l’avenir de l’entreprise dépend de son énergie — se trouve forcé d’écarter les raisons de sentiments. On rencontre encore, et assez souvent, quoi qu’en disent les révolutionnaires, le patron bienveillant, prêt à passer l’éponge sur les fautes vénielles; mais un comité de direction plus ou moins débonnaire apparaîtrait comme un non-sens, car il ne remplirait plus sa véritable mission. »
- Notre confrère ajoute : « L’illusion de beaucoup de
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- travailleurs est de se représenter la citée rêvée par MM. Jules Guesde et Jaurès comme une sorte de paradis terrestre où l’on appliquerait la devise de l’abbaye de Thélème : « Fais ce que voudras. »
- L’auteur de l’article se rencontre sur ce point avec les docteurs du collectivisme.
- En effet, dans un travail de M. Jaurès intitulé : VOrganisation socialiste, et publié par la Revue Socialiste (août 1895), on peut lire les lignes suivantes :
- « S’il est des paresseux, des réfractaires à toute besogne, leur condition sera, sous le régime socialiste, la même que sous le régime actuel; ne travaillant point, ils ne recevront pas la rémunération réservée au tra vail; ils seront donc réduits ou à la misère et aux privations ou au vol; et le vol sera d’autant plus justement réprimé qu’il sera maintenant sans excuse. Peut-être, il est vrai, y a-t-il certaines paresses qui sont une infirmité incurable, et pour celles-là la sollicitude sociale ou la pitié particulière pourront imaginer des secours; mais je ne m’arrête pas, au moins en ce moment à ce qui peut paraître sentimental ou utopique, je reste dans la rigueur des faits et j’avertis ceux qui s’imaginent que dans le système collectiviste les fainéants vivront aux dépens des autres, qu’ils s’effarent bien à tort; ceux-là seuls seront payés qui travailleront et dans la mesure où ils travailleront. »
- Telle est bien la discipline qui s’imposerait à la société, si elle devait un jour faire l’expérience du régime collectiviste. Quand bien même les écrivains socialistes garderaient le silence à ce sujet, l’illusion n’est pas possible.
- Mais dans la population ouvrière carmausine ou albigeoise, les esprits étaient-ils bien préparés à de telles destinées, et n’y a t-il pas quelque contradiction entre les leçons de choses vécues et la règle écrite tant pour le présent que pour l’avenir?
- Parmi les rédacteurs du règlement de la verrerie d’Albi, se trouverait M. Baudot, dont le renvoi de l’usine Res-séguier, pour manquement à la discipline (absences injustifiées) fut cause de la grève de Garmaux. Du Baudot, hier réfractaire, fomenteur de grève, au Baudot imposant à ses camarades une discipline de fer, flétrissant les manoeuvres et prononçant contre ceux qui s’en ren-
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- draient coupables la peine de la mise à pied d’abord, et le renvoi en cas de récidive, la transaction a dû paraître brusque à certains.
- Cependant, ce changement dans l’attitude de M. Baudot n’a pas marché sans un changement dans la situation de ses camarades de travail, hier employés, aujourd’hui associés dans la production ; hier soumis au régime monarchique de l’arbitraire ^patronal, aujourd’hui placés sous le régime démocratique d’une règle inflexible.
- Que faut-il pour qu’ils ne regimbent pas contre les rigueurs statutaires, pour qu’ils ne regrettent pas les aléas du bon vouloir patronal V
- Il faut qu’ils aient le bénéfice tout entier de leur changement de situation; qu’associés pour la production, ils le soient aussi pour le partage des fruits de leur travail. Sinon, ils ne tarderont pas à s’apercevoir qu’ils n’ont fait que changer de maître.
- Une verrerie en participation
- Il était réservé à l’industrie verrière de présenter à notre époque les types les plus variés de rémunération du travail.
- On connaît les expériences de verreries aux verriers de Saint-Etienne et Rive-de-Gier, la tentative de verrerie ouvrière d’Albi, fondée à la suite d’une grève organisée contre un industriel qui peut être considéré comme l’incarnation de l’absolutisme patronal.
- Voici maintenant un exemple prospère de verrerie en participation :
- La verrerie de Vierzon est exploitée par MM. les fils d’Adrien Thouvenin. Elle occupe environ cinq cent quatre-vingts ouvriers et employés, dont le salaire moyen, y compris celui des femmes et des enfants, est de 0 fr. 30 l’heure. La participation aux bénéfices est organisée dans cette fabrique depuis octobre 1890; le prélèvement opéré annuellement sur les bénéfices nets en faveur du personnel est de 10 %.
- Les produits de la participation alimentent une caisse de retraite dont les statuts ont été approuvés par le préfet du Cher, le 21 octobre 1890. Cette caisse est administrée par un conseil de sept membres, choisis par
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- leurs camarades dans les différentes branches de l’usine et renouvelés chaque année en assemblée générale. Les droits à la retraite sont acquis à l’âge de cinquante-cinq ans ou après vingt-cinq ans de service. Le chiffre de la retraite est déterminé comme suit :
- Si le salaire est de 90 fr. par mois ou au-dessous, on alloue au retraité le tiers de ce salaire; si le salaire est de plus de 90 fr., le retraité reçoit 30 fr. par mois, plus le cinquième de l’excédent. La veuve de l’ouvrier retraité a droit au quart de la retraite, augmenté de 2 fr. par mois et par enfant en bas âge. En cas de décès de la mère, la pension est continuée aux enfants. Par une mesure de sage prévoyance, il est fait chaque an-* née sur-les recettes de la caisse, avant l’attribution des pensions, un prélèvement de 10 % en faveur d’un fonds de réserve.
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- Tous fonctionnaires
- Le Bulletin municipal officiel de Paris publiait naguère le tableau comparatif du nombre d’emplois vacants dans les divers services de la préfecture de la Seine et du nombre des candidats inscrits pour lesdits emplois.
- C’est effrayant. Pour 375 vacances annuelles, en moyenne, dans le corps des cantonniers de la ville, il y a 21.582 candidats.
- Pour 115 places d’institutrices dans les écoles élémen-trires et maternelles, il y a 6.947 postulantes.
- Pour 72 places d’instituteurs de l’enseignement primaire, il y a 1.955 inscrits.
- Pour 8 places de commis aux écritures au Mont-de-Piété, 2.003 demandes.
- Pour 18 places de garçons de bureau et d’hommes de peine à la préfecture ou dans les mairies, il y a 5.842 candidats.
- Il ne s’agit ici, ne l’oublions pas, que des candidats aux places dont dispose la préfecture de la Seine. Il va sans dire que cette plaie sociale sévit dans tous les autres départements.
- De la disproportion signalée entre le nombre des candidats et celui des fonctions vacantes, il ne faudrait pas conclure trop vite à l’insignifiance numérique des fonctions.
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- Si jamais autant qu’aujourd’hui les fonctions furent briguées, jamais aussi elles ne furent si nombreuses, et, en outre, aucun peuple ne peut nous être comparé sous ce rapport.
- Nous avons en effet dix fonctionnaires contre un en Angleterre et quatre en Allemagne, et les services publics nous coûtent en France 24 francs 07 par tête contre 15 fr. 07 en Prusse, 10 fr. 33 en Angleterre, 6 fr. 06 en Suisse.
- En vingt ans notre personnel administratif a été doublé.
- ***
- ANGLETERRE
- Ouvriers directeurs de fabrique
- Le Sociale Praxis (12 novembre 1896) note le fait suivant : En juillet 1890, la South Metropolitan Gas Com--pany de Londres a établi un système de participation aux bénéfices, qui permettait aux ouvriers de placer leur part de bénéfices comme capital dans l’entreprise.
- Le système a fait ses preuves, et la Direction veut maintenant faire entrer les ouvriers eux-mêmes dans la conduite de l’entreprise.
- Aussitôt que les placements des ouvriers en capital-actions auront atteint la somme de 40.000 Livres st., la Société élaborera un règlement en vertu duquel les ouvriers pourront déléguer un, deux ou trois d’entre eux comme directeurs pour la conduite de l’entreprise.
- L’ouvrier - directeur doit avoir été au moins sept années en service continu dans la société et doit posséder, depuis au moins une année, un minimum de 25(1 Livres st. en actions de la Société.
- ***
- ALLEMAGNE Législation ouvrière
- Le gouvernement allemand a préparé un projet qui modifie la législation industrielle actuellement en vigueur dans le but de protéger la petite industrie.
- Les dispositions nouvelles du projet ont pour objet : 1° De créer et d’appliquer une règlementation plus stricte de la condition des apprentis ; 2° De créer une
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- représentation autorisée de la classe ouvrière auprès du Parlement et de l’Administration.
- On espère atteindre ce triple but par le moyen d’un organisme composé de corporations obligatoires, de délégations ouvrières et de chambres de travail.
- La Coopération
- D’après le rapport annuel de « l’Union générale des Sociétés coopératives allemandes », il y avait au 31 mai 1896, dans l’empire allemand :
- Sociétés de crédit : 8.069.
- Sociétés d’achat, de matières premières : industrielles, 58 ; agricoles, 1.085;
- Sociétés de travail en commun : industrielles, 21; agricoles, 248.
- Sociétés d’emmagasinage : industrielles, 56; agricoles, 19.
- Sociétés de production : industrielles, 129; agricoles, 1.604.
- Sociétés d’assurance et autres : 184.
- Sociétés de consommation : 1.400.
- Sociétés professionnelles : 132.
- Parmi les 8.069 sociétés de crédit, il s’en trouve à peu près 5.200 de crédit agricole.
- Les agriculteurs, jardiniers, etc., travaillant pour leur compte donnent 32 % des membres de sociétés de crédit, les artisans travaillant pour leur compte donnent 25, 4 o/o-
- Pour la première fois, on voit mentionnées des sociétés pour la vente du blé et du bétail : elles sont au nombre de 12 pour le blé.
- Les sociétés de consommation sont tombées de 1412 à 1400 depuis l’année dernière. Les ouvriers travaillant pour autrui comptent pour 59, 8 % parmi les membres des sociétés de consommation.
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- AUTRICHE
- L’inspection de la grande industrie
- Le premier rapport publié par l’inspection générale des établissements de la grande industrie en Autriche contient nombre d’intéressants renseignements :
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- De 1884 à 1893, le nombre des districts, soumis au régime de l’inspection passe de 9 à 16 ; celui des fonctionnaires chargés de ce service va de 16 à 30. Même progression pour les établissements visités d’office. Le chiffe de 2,604, en 1884, double en 1888, et monte à 6,130 en 1890. En 1893, il est de 7,025.
- Au point de vue de la population ouvrière, le rapport mentionne un nombre de 227,000 individus en 1884. Sept ans après, elle offrait un contingent d’un tiers en plus. En 1893, elle dépassait 300,000.
- Quant à la moyenne des travailleurs dans chacun de ces établissements, elle varie entre 40 et 50 pour la première partie de la période décennale, de 50 à 60 pour la seconde.
- Le nombre des procès-verbaux montre, par son extension continue, le progrès réalisé dans le contrôle des établissements de la grande industrie. Ainsi, en 1884, on n’en comptait qu’une centaine. En 1890, il dépassait 3,000. Il s’élevait bientôt après, en 1893, à 5,213, ce qui représente presque une moyenne de 1 par établissement. C’est la preuve du fonctionnement de plus en plus régulier du service prescrit par la loi.
- Les contraventions signalées par ces procès-verbaux sont, d’ailleurs, en nombre relativement très restreint. Elles oscillent entre quarante et cinquante par année.
- Il reste, en somme, acquis, que les chefs de la grande industrie savent se conformer presque tous à la réglementation. C’est là une excellente garantie de tranquillité sociale.
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- PAYS-BAS
- Le programme du parti libéral
- Une correspondance adressée de la Haye, au Temps donne les détails suivants sur le programme que l’Union libérale vient de publier en vue des élections de l’an prochain :
- Ce programme aborde tous les domaines et touche à toutes les questions. En politique, les libéraux avancés persistent à réclamer une nouvelle réforme électorale, la loi votée dernièrement par les Chambres ayant conservé un cens très réduit.
- Sur le terrain social, les revendications abondent :
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- LE DEVOIR
- chambres de travail, où seront représentés à titres égaux patrons et ouvriers ; amélioration du contrat de travail et du contrat de fermage ; limitation des heures de travail même pour les hommes adultes, avec un jour de repos par semaine ; assurance obligatoire contre les accidents, l’invalidité et la vieillesse, avec participation de l’Etat aux frais ; amélioration des logements ouvriers ; extension du droit d’expropriation au profit des communes ; mesures contre la falsification des denrées alimentaires et l’abus des boissons, etc. ; révision de la loi sur l’assistance et devoir de l’Etat de soulager la misère et de combattre le paupérisme, etc.
- Dans le domaine de l’enseignement : instruction obligatoire, nécessité de développer l’enseignement professionnel et d’en accentuer la tendance pratique, devoir de s’occuper du sort des enfants négligés ou abandonnés, en supprimant ou en limitant, au besoin, la puissance des parents.
- Les femmes ne sont pas non plus oubliées, et c’est très politique, le mouvement féministe étant à la mode et prenant chaque jour plus d’importance. On réclame une amélioration de leur situation légale, notamment pour garantir le droit de la femme mariée au produit de son travail; une amélioration de la situation légale des enfants naturels, et la suppression de l’interdiction de la recherche de la paternité ; enfin, l’extension du droit d’héritage de l’époux survivant et l’abolition du droit légal d’héritage des parents éloignés.
- BELGIQUE Le repos dominical
- L’Association pour le repos du dimanche consultée par le ministre du travail s’il est désirable que le repos dominical soit assuré par une loi, vient de répondre négativement.
- Elle considère « qu’une règlementation sur la question, si bien connue qu’elle soit, constituerait une trop violente opposition à notre manière de voir et de vivre. »
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- FA QUESTION JD JB LA FAIX
- La Fédération française des sociétés de la Paix
- M. Gaston Moch ayant proposé, dans la revue La Paix par le Droit, de fédérer les différentes Sociétés françaises de la Paix, une réunion de délégués de 12 de ces sociétés a eu lieu dans ce but à Paris le 31 octobre dernier.
- Voici les renseignements que nous fournit à ce sujet VIndépendance belge :
- Etaient présents : MM. Emile Arnaud, Bernardot, Blet, H. Deloncle, André Dumas, H. La Fontaine, Le Royer, Magalbaes, Lima, Gaston Moch, H. Nègre, Frédéric Passy, M. et Mme Potonié-Pierre, MM. Raqueni et Edmond Tliiaudière. De nombreux amis habitant la province, ou empêchés de venir, avaient envoyé leur adhésion.
- La fédération proposée a été décidée en principe, par la constitution d’un bureau permanent, qui comprendrait les présidents (ou leurs représentants) de toutes les Sociétés adhérentes, et qui aurait pour mission de relier les Sociétés entre elles, sans porter atteinte à leur autonomie, qui restera absolue ; de faciliter la tâche de jour en jour plus lourde du Bureau de la Paix de Berne, en servant d’intermédiaire entre lui et les Sociétés françaises ; de provoquer la constitution de nouvelles Sociétés sur tout le territoire ; de faire connaître davantage le mouvement pacifique, par tous les moyens possibles, et de lui procurer l’adhésion des associations et groupements existants de toute nature.
- Le soin d’organiser le Bureau français de la Paix a été confié à un comité d’initiative composé de MM. Frédéric Passy, président ; Emile Arnaud, Henri Deloncle, Gaston Moch et André Dumas, secrétaire.
- La Société de Paix et d’Arbitrage du Familistère
- Lors de la consultation générale des sociétés de la Paix, provoquée par le Bureau international de la Paix,
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- LE DEVOIR
- et dont nous avons parlé dans notre numéro de juillet, la Société de Paix et d’Arbitrage du Familistère de Guise a envoyé son adhésion sous la forme suivante :
- « La Société de Paix et d’Arbitrage du Familistère de Guise, considérant que la Morale et que la Vérité sont une seule et même chose d’essence universelle, une pour tous, aussi bien pour les collectivités, ou nations que pour les individualités ; — considérant que l’assassinat sous toutes ses formes est un crime que rien ne saurait justifier, la vie humaine étant et devant rester inviolable; —considérant que la guerre, contraire à ces principes, repose sur une fausse interprétation des droits et des devoirs de l’humanité, qu’elle doit être bannie de la vraie civilisation et rejetée par la conscience humaine, les religions, la philosophie, le bon sens, tout la condamnant ; — considérant, en outre, que la guerre et même la Paix armée, sa conséquence, entraînent les nations à des dépenses qui les ruinent de plus en plus en stérilisant des ressources qui devraient être employées à élever le bien-être intellectuel, moral et matériel des peuples, en facilitant l’avènement de la mutualité et de la solidarité bi enfaisantes et prévoyantes pour arriver à la suppression de l’ignorance et de la misère ; déclare (suit la formule d’adhésion)... »
- Propagande Pacifique
- La Société de Paix du Familistère publie en brochure de propagande au prix coûtant (0.15 au plus), sous le titre de philosophie de la guerre, l’introduction du magistral ouvrage de M. Michel Revon, Y Arbitrage International.
- La préface due à M. Bernardot, président de la Société de Guise, est suivie d’une éloquente lettre de M. Michel Revon, rendant hommage au zèle et à la persévérance de la Société de la Paix du Familistère, qui s’est assigné pour but la propagation des idées de paix, d’arbitrage entre les nations, de désarmement général et l’étude des questions sociales qui se rattachent aux idées de paix.
- Dans un but de diffusion rapide, qu’elle estime fruc-
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- tueuse pour les idées pacifiques, la Société de Paix et d’arbitrage international du Familistère de Guise offre cette brochure de 64 pages à toutes les Sociétés sœurs au prix invraisemblable de dix francs le cent, port en sus. Elle en ferait même l’envoi gratuitement, contre couverture du prix de transport, aux Sociétés de paix dont les ressources seraient restreintes. Elle accepte rait également l’échange contre les publications pacifiques en langue française.
- Sous le titre : « révision du traité de Francfort » M. Gaston Moch, ancien capitaine d’artillerie, dont l’œuvre pacifique est déjà si considérable, vient de publier en une feuille volante (prix 0.10) un travail sur la question des destinées futures de l’Alsace-Lorraine.
- Avec sa clarté, sa précision de langage habituelles, et une parfaite modération, l’auteur examine tous les moyens pratiques d’aboutir à la conclusion d’un véritable Traité de paix entre la France et l’Allemagne.
- A signaler également une brochure de M. Frédéric Bajer : Armées et flottes productives laquelle reprend -une idée de Fourier, que Mme Griess-Traut avait déjà portée devant les Congrès de la Paix.
- * *
- Partant, comme M. Bajer et Mrae Griess-Traut, de cette conviction qu’en rejetant un système il faut en trouver un autre qui en ait les avantages sans en avoir les inconvénients, M. A. H. Love, président de la Peace Union, propose de substituer aux « Boy’s Brigade» (corps de cadets) des corps de sauvetage en cas d’incendie et de travaux du génie civil pour l’agriculture.
- *
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- Contre le duel
- Nous lisons dans le « Mémorial diplomatique » que sur la demande de l’empereur Guillaume le ministère de la guerre a élaboré un mémoire traitant des moyens de
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- LE DEVOIR
- supprimer l’usage du duel dans l’armée. Il serait question d’adopter pour les questions d’honneur les procédés en usage en Angleterre.
- L’Indépendance belge avait déjà annoncé qu’une initiative était prise pour la création d’une ligue internationale contre le duel.
- Dans une série de conférences faites à Hambourg, à Berlin et à Berne, M. Félix Lacaze a lancé l’idée en s’appuyant sur le vote du Reichstag, condamnant la pratique des combats singuliers aussi répréhensibles, en somme, que l’ont été dans leur principe les guerres de peuples à peuples, de nation à nation.
- Groupes interparlementaires
- Portugal. — Sur l’initiative de M. Joao de Païva, qui, quoique dépossédé de son siège par les dernières élec-ttons générales, continue à s’occuper activement des affaires de la Conférence interparlementaire, la constitution du groupe interparlementaire portugais a été portée devant le Parlement même. Le président de la Chambre des députés a annoncé à ce corps, dans sa séance du 25 mars, qu’il a désigné comme membres du groupe portugais 18 députés ; et le 4 mai, sur la proposition de M. Julio Cau de Costa, onze autres collègues leur ont été adjoints directement par la Chambre.
- La Chambre des pairs n’a pas voulu rester en dehors du mouvement. A son tour, elle a autorisé son président à désigner un certain nombre de membres pour faire partie du groupe portugais, et le 7 mai les noms de neuf pairs étaient proclamés par lui en séance.
- Suède. — Lors des élections à la Chambre des députés, le Bureau Central de la Société de Paix et d’arbitrage suédoise a invité tous les pacifiques à veiller attentivement aux intérêts de leur cause. Afin de faciliter ce travail, elle a fait imprimer une feuille volante pour être soumise aux candidats. Elle contient les questions suivantes :
- Etes-vous d’accord sur le programme de la Société ?
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- Voulez-vous entrer dans le groupe parlementaire du Reichstag ?
- Voulez-vous soutenir la cause pacifique en votant une contribution pour le Bureau international de la Paix, à Berne ?
- Le candidat aurait à remplir le formulaire et, si ses réponses étaient équivoques il serait interpellé directement.
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- GRANDE-BRETAGNE
- Arbitrage international et arbitrage industriel
- A la dernière assemblée des Chambres de commerce de l’empire britannique, qui a eu lieu à Londres en juin dernier, deux résolutions ont été votées : l’une en faveur de l’arbitrage international et l’autre en faveur de l’arbitrage en matière industrielle.
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- LE DEVOIR
- MOUVEMENT FÉMINISTE
- L’organisation du mouvement féministe en Allemagne
- Le Congrès féministe international de Berlin dont nous avons publié naguère le programme si rationnellement établi, a dépassé de beaucoup les espérances de ses organisatrices.
- On comptait sur 500 congressistes, il s’en est présenté le double.
- Ce succès est d’autant plus réjouissant pour les amis de la cause féministe que l’Allemagne n’avait pas semblé jusqu’ici bien favorable à ses revendications.
- Cependant, il existe à l’heure actuelle, dans ce pays un mouvement féministe d’une indéniable importance,, et l’on doit se féliciter que le récent congrès lui ait fourni l’occasion de se mettre en évidence.
- Dans son compte-rendu du Congrès de Berlin, publié par la Revue Féministe (septembre 1896), Mme Kaethe Schirmaker, docteur en philosophie, agrégée à l’Université, évalue à plusieurs dizaines de mille les adeptes militants du féminisme en Allemagne, et à plusieurs centaines de mille les spectateurs bienveillants du mouvement.
- Mme Kaethe Schirmaker divise les féministes d’Alle magne en trois groupes : le groupe conservateur, le groupe libéral et le groupe socialiste.
- Elle convient toutefois que, le premier groupe, composé de sociétés essentiellement vouées aux œuvres de philanthropie et de patriotisme et se recrutant en partie dans la noblesse n’accepterait peut-être pas l’épitliète, souvent encore mal comprise, de féministe.
- C’est le groupe libéral du féminisme sorti de la bourgeoisie, qui forme, à proprement parler, le parti féministe.
- On cite en première ligne la société fondée en 1865 à Leipzig, sous le titre d’Association générale des femmes Allemandes.
- Les trois fondatrices, Mme Louise Otto-Peters, Mlle Auguste Schmidt et Mme Henriette Goldschundt, trois
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- MOUVEMENT FÉMINISTE 45
- noms qui méritent d’être retenus, ont créé d’abord une société de propagande féministe, dont les théories étaient assez avancées ; mais, très prudentes dans l’application, elles s’attachèrent tout d’abord aux questions d’enseignement et d’éducation, comme étant les plus urgentes, les plus facilement réalisables et les plus fécondes au point de vue de l’avenir.
- On devait se préoccuper avant tout de mettre la femme à même de gagner son pain et de conquérir cette indépendance matérielle qui est l’une des conditions de la dignité de la vie.
- Le fait de rencontrer de continuelles entraves dans la seule carrière qui jusqu’ici lui permettait de gagner sa vie sans dérogeance, est certainement ce qui a le plus porté l’institutrice allemande vers le féminisme.
- Et pourtant, dit à ce sujet Mme Kaethe Schirmaker, « c’est l’Allemagne qui, de tous les pays civilisés, a la première créé des écoles secondaires de jeunes filles. »
- Mais l’impossibilité d’obtenir les grades universitaires nécessaires fermait aux femmes le professorat dans les classes supérieures.
- Deux femmes prennent en mains la cause des institutrices. MUe Lange, se fait, depuis 1880, leur interprète et réclame entre autres choses l’admission des femmes aux universités.
- En 1888, elle arrache au gouvernement prussien une première concession. Si elle n’obtient pas que les universités soient ouvertes aux femmes, elle réussit du moins à faire créer à Berlin, par le ministre, des cours spéciaux et supérieurs pour les femmes appartenant à l’enseignement.
- Une autre femme, Mme Kettler, de Veimar, qui concentrait depuis longtemps, tous -ses efforts pour obtenir pour les jeunes filles, la création à titre d’essai au moins, d’un gymnase, (le gymnase est une institution analogue à celle des lycées ou collèges français) réalise enfin, en 1893 son projet ; le grand duc de Bade l’autorise à fonder son gymnase à Karlsruhe mqme, sa capitale. On parle même d’établir dans cet Etat des universités féminines qui formeraient des agrégées et des doctoresses.
- Ailleurs, les portes des universités fléchissent déjà, et l’on ne reverra probablement plus, comme à Berlin
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- et à Leipzig, des appariteurs mis en sentinelle à la porte des amphithéâtres pour barrer le passage à l'ennemi.
- La longue résistance qu’ont rencontré les femmes sur le terrain de l’enseignement, n’était guère de nature à les engager à demander les droits civils et politiques. Aussi ont-elles longtemps hésité. Il n’en existe pas moins dans le groupe du féminisme libéral, un petit groupe avancé qui s’est engagé dans cette voie.
- Le centre de ce groupe qui a été fondé par Mme Garer, de Berlin, il y a une dizaine d’années, est l’Association pour le bien de la femme (Frauenwohl).
- Ce groupe qui est intervenu plusieurs fois dans les conflits professionnels et a été assez heureux pour les terminer à la satisfaction des parties, a mené une vigoureuse campagne contre diverses dispositions du nouveau Gode civil, voté par le Reichstag au mois de juin de l’année dernière.
- Ce Code qui est entré en vigueur le 1er janvier dernier, est incontestablement en retard sur les idées de la partie éclairée de la nation, et certaines de ses dispositions rétrogrades en ce qui concerne les femmes, contribueront sans doute, à grossir le nombre des adhérents à la cause féministe.
- La Société du Frauenwohl, quoique d’origine bourgeoise, envisage la question féministe comme une partie de la question sociale. Néanmoins, il existe, comme nous l’avons vu, un groupement féministe purement socialiste.
- ' En Allemagne, comme ailleurs, tout socialiste semble devoir à ses théories égalitaires, d’être féministe. De l’importance numérique du parti socialiste dans ce pays, résulte pour l’élément féminin socialiste un formidable appoint.
- « Les femmes socialistes » dit Mme Kaethe Schirmaker, « se sont jusqu’ici uniquement occupées de la question des salaires. C’est, en effet, la question fondamentale du féministè socialiste, et elle se résume dans la formule si connue : à travail égal, salaire égal. »
- Le féminisme bourgeois et le féminisme socialiste sont depuis longtemps séparés par des divisions profondes. Et il ne semble pas, si l’on en juge par l’attitude des
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- féministes socialistes au Congrès de Berlin, que ces divisions soient sur le point de disparaître.
- Les femmes qui se trouvent à la tète de ce dernier mouvement, Mmes Zetkin, Ihrer, Bader, etc., après avoir refusé l’invitation de prendre part au Congrès, avaient fini par envoyer une déléguée, Mme Braun.
- Celle-ci est venue déclarer à l’assemblée que les « femmes prolétaires » ne pourraient jamais faire cause com mune avec les féministes de la bourgeoisie ; si des deux côtés on veut souvent la même chose, on la veut toujours d’une façon très différente ; les féministes bourgeois croient encore aux réformes là où les femmes prolétaires ne voient comme seul moyen que la révolution.
- Une grande réunion tenue par les féministes socialistes, ne fit qu’accentuer encore la division qu’ils désirent maintenir entre eux et les féministes bourgeois. Le bureau n’était composé que de femmes, et seules des femmes prirent la parole.
- Mme Zetkin a lancé un véritable réquisitoire contre la bourgeoisie féministe. Elle a constaté cependant qu’il existe des points de contact entre ce féminisme et le féminisme social.
- Ces points sont : l’obtention du droit de vote pour la femme, la lutte contre le nouveau code civil, la lutte contre l’alcool et contre la démoralisation ; enfin, l’augmentation du salaire de la femme.
- Il va sans dire que ces réformes ne suffisent pas au groupe socialiste. La révolution seule est de nature à le satisfaire.
- Les renseignements apportés au Congrès par les délégués de quelques pays latins, notamment l’Espagne et le Portugal, montrent que la situation de ces pays est aussi arriérée au point de vue féministe que l’était, il y a quelques années, la situation en Allemagne.
- La Suède, au contraire, paraît être un des pays les plus avancés d’Europe, et la déléguée de ce pays raconte que les femmes y votent pour les conseils municipaux.
- Nos lecteurs savent déjà combien leur intervention a été importante dans la campagne anti-alcoolique.
- Parmi les causes sur lesquelles peut s’exercer l’activité sociale de la femme, la lutte contre l’alcoolisme, de même que la lutte contre la guerre, est une de celles
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- qui se prêtent le mieux à une entente universelle des femmes, quel que soit leur degré d’avancement, dans la revendication de leurs droits civils, économiques ou politiques, et même leur degré de culture intellectuelle.
- On ne peut que se réjouir de voir l’unité d’action réalisée entre les groupes allemands les plus divergents à tant d’autres égards, sur une question qui rallie à cette heure les suffrages des femmes de tous les pays, si elle ne provoque pas encore la même intensité d’efforts.
- Un autre fait, qui témoigne tout au moins d’une communauté d’aspirations, a été mis en évidence par le Congrès de Berlin.
- Les congressistes de tous les pays, — de ceux où l’ignorance à peu près absolue des femmes est un obstacle au mouvement féminin, aussi bien que de ceux où la haute culture de la femme lui permet de pousser ses conquêtes dans le domaine social et moral le plus délicat, — se sont montrées unanimes à considérer la préparation de la femme aux études universitaires et son admission aux universités comme étant de première nécessité.
- Elles comptent ainsi acquérir la discipline intellectuelle, le savoir et les vues d’ensemble indispensables, à ceux qui dirigent un grand mouvement.
- Les jeunes filles et jeunes femmes en très grand nombre qui ont suivi les travaux du Congrès, ont pu, à l’exposé de la situation des femmes dans les différents pays et de leurs revendications, se rendre compte, par comparaison, de la place qu’occupe leur pays dans le mouvement féministe général.
- Le contact môme des divers groupes allemands leur avait déjà servi de stimulant.
- Il est permis de croire avec Mme Kaethe Kirmacher que « le féminisme allemand entre dès maintenant dans une phase nouvelle : les questions d’éducation et d’enseignement céderont le pas aux questions économiques et sociales, aux questions de droit civil et de droit politique. »
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- BIBLIOGRAPHIE
- Une enquête Sociale
- La grève de Garmaux et la Verrerie d’Albi.
- Sous ce titre, M. Léon de Seilhac vient de publier le résumé de son enquête sur les évènements qui onT si vivement passionné l’opinion publique dans ces deux dernières annpes et qui la tiennent encore en éveil.
- Cette lutte épique, qui donna lieu à des débats retentissants, dont les secousses ébranlaient le gouvernement lui-même, et menaçaient l’ordre social, cette lutte, — qui ne laissa personne indifférent, et provoqua des deux côtés une telle intensité d’efforts, que les adversaires, dans le feu de la bataille, paraissaient avoir et donnèrent l’illusion d’une crise décisive pour le patronat ou le salariat, —M. Léon de Seilhac la raconte simplement, en homme qui a vu, qui sait, auquel aucun détail, aucun indice n’a échappé, et qui n’a d’autre préoccupation que de servir la cause de la vérité.
- Nulle part dans son exposé, le souci de bien dire pourtant scrupuleusement obéi, n’a nuit à l’exactitude du récit.
- Délégué du Musée Social, cette admirable institution récemment fondée par M. de Chambrun, et à laquelle nous devons déjà tant d’enquêtes impartiales, M. de Seilhac a visité les ateliers, interrogé patron et ouvriers, étudié sur place toutes les conditions du fonctionnement de l’industrie et de l’existence des travailleurs.
- Son livre, où viennent se condenser tant de faits, de ces faits que la passion des partis obscurcit toujours, est d’une clarté parfaite, et sa lecture éminemment instructive est des plus attachantes.
- L’ouvrage est en vente à la Librairie académique, Perrin et Cie, 35, quai des. Grands-Augustins, Paris.
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- OUVRAGES REÇUS
- Almanach des coopérateurs belges, pour 1897.
- Prix : 15 centimes. Chez L. Bertrand, 11, rue James Watt, Bruxelles, Belgique.
- L’ouvrage montre la coopération sous de nombreux aspects et termine par la liste des 157 nouvelles sociétés coopératives, fondées en Belgique depuis le 1er novembre 1895 jusqu’au 31 octobre 1896.
- L’Eglise du travail en Angleterre, par John Trevor, traduction française par James Leakey.
- Brochure de 16 pages s’attachant à démontrer que « le mouvement ouvrier est un mouvement religieux » et que « La religion du mouvement ouvrier est une religion libre. »
- S’adresser : Offices of the « Labour Prophet, » Fleet
- Street, London, E. C. Angleterre.
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- Le comte de Chambrun et le Musée social, par
- Bodiker, président de l’Office impérial des Assurances, à Berlin.
- Typographie Chamerot et Renouard, 19, rue des Saints-Pères, Paris.
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- Le spiritisme et l’anarchie devant la science et la philosophie, par J. Bouvéry.
- Volume en vente au prix de 3 francs, chez Chamuel, éditeur, 5 rue de Savoie, Paris.
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- Le comte de Chambrun, conférence donnée par lui-même à sa Mission aux Etats-Unis d’Amérique, le 17 septembre 1896.
- Typographie Chamerot et Renouard, 19, rue des Saints-Pères, Paris.
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- La Morale sociale, par B. Malon.
- Ce volume contient : une biographie de B. Malon, par L. Cladel ; et une préface par J. Jaurès.
- R est en vente au prix de 3 fr. 50 à la librairie de la Revue socialiste, 10, rue Chabanais, Paris.
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- SANS FAMILLE
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- SANS FAMILLE
- Par Hector MALOT
- Ouvrage couronné par l’Académie française
- (Suite)
- — Je trouve, dit-il enfin, que les nouveaux ne doivent pas faire oublier les anciens : jusqu’à ce jour ta famille c’était Lise, Etiennette, Alexis et Benjamin, qui avaient été des sœurs et des frères pour toi, qui t’avaient aimé ; mais voilà une nouvelle famille qui se présente, que tu ne connais pas, qui n’a rien fait pour ^ toi que te déposer dans la rue, et tout à coup tu abandonnes ceux qui ont été bons pour ceux qui ont été mauvais ; je trouve que cela n’est pas juste.
- — Il ne faut pas dire que les parents de Rémi l’ont abandonné, interrompit mère Barberin : on leur a peut-être pris leur enfant qu’ils pleurent et qu’ils attendent, qu’il cherchent depuis ce jour.
- — Je ne sais pas cela, mais je sais que le père Acquin a ramassé Rémi mourant au coin de sa porte, qu’il l’a soigné comme» un enfant, et que Alexis, Benjamin, Etiennette et Lise l’ont aimé comme leur frère, et je dis que ceux qui l’ont accueilli ont bien au moins autant de droits à son amitié que ceux qui, volontairement ou involontairement, l’ont perdu. Chez le père Acquin et chez ses enfants, l’amitié a été volontaire ; ils ne devaient rien à Rémi.
- Mattia prononça ces paroles comme s’il était fâché contre moi, sans me regarder, sans regarder mère Barberin. Cela me peina, mais cependant sans que le chagrin de me voir ainsi blâmé m’empêchât de sentir toute la force de ce raisonnement. D’ailleurs, j’étais dans la situation des gens irrésolus qui se rangent bien souvent du côté de celui qui a parlé le dernier.
- — Mattia a raison, dis-je, et ce n’était pas le cœur léger que je me décidais à aller à Paris sans avoir vu Etiennette et Lise.
- — Mais tes parents ! insista mère Barberin.
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- Il fallait se prononcer ; j’essayai de tout concilier.
- — Nous n’irons pas voir Etiennette, dis-je, parce que ce serait un trop long détour ; d’ailleurs Etiennette sait lire et écrire, nous pouvons donc nous entendre avec elle par lettre ; mais avant d’aller à Paris nous passerons par Dreuzy pour voir Lise ; si cela nous retarde, le retard ne sera pas considérable et puis Lise ne sait pas écrire, elle ne sait pas lire, et c’est pour elle surtout que j’ai entrepris ce voyage ; je lui parlerai d’Alexis et en demandant à Etiennette de m’écrire à Dreuzy je lui lirai cette lettre.
- — Bon, dit Mattia en souriant.
- Il fut convenu que nous partirions le lendemain^ et je passai une partie de la journée à écrire une longue lettre à Etiennette, en lui expliquant pourquoi je n’allais pas la voir comme j’en avais’eu l’intention.
- Et le lendemain, une fois encore, j’eus à supporter la tristesse des adieux ; mais au moins je ne quittai pas Chavanon comme je l’avais fait avec Vitalis ; je pus embrasser mère Barberin et lui promettre de revenir la voir bientôt avec mes parents ; toute notre soirée, la veille du départ, fut employée à discuter ce que je lui donnerais : n’allais-je pas être riche ?
- — Rien ne vaudra pour moi ta vache, mon petit Remi, me dit-elle, et avec toutes tes richesses tu ne pourras me rendre plus heureuse que tu ne l’as fait avec ta pauvreté.
- Notre pauvre petite vache, il fallait aussi nous séparer d’elle ; Mattia l’embrassa plus de dix fois sur le mufle, ce qui parut lui être agréable, car à chaque baiser elle allongeait sa grande langue.
- Nous voilà de nouveau sur les grands chemins, le sac au dos, Capi en avant de nous ; nous marchons à grands pas ou, plus justement, de temps en temps, sans trop savoir ce que je fais, poussé à mon insu par la hôte d’arriver à Paris, j’allonge le pas.
- Mais Mattia, après m’avoir suivi un moment, me dit que, si nous allons ainsi, nous ne tarderons pas à être à bout de forces, et alors je ralentis ma marche puis bientôt de nouveau je l’accélère.
- — Comme tu es pressé ! me dit Mattia d’un air chagrin.
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- SANS FAMILLE
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- — C’est vrai, et il me semble que tu devrais l’être aussi, car ma famille sera ta famille.
- Il secoua la tête.
- Je fus dépité et peiné de voir ce geste que j’avais déjà remarqué plusieurs fois depuis qu’il était question de ma famille.
- _ Ne sommes-nous pas frères ?
- — Oh ! entre nous bien sûr, et je ne doute pas de toi, je suis ton frère aujourd’hui, je le serai demain, cela je le crois, je le sens. -
- — Eli bien ?
- — Eli bien ! pourquoi veux-tu que je sois le frère de tes frères si tu en a§, le fils de ton père et de ta mère ?
- — Est-ce que si nous avions été à Lucca, je n’aurais pas été le frère de ta soeur Christina ?
- — Oli ! oui bien sûr.
- — Alors pourquoi ne serais-tu pas le frère de mes frères et de mes soeurs si j’en ai ?
- — Parce que ce n’est pas la même chose, pas du tout, pas du tout.
- — En quoi donc ?
- - Je n’ai pas été emmailloté dans des beaux langes, moi, dit Mattia.
- — Qu’est-ce que cela fait ?
- — Cela fait beaucoup, cela fait tout, tu le sais comme moi. Tu serais venu à Lucca, et je vois bien maintenant que tu n’y viendras jamais ; tu aurais été reçu par des pauvres gens, mes parents, qui n’auraient eu rien à te reprocher, puisqu’ils auraient été plus pauvres que toi. Mais si les beaux langes disent vrai, comme le pense mère Barberin et comme cela doit être, tes parents sont riches ; ils sont peut-être des personnages ! Alors comment veux-tu qu’ils accueillent un pauvre petit misérable comme moi ?
- — Que suis-je donc moi-même, si ce n’est un misérable ?
- — Présentement, mais demain tu seras leur fils, et moi je serai toujours le misérable que je suis aujourd’hui ; on t’enverra au collège : on te donnera des maîtres, et. je n’aurai qu’à continuer ma route tout seul, en me souvenant de toi, comme, je l’espère, tu te souviendras de moi.
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- — Oh ! mon cher Mattia, comment peux-tu parler ainsi ?
- — Je parle comme je pense, o mio caro, et voilà pourquoi je ne veux pas être joyeux de ta joie : pour cela, pour cela seulement, parce que nous allons être séparés, et que j’avais cru, je m’étais imaginé, bien des fois même j’avais rêvé que nous serions toujours ensemble, comme nous sommes. Oh ! pas comme nous sommes en ce moment, de pauvres musiciens des rues ; nous aurions travaillé tous les deux, nous serions devenus de vrais musiciens, jouant devant un vrai public, sans nous quitter jamais.
- — Mais cela sera, mon petit Mattia ; si mes parents sont riches, ils le seront pour toi comme pour moi, s’ils m’envoient au collège, tu y viendras avec moi ; nous ne nous quitterons pas, nous travaillerons ensemble, nous serons toujours ensemble, nous grandirons, nous vivrons ensemble comme tu le désires et comme je le désire aussi, tout aussi vivement que toi, je t’assure.
- — Je sais bien que tu le désires, mais tu ne seras plus ton maître comme tu l’es maintenant.
- — Voyons, écoute-moi : si mes parents me cherchent, cela prouve, n’est-ce pas, qu’ils s’intéressent à moi, alors ils m’aiment ou ils m’aimeront ; s’ils m’aiment, ils ne me refuseront pas ce que je leur demanderai. Et ce que je leur demanderai ce sera de rendre heureux ceux qui ont été bons pour moi, qui m’ont aimé quand j’étais seul au monde, mère Barberin, le père Acquin qu’on fera sortir de prison, Etiennette, Alexis, Benjamin, Lise et toi ; Lise qu’ils prendront avec eux, qu’on instruira, qu’on guérira, et toi qu’on mettra au collège avec moi, si je dois aller au collège. Voici comment les choses se passeront, si mes parents sont riches, et tu^sais bien que je serais très content qu’ils fussent riches.
- — Et moi, je serais très content qu’ils fussent pauvres.
- — Tu es bête ! ,
- — Peut-être bien.
- Et sans en dire davantage, Mattia appela Capi ; l’heure était arrivée de nous arrêter pour déjeuner ; il prit le chien dans ses bras, et s’adressant à lui comme s’il avait parié à une personne qui pouvait le comprendre et lui répondre :
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- — N’est-ce pas, vieux Capi, que toi aussi tu aimerais mieux que les parents de Remi fussent pauvres ?
- En entendant mon nom, Capi comme toujours poussa un aboiement de satisfaction, et il mit sa patte droite sur sa poitrine.
- — Avec des parents pauvres, nous continuons notre existence libre, tous les trois ; nous allons où nous voulons, et nous n’avons d’autres soucis que de satisfaire « l’honorable société. »
- — Ouali, ouah.
- — Avec des parents riches, au contraire, Capi est mis à la cour, dans une niche, et probablement à la chaîne, une belle chaîne en acier, mais enfin une chaîne, parce que les chiens ne doivent pas entrer dans la maison des riches.
- J’étais jusqu’à un certain point fâché que Mattia me souhaitât des parents pauvres, au lieu de partager le rêve ,qui m’avait été inspiré par mère Barberin et que j’avais si promptement et si pleinement adopté ; mais d’un autre côté j’étais heureux de voir enfin et de comprendre le sentiment qui avait provoqué sa tristesse, — c’était l’amitié, c’était la peur de la séparation, et ce n’était que cela; je ne pouvais donc pas lui tenir rigueur de ce qui, en réalité, était un témoignage d’attachement et de tendresse. Il m’aimait, Mattia, et ne pensant qu’à notre affection, il ne voulait pas qu’on nous séparât.
- Si nous n’avions pas été obligés de gagner notre pain quotidien, j’aurais, malgré Mattia, continué de forcer le pas, mais il fallait jouer dans les gros villages qui se trouvaient sur notre route, et en attendant que mes riches parents eussent partagé avec nous leurs richesses, nous devions nous contenter des petits sous que nous ramassions difficilement ça et là, au hasard.
- Nous mîmes donc plus de temps que je n’aurais voulu à nous rendre de la Creuse dans la Nièvre, c’est-à-dire de Chavanon à Dreuzy, en passant par Aubusson, Mont-luçon, Moulins et Decize.
- D’ailleurs, en plus du pain quotidien, nous avions encore une autre raison qui nous obligeait à faire des recettes aussi grosses que possible. Je n’avais pas oublié ce que mère Barberin m’avait dit, quand elle m’avait assuré qu’avec toutes mes richesses je ne pourrai jamais la rendre plus heureuse que je ne l’avais fait avec ma
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- pauvreté, et je voulais que ma petite Lise fût heureuse comme l’avait été mère Barberin. Assurément je partagerais meerichesse avec Lise, cela ne faisait pas de doute, au moins pour moi, mais en attendant, mais avant que je fusse riche, je voulais porter à Lise un cadeau acheté avec l’argent que j’aurais gagné, — le cadeau de la pauvreté.
- Ce fut une poupée que nous achetâmes à Decize et qui, par bonheur, coûtait moins cher qu’une vache.
- De Decize à Dreuzy nous n’avions plus qu’à nous hâter, car à l’exception de Châtillon-en-Bazois nous ne trouvions sur notre route que de pauvres villages, où les paysans n’étaient pas disposés à prendre sur leur nécessaire, pour être généreux avec des musiciens dont ils n’avaient pas souci.
- A partir de Châtillon nous suivîmes les bords du canal, et ces rives boisées', cette eau tranquille, ces péniches qui s’en allaient doucement traînées par des chevaux me reportèrent au temps heureux où, sur le Cygne avec madame Milligan et Arthur, j’avais ainsi navigué sur un canal. Où était-il maintenant le Cygne f Combien de fois, lorsque nous avions traversé ou longé un canal, avais-je demandé si l’on avait vu passer un bateau de plaisance qui, par sa vérandah, par son luxe d’aménagement, ne pouvait être confondu avec aucun autre. Sans doute, madame Milligan était retournée en Angleterre, avec son Arthur guéri. C’était là le probable, c’était là ce qu’il était sensé de croire, et cependant plus d’une fois, côtoyant les bords de ce canal du Nivernais, je me demandais en apercevant de loin un bateau traîné par des chevaux, si ce n’était pas le Cygne qui venait vers nous.
- Comme nous étions à l’automne, nos journées de marche étaient moins longues que dans l’été, et nous prenions nos dispositions pour arriver autant que possible dans les villages où nous devions coucher, avant que la nuit fût tout à fait tombée. Cependant bien que nous eussions forcé le pas, surtout dans la fin de notre étape, nous n’entrâmes à Dreuzy qu’à la nuit noire.
- Pour arriver chez la tante de Lise, nous n’avions qu’à suivre le canal, puisque le mari de tante Catherine, qui était éclusier, demeurait dans une maison bâtie à côté même de l’écluse dont il avait la garde ; cela nous épargna du temps, et nous ne tardâmes pas à trouver
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- cette maison, située à l’extrémité du village, dans une prairie plantée de hauts arbres qui.de loin paraissaient flotter dans le brouillard.
- Mon cœur battait fort en approchant de cette maison dont la fenêtre était éclairée par la réverbération d’un grand feu qui brûlait dans la cheminée, en jetant de temps en temps des nappes de lumière rouge, qui illuminaient notre chemin.
- Lorsque nous fûmes tout près de la maison, je vis que la porte et la fenêtre étaient fermées, mais par cette fenêtre qui n’avait ni volets ni rideaux, j’aperçus Lise à table, à côté de sa tante, tandis qu’un homme, son oncle sans doute, placé devant elle, nous tournait le dos.
- — On soupe, dit Mattia, c’est le bon moment.
- Je l’arrêtai de la main sans parler, tandis que de l’autre je faisais signe à Capi de rester derrière moi silencieux.
- Puis dépassant la bretelle de ma harpe, je me préparai à jouer.
- — Ah ! oui, dit Mattia à voix basse, une sérénade, c’est une bonne idée.
- — Non pas toi, moi tout seul.
- Et je jouai les premières notes de ma chanson napolitaine, mais sans chanter, pour que ma voix ne me trahît pas.
- En jouant, je regardais Lise : elle leva vivement la tête, et je vis ses yeux lancer comme un éclair.
- Je chantai.
- Alors, elle sauta à bas de sa chaise et courut vers la porte ; je n’eus que le temps de donner ma harpe à Mattia, Lise était dans mes bras.
- On nous fit entrer dans la maison, puis après que taute Catherine m’eut embrassé, elle mit deux couverts sur la table.
- Mais alors, je la priai d’en mettre un troisième.
- — Si vous voulez bien, dis-je, nous avons une petite camarade avec nous.
- Et de mon sac, je tirai notre poupée, que j’assis sur la chaise qui était à côté de celle de Lise.
- Le regard que Lise me jeta, je ne l’ai jamais oublié et je le vois encore.
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- XI
- BARBERIN
- Si je n’avais pas eu hâte d’arriver à Paris, je serais resté longtemps, très longtemps avec Lise ; nous avions tant de choses à nous dire, et nous pouvions nous en dire si peu avec le langage que nous employions.
- Lise avait à me raconter son installation à Dreuzy, comment elle avait été prise en grande amitié par son oncle et sa tante, qui, des cinq enfants qu’ils avaient eus, n’en avaient plus un seul, malheur trop commun dans les familles de la Nièvre, où les femmes abandonnent leurs propres enfants pour être nourrices à Paris ; — comment ils la traitaient ainsi qu’une vraie fille ; comment elle vivait dans leur maison, quelles étaient ses occupations, quels étaient ses jeux et ses plaisirs : la pêche, les promenades en bateau, les courses dans les grands bois, qui prenaient tout son temps, puisqu’elle ne pouvait pas aller à l’école.
- Et moi, de mon côté, j’avais à lui dire tout ce qui m’était arrivé depuis notre séparation, comment j’avais failli périr dans la mine où Alexis travaillait, et comment, en arrivant chez ma nourrice, j’avais appris que ma famille me cherchait, ce qui m’avait empêché d’aller voir Etiennette, comme je le désirais.
- Bien entendu ce fut ma famille qui tint la grande place dans mon récit, ma famille riche, et je répétais à Lise ce que j’avais déjà dit à Mattia, insistant surtout sur mes espérances de fortune qui, se réalisant, nous permettrait d’être heureux : son père, ses frères, elle, surtout elle.
- Lise, qui n’avait point acquis la précoce expérience de Mattia, et n’avait pas été, heureusement pour elle, à l’école de Garofoli, était disposée à admettre que ceux qui étaient riches n’avaient qu’à être heureux en ce monde, et que la fortune était un talisman qui, comme dans les contes de fées, donnait instantanément tout ce qu’on pouvait désirer, — N’était-ce point parce que
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- son père était pauvre, qu'il avait été mis en prison, et que la famille avait été dispersée ! Que ce fût moi qui fusse riche, que ce fût elle, peu importait, c’était la même chose, au moins quant au résultat, nous étions tous heureux, et elle n’avait souci que de cela : tous réunis, tous heureux.
- Ce n’était pas seulement à nous entretenir devant l’écluse, au bruit de l’eau qui se précipitait par les vannes, que nous passions notre temps, c’était encore à nous promener tous les trois, Lise, Mattia et moi, accompagnés de M. Capi et de mademoiselle la poupée qui étaient de toutes nos promenades.
- Mes courses à travers la France avec Vitalis pendant plusieurs années et avec Mattia en ces derniers mois m’avaient fait parcourir bien des pays : je n’en avais vu aucun d’aussi curieux que celui au milieu duquel nous nous trouvions en ce moment ; des bois immenses, de belles prairies, des rochers, des collines, des cavernes, des cascades écumantes, des étangs tranquilles, et dans la vallée étroite, aux coteaux escarpés de chaque côté, le canal, qui se glissait en serpentant. C’était superbe : on n’entendait que le murmure des eaux, le chant des oiseaux ou la plainte du vent dans les grands ajbres. Il est vrai que j’avais trouvé aussi quelques années auparavant que la vallée de la Bièvre était jolie. Je ne voudrais donc pas qu’on me crût trop facilement sur parole. Ce que je veux dire, c’est que partout où je me suis promené avec Lise, où nous avons joué ensemble, le pays m’a paru posséder des beautés et un charme, que d’autres plus favorisés peut-être n’avaient pas à mes yeux : j’ai vu ce pays avec Lise et il est resté dans mon souvenir éclairé par ma joie.
- Le soir, nous nous asseyions devant la maison quand il ne faisait pas trop humide, devant la cheminée quand le brouillard était ppais ; et, pour le plus grand plaisir de Lise, je lui jouais de la harpe. Mattia aussi jouait du violon ou du cornet à piston ; mais Lise préférait la harpe, ce qui ne me rendait pas peu fier. Au moment de nous séparer pour aller nous coucher, Lise me demandait ma chanson napolitaine, et je la lui chantais.
- Cependant, malgré tout, il fallut nous séparer et se remettre en route.
- Mais, pour moi, ce fut sans trop de chagrin ; j’avais
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- LE DEVOIR
- 9ï souvent caressé mes rêves de richesses, que j’en étais arrivé à croire, non pas que je serais riche un jour, mais que j’étais riche déjà, et que je n’avais qu’à former un souhait pour pouvoir le réaliser dans un avenir prochain, très prochain, presque immédiat.
- Mon dernier mot à Lise fera, mieux que de longues explications, comprendre combien sincère j’étais dans mon illusion :
- — Je viendrai te chercher dans une voiture à quatre chevaux, lui dis-je.
- Et elle me crut si bien, que de la main elle fît signe de claquer les chevaux : elle voyait assurément la voiture, tout comme je la voyais moi-même.
- Cependant, avant de faire en voiture la route de Paris à Dreuzy, il fallut faire à pied celle de Dreuzy à Paris ; et, sans Mattia, je n’aurais eu d’autre souci que d’allonger les étapes, me contentant de gagner le strict nécessaire pour ma vie de chaque jour. A quoi bon prendre de la peine, maintenant ? nous n’avions plus ni vache, ni poupée à acheter, et pourvu que nous eussions notre pain quotidien, ce n’était pas à moi à porter de l’argent à mes parents.
- Mais Mattia ne se laissait pas toucher par les raisons que je lui donnais pour justifier mon opinion.
- — Gagnons ce que nous pouvons gagner, disait-il, en m’obligeant à prendre ma harpe. Qui sait si nous trouverons Barberin tout de suite ?
- — Si nous ne le trouvons pas à midi, nous le trouverons à deux heures ; la rue MoufEetard n’est pas si longue.
- — Et s’il ne demeure plus rue MoufEetard ?
- — Nous irons là où il demeure.
- — Et s’il est retourné à Cliavanon ? il faudra lui écrire, attendre sa réponse ; pendant ce temps-là, de quoi vivrons-nous, n’ayant rien dans nos poches ? On dirait vraiment que tu ne connais point Paris. Tu as donc oublié les carrières de Gentilly ?
- — Non.
- -- Eh bien, moi, je n’ai pas non plus oublié le mur de l’église Saint-Médard, contre lequel je me suis appuyé pour ne pas tomber quand je mourais de faim. Je ne veux pas avoir faim à Paris.
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- — Nous dînerons mieux en arrivant chez mes parents.
- _ ce n’est pas parce que j’ai bien déjeuné que je ne dîne pas ; mais, quand je n’ai ni déjeûné ni dîné, je ne suis pas à mon aise et je n’aime pas ça. Travaillons donc comme si nous avoins une vache à acheter pour tes parents.
- C’était là un conseil plein de sagesse ; j’avoue cependant que je ne chantai pas comme lorsqu’il s’agissait de gagner des sous pour la vache de la mère Barberin, ou pour la poupée de Lise.
- — Comme tu seras paresseux quand tu seras riche ! disait Mattia.
- A partir de Corbeil, nous retrouvâmes la route que nous avions suivie six mois auparavant, quand nous avions quitté Paris pour aller à Chavanon, et, avant d’arriver à Villejuif, nous entrâmes dans la ferme où nous avions donné le premier concert de notre association en faisant danser une noce. Le marié et la mariée nous reconnurent, et ils voulurent que nous les fissions danser encore. On nous donna à souper et à coucher.
- Ce fut de là que nous partîmes le lendemain matin pour faire notre rentrée dans Paris ; il y avait juste six mois et quatorze jours que nous en étions sortis.
- Mais la journée du retour ne ressemblait guère à celle du départ : le temps était gris et froid ; plus de soleil au ciel, plus de fleurs, plus de verdure sur les bas-côtés de la route ; le soleil d’été avait accompli son œuvre, puis étaient venus les premiers brouillards de l’automne. Ce n’était plus des fleurs de giroflées qui du haut des murs nous tombaient maintenant sur la tête, c’était des feuilles desséchées qui se détachaient des arbres jaunis.
- Mais qu’importait la tristesse du temps ! nous avions en nous une joie intérieure qui n’avait pas besoin d’excitation étrangère.
- Quand je dis nous, cela n’est pas exact ; c’était en moi qu’il y avait de la joie, et en moi seul.
- Pour Mattia, à mesure que nous approchions de Paris, il devenait de plus en plus mélancolique, et souvent il marchait durant des heures entières sans m’adresser la parole.
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- LE DEVOIR
- Jamais il ne m’avait dit la cause de cette tristesse, et moi, m’imaginant qu’elle tenait uniquement à ses craintes de séparation, je n’avais pas voulu lui répéter ce que je lui avais expliqué plusieurs fois c’est-à-dire que mes parents ne pouvaient pas avoir la pensée de nous séparer.
- Ce fut seulement quand nous nous arrêtâmes pour déjeuner, avant d’arriver aux fortifications, que, tout en mangeant son pain, assis sur une pierre, il me dit ce qui le préoccupait si fort.
- — Sais-tu à qui je pense au moment d’entrer dans Paris?
- — A qui ?
- — Oui, à qui ; c’est à Garofoli. S’il était sorti de prison ? Quand on m’a dit qu’il était en prison, je n’ai pas eu l’idée de demander pour combien de temps ; il peut donc être en liberté, maintenant, et revenu dans son logement de la rue de Lourcine. C’est rue Moufïetard que nous devons chercher Barberin, c’est-à-dire dans le quartier même de Garofoli, à sa porte. Que se passera-t-il si par hasard il nous rencontre ? Il est mon maître, il est mon oncle. Il peut donc me reprendre avec lui, sans qu’il me soit possible de lui échapper. Tn avais peur de retomber sous la main de Barberin ; tu sens combien j’ai peur de retomber sous celle de Garofoli. Oh ! ma pauvre tête ! Et puis, la tête, ce ne serait rien encore à côté de la séparation, nous ne pourrions plus nous voir, et cette séparation par ma famille serait autrement terrible que par la tienne. Certainement, Garofoli voudrait te prendre avec lui et te donner l’instruction qu’il offre à ses élèves avec accompagnement du fouet ; mais toi, tu ne voudrais pas venir, et moi, je ne voudrais pas de ta compagnie. Tu n’as jamais été battu !
- L’esprit emporté par mon espérance, je n’avais pas pensé à Garofoli ; mais tout ce que Mattia venait de me dire était possible, et je n’avais pas besoin d’explication pour comprendre à quel danger nous étions exposés.
- — Que veux-tu ? lui demandai-je ; veux-tu ne pas entrer dans Paris ?
- — Je crois que si je n’allais pas dans la rue Moufle-tard, ce serait assez pour échapper à la mauvaise chance de rencontrer Garofoli.
- (.A suivre).
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- ASSURANCES MUTUELLES
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- snfJÉTÉ llli FAMILISTÈRE - ASSURANCE;
- MOUVEMENT D’OCTOBRE 1896
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes........ 2.519 251
- Subvention de la Société........... 420 98}
- Malfaçons et divers................ 1.047 55\
- Dépenses.....................................
- Boni'en Octobre
- 3.987 78
- 2.826 25 1.161 53
- Section des Dames
- 551 55
- 520 70 ~_30 85
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Cotisations des mutualistes........ 411 35)
- Subvention de la Société.....*..... 137 20
- Divers............................. 3 w»)
- Dépenses...................................
- Boni en Octobre
- Subvention de la Société et divers.... 6.678 03i
- Intérêts des comptes-courants et du 11.136 03
- titre d’épargne................ 4.458 »»'
- ninpriapc •
- 90 Retraités définitifs................ 5.461 85.
- 35 — provisoires.................... 2.066 60
- Nécessaire à la subsistance............ 2.138 10> 11.493 90
- Allocat. aux familles des réservistes.. 1.120 50i
- Divers, appointements, médecins, etc. ' 706 85]
- Déficit en Octobre.......... 357 87
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes........ 537 50)
- Subvention de la Société et divers..... 202 45 j
- Dépenses....................................
- 739 95 545 ))»
- Boni en Octobre......... 194 95
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er Juillet au 31 Octobre 1896 . 44.388 01 ) k7 q/Q o« » individuelles » » 12.955 35|
- Dépenses » » ....... 55.633 55
- Excédant des recettes sur les dépenses.... 1.709 81
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS D’OCTOBRE ET NOVEMBRE 1896
- Naissances : ^
- 24 Octobre. Lamoureux Georgette-Marthe, fille de La-moureux Georges et de Longuet Eugénie.
- 28 — Donnet Renée-Suzanne, fille de Donnet Arthur et de Mainot Joséphine.
- 12 Novembre Bordez Georgette-Renée, fille de feu Bordez Anatole et de Delval Argentine ; Froissart Marcel-Victor, fils de Froissart Firmin fils et de Allart Pauline ; Brunois Louise-Alphonsine, fille deBrunois Alphonse et de Montigny Clotilde. Décès :
- 19 Novembre. 22 - Braillon Fernand, âgé de 1 an 1 mois ; Langlet Adolphe, âgé de 40 ans 3 mois.
- Le Secrétaire, A. Houdin
- Nimes, imp. Veuve Laporte, ruelle des Saintes-Maries, 7. — 1602
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- de J.-B.-André GODIN f1)
- Glorification du travail. Emancipation des
- TRAVAILLEURS
- I
- But constant des efforts de J.-B.-A. G-odin
- Le dimanche 2 mai 1880, J.-B.-A. Godin ouvrait la Fête du Travail, au Familistère de Guise, en prononçant ces paroles :
- « Chers Coopérateurs et amis,
- » La Fête du travail arrive à sa quatorzième année. La pensée qui, en 1867, a présidé à l’institution de cette Fête était la même que celle qui, en 1859, avait fondé le Familistère. C’est elle encore qui a conçu l’Association du Capital et du Travail dans laquelle vous allez entrer d’une façon légale et définitive. » (Le pacte social fut signé le 13 août suivant.)
- » La Fête du travail est donc pour nous un gage et une preuve de persévérance dans la voie que nous nous sommes tracée. Elle démontre que la foi dans les principes fait les choses durables, et surtout combien nous attachons d’importance à la glorification des œuvres utiles.
- )) Car tout ce que fai fait a tendu à ce but : glorification ET RÉHABILITATION TlU TRAVAIL, ÉMANCIPATION DU travailleur.... » (Devoir 1880. Tome 4mo, page 290).
- L’année d’avant, à la même fête, Godin avait dit : « Cette Fête est pour nous, mes amis, un moyen de .perpétuer que les fondements du Familistère ont été posés à une même époque de l’année, en mai 1859. » (Devoir 3mo volume, p. 563).
- (1) Lire le Devoir depuis le mois de mars 18)1, Louvî F>, pugo LO.
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- 66
- LE DEVOIR
- Remontons à cette époque déjà lointaine — 1859 — évoquée par J.-B.-A. Godin, cela nous reporte au numéro même du « Devoir (Mars 1891, page 132, tome 15me) où nous avons commencé la publication des présents Documents pour une biographie complète du fondateur du Familistère.
- Nous y lisons : « Le Familistère proprement dit est composé d’un vaste pavillon central flanqué de deux ailes. L’aile gauche fut le premier édifice élevé par J..B.-André Godin, en 1859. »
- En février 1860, Godin commença à donner des conférences aux travailleurs de son établissement « et s’attacha à leur expliquer ce que devait être l’entreprise dont le germe apparaissait à leurs yeux. »
- La mise en pratique de la morale basée sur l’amour du prochain ; l’union des efforts en vue du progrès physique, intellectuel et moral de la population tout entière ; la recherche des meilleures conditions d’existence pour tous dans l’habitation unitaire ; la proclamation des grandeurs et des mérites du travail : tels sont les sujets abordés par Godin dès ces premiers jours de son entrée dans la voie d’acheminement vers l’association.
- Mais d’où lui étaient venues de telles idées ? Pourquoi se livrait-il à une fondation comme celle dm Familistère ? Une œuvre semblable ne s’improvise pas, elle a des racines profondes.
- Quelles étaient-elles ? c’est ce que le novateur lui-même, afin de rallier son personnel à ses vues, tâcha de faire saisir dans le discours qu’il prononça à la première Fête^du Familistère, celle qui eut lieu dans la seconde quinzaine d’avril 1860 pour le Baptême de la fondation. Cette question va faire l’objet de notre prochain chapitre. Après quoi, nous montrerons ce qui rattacha Godin, dès sa 25me année, à la théorie de Charles Fourier, le promoteur de l’Association domestique, agri-
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES 67
- cole, industrielle, du capital du travail et du talent ; son entrée en relations avec l’Ecole phalanstérienne ou sociétaire-; ses premiers efforts en faveur des réformes sociales avant son installation à Guise, fin de 1846; puis, ses efforts successifs dans la même voie jusqu’à la fin de sa carrière, abstraction faite de la tentative dont nous venons de terminer l’analyse : Représentation du travail par les Groupes, Unions de groupes et Conseils d’Unions, 1877-1879.
- Les lecteurs qui nous ont suivi jusqu’ici comprennent le double intérêt attaché à ces études : d’une part, elles révèlent la vraie figure et les travaux du fondateur du Familistère, ce qu’il aurait voulu réaliser en regard de ce qu’il a pu obtenir du milieu ; d’autre part, en montrant les échecs ou les succès de ses efforts, elles fournissent des jalons pour le tracé de la route vers la véritable organisation du travail, c’est-à-dire la véritable organisation sociale.
- II
- Première Fête. — Baptême du Familisière (avril 1860). — Esquisse de la première partie de la vie du Fondateur, 1817-1860.
- La Fête eut lieu dans une halle d’atelier nouvellement construite. Les renseignements nous font défaut pour dire en quoi elle consista, en dehors d’un banquet donné par J.-B.-André Godin et auquel prirent part une centaine de personnes.
- Dans notre numéro de mars 1891 (page 136, tome 15) nous avons déjà exprimé notre regret de ce manque de renseignements. Nous avons dit aussi que l’aile gauche du Familistère, la première construite, était bâtie et couverte depuis le mois de septembre de l’année d’avant, 1859 ; mais que l’intérieur n’était pas assez achevé pour servir d’emplacement de fête. Enfin, nous avons donné le
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- 68
- LE DEVOIR
- sommaire du discours prononcé en cette occasion par J.-B.-A. Godin.
- Rappelons ce sommaire :
- 1° Intention de la réunion. Proclamation de la pensée qui a présidé à l’édification du palais des familles ouvrières : Le Familistère.
- 2° Les équivalents de la richesse mis à la portée des travailleurs.
- 3° Les institutions à créer pour l’Enfance.
- 4° Les sociétés de prévoyance et de garanties mutuelles.
- 5° Les fonctions ouvertes aux femmes et aux jeunes filles.
- 6° Les magasins coopératifs.
- 7° Les Fêtes à organiser.
- 8° Ce que devront être les mœurs au Familistère. Respect et bienveillance de tous envers tous.
- 9° Entretien administratif des choses d’un usage commun.
- 10° Respect absolu du foyer domestique. Liberté individuelle dans toute la mesure qui n’empiète en rien sur le respect de la liberté d’autrui.
- 11° Les conditions d’admission au Familistère : moralité ; bonne tenue ; amour du travail ; amour du bien pour tous.
- Bien que J.-B.-A. Godin eut déjà, depuis environ deux mois, touché ces questions dans ses conférences, et expliqué ce que, dans sa pensée, signifiait le mot Familistère, c’est-à-dire réunion de familles, agencement de l’économie domestique et sociale pour le plus grand bien de tous ; ces choses étaient si nouvelles pour les auditeurs appelés à devenir les membres actifs de l’œuvre, que Godin, à la fête du baptême de la fondation, — afin de mieux frapper les esprits et de les amener peut-être plus facilement à sa manière de voir — montra comment l’idée du Familistère avait germé
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- en lui-même, en faisant à grands traits l’esquisse de sa propre existence.
- Il nous est facile de reconstituer cette partie de son discours, dont le souvenir est resté, dans la mémoire de plus d’un assistant à cette première fête. Nous avons, du reste, des notes de Godin lui-même à ce sujet.
- Rappelant qu’il était fils d’un petit artisan serrurier d’une commune voisine, Esquehéries, J.-B.-André Godin dit n’avoir reçu, à l’école de son village, que des leçons rudimentaires, et avoir été mis au travail, dans l’atelier de son père, dès l’âge de onze ans et demi.
- Mais l’amour de l’étude le possédait, aussi suivit-il assidûment les cours qui se donnaient le soir pour les jeunes gens. D’un autre côté, il employa à l’achat d’ouvrages divers : traité de géométrie, volumes de l’Encyclopédie, œuvres partielles de J.-J. Rousseau, Voltaire, Diderot, etc. etc., (au hasard de ce que les colporteurs pouvaient lui offrir en genre sérieux) les rares pièces de monnaie, dont il pouvait disposer.
- Il racontait, que dès sa 15me année, il s’était senti très-préoccupé de l’origine des choses et des divers systèmes sociaux : voyant les auteurs se contredire mutuellement, il avait conclu que rien n’était donc autrement certain; et il était entré dans une phase de scepticisme mais de scepticisme actif, c’est-à-dire qu’il était à la recherche du vrai et ne devait plus avoir de repos tant que l’observation et l’étude ne l’auraient conduit à des conclusions qui le satisfassent.
- Il intéressa au plus haut point ses auditeurs en racontant comment, de 18 à 20 ans, il avait fait ce qu’on appelait alors le « tour de France. »
- Il s’était rendu d’abord de son village natal dans le département de Seine-et-Marne, à Grécy en Brie, chez un de ses oncles, nommé Moret. C’était la deuxième
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- fois que André Godin venait chez l’oncle Moret. Celui-ci était maître-serrurier et déjà, l’année d’avant : 1834, le jeune Godin âgé de 17 ans était venu pour travailler dans l’atelier de son oncle. Il y avait fait la connaissance des enfants de celui-ci, spécialement du fils aîné, Jacques Nicolas Moret, plus âgé que Godin de huit ans et qui exerçait aussi le métier de serrurier.
- Une amitié profonde basée sur une conformité de vues et d’aspirations s’était établie, dès cette époque, entre les deux jeunes gens ; elle ne se démentit jamais.
- L’ouvrage ayant manqué chez l’oncle Moret, les deux cousins s’en étaient allés ensemble, dès cette année 1834, travailler à Meaux, puis à Paris.
- Là, ils entendirent bien des discussions sur le Communisme égalitaire et le Saint-Simonisme qui occupaient alors l’opinion publique. Nous reprendrons le sujet plus loin.
- Tous les quinze jours, les deux jeunes gens revenaient à Crécy, chez l’oncle Moret. Ils faisaient la route à pied, tout en causant, disait Godin ; et ils avaient coutume de s’asseoir, à mi-chemin, sous un certain arbre, où ils philosophaient en se reposant un peu. Nous verrons plus loin quelles conclusions les deux deux amis tiraient de la propagande socialiste faite à cette époque.
- Ce fut une peine pour André Godin, — lorsqu’il arriva pour la seconde fois chez son oncle, en 1835, — de n’y pas trouver Jacques Moret. Celui-ci, compagnon serrurier, faisait son tour de France.
- André Godin travailla chez l’oncle pendant quelques mois ; puis, il se rendit à Paris ; et, enfin, s’en alla à Bordeaux retrouver son cousin Moret, afin de voyager avec lui. De cette époque, octobre 1835 à septembre 1837, ils visitèrent ensemble tout le midi ; leurs plus longues stations de travail furent : Bordeaux, Toulouse, St-Gaudens, Montréjeau, Montpellier, Nimes, Marseille,
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- Toulon, Avignon ; enfin, Lyon ; de là, ils rentrèrent chacun au logis paternel.
- A Montréjeau, les deux cousins avaient rencontré, disait Godin, le plus insupportable patron qu’on puisse imaginer ; homme qui ne cessait d’invectiver les ouvriers au cours du travail et leur donnait à peine le nécessaire en fait de nourriture. C’était le régime du petit atelier, les ouvriers prenaient leurs repas à la table du maître.
- Tous les jours se renouvelait pour les deux amis le dur labeur qui les tenait à l’atelier de 5 heures du matin à 8 heures du soir. Ils voyaient à nu les misères de l’ouvrier et ses besoins. Ils constataient le manque d’organisation du travail; le manque d’équité dans la fixation des salaires ; tantôt, ils étaient bien payés pour des travaux qui ne rapportaient presque rien au patron; d’autres fois leurs salaires étaient des plus réduits, alors que les travaux étaient avantageux pour l’entrepreneur. Les deux jeunes gens discutaient ensemble sur ces misères sociales et Godin — sous le coup d’une sorte de pressentiment — se promettait bien, s’il devenait un jour chef d’industrie, de s’efforcer d’organiser entre ses ouvriers et lui un système équitable et de relever le travail de son abaissement.
- L’orateur poursuivit en racontant les plus notables épisodes de ce tour de France : promenades dans les montagnes des Pyrénées, ascension du Pic du Midi, visite de cataractes, etc.
- Mais l’obligation de vivre de leur travail séparait quelquefois, momentanément, les dëux cousins ; ainsi Moret se trouva à Marseille avant Godin, celui-ci était resté à Nimes. Dans le trajet que fit Godin pour aller rejoindre son ami, il eut la bonne fortune, racontait-il, d’assister a une ferrade de taureaux sauvages dans les plaines de la Camargue. Les taureaux étaient saisis, renversés, puis marqués au fer rouge au nom des divers
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- propriétaires. Cette opération avait laissé à Godin un si vif souvenir qu’il fit en quelque sorte assister au même spectacle les auditeurs de son discours de 1860.
- Il raconta aussi que, dans ce même voyage, étant à bout de ressources, il connut la faim — trait qui émut aux larmes plusieurs des assistants au Baptême du Familistère ; un jour, il ne prit d’autre nourriture que des raisins cueillis sur sa route, et enfin n’avait plus que deux sous en poche lorsqu’il arriva à Marseille près de son cousin Moret.
- Là, il tomba gravement malade ; mais fut soigné avec la plus touchante sollicitude par la « mère des compagnons serruriers » à qui Jacques Moret, compagnon en titre, avait instamment recommandé le jeune Godin.
- L’hiver de 1836-37 que les deux amis passèrent dans le midi fut d’une rigueur telle que de mémoire d’homme on ne se souvenait d’avoir vu le pareil. Ils souffrirent beaucoup du froid, les petites boutiques de serrurier où ils travaillaient étant à peine closes.
- Dans ce fait encore, les deux jeunes gens constatèrent le peu d’attention donnée aux conditions dans lesquelles s’exerce l’ouvrier. '
- Jacques Moret était près de Godin, quand celui-ci, à la Fête du Baptême du Familistère, raconta ainsi les pérégrinations de leur jeunesse. Car, les circonstances avaient de nouveau réuni les deux amis et, fait à noter au passage, bien des années plus tard Godin — marié une première fois, puis devenu veuf — devait épouser la fille aînée de Jacques Moret, celle même qui écrit les présents documents biographiques. *
- Avant de clore les voyages de Godin, il nous paraît à propos de revenir maintenant sur les discussions socialistes entendues par notre héros, lors de son séjour à Paris. Le lecteur en possession du premier ouvrage de J.-B.-A. Godin : Solutions sociales, peut trouver, dans la première partie de ce volume, non seulement
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- la plupart des grandes lignes de la vie de Godin relevées ici, mais des détails sur le point précis auquel nous passons.
- En 1834, dit Godin, la vogue était dans les ateliers de Paris au Communisme égalitaire ; et il en donne cette raison : Le Communisme ne comportant pour être compris aucune étude philosophique ou sociale est facilement accepté et justifié par ceux qui ressentent les abus du système actuel, sans en avoir étudié les causes.
- « L’idée communiste » a-t-il écrit dans son volume Solutions sociales, pages 63 et suivantes, « part de ce principe que toutes les créatures humaines ont droit aux mêmes biens dans ce monde, et elle se refuse à voir que la nature se dresse immédiatement en face de cet arrêt avec les différences de fonctions, les inégalités de science, d’aptitudes, de force, de courage, de volonté, de besoins, de santé et d’âge.
- » Le bonheur pour tous, voilà ce que la nature commande aux hommes de chercher, mais pour cela la société doit donner à chacun des satisfactions conformes à ses besoins : le Communisme implique au contraire une règle uniforme, et pour échapper à la tyrannie et aux injustices de l’individualisme, il sacrifie l’individu à la masse.
- » La Société communiste ne peut exister qu’à la condition d’assujettir chacun au régime qu’elle prescrit. Dès lors l’individu ne relève plus de lui-même, mais de la règle commune : sa liberté est anéantie.
- » L’industrie varie ses produits sous toutes les formes, en toutes sortes de matières : la communauté peut-elle les accepter indifféremment?
- » Ne pas les recevoir, paraît bien difficile quand la nature elle-même varie ses produits ; et les accepter, cest se heurter à d’inextricables difficultés.
- » Qui portera la soie ? qui portera le velours ? qui
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- portera la laine? qui portera le coton? Qui, le rouge, le bleu, le jaune, le violet, le vert, l’orangé ? Qui usera les meubles à différents degrés de fini et d’élégance ? etc. — Questions qui se renouvellent, non-seulement pour tout ce que l’activité humaine peut produire, mais aussi pour tout ce que produit la nature.
- » Qui consommera les plus beaux et les meilleurs fruits, les primeurs et les viandes les plus délicates ? Quelle sera la règle de leur répartition ?
- » Le Communisme se heurte à ces difficultés sans autres solutions que des solutions arbitraires......
- » Le Communisme est une réaction contre les abus d’une répartition trop inégale des fruits du travail. C’est l’équilibre de l’équité rompu en sens inverse des abus qui ont existé jusqu’ici ; c’est le despotisme collectif s’imposant à tous les individus. Ceci est la condamnation du système.....
- )) La véritable égalité ne consiste pas à donner à chacun une part égale, mais à donner à chacun une part proportionnée à ses besoins. La véritable égalité, c’est l’égalité dans le contentement; alors ce n’est plus la communauté : c’est la proportionnalité, c’est l’association.
- » L’ordre véritable doit se fonder sur la liberté et sur l’accord des besoins naturels de la créature humaine, avec la diversité des productions de la nature, du génie et du travail de l’homme...... »
- Page 01. « Si les hommes naissaient égaux, comme le veut le principe communiste, pourquoi la communauté aurait-elle des directeurs ? L’égalité du savoir et des vertus s’opposerait à ce qu’elle fit choix des plus capables ; car discerner la capacité chez les uns et l’incapacité chez les autres, ce n’est plus de l’égalité, et ce n’est plus de la communauté, — puisque les uns ordonnent et que les autres obéissent.
- » La vie humaine est autre chose que matière, et
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- pour que la communauté et l’égalité fussent un prin-cipe vrai, il ne faudrait pas seulement qu’elles existassent dans les faits matériels, elles devraient aussi exister dans les faits intellectuels et moraux..... »
- Tout cela était senti, exprimé, discuté. Parallèlement au Communisme, le Saint-Simonisme s’offrait à l’attention des travaileurs.
- « L’idée principale de Saint-Simon » a écrit Godin (Solutions sociales pages 51 et suivantes) « c’est la reconstitution du régime autoritaire sur de nouvelles bases.
- » Il demande qne la direction politique, religieuse et administrative soit donnée aux savants, aux artistes et aux industriels ; il veut que la science et la capacité soient seules appelées dans les conseils du gouvernement, à la direction des affaires publiques et à la direction des affaires de l’industrie.
- » Il croit que ces corps d’élite seront capables de réaliser la meilleure organisation possible des sociétés.
- » Mais par quel moyen ? sur quelle base? d’après quel plan ?
- » Il le laisse à découvrir.
- » On trouve bien dans ses écrits quelques affirmations comme celles-ci :
- « Les intérêts généraux de la société, tant sous les » rapports physiques que sous les rapports moraux, » doivent être dirigés par les hommes dont les capaci-» tés sont les plus générales et les plus positives..... »
- « La meilleure organisation sociale est celle qui rend » la condition des hommes composant la majorité de » la société la plus heureuse possible, en lui procurant » le plus de moyens et de facilités pour satisfaire ses » premiers besoins. »
- » Il signale bien qu’il y a urgence à procéder à l’établissement d’institutions ayant pour objet l’accroissement du bien-être et l’amélioration intellectuelle, morale et physique de la classe la plus nombreuse ;
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- » Il affirme que le précepte :
- « Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’il vous fît, » est susceptible d’applications tout à fait neuves et infiniment plus précises ; mais ces applications, il ne les indique pas.
- » De pareilles aspirations sont incomplètes ; il ne suffit pas de dire que le bien est à faire, il faut en enseigner les moyens, et c’est ce que Saint-Simon ne fait pas....
- » Il ne suffit pas de dire qu’il faut s’aimer et s’en-tr’aider comme des frères ; la fraternité a son milieu nécessaire. Quand, de nos jours encore, on range les hommes en colonnes serrées, les armes à la main, pour se détruire les uns les autres, c’est la haine et la guerre qu’on entretient parmi eux, et non le dévouement et l’amour qu’on éveille dans leurs cœurs.
- » Les lois de la Fraternité, de la Justice et de l’Amour ne peuvent recevoir leur application que dans le milieu qui leur est propre.
- » Je me rappelle avoir entendu, étant ouvrier, circuler dans les ateliers de Paris ces aphorismes Saint-Simo-niens :
- » A chacun suivant sa capacité,
- » A chaque capacité suivant ses *œuvres,
- » A chacun suivant ses besoins.
- » Mais ccs aphorismes ne comportaient en aucune façon la règle d’une répartition équitable ; ils n’étaient que l’expression de justes aspirations, venant fort à propos tempérer le Communisme égalitaire alors en vogue.
- » Ils étaient un stimulant des idées propres à diriger les esprits vers la recherche et l’application de la justice distributive, mais j’avais besoin de données plus positives et plus arrêtées : je désirais la formule applicable de ces aphorismes. J’en cherchais les voies pratiques.
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- C’était dans le domaine des faits de la vie usuelle que je désirais trouver cette formule, et, à mes yeux, elle devait dériver d’une loi morale dont je ne voyais ni démonstration ni trace dans le Saint-Simonisme.
- » Avec quelle impatience, je m’en souviens, j’attendis le jour d’un sermon dans lequel l’abbé Chatel avait promis de traiter la question du Bien et du Mal ! Avec quel empressement, aussitôt ma journée de travail finie, je courus, du haut du faubourg Saint-Antoine au faubourg Saint-Denis, dans l’espoir de l’entendre résoudre cette profonde énigme.
- » O désillusion ! l’abbé Chatel parla de la philosophie, de la vertu des grands hommes, et je sortis de l’église catholique française avec le cerveau aussi affamé de la solution du Bien et du Mal que mon estomac l’était de mon souper. Je retournai au faubourg Saint-Antoine, le long des boulevards, en mangeant des marrons pour donner un aliment au corps, en attendant l’aliment de l’esprit que je ne pouvais trouver....... »
- « Le problème social, » dit encore Godin (Solutions sociales, page 69) « est plus complexe que beaucoup d’hommes ne le pensent ; et ceux-là qui se jettent dans la mêlée des idées avec la prétention d’y apporter des solutions improvisées, sont loin, bien loin, de savoir tout ce qu’exigent les réformes sérieuses et véritables.
- » Une idée les domine, et souvent cette idée n’est qu’un point des mille côtés du problème dont vous ne pouvez leur montrer l’ensemble, sans que la confusion se fasse dans leur esprit; et le doute leur paraît alors plus simple à mettre en pratique qu’une étude sérieuse par laquelle la vérité se dévoilerait à eux.... Ils vont à l’aventure, espérant que l’ordre sortira du chaos, sans que l’intelligence en ait cherché, préparé et déterminé les moyens.
- » Erreur. L’ordre est un fait du travail de l’esprit ; la
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- société ne se réformera que par la science acquise des lois véritables du progrès social. »
- Au lecteur qui s’étonnerait de ne pas voir figurer ici à côté des Ecoles Saint-Simonienne et Communiste, l’Ecole phalanstérienne alors, aussi, en activité, nous rappellerons ceci : L’année qui nous occupe, 1834, est précisément celle où la dite Ecole interrompit la publication de son premier journal : Le Phalanstère ; ce qui indique qu’elle avait alors peu d’écho dans le public. Il est donc tout naturel que rien du mouvement fouriériste ne fut, à cette époque, arrivé jusqu’au jeune Godin. Nous allons voir comment il en eut connaissance en 1842 ; puis reprenant — vu son importance — ce sujet dans un chapitre spécial, nous donnerons les grandes lignes de la théorie de Charles Fourier et ce qu’en accepta J.-B.-A. Godin.
- Poursuivant le récit de son existence, André Godin dit qu’il rentra au logis paternel en septembre 1837. Un bon numéro lui étant échu au tirage au sort, il ne fut pas soldat.
- Il travailla dans l’atelier de son père en 1838 et 1839.
- Qu’on veuille bien nous permettre ici une digression nécessaire au fond du sujet. La serrurerie était le métier principal du père de notre héros ; mais, à l’occasion, il fabriquait des poêles composés de tôle et de fonte commune. Cette branche de travail, accessoire pour Godin père pouvait, en y donnant les soins voulus, devenir l’occupation principale d’André Godin.
- Celui-ci hésita quelque temps entre ces deux idées : Poursuivre la fabrication des poêles ou bien fonder une industrie nouvelle : la fabrication d’instruments aratoires, faucheuse-mécanique, etc.
- Il en causait, non seulement avec son père mais avec un voisin dont nous aurons plusieurs fois occasion de parler : M. Lh. Ce voisin avait dix ans de plus
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- qu’André Godin. Il s’occupait d’industrie. C’était un homme d’esprit pénétrant, de sens très sûr. Ouvert à toutes les idées généreuses, M. Lh. sympathisait vivement avec André Godin. Il s’intéressait donc à ses plans d’avenir.
- Après bien des réflexions, Godin abandonna l’idée de fabriquer des instruments aratoires, sentant quelle résistance opiniâtre lui opposeraient l’ignorance et la routine. Non pas qu’il craignît les obstacles, toute sa carrière devait prouver avec quelle constance il savait y faire face et les vaincre ; mais il avait besoin de marcher à son but avec activité et il sentait que le combat contre la routine et l’ignorance entraînerait un temps considérable. Il se décida donc à poursuivre l’industrie des poêles.
- De profondes améliorations dans cette industrie se présentèrent bientôt à son esprit; et la tôle ne se prêtant pas aux perfectionnements entrevus, Godin résolut de fabriquer des poêles nouveaux tout en fonte.
- C’est ici le cas de faire venir un mot de notre héros qui peint l’homme mieux que de longs discours : Au cours d’une conversation qu’il eût avec son voisin, M. Lh..., Godin exposait ses vues d’avenir, la position qu’il comptait se faire dans l’industrie nouvelle qu’il fondait.
- — « Vous aurez bientôt des concurrents et très puissants peut-être, » disait M. Lh..., « comment vous maintiendrez-vous à la tête de cette industrie ?
- — « En faisant mieux qu’eux, » répondit André Godin.
- Toute sa carrière devait justifier ce mot, aussi ne pouvions-nous le laisser tomber dans l’oubli. Non seulement en matières industrielles, mais en matières sociales, — celles-ci bien plus complexes, conséquemment bien plus difficiles à traiter que celles-là, — par-
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- tout, toujours, J.-B. André Godin chercha le mieux et le réalisa dans toute la mesure du possible.
- Les faits que nous venons d’indiquer se passaient en 1840. Lançant une industrie nouvelle, notre héros s’établit à son compte, afin de ne point engager la responsabilité de ses parents dans ses opérations particulières. Cette même année, il contracta son premier mariage. Son père lui remit, à cette occasion, 4,000 francs. Ce fut avec cette somme qu’il débuta en industrie.
- La même année, aussi, il prit un premier brevet touchant la fabrication qu’il innovait. Il raconta dans son discours comment il avait fait, seul, ses premiers modèles en fer ; puis, s’était rendu à Trélong (Nord) dans un établissement de hauts fourneaux où ses premiers appareils de chauffage furent fondus. Cette opération se continua pendant environ deux ans. Tout en allant surveiller les fondeurs , Godin apprit le métier ; et, en 1842, il installa sa propre fonderie dans des hangards, à Esquéhéries, son village natal. Tel fut le début de l’établissement qu’il transféra à Guise, quatre ans plus tard. Mais n’anticipons pas.
- Godin dit aussi à ses auditeurs qu’à cette même époque, 1842, un article publié par le Guetteur de St-Quentin suscita en lui la plus vive attention. C’était l’exposé de la théorie de Charles Fourier, sur l’organisation du progrès et du bonheur pour tous dans la commune nouvelle, « le Phalanstère ».
- Son cœur bondit de joie, à cette lecture. Il en causa avec M. Lh.., qu’il savait sympathique à de telles idées, et celui-ci ayant été appelé à Saint-Quentin pour quelque affaire, en rapporta un des principaux ouvrages de Charles Fourier : L’Association domestiq'ue agricole ou Attraction industrielle. Les deux amis lurent l’ouvrage et prirent un abonnement au journal fouriériste d’alors, intitulé : La Phalange.
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- La théorie de Fourier, basant la régénération sociale sur l’Association du Capital, du Travail et du Talent, frappa si profondément Godin qu’elle détermina en lui, disait-il, une intuition analogue à celle qu’il avait eue, étant jeune ouvrier, quand il pressentait qu’il deviendrait chef d’industrie : En face de la supériorité des conditions d’existence que comportait le Phalanstère ou Palais social dépeint par Fourier, il se dit que sa maison définitive ne serait pas bâtie pour lui seul. En effet, il avait édifié — et c’était ce qu’on fêtait ce jour-là — une Maison de dimensions considérables : le Familistère, où il voulait vivre avec son monde de travailleurs, toutes les familles s’efforçant de réaliser leur bien mutuel.
- Nous renvoyons — le lecteur le sait — à notre prochain chapitre l’exposé des grandes lignes de la théorie phalanstérienne, le sujet étant trop vaste pour trouver place ici.
- Godin passa ensuite au transfert de son établissement à Guise, dans l’automne de 1846; le village d’Esqué-héries ne se prêtant pas au développement que prenait son industrie. Une trentaine d’ouvriers l’avaient suivi dans ce déplacement, et la plupart d’entre eux étaient présents à la Fête.
- Tous savaient comment, dès l’ouverture de ses ateliers à Guise, il avait causé l’élévation des salaires de la région, et quelles améliorations il avait réalisées dans les conditions habituelles du travail, à mesure que les circonstances lui avaient permis d’agir. Car elles avaient été loin de le favoriser tout d’abord.
- En effet, à peine Godin avait-il installé son' nouvel établissement que la révolution de 1848 éclata. Suivirent des années très difficiles pour les affaires jusqu’à la constitution de l’Empire. Les efforts de Godin se concentrèrent sür ce point vital : éviter le chômage. Simultanément, de graves embarras lui furent suscités,
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- par les agents du gouvernement, comme à tous les hommes partisans des réformes sociales.
- Dans ce discours prononcé en 1860, sous le règne de Napoléon III, l’orateur — on le conçoit — ne toucha aux années 1848 et suivantes, que dans la mespre voulue pour rappelér strictement les faits de sa vie se rattachant à l’œuvre qu’il inaugurait ce jour-là. Il se borna à spécifier que l’opinion publique s’était égarée en considérant les adeptes du Fouriérisme comme des perturbateurs de l’ordre social ; et qu’ayant été englobé dans cette réprobation, il avait eu à subir alors des tracas de toute nature.
- Serrant de près les faits de sa vie qui tendaient à l’explication de la fondation du Familistère, J.-B.-A. Godin raconta que, de 1848 à 1854, l’idée phalanstérienne réduite au silence en France continuait, au dehors, d’occuper l’opinion publique. Il dit les espérances qu’on entretenait encore d’un essai pratique de la théorie de Fourier en Amérique, au Texas.
- « Jusque-là » a écrit Godin a je n’avais cru pouvoir mieux faire, pour le progrès des idées sociétaires, que d’aider au mouvement qui leur était imprimé par les principaux disciples de Fourier. L’unité de direction me paraissait une condition de succès, aussi avais-je toujours appuyé de mon concours toutes les demandes et propositions faites au nom de la propagande et en vue de la réalisation.» (Solutions sociales, page 148.J
- Godin versa dans l’entreprise de réalisation d’un Phalanstère au Texas le tiers de ce qu’il possédait ! La tentative échoua lamentablement. En face de cet échec, il avait pris, dit-il, la ferme résolution de ne plus attendre de personne le soin d’appliquer les réformes sociales qu’il pourrait accomplir par lui-même. Car, plus il avait approfondi la question, plus il s’était convaincu qu’avant de songer à une transformation
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- complète de l’état social, il faut préparer les conditions de cette transformation.
- C’est là le point essentiel, fondamental: il faut créer un esprit public capable de confier l’autorité et la direction à la véritable capacité, au véritable mérite. Alors seulement, dit Godin, on sera en mesure de réaliser, d’une façon durable,des conditions supérieures d’existence pour tous. Mais quelle somme de culture cela sous-entend chez tous les membres du corps social. L’effort est tel qu’il exigerait le concours de l’enseignement public. En attendant que la nation soit pénétrée de ce même besoin, que pouvait-il, que devait-il faire individuellement ? S’attacher à cultiver dans le personnel relié à son établissement les idées qu’il jugeait de première importance pour l’avenir social. Mais, comment opérer la culture de ce personnel, quand les familles n’ont pour ainsi dire aucun point de ralliement, vivent isolées chacune chez soi, sans esprit de solidarité.
- De plus en plus, il avait donc reconnu que la première chose à réaliser pour le bien des travailleurs, c’était la Réforme de l’habitation; celle-ci devant être conçue de façon à placer l’ouvrier et sa famille dans des conditions de bien-être physique qui entraîneraient et faciliteraient la culture intellectuelle et morale ainsi que l’organisation des garanties mutuelles de l’existence.
- Nous ne pouvons mieux faire que de recourir de nouveau au volume Solutions sociales, où Godin a exprimé lui-même sa pensée touchant la nécessité de cette réforme architecturale. Il dit :
- Page 415. —• « C’est une vérité trop peu connue que l’ordre moral est intimement lié à l’organisation matérielle ; tant que. les institutions propres à mettre les hommes dans la voie pratique du bien ne seront pas fondées, les efforts tentés pour réaliser l’ordre moral seront marqués d’une impuissance proportionnelle à l’écart
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- où l’on sera de la véritable organisation matérielle de ces institutions...»
- Page 423. — « L’habitation et son régime constituent une des parties essentielles du bien-être et des satisfactions de l’existence. Ils marquent le degré de sociabilité auquel la créature humaine s’est élevée.... »
- Ce qui est à faire, c’est de commencer par assurer aux familles ouvrières un logement commode :
- « Entourer ce logement de toutes les ressources, et de tous les avantages dont le logement du riche est pourvu ;
- » Faire que le logement soit un lieu de tranquilité, d’agrément, et de repos ;
- » Remplacer, par des institutions communes, les services que le riche retire de la domesticité :
- » Telle est la marche à suivre si l’on ne veut pas que les familles ouvrières soient perpétuellement exclues du bien-être qu’elles créent, auquel toute créature humaine a droit, et qu’il est dans les nécesités de notre époque de réaliser pour tous. »
- On ne peut efficacement s’employer à la culture de l’espèce humaine, tant que « de profondes modifications ne seront pas introduites dans l’organisation domestique et économique des populations.
- « Pour l’administration parfaite de l’intérieur d’une maison, il faut une réunion de connaissances que ne peut posséder le personnel composant une seule famille. La j salubrité, l’hygiène, la propreté et tous les soins dômes- | tiques intelligents qui sont l’apanage de la fortune, ne peuvent devenir le partage des masses, sans une organisation particulière des relations domestiques, qui, en concentrant toutes les fonctions, permettra de mettre l’intelligence, la science et le savoir au service de cha- | cune des institutions indispensables au vrai bien-être s de tous. !
- » Voilà pourquoi le Familistère a été fondé. Non seu- |
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- lement, une telle fondation rend possibles les améliorations qu’on ne peut réaliser au profit des familles éparpillées et sans lien entre elles,'elle fait plus, elle les rend nécessaires. »
- L’orateur développa ensuite chacun des points inscrits au sommaire donné ci-dessus, depuis les institutions à créer pour le bien de l’Enfance dans l’habitation nouvelle et les garanties de la vie à réaliser pour tous, jusqu’à l’économie générale des choses dans le palais unitaire et jusqu’aux mœurs qui devront y caractériser la population et la disposer à réaliser, pour son bien propre, des conditions toujours meilleures d’existence, au triple point de vue : physique, intellectuel et moral.
- Les dernières paroles de son discours eurent pour objet de recommander aux convives — quand ils sortiraient de l’enceinte du Banquet — d’éviter toute discussion à propos de la fondation nouvelle, d’attendre patiemment que les faits aient appris au public ce qu’allait être le Familistère. « L’œuvre », leur dit-il, « avait besoin de paix et de silence pour prendre corps » et se développer. »
- Les résistances et les critiques étaient déjà vives autour du Familistère ; en outre, on était sous le régime des lois impériales et l’œuvre eut pu être radicalement empêchée si le fondateur, alors considéré comme suspect au point de vue politique, n’avait travaillé dans le silence, se gardant bien d’occuper la presse de ce qu’il faisait et concentrant ses efforts sur ce seul objet : l’organisation pratique des meilleures conditions d’existence de son personnel ouvrier.
- Vve J.-B.-André Godin, née Moret
- (A suivre).
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- Mauvaise méthode de travail
- Lorsque la Chambre, après le vote d’un douzième provisoire, a pris ses vacances du jour de l’an, il lui restait encore à voter le budget du ministère des finances, et le budget des recettes.
- En rentrant le second mardi de janvier, date prévue par la Constitution, il semble que son premier soin devait être de liquider au plus vite le budget, afin de le transmettre au Sénat assez tôt pour éviter le vote d’un nouveau douzième provisoire.
- N'est-ce pas par une préoccupation de ce genre qu’on serait tenté de traduire les marques d’impatience, absolument insolites dans la circonstance, qu’elle prodiguait au discours de son président d’âge, M. le comte Lemercier, si l’on ne s’apercevait à temps du caractère irrévérencieux de ces manifestations ?
- A peine le président définitif qui doit diriger ses débats est-il installé, que pour se mettre en appétit, elle discute une interpellation ; ensuite, composant savamment son menu, elle en inscrit trois ou quatre autres entre le vote du budget des dépenses et l’examen du budget des recettes, et se réserve le régal d’une demi douzaine d’autres interpellations pour le moment où elle en aurait fini avec le budget.
- Décidément, la Chambre actuelle tient le record des interpellations et des questions.
- On en a établi le chiffre. Il s’élève à 197 pour les interpellations et à 76 pour les questions, soit en total 273 questions ou interpellations en 410 séances.
- Certes, le droit des interpeliateurs est incontestable; nous ne nous attarderons pas à l’établir.
- Leurs motifs sont parfois très plausibles. C’est un fait cependant que la multiplicité des interpellations et les développements exagérés qu’elles reçoivent sont un obstacle au travail législatif.
- Passe encore pour la multiplicité. Il n’est pas rare de voir la Chambre des communes liquider le même
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- jour une quarantaine de questions. Il est vrai qu’une ou deux phrases suffisent à une question ; deux ou trois, à la réponse. La question a été rédigée d’avance et communiquée à l’intéressé. Donc, pas de surprise. La réponse est également écrite. Donc, pas d’hésitation.
- Les deux premières heures de la séance, pas davantage, sont consacrées à cet exercice.
- Pour se faire pardonner la complaisance qu’elle met au service des manifestations oratoires, qui provoquent ces réflexions, la Chambre française ne saurait prétendre que la besogne lui fait défaut.
- Au moment où elle reprenait ses travaux, il existait 172 projets ou propositions de loi à l’état de rapport sur le fond, et par conséquent pouvant être discutés immédiatement, fc)7 propositions à l’état de rapports sommaires, 360 projets ou propositions en commissions spéciales, 73 propositions soumises aux commissions d’initiative, 6 projets de'loi renvoyés aux commissions d’in-rêt local et 33 projets ou propositions à soumetttre aux bureaux.
- C’est une tâche bien considérable pour le peu de temps que la Chambre a encore à vivre.
- Est-elle capable de suivre le conseil que lui donnait en ouvrant ses travaux, son sage président, M. Brisson :
- « Cette législature approche de son terme, » disait-il ; « des discussions pratiques nous attendent, nous pressent. Terminons le vote du budget et arrêtons pour la fin de nos travaux un ordre du jour précis, demeurons-y fidèles et, suivant l’invitation de notre doyen, travaillons chaque jour pour le bien de la France et les progrès de la démocratie. »
- « Demeurons-y fidèles »..... La fidélité à son ordre du
- jour, encore un joyau qui manque à la parure de la Chambre actuelle. Chaque jour, à cet égard, bouleverse l’œuvre de la veille.
- L’honorable M. Brisson aurait pu encore faire sienne cette phrase prononcée naguère, dans une circonstance analogue, par un de ses collègues en fonctions, le nouveau président de la Chambre luxembourgeoise :
- « Vous êtes trop prolixes dans vos discours, c’est pour cela que le budget est resté en souffrance, mais
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- je prêche dans le désert et je doute que mon conseil soit suivi. »
- Sur le terrain spécial de la discussion du budget les défauts ordinaires de la procédure s’exaltent, deviennent excessifs, se multiplient, et se renforcent d’une quantité. d’autres défauts, si bien qu’à côté des inconvénients de l’habituelle lenteur plus graves en la circonstance, puisqu’une solution doit intervenir à une date immuable, se produisent les inconvénients non moins graves, mais absolument inattendus, de la précipitation.
- Peut-on croire que les propositions vraiment intéressantes souffriront moins d’être livrées aux hasards, aux caprices de discussions hâtives ou irréfléchies, que de la lenteur de leur mise en œuvre en temps ordinaire.
- A l’objection que les réformes de tous genres ont infiniment plus,de chances d’être menées à bonne fin lorsqu’elles sont discutées en temps utile, et non à propos de tel ou tel article de la loi de finances, on répond, d’une part, que le travail parlementaire est orga-ganisé de telle façon que les projets les plus urgents, les propositions les plus légitimes traînent des mois et des années de bureaux en bureaux, de commissions en commissions, et qu’il n’est pas étonnant que les députés profitent de la seule occasion qui leur est offerte et essayent de faire prévaloir leurs idées de réforme^ par la voie budgétaire ; d’autre part, que le gaspillage des séances ne laisse guère à la Chambre le temps de transformer en lois les rares projets que lui soumettent les commissions. Et l’on a raison de part et d’autre.
- On comprend dès lors que les projets de réforme s’accumulent dans le budget ; car il faut éviter avant tout le reproche de n’avoir rien fait.
- Il y aurait certainement avantage a voter rapidement le budget, et à se mettre ainsi en mesure de résoudre normalement, le plus tôt possible, les diverses questions qui s’imposent réellement par leur caractère d’urgence ou de légitimité, si l’on ne devait pas, aussitôt le budget voté, se retrouver en présence de l’éternelle mauvaise méthode de travail et du perpétuel gaspillage des séances.
- Il est inutile de dire que si la plupart des dis-
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- cours sont inutiles, d’autres sans importance, quelques uns touchent à des questions d’un véritable intérêt,
- Deux sortes d’expédients contribuent à rendre inextricables les débats de la Chambre et particulièrement de la discussion du budget : l’introduction d’amendements au cours de la discussion, et surtout la présentation de projets de résolutions.
- M. Henri Brisson avait déjà expliqué à la Chambre le danger de ces incidents improvisés ; et la Chambre tout entière avait paru s’associer à ses paroles. « Jamais, » avait-il dit en effet, « je n’ai reçu de ces pojets de résolution, soit au cours de la discussion d’un projet de loi, quel qu’il fût, soit au cours de la discussion de la loi de finances, sans faire remarquer à mes collègues, d’abord que c’était là un procédé susceptible d’alourdir le débat, et ensuite qu’il y aurait surprise pour tout le monde : surprise pour la présidence, qui ne fonctionne plus, en quelque sorte, en ce sens qu’elle ne peut plus remplir son rôle, qui est de présenter à la Chambre ses travaux dans l’ordre qui lui semble le plus logique ; surprise pour la Chambre et pour la commission du budget qui ne sont pas toujours prévenues ; surprise enfin pour le gouvernement, qui ne peut pas apporter les documents à l’appui soit du concours soit de la résistance qu’il y veut donner ou opposer. »
- L’honorable président de la Chambre aurait pu ajouter qu’en substituant à un amendement réglementaire une motion qui n’est pas incorporée dans la loi, non seulement on élude la procédure prévue pour la discussion des amendements, mais encore on soustrait à l’examen du Sénat des mesures qui bien plus que certaines lois, pour lesquelles le consentement du Sénat est indispensable, engagent les principes de notre droit administratif et financier.
- ***
- L’enseignement classique et l’enseignement moderne
- C’est sur une motion de ce genre que la Chambre a été inopinément appelée à trancher la grosse question de l’enseignement classique et de l’enseignement moderne, qui fut naguère l’occasion de luttes si vives, et qui est toujours l’objet des plus légitimes préoccupations.
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- A côté de l’enseignement classique, qui repose sur l’enseignement du latin et du grec, on a créé, il y a quelques années, l’enseignement moderne qui ne comprend que des langues vivantes. D’où un baccalauréat nouveau, qui donne accès à presque toutes, mais pas à toutes les carrières.
- Les facultés de médecine et de droit restent fermées aux porteurs de ce parchemin spécial.
- Or, M. Jules Legrand, un universitaire, a proposé à la Chambre de voter une motion invitant le gouvernement à o préparer un projet de décret accordant à tous les baccalauréats des sanctions identiques, » c’est-à-dire ouvrant aux bacheliers de l’enseignement moderne les portes des Facultés de droit et de médecine, dernières forteresses qui tiennent encore contre le nouvel enseignement.
- Il y a à peine deux ans, on interdisait même les administrations des contributions directes et de l’enregistrement aux bacheliers de cet enseignement.
- Aucune raison d’ordre technique ne motivait un pareil exclusivisme. En est-il autrement pour la médecine et le droit.
- On allègue, en ce qui concerne la première, que la terminologie médicale est à peu près entièrement grecque ou latine.
- A cela l’on répond que nulle science n’emprunte plus au latin que la botanique, ce qui n’empêclie pas nombre de botanistes distingués de n’avoir pas en poche le diplôme de bachelier.
- Au surplus, écrivait à cette occasion, un autrè universitaire, ancien ministre de l’instruction publique, M. Charles Dupuy, « si l’on veut y regarder de plus près, quel est donc ce bagage si imposant, si indispensable, que nos bacheliers classiques emportent du collège à l’école de médecine? Est-il un seul de ces jeunes gens qui puisse dire sans broncher une page de Gal-lien ou une page d’Hippocrate ? Et n’aimeriez-vous pas mieux qu’ils fussent en état de lire couramment les revues médicales de l’étranger, les œuvres d’un Virchow ou d’un Lister ? »
- D’autre part, en ce qui concerne l’école de droit où l’étude du droit romain peut être un obstacle, « on peut peut affirmer, » dit M. Ch. Dupuy, « que la préparation à
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- la licence n’exige pas une étude directe des textes et qu’une traduction bien faite y peut suffire ? »
- Un autre ancien ministre de l’instruction publique, M. Bourgeois, le chef, le docteur du parti progressiste à la Chambre, est intervenu en faveur de la motion Jules Legrand, qui a été combattue par M. Goblet, ancien ministre de l’instruction publique lui-même, et l’un des membres les plus considérables et les plus avancés du parti que M. Bourgeois espère ramener prochainement aux affaires.
- Le ministre actuel de l’instruction publique, M. Ram-baud, à qui ses importants ouvrages d’histoire et d’éducation donnent tant d’autorité, tout en repoussant la motion Legrand, a reconnu à cette proposition des droits à une prise en sérieuse considération et, finalement, il a promis de la soumettre au Conseil supérieur et aux Facultés à l’entrée desquelles les bacheliers de l’enseignement moderne se trouvent arrêtés.
- Avec son prestigieux talent de parole, M. Jaurès, un autre universitaire, a su concilier les prédilections personnelles qu’il tient de sa haute culture et les préférences évidentes du parti qui le reconnaît pour son leader.
- Loin de combattre la motion Legrand, il a déclaré qu’il la voterait ; mais, tout son discours en a été la condamnation, si bien que M. Goblet a pu s’écrier : Les raisons de M. Jaurès suffiraient à me faire repousser la proposition de M. Legrand.
- M. Jaurès en a-t-il, par compensation, rallié d’autres à la thèse qu’il combattait?
- Quoiqu’il en soit, c’est à la majorité de quatre voix seulement, par 256 voix contre 252, que la motion de M. Jules Legrand a été repoussée.
- Singulière séance ! D’où venaient à l’enseignement classique l’aide et les sympathies ? d’orateurs révolutionnaires ou confinant au parti révolutionnaire ; d’où 1 attaque? d’orateurs modérés ou tout au moins résolument hostiles au procédé révolutionnaire, et que les socialistes considèrent comme les représentants authentiques de l’immobilisme, du conservatisme bourgeois.
- Dans la résistance, qui est en train de disparaître, à 1 admission sur le pied d’égalité des deux enseigne-
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- ments, il n’y avait pas que l’amour du grec et du latin, « il y avait surtout », ainsi que le disait M. Charles Dupuy, « une sorte d’égoïsme bourgeois, qui craignait sans oser se l’avouer d’être dérangé dans ses habitudes par un recrutement à base plus large, qui laisserait arriver des candidats moins bien situés socialement, que leurs aînés. »
- Les Bourses scolaires
- Ce qui donne une signification toute particulière à la discussion du budget dje l’instruction publique, cette année, c’est la manifestation très-vive d’une tendance vers ce recrutement sur une base plus large dont parle l’ancien président du conseil.
- Les chapitres des bourses et des subventions à l’enseignement secondaire et supérieur, ont fourni aux sentiments égalitaires l’occasion de se produire avec une insistance digne d’attention.
- On a calculé que les subventions accordées aux collèges et lycées de France représentent 75 francs par tête de collégien, 300 francs par tête de lycéen interne, 492 francs par tête d’étudiant.
- Tous les enfants, riches ou pauvres, jusqu’à 13 ans, en vertu de la loi de 1881, reçoivent sans bourse délier les bienfaits de l’enseignement primaire.
- Mais dans l’enseignement secondaire et supérieur qui bénéficie des subventions budgétaires ? En dehors des boursiers, dont le recrutement s’opère d’une façon de plus en plus large, mais encore très insuffisante et très inégale, ce sont les enfants des privilégiés de la fortune.
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- La Laïcité
- Divisés sur les diverses questions qui se rattachent à l’enseignement secondaire comme sur tant d’autres ; les républicains de la Chambre sont du moins d’accord sur un point : la laïcité de l’enseignement.
- Il n’en est pas un seul qui songe à revenir en quoi que ce soit sur ce qui a été fait, ni même à atténuer les effets d’une loi qui est une loi fondamentale de la
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- République et qui doit recevoir son application complète.
- Il n’y a divergence que sur la question des délais. Mais 444 voix républicaines ont affirmé le principe de la laïcité absolue de notre enseignement. C’est un chiffre à retenir.
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- Les Ecoles de Dessin
- M. Aynard, qui est en économie politique un adversaire résolu de l’intervention de l’Etat, estime que l’enseignement de l’Etat doit être, sous un régime de liberté, aussi vigoureux aussi vivace que possible.
- L’Etat a notamment le devoir de s’appliquer de toutes ses forces à l’enseignement du dessin.
- Il n’y a que 90 écoles de dessin subventionnées sur 300 environ qui existent en France.
- En Angleterre, le nombre des élèves qui apprennent le dessin dans les écoles dépasse 2.192.000, et ces écoles reçoivent une subvention de 4.112.000 francs. Il y a ensuite des écoles locales qui reçoivent de l’Etat une subvention de 1.500.000 francs.
- L’Allemagne marche sur les traces de l’Angleterre.
- En Suisse, la subvention donnée a l’enseignement du dessin atteint deux millions.
- La France, qui a conquis des fortunes énormes avec ce goût qui rapporte tant et coûte si peu, loge l’école des arts décoratifs d’une façon qui constitue une honte. En face des 7 millions de l’Angleterre, la France donne 475.000 francs.
- Le directeur des Beaux Arts répond que «l’administration a fait tout ce qu’il lui était possible de faire dans les limites de son budget.
- Le rapporteur reconnaît que le budget fait une part trop médiocre à l’enseignement du dessin. Il espère que bientôt le Parlement pourra doter les Beaux-Arts d’une façon suffisante pour qu’ils puissent faire le bien par le beau.
- M. Aynard ne se contente pas de cette promesse. Il tient à ce que la Chambre manifeste son sentiment sur la situation qu’il lui fait connaître, sa volonté d’y porter remède.
- A titre d’indication, — c’est l’expression consacrée par
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- l’usage, — la Chambre vote la modeste augmentation dé mille francs queffiui demande M. Aynard sur les crédits consacrés.
- Les femmes et l’école des Beaux-Arts
- Dans la même séance on a vu triompher, enfin, la cause de l’admission des femmes à l’Ecole des Beaux-Arts.
- C’est en 1889 que Mme Léon Berteaux, qui est elle-même un sculpteur distingué, a demandé pour la première fois, cette réforme si facile et si juste.
- Chaque année, la question était portée devant le Parlement, chaque année la Chambre, pour qui ce n’est qu’un jeu de creuser des trous de plusieurs millions dans le budget, au hasard d’un incident de séance, s’inclinait devant les raisons d’économie qui ne permettaient pas au gouvernement de consacrer à la réforme demandée quelques milliers de francs.
- Cette fois, la Chambre a voté, sur la proposition de M Maurice Faure, la somme de 13.500 francs, en vue de rendre accessible aux femmes l’enseignement artistique.
- Le rapporteur, M. G. Berger, avait reconnu que le principe de la réforme n’était plus contesté aujourd’hui par personne, et le gouvernement lui-même, par l’organe du directeur général des Beaux-Arts, M. Roujon, avait affirmé qu’il était impatient de voir appliquer une réforme qu’il considère comme absolument mûre.
- Les femmes, qui sont depuis longtemps admises dans les Facultés à concourir aux divers grades universitaires, auront donc aussi leur part de l’enseignement officiel des Beaux-Arts.
- Il est vrai que, par une dernière résistance du préjugé, on a jugé qu’il fallait établir à l’Ecole des Beaux-Arts des cours distincts pour les femmes. Cela n’importe guère, si l’enseignement reste identique.
- C’est un grand succès pour la cause féministe.
- Continuons à recueillir les manifestations du sentiment de la Chambre sur un certain nombre de questions, en nous en tenant à celles dont nous occupons ordinairement les lecteurs du Devoir.
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- Armements et désarmement
- Les deux budgets gros dépensiers de la marine et de la guerre n’ont pas été votés, comme on le pense, sans débats.
- M. Pelletan a fait entendre de salutaires avertissements au ministre de la marine, en ce qui concerne les déplorables errements des bureaux.
- M. Jaurès, de son côté, a fait la critique de nos institutions militaires.
- Telle qu’elle est organisée en dépit de la loi démocratique de 1889, notre armée lui paraît constitutionnellement affaiblie par deux vices profonds. D,’abord, la porte aux prévilégiés qu’on avait cru fermer, tout au moins ne laissser qu’entrebâillée, s’est rouverte à deux battants. Sous prétexte « de convenances des hautes études, » de trimestre en trimestre, on a proposé des dispenses nouvelles ; si bien qu’à l’heure actuelle on peut dire que le volontariat d’un an est rétabli en fait, puisque 72.000 hommes du contingent, soit 30 %, ne font qu’une année ? De là un défaut d’homogénéité — second vice — qui « coupe notre armée en deux systèmes absolument différents.... le service apparent de trois ans, le service occulte d’un an. »
- Ne vaudrait-il pas pas mieux ramener le temps .de service à un an pour tout le monde ?
- Par 492 voix contre 54, la Chambre a adopté l’augmentation de crédit demandée par le gouvernement, repoussée par M. Jaurès.
- Quelques jours après, la Chambre clôturait la session extraordinaire en rejetant par 300 voix contre 35 une proposition de M. Dejeante et plusieurs de ses collègues socialistes, qui tendait au désarmement général de toutes les nations. « Nous ne sommes pas surpris de cet échec, » dit à ce sujet la Paix par, le Droit.
- « Le nom seul et l’opinion des auteurs de la proposition rendait celle-ci suspecte à priori aux yeux de la majorité. Et puis, il s’agit bien de parler de désarme-mement î L’Allemagne vient de renouveler son artillerie de campagne, comment la France ne s’empresserait-elle pas de suivre ce bel exemple ? On parle d’un crédit de deux cent cinquante millions qui va être réclamé à cet effet. Ce n’est pas tout, il faut deux cents
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- millions au bas mot pour refaire notre flotte, et le gouvernement les obtiendra sans peine. Heureusement, il nous restera une suprême ressource : la banqueroute. »
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- La représentation du travail
- M. Jules Guesde développe un projet de résolution tendant à ce que le conseil supérieur du travail soit élu par moitié, soit par les Chambres syndicales ouvrières, soit par le suffrage universel direct des ouvriers des divers métiers,
- La proposition n’avait rien de terrifiant, rien d’exorbitant. On peut bien faire en France par moitié, une réforme qui est réalisée tout entière en Suisse.
- Le conseil supérieur du travail se compose de députés, de sénateurs, de directeurs de chemins de fer, de grands industriels, d’ouvriers aussi ; mais ceux-ci au nombre de sept, et non nommés par leurs pairs.
- Le conseil supérieur du commerce et de l’industrie, s’il n’est pas le produit direct de l’élection, comprend les présidents des Chambres de commerce qui sont élus.
- Le ministre répond que le conseil supérieur est une assemblée d’enquête destinée à donner des avis, et qu’il appartient au ministre de choisir ses collaborateurs. A quoi M. Jules Guesde réplique en rappelant au ministre du commerce, que le président du conseil a déposé un projet pour assurer la représentation particulière de l’agriculture et accepte l’électorat. Il aurait pu ajouter que le conseil supérieur de l’instruction publique, assemblée uniquement destinée à donner des avis, est, elle aussi, une assemblée élective.
- L’argumentation du ministre ne tenant pas debout, la Chambre la consolide en repoussant par 365 voix contre 151 la motion Guesde.
- *
- * *
- Les vendredis ouvriers
- La nécessité de voter le budget en temps utile a empêché la Chambre d’observer strictement la résolution qu’elle avait prise, dès le début de la session extraordinaire, de consacrer les séances du vendredi à la discussion des lois ouvrières.
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- Les vendredis ouvriers ont été inutilement sacrifiés.
- Au commencement de la session actuelle, la même résolution a été formellement prise par la Chambre ; en attendant qu’elle s’y conforme, le temps passe et les projets de loi s’accumulent.
- Ceci dit uniquement pour montrer combien sont illusoires la plupart du temps les résolutions de la Chambre. Car, s’attacherait-elle à leur exécution, on se demande de quelle efficacité pourrait être la consécration d’une séance par semaine aux questions ouvrières.
- Etat des travaux législatifs
- Durant le cours de la session extraordinaire de 1896, il a été présenté une proposition de loi concernant l'organisation électorale.
- C’est la proposition de loi sur le mandat de sénateur, de député, de conseiller général, de conseiller d’arrondissement, de conseiller municipal, de délégué sénatorial, déposée le 16 novembre 1896, par M. Cornudet.
- Cette loi, dont l’urgence n’a pas été proclamée, est actuellement soumise à l’examen d’une commission d’initiative.
- Elle vise le retrait des différentes catégories de mandats énumérées ci-dessus, sur la demande d’un certain nombre d’électeurs.
- D’autres projets sont relatifs à l’organisation administrative.
- Trois propositions concernent l’organisation du travail :
- Proposition de loi tendant à confier tous les travaux d’impression des ministères et des administrations générales à l’Imprimerie nationale et à faire exécuter les dits travaux d’impression, par une « Association ouvrière, » déposée par M. Paulin Méry, le 24 novembre 1896.
- Proposition de loi relative au séjour des étrangers en France et à la protection du travail national, déposée par M. Paulin Méry, le 24 novembre 1896.
- Proposition de loi ayant pour objet de modifier la loi du 8 juillet 1890 sur les délégués à la sécurité des mineurs, déposée par M. Basly, le 6 novembre 1896, — renvoyée à la commission du travail.
- Cette proposition de loi a pour objet d’assurer la sin cérité et la sécurité de l’opération du vote par l’octroi dune carte électorale aux ayants-droit. 3
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- Vassurance et la prévoyance sociale, ont motivé le dépôt de quatre propositions de loi :
- Proposition de loi ayant pour objet de modifier la loi du 29 juin 1894 sur les caisses de secours et de retraites des ouvriers mineurs, déposée par M. Basly, le 31 octobre 1896. — Renvoyée à la commission d’assurance et de prévoyance sociales.
- Cette proposition tend à supprimer certaines prérogatives des employés non ouvriers en ce qui concerne l’administration des caisses, et prévoit des pénalités contre ceux qui auraient influencé le vole par voies de faits, menaces, dons, promesses, etc., etc. contre ceux qui porteraient atteinte au fonctionnement des caisses de secours en congédiant des ouvriers à cause de leur nationalité.
- Proposition de loi tendant à établir un impôt sur les choses gardées, à en affecter les ressources à la création d’une caisse nationale de maternité et à modifier un certain nombre d’articles de la loi des 3 et 4 mai 1844 sur la police de la chasse, déposée lé 14 novembre 1886 par M. Chauvin. — Renvoyée à la commission d’assurance et de prévoyance, sociales.
- Proposition de loi portant ouverture d’un crédit de 4 millions de francs sur l’exercice 1896 pour venir en aide aux ouvriers victimes du chômage, déposée par M. Coûtant, le 5 novembre 1896. — Renvoyée à la commission du budget.
- Proposition de loi ayant pour objet de rendre obligatoire pour les départements l'hospitalisation des vieillards et des infirmes indigents, déposée par M. Michelin, le 5 novembre 1896. — Renvoyée à la commission d’assurance et de prévoyance sociales.
- Le renouvellement partiel du Sénat
- Le renouvellement triennal partiel du Sénat qui a eu lieu le 3 janvier dernier, portait sur 29 départements (série B) compris par ordre alphabétique entre la Haute-Garonne et l’Oise inclusivement. Cinq autres départements — non compris dans la série B — étaient appelés à élire un sénateur, conformément à l’article 23 de la loi du 2 août 1875, en remplacement d’un sénateur
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- décédé dans les six mois qui précèdent la date des élections.
- Trois sièges devenus vacants depuis la convocation des conseillers municipaux pour la nomination des délégués, qui a lieu six semaines avant l’élection, restent à pourvoir.
- La série soumise le premier dimanche de janvier au renouvellement avait été réélue, après la constitution du Sénat qui date du 30 janvier 1876, le 5 janvier 1879 et le 5 janvier 1888.
- On sait que les élections sénatoriales comportent au besoin trois tours de scrutin. Les élections n’ont pas modifié grandement la composition du Sénat. Il convient de signaler toutefois le gain par les républicains, d’une demi douzaine de sièges, et le succès remporté par les radicaux au détriment de leurs concurrents républicains et des conservateurs.
- Résultat : un léger coup de barre à gauche.
- A l’heure actuelle, on peut répartir ainsi les 297 membres de la Haute-Assemblée :
- Républicains modérés et progressistes, 222 ; radicaux, 41; radicaux-socialistes, 4; conservateurs, 30.
- En ouvrant les travaux du Sénat renouvelé, son président a parlé du « scepticisme précurseur de l’éclipse de la liberté » et a reconnu qu’il fallait « le combattre à tout prix. »
- Le Sénat a un excellent moyen de combattre le scepticisme, c’est de ne pas décevoir les espérances de la démocratiê, en fermant sa porte aux réformes indispensables.
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- LE DEVOIR
- ALLIANCE COOPÉRATIVE INTERNATIONALE
- Sous le titre qui précède, on lit dans l’excellent journal U Emancipation (1) :
- Le deuxième Congrès de l’Alliance coopérative internationale a eu un grand retentissement, aussi sommes-nous appelés à en parler de nouveau.
- Nous publions la lettre qui va être adressée à tous les journaux français et nous invitons nos amis à la faire connaître autour d’eux et à solliciter des directeurs de journaux leur adhésion à VAUiance. Nous serons profondément reconnaissants de tout ce qu’ils feront dans ce sens.
- Nous avons profité des relations que nous avons eues avec les coopérateurs étrangers pour leur demander quelques lignes pour Y Emancipation-, on lira sans doute avec intérêt leurs impressions sur le Congrès, ainsi que leurs appréciations sur la coopération et sur l’état social de leur pays.
- Enfin, nous publions le texte officiel des principales résolutions qui ont été prises et qui n’ont pas figuré dans notre compte-rendu.
- Communication à la Presse
- Membres de la Section Nationale Française
- MM. Charles Robert, président; Henri Buisson, le Comte de
- Rocquigny et Eugène Rostand, vice-présidents ; Félix Fitsch,
- trésorier ; le baron de Larnage et Albert Trombert, secrétaires.
- A Monsieur le Directeur du Journal le.........
- « Monsieur le Directeur,
- » La première pensée d’une Alliance coopérative internationale est venue de la France et elle a été approuvée, plusieurs fois depuis 1887, dans divers Congrès coopératifs.
- » Cette Alliance, dont un grand philanthrope, Vansittart-Neale, s’était fait l’apôtre en Angleterre, a été fondée à
- (1) Abonnement annuel : 2 fr. 50. Bureaux : 4, plan de l’Aspic, Nimes (Gard).
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- ALLIANCE COOPÉRATIVE INTERNATIONALE 101
- Rochdale en juin 1892; constituée à Londres en août 1895 dans un premier Congrès, elle vient de s’organiser définitivement à Paris dans son deuxième Congrès réuni au Musée social en octobre dernier.
- » Des amis de la Coopération appartenant à tous les pays font partie de cette Alliance.
- » Ils veulent réconcilier le travail et le capital en indiquant comme base de cet accord une répartition de plus en plus équitable des produits de l’oeuvre commune, tout en cherchant dès à présent à rendre la vie plus facile aux déshérités par la création de toutes les institutions d’économie sociale reconnues pratiques.
- » Les membres français de VAlliance ont déjà montré que leurs actes sont d’accord avec leurs principes : les uns ont pris part à la fondation de Sociétés coopératives de production et de consommation, d’habitations à bon marché, de banques populaires, de Sociétés de secours mutuels-, à l’organisation de la participation aux bénéfices dans des Sociétés coopératives ou dans des maisons patronales ; ils se sont occupés de cercles d’ouvriers, de caisses de retraites, d’Assistance par le travail et d’œuvres analogues de toute nature; les autres membres français de VAlliance sont activement mêlés au grand mouvement des Syndicats agricoles, des Sociétés coopératives agricoles et des institutions de crédit rural : ils sont les défenseurs dévoués des intérêts des classes rurales, dont ils cherchent à accroître le bien-être par l’association; tous, qu’il s’agisse d’industrie ou d’agriculture, des villes ou des campagnes, sont de zélés partisans de la coopération sous toutes ses formes.
- » LAlliance n’a pas pour but de remplacer la haine internationale par la haine des classes et la guerre étrangère par la guerre civile; elle ne veut pas supprimer la patrie qui doit être sacrée pour tous, mais elle désire profiter de l’expérience de tous ses membres pour que les principes coopératifs proclamés par elle soient appliqués, dans chaque pays, d’après les méthodes les plus conformes au génie propre de ce pays.
- » C’est en voyant les amis de l’Alliance à l’œuvre que les masses ignorantes et naïves, les pauvres et les souffrants, toujours déçus et toujours bernés par les utopies révolutionnaires, finiront par préférer aux hommes qui, prêchant la destruction de ce qui existe, font
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- LE DEVOIR
- la vaine promesse d’un étal social irréalisable, ceux qui veulent employer des moyens pacifiques et pratiques pour améliorer, réparer, élargir l’édifice qui nous abrite.
- » Pour que, les membres de la Section nationale française puissent atteindre leur but et contribuer pour leur part à réaliser ce beau projet d’avenir social, si malheureusement retardé par de funestes malentendus et de fatales divisions, ils ont besoin de pouvoir compter sur le concours de tous les publicistes qui, dans la presse française, partagent leurs vues et leurs espérances.
- » Nous venons donc vous prier, Monsieur le Directeur, de nous faire savoir si l’œuvre entreprise par VAUiance coopérative internationale vous paraît bonne et, dans ce cas, si vous nous permettez d’inscrire votre journal parmi ceux qui ont bien voulu nous promettre de lui donner leur concours.
- »Nous croyons fermement que la presse française s’honorera en soutenant de sa voix puissante un groupement national dont les membres sont résolus à travailler de leur mieux, sans arrière-pensée quelconque, au progrès social de la France. »
- Pour la Section nationale française :
- Le Président de la Commission de la presse,
- E. DE BOYVE. »
- Les adhésions doivent être adressées à M. de Boyve, Esplanade, Nimes.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- FAITS POLITIQUES & SOCIAUX
- FRANCE
- La sauvegarde du nécessaire â, l’existence
- Le Conseil supérieur du travail vient d’adopter un projet d’insaisissabilité des pensions ouvrières.
- Le projet tend à déclarer insaisissables et incessibles, jusqu’à concurrence d’une somme de 360 fr., les rentes viagères constituées par les efforts combinés des patrons et des employés, ou par les patrons seuls, en faveur des ouvriers. Ces mesures de sauvegarde seraient étendues à une partie des indemnités d’invalidité servies à la suite d’accidents, en prenant comme base les dispositions de la loi de 1868 sur les caisses nationales d’assurance -en cas de décès et d’accidents.
- Le conseil a voulu faire une règle générale de dispositions qui n’étaient jusqu’ici qu’exceptionnelles. On sait, en effet, que les pensions servies par la Caisse nationale des retraites sont déjà insaisissables jusqu’à concurrence de 360 francs. Elle s’est, en outre, inspirée de l’idée qui a dicté au législateur la loi du 12 janvier 1895 relative à la saisie-arrêt sur les salaires et petits traitements des ouvriers ou employés.
- ***
- Le budget de la ville de Paris pour l’exercice 1897 s’élève en recettes et en dépenses au total de 326.274.550 fr. 09 dont 303.014.550 fr. 09, inscrits aux fonds généraux et 23.260.000 francs sur les fonds d’emprunts.
- L’ensemble des crédits se décompose comme suit :
- Dette municipale............................ 115.350.880 14
- Service des travaux.......................... 59.110.295 50
- Police et garde républicaine................. 35.090.502 06
- Assistance................................... 33.768.238 40
- Enseignement................................. 28.S10.956 68
- Service de l’octroi......................... 10.634.483 »
- Administration générale...................... 10.562.439 20
- Service du domaine, réserve et divers.... 9.686.755 11
- Total
- 303,014.550 09
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- LE DEVOIR
- C’est la première fois que le budget municipal, déduction faite des fonds d’emprunts et autres ressources spéciales, dépasse 300 millions.
- Ce budget représente environ la 11e partie du budget total de la France, la 8e partie du budget de la Russie, la 7e partie du budget de l’Angleterre, la 6e partie des budgets de l’Autriclie-Hongrie et des Etats-Unis, la 5e partie du budget de l’Allemagne.
- Il représente un peu moins de la moitié du budget de l’Espagne ; est inférieur de 157 millions au budget de la Chine, de 113 millions au budget de la Turquie, de 60 millions au budget du Japon, de 40 millions au budget de la Belgique, de 20 millions aux budgets de la Roumanie, de la Bulgarie et de la Serbie réunis.
- Il égale les budgets de la République argentine, du Chili et du Pérou réunis.
- Il dépasse d’une vingtaine de millions les budgets de la Suède, de la Norwège et du Danemarck réunis, de 35 millions le budget des Pays-Bas, de 38 millions le budget du Portugal, de 45 millions le budget du Brésil, de 42 millions le budget de l’Egypte, de 100 millions le budget du Mexique.
- Il représente 10 fois le budget de la Perse, 31 fois le budget du Luxembourg et 202 fois le budget du Monténégro.
- Superficie et population
- La superficie de la France vient d’être exactement évaluée à 52.933.686 hectares. ,
- D’après les opérations effectuées le 29 mars dernier, le chiffre total de la population dans les 87 départements métropolitains, y compris la Corse, s’élève à 38.517.975 habitants.
- La population a subi depuis le recensement de 1891 une augmentation de 175.027 habitants, et de 299.072 habitants pendant les dix dernières années.
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- ESPAGNE
- La population, les professions, l’instruction publique
- On écrit de Madrid au Journal des Débats :
- « Le dernier dénombrement de la population de l’Es-
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- pagne accuse des résultats fort tristes. La moitié environ des habitants, dont le nombre total est en chiffre rond de 18 millions, n’a aucune occupation. 8.726.519 individus, dont 6.764.406 femmes, auraient déclaré qu’ils n’exercent aucun métier, ni aucune profession. La population agricole comprend 4.861.921 individus des deux sexes ; elle est beaucoup plus importante que la population industrielle. Les employés de l’administration publique atteignent le chiffre énorme de 97.257 et celui des retraités de 64.000. Les mendiants de profession sont au nombre de 91.227, dont 51.948 femmes ; les curés et les moines de 53.328 et les religieuses de 28.549. Un journal fait remarquer qu’un pays, où le nombre des professeurs et des instituteurs est de 39.564, dont 14.940 femmes, et celui des élèves des deux sexes qui assistent aux écoles publiques de 1.728.920, devrait montrer un haut degré d’instruction. Or, le dernier dénombrement nous apprend qu’il y a aujourd’hui environ un tiers de la population, c’est-à-dire 6.104.470 Espagnols, dont 3.427.855 hommes et 2.686.615 femmes, qui ne savent ni lire, ni écrire. Les quelques chiffres de statistique que je viens de citer ne semblent-ils pas indiquer où l’on doit rechercher une des causes principales de l’appauvrissement de l’Espagne ? »
- Ce résultat déplorable est dû à deux causes : le triste état des écoles et la situation plus triste encore des instituteurs.
- Il existe cependant une loi, promulguée le 9 septembre 1857, qui a rendu l’instruction primaire, gratuite et obligatoire. Cette loi a même été confirmée, en 1870, par le nouveau code pénal, frappant d’amende les parents, qui négligeraient d’instruire ou de faire instruire leurs enfants. Mais la loi et le code sont restés lettre morte.
- Il manque encore environ 4.000 écoles pour que les prescriptions de la loi soient remplies ; mais les 23.000 qui existent sont au-dessous de tout ce qu’on peut imaginer. Les locaux sont, en général, des maisons quelconques, quand ils ne consistent pas en appartements à l’étage d’une maison particulière. Les méthodes d’enseignement sont défectueuses et routinières.
- Les traitements des instituteurs sont misérables ; il en est qui ne touchent pas plus de 125 francs par an ;
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- la plupart ont des appointements qui varient de 125 à 600 francs. Sur environ 14.000 il en est à peine cent dont la rétribution atteigne ou dépasse 2.000 francs.
- Comme la gratuité n’existe que pour les indigents, ils perçoivent les cotisations des élèves payants. Comme l’administration se désintéresse de la perception des cotisations, ce sont les maîtres eux-mêmes qui font la recette ; et les indigents sont sacrifiés.
- Les instituteurs attendent parfois deux ou trois ans sans être payés. De guerre lasse, ils se mettent en quête d’une autre situation. L’école reste abandonnée, parfois indéfiniment.
- Il ne faut donc pas s’étonner qu’il n’y ait que 41 % des enfants en âge d’aller à l’école qui reçoivent un rudiment d’instruction ; le reste court les rues et se livre au vagabondage et à la mendicité.
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- BELGIQUE Le salaire minimum
- Un rapport présenté au conseil provincial de la Flandre occidentale sur l’application de la clause du minimum de salaire aux travaux publics de cette province, déclare que le succès de cette innovation a été complet.
- La mise en pratique de cette mesure n’a déterminé qu’une augmentation de charges peu sensible et cette augmentation (2,70 %) est passée tout entière aux ouvriers sous forme de salaire. Elle se trouve compensée par la quantité du travail fourni et les adjudicataires n’ont subi aucun dommage.
- L’objection faite au système du minimum, qu’il conduit en pratique à sacrifier les vieux ouvriers, n’a pas été confirmée par l’expérience.
- *
- * *
- La coopération en 1896
- Le journal les Coopérateurs belges vient de publier le relevé des nouvelles sociétés coopératives constituées régulièrement, dont les statuts ont paru au Moniteur, en 1896.
- Ces sociétés sont au nombre de 179. C’est le plus haut chiffre qui ait été atteint.
- Depuis 1881, 727 sociétés coopératives ont été fondées,
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- Cette année-là, 10 sociétés ont été constituées; en 1882, 6; en 1883, 6; en 1884, 2; en 1885, 13; en 1886, 42; en 1887, 45; en 1888, 33; en 1889, 28; en 1890, 44; en 1891, 53 ; en 1892, 42 ; en 1893, 58 ; en 1894, 72 ; en 1895,' 94, en 1896, 179.
- Les sociétés nouvellement fondées en 1896 se subdivi-
- sent comme suit ;
- Sociétés laitières et agricoles.. 52
- » de consommation...... 52
- » d’épargne et de crédit 40
- o de production............ 12
- » d’assurance............... 6
- » de vente.................. 3
- » diverses................. 14
- Ce qui mérite d’être relevé, c'est le grand nombre de sociétés coopératives agricoles fondées l’année dernière.
- Cinquante-deux nouvelles coopératives laitières en une seule année, c’est énorme.
- Prés de quarante nouvelles sociétés d’épargne et de crédit ont également vu le jour, presque toutes à la campagne.
- Notons aussi la création de douze sociétés coopératives de production et de travail.
- Tout cela, ajoute notre excellent confrère, est très encourageant pour ceux qui s’occupent de propager l’idée coopérative, qui ont foi dans le développement de cette idée et qui y voient l’embryon d’une société meilleure, où le nombre des parasites sera réduit à zéro et où le travailleur recevra l’intégralité du produit de son travail.
- ***
- SUISSE
- L’unification du droit
- L’œuvre capitale du Reichstag allemand pendant l’année qui vient de s’écouler, c’est l'achèvement du Code civil applicable à tout l’empire.
- Ce code entrera en vigueur le premier janvier de Tannée 1900 (1)
- La Confédération helvétique se dispose à son tour à
- (1) Et non le 1*' janvier 1897 comme nous l’avons dit, par une confusioQ de dates, dans notre dernier mouvement féministe,
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- entrer dans cette voie. Le 28 novembre dernier, le Conseil fédéral (ministère) prenait à l’unanimité de ses membres la résolution de proposer aux Chambres fédérales une double révision constitutionnelle tendant à l’unification complète du droit civil et du droit pénal.
- Cette initiative qui ne pouvait manquer d’être bien accueillie par les centralistes, n’a pas rencontré, dans son principe, l’hostilité des fédéralistes, dont la doctrine, suivant l’expression d’un de leurs organes les plus autorisés, peut se résumer dans cette formule : Centralisation ou plutôt unification juridique, décentralisation politique et administrative.
- La législation sur les denrées alimentaires.
- Le conseil des Etats a voté, dans le courant de décembre, un projet de loi conférant à la Confédération le droit de statuer des prescriptions législatives sur la police des denrées alimentaires, ainsi que sur la police des objets d’usage et de consommation qui peuvent mettre en danger la santé ou la vie.
- L’exécution à l’intérieur des cantons des lois édictées dans ces domaines aura lieu par les cantons sous la surveillance et avec l’appui financiers de la confédération. Le projet constitue une adjonction à la constitution fédérale, et sera soumis à la ratification du peuple et à celle des cantons.
- GRANDE-BRETAGNE Le système métrique
- L’adoption du système métrique en Angleterre va faire un grand pas par suite de l’initiative que vient de prendre un groupe très considérable de négociants.
- La Gazette de Birmingham dit que le système métrique aurait pour effet immédiat de simplifier dans de surprenantes proportions le travail des maisons de commerce, qui pourraient diminuer d’un tiers le nombre des commis. Dans les écoles, les études seraient abrégées d’un an.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- LA QUESTION 13B LA PAIX
- Le Traité d’Arbitrage permanent Anglo-Américain
- Le conflit qui avait éclaté entre les Etats-Unis et l’Angleterre, à propos du différend vénézuélien, vient d’avoir un dénouement que faisait prévoir la déclaration faite le 17 juillet dernier à la Chambre des lords par lord Salisbury, mais que les premiers incidents du conflit ne semblaient pas devoir amener.
- On se rappelle, en effet, le mouvement d’indignation et colère qui éclata en Angleterre lorsqu’on apprit que les Etats-Unis, prenant fait et cause pour le Venezuela, s’arrogeaient le droit de contrôler et discuter les revendications britanniques. L’agitation ne fut pas moindre "de l’autre côté de l’océan. Les deux nations faillirent en venir aux mains.
- Mais, peu à peu, les esprits se calmèrent de part et d’autre et cette querelle qui avait fait apparaître le spectre menaçant de la guerre a eu pour curieux résultat la conclusion d’un traité qui supprime tout danger de conflagration entre la Grande Bretagne et les Etats-Unis, en les obligeant à soumettre leurs différends à un tribunal arbitral.
- Ce traité établit deux cours d’arbitrage, l’une pour le règlement des réclamations pécuniaires, l’autre pour la solution des questions territoriales.
- Pour la première, chaque gouvernement nommera un représentant; en cas de désaccord entre les deux juges ainsi désignés, ceux-ci choisiront un tiers-arbitre et, s’ils ne pouvaient s’entendre sur le choix de ce dernier, c’est le roi de Suède qui sera invité à nommer ce troisième juge dont la décision sera sans appel.
- La seconde cour, qui statuera sur les questions de territoire, sera composée de six membres, dont trois désignés par la cour suprême ou les cours de circuits des Etats-Unis, et trois autres nommés par le gouvernement britannique parmi les membres du conseil privé ou de la cour suprême de justice. Cinq voix sont nécessaires pour rendre ses décisions définitives. Celles-ci devront être alors exécutées par les deux gouverne-
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- ments qui, en tout cas, ne pourront recourir aux hostilités avant d’en avoir appelé à l’arbitrage d’une ou de plusieurs puissances.
- Le traité aura une durée de cinq ans à partir de l’échange des ratifications, mais il se renouvellera tant qu’une des parties ne l’aura pas dénoncé.
- Cette convention embrasse toutes les contestations susceptibles de s’élever entre les deux pays, réserve faite du cas affectant l’honneur national.
- Nos lecteurs savent que ce n’est pas la première fois que des puissances recourent à l’arbitrage sur certains points particuliers, afin de prévenir des conflits. Il appartenait aux deux grands peuples qui avaient donné au monde les deux plus grands exemples d’arbitrage que l’histoire ait enregistrés, ceux de 1 ’Alabama et du Behring, de consacrer définitivement cette forme supérieure de la conciliation.
- Jusqu’à présent aucun traité permanent d’arbitrage n’avait été conclu. La résolution, votée le 8 juillet 1894, par la Chambre française et tendant à la conclusion d’un traité d’arbitrage avec les Etats-Unis, est restée à l’état de vœu platonique.
- Le traité qui vient d’être signé à Washington par sir Julian Pauncefote, ambassadeur d’Angleterre au nom de la Grande Bretagne et par M. Olney, secrétaire d’Etat au nom des Etats-Unis, est le premier de ce genre.
- Des deux côtés de l’Atlantique on se montre très satisfait d’une résolution qui, outre l’intérêt pratique qu’elle peut avoir et que l’expérience seule prouvera, est d’une très haute portée morale.
- Le président Cleveland a envoyé le traité au Sénat avec un message recommandant à son approbation cet instrument pacifique qui, non seulement fait d’un conflit armé entre les deux pays une improbabilité sinon une impossibilité, mais aussi met un terme aux’ craintes et aux bruits de guerre, qui trop souvent prennent des proportions désastreuses. .
- « Si le règlement des différends internationaux sous ces auspices, dit M. Cleveland, amène les autres puissances à suivre cet exemple, ce sera l’inauguration d’une nouvelle phase de la civilisation. »
- La conclusion du traité permanent d’arbitrage Anglo-
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- LA QUESTION DE LA PAIX lll
- Américain fait le plus grand honneur aux deux gouver nements qui l’ont signé.
- Elle est la récompense de l’activité, de la ténacité des sociétés de la paix, la réconfortante démonstration de leur puissance.
- _ * *
- Proposition d’arbitrage
- Les gouvernements de Costa Rica et de Colombie viennent de soumettre à l’arbitrage leurs différends de frontière. Le président de la République française sera choisi comme arbitre. En cas de refus de sa part, les deux peuples s’adresseront d’abord à M. Diaz, président de la République Mexicaine, ou à défaut, à M. Lachenal, président de la Confédération Suisse.
- Arbitrage entre la France et le Vénézuela
- Le différend franco-vénézuélien, soumis à l'arbitrage du président de la Confédération suisse par le traité de Caracas de février 1891, vient de recevoir sa solution. Il s’agissait d’importantes réclamations formulées par M. Antoine Fabiani, négociant-armateur, à Marseille, au Vénézuela pour déni de justice. M. Fabiani demandait des indemnités au montant de 53 millions. La sentence arbitrale déboute M. Fabiani quant à sa réclamation, de beaucoup la plus importante, relative au chemin de fer établi par lui an Vénézuela, mais lui donne gain de cause sur les autres points et lui alloue à titre de dédommagement une somme de 4.346.656 fr. 51 c. correspondant à l’estimation du préjudice qui lui a été causé par un déni de justice.
- Les Etats neutres
- Faisant allusion à un projet relatif à la création d’une cour permanente d’arbitrage entre les Etats neutres, M. Bernaert, président de la Chambre de Belgique, a annoncé que le nouveau ministre des affaires étrangères allait s’occuper de la question et que l’on pouvait sans trop s’avancer escompter une réponse favorable.
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- Le désarmement
- Dans sa séance du 25 novembre, le Conseil général de la Seine avait adopté un vœu de M. Berthaut, un de ses membres, en faveur d’un désarmement simultané des puissances.
- Ce même vœu, repris sous forme de proposition de loi par M. Dejeante. et plusieurs représentants du groupe socialiste, a été quelques jours après repoussé par la Chambre.
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- La ligue internationale de la Paix et de la Liberté
- a tenu son assemblée générale annuelle le 10 décembre 1896, à Berne, sous la présidence de M. Emile Arnaud.
- La résolution suivante a été approuvée :
- « La Ligue manifeste sa vive satisfaction pour le vote unanime, par le Congrès de Buda-Pest, du projet de Code international préparé par la sous-commission juridique du Congrès. Elle invite toutes ses sections à répandre le plus possible ce projet et le rapport qui l’a précédé, publié par les Etats-Unis d’Europe d’août 1896. »
- *
- * *
- Le Duel
- Ainsi que nous l’annoncions dernièrement, l’empereur Guillaume a rendu un ordre de cabinet visant les duels des officiers. Le souverain y exprime le désir que le duel n’ait lieu que si la question d’honneur ou de bonnes mœurs l’exige. Il est, en outre, enjoint à tout officier d’informer le conseil d’honneur de tous les différends qui se produisent, et cela avant d’entreprendre personnellement une démarche quelconque. Il est , du devoir du conseil d’honneur d’essayer de tous les moyens honorables pour régler le différend.
- Le roi de Wurtemberg vient de mettre en vigueur pour les officiers de son armée les prescriptions concernant le duel, et édictées récemment par l’empereur Guillaume en sa qualité de roi de Prusse.
- »
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- MOUVEMENT FÉMINISTE
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- MOUVEMENT FÉMINISTE
- FRANCE
- Election féministe à la caisse des Ecoles
- Nous empruntons, au compte-rendu d’une séance de la Solidarité des femmes, le passage suivant :
- « Mme Maria Martin a fait, à la séance du 25 novembre, une allocution extrêmement intéressante, avec une note spirituellement humoristique, sur les Caisses des écoles.
- » On sait que Maria Martin vient, tout récemment, d’être réélue administratrice de la Caisse des écoles du XVIIIe arrondissement. Et ce n’est certes pas un mince succès, car mille bâtons sont jetés dans les rous des candidates et de leurs électeurs féministes, ou plutôt égalitaires.
- » Maria Martin a donné, avec chiffres à l’appui, des détails sur l’organisation des 53 écoles de Montmartre (19 de garçons, 18 de filles et 16 écoles maternelles.)
- » Elle a fait l’historique des cantines scolaires réorganisées par Mme WiggishofE, première femme administrateur. Ces cantines fonctionnent très bien aujourd’hui. Elles ont fourni un nombre considérable de portions 3.442.994. Plus de la moitié n’a rien coûté aux enfants ; le reste s’est payé et su paie trois sous, deux sous, ou un sou, si l’enfant n’a pas davantage. Il y a dans chaque portion, soupe, viande, plat de légumes. N’est-ce pas merveilleux !
- » Tout enfant du dehors qui se présente à l’heure du repas reçoit une soupe chaude ; à l’heure du goûter : du pain, un morceau de saucisson, etc.
- » Comme vêtements, 13.000 objets ont été fournis aux enfants.
- » Nous ne pouvons donner ici qu’une très légère esquisse de cette causerie qui nous a tous tenus sous le charge et qui nous a fait applaudir de toutes nos forces
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- LE DEVOIR
- cette conclusion de Maria Martin : Efforcez-vous que les autres arrondissements parisiens imitent le XVIIIe ! »
- ***
- Les Femmes
- A Mênêlik, roi d’ Abyssinie
- Lorsque, après de longs et vains efforts pour porter atteinte à l’intégrité, à l’indépendance même de l’Ethiopie, l’Italie vaincue, a demandé la paix, consentant à reconnaître. l’indépendance du pays qu’elle avait injustement attaqué, le souverain de ce pays, longtemps considéré comme un sauvage commandant à des sauvages, Méné-lik, a signé la paix demanjdée par des envahisseurs naguère pleins d’arrogance et rendu la liberté aux 6000 prisonniers qu’il avait laits, en manifestant sa joie d’apporter ainsi le bonheur à un très grand nombre de familles italiennes retrouvant leurs enfants longtemps perdus.
- A cette occasion, le groupe, la Solidarité 'des Femmes vient d’adresser, par l’entremise de Mmes Griess-Traut et Potonié Pierre, la lettre de félicitations suivante au roi Ménélik :
- Nous, femmes, qui exécrons ce meurtre en grand qu’est la guerre, qui détestons, en notre Civilisation Européenne, les haines entre peuples, l’esprit de conquête, la soif des revanches, l’atteinte au droit des gens, avec tous les maux qu’elle engendre, nous sommes heureuses de rencontrer enfin en vous un véritable cœur humain, un cœur juste, sachant ne pas abuser de la victoire et oubliant de se venger.
- Contraint de vous défendre, vous tendez la main au vaincu pour le relever et ne lui demandez même pas d’indemnité de guerre. Vous traitez comme des frères et dès amis ceux que l’injustice des autres a fait vos prisonniers et vous réparez autant qu’il est en vous les maux que vous n’avez pas faits.
- Si un esprit de haute justice régissait nos sociétés, nous n’aurions pas, roi Mélénik, à vous féliciter d’avoir accompli un devoir; mais, en présence des passions mauvaises qui empoisonnent de leur souffle notre Occident, nous nous inclinons avec une surprise charmée et respectueuse devant une magnanimité que, chez
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- mouvement féministe 115
- nous Européens, nous n’avons pas eu l’occasion de rencontrer encore.
- Au nom des Femmes
- V. Griess-Traut Eugénie Potonié-Pierre
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- La Femme Avocat en Suisse
- D’après le projet de loi sur la profession d’avocat présenté par le gouvernement zuricois au Conseil cantonal, les femmes auront le droit d’exercer cette profession; seulement, pour les femmes mariées, le consentement du mari est exigé.
- Au Canada
- Les femmes viennent d’être admises à plaider par la corporation reconnue des avocats d’Ontario (Canada).
- Une loi de province permettait, d’ailleurs, à la corporation de prendre de telles résolutions.
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- LE DEVOIR
- SANS FAMILLE
- Par Hector MALOT
- Ouvrage couronné par l’Académie française
- (Suite)
- Eh bien, ne viens pas rue Mouffetard ; j’irai seul, et nous nous retrouverons quelque part ce soir, à sept heures.
- L’endroit convenu entre Mattia et moi pour nous re trouver fut le bout du pont de l’Archevêché, du côté du chevet de Notre-Dame ; et, les choses ainsi arrangées, nous nous remîmes en route pour entrer dans Paris.
- Arrivés à la place d’Italie, nous nous séparâmes, émus tous deux comme si nous ne devions plus nous revoir; et, tandis que Mattia et Gapi descendaient vers le Jardin des Plantes, je me dirigeai vers la rue Mouffetard, qui n’est qu’à une courte distance.
- C’était la première fois depuis six mois que je me trouvais seul sans Mattia, sans Capi près de moi, et, dans ce grand Paris, cela me produisait une pénible sensation.
- Mais je ne devais pas me laisser abattre par ce sentiment : n’allais je pas retrouver Barberin, et par lui ma famille?
- J’avais écrit sur un papier les noms et les adresses des logeurs chez lesquels je devais trouver Barberin ; mais cela avait été une précaution superflue ; je n’avais oublié ni ces noms ni ces adresses, et je n’eus pas besoin de consulter mon papier : Pajot, Barrabaud et Chopinet.
- Ce fut Pajot que je rencontrai le premier sur mon chemin en descendant la rue Mouffetard. J’entrai assez bravement dans une gargote qui occupait le rez-de-chaussée d’une maison meublée; mais ce fut d’une voix tremblante que je demandai Barberin.
- — Qu’est-ce que c’est que Barberin ?
- — Barberin, de Chavanon.
- Et je fis le portrait de Barberin» ou tout au moins
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- du Barberin que j’avais vu quand il était revenu de Paris : visage rude, air dur, la tète inclinée sur l’épaule droite.
- — Nous n’avons pas ça! connais pas!
- Je remerciai et j’allai un peu plus loin chez Barrabaud; celui là, à la profession de logeur en garni joignait celle de fruitier.
- Je posai de nouveau ma question.
- Tout d’abord j’eus du mal à me faire écouter; le mari et la femme étaient occupés, l’un à servir une pâtée verte, qu’il coupait avec une sorte de truelle et qui, disait-il, était des épinards ; l’autre à discuter avec une pratique pour un sou rendu en moins. Enfin, ayant répété trois fois ma demande, j’obtins une réponse.
- — Ah! oui, Barberin... Nous avons eu ça dans les temps; il y a au moins quatre ans.
- — Cinq, dit la femme, même qu’il nous doit une semaine; où est-il, ce coquin-là?
- C’était justement ce que je demandais.
- Je sortis désappointé et jusqu’à un certain point inquiet : je n’avais que Cliopinet ; à qui m’adresser, s’il ne savait rien? où chercher Barberin?
- Comme Pajot, Chopinet était restaurateur, et lorsque j’entrai dans la salle où il faisait la cuisine et où il donnait à manger, plusieurs personnes étaient attablées.
- J’adressai mes questions à Chopinet lui-même, une cuiller à la main, en train de tremper des soupes à ses pratiques.
- — Barberin, me répondit-il, il n’est plus ici.
- — Et où est-il? demandai-je en tremblant.
- — Ah! je ne sais pas.
- J’eus un éblouissement; il me sembla que les casse-rolles dansaient sur le fourneau.
- — Où puis-je le chercher, dis-je.
- — Il n’a pas laissé son adresse. r
- Ma figure trahit sans doute ma déception d’une façon éloquente et touchante, car l’un des hommes qui mangeaient à une table placée près du fourneau, m’interpella.
- — Qu’est-ce que tu lui veux, à Barberin? me demanda-t-il.
- Il m’était impossible de répondre franchement et de raconter mon histoire. - > .
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- — Je viens du pays, son pays, Chavanon, et je viens lui donner des nouvelles de sa femme ; elle m’avait dit que je le trouverais ici.
- — Si vous savez où est Barberin, dit le maître d’hôtel en s’adressant à celui qui m’avait interrogé, vous pouvez le dire à ce garçon qui ne lui veut pas de mal, bien sûr, n’est-ce pas, garçon ?
- — Oh ! non, monsieur !
- L’espoir me revint.
- — Barberin doit loger maintenant à l’hôtel du Cantal, passage d’Austerliiz ; il y était il y a trois semaines.
- Je remerciai et sortis, mais avant d’aller au passage d’Austerlitz que je supposais être au bout du pont d’Austerlitz, je voulus savoir des nouvelles de Garofoli pour les porter à Mattia.
- J’étais précisément tout près de la rue de Lourcine : je n’eus que quelques pas à faire pour trouver la maison où j’étais venu avec Vitalis : comme le jour où nous nous étions présentés pour la première fois, un vieux bonhomme, le même bonhomme, accrochait des chiffons contre la muraille verdâtre de la cour ; c’est à croire qu’il n’avait fait que cela depuis que je l’avais vu.
- — Est-ce que M. Garofoli est revenu ? demandai-je.
- Le vieux bonhomme me regarda et se mit à tousser
- sans me répondre : il me sembla que je devais laisser comprendre que je savais où était Garofoli, sans quoi je n’obtiendrais rien de ce vieux chiffonnier. *
- — Il est toujours là-bas ? dis-je en prenant un air fin, il doit s’ennuyer.
- — Possible, mais le temps passe tout de même.
- — Peut-être pas aussi vite pour lui que pour nous.
- Le bonhomme voulut bien rire de cette plaisanterie,
- ce qui lui donna une terrible quinte.
- — Est ce que vous savez quand il doit revenir ? dis-je, lorsque la toux fut apaisée.
- — Trois mois.
- Garofoli en prison pour trois mois encore, Mattia pouvait respirer ; car avant trois mois mes parents auraient bien trouvé le moyen de mettre le terrible padrone dans l’impossibilité de rien entreprendre contre son neveu.
- Si j’avais eu un moment d’émotion cruelle chez Cho-
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- pinet, l’espérance maintenant m’était revenue ; j’allais trouver Barberin à l’hôtel du Cantal.
- Sans plus tarder je me dirigeai vers le passage d’Austerlitz, plein d’espérance et de joie, et par suite de ces sentiments sans doute, tout disposé à l’indulgence pour Barberin.
- Après tout, il n’était peut-être pas aussi méchant qu’il en avait l’air : sans lui je serais très probablement mort de froid et de faim dans l’avenue de Breteuil ; il est vrai qu’il m’avait enlevé à mère Barberin pour me vendre à Vitalis, mais il ne me connaissait pas, et dès lors il ne pouvait pas avoir de l’amitié pour un enfant qu’il n’avait pas vu, et puis il était poussé par la misère qui fait faire tant de mauvaises choses. Présentement il me cherchait, il s’occupait de moi, et si je retrouvais mes parents, ce serait à lui que je le devrais : cela méritait mieux que la répulsion que je nourrissais contre lui depuis le jour où j’avais quitté Chavanon, le poignet pris dans la main de Vitalis. Envers lui aussi je devrais me montrer reconnaissant : si ce n’était point un devoir d’affection et de tendresse comme pour mère Barberin, en tout cas c’en était un de conscience.
- En traversant le Jardin des Plantes, la distance n’est pas longue de la rue de Lourcine au passage d’Austerlitz, je ne tardais pas à arriver devant l’hôtel du Cantal, qui n’avait d’un hôtel que le nom, étant en réalité un misérable garni. 11 était tenu par une vieille femme à la tête tremblante et à moitié sourde. . /
- Lorsque je lui eus adressé ma question ordinaire, elle mit sa main en cornet derrière son oreille et elle me pria de répéter ce que je venais de lui demander.
- — J’ai l’ouïe un peu dure, dit-elle à voix basse.
- — Je voudrais voir Barberin, Barberin de Chavanon, il loge chez vous, n’est-ce pas ?
- Sans me répondre, elle leva ses deux bras en l’air par un mouvement si brusque que son chat endormi sur elle sauta à terre épouvanté.
- — Hélas ! hélas ! dit-elle.
- Puis me regardant avec un tremblement de tête plus fort :
- — Seriez-vous le garçon ? demanda-t-elle.
- — Quel garçon ?
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- — Celui qu’il cherchait.
- Qu’il cherchait. En entendant ce mot, j’eus le cœur serré.
- — Barberin ! m’écriai-je.
- — Défunt, c’est défunt Barberin qu’il faut dire.
- Je m’appuyais sur ma harpe.
- — Il est donc'mort ? dis-je en criant assez haut pour me faire entendre, mais d’une voix que l’émotion rendait rauque.
- — Il y a huit jours, à l’hôpital Saint-Antoine.
- Je restai anéanti ; mort Barbarin ! et ma famille, comment la trouver maintenant, où la chercher ?
- — Alors vous êtes le garçon ? continua la vieille femme, celui qu’il cherchait pour le rendre à sa riche famille ?
- L’espérance me revint, je me cramponnai à cette parole.
- -- Vous savez ?... dis-je.
- — Je sais ce qu’il racontait, ce pauvre homme : qu’il avait trouvé et élevé un enfant, que maintenant la famille qui avait perdu cet enfant, dans le temps, voulait le reprendre, et que lui était à Paris pour le cher cher.
- — Mais la famille ? demandai-je d’une voix haletante, ma famille ?
- — Pour lors, c’est donc bien vous le garçon ? ah ! c’est vous, c’est bien vous !
- Et tout en branlant la tête, elle me regarda en me dévisageant.
- Mais je l’arrachai à son examen.
- — Je vous en prie, Madame, dites-moi ce que vous savez.
- — Mais je ne sais pas autre chose que ce que je viens de vous raconter, mon garçon, je veux dire mon jeune Monsieur.
- — Ce que Barberin vous a dit, qui se rapporte à ma famille? Vous voyez mon émotion, Madame, mon trouble, mes angoisses.
- Sans me répondre, elle leva de nouveau les bras au ciel :
- — En v’ià une histoire !
- En ce moment, une femme qui avait la tournure d’une servante entra dans la pièce où nous nous trouvions ;
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- alors la maîtresse de l’hôtel du Cantal m’abandonnant s’adressa à celte femme :
- — En v’ià une histoire ! Ce jeune garçon, ce jeune Monsieur que tu vois, c’est celui de qui Barberin parlait, il arrive, et Barberin n’est plus là, en v’ià.... une histoire !
- — Barberin ne vous a donc jamais parlé de ma famille? dis-je.
- — Plus de vingt fois, plus de cent fois, une famille riche.
- — Où demeure cette famille, comment se nomme-t-elle ?
- — Ah ! voilà, Barberin ne m’a jamais parlé de ça. Vous comprenez, il en faisait mystère ; il voulait que la récompense fût pour lui tout seul, comme de juste, et puis c’était un malin.
- Hélas ! oui, je comprenais ; je ne comprenais que trop ce que la vieille femme venait de me dire : Barberin en mourant avait emporté le secret de ma naissance.
- Je n’étais donc arrivé si près du but que pour le manquer. Ah ! mes beaux rêves ! mes espérances !
- — Et vous ne connaissez personne à qui Barberin en aurait dit plus qu’à vous ? demandai-je à la vieille femme.
- — Pas si bête, Barberin, de se confier à personne, il était bien trop méfiant pour ça.
- — Et vous n’avez jamais vu quelqu’un de ma famille venir le trouver?
- — Jamais.
- — Des amis à lui, à qui il aurait parlé de ma famille ?
- — Il n’avait pas d’amis.
- Je me pris la tête à deux mains ; mais j’eus beau chercher, je ne trouvai rien pour me guider ; d’ailleurs j’étais si ému, si troublé, que j’étais incapable de suivre mes idées.
- — Il a reçu une lettre une fois, dit la vieille femme après avoir longuement réfléchi, une lettre chargée.
- — D’où venait-elle ?
- — Je ne sais pas ; le facteur la lui a donnée à lui-même, je n’ai pas vu le timbre.
- — On peut sans doute retrouver cette lettre ?
- — Quand il a été mort, nous avons cherché dans ce flu’il avait laissé ici ; ah ! ce n’était pas par curiosité
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- bien sûr, mais seulement pour avertir sa femme : nous n’avons rien trouvé ; à l’hôpital non plus, on n’a trouvé dans ses vêtements aucun papier, et s’il n’avait pas dit qu’il était de Chavanon, on n’aurait pas pu avertir sa femme.
- — Mère Barberin est donc avertie ?
- — Pardi !
- Je restai assez longtemps sans trouver une parole. Que dire? Que demander? ces gens m’avaient dit ce qu’ils savaient. Ils ne savaient rien. Et bien évidemment ils avaient tout fait pour apprendre ce que Barberin avait tenu à leur cacher.
- Je me dirigeai vers la porte.
- — Et où allez-vous comme ça? me demanda la vieille femme.
- — Rejoindre mon ami.
- — Ah! vous avez un ami?
- — Mais oui.
- — Il demeure à Paris?
- — Nous sommes arrivés à Paris ce matin.
- — Eh bien, vous savez, si vous n’avez pas un hôtel, vous pouvez vous loger ici ; vous y serez bien, je peux m’en vanter, et dans une maison honnête ; faites attention que si votre famille vous cherche, fatiguée de ne pas avoir de nouvelles de Barberin, c’est ici qu’elle viendra s’adresser et non ailleurs ; alors vous serez là pour la recevoir; c’est un avantage, ça; où vous trouverait-elle si vous n’étiez pas ici ? ce que j’en dis c’est dans votre intérêt : quel âge a-t-il votre ami?
- — Il est un peu plus jeune que moi.
- — Pensez-donc! deux jeunesses sur le pavé de Paris; on peut faire de si mauvaises connaissances ; il y a des hôtels qui sont si mal fréquentés ; ce n’est pas comme ici. où l’on est tranquille ; mais c’est le quartier qui veut ça.
- Je n’étais pas bien convaincu que le quartier fût favorable a la tranquilité ; en tous cas, l’hôtel du Cantal était une des plus sales et des plus misérables maisons qu’il fut possible de voir, et dans ma vie de voyages et d’aventures, j’en avais rencontré cependant de bien misérables; mais la proposition de cette vieille femme était à considérer. D’ailleurs ce n’était pas le moment de me montrer difficile, je n’avais pas ma fa*
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- mille, ma famille riche, pour aller loger avec elle dans les riches hôtels du boulevard, ou dans sa belle maison, si elle habitait Paris. A l’hôtel du Cantal notre dépense ne serait pas trop grosse, et maintenant nous devions pensera la dépense. Ah! comme Mattia avait eu raison de vouloir gagner de l’argent dans notre voyage de Deuzy à Paris ! que ferions-nous si nous n’avions pas dix sept francs dans notre poche?
- — Combien nous louerez-vous une chambre pour mon ami et pour moi, demandai-je?
- — Dix sous par jour : est-ce trop cher ?
- — Eh bien, nous reviendrons ce soir.
- — Rentrez de bonne heure, Paris est mauvais la nuit.
- Avant de rentrer il fallait rejoindre Mattia et j’avais
- encore plusieurs heures devant moi, jusqu’au moment fixé pour notre rendez-vous. Ne sachant que faire, je m’en allai tristement au Jardin des Plantes m’asseoir sur un banc, dans un coin isolé. J’avais les jambes brisées et l’esprit perdu.
- Ma chute avait été si brusque, si inattendue, si rude! J’épuiserais donc tous les malheurs les uns après les autres, et chaque fois que j’étendrais la main pour m’établir solidement dans une bonne position, la branche que j’espérais saisir casserait sous mes doigts pour me laisser tomber; — et toujours ainsi.
- N’était-ce point une fatalité que Barberin fût mort au moment où j’avais besoin de lui, et que dans un esprit de gain il eût caché à tous le nom et l’adresse de la personne,— mon père sans doute, — qui lui avait donné mission de faire des recherches pour me trouver.
- Comme j’étais à réfléchir ainsi tristement, les yeux gonflés de larmes, dans mon coin, sous l’abri d’un arbre vert qui m’enveloppait de son ombre, un monsieur et une dame suivis d’un enfant qui trainait une petite voiture, vinrent s’asseoir sur un banc, en face de moi : alors ils appelèrent l’enfant, qui lâchant sa petite voiture, courut à eux, les bras ouverts : le père le reçut, puis l’ayant embrassé dans les cheveux, avec de gros baisers qui sonnèrent, il le passa à la mère qui à son tour l’embrassa à plusieurs reprises, à la même place et de la môme manière, pendant que l’enfant riait aux éclats, en tapotant les joues de ses parents avec ses petites mains grasses à fossettes.
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- LE DEVOIR
- Alors, voyant cela, ce bonheur des parents et cette joie de l’enlant, malgré moi, je laissai couler, mes larmes; je n’avais pas été embrassé ainsi; maintenant m’était-il permis d’espérer que je le serais jamais.
- Une idée me vint : je pris ma liarpe et me mis à jouer tout doucement une valse pour l’enlant qui marqua la mesure avec ses petits pieds. Le monsieur s’approcha de moi et me tendit une pièce blanche ; mais poliment je la repoussai.
- — Non, monsieur, je vous en prie, donnez-moi la joie d’avoir fait plaisir à votre enfant qui est si joli.
- Il me regarda alors avec attention ; mais à ce moment survint un gardien, qui malgré les protestations du monsieur m’enjoignit de sortir au plus vite, si je ne voulais pas êtr-e mis en prison pour avoir joué dans le jardin.
- Je repassai la bretelle de ma harpe sur mon épaule, et je m’en allai en tournant souvent la tête pour regarder le monsieur et la- dame, qui fixaient sur moi leurs yeux attendris.
- Comme il n’était pas encore l’heure de me rendre sur le pont de l’Archevêché pour, retrouver Mattia, j’errai sur les quais en regardant la rivière couler.
- La nuit vint; on alluma les becs de gaz; alors je me dirigeai vers l’église Notre-Dame dont les deux tours se détachaient en noir sur le couchant empourpré. Au chevet de l’église je trouvai un banc pour m’asseoir, ce qui me fut agréable, car j’avais les jambes brisées comme si j’avais fait une très longue marche et là, je repris mes tristes réflexions. Jamais je ne m’étais senti si accablé, si las. En moi, autour de moi, tout était lugubre; dans ce grand Paris plein de lumière, de bruit et de mouvement, je me sentais plus perdu qu’au milieu des champs ou des bois.
- Les gens qui passaient devant moi se retournaient quelquefois pour me regarder; mais que m’importait leur curiosité ou leur sympathie; ce n’était pas l’intérêt des indifférents que j’avais espéré.
- Je n’avais qu’une distraction, compter les heures qui sonnaient tout autour de moi : alors je calculais combien de temps à attendre encore avant de pouvoir reprendre force et courage dans l’amitié de Mattia ; quelle consolation pour moi de penser que j’allais bientôt voir ses bons yeux si doux et si gais.
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- Un peu avant sept heures j’entendis un aboiement joyeux; presque aussitôt dans l’ombre j’aperçus un corps blanc arriver sur moi; avant que j’eusse pu réfléchir, Capi avait sauté sur mes genoux et il me léchait les mains à grands coups de langue; je le serrai dans mes bras et l’embrassai sur le nez.
- Mattia ne tarda pas à paraître :
- — Eh bien ? cria-t-il de loin.
- — Barberin est mort.
- Il se mit à courir pour arriver plus vite près de moi; en quelques paroles pressées je lui racontai ce que j’avais fait, ce que j’avais appris.
- Alors il montra un chagrin qui me fut bien doux au cœur et je sentis que s’il craignait tout de ma famille pour lui, il n’en désirait pas moins, sincèrement, pour moi, que je trouvasse mes parents.
- Par de bonnes paroles affectueuses il tâcha de me consoler et surtout de me convaincre qu’il ne fallait pas désespérer.
- — Si tes parents ont bien trouvé Barberin, ils s’inquiéteront de ne pas entendre parler de lui, ils chercheront ce qu’il est devenu et tout naturellement ils arriveront à l’hôtel du Cantal; allons donc à l’hôtel du Cantal, c’est quelques jours de retard, voilà tout.
- C’était déjà ce que m’avait dit la vieille femme à la tête tremblante, cependant dans la bouche de Mattia, ces paroles prirent pour moi une tout autre importance: évidemment il ne s’agissait que d’un retard; comme j’avais été enfant de me désoler et de désespérer !
- Alors, me sentant un peu plus calme, je racontai à Mattia ce que j’avais appris sur Garofoli.
- — Encore trois mois ! s’écria-t-il.
- Et il se mit à danser un pas au milieu de la rue, en chantant.
- Puis, tout à coup s’arrêtant et venant à moi :
- — Comme la famille de celui-ci n’est pas la même chose que la famille de celui-là ! voilà que tu te déso-fais parce que tu avais perdu la tienne, et moi voilà que je chante parce que la mienne est perdue.
- — Un oncle, ce n’est pas la famille, c’est-à-dire un oncle comme Garofoli; si tu avais perdu ta sœur Cristina, danserais-tu ?
- Oh ! ne dis pas cela.
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- LE DEVOIR
- — Tu vois bien.
- Par les quais nous gagnâmes le passage d’Austerlitz, et comme mes yeux n’étaient pas aveuglés par l’émotion, je pus voir combien est belle la Seine, le soir, lorsqu’elle est éclairée par la pleine lune qui met des paillettes d’argent sur ses eaux éblouissantes comme un immense miroir mouvant.
- Si l’hôtel du Cantal était une maison honnête, ce n’était pas une belle maison, et quand nous nous trouvâmes avec une petite chandelle fumeuse, dans un cabinet sous les toits, et si étroit que l’un de nous était obligé de s’asseoir sur le lit quand l’autre voulait se tenir debout, je ne pus m’empêcher de penser que ce n’était pas dans une chambre de ce genre que j’avais espérer coucher. Et les draps en coton jaunâtre, combien peu ils ressemblaient aux beaux langes dont mère Barberin m’avait tant parlé.
- La miche de pain graissée de fromage d’Italie que nous eûmes pour notre souper, ne ressembla pas non plus au beau festin que je m’étais imaginé pouvoir offrir à Matlia.
- Mais enfin, tout n’était pas perdu; il n’y avait qu’à attendre.
- Et ce fut avec cette pensée que je- m’endormis.
- XII
- RECHERCHES
- Le lendemain matin* je commençai ma journée par écrire à mère Barberin pour lui faire part de ce que j’avais appris, et ce ne fut pas pour moi un petit travail-
- Comment lui parler de son mari qui était mort? Elle avait de l’affection pour son Jérôme ; ils avaient vécu durant de longues années ensemble et elle serait peinée si je ne prenais pas part à son chagrin.
- [A suivre).
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- ASSURANCES MUTUELLES 127
- SOCIETE 1)11 FAMILISTERE - ASSURANCES MUTUELLES
- MOUVEMENT DE NOVEMBRE 1896
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutuaiistes......... 2.345 10/
- Subvention de Ta Société.............. 390 72> 3.759 02
- Malfaçons et divers................. 1.023 20\
- Dépenses................................................ 3.593 20
- Boni en Novembre...................... 165 82
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes........... 411 60)
- Subvention de la Société....•...... 137 30 551 50
- Divers.................................. 2 60'
- Dépenses.................................... 614 75
- Déficit en Novembre..................... 63 25
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et divers.... 6.239 59j Intérêts des comptes-courants et du ' 10.697 59.
- titre d’épargne................ 4.458 »»'
- Dépenses \
- 87 Retraités définitifs.... 5..... 5.247 601
- 34 — provisoires dont 20 malades depuis plusd'unan 1.996 »))/
- Nécessaire à la subsistance......... 2.189 451 9.840 95
- Allocat. aux-familles des réservistes.. » »»(
- Divers, appointements, médecins, etc. 407 90]
- Boni en Novembre...................... 856 64
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes........... 538 »»)
- Subvention de la Société et divers.... 150 05] 085 uo
- Dépenses................................................. 640 32
- Boni en Novembre....................... 47 73
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1 Juillet au 30 Novembre 1896 56.789 47) 7Q aoq ko
- » individuelles » » 16.250 05]
- Dépenses » » ....... 70.322 77
- Excédant des recettes sur les dépenses.... 2.716 75
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- 128
- LË DEVOIR
- ÉTAT CÏV1L DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE DÉCEMBRE 1896
- Naissances :
- 3 Décembre Gravet Charles-Guillaume, fils de Gravet Léon et Grosche Honorine-
- 5 — Fleury Paul-Victor, fils de Fleury Paul et de
- Bray Sidonie.
- 6 — Delzard Marcel-Camille, fils de Delzard Ca-
- mille et de Petithomme Mathilde.
- Décès :
- 7 Décembre Dutoit Louis, âgé de 37 ans 10 mois. 16 — Lermoyeux Auguste, âgé de 66 ans.
- 28 — Guerbé Gustave père, âgé de 62 ans.
- Le Secrétaire, A. Houdin
- Le Gérant •: H. Buridant.
- Nime», imp. Veuve Laporte, ruelle des Saintes-Maries, 7. — 1535
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 129
- de ,T.-13.-André GrODIIST («)
- Glorification du travail. Emancipation des
- TRAVAILLEURS
- III
- Initiation de G-odin à la théorie de Charles Fourier, 1842. Les grandes lignes de cette théorie.
- Le discours résumé dans notre dernier numéro nous a fourni l’esquisse, à grands traits, de la première partie de la vie du fondateur du Familistère.
- Le lecteur a pu voir que J.-B.-A. Godin dès son adolescence, s’était préoccupé des divers systèmes sociaux et avait recherché, étant jeune ouvrier, les enseignements que pouvait lui offrir, sur ce point, la propagande qui se faisait à Paris en 1834. Il a pu voir aussi que ni l’un ni l’autre des deux systèmes alors le plus en faveur : le Communisme égalitaire et le Saint-Simonisme n’avait pu gagner l’adhésion de Godin, celui-ci saisissant trop nettement les contradictions ou les lacunes de ces systèmes.
- Il en était donc là, le cœur plein d’amour social, mais l’entendement libre de toute doctrine, — et il était tout occupé de l’établissement industriel qu’il fondait à Esquéhéries (Aisne), son village natal, — lorsqu’en 1842, un article du journal Le Guetteur de Saint Quentin attira, nous le savons, son attention sur Charles Fourier, le promoteur de l’Association universelle et du Phalanstère ou commune régénérée. Nous savons aussi comment, de concert avec un de ses voisins, M. Lh, il Prit connaissance des ouvrages de l’auteur. Nous ne
- (1) Lire le Deooir depuis le mois de mars 1891, tome 15, page 119.
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- 130
- LE DEVOIR
- pouvons mieux faire pour exposer les grandes lignes de l’œuvre de Charles Fourier et ce qu’en accepta Godin, que d'emprunter à notre héros lui-même une partie de ce qu’il a écrit à ce sujet, dane son volume : « Solutions Sociales », pages 68 à 143. Voici :
- 1. Vue Générale
- » La théorie de Fourier comprend deux aspects principaux:
- » L’un embrasse les questions d’économie sociale, par conséquent tout ce qui se rattache à la production, à la répartition et à la consommation de la richesse.
- » L’autre embrasse l’étude de l’homme, ou la recherche de l’accord entre ses passions, ses facultés et le but social de sa destinée...
- » Plus large dans ses vues que tous ceux qui jusqu’à lui s’étaient occupés du problème social, Fourier fait un tout inséparable du progrès, du bien-être et de de la liberté. Au nom de ces perpétuelles aspirations de l’homme, il fait la théorie du bonheur de tous. Il établit que le bonheur est le but social de l’espèce, et il expose l’organisation d’un ordre nouveau, donnant satisfaction à toutes les tendances individuelles, sans privilège d’âges, de sexes, de castes ni de classes.
- » Il ressort de ce premier point, que bien des critiques se sont trompés, en imputant à Fourier l’idée du sacrifice de la liberté de l’individu au bien de la masse ; nul, au contraire, n’a élevé à un plus haut degré le respect absolu de la liberté de l’homme et de ses tendances natives.
- » Persuadé qu’il n’y a pas de bonheur pour l’être humain en dehors des satisfactions et du juste emploi de ses facultés physiques, intellectuelles et morales, il s’attache à chercher l’ordre social qu’il juge le plus conforme aux besoins de la nature humaine.
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- )) La solution de ce problème ne peut surgir, suivant lui, de conceptions arbitraires, mais de lois naturelles que nous devons découvrir, étudier et appliquer.
- » Abandonnant les vagues régions où se maintiennent les économistes politiques, il n’a pas craint d’aborder les questions plus utiles du travail et de la vie domestique, et de chercher, dans les besoins naturels de l’homme, les lois de justice et de liberté dont il a voulu faire la base de sa théorie.
- » La consommation, la production et la répartition sont les faits, nécessaires de l’existence de l’homme et de la société.
- » Travailler, recueillir les fruits du travail, en faire usage : telles sont en effet les principales fonctions de la vie humaine et de la vie sociale.
- » En conséquence, Fourier recherche quels sont les moyens par lesquels l’individu et la société peuvent arriver à organiser le travail et la production, à satisfaire aux besoins de la consommation et à introduire la justice dans la répartition du travail et de ses produits parmi les hommes.
- » L’Association du travail, du capital et du talent est le moyen et le principe social qu’il propose, c’est la base des principes économiques qu’il met en lumière; et, sur ce point, on peut affirmer que nul n’a vu aussi profondément que lui dans ce mode d’organisation sociale.
- » En unissant les facultés humaines en un seul faisceau, sous le régime de l’Association, il en fait surgir le plan d’un nouvel état social reposant sur l’odre, la justice et la liberté.
- » L’homme ne peut plus exploiter l’homme. Les forces et les facultés de tous concourrent à un but commun : le bien-être général;les efforts de chacun reçoivent leur récompense individuelle, et l’antagonisme disparaît pour faire place à l’émulation productive.
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- )) La théorie de Fourier circonscrit son action à l’organisation du travail dans la commune, et laisse de côté les questions politiques sur lesquelles elle n’agit que par l’influence de la nouvelle organisation économique qu’elle constitue.
- 2. — Les Bases Sociétaires
- » La théorie de Fourier a pour base l’Association du capital, du travail et du talent, célèbre formule qui lui revient tout entière, et qui vaut, à elle seule, un immense programme.
- » Fourier démontre que l’Association du capital, du travail et du talent est susceptible de résultats d’autant plus saisissants qu’elle embrasse plus d’éléments de la vie sociale. Aussi en expose-t-il la théorie dans la généralité de ses applications ; il embrasse tous les côtés de la vie sociale et trouve, pour chacun d’eux, une solution concourant au bonheur de l’espèce humaine.
- » L’organisation sociétaire qni en résulte s’applique à une population de 1,500 à 2,000 âmes ; elle comprend :
- » Le travail domestique,
- — agricole,
- — manufacturier,
- — commercial,
- — d’éducation et d’enseignement,
- — d’administration,
- — d’étude et d’emploi des sciences,
- — des arts.
- » L’Association du capital, du travail et du talent, comme l’a proposée Fourier, c’est l’association de toutes les forces communales ; c’est l’union de l’agriculture, de l’industrie, du sol, des fabriques et des ateliers : de la production et de la consommation ; c’est l’association dans tous les travaux et dans toutes les fonctions qui ont rapport aux besoins usuels de la vie.
- )) Cette Association posséderait un domaine contenant environ 1,600 hectares de terre, bois, prairies, jardins,
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- etc., dépendant de l’habitation de la population sociétaire qui se livre à l’exploitation du sol et de l’industrie.
- 3. — Propriété et Capital
- » L’ordre sociétaire décrit par Fourier garantit à chacun sa fortune, ses capitaux, ses économies.
- » L’Association les tient sous sa sauvegarde et sa responsabilité. Un loyer, ou un intérêt consenti, est assuré en échange de l’usage qu’elle en fait.
- » Toutes les valeurs qui'composent le fonds de l’association : terres, habitations, fermes, fabriques, ateliers, machines et outils sont convertis en actions, et ces actions sont les nouveaux titres de propriété.
- » Les anciens propriétaires du sol et des maisons, les chefs d’industries, les patrons, les artisans, les ouvriers, les cultivateurs, les commerçants, etc., changent de titres et de qualités ; ils deviennent actionnaires et sociétaires.
- » Par la constitution de la propriété actionnaire, l’Association permet à chacun de déplacer sa fortune, et d’en disposer sans nuire à la marche d’aucune entreprise, ni sans en changer la destination.
- » Elle offre toutes les sécurités désirables aux capitaux, puisque l’avoir de tous répond de l’avoir de chacun.
- » La richesse immobilière est convertie en actions ; chacun peut vendre ses titres, en user comme il l’entend ; mais il ne dispose plus arbitrairement ni du sol, ni des bâtiments, ni des ateliers, ni des instruments de travail.
- , » Tout immeuble fait partie du domaine sociétaire : l’individu ne dispose que de ses valeurs mobilières.
- » Ainsi est assurée la stabilité de toutes les industries et de toutes les exploitations ; elles ne sont plus à la merci des revers de fortune des individus, ni des successions et des partages de famille. Le partage et la transmission des actions s’opèrent sans que
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- le fonds en soit atteint, sans que l’atelier sociétaire s’en aperçoive dans sa marche, et sans que sa direction ait à en souffrir.
- » Les droits du travail sont ainsi réservés, tout en consacrant les légitimes droits du capital.
- » La propriété repose sur les fruits accumulés du travail, et laisse intacts les droits naturels de chaque homme au fonds commun de la nature.
- » Fourier fait peu de remarques sur les questions de principe dont il donne la solution ; mais on ne peut s’empêcher d’observer qu’il résout admirablement, sans s’y arrêter, la question tant controversée de la propriété du sol...
- » Le mouvement financier de notre époque est des plus propres à faire comprendre que le droit de posséder repose aussi solidement sur la valeur que sur la chose, dès que les garanties sont suffisantes.
- » C’est à ce titre que les actionnaires de nos chemins de fer conçoivent aussi bien leurs droits sur les voies ferrées, que s’ils en étaient les propriétaires par parties.
- 4. — Habitation
- ».... Une réforme radicale dans l’architecture de l’habitation est la première conséquence de l’Association décrite par Fourier.
- » La commune n’est plus, sous ce régime, un amas de maisonnettes sans ordre ; les classes laborieuses ne sont plus délaissées dans ces habitations à l’aspect pauvre et misérable, qui couvrent les campagnes, ni dans ces logements sordides, qui déshonorent les villes.
- » L’Association possède au centre de son domaine un palais que Fourier a nommé Phalanstère. Ce palais sert d’habitation à tous les sociétaires ; pauvres et riches y jouissent de logements commodes et salubres, en rapport avec les besoins et la fortune de chacun, tous profitant des avantages généraux que le palais de l’As-
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- sociation réunit au profit de ses habitants, et que chaque famille ne pourrait se procurer dans l’isolement.
- » En définissant l’architecture sociale et en la posant comme point de départ et conséquence de l’Association, la théorie sociétaire indique un progrès considérable dans la marche de l’humanité.
- » C’est la fraternité pratique, s’inaugurant dans le palais unitaire et splendide, où il n’est plus de parias, où l’on ne rencontre désormais que des hommes !
- 5. — Fermes et Cultures
- » La construction des fermes et ateliers de l’agriculture n’est pas, plus que l’habitation, abandonnée au hasard des circonstances, ou aux caprices du simple propriétaire : elle est calculée sur les convenances économiques des cultures et du travail sociétaire. Les fermes sont réparties sur le terroir de manière à rendre faciles toutes les opérations agricoles. La ferme centrale est particulièrement consacrée aux travaux d’hiver, qui doivent s’exécuter près du palais ; les fermes de la plaine sont surtout affectées aux travaux d’été qu’il y a intérêt à faire au centre des cultures.
- » Les écuries, les étables, les bergeries, les basses-cours, sont conçues sur des plans dans lesquels tout a été calculé et prévu-, pour que la propreté et l’hygiène régnent au profit des animaux. Lorsque l’homme a fait pour lui-même la conquête du bien-être, il en répand les bienfaits sur tout ce qui l’entoure.
- » Toutes les améliorations que les terrains comportent peuvent être entreprises : l’irrigation, l’abondance des engrais, portent partout la fécondité et la vie. Le domaine de l’association est ouvert à la science: les progrès de l’agriculture marchent à toute vapeur.
- » Non seulement la campagne est riche en moissons, mais les jardins, les vergers abondent en légumes et en fruits; car les spécialistes se consacrent tout entiers à leurs fonctions favorites, et les aménagements que
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- l’ordre sociétaire donne aux cultures les rendent faciles et en même temps productives.
- » Le terroir de l’Association est débarrassé de tous les obstacles du morcellement ; la plaine et la vallée, les coteaux et les cours d’eau, peuvent recevoir toutes les destinations que l’intérêt commun réclame, les barrages peuvent s’établir sans opposition, et les forces motrices naturelles s’utiliser au profit de tous. -
- )) Les terres ne sont plus sujettes à la sécheresse ; les roues, les béliers hydrauliques, les moulins à vent élèvent les eaux dans les réservoirs qui servent à l’irrigation générale des terrains inaccessibles aux cours d’eau par les pentes naturelles ; des canaux souterrains, ou à ciel ouvert, distribuent ces eaux aux rigoles d’irrigation : l’homme remplace ainsi la pluie à son gré au profit de ses cultures.
- 6. — Edifices industriels et Ateliers
- » Fourier faisant intervenir le travail au partage des bénéfices de l’industrie, il est simple à comprendre que l’atelier est construit et gouverné avec moins de parcimonie qu’alors que tous les bénéfices doivent tourner au profit d’un- seul individu.
- » Les travailleurs, étant des membres associés à l’entreprise, ont l’amour de leurs métiers et veulent avoir par esprit de corps et par satisfaction personnelle, des ateliers commodes, salubres et dignes d’attirer l’attention publique. L’atelier étant le lieu où la plus grande partie de l’existence des sociétaires s’écoule, l’association est toujours empressée d’accueillir les progrès qui peuvent y être introduits.
- » Fourier, en décrivant l’Association domestique agricole et manufacturière dans une commune fondée de toutes pièces, et proposée comme modèle pour l’application de son système, suppose les édifices industriels groupés à peu de distance du palais d’habitation; car,
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- sous ce régime, c’est en hiver surtout, lorsque les travaux agricoles sont ralentis, que le travail manufacturier prend une grande activité. C’est donc un motif pour que les fabriques soient près du palais, afin d’évi ter les pertes de temps et les intempéries de la saison, à la sortie du travail.
- » Les constructions de la fabrique et des ateliers en général forment, du reste, un ensemble dans les dépendances du palais sociétaire, et cet ensemble est nécessaire pour que la force motrice des mêmes machines puisse se transmettre utilement dans tous les ateliers, et être mise au service de toutes les professions.
- » Lintérêt sociétaire commande partout la production la plus facile et la plus économique.-
- » La science intervient dans tout ce qui peut rendre le séjour des ateliers commode et salubre; c’est de ce côté qu’est dirigé le luxe des constructions ; les ateliers sont bien aérés, bien éclairés, et tous leurs aménagements font honneur au palais des travailleurs.
- » La même pensée d’harmonie générale préside partout à l’édification de toutes choses pour rendre le travail agréable et facile.
- 7. — Service Domestique
- )) Parmi les avantages généraux que l’architecture sociale assure à tous les sociétaires, il faut mettre en première ligne l’organisation domestique des services intérieurs..
- )> Dans la vie ordinaire, on peut déjà reconnaître que les difficultés s’accroissent pour se procurer des serviteurs. Et si cela existe en Europe, le fait est bien plus avancé encore aux États-Unis. Dans un pays où le travail de le production accorde au travailleur trois à quatre dollars par jour, il devient bien difficile de se faire servir ; aussi la famille américaine cherche-t-elle les moyens de
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- suppléer à l’absence des serviteurs à gages par un effet indirect d’association : les restaurants et les tables d’hôte se généralisent.
- » En France, on a déjà perdu l’habitude de cuire son pain ; la fabrication s’est concentrée dans des établissements spéciaux de boulangerie, au grand perfectionnement de la panification ; dans certaines villes d’Amérique, on va plus loin, l’habitude de faire la cuisine dans chaque ménage tend à s’effacer ; la table d’hôte et le restaurant y suppléent. On y trouve une nourriture mieux préparée, et, dans tous les cas, on n’est pas obligé de la préparer soi-même; chacun se consacre à l’activité de son choix.
- » Fourier n’a pas indiqué autre chose dans l’organisation domestique du Palais sociétaire ; il a pensé qu’avec le groupement et la réunion des familles, il y aurait avantage pour tout le monde à ce que chacun se livrât à la fonction dans laquelle il excelle.
- » Les ateliers culinaires, les restaurants, les tables d’hôte, deviennent donc un moyen de suppression de la domesticité ; tous les services intérieurs sont convertis en fonctions rémunérées par l’Association.........
- » Les serviteurs de l’Association, libres de toute obligation vis-à-vis des personnes, ont pour mobiles l’amour de leur travail et l’attachement à leurs semblables. Le service gagne en sincérité et en dévouement.
- » C’est alors une noble et sainte fonction, car elle n’est pratiquée que par les personnes ayant pour principales tendances l’amour de leurs semblables ; et la dignité attachée à la personne qui sert, commande le respect et les égards, si ce n’est l’affection, de la personne servie.....
- ^ 8. — Travail
- )) Le système d’organisation du travail que renferme la théorie de Fourier est une conception trop nouvelle et trop absolue, pour être intégralement applicable à notre industrie. Mais sur cette question, comme sur
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- toutes celles qui se rattachent à l’Association, Fourier a tracé des règles dont le principe est fécond en applications de toutes sortes.
- » Ces règles tendent à conduire l’homme au travail par l’attrait et le plaisir, au lieu de l’y conduire par le besoin et la nécessité.
- » Si la prétention d’ériger tous les travaux en plaisirs peut paraître une exagération des principes sur lesquels Fourier s’appuie, il est pourtant vrai qu’on peut concevoir des conditions où'le travail aurait plus de charme et d’attrait quJil n’en a eu jusqu’ici... et l’Association nous en fait entrevoir la réalisation prochaine. Si Fourier a exagéré les règles qu’il a déduites de ses idées sur l’attrait, s’il a pu commettre des erreurs de calcul et d’interprétation, nous croyons, malgré cela, devoir affirmer qu’on ne s’inspirera jamais trop des principes qui servent de base à son système, sauf à éviter les erreurs dans lesquelles il a pu s’engager.
- » Pour le moment, arrêtons-nous aux simples effets de l’Association sur le travail, tels que les a décrits Fourier :
- » Le travailleur s’élève à la dignité de sociétaire, il est participant aux intérêts de l’Association entière ; il n’est soumis qu’à des supérieurs de son choix ; il n’a plus à craindre l’arbitraire individuel, il relève de la justice de ses pairs ;
- )) La capacité est relevée aux yeux de tous les sociétaires, les talents ne restent plus obscurs et ignorés ; le travailleur est entendu dans les résolutions à prendre au sujet de son travail ; il ne lui est imposé aucune décision, autres que celles qui ont reçu la sanction des conseils, à l’élection desquels il participe ;
- » Tout travail s’effectue pour le compte de l’Associa tion, l’artisan n’est soumis à aucune dépendance vis-à-vis du consommateur ou de l’acheteur qui emploie son travail ; celui-ci traite avec l’association ;
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- )) Toutes les professions se distinguent ainsi par leur caractère d’utilité générale, et se relèvent en dignité par leur indépendance.
- » Fourier prétend que l’Association intégrale ne doit comporter ni oppression, ni dépendance, ni servitude ; qu’elle doit conserver à chaque individu toute sa liberté d’initiative, et lui assurer le complet essor de ses facultés.
- » Aussi veut-il que l’Association du travail, du capital et du talent donne à tous le droit aux instruments de travail, et permette le libre exercice des facultés de chacun sur tout ce qui fait l’objet de ses aptitudes.
- » Le principe d’association ne peut être vrai qu’à cette condition.
- » On doit remarquer, d’après ce qui précède, que les fonctions du travail ordinaire s’exercent d’une façon librement consentie par chaque sociétaire ; l’importance et la valeur du travail sont déterminées d’après des règles consciencieuses, établies par l’Association, c’est-à-dire par les travailleurs eux-mêmes, puisque chaque travailleur est sociétaire.
- » Nous ne nous arrêterons pas aux méthodes que Fourier donne à ce sujet, nous les croyons peu praticables, mais l’idée générale subsiste, il suffit d’en trouver les voies pratiques....
- » Il est des faits d’une grande influence sur le mouvement social, dont Fourier n’a pas- suffisamment mesuré la portée ; telles sont les conquêtes de l’homme sur la matière pour en appliquer les forces à la production. La substitution des forces de la matière aux forces vives de l'homme est un nouvel affranchissement.
- » Fourier n’aperçoit pas le rôle que la mécanique est appelée à jouer, aussi bien dans l’organisation du travail agricole, que dans celui de la manufacture. Le fréquent alternat des fonctions, qu’il suppose faire partie des
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- besoins de la nature humaine, s’accorde peu avec l’assiduité nécessaire à la perfection des connaissances pratiques ; cet alternat est même, suivant nous, contraire aux tendances naturelles que l’homme apporte souvent dans le travail.
- » Mais Fourier se serait-il complètement trompé sur ce point, que ses erreurs d’appréciation n’infirmeraient en rien l’importance du principe d’association, ni même l’utilité de l’alternat dans les fonctions, mais dans une mesure plus conforme aux tendances humaines et aux besoins de la production.
- » Le système de. Fourier présente en perspective comme conséquence de son organisation, — le travail libre, — la terre libre, — la fabrique libre, — les instruments de travail libres, — et l’intelligence des règles de l’association en ménageant l’accès à toutes les aptitudes et à toutes les capacités.
- » L’Association, suivant Fourier, n’impose aux sociétaires qu’une direction consentie et demandée par le suffrage permanent.
- » Elle accorde la direction à la capacité reconnue et désignée par tous.
- » Elle organise le travail par la liberté et le choix volontaire des fonctions.
- » Elle ouvre accès à toutes les carrières : chaque aptitude se fait sa place.
- » L’Association efface les dernières traces du servage en transformant la domesticité et le travail mercenaire en travail corporatif et associé ; il n’y a .plus d’autre infériorité que celle de l’ignorance, et d’autre supériorité que celle du mérite et de la capacité.
- « L’Association permet au travailleur d’alterner de la culture à la fabrique, et de s’employer constamment à un travail utile; de sorte qu’il n’existe jamais de chômage pour les sociétaires.
- » L’Association a toujours sur son domaine quelque
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- amélioration à faire, qu’elle réserve pour les moments où les travaux de production ordinaire ne sont pas pressants ; elle évite ainsi qu’aucun travail ne périclite par insuffisance de travailleurs, et prévient les chômages qui sont la conséquence de trop de travaux entrepris en même temps.......
- » Si Fourier s’est peu préoccupé des forces que la nature tient en réserve, son système permet d’entrevoir le travail des machines appliqué à toutes les professions, ne faisant plus concurrence au bras du travailleur, mais devenant pour tous les hommes le plus puissant agent de leur émancipation et de leur liberté. C’est la matière asservie à la place de l’individu.
- » Du jour où cette domination de l’homme sur la matière se fait collectivement et au profit de tous, elle est le plus beau titre de gloire que l’espèce humaine puisse conquérir sur la terre.
- » Alors l’homme au sein de ses fermes, de ses cultures, au milieu de ses troupeaux, dans ses fabriques, dans ses ateliers, dans le palais qu’il habite, peut se sentir avec orgueil le premier être de la création, lorsque les animaux qu’il protège et la matière qu’il a as. souplie, lui obéissent pour le décharger de la plus lourde part du travail qu’il doit accomplir sur la terre, par le concours de son intelligence plus encore que par celui de ses bras.
- 9. — Production et Richesse
- »... L’organisation sociétaire décrite par Fourier, présente à l’esprit les conséquences suivantes :
- » Elle se prête aux moyens les plus économiques dans l’ensemble de la production ;
- » L’intérêt que chacun trouve à la fin utile de toute chose, permet une bonne ordonnance et une bonne division du travail et des fonctions ;
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- » La masse associée trouve intérêt à bien faire et à beaucoup produire;
- » Elle évite le gaspillage et la fraude;
- » La production se fait en quantité importante dans chaque branche d’industrie ; les ateliers se concentrent, l’outillage se transforme et le travail gagne en célérité et en perfection ;
- » L’emploi des forces motrices et des outils mécaniques est généralisé dans tous les travaux ; dans la culture, dans la fabrique, dans la manufacture et dans le travail domestique ;
- » L’Association donne une destination bien comprise à toutes les forces productives, soit naturelles, humaines, animales ou mécaniques ;
- » Elle a la propriété de faire disparaître les complications et les combinaisons inutiles ou nuisibles que la concurrence dépréciative et les intérêts opposés font naître dans la société ;..
- » En Association, la concurrence est émulative, elle n’existe entre les hommes que pour les engager à mieux faire, pour produire davantage et pour augmenter la richesse qui profite à tous.
- » Le travail s’élève en honneur, il devient une source de gloire et de profit ; la société lui accorde les honneurs qui lui sont dus.
- » Le bien-être de chacun s’accroît avec la richesse générale, chacun reçoit en proportion de ses services et de son utilité dans l’Association ; tout le monde a donc le plus grand intérêt à la prospérité sociétaire et au succès de toutes les entreprises. »
- Yve J.-B.-André Godin, née Moret.
- (A suivre).
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- LE DEVOIR
- LA QUESTION SOCIALE ET LES RADICAUX
- Le 7 février dernier, les sénateurs et députés radicaux fêtaient par un banquet l’élection au Sénat de quelques uns de leurs amis politiques.
- A cette occasion, l’ancien président du cabinet radical, M. Léon Bourgeois, prit la parole pour féliciter son parti de cette légère mais réconfortante augmentation de |ses forces, tracer le plan d’action de la gauche démocratique et progressiste et délimiter les frontières de ce nouveau groupement. Au delà de ces frontières, à droite, le cléricalisme, à gauche, le collectivisme : deux périls.
- Le lendemain ou le surlendemain, M. Jaurès publiait un article commençant par ces mots :
- « Décidément le parti socialiste est obligé de s’expliquer publiquement à la tribune même de la Chambre
- avec M. Bourgeois et les radicaux dont il est le chef. »
- %
- M. Bourgeois avait dit : « Il y a, et il y aura toujours deux périls parce que, pour tout parti, il y a deux frontières, au delà desquelles se trouvent soit les ennemis de son principe, soit ceux qui compromettent ce principe en en exagérant les conséquences. »
- Toutefois le péril clérical était présenté comme le plus menaçant et « celui contre lequel il fallait combattre quitte à porter ailleurs son effort, si la République avait besoin d’être défendue sur une autre frontière. »
- Suivait un désaveu de la doctrine collectiviste. Ce n’était pas le premier, M. Jaurès en convient.
- « Nous n’en sommes pas, » écrit-il, »à compter les répu diations. Désavouer le collectivisme est pour M. Bourgeois une nécessité politique aussi bien qu’unehabitude oratoire.))
- M. Jaurès ne s’afflige pas, non plus, outre mesure de se voir relégué par M. Bourgeois en dehors des frontières de son parti.
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- LA QUESTION SOCIALE ET LES RADICAUX 145
- On ne voit donc guère jusqu’à présent ce qui peut bien motiver une demande d’explication publique.
- Ici M. Jaurès répond que deux raisons dominantes dictent sa conduite et l’obligent à parler clair.
- D’abord, il ne faut pas laisser ignorer au prolétariat socialiste l’exclusion dont il est désormais frappé par le chef radical. Il faut que les travailleurs sachent que, selon le chef radical, leur socialisme constitue « le péril de gauche. » a Notre devoir est de les en avertir avec le plus de force et de netteté qu’il se pourra. »
- Rien de plus légitime qu’un pareil désir, mais il n’apparaît pas clairement que le concours de la sonnette présidentielle soit nécessaire pour donner à cet appel toute la force et la netteté désirables.
- Ce que les collectivistes ne peuvent pas davantage accepter, c’est l’espèce de confusion que M. Bourgeois a tenté d’établir entre le socialisme et le cléricalisme, également considérés comme contraires « à l’esprit de la Révolution.»
- » Nous avons le droit de savoir, par un débat public, si c’est là le jugement définitif du parti radical sur le socialisme. (On sait que pour les collectivistes, il n’existe pas de socialisme, en dehors du collectivisme.)
- » Nous avons aussi le droit de savoir, puisque les radicaux critiquent aussi âprement la solution collectiviste, qu’elle est leur solution du problème social, et s’ils en ont une. Quand on écarte ainsi d’un mot,' par une sorte de question préalable, l’idée socialiste, on a le devoir de proposer autre chose.
- » Nous préciserons une fois de plus notre doctrine. Nous demanderons à nos contradicteurs du banquet de préciser la leur. »
- lî paraît que M. Léon Bourgeois a accepté le cartel due lui adressait M. Jaurès. Les deux champions du radicalisme et du collectivisme rompront des lances
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- LÉ DEVOIR
- à la Chambre même. Bien qu’il n’y eût pas de prix de location à débattre et qu’on n’eût pas à craindre une fermeture intempestive des robinets à gaz, il était indispensable de trouver un prétexte règlementaire pour faire ouvrir la salle des séances à ce match d’un nouveau genre.
- Un collègue obligeant s’est offert à tirer d’embarras les deux adversaires.
- « Dès que la Chambre aura quelque liberté d’esprit et qu’il se produira une accalmie à son ordre du jour, » comme dit M. Jaurès, M. Naquet interpellera le gouvernement sur sa politique sociale. Le gouvernement répondra ce qu’il voudra ou ne répondra rien du tout. L’interpellateur n’en a cure. Son unique objectif est de
- permettre aux chefs du parti radical et du parti socialiste de vider leur querelle en présence du public
- ordinaire des brillantes joutes oratoires et avec l’assurance de la reproduction de leurs discours dans le Journal Officiel.
- On peut garantir d’avance un beau succès de curiosité aux deux leaders. La tribune de la Chambre leur est famillière. M. Bourgeois s’y est fait une réputation d’habile escrimeur. Quant à M. Jaurès, il doit bien penser que ce ne sont pas ses discours qui nous font
- regretter le peu d’empressement que mettent les socialistes à introduire dans les débats parlementaires la règle des dix minutes en vigueur dans leurs Congrès.
- De cette rencontre, qui aura peut-être eu lieu à l’heure où paraîtront ces lignes, il ne restera que des discours, • quelques-uns très beaux, la plupart fort ennuyeux, car sur un sujet qui peut s’étendre à toute l’organisation politique et à toute l’organisation sociale, nombreux sont ceux qui ont beaucoup de choses à dire et dont la compétence n’égale pas toujours la bonne volonté ou le vain plaisir d’occuper la tribune.
- Les partis continueront ensuite, comme par le passé,
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- à préciser leurs revendications, et conserveront leurs positions respectives dans les limites qu’ils auront eux-mêmes fixées jusqu’au moment où des nécessités nouvelles les obligeront à les modifier.
- Si même le débat devait être circonscrit entre les deux orateurs primitivement en cause, et se borner au litige soulevé par eux, il ne nous apprendrait rien que nous ne sachions déjà.
- Dans le dernier discours de M. Bourgeois, il y a bien peu de choses qu’il n’ait déjà dites et à quoi même M. Jaurès n’ait déjà répondu.
- Ce n’est pas la première fois que le parti radical essaie de séparer sa cause de celle du collectivisme révolutionnaire, et nous avons souvenance de certain article où M. Jaurès, attentif à cette manœuvre, montrait M. Bourgeois en quête d’une « majorité nettement républicaine et sagement réformatrice, d’où seraient exclus les monarchistes ou ralliés, d’une part, les socialistes de l’autre. »
- Cette combinaison paraissait à M. Janrès tellement impraticable qu’il ne s’arrêtait même pas à la discuter.
- Il n’est pas possible, suivant lui, de vivre et d’agir à égale distance de l’Eglise et du socialisme, « il faut incliner vers l’une ou vers l’autre. »
- Et d’ailleurs comment reprendre la politique de réforme, si l’on coupe toutes ses communications avec la force socialiste et ouvrière ?
- « Ou l’on reculera de nouveau devant l’obstacle sénatorial et la politique radicale ne sera qu’une comédie usée, ou l’on essaiera de le renverser, et comment y réussir sans l’appoint socialiste ? »
- Le discours du 7 février est en tous points l’exacte contre partie de ces affirmations, vérités « d’évidence et de bon sens. » Il inaugure la combinaison que M. Jaurès considère comme impraticable, déclare la guerre au cléricalisme et au collectivisme, et passant entre les deux
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- termes du dilemme final : la reculade qui serait un suicide, ou la vaine tentative de renversement, célèbre avec enthousiasme l’espérance d’un Sénat réformateur.
- L’article de M. Jaurès paru le 30 juin dans le journal le Matin, répondait, du reste, à quelques points soulevés peu de jours auparavant par M. Léon Bourgeois.
- On voit par là que les deux chefs de l’extrême-gauche n’ont pas cessé un seul instant de s’observer, et que la rencontre projetée à la tribune de la Chambre n’est qu’un épisode du duel depuis assez longtemps engagé entre eux par la plume ou par la parole.
- Dans le discours qu’il prononçait le 14 juin dernier au banquet de la Chambre consultative des Associations ouvrières de production, M. Léon Bourgeois avait en effet posé, avec une suffisante clarté, la question politique et sociale et délimité à droite et à gauche le terrain sur lequel pouvait s’exercer l’action pacifique et progressive d’un grand parti républicain en dehors des partisans de l’immobilisme et de la réaction, et des partisans d’un socialisme qui ne place pas au dessus de tout les droits du suffrage universel et dont la formule est exclusive de la propriété individuelle « ce prolongement de la liberté humaine. »
- Ce n’est donc pas un intérêt rétrospectif ou d’actualité qui ressort des observations présentées à cette occasion par l’ancien président du conseil, chef incontesté du parti radical et président désigné du futur ministère démocratique progressiste. Elles sont une réponse anticipée au désir exprimé par le leader du parti collectiviste dans son défi, et peuvent jeter quelque lumière sur cette question, d’une portée qui dépasse tous les débats et toutes les décisions d’une législature expirante :
- Le parti radical indépendamment des combinaisons ou des revendications politiques qui sont sa raison d’être, a-t-il dans son programme des solutions de na-
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- ture à donner satisfaction aux aspirations légitimes des masses en matière sociale?
- Peut-il opposer au collectivisme une doctrine qui lui soit propre ou qu’il ait fait sienne, à la réalisation de laquelle il puisse faire servir les forces dont il dispose?
- Pour l’instruction du procès qui va s’engager devant les électeurs, nous croyons utile de reproduire ici les passages les plus significatifs du discours de Saint-Mandé.
- S’adressant aux coopérateurs qui lui avaient décerné la présidence de leur banquet, M. Bourgeois s’exprimait en ces termes :
- « Des fêtes comme la vôtre sont autre chose que des fêtes corporatives, ce sont de véritables fêtes politiques et sociales.
- « La loi de solidarité dont vous êtes les serviteurs est la loi même de la vie, de la vie sociale comme de toute autre vie. Qu’est-ce autre chose que la vertu coopérative, que les qualités des membres de l’Association de production, sinon, d’un seul mot, la vertu sociale? (Vifs applaudissements).
- « Et c’est ce qui fait que, non seulement ici mais sur tous les coins du monde, l’idée de l’association coopérative de production s’est répandue, s’est développée et produit ses fruits. Il suffit de porter ses regards sur ce qui se fait au dehors, de voir comment, partout, en Italie, en Angleterre, en Belgique, en Allemagne, aux Etats-Unis, sur tous les points où le monde pense et travaille, peu à peu l’idée de la coopération produit ses effets. Je n’ai pas besoin de citer devant vous les grandes associations de coopération de l’étranger, ces associations prodigieuses de consommation et de production qui font croire, comme dans certaines grandes villes de l’Angleterre, qu’il n’y aura bientôt plus de production et de consommation en dehors d’elles. Oui, par-
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- tout éclate la puissance de l’idée de solidarité, partout cette vérité s’impose que la vertu coopérative c’est la vertu sociale.
- » Oui ! c’est cette merveilleuse éducation morale et sociale que vous vous êtes donnée à vous-même et qu’en même temps vous donnez en exemple aux autres, qui fait le bienfait supérieur de votre œuvre.
- » Et c’est ce qui fait que ceux qui, dans la bataille politique, s’efforcent tous les jours de constituer plus fortement ce parti qui est non-seulement le parti républicain, mais encore le parti démocratique, car ce mot contient en lui le germe de tous les progrès. (Longs applaudissements.) C’est pour cela que ceux qui travaillent à la constitution de ce grand parti démocratique vous sont reconnaissants, parce que vous leur donnez autre chose qu’une formule de plus à ajouter à toutes les formules des partis : vous leur donnez une expérience faite, une réalité constatée, un exemple qui s’impose à tous les esprits. Vous donnez à ce grand parti démocratique non pas seulement une formule vide, vaine, verbale de la société de demain, vous lui en donnez l’image vivante, et c’est dans cette société que vous avez faite que nous reconnaissons avec vous la société idéale que nous voudrions voir naître. (Très bien ! très bien !)
- » Sur quelle idée entend-on fonder le gouvernement de la République française ? (Applaudissements.)
- )) Vous, vous en avez une, vous avez un idéal social, vous l’avez formulé, non seulement d’une façon théorique, vous, vous l’avez matérialisé devant nos yeux. Votre idéal social est celui-ci : la réconciliation définitive des deux éléments de la production, la réconciliation définitive du capital et du travail dans la répartition équitable des profits et des charges. Voilà votre idéal. C’est celui-là même de la démocratie française ;
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- s’il y a du socialisme dans, ce que vous faites, eh bien! tant mieux ! (Double salve d’applaudissements.)
- » Certes ! vous non plus, pas plus que nous — et j’ai eu l’occasion de m’expliquer bien des fois à cet égard — vous n’acceptez, pour votre compte, la théorie collectiviste. J’ai dit et je répète que je ne la croyais pas de nature à résoudre les problèmes que ceux qui la. défendent croient pouvoir résoudre par elle. J’ai dit et je répète que je ne reconnais pas l’Etat, puissance supérieure a nous, ayant le droit de nous imposer une certaine répartition arbitaire et des profits et des pertes. J’ai dit et je répète que je considère que nous sommes tous des associés, associés de fait par la loi naturelle elle-même, et qu’il ne s’agit pas de remettre à une puissance abstraite et créée par nous le droit de régler entre nous les rapports de l’association, mais que c’est à nous qu’il appartient, à nous ' citoyens majeurs et libres, de régler, avec notre raison et notre conscience, ces rapports nécessaires, conformes à la justice et au but de la société. (Applaudissements.)
- » J’ai dit aussi, et je répète que je considère qu’il ne vaudrait pas la peine de vivre si la liberté de l’individu n’était pas, dans toutes ses manifestations et dans tous ses développements, absolument respectée et. sacrée, que l’homme n’est pas fait pour une société créée par quelques-uns, quel que soit leur esprit généreux, quelles que soient l’élévation de leur pensée et la bonne volonté de leurs cœurs ; que l’homme est fait pour vivre lui-même, suivant sa conscience et suivant sa volonté, dans la pleine liberté de son être, de son activité et de son développement. (Applaudissements prolongés.)
- » Il faut dire ces choses clairement, et je suis persuadé que ceux dont nous combattons les doctrines reconnaîtront que c’est notre devoir de dire ce que nous pensons. Le but peut être le même, nous croyons que les chemins sont différents.. Ne sortons pas de
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- nos chemins ; car, entre eux, il n’y a que des fondrières. (Très bien ! très bien !)
- » Ce dont nous sommes, nous autres, profondément reconnaissants aux associations comme les vôtres, c’est précisément que vous avez sauvé la liberté humaine en légitimant la propriété individuelle. Cela n’a l’air de rien et c’est tout. Quand vous avez établi, grâce aux accords volontaires et libres qui se sont formés entre vous, entre le capital et le travail, et quand vous cherchez tous les jours à mieux établir une répartition équitable des produits du travail, que faites-vous, sinon de donner précisément une base morale à la propriété individuelle, et de justifier, c’est-à-dire de sauver ce que nous considérons comme le prolongement même de la liberté humaine ?
- » Oui, ce que vous faites, ce n’est pas de confondre la liberté, la propriété de chacun dans un grand tout où tout disparaît, c’est, au contraire, d’affirmer la liberté de l’individu, la liberté de sa propriété, mais à cette condition, qu’il l’ait acquise, cette propriété, conformément à la morale et à la justice. (Applaudissements.)
- » Soyez persuadés que nous sommes avec vous. Soyez persuadés surtout que, toutes les fois que dans la lutte politique, nous aurons à combattre le bon combat et que nous éprouverons le besoin de chercher quelque part autre chose que des paroles, de chercher des réalités à donner comme arguments, nous saurons les trouver parmi vous. (Applaudissements.)
- » Vous avez fait — et d’un mot je résume votre œuvre — une chose merveilleuse. A ceux qui parlaient de l’isolement de l’individu, à ceux qui, d’autre part, parlaient de la socialisation des biens, vous avez répondu : nous socialiserons la personne humaine. Vous vous êtes dit que l’on pouvait, par l’action coopérative, par l’action solidaire, faire pénétrer dans l’esprit, dans la conscience de l’homme les vertus grâce auxquelles la
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- société se transformerait conformément à la justice elle-même ! Vous l’avez fait, et vous avez par là non pas seulement assuré le développement de votre œuvre, mais affirmé le programme de la République définitive. (Applaudissements répétés.)
- » Je bois, en même temps qu’aux Associations ouvrières de production de Paris et de France, à quelque chose qui est contenu en elles : à l’avènement de la justice sociale dans la réconciliation des classes.» (Triple salve d’applaudissements.)
- Le journal ami qui rendait compte de ce discours l’appréciait ainsi :
- « On peut dire que c’est la plus haute expression de la pensée républicaine démocratique et le parti qui la réalisera sera un glorieux parti. »
- M. Bourgeois a le droit d’avoir cette ambition pour le parti qu’il rêve de ramener au pouvoir.
- Il convient de dire cependant que le coopératisme, qui comme le collectivisme a la prétention d’apporter une solution générale au problème social, n’est pas la chose exclusive du parti radical. Il ne demande à ce parti, comme à tous ceux que les combinaisons de la politique pourraient amener au pouvoir, que la liberté d’agir et de se développer.
- Si même on recherchait jusqu’à quel point le parti radical, avec les éléments qui le composent actuellement, peut donner son adhésion au programme social qui repose sur la coopération, il y aurait peut-être lieu de ne pas être sans inquiétude sur la possibilité d’un concours absolu.
- Mais dans la mesure où les réalisations économiques peuvent dépendre de l’action d’un parti politique, l’affinité n’est pas douteuse entre une conception sociale basée sur la liberté et un parti qui se réclame de la liberté.
- Le sort de la coopération n’est pas lié à celui du parti progressiste ; mais elle aurait tout à redouter de l’avènement d’un régime hostile à la liberté. J. P,
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- A la Chambre. — Le Budget. — Le régime des sucres.
- Les Interpellations.
- Comme on approchait du mois de février, et qu’on ne savait pas même à quel moment la discussion du budget de 1897 pourrait être reprise, le gouvernement déposa un nouveau projet de douzième provisoire que la Chambre adopta, sans mot dire, le 29 janvier.
- L’examen du budget interrompu le 14 décembre dernier, était repris le 8 février et terminé le 16 février. Mais le sénat n’ayant pu le voter à temps, il fallut recourir à un troisième douzième.
- Ce n’est pas seulement un régime humiliant pour la Chambre que celui des douzièmes provisoires puisqu’il est la plus criante démonstration de son incurie et de son impuissance, c’est également un régime onéreux pour les contribuables.
- On a calculé, en effet, que l’établissement administratif d’un douzième provisoire se solde par des frais s’élevant à près de six cent mille francs.
- Voilà donc, pour cette année, dix-huiL cent mille francs gaspillés en pure perte.
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- Déduction faite du temps employé à la constitution de son bureau, à la discussion d’une interpellation et de quelques menus projets de loi, trois semaines avaient été employées par la Chambre au projet de loi sur le régime des sucres.
- Divers traits font une physionomie particulière à cette question et à la discussion qu’elle a provoquée: c’est la manifestation de protectionnisme qu’elle représente et le caractère spécial que la protection y revêt; la tentative de socialisation risquée par les collectivistes à son sujet ; l’essai d’introduction dans la loi du minimum de salaire et du maximum d’heures de travail.
- S’il est difficile d’entrer dans l’examen technique de cette complexe et délicate question, il serait fastidieux
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- de suivre par le menu l’étrange et mouvementé débat auquel elle a donné lieu.
- Le principal objet de la loi que le gouvernement pré sente comme une loi d’exception, de transition et de défense, c’est la création de primes d’exportation.
- Il existe entre la production française et la production allemande une incontestable inégalité en faveur de cette dernière. Cette inégalité qui tient à la différence même des conditions de production, est encore renforcée par les primes à l’exportation que l’Allemagne vient de créer. La loi de 1884 n’avait pas eu d’autre résultat, paraît-il, que de niveler cette différence dans les conditions de la production intérieure.
- L’avance qu’il s’agirait de regagner est donc considérable. Si la production française parvient à contrebalancer la production allemande, pense-t-on que nos voisins resteront inactifs? Ils n’attendront pas d’être dépassés. Voterons-nous alors des surprimes? Où s’arrêtera-t-on dans cettecourse folle dont les consommateurs paient les frais.
- La commission avait été saisie de deux systèmes consistant : l'un, à demander les ressources nécessaires pour le payement des primes au relèvement de l’impôt à la consommation ; l’autre, à demander ces ressources à une taxe de fabrication s’appliquant aux sucres raffinés seulement ou, à la fois, aux sucres raffinés et aux sucres bruts.
- La commission avait fait sien le second. C’était le moins franc. Il ne demandait rien directement au con sommateur; mais en dernière analyse, M. Méline lui-même déclarait qu’il ne fallait pas se faire illusion à cet égard : c’est lui qui payera la taxe que le raffineur, ou le fabricant se gardera certainement bien de garder pour lui seul.
- Mais comment n’être pas touché de la sollicitude que le législateur témoigne à tous les facteurs de la production : l’agriculteur, le fabricant et le raffineur ; de la peine qu’il prend pour concilier ces divers intérêts que viennent compliquer encore les sucres coloniaux et les raffineries des ports ? Aussi faut-il lui pardonner ses nombreuses variations d’opinion et ses tâtonnements; c’est M. Méline qui le demande.
- Que si la betterave à alcool proteste contre les avantages que l’on a faits à sa sœur enn’emie la betterave
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- à sucre favorisée d’ailleurs à son détriment, vite une bonne loi sur les mélasses remettra les choses en place et rétablira l’équilibre; car le propre du protectionnisme est de favoriser l’un aux dépens de l’autre, quitte à donner à celui-ci des compensations, qui feront à côté de nouvelles ruines qu’il faudra réparer de la même façon ; quitte aussi à provoquer des surproductions dont il faudra faciliter l’écoulement au moyen de primes de sortie.
- Le système des primes d’exportation est-il l’unique remède applicable à la situation ?
- Nombreux sont ceux qui pensent le contraire, et l’on a pu croire un moment qu’ils étaient la majorité.
- Au lieu de chercher à favoriser la sortie des sucres, par des augmentations de droits onéreux pour le contribuable, pourquoi ne pas faciliter la consommation du sucre en France, par la suppression de ces mêmes droits ?
- Tel est le système que M. Siegfried a soutenu devant la Chambre. « Le jour, » a-t-il dit, « où la consommation égalera la production, le droit de douane jouera et les prix seront rémunérateurs pour les producteurs.
- » Il suffirait pour cela que la consommation, qui n’est actuellement que de 11 kilogr. par habitant et par an, soit portée à 16 kilogr., et que l’on autorise les sucres de nos colonies françaises à s’exporter où leur intérêt les engagerait à le faire.
- » Or, en présence de la consommation anglaise de 40 kilogr. par habitant et par an, celle de 16 kilogr. est elle improbable en France ? Personne n’osera le soutenir. »
- M. Ribot, bien que partisan des primes, convenait qu’il était exhorbitant de demander à la consommation des sucres 190 à 200 millions.
- Le contre-projet de M. Siegfried n’avait pas le caractère absolu de la thèse que nous résumons plus haut.
- Il tendait à réduire les droits sur les sucres .de 60 francs à 45 francs, à ramener les bonis de fabrication de 30 à 19 francs, et à consacrer à des primes de sortie les plus values qu’un développement de la consommation amènerait rapidement.
- Pris en considération par 271 voix contre 224 le contre-projet Siegfried était repoussé le lendemain par 306 voix contre 217.
- Comme M, Siegfried, M. Jaurès était d’avis qu’il fal-
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- lait élargir le marché intérieur et pour cela réduire l’impôt sur la consommation, mais il estimait que cela ne suffisait pas.
- Considérant qu’en dehors du monopole de l’Etat, il n’y avait pas de solution possible, le député collectiviste présentait un contre-projet consistant à établir, au profit de l’Etat, le monopole de la raffinerie et réglementant la production du sucre.
- Aux termes de ce projet, l’Etat devait exercer seul l’industrie de la raffinerie du sucre et prendre possession immédiate et sans indemnités des établissements et de l’outillage. L’Etat seul pouvait vendre le sucre brut ou raffiné, sur le marché intérieur et extérieur. Tous les impôts établis sur le sucre étaient abolis.
- Le contre-projet établissait minutieusement les conditions dans lesquelles les prix devraient être fixés et payés aux cultivateurs pour leurs betteraves par les fabricants, leè salaires aux ouvriers des fabriques et aux travailleurs agricoles par les fabricants et les propriétaires exploitants ou fermiers.
- M. Jaurès déclarait que son projet ne pouvait être considéré comme un projet d’essence socialiste. D’après lui, tant que durera le régime capitaliste, tant que le système actuel de propriété n’aura pas été transformé jusque dans son principe, il ne peut pas y avoir d’institution socialiste.
- Il ne réussit pas à convaincre M. Goblet qui refusa de voter pour le contre-projet : « Ce serait, a dit-il, » faire un premier pas vers le collectivisme. »
- Par 439 voix contre 82, le contre-projet fut repoussé.
- Le parti collectiviste ne se tint pas pour battu.
- Il revint à la charge avec M. Jules Guesde soumettant à la Chambre une motion par laquelle il invite le gouvernement à présenter au Parlement le tableau des bénéfices réalisés, depuis trois ans, par les fabricants de sucre et les raffineurs.
- La proposition repoussée bien entendu par le gouvernement, est rejetée par 367 voix contre 137.
- Les socialistes ne désarment pas.
- C’est M. Jaurès qui fait prendre en considération, Par 264 voix contre 237, un amendement tendant à n’admettre au bénéfice de la prime que les sucres fabriqués en 1897, afin d’éviter la spéculation.
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- Il est vrai que la Chambre repoussait le lendemain ce même amendement par 252 voix contre 241. Maison sait qu’elle était coutumière du fait.
- La discussion touche à sa fin. Les efforts des assaillants redoublent.
- Aux revendications socialistes vient se mêler la question patriotique. C’est M. Paulin Méry, député de la Seine, qui prend l’initiative de cette diversion passionnante.
- Son amendement a pour objet d’interdire aux cultivateurs de betteraves à sucre, aux fabricants de sucre et aux raffineurs l’embauchage des ouvriers étrangers. Il dispose aussi qu’un minimum de salaire pour les ouvriers et employés serait établi selon les régions où sont situées les cultures, fabriques ou usines.
- C’est un socialiste, M. Faberot, qui répond à la première partie de l’amendement : « Tout homme a le droit de travailler dans le pays où il se trouve. »
- L’amendement Méry est repoussé par 325 voix contre 62.
- Repoussé également un amendement de M. Castelin d’après lequel les étrangers ne pourraient pas représenter plus d’un dixième du personnel dans l’industrie sucrière.
- M. Marcel Habert est plus heureux un moment avec sa proposition tendant à ce que les primes d’exportation ne fussent, accordées qu’aux industriels qui emploieraient « au moins les trois quarts d’ouvriers français. » Sa proposition prise en considération par 221 voix contre 216 est repoussée, le lendemain, par 234 voix contre 232.
- Alors M. Vaillant propose de n’allouer des primes qu’aux industriels ayant réduit à 8 heures la journée de travail. Cette proposition combattue par le gouvernement est repoussée par 381 voix contre 76.
- Une proposition de M. Pourquery de Boisserin tendant à réserver la prime aux industriels qui emploient au moins 70 % d’ouvriers français, est repoussée par 191 voix contre 156.
- L’ensemble de la loi est adopté par 282 voix contre 239.
- Ce n'est pas fini, M. Hubbard dépose une proposition de résolution, invitant le gouvernement à présenter
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- dans le plus bref délai, un projet de loi réduisant l’impôt de consommation sur le sucre et un autre projet défendant l’agriculture contre le monopole des grands rafflneurs syndiqués et de tous ceux qui faussent le cours des .denrées.
- Il demande l’urgence.
- Après une réponse du président du conseil, l’urgence est repoussée par 254 voix contre 233.
- Le lendemain on règle la question des mélasses, et l’on passe à un autre exercice : l’examen du budget.
- m *
- Le budget terminé, on entame le stock des interpellations qui attendaient à l’ordre du jour et que leurs auteurs avaient bien voulu consentir à ajourner.
- On est à la veille d’un vendredi. Rien ne presse. Le président de la commission du travail, M. Bovier Lapierre, tenant l’occasion pour éminemment favorable, demande qu’on discute ce jour-là la proposition de loi tendant à garantir l’application de la loi sur les syndicats ouvriers.
- L’examen de cette proposition par la commission est terminé depuis longtemps. Elle répond à un besoin signalé depuis de nombreuses années.
- La Chambre préfère s’octroyer un jour de congé, plutôt que d’inaugurer enfin les vendredis ouvriers. Il est vrai qu’elle avait tant ri en entendant développer une interpellation de M. Lavy, demandant l’abolition des courses de taureaux.
- Il s’agit bien d’empêcher des massacres !
- *
- * *
- Au Sénat : La Laïcité. — propositions diverses.
- Dans notre dernière chronique nous avons constaté que dans la Chambre, 444 voix républicaines s’étaient prononcées en faveur du principe de la laïcité.
- Un manifestation analogue s’est produite quelque temps après au Sénat, à l'occasion du projet d’un sénateur réactionnaire, M. Fresneau, tendant à accorder aux communes le droit de choisir leurs instituteurs.
- Le Sénat n’a pas jugé que le refus de la prise en considération fût une sanction suffisante du débat, et sur la proposition de M. Leporché, chaleureusement
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- LE DEVOIR
- appuyée par le ministre, M. Rambaud, il a voté par 210 contre 35, c’est-à-dire à 175 voix de majorité un ordre du jour ainsi conçu :
- « Le Sénat, résolu à affirmer les droits de la société civile, et à appliquer avec fermeté les lois scolaires, passe à l’ordre du jour. »
- Dans sa séance du 2 février, le Sénat a adopté, avec modifications, une proposition de loi provenant de l’initiative de la Chambre des députés, concernant la participation des délégués à la sécurité des ouvriers mineurs aux caisses de retraites et de secours des ouvriers mineurs.
- Cette proposition adoptée quelques jours après par la Chambre devenait définitive.
- Un projet de loi ayant pour but la protection de la santé publique a été également adopté en première délibération par le Sénat.
- Enfin, cette assemblée a été saisie par un de ses membres récemment élu, M. Leydet, ancien député radical, d'un projet de résolution tendant à faire nommer, chaque année, une commission du travail et de la prévoyance qui serait composée de dix-huit membres.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- FAITS POLITIQUES & SOCIAUX
- FRANCE
- Congrès des Associations ouvrières de production.
- Parmi les vœux émis par le Congrès régional des Associations ouvrières de production de France et de la Fédération du bâtiment organisé à Bordeaux par la section bordelaise de la Chambre consultative, signalons les vœux suivants :
- Que chaque fois que la femme sera appelée dans un atelier, elle soit rétribuée au même prix que l’homme et qu’elle ne devienne pas, par une disposition contraire, un concurrent de salaire.
- Que des inspecteurs ouvriers soient créés, choisis parmi les Syndicats fédérés et les Associations de production, avec mission d’examiner :
- 1° D’une façon très attentive, l’outillage que nos exploitations mettent en service ;
- 2° La salubrité publique des ateliers ;
- 3° Les causes exactes des accidents qui pourraient survenir, afin de bien établir les responsabilités.
- Ces inspecteurs seraient de droit adjoints aux Commissions d’hygiène et de salubrité publique.
- Leurs rétributions seraient imputées sur les budgets communaux ou départementaux.
- Que les personnes employées par les organisations d’assistance par le travail, soient payées au tarif des ouvriers libres faisant un travail similaire.
- Qu’à l’avenir, les Sociétés d’ouvriers soient dispensées de fournir un cautionnement pour toute espèce de travaux publics et quel qu’en soit le montant.
- Le Congrès prie MM. les ministres de l’intérieur et des travaux publics de vouloir bien adresser'une nouvelle circulaire aux préfets, invitant les ingénieurs ou agents voyers à traiter avec les Associations ouvrières de gré à gré pour tous les travaux et fournitures n’excédant pas 20.000 francs.
- Considérant enfin que les administrations de l’Etat ne tiennent aucun compte du principe de lotissement par corps de métier, le Congrès :
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- LE DEVOIR
- Invite les ministres intéressés à appliquer ce principe.
- Enfin, le Congrès émet le vœu que le décret de 1848 sur le marchandage soit strictement appliqué.
- Ces divers vœux ont été transmis aux pouvoirs publics
- Contre le chômage
- La municipalité de Dijon vient de prendre l’initiative de la lutte contre le chômage, d’après l’organisation de certains cantons de la Suisse.
- Dans son esprit, la responsabilité du chômage incombe aux employeurs ; mais comme elle ne possède pas le droit de faire participer à l’adoucissement de ce mal les entreprises industrielles, les ressources nécessaires seront prises sur le budget commun.
- ***
- La repopulation
- Le projet de dégrèvement de l’impôt foncier dont le ministre des finances a saisi la Chambre, comporte une déduction pour charges d’enfants, à raison de un quart par chaque enfant.
- C’est une satisfaction donnée à l’Alliance nationale pour l’accroissement de la population.
- Cette ligue vient de soumettre au président du Conseil une série de vœux tendant à ce que toutes les faveurs dont l’Etat dispose soient de préférence réservées aux familles nombreuses.
- Parmi les autres vœux, signalons celui que les femmes mariées, employées par l’Etat, reçoivent leur traitement intégral 'pendant le congé qui leur est nécessaire lorsqu’elles deviennent mères.
- Enfin, l’Alliance demande que l’Etat imite l’exemple de certaines compagnies de chemin de fer qui augmentent les petits traitements proportionnellement au nombre des enfants.
- Depuis une quinzaine d’années les notes signalétiques des employés de la Préfecture de la Seine indiquent le nombre des enfants.
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- Faits politiques et sociaux 1Ô3
- La consommation du tabac
- Il paraît que le nombre des Français qui fument s’est accru dans de fortes proportions.
- Durant la seule année 1896, ils ont versé au Trésor 393 millions de francs, soit 12 millions de plus qu’en 1895.
- De 1883 à 1895 l’augmentation n’avait été que de 10 millions, soit en moyenne de 835.000 francs par an.
- D’où vient cette brusque saute de 12 millions en une seule année? Elle ne coïncide certes pas avec les progrès de la population. Il n’est pas probable non plus que les fumeurs habituels ont subitement renforcé leur consommation.
- Il est permis de l’attribuer, pour une bonne part, à l’avènement de nouvelles couches de jeunes fumeurs. Et il y a lieu de se demander si l’on fait bien tout ce qu’il y aurait à faire pour préserver les enfants de cette funeste contagion.
- ***
- SUISSE
- ^ La législation du travail
- Le Conseil fédéral a adressé, dans la seconde quinzaine de janvier, à l’Assemblée fédérale un projet de loi sur le paiement des salaires et des amendes, et un rapport sur deux autres postulats qui lui avaient été renvoyés.
- Dans ce rapport, le Conseil fédéral arrive à la conclusion qu’il ne peut être édicté pour le moment des dispositions légales spéciales en ce qui concerne la durée du travail des ouvrières dans les fabriques le samedi.
- De même le Conseil fédéral ne peut donner pour le moment en présence des réponses reçues de différents Etats industriels, aucune suite aux vœux exprimés" en faveur d’une règlementation internationale des questions relatives à la protection ouvrière, ainsi qu’au sujet de la création d’un bureau international pour la question ouvrière.
- Voici les principales dispositions du projet de loi sur le paiement des salaires et la question des amendes dont le Conseil fédéral vient de saisir les Chambres :
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- LE DEVOIR
- Article 1er. — Les prescriptions des articles 10 et 7 de la loi fédérale du 28 mai 1877 concernant le travail dans les fabriques s’appliquent de la manière suivante aux entreprises soumises à la loi fédérale du 26 avril 1887 sur l’extension de la responsabilité civile, loi complétant celle du 25 juin 1881 ;
- Les entreprises susmentionnées sont tenues de régler leurs ouvriers tous les quinze jours, au comptant et en monnaie ayant cours légal. Ensuite d’entente spéciale entre le patron et ses ouvriers, la paie régulière peut aussi n’avoir lieu que tous les mois une fois.
- Les amendes ne peuvent pas dépasser la moitié du salaire d’une journée de l’intéressé. Le produit des amendes doit être employé dans l’intérêt des ouvriers et particulièrement consacré à des caisses de secours. Les déductiorfs de solde pour travail défectueux ou pour détérioration de matériel ne sont pas considérées comme des amendes......
- Art. 3. — L’exécution de la présente loi est du ressort des gouvernements cantonaux, sous le contrôle de l’autorité fédérale.
- Art. 4. — Sans préjudice des conséquences de droit civil, toute contravention aux prescriptions de la présente loi ou aux ordonnances écrites des autorités compétentes de surveillance, sera frappée par les tribunaux d’une amende de 5 à 500 fr.
- Le repos dominical
- Le grand Conseil du canton de Genève vient d’être saisi d’un projet de loi sur le repos du dimanche dans diverses professions.
- Il s’agit de protéger soit les ouvriers contre des exigences qu’ils sont obligés' d’accepter à peine de perdre leurs places, soit les patrons eux-mêmes contre des concurrents qui, en ouvrant le dimanche, les forcent à en faire autant.
- Le projet laisse de côté toute l’industrie du bâtimant, ainsi que les auberges, qui devraient faire partie d’une loi spéciale, toutes les professions dont la situation est déjà réglée par la loi fédérale sur les fabriques. Il s’applique spécialement aux négociants vendant les objets
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- les plus nécessaires à la vie. Il leur impose le dimanche des heures de fermeture qui varient suivant les exigences de chaque profession.
- Une loi semblable existe à Bâle.
- Office de conciliation
- Le grand Conseil de Bâle-Ville vient de voter une loi sur les conciliations en cas de conflits entre les ouvriers et les patrons.
- Aux termes du projet, le Conseil d’Etat nommera, toutes les fois qu’une des parties le réclamera, un office de conciliation qui se réunira sous la présidence d’un des membres du Conseil d’Etat ou d’un tiers étranger au conflit. Il le fera de son chef dans les conflits de grande importance.
- L’office de conciliation se composera, outre le président, d’un nombre égal de patrons et d’ouvriers de l’industrie intéressée. Il pourra se compléter lui-même. Il entrera en fonctions aussitôt que son président aura tenté un essai de conciliation, si cet essai demeure sans résultat.
- Sur le rapport du président de l’office de conciliation, le Conseil d’Etat fera une publication dans la Feuille officielle du canton. Si l’une des parties ou les deux parties ont refusé de reconnaître la compétence de l’office, la publication indiquera le motif de ce refus ; si la conciliation a abouti, elle en fera connaître les principales dispositions ; si l’une des parties ou si les deux parties ont repoussé la proposition d’arrangement, la publication contiendra le texte de cette proposition et les motifs essentiels du refus.
- Comme on le voit, il ne s’agit pas de la création d’un office permanent de conciliation, mais du droit donné au Conseil d’Etat de désigner en cas de besoin un offîcice qui fonctionnerait temporairement.
- Les socialistes avaient réclamé primitivement la création d’un office permanent de conciliation. Néanmoins, leurs représentants ont accepté le projet tel qu’il a été présenté par le Conseil d’Etat.
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- LE DEVOIR
- BELGIQUE
- La législation du travail
- La législation du travail est la préoccupation dominante en Belgique. La Chambre est saisie d’une telle provision de projets de loi sur la matière qu’elle ne saurait en terminer l’examen avant longtemps.
- Les rapports sont faits sur six propositions de loi : Etablissement d’inpecteurs ouvriers chargés de la surveillance des travaux souterrains des mines ; unions professionnelles ; limitation de la durée du travail et travail du dimanche ; réglementation de la durée du travail, du travail de nuit et du repos hebdomadaire ; abrogation de l’article 3 de la loi du 16 août 1887 sur le payement des salaires ; institution de délégués à l’inspection des mines.
- Six propositions de loi sont en section centrale : règlementation de la situation des fonctionnaires publics du royaume ; établissement d’un impôt sur le revenu ; pension des vieux houilleurs ; enquête sur l’exécution du contrat de travail ; organisation du marché industriel et agricole ; épargne de la femme mariée.
- Parmi les propositions de loi renvoyées aux sections, il y a lieu de citer : extension de la juridiction des conseils de prud’hommes à tous les ouvriers manuels et aux employés ; le projet du gouvernement sur le contrat du travail ; conditions obligatoires à insérer dans les cahiers des charges des administrations publiques.
- Deux projets de loi ont été renvoyés à des commissions spéciales : institution d’une caisse de retraites ouvrières ; assurance contre l’invalidité et la vieillesse.
- Un referendum ouvert parmi les 83.500 membres, affiliés à 365 sociétés qui font partie de la Ligue démocratique belge sur les retraites ouvrières, a produit les résultats suivants :
- 10.485 suffrages estiment que l’Etat devrait encourager par des subsides tous les citoyens et particulièrement les ouvriers à se créer une pension de retraite.
- 6.903 voudraient voir la loi obliger les industriels à créer pour leurs ouvriers des pensions de retraite, par le moyen de primes versées sous leur nom à la
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- caisse de retraites de l’Etat et formant une partie du salaire dont le payement serait différé.
- 17.437 voix se sont prononcées pour le système de la création des pensions de retraites à créer par la loi au profit des vieux ouvriers, au moyen de primes payées par divers associés.
- Enfin, un quatrième système consistant à ajouter à la loi qui assumerait les pensions de retraites l’assurance de l’ouvrier contre les maladies et les accidents du travail, n’a réuni que 3.300 suffrages.
- Soit un total de 38.155 suffrages exprimés. Aucun des quatre systèmes proposés n’a réuni la majorité absolue.
- ALLEMAGNE La journée de huit heures
- Pendant que la question de la réduction légale de la journée de travail était subsidiairement agitée devant le Parlement français à l’occasion de la loi sur les sucres, le Reichstag allemand consacrait une séance à discuter une proposition déposée par un socialiste, M. Auer, invitant le gouvernement à présenter à bref délai un projet de loi introduisant la journée de huit heures.
- Rappelant l’accueil fait à la proposition de la Suisse de faire régler cette question dans une conférence européenne, M. Fischer, socialiste, a exprimé l’idée qu’il n’y avait rien à attendre d’une entente internationale et que, par conséquent, chaque pays devait se charger lui-même de régler cette question urgente, en tant qu’elle le concerne.
- Le centre catholique, par l’organe de M. Hitze, présentait de son côté une proposition qui n’était guère qu’un amendement de l’autre, fixant à soixante-trois heures par semaine au maximum le nombre d'heures de travail qu’on pouvait demander aux ouvriers.
- Plusieurs, orateurs ont opposé à cette limitation uniforme, le principe de la liberté du travail. Ils ont contesté que l’Etat eût la compétence pour légiférer d’une façon absolue sur les heures de travail comme sur le taux des salaires.
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- LE DEVOIR
- Finalement, l’ajournement de la motion a été proposé et voté.
- A
- GRANDE-BRETAGNE Congrès de la Fédération minière
- Le Congrès annuel de la Fédération minière de la Grande-Bretagne, qui vient de se tenir à Leicester, a repoussé une motion présentée par les délégués écossais en faveur de la « Nationalisation de tous les moyens, et instruments de production ».
- L’assemblée a adopté, par contre, un amendement engageant la Fédération à agir dans les limites du trade-unionisme et non du socialisme...
- Cependant, la majorité a voté ensuite, à titre de compromis, la résolution suivante : « Il est essentiel pour la prospérité des industries anglaises que le sol, les mines, les redevances minières et les chemins de fer de ce pays, soient nationalisés.»
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- ETATS-UNIS Les « Trusts »
- La législature de l’Etat de New-York a adopté récemment une résolution tendant à sévir contre les syndicats de capitaux « ou trusts qui paraissent augmenter en nombre et en influence dans le but de créer des monopoles, tuer toute concurrence et de déplacer le travail.» .
- A la suite de cette résolution, une commission mixte présidée par le sénateur Lexow a commencé une enquête au sujet du syndicat ou trust des sucres qui groupe toutes les grandes raffineries américaines et est dirigé par M. Havemeyer, lequel a admis que le syndicat était maître des prix et de la production des sucres raffinés, qu’il avait suprimé toute concurrence sérieuse et réalisait des bénéfices énormes ; mais il prétend que le prix du sucre, a, grâce au syndicat, subi une forte réduction au profit des consommateurs.
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- XjA. QUESTION 13E LA PAIX
- L’arbitrage du Vénézuéla
- Sir Julian Pauncefote, ambassadeur de la Grande-Bretagne aux Etats-Unis, et M. Andrade, ministre du Venezuela, ont signé, le 2 février, à Washington, le traité soumettant à l’arbitrage la question de frontières entre le Venezuela et la Guyane britannique, traité négocié et conclu, comme on sait, par l’intervention des Etats-Unis.
- Les arbitres désignés dans la convention sont, pour l’Angleterre, lord Herschell et un membre de la Haute cour de judicature, sir Richard Henn Collins ; et pour le Venezuela et les États-Unis, M. Fuller, président de la Cour suprême des États-Unis, et M. Brewer, membre de la même cour, désignés le premier par la Cour suprême elle-même, le second, par le gouvernement de Venezuela.
- Voici le texte du traité:
- I. Un tribunal arbitral sera immédiatement constitué pour déterminer la ligne de frontières entre la colonie de la Guyane anglaise et la République de Venezuela.
- II. Le tribunal sera composé d’un membre nommé par les juges de la Cour suprême des Etats-Unis, d’un membre nommé par le gouvernement du Venezuela, de deux membres nommés par les juges de la Haute-Cour de justice d’Angleterre, et d’un cinquième membre choisi par les quatre personnes susnommées, ou, pour le cas où elles ne s’entendraient pas sur ce choix dans les trois mois de leur nomination, par le Roi de Suède.
- La personne ainsi désignée remplira les fonctions de président du tribunal. Les personnes nommées par les juges de la Cour suprême des Etats-Unis et de la Haute-Cour de justice d’Angleterre peuvent être respectivement des juges des dites Cours.
- III. Le tribunal recherchera et reconnaîtra l’étendue des territoires qui appartenaient respectivement aux Pays-Bas et au royaume d’Espagne, ou qui pouvaient être légitimement revendiqués par eux à l’époque où la Grande-Bretagne acquit sa colonie de Guyane anglaise, et déterminera la ligne de frontières entre la
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- colonie de la Guyane anglaise et la République de Venezuela.
- IV. Pour statuer sur les questions qui leur seront soumises, les arbitres recueilleront tous les faits qui leur sembleront nécessaires à la solution des controverses, et ils obéiront aux règles suivantes, qui sont acceptées par les hautes parties contractantes comme applicables au cas dont il s’agit, et à tels principes de droit international qui ne leur seront pas contradictoires, et que les arbitres jugeront applicables à la cause.
- Les règles qu’ils appliqueront sont les suivantes :
- 1. La possession par l’un des adversaires durant une période de cinquante ans vaudra prescription et équivaudra à bon titre. Les arbitres peuvent considérer le contrôle exclusivement politique d’un district cokime constituant un titre suffisant de propriété ou de prescription, tout aussi bien que la colonisation effective de ce district.
- 2. Les arbitres peuvent reconnaître, pour leur donner effet, les droits et les revendications reposant sur toute autre base quelconque conforme au droit international existant, et sur tout principe de droit inter national que les arbitres jugeront applicables à la cause et ne pas être en contradiction avec les règles qui précèdent.
- 3. En déterminant la ligne de frontières, si le territoire revenant à l’une des parties est trouvé par le tribunal, occupé par les sujets ou citoyens de l’autre partie, le tribunal prendra telle décision qu’il croira devoir selon la raison, la justice, les principes de droit international, et l’équité, relativement à cette occupation.
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- Traité d’arbitrage anglo-américain
- La Commission des relations étrangères du Sénat américain a décidé, par 6 voix contre 4, de déposer un rapport favorable au traité d’arbitrage entre l’Angleterre et les Etats-Unis, en y ajoutant toutefois quelques amendements.
- L’un de cesT amendements supprime l’article nommant le roi de Suède comme arbitre suprême et y substitue un article d’après lequel les deux puissances choisiront un arbitre comme on l’estimera nécessaire,
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- L’autre amendement ajoute un article au premier paragraphe d’après lequel aucune question affectant la politique intérieure ou extérieure de ces deux signataires, dans leurs relations avec un autre Etat ou une Puissance quelconque par traité ou autrement, ne sera soumise à l’arbitrage aux termes du traité, excepté qu’après accord spécial.
- Plusieurs ordres du jour ont été soumis au Sénat. Ils portent que le gouvernement des Etats-Unis a l’intention de soumettre à l’arbitrage les différends qu’il pourrait avoir avec les autres Puissances quand l’honneur national le permettra.
- Les Etats-Unis invitent les Etats civilisés à se déclarer en laveur de l’arbitrage afin que la paix universelle puisse être maintenue.
- Ces ordres du jour ont été renvoyés au comité des relations internationales.
- La discussion du traité d’arbitrage devant le Sénat a été renvoyé après le 4 mars, c’est-à-dire après la prise de possession de la présidence des Etats-Unis par le nouveau président, M. Mac Kinley.
- Nous avons appris avec satisfaction, lit-on dans les Etats-Unis d'Europe, que M. Mac Kinley avait choisi comme Secrétaire d’Etat chargé des Affaires étrangères, M. le sénateur Sherman, auteur du premier bill, invitant le Président de la République des Etats-Unis à négocier avec toutes les Nations qui en manifesteraient l’intention, des traités d’arbitrage permanent.
- Cette désignation nous permet d’espérer la prompte signature cbe traités de cette nature entre les Etats-Unis d’une part, la France et la Suisse d’autre part, pour lesquels les négociations vont être reprises ou activement engagées, conformément aux vœux unanimes exprimés par les Parlements de ces deux Etats.
- Autres arbitrages
- On télégraphie de Florence que le sénateur Vegliani a communiqué aux représentants de l’Angleterre et du Portugal la sentence arbitrale rendue dans la question du Manicaland. La sentence établit la ligne de frontière
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- sur les points controversés entre la colonie du Cap et Laurenço Marquez.
- — La « Conférence interparlementaire » annonce que les négociations pour la conclusion d’un traité d’arbitrage permanent entre les Etats-Unis et la France vont être engagées activement dès que le traité anglo américain sera ratifié, la question du traité entre la Suisse et les Etats-Unis, pendante depuis 1882, serait également sur le point d’être reprise.
- On sait qu’un tribunal arbitral suisse a été chargé de se prononcer sur le conflit pendant entre VAngleterre et le Portugal au sujet de la possession des côtes de la baie de Delagoa, dans l’Afrique orientale, à l’est du Transvaal,
- Ce tribunal a chargé M. l’ingénieur Nicole de se rendre dans l’Afrique du Sud’afin de se rendre compte spécialement de la valeur des chemins de fer existant sur les territoires contestés.
- Le contesté Franco-Brésilien
- Une dépêche du 18 février annonce que le ministre des affaires étrangères du Brésil et le représentant de la France ont signé un traité relatif à la délimitation de la frontière de l’Oyapock et ont nommé le président de la confédération suisse comme arbitre.
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- Le testament d’Alfred Nobel
- Le 30 novembre dernier a été ouvert à Stochkolm le testament d’Alfred Nobel, l’inventeur de la dynamite et de la poudre sans fumée.
- Ce testament constitue une des donations les plus considérables qu’un particulier ait jamais faites pour le bien de l’humanité.
- Après déduction de legs à une vingtaine de personnes, parents, amis intimes et employés du défunt, le testament dispose que tout le reste placé en bonnes valeurs, formera un fonds, dont les intérêts seront répartis chaque année comme prix à ceux qui, dans le courant de l’année, auront rendu le plus grand service à l’humanité.
- Les intérêts seront divisés en cinq parts égales à
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- répartir de la manière suivante : une part à celui qui aura fait la découverte ou l’invention la plus importante dans le domaine de la physique, une part à celui qui aura fait la découverte la plus importante ou le perfectionnement le plus important en chimie ; une part à celui qui aura fait la découverte la plus importante dans le domaine de la physiologie ou de la médecine ; une part à celui qui, dans le domaine des lettres, aura produit l’œuvre la plus haute dans le sens idéal ; et une part à celui qui aura agi le plus ou le mieux pour la fraternité des peuples et l’abolition ou la réduction des armées permanentes, ainsi que pour la constitution ou la propagation des Congrès de la paix.
- On évalue au moins à 30 millions de couronnes le capital qui restera pour les .buts généreux désignés dans le testament, après déduction des donations privées.
- Si l’on ne compte l’intérêt qu’à 3 % la somme à répartir annuellement s’élèvera au minimum à 900.000 couronnes et atteindra peut-être le chiffre d’un million de couronnes, ce qui fera 200.000 couronnes (environ 280.000 francs) pour chacune des cinq catégories stipulées dans le testament, c’est-à-dire toute une fortune.
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- On a fait ce compte suggestif que tout ce qu’a coûté l’arbitrage des pêcheries de Behring a été dépensé en 12 heures seulement de la guerre Sino-Japonaise.
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- MOUVEMENT FÉMINISTE
- ANGLETERRE Le suffrage politique
- Le parti féministe en Angleterre vient d’obtenir une victoire très importante. La Chambre des communes a adopté en deuxième lecture par 228 voix contre 157, le projet de loi, émanant de l’initiative privée, qui tend à conférer aux femmes le droit de vote dans les élections législatives.
- C’est la plus forte majorité qu’un projet de loi accordant aux femmes le vote parlementaire ait obtenu jusqu’à présent.
- En 1866, la première pétition pour le suffrage des femmes est signée par 1.499 anglaises et présentée au Parlement par le premier Comité formé pour le suffrage des femmes.
- Au mois de mai 1867, Stuart Mill soumet au Parlement un amendement tendant à l’extension de la fran-* chise parlementaire aux femmes. L’amendement obtient 90 suffrages.
- La même année, au mois de novembre, Stuart Mill fonde la Société nationale anglaise du suffrage des femmes.
- En 1868, a lieu à Manchester, le premier meeting politique pour le suffrage des femmes ; 4.750 femmes de cette ville réclament leur inscription sur les listes électorales. Leur demande est repoussée. Les inscriptions de femmes sur les listes électorales sont déclarées illégales par la Haute-Cour de Londres.
- En 1870, un projet de loi spécial conférant aux femmes le suffrage politique est soumis au Parlement par sir Charles Dilke, M. Jacob Bright et M. Eastwich.
- Le bill obtient 33 voix de majorité ; malheureusement, sur la demande de M. Gladstone, il était repoussé le lendemain.
- Depuis lors, le bill est revenu périodiquement devant la Chambre, gagnant chaque fois des voix.
- En 1886, il était adopté, mais la dissolution de la
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- MOUVEMENT FÉMINISTE 175
- Chambre des Communes empêcha la Chambre des lords de lui dominer une sanction définitive.
- A partir de ce moment, on ne voit plus le succès des revendications féministes dépendre uniquement des sympathies ou des antipathies individuelles des membres de la Chambre des communes pour cette cause.
- Bien que ses partisans et ses adversaires se recrutent un peu dans tous les rangs, il semble que désormais, le sort des grands partis politiques traditionnels soit lié à la solution de cette question, lorsqu’on se trouve en présence de l’hostilié, déclarée des chefs du parti libéral et de la sympathie discrète ou active des chefs du parti conservateur.
- Du reste, les femmes s’étaient lancées dès 1885 dans l’arène électorale et les premiers coups furent’ portés par les dames de la Primrose League. L’exemple des dames conservatrices avaient été bientôt suivi par leurs soeurs libérales.
- Mainte fois écartée, d’abord pour des motifs tirés de la considération théorique de ses avantages ou de ses in convénients propres, puis, pour des raisons absolument étrangères à cette considération, la revendication du suffrage féminin pourrait bien devoir son triomphe définitif à la présence actuelle sur les bancs de la Chambre des Communes d’une majorité conservatrice.
- Les conservateurs ont voté avec un ministre M. Bal-four, en tête, pour les femmes, tandis que tous les ex-ministres libéraux ont voté contre le bill en prononçant à cette occasion, maints discours, qui ont été qualifiés par la majorité de niaiseries vieillottes et ridicules.
- En 1892, sous le ministère libéral, le bill avait été rejeté par une majorité de 23 voix. Il est adopté, cette fois, par une majorité de 71 voix.
- Il ne s’agit, il est vrai, que d’une seconde lecture, c’est-à-dire d’une simple prise en considération.
- Mais, dût encore un nouveau revirement s’opérer, il est certain que les femmes touchent au but.
- Ce n’est pas dans la comparaison des scrutins variés qui, depuis 1867, jalonnent la route des femmes en route vers la conquête des droits politiques, que nous puisons cette conviction, bien que le dernier scrutin nous paraisse décisif, mais dans la contemplation de
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- ces conquêtes effectives : électoral et éligibilité aux conseils d’assistance (1834) ; électorat aux conseils muni, cipaux (1869) ; électorat et éligibilité aux bureaux scolaires (1870) ; électorat aux conseils de comté (1888) ; électorat aux conseils de paroisse (1894).
- L’expérience est faite. Et, comme le fait remarquer avec infiniment de raison, Mrs Fawcet, dans la conclusion du remarquable article qu’elle a publié dans la Revue politique et parlementaire du 10 août dernier, le mouvement des femmes vers le droit électoral politique trouve aujourd’hui trois points d’appui : l’expérience acquise par vingt-cinq années de bons résultats dans les élections locales ; la large immixtion et l’activité croissante des femmes dans la propagande pour les élections politiques; l’adoption du suffrage des femmes par les colonies.
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- La femme avocat en Suisse
- Nous avons annoncé, dans notre dernier numéro, que le projet de loi du gouvernement zurichois concernant la profession d’avocat renfermait une disposition d’après laquelle les femmes réunissant les conditions exigées pour les hommes auraient le droit d’exercer cette profession.
- Cette disposition, après un long débat, a été votée par le Grand Conseil de Zurich, à la majorité de 120 voix contre 22.
- On sait que les femmes mariées devront être pourvues de l’autorisation de leur mari.
- Le projet de loi adopté comporte l’examen d’Etat.
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- OUVRAGES REÇUS
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- OUVRAGES REÇUS
- Union des Femmes de Genève (Siège de la Société : 11, rue Céard, Genève, Suisse).
- Rapports numéros 3 et 4, pleins d’enseignements pratiques et dont nous recommandons la lecture à toutes les personnes sympathiques au but que poursuit la dite Société :
- « Développer l’esprit de solidarité entre les femmes ;
- » travailler à leur bien moral,-intellectuel et matériel ;
- » créer un centre de ralliement pour tous les efforts » qui se font dans leur intérêt. »
- L’Union des femmes de Genève fonctionne depuis plusieurs années, et elle a atteint des résultats utiles à consulter. L’esprit qui l’anime est de la plus haute élévation. On en jugera par les lignes suivantes extraites du discours de la présidente, Mademoiselle Emilie Lasserre :
- )) La cause de la femme, au sens le plus élevé de ce mot, c’est la cause de la famille et de la société tout entière.
- » En tant qu’êtres humains nous n’avons pas, nous ne pouvons avoir d’intérêts opposés à l’intérêt général. Bien au contraire, c’est le progrès général qui est en souffrance partout où les intérêts d’une partie de la communauté sont lésés, où ses droits ne sont pas sauvegardés, où sa voix n’est pas entendue.
- » Pour nous, Mesdames, ne perdons pas de vue qu’il n’est aucune question d’intérêt général dont nous ayons le droit de nous désintéresser, et que, s’il est des réclamations que nous sommes parfois obligées de formuler en faveur de telle ou telle catégorie de femmes, c’est le bien de tous qui reste toujours notre but. Evitons avec soin de laisser l’esprit de parti s’introduire dans une association comme la nôtre d’où, par dessus tout, h doit être exclu.
- » Quelques personnes se méprennent peut-être au sujet du terrain sur lequel nous nous plaçons. Comme nous n’avons arboré aucun drapeau : social, politique
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- ou religieux, on a qualifié notre Union de terrain neutre, ce qui donne l’impression de quelque chose de terne, et, pourquoi ne le dirions-nous pas ? — de presque hostile à ce qui porte une couleur positive. Cette attitude négative est justement le contraire de la nôtre puisque le principe fondamental inscrit dans nos statuts et mieux que cela, j’espère, dans nos cœurs, est celui du respect et du bon vouloir réciproques.
- a Or, la conscience d’un individu ne peut être blessée que si on le force à s’associer à la manifestation de convictions qui ne sont pas les siennes ; mais, lui fournir l’occasion de les entendre énoncer, c’est bien plutôt lui rendre un service.
- » Quant à moi, je fais des vœux pour que ce respect et ce bon vouloir réciproques deviennent si bien l’atmosphère ambiante de notre Union, que chacune s’y sente à l’aise et puisse y apporter librement l’expression de ce qui lui tient le plus à cœur.
- >) Chacune a quelque chose à apprendre de chacune, toutes ont besoin de toutes ; — et combien le contact avec des manières d’être, de voir et de penser différentes de celles de notre propre milieu enrichit la personnalité humaine, élargit l’horizon et stimule les sympathies... Ceux qui en ont fait l’expérience peuvent le dire !
- » Un écrivain contemporain (I) nous le rappelle : Ce » qui unit les hommes est plus important que ce qui » les sépare ; nous sommes unis par ce que nous avons » d’intime, séparés par ce que nous avons de super -» ficiel. Celui qui fait cette découverte entre en posses-» sion d’une force et devient pour les autres un élément » de force. »
- L’Union des Femmes a organisé dans son sein des cours de langues étrangères et de comptabilité commerciale ; des conférences sur des ^ujets variés et instructifs, des distractions familiales, etc., etc. Elle entretient des relations avec les œuvres semblables qui existent en différents pays.
- Nous faisons des vœux pour son parfait succès.
- (1) (Wagner, Vaillance.)
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- SANS FAMILLE
- Par Hector MALOT
- Ouvrage couronné par l’Académie française
- (Suite)
- Enfin, tant bien que mal, et avec des assurances d’affection sans cesse répétées, j’arrivai au bout de mon papier. Au cas où ma famille lui écrirait pour avoir des nouvelles de Barberin, je la priais de m’avertir aussitôt, et surtout de me transmettre l’adresse qu’on lui donnerait en me l’envoyant à Paris, à l’hôtel du Cantal.
- Ce devoir accompli, j’en avais un autre à remplir envers le père de Lise, et celui-là aussi m’était pénible, — au moins sous un certain rapport. Lorsqu’à Dreuzy j’avais dit à Lise que ma première sortie à Paris serait pour aller voir son père en prison, je lui avais expliqué que si mes parents étaient riches, comme je l’espérais, je leur demanderais de payer ce que le père devait, de sorte que je n’irais à la prison que pour le faire sortir et l’emmener avec moi. Cela entrait dans le programme des joies que je m’étais tracé. Le père Acquin d’abord, mère Barberin ensuite, puis Lise, puis Etiennette, puis Alexis, puis Benjamin. Quant à Mattia, on ne faisait pour lui que ce qu’on faisait pour moi-même, et il était heureux de ce qui me rendait heureux. Quelle déception d’aller à la prison les mains vides et de revoir le père, en étant tout aussi incapable de lui rendre service que lorsque je l’avais quitté et de lui payer ma dette de reconnaissance!
- Heureusement, j’avais de bonnes paroles à lui apporter, ainsi que les baisers de Lise et d’Alexis, et sa joie paternelle adoucirait mes regrets; j’aurais toujours la satisfaction d’avoir fait quelque chose pour lui en atttendant plus.
- Mattia, qui avait une envie folle de voir une prison, m’accompagna ; d’ailleurs, je tenais à ce qu’il connût celui qui, pendant plus de deux ans, avait été si bon pour moi.
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- LE DEVOIR
- Je savais maintenant le moyen à employer pour entrer dans la prison de Clichy, aussi ne restâmes-nous pas longtemps devant sa grosse porte, comme j’y étais resté la première fois que j’étais venu.
- On nous fit entrer dans un parloir et bientôt le père arriva ; de la porte, il me tendit les bras.
- — Ah ! le bon garçon, dit-il, en m’embrassant, le brave Rémi !
- Tout de suite, je lui parlai de Lise et d’Alexis, puis comme je voulais lui expliquer pourquoi je n’avais pas pu aller chez Etiennette, il m’interrompit :
- — Et tes parents ? dit-il.
- — Vous savez donc?
- Alors il me raconta qu’il avait eu la visite de Barbe-rin quinze jours auparavant.
- — Il est mort, dis-je.
- — En voilà un malheur !
- Il m’expliqua comment Barberin s’était adressé à lui pour savoir ce que j’étais devenu : en arrivant à Paris, Barberin s’était rendu chez Garofoli, mais bien entendu il ne l’avait pas trouvé ; alors il avait été le chercher très loin, en province, dans la prison où Garofoli était enfermé, et celui-ci lui avait appris qu’après la mort de Vitalis, j’avais été recueilli par un jardinier nommé Acquin ; Barberin était revenu à Paris, à la Glacière, et là il avait su que ce jardinier était détenu à Clichy. Il était venu à la prison, et le père lui avait dit comment je parcourais la France, de, sorte que si l’on ne pouvait savoir au juste où je me trouvais en ce moment, il était certain qu’à une époque quelconque je passerais chez l’un de ses enfants. Alors il m’avait écrit lui-même à Dreuzy, à Varses, à Esnandes et à Saint-Quentin ; si je n’avais pas trouvé sa lettre, c’est que j’en étais déjà parti sans doute lorsqu’elle y était arrivée.
- — Et Barberin, que vous a-t-il dit de ma famille ? demandai-je.
- — Rien, ou tout au moins peu de chose : tes parents après avoir découvert chez le commissaire de police du quartier des Invalides que l’enfant abandonné avenue de Breteuil avait été recueilli par un maçon de Ghavanon, nommé Barberin, étaient venus te chercher
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- chez lui ; ne te trouvant pas, ils lui avaient demandé de les aider dans leurs recherches.
- — Il ne vous a pas dit leur nom, il ne vous a pas parlé de leur pays ?
- — Quand je lui ai posé ces questions, il m’a répondu qu’il m’expliquerait cela plus tard ; alors je n’ai pas insisté, comprenant bien qu’il faisait mystère du nom de tes parents de peur qu’on diminuât le gain qu’il espérait tirer d’eux ; comme j’ai été un peu ton père, il s’imaginait, ton Barberin, que je voulais me faire payer ; aussi je l’ai envoyé promener, et depuis je ne l’ai pas revu; je ne me doutais guère qu’il était mort. De sorte, que tu sais que tu as des parents, mais par suite des calculs de ce vieux grigou, tu ne sais ni qui ils sont, ni où ils sont.
- Je lui expliquai quelle était notre espérance, et il la confirma par toutes sortes de bonnes raisons :
- — Puisque tes parents ont su découvrir Barberin à Chavanon, puisque Barberin a su découvrir Garofoli et me découvrir moi-même ici, on te trouvera bien à l’hôtel du Cantal ; restes-y donc.
- Ces paroles me furent douces, et elles me rendirent toute ma gaieté ; le reste de notre temps se passa à parler de Lise, d’Alexis et de mon ensevelissement dans la mine.
- — Quel terrible métier ! dit il, quand je fus arrivé au bout de mon récit, et c’est celui de mon pauvre Alexis ; ah S comme il était plus heureux à cultiver les giroflées.
- — Cela reviendra, dis-je.
- — Dieu t’entende, mon petit Rémi !
- La langue me démangea pour lui dire que mes parents le feraient bientôt sortir de prison, mais je pensai - à temps qu’il ne convenait point de se vanter à l’avance des . joies que l’on se proposait de faire, et je me contentai de l’assurer que bientôt il serait en liberté avec tous ses enfants autour de lui.
- — En attendant ce beau moment, me dit Mattia, lorsque nous fûmes dans la rue, mon avis est que nous ne perdions pas notre temps et que nous gagnions de l’argent.
- — Si nous avions employé moins de temps à gagner de l’argent en venant de Chavanon à Dreuzy et de
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- Dreuzy à Paris, nous serions arrivés assez tôt à Paris pour voir Barberin.
- — Cela, c’est vrai, et je me reproche assez moi-même de t’avoir retardé, pour que tu ne me le reproches pas, toi.
- — Ce n’est pas un reproche, mon petit Mattia, je t’assure ; sans toi je n’aurais pas pu donner à Lise sa poupée, et sans toi nous serions en ce moment sur le pavé de Paris, sans un sou pour manger.
- — Eh bien alors, puisque j’ai eu raison de vouloir gagner de l’argent, faisons comme si j’avais encore raison dans ce moment : d’ailleurs, nous n’avons rien de mieux à faire qu’à chanter et à jouer notre répertoire ; attendons pour nous promener que nous ayons ta voiture, cela sera moins fatigant ; à Paris, je suis chez moi et je connais les bons endroits.
- Il les connaissait si bien, les bons endroits, places publiques, cours particulières, cafés, que le soir nous comptâmes, avant de nous coucher, une recette de quatorze francs.
- Alors, en m’endormant, je me répétai un mot que j’avais entendu dire souvent à Vitalis, que la fortune n’arrive qu’à ceux qui n’en ont pas besoin. Assurément une si belle recette était un signe certain que d’un instant à l’autre mes parents allaient apparaître.
- J’étais si bien convaincu de la sûreté de mes pressentiments, que le lendemain je serais volontiers resté toute la journée à l’hôtel, mais Mattia me força à sortir, il me força aussi à jouer, à chanter et ce jour-là nous fîmes encore une recette de onze francs.
- — Si nous ne devions pas devenir riches bientôt par tes parents, disait Mattia, en riant, nous nous enrichirions nous-mêmes et seuls, ce qui serait joliment beau.
- Trois jours se passèrent ainsi sans que rien de nouveau se produisît et sans que la femme de l’hôtèl répondît autre chose à mes questions, toujours les mêmes, que son éternel refrain : « Personne n’est venu demander Barberin et je n’ai pas reçu de lettre pour vous ou pour Barberin » ; mais le quatrième jour enfin elle me tendit une lettre,
- C’était la réponse que mère Barberin m’avait fait écrire, puisqu’elle ne savait elle-même ni lire ni écrire.
- Elle me disait qu’elle avait été prévenue de la mort
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- de son homme, et que peu de temps auparavant elle avait reçu de celui-ci une lettre qu’elle m’envoyait, pensant qu’elle pouvait m’être utile puisqu’elle contenait des renseignements sur ma famille.
- — Vite, vite, s’écria Mattia, lisons la lettre de Barberin.
- Ce fut la main tremblante et le cœur serré que j’ouvris cette lettre.
- « Ma chère femme,
- » Je suis à l’hôpital, si malade que je crois que je » ne me relèverai pas. Si j’en avais la force, je te » dirais comment le mal est arrivé ; mais cela ne ser-» virait à rien ; il vaut mieux aller au plus pressé. » C’est donc pour te dire que si je n’en réchappe pas, » tu devras écrire à Greth and Galley, Greensquare, » Lincoln’s-Inn, -à Londres ; ce sont des gens de loi » chargés de retrouver Remi. Tu leur diras que, seule, » tu peux leur donner des nouvelles de l’enfant, et tu » auras soin de te faire bien payer ces nouvelles ; il » faut que cet argent te fasse vivre heureuse dans ta » vieillesse. Tu sauras ce que Rémi est devenu en « écrivant à un nommé Acquin, ancien jardinier, main-» tenant détenu à la prison de Clichy, à Paris. Fais » écrire toutes tes lettres par M. le curé, car dans » cette affaire il ne faut se fier à personne. N’entre-» prends rien avant de savoir si je suis mort.
- » Je t’embrasse une dernière fois.
- » Barberin. »
- Je n’avais pas lu le dernier mot de cette lettre que Mattia se leva en faisant un saut.
- — En avant pour Londres ! cria-t-il.
- J’étais tellement surpris de ce que je venais de lire, que je regardai Mattia sans bien comprendre ce qu’il disait.
- — Puisque la lettre de Barberiu dit que ce sont des gens de loi anglais qui sont chargés de te retrouver, continua-t-il, cela signifie, n’est-ce pas, que tes parents sont Anglais.
- — Mais...
- — Cela t’ennuie, d’être Anglais ?
- — J’aurais voulu être du môme pays que Lise et les
- enfants.
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- — Moi j’aurais voulu que tu fusses Italien.
- — Si je suis Anglais, je suis du même pays qu’Arthur et madame Milligan.
- — Comment, si tu es Anglais ? mais cela est certain ; si tes parents étaient Français ils ne chargeraient point n’est-ce pas, des gens de loi anglais de rechercher en France l’enfant qu’il ont perdu. Puisque tu es Anglais, il faut aller en Angleterre. C’est le meilleur moyen de te rapprocher de tes parents.
- — Si j’écrivais à ces gens de loi ?
- — Pourquoi faire ? On s’entend bien mieux en parlant qu’en écrivant. Quand nous sommes arrivés à Paris, nous avions 17 francs ; nous avons fait un jour quatorze francs de recette, puis 11, puis 9, cela donne 51 francs, sur quoi nous avons dépensé huit francs ; il nous reste donc 43 francs, c’est plus qu’il en faut pour aller à Londres ; on s’embarque à Boulogne sur des bateaux qui vous portent à Londres, et cela ne coûte pas cher.
- — Tu n’as pas été à Londres ?
- — Tu sais bien que non ; seulement nous avions au cirque Gassot deux clowns qui étaient Anglais ; ils m’ont souvent parlé de Londres et ils m’ont aussi appris bien des mots anglais pour que nous puissions parler ensemble sans que la mère Gassot, qui était curieuse comme une chouette, entendît ce que nous disions ; lui en avons-nous baragouiné des sottises anglaises en pleine figure sans qu’elle pût se fâcher. Je te conduirai à Londres.
- — Moi aussi, j’ai appris l’anglais avec Vitalis.
- — Oui, mais depuis trois ans tu as dû l’oublier, tandis que moi je le sais ^encore tu verras. Et puis ce n’est pas seulement parce que je pourrais te servir que j’ai envie d’aller avec toi à Londres, et pour être franc, il faut que je te dise que j’ai encore une autre raison.
- — Laquelle?
- — Si tes parents venaient te chercher à Paris, ils pourraient très bien ne pas vouloir m’emmener avec toi, tandis que quand je serai en Angleterre ils ne pourront pas me renvoyer.
- Une pareille supposition me paraissait blessante pour mes parents, mais enfin il était possible, à la rigueur, qu’elle fût raisonnable : n’eût-elle qu’une chance de se
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- réaliser, c’était assez de cette chance unique pour que je dusse accepter l’idée de partir tout de suite pour Londres avec Mattia.
- — Partons, lui dis-je ?
- — Tu veux bien ?
- En deux minutes, nos sacs furent bouclés et nous descendîmes prêts à partir.
- Quand elle nous vit ainsi équipés, la maîtresse d’hôtel poussa les hauts cris :
- — Le jeune Monsieur — c’était moi le Monsieur — n’attendait donc pas ses parents ? cela serait bien plus sage ; et puis les parents verraient comme le jeune Monsieur avait été bien soigné.
- Mais ce n’était pas cette éloquence qui pouvait me retenir : après avoir payé notre nuit, je me dirigeai vers la rue où Mattia et Capi m’attendaient.
- — Mais votre adresse ? dit la vieille.
- Au fait, il était peut-être sage de laisser mon adresse, je l’écrivis sur son livre.
- — A- Londres ! s’écria-t-elle, deux jeunesses à Londres ! par les grands chemins ! sur la mer !
- Avant de nous mettre en route pour Boulogne, il fallait aller faire nos adieux au père.
- Mais ils ne furent pas tristes ; le père fut heureux d’apprendre que j’allai bientôt retrouver ma famille, et moi j’eus plaisir à lui dire et à lui répéter que je ne tarderais pas à revenir avec mes parents pour le remercier.
- — A bientôt, mon garçon, et bonne chance ! si tu ne reviens pas aussi tôt que tu le voudrais, écris-moi.
- — Je reviendrai.
- Ce jour-là, nous allâmes sans nous arrêter jusqu’à Moisselles où nous couchâmes dans une ferme, car il importait de ménager notre argent pour la traversée ; Mattia avait dit qu’elle ne coûtait pas cher ; mais encore à combien montait ce pas cher?
- Tout en marchant, Mattia m’apprenait des mots anglais, car j’étais fortement préoccupé par une question qui m’empêchait, de me livrer à la joie : mes parents 'comprendraient-ils le français ou l’italien ? Comment nous entendre s’ils ne parlaient que l’anglais ? comme cela nous gênerait ! Que dirais-je à mes frères et à mes sœurs si j’en avais ? Ne resterais-je point un étranger
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- à leurs yeux, tant que je ne pourrais m’entretenir avec eux? Quand j’avais pensé à mon retour dans la maison paternelle, et bien souvent, depuis mon départ de Cha-vanon, je m’étais tracé ce tableau, je n’avais jamais imaginé que je pourrais être ainsi paralysé dans mon élan. Il me faudrait longtemps sans doute avant de savoir l’anglais, qui me paraissait une langue difficile.
- Nous mîmes huit jours pour faire le trajet de Paris à Boulogne, car nous nous arrêtâmes un peu dans les principales villes qui se trouvèrent sur notre passage : Beauvais, Abbeville, Montreuil-sur-Mer, afin de donner quelques représentations et de reconstituer notre capital.
- Quand nous arrivâmes à Boulogne nous avions encore trente-deux francs dans notre bourse, c’est-à-dire beaucoup plus qu’il ne fallait pour payer notre passage.
- Gomme Mattia n’avait jamais vu la mer, notre première promenade fut pour la jetée : pendant quelques minutes il resta les yeux perdus dans les profondeurs vaporeuses de l’horizon, puis, faisant claquer sa langue, il déclara que c’était laid, triste et sale.
- Une discussion s’engagea alors entre nous, car nous avions bien souvent parlé de la mer et je lui avais toujours dit que c’était la plus belle chose qu’on pût voir ; je soutins mon opinion.
- — Tu as peut-être raison, quand la mer est bleue, comme tu racontes que tu l’as vue à Cette, dit Mattia, mais quand elle est comme cette mer, toute jaune et verte avec un ciel gris et de gros nuages sombres, c’est laid, très laid, et ça ne donne pas envie d’aller dessus.
- Nous étions le plus souvent d’accord, Mattia et moi, ou bien il acceptait mon sentiment, ou bien je partageais le sien, mais cette fois je persistai dans mon idée, et je déclarai même que cette mer verte, avec ses profondeurs vaporeuses et ses gros nuages que le vent poussait confusément, était bien plus belle qu’une mer bleue sous un ciel bleu.
- — C’est parce que tu es Anglais que tu dis cela, répliqua Mattia, et tu aimes cette vilaine mer parce qu’elle est celle de ton pays.
- Le bateau de Londres partait le lendemain à quatre heures du matin ; à trois heures et demie nous étions
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- à bord et nous nous installions de notre mieux à l’abri d’un amas de caisses qui nous protégeaient un peu contre une bise du nord humide et froide.
- A la lueur de quelques lanternes fumeuses, nous vîmes charger le navire : les poulies grinçaient, les caisses qu’on descendait dans la cale craquaient et les matelots, de temps en temps, lançaient quelques mots avec un accent rauque ; mais ce qui dominait le tapage, c’était le bruissement de la vapeur qui s’échappait de la machine en petits flocons blancs. Une cloche tinta, des amarres tombèrent dans l’eau ; nous étions en route ; en route pour mon pays.
- J’avais souvent dit à Mattia qu’il n’y avait rien de si agréable qu’une promenade en bateau : on glissait doucement sur l’eau sans avoir conscience de la route qu’on faisait, c’était vraiment charmant, — un rêve.
- En parlant ainsi, je songeais au Cygne et à notre voyage sur le canal du Midi ; mais la mer ne ressemble pas au canal. A peine étions-nous sortis de la jetée que le bateau sembla s’enfoncer dans la mer, puis il se releva, s’enfonça encore au plus profond des eaux, et ainsi quatre ou cinq fois de suite par de grands mouvements comme ceux d’une immense balançoire ; alors, dans ces secousses, la vapeur s’échappait de la cheminée avec un bruit strident, puis tout à coup une sorte de silence se faisait, et l’on n’entendait plus que les roues qui frappaient l’eau, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, selon l’inclinaison du navire.
- Elle est jolie, ta glissade, me dit Mattia.
- Je n’eus rien à lui répondre, ne sachant pas alors ce que c’était qu’une barre.
- Mais ce ne fut pas seulement la barre qui imprima ces mouvements de roulis et de tangage au navire, ce fut aussi la mer qui, au large, se trouva être assez grosse.
- Tout à coup Mattia, qui depuis assez longtemes ne parlait plus, se souleva brsquement.
- — Qu’as-tu donc ? lui dis-je.
- — J’ai que ça danse trop et que j’ai mal au cœur.
- — C’est le mal de mer.
- — Pardi, je le sens bien 1
- Après quelques minutes, il courut s’appuyer sur le bord du navire.
- Ah ! le pauvre Mattia, comme il fut malade ; j’eus beau
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- le prendre dans mes bras et appuyer sa tète contre ma poitrine, cela ne le guérit point; il gémissait, puis, de temps en temps, se levant vivement, il courait s’accouder sur le bord du navire, et ce n’était qu’après quelques minutes qu’il revenait se blottir contre moi.
- Alors, chaque fois qu ’il revenait ainsi, il me montrait le poing, et, moitié riant, moitié colère, il disait :
- — Oh ! ces Anglais, ça n’a pas de cœur.
- — Heureusement.
- Quand le jour se leva, un jour pôle, vaporeux et sans soleil, nous étions en vue de hautes falaises blanches, et çà et là on apercevait des navires immobiles et sans voiles. Peu à peu, le roulis diminua et notre navire glissa sur l’eau tranquille presque aussi doucement que sur un canal. Nous n’étions plus en mer, et de chaque côté, tout au loin, on apercevait des rives boisées à travers les brumes du matin : nous étions entrés dans la Tamise.
- — Nous voici en Angleterre, dis-je à Mattia.
- Mais il reçut mal cette bonne nouvelle, et s’étalant de tout son long sur le pont :
- — Laisse-moi dormir, répondit-il.
- Gomme je n’avais pas été malade pendant la traversée, je ne me sentais pas envie de dormir; j’arrangeai Mattia pour qu’il fût le moins mal possible, et montant sur les caisses, je m’assis sur les plus élevées avec Gapi entre mes jambes.
- De là, je dominai la rivière et je voyai tout son cours de chaque côté, en amont, en arrière ; à droite, s’étalait un grand banc de sable que l’écume frangeait d’un cordon blanc, et à gauche, il semblait qu’on allait entrer de nouveau dans la mer.
- Mais ce n’était là qu’une illusion, les rives bleuâtres ne tardèrent pas à se rapprocher, puis à se montrer plus distintement jaunes et vaseuses.
- Au milieu du fleuve, se tenait tout une flotte de navires à l’ancre, au milieu desquels couraienGdes vapeurs, des remorqueurs qui déroulaient derrière eux de longs rubans de fumée noire.
- Que de navires ! que de voiles ! Je n’avais jamais imaginé qu’une rîVière pût être aussi peuplée, et si la Garonne m’avait surpris, la Tamise m’émerveilla. Plu sienrs de ces navires étaient en train d’appareiller, et
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- dans leur mâture on voyait des matelots courir çà et là sur des échelles de corde qui, de loin, paraissaient fines comme des fils d’araignée.
- Derrière lui, notre bateau laissait un sillage écumeux au milieu de l’eau jaune, sur laquelle flottaient des débris de toutes sortes, des planches, des bouts de bois, des cadavres d’animaux tout ballonnés, des bouchons, des herbes ; de temps en temps un oiseau aux grandes ailes s’abattait sur ces épaves, puis aussitôt il se relevait, pour s’envoler avec un cri perçant, sa pâture dans le bec.
- Pourquoi Mattia voulait-il dormir? Il ferait bien mieux de se réveiller : c’était là un spectacle curieux qui méritait d’être vu.
- A mesure que notre vapeur remonta le fleuve, ce spectacle devint de plus en plus curieux, de plus en plus beau : ce n’était plus seulement les navires à voiles ou à vapeur qu’il était intéressant de suivre des yeux, les grands trois-mâts, les énormes steamers revenant des pays lointains, les charbonniers tout noirs, les barques chargées de paille ou de foin, qui ressem blaient à des meules de fourrages emportées par le courant, les grosses tonnes rouges, blanches, noires, que le flot faisait tournoyer ; c’était encore ce qui se passait, ce qu’on apercevait sur les deux rives, qui „ maintenant se montraient distinctement avec tous leurs détails, leurs maisons coquettement peintes, leurs vertes prairies, leurs arbres que la serpe n’a jamais ébran-chés, et çà et là des ponts d’embarquement s’avançant au-dessus de la vase noire, des signaux de marée, des pieux verdâtres et gluants.
- Je restai ainsi longtemps, les yeux grands ouverts, ne pensant qu’à regarder, qu’à admirer.
- Mais, voilà que sur les deux rives de la Tamise les maisons se tassent les unes à côté des autres, en longues files rouges, l’air s’obscurcit ; la fumée et le brouillard se mêlent sans qu’on sache qui l’emporte en épaisseur, du brouillard ou de la fumée, puis, au lieu d’arbres ou de bestiaux dans les prairies, c’est une forêt de mâts qui surgit tout à coup ; les navires sont dans les prairies.
- N’y tenant plus, je dégringole de mon observatoire et je vais chercher Mattia : il est réveillé et le mal de mer
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- étant guéri, il n’est plus de méchante humeur, de sorte qu’il veut bien monter avec moi sur mes caisses ; lui aussi est ébloui et il se frotte les yeux : çà et là. des canaux viennent des prairies déboucher dans le fleuve, et ils sont pleins aussi de navires.
- Malheureusement le brouillard et la fumée s’épaississent encore ; on ne voit plus autour de soi que par échappées ; et plus on avance, moins on voit clair.
- Enfin le navire ralentit sa marche, la machine s’arrête, des câbles sont jetés à terre ; nous sommes à Londres et nous débarquons au milieu de gens qui nous regardent, mais qui ne nous parlent pas.
- — Voilà le moment de te servir de ton anglais, mon petit Mattia.
- Et Mattia, qui ne doute de rien, s’approche d’un gros homme à barbe rousse pour lui demander poliment, le chapeau à la main, le chemin de Green square.
- Il me semble que Mattia est bien longtemps à s’ex pliquer avec son homme qui, plusieurs fois, lui fait répéter les mêmes mots, mais je ne veux pas paraître douter du savoir de mon ami.
- Enfin il revient :
- — C’est très facile, dit-il, il n’y a qu’à longer la Tamise ; nous allons suivre les quais.
- Mais il n’y a pas de quais à Londres, ou plutôt il n’y en avait pas à cette éqoque,- les maisons s’avançaient jusque dans l’eau ; nous sommes donc obligés de suivre des rues qui nous paraissent longer la rivière.
- Elles sont bien sombres, ces rues, bien boueuses, bien encombrées de voitures, de caisses, de ballots, de paquets de toute espèce, et c’est difficilement que nous parvenons à nous faufiler au milieu de ces embarras sans cesse renaissants. J’ai attaché Capi avec une corde et je le tiens sur mes talons ; il n’est qu’une heure et pourtant le gaz est allumé dans les magasins, il pleut de la suie.
- Vu sous cet aspect, Londres ne produit pas sur nous le même sentiment que la Tamise.
- {A suivre).
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- ASSURANCES MUTUELLES
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- SOCIÉTÉ DO FAI
- MOUVEMENT DE DÉCEMBRE 1896
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes........ 2.850 70/
- Subvention de la Société........... 474 80> 4.217 30
- Malfaçons et divers................ 891 80\
- Dépenses.................................... 3.518 50
- Boni en Décembre....... 698 80
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes......... 410 35i
- Subvention de la Société.....•...... 136 85
- Divers....................-......... » w»)
- Dépenses......................................
- Déficit en Décembre
- 547 20
- 661 30 114 10
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et divers.... 7.484 611 Intérêts des comptes-courants et du 11.942 61
- titre d’épargne................ 4.458 »»'
- Dépenses\
- 86 Retraités définitifs............. 5.294 451 ,
- 34 — provisoires............ 2.034 65/
- Nécessaire à la subsistance......... 2.328 25l 10.366 45
- Allocat. aux familles des réservistes.. » »»[
- Divers, appointements, médecins, etc. 709 10* ./
- Boni en Décembre..... 1.576 16
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes...... 537 50) 7Q/ Qk
- Subvention de la Société et divers.... 197 45j a yo
- Dépenses.................................. 737 53
- Déficit en Décembre.... 2 58
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1 Juillet au 31 Décembre 1896 70.432 98) m
- » individuelles » » 20.048 60|
- Dépenses » » ........ 85.606 55
- Excédant des recettes sur les dépenses.... 4J375 03
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- 192
- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- /
- MOIS DE JANVIER 1896
- Naissances :
- 2 Janvier Chimot Camille-Lucien, fils de Chimot Alexandre et de Cartigny Louise.
- 29 — Hennequin Alfred-Eugène, fils de Hennequin
- Prudent et de Boinet Eugénie.
- Décès :
- 12 — Madame Valentin, née Hutin Marthe, âgée de
- 37 ans 8 mois;
- 16 — Gordien Ernest, âgé de 3 mois ;
- 20 — * Veuve Garbe, née Govin Catherine, âgée de
- 64 ans.
- Le Secrétaire, A. Houdin
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nimea, imp. Veuve Laporte, ruelle des Saintes-Maries, 7. — 4556
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 193
- POUR UNE R10GRAPRI1
- de J.-B.-André GtODIN
- Glorification du travail. Emancipation des
- TRAVAILLEURS
- III {Suite)
- Initiation de Godin à la théorie de Charles Fourier, 1842.
- Les grandes lignes de cette théorie.
- 10. — Échange ou Commerce
- « En se plaçant au point de vue de la généralisation de l’association dans les communes, en la supposant adoptée comme principe d’économie sociale, Fourier fait entrevoir un régime commercial tout nouveau : la fonction des échanges et du commerce se modifie de fond en comble ; le commerce cesse d’être individuel.
- » Les approvisionnements se font en gros par les associations elles-mêmes, et presque toujours par voie d’échange, car chacune d’elles a ses produits propres, pour lesquels elle est en réputation, et avec lesquels elle opère des échanges, par quantités importantes, contre les produits renommés des autres associations.
- » Voilà pour les transactions générales le moyen de faire arriver, jusqu’aux consommateurs, les produits aux prix de revient. L’intervention d’une foule d’entremetteurs inutiles entre les producteurs et les consommateurs devient impossible, la falsification et le renchérissement des produits ne pouvant plus se pratiquer.
- » La fonction commerciale n’ajoutant aucune valeur aux produits, les associations se gardent bien de multiplier les fonctionnaires du commerce outre mesure ; où il y a dix boutiques et dix familles de marchands
- (1) Lire le Devoir depuis le mois de mars 1891, tome 15, page 129.
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- 194
- LE DEVOIR
- qui trompent sur le poids, sur la mesure, sur la quantité et sur la qualité pour réaliser, en flagornant l’acheteur, un bénéfice que le marchand honnête ne peut faire, l’association n’a qu’un vaste magasin où les fonctions de la vente sont véridiques, où la marchandise est vendue avec sa qualité d’origine, pour ce qu’elle vaut, et sans qu’on puisse tromper l’acheteur.
- » Tous ceux qui, aujourd’hui, se livrent au commerce redeviennent des travailleurs utiles, et créent des produits au lieu de chercher à vivre sur le produit des autres, en en élevant le prix sans nécessité.
- » Il découle, du reste, des principes sociétaires que nul n’a le besoin, sous ce régime, de s’approprier individuellement les choses devant servir à l’existence de ses semblables ; chacun ne recherche que ce qui lui est nécessaire.
- » Les produits créés par la nature ou par le travail de l’homme, pour servir à la vie de l’espèce, ne restent pas plus la propriété de l’individu, que le sol lui-même. Le travail est rémunéré par la valeur représentative. Tout ce qui est nécessaire à la vie de tous est placé sous la sauvegarde de la collectivité ; c’est pourquoi le commerce et les échanges sont des opérations sociétaires et non individuelles, sous le régime décrit par Fourier.
- 11. — Crédit et intérêt
- » Le régime commercial sociétaire dont nous venons d’esquisser le tableau, a la propriété de simplifier d’une singulière façon les questions de banque et de crédit, dont quelques socialistes ont prétendu faire une panacée universelle, à l’instar de ces médecins qui veulent guérir tous les maux avec un seul remède.
- » Sous le régime de l’association intégrale, solidarisant toutes les industries et toutes les fonctions, le crédit individuel et le crédit sociétaire sont réalisés sur les plus larges bases possibles, sans aucune de
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- ces complications qui n’ont de mérite, aux yeux de bien des personnes, que parce qu’elles sont paradoxales et incompréhensibles dans leurs fins, autant que dans leurs moyens.
- » Le crédit sociétaire est, au contraire, aussi simple dans son organisation que l’ensemble des données auxquelles il s’applique. Rien n’est facile à concevoir comme les sûretés et les garanties que présentent de vastes associations dont les intérêts embrassent l’agriculture et l’industrie ; ces associations opèrent entre elles comme de simples individus, au nom de leur collectivité.
- » Quant au crédit individuel, rien ne fait obstacle à sa mesure. L’individu trouvant dans l’association la garantie du minimum nécessaire à la vie, et le travail organisé lui assurant le moyen de tirer bon parti de son adresse, de ses forces, de sa capacité, de son talent, le besoin du crédit individuel ne se fera donc guère sentir que pour des intelligences hors ligne qui, armées d’une conception nouvelle, en veulent poursuivre l’exécution et la mise en pratique.
- » L’individu est connu dans l’association, sa valeur est appréciée de tous ; s’il a du mérite, l’association le commandite dans son entreprise ; s’il veut mettre en œuvre une idée nouvelle qui soit en dehors du cadre des industries sociétaires, elle lui en procure les moyens ; bientôt il trouve des amis qui s’unissent à lui, et son idée fait son chemin.
- » Si son invention, au contraire, n’inspire pas confiance, il est obligé de faire comme l’inventeur d’aujourd’hui : d’agir avec ses seules ressources et d’expérimenter son idée à ses frais, mais il trouve en association des facilités que l’état actuel de nos sociétés ne peut lui donner.
- » S’agit-il d’une expérience agricole, l’association met à sa disposition les terrains à sa convenance, et il
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- n’aura qu’à tenir compte du rendement moyen que l’on en retire. S’agit-il d’une invention industrielle, l’Association lui cède les matières nécessaires, et le laisse disposer des ateliers qui peuvent lui convenir.
- » L’influence du capital ne peut plus, sous le régime d’une semblable organisation, faire pour nous l’objet d’une préoccupation sérieuse ; elle est très secondaire : la question des banques est simplifiée, les comptoirs de chaque association s’emparent du mouvement financier comme du mouvement commercial.
- » Le capital cesse d’avoir un droit oppresseur, un privilège abusif.
- » Le capital n’a plus seul voix dans les entreprises industrielles ; le sociétaire qui a su s’élever à la fortune par son travail, sa capacité ou son génie, n’a d’autre prépondérance que celle de sa valeur individuelle ; il dispose de ses ressources comme il l’entend. Si l’association peut tirer un parti avantageux pour elle de ses capitaux, elle lui offre un intérêt pour les employer, en reconnaissance des profits qu’elle en retire ; si, au contraire, elle no peut s’en servir, elle se contente de les tenir sous sa garde, si le titulaire le désire, en attendant qu’il en tire parti au profit d’entreprises de son choix, soit dans l’association, soit ailleurs.
- » C’est donc le monde économique actuel renversé : ce n’est plus le capital qui fait la loi au travail, c’est le travail qui fait connaître au capital son utilité ou son inutilité, c’est le travail qui fait le cours des capitaux.
- 12. — Liberté et initiative individuelles.
- Les Droits de la Femme.
- » Fourier laisse loin derrière lui certains amants de la liberté, qui ne la demandent et ne la revendiquent que pour eux.
- » A Sparte aussi l’on aimait la liberté, tout en égorgeant les Ilotes pour prix de leurs services. Rome ne prétendait pas moins aimer la liberté en asservissant
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- tous les peuples. La bourgeoisie, depuis 89, s’est crue très libérale en revendiquant la liberté pour elle seule, et beaucoup de démocrates croient encore aujourd’hui, de bonne foi, qu’il sont d’accord avec l’éternelle justice et la véritable doctrine de la liberté, en invoquant les doits politiques ou profit d’une seule moitié du genre humain, et en oubliant de traiter la femme à l’égal de l’homme.
- » Fourier n’a pas commis cette inconséquence ; il prétend que toute créature humaine a droit à la jouissance de la liberté naturelle à son âge et à son sexe ; il veut que la femme jouisse, à l’égal de l’homme, des droits politiques, dans la mesure et dans la forme qu’il lui convient de les exercer, et c’est à elle que reviennent le droit et l’honneur d’en décider.
- » L’association, d’après ce système, place la femme sur le même pied d’indépendance que l’homme ; elle a son douaire, elle administre sa fortune, comme l’homme le fait de son côté ; le mariage est sans influence sur les droits individuels de la femme, elle prend librement sa part nécessaire du travail social.
- » Fourier ne comprend pas au nom de quel principe de justice, la femme peut être privée du droit d’intervenir dans le règlement des intérêts sociaux, quand la nature lui a assigné dans le monde une place indispensable et qu’elle seule peut remplir.
- » Il est vrai que ceux qui nient à la femme les droits politiques, seraient très-embarrassés d’en justifier les motifs par des raisons philosophiques : l’esprit de routine, voilà ce qui les inspire.
- » L’association, que quelques-uns repoussent dans la crainte que la liberté individuelle n’ait à souffrir de l’omnipotence de la collectivité, est aussi repoussée par d’autres, parce que le système de Fourier fait suivant eux une part trop large à la liberté.
- » C’est qu’en effet Fourier lui fait une place |impres-
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- criptible ; il met la liberté au premier rang des règles de son système d’association intégrale.
- » Les garanties que l’individu trouve dans la mutualité et dans la solidarité sociétaires ne peuvent et ne doivent, suivant lui, s’acheter au prix d’aucun sacrifice, ni retirer quoi que ce soit à la liberté et à l’initiative individuelles de chacun ; elles doivent au contraire en assurer l’usage à ceux qui en sont aujourd’hui privés.
- » L’association n’a d’autre conséquence pour l’individu que le respect du droit des autres ; et ce n’est pas parce que les droits à la terre, au sol et aux instruments de travail seraient des droits collectifs, que l’individu pourrait plutôt avoir à souffrir dans la liberté de ses manifestations, que quand la terre, le sol, les ateliers et les instruments de travail sont livrés au pouvoir arbitraire de détenteurs individuels.
- » Tout produit de la nature est inaliénable et reste le fonds commun de la société ; il doit en être ainsi pour mieux assurera tous les individus et à toutes les générations l’essor complet de leur liberté, et la faculté pleine et entière de toute initiative, dès qu’elle ne fait pas obstacle à la liberté et à l’initiative des autres.
- 13. — Education et Instruction
- » Fourier qui, par l’organisation de la production et de la répartition des fuits du travail, a assuré à tous nourriture, vêtement, logement et bien-être, est aussi le fondateur des principes de l’éducation démocratique. Seul, il trace un système d’éducation et d’instruction par lequel les corps se développent dans toute leur force, et par lequel les intelligences sont appelées à une éclosion certaine.
- » Nous ne nous arrêterons pas aux vaines critiques qui peuvent être faites sur des questions de détail, de forme et d’application.
- » Nous n’examinerons que le principe philosophique et social sous lequel Fourier s’est placé lorsqu’il a spéculé sur l’éducation. Sa méthode renferme des erreurs
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- contre lesquelles l’expérience et la pratique échoueraient ; mais ses cadres n’en sont pas moins une œuvre admirable de conception et de génie, que l’avenir consultera avec le plus grand profit.
- » A part quelques réserves sur sa méthode d’enseignement, et la fréquence d’alternat dans les leçons, on reconnaîtra certainement un jour que Fourier a fait sortir du principe d’association les véritables moyens de l’éducation et de l’instruction du peuple, et les données générales de l’éducation intégrale de l’enfance.
- » Une fois l’association comprise d’après les bases indiquées par Fourier, l’éducation et l’instruction du peuple en découlent ; quelle que soit la forme sous laquelle on envisage son organisation, le seul fait de l’habitation sociétaire entraîne la conséquence forcée de la direction et du soin de l’enfance.
- » Dès le matin, quatre à cinq cents enfants se trouvent réunis sous les yeux de tous les parents ; l’indifférence des pères et mères ne peut résister à la pensée de leur donner une sage direction.
- » Tous les sociétaires comprennent que la prospérité de l’association dépend de la capacité de chacun de ses membres ; elle aspire donc à voir l’enfance s’élever au plus haut degré de savoir nécessaire à l’activité utile et productive. Le progrès devient un objet de passion publique.
- » L’homme étant le plus précieux agent du travail, l’association a le plus grand intérêt à le maintenir en santé, et à assurer son développement physique, intellectuel, industrieux et moral.
- » Le régime de l’association dirige l’esprit public vers l’éducation et l’instruction de l’enfance : chacun conçoit que c’est là un des premiers devoirs ; mais l’intelligence fût-elle oublieuse de sa mission, que l’intérêt des sociétaires serait à lui seul suffisant pour faire comprendre que le développement physique, industrieux
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- « et intellectuel de chacun fait la fortune de l’association.
- » L’éducation et l’instruction que l’association prodigue à tous ses enfants sont la première richesse qu’elle leur donne ; elle permet à toutes les aptitudes et à toutes les capacités de se produire : chaque individualité s’élève ainsi au rang et à la fortune que l’importance de ses mérites lui assigne dans le monde.
- » L’éducation et l’instruction ne sont pas obligés d’attendre des secours du budget de l’Etat ; l’association range les dépenses qu’elles entraînent au nombre de ses frais généraux.
- » Dans le palais sociétaire de Fourier, non-seulement toutes les branches de l’enseignement sont ouvertes à l’enfant, mais la manufacture, la fabrique, la ferme, les cultures, les ateliers de tous les ordres sont des écoles, où il se familiarise en grandissant avec toutes les industries, par le contact journalier des faits qui se passent sous ses yeux ; et il arrive à l’enseignement industriel et agricole tout initié, déjà, pour avoir vu chaque jour les méthodes et les procédés qui y sont employés, ou même par la participation qu’il a pu y prendre dès ses premiers ans.
- 14. — Charité et Fraternité sociales
- » Le minimum nécessaire au soutien des malades, des infirmes et des vieillards a, de même que l’éducation, un chapitre spécial au compte des frais généraux. Ces dépenses sont faites par l’association à titre de dévouement social, et servies avant tout partage de bénéfices.
- » Les fonds de réserve et de prévoyance sont constitués de la même façon.
- » Il n’en peut être ainsi tant que chaque famille vit dans l’isolement, et est obligée de tirer d’elle-même tous les moyens de son existence. L’esprit de parcimo-
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- nie est la conséquence de l’exiguïté des ressources, et l’état de division des intérêts de chacun oblige chaque famille à ne penser que pour elle.
- » Le devoir social ne s’éveille alors que par l’aspect de la misère ; ce n’est, qu’à la vue du mal et de la souffrance que l’homme pense à son semblable, et lui vient en aide par l’aumône.
- » Mais l’aumône panse la plaie du paupérisme en avilissant les caractères, et de nouveaux désordres s’ensuivent pour la société !
- » En association, l’esprit de prévoyance est au niveau des sentiments qu’inspire la justice ; il n’attend pas que le mal et la souffrance naissent pour y remédier : il en empêche l’éclosion.
- » Les devoirs de charité et de fraternité sociales sont les premiers que l’association remplisse et non les derniers.
- » L’association intégrale conduit à l’égalité de chacun devant la jouissance des choses indispensables à la vie ; elle crée assez de richesses pour que chacun soit bien logé, bien nourri, bien vêtu ; personne ne vit plus d’aumônes, la mendicité ne dégrade plus l’espèce humaine : chacun trouve une place fraternelle au banquet de la vie, en se rendant utile à soi-même et aux autres, car l’éducation intégrale a su élever tous les hommes à l’amour du travail.
- 15. - Répartition
- » Dans le système de Fourier, l’association assure le minimum nécessaire à l’existence.
- » Quand la vie, la sécurité et le contentement sont assurés à tous, que toutes les précautions sur l’avenir sont prises, et que les principes de charité sociale sont satisfaits, l’association fait le partage des bénéfices disponibles, suivant l’importance des concours qui ont pris part à les produire,
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- » Le travail, le capital et le talent reçoivent leurs dividendes conformément à des règles consenties par tous, puisant leur origine dans la justice et l’équité.
- » L’association rétribue chacun suivant ses oeuvres et sa capacité.
- » Elle assure à chacun le produit réel de son travail et de ses revenus.
- o Tous les sociétaires qui aident aux entreprises par leur fortune, leur travail, leur capacité, leur talent ou leurs inventions, sont admis au partage des produits ou économies réalisées, dans la proportion mathématique de leurs concours.
- » Le problème de la répartition, tel que Fourier l’a posé, est trop complexe pour être susceptible d’une prochaine application. Mais cet adage : Qui peut le plus, peut le moins, est surtout admirablement applicable à la théorie de Fourier.
- » Les découvertes scientifiques n’aboutissent pas qu’à une solution unique ; et si les vérités de principe que Fourier a posées ne peuvent entrer dans la pratique sous les formes radicales dont il les a revêtues, il ne résulte pas moins de ses indications des notions de justice auxquelles nul avant lui ne s’était élevé, et rien n’empêche d’en déduire des formules applicables aux besoins de notre temps.
- » Or, l’association du capital, du travail et de l’invention n’est déjà plus une nouveauté repoussée quand même ; le principe revêt, au contraire, dans les esprits, un idéal de justice auquel on ne fait plus d’autre objection que les difficultés d’application ; faible objection, puisqu’elle ne repose que sur la paresse de l’esprit humain, s’appuyant sur la routine et sur l’ignorance des masses.
- » Fourier, quoique s’étant fortem ent préoccupé de toutes les combinaisons qui, par l’organisation du travail, doivent conduire à la justice distributive et à l’équili-
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- bre de répartition, s’est peu préoccupé des formules de comptabilité qui doivent servir à faire cette répartition.
- » Cela est d’autant plus surprenant qu’il était comptable lui-même ; et pourtant la comptabilité nous paraît devoir jouer un rôle important dans l’association de tous les éléments de la production. L’abstention de Fou-rier ne s’explique que parce qu’il a entretenu toute sa vie l’espoir de fonder lui-même la première association ; il avait sans doute réservé les formules de comptabilité applicables au travail dans les diverses branches d’industrie, afin d’éviter des questions de détail peu attrayantes pour beaucoup de lecteurs,
- » Il est vrai de dire aussi que Fourier devait considérablement compter sur la spontanéité des élans de fraternité générale, au jour de la répartition, au milieu d’une population qu’il voyait heureuse, au sein de l’abondance, assurée de l’avenir et contente de son sort.
- Pour nous, qui n’espérons pas voir réaliser spontanément ce prodige, nous devons placer au premier rang ce que Fourier a considéré comme secondaire, et rechercher comment l’association du travail, du capital et du talent peut réaliser les principes de justice distributive que sa notion générale renferme.
- » La comptabilité, cette branche des mathématiques trop peu appréciée jusqu’ici, servira à résoudre ce problème.
- » Savamment appliquée aux divisions et subdivisions du travail sociétaire, aux spécialités et aux individus, elle permettra d’atteindre facilement à la solution équitable de la répartition des fruits du travail. »
- Quelques mots nous paraissent ici nécessaires :
- Fourier n’a eu à régler aucune mise en pratique de son système ; Godin, au contraire, a, pour ainsi dire,
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- greffé sur l’état social actuel ce qu’il a pu des idées qui l’animaient. Les exigences de la réalisation lui ont fait reconnaître l’importance primordiale de choses que Fourier avait pu laisser dans l’ombre, mais qui au raient pris leur vrai rang, dès que Fourier aurait essayé de mettre en pratique sa théorie. 11 en est ainsi de la comptabilité.
- Pour entrevoir sur ce point le fond de la pensée de J. B.-A Godin, il faut songer qu’il eût voulu saisir — afin de leur attribuer leur juste part des bénéfices — des mérites très féconds en résultats, mais que leur délicatesse même rend difficiles à constater exactement. Nous voulons parler de la bonne volonté, de l’attention, de l’assiduité, de l’économie, de l’habileté, de la conscience qui peuvent être apportées par les travailleurs jusque dans les moindres, détails de leurs fonctions.
- On entrevoit l’importance de la question quand on réfléchit aux frais énormes incalculables presque par les ricochets — causés journellement en industrie par les dispositions morales opposées de travailleurs de tous ordres, employés et ouvriers ; l’incurie, la négligence, la mauvaise volonté, le gaspillage de temps et de matières, les malfaçons plus ou moins dissimulées, etc, etc., causent des pertes sur lesquelles les yeux sont ouverts, sans qu’on ait jusqu’ici trouvé le moyen de mettre en activité les forces opposées.
- Relever, annoter tous les éléments qui ont concouru à la production des bénéfices, afin d’attribuer à chacun sa juste part : tel est le rôle que Godin assignait à la comptabilité.
- Le carnet scolaire, le livret militaire pourraient être complétés par le carnet professionnel. Le temps donné au travail, la valeur intrinsèque de l’œuvre effectuée, le ton général des rapports de l’individu avec le personnel ambiant, l’état et la durée des outils confiés à
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- l’ouvrier, etc, etc.. sont des éléments pouvant donner
- lieu à des notes en comptabilité ; notes qui, à leur tour, pourraient aider beaucoup à la véritable fixation des forces intellectuelles et morales mises par l’individu au service de la production et, parallèlement, à la détermination de la juste part qui revient à ces diverses forces, dans les bénéfices.
- Faire, en outre, de ces notes le point de départ des promotions dans les services, des augmentations de traitements, des candidatures aux diverses catégories de membres dans les sociétés ou les associations, etc, etc, serait leur donner une très utile et très favorable sanction.
- L’évolution qui s’accomplit en toutes choses nous fait espérer que ce progrès aussi sera réalisé.
- Le problème est pratiquement à l’étude sur plus d’un point dans le monde du travail ; parce que, de tous côtés, est ressentie la nécessité d’arriver à constituer une sorte de crible humain pour le classement des êtres selon leur état moral et leurs capacités. Cette évolution est indispensable à l’organisation du régime démocratique dans l’industrie. Alors, chacun pourrait être mis à sa vraie place ; individus et sociétés y gagneraient ; car, il y a toujours souffrance et pour l’individu — quand celui-ci n’accomplit pas le vrai rôle auquel ses aptitudes et capacités le destinent et pour les sociétés elles-mêmes, quand les fonctions n’ont pas leurs véritables titulaires.
- La science doit se faire sur tous ces points avant qu’on puisse songer à l’établissement du régime harmonique décrit par Charles Fourier.
- Vve J.-B.-André Godin, née Moret.
- (A suivre).
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- LES CONDITIONS DU TRAVAIL
- dans les Travaux Publics
- Un certain nombre d’entreprises ont été laites en vue d’introduire, à titre provisoire ou définitif, dans les cahiers des charges des travaux entrepris ou subventionnés par l’Etat, les provinces ou les communes, des conditions relatives au minimum des salaires, à la durée du travail, à l'assurance contre les accidents, à la majoration des heures supplémentaires.
- L’exposé sommaire de ces expériences montrera le chemin parcouru dans l’application du principe de l’intervention des pouvoirs publics en cette matière.
- D’après les renseignements fournis soit à la Chambre des députés de Belgique, soit au Conseil supérieur du travail, c’est à Bruxelles que la première expérience de l’inscription d’une série de mesures protectrices du travail dans le cahier des charges des travaux de la ville, aurait été faite en 1855.
- Ce qu’il y a de remarquable dans cette mesure, c’est qu’elle fut prise à la demande des patrons, à la suite, dit-on, du renchérissement de toutes les denrées qui se produisit après la découverte des gisements aurifères de Californie et d’Australie.
- L’expérience dura dix ans.
- Elle fut reprise beaucoup plus tard par diverses communes de Belgique, Saint-Gilles (1884), Saint-Josse-ten-Noode et Schaerbeck (1885), puis Molenbeck, Ixelles, Roubers, etc.
- Les provinces, Flandre Orientale, Brabant, Flandre Occidentale, etc, suivirent cet exemple.
- Cette fois, ce fut à l’instigation des unions professionnelles ouvrières.
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- LES CONDITIONS DU TRAVAIL
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- Enfin nous verrons l’Etat se préoccuper à son tour de la question et lui donner une solution partielle.
- L’insertion dans les cahiers des charges des communes ou des provinces de mesures protectrices du travail et particulièrement de la clause du minimum de salaires, a lieu le plus souvent à titre d’essai et pour une période déterminée.
- C’est ainsi que l’une des dernières communes entrées dans le mouvement et non des moins importantes, la ville d’Anvers, a, le 3 décembre 1896, adopté, à titre d’essai pour cinq années, l’application du minimum de salaires aux adjudications des travaux d’entretien de la ville, suivant un barême dressé par une commission spéciale. Il ne s’agit ici que d’une catégorie de travaux.
- Ailleurs, la mesure est générale et s’applique, comme à Mons (10 novembre 1896), à toute adjudication de travaux publics et de fournitures à faire pour le compte de la ville.
- Tantôt les pouvoirs municipaux ou provinciaux se bornent, comme le conseil provincial de la Flandre Orientale, à poser les principes dont l’application ne sera fixée que lors de la soumission des travaux. Tantôt, au contraire, il est procédé tout d’abord à la fixation des salaires, comme à Saint-Josse-ten-Noode, Saint-Gilles, etc.
- Parfois on se contente d’astreindre les entrepreneurs à faire connaître les salaires au-dessous desquels ils s’obligent à ne pas descendre , comme à Matines. D’autres fois on fait application, comme dans la Flandre Occidentale, du système de la double soumission, l’une avec indication du minimum de salaires, l’autre sans cette clause, ce qui permet à mérites égaux de donner la préférence à celui qui indique les salaires minima les plus favorables à l’ouvrier.
- Partout, enfin, les cahiers des charges établissent diverses mesures de contrôle, consistant en affichage des
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- LE DEVOIR
- conditions du travail sur les chantiers, production de feuilles de salaires, etc., et des pénalités pour les contraventions.
- * *
- C’est le 14 juillet 1893 que fut prise par le Conseil provincial de la Flandre Orientale, une décision autorisant la Députation permanente à insérer à titre d’essai, dans les cahiers des charges des adjudications de la province, une clause obligeant l’entrepreneur à payer à ses ouvriers le salaire communément admis dans la région pour le travail auquel ces ouvriers sont employés.
- Le taux de ce salaire devait être constaté par la Députation permanente, après avoir pris l’avis des conseils de l’industrie et du travail, et la Députation permanente était munie de tous les pouvoirs nécessaires pour vérifier et assurer la loyale exécution des clauses du cahier des charges.
- Le 29 juillet 1893, une décision analogue était prise par le Conseil provincial du Brabant.
- Transactionnellement l’administration pourrait tolérer l’emploi d’ouvriers débiles au taux auxquels ils sont payés tout le long de l’année par leur patron.
- Les administrations provinciales du Brabant, de la Flandre Occidentale, de la Flandre Orientale stipulent un maximum de salaires pour divers travaux.
- Une enquête sur l’application du règlement arrêté par le conseil provincial de la Flandre Occidentale, et, comportant, comme on l’a vu, la pratique de la double soumission, établissait, dès 1893, que sa loyale exécution avait assuré aux ouvriers un salaire suffisamment rémunérateur et que la surveillance exercée par l’administration provinciale avait produit de bons résultats au point de vue de la protection des ouvriers. Un rapport présenté au Conseil, vers la fin de l’année 1896, déclare que le succès de cette innovation a été complet. La mise en pratique de cette mesure n’a déterminé
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- LÈS CONDITIONS DU TRAVAIL
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- qu’une augmentation de charges peu sensible et cette augmentation (2,70 p. %) est passée tout entière aux ouvriers sous forme de salaires. Elle se trouve compensée par la qualité du travail fourni et les adjudicataires n’ont subi aucun dommage.
- L’objection faite au système du minimum, qu’il conduit en pratique à sacrifier les vieux ouvriers, n’a pas, suivant le rapport, été confirmée par l’expérience.
- De son côté, le conseil provincial de la Flandre orientale, après avoir pris connaissance des résultats donnés par l’insertion provisoire du minimum de salaire et de l’assurance obligatoire contre les accidents dans le cahier des charges des adjudications publiques, a voté des dispositions tendant à rendre ces mesures définitives.
- En ce qui touche les salaires, les soumissionnaires devront indiquer, en soumissionnant, les salaires mi-nima qu’ils s’engagent à payer, tant aux ouvriers qu’aux demi-ouvriers (apprentis, aides, vieillards) et la proportion maxima de ces derniers qu’ils emploieront.
- L’administration vérifiera si ces taux et proportions correspondent aux conditions communément admises dans la région.
- Dans la Flandre occidentale, le tarif des salaires mi-nima résulte de bordereaux joints par les entrepreneurs à leur soumission. Dans la Flandre orientale, il doit être conforme, comme nous venons de le voir, aux usages en vigueur.
- En exécution de cette décision, les sections compétentes du Conseil de l’industrie et du travail de Gand ont fixé ces minima pour leurs industries respectives. Cette décision amena le conseil communal de Gand à rechercher les moyens d’appliquer aux travaux communaux les mesures définitivement adoptées par le Conseil provincial. De ses délibérations, sortit, le 13 mai 1896, un règlement qui peut être considéré comme un des Plus complets sur la matière.
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- Ce règlement comporte les divers points suivants :
- Inscription dans chaque cahier des charges des adjudications de travaux communaux, ou de travaux subventionnés par la commune, d’un minimum de salaire, de la proportion de demi-ouvriers à employer et des salaires minima à leur payer; interdiction du travail les dimanches et jours de fêtes légales, sauf en cas d’urgence et de consentement du collège; fixation à 10 heures du maximum de la journée de travail; fixation sur la base de 3 heures pour 2 du payement du travail extraordinaire; obligation d’afficher les dispositions qui précèdent à l’atelier ou sur le chantier des travaux ; insertion au cahier des charges de clauses relatives aux pénalités en cas de contravention ; établissement, par le conseil communal, après avis des associations compétentes et notamment du conseil de l’industrie et du travail, d’un bordereau de salaire pour toutes les professions, fixant d’après le taux communément admis en ville les salaires minima.
- L’avis des associations compétentes et du conseil de l’industrie et du travail sera également pris pour la fixation des demi-ouvriers à employer.
- * *
- Le 16 janvier 1894, le Conseil supérieur du travail belge repoussait la proposition d’insérer, à titre d’essai, dans quelques cahiers des charges d’entreprise de travaux publics, l’obligation pour l’entrepreneur de payer aux ouvriers qu’il emploie un salaire minimum à déterminer.
- Le Conseil recommandait bien au gouvernement « d’éviter autant que possible les rabais de nature à faire descendre les salaires au-dessous du taux qu’on peut considérer comme usuel pour les diverses catégories d’ouvriers dans chaque localité et chaque industrie. »
- Il admettait même la possibilité d’un contrôle au cours des travaux, « chaque fois qu’il y aura accord entre les
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- patrons et ouvriers devant les conseils d’industrie et du travail sur le salaire usuel des diverses catégories d’ouvriers ; » et a l’opportunité de faire établir autant que possible les prix d’unités insérés aux cahiers des charges, d’après les renseignements fournis aux administrations compétentes par les associations professionnelles reconnues et par les conseils de l’industrie et du travail;» mais il se refusait à faire intervenir la contrainte légale.
- Voici le texte de la résolution adoptée :
- Le Conseil supérieur du travail:
- » Appréciant l’importance sociale de la détermination du salaire par l’accord des patrons et ouvriers,
- » Repousse comme généralement inopportune l’intervention de l’Etat dans cette détermination,
- » Estime que ce rôle appartient surtout aux associations professionnelles,
- «Et émet le vœu que tous les pouvoirs publics favorisent leur création et leur développement. »
- Le Conseil supérieur du travail :
- » Considérant qu’indépendamment de l’intérêt social qui s’attache à la statistique des salaires, il importe de fournir aux administrations des données exactes pour la confection des devis des travaux publics ;
- » Attire l’attention de sa commission de statistique du travail sur la nécessité de constater périodiquement le taux des salaires et sur le concours que peuvent prêter dans ce but les Conseils de l’Industrie et du Travail et les associations professionnelles;
- » Invite sa Commission de la statistique du travail à ouvrir une enquête sur les dépressions de salaires qu’entraînent parfois les adjudications et sur l’existence du sweating System en Belgique, et attire son attention .sur le concours que peuvent lui prêter les Conseils de l’Industrie et du Travail et les associations professionnelles. »
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- Le 3 juin 1896, la Chambre des représentants votait, sur la proposition d’un député de la droite démocratique, et dans la discussion du budget des travaux publics, une résolution tendant à l’inscription de la clause du minimum de salaire dans les cahiers des charges des adjudications publiques de travaux exécutés pour le compte de l’Etat.
- Cette proposition fut repoussée par le Sénat, mais, néanmoins, le ministre du travail avait promis à la Chambre que des expériences seraient faites pour éprouver les résultats de la clause et, en exécution de cette promesse, il fut décidé que le minimum de salaire serait établi en faveur des maçons, terrassiers et paveurs, dans tous les cahiers des charges des adjudications faites pour l’Etat du 1er juillet 1896 au 31 décembre 1897.
- Etant donné que les cahiers des charges d’entretien disposent en général pour une durée de trois ans, il en est qui pourront être approuvés en décembre 1897 et resteront dès lors en vigueur jusqu’en décembre 1900 : ce qui porte la durée réelle de l’essai à quatre ans et demi.
- Le règlement arrêté le 2 juillet 1896 par le ministre de l’agriculture et des travaux publics, sur la proposition du comité permanent des Ponts-et-Chaussées, stipule que « l’entrepreneur doit s’engager par un bordereau revêtu de sa signature et annexé à sa soumission, à payer aux ouvriers, apprentis et manœuvres, chargés -des travaux de maçonnerie, de terrassement et de pavage, des salaires qui ne peuvent être inférieurs aux taux indiqués dans le dit bordereau » comme étant les salaires normaux de la région dans laquelle devront s’exécuter ces travaux, et de payer un a salaire à un taux de 25 °/o supérieur à celui fixé dans le dit bordereau pour le travail en dehors des heures habituelles, y compris les dimanches et jours de fête légale. »
- Le règlement prescrit également l’affichage du borde-
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- reau des salaires par les soins et aux frais de l’entrepreneur, dans la forme et aux endroits à déterminer par l’administration ; il prescrit aussi des dispositions destinées à faciliter le contrôle du payement des salaires, et dresse pour les cas de contravention une échelle de pénalités allant de l’avertissement adressé par lettre recommandée à l’exclusion temporaire ou définitive des adjudications de l’Etat.
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- Revenons à Bruxelles, d’abord parce qu’il convient de lui faire reprendre son rang parmi les villes belges qui ont définitivement adopté les clauses protectrices du travail, ensuite parce que c’est elle qui a entrepris et mené à bonne fin l’enquête qui vient de jeter un faisceau de lumière sur cette intéressante question.
- Après l’expérience dont nous avons parlé, des propositions furent faites à plusieurs reprises en vue d’amener le conseil communal à accepter la clause du salaire minimum. A ces propositions formulées dans ces derniers temps par le parti socialiste, la majorité du conseil avait constamment opposé le principe de non-intervention des pouvoirs publics dans les conditions du travail.
- Après dix ans de lutte, le principe du minimum finit par l’emporter.
- Le 26 octobre dernier, il était admis pour les adjudications publiques. Le 30 novembre, un salaire minimum de trois francs par jour a été garanti aux ouvriers directement employés par la ville.
- C’est à la suite de l’enquête ordonnée par le conseil municipal que s’est .livrée la dernière et décisive bataille.
- Les syndicats ouvriers consultés sur l’adoption de la clause du minimum par la ville de Bruxelles, s’y sont tous déclarés favorables. Parmi les syndicats patron-naux, 3 se sont montrés favorables, 7 hostiles.
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- L’enquête sur les conditions du travail dans les travaux publics par adjudications a été faite, au mois de mai dernier, par le conseil communal de Bruxelles.
- Un questionnaire a été adressé aux 43 syndicats patronaux, ainsi qu’à 66 grands entrepreneurs agréés par la ville pour soumissionner ses travaux publics.
- Un autre questionnaire a été adressé aux 60 syndicats ouvriers et mixtes de l’agglomération bruxelloise.
- L’administration municipale s’est adressée aussi à toutes les communes belges de plus de 8.000 habitants, ainsi qu’aux administrations provinciales, aux fins d’obtenir des renseignements sur les principales clauses arrêtées par ces administrations, en ce qui concerne le minimum de salaire, la règlementation des heures de travail, les jours de repos, l’assurance des ouvriers, etc., ainsi que les données sur l’application des systèmes en cause et leurs résultats au point de vue de l’exécution des travaux et des finances communales.
- En outre, les chefs des différents services de l’administration municipale ont fourni des renseignements sur les salaires actuellement payés aux ouvriers, permettant de calculer quels seraient les résultats de l’application du système proposé.
- Les résultats de l’enquête ont été publiés par l’Office du Travail de Belgique (Revue du travail de juillet et août 1896). L’Office du Travail français (février 1897) en a dégagé le résumé qui suit :
- Huit administrations provinciales (sur neuf) ont inséré des clauses relatives au minimum de salaire.
- Six stipulent quels sont les salaires minima que les entrepreneurs publics auront à payer à leurs ouvriers.
- Pour deux autres administrations provinciales, la Flandre occidentale et Anvers, les entrepreneurs doivent indiquer dans leurs soumissions quels sont les prix minima qu’ils s’engagent à payer à leurs ouvriers.
- Pour la Flandre orientale, les entrepreneurs doivent remplir la même formalité, quoique les cahiers des
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- charges indiquent quels sont les taux en dessous desquels ils ne peuvent descendre.
- Quatre administrations provinciales obligent les entrepreneurs à leur délivrer régulièrement les comptes des salaires payés.
- Les cahiers des charges des provinces de la Flandre occidentale et de Liège fixent la durée de la journée de travail.
- Trois administrations provinciales enjoignent aux entrepreneurs d’afficher sur les chantiers le texte des dispositions qui nous occupent. Les autres cahiers des charges sont muets à ce sujet; mais les députations ont tout pouvoir pour assurer par tels moyens que de conseils l’exécution stricte des dispositions en question.
- Les cahiers des charges des trois provinces obligent les entrepreneurs à assurer leurs ouvriers contre les accidents.
- Quant aux pénalités en cas d’infractions aux dispositions édictées, elles Varient entre 5 francs et 100 francs par jour et par ouvrier en contravention. Cinq administrations se réservent le droit de résilier le contrat en cas de récidive ou bien d’exclure les contrevenants des adjudications futures.
- La province de la Flandre occidentale, seule, fixe un jour de repos, le dimanche.
- Les huit provinces figurant au tableau ont toutes fait travailler, déjà, sous le régime du minimum de salaire. Aucune d’elles n’a reçu de plaintes de la part des patrons, ni de celle des ouvriers.
- Dans aucune des provinces, il n’y a eu des résultats anormaux au point de vue des finances. Toutefois, la province de Brabant signale une augmentation sur certaines soumissions. La Flandre dit que les « sacrifices » imposés à la province, du chef des dispositions nouvelles n’ont pas été « bien lourds ».
- Deux des députations permanentes de ces huit conseils ont le droit d’exempter de la clause du minimum de salaire, dans certaines conditions, certains ouvriers vieux, faibles ou inaptes, nominativement désignés.
- Sur 86 communes belges comptant plus de 8.000 habitants et ayant répondu à l’enquête, il y en a 39, avec 586.919 habitants qui n’ont introduit dans leurs cahiers
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- de charges aucune clause de minimum de salaire ni de durée de travail.
- Toutefois, 5 d'entre elles (Liège, Saint-Nicolas, Mons, Gilly et Montigny-sur-Sambre) annonçaient que des dispositions de l’espèce seraient probablement adoptées à bref délai par leurs conseils communaux.
- Cette adoption était déjà réalisée dans 47 grandes communes comptant ensemble 1.427.515 habitants.
- 38 communes ont arrêté elles-mêmes les taux de salaires minima à payer aux ouvriers occupés à leurs travaux publics.
- Les 9 autres communes obligent l’entrepreneur d’indiquer dans sa soumission quel est le salaire minimum qu’il s’engage à payer. L’administration se réserve d’examiner si ce salaire est suffisant et d’accorder ou de refuser en conséquence l’entreprise des travaux publics. (Pour 2 ou 3 communes, les cahiers des charges prescrivent de payer un minimum de salaire, mais ce minimum n’y est pas fixé et ces administrations n’ont pas fait connaître à l’enquête la façon dont elles procèdent en cette matière.)
- 24 de ces communes obligent l’entrepreneur de tenir une comptabilité spéciale des salaires payés et de fournir à des dates régulières des états de salaires ou autres documents à l’administration.
- 17 communes ont fixé la durée de la journée de travail maximum. Les autres villes n’ont rien arrêté à ce sujet dans leurs cahiers des charges.
- Les cahiers de charges de 17 communes prescrivent que les dispositions relatives au minimum de salaires, etc., doivent être affichées sur les chantiers.
- 18 communes prescrivent d’assurer contre les accidents les ouvriers employés aux travaux publics.
- Quant aux pénalités imposées par certaines communes en cas d’infractions aux dispositions qui nous occupent, elles varient entre 5 et 10 francs par jour et par ouvrier, ou bien, globalement, entre 20 et 500 francs.
- 9 communes prescrivent d’observer le repos hebdomadaire ou bien celui du dimanche et des jours de fêtes.
- 17 des communes figurant au tableau nous font savoir qu’elles n’ont fait exécuter jusqu’ici aucun travail sous le régime de leur nouveau cahier des charges. Elles ignorent donc quelles en seront les conséquences au
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- point de vue de l’exécution des travaux ou à celui de leurs finances.
- Toutes ces communes consultées, sauf deux, déclarent qu’elles n’ont reçu aucune réclamation de la part des patrons ni de celle des ouvriers.
- Toutes les communes, sauf une, déclarent que l’application des mesures en question n’a amené aucun résultat anormal au point de vue de leurs finances.
- La commune de Saint-Josse-ten-Noode signale, par contre, une augmentation de prix sur certaines adjudications.
- Les cahiers des charges de 13 de ces communes autorisent l’administration à exempter les entrepreneurs de payer, dans certains cas, à des ouvriers inaptes, âgés ou faibles, nominativement désignés, des salaires inférieurs aux minima déterminés.
- Dans sa séance du 11 janvier 1894, le conseil municipal d’Amsterdam, commune de 500.000 habitants a arrêté un règlement fixant pour les chantiers communaux un minimum de salaire suivant les âges et les métiers.
- Aux termes de ce règlement le salaire ne peut être inférieur à 23 centimes par heure pour un artisan, ni inférieur à 18 centimes pour un manœuvre, journalier ou charretier.
- Le nombre des ouvriers qui n’ont pas encore atteint l’âge de 23 ans ne doit pas dépasser 20 % du total, tandis que des personnes qui ont moins de 14 ans ne doivent pas être admises du tout.
- Le salaire minimum pour les artisans ou journaliers de cette catégorie varie, suivant les âges, de' 5 à 20 centimes.
- Il peut être accordé, sur la demande du soumissionnaire et par la direction des travaux, une modification au salaire minimum pour les ouvriers en engagement permanent chez le soumissionnaire et pour ceux, qui,
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- pour cause d’invalidité ou d’âge avancé, ne peuvent être regardés comme ayant pleine force de travail.
- Le règlement fixe à onze heures le maximum de la journée de travail,
- Dans le cas où la durée maximum du travail se trouve dépassée, le salaire payé à l’ouvrier doit être majoré : pour la première heure, 10 % ; pour la deu* xième heure, 20 °/0 ; pour la troisième heure, 30 % ; pour les heures suivantes, 50 %.
- Il n’est permis de dépasser le maximum de 11 heures comme aussi de faire travailler le dimanche, qu’avec l’autorisation de la direction.
- Si l’on travaille le dimanche, le salaire par heure de l’ouvrier sera augumenté d’au moins 50 %.
- Il est permis au soumissionnaire de faire travailler à la pièce. Cependant, en tant que, selon l’avis de la direction, cela donnerait lieu à un travail moins soigné, à un salaire trop réduit ou à un travail excessif, elle peut l’interdire.
- Les dispositions précitées ont force de loi pour les ouvriers occupés au chantier par les sous-entrepreneurs, de manière que l’entrepreneur soit lui-même responsable vis-à-vis de la commune de leur stricte observation.
- Le soumissionnaire est tenu de faire afficher un exemplaire de ces dispositions dans le chantier au lieu assigné par l’inspecteur de la commune et de veiller à ce qu’il reste affiché pendant toute la durée des travaux.
- En cas d’infraction à une ou à plusieurs de ces dispositions, l’ouvrier ne peut pas, abstraction faite des droits que lui confère son contrat, intenter une demande contre les soumissionnaires en vertu de l’article 1353 du code civil, basée sur le contrat entre la commune et le soumissionnaire. Les ouvriers peuvent, dans ce but, porter leurs plaintes au bourgmestre et aux sénateurs.
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- Les soumissions doivent contenir : 1° la somme pour laquelle le soumissionnaire s’engage à exécuter le travail en tenant compte des dispositions prescrites ; 2° la somme pour laquelle le soumissionnaire s’engage à exécuter le travail en faisant abstraction de ces dispositions.
- Le bourgmestre et les sénateurs décident, au besoin, après avoir pris l’avis du conseil communal, à laquelle des deux propositions il convient de donner la préférence.
- Cette clause de la double soumission, adoptée également par l’administration provinciale de la Flandre occidentale, avait pour but de permettre d’examiner les effets financiers des conditions du travail, mais elle n’a pas donné les résultats qu’on en attendait, la différence entre les diverses offres dans la même catégorie étant parfois beaucoup plus grande que dans les deux catégories.
- Les conditions de service des ouvriers de la ville ont été réglementées par le conseil municipal en novembre 1894.
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- D’après un document soumis au parlement anglais, le 3 novembre 1893, le nombre des districts sanitaires urbains (1) dans lesquels les contrats passés par les autorités pour l’exécution de travaux, spécifient des conditions relatives aux salaires ou en général au travail des ouvriers employés par l’entrepreneur, s’élève à 141.
- L'Office du travail français, d’août 1894, a groupé sous huit rubriques différentes les principales conditions contenues dans les cahiers des charges de ces districts
- (1) On sait que les autorités des districts sanitaires urbains sont chargées de faire exécuter une grande partie des travaux de voirie, d’adduction d’eau, etc., etc., et d’une manière générale les travaux faits en vue de l’assainissement.
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- urbains, en indiquant les localités où elles sont appliquées.
- Quelquefois certains cahiers des charges ne contiennent qu’une de ces clauses; généralement ils en renferment plusieurs :
- 1° L’entrepreneur doit payer au minimum le taux du salaire courant de la localité (the standard rate) : 79
- districts.
- 2° L’adjudicataire ne peut rien céder de ses travaux à un sous-entrepreneur sans une autorisation spéciale: 17 districts.
- La défense est absolue dans trois de ces districts.
- Dans 22 districts l’adjudicataire ne peut céder à un sous-entrepreneur que les parties qui ne sont pas de son métier ordinaire.
- 3e L’adjudicataire ne doit employer que des ouvriers formés et compétents : 57 districts.
- Les ouvriers doivent être âgés de 21 ans au moins dans un district, de 18 ans au moins dans un autre, avoir de 21 à 45 ans dans un troisième.
- 4° L’adjudicataire ne doit pas faire travailler au delà d’un certain nombre d’heures par jour : 36 districts.
- 5» Une amende est spécifiée pour la non observation des conditions relatives au salaire et à la durée du travail : 17 districts.
- 6° Préférence sera donnée aux entrepreneurs et aux ouvriers de la localité : 9 districts. Dans l’un d’eux tous les travailleurs doivent être de la localité.
- 7° Les adjudicataires seront tenus de faire respecter les clauses du contrat par les sous-adjudicataires : 7 districts.
- 8° Affichage du contrat et des règlements : 1 district.
- D’autre part, dans 835 villes, de peu d’importance en général et n’ayant pour la plupart pas encore ordonné de travaux, les autorités sanitaires n’ont pas inscrit des clauses de ce genre dans leurs cahiers des charges.
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- Toutefois, dans dix d’entre elles, on a édicté ou proposé d’édicter des prescriptions relatives aux salaires, heures de travail, etc.
- En ce qui concerne le salaire, quatre localités stipulent que le minimum ne pourra être inférieur à la moyenne courante de la localité. (Une d’entre elles fixe le minimum de salaire à 50 centimes l’heure).
- Dans deux autres, cette mesure est seulement à l’état de projet.
- Dans une autre ville, aucune clause spéciale n’est établie, mais les pratiques de l’entrepreneur y sont l’objet d’une enquête spéciale.
- Pour la sous-adjudication, l’autorisation est obligatoire dans une ville ; cette mesure est à l'état de proposition dans une autre.
- Les heures de travail sont limitées par l’usage local dans une ville, et vont l’être dans une seconde si la proposition est adoptée.
- Enfin, la préférence était donnée aux entrepreneurs et ouvriers de la localité dans deux villes ; mais cette mesure vient d’être rapportée dans Tune d’elles par suite de l’insuffisance des ouvriers locaux.
- *
- * *
- Tels sont les résultats, officiellement constatés, de l’expérimentation faite en Belgique, en Hollande et en Angleterre, d’une organisation particulière du travail suffisamment localisée pour ne pas effaroucher outre mesure les adversaires de l’intervention de l’Etat dans le domaine du travail, et de nature en même temps à plaire aux socialistes, qui y voient une réalisation partielle de leur idéal.
- L’Angleterre et les Etats-Unis nous offrent, comme nous l’avons vu pour la Belgique, d’autres exemples de mesures analogues appliquées sur un terrain moins circonscrit que le. domaine communal.
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- En France, toutes les tentatives faites en vue de l’introduction des conditions humaines du travail dans les cahiers des charges des travaux exécutés pour l’Etat, les départements et les communes, ont échoué jusqu’à ce jour par suite de l’hostilité des pouvoirs publics.
- Nous n’avons à signaler de ce chef que l’acceptation par le Parlement de la clause du repos hebdomadaire pour les travaux de l’Exposition universelle de 1900.
- La Chambre sera prochainement saisie du rapport de M. Lavy sur les conditions du travail, rapport dont nous avons publié naguère les conclusions adoptées par la Commission parlementaire du travail.
- Nous aurons donc l’occasion de revenir sur ce sujet.
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- Les vendredis ouvriers et les samedis d’interpellations
- Depuis notre dernière chronique, on a vu ce fait surprenant : les séances du vendredi que la Chambre avait décidé, trois mois auparavant, de consacrer à l’examen des questions ouvrières ont été effectivement consacrées à l’examen des questions ouvrières.
- L’institution des vendredis ouvriers serait-elle devenue une réalité ?
- La première épreuve a mis en évidence un inconvénient que nous avions signalé : celui de laisser en suspens pendant une semaine la discussion des projets qui ne peuvent être liquidés en une séance, ce qui est le cas de presque toutes les lois ouvrières.
- Mais à tout prendre, il est bien préférable de reprendre tous les huit jours la discussion d’une loi ouvrière que de la laisser éternellement dormir dans les cartons des commissions, ou de ne l’en retirer que pour l’y replonger pour des années entières, comme le fait s’est produit pour la loi sur le travail des enfants, interrompue depuis le mois de juillet de l’année dernière.
- Il convient de dire que le Sénat partage avec la Chambre la responsabilité de l’ajournement des lois les plus impatiemment attendues.
- Jusqu’à présent, c’est l’examen du projet de loi sur le placement des ouvriers et employés qui a fait les frais des séances du vendredi.
- Cette question, qui intéresse d’une façon toute particulière les travailleurs des grandes agglomérations abusivement exploités par les bureaux de placement, attend sa solution depuis une dizaine d’années. Elle arrive tous les deux ou trois ans jusqu’à la tribune de la Chambre, puis rentre subitement dans l’ombre. Par deux fois déjà le projet s’est trouvé frappé de caducité.
- La commission du travail avait été saisie de trois propositions tendant : la première, à la suppression immédiate, pure et simple des bureaux de placement ; la seconde, à l’organisation du placement gratuit des
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- ouvriers et employés par les syndicats et les municipalités ; la troisième, à la suppression des bureaux de placement par extinction. Elle avait repoussé la première et amalgamé les deux autres, en fixant à cinq ans le délai accordé aux bureaux actuels pour dispa-raitre.
- La combinaison proposée ne semblait pas devoir rencontrer la moindre opposition, tant les abus du système actuel, fauteur de misères individuelles et de troubles publics, soulevaient de réprobation.
- Cependant, parfois, dans les colonnes de la presse conservatrice des saines doctrines de l’économie politique se risquait un timide plaidoyer en faveur de la liberté de l’industrie des placeurs et de leur droit à la rétribution d’un service rendu.
- Puis surgissait et prenait des contours de plus en plus accusés, le spectre de la tyrannie des syndicats et des municipalités, et finalement, le projet était dénoncé comme allant à l’encontre de l’émancipation et de la dignité du travail.
- Le projet de loi ne réservait pas uniquement aux syndicats et aux municipalités l’autorisation de faire des placements ; il étendait cette faculté aux sociétés de secours mutuels et aux sociétés de bienfaisance. C’était une garantie contre l’éventualité d’une tyrannie syndicale ou municipale. La commission la jugeait suffisante, et l’on a pu croire un instant que la Chambre allait sanctionner sa manière de voir.
- Elle avait rejeté par 381 voix contre 103, la suppression immédiate des bureaux de placement proposée par M. Coûtant.
- Survient M. Guillemin qui obtient la révision du procès des bureaux de placement condamnés à mort avec sursis par la commission.
- Le ministre du commerce appuie le renvoi à la commission du contre-projet Guillemin.
- Vous enterrez la loi, lui crie-t-on.
- — Au contraire, je la sauve, répond le ministre.
- — Vous sauvez les placeurs, riposte M. Coûtant.
- Le renvoi à la commission est adopté et voilà la Chambre repartie sur une nouvelle piste, à la recherche d’une solution qui assurera la coexistence du placement salarié et du placement gratuit.
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- On tient avec raison pour la plus inoffensive des plaisanteries l’imagination de la semaine des quatre jeudis ; mais, sérieusement, il serait grandement temps pour la Chambre de créer la semaine des quatre vendredis. Un mince effort de sa volonté suffirait.
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- En dehors des deux ou trois séances dont l’emploi vient d’être raconté, toutes les autres séances de la Chambre, à l’exception d’une seule, ont été remplies par des interpellations.
- La séance à laquelle nous faisons allusion, est celle où fut discutée l’élection de M. l'abbé Gayraud, qui succédait dans la 3« circonscription de Brest à deux prêtres, séance qui se termina par le vote à la majorité de 353 voix contre 121 de l’enquête sur cette élection, et à la majorité de 310 voix contre 131 pour l’affichage du discours par lequel M. Hémon, député du Finistère, dénonçait la nouvelle tactique de l’Eglise à l’égard de là République.
- Revenons aux interpellations puisqu’il n’y a plus qu’elles dont on puisse parler. Jamais, en effet, on n’en avait vu défiler un si grand nombre avec une si parfaite continuité et une si grande variété.
- Nous en étions restés à l’interpellation de M. Lavy sur les courses de taureaux.
- Vinrent ensuite l’interpellation de M. J. Guesde sur l’expulsion de deux députés socialistes allemands et celle de M. Vaillant, qui prit deux séances, sur le chômage ; puis une question, car de temps en temps une question venait rompre la monotonie 'du défilé, une question de M. E. Arène sur le cas d’un militaire décédé, dont la mort était attribuée à l’incurie du service médical.
- Deux jours après, la question était transformée en interpellation par M. Carnaud, et discutée en même temps que deux autres interpellations sur des cas analogues, l’une de M. Derveloy, l’autre de M. Ragot. Les trois interpellations se bouclaient par un ordre du jour de confiance « dans le commandement de l’armée, » — formule nouvelle, inconstitutionnelle, dirent quelques-uns.
- La question J. Guesde sur le projet de dissolution
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- de l’association des maîtres répétiteurs sera également suivie quelques jours après d’une interpellation de M. Mirman sur la dissolution de cette association.
- Entre temps, interpellation de M. Rouanet sur les scandales financiers ; de M. Jullien Dumas sur les abus de l’anthropométrie.
- Deux interpellations successives de M. le vicomte d’Hugues, l’une sur la question catholique, l’autre sur la question protestante.
- Interpellation de M. Luce de Casabianca snr la nomination d’un magistrat.
- Interpellation de M. Basly sur la réduction du nombre de visites faites par les délégués à la sécurité des ouvriers mineurs ; de M. Chauvin, sur les mesures que le ministre des travaux publics compte prendre pour améliorer et étendre le service des trains ouvriers ; de M. Viviani, sur la responsabilité encourue par le juge d’instruction et les agents de l’instruction dans un procès criminel ouvert devant la cour d’assise de la Seine ; de MM. Mougeot et Dujardin-Beaumetz, sur les mesures que M. le Garde des sceaux compte prendre pour réprimer les abus que vient de révéler à nouveau la procédure du secret dans l’instruction des affaires criminelles.
- Interpellation Cunéo d’Ornano sur le rejet, par la question préalable, d’un vœu émis au Conseil général des Vosges en faveur du referendum communal.
- Interpellation Gellibert des Céguins, sur la façon dont le gouvernement entend faire respecter par la ville de Paris les décisions votées par la Chambre et relatives à la captation, à la dérivation et à l’adduction à Paris des eaux de la rivière de l’Avre. Interpellation Binder, sur l’itinéraire d’un tramway parisien.
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- A côté de ces interpellations, d’un intérêt des plus discutables, pour la plupart, les interpellations d’un intérêt primordial sur les massacres d’Arménie et sur les affaires crétoises, et les incessantes questions à l’effet d’obtenir du gouvernement des explications sur la politique qu’il compte suivre vis-à-vis de la Grèce.
- A deux reprises, le 22 février et le 15 mars, la Chambre sanctionne une politique que le ministre des affaires étrangères résume d’une expression employée dans des
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- circonstances analogues et au même moment par les gouvernements parlementaires étrangers : maintien de la paix par le concert européen et autonomie de la Crète.
- Le second vote, le plus décisif, car il implique l’éventualité de l’emploi de la force contre un peuple ami, a été émis à \& majorité de 356 voix contre 142.
- Le lendemain, le Sénat, par 240 voix contre 22, s’associait aux résolutions de la Chambre.
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- L’existence du cabinet sur lequel viennent s’amortir les assauts les plus furieux, les coalitions les plus solidement nouées, est parfois mise en péril par le plus infime incident.
- Le 9 mars, l’interpellation d’un député corse sur la nomination, dans son arrondissement, d’un magistrat qui avait été son concurrent électoral a failli amener la chute ou tout au moins la dislocation du ministère.
- Ainsi, jadis, l’interpellation d’un obscur député de la Cochinchine sur l’organisation municipale de Paris provoqua la retraite du cabinet Freycinet qui venait de franchir intact les passes les plus difficiles en bravant les plus formidables tempêtes.
- Les interpellations de ce genre sont les pelures d’orange où viennent immanquablement trébucher les plus habitués à regarder le danger en face et résister à toutes les poussées.
- Dans le cas actuel, le ministère s’en est tiré à bon compte.
- L’ordre du jour pur et simple, accepté par le gouvernement, avait été repoussé par la Chambre, qui s’était prononcée en faveur d’une rédaction invitant le gouvernement à « s’abstenir de nommer des magistrats dans des circonscriptions où ils ont été candidats à des fonctions électives », lorsqu’un député ministériel eut l’idée de proposer d’adjoindre à l’expression de ce blâme très mérité l’expression de la confiance de la Chambre dans le ministre en faute.
- Trop fraîchement éclose pour avoir beaucoup d’expérience et s’être tracée un plan d’avenir, trop généreuse peut-être pour tirer parti de sa victoire, la nouvelle majorité se laissa persuader et signa, en votant l’adjonction proposée, sa propre déchéance. Elle n’avait vécu que cinq minutes.
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- Le flot des interpellations montait toujours. Quelques députés formèrent le projet de l'endiguer: Ils avaient calculé, comme nous le faisons ici de temps en temps, le nombre déjà considérable de projets ou propositions de loi susceptibles d’être immédiatement discutés, et supputé le nombre probable des séances restant à la disposition de la législature actuelle, qui doit encore voter les budgets de 1897 et de 1898, et la disproportion constatée les avait effrayés.
- On se rappelle qu’au début de la session de 1897, il existait 172 projets ou propositions de loi en état d’être discutés, et 563 dont l’examen par les commissions était plus ou moins avancé.
- Or, depuis la rentrée, la liste des projets s’était allon gée et la Chambre n’en avait voté qu’un seul, celui du régime des sucres. Le reste du temps avait été employé à examiner le budget et à des interpellations.
- Il paraît excessif que 197 interpellations aient rempli la moitié des 410 séances tenues par la Chambre jusqu’à la fin de décembre dernier. Que dire alors des trois semaines employées naguère à des interpellations qui auraient pu, à une ou deux exceptions près, sous forme de question, être vidées en deux ou trois heures?
- Le remède proposé consistait à faire décider par la Chambre qu’à titre provisoire les séances des lundi, mardi et jeudi seraient exclusivement réservées à la discussion et au vote des lois.
- C’était réserver aux interpellations la séance du samedi, puisque fe vendredi était consacré aux lois ouvrières et le mercredi aux travaux des commissions.
- Les . auteurs de ce plan appartenaient à la majorité ministérielle. Ils le firent accepter par le groupe des républicains de gouvernement, qui le communiqua aux autres groupes.
- Un seul de ces groupes l’accepta, le plus voisin politiquement du groupe des républicains de gouvernement, l’union progressiste. Les autres le repoussèrent. Deux de ces groupes rédigèrent un ordre du jour pour motiver leur avis.
- La gauche progressiste estimait que « l’examen des lois peut se poursuivre efficacement, sans qu’il soit nécessaire de limiter la mission de contrôle permanent qui appartient à la Chambre. »
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
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- Suivant le groupe radical socialiste, « la procédure de la question, si le gouvernement voulait s’y prêter, pourrait être fréquemment substituée avec avantage à celle de l’interpellation, dont les membres du groupe n’ont d’ailleurs usé qu’avec la plus grande réserve. »
- Mais le groupe ne voyait pas la nécessité d’une réglementation « qui, sans qu’elle présente un caractère obligatoire, pourrait cependant sembler une restriction au droit de contrôle du Parlement et aux garanties dues aux minorités. »
- La gauche progressiste et les radicaux socialistes étaient communément d’avis qu’il y aurait utilité à arrêter, d’accord avec les autres groupes, un ordre du jour dans lequel les lois d’ordre politique ou social en état d’être discutées trouveraient leur place, aussi bien que les réformes économiques et fiscales qui semblaient avoir la préférence bien marquée des républicains de gouvernement.
- La révision des lois constitutionnelles était même mise en avant par la gauche progressiste.
- La question fut portée devant la Chambre. Le droit d’interpellation, qui n’était pas menacé, fut énergiquement défendu par des orateurs qui en reconnaissaient l’usage abusif, tout en se défendant d’y être pour quelque chose, cependant que les socialistes gardaient un silence dédaigneux ou prudent.
- Par 294 voix, contre 242, la Chambre relégua au samedi fia discussion des interpellations, après avoir proclamé par 257 voix contre 232, qu’il était urgent de consacrer la plus grande partie de son temps au travail législatif.
- Séance tenante, on se remit aux interpellations.
- Il est vrai que c’était un samedi. Il est également vrai que rien n’est changé en l’état de choses, la Chambre restant toujours maîtresse de son ordre du jour.
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- LE DEVOIR
- FAITS POLITIQUES & SOCIAUX
- FRANCE
- L’Anti-Alcoolisme à l’Ecole
- Le 17 mars, est parue au Journal Officiel une circulaire de M. Rambaud, ministre de l’instruction publique, adressée aux recteurs des universités et relative à l’enseignement anti-alcoolique dans les établissements d’enseignement public.
- Nous avons déjà appelé l’attention de nos lecteurs sur cette question de l’alcoolisme croissant dont la gravité n’échappera à aucun esprit éclairé. M. Rambaud y insiste et quelques chiffres précis évoqués au début de sa circulaire lui servent d’exorde ex-dbrupto pour mettre les recteurs en face du danger et le leur faire toucher du doigt.
- » En France, dit M. Rambaud, le danger s’est accentué dans des proportions effrayantes : la consommation alcoolique qui était en moyenne de 1 lit. 12 par habitant en 1830, de 2 lit. 82 en 1875, a atteint 4 lit. 32 en 1893. Encore ne s’agit-il que d’alcool pur à 100 degrés, presque frappé de droits réguliers, et ce chiffre doit-il être triplé si l’on veut le traduire en litres des mélanges livrés sous diverses formes aux clients. Il faut y ajouter encore la quantité considérable d’alcool qui échappe aux droits et qu’il est difficile d’évaluer.
- » Les ravages de l’alcoolisme sont en proportion avec les progrès de la consommation : pour ne citer qu’un exemple, le nombre des aliénés dont la maladie est due directement à cette cause était en moyenne de 713 par année dans la période de 1866 à 1875 ; il a été, en 1893, de 3.386. »
- Le ministre insiste sur la nécessité de signaler de bonne heure le danger aux enfants, aux jeunes gens, en leur montrant comment l’alcoolisme peut compromettre chez eux, avec la vie physique, la vie intellectuelle et morale.
- M. Rambaud demande aux instituteurs et aux professeurs de s’acquitter de ce rôle avec la conscience de faire œuvre de bien public. « Je leur recommande, dit-il,
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX 231
- de donner les notions sous la forme la plus simple, la plus familière, et par suite la plus pénétrante ; de faire appel à la réflexion des enfants ; en un mot, de convaincre encore plus que d’enseigner. En dehors du programme, en dehors des heures de classe, je leur serai reconnaissant de tout ce qu’ils pourront faire pour que leurs leçons et leurs conseils soient suivis dé résultats : conférences aux adultes, sociétés de tempérance, etc. »
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- BELGIQUE
- Le prochain Congrès des accidents du travail
- Le quatrième Congrès international des accidents du travail aura lieu, à Bruxelles, du 26 au 31 juillet prochain. Le comité belge d’organisation a pour président M. Beer-naert, ministre d’Etat, président de la Chambre des représentants. Les questions soumises à l’examen du Congrès auront un caractère purement scientifique.
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- Congrès du repos du Dimanche
- Un congrès international du repos du dimanche se tiendra à Bruxelles, au commencement de juillet prochain.
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- Congrès du travail
- Le ministre du travail, M. Nyssens, a annoncé à la Chambre des députés qu’il y aurait cette année, à l’occasion de l’Exposition de Bruxelles, un Congrès du travail. Le gouvernement invitera les pays étrangers à y participer.
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- PAYS-BAS
- Les Chambres de travail
- La seconde Chambre a adopté sans scrutin, en seconde lecture, le projet du gouvernement, modifié par voie d’amendement au cours de la discussion, ayant pour objet la création de Chambres de travail (Kamers van arbeid) composées en nombre égal de patrons et d’ouvriers.
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- LE DEVOIR
- SUISSE
- La coopération de consommation (1)
- L’Exposition nationale suisse de 1896 a donné naissance à une intéressante statistique des Sociétés coopératives suisses de consommation, dressée par le Comité central de Bâle. Un questionnaire a été adressé à 200 sociétés dont l’existence était connue et il a été retourné, rempli des indications demandées, par 100 d’entre elles. Les résultats recueillis ont été réunis dans un volume intitulé : Die Schweizerischen Konsumgenossens-chaften, ihre Entwickelung und ihre Resultate, par le Dr Hans Müller. Une intéressante analyse en a été publiée par le Journal de Genève, et nous en extrayons les renseignements suivants :
- On pense que les 200 sociétés coopératives qui existent en Suisse réunissent avec leurs familles un effectif de 300.000 individus, le dixième de la population totale, soit plus qu’en France et en Allemagne (1 coopérateur sur 18 habitants dans le premier pays, 1 sur 21 dans le second) et un peu moins qu’en Angleterre (1 coopérateur sur 8 habitants).
- Les 100 sociétés qui ont répondu à l’enquête sont les plus prospères du pays. Elles comptent 53.900 adhérents et leurs familles (en 1894). Soixante d’entre elles sont réunies en une fédération qui a nom le Verband Schwei-zerischer Konsum-Vereine.
- Le chiffre total des ventes des 100 sociétés pour l’année 1894 se monte à 20.618.000 francs ; leur capital-actions est de 2.927.000 francs. Le bénéfice net a été de 1.728.000 francs soit 8, 46 % des ventes effectuées. Quatorze sociétés ont distribué un boni de 10 %> ; deux ont donné 11 %> ; huit, 12 %; quatre, 13%; une, 15 % ; une, 16 %>; et une enfin (Ems) a donné 20 %.
- 49 sociétés étaient propriétaires d’immeubles figurant dans leurs bilans pour 3.500.000 francs.
- La plupart des 100 sociétés dont il vient d’être parlé appartiennent à la Suisse allemande et en particulier aux cantons de Zurich, de Saint-Gall et d’Argovie.
- En tête, on trouve 1 ’Allgemeiner Konsum-Verein, de Bâle, avec 13.000 membres et 6 millions de francs de vente
- (1) D’après un rapport du consul de France à Bâle.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- annuelle, puis 3 associations de 3.000 à 4.000 membres chacune, le Konsum-Verein, de Saint-Gall, le Lebensmittel Verein, de Zurich, et la Société coopérative suisse, de Genève. 4 autres sociétés dépassaient le chiffre de 1.000 membres en 1894, à Lucerne, Hérisau, Berne et Olten. La moyenne générale du nombre des associés est de 540 par société.
- Aux 100 sociétés ci-dessus, il faut ajouter, comme nous l’avons dit, 100 autres sociétés de consommation dont l’existence est connue, et 60 associations coopératives agricoles (Bauern Consum-Vereine) qui fournissent également à leurs membres des denrées alimentaires. On arrive ainsi à un total de 260 sociétés pratiquant la coopération de consommation en Suisse et réunissant, d’après les estimations du Dr Müller, au moins 75.000 familles.
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- GRANDE-BRETAGNE Associations coopératives de production
- Les ventes des associations de production en Angleterre, en 1896, ont dépassé de 15 % celles de 1895. Le chiffre de ces ventes atteint cinquante millions.
- En Irlande, le mouvement coopératif va en se développant; il existe aujourd’hui 125 fermes coopératives dont 70 fabriquent du beurre. Celles-ci ont fait 7 millions d’affaires, les autres associations 1.250.000 fr. Les industries en participation dans le Royaume-Uni en 1896 ont passé de 155 à 200 et leurs ventes se sont élevées progressivement.
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- ETATS-UNIS Les « Trusts »
- La commission spéciale de la législature de l’Etat de New-York, qui vient de procéder à une enquête sur les agissements abusifs et frauduleux des trusts ou syndicats qui tendent à monopoliser certains produits, a terminé son rapport.
- Le sénateur Lexow, président de la commission, dénonce dans ce document les dits syndicats comme ennemis du bien public, tendant à détruire toute concurrence légitime. Il reconnaît qu’il n’y a pas de
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- LE DEVOIR
- remède à cet état de choses, sauf un amendement à la Constitution fédérale. Il faudrait, selon lui, que l’attor ney général pût exiger la présentation des livres et des documents qui témoignent de manœuvres et combinaisons illégales. Un bill dans ce sens avait été adopté par l’Assemblée législative dans la dernière session, mais le gouverneur Morton refusa de le signer. D’ailleurs, tout effort pour mettre fin à ces abus se heurtera toujours à l’opposition des politiciens New-yorkais, dont le fonds de campagne est principalement alimenté par les chefs de ces syndicats. (Le Temps), L’Etat de Géorgie vient de se doter d’un « anti-trust bill », dont les dispositions ont été calquées sur un bill semblable voté déjà par la législature de la Caroline du Sud.
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- L’immigration et les illettrés
- La Chambre des représentants a de nouveau adopté la loi sur l’immigration, excluant les illettrés par 193 voix contre 37, c’est-à-dire par une majorité supérieure aux deux tiers requis pour que le veto opposé par M. Cleveland soit annulé.
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- FA QUESTION DE FA FAIX
- La Conférence Interparlementaire
- La Conférence Interparlementaire tiendra sa session de 1897 à Bruxelles, en août ou septembre.
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- Groupes Interparlementaires
- Le groupe interparlementaire Autrichien compte actuellement 55 membres.
- Le groupe interparlementaire Danois compte actuellement 96 membres, c’est-à-dire plus de la moitié du Parlement qui a 180 membres.
- Le groupe interparlementaire Suédois se compose de 82 membres dont 58 étaient membres du dernier Riksdag, 2 de la première et 56 de la seconde Chambre.
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- Le prochain Congrès de la Paix
- Le VIIIe Congrès universel de la Paix aura lieu à Hambourg, aussitôt après la Conférence interparlementaire qui se réunira à Bruxelles.
- Le programme du Congrès a été provisoirement arrêté comme suit par le Bureau international permanent :
- 1° Rapport sur les évènements de l’année.
- 2° Principes du droit international. (Continuation.)
- 3° Eventuellement : Questions mises à l’étude par le VIIe Congrès.
- 4° Participation à l’Exposition de 1900.
- 5° Historique sommaire des travaux fait» par les Congrès de la Paix.
- 6° Clause arbitrale à introduire dans les traités d’alliance.
- 7° Fixation du siège et de la date du IXe Congrès (1898).
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- Manifestation du 22 février
- Nos lecteurs savent que, le 22 février 1896, une manifestation en faveur de l’arbitrage international a été faite par un très grand nombre d’associations pacifiques.
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- Il avait été décidé au Congrès de Budapest que de nouvelles manifestations seraient organisées le 22 février 1897, et que les groupements de toute nature politiques, sociaux, moraux, scientifiques, artistiques, littéraires, commerciaux, coopératifs, mutualistes, etc, ainsi que les particuliers, seraient appelés à y prendre part.
- En exécution de cette décision la Société de Paix et d’Arbitrage du Familistère de Guise, réunie le 22 février, a voté sur la proposition de son président M. Bernardot, la résolution suivante :
- « Nous appelons de tous nos vœux la ratification du traité d’arbitrage permanent signé récemment par les gouvernements de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis d’Amérique. Ce traité constituerait un des événements les plus importants de notre époque, en ce qu’il introduirait le principe absolu de la justice et de la paix dans les rapports politiques entre deux grandes nations,
- » Tout en reconnaissant qu’il réaliserait notre but immédiat et répondrait à nos vœux, nous ne le considérons que comme un premier pas vers l’établissement d’un système qui soumettrait tout différend entre nations à une procédure légale internationale.
- » A cet effet, nous souhaitons ardemment que l’exemple de sagesse qui aurait été donné par les deux Etats contractants soit suivi à bref délai par les gouvernements et les organes parlementaires de tous les autres pays, avec l’appui de l’opinion publique et de la presse.
- » Nous affirmons de nouveau le principe de l’arbitrage, que nous proclamerons jusqu’au jour où il sera reconnu et mis en pratique dans tout le monde civilisé.
- » Enfin, nous rendons hommage à la mémoire d’Alfred Nobel et nous exprimons le vœu que l’exécution des dernières volontés du généreux défunt ait pour résultat définitif la réalisation de tout le bien qu’il a voulu faire à l’humanité. »
- En outre, considérant que la conclusion de traités d’arbitrage permanent entre nations paraît la voie la plus sûre et la plus courte pour parvenir à l’état de paix;
- Considérant que les gouvernements des Etats-Unis d’Amérique et de la Suisse ont clairement manifesté leurs bonnes dispositions en faveur de ces traités ;
- Attendu la résolution unanime votée par la Chambre des députés de France, le 8 juillet 1896 ;
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- Considérant que l’union de la France et de la Russie facilite l’établissement entre elles d’un mode pacifique général pour la solution de leurs différends éventuels ;
- Nous émettons le vœu que le gouvernement Français négocie sans retard des traités d’arbitrage permanent avec les nations amies de la France, et notamment avec les Etat-Unis d’Amérique, la Suisse et la Russie.
- Cette résolution est adoptée à l’unanimité.
- Se sont également associés au vote de cette résolution, les groupes ci-après :
- La Société de Libre-Pensée, de Saint-Quentin ;
- Le Groupe républicain, de Vadencourt;
- Le Groupe d’Etudes sociales, de Guise.
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- Paroles pacifiques
- En prenant possession de la présidence de la République, le 4 mars dernier, M. Mac-Kinley a lancé un message dont voici résumée la partie relative à l’arbitrage et à la Paix :
- La politique des Etats-Unis a toujours été de cultiver la paix et l’amitié avec toutes les nations. Washington a inauguré une politique de non-intervention en restant libre d’engagement à l’extérieur.
- Les Etats-Unis ne veulent aucune guerre de conquête. La paix est préférable à la guerre dans presque tous les cas. L’arbitrage est la vraie méthode de régler tous les différends internationaux ou locaux.
- L’honneur de l’initiative du principe de l’arbitrage appartient aux Etats-Unis. Le traité d’arbitrage signé avec l’Angleterre est dû à l’initiative des Etats-Unis.
- M. Mac Kinley demande donc au Sénat de le ratifier. Ce traité est un glorieux exemple de raison qui sera suivi par les autres pays, pour le bien de la civilisation.
- Du reste, le nouveau président a maintes fois exprimé le désir de voir le traité promptement ratifié sous sa forme originale.
- Dans la réception du corps diplomatique, M. Mac-Kinley marqua d’une manière très significative, à sir Julian Pauncefote, ambassadeur d’Angleterre, son vif désir de voir triompher au plus tôt le traité d’arbitrage.
- Aussi, ses partisans au Sénat emploient-ils leurs efforts à faire abandonner ou modifier les amendements de manière à les rendre acceptables par la majorité.
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- Un rédacteur du journal espagnol le Libéral a vu, le 5 mars, le nouveau président des Etats-Unis, qui lui a dit considérer comme superflu de rien ajouter aux déclarations contenues dans son discours au sujet de la politique internationale. « Je ne puis, a ajouté M. Mac-Kinley, que vous confirmer ce que j’ai dit : Paæ in terrâ hominibus bonœ voluntatis; ce que je compléterai ainsi : Paix pour l’Espagne et les autres nations. »
- Le président, en donnant congé au journaliste lui dit encore : « Je désire que mes paroles servent de salutation à l’Espagne. »
- ***
- A l’ouverture du Parlement anglais, la reine a lu un message dont voici les passages concernant la paix:
- « C’est avec une grande satisfaction que j’ai conclu un traité d’arbitrage avec le président des Etats-Unis, et je compte que, grâce à cet arrangemement, tous les différends qui pourront surgir entre nous seront réglés d’une manière pacifique. J’espère que ce traité aura aussi de l’importance à un autre point de vue, en engageant les autres puissances à prendre en considération un principe en vertu duquel le danger de la guerre sera notablement diminué. »
- A l’ouverture du Riksdag, le roi Oscar a prononcé, dans son discours du trône, les paroles suivantes :
- « Je n’ai certes pas besoin de renouveler mes déclarations précédentes touchant mes constants efforts dont le but a été, est et sera, de chercher à conserver à mes peuples, avec l’aide de Dieu et par une attitude franchement et décidément neutre, les bienfaits de la paix. Les bruits contraires qui courent de temps à autre, même au delà de nos frontières, me décident à le répéter aujourd’hui, mais j’ai le ferme espoir que de semblables rumeurs ne parviendront pas à ébranler la confiance en l’attitude toujours et invariablement pacifique des Royaumes-Unis.
- » Si l’on compare aux charges acceptées par la Suède et la Norvège les sacrifices bien plus considérables, tant sous le rapport du service personnel qu’au point de vue pécuniaire, consentis par les autres nations, on ne saurait, pour peu que l’on veuille et puisse juger équitablement, ni dire ni penser que l’un ou l’autre des
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- peuples de la Péninsule Scandinave nourrisse des sentiments ou des projets qui ne soient point pacifiques. »
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- Le 4 mars dernier, le Gouvernement belge a été mis en demeure, par voie d’interpellation à la Chambre, de déclarer ses intentions sur la possibilité de conclure des traités permanents d’arbitrage international et sur la participation du Gouvernement belge à la Conférence interparlementaire de la paix.
- M. de Fovereau, ministre des affaires étrangères, s’est montré nettement favorable à l’arbitrage international. Il a rappelé que, depuis vingt ans déjà, le Parlement a été saisi d’une proposition y relative par MM. Couvreur et Thonissen. Mais la constitution d’une cour permanente d’arbitrage ne laisserait pas, dans les circonstances actuelles, de froisser plus d’une susceptibilité. Les traités conclus de pays à pays ne sont pas encore assez nombreux pour justifier l’institution de cette cour permanente. Il faudrait auparavant créer le plus possible de tribunaux spéciaux. Mais le gouvernement estime que la cause de l’arbitrage international est celle de la suprématie du droit sur la force brutale et qu’à ce titre aucune occasion ne doit être négligée pour le servir utilement.
- La discussion a été close par le vote d’un ordre du jour de l’interpellateur M. de Brocqueville, affirmant le désir de la Chambre de voir confier à des traités d’arbitrage la solution des conflits internationnaux.
- Le Storthing Norvégien et l’Arbitrage
- Le 3 mars dernier, le Storthing a décidé, à l’unanimité, de nommer une commission chargée d’étudier la question des arbitrages entre la Norvège et les autres Etats, et de soumettre ensuite ces propositions au Storthing.
- ***
- Ménélik et l’Arbitrage
- On lit dans les Etats-Unis d'Europe :
- » L’empereur Ménélik est disposé à organiser les relations internationales de son empire sur la base de
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- LE DEVOIR
- l’arbitrage international. Il fera connaître prochainement cette décision par voie officielle. »
- Une pareille initiative couronne dignement la série des actes par lesquels le monarque africain s’est imposé à l’admiration et à la sympathie du monde civilisé et des amis de la Paix. Nous joignons nos chaleureuses félicitations à celles de l’excellent organe de la Ligue internationale de la Paix et de la, Liberté.
- L’Arbitrage au Siam
- Le gouvernement siamois a consenti à laisser juger par une commission mixte l’affaire du vice-consul intérimaire des Etats-Unis à Chieng-Maï, M. Kellett, qui avait été outragé par des soldats indigènes.
- M. Barrett, ministre des Etats-Unis à Bangkok, a obtenu de plus, du roi Chulalongkorn, que l’affaire, dont l’importance a d’ailleurs été fort exagérée par les rapports de certains journaux, fût soumise à l’arbitrage d’un européen.
- ***
- Les puissances secondaires
- La Conférence interparlementaire, organe du bureau interparlementaire pour l’arbitrage international, propose (dans un article attribué à un ministre d’Etat belge) la réunion d’un congrès des puissances secondaires, dont le roi des Belges pourrait prendre l’initiative.
- En effet, si les grandes puissances de l’Europe se décident à tenir un congrès diplomatique pour les affaires d’Orient, ni la Belgique, ni les Pays-Bas, ni l’Espagne, ni le Portugal, ni la Suisse, etc, n’y seraient convoqués.
- Or, les évènements d’Orient ont leur contre-coup partout et les plus petits pays souffrent de l’état de trouble général qui menace la paix de l’Europe entière.
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- Le bureau international de la paix et la Crète
- La Commission du Bureau international de la Paix s’est réunie à Berne, les 6 et 7 mars, sous la présidence de M. Frédéric Bajer.
- Etaient présents : M. F. Bajer, de Copenhague ;
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- Mme de Suttner, de Vienne ; M. Hodgson Pratt, de Londres ; M. F. Passy, de Paris : M. Franz Wirth, de Francfort ; M. le Dr Adolphe Richter, de Pforzheim ; M. Th. Moneta, de Milan : M. Henri Lafontaine, de Bruxelles ; M. Nicolas Fleva, de Bucharest ; M. le Dr A. Gobât, de Berne ; M. Elie Ducommun, de Berne ; M. Gaston Moch, de Paris, remplaçant M. E. Arnaud ; M. F. Gréen, de Londres, remplaçant Mlle Ellen Robinson.
- Lecture a été faite de nombreux télégrammes de félicitations venus de tous les points de l’Europe, et exprimant le vœu que les travaux de la commission contribuent au succès de la cause pacifique.
- La question la plus importante à traiter était celle de l’attitude à prendre par les amis de la Paix en présence de la grave situation créée par la révolution crétoise.
- A l’unanimité des membres présents, la Commission a décidé d’envoyer aux Gouvernements de l’Europe et à celui des Etats-Unis d’Amérique un manifeste proposant l’organisation d’un plébiscite des Crétois pour la solution de la crise actuelle.
- Cette demande, une fois reçue par les Gouvernements, sera portée à la connaissance des populations sous la forme d’un Appel aux Nations,
- En exécution de cette décision, le bureau international de la Paix a adressé à chaque ministre des affaires étrangères un appel dans lequel se trouve ce passage :
- » Nous sommes absolument convaincus que le seul moyen de conjurer les dangers de la situation présente est d’appeler le peuple de la Crète à se prononcer sur ses destinées futures, par un plébiscite accompli dans des conditions d’indépendance absolue.
- » Nous conjurons Votre Excellence de mettre sa haute influence au service de cette œuvre de justice et de pacification. Accomplie par son concours, cette solution pacifique servira de phare lumineux pour éloigner à tout jamais, par Inapplication loyale d’un grand principe du droit futur des peuples, le terrible danger du naufrage de la civilisation européenne. »
- Ce manifeste est signé au nom de tous les délégués.
- On connaît le plan arrêté pour le règlement des affaires de Crète. .
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- LE DEVOIR
- Pour la sauvegarde de la paix européenne, l’autonomie de la Crète, sous la suzeraineté nominale du Sultan, a été proclamée.
- Cette première partie du programme du concert européen ne semble guère facile à réaliser, les Crétois repoussant par la force l’indépendance qu’on leur apporte à la pointe des baïonnettes.
- Et cette résistance, dont la Grèce fait à peu près tous les frais, dans l’espérance d’en recueillir le bénéfice, rend problématique l’exécution de la deuxième partie du programme, le maintien de la paix en Europe.
- Politique pacifique
- On lit dans Les Etats-Unis d'Europe :
- Dès le 18 février dernier, nous avons cru devoir publier dans VIndépendance belge l’article suivant, destiné à rappeler aux gouvernements les principes de la politique pacifique, principes dont ils ne sauraient s’écarter impunément. Nous avons l’espoir que cet article recevra l’approbation de nos lecteurs, sous les yeux desquels nous le mettons avec confiance. E. A.
- Nul n’ayant le droit de se faire justice lui-même, aucune nation ne peut déclarer la guerre à une autre.
- Donc, la Grèce ne doit pas se mettre en état de guerre avec la Turquie.
- Il n’existe pas de droit de conquête.
- Ce n’est donc pas par la force, ce n’est pas par la conquête, que la Grèce doit prendre possession de la Crète.
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- La population d’une colonie formée d’individus appartenant à une nation policée a le droit de réclamer son autonomie et de se constituer en nation indépendante.
- Evidemment, il en est de même pour la population d’une province comme la Crète.
- Par suite, il est loisible aux 206.000 chrétiens qui habitent la Crète, alors qu’il y a au maximum 74.000 musulmans, de proclamer la Crète nation indépendante et autonome.
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- LA QUESTION DÈ LA PAtX
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- Une nation est un ensemble d’individus occupant dune manière permanente un territoire déterminé et participant à la formation d’un gouvernement commun, chargé de Vadministration de la justice et du maintien de l’ordre.
- L’existence de toute nouvelle nation sera portée à la connaissance des autres nations par la notification qu’elle leur fera de sa constitution, des limites du territoire sur lequel elle s’est constituée et de la composition de son gouvernement.
- L’autonomie de toute nation est inviolable.
- Les nations ont le droit inaliénable et imprescriptible de disposer librement d’elles-mêmes.
- Ixs nations sont solidaires les unes des autres.
- D’où ces conclusions :
- Qu'aussitôt la nation crétoise constituée, son autonomie ne devra être l’objet d’aucune violation de la part de qui que ce soit ;
- Mais qu’il sera loisible au peuple crétois de convenir librement avec la Grèce son annexion à celle-ci;
- Et que toutes les puissances devront s’associer pour assurer le rétablissement de l’ordre en Crète (par une gendarmerie internationale) et permettre ainsi la libre consultation de ses habitants et sur leur désir d’indépendance et sur leur volonté de s’annexer ou non à la Grèce.
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- Toute annexion dune nation à une autre sera notifiée aux autres nations par chacune des deux nations intéressées.
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- Voilà dans quel sens les puissances européennes doivent poser la question crétoise et en chercher la solution, pour rester d’accord avec la politique pacifique dont elles se réclament toutes.
- Voici maintenant en vertu de quels principes les puissances ont pu ou peuvent intervenir en Turquie et s’immiscer dans les questions provoquées par la situation particulière de ce pays :
- Les nations peuvent protester contre les actes contraires à la morale ou au droit, accomplis par l’une d’entre elles, et refuser éventuellement de continuer avec elle des relations régulières.
- Les nations ont le droit d’accréditer auprès d’un Etat
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- LE DEVOIR
- qui cause préjudice à autrui par le gaspillage de ses ressources ou qui organise ou permet le massacre d'une partie de ses habitants, un conseil de gérance, dont les pouvoirs et les immunités seront déterminés par un traité international.
- Il est bien entendu que nous ne tenons pas absolument à l’expression conseil de gérance. Mais si, afin de sauvegarder la paix de l’Europe et aussi le droit des populations, il y a lieu de maintenir l’existence de la Turquie en la contraignant à être une nation réellement policée, il est indispensable : 1° Qu’un contrôle européen assure l’exécution des obligations financières internationales de la Turquie et ramène l’ordre dans ses finances; 2° et que des délégués des puissances (ambassadeurs ordinaires ou extraordinaires) prennent en main le pouvoir pendant le temps nécessaire pour opérer les réformes trop longtemps ajournées et mettre définitivement fin à des massacres indignes de toute civilisation.
- Et puisque, à l’heure actuelle, l’entente entre les puissances européennes existe et est officiellement affirmée, pourquoi n’en profiteraient-elles pas pour conclure entre elles un traité qui ferait des principes du Congrès de la Paix de Rome et du Code voté par le Congrès de Buda-Pesth (dont sont extraits les articles ci-dessus), les fondements d’un droit international positif, dont les évènements démontrent chaque jour la nécessité, et auxquels les documents diplomatiques eux-mêmes se réfèrent constamment, quand bien même il est encore inexistant.
- Quel gouvernement en fera la proposition?
- Emile Arnaud,
- président et rapporteur de la commission de droit international public du Congrès de Rome, président de la section de législation du Congrès de la paix d’Anvers, membre de la sous-commission juridique du Bureau international de la Paix.
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- PHILOSOPHIE DES SCIENCES
- On lit dans « Le Petit Temps » du 11 mars dernier, l’article suivant :
- M. de Rochas et la vie future
- L’Alliance des savants et des philanthropes avait prié M. de Rochas, administrateur de l’Ecole polytechnique, de faire, dans une des réunions de l’Alliance, une conférence sur ses idées en spiritisme. M. de Rochas vient d’adresser en réponse, au secrétaire général de la société, M. Tridon, une lettre relative aux preuves expérimentales de la vie future. Nous publions, à titre de document, cette lettre :
- ECOLE
- polytechnique Paris, le 20 février 1897.
- A Monsieur Tridon, secrétaire général de VAlliance des savants et des philanthropes.
- Monsieur,
- J’ai l’honneur de vous accuser réception de votre lettre du 15 février et de vous remercier de votre offre. Je serai heureux et honoré de voir figurer mon nom (comme membre de l’Alliance), à côté de ceux de MM. Emile Burnouf, Henri Bocher, Charles Richet et Cheys-son ; l’un a été pour moi un maître vénéré, les autres sont mes amis.
- Permettez moi maintenant une observation. Vous parlez de ma compétence en occultisme ; c’est une erreur, car je ne me suis jamais occupé d’occultisme, pas plus que de spiritisme.
- Porté par mes goûts vers la philosophie des sciences, j’ai étudié leur histoire pour suivre la marche de l’esprit humain dans leur développement. J’ai vu ainsi qu’un grand nombre de faits dont la réalité avait été, de tout temps, affirmé par les témoignages les plus sérieux et qui avaient été considérés comme des prodiges, s’expliquaient peu à peu à mesure que nous connaissions mieux les lois de la nature. Il en restait cependant tout une catégorie dont nous n’avions point la clef et qui paraissaient devoir être attribués à des
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- forces non encore définies prenant naissance dans l’organisation nerveuse de certaines personnes exceptionnellement constituées sous ce rapport.
- Ce sont les propriétés de ces forces qu’après quelques savants modernes comme Deleuze, le docteur Charpignon, le baron de Reichenbach, Crookes, Aksakof et Richet, je me suis efforcé de mettre en lumière.
- Il en est résulté pour moi la conviction que l’homme ne pouvait être considéré comme un animal dont le cerveau secrète la pensée comme la fleur secrète le parfum.
- Je crois avoir vérifié expérimentalement qu’il se compose, pendant la vie, d’un esprit dont nous ne saurions déterminer la nature, d’un corps composé de chair, d’os et de sang, et enfin d’une partie fluidique que les anciens appelaient âme, dont le rôle est de porter à l’esprit les sensations du corps et au corps les ordres de l’esprit.
- Cet influx fluidique, qui se répand le long des nerfs sensitifs et des nerfs moteurs dont les ramifications s’étendent dans toutes les parties du corps, occupe donc dans l’espace le même volume que ce corps et on peut dire, sans sortir du domaine de la science positive, qu’il en est le double.
- J’ai montré que ce double pouvait, sous certaines influences et chez certaines personnes, s’extérioriser et devenir perceptible à nos sens : le corps du sujet devient alors insensible ; c’est par le double que le sujet sent, et, dans bien des cas, c’est encore par le double qu’il paraît voir et raisonner, le corps jouant simplement alors le rôle d’un appareil récepteur à l’extrémité d’un fil qui le relie à l’esprit.
- Si l’esprit et l’âme peuvent se séparer momentanément du corps pendant la vie, tout en lui restant reliés par un lien fluidique dont on a pu quelquefois consta ter directement l’existence, grâce aux yeux hyperesthésiés de quelques sensitifs, ne sommes-nous pas autorisés à supposer qu’ils peuvent conserver une existence propre après la mort,' c’est-à-dire après la rupture de ce lien, rupture constatée 'par ces mêmes sensitifs quand ils ont eu l’occasion de se trouver auprès de mourants ?
- C’est ainsi que mes recherches peuvent se rattacher
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- aux travaux de votre Société ; mais il m’est impossible de les exposer dans une conférence, comme vous voulez bien m’en manifester le désir.
- Des assertions aussi contraires aux enseignements de la science officielle ne peuvent pénétrer dans les esprits qu’à l’aide de la multiplicité des témoignages. Ces témoignages, on peut bien les lire dans les livres qu’on ouvre et qu’on ferme à loisir; mais on ne saurait en une heure, présenter, avec des développements suffisants pour entraîner la conviction de l’auditoire, les travaux considérables qui, depuis un demi-siècle, ont été publiés sur cette question.
- Veuillez agréer, monsieur le Secrétaire général, l’expression de ma haute considération.
- A. de Rochas.
- ***
- Dans nos numéros d’Octobre 1895, page 620, Mars et Août 1896, pages 177 et 495, nous avons déjà signalé à nos lecteurs quelques-uns des travaux de l’illustre savant. Voici spécialement ceux de ses livres où le lecteur peut trouver les éclaircissements dont l’article ci-dessus est bien de nature à lui faire éprouver le besoin :
- Extériorisation de la motricité. Recueil d’expériences et d’observations.
- Volume illustré, en vente au prix de 8 francs. Editeur: Chamuel, 5, rue de Savoie, Paris.
- Chez le même éditeur :
- Extériorisation de la sensibilité.
- Les états superficiels de l’Hypnose.
- Les états profonds de l’Hypnose.
- Etc., etc.
- Les ouvrages de M. de Rochas sont d’un tel intérêt et d’une telle portée que leur grand succès (les éditions s’en épuisent rapidement) réjouira tous ceux qui aspirent au développement des plus hautes aspirations, des plus hautes facultés sociales.
- ***
- A tous ceux qu’intéressent ces questions, nous recommandons à nouveau :
- Les Annales des sciences psychiques, recueil d’observations et d’expériences. Directeur : M. le Dr Dariex.
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- LE DEVOIR
- Les Annales des Sciences psychiques paraissent tous les deux mois depuis le 15 janvier 1891.
- Elles rapportent, avec forces preuves à l’appui, toutes les observations sérieuses qui leur sont adressées, relativement aux faits soit-disant occultes de télépathie, de lucidité, de pressentiment, de mouvement d’obiets, d'apparitions objectives.
- En dehors de ces recueils de faits, sont publiés des documents et discussions sur les bonnes conditions pour observer et expérimenter, des ana lyses,des bibliographies, des critiques, etc.
- S’adresser, pour la rédaction : à M. le Dr Dariex, 6, rue du Bellay, Paris; pour l’administration : à M. Félix Alcan, éditeur, 108, boulevard Saint-Germain, Paris.
- Abonnements, un an, du 15 janvier, 12 francs; la livraison, 2 fr. 50.
- Le numéro de janvier-février dernier contient des articles du plus grand intérêt, entre autres un au cours duquel M. de Rochas cherche à établir une synthèse des faits nouvellement acquis à la science.
- A l’étudiant en ces matières, M. de Rochas recommande de lire divers ouvrages, entre autres le suivant, déjà signalé par nous à nos lecteurs (1) :
- Psychisme expérimental, par Alfred Erny.
- Librairie Flammarion, 26, rue Racine, Paris. (Prix : 3 fr. 50).
- (I) Deooir, de septembre 1895, page 620.
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- OUVRAGES REÇUS
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- OUVRAGES REÇUS
- Bulletin of the Department of labor.
- Sous ce titre, le gouvernement des Etats-Unis publie, à Washington, des Rapports sur les conditions du travail en tous pays. Aucune publication, à notre connaissance, n’offre autant de faits et de chiffres à la méditation du penseur.
- Combien il serait à désirer qu’une traduction française de ces précieux documents en facilitât la vulgarisation !
- Co-operative productive Fédération. Year book, 1897.
- Ceux de nos lecteurs qui connaissent la langue anglaise seront certainement heureux de se procurer cet almanach, (Leicester cooperative printing Society, East bond Street. Six pence) illustré de nombreuses et très jolies phototypies et donnant des renseignements du plus grand intérêt sur le mouvement coopératif en divers pays.
- Un article consacré à J.-Bte-A. Godin, est orné d’un beau portrait du fondateur du Familistère,
- A signaler que les éphémérides relèvent des faits ou des noms notables dans l’évolution sociale moderne. Exemple :
- 15 Janvier. Décès de M. Godin en 1888. « Godin était animé de cet amour de l’humanité qui porte les hommes à vouloir pour autrui les avantages dont ils jouissent eux-mêmes. »
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- The Avenue, a monthly magazine devoted to Association, éducation and social progress.Illustrated international.
- Post free, 4 s. per annum.
- London, Simpkin Marshall, Hamilton, Kent and C°, 23, Paternoster Row.
- Le numéro de Mars 1897 de cette remarquable publication contient un premier article sur Jean-Baptiste André Godin, fondateur du Familistère de Guise, France. L’article est de M. Bernardot, l’un des conseillers de gérance de l’Association du Familistère, et bien connu de nos lecteurs par ses divers ouvrages.
- L’article débute par une introduction brève et d’une inspiration très haute. La grande figure de Godin est ensuite admirablement posée. Un prochain article décrira l’œuvre. Un portrait de Godin accompagne le travail de M. Bernardot. Toutes nos félicitations à celui-ci pour ce beau travail,
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- LE DEVOIR
- SANS FAMILLE
- Par Hector MALOT
- Ouvrage couronné par P Académie française
- (Suite)
- Nous avançons, et de temps en temps Mattia demande si nous sommes loin encore de Lincoln’s-Inn : il me rapporte que nous devons passer sous une grande porte qui barrera la rue que nous suivons. Cela me paraît bizarre, mais je n’ose pas lui dire que je crois qu’il se trompe. Cependant il ne s’est point trompé, et nous arrivons enfin à une arcade qui enjambe par-dessus la rue avec deux petites portes latérales : c’est Temple-Bar. De nouveau nous demandons notre chemin, et l’on répond de tourner à droite.
- Alors, nous ne sommes plus dans une grande rue pleine de mouvement et de bruit : nous nous trouvons, au contraire, dans de petites ruelles silencieuses qui s’enchevêtrent les unes dans les autres, et il nous semble que nous tournons sur nous-mêmes sans avancer, comme dans un labyrinthe.
- Tout à coup, au moment où nous nous croyons perdus, nous nous trouvons devant un petit cimetière plein de tombes, dont les pierres sont noires comme si on les avait peintes avec de la suie ou du cirage : c’est Green square.
- Pendant que Mattia interroge une ombre qui passe, je m’arrête pour tâcher d’empêcher mon cœur de battre; je ne respire plus et je tremble.
- Puis, je suis Mattia, et nous nous arrêtons devant une plaque en cuivre sur laquelle nous lisons Greth and Galley.
- Mattia s’avance pour tirer la sonnette, mais j’arrête son bras.
- « Qu’as-tu? me dit-il, comme tu es pâle! — Attends un peu que je reprenne courage. » •
- Il sonne, et nous entrons.
- Je suis tellement troublé que je ne vois plus distinctement autour de moi; il me semble que nous sommes
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- SANS FAMILLE
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- dans un bureau et que deux ou trois personnes penchées sur des tables écrivent à la lueur de plusieurs becs de gaz qui brûlent en chantant.
- C’est à l’une de ces personnes que Mattia s’adresse, car, bien entendu, je l’ai chargé de porter la parole. Dans ce qu’il dit reviennent plusieurs fois les mots de boy, famüy et Barberin; je comprends qu’il explique que je suis le garçon que ma famille a chargé Barberin de retrouver. Le nom de Barberin produit de l’effet : on nous regarde, et celui à qui Mattia parlait se lève pour nous ouvrir une porte.
- Nous entrons dans une pièce pleine de livres et de papiers : un monsieur est assis devant un bureau, et un autre, en robe et en perruque, tenant à la main plusieurs sacs bleus, s’entretient avec lui.
- En peu de mots, celui qui nous précédé explique qui nous sommes, et alors les deux messieurs nous regardent de la tête aux pieds.
- — Lequel de vous est l’enfant élevé par Barberin? dit en français le monsieur assis devant le bureau.
- En entendant parler français, je me sens rassuré et j’avance d’un pas :
- — Moi, Monsieur.
- — Où est Barberin?
- — Il est mort.
- Les deux messieurs se regardent un moment, puis celui qui a une perruque sur la tête sort en emportant ses sacs.
- — Alors, comment êtes-vous venus? demande le monsieur qui avait commencé à m’interroger.
- — A pied jusqu’à Boulogne et de Boulogne à Londres en bateau ; nous venons de débarquer.
- — Barberin vous avait donné de l’argent?
- — Nous n’avons pas vu Barberin.
- — Alors, comment avez-vous su que vous deviez venir ici ?
- Je fis, aussi court que possible, le récit qu’on me demandait.
- J’avais hâte de poser à mon tour quelques questions, une surtout qui me brûlait les lèvres, mais je n’en eus pas le temps.
- Il fallut que je racontasse comment j’avais été élevé par Barberin, comment j’avais été vendu par celui-ci à
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- LE DEVOIR
- Vitalis, comment à la mort de mon maître j’avais été recueilli par la famille Acquin, enfin comment le père ayant été mis en prison pour dettes, j’avais repris mon ancienne existence de musicien ambulant.
- A mesure que je parlais, le monsieur prenait des notes et il me regardait d’une façon qui me gênait : il faut dire que son visage était dur, avec quelque chose de fourbe dans le sourire.
- — Et quel est ce garçon, dit-il, en désignant Mattia du bout de sa plume de fer, comme s’il voulait lui darder une flèche.
- — Un ami, un camarade, un frère.
- — Très bien ; simple connaissance faite sur les grands chemins, n’est-ce pas?
- — Le plus tendre, le plus affectueux des frères.
- — Oh ! je n’en doute pas.
- Le moment me parut venu de poser enfin la question qui, depuis le commencement de notre entretien, m’oppressait.
- — Ma famille, monsieur, habite l’Angleterre?
- — Certainement elle habite Londres ; au moins en ce moment.
- — Alors, je vais la voir ?
- -- Dans quelques instants vous serez près d’elle. Je vais vous faire conduire.
- Il sonna.
- — Encore un mot, monsieur, je vous prie : J’ai un père ?
- Ce fut à peine si je pus prononcer ce mot.
- — Non seulement un père, mais une mère, des frères, des soeurs.
- — Ah ! monsieur.
- Mais la porte en s’ouvrant coupa mon effusion : je ne pus que regarder Mattia les yeux pleins de larmes.
- Le monsieur s’adressa en anglais à celui qui entrait et je crus comprendre qu’il lui disait de nous conduire.
- Je m’étais levé.
- — Ah ! j’oubliais, dit le monsieur, votre nom est Driscoll, c’est le nom de votre père.
- Malgré sa mauvaise figure, je crois que je lui aurais sauté au cou s’il m’en avait donné le temps ; mais de la main il nous montra la porte et nous sortîmes.
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- SANS FAMILLE
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- XIII
- LA FAMILLE DRISCOLL
- Le clerc qui devait me conduire chez mes parents était un vieux petit bonhomme ratatiné, parcheminé, ridé, vêtu d’un habit noir râpé et lustré, cravaté de blanc ; lorsque nous fûmes dehors, il se frotta les mains frénétiquement en faisant craquer les articulations de ses doigts et de ses poignets, secoua ses jambes comme s’il voulait envoyer au loin ses bottes éculées et levant le nez en l’air, il aspira fortement le brouillard à plusieurs reprises, avec la béatitude d’un homme qui a été enfermé.
- — Il trouve que ça sent bon, me dit Mattia en italien.
- Le vieux bonhomme nous regarda, et sans nous parler, il nous fit « psit, psit », comme s’il s’était adressé à des chiens, ce qui voulait dire que nous devions marcher sur ses talons et ne pas le perdre.
- Nous ne tardâmes pas à nous trouver dans une grande rue encombrée de voitures ; il en arrêta au passage une dont le cocher au lieu d’être assis sur son siège derrière son cheval, était perché en l’air derrière et tout au haut d’une sorte de capote de cabriolet ; je sus plus tard que cette voiture s’appelait un cab.
- Il nous fit monter dans cette voiture qui n’était pas close par devant, et au moyen d’un petit judas ouvert dans la capote il engagea un dialogue avec le cocher ; plusieurs fois le nom de Bethnal-Green fut prononcé et je pensai que c’était le nom du quartier dans lequel demeuraient mes parents ; je savais que green en anglais veut dire vert et cela me donna l’idée que ce quartier devait être planté de beaux arbres, ce qui tout naturellement me fut très agréable ; cela ne ressemblerait point aux vilaines rues de Londres si sombres et si tristes que nous avions traversées en arrivant ; c’était très joli une maison dans une grande ville, entourée d’arbres.
- La discussion fut assez longue entre notre conducteur et le cocher ; tantôt c’était l’un qui se haussait au judas pour donner des explications, tantôt c’était l’autre qui semblait vouloir se précipiter de son siège par
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- LE DEVOIR
- cette étroite ouverture, pour dire qu’il ne comprenait absolument rien à ce qu’on lui demandait.
- Mattia et moi nous étions tassés dans un coin avec Capi entre mes jambes, et, en écoutant cette discussion, je me disais qu’il était vraiment bien étonnant qu’un cocher ne parût pas connaître un endroit aussi joli que devait l’être Bethnal Green ; il y avait donc bien des quartiers verts à Londres ? Cela était assez étonnant, car d’après ce que nous avions déjà vu, j’aurais plutôt cru à de la suie.
- Nous roulons assez vite dans les rues larges, puis dans des rues étroites, puis dans d’autres rues larges, mais sans presque rien voir autour de nous, tant le brouillard qui nous enveloppe est opaque ; il commence à faire froid, et cependant nous éprouvons un sentiment de gêne dans la respiration comme si nous étouffions. Quand je dis nous, il s’agit de Mattia et de moi, car notre guide paraît au contraire se trouver à son aise ; en tout cas, il respire l’air fortement, la bouche ouverte, en reniflant, comme s’il était pressé d’emmagasiner une grosse provision d’air dans ses poumons, puis, de temps en temps, il continue à faire craquer ses mains et à détirer ses jambes. Est-ce qu’il est resté pendant plusieurs années sans remuer et sans respirer ?
- Malgré l’émotion qui m’enfièvre à la pensée que dans quelques instants, dans quelques secondes peut-être, je vais embrasser mes parents, mon père, ma mère, mes frères, mes sœurs, j’ai grande envie de voir la ville que nous traversons : n’est-ce pas ma ville, ma patrie ?
- Mais, j’ai beau ouvrir les yeux, je ne vois rien ou presque rien, si ce n’est les lumières rouges du gaz qui brûlent dans le bouillard, comme dans un épais nuage de fumée ; c’est à peine si on aperçoit les lanternes des voitures que nous croisons et, de temps en temps nous nous arrêtons court, pour ne pas accrocher ou pour ne pas écraser des gens qui encombrent les rues.
- Nous roulons toujours ; il y a déjà bien longtemps que nous sommes sortis de chez Greth and Galley, cela me confirme dans l’idée que mes parents demeurent à la campagne ; bientôt sans doute nous allons
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- quitter les rues étroites pour courir dans les champs.
- Comme nous nous tenons la main, Mattia et moi, cette pensée que je vais retrouver mes parents me fait serrer la sienne ; il me semble qu’il est nécessaire de lui exprimer que je suis son ami, en ce moment même, plus que jamais et pour toujours.
- Mais, au lieu d’arriver dans la campagne, nous entrons dans les rues plus étroites, et nous entendons le sif flet des locomotives.
- Alors, je prie Mattia de demander à notre guide si nous n’allons pas enfin arriver chez mes parents ; la réponse de Mattia est désespérante : il prétend que le clerc de Greth and Galley a dit qu’il n’était jamais venu dans ce quartier de voleurs. Sans doute Mattia se trompe, il ne comprend pas ce qu’on lui a répondu. Mais il soutient que thieves, le mot anglais dont le clerc s’est servi, signifie bien voleurs en français, et qu’il en est sûr. Je reste un moment déconcerté, puis je me dis que si le clerc a peur des voleurs, c’est que justement nous allons entrer dans la campagne, et que le mot green qui se trouve après Bethnal, s’applique bien à des arbres et à des prairies. Je communique cette idée à Mattia, et la peur du clerc nous fait beaucoup rire : comme les gens qui ne sont pas sortis des villes sont bêtes !
- Mais rien n’annonce la campagne : l’Angleterre n’est donc qu’une ville de pierre et de boue qui s’appelle Londres? Cette boue nous inonde dans notre voiture, elle jaillit jusque sur nous en plaques noires, une odeur infecte rions enveloppe depuis assez longtemps déjà ; tout cela indique que nous sommes dans un vilain quartier, le dernier sans doute, avant d’arriver dans les prairies de Bethnal-Green. Il me semble que nous tournons sur nous-mêmes, et de temps en temps notre cocher ralentit sa marche, comme s’il ne savait plus où il est. Tout à coup, il s’arrête enfin brusquement, et notre judas s’ouvre.
- Alors une conversation ou plutôt une discussion s’engage : Mattia me dit qu’il croit comprendre que notre cocher ne veut pas aller plus loin, parce qu’il ne connaît pas son chemin ; il demande des indications au clerc de Greth and Galley, et celui-ci continue à
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- répondre qu’il n’est jamais venu dans ce quartier de voleurs : j’entends le mot de thieves.
- Assurément, ce n’est pas là Bethnal-Green.
- La discussion continue par le judas, et c’est avec une égale colère que le cocher et le clerc s’envoient leurs répliques par ce trou.
- Enfin, le clerc, après avoir donné de l’argent au cocher qui murmure, descend du cab et, de nouveau, il nous fait « psit, psit » ; il est clair que nous devons descendre à notre tour.
- Nous voilà dans une rue fangeuse, au milieu du brouillard; une boutique est brillamment illuminée, et le gaz reflété par des glaces, par des dorures et par des bouteilles taillées à facettes, se répand dans la rue, où il perce le brouillard jusqu’au ruisseau : c’est une taverne, ou mieux, ce que les Anglais nomment gin palace, un palais dans lequel on vend de l’eau-de-vie de genièvre et aussi des eaux-de-vie de toutes sortes, qui, les unes comme les autres, ont pour même origine l’alcool de grain ou de betterave.
- — Psit ! psit ! fait notre guide.
- Et nous entrons avec lui dans ce gin palace. Décidément, nous avons eu tort de croire que nous étions dans un misérable quartier ; je n’ai jamais vu rien de plus luxueux ; partout des glaces et des dorures, le comptoir est en argent. Cependant, les gens qui se tiennent debout devant ce comptoir ou appuyés de l'épaule contre les murailles ou contre les tonneaux, sont déguenillés, quelques-uns n’ont pas de souliers, et leurs pieds nus qui ont pataugé dans la boue des cloaques, sont aussi noirs que s’ils avaient été cirés avec un cirage qui n’aurait pas encore eu le temps de sécher.
- Sur ce beau comptoir en argent, notre guide se fait servir un verre d’une liqueur blanche qui sent bon, et, après l’avoir vidé d’un trait avec l’avidité qu’il mettait, quelques instants auparavant, à avaler le brouillard, il engage une conversation avec l’homme aux bras nus jusqu’au coude qui l’a servi.
- (A suivre)
- Le Gérant ; H. E. Buridant.
- Nimes, imp. Veuve Laporte, ruelle des Saintes-Maries, 7. — 1572
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- MENTS POUR UNE BIOGRAPHIE COMPLETE
- de J.-B.-André QODIN (Q
- Glorification du travail. Emancipation des
- TRAVAILLEURS
- III {Suite)
- Initiation de Godin à la théorie de Charles Fourier, 1842.
- Les grandes lignes de cette théorie.
- 16. Organisation politique et administrative. Egalité de l’homme et de la femme.
- « Le lait de l’association intégrale étant admis dans la commune, le travail et les fonctions se divisent et s’organisent pour le,plus grand avantage de l’association. Les bandes de travailleurs se composent ; les groupes se forment- pour chaque branche de travail, et délibèrent sur l’ordre et l’exécution de leurs travaux : les agriculteurs se concertent sur les cultures ; les jardiniers, sur les potagers et les vergers ; les charpentiers et les maçons, sur les constructions ; les artisans, sur la fabrication des meubles utiles ; les fabricants, sur l’amélioration des produits de la fabrique, etc.
- » Les sociétaires reconnaissent bientôt le mérite particulier de chaque individu dans les divers travaux auxquels il prend part : l’adresse, la capacité et le talent s’établissent aux yeux de tous, et la hiérarchie se forme par degrés de savoir et de mérite reconnus par les membres coopérateurs.
- » Chaque spécialité de travail nomme ses chefs immédiats, de sorte que l’individu qui pratique différentes branches d'industrie émet son vote dans chacune d’elles.
- (1) Lire le Devoir depuis le mois de mars 1891, tome 15, page 129.
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- LE DEVOIE
- » Au jour de l'élection, chacun arrive avec la connaissance des mérites qu’il a pu apprécier au milieu des faits pratiques : chaque capacité est reconnue pour ce qu’elle vaut dans chaque genre de travail ; les grades et les directions se décernent ainsi à ceux qui en sont dignes.
- » Le suffrage porte avec lui sa bienfaisante vertu dans l’organisation du travail ; l’élection devient le mode général de promotion à toutes les fonctions ; elle n’est plus seulement un rouage politique, elle devient un rouage social: c’est bien le gouvernement du peuple par le peuple lui-même ! Tel l’a pensé Fourier.
- » N’y a-t-il pas là des vues remplies de conséquences considérables, et grosses de pacifiques progrès dans l’organisation industrielle et politique des nations?
- » Le vote, tel que le conçoit Fourier, n’est plus livré aux chances du hasard, de l’ignorance, de l’indifférence ou de la captation ; le vote s’exerce dans les limites où chacun est apte à le bien pratiquer, et intéressé à un bon choix, à une bonne justice distributive..........
- » Mais si l’on conçoit que le membre attaché à une spécialité de travail soit apte à donner son vote à celui qui peut le plus habilement diriger les coopérateurs de la spécialité, il n’en est plus de même lorsqu’il s’agit d’un vote d’ordre supérieur, comme par exemple celui qui concerne la direction générale des rapports des diverses spécialités entre elles, ou des intérêts généraux de l’Association.
- » Fourier prétend qu’ici les connaissances de l’électeur doivent s’élever d’un degré ; il faut qu’elles lui permet-tent de distinguer, parmi les sociétaires, les mérites hors ligne dans l’ensemble des spécialités que renferme l’Association. C’est aux chefs élus par chaque groupe de travail et d’industrie que revient alors cette élection de second degré : désignés comme les plus capables dans chaque fonction de détail, il leu»- appartient de
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- désigner, à leur tour, les plus savants, parmi eux, pour diriger l’ensemble des grandes divisions du Travail et des intérêts de l’Association.
- » La hiérarchie du vote s’établit donc sur la hiérarchie de la capacité, et l’élection des membres de la gérance de l’Association appartient ainsi aux chefs de division des diverses branches de l’activité sociétaire.
- » Leur choix a toute chance d’appeler les plus capables à ces hautes fonctions ; on conçoit difficilement que la sincérité du vote, unie à la hiérarchie des capacités, puisse conduire à un autre résultat ; mais en admettant que cela puisse fortuitement arriver, le vote en Association, fonctionnant presque en permanence, doit promptement redresser les erreurs de cette nature parce que chacun est, pour ainsi dire, constamment jugé et apprécié par ses pairs.
- » Ce mode d’élection concentré dans la commune sociétaire peut s’étendre dans son application.
- » Dès que les hommes les plus intelligents, les plus instruits, et les plus capables sont arrivés à la direction des Associations représentant un ensemble d’in, térêts équivalant à ceux de nos communes actuelles, on comprend que les Conseils de gérance et de direction de toutes les Associations d’un canton puissent se réunir à leur tour, pour élire les Conseils cantonaux ; les conseils cantonaux se former en collège électoral pour constituer le Conseil départemental ; et les conseils départementaux se réunir en conseil électoral régional pour élire les Conseils provinciaux ; ceux-ci éliraient alors les Conseils de la Nation ; chaque conseil nommerait dans son sein les membres qu’il trouverait dignes d’être élus aux fonctions administratives reconnues nécessaires.
- » On peut remarquer que le vote hiérarchique, tel qu’il vient d’être décrit, semble particulièrement embras» ser le côté administratif à tous les degrés de l’échelle
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- sociale. Le vote hiérarchique peut, suivant Fourier, servir aussi bien pour composer les Assemblées chargées de réformer nos codes et nos lois, que pour les Conseils chargés de gérer nos intérêts matériels. On peut donc concevoir par ce procédé la formation d’Assemblées législatives, et même la création d’un Sénat des Anciens, préposé à la sanction des vérités sociales et à l’abrogation de toutes nos erreurs ; ce procédé de votation peut être appliqué à l’élection de tout corps délibérant.
- » Fourier faisant table rase de nos préjugés, reconnaît l’intégralité des droits de la femme à la gestion des affaires sociales.
- » Quel admirable moyen, pour ceux qui veulent un élément pondérateur dans nos assemblées composées d’hommes, que celui d’établir un Sénat de femmes sorti de l’élection générale de la nation.
- » Mais si ce système d’élection générale semble le plus naturel dans l’hypothèse de l’organisation prévue par Fourier, on le conçoit difficilement applicable dans _notre régime industriel et social actuel.
- » L’Association est la base fondamentale sur laquelle la démocratie sociale, sœur cadette de la démocratie politique, fait reposer ses principes d’organisation ; et c’est en ceci que les idées de Fourier méritent la plus grande attention, car si ces principes ne comprennent d’abord que la commune, leur développement embrasse le canton, puis le département, puis l’Etat, et la Constitution politique naît de la Constitution sociale.
- » De l’énumération que nous avons faite des points de la doctrine de Fourier, on peut conclure que s’il est tombé dans l’exagération de quelques-uns des principes qu’il a posés, il n’en a pas moins le premier -signalé la justice et les conséquences du principe démocratique appliqué dans le travail et l’industrie. Le
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- premier, il a établi le droit des travailleurs, de l’ouvrier et de l’ouvrière, au titre de sociétaires, ayant faculté, par la voie du suffrage, d’élire ceux et celles qu’ils affectionnent pour les guider dans la production......»
- Ceux de nos lecteurs qui ont suivi notre Etude de l’an dernier, sur l’Essai de Représentation du travail au Familistère de Guise, par les Groupes, Unions de groupes et Conseils d’unions, penseront certainement que l’électeur en général est loin de posséder — à l’heure actuelle — les connaissances et les* mérites indispensables au bon fonctionnement du suffrage dans les faits du travail ; et qu’un énorme effort national éducatif est à accomplir pour préparer, si non la réalisation des vues de Fourier, du moins l’inauguration réclamée aujourd’hui du régime démocratique dans l’atelier.
- Le crible humain dont nous parlions dans notre dernier numéro, (page 205) permettrait au suffrage de s’exercer sur qne base nouvelle. Les électeurs pourraient toujours avoir devant eux un corps d’éligibles dont les capacités et les mérites auraient été, au préalable, véridiquement déterminés.
- Reprenons notre esquisse :
- 17. Les lois et les mœurs
- )) Pour peu qu’on médite sur l’Association, érigée en principe social, on voit partout la société se mettre en accord avec la justice.
- » C’est pourquoi les études de Fourier sont si fécondes en remarques et en démonstrations dont la postérité lui sera reconnaissante.
- » Après avoir découvert le nouveau monde économique de l’Association intégrale, Fourier a été conduit à en calculer le mécanisme et l’agencement......
- » Sur ce point, Fourier a été moins heureux dans ses recherches, mais il est intéressant de constater
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- rapidement l’influence naturelle de l’Association sur la législation, sur les mœurs et les coutumes qui en sont la conséquence, influence qu’on peut entrevoir sans que l’Association soit tenue de suivre le mode d’organisation tracé par Fourier.
- » Un fait considérable et qui ne doit pas échapper à notre attention, c’est que l’Association intégrale a la propriété de rendre nos lois à peu près inutiles : n’est-ce pas une première présomption en faveur de sa valeur sociale ?....
- » On ne peut en effet avoir compris le régime social fondé sur l’Association, sans concevoir la solidarité des individus dans la commune, celle des communes dans le canton, celle des cantons dans l’Etat ; sans concevoir, en même temps, la solidarité des nations entre elles, et sans faire table rase de ces préjugés de nationalités qui présentent les peuples comme des collectivités nécessairement hostiles les unes aux autres.
- » Les frontières et les douanes s’effacent, les peuples ne se distinguent plus que par la différence de leur génie, de leurs produits, de leurs langues, des zones et des climats ; et il n’est plus d’autre rivalité entre eux que celle de l’émulation dans la production des choses nécessaires à la vie.
- » Les saintes luttes du travail remplacent les abominations de la guerre.
- » Le droit politique, marié au droit social, s’universalise, et tous les hommes sont citoyens du monde....
- » Le point sur lequel on a le plus combattu Fourier avec les armes du préjugé, est celui de l’union des sexes.
- » Pour bien des hommes qui ont des prétentions à la philosophie, le mariage tel qu’il est consacré en France par la loi n’est pas moins respectable que s’il avait été consacré par Dieu même !
- » Beaucoup de critiques ont reproché, à Fourier, de
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- fouler aux pieds les lois et la morale. Ils n’ont pas reconnu que Fourier ne voulait qu’une chose : détruire l’hypocrisie d’une fausse morale, et lui substituer la vérité et la morale suivant les lois de la nature.....
- » Les difficultés de détail que la société, par sa constitution actuelle, oppose à la pratique de la vérité, ne peuvent prévaloir contre la vérité philosophique ; ces difficultés signalent tout simplement des erreurs et des abus dont il faut triompher par la science et l’étude.
- » Nos codes fourmillent de ces restes d’un autre âge ; est-il rien de plus monstrueux, par exemple, que la loi sur la paternité et la filiation, imposant au mari des enfants qui souvent ne sont pas les siens, classant les enfants en légitimes et illégitimes....
- » Est-ce la nature qui a établi cette distinction? Non, elle départit, au contraire, souvent le génie, le talent et la capacité à ceux-là mêmes que la société répudie?
- » Fourier hase la morale sur la pratique de la vérité et de la liberté ; il affirme que les enfants ne différent entre eux que par les mérites et les vertus auxquels ils s’élèvent par eux mêmes.
- » A côté du père et de la mère, l’Association se fait la protectrice de l’enfant dès sa naissance, elle le veille dès le berceau.....
- » Le père et la mère n’ont de droit sur l’enfant que pour lui faire tout le bien que leur tendresse peut leur inspirer ; mais leur pouvoir ne s’étend plus jusqu’au droit de l’estropier de corps ou d’esprit, soit à défaut d’éducation physique, soit à défaut d’instruction intellectuelle et morale....
- » L’Association est la tutrice vigilante de tous ses enfants ; tous ont une part égale à ses soins et à sa protection ; tous sont égaux devant elle.
- » Voilà ce que Fourier a établi, voilà ce qu’il a affirmé. Peu importe qu’il se soit trompé dans la
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- forme ; sans s’arrêter à cela, nos codes lui donneront un jour raison.....
- )) Mais l’Association intégrale ne met pas seulement en désuétude nos lois de droit public, politique et civil, nos lois sur le mariage, la filiation, la légitimité des enfants et la tutelle qui leur est nécessaire ; elle régénère toutes nos lois sur la propriété.
- » La distinction des biens individuels n’est plus guère à faire, dès que la propriété ne repose plus sur la chose, mais sur la valeur représentée par des titres, analogues à ceux qui se sont multipliés dans ce siècle pour toutes nos grandes entreprises d’intérêt public.
- » Sous le régime de l’Association intégrale, la propriété revêt trois grandes divisions :
- » le domaine public : -- Chemins de fer, routes, fleuves, rivières, canaux, ports de mer, et tout ce qui est d’un intérêt et d’un usage public et général.
- » le domaine sociétaire : — Cultures, bois, prairies, palais, fabriques, usines, fermes, ateliers et outils industriels, et tout ce qui se rattache à l’exploitation des Associations.
- » les valeurs individuelles : — Mobilier personnel, actions et titres de valeurs de toutes sortes de la propriété mobilisée.
- » Ce régime qui comporte toutes les exceptions possibles, puisqu’il peut s’appliquer par voie d’expérimentation locale, subirait des modifications dans les villes dont les dispositions actuelles se prêtent peu à cette transformation de la propriété ; mais, si on conçoit ce régime se généralisant seulement sur l’industrie agricole et manufacturière, nos lois sur la propriété, faites toutes eu vue du fonds, n’ont plus de raison d’être.
- » La richesse individuelle se transmet à peu près comme les billets de banque aujourd’hui.
- » Nos lois sur l’habitation, l’usufruit, les servitudes, les murs et fossés mitoyens, les bornages, les égouts
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- des toits, les vues sur le voisin, etc.... tombent en désuétude....
- » En supprimant la cause, les effets disparaissent ; les perpétuelles dissensions que la propriété individuelle du fonds crée entre les hommes cessent avec la propriété sociétaire : plus de procès.
- » Les successions se simplifient, dès qu’il n’y a plus que des valeurs mobilières à partager.
- » Les lois sur l’héritage se modifient également sous un régime qui proclame la liberté en tout et pour tous : la loi ne retire pas à l’individu la libre disposition de son bien, mais elle réserve aux enfants de l’Association la part de protection sociale que nul père ne devrait oublier.
- )) La multiplicité des formes du contrat s’efface ; c’est à peine si l’individu éprouve le besoin de contracter. Les opérations de l’Association se substituent aux opérations individuelles ; l’individu ne connaît guère d’autres engagements que ceux qui concernent son travail, et toutes les transactions ont la simplicicité des opérations commerciales de nos jours ; personne n’a plus à craindre les mille surprises auxquelles sont en butte aujourd’hui ceux qui possèdent.
- » La vente n’existe plus que pour les choses mobilières et de commerce ; elle est, comme nous l’avons déjà expliqué, une opération sociétaire et non une fonction individuelle ; le sol et tous les immeubles de l’Association constituant le domaine sociétaire, ne relèvent que du contrôle de l’utilité générale ; nul n’a plus de biens-fonds à vendre dans le domaine des Associations, il ne peut vendre que ses actions ; donc, plus de contrats.
- » Les privilèges et les hypothèques cessent d’être les arcanes où l’usure et la rapine vivent aux dépens du Travail.
- » L’individu en possession d’une fortune mobilière peut
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- toujours faire ressource de tout ou* partie de ses titres, suivant ses besoins ; et s’il ne veut les vendre, il obtient facilement des avances sur dépôt de titres au comptoir de l’Association, sans autre frais que ceux du crédit admis par décision de l’Association entière. ^
- » Quand les lois se simplifient de cette façon, les causes de procédure se simplifient avec elles, et les fonctions de la magistrature deviennent aussi claires qu’elles sont obscures aujourd’hui.
- » Le lecteur examinera sans nous de quelle influence serait l’Association, ainsi organisée, sur les causes pénales et criminelles.
- 18 — Morale
- » Fourier prétend que toute créature est sortie des mains du Créateur, assujettie à des lois naturelles propres à son espèce, et que l’homme, en conséquence, comme toutes les choses de l’univers, doit obéir à sa loi propre sous peine de faillir à son devoir.
- » Pour Fourier, le bonheur de l’espèce est la loi souveraine du bien, et le malheur de l’espèce la loi souveraine du mal....
- » En indiquant la recherche du bonheur comme principe de morale, Fourier en déduit une règle de conduite par laquelle l’homme peut se guider dans la vie.
- » C’est dans les facultés et les penchants inhérents à l’être humain, que Fourier prétend trouver cette règle ; il établit que c’est en obéissant aux attraits et aux besoins dont le Créateur l’a doué, que l’homme accomplit la loi naturelle qui lui est propre..
- j) Il y a dans ces hardiesses de Fourier quelque chose qui va droit au cœur, et l’on sent que s’il n’est pas en possession de la vérité absolue, il est du moins bien près d’y atteindre.
- » Nul n’a certainement approché de plus près que lui de la loi de la vraie morale ; malgré cela, je crois ses principes insuffisants pour embrasser les faits les plus
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- élevés de la morale humaine, et pour en rendre compte.
- » Il est bien évident que l’homme qui s’inspirerait des besoins de sa propre nature pour rechercher les moyens du bonheur des autres, accomplirait une des plus belles tâches que l’esprit humain puisse concevoir.
- » Mais, d’un autre côté, quel sera le mérite du sacrifice devant la loi morale posée par Fourier ? Comment expliquer la légitimité de l’admiration que l’humanité a eue et aura toujours pour les grands dévouements, et pour les grands courages, qui se sont offerts en sacrifice au bien de leurs semblables ?
- )) Ceux-là ont-ils failli à la loi en négligeant la recherche du bonheur pour eux-mêmes ?
- » Non, ce sont eux au contraire qui ont le plus largement accompli la loi naturelle, et c’est pourquoi l’humanité les' admire !
- » Dans un ordre de faits opposé, les principes de morale de Fourier tendent à une interprétation fausse dans les actes les plus ordinaires de la vie.
- » Car c’est précisément la recherche du bonheur par la satisfaction de nos attraits primitifs, qui conduit à ce froid égoïsme que répudie la morale, et que Fourier, plus que personne au monde, a combattu par l’exemple d’une vie de dévouement et de labeur, autant que par sa théorie.
- » La recherche du bonheur par l’attrait ou par la satisfaction des besoins individuels, est un fait inhérent à notre nature ; mais ce fait lui-même a sa règle morale supérieure d’équilibre dans d’autres lois naturelles.
- » Nous pouvons donc conclure, que si Fourier a eu le mérite de créer une nouvelle formule de la loi morale, cette formule est néanmoins incomplète.
- » Car la véritable formule de la loi morale doit donner Place à l’explication des plus grandes, comme des plus infimes actions....
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- » Cependant, si Fourier s’est trompé dans la classification qu’il a laite des penchants natifs de l’homme, il a encore en ceci du moins le mérite d’avoir indiqué la voie à suivre. Il a démontré que l’ordre social doit'' se fonder par la satisfaction des besoins de la nature humaine, et non par des systèmes arbitraires, émanés ' du caprice des hommes, et exigeant le sacrifice de notre liberté et de nos besoins. Mais après avoir posé justement le problème de l’association, Fourier s’est trompé, suivant nous, dans la solution.
- » Entraîné par la perspective des merveilles que l’Association doit enfanter, il veut saisir tous les ressorts de son organisation, il veut découvrir les lois d’équilibre qui présideront à son fonctionnement, et, devançant l’expérience, il imagine les règles de cet équilibre, en supposant aux penchants natifs de l’homme un cadre analogue à celui de la gamme musicale. Il tire de cette hypothèse des conséquences anticipées et des déductions plus ou moins justes qui, malheureusement, empêchent la plupart des esprits de discerner le fait pratique et social, immédiatement applicable, de son système.
- » Peu d’esprits peuvent supporter l’éclat d’une théorie qui grandit, lumineuse de données, transportant le lecteur au sein d’une humanité dont la régénération sociale est accomplie.
- » Vivant idéal de liberté, de bonheur et de justice, la théorie de Fourier nous montre les besoins du corps, du cœur et de l’esprit toujours satisfaits, et nous fait voir comment, au sein de l’abondance, les penchants, les entraînements et les passions du cœur humain peuvent concourir à l’harmonie sociale, au lieu de produire des conflits et des désordres.
- » Mais cet équilibre des actes humains est subordonné à la réalisation du milieu qui lui est propre, et l’illusion, dont la nature gratifie les inventeurs, a em-
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- pêché Fourier de comprendre ce que la loi inexorable du temps exigeait pour cette réalisation.
- » Si quelques-uns, parmi les satisfaits, ou parmi les désespérés de ce monde, peuvent crier à l’utopie sur la solution possible d’un tel problème, ceux qui croient en la justice éternelle doivent au moins espérer qu’il sera résolu un jour, et je suis de ceux-là, sans pourtant croire que Fourier ait trouvé les règles définitives de cette solution....
- 19. — Période sociale transitoire
- » A côté du vaste problème de l’Association intégrale, Fourier indique la marche des réformes progressives qu’il nomme Garantistes, c’est-à-dire offrant des garanties pour le peuple. Ces réformes comprennent la mutualité et l’assurance sous toutes les formes : banques, comptoirs, enseignement, etc.... et l’association partielle en toute fonction de commerce, d’industrie, de culture, de production, de consommation et de logement. *
- » Mais les écrits de Fourier et ceux de son école ont eu le tort de ne pas séparer suffisamment la partie économique de sa théorie sur l’Association, de la partie organique composant son système passionnel. Cela a été un grand obstacle à la propagande des idées pratiques de Fourier.
- » Malgré les critiques que cette confusion a soulevées, les vérités et les idées utiles que Fourier a produites n’en restent pas moins acquises à la science, et elles se traduisent dans la pratique sous des formes différentes et sous le patronage de ceux même qui se défendent de participer à ses idées.....
- » L’Association est le principe qui effacera les restes de servitude perpétués dans la société moderne sous la forme du salaire, malgré l’évolution de genèse sociale accomplie par la Révolution française.
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- » Mais, pour inaugurer le règne de la justice et de la liberté que doit réaliser l’Association du capital et du travail, pour remplacer l’arbitraire du salaire par un droit de participation proportionnel au concours que le travail apporte dans l’œuvre de la production, il faut découvrir le principe et les règles de la RÉPARTITION ÉQUITABLE des fruits du travail ; c’est là ce que Fourier aura la gloire d’avoir cherché le premier.
- » Il a donné aux questions d’économie sociale un cachet de grandeur qui leur assure une suprématie prochaine sur les questions politiques.
- » Ses données sur l’Association renferment, à elles seules, toute une révélation sociale dont aucune conception n’a approché jusqu’à lui. Il a pu se tromper sur les moyens d’application, mais l’étude et la pratique feront découvrir et rectifier les erreurs qu’il a pu commettre ; le principe d’un ordre nouveau dans la répartition de la richesse n’en restera pas moins acquis à l’humanité..... »
- Vve J.-B^.-André'GoDiN, née Moret.
- (A suivre).
- «MO»
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- LE FÉMINISME
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- LE FÉMINISME
- SES ORIGINES ET SON AVENIR
- Considérations préliminaires
- Qu’est-ce que le féminisme ? On entend par ce mot, relativement nouveau, un état d’esprit particulier — que la presse est en train de propager — embrassant l’ensemble des conditions civiles, économiques, politiques, qui règlent la situation des femmes dans les pays civilisés ; en même temps, ce mot sous-entend les efforts faits par les femmes et leurs amis sincères, pour améliorer les mœurs et les lois qui entravent le développement de cette moitié de l’humanité.
- Chaque jour, la presse, sans laquelle une idée nouvelle a grand peine à se répandre, s’emploie avec entrain à étendre ce mouvement qui s’accélère. J’ai sous les yeux la circulaire n° 11 d’une Société : l’Avant-Courrière (dont nous parlerons plus loin) donnant, sur ce sujet, la liste des journaux favorables aux réclamations féministes. Cette liste, déjà longue, témoigne de l’importance du mouvement. Citons : L’Eclair, La Liberté, Le Journal des Débats, La Cocarde, La Patrie, La République Française, La Libre Parole, Le Temps, Le Monde, Le Soleil, La Marseillaise, La Paix Sociale, Le Soir, La Justice, L’Autorité, Le Gaulois, Le Peuple Français, Le Petit Moniteur Universel, La Gazette de France, Le Figaro, Le Journal, La Revue des Deux Mondes, Le Triboulet, Paris, L’Illustration, La Lanterne, Le Signal, Le Charivari, Le Petit Parisien, L’Estafette, L’Univers, Le Petit Journal, etc., etc. Plus d’une centaine de journaux de province imitent ceux de Paris, et, dans leurs rangs, toutes les opinions sont représentées.
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- Décidément, le féminisme a conquis sa place au soleil, nos politiciens du Palais-Bourbon feront bien de s’en occuper, les temps sont venus.
- C’est pourtant une bien vieille question que celle de la situation des femmes dans nos sociétés, aussi vieille que le monde, et quoiqu’il nous soit impossible, faute de documents, d’en analyser les toutes premières origines, nous pouvons néanmoins remonter à un passé fort éloigné, en employant seulement les témoignages que les Grecs et les Romains nous ont laissés. Tout le monde sait que nos lois dérivent en quelque sorte de la législation Romaine, celle-ci dérivait à son tour de la civilisation Grecque à qui elle avait beaucoup emprunté, et ces états sociaux successifs peuvent être comparés à un individu qui reproduit toujours, quoiqu’il puisse l’ignorer, certains traits de ses ancêtres.
- Pour savoir où l’on va, il est bon de connaître d’où l’on vient : l’histoire du passé nous explique le présent et nous fait entrevoir l’avenir. Ainsi, dans une Etude sur le culte, le droit et les institutions de la Grèce et de Rome (1), par M. Fustel de Coulanges, nous trouvons des indications sur les origines de ce qu’à bon droit les femmes nomment « les iniquités de notre code. » Le savant historien nous montre que pendant la première période historique grecque, la religion avait une puissance considérable. Le culte primitif était surtout un culte domestique, c’était le culte des ancêtres, le culte des morts, mais les Grecs n’avaient pas sur les morts les idées que nous avons aujourd’hui.
- L’opinion de ces antiques générations était que l’être humain continuait à vivre dans son tombeau ; les premiers Grecs ne séparaient pas absolument l’âme du corps, elle restait attachée à cette partie de la terre où les ossements reposaient. Ils croyaient aussi que l’être
- (1) La Cité antique.
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- qui vivait ainsi sous la terre n’était pas assez dégagé de l'humanité pour n’avoir pas besoin de nourriture, Comme conséquence de cette croyance, à certains jours de l’année, on portait un repas à chaque tombeau.
- Ovide et Virgile ont donné la description de cette cérémonie dont l’usage s’était conservé jusqu’à eux. Les morts passaient pour des êtres sacrés, et l’on avait pour eux toute la vénération que l’on accorde à unet divinité que l’on aime et que l’on redoute. Sur ce sujet,, les Grecs et les Romains primitifs avaient exactement la même opinion. Si l’on cessait d’offrir aux morts le, repas funèbre, les morts sortaient de leurs tombeaux,, ombres errantes oncles entendait gémir dans la nuit silencieuse, reprochant aux vivants leur négligence impie.
- Mais si le mort qu’on négligeait devenait un être malfaisant, celui qu’on honorait restait un Dieu tutélaire ; il aimait et protégeait ceux qui lui apportaient
- de la nourriture, des offrandes et, tout mort qu’il était,
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- savait fort bien montrer son activité ; c’est pour cela qu’on le priait, qu’on l’honorait, qu’on réclamait son appui, ses faveurs.
- Chaque famille avait son tombeau où ses morts venaient reposer ensemble, tous ceux du même sang devaient y être réunis. Aucun homme étranger ne pouvait y être admis . Dans les temps primitifs , le, tombeau était dans la propriété de la famille , près la porte de la maison, afin que les fils entrants et sortants adressassent une invocation à leurs pères : « Toi qui es un Dieu sous la terre, sois moi propiçe ! »
- Ce culte était encore symbolisé par le feu du foyer , lui aussi était une puissance tutélaire : non seulement il servait à cuire les aliments et donnait ainsi la vie , la nourriture à la famille, mais il personnifiait l’âme des ancêtres éclairant et réchauffant les descendants.
- Chaque maison , chaque foyer avait son culte qui
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- LE DEVOIR
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- n’avait rien de commun avec le culte du foyer voisin. Chaque foyer protégeait les siens.
- Ce culte quotidien et strictement domestique était très intense et réglé par de minutieuses et fréquentes cérémonies , dont les détails sont consignés dans les auteurs du temps.
- Une première règle était que le culte ne pouvait être rendu que par les descendants mâles de chaque famille ; les fils seuls avaient le devoir d’offrir les sacrifices aux mânes de leur père et de leurs aïeux. Manquer à ce devoir était la plus grave impiété que l’on pùt commettre, puisque son oubli faisait souffrir toute une série de morts, de dieux, et anéantissait leur bonheur.
- Aussi, pour assurer le service et la perpétuité de ce culte, les lois de la plupart des villes de l’ancienne Grèce avaient rendu le mariage obligatoire . Mais la naissance des filles ne remplissait pas l’objet du mariage, puisque celles-ci ne pouvaient continuer le culte aux ancêtres, les descendants mâles ayant seuls ce privilège.'
- " Ces croyances religieuses avaient encore une autre conséquence , c’est que dans le droit grec la fille n’héritait pas ; la règle du culte régissait l’héritage. Les descendants mâles seuls pouvaient continuer le culte, seuls, ils devaient hériter pour pouvoir le continuer.
- Et ce raisonnement se retrouve dans le droit romain ancien, postérieur au droit grec. La fille n’héritait pas si elle était mariée. Ici la fille pouvait peut-être hériter, mais il est certain qu’elle perdait ce droit dès qu’elle était en puissance de mari, puisque en se mariant elle renonçait au culte du père pour adopter celui de l’époux, elle perdait tout droit à hériter. C’est aussi pour assurer les antiques coutumes religieuses que de très anciennes lois interdisaient de vendre l’héritage paternel.
- Dans les lois françaises, nous trouvons trace de ces
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- antiques usages et la préférence donnée au fils aîné, quant à l’héritage familial , a survécu jusqu’à notre Révolution.
- Mais ces croyances religieuses qui infériorisaient la femme et l’excluaient de l’exercice des cérémonies du culte, avaient encore une autre conséquence. Le culte étant la chose principale, essentielle, ne pouvoir exercer le culte était n’avoir aucun droit, être réduit au rang d’un ilote, d’un esclave.
- Plutarque nous apprend qu’à Rome les femmes ne pouvaient pas paraître en justice, même comme témoins.
- « Le mari », dit Caton l’ancien, « est juge de la femme; son pouvoir n’a pas de limite , il peut ce qu’il veut ; si elle a commis quelque faute , il la punit ; si elle a bu du vin, il la condamne; si elle a eu commerce avec un autre homme, il la tue ».
- Tel était le terrible droit antique, basé sur de profondes croyances religieuses ; la femme y était toujours infériorisée.
- Heureusement, tout change en ce monde et ces codes draconiens s’humanisèrent peu à peu. Au cours de l’histoire romaine , on peut voir les femmes obtenir le droit de posséder et d’hériter. Le Christianisme, dans une certaine mesure , améliora la condition des femmes, mais sans pouvoir toutefois effacer la trace des anciennes traditions dont, sous forme de prescriptions légales, quelques-unes ont survécu jusqu’à nous.
- Pourtant, il est juste de dire que la Révolution française qui devait réformer tout le droit de famille, commença par le système successoral. Le décret du 15 mai 1790 supprima les droits d’aînesse et de masculinité. Celui du 8 avril 1791 établit l’égalité des partages' en matière de succession ab intestat. L’exclusion des filles et de leurs descendants disparaît des coutumes où elle existait ; encore.
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- Le devoir
- Ces dispositions lurent complétées par la loi de Nivôse An n , apportant certaines restrictions à la liberté de tester, afin que tous les descendants eussent un droit vraiment égal sur le partage des biens de leurs ascendants.
- Mais, le premier Empire montra contre les femmes une hostilité systématique, et nous devons à l’influence personnelle de Bonaparte l’introduction , dans notre Code civil, d’articles qui jurent avec l’esprit libéral de la Révolution.
- . Depuis lors, la situation des femmes est restée à peu près stationnaire, et M. Louis Bridel, professeur à l’Université de Genève, qui a spécialement étudié la condition légale des femmes, a pu écrire ceci : « L’esprit de l’ancien régime s’est maintenu dans ce domaine avec une ténacité merveilleuse. Il est, certes, assez remarquable que la patrie de la Révolution ne s.oi.t point encore parvenue à s’inspirer elle-même, pour tout ce qui concerne la femme et son droit, des grands principes d’égalité et de liberté que, la première en Europe, elle a eu l’honneur de proclamer.» .
- Les origines de la situation féminine actuelle étant indiquées , revenons aux réclamations de YAvant-Cxyurrière.
- Mais, qu’est-ce que YAvant-Courrière, direz-vous?
- Une publication en date du 11 mai 1895 nous l’indiqué:
- « L’Avant-Courrière est une association de personnes qui demandent pour la femme le droit de servir de témoin dans les actes publics ou privés, et pour la femme mariée, le droit de toucher elle-même le produit de son travail et d’en disposer librement. »
- VAvant-Couvrière compte parmi ses membres des personnes comme Mme Jeanne E. Schmahl; la duchesse d’Uzès ; Mme Monod ; Mlle Chauvin, docteur en droit ; etc*
- Nous trouvons un groupe de personnes sérieuses.
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- bien posées, ce qui nous explique et justifie l'extrême-' modération des réclamations, ainsi que l’adhésion quasi unanime des journaux de toutes nuances déjà cités.
- Et les réclamations de VAvant-Courrière, direz-vous encore, que sont-elles devenues ?
- La première : droit de servir de témoin dans les actes, est au Sénat sous forme de projet de loi et l’on affirme que M. Cazot, rapporteur, donne un avis favorable. La seconde : capacité de la femme mariée à toucher elle-même le produit de son travail, fut étudiée en 1893, sur la proposition du groupe, par MUe Jeanne Chauvin, docteur en droit. Le projet modifié et légèrement déformé par M. Léopold Goirand, président du conseil général des Deux Sèvres, fut déposé à la Chambre des députés, le 7 juillet 1894. Modifié à nouveau, enfin adopté par les députés et envoyé au Sénat, il dort dans les cartons en attendant son tour d’être discuté.
- Que de temps, direz-vous, pour transformer en lois des propositions aussi simples qui relèvent du sens commun. C’est , possible et à ce sujet laissez-moi vous , raconter une histoire :
- Il y avait, autrefois, en France, oh ! il y a longtemps de cela, un article oublié au fond d’un code civil. Un article très vieux, très vermoulu, dont l’esprit remontait au temps/des Ilotes, quelques centaines d’années avant Jésus Christ. On le connaissait sous le n° 1781 et il était ainsi conçu : « Le maître est cru sur son affirmation, pour la quotité des gages, pour le paiement du salaire de l’année échue et pour les acomptes donnés pour l’année courante. » On n’a jamais su pourquoi cet article, reste du droit romain, avait survécu aux coups de balais de plusieurs révolutions.
- Après 1848, diverses pétitions furent déposées pour obtenir l’abrogation de ce malencontreux article et la question fut même portée à la tribune par MM. Lemo-
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- nier, Corbon et Faure. En 1850, M. Nadaud obtint une prise en considération. En mai de la même année, l’abrogation fut rejetée par une majorité qui comptait dans ses rangs, MM. Thiers, Berryer, Lanjuinais, Rouher, Baroche, etc.
- Plus tard, dans les dernières années de l’empire, une pétition couverte de 2782 signatures et adressée au Sénat remit la question d’abrogation sur le tapis. Nous pensons, disait la pétition, « qu’égal au maître devant le scrutin, l’ouvrier ne saurait lui être inférieur devant la Justice. » Savez-vous ce que répondit le Sénat par l’organe de son rapporteur ? Ceci : « De ce que la constitution appelle tous les citoyens sans distinction de fortune, de profession, de situation civile ou sociale, pour concourir à un grand acte patriotique, au bon et heureux résultat duquel chacun a sa part d’intérêt, s’ensuit-il que les différences qui résultent de la nature des choses dans les rapports civils ou militaires, professionnels ou sociaux, doivent être effacés ?...... Votre
- commission, Messieurs les sénateurs, n’a pu, à l’occasion de cette pétition, se défendre d’y reconnaître la susceptibilité ombrageuse d’un sentiment d’égalité irréfléchie, etc... » Un tel langage, en regard de la demande d’abrogation de l’inique article 1781, était bouffon. Pourtant, le Sénat approuva le rapport en rejetant la pétition.
- Peu de mois après ce rejet par le Sénat, le gouvernement présenta un projet d’abrogation du même article, la proposition fut votée, a l’unanimité, par le corps législatif ; et le Sénat s’inclina sans protestation-
- Combien d’articles de notre code pourront avoir une pareille fin et disparaîtront sans laisser d’autres traces que le ridicule de les avoir trop longtemps maintenus.
- L’Avant-Courrière n’est pas le seul groupe s’occupant des revendications féminines. D’autres sociétés ont été fondées dans le même but. Citons en passant ;
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- La Société pour l’amélioration du sort de la femme et la revendication de ses droits, présidente Mm" Féresse-Deraismes.
- La Ligue française du droit des femmes, présidente Mmo Pognon.
- L’Egalité, présidente Mm° Vincent.
- L’Union Universelle des femmes, qui a comme secrétaire Mme Marya Cliéliga Lœvy.
- La Solidarité des Femmes, secrétaire Mme Potonié-Pierre.
- Le Syndicat de la Presse féministe.
- L’Emancipation humaine, de Rouen.
- La Fédération française des Sociétés féministes.
- Toutes ces sociétés ont un but commun et divers journaux leur servent d’organes. .
- Parmi les périodiques qui se sont faits les avocats des femmes, mentionnons d’abord la revue Le droit des femmes, fondée en 1869 par M. Léon Richer. Pendant 23 ans, cette revue défendit principalement le droit à l’égalité économique et civile. Le journal La Citoyenne, fondé par Hubertine Auclert, revendiqua surtout l’égalité politique des deux sexes.
- Ces deux organes ont disparu, d’autres les ont remplacés. On en compte en France une demi-douzaine exclusivement voués aux réclamations féminines. Plus grand est le nombre de journaux poursuivant le même but, publiés en langue anglaise.
- Si, comme programme moyen des revendications féminines, nous prenons pour exemple le programme de la revue I.e droit des femmes — puisque cette revue a été pendant longtemps une sorte de journal officiel du mouvement — nous trouvons :
- « 1° Identification complète de l'homme et de la femme, au point de vue de la possession légale et de l’exercice des droits civils, en attendant la possession légale et l’exercice des droits politiques ;
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- » 2° Conservation par la femme de la plénitude de ses droits dans le mariage. Plus de subordination de l’épouse à l’époux. Droit de la mère égal au droit du père ;
- » 3° Révision de la loi sur le divorce ;
- » 4° Recherche de la paternité ;
- » 5° Initiation progressive de la femme à la vie civique ;
- » 6° Seule et même morale pour les deux sexes : ce qui est excusable chez l’un ne pouvant être blâmable — quelque fois même criminel — chez l’autre ;
- » 7° Abolition de la prostitution réglementée ; fermeture immédiate de toutes les maisons de débauche ; suppression de la police improprement désignée sous le nom de Police clés mœurs ;
- » 8° Droit absolu pour la femme de développer son intelligence par l’étude, de cultiver sa raison, d’étendre le cercle de ses connaissances, sans autres limites que celles résultant de ses aptitudes ou de sa volonté ;
- » 9° Libre accès des femmes à toutes les professions et à toutes les carrières pour lesquelles elles justifieront, au même degré que les hommes et après examens semblables, des capacités et des aptitudes nécessaires ;
- » 10° Application rigoureuse, sans distinction de sexes, de la formule économique : « A produit égal, salaire égal. »
- Ce programme comprend des réformes diverses que nous pouvons diviser en trois parties :
- 1° Les réformes économiques ;
- 2° Les réformes civiles ;
- 3° Les réformes politiques.
- Les articles 9 et 10 du programme s’appliquent plus spécialement aux réformes économiques ; ils réclament pour les femmes le droit d’exercer librement toutes les carrières ou professions, après justification de leur capacité, dans les mêmes conditions que celles imposées aux hommes.
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- En d’autres termes, le droit d’être notoire, avocat, avoué, huissier, juge, pharmacien, médecin, etc.
- Aujourd’hui, ces deux dernières professions sont ouvertes aux femmes. On signale un petit nombre de pharmaciennes, un plus grand nombre de doctoresses, et les étudiantes en médecine, dont le chiffre augmente graduellement, s’élèvent à des centaines. Il est vrai que le nombre des étudiants se compte par millliers.
- Arrêtons-nous à la conquête de la médecine par les femmes, comme exemple d’un progrès accompli parmi les réformes économiques.
- Reformes économiques
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- L’accès de la carrière médicale est un fait relativement récent. Les Etats-Unis ont été le berceau du mouvement.
- Dans une étude sur « La femme médecin, » Mme A. Gaël nous raconte comment miss Elisabeth Blackwell, après avoir fait les études nécessaires pour suivre la carrière médicale, se présenta successivement à' diverses Facultés de médecine, afin d’assister aux cours et de pouvoir ainsi obtenir un diplôme.
- « Je lance des flèches dans toutes les directions, sans savoir laquelle touchera le but, » écrivait miss Blackwell à sa famille.
- Une pareille requête était chose si nouvelle en 1844, que douze Facultés repoussèrent successivement la demande, sous prétexte « qu’elle était sans précédent. »
- Quelques-uns des refus étaient basés sur « la position dépendante assignée à la femme autant par la nature que par la Société, et sur la présomption inouïe qui avait inspiré à l’auteur de la demande, le désir et l’espoir de prendre rang dans une carrière spécialement réservée au sexe le plus noble. »
- D’autres refus invoquaient « ce qu’il y aurait d’incom
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- venant et d’immoral à voir une femme s’instruire de la nature et des lois de son organisme ! »
- Enfin, l’Université de Genève (Etat de New-York) ouvrit ses portes à miss Elisabeth Blackwell et la tira ainsi d’un-cruel embarras. La chose n’eut pas lieu sans quelques hésitations. Les administrateurs de cette Faculté, sachant fort bien la force des préjugés en ces matières, jugèrent prudent de soumettre la question aux étudiants eux-mêmes, avant de prendre une décision. En communiquant aux étudiants la demande d’Elisabeth, les administrateurs leur firent observer que s’ils se prononçaient en faveur de l’admission de miss Blackwell, « c’était prendre l’engagement moral de respecter la femme dans le condisciple. »
- Les étudiants examinèrent sérieusement la proposition et se prononcèrent pour l’affirmative. De plus, ils rédigèrent et votèrent des conclusions exprimant, d’une part, le désir de voir miss Elisabeth Blackwell entrer comme étudiante à l’école de médecine ; d’autre part, l’engagement collectif de ne jamais rien dire ni rien faire qui fût de nature à lui donner lieu de regretter la résolution qu’elle avait prise. »
- Une lettre signée par les administrateurs de la Faculté et une copie de ses conclusions fut envoyée a Elisabeth qui partit aussitôt pour Genève et fut inscrite à l’école sous le numéro 417.
- En 1849, l’étudiante passa ses derniers examens et reçut le diplôme de docteur.
- Une foule considérable venue pour assister à cette cérémonie remplissait l’Eglise où elle eut lieu. Lorsque Elisabeth parut sur l’estrade, le silence se fit dans l’assemblée et quand, après avoir reçu des mains du chef de l’Université le diplôme si difficilement conquis, miss Blackwell dût, selon l’usage, adresser quelques mots de remerciements au président , le silence devint Si profond que ses paroles, prononcées d’une voix
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- basse et émue, furent entendues de tous les points de la salle. « Je vous remercie, M. le président,» dit-elle, « de la sanction donnée à mes études par l’institution dont vous êtes le chef ; tous les instants de ma vie seront employés à faire honneur au diplôme que vous venez de me conférer ; et avec l’aide de Dieu, j’espère y parvenir. »
- Dans le discours de clôture, le président affirma que la présence d’une femme étudiante aux cours avait été « une véritable bonne fortune pour l’école, qu’on n’avait qu’à se louer de cette innovation, que le zèle soutenu et l’application intelligente de miss Blackwell avaient exercé une influence salutaire sur ses condisciples , que la conduite des étudiants avait été remarquablement bonne , enfin, que les progrès avaient atteint cette dernière année un niveau plus élevé qu’à l’ordinaire. »
- La thèse d’usage que soutint Elisabeth Blackwell fut chaudenent louée par ses professeurs et imprimée aux frais de la Faculté.
- Le diplôme obtenu , la nouvelle doctoresse partit pour l’Europe en vue de se perfectionner davantage dans ses études médicales. A Paris, elle ne put obtenir que très difficilement des professeurs l’autorisation de suivre leurs cours aux écoles et leur clinique dans les hôpitaux. Elle fut enfin admise , par exception, comme élève interne dans la salle des femmes en couches du grand hospice de la Maternité et autorisée à fréquenter d’autres hôpitaux. De Paris, elle alla à Londres. Là, elle fut admise dant l’hôpital de Saint* Bartliolomée et dans celui des femmes ( Read Lion Square ) où elle étudia la Gymnastique médicale de Litig.
- En 1851, elle retourna à New-York, malgré les sollicitations de ses amis, et emporta les témoignages très favorables des docteurs Burrows, Ilene, Paget, Dubois èt d’autres professeurs de Paris ou de Londres,
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- Expliquant la résistance qu’elle avait opposée à ses amis et à ses parents, quand ceux-ci l’avaient engagée vivement à se fixer à Londres, elle écrivait :
- « Je suis plus persuadée que jamais d’avoir eu raison de souhaiter commencer ma carrière médicale ici plutôt qu’en Angleterre ou en France ; car je crois l’Amérique du Nord destinée à reconnaître , avant tout autre pays, que la femme est bien réellement la moitié de l'humanité, »
- La doctoresse s’établit à New York pour donner ses soins spécialement aux femmes et aux enfants . Mais ses débuts rencontrèrent d’énormes difficultés . Les médecins refusèrent de se trouver avec elle en consultation. Des propriétaires refusèrent de lui louer des appartements craignant que la présence d’-une femme médecin dans leur maison ne nuisit à leur intérêt. Enfin deux médecins célèbres, ayant apprécié son savoir, consentirent à se rencontrer en consultation avec elle ; et peu à peu les défiances et les mauvaises volontés s’apaisèrent.
- En 1852, elle donna une série de conférences publiques sur l’hygiène et la gymnastique ; elle écrivait à cette époque : « Je sens tellement la nécessité de développer le physique, chez les enfants et les femmes, que je n’aurai ni paix ni trêve1, avant d’avoir vu s’établir ici un gymnase d’après le système de Ling ; ces exercices me semblent aussi indispensables à l’éducation que l’enseignement de la lecture et de récriture. »
- En 1853, elle fonda par souscription un dispensaire où l’on donnait des consultations et des médicaments gratuits aux malades . Cette institution eut un tel succès qu'elle fut reconnue d’utilité publique, par la législature de New-York, en 1854.
- Toujours par souscription , la doctoresse fonda un petit hôpital qui fonctionna en mars 1857, sur une très petite
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- échelle, et prit, plus tard, un accroissement considérable.
- C’est ainsi qu’Elisabeth Blackwell ouvrit aux femmes des Etats-Unis la route qui conduisait à la carrière médicale.
- Sa sœur cadette Emily suivit son exemple et rencontra à son tour des difficultés presque identiques à. celles qui avaient entravé sa sœur. La Faculté de Genève, où Elisabeth avait fait ses études, refusa de recevoir Emily au nombre des étudiants, sous prétexte « qu’en recevant une étudiante, la Faculté n'avait pas entendu établir un précédent pour toutes les femmes à qui l’idée viendrait d’étudier la médecine. » Neuf autres Facultés, à qui Emily Blackwell adressa sa demande, imitèrent la Faculté de Genève. Enfin, Chicago l’admit sur le banc de son école en 1852. Encore, cette faveur fut-elle toute temporaire, puisque, lorsque Emily se re présenta après les vacances, la Faculté de Chicago refusa de la recevoir de nouveau. Dans l’intervalle cette Faculté avait été censurée par la Société médicale de l’Etat, pour avoir admis une femme parmi ses élèves.
- Après de nombreuses démarches, Emily obtint asile dans la Faculté de Cleveland. Ses études furent couronnées de brillants examens ; aussi, le diplôme de docteur lui fut-il délivré accompagné de flatteurs éloges.
- Nous n’en finirions pas de raconter les préjugés et le mauvais vouloir qui assaillirent les femmes dans leurs débuts en cette carrière. Leurs efforts intelligents et longtemps soutenus unis à la justice de leur cause, eurent raison de toutes les résistances. Aujourd’hui, à peu près toutes les Facultés de médecines américaines sont ouvertes aux femmes ; et les jeunes étudiantes ne rencontrent plus sur la route aplanie par leurs aînées, les obstacles quasi infranchissables que celles-ci eurent à surmonter.
- Le progrès dans cette branche du mouvement fémi-
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- nin a pris en Amérique une importance dont les chiffres suivants vont nous donner une idée :
- - Dans un document publié en 1888 (1). on lisait : Actuellement, la confédération ne compte pas moins de 3.000 femmes médecins : dont 450 à New-York, 580 à Brooklyn, 460 à Philadelphie, 375 en Massacliusett, 270 en Pensylvanie, 345 à Boston, 180 à Michigan ; les autres sont établies dans différents Etats.
- Dans une conférence du 27 décembre 1896, Mme Marie Rauber, inspectrice des écoles primaires, disait que les Etats-Unis comptaient actuellement 4.600 doctoresses. Mieux que tout commentaire, ce dernier chiffre nous montre où en est le mouvement.
- Aug. Fabre.
- (A suivre.)
- (1) Médical and surgical Reporter, 26 janvier 1888.
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- La session ordinaire de 1897 — Première partie.
- La première partie de la session ordinaire de 1897 a duré trois mois pleins. Ouverte le 12 janvier, elle a été close le 10 avril.
- Durant ces trois mois, la Chambre a tenu cinquante neuf séances, au cours desquelles ont été discutées treize questions, vingt-deux interpellations, l’enquête sur l’élection de l’abbé Gayraud dans le Finistère, et la demande en autorisation de poursuites contre trois députés.
- Le véritable travail législatif de la Chambre se borne à la discussion et au vote d’une demi-douzaine de projets de loi d’intérêt plus ou moins général, concernant les sucres, les mélasses, les bureaux de placement, la convention avec la compagnie de l’Ouest pour le doublement des lignes de Bretagne, la conversion de l’emprunt de Madagascar et les droits de quai, à la ratification sans phrase de trois projets, retour du Sénat, à l’achèvement du budget, et au commencement de l’examen d’un projet de loi sur le haut commandement.
- L’institution des vendredis ouvriers a été fidèlement respectée : les bureaux de placement en ont fait les frais jusqu’au bout.
- Si, d’autre part, on n’a pas réussi à canaliser les interpellations dans les séances du samedi, le contenu étant tout à fait hors de proportion avec le contenant, du moins a-t-on su conserver l’ordre du jour du samedi pur de tout alliage, et il n’a fallu rien moins que la brutale intervention d’un pouvoir étranger aux pouvoirs politique et législatif, la requête du représentant du pouvoir judiciaire demandant la suspension de l’immunité parlementaire contre trois députés, pour soustraire la séance du samedi 27 mars à sa destination première.
- Le Sénat a tenu cinquante et une séances. Il en a consacré quelques-unes à la vérification des pouvoirs du tiers renouvelé de ses membres, et beaucoup à la discussion du budget. Gela ne l’a pas empéché de voter
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- les lois concernant l’emprunt de Madagascar, les primeé aux sucres et aux mélasses, la fabrication des vins artificiels et la participation des délégués à la sécurité des ouvriers mineurs, aux caisses de retraites et de secours des ouvriers mineurs (ces deux dernières ratifiées depuis par la Chambre) les conclusions de la commission de réorganisation de l’Algérie', en ce qui concerne la colonisation, et de se livrer à un examen approfondi du volumineux projet sur la protection de la santé publique.
- En outre, pour donner un certain piquant à ce gros labeur de trois mois qui fait la joie de ses admirateurs, le Sénat a trouvé le temps de l’assaisonner d’une demi-douzaine d’interpellations, pas une de plus ; mais deux d’entre elles ont occupé, chacune, deux séances. Ce sont les interpellations de M. Joseph Fabre, sur les menées cléricales et de M. Bérenger, sur la licence des rues ; à l’exception de celle de M. Franck-Chauveau, qui avait pour but de fournir au Sénat l’occasion d’exprimer son opinion sur l’attitude du gouvernement dans les affaires d’Orient, les autres interpellations ne visaient guère que des faits accidentels.
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- La discussion du budget a pris dix-huit séances au Sénat. Le cas est sans analogue, croyons-nous, dans les annales de cette assemblée. Quelque soucieux que l’on puisse être du droit que possède le Sénat d’examiner avec la plus minutieuse attention le budget que lui renvoie la Chambre, on est forcé de reconnaître que,' dans la circonstance actuelle, un examen trop prolongé n’était pas exempt d’inconvénients.
- On avait déjà voté deux douzièmes provisoires au moment où vers le milieu du mois de février, le budget a été renvoyé au Sénat ; on a dû en voter un troisième, et il s’en est fallu de bien peu que la lenteur sénatoriale ne rendît nécessaire le vote d’un quatrième douzième. La Chambre n’a échappé à cette extrémité qu’en acceptant les modifications introduites par le Sénat dans le budget, ce qui l’a conduite à une nouvelle abdication partielle de la seule prérogative qui lui reste à peu près incontestée depuis que le Sénat est intervenu dans la direction politique du gouvernement, la prérogative financière.
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- Cette prérogative est bien imparfaitement définie, comme tant d’autres choses, par la constitution de 1875 qui se contente de stipuler que « les lois de finances doivent être, en premier lieu, présentées à la Chambre des députés et votées par elles. »
- A défaut de texte légal, il a bien fallu trouver un modus vivendi, une sorte de jurisprudence officieuse.
- Cette jurisprudence résulte de l’expérience de ces douze dernières années : La Chambre s’incline généralement devant les suppressions de crédits votées par le Sénat. Mais en ce qui touche les rétablissements de crédits, le refus de la Chambre équivaut au refus définitif.
- Au mois de décembre 1876, lors de la discussion du premier budget voté sous l’empire de la loi constitutionnelle de 1875, un conflit s’était élevé entre la Chambre et le Sénat. Celui-ci avait rétabli certains crédits, réclamés, il est vrai, avec insistance par le gouvernement, et supprimés par la Chambre. Celle-ci, .cédant aux instances du gouvernement, avait accepté une- partie des crédits rétablis par le Sénat. Mais il ne s’agissait alors que d’un rétablissement de crédit, et le cas ne s’était plus reproduit ; tandis que naguère le Sénat avait opéré de sa propre initiative de véritables relèvements de crédits.
- Pour sauvegarder l’amour-propre de la Chambre et l’empêcher de se croire liée par un précédent gênant, on a cherché dans la langue budgétaire une expression à double entente et le relèvement s’est dissimulé sous une opération de report.
- Comme sanction de l’interpellation de M. Bérenger sur la licence des publications et des théâtres, le Sénat a voté un ordre du jour, approuvant les déclarations du gouvernement, lesquelles ont été en effet très-nettes.
- Trois ministres ont pris successivement la parole et se sont engagés à unir leurs efforts pour aboutir à une répression efficace. «
- Le ministre des beaux-arts a pu rappeler d’ailleurs que de grands progrès avaient été réalisés et qu’une réaction assez vive s’était produite dans le public lui-même contre le débordement de la publicité licencieuse.
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- Le ministre de l’intérieur a rendu compte des résultats obtenus dans l’œuvre d’assainissement entreprise par la police placée sous ses ordres, et exposé les nouvelles mesures dont elle aura à assurer l’exécution.
- Enfin le Garde des sceaux a annoncé qu’il déposerait prochainement un projet de loi pour combler les lacunes de la loi du 2 août 1882 et permettre à la justice d’atteindre plus sûrement certaines offenses à la moralité publique.
- Il ne faut pas oublier que les efforts personnels de M. Bérenger et de la Ligue contre la licence des rues qu’il a fondée, ont contribué dans une large mesure à provoquer le revirement salutaire de l’esprit public que les ministres ont pu signaler à la tribune.
- Il était juste qu’il obtînt la satisfaction qu’il réclamait et le concours des pouvoirs publics dans l’œuvre nécessaire qu’il a entreprise avec tant de désintéressement et de courage ; car, ainsi que le disait en terminant son discours, le ministre de l’intérieur M. Barthou, il s’agissait là « d’une question très élevée de moralité publique, de l’avenir des jeunes générations, et, par conséquent, de l’avenir moral et intellectuel de notre pays. »
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- La Chambre a pris en considération une proposition de MM. Siegfried et plusieurs autres députés, tendant à faciliter la constitution et le maintien de la petite propriété rurale.
- Pour éviter la dépopulation de nos campagnes et favoriser les cultivateurs, les paysans, petits propriétaires les auteurs de la proposition demandent que la loi relative aux habitations à bon marché soit applicable aux petits domaines (cinq hectares en contenance, 5000 francs en valeur) sous certaines conditions déterminées.
- Enfin les députés ont reçu communication d’un document du plus haut intérêt : le rapport fait par M. Au-diffred, député de la Loire, au nom de la commission d’assurance et de prévoyance sociales, chargée d’examiner les diverses propositions de loi concernant les caisses de retraites. ,
- Quand viendra la discussion de ce projet ? De tous les projets de loi concernant le travail, un seul a été discuté et terminé par la Chambre, dans la première
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- partie de la session ordinaire de 1897 : le projet de loi sur le placement des ouvriers. Et encore tel qu’il est sorti des délibérations de la Chambre les auteurs du projet primitif n’ont pas voulu le reconnaître et sont venus successivement déclarer à la tribune qu’ils ne voteraient pas une mesure si bien marquée au coin du conservatisme économique et qui consacre, en la légalisant, l’existence des bureaux payants, sans profil pour le travailleur.
- Quand viendra la discution des autres projets concernant les travailleurs? Combien de vendredis, reste-t-il à leur disposition ? Une trentaine tout au plus. Et les questions ouvrières ne sont pas les seules dont la Chambre ait à s’occuper. Et le budget et les réformes fiscales ajournées d’année en année et qui doivent figurer dans le prochain budget, le dernier de la législature ? Dans moins d’un an une autre Chambre aura remplacé celle-ci.
- ^ Pendant ce temps les commissions vont se hâter de déposer leurs rapports, L’ordre du jour s’allongera démesurément, mais il faudrait être naïf pour croire que les incidents oratoires de tous genres, en fin de législature, vont laisser au Parlement le temps de s’occuper des affaires urgentes qui l’encombre déjà depuis si longtemps.
- Dernièrement, M. Viviani interpellait sur le cas de Pélissier, accusé d’assassinat, et renvoyé indemne par la cour d’assises, après cinq mois de détention, l’instruction n’ayant pu réunir à son encontre les éléments d’une accusation, et M. Mougeot, sur le cas de Mar-touray, cette malheureuse victime d’une confusion de nom, qui s’était pendu dans sa cellule après cinq jours d’arrestation.
- Certes le motif de ces deux interpellations était des plus légitimes. Les représentants du pays ont le droit de demander compte au pouvoir exécutif responsable devant la Chambre des abus commis par ses agents.
- Les deux interpellations visaient un même ordre d’idées. Elles n’en ont pas moins occupé deux séances. Combien en eût-il fallu pour discuter la réforme du code d’instruction criminelle qui est depuis dix-huit ans sur le chantier ? Moins certainement que n’en ont exigé les multiples interpellations sur des affaires judiciai-
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- res qui ont absorbé le temps de la Chambre dans la présente législature.
- Il convient de dire que la Chambre a manifesté son intention de réaliser partiellement cette réforme en déclarant l’urgence sur une proposition de M. Chiché tendant à accorder une indemnité égale, au préjudice causé, aux victimes de la détention préventive reconnues innocentes, et sur une proposition de M. Pour-query de Boisserin et G. Berry tendant à limiter la durée de la prison préventive dans certains cas déterminés.
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- Voici cependant une séance qui mérite d’être marqué d’un caillou blanc ; c’est celle du 3 avril. Ce jour-là, la Chambre a trouvé moyen, en siégeant à peine quatre heures, d’entendre les trois questions qui étaient adressées au ministre des affaires étrangères, deux interpellations adressées au ministre des travaux publics, et enfin une troisième interpellation adressée au ministre des colonies.
- Six affaires ont donc pu être liquidées dans la même journée. Pourquoi? Parce que questionneurs, interpellants et ministres ont su être brefs.
- Cette méthode est la meilleure. Nous le répétons encore au risque de devenir fastidieux. Mais cette fois du moins nous sommes en bonne compagnie.
- « La sagesse même de la Chambre, » écrivait le lendemain M. Alphonse Humbert, u a permis de liquider en quelques heures toute une série de questions.
- » Que ne nous en tenons-nous à cette méthode qui est la bonne ! Il est vrai qu’elle nous prive de l’ordinaire bataille des ordres du jour ; mais à quoi bon batailler encore, une fois que la majorité a pris son parti ? Le système des interpellations répétées sur le même sujet est à la fois puéril et encombrant. Vingt cinq minutes de débat sur une question bien posée et posée à propos nous en apprennent plus sur nos affaires que trois séances d’invectives aboutissant à un ordre du jour de confiance qu’on avait déjà voté huit jours avant. »
- Après l’opinion du député radical, voici celle d’un vice-président de la Chambre, M. Poincaré, qui appartient à la fraction modérée du parti républicain^ s’ex-
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- primait ainsi dans un discours prononcé à Nogent-le-Rotrou, le 15 mars :
- « La Chambre use aujourd’hui le meilleur de ses forces dans des discussions sans issue et elle reste immobilisée dans l’illusion du mouvement.
- « Elle est embarrassée dans les liens d’un règlement défectueux qui la laisse désarmée contre toutes les fantaisies et l’expose à toutes les incohérences ; abus criant du droit d’interpellation, bouleversement imprévu des ordres du jour, brusque interruption des débats commencés, dépôts de motions improvisées, enchevêtrement des questions et, par suite, lenteur inévitable des solutions nécesssaires.
- » Ajoutez à cela un véritable déchaînement des initiatives individuelles, une invasion de propositions inconsidérées, un assaut d’amendements inopinés qu’on jette, au cours des discussions, à la traverse des projets votés et qui apportent dans les textes législatifs le désordre et l’obscurité. »
- Et un autre vice-président de la Chambre, dans la même circonstance, tirait la conclusion suivante des paroles de son collègue :
- » La première de toutes les réformes c’est celle de l’instrument même des réformes, de la machine à faire les lois, de la Chambre des députés ; car, pas plus que nous n’avons la réalité du suffrage universel, nous n’avons la réalité du régime parlementaire. »
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- LE DEVOIR
- FAITS POLITIQUES & SOCIAUX
- ITALIE
- La conférence sanitaire de Venise
- La conférence de Venise a clôturé ses travaux, dans la deuxième quinzaine de mars, après avoir signé la convention sanitaire internationale qu’elle avait été chargée de préparer et qui devra, avant d’avoir force de loi, être confirmée par les ministres ou, peut être, par les Parlements des puissances, de celles du moins dont les délégués n’ont été autorisés à signer qu 'ad refer en-dura, comme c’est le cas pour l’Espagne, la Grèce, la Perse, le Portugal, la Serbie et la Turquie, ou avec réserves, comme l’a fait l’Allemagne au sujet de quelques mesures à prendre en Europe.
- Ont signé sans réserve les représentants d’Autriche-Hongrie, de Belgique, de France, d’Angleterre, d’Italie, de Luxembourg, de Monténégro, des Pays-Bas, de Roumanie ;
- Les représentants de la Suisse ont signé pour quelques mesures à prendre en Europe.
- Les représentants du Danemark de Suède-Norvège, des Etats-Unis, ont accepté la convention ad referendum déclarant au procès-verbal que leurs gouvernements appliqueraient, autant que possible, les mesures établies avant le terme fixé.
- Les représentants de sept puissances ont formulé différents vœux supplémentaires sur l’application des mesures décidées en principe par la conférence et pour la codification complète de toutes les mesures sanitaires internationales qui ont été adoptées à diverses époques, soit contre la peste, soit contre le choléra, dans le but de former un code d’application précis et débarrassé de prescriptions surannées ou contradictoires.
- Il a été reconnu, comme base de toutes les mesures prophylactiques, que la période d’incubation de la peste était de dix jours.
- Il faut reconnaître, dit à ce sujet le Journal de Genève, que le fléau qui a tant effrayé nos pères semble avoir
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- perdu de son intensité et même de sa rapidité de propagation, malgré les moyens perfectionnés que notre civilisation moderne met à sa disposition. Il est installé à Bombay depuis six mois, et s’il a rayonné autour de cette ville par les voies de terre, on ne l’a pas encore vu essaimer au loin ni par le chemin de fer, ni par les paquebots à cours rapide. La peste d’autrefois aurait-elle perdu de ses facultés meurtrières ? Ou bien trouverait-elle dans une civilisation plus avancée, dans des populations moins misérables, logées dans des habitations mieux aérées et plus propres des conditions moins favorables à sa rapide propagation ?
- Il faut bien admettre que cette civilisation qui nous garantit assez mal contre les fléaux moraux, tels que la guerre, les révolutions, les haines de peuples, de classes ou de religions, est plus efficace contre ce que l’on appelait autrefois les fléaux du ciel. Elle a désarmé nos ennemis du dehors, mais non pas ceux du dedans, elle nous a rendu plus forts et plus sains, mais non pas plus sages, ni meilleurs. Peut-être sera-ce l’œuvre réservée à ce vingtième siècle dans lequel nous allons entrer, et alors il nous faudrait envier le sort de nos petits-enfants.
- AUSTRALASIE Projet de constitution fédérale
- La convention fédérale des colonies australiennes qui s’est réunie à Adélaïde, capitale de l’Australie méridionale, a chargé M. Barton, l’un des délégués de la Nouvelle-Galles du Sud, de rédiger sous forme de résolutions les principes fondamentaux de la nouvelle constitution.
- En conséquence, M. Barton a soumis à l’assemblée les résolutions suivantes :
- 1. Les pouvoirs constitués, les privilèges et le territoire des colonies resteront intacts, sauf les concessions qui pourront être volontairement consenties, dans le but d’assurer l’uniformité de la législation et de l’administration.
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- LE DEVOIR
- 2. Après l’institution d’un gouvernement fédéral, il ne pourra être apporté aucun changement aux frontières sans le consentement de la colonie intéressée.
- 3. Le pouvoir de fixer les droits de douane et d’accise et de les percevoir appartiendra exclusivement au Parlement fédéral.
- 4. Le militaire et la marine- dépendront exclusivement du Parlement fédéral.
- 5. Le commerce et les relations entre les colonies confédérées seront absolument libres.
- Dans les limites fixées par les dispositions ci-dessus» la convention aura à voter le texte d’une constitution par laquelle sera établi un Parlement consistant en une assemblée des Etats au Sénat et en une assemblée nationale ou Chambre des représentants. La première sera composée des représentants de chaque colonie choisis'de la façon la plus propre à assurer sa permanence, et responsables envers le peuple de la colonie qui les élit.
- La seconde assemblée sera élue par districts proportionnellement à leur population, et aura seule le droit d’initiative en matière de budgets et d’impôts.
- Le pouvoir exécutif se composera : 1° d’un gouverneur général nommé par la reine, et des personnes qui seront désignées pour lui servir de conseillers ; 2° d’une cour suprême fédérale qui sera aussi la haute cour d’appel des colonies fédérées.
- Les propositions rédigées par M. Barton ont été adoptées à l’unanimité par les membres de la convention.
- Des comités constitutionnels, financiers et judiciaires, ont été nommés dont les premiers ministres des différentes colonies sont membres de droit, et qui ont pour mission d’élaborer en ses détails le projet du nouveau régime fédéral.
- Le comité constitutionnel prendra pour base de ses travaux le fameux Commonwealth bill de 1891, premier projet complet d’une constitution fédérale pour les communautés britanniques des antipodes.
- Cette création d’une confédération australienne est paraît-il, fort approuvée en Angleterre où des hommes d’Etat de premier rang se sont donné pour tâche de
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- grouper en un seul faisceau toutes les forces vives du vaste empire, pour les rattacher les unes aux autres, par un lien de solidarité qui, tout en les rapprochant les unes des autres, les rattacherait aussi plus solidement que jamais à la mère patrie.
- Il reste à savoir si le temps confirmera ces prévisions.
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- SUISSE
- L’unification du droit
- Les Chambres fédérales ont adopté les projets de révision constitutionnelle tendant l’un, à l’unification du droit civil, l’autre à l’unification du droit pénal.
- Dans les deux cas, la législation sur l’organisation judiciaire et la procédure demeureront du ressort des cantons, sous réserve des articles 110 et 114 de la constitution fédérale.
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- LE DEVOIR
- LA QUESTION 13E LA PAIX
- Le projet d’arbitrage permanent entre les Etats-Unis et la Suisse
- Le gouvernement des Etats-Unis d’Amérique a fait connaître au Conseil fédéral suisse, par l’intermédiaire de l’agent diplomatique suisse à Washington, son désir de voir se conclure entre les deux pays un traité d’arbitrage semblable à celui qui a été signé entre les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. Le Conseil fédéral a, en conséquence, renouvelé à son agent diplomatique, M. Pioda, les instructions données, en 1883 déjà à l’un de ses prédécesseurs, M. Emile Frey, pour la conclusion d’un traité d’arbitrage d’après un projet qu’avait rédigé M. Louis Ruchonnet, alors président de la Confédération.
- ' Les pêcheries du Behring
- Le Conseil fédéral suisse a autorisé le Président de la Confédération à accepter le mandat que lui confère l’art. 5 du traité d’arbitrage conclu entre les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, le 8 février 1896, à propos du règlement de certains litiges relatifs à la pèche dans la mer de Behring. Ce mandat éventuel consiste à nommer un arbitre au cas où les deux Etats en cause ne parviendraient pas à en choisir un d’un commun accord.
- Les affaires de Crète
- Nous avons publié dernièrement les conclusions du mémoire adressé aux gouvernements par la Commission du Bureau international de la Paix.
- Nous publions aujourd’hui le texte complet de ce document en le faisant précéder de Xappel que la Commission adresse aux nations à cette occasion,
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- APPEL AUX NATIONS
- Quelles que soient vos opinions sur les causes des dangers de guerre dont l’Europe est actuellement menacée, vous tous qui voulez la paix et ses bienfaits, élevez avec nous votre voix pour réclamer, par l’effort irrésistible de l’opinion des masses, qu’une solution pacifique intervienne au plus tôt dans les affaires d’Orient et principalement dans la grave question soulevée par la révolution crétoise.
- Il faudra bien qu’on vous entende, car vous êtes la conscience des nations et ce que vous demanderez avec nous est conforme aux lois de la justice et de l’humanité.
- Groupez-vous autour de l’idée du respect du droit de tous et de chacun, dont l’application peut seule prévenir les horreurs d’une longue guerre, en assurant dans le présent et dans l’avenir la prospérité du travailleur, la sécurité de tous !
- C’est cette pensée que nous avons exprimée, au nom de tous les amis de la paix, dans le mémoire ci-dessous, adressé aux Gouvernements de l’Europe et des Etats-Unis d’Amérique, notamment aux Grandes Puissances, qui tiennent actuellement entre leurs mains le bonheur ou le malheur de nos familles et dont les intentions pacifiques ont besoin d’un solide appui dans les populations.
- MEMOIRE AUX GOUVERNEMENTS
- Berne, le 6 mars 1897.
- Excellence,
- Anxieux, les peuples de l’Europe tournent leurs regards vers l’Orient, d’où peut surgir pour eux d’un jour à l’autre la guerre, c’est-à-dire la dévastation et la ruine.
- La lenteur apportée à la réalisation de réformes promises, l’angoisse de l’avenir au sein de populations aigries, ont provoqué dans l’île de Crète un état anarchique contre lequel la Grèce d’un côté, les six Grandes Puissances de l’Europe de l’autre, ont cru devoir opposer deux interventions armées,
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- LE DEVOIR
- Cet état de choses, gros de menaces pour la paix de l’Europe, s’aggrave de jour en jour et le sang coule, l’incendie détruit les villages et la haine poursuit son œuvre maudite.
- Nous ne songeons point à prononcer un jugement sur les actes auxquels sont dues les difficultés redoutables de la situation présente. Ces difficultés proviennent avant tout de l’absence de règles reconnues du droit international tenant compte des aspirations des peuples vers la justice dans les rapports entre eux. Les nations ont solidarisé leurs intérêts et plus que jamais elles ressentent les angoisses de l’insécurité du présent et de l’avenir.
- Préoccupés des périls qui sont la conséquence de cette insécurité, les amis de la Paix ont affirmé dans leurs Congrès annuels les principes du futur droit des peuples pouvant et devant être appliqués à toutes les difficultés internationales pour les résoudre par des voies pacifiques.
- Deux de ces principes, savoir la condamnation des guerres de conquête et la reconnaissance du droit des peuples de disposer d’eux-mêmes, ont une application directe aux graves complications actuelles.
- Ce droit inaliénable, imprescriptible, nous le réclamons, au nom de l’opinion publique dans l’Europe entière, en faveur des Crétois, qui doivent pouvoir disposer librement de leurs destinées, en présence surtout de l’impossibilité où s’est trouvé le Gouvernement ottoman de maintenir l’ordre au sein de ses populations.
- Nous sommes absolument convaincus que le seul moyen de conjurer les dangers de la situation présente est d’appeler le peuple de la Crète à se prononcer sur ses destinées futures, par un plébiscite accompli dans des conditions d’indépendance absolue.
- Nous conjurons Votre Excellence de mettre sa haute influence au service de cette œuvre de justice et de pacification. Accomplie par Son concours, cette solution pacifique servira de phare lumineux pour éloigner à tout jamais, par l’application loyale d’un grand principe du droit futur des peuples, le terrible danger du naufrage de lq civilisation européenne,
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- Nous saisissons, Monsieur le Ministre, cette occasion de présenter à Votre Excellence l’assurance de notre haute et respectueuse considération.
- Au nom de la Commission du Bureau international de la Paix, représentée par ses délégués d’Allemagne, d’Angleterre, d’Autriche, de Belgique, de Danemark, de France, d’Italie, de Roumanie et de Suisse :
- Le Président, Le Secrétaire,
- Fr. Bajer. Elie Ducommun.
- Les évènements n’ont pas tardé à prouver que cette solution, conforme aux fins de la permanente justice, était encore, dans la circonstance actuelle, le plus avantageux des expédients.
- La diplomatie a laissé la parole au canon. LIellènes et Turcs sont aux prises. Ce que les chancelleries dissimulaient avec tant de soins, est aujourd’hui patent.
- Unanimes dans leurs affirmations sur la nécessité du maintien de la paix, elles se divisaient gravement sur les moyens propres à l’imposer.
- L’entente n’a pu se maintenir qu’au prix de l’inaction.
- Le plus déplorable dans cette triste affaire, c’est qu’on puisse penser que telle ou telle des grandes puissances ait voulu la guerre, ait fait tout son possible pour qu’elle éclatât.
- Dans leur dernière note identique les puissances ont déclaré qu’en cas de conflit, elles ne toléreraient l’acquisition d’aucun avantage pour le vainqueur.
- On comprend toutes les précautions prises des deux côtés pour éviter d’assumer ouvertement la responsabilité de l’aggression.
- Mais l’aggression dissimulée ou non, comment l’expliquer, sinon par le secret espoir que cette nouvelle note des puissances ne sera pas plus exécutée que les précédentes ?
- Les maladresses ou le mauvais vouloir du concert européen ont rendu la guerre inévitable entre les Grecs et les Turcs.
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- LE DEVOIR
- Où est la garantie que l’incendie ne s’étendra pas ?
- Dans cette pénible conjoncture nous ne pouvons nous empêcher de penser que l’application immédiate à la Crète, du programme des amis de la paix n’eût certainement pas provoqué cette résistance obstinée des Grecs, qui a été le point de départ des complications actuelles.
- Il eût fallu pour cela que les puissances reconnûs-sent le droit imprescriptible des peuples de disposer d’eux-mêmes.
- La Chambre française elle-même ne l’a pas osé.
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- MOUVEMENT FÉMINISTE
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- MOUVEMENT FÉMINISTE
- La recherche de la paternité
- Une commission a été nommée, le 17 mars, par la Chambre française des députés pour l’examen d’une proposition de M. Gustave Rivet, ayant pour but d’autoriser la recherche de la paternité.
- Sur les onze membres de la Commission, huit sont d’avis d’élaborer un texte qui, sans autoriser la recherche de la paternité, assure a la fille-mère des dommages et établisse vis-à-vis de l’enfant naturel les responsabilités du père.
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- L’incapacité légale de la femme mariée
- M. Michelin, député de la Seine, vient de soumettre à la Chambre une proposition qui a pour but d’abolir l’incapacité légale de la femme mariée, qui, on le sait, pour les actes judiciaires, comme pour les actes extrajudiciaires, ne peut actuellement rien tenter sans l’autorisation du mari, alors que la femme non mariée, parvenue à la majorité est, au point de vue des droits civils, tout aussi capable que l’homme.
- C’est à l’unanimité que la commission d’initiative, à laquelle cette proposition a été renvoyée, va proposer à la Chambre de la prendre en considération.
- ***
- Les femmes aux Beaux-Arts
- Le Sénat ayant ratifié l’article du budget voté par la Chambre et qui tend à permettre aux femmes l’accès de l’Ecole nationale des Beaux-Arts, le ministre de l’instruction publique et des beaux-arts a signé, dès la promulgation de la loi budgétaire, un arrêté en vertu duquel l’Ecole nationale et spéciale des Beaux Arts proprement dite, c’est-à-dire les cours de dessin et de modelage, les cours oraux, la bibliothèque et les galeries sont ouverts aux élèves femmes dans les conditions déterminées par le règlement.
- Pour être admises les jeunes filles et femmes doivent être âgées de plus de quinze ans et de moins de trente ans.
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- Cette mesure depuis longtemps réclamée par toutes les associations féministes et notamment par l’Union des femmes peintres et sculpteurs est entrée immédiatement en vigueur.
- Les demandes ont été très nombreuses.
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- vif
- Déléguée cantonale
- Le cinquième arrondissement de Paris vient de nommer Mme Georges Martin, femme de M. le Dr Georges Martin, ex-sénateur, déléguée cantonale dans les écoles maternelles.
- Mme Maria Martin en enregistrant ce nouveau succès dans le Journal des Femmes, ajoute :
- Il est évident qu’il n’y a pas plus de raison pour exclure les femmes de la délégation cantonale, que pour leur refuser des places d’institutrice. Si on les trouve compétentes dans l’enseignement, si on les nomme inspectrices dans les écoles, elles sont également capables de remplir les fonctions de déléguée cantonale. Les instructions qu’on donne aux délégués portent que « leur mission est toute de confiance. Ils doivent veiller à ce que les enfants puisent à l’école de bons préceptes et surtout de bons exemples de morale, voir s’ils y sont tenus sainement, s’ils y contractent des habitudes de propreté, de politesse et de bienveillance réciproques, en un mot s’ils sont bien élevés. »
- N’est-ce pas par excellence le rôle de la mère ? N’est-il pas évident que les femmes aussi bien que les hommes ont voix au chapitre, quand il s’agit des intérêts et du bien-être de nos petits enfants.
- Doctoresses
- La comtesse de Gelderne Egmont, descendante en ligne directe du célèbre comte d’Egmont, qui fut décapité par le duc d’Albe avec son ami le comte de Horn, en 1568, à Bruxelles, vient de subir avec un plein succès, à Zurich, son dernier examen de doctorat en médecine. Les journaux belges font le plus grand éloge de la comtesse, qu’ils disent très-instruite et passionnée pour la profession à laquelle elle s'est vouée.
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- mouvement FÉMINISTE
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- Pour la première fois, en avril dernier, l’Université de Vienne a promu une femme au grade de docteur en médecine.
- La nouvelle doctoresse, Mlle Possanner, d’Ehrenthal, n’a obtenu qu’après de grandes difficultés l’assimilation de son diplôme de docteur en médecine de Zurich, en passant, conformément à une ordonnance ministérielle, tous ses examens à l’Université de Vienne.
- Mlle Chaubiaguet a soutenu très brillamment sa thèse devant la faculté de médecine de Paris.
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- Le féminisme au collège de France
- L’enseignement sur le féminisme est devenu officiel. Il a fait son entrée au collège de France, où M. Jacques Flach réunit un auditoire attentif à l’idée principale de l’éminent professeur, sur « l'Histoire de la condition des femmes en France d’après des documents juridiques et des œuvres littéraires. »
- Femme député et femme sénateur
- Au Parlement américain, le nouvel Etat d’Utah sera représenté par une femme député et une femme sénateur.
- Mme Henriette Labarthe a été élue représentant à la législature et Mme Agnès Cannon a été élue sénateur.
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- La femme avocat en Suisse
- Pour compléter les renseignements que nous avons déjà donnés sur le projet de loi relatif à l’exercice de la profession d’avocat adopté par le Grand Conseil zuri-cois, nous ajouterons que par 109 voix contre 21, le Grand Conseil a décidé que la disposition admettant les femmes à la pratique du barreau serait soumise séparément à la votation populaire.
- Il sera intéressant de connaître l’accueil que le suffrage universel va faire à cette innovation.
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- LÈ DËVOÎfi
- OUVRAGES REÇUS
- Le Musée Social. Statuts. Organisation. Services.
- Petite brochure de 96 pages publiée par la Société du Musée Social, 5, rue Las-Cases, Paris.
- On sait que cette Société a été reconnue d’utilité publique, par décret en date du 31 août 1894.
- Les circulaires du Musée social sont d’un intérêt hors ligne et méritent d’être lues par tous ceux qui veulent concourir à l’évolution pacifique de nos sociétés civilisées. On y trouve de très précieux enseignements pratiques.
- Ces circulaires comprennent deux séries :
- La série A s’adresse plus particulièrement aux syndicats et associations ouvrières ;
- La série B présente des documents et des enquêtes de nature à intéresser plus spécialement le monde scientifique.
- Les circulaires paraissent environ deux fois par mois ; leur date est fixée par les évènements dont elles rendent compte.
- Prix de l’abonnement pour les deux séries : 20 francs par an.
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- Report on public baths and public comfort stations.
- January 1897, published by the Mayor’s committe, New York City.
- Ce volume est le relevé d’enquêtes faites partout où l’on pouvait espérer trouver les meilleurs modèles pour l’installation de « public baths and public comfort stations. » Il fourmille de plans et gravures. C’est un ouvrage essentiellement pratique.
- Il est inspiré d’un très haut idéal social ainsi qu’en témoigne la réflexion suivante mise au bas d’une des gravures :
- Newington (England). Public baths and Wash-houses. There is no public Bathing Establishment even approxi-mating this in the United States. What better memorial or what larger social service could be rendered than for some man or woman of wealth to présent a similar establishment to bis City ?
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- OUVRAGES REÇUS
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- Il est très probable que ce vœu sera entendu. Les dotations faites par de riches citoyens en faveur du progrès et du bien de tous sont fréquentes aux Etats-Unis et constituent, presque, un trait caractéristique de la nation. On est heureux d’avoir à rappeler de tels exemples.
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- Revue Sociale catholique. Editée par la Société belge de Librairie, rue Treurenberg, 16, à Bruxelles.
- Cette Revue paraît mensuellement et son prix d’abonnement est de 5 francs par an.
- Elle publie des articles variés sur des questions tout actuelles.
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- Revue du christianisme social, publiée à Vais, (Ardè-cliej, sous la direction de M. G. Chastand, pasteur.
- Cette Revue paraît tous les deux mois. Abonnement annuel : 5 francs.
- Le numéro de janvier 1897, dixième année, contient une série d’articles, dont quelques-uns. très remarquables et tous de nature à mettre le lecteur au courant du mouvement social au sein du protestantisme français.
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- Société d’Etudes psychiques de Genève. Rapports pour l’exercice de 1896.
- Comme l’an dernier, nous constatons, avec grand plaisir, le mérite de ces rapports et leur élévation morale.
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- Le coopératisme devant les Ecoles sociales, par
- A. D. Bancel.
- Volume en vente au prix de 1 fr. 50 à la Bibliothèque artistique et littéraire, 31 rue Bonaparte, Paris.
- Du pain pour tous, constitution sociale en 22 articles par Fore-Faure.
- Brochure en vente au prix de 40 centimes, à Bordeaux, chez Gagnebin, 72 rue du Pas-Saint-Georges.
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- LE bEVOIfc
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- La rénovation religieuse, catéchisme dualiste, par Adolphe Alhaiza.
- Volume en vente au prix d’un franc, au bureau du journal « La Rénovatian », 250, faubourg Saint-Antoine, Paris.
- ** *
- La Survie, sa Réalité, sa Manifestation, sa Philosophie. Echos de l’au-delà, publiés par R. Noeggerath.
- Préface de Camille Flammarion.
- Volume en vente au prix de 3fr. 50 à la librairie des sciences psychiques, 42, rue Saint-Jacques, Paris.
- Le rôle de la Coopération et son application pratique, par Henry Buisson, directeur de l’association d’ouvriers peintres « Le Travail ».
- Cet opuscule de 48 pages (Imprimerie nouvelle, 11, rue Cadet, Paris) contient le remarquable Rapport présenté au Congrès de l’Alliance coopérative internationale, par M. Henry Buisson.
- A la même librairie :
- Compte-rendu des opérations de la société « Le Travail » (association d’ouvriers peintres) pendant l’année 1896.
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- SANS FAMILLE
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- SANS FAMILLE
- Par Hector MALOT
- Ouvrage couronné par l’Académie française
- ( Suite)
- Il n’est pas bien difficile de deviner qu’il demande sa route, et je n’ai pas besoin d’interroger Mattia.
- De nouveau, nous cheminons sur les talons de notre guide ; maintenant la rue est si étroite que, malgré le brouillard, nous voyons les maisons qui la bordent de chaque côté; des cordes sont tendues en l’air de l’une à l’autre de ces maisons, des linges et des haillons^ pendent à ces cordes. Assurément, ce n’est pas pour sécher qu’ils sont là.
- Où allons-nous ? Je commence à être inquiet, et de temps en temps Mattia me regarde ; cependant, il ne m’interroge pas.
- De la rue nous sommes passés dans une ruelle, puis dans une cour, puis dans une ruelle encore ; les maisons sont plus misérables que dans le plus misérable village de France ; beaucoup sont en planches comme des hangards ou des étables, et cependant ce sont bien des maisons ; des femmes tête nue, et des enfants grouillent sur les seuils.
- Quand une faible lueur nous permet de voir un peu distinctement autour de nous, je remarque que ces femmes sont pâles, leurs cheveux d’un blond de lin pendent sur leurs épaules, les enfants sont presque nus et les quelques vêtements qu’ils ont sur le dos sont en guenilles ; dans une ruelle, nous trouvons des porcs qui farfouillent dans le ruisseau stagnant, d’où se dégage une odeur fétide.
- Notre guide ne tarde pas à s’arrêter; assurément il est perdu; mais à ce moment vient à nous un homme vêtu d’une longue redingote bleue et coiffé d’un chapeau garni de cuir verni; autour de son poignet est placé un galon noir et blanc; un étui est suspendu à sa ceinture; c’est un homme de police, un policeman.
- Une conversation s’engage, et bientôt nous nous re-
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- LE DEVOIR
- mettons en route, précédés du policeman ; nous traversons des ruelles, des cours, des rues tortueuses, il me semble que, çà et là, des maisons sont effondrées.
- Enfin nous nous arrêtons dans une cour dont le milieu est occupé par une petite mare.
- — Red lion court, dit le policeman.
- Ces mots que j’ai entendu prononcer plusieurs fois déjà signifient : « Cour du Lion-Rouge, » m’a dit Mattia.
- Pourquoi nous arrêtons-nous ? Il est impossible que nous soyons à Bethnal-Green ; est-ce que c’est dans cette cour que demeurent mes parents? Mais alors?
- Je n’ai pas le temps d’examiner ces questions qui passent devant mon esprit inquiet ; le policeman a frappé à la porte d’une sorte de hangar en planches et notre guide le remercie ; nous sommes donc arrivés.
- Mattia, qui ne m’a pas lâché la main, me la serre, et je serre la sienne.
- Nous nous sommes compris : l’angoisse qui étreint mon cœur étreint le sien aussi.
- J’étais tellement troublé que je ne sais trop comment la porte à laquelle le policeman avait frappé nous fut ouverte, mais à partir du moment où nous fûmes entrés dans une vaste pièce qu’éclairaient une lampe et un feu de charbon de terre brûlant dans une grille, mes souvenirs me reviennent.
- Devant ce feu, dans un fauteuil de paille qui avait la forme d’une niche de saint, se tenait immobile comme une statue un vieillard à barbe blanche, la tête couverte d’un bonnet noir; en face l’un de l’autre, mais séparés par une table, étaient assis un homme et une femme ; l’homme avait quarante ans environ, il était vêtu d’un costume de velours gris, sa physionomie était intelligente mais dure ; la femme, plus jeune de cinq ou six ans, avait des cheveux blonds qui pendaient sur un châle à carreaux blancs et noirs croisé autour de sa poitrine ; ses yeux n’avaient pas de regard et l’indifférence ou l’apathie était empreinte sur son visage qui avait dû être beau, comme dans ses gestes indolents ; dans la pièce se trouvaient quatre enfants, deux garçons et deux filles, tous blonds, d’un blond de lin commé leur mère; l’aîné des garçons paraissait être âgé de onze ou douze ans ; la plus jeune des petites
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- SANS FAMILLE
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- filles avait trois ans à peine, elle marchait en se traînant à terre.
- Je vis tout cela d’un coup d’œil et avant que notre guide, le clerc de Greth and Galley, eût achevé de parler.
- Que dit-il ? Je l’entendis à peine et je ne le compris pas du tout ; le nom de Driscoll, mon nom m’avait dit l’homme d’affaires, frappa seulement mon oreille.
- Tous les yeux s’étaient tournés vers Mattia et vers moi, même ceux du vieillard immobile ; seule la petite fille prêtait attention à Capi.
- — Lequel de vous deux est Remi? demanda en français l’homme au costume de velours gris.
- Je m’avançai d’un pas.
- — Moi, dis-je.
- — Alors, embrasse ton père, mon garçon.
- Quand j’avais pensé à ce moment, je m’étais imaginé que j’éprouverais un élan qui me pousserait dans les bras de mon père ; je ne trouvai pas cet élan en moi. Cependant, je m’avançai et j’embrassai mon père.
- — Maintenant, me dit-il, voilà ton grand-père, ta mère, tes frères et tes sœurs.
- J’allai à ma mère tout d’abord et la pris dans mes bras ; elle me laissa l’embrasser, mais elle-même elle ne m’embrassa point, elle me dit seulement deux ou trois paroles que je ne compris pas.
- — Donne une poignée de main à ton grand-père, me dit mon père, et vas-y doucement, il est paralysé.
- Je donnai aussi la main à mes deux frères et à ma sœur aînée; je voulus prendre la petite dans mes bras, mais comme elle était occupée à flatter Capi, elle me repoussa.
- Tout en allant ainsi de l’un à l’autre, j’étais indigné contre moi-même; eh quoi! je ne ressentais pas plus de joie à me retrouver enfin dans ma famille; j’avais un père, une mère, des frères, des sœurs, j’avais un grand-père, j’étais réuni à eux et je restais froid; j’avais attendu ce moment avec une impatience fiévreuse, j’avais été fou de joie en pensant que moi aussi j’allais avoir une famille, des parents à aimer, qui m’aimeraient, et je restais embarrassé, les examinant tous curieusement, et ne trouvant rien en mon cœur à leur dire, pas une
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- parole de tendresse. J’étais donc un monstre? Je n’étais donc pas digne d’avoir une famille?
- Si j’avais trouvé mes parents dans un palais au lieu de les trouver dans un hangar, n’aurais-je pas éprouvé ces sentiments de tendresse que quelques heures auparavant je ressentais en mon cœur pour un père et une mère que je ne connaissais pas, et que je ne pouvais pas exprimer à un père et à une mère que je voyais?
- Cette idée m’étouffa de honte : revenant devant ma mère, je la pris de nouveau dans mes hras et je l’embrassai à pleines lèvres; sans doute elle ne comprit pas ce qui provoquait cet élan, car au lieu de me rendre mes baisers, elle me regarda de son air indolent, puis s’adressant à son mari, mon père, en haussant doucement les épaules, elle lui dit quelques mots que je ne compris pas, mais qui firent rire celui-ci : cette indifférence d’une part, et d’autre part ce rire me serrèrent le cœur à le briser, il me semblait que cette effusion de tendresse ne méritait pas qu’on la reçut ainsi.
- Mais on ne me laissa pas le temps de me livrer à mes impressions.
- — Et celui-là, demanda mon père en me désignant Mattia, quel est-il?
- J’expliquai quels liens m’attachaient à Mattia, et je le fis en m’efforçant de mettre dans mes paroles un peu de l’amitié que j’éprouvais, et aussi en tâchant d’expliquer la reconnaissance que je lui devais.
- — Bon, dit mon père, il a voulu voir du pays.
- J’allais répondre; Mattia me coupa la parole :
- — Justement, dit-il.
- — Et Barberin? demanda mon père. Pourquoi donc n’est-il pas venu ?
- J’expliquai que Barberin était mort, ce qui avait été une grande déception pour moi lorsque nous étions arrivés à Paris, après avoir appris à Chavanon par mère Barberin que mes parents me cherchaient.
- Alors mon père traduisit à ma mère ce que je venais de dire et je crus comprendre que celle-ci répondit que c’était très bon ou très bien; en tous cas elle prononça à plusieurs reprises les mots well et good que je connaissais. Pourquoi était-il bon et bien que Barberin fût
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- mort? ce fut ce que je me demandai sans trouver de réponse à cette question.
- — Tu ne sais pas l’anglais? me demanda mon père.
- — Non; je sais seulement le français et aussi l’italien pour l’avoir appris avec un maître à qui Barberin m’avait loué.
- — Vitalis?
- — Vous avez su...
- — C’est Barberin qui m’a dit son nom, lorsqu’il y a quelque temps je me suis rendu en France pour te chercher. Mais tu dois être curieux de savoir comment nous ne t’avons pas cherché pendant treize ans, et comment tout à coup nous avons eu l’idée d’aller trouver Barberin.
- — Oh ! oui, très curieux, je vous assure, bien curieux.
- — Alors, viens là auprès du feu, je vais te conter cela.
- En entrant j’avais déposé ma harpe contre la muraille, je débouclai mon sac et pris la place qui m’était indiquée. \
- Mais comme j’étendais mes jambes crottées et mouillées devant le feu, mon grand-père cracha de mon côté sans rien dire à peu près comme un vieux chat en colère; je n’eus pas besoin d’autre explication pour comprendre que je le gênais, et je retirai mes jambes.
- — Ne fais pas attention, dit mon père, le vieux n’aime pas qu’on se mette devant son feu, mais si tu as froid chauffe-toi; il n’y a pas besoin de se gêner avec lui.
- Je fus abasourdi d’entendre parler ainsi de ce vieillard à cheveux blancs; il me semblait que si l’on devait se gêner avec quelqu’un, c’était précisément avec lui; je tins donc mes jambes sous ma chaise.
- — Tu es-notre fils aîné, me dit mon père, et tu es né un an après mon mariage avec ta mère. Quand j’épousai ta mère, il y avait une jeune fille qui croyait que je la prendrais pour femme et à qui ce mariage inspira une haine féroce contre celle qu’elle considérait comme sa rivale. Ce fut pour se venger que le jour juste où tu atteignais tes six mois, elle te vola et t’emporta en France, à Paris, où elle t’abandonna dans la rue. Nous fîmes toutes les recherches possibles, mais cependant sans aller jusqu’à Paris, car nous ne pouvions pas supposer qu’on t’avait porté si loin. Nous ne te retrouvâmes point, et nous te croyions mort, perdu â
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- jamais lorsqu’il y a trois mois, cette femme, atteinte d’une maladie mortelle, révéla, avant de mourir, la vérité. Je partis aussitôt pour la France et j’allai chez le commissaire de police du quartier dans lequel tu avais été abandonné. Là on m’apprit que tu avais été adopté par un maçon de la Creuse, celui-là même qui t’avait trouvé, et aussitôt je me rendis à Chavanon. Barberin me dit qu’il t’avait loué à Vitalis, un musicien ambulant et que tu parcourais la France avec celui-ci. Comme je ne pouvais pas rester en France et me mettre à la poursuite de Vitalis, je chargeai Barberin de ce soin et lui donnai de l’argent pour venir à Paris. En même temps je lui recommandais d’avertir les gens de loi qui s’occupent de mes affaires, MM. Greth et Galley, quand il t’aurait retrouvé. Si je ne lui donnai point mon adresse ici, c’est que nous n’habitons Londres que dans l’hiver; pendant la belle saison nous parcourons l’Angleterre et l’Ecosse pour notre commerce de marchands ambulants, avec nos voitures et notre famille. Voilà mon garçon, comment tu as été retrouvé, et comment après treize ans, tu reprends ici ta place, dans la famille. Je comprends que tu sois un peu effarouché car tu ne nous connais pas, et tu n’entends pas ce que nous disons, de même que tu ne peux pas te faire entendre ; mais j’espère que tu t’habitueras vite.
- Oui, sans doute, je m’habituerais vite; n’était ce pas tout naturel puisque j’étais dans ma famille, et que ceux avec qui j’allais vivre^étaient mon père, ma mère, mes frères et sœurs?
- Les beaux langes n’avaient pas dit vrai; pour mère Barberin, pour Lise, pour le père Acquin, pour ceux qui m’avaient secouru, c’était un malheur; je ne pourrais pas faire ce que j’avais rêvé, car des marchands ambulants, alors surtout qu’ils demeurent dans un hangar, ne doivent pas être bien riches; mais qu’importait après tout : j’avais une famille ; c’était un rêve d’enfant que de s’imaginer que la fortune serait ma mère : tendresse vaut mieux que richesse; ce n’était pas d’argent que j’avais besoin, mais d’affection.
- Pendant que j’écoutais le récit de mon père, on avait dressé le couvert sur la table : des assiettes à fleurs bleues, et dans un plat en métal un gros morceau de J)ceuf cuit au four avec des pommes de terre tout autour.
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- — Avez-vous faim, les garçons, nous demanda mon père en s’adressant à Mattia et à moi.
- Mattia montra ses.dents blanches.
- — Eh bien, mettons-nous à table, dit mon père.
- Mais avant de s’asseoir, il poussa le fauteuil de mon
- grand-père jusqu’à la table. Puis prenant place lui-même le dos au feu, il commença à couper le roastbeef et il nous en servit à chacun une belle tranche accompagnée de pommes de terre.
- Quoique je n’eusse pas été élevé dans des principes de civilité, ou plutôt, pour dire vrai, bien que je n’eusse pas été élevé du tout, je remarquai que mes frères et ma sœur aînée mangeaient le plus souvent avec leurs doigts qu’ils trempaient dans la sauce et qu’ils léchaient sans que mon père ni ma mère parussent s'en aper-* cevoir; quanta mon grand-père, il n’avait d’attention que pour son assiette, et la seule main dont il pût se servir allait continuellement de cette assiette à sa bouche ; quand il laissait échapper un morceau de ses doigts tremblants, mes frères se moquaient de lui.
- Le souper achevé, je crus que nous allions passer la soirée devant le feu; mais mon père me dit qu’il attendait des amis, et que nous devions nous coucher; puis, prenant une chandelle, il nous conduisit dans une remise qui tenait à la pièce où nous avions mangé : là, se trouvaient deux de ces grandes voitures qui servent ordinairement aux marchands ambulants. 11 ouvrit la porte de l’une et nous vîmes qu’il s’y trouvait deux lits superposés.
- — Voilà vos lits, dit-il; dormez bien.
- Telle fut ma réception dans ma famille, — la famille Driscoll.
- XIV
- PÈRE ET MÈRE HONORERAS
- Mon père, en se retirant, nous avait laissé la chandelle, mais il avait fermé en dehors la porte de notre voiture : nous n’avions qu’à nous coucher; ce que nous fîmes au plus vite, sans bavarder comme nous en
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- LE DEVOIR
- avions l’habitude tous les soirs, et sans nous raconter nos impressions de cette journée si remplie.
- — Bonsoir, Remi, me dit Mattia.
- — Bonsoir, Mattia.
- Mattia n’avait pas plus envie de parler que je n’en avais envie moi-même et je fus heureux de son silence.
- Mais n’avoir pas envie de parler n’est pas avoir envie de dormir; la chandelle éteinte, il me fut impossible de fermer les yeux, et je me mis à réfléchir à tout ce qui venait de se passer, en me tournant et me retournant dans mon étroite couchette.
- Tout en réfléchissant, j’entendais Mattia, qui occupait la couchette placée au-dessus de la mienne, s’agiter et se tourner aussi, ce qui prouvait qu’il ne dormait pas mieux que moi.
- — Te ne dors pas ? lui dis-je à voix basse.
- — Non, pas encore.
- — Es-tu mol ?
- — Non, je te remercie, je suis très bien, au contraire, seulement tout tourne autour de moi, comme si j’étais encore sur la mer, et la voiture s’élève et s’enfonce en roulant.
- Etait-ce seulement le mal de mer qui empêchait Mattia de s’endormir ? les pensées qui le tenaient éveillé n’étaient-elles pas les mêmes que les miennes ? Il m’aimait assez, et nous étions assez étroitement unis de cœur comme d’esprit pour qu’il sentît ce que je sentais moi-même.
- Le sommeil ne vint pas, et le temps en s’écoulant, augmenta l’eflroi vague qui m’oppressait : tout d’abord je n’avais pas bien compris l’impression dominant en moi parmi toutes celles qui se choquaient dans ma tête en une confusion tumultueuse, mais maintenant je voyais que c’était la peur. Peur de quoi ? Je n’en savais rien, mais enfin j’avais peur. Et ce n’était pas d’être couché dans cette voiture, au milieu de ce quartier misérable de Bethnal-Green que j’étais effrayé. Combien de fois dans mon existence vagabonde avais-je passé des nuits n’étant pas protégé comme je l’étais en ce moment. J’avais conscience d’être à l’abri de tout danger, et cependant j’étais épouvanté, plus je me raidissais contre cette épouvante, moins je parvenais à
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- SANS FAMILLË
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- Les heures s’écoulèrent les unes après les autres sans que je pusse me rendre compte de l’avancement de la nuit, car il n’y avait pas aux environs d’horloges qui sonnassent : tout à coup, j’entendis un bruit assez fort à la porte de la remise, qui ouvrait sur une autre rue que la cour du Lion-Rouge ; puis après plusieurs appels frappés à intervalles réguliers, une lueur pénétra dans notre voiture.
- Surpris, je regardai vivement autour de moi, tandis que Capi qui dormait contre ma couchette, se réveillait pour gronder ; je vis alors que cette lueur nous arrivait par une petite fenêtre pratiquée dans la paroi de notre voiture, contre laquelle nos lits étaient appliqués et que je n’avais pas remarqué en me couchant parce qu’elle était recouverte à l’intérieur par un rideau ; une moitié de cette fenêtre se trouvait dans le lit de Mattia, l’autre moitié dans le mien. Ne voulant pas que Capi réveilla toute la maison, je lui posai une main sur la gueule, puis je regardai au dehors.
- Mon père, entré sous la remise, avait vivement et sans bruit ouvert la porte de la rue, puis il l’avait refermée de la même manière après l’entrée de deux hommes lourdement chargés de ballots qu’ils portaient sur leurs épaules.
- Alors il posa un doigt sur ses lèvres et de son autre main qui tenait une lanterne sourde à volets, il montra la voiture dans laquelle nous étions couchés ; cela voulait dire qu’il ne fallait pas faire de bruit de peur de nous réveiller.
- Cette attention me toucha et j’eus l’idée de lui crier qu’il n’avait pas besoin de se gêner pour moi, attendu que je ne dormais pas, mais comme ç’aurait été réveiller Mattia, qui, lui, dormait tranquillement sans doute, je me tus.
- Mon père aida les deux hommes à se décharger de leurs ballots, puis il disparut un moment et revint bientôt avec ma mère. Pendant son absence, les hommes avaient ouvert leurs paquets ; l’un était pleins de pièces d’étoffes ; dans l’autre se trouvaient des objets de bonneterie, des tricots, des caleçons, des bas, des gants.
- Alors, je compris ce qui tout d’abord m’avait étonné : ces gens étaient des marchands qui venaient vendre leurs marchandises à mes parents.
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- le devoir
- Mon père prenait chaque objet, l’examinait à la lumière de sa lanterne, et le passait à ma mère qui avec de petits ciseaux coupait les étiquettes, qu’elle mettait dans sa poche.
- Cela me parut bizarre, de même que l’heure choisie pour cette vente me paraissait étrange.
- Tout, en procédant à cet examen, mon père adressait quelques paroles à voix basse aux hommes qui avaient apporté ces ballots : si j’avais su l’anglais, j’aurais peut-être entendu ces paroles, mais on entend mal ce qu’on ne comprend pas ; il n’y eut guère que le mot police-men, plusieurs fois répété, qui frappa mon oreille.
- Lorsque le contenu des ballots eut été soigneusement visité, mes parents et les deux hommes sortirent de la remise pour entrer dans la maison, et de nouveau l’obscurité se fit autour de nous ; il était évident qu’ils allaient régler leur compte.
- Je voulus me dire qu’il n’y avait rien de plus naturel que ce que je venais de voir, cependant je ne pus pas me convaincre moi-même, si grande que fût ma bonne volonté : pourquoi ces gens venant chez mes parents n’étaient-ils pas entrés par la cour du Lion-Rouge ? Pourquoi avait-on parlé de la police à voix basse comme si l’on craignait d’être entendu du dehors? Pourquoi me mère avait-elle coupé les étiquettes qui pendaient après les effets qu’elle achetait.
- Ces questions n’étaient pas faites pour m’endormir et comme je ne leur trouvais pas de réponse, je tâchais de les chasser de mon esprit, mais c’était en vain, Après un certain temps, je vis de nouveau la lumière emplir notre voiture, et de nouveau je regardai par la fente de mon rideau ; mais cette fois ce fut malgré moi et contre ma volonté, tandis que la première ç’avait été tout naturellement pour voir et savoir. Maintenant je me disais que je ne devrais pas regarder, et cependant je regardai. Je me disais qu’il vaudrait mieux sans doute ne pas savoir, et cependant je voulus voir.
- (A suivre)
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- ASSURANCES MUTUELLES
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- fiAnirTFi tt tui îifïi TCifTiinn i nnrn i mniiin ifnniTTPî r T?n
- MOUVEMENT DE FÉVRIER 1897
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes........ 2.369 40/
- Subvention de la Société........... 394 78> 3.609 43
- Malfaçons et divers.................. 845 25\
- Dépenses....................................... 3.438 00
- Boni en Février.... 171 43
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes........... 420 85)
- Subvention de la Société.......... 140 15î 562 60
- Divers............................. 1 60!
- Dépenses......................................... 572 40
- Déficit en Février........... 9 80
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et divers... 6.223 79,
- Intérêts des comptes-courants et du 10.681 79
- titre d’épargne............... 4.458 »»)
- Dépenses :
- 98 Retraités définitifs............ 5.341 55i
- 28 — provisoires................. 1.560 80f
- Nécessaire à la subsistance........ 1.955 00\ 9.283 85
- Allocat. aux familles des réservistes.. 56 001
- Divers, appointements, médecins, etc. 370 501
- Boni en Février.. 1.397 94
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes........ 548 00» 7rc. 0-
- Sübvention de la Société et divers.... 204 25j
- Dépenses........................................ 638 13
- Boni en Février...........114 12
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1 Juillet au 28 Février 1897 94.356 18 ) . 0. OQ
- » individuelles » » 26.719 10 ( **
- Dépenses » » ........ 114.130 58
- Excédant des recettes sur les dépenses.. 6.944 70
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- LE DEVOIR
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- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE FÉVRIER 1897
- Naissances :
- 9 Février Delaplace Louis-Paul fils de Delaplace Paul et de Hennequin Louise.
- 12 — Ognier Jean Mary-Antoine, fils de Ognier Ilip-
- polyte et de Dirson Marie.
- 17 — Flamant Marcel-Paul fils de Flamant Ernest
- et de Lecomte Louise.
- 24 — Venet Germaine-Henriette, fille de Venet
- Emile et de Champion Léontine.
- Décès :
- 8 — Blondelle Eugène, âgé de 71 ans.
- MOIS DE MARS 1897 Ni naissance, ni décès.
- Le Secrétaire, A. Houdin
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nîmes, imp. Veuve Laporte, ruelle des Saintes-Maries, 7. —> 1600
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- de J.-B.-André Q-OÜI3ST (J)
- Glorification du travail. Emancipation des
- TRAVAILLEURS
- IV
- Entrée en relations de G-odin avec l’Ecole sociétaire, 1843.
- Nous prions le lecteur de nous permettre ici quelques mots rétrospectifs sur l’œuvre de Charles Fou-rier
- Charles Fourier naquit, à Besançon, le 7 avril 1772. Il mourut, à Paris, le 10 octobre 1837.
- Touchant cette dernière date, les documents consultés par nous n’étant pas d’accord, nous avons poursuivi nos recherches et sommes enfin arrivés à l’extrait suivant du Journal de Paris, en date du mercredi 11 octobre 1837 (n° 240) qui nous a paru régler définitivement la question :
- « Nécrologie. — Charles Fourier, de Besançon, auteur » du Traité de l’Association domestique et agricole, est » décédé aujourd’hui, 10 octobre, à l’âge de 65 ans, en » son domicile, rue St-Pierre-Montmartre, n° 9. Les per-» sonnes qui désireraient assister à son convoi, et qui » n’auraient pas reçu de lettre, sont averties que le » convoi funèbre partira demain 11 octobre, à deux » heures, du domicile mortuaire. »
- (1) Lire le Deooir depuis le mois de mars 1891, tome 15, page 129.
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- 322
- LÈ DEVOIR
- En 1808, Ch'. Fourier publia un premier volume intitulé : La théorie des quatre mouvements. Cet ouvrage atteignit sa troisième édition en 1846.
- Longtemps, Fourier ne fut compris de personne. A peine un disciple ou deux adhéraient-ils à ses vues.
- En 1822, il publia un nouvel ouvrage dont le titre était bien de nature à frapper l’attention publique. Voici : Traité de l'Association domestique-agricole ou Attraction industrielle. Dans une édition ultérieure (1843) ce livre prit pour titre : Traité de l’Unité universelle.
- En 1829, parut : Le nouveau monde industriel ; et, en 1835 : « La fausse industrie.
- Peu â peu, les idées de Fourier pénétrèrent dans le public. Une école se forma autour du Maître. En 1832, le 1er juin, un journal hebdomadaire : Le Phalanstère, fut publié à Paris et commença à vulgariser la doctrine. Les principaux rédacteurs de cette feuille étaient, à côté de Fourier lui-même, Just Muiron son premier disciple ; Madame Clarisse Vigoureux qui soutint, presque seule, les frais de la propagande de 1833 à 1840 ; Victor Considérant, officier du génie, gendre de Mme Vigoureux ; Alphonse Tamisier ; Allyre Bureau ; le docteur Baudet-Dulary, alors député de Seine-et-Oise ; Jules Lechevalier, Charles Pellarin, Hippolyte Renaud ; etc., etc.
- Au cours de cette même année 1832, l’Ecole eut un instant l’espoir de passer à une tentative de réalisation. Une Société anonyme, dont faisait partie Fourier même, essaya de se constituer pour fonder une colonie sociétaire, agricole et manufacturière, sur un terrain d’environ 500 hectares, à Condé (Seine-et-Oise).
- « Le nombre des colons, disait le projet d’acte (1) sera de cinq à six cents hommes, femmes et enfants, associés en travaux de culture, fabrique et ménage ; les tra-
- (l) Annuaire de VAssociation pour 1868, page 144 et suivantes.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- vaux seront organisés, autant que possible, suivant la méthode de Charles Fourier, par groupes et séries de groupes libres, opérant en séances courtes et variées.
- » Le fonds social est fixé à la somme de 1.200.000 fr.. formé par des émissions successives d’actions de 500 francs suivant les besoins de la Société. Les ouvriers, employés et gérants, doivent tous être actionnaires en capital. Afin de leur en faciliter les moyens, deux cents actions sont divisées en coupons de 100, 200 et 300 francs. Les ouvriers pourront être admis à travailler comme simples salariés, jusqu’à ce qu’ils aient gagné la somme nécessaire à l’achat d’un coupon d’action. L’entrée en activité de la Société était fixée au 21 mars 1833. »
- a On commença à Coudé, dit M. Ch. Pellarin qui, lui-même faisait partie de ce groupe enthousiaste, les labours et les constructions ; mais les fonds apportés par les actionnaires ne suffisant pas pour qu’on réunît les éléments essentiels d’une expérience de la théorie phalanstérienne, cette expérience n’eut pas lieu. On se vit forcé de s’arrêter dans le cours même des premiers préparatifs, et l’essai fut ajourné à un autre temps, où l’idée étant plus généralement comprise et appréciée, les capitaux ne lui manqueraient pas.
- » Faisant preuve, alors, non-seulement d’une loyauté devenue elle-même assez rare dans les entreprises industrielles de notre temps, mais encore d’une générosité presque sans exemple, M. Baudet-Dulary prit à sa charge tous les frais, et remboursa intégralement les actionnaires.
- » De cette tentative que l’on a malicieusement mais injustement qualifiée d’échec pour le système de Fourier, système qui n’y fut pas même essayé un seul jour, — il est cependant resté quelque chose ; un nom, le
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- LE DEVOIR
- Phalanstère, officiellement donné à la propriété sur la carte du Dépôt de la guerre... »
- En 1834, Le Phalanstère, cessa de paraître. C’était l’année où Godin, jeune ouvrier, se trouvait à Paris ; mais nous avons vu qu’à cette époque la vogue était au Communisme égalitaire ; aussi, rien des idées de Fourier n’arrriva-t-il alors à la connaissance du jeune travailleur.
- Deux ans après, en juillet 1836, parut un nouvel organe fouriériste : La Phalange. Ce journal fut bi-men-suel jusqu'en 1840. De 1840 à 1843 La Phalange parut trois fois par semaine : les mercredi, vendredi et dimanche. Les frais de cette publication furent couverts surtout par un anglais M. Arthur Young dont nous parlerons plus loin.
- Dès qu’il eut connaissance de la théorie de Fourier, (1842), Godin de concert avec son voisin, M. Lh. (Devoir de février dernier, pages 78, 79) s’abonna au journal La Phalange. Touchant la propagande faite alors par l’Ecole sociétaire, il a écrit dans son volume Solutions sociales (pages 139 à 141) :
- a Les solutions proposées par Fourier et enseignées par ses disciples étaient-elles exemptes d’erreurs ? Cela pouvait être mis en doute, l’expérience n’en était pas faite, mais les voies pacifiques que ces solutions exi-geaint, la grandeur et la hardiesse de leur conception, le dévouement à l’humanité dont elles étaient l’expression, tout cet ensemble répondait trop à mes aspirations, pour que je ne fusse pas du nombre des hommes qui désiraient ardemment voir le monde en possession des véri-rités incontestables et des principes d’organisation sociale proclamés par Fourier, dût-il s’y trouver quelque erreur ; et il était difficile qu’entraîné par l’ardeur de ses
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES 325
- conceptions, Fourier ne fût pas tombé dans l’exagération de quelque idée ou de quelque principe.
- » Ses disciples n’acceptaient d’ailleurs d’autre motif de ralliement que le progrès de la science sociale par la propagation et l’expérience. Ce n’était pas aux idées d’un homme qu’ils s’attachaient, mais aux vérités que ces idées renfermaient, aussi repoussaient-ils les qualifications de Fouriêristes pour eux-mêmes, et de Fouriérisme pour leur doctrine.
- )) Disciples de Fourier, ils n’entendaient en aucune façon croire et professer parce que le maître l’avait dit, mais croire et professer au nom de la science qu’ils prétendaient tenir de lui ; aussi se désignaient ils sous le nom de membres de l’Ecole sociétaire, faisant par là comprendre que la science sociale et les vérités renfermées dans le principe d’Association étaient le seul objet de leurs préoccupations.
- » L’Ecole sociétaire remplissait alors un double rôle : — la propagation des idées nouvelles d’association, de mutualité, de coopération, de solidarité — et la recherche des moyens de leur application intégrale, c’est-à-dire de leur application à toutes les fonctions de la vie usuelle réunies en faisceau.
- » La liberté laissée alors à la parole et au droit de réunion, était encore suffisante pour permettre l’enseignement écrit et l’enseignement oral, sous des formes très variées. De chaleureux dévouements ne firent pas défaut à cette tâche, c’était l’élément actif de l’école.
- » Son élément passif était constitué de dévouements d’un autre ordre qui, par des subsides, entretenaient la propagande, et tendaient à la constitution du capital nécessaire à une expérience pratique....
- » Le courant des idées allait grandissant, la propa-
- ande attirait chaque jour de nouvelles recrues à l’Ecole
- ociétaire ; celle-ci comptait des hommes de savoir et
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- LE DEVOIR
- des adeptes sur tous les points du monde, et l’espé rance d’une expérience pratique de la théorie de Fourier acquérait chaque jour plus de force dans l’esprit des hommes, qui considéraient cette épreuve comme l’évènement le plus heureux que l’humanité pût accomplir, dans l’intérêt de la tranquilité et du bonheur de toutes les classes de la société.... »
- En 1843, J.-B.-A. Godin entra en relations avec le groupe des Phalanstériens de Paris, par la lettre suivante datée d’Esquéheries :
- a 17 Avril 1843.
- » A Monsieur le Rédacteur en chef de La Phalange.
- » Dans votre numéro du 12 courant, il est parlé d’un » Appel et de deux brochures, celles-ci intitulées : La )) politique nouvelle. Le projet financier- pour la transfor-» mation de la Phalange, etc.
- » Tout entier à la science sociale, c’est avec plaisir » que je saisirais l’occasion de coopérer à son triomphe.
- » Veuillez donc, Monsieur, 'me faire adresser ces trois » pièces, et recevez je vous prie..... »
- Godin reçut ce qu’il avait demandé. L’Appel et les brochures avaient trait à la constitution d’une nouvelle société pour la transformation de La Phalange, en un journal quotidien ; les amis de la cause étaient invités à faire partie de cette société et priés en même temps d’exprimer leur avis sur le titre que devrait porter le nouveau journal.
- Le 30 avril J843, Godin écrit aux gérants de La Phalange, leur demandant d’inscrire M. Lh. et lui-même au rang des membres de la nouvelle société, tous deux ensemble souscrivant une action de 250 francs, à raison de dix coupons de 25 francs dont cinq au nom de M. Lh. et cinq au nom de Godin.
- Quant au titre à donner au nouveau journal, Godin s’exprime en ces termes :
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- « L’Ecole sociétaire a besoin d’engager à la lecture de » son journal le plus possible de lecteurs....
- » Sa cause, toute humanitaire, devant rallier tous
- » les partis, concilier toutes les opinions, doit se recom-
- » mander d’elle-même dans le journal par un titre qui
- » puisse attirer l’attention de tous, sans choquer les sus-
- » ceptibilités de personne ; ce titre doit, en outre, entraî-
- » ner entre autres tous les hommes tourmentés par la
- » soif d’un meilleur avenir.
- \
- » Le titre « La Phalange » est devenu vague : et si » l’épigraphe : Réformes sociales sans révolution ; réali-» sation de l’ordre, de la justice et de la liberté ; organi-)) sation de l’industrie ; association du capital, du travail )) et du talent, ne m’était par hasard tombée sous les » yeux, peut-être en serais-je encore à connaître les » principes sur lesquels repose l’avenir de l’humanité » et à savoir qu’il existe un journal, organe de ces » principes.
- « Je conclus, Messieurs, qu’il pourrait être bon d’in-» tituler le journal l'Unité universelle, ou l'Humanité, ou » encore le Bonheur social ; et que la formule la meil-» leure sera la plus large et la plus frappante.
- » Après lecture de la présente, M. Lh. m’engage à » insister sur la conservation de l’épigraphe que porte » la Phalange et sur le titre le Bonheur social comme » étant d’une conception facile et résumant bien l’objet )) de l’Ecole sociétaire....
- » Agréez, je vous prie.... »
- Au cours de cette même année, 1843, le 1er août, fut fondé le nouvel organe phalanstérien. Il parut sous le titre : La démocratie pacifique. Sa publication fut quotidienne et dura jusqu’au 30 novembre 1851.
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- LE DEVOIR
- V
- Efforts de Godin en faveur des réformes sociales (1843-1846) avant son installation à Guise
- Rien de plus frappant que l’activité déployée par Godin et la multiplicité des travaux qu’il embrasse dès cette période et dont sa correspondance nous fournit les traces. Rappelons qu’en dehors de ses efforts sociaux, il avait à suivre une fabrication nouvelle pour laquelle, de 1843 à 1846, — période objet de notre présent examen — il prit trois brevets d’invention. Ce qui, conjointement avec le développement régulier de sa prospérité industrielle, atteste qu’il donnait à ses affaires l’attention et les soins voulus. La somme de ses efforts en faveur des réformes sociales n’en est que plus remarquable : sa puissance de conception et de travail était absolument hors ligne. Il n’avait alors que 26 ans. Voyons-le à l’œuvre :
- Dès son entrée en relations avec l’Ecole Sociétaire, il aide celle-ci non-seulement par de fréquents subsides — envoyant des fonds, et pour soutenir le journal, et pour constituer une rente au bénéfice de l’Ecole elle-même, etc. — mais par le don sans cesse renouvelé de ses efforts personnels sous toutes formes.
- Il recherche des abonnés pour le journal, des lecteurs pour les œuvres de Charles Fourier, envoyant même gratuitement des livres aux personnes qu’il juge en état de pouvoir apprécier les ouvrages du Maître.
- A l’Ecole sociétaire même, il envoie des renseignements sur les misères sociales dont il est le témoin, afin de fortifier les arguments du journal.
- Exemple : le 16 août 1843, dans une lettre à Victor Considérant, il signale l’abandon d’un enfant de quelques mois sur le bord d’une route et ajoute ; « La » police n’a pu découvrir les auteurs de cet abandon ;
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- » le bruit court qu’il est dû à l’extrême misère de la » grande majorité de nos populations manufacturières. » Les meilleurs ouvriers ne gagnent qu’un franc vingt-» cinq centimes par jour ; la moyenne des journées » n’étant que de 70 à 80 centimes et cela, souvent, » pour subvenir aux besoins d’une nombreuse famille n et d’enfants en bas âge... »
- Quelques mois après — le 12 janvier 1844, dans une lettre aux Gérants de la Démocratie pacifique — il dépeint la situation des ouvriers tisserands et des forestiers de sa région, en ces termes :
- « Permettez-moi, Messieurs, de vous entretenir un » instant de la condition des travailleurs que je puis » voir chaque jour.
- » Autrefois le tissage procurait, ici, aux ouvriers un » salaire assez satisfaisant. L’ouvrage manquait rare-» ment et l’ouvrier finissait sa journée avec confiance » au lendemain. Depuis plusieurs années les choses )) ont bien changé ; le tisserand a redoublé d’activité et » d’adresse mais inutilement : car la rétribution de » son travail a diminué au delà de ses forces ; et elle » en est arrivée à ce point qu’il est obligé de faire, » pour un franc, treize mètres de toile de 75 centimè-» très de largeur, pour le tissage de laquelle il faut lan-» cer la navette 2.800 fois par mètre. Sur cette modi-» que somme, il doit prélever de quoi payer la femme » ou l’enfant qui fait sa trame, les frais d’outil, de » loyer, d’éclairage. J’ajoute que des chômages, souvent » renouvelés, emportent au moins le quart de son » temps.
- » Tel est le sort de l’ouvrier le plus capable, celui » qui travaille de quatre heures du matin jusqu’à dix » heures du soir.
- » L’ouvrier moins diligent gagne beaucoup moins, » surtout pendant les courtes journées de l’hiver ; car
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- LE DEVOIR
- » il ne peut travailler que le jour. S’il voulait veiller, » le produit de son travail suffirait à peine pour le dé-» dommager du peu de bois qu’il serait obligé de » brûler et de l’huile que consommerait sa sombre )) lampe ; il est donc condamné à se coucher dès que » la nuit est veuue.
- » Une autre branche de travail offre un peu plus » d’avantages aux ouvriers, c’est l’exploitation des forêts, » dont la plus remarquable, ici, est celle du Nouvion, » aujourd’hui propriété du duc d’Aumale.
- » Le sabotier, le scieur et le bûcheron concourent » principalement à cette exploitation. Leur journée varie » de 1 franc 50 centimes à 2 francs 50. C’est sans » doute aux dégoûts attachés à la vie dure et solitaire » de ces ouvriers que doit être attribué le peu de con-» currence faite à leurs salaires.
- » Quatre murs de terre surmontés d’un toit de paille » forment un atelier de sabotier ; quelques vitres pla-» cées dans l’épaisseur des murs donnent le jour né-» cessaire aux travailleurs, et un brasier considérable dont » la fumée s’échappe par une large ouverture pratiquée » au faîte de la hutte, les préserve tant bien que mal » contre les rigueurs de la saison.
- » Les scieurs se construisent avec des planches un » abri à peu près semblable. Les bûcherons travaillent » en plein air.
- » Quand ces derniers ont fini leur journée, ils se » rendent à la hutte de leurs compagnons ; chacun » soupe ; on active le feu, chaque ouvrier étend sa » botte de paille sur la terre, et après s’être mis le » corps dans un sac, sans se déshabiller, chacun se » couche et s’endort. Quand le retour de la belle saison » permet à ces ouvriers de coucher sous les arbres, » ils se hâtent d’en profiter pour se soustraire à la » vermine qui, autrement, vient troubler leur repos.
- . » Peut-être jugerez-vous, Messieurs, que je vous en-
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- )) tretiens trop longuement de choses connues de tout » le monde. Et, en effet, qui n’a pu constater des po-» sitions analogues à celles que je viens de décrire ? » Cependant la publication de tels faits est encore né-» cessaire, puisque récemment on pouvait lire dans un » journal parisien cette affirmation : La condition de )) toutes les classes de citoyens s’améliore et s’élève.
- » Devant cela, je me suis demandé avec effroi si l’on » oubliait cette classe toujours si malheureuse des pro-» ducteurs de la richesse. Car il semble, vraiment, qu’en » disant toutes les classes de citoyens on n’a pas » voulu dire toutes les classes de français.
- » Les sociétés anciennes avaient des citoyens et des » esclaves, si donc aujourd’hui ceux-là seuls dont la » condition s’améliore et s’élève, si ceux-là seuls qui » parviennent à la fortune et aux emplois sont des » citoyens, que sont les autres ? Il faudrait au moins » un mot nouveau pour dire une chose aussi nouvelle.
- » Agréez, etc....»
- Le surlendemain, 14 janvier 1844, nouveau témoignage des efforts de Godin en faveur de la propagande des idées de réforme sociale : Il adressait à l’un des rédacteurs du journal Le Siècle une lettre dont nous allons fournir un extrait. Il s’agissait d’appréciations erronnées faites dans ce journal concernant l’Ecole sociétaire.
- « Veuillez croire, » dit Godin, « que je n’apporte en » cette circonstance aucune prévention contre \e Siècle; » l’intérêt seul que je porte à la vérité et au progrès » me fait un devoir de seconder une Ecole qui s’est » vouée jusqu’ici avec tant de persévérance au triom-» phe de la science sociale, science pour laquelle au-» cune question n’est résolue si elle ne concourt à l’ex-» tinction de toutes les souffrances de la Société, à la » conciliation de tous les intérêts, à la disparition de » cet antagonisme qui rend aujourd’hui impossible la
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- LE DEVOIR
- » mise en pratique de cette belle maxime : Ne fais à » autrui que ce que tu voudrais qui te fût fait.
- » J’aurai l’honneur, Monsieur, avec votre autorisation, » de vous soumettre, dès que je les aurai à ma dispo-» sition, des ouvrages où vous pourrez apprécier la » science au triomphe de laquelle tous les hommes « consciencieux ne doivent pas tarder à prêter leur » concours, afin de hâter l’avènement de meilleures » destinées sociales.
- » Agréez, etc.... »
- Comme on le voit, non-seulement Godin prenait à l’occasion la défense de l’Ecole sociétaire près des journalistes, mais il envoyait à ceux-ci les livres destinés selon lui, à leur ouvrir les yeux sur les vérités dont il se faisait le défenseur.
- Le 26 du même mois (janvier 1844) il expédie la lettre suivante :
- « Monsieur le rédacteur de la Démocratie pacifique.
- » Votre numéro du 12 courant contient un extrait des » détails que je vous ai donnés dernièrement sur la » condition toujours plus mauvaise des ouvriers tisse-» rands. Je m’étais mis au-dessous de la réalité dans » cet exposé ; aussi le retranchement qui a été fait ne » laisse rien qui puisse donner à vos lecteurs une idée » juste de la situation de ces ouvriers.
- » Voici la vérité :
- » Nos fabricants reçoivent assez régulièrement de » cinquante ouvriers vingt-cinq pièces de toile par se-» maine, à raison de cinq francs par pièce pour prix de » de façon. Chaque ouvrier touche donc, en moyenne, » deux francs cinquante pour le salaire de six jours » de travail. Quarante et un centimes par jour pour le » tisserand et sa trameuse !
- » Quelques-uns de ces hommes mourant à la peine
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- » plutôt que de ne pas nourrir de leur travail toute leur » famille, sacrifient leur repos et déploient une activité » presque inconcevable pour gagner un franc par jour ; » mais je vous ai cité ce gain comme une exception.
- » Il serait long de vous décrire toutes les misères » qu’enfante un pareil état de choses et l’on pourrait » me soupçonner d’exagération. Je ne vous cite donc » que les faits généraux et irrécusables de la condition » faite aux tisserands de ce pays pour la fabrication » des articles de Reims et de Saint-Quentin.
- » Dans l’intérêt de la vérité et de ces malheureux » ouvriers qui seuls connaissent leurs souffrances, j’ose » espérer que cette réclamation fera l’objet d’un nouvel » article dans vos colonnes.
- » Agréez, etc..... »
- Le mois suivant, ayant lu dans la Démocratie pacifique que le capital social du journal n’était pas encore entièrement souscrit, il fait un nouvel envoi de 125 francs.
- Vve J.-Ble.-André Godin, née Moret.
- (A suivre).
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- LE DEVOIR
- LE FÉMINISME
- SES ORIGINES ET SON AVENIR
- II
- Réformes Economiques
- La Femme Médecin (suite)
- La Suisse semble avoir été la première nation européenne qui ait permis aux femmes l’étude de la médecine.
- En 1864, deux postulantes de nationalité Russe : Mesdemoiselles Souslofï et Kochevareff, demandèrent leur inscription comme étudiantes à l’Université de Zurich et ne rencontrèrent pas de difficultés. Le recteur d’académie, répondant à leur demande, leur dit simplement : « A condition que vous vous soumettiez aux mêmes » lois, aux mêmes règlements que les étudiants, je ne » m’opposerai point à ce que vous fassiez, chez nous, » vos études médicales. »
- Le tableau suivant emprunté à la thèse de Mlle Caroline Schultze, docteur en médecine, (aujourd’hui Mme Bertillon) nous montre la progression des étudiantes en médecine dans cette Université :
- 2 étudiantes étrangères en......... 1864-1865
- 9 » dont 1 Suissesse en 1868-1869
- 13 » » 1 » )) 1878-1879
- 44 » » 10 » » 1887-1888
- En 1879, l’Université de Berne comptait 20 étudiantes en médecine. En 1887-1888, elle en comptait 49 régulièrement inscrites.
- (i) Lire Le Devoir de mai dernier.
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- LE FEMINISME
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- La Faculté de médecine de Genève, créée en 1876, comptait, pendant l’exercice 1887-1888, huit étudiantes. D’autres suivaient également des cours à Bâle, Lausanne, Lucerne.
- En 1879, l’Université de Helsingfors (Finlande), accorde le titre de docteur à Mlle Rosine Heykel, c’est la première finlandaise ayant obtenu ce titre médical.
- La France imita la Suisse en 1868. Trois étrangères ouvrirent la liste des étudiantes en se faisant inscrire à la Faculté de médecine de Paris : Miss Garrett, une anglaise; Miss Putnam, une américaine; Mlle Gontcharofï, une russe. Mme Brès, une française, fut inscrite la même année.
- Avant de décider l’admission des étudiantes, le Doyen de la Faculté, Wurtz, soumit la question au ministre de l’Instruction publique. Duruy, qui remplissait alors cette fonction, en saisit le Conseil des ministres. L’Impératrice présidait la séance. On raconte qu’elle fit pencher la balance en faveur de l’innovation.
- « J’espère, » aurait-elle dit, « que ces jeunes femmes trouveront des imitatrices, maintenant que la voie est ouverte ».
- Elles en ont trouvé ainsi que le montre le tableau quinquennal suivant :
- ÉTUDIANTES INSCRITES :
- 1868-1869 ........................... 4
- 1872-1873............................ 8
- 1877-1878 ....................... 28
- 1882-1883 .......................... 51
- 1887-1888 ........................ 114
- 1892-1893 ......................... 129
- Dans ces nombres les étrangères dominent. La Russie en a jusqu’ici fourni la plus large part.
- En France, toutes les Facultés sont actuellement ou-
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- LE DEVOIR
- vertes aux femmes, mais nombreuses ont été les entraves rencontrées dans les débuts.
- Deux ans après l’inscription des quatre premières étudiantes, la guerre désastreuse de 1870 fut déclarée entre la France et l’Allemagne. Les internes appelés dans les hôpitaux militaires encombrés de malades, manquaient à la Faculté. La nomination d’internes provisoires s’imposait. Mme Brès profita de cette pénurie et fut nommée, à titre provisoire, sur la proposition du docteur Broca. Sa fonction continua pendant les deux sièges. Le docteur Broca constate « son exactitude que n’a pas interrompu le bombardement, et loue son service très bien fait et sa tenue irréprochable.»
- Le directeur de l’hôpital ajoute : « Mme Brès s’est toujours fait remarquer par son zèle, son dévouement et son excellente tenue. Elle nous a particulièrement secondés pendant la dernière insurrection. »
- Les professeurs Gavarret, Sappey, Paul Lorrain, le doyen Wurtz, disent : « Par son ardeur au travail, par son zèle dans le service hospitalier, nous nous plaisons à reconnaître que Mme Brès a, par sa tenue parfaite, justifié l’ouverture de nos cours aux élèves du sexe féminin et obtenu le respect de tous les étudiants avec lesquels elle s’est trouvée forcément en rapport. » La fin de la guerre et de l’insurrection clôtura le service des internes provisoires.
- Mme Brès voulut alors obtenir, par le concours, le titre d’externe ou d’interne. Elle adressa sa demande à l’Assistance publique qui lui répondit :
- SERVICE DE LA SANTÉ
- « J’ai soumis, au Conseil de surveillance de l’administration, la demande que vous m’avez adressée afin d’être admise comme élève aux concours de l’externat ou l’internat, dans les hôpitaux civils de Paris.
- , )> Les témoignages honorables qui vous recomman-
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- déni, et les services que vous avez déjà rendus dans différentes circonstances, ont déterminé le conseil à donner une attention particulière à votre demande; et il n’a voulu se prononcer qu’après avoir entendu le rapport d’une commission composée de plusieurs membres. S’il ne s’était agi que de vous, personnellement, je crois pouvoir dire que l’autorisation demandée eût été probablement accordée. Mais le Conseil a compris qu’il ne pouvait ainsi restreindre la question, et l’examinant en thèse générale, dans son application et ses conséquences d’avenir, le Conseil a le regret de ne pouvoir autoriser l’innovation que votre admission aurait consacrée.
- » Paris, 21 décembre 1871.
- » Le Directeur de l’Assistance publique,
- » Signé : Blondel. »
- L’Assistance publique fermait la porte des hôpitaux aux étudiantes parce que femmes. On les autorisait à étudier la médecine et même à obtenir le diplôme de docteur, mais par ce refus on les infériorisait dans leur profession, au grand dommage des personnes à qui plus tard elles pourraient donner leurs soins.
- Les Etudiantes protestèrent et pétionnèrent à diverses reprises contre cette injustifiable exclusion. Elles entassèrent démarches sur démarches, sans jamais se lasser.
- Enfin, 10 ans après, le Conseil de surveillance, revenant sur sa première décision, se réunissait en séance le 17 novembre 1881, et décidait d’admettre les étudiantes en médecine à concourir pour l’externat, sous la réserve qu’elles rempliraient les conditions déterminées par le règlement sur le service de la Santé.
- L’admission des femmes au concours pour l’internat souleva des difficultés de même nature. C’est en 1885 seulement que les étudiantes obtinrent le droit à ce concours, encore eurent-elles besoin pour obtenir gain
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- de cause de l’intervention du Conseil municipal de Paris qui, le 2 février 1885, prit une délibération « invitant l’administration à ne plus s’opposer à l’admission des femmes aux concours de l’internat.»
- Le 2 juillet de la même année, un arrêté préfectoral régla définitivement la question, en donnant aux femmes l’autorisation qu’elles réclamaient depuis dix-sept ans.
- ***
- Les débuts des études médicales en Angleterre furent difficiles pour les femmes.
- Miss Garett, avant d’obtenir son inscription à la faculté de Paris, avait sollicité cette faveur au collège médical de Londres et à celui d’Edimbourg. Sa double demande n’obtint que des refus formels.
- Désirant faire ses études dans son propre pays et douée de cette forte volonté caractéristique de la race anglaise, elle intenta un procès aux deux facultés qui l’avaient refusée, fut vaincue devant toutes les juridictions et dépensa ainsi des sommes considérables.
- En 1869, Mme Jex Blake, renouvela la tentative, s’adressa à l’Université de Londres et fut refusée, les statuts s’opposant à l’admission d’un étudiant du sexe féminin.
- Après cet échec, elle se présenta à Edimbourg. Ses amis lui conseillèrent de ne pas soulever la question d’immatriculation et de se contenter de suivre les cours. Elle allait se rendre à cet avis, quand l’Université qui eut vent de la chose déclara que, pour un cas isolé et une seule personne, elle ne pouvait prendre une décision.
- Quatre dames se joignirent alors à Mme Jex Blake et écrivirent au Recteur pour lui demander si des femmes seraient admises : 1° à suivre des cours séparés ; 2° à l’immatriculation ; 3° aux examens nécessaires pour obtenir le diplôme de médecin ?
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- La Faculté se réunit et fut d’avis d’autoriser les postulantes à se faire inscrire et à suivre des cours, « à condition que des cours spéciaux seraient organisés pour elles, qu’elles auraient à trouver des professeurs voulant bien leur donner des leçons, et qu’elles devraient s’entendre avec eux pour les honoraires. »
- Le Sénat académique adopta cet avis et les étudiantes furent admises, après examen, en octobre 1869.
- Leurs études se poursuivirent sans encombre, jusqu’au moment où elles demandèrent à être admises dans les salles de la Royal Infor mary. La courtoisie montrée au début par les étudiants cessa tout-à coup et leur attitude devint manifestement hostile. Ils demandèrent que les salles des hôpitaux fussent refusées aux étudiantes. Des médecins les encouragèrent dans cette voie et l’un d’eux ne craignit pas de dire « qu’il avait trop de fils à caser pour jamais faciliter aux femmes l’accès de la profession médicale. »
- La population d’Edimbourg se partagea en deux camps, pour ou contre l’admission des étudiantes. Les Edimbourgeoises firent circuler des pétitions pour appuyer les réclamations des demanderesses. La presse leur fut généralement favorable. Des hommes et des hommes de haute valeur tels que Darwin, Galton, Murchisson, Hulley, Tyndal, etc, se prononcèrent en leur faveur.
- Au renouvellement de la commission d’administration des Hospices, par voie électorale, ce fut le parti de l’admission des étudiantes qui l’emporta de haute lutte.
- Ceci ne mit pas fin à leurs tribulations. De nouvelles difficultés surgirent, dès que leurs études terminées, elles demandèrent l’obtention du diplôme ; la Faculté s’y refusa, les Etudiantes intentèrent un procès et le perdirent. Coût : 20.000 francs. Elles adressèrent leur demande à d’autres Facultés, partout le diplôme leur fut refusé. Que faire ?
- Elles pétitionnèrent pour obtenir du Parlement un
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- LË DEVOIR
- projet de loi qui leur fut favorable. Le projet de loi échoua. C’est alors que, trouvant partout porte close, elles résolurent de créer à Londres une Ecole de médecine pour femmes.
- Un appel au public fut lancé et des listes de souscription furent ouvertes. Le public répondit avec empressement.
- Un Conseil provisoire, composé de médecins bien connus et partisans du mouvement, forma les éléments de la nouvelle organisation et la London School of médecine for women ouvrit ses portes, en octobre 1874, avec le concours de professeurs distingués, parmi lesquels on comptait le Dr Anstie, professeur Bur-don Sanderson, Dr Chambers, Dr Bastian, Dr Hart, professeur Hulley, etc.
- Ce bon exemple d’initiative eut un heureux résultat, car deux ans après, en 1876, les Ecoles d’Edimbourg et de Dublin ouvrirent définitivement leurs portes aux étudiantes.
- En même temps, le Parlement vota une loi qui permettait aux jurys d’examen de conférer des diplômes aux femmes.
- Les plus grandes résistances étaient vaincues. Diverses Universités ouvrirent leurs cours aux jeunes filles, qui purent ainsi se préparer aux études médicales et obtenir le titre de doctoresses.
- En 1888, le nombre des femmes diplômées en Angleterre était de 70. Depuis lors, le mouvement n’a pas cessé de croître.
- Beaucoup d’étudiantes en médecine se proposent d’exercer leur carrière aux Indes, où les préjugés religieux interdisent aux médecins hommes les soins à donner aux femmes. Dans . cette vaste colonie de 280 millions d’habitants, elles trouveront tout à la fois la plus vaste des clientèles et l’occasion de se dévouer au service de l’humanité.
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- Les réformes féministes qui confinent à l’ordre civil n’ont pas marché en France d’un pas aussi rapide que celles qui relèvent de l’ordre purement économique.
- Comme exemple, nous citerons la profession d’avocat qui, par nature et par fonction, empiète sur les deux systèmes.
- La première femme admise à la Faculté de droit de Paris, en vue de se présenter aux examens pour l’obtention de la licence, fut Mlle Sarmina Bilcesco, Roumaine d’origine. Elle obtint son premier diplôme en 1887 et continua ses études pour se préparer au doctorat, grade qu’elle obtint en juin 1890.
- Elle est, croyons-nous, la première femme qui ait obtenu cette distinction dans nos Facultés de droit.
- Après, vint MUe Jeanne Chauvin qui passa de brillants examens de licence, le 17 juillet 1890, et conquit plus tard le titre de docteur en droit.
- Mais ni l’une ni l’autre n’ont tenté, croyons-nous, d’exercer la profession d’avocat.
- Pour rencontrer une tentative de cette nature et voir ce qu’il en advint, il faut aller en Belgique, pays dont le code ressemble beaucoup au nôtre.
- Le 3 décembre 1888, une jeune Belge, Mademoiselle Marie Popelin, qui avait passé ses examens de droit et était munie des diplômes nécessaires, se présentait devant la Cour de Bruxelles pour être admise à prêter serment.
- Mlle Popelin était assistée de Me Jules Guillery, ancien député de Bruxelles et ancien bâtonnier de l’ordre des avocats, et de Me Frank, avocat.
- L’Avocat-général, Me Van Sclioor, s’opposa à l’admis-ssion de Mlle Popelin :
- « La loi de ventôse, An xn », dit-il, « réorganisant l’ordre judiciaire, ne parle que des hommes ; la loi
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- LE DEVOIR
- prescrit de prendre des hommes éclairés pour la profession d’avocat. Ainsi s’exprime la législature moderne ; il suffit de rapprocher cela de l’axiome romain : la fonction d’avocat est un office viril... » Après s’être écrié : « Que deviendrait l’indépendance du barreau, son plus précieux apanage... » Me Sclioor ajoutait : « Le jour où la femme entrera dans l’Ordre, l’Ordre aura cessé d’exister. » En terminant, il concluait : « Nous requérons qu’il plaise à la Cour, que Mlle Po-pelin ne soit pas admise au serment. »
- Me Guillery prit alors la parole et fit observer que l’argumentation de l’Avocat-général revenait à ceci : « Les lois ne parlent pas des femmes et lorsque la loi parle des hommes elle emploie un terme précis, masculin. Si cela était vrai, tout le Code pénal ne serait pas applicable aux femmes. »
- Il disait encore : « La loi de l’An xn est une vieille loi sur les écoles de l’Empire et, à notre époque, les écoles de droit ne sont plus interdites aux femmes. Dans la discussion de la loi de 1876 qui règle aujourd’hui la matière, M. Frère-Orban a déclaré que « le diplôme confère la faculté d’exercer la profession d’avocat ou de médecin.» Ne parlons donc plus du décret de l’An xii. »
- Me Frank, développant des considérations qui militent en faveur de l’acceptation du serment de la femme avocat, demandait qu’on lui montrât « un texte de loi disant que, pour être avocat, il faut appartenir au sexe masculin. Il n’y a plus de nos jours, d’office viril. L’article 14 du décret de 1810 indique limitativement les personnes qui sont exclues de la profession. On ne parle pas de la femme. »
- Dans une éloquente péroraison, Me Guillery revendiqua pour sa cliente l’honneur de faire partie du barreau.
- La Cour ne se prononça pas séance tenante, elle
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- LE FÉMINISME
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- mit l’affaire en délibéré ; puis, au bout de huit jours, repoussa la demande de Mlle Popelin.
- Mlle Popelin fit appel de ce jugement, et, le 11 novembre 1889, la deuxième chambre de la Cour de Cas-satian de Bruxelles rejeta le pourvoi de la demanderesse contre l’arrêt de la Cour qui avait refusé de l’admettre à la prestation du serment d’avocat.
- Le jour de l’audience la salle était comble, le prétoire de la Cour était envahi par les membres du barreau. Beaucoup de jeunes et jolies femmes, aussi, avaient pris place sur le banc réservé aux avocats.
- A onze heures, la Cour parut et M. le président Hy-derick voyant l’affluence féminine lança sur l’auditoire des regards sévères et la petite allocution que voici: « Messieurs les membres du barreau, il est entendu que les bancs de cette salle sont réservés à vous seuls.)) Après cela il était superflu de plaider, le jugement était rendu.
- Les considérants de l’arrêt de la Cour de Cassation sont assez étranges, ils reproduisent les arguments employés jadis pour exclure les femmes de l’exercice de la médecine. On peut les lire presque in-extenso dans Le droit des femmes, numéro du 1er décembre 1889, où ils sont suivis de nombreuses protestations.
- En Italie, une aventure toute semblable arriva à Mlla Lydia Poët. Après avoir passé les examens obligatoires, elle usa du droit que le règlement de 1876 accorde aux femmes et se fit inscrire comme étudiante à l’Université de Turin. Le temps des études juridiques prescrit par la loi étant terminé, elle passa tous ses examens et fut reçue docteur en droit. v
- Elle se fit inscrire comme stagiaire et, pendant deux ans, fréquenta assidûment les audiences des tribunaux.
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- Après quoi, elle passa les examens théoriques et pratiques imposés par la loi et présenta sa demande d’inscription au barreau.
- Le Conseil de l’Ordre des avocats émit un avis favorable à son inscription sur le tableau de l’Ordre, par une délibération du 9 août 1883.
- Mais le ministère public fit opposition à cette délibération ; et la Cour refusa à Mlle Poët l’accès à la barre.
- Ceci se passait à Turin le 14 novembre 1884.
- La jeune avocate se pourvut en cassation. Le 8 mai 1884, la Cour de Cassation confirma le premier jugement.
- Dans les considérants de la première Cour, nous trouvons cet argument que « il serait malséant et vilain de voir les femmes descendre dans l’arène du forum, s’agiter au milieu du bruit des procès publics, s’échauffer dans des discussions qui, facilement, emportent et dans lesquelles on pourrait ne pas avoir pour elles tous les égards qu’il convient d’observer envers le sexe le plus délicat. De plus, la femme pourrait parfois être contrainte de traiter ex-professo, des questions dont les bonnes règles de la vie civile interdisent de parler en présence de femmes honnêtes. »
- Et encore cette perle :
- « Attendu que, après ce qui a été dit jusqu’ici, il n’est pas besoin de mentionner même le risque que pourrait courir la gravité des procès, si, pour ne rien dire d’autre, on voyait parfois la toge recouvrant les habillements étranges et bizarres que souvent la mode impose aux femmes, ou la toque placée sur des coiffures non moins extravagantes ; de même qu’il n’est pas non plus besoin de mentionner le très grave danger auquel serait exposée la magistrature, d’ètre l’objet de la suspicion et de la calomnie, chaque fois que la
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- balance de la justice pencherait en faveur de la partie pour laquelle aurait plaidé une femme-avocat. »
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- Mais si les pays latins sont peu favorables aux femmes qui réclament le droit de plaider devant les tribunaux, les pays anglo-saxons n’imitent point cette rigueur. Quoi qu’il existe encore des préjugés antiféminins en Angleterre et aux Etats-Unis d’Amérique, ce dernier pays accorde aux femmes le droit d’exercer la profession d’avocat-avoué, deux professions qui n’en font qu’une de l’autre côté de l’Atlantique. Néanmoins, cette coutume ne s’est pas établie sans quelques difficultés.
- Une figure bien connue du barreau américain est celle de Madame Belva Lockwood, qui débuta il y a plus de 25 ans.
- A cette époque, il n’était pas facile à une femme de devenir avocat, et quoique Mme Lockwood eut suivi les cours et passé les examens nécessaires, elle ne pouvait arriver à obtenir son diplôme; le président du bureau chargé de les délivrer s’obstinait à le lui refuser. «Quoique je ne fusse ni jeune ni jolie, » raconte-t-elle, « le président me dit que ma présence donnerait trop de distractions aux jeunes avocats. »
- Le général Grant était alors le plus grand magistrat de la République et, comme tel, avait le titre de chef de l’Université, Désespérée, Mme Lockwood lui écrivit pour réclamer de sa part un acte de justice. Avant la fin de la semaine, elle recevait son diplôme.
- L’affaire fit du bruit, la presse la répandit. Aussitôt que le public sut que Mme Lockwood avait l’autorisation de plaider, les clients arrivèrent de tous côtés et un grand nombre de tribunaux firent savoir à la nouvelle diplômée qu’ils ne feraient aucune objection si elle se présentait à leur barre. C’est Mme Lockwood qui, en 1879, obtint de la Cour suprême des Etats Unis, le droit d’exercer comme avocat devant cette Cour,
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- Aujourd’hui, un grand nombre de femmes exercent la profession d’avocat dans les divers Etats de l’Amérique du Nord.
- Pour leur faciliter l’accès de cette carrière, la ville de New-York a créé, vers 1890, une école de droit à l’usage exclusif des femmes. Les cours y sont faits par neuf femmes professeurs, toutes doctoresses en droit.
- III
- Réformes Civiles
- Quelques points de la question
- En tant qu’elles concernent les femmes, les réformes d’ordre civil n’ont pas fait grand chemin en France, depuis la Révolution de 1789.
- Si nous écartons la Turquie et l’Espagne, nous sommes obligé de convenir qu’en Europe, notre législation est une des moins favorables au sexe féminin.
- Il semble que le vieux droit romain et la tradition féodale aient pesé d’un poids insurmontable dans la rédaction de nos codes; et l’on se demande pourquoi la Révolution, qui bouleversa et modifia tant de choses, qui affranchit les enfants de vingt-un ans de la puissance paternelle, laissa l’épouse, éternelle mineure, toujours courbée sous la puissance du mari.
- Pour s’expliquer une telle anomalie, il faut jeter un coup d’œil sur le projet de Code civil de la Convention, et le comparer au code civil actuel, plus exactement désigné sous l’ancien nom de Gode Napoléon.
- « Les époux », dit le projet de la Convention, « ont ou exercent un droit égal pour l’administration de leurs biens. Tout acte, emportant vente, engagement, obligation ou hypothèque sur les biens de l’un ou de i’autre, n’est valable s’il n’est consenti par l’un et l’autre des époux. Les actes ayant pour objet de conserver les droits communs ou individuels des époux peuvent être faits séparément par chacun d’eux, » Dans cette rédaction,
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- on sent le souffle d’égalité de la grande Révolution française, mais toute trace d’esprit libéral envers la femme disparaît dans la rédaction postérieure du Code Napoléon :
- « Article 1421. — Le mari administre seul les biens de la communauté. Il peut les vendre, aliéner et hypothéquer sans le concours de la femme. »
- « Article 1422. — Il peut disposer des effets mobiliers à titre gratuit et particulier, au profit de toutes personnes, pourvu qu’il ne s’en réserve pas l’usufruit. »
- « Article 1428. — Le mari a l’administration de tous les biens personnels de la femme. »
- « Article 217. — La femme, même non commune ou séparée de biens, ne peut donner, aliéner, hypothéquer, acquérir, à titre gratuit ou onéreux, sans le concours du mari dans l’acte ou son consentement par écrit. » « Article 215. — La femme ne peut ester en jugement sans l’autorisation de son mari, quand même elle serait marchande publique, ou non commune, ou séparée de biens. »
- « Article 905. — La femme mariée ne pourra donner entre vifs, sans l’assistance ou le consentement spécial de son mari, ou sans y être autorisée par la justice, conformément à ce qui est prescrit, par les articles 217 et 219 au titre du mariage. »
- « Article 1388. — Les époux ne peuvent déroger aux droits résultant de la puissance maritale sur la personne de la femme et des enfants, ou qui appartiennent au mari comme chef...»
- Tout le code civil français, au cours de ses prescriptions, exprime et assure l’asservissement de la femme; et c’est en vain qu’on voudrait arguer de son manque d’expérience dans les affaires, de la nécessité de la protéger, etc., etc. Car voici sa situation : fille majeure, la lo.i la reconnaît capable d’administrer ses biens ; mariée, elle devient mineure; veuve, elle retrouve sa liberté
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- administrative, par conséquent sa dignité ; se remarie-t-elle, elle redevient mineure; il est évident que son aptitude, sa clairvoyance à bien diriger ses intérêts n’est pas en jeu dans ces états successifs.
- Dans cet assujettissement de l’épouse, voulu par le législateur, nous retrouvons les traces odieuses du vieux droit romain. Quel écart avec le projet de la Convention!
- Et cette œuvre de réaction, nous la devons à l’influence de Bonaparte.
- A l’intervention personnelle de cet esprit absolu, de ce grand capitaine, qui émerveilla les soldats et ensen-glanta l’Europe par ses victoires, qui nous couvrit de gloire et nous valut deux invasions, nous devons la rédaction d’un code qui nous place, quant aux droits de nos mères et de nos femmes, à l’arrière-garde des nations civilisées.
- Pour bien juger notre situation, nous n’avons qu’à comparer notre législation sur ces matières avec celle de quelques autres nations.
- Voyons d’abord aux Etats-Unis :
- Le nouveau Code du Mississipi, en date du 1er novembre 1880, s’exprime comme suit : (1)
- « La loi commune, quant à l’incapacité des femmes » mariées et aux effets de cette incapacité sur les droits » de propriété de l’épouse, est totalement abrogée.
- » Le mariage n’entraînera aucune incapacité de la fem-» me quant à la possession, à l’acquisition, à la dispo-» sition de propriétés d’aucune sorte, ni quant à sa » capacité de faire tout contrat et tout acte ayant rap-» port à ce qui lui appartient, exactement comme si elle » n’était pas mariée.
- « Toute femme actuellement mariée et toutes celles » qui se marieront dorénavant auront la même capacité o que si elles n’étaient pas mariées, pour acquérir, te-
- (1) La femme et le Droit, par Louis Bridel, professeur à l’Université de Genève,
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- » nir, diriger, contrôler toute propriété réelle ou person-» nelle dont elles sont en possession ou qu’elles ont » en expectative; elles en peuvent faire usage, jouir et » disposer; faire tous contrats s’y rapportant, s’engager » elles-mêmes personnellement, poursuivre en justice » ou être poursuivies, avec tous les droits et toutes les )> obligations qui en découlent, a
- En 1875, un acte de la législature du Massachussets avait complètement émancipé les femmes de la puissance du mari.
- Il en est de même dans le Nébraska et dans la plupart des Etats-Unis d’Amérique.
- Depuis 1870, en Angleterre, The Married Womens pro-perty Act reconnaît à la femme, en propriété séparée, tous les biens qu’elle apporte en mariage et tous ceux qu’elle peut acquérir par son travail, par succession ou donation ; elle lui reconnaît, en outre, le droit illimité d’ester en justice, en mettant même son mari en cause.
- En Suède et Norwège, la femme peut librement disposer des fruits de son travail. Il en est de même en Danemark.
- Mais il en est autrement en France, où un mari dépensier, dépravé ou ivrogne peut vendre, légalement, les meubles acquis par le travail personnel de sa femme, en gaspiller le prix, et recommencer cette abominable opération chaque fois que la pauvre victime s’est reconstitué un petit mobilier. Personne ne peut s’y opposer, les articles du Gode Napoléon : 1421, 1422, 1428, 217, donnent tout pouvoir au mari.
- Il est inutile d’insister sur ce qu’il peut y avoir d’iniquité dans les conséquences de règles semblables. Pour les condamner, il suffit de les signaler.
- (A suivre.)
- Aug, Fabre,
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- Projet de loi sur les caisses de retraites
- Nous avons annoncé le dépôt du rapport fait par M. Audiffred, député de la Loire, au nom de la Commission d’assurance et de prévoyance sociales chargée d’examiner les diverses propositions de loi concernant les caisses de retraites.
- Ces propositions étaient au nombre de six : 1° La proposition de loi de M. Paul Guieysse relative à la Création cVutie Caisse nationale ouvrière de prévoyance ; 2° La proposition de M. Fernand de Ramel, sur l’organisation d’une Caisse de retraites des travailleurs et des Invalides du travail et d’une Caisse de capitalisation ou assurance sur la vie ; 3° La proposition de loi de M. Michelin ayant pour objet : 1° La constitution d’une rente au profit de tous les citoyens français, âgés de 60 ans, par la Caisse nationale des retraites rendues obligatoires ; 2° la novation et l’amortissement de la dette publique par la création de la rente nationale; 4° La proposition de loi de MM. Isambard et Julien Goujon, tendant à organiser une Caisse nationale de retraites pour les travailleurs des deux sexes ; 5^ La proposition de loi de M. Brincard relative à l’organisation d’une Caisse de retraites pour la vieillesse ; 6° La proposition de loi de M. le général Iung, relative a la création d’une Caisse d’assurance nationale destinée à permettre d’élever les enfants des indigents et de procurer une retraite aux travailleurs des villes et des champs atteints par l’âge et les maladies.
- Ces six propositions représentent la contribution de l’initiative parlementaire à l’œuvre de l’organisation des garanties de l’existence pour les vieux travailleurs, pendant le cours de la législature actuelle.
- Cette initiative, il convient de le rappeler s’était déjà exercée à plusieurs reprises sous les précédentes législatures, elle avait même reçu, en 1891, le précieux appoint de l’intervention du gouvernement. Le projet présenté le 6 juin 1891 au nom de M. Carnot, prési-
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- dent de la République, par M. Constans, ministre de l’Intérieur, et les propositions similaires présentées par un certain nombre de députés, avaient fait l’objet d’un très documenté rapport de M. Guieysse.
- Ce rapport n’ayant pu être discuté, en temps utile, a été déposé sur le bureau de la Chambre, comme proposition de loi, par son auteur et un grand nombre de ses collègues, à la date du 23 novembre 1893.
- C’est la proposition qui figure en tête des six propositions rapportées par M. Audifïred.
- Elle s’inspire du principe du projet de loi déposé en 1891 par le gouvernement, lequel assurait à l’ouvrier s’imposant volontairement des prélèvements sur son salaire, en vue de la constitution d’une pension de retraite, une double subvention : celle que l’Etat devait s’imposer et celle qu’il devait imposer obligatoirement au patron.
- Le projet Audifïred repose sur les mêmes bases, avec cette différence toutefois que la contribution de l’Etat n’intervient qu’à titre d’encouragement et, dans la mesure strictement nécessaire, pour faire un minimum indispensable.
- On se rappelle, en effet, que le projet Constans faisait intervenir l’Etat pour un tiers, le patron et l’ouvrier pour les deux autres tiers.
- Pas plus que les projets Constans et Guieysse, le projet Audifïred n’impose aux citoyens l’obligation de se constituer une pension.
- Néanmoins, pour généraliser dans la plus grande mesure la constitution des pensions de retraites par les intéressés eux-mêmes, la loi donne à l’ouvrier, lorsqu’il consent, de son propre mouvement, à s’imposer un sacrifice en vue de la constitution d’une pension, le droit de contraindre son patron à effectuer un versement équivalent à celui qu’il consent.
- Elle attribue également au patron, lorsqu’il est disposé à opérer des versements à une caisse de retraites au profit de ses ouvriers, le droit de les obliger à faire eux-mêmes un versement équivalent à celui qu’il effectue de sa propre initiative.
- Le fonctionnement de la loi s’opérera au moyen de la Caisse nationale de retraites, soit au moyen de caisses syndicales ou de caisses patronales, sous des con*
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- ditions de sécurité déterminées. Sur ce point, le projet de loi reprend en lui donnant une nouvelle extension, la position de la loi du 29 juin 1894, sur les pensions de retraite des ouvriers de l’industrie des mines, comme elle emprunte ailleurs une des dispositions de la loi du 31 décembre 1895 relative à la majoration des pensions de la Caisse nationale des retraites, la disposition en vertu de laquelle les titulaires de ces pensions doivent justifier qu’ils ne jouissent pas d’un revenu personnel viager ou non supérieur à 360 francs.
- L’exposé des motifs de la proposition s’étend sur les raisons qui ont déterminé la commission de prévoyance à ne pas faire opérer exclusivement par la Caisse de l’Etat, la capitalisation nécessaire au service des pensions. Il s’agit surtout en effet, dans l’intention de la commission, de donner un essor encore plus rapide aux caisses de retraites ouvrières, qui sont déjà fort nombreuses en France.
- Quant aux motifs qui empêchent d’admettre l’universalité des citoyens au bénéfice de la pension de retraite, on les devine.
- Le rapporteur évalue à 2.321.976.600 francs la somme qui serait nécessaire pour servir une pension alimentaire de 1 franc par jour aux 6.449.935 personnes âgées de plus de 55 ans. En fixant l’âge de la retraite à 60 ans, M. Audiffed arrive encore à un total de 1.685.708.720 francs par an et en le fixant à 65 ans, à 1.144.388.520 francs. C’est à peu près ce que l’on paye en France pour préparer les grandes tueries de jeunes hommes.
- On conviendra sans peine qu’il n’est pas remaniement ou augmentation d’impôts qui permette de couvrir des frais aussi considérables, surtout concurremment avec les dépenses du budget de la guerre et de la marine militaire.
- Godin prenant pour base la somme annuellement consacrée par l’association du Familistère pour garantir à chacun de ses membres nécessiteux les ressources indispensables à l’existence, évaluait à huit cents millions le budget annuel de la mutualité nationale à créer.
- « Or, » écrivait-il, « la guerre de Prusse a englouti, pour ta France, une somme dont le revenu est double de ce
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- qu’il faudrait pour assurer à perpétuité au peuple français les bienfaits de la mutualité sur les bases que je propose. La France paie annuellement par le fait de cette malheureuse guerre, un revenu qui suffirait pour anéantir à tout jamais le paupérisme et faire disparaître la misère. »
- Mais nous ne sommes pas encore si près de renoncer aux folies guerrières et de demander à la légitime hérédité nationale les ressources nécessaires à l’organisation du droit de vivre.
- En attendant, pour que puisse au moins se réaliser l’éventualité, que fait entrevoir le projet soumis à là Chambre, d’un essor plus grand vers la constitution de l’assurance contre les risques de l’invalidité et de la vieillesse par l’action réciproque des ouvriers sur les patrons et des patrons sur les ouvriers, il est désirable que le projet soit voté.
- En voici le texte :
- Projet de loi
- Article premier. — Le capital des pensions de retraites servies par la Caisse nationale des retraites pour la vieillesse, par une caisse syndicale ou patronale, ou par une société de secours mutuels approuvée ou reconnue d’utilité publique, sous les garanties exigées par l’article 3 de la loi du 27 décembre 1895, est formée par les versements des adhérents.
- Tout versement d’un ouvrier, employé ou serviteur à gages, entraîne un versement égal du patron Ou employeur, et réciproquement tout versement d’un patron entraîne un versement correspondant de la personne employée, que le patron est autorisé à retenir sur le salaire.
- Le versement total à effectuer sera de 4 0{0 du salaire, dont moitié à la charge du patron et moitié à la charge de l’ouvrier, à moins d’accord intervenu entre eux pour l’augmenter.
- Art. 2. — En aucun cas, le patron ou employeur ne peut être tenu, sans son consentement, à une contribution supérieure à celle correspondante à un salaire de 2.400 francs par an. Les versements sont effectués pour les mineurs, sans l’autorisation de leurs père et
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- LE DEVOIE
- mère ou tuteur, et pour les femmes mariées sans l'autorisation de leur mari.
- S’il s’agit d’ouvriers ou employés de l’agriculture, de l’industrie ou du commerce, ou de serviteurs à gages payés au mois ou à la semaine, les versements sont opérés, à chaque * trimestre, par le patron ou employeur.
- S’il s’agit d’ouvriers ou d’employés payés à la journée, les versements sont opérés suivant le mode déterminé par un règlement d’administration publique, prévu à l’article 11. Dans ces deux cas, les versements sont effectués directement ou par l’entremise des sociétés de secours mutuels ou syndicats professionnels, sans qu’il y ait à distinguer si le règlement du salaire a lieu à la journée, à l’heure ou à la tâche.
- Art. 3. — Les versements sont effectués à capital aliéné.
- L’intéressé peut contracter des assurances temporaires ou des assurances Vie entière, pour un capital variant de 500 francs à 1.000 francs, soit auprès de la Caisse d’assurances en cas de décès, instituée par la loi du 11 juillet 1858, soit auprès d’une des Caisses mentionnées à l’article premier. Ces assurances sont constituées moyennant des primes annuelles, dont le nombre est fixé de manière que la dernière au plus soit payable l’année même où l’assuré atteint l’âge de soixante ans.
- Ces primes peuvent être payées par l’assuré seul, ou être prélevées sur le 4 0/o du salaire servant à la constitution de la rente viagère.
- Le patron ne peut obliger un employé ou un ouvrier à contracter l’assurance en cas de décès.
- La prime est supportée par chacune des deux parties en parts égales. Elle est prélevée sur le versement de4 0/0-
- Le capital, attribué aux ayants droit, est bonifié de un dixième par l’Etat.
- Art. 4. — Les pensions de retraites sont acquises et liquidées dans les conditions prévues par la loi du 20 juillet 1886 à l’aide du livret individuel.
- L’entrée en jouissance est fixée à soixante ans ; elle pourra être différée sur la demande de l’ayant droit.
- Art. 5. — Les pensions de retraites inférieures à 360 francs, servies par l’une des caisses visées à l’article premier, sont bonifiées par fEtat, à l’âge de soixante
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- ans et sous les autres conditions stipulées à l’article 2 de la loi du 31 décembre 1895.
- La période transitoire de dix ans, indiquée dans cette loi du 31 décembre 1895, court pour la présente loi à partir de sa promulgation.
- Art. 6. — Dans le cas de blessures ou d’infirmités graves entraînant incapacité absolue et permanente de travail, la pension de retraite, prévue à l’article premier, peut être liquidée avant soixante ans, en proportion des versements effectués.
- Elle est bonifiée conformément aux dispositions de l’article 11 de la loi du 20 juillet 1886.
- Art. 7. — Sont exceptés des dispositions des articles 1, 5 et 6 :
- 1° Les fonctionnaires, employés et ouvriers de l’Etat, auxquels continuent à s’appliquer les lois sur les pensions civiles et militaires ;
- 2° Les fonctionnaires, employés et ouvriers des départements, des communes et des établissements nationaux, départementaux et communaux, au profit desquels fonctionnent des caisses de retraites ;
- 3° Les inscrits maritimes, qui restent placés sous le régime des demi-soldes, conformément aux lois relatives à la Caisse des invalides de la marine ;
- 4° Les ouvriers et employés des mines, qui, tout en restant soumis à la loi du 29 juin 1894, bénéficient des bonifications de l’Etat, prévues aux articles 5 et 6.
- Art. 8. — La présente loi s’applique aux étrangers comme aux nationaux, sans que les étrangers puissent jouir des bonifications de l’Etat.
- Art. 9. — La Caisse nationale des retraites pour la vieillesse bénéficiera :
- 1° Des dons et legs faits à la Caisse ; 2e des ressources de la réserve spéciale des Caisses d’épargne, quand elle dépassera 200 millions.
- Art. 10. — Un règlement d’administration publique déterminera :
- 1° Les conditions dans lesquelles sera faite la déclaration par laquelle l’ouvrier manifestera sa volonté d’effectuer des versements pour acquérir une pension de retraite ;
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- 2° Les conditions des versements à effectuer par le patron ou l’employeur en vertu des articles 1 et 2 ;
- 3° Le mode suivant lequel seront opérés les versements effectués au profit des ouvriers payés à la journée ;
- 4° Les règles concernant la liquidation et le payement des bonifications à la charge de l’Etat ;
- 5° Les formes dans lesquelles seront justifiées les blessures ou infirmités donnant droit à pension anticipée ;
- 6° Et généralement toutes les mesures nécessaires à l’exécution de la présente loi.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- FAITS POLITIQUES & SOCIAUX
- FRANCE
- Caisses de retraites des Ouvriers mineurs
- M, le Ministre des travaux publics a publié récemment les statistiques des ingénieurs du corps des mines faisant ressortir la situation des caisses de pensions minières, au début de l’année 1892, antérieurement, par conséquent, à la loi du 29 juin 1894, qui les a supprimées par l’application uniforme du système de livret individuel à la Caisse nationale des retraites pour la vieillesse.
- Ces anciennes caisses continuant, pour la plupart, sous la forme de Caisses de liquidation, à servir des pensions et à recevoir des versements des ouvriers et des exploitants, il est intéressant de savoir quelle est l’importance des charges qu’elles ont assumées.
- Les pensions et retraites acquises, à la charge des exploitants, ont été relevées en 1892 dans 34 exploitations occupant 50.225 ouvriers et payant 74 326.000 francs de salaires ; elles représentent 16.01 OlO de ces salaires et sont considérées comme suffisamment garanties par le crédit même de ces établissements.
- Celles à la charge des caisses se sont rencontrées dans 67 exploitations comptant 88.556 ouvriers et distribuant 114.196.000 fr. de salaires. Les arrérages absorbent 17,88 0[0 des salaires. Il résulte de l’insuffisance des réserves un déficit de li.363.000 francs.
- Le déficit est plus considérable encore quand on ajoute aux pensions acquises les retraites en cours d’acquisition. Il est clair que ces retraites ne sont pas garanties, les réserves étant de beaucoup inférieures au montant des pensions acquises.
- (Moniteur des Syndicats ouvriers)
- BELGIQUE Accidents du travail
- Le quatrième Congrès international du travail faisant
- lite à ceux de Paris (1889), de Berne 1891) et de Milan
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- LE DEVOIR
- (1894), S9 tiendra à Bruxelles du 26 au 31 juillet prochain.
- Voici le programme de ce congrès, dans lequel seront discutées toutes les questions d’assurances qui intéressent aujourd’hui si vivement tous les pays :
- I. — Etat actuel de la question des accidents du travail dans les différents pays, notamment au point de vue de l’organisation facultative ou obligatoire de l’assurance.
- II. — Quelles sont les mesures à recommander en vue de la constatation des accidents du travail ? Quelle est la procédure la plus expéditive et la moins coûteuse? Quels sont les accidents qui doivent donner lieu à une enquête administrative ? Doit-on, à cet égard tenir compte de l’importance des accidents par rapport au préjudice qu’ils causent à la victime ?
- III. — Quelle est la meilleure organisation donnée et à donner aux tribunaux chargés de juger les contestations en matière d’accidents du travail ?
- IV. — La législation relative aux accidents du travail doit-elle comprendre, dans le risque professionnel à couvrir éventuellement par l’assurance, les accidents provenant de la faute lourde ?
- V. — Quelles sont les conséquences de l’assurance au point de vue du nombre des accidents? Ces conséquences varient-elles suivant le système d’assurance adopté? Le nombre des accidents augmente-t-il notamment lorsque l’assurance couvre les conséquences de la faute lourde du patron et de l’ouvrier? Quelle est l’importance de la simulation dans les déclarations d’accidents ?
- VI. — En matière d’accidents, convient-il de constituer l’indemnité en capital ou en rentes, en tout ou en partie ?
- VII. — La législation en matière d’accidents du travail doit-elle s’étendre aux maladies et à l’infirmité professionnelles ? Peut-on définir avec précision la maladie professionnelle, l’infirmité professionnelle ?
- VIII. — Dans un système d’assurance obligatoire contre les accidents, est-il préférable de constituer immédiatement le capital des rentes à servir en cas d’accidents, ou peut-on se contenter de payer les arrérages des rentes à l’époque de leurs échéances ? Quels sont
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- les moyens pratiques de mettre en œuvre l’un et l’autre des systèmes ?
- IX. — Quelles sont les mesures à prendre en vue d'atténuer les suites des accidents du travail, et de hâter la guérison des blessés (hospitalisation, établissements pour convalescents, sociétés de sauveteurs, appareils de secours, etc., etc.) ?
- X. — Faire la description d’appareils, dispositifs ou moyens nouveaux destinés à prévenir les accidents du travail.
- Le comité d’organisation est composé comme suit : Président, M. A. Beernaert, ministre d’Etat, président de la Chambre des représentants. — Vice-présidents, MM. Sainctelette, ancien ministre, président d’honneur du comité permanent international du congrès des accidents du travail ; Valère Mabille, maître de forges, membre du conseil supérieur du travail ; A. Prins, ins-' pecteur général des prisons, professeur à l’Université de Bruxelles. — Secrétaire, M. Louis Wodon, docteur en droit, attaché à l’office du travail.
- C’est au secrétaire du comité belge, M. Wodon, 2, rue Latérale, a Bruxelles, que peuvent s’adresser toutes les personnes qui désirent des renseignements plus détaillés,
- Le cadran de vingt-quatre heures
- Depuis le fer mai l’administration des chemins de fer, postes et télégraphes belges, a mis en pratique le cadran de vingt-quatre heures.
- S’il faut en croire une correspondance adressée au Temps, le 3 mai, l’innovation n’aurait pas été mal accueillie et l’on pense généralement qu’elle entrera très facilement dans les mœurs.
- Les livrets de chemin de fer ne portent plus les désignations de matin et de soir, mais on commence à partir de minuit par le 0 pour aboutir au 24; pour se rendre compte aisément des heures de l’après-midi et de soir, il suffit de soustraire mentalement 12 du chiffre indiqué à l’horaire pour avoir l’heure du vieux style. Ainsi 15, c’est 12 -j- 3, donc trois heures de relevée et ainsi de suite. Chacun pense qu’on s’y fera très bien.
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- LE DEVOIR
- ETATSUNIS
- Les trusts et les associations ouvrières
- Nous avons signalé le mouvement de réaction qui se produit dans certains Etats contre les agissements des trusts, mouvement qui s’est traduit ici par des enquêtes, là par des actes législatifs, toutes mesures dont l’efficacité laisse un doute. Il existe, en effet, aux Etats-Unis une loi fédérale dirigée contre quelques-uns des actes de ce monopole de fait, et si l’on éprouve le besoin de la compléter dans divers Etats par des lois spéciales, c’est probablement parce qu’elle ne donne pas les satisfactions légitimes qu’en attendent les travailleurs.
- Mais voici qui est bien plus fort. C’est contre les travailleurs eux-mêmes qu’on cherche à retourner cette arme imaginée par les classes laborieuses contre les excès du capitalisme.
- « Il y en a qui prétendent, » écrit le Globe de Boston, « et sans réticences, que le travail est réellement une marchandise (commodity), juste comme le sel, le sucre, le fer, et ies autres choses susceptibles d’être troquées ou vendues. Mais cette théorie soulève une question du plus haut intérêt, savoir comment les lois affectant la vente des choses que nous venons d’indiquer affectent aussi la vente du travail. La solution de ce problème cause une grande excitation au Kansas. Cet Etat vient de se doter d’une loi contre les trusts, et l’attorney général dudit Etat déclare aujourd’hui que les syndicats ouvriers sont aussi des combinaisons destinées à provoquer une hausse dans le prix de la marchandise travail, et doivent, dès lors, tomber sous les pénalités prévues dans la loi contre les trusts. »
- Et c’est là ce qui ressort aussi d’une décision de la Cour suprême des Etats-Unis, par l’organe du juge White : « L’interprétation du statut, « a-t-il dit, » le rend applicable à toute organisation ou combinaison entre travailleurs, tendant à améliorer leur condition. »
- Du reste, la loi fédérale contre les trusts, promulguée il y a six ans, n’a, parait-il, été appliquée qu’une fois en 1894, contre.... les ouvriers, à propos des grèves de Chicago.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- SUISSE
- L’organisation agricole
- Un comité d’initiative formé en vue de l’organisation d’une Ligue et d’un secrétariat des paysans, a convoqué, à cet effet, pour le 7 juin, une assemblée des députés de toutes les associations agricoles de la Suisse.
- La Ligue, dans l’idée de ses promoteurs, devrait être constituée sur des bases analogues à l’Union ouvrière, et des démarches devraient être faites pour obtenir la création d’un secrétariat sur le modèle de celui des ouvriers, et subventionné, comme lui, par la confédération.
- Pourrait faire partie de la Ligue toute société composée en majorité de citoyens suisses et représentant des intérêts agricoles, quelle que soit sa tendance politique ou religieuse.
- Les organes de la Ligue seraient : 1° l’assemblée des délégués ; 2° le Comité central ; 3° le Comité directeur ; 4° le sécrétariat des paysans.
- Toute société faisant partie de la Ligue aurait droit à un délégué, et, en outre, à un délégué par 200 membres.
- Le Comité central serait composé de 25 membres nommés pour deux ans par l’Assemblée générale.
- Le Comité directeur, composé de cinq membres désignés par le Comité central représenterait la Ligue.
- Le secrétaire des paysans serait nommé pour deux ans par le Comité central et placé sous le contrôle immédiat du Comité directeur.
- DANEMARK
- Assurance contre le chômage
- La députation socialiste du Folkthing danois vient de déposer un projet de loi ayant pour but d’affecter les finances de l’Etat au soulagement des ouvriers sans travail. Ce projet comporte les articles suivants :
- 1° Le ministre de l’intérieur est autorisé à inscrire, annuellement, à son budget jusqu’à concurrence d’une somme de 500.000 couronnes (une couronne vaut 1 fr. 40) des crédits à utiliser sous formes d’avances aux asso-
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- LE DEVOIR
- eiations professionnelles et aux syndicats ouvriers, afin de leur permettre de venir au secours de leurs membres frappés par le chômage involontaire.
- 2° La somme avancée par l’Etat sera répartie entre les associations ouvrières au prorata du nombre de leurs membres et des cotisations payées par ceux-ci, pour constituer un fonds d’assurance contre le chômage.
- 3° L’intervention de l’Etat pourra s’élever jusqu’au double de la cotisation payée par les ouvriers, sans toutefois dépasser dix couronnes par membre et par année.
- 4° Les associations ouvrières qui profiteront des secours payés par l’Etat au profit des chômeurs involontaires, adresseront tous les ans, avant le 1er septembre, au ministre de l’intérieur, un rapport sur l’utilisation des fonds qui auront été mis à leur disposition.
- PAYS-BAS
- Les chambres de travail
- La seconde Chambre des Pays-Bas a adopté sans scrutin le projet du gouvernement ayant pour objet la création de chambres de travail composées en nombre égal de patrons et d’ouvriers.
- GRANDE-BRETAGNE Le conseil permanent des chemins de fer
- Le ministre de la guerre vient de prescrire la formation d’un conseil permanent des chemins de fer qui aura pour mission de donner son avis au sujet de l’emploi des voies ferrées dans le Royaume-Uni en cas de mobilisation, ou de danger national, ainsi que sur toutes les questions relatives aux transports par chemin de fer.
- Il existe en France, depuis 1889, une commission militaire supérieure des chemins de fer qui a des attributions analogues à celles indiquées ci-dessus,
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- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
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- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
- Fête du Travail
- La première des deux fêtes annuelles, statutaires, de la Société du Familistère de Guise, celle dite du Travail, a été célébrée les dimanche et lundi, 2 et 3 mai dernier.
- Elle a donné lieu aux mêmes jeux et divertissements que d’habitude : spectacles forains sur la place du Familistère ; concert par la Société musicale ; exercices des différents corps constitués en vue des jeux et délassements au sein de l’Association ; bal, le soir, les dimanche et lundi ; etc.... Comme toujours l’entrain et la cordialité ont présidé partout.
- Un temps magnifique a favorisé la Fête.
- A la décoration habituelle de la cour intérieure du pavillon central, on avait ajouté trois cordons de lanternes vénitiennes d’un très bel effet.
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- A l’occasion de la Fête et en vertu des articles 128 des Statuts et 78 du Règlement prescrivant que des allocations extraordinaires soient données aux travailleurs qui se sont distingués « par des services exceptionnels ou des idées mises ou pouvant être mises en application, » le Conseil de Gérance a voté les allocations suivantes pour l’exercice 1896 1897 :
- A. M. LÉGUILLER GEORGES
- Pour modification apportée dans le moulage des
- buses........................................ 150 fr.
- A M. DELVIGNE
- Pour proposition d’adaptation d’une valve automatique à certaines cuisinières...................... 75 fr.
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- LE DEVOIR
- IjA. question uiü la paix
- Les Etats-Unis et l’Europe
- On a beaucoup parlé en ces derniers temps des Etats-Unis d’Amérique, soit à l’occasion de la dernière élection présidentielle, soit au sujet de leur attitude à l’égard de l’insurrection cubaine, soit en raison de leur intervention dans le conflit anglo-vénézuélien ou de la récente conclusion d’un traité d’arbitrage permanent avec l’Angleterre.
- Des grands faits sensationnels que nous venons de rappeler, il n’en est pas un seul que l’Europe puisse regarder d’un œil indifférent, pas un seul où elle ne soit, en quelque sorte, directement visée.
- L’avènement de M. Mac-Kinley ne saurait être, en effet, considéré comme un indice de l’abandon de la politique protectionniste dont il est l’auteur.
- En ce qui concerne les affaires cubaines, serait-il bien difficile de trouver trace de convoitise dans les conceptions variées des successeurs de Munroë, passant successivement en revue tous les modes d’intervention possibles : reconnaissance de l’indépendance de Guba, rachat de l’île, intervention armée et finalement médiation offerte sur la base de la reconnaissance de l’autonomie cubaine appuyée au besoin par la force ?
- Il n’est pas jusqu’à la solution du conflit anglo-vénézuélien par le procédé si recommandable en soi de l’arbitrage, bientôt suivi d’un projet d’arbitrage direct entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, qui n’ait valu à la formule de Munroë : l’Amérique aux Américains, la la première sanction effective émanant d’une puissance européenne, de la puissance la plus menacée par cette formule.
- Il y a quelque temps, la Nouvelle Revue internationale nous entretenait du développement prodigieux de la population des Etats-Unis :
- En 1890, date du onzième recensement général (on sait en effet que ces recensements ont lieu régulière-
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- La question de la paix
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- ment tous les dix ans), la population, dit cette Revue, était de 67.240.000 habitants et se trouvait en augmentation de 16 millions sur le recensement de 1880.
- Jusqu’à présent, depuis 1790, date du premier recensement, on a toujours constaté pour chaque période décennale une augmentation variant entre 30 et 38 0/0, ce qui revient à dire qu’en trente ans le chiffre de la population se trouve doublé. Que la progression continue donc à se produire dans les mêmes proportions, et voyons un peu quels chiffres pourra atteindre la population des Etats-Unis, si aucune cause ne vient en troubler l’essor si rapide. En prenant le chiffre actuel et en ajoutant un tiers tous les dix ans, on arriverait aux chiffres suivants :
- En 1900 .. 1910 ..
- 1920.. 1930 .. 1940 .. 1950 ..
- 1960.. 1970 .. 1980 .. 1990 ..
- 89.653.333 habitants 119.737.777 —
- 159.620.377 —
- 212.867.177 —
- 283.822.877 —
- 381.763.837 509.018.449 — '
- 678.691.265 —
- 904.921.686 —
- 1.206.562.248 —
- Ces chiffres portent en eux une éloquence indiscutable. Dès 1950, l’Europe sera dépassée en population. Et alors que deviendra-t-elle ? A quoi se réduira son rôle, ou plutôt à quoi se réduira le rôle des puissances qui la composent ? ce rôle deviendra de plus en plus minime....
- Notez bien que la Nouvelle Revue internationale n’envisage que l’hypothèse dü développement normal de la population des Etats-Unis dans ses limites actuelles.
- Est-il hors de toute vraisemblance d’admettre que les Etats-Unis pour qui, cette formule : « l’Amérique aux Américains, » veut surtout dire : « l’Amérique aux Etats-Unis, » ne manqueront pas l’occasion de traduire en fait leur plus ou moins secrète mais constante ambition ?
- C’est à ce point de vue que se place un Philadel-phienj M. Simon-W» Hanauer, dans une brochure inti*
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- LÉ DEVOIR
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- tulée : « La Paix sur la terre. — Suppression de la guerre par l’Amérique. »
- Cet opuscule, qui n’a, du reste, pas d’autre prétention que celle d’un petit traité de propagande pacifique, fut écrit en 1891, au moment où le bill Mac Kinley jetait l’alarme dans tous les centres commerciaux et financiers, assombrissant l’horizon politique, portant atteinte aux intérêts des manufacturiers et ouvriers dont l’existence dépend, en grande partie, du marché américain, affectant aussi les institutions financières dont les affaires sont liées, par une étroite connexité, au commerce d’exportation et aux industries qui s’y rattachent.
- Notre Philadelphien, aussi bon patriote que grand ami de la Paix, raille quelque peu l’inquiétude manifestée à cette occasion par les gouvernements européens « qui consacrent toutes leurs forces vives à ces armements toujours grandissants, préparés, dit-on, dans un but pacifique et pour maintenir bien ajusté l’équilibre des forces. »
- « Si, dit-il, un simple tour donné en Amérique à la vis douanière a causé un si grand émoi ; si cette petite opération, comme on l’assure, est grosse de maux irrémédiables pour les nations européennes et pour leurs industries, qu’arrivera t il et en quel état verrons-nous l’Europe, le jour ou la guerre qui menace sera déchaînée, le jour où le continent central sera devenu un vaste champ de bataille, sur lequel douze millions d’hommes, l’élite des peuples, (sans compter les millions de combattants tenus en réserve pour la garde des forteresses, la fourniture du matériel de guerre et le soin des blessés, ni les six millions de soldats mis sur pied par les Etats neutres pour garantir leurs frontières contre une invasion possible) consacreront tout leur courage et toutes leurs forces, non pas au travail productif ; mais à l’œuvre de destruction ? Qu’adviendra-t-il des intérêts commerciaux de l’Europe, alors que tout trafic sera suspendu, que les manufactures seront fermées et que le fléau de la guerre sera déchaîné dans tous les champs de l’industrie.
- « La suprématie dans la sphère économique donnera naturellement le premier rang à l’Amérique dans les autres sphères. »
- On n’était encore qu’à l’aube du régime protectionniste et ce n’est que six ans après que le bill Din-
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- gley devait soulever dans tous les parlements européens des tempêtes de protestations contre ces mesures douanières qui avaient moins pour objet, comme on l’a dit au Reischtag, d’augmenter les recettes douanières des Etats-Unis que de chasser petit à petit l’importation européenne du marché américain.
- Le très pacifique, mais panaméricaniste Philadelphien, que nous sommes en train de consulter, ne se demande pas si la proportion' dans l’augmentation continue de la population américaine se maintiendra ; il ne s’arrête même pas à discuter l’hypothèse d’un accroissement territorial des Etats-Unis, « aujourd’hui la première puissance de l’hémisphère occidental et, avant trente ans, la première puissance du monde. »
- Cet agrandissement ne fait aucun doute pour lui. Il considère, en effet, comme effectuée, avant 1920, 1° l’annexion volontaire du Mexique, avec 24 millions d’habitants (ce pays possède actuellement 12.000.000 d’habitants et sa population double en trente ans) ; 2° l’entrée dans l’Union du Canada et de Terre-Neuve, avec 20 millions d’habitants (population actuelle 6 millions qui seront plus que triplés en l’année 1920) ; 3° la réunion aux Etats-Unis de l’Ouest-Indien et des îles Sandwich avec 10 millions d’habitants (population actuelle environ 5.100 000 habitants, qui sera plus que doublée en trente ans).
- A ce moment, continue notre Philadelphhien, « l’Union américaine comptera plus de 200 millions d’habitants et ce chiffre peut s’augmenter encore par le puissant courant d’émigration produit par les commotions européennes. Etant admise la supposition que les Etals du Centre-Amérique et du Sud-Amérique suivent les voies et l’exemple de la Grande Républiqne (lisez : entrent dans le giron des Etats-Unis) on verra aussitôt, qu’en 1920, cette puissance énorme de 250 millions d’hommes animés du même esprit, sera maîtresse des destins du monde et attirera les autres nations dans l’orbitt? des idées américaines sur la civilisation, sur la politique et sur les problèmes sociaux de l’humanité.
- « Ainsi, à moins qu’une paix solide, ne vienne cimenter l’union entre les Etats européens, et leur permettre de travailler à la solution des redoutables problèmes économiques qui les pressent, — réduction des effectifs militai-
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- LE DEVOIR
- res, diminution de la dette, organisation du travail, — là civilisation et l’autorité politique, concentrées en Europe depuis des siècles, graviteront vers l’Amérique ; et alors s’accomplira la prophétie du poète : « L’Empire du monde a marqué sa route vers l’Ouest.»
- ***
- Les dépenses militaires de l’Europe
- D’après la Monatliche Friedenskorrespondenz, numéro de décembre 1896, l’Europe compte actuellement environ trois millions et demi de soldats sous les armes, savoir 3.200.000 dans l’armée et le reste dans la marine. La milice (Landwehr) n’est pas comprise dans ce chiffre, non plus que la réserve et les autres institutions du même genre. La dépense annuelle de l’Europe pour ces armements gigantesques revient à plus de 4 milliards 3/4 de marks ; par contre, la valeur du matériel employé pour des buts militaires, ainsi que des bâtiments de toutes espèces, est estimée à 30 milliards, d’après une évaluation très basse. Mais les dépenses militaires de l’Europe ne sont pas toutes comprises dans les chiffres ci-dessus. Il faut encore y ajouter les intérêts des dettes de l’Etat, qui ont été faites pour les deux tiers dans des buts militaires. La dette entière des Etats d’Europe est à peu près de 121.178 milliards. Il faudrait donc ajouter environ 3 milliards 1/4 par an au chiffre indiqué ci-dessus, car les intérêts à payer pour environ les deux tiers de la dette d’Etat européenne peuvent être estimées à ce chiffre, Les dépenses annuelles de l’Europe pour armées et flottes atteignent donc à peu près le chiffre de 10 milliards.
- * *
- Le traité d’arbitrage rejeté
- Le Sénat des Etats-Unis a donné, le 5 mai, le dernier coup au traité d’arbitrage anglo-américain qu’une série d’amendements votés avait déjà réduit à rien.
- Le traité a été rejeté en bloc, n’ayant pu obtenir la majorité des deux tiers exigée pour la ratification. Sur 69 votants, il y a eu 43 voix en faveur du projet et 26 contre ; 19 sénateurs étaient absents ou se sont abstenus.
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- Dix républicains, Il démocrates, et 5 populistes ont voté contre : 30 républicains et 13 démocrates ont voté pour.
- Des partisans de l’arbitrage ont préféré contribuer au rejet du traité plutôt que de l’adopter mutilé comme il l'a été par les amendements adoptés précédemment,
- Un nouveau canon
- Nous empruntons à la Galette de Francfort, les détails qui suivent au sujet du nouveau canon qui vient d’être expérimenté devant l’empereur Guillaume,
- En feu rapide, une batterie de six canons peut tirer 60 coups par minute. Le nouveau canon lance jusqu’à 8.000 mètres des sbrapnels pourvus d’une fusée percutante. La fusée peut être réglée de façon à produire l’éclatement à volonté jusqu’à 5.000 mètres. Le nouvel appareil pour empêcher le recul — une large bêche adaptée à l’arrière de l’affut qui s’enfonce profondément dans le sol au premier coup de canon — contribue beaucoup à l’accélération du service des pièces* parce que les servants peuvent se tenir tout près du canon et qu’un seul des deux servants peut, aussitôt le coup tiré, pointer de nouveau la pièce sans le secours de son collègue et la diriger à son gré au moyen d’une manivelle.
- La « Gazette » ajoute que tous les régiments d'artillerie vont être pourvus du nouveau canon, si le Reichstag accorde les crédits nécessaires.
- Le Reichstag se refusera-t-il à munir l’artillerie allemande d’un canon qui peut tirer dix coups à la minute, un coup par six secondes.
- ***
- Les affaires d’Orient
- Dans sa dernière séance, le Conseil de la Sociétéfran* çaise pour l'arbitrage entre nations a décidé l’envoi de deux adresses, l’une aux six grandes Puissances, l’autre aux Gouvernements de Turquie et de Grèce,
- En voici le texte ;
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- LE DEVOIR
- Aux Ministres des six grandes Puissances, Monsieur le Premier Ministre,
- Au nom d’un grand nombre de nos concitoyens, et nous croyons pouvoir dire au nom de tous les hommes qui se rendent compte de la gravité de la situation actuelle de l’Europe, nous demandons à Votre Excellence la permission de lui soumettre respectueusement nos réflexions et nos vœux au sujet de la guerre si triste et déjà si meurtrière qui a éclaté entre la Grèce et l’Empire ottoman.
- Les grandes Puissances, nous le savons, ont fait, depuis le commencement du conflit, les plus louables efforts pour l’empêcher d’aboutir à cette cruelle extrémité. Ces efforts sont demeurés infructueux.
- Oserons-nous essayer d’indiquer les causes d’un si regrettable insuccès.
- Les ministres des plus grandes Puissances de l’Europe, même en se concertant, comme ils l’ont fait, dans les intentions les plus généreuses, ne réunissent peut-être pas toutes les conditions d’une juridiction qui s’impose à l’acceptation empressée des parties.
- On peut — quoique à tort, sans doute — leur supposer des arrière-pensées : alliances ou défiances réciproques, intérêts politiques différents, préoccupations militaires, commerciales, financières ou autres ; et, par suite, conserver des doutes soit sur leur absolue impartialité, soit sur l’inébranlable solidité de leur accord.
- Si l’union leur donne — ce qui ne saurait être contesté — une force matérielle sans égale, elle ne leur donne pas — l’évènement ne l’a que trop prouvé — l’indiscutable autorité morale qui dispense de tout recours à la force matérielle. Elle ne les constitue pas, pour tout dire, en une cour arbitrale, telle que la réclame de plus en plus la conscience des peuples civilisés.
- Il en serait autrement — Votre Excellence voudra bien le reconnaître — non seulement de cette Haute Cour internationale, si elle pouvait enfin être constituée, mais d’une commission arbitrale passagère, comme celle de l’Alabama ou du détroit de Behring, ou même d’un simple arbitre souverain ou particulier, notoirement désintéressé, et dont le jugement serait accepté d’avance par les parties. Les précédents, dont aucun n’a jamais
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- La question de la paix
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- été un insuccès, sont trop nombreux pour qu’il soit nécessaire d’insister.
- Les grandes puissances, comme elles l’ont formellement déclaré, sont résolues à rester unies pour empêcher la guerre turco-grecque d’amener, en s’étendant, des complications dont nul ne saurait prévoir les conséquences. Elles ont proclamé, en des termes sur lesquels elles ne sauraient revenir, que cette guerre ainsi restreinte, ne pourrait être, ni pour l’une ni pour l’autre des deux parties, quoi qu’il arrive, l’occasion d’un agrandissement quelconque. C’était dire qu’elle serait fatalement vaine et, par conséquent, inexcusable.
- Qu’elles s’entendent, en renouvelant ces déclarations, pour mettre les deux adversaires en demeure de cesser des violences inutiles et de confier à des arbitres, agréés par eux, le soin d’apprécier leurs prétentions et leurs griefs. Ils ne sauraient repousser une telle proposition ; car aucune ne peut être plus honorable.
- Aucune, non plus, quelle que soit la décision des arbitres, ne peut être plus avantageuse à la Turquie et
- la Grèce, d’abord, dont elle préviendrait l’irréparable épuisement ; à l’Europe, ensuite, qu’elle préserverait des éventualités de toutes sortes que doit toujours faire craindre le développement d’une conflagration non étouffée.
- Déjà — qu’il nous soit permis de le rappeler — dès les premiers jours de mars, le Bureau international de Berne, organe commun de toutes les sociétés de paix et d’arbitrage des deux mondes, avait élevé la voix pour essayer de prévenir l’explosion dès lors redoutée.
- Associés à sa tâche, nous restons fidèles à la même pensée, et nous croyons remplir le même devoir en venant, plus que jamais, après l’explosion., faire appel à la sagesse et à l’intérêt des belligérants, à la prévoyante sollicitude des autres gouvernements et à l’irrésistible influence de l’opinion publique.
- Confiants dans votre haute et bienfaisante intervention, nous avons l’honneur d’être, de Votre Excellence, Monsieur le Premier Ministre, les très humbles et obéissants serviteurs.
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- LE DEVOÎR
- Au nom de la Société française pour l’arbitrage entre nations,
- Le président, Frédéric Passy,
- Le vice-président, Charles Richet.
- Membre de l’Institut.
- Le Conseil de la Société française pour l’arbitrage en tre nations, a également décidé d’envoyer une adresse au premier ministre de Grèce et au grand vizir de Turquie pour les supplier de mettre un terme à une lutte qui ne saurait avoir aucun résultat de nature à compenser ou à atténuer les partes qu’elle a déjà occasionnées, puisque les grandes puissances ont déclaré dans des termes sur lesquels elles ne reviendront pas que le vainqueur, en aucun cas, ne retirerait de sa victoire aucun avantage.
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- OUVRAGES REÇUS
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- OUVRAGES REÇUS
- In the Dog-days. The vacation schools. Season 1896.
- Brochure de 18 pages contenant sept gravures hors texte, publiée sous la direction de « The New-York Association for improving the condition of the poor. »
- Central offices : United Charities buildings, 105 East twentysecond Street, New-York, Etats-Unis d’Amérique.
- L’idée première des « Vacation Schools, » Ecoles de vacances, a été, dit la brochure, d’enlever des rues autant d’enfants que possible durant les jours d’été. Le succès dépassa toute espérance.
- Les premières écoles furent ouvertes en 1894 et reçurent 28.000 enfants. En 1896, plus de 100.000 suivirent les cours et des milliers ne purent être admis faute de place. L’œuvre est en plein développement.
- Nous adressons nos vifs remerciements pour l’envoi de cette très intéressante brochure à M. Wm H. Tolman, agent général de la susdite « New-York Association for improving the condition of the poor. »
- ***
- Il secondo Congresso délia Alleanza cooperativa internazionale, tenutosi a Parigi nell’ ottobre 1895.
- Cronaca ed appunti di L. Ponti.
- Estratto dal giornale « La Cooperazione Italiana. »
- Rappelons à nos lecteurs que M. L. Ponti a publié en italien la brochure :
- Storia dei Probi Pionieri di Rocdale.
- Et disons qu’en outre il est l’auteur d’un :
- Manuale pratico amministrativo per le Societa cooperative di consumo.
- Ces divers ouvrages sont en vente au bureau du journal La Cooperazionne italiana, galleria Vittorio Emma-nuele, Milan.
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- LE DEVOIR
- SANS FAMILLE
- Par Hector MALOT
- Ouvrage couronné par l’Académie française
- (Suite)
- Mon père et ma mère étaient seuls ; tandis que ma mère faisait rapidement deux paquets des objets apportés, mon père balayait un coin de la remise; sous le sable sec qu’il enlevait à grands coups de balai apparut bientôt une trappe : il la leva ; puis, comme ma mère avait achevé de ficeler les deux ballots, il les descendit par cette trappe dans une cave dont je ne vis pas la profondeur, tandis que ma mère l’éclairait avec la lanterne; les deux ballots descendus, il remonta, ferma la trappe et avec son balai replaça dessus le sable qu’il avait enlevé ; quand il eut achevé sa besogne, il fut impossible de voir où se trouvait l’ouverture de cette trappe; sur le sable ils avaient tous les deux semé des brins de paille comme il y en avait partout sur le sol de la remise.
- Ils sortirent.
- Au moment où ils fermaient doucement la porte de la maison, il me sembla que Mattia remuait dans sa couchette, et qu’il reposait sa tête sur l’oreiller.
- Avait-il vu ce qui venait de se passer?
- Je n’osai le lui demander : ce n’était plus une épouvante vague qui m’étouffait ; je savais maintenant pourquoi j’avais peur : des pieds à la tête j’étais baigné dans une sueur froide.
- Je restai ainsi pendant toute la nuit ; un coq, qui chanta dans le voisinage, m’annonça l’approche du matin; alors seulement je m’endormis, mais d’un sommeil lourd et fiévreux, plein de cauchemars anxieux qui m’étouffaient.
- Un bruit de serrure me réveilla, et la porte de notre voiture fut ouverte ; mais, m’imaginant que c’était mon père qui venait nous prévenir qu’il était temps de nous lever, je fermai les yeux pour ne pas le voir,
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- SANS FAMILLE 375
- — C’est ton frère, me dit Mattia, qui nous donne la liberté ; il est déjà parti.
- Nous nous levâmes alors ; Mattia ne me demanda pas si j’avais bien dormi, et je ne lui adressai aucune question ; comme il me regardait à un certain moment, je détournai les yeux.
- Il fallut entrer dans la cuisine, mais ni mon père ni ma mère ne s’y trouvaient ; mon grand-père était devant le feu, assis dans son fauteuil, comme s’il n’avait pas bougé depuis la veille, et ma sœur aînée, qui s’appelait Annie, essuyait la table, tandis que mon plus grand frère Allen balayait la pièce.
- J’allai à eux pour leur donner la main, ils continuèrent leur besogne sans me répondre.
- J’arrivai alors à mon grand-père, mais il ne me laissa point approcher, et comme la veille, il cracha de mon côté, ce qui m’arrêta court.
- — Demande donc, dis-je à Mattia, à quelle heure je verrai mon père et ma mère ce matin.
- Mattia fit ce que je lui disais, et mon grand-père en entendant parler anglais se radoucit ; sa physionomie perdit un peu de son effrayante fixité et il voulut bien répondre.
- — Que dit-il ? demandai-je.
- — Que ton père est sorti pour toute la journée, que ta mère dort et que nous pouvons aller nous promener.
- Il n’a dit que cela ? demandai-je, trouvant cette traduction bien courte.
- Mattia parut embarrassé.
- — Je ne sais pas si j’ai bien compris le reste, dit-il.
- — Dis ce que tu as compris
- — Il me semble qu’il a dit que si nous trouvions une bonne occasion en ville il ne fallait pas la manquer, et puis il a ajouté, cela j’en suis sûr : « Retiens ma leçon : il faut vivre aux dépens des imbéciles. »
- Sans doute mon grand-père devinait ce que Mattia m’expliquait, car à ces derniers mots il fit de sa main qui n’était pas paralysée le geste de mettre quelque chose dans sa poche et en même temps il cligna de l’œil.
- — Sortons, dis-je à Mattia.
- Pendant deux ou trois heures, nous nous promena-
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- mes aux environs de la cour du Lion Rouge, n’osant pas nous éloigner de peur de nous égarer ; et le jour, Bethnal-Green me parut encore plus affreux qu’il ne s’était montré la nuit : partout dans les maisons aussi bien que sur les gens, la misère avec ce qu’elle a de plus attristant.
- Nous regardions, Mattia et moi, mais nous ne disions rien.
- Tournant sur nous-mêmes, nous nous trouvâmes à l’un des bouts de notre cour et nous rentrâmes.
- Ma mère avait quitté sa chambre ; de la porte je l’aperçus la tête appuyée sur la table : m’imaginant qu’elle était malade, je courus à elle pour l’embrasser, puisque je ne pouvais pas lui parler.
- Je la pris dans mes bras, elle releva la tête en la ba lançant, puis elle me regarda, mais assurément sans me voir ; alors je respirai une odeur de genièvre qu’exhalait son haleine chaude. Je reculai. Elle laissa retomber sa tête sur ses deux bras étalés sur la table.
- — Gin, dit mon grand-père.
- Et il me regarda en ricanant, disant quelques mots que je ne compris pas.
- Tout d’abord je restai immobile comme si j’étais privé de sentiment, puis après quelques secondes je regardai Mattia, qui lui-même me regardait avec des larmes dans les yeux.
- Je lui fis un signe et de nouveau nous sortîmes.
- Pendant assez longtemps nous marchâmes côte à côte, nous tenant par la main, ne disant rien et allant droit devant nous sans savoir où nous nous dirigions.
- — Où donc veux-tu aller ainsi ? demanda Mattia, avec une certaine inquiétude.
- — Je ne sais pas ; quelque part où nous pourrons causer ; j’ai à te parler, et ici, dans cette foule, je ne pourrais pas.
- En effet, dans ma vie errante, par les champs et par les bois, je m’étais habitué à l’école de Vitalis, à ne jamais rien dire d’important quand nous nous trouvions au milieu d’une rue de ville ou de village, et lorsque j’étais dérangé par les passants je perdais tout de suite mes idées : or, je voulais parler à Mattia sérieusement en sachant bien ce que je dirais.
- Au moment où Mattia me posait cette question, nous
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- arrivions dans une rue plus large que les ruelles d’où nous sortions, et il me sembla apercevoir des arbres au bout de cette rue : c’était peut-être la campagne ; nous nous dirigeâmes de ce côté. Ce n’était point la campagne, mais c’était un parc immense avec de vastes pelouses vertes et des bouquets de jeunes arbres çà et là. Nous étions là à souhait pour causer.
- Ma résolution était bien prise, et je savais ce que je voulais dire :
- — Tu sais que je t’aime, mon petit Mattia, dis-je à mon camarade aussitôt que nous fumes assis dans un endroit écarté et abrité, et tu sais bien, n’est-ce pas, que c’est par amitié que je t’ai demandé de m’accompagner chez mes parents. Tu ne douteras donc pas de mon amitié, n’est-ce pas, quoi que je te demande?
- — Que tu es bête ! répondit-il en s’efforçant de sourire .
- — Tu voudrais rire pour que je ne m’attendrisse pas, mais cela ne fait rien, si je m’attendris ; avec qui puis-je pleurer, si ce n’est avec toi ?
- Et me jettànt dans les bras de Mattia, je fondis en larmes ; jamais je ne m’étais senti si malheureux quand j’étais seul, perdu au milieu du vaste monde.
- Après une crise de sanglots, je m’efforçai de me calmer ; ce n’était pas pour me faire plaindre par Mattia que je l’avais amené dans ce parc, ce n’était pas pour moi, c’était pour lui.
- — Mattia, lui dis-je, il faut partir, retourner en France.
- — Te quitter, jamais !
- — Je savais bien à l’avance que ce serait là ce que tu me répondrais, et je suis heureux, bien heureux, je t’assure, que tu m’aies dit que tu ne me quitterais jamais, cependant il faut me quitter, il faut retourner en France, en Italie, où tu voudras, peu importe, pourvu que tu ne restes pas en Angleterre.
- — Et toi, où veux-tu aller? où veux-tu que nous allions ?
- Moi ! Mais il faut que je reste ici, à Londres, avec ma famille ; n’est-ce pas mon devoir d’habiter près de mes parents ? prends ce qui nous reste d’argent et pars.
- — Ne dis pas cela, Remi? s’il faut que quelqu’un parte, c’est toi, au contraire,
- — Pourquoi ?
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- — Parce que....
- Il n’acheva pas et détourna les yeux devant mon regard interrogateur.
- — Mattia, répondsmaoi en toute sincérité, franchement, sans ménagement pour moi, sans peur ; tu ne dormais pas cette nuit? tu as vu?
- Il tint ses yeux baissés, et d’une voix étouffée :
- — Je ne dormais pas, dit-il.
- — Qu’as-tu vu ?
- — Tout.
- — Et tu as compris ?
- . — Que ceux qui vendaient ces marchandises ne les avaient pas achetées. Ton père les a grondés d’avoir frappé à la porte de la remise et non à celle de la maison ; ils ont répondu qu’ils étaient guettés par les policemen.
- — Tu vois donc bien qu’il faut que tu partes, lui dis-je.
- — S’il faut que je parte, il faut que tu partes aussi, cela n’est pas plus utile pour l’un que pour l’autre.
- — Quand je t’ai demandé de m’accompagner, je croyais, d’après ce que m’avait dit mère Barberin, et aussi d’après mes rêves, que ma famille pourrait nous faire instruire tous les deux, et que nous ne nous séparerions pas ; mais les choses ne sont pas ainsi ; le rêve était.... un rêve ; il faut donc que nous nous séparions.
- -- Jamais !
- — Ecoute-moi bien, comprends-moi, et n’ajoute pas à mon chagrin. Si à Paris nous avions rencontré Garo-foli, et si celui-ci t’avait repris, tu n’aurais pas voulu, n’est-ce pas, que je restasse avec toi, et ce que je te dis en ce moment, tu me l’aurais dit.
- Il ne répondit pas.
- — Est-ce vrai? dis-moi si c’est vrai.
- Après un moment de réflexion il parla : •
- — A ton tour écoute:moi,. dit-il, écoute-moi bien ; quand, à Chavanon, tu m’as parlé de ta famille qui te cherchait, cela m’a fait un grand chagrin ; j’aurais dû être heureux de savoir que tu allais retrouver tes parents, j’ai .été au contraire fâché. Au lieu de penser à ta joie et à ton bonheur, je n’ai pensé qu’à moi : je me suis .dit-que tu aurais des frères et des sœurs que tu aimerais comme tu m’aimais, plus que moi peut-être, des. frères et des
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- sœurs riches, bien élevés, instruits, des beaux messieurs, des belles demoiselles, et j’ai été jaloux. Voilà ce qu’il faut que tu saches, voilà la vérité qu’il faut que je te confesse pour que tu me pardonnes, si tu peux me pardonner d’aussi mauvais sentiments.
- — Oh ! Mattia !
- — Dis, dis-moi que tu me pardonnes.
- — De tout mon cœur ; j’avais bien vu ton chagrin, je ne t’en ai jamais voulu.
- — Parce que tu es bête ; tu es une trop bonne bête ; il faut en vouloir à ceux qui sont méchants, et j’ai été méchant. Mais si tu me pardonnes, parce que tu es bon, moi, je ne me pardonne pas, parce que moi, je ne suis pas bon. Tu ne sais pas tout encore : je me disais : je vais avec lui en Angleterre parce qu’il faut voir ; mais quand il sera heureux, bien heureux, lorsqu’il n’aura plus le temps de penser à moi, je me sauverai, et, sans m’arrêter, je m’en irai jusqu’à Lucca pour embrasser Cristina. Mais voilà qu’au lieu d’être riche et heureux, comme nous avions cru que tu le serais, tu n’es pas riche et tu es.... c’est-à-dire tu n’es pas ce que nous avions cru ; alors je ne dois pas partir, et ce n’est pas Cristina, ce n’est pas ma petite sœur que je dois embrasser, c’est mon camarade, c’est mon ami, c’est mon frère, c’est Remi.
- Disant cela, il me prit la main et me l’embrassa ; alors les larmes emplirent mes yeux, mais elles ne furent plus amères et brûlantes comme celles que je venais de verser.
- Cependant, si grande que fut mon émotion, elle ne me fit pas abandonner mon idée :
- — Il faut que tu partes, il faut que tu retournes en France, que tu voies Lise, le père Acquin, mère Bar-berin, tous mes amis, et que tu leur dises pourquoi je ne fais pas pour eux ce que je voulais, ce que j’avais rêvé, ce que j’avais promis. Tu expliqueras que mes parents ne sont pas riches comme nous avions cru, et ce sera assez pour qu’on m’excuse. Tu comprends, n’est-ce pas ? Ils ne sont pas riches, cela explique tout : ce n’est point une honte de n’être pas riche.
- — Ce n’est pas parce qu’ils ne sont pas riches que tu veux que je parte ; aussi je ne partirai pas,
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- — Mattia, je t’en prie, n’augmente pas ma peine, tu vois comme elle est grande.
- — Oh ! je ne veux pas te forcer à me dire ce que tu as honte de m’expliquer. Je ne suis pas malin, je ne suis pas fin, mais si je ne comprends pas tout ce qui devait m’entrer là, — il frappa sa tête, je sens ce qui m’atteint là, — il mit la main sur son cœur. Ce n’est pas parce que tes parents sont pauvres que tu veux que je parte, ce n’est pas parce qu’ils ne peuvent pas me nourrir, car je ne leur serais pas à charge et je travaillerais pour eux, c’est.... c’est parce que, — après ce que tu as vu cette nuit, — tu as peur pour moi.
- — Mattia, ne dis pas cela.
- — Tu as peur que je n’en arrive à couper les étiquettes des marchandises qui n’ont pas été achetées.
- — Oh ! tais-toi, Mattia, mon petit Mattia, tais-toi !
- Et je cachai entre mes mains mon visage rouge de honte.
- — Eh bien ! si tu as peur pour moi, continua Mattia, moi j’ai peur pour toi, et c’est pour cela que je te dis : « Partons ensemble, retournons en France pour revoir mère Barberin, Lise et tes amis. »
- — C’est impossible ! Mes parents ne te sont rien, tu ne leur dois rien ; moi, ils sont mes parents, je dois rester avec eux.
- — Tes parents ! Ce vieux paralysé, ton grand-père ! cette femme, couchée sur la table, ta mère !
- Je me levai vivement, et, sur le ton du commandement, non plus sur celui de la prière, je m’écriai :
- — Tais-toi, Mattia, ne parle pas ainsi, je te le défends ! C’est de mon grand-père, c’est de ma mère que tu parles : je dois les honorer, les aimer.
- — Tu le devrais s’ils étaient réellement tes parents ; mais s’ils ne sont ni ton grand-père, ni ton père, ni ta mère, dois-tu quand même les honorer et les aimer?
- — Tu n’as donc pas écouté le récit de mon père ?
- — Qu’est-ce qu’il prouve ce récit? Ils ont perdu un enfant du même âge que toi ; ils l’ont fait chercher et ils en ont retrouvé un de même âge que celui qu’ils avaient perdu ; voilà tout.
- — Tu oublies que l’enfant qu’on leur avait volé a été abandonné avenue de Breteuil, et que c’est avenue de
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- Breteuil que j’ai été trouvé le jour même où le leur avait été perdu.
- — Pourquoi deux enfants n’auraient-il pas été abandonnés avenue de Breteuil le même jour V Pourquoi le commissaire de police ne se serait-il pas trompé en envoyant M. Driscoll à Chavanon ? Cela est possible.
- — Cela est absurde.
- — Peut-être bien ; ce que je dis, ce que j’explique peut être absurde, mais c’est parce que je le dis et l’explique mal, parce que j’ai une pauvre tête ; un autre que moi l’expliquerait mieux, et cela deviendrait raisonnable ; c’est moi qui suis absurde, voilà tout.
- — Hélas ! non, ce n’est pas tout.
- — Enfin tu dois faire attention que tu ne ^ressembles ni à ton père ni à ta mère, et que tu n’as pas les cheveux blonds, comme tes frères et sœurs qui, tous, tu entends bien, tous, sont du même blond ; pourquoi ne serais-tu pas comme eux ? D’un autre côté, il y a une chose bien étonnante : comment des gens qui ne sont pas riches ont-ils dépensé tant d’argent pour retrouver un enfant ? Pour toutes ces raisons, selon moi, tu n’es pas un Driscoll ; je sais bien que je ne suis qu’une bête, on me l’a toujours dit, c’est la faute de ma tête. Mais tu n’es pas un Driscoll, et tu ne dois pas rester avec les Driscoll. Si tu veux, malgré tout, y rester, je reste avec toi ; mais tu voudras bien écrire à mère Barberin pour lui demander de nous dire au juste comment étaient tes langes ; quand nous aurons sa lettre, tu interrogeras celui que tu appelles ton père, et alors nous commencerons peut-être à voir un peu plus clair ; jusque-là je ne bouge pas, et malgré tout je reste avec toi ; s’il faut travailler, nous travaillerons ensemble.
- — Mais si un jour on cognait sur la tête de Mat-tia ?
- Il se mit à sourire tristement :
- — Ce ne serait pas là le plus dur ; est-ce que les coups font du mal quand on les reçoit pour son ami.
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- LE DÉVOÎR
- XV
- GAPI PERVERTI
- Ce fut seulement à la nuit tombante que nous rentrâmes cour du Lion-Rouge : nous passâmes toute notre journée à nous premener dans ce beau parc, en causant, après avoir déjeuné d’un morceau de pain que nous achetâmes.
- Mon père était de retour à la maison et ma mère était debout : ni lui, ni elle, ne nous firent d’observation sur notre longue promenade ; ce fut seulement après le souper que mon père nous dit qu’il avait à nous parler à tous deux, à Mattia et à moi, et pour cela il nous fit venir devant la cheminée, ce qui nous valut un grognement du grand-père qui décidément était féroce pour garder sa part de feu.
- Dites-moi donc un peu comment vous gagniez votre vie en France? demanda mon père.
- Je fis le récit qu’il nous demandait.
- — Ainsi vous n’avez jamais eu peur de mourir de faim ?
- — Jamais : non seulement nous avons gagné notre vie, mais encore nous avons gagné de quoi acheter une vache, dit Mattia avec assurance.
- A son tour il raconta l’acquisition de notre vache,
- — Vous avez donc bien du talent? demanda mon père ; montrez-moi un peu de quoi vous ôtes capables.
- Je pris ma harpe et jouai un air, mais ce fut pas ma chanson napolitaine.
- — Bien, bien, dit mon père, et Mattia que sait-il ?
- Mattia aussi joua un morceau de violon et un autre
- de cornet à piston.
- Ce fut ce dernier qui provoqua les applaudissements des enfants, qui nous écoutaient rangés en cercle autour de nous,
- — Et Capi ? demanda mon père, de quoi joue-t-il ? Je ne pense pas que c’est pour votre seul agrément que vous traînez un chien avec vous ; il doit être en état de gagner au moins sa nourriture.
- (A suivre)
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- ASSURANCES MUTUELLES
- 383
- mwm mi mmimni? - mutïiihtiw
- MOUVEMENT DE MARS 1897
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes....... 2.584 »»/
- Subvention de la Société.......... 441 35} 3.810 20
- Malfaçons et divers............... 784 85\
- Dépenses..................................... 3.601 75
- Boni en Mars........ 208 45
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes ...... 419 401
- Subvention de la Société...•...... 139 40 561 60
- Divers.......................... 2 80*
- Dépenses.................................... 645 30
- Déficit en Mars.... 83 70
- ASSURANCE DES PENSIONS *
- Subvention de la Société et divers... 6.916 15,
- Intérêts des comptes-courants et du 11.374 15
- titre d’épargne............... 4.458))»)
- Dépenses *
- 116 Retraités définitifs........... 6.802 70i
- 11 — provisoires................. 614 70/
- Nécessaire à la subsistance........ 2 346 35\ 10.929 65
- Allocat. aux familles des réservistes.. 75 50i
- Divers, appointements, médecins, etc. 1.090 40* ___
- Boni en Mars... 444 50
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations'des mutualistes......... 547 »»(
- Subvention de la Société et divers.... 153 05(
- Dépenses................................. 576 45
- Boni en Mars..... 123 60
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er Juillet au 31 Mars 1897 107.251 78 j 0q
- )) individuelles » » 30.269 50
- Dépenses » » ......... 129.883 73
- Excédant des recettes sur les dépenses.. 7.637 55
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- LË DËVOÎfi
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS D’AVRIL 1897
- Naissances :
- 15 Avril Vassaux Germaine-Emilia, fille de Vassaux Théophile et de Dupont Zélie.
- 21 — Mazuret Claire-Hermance, fille de Mazuret Julien
- et de Gervais Pauline.
- 26 — Roraby Suzanne-Reine, fille de Romby Léandre
- et de Brogniez Georgina.
- Décès :
- 8 — Langlet Charles-Albert âgé de 4 ans,
- 9 — Garbe Louis, âgé de 48 ans.
- 17 — Lemaire Louis, père, âgé 63 ans 1/2.
- Le Secrétaire, A. Houdin
- n»".:-.,.”-..-—:-----------------------------------------------------
- te Gérant : H. Ë* BuRtDANf»
- Nime», imp. Veuve Laporfëj Quelle des Saintes-Maries, 7. — 1645
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- DOCUMENTS POUR ÜI BHMPIKI COMPLÈTE
- de J.-B.-André GODIN (*)
- Glorification du travail. Emancipation des
- TRAVAILLEURS
- V [suite]
- Efforts de Godin en faveur des réformes sociales (1843-1846) avant son installation à, Guise
- Nous arrivons au mois d’avril 1844. Le 3 du dit mois La Démocratie Pacifique attire l’attention sur une œuvre qui va provoquer de nouvelles lettres de Godin. Aussi devons-nous exposer, en quelques mots, le sujet :
- Un Anglais, M. Arthur Young, dont le dévouement à l’Ecole sociétaire s’était prouvé déjà par le fait — mentionné plus haut, page 324 — qu'il avait de 1840 à 1843 dépensé environ 250.000 francs pour le soutien du journal tri-hebdomadaire La Phalange, s’était, en outre, vers 1842, rendu acquéreur, au prix de 1.430.000 francs, du domaine de l’ancienne et célèbre abbaye de Giteaux, (commune de Saint-Nicolas-lez-Citeaux, Côte-d’Or).
- Le domaine comprenait : un château contenant 20 grandes salles et 76 chambres garnies; plusieurs fermes et leurs bâtiments d’exploitation ; des moulins ; deux rivières ; des chûtes d’eau, etc., etc.
- M. Youg commença par remettre les choses en état, se procurer un bon matériel d’exploitation, et faire des plantations. Sous quel mode ces premiers travaux furent-ils accomplis ? Nous ne le savons pas. Dans le numéro susdit de la Démocratie Pacifique nous lisons :
- « En ce moment, M. Arthur Young se propose d’or-
- (1) Lire le Devoir depuis le mois de mars 1891, tome 15, page 129.
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- LE DEVOIR
- ganiser, sur des bases nouvelles, l'exploitation du beau domaine de Citeaux, remaniant — avec raison, suivant nous — le premier système d'exécution qu’il avait conçu.»
- Cela ne dit pas quel était le système. Le journal continue :
- « M. Young marche par une voie à lui — dont l’idée lui appartient en ce qu’elle a de spécial — à l’application du principe de la participation sociétaire et des améliorations dont le mode de travail et les conditions de la vie des travailleurs sont susceptibles.
- « Ces combinaisons, imaginées par M. Young pour réaliser une transition entre le système actuel de l’industrie morcelée et le mode sociétaire sont très ingénieuses et donneraient, en cas de réussite, une expérience de la plus haute importance.
- » On peut prendre . complète connaissance de ces dispositions en étudiant diverses pièces que M. Young vient de publier, sous le titre général de Société de Citeaux...»
- Le journal disait encore :
- « Des tentatives de cet ordre auront certainement des résultats utiles, du moment qu’elles ne pourront compromettre l’avenir d’une théorie qu’elles n’engagent pas et dont elles empruntent simplement les tendances. Dans les cas les plus défavorables, elles indiqueront ce qu’il faut éviter, elles éclaireront les voies où il convient de s’engager, en attendant qu’une opération ' complète, établie dans les conditions imposées par la théorie, puisse être entamée et s’accomplir glorieusement. Ces tentatives, tournant peu à peu les yeux du public vers les idées d’association, le disposeront bientôt à demander à des expériences d’un ordre supérieur la solution définitive du problème social.»
- Dès qu’il eût pris connaissance de cet article, Godin écrivit à Paris (le 5 avril 1844), pour se faire adresser
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- les pièces relatives à la Société de Citeaux. Il ajoute:
- « Je jugerai peut-être à propos, après avoir pris con-» naissance de ces pièces, de vous consulter (pendant » un séjour que je compte faire à Paris), sur l’idée » d’un nouvel instrument aratoire qu’une circonstance » pareille à celle de Citeaux pourrait me décider à » mettre à exécution. Quoi qu’il en soit, je serai tou-» jours disposé à coopérer autant que me le permet-» tront mes moyens, à l’oeuvre que vous poursuivez » avec tant de zèle.
- » Agréez... »
- La persistance dans les idées était extrêmement développée chez Godin. Nous avons dit (numéro de février dernier, pages 78-79) comment vers l’âge de 22 ans il avait songé à la fabrication des instruments aratoires et les raisons qui l’avaient détourné de cette fabrication. Nous voyons qu’il en ressaisit l’idée dès qu’il entrevoit pour elle un but utile.
- Nous n’avons pas la réponse faite à la lettre de Godin, mais une nouvelle lettre de lui va mentionner cette réponse et nous fournir de nouveaux gages de l’absolu dévouement de J.-B. A. Godin aux réformes sociales. Voici :
- «5 Mai 1844.
- » M. le Gérant de La Démocratie pacifique,
- » Obligé de retarder encore mon voyage à Paris, je » crois devoir répondre à la lettre dont vous venez de » m’honorer, afin de vous fixer sur ce que je puis par » rapport à l’oeuvre que vos généreux efforts vont faire » entreprendre à Citeaux. Si la foi et la volonté suffi-» saient à l’avenir d’une pareille œuvre je croirais pou-» voir y être fort utile, mais les capitaux sont les pre-» miers éléments nécessaires et % la fortune n’est pas » mon partage. Malgré cela, je vous remettrai un pou-» voir pour une action quand ' je saurai où la placer » pour le bien de l’œuvre, soit par vos conseils ou
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- LE DEVOIR
- » autres renseignements. Mon ami, M. Lh., m’autorise » à vous dire qu’il est dans les mêmes sentiments. »
- Il continue :
- « Citeaux est venu réveiller en moi le désir de pour-» suivre l’idée d’une machine destinée à faucher méca-» niquement.
- » Cette machine ou plutôt ce récolteur conduit par » un homme et mû par deux chevaux, pourra, suivant » mes prévisions, faire en moyenne le travail de dix-huit » personnes. Si, comme je l’imagine, Citeaux possède » désormais un atelier de mécanique, sans doute l’exécu-» tion de toutes les machines destinées à l’agriculture y » sera au premier rang, comme moyen de faire engrener » les travaux industriels avec les travaux agricoles. S’il » en est ainsi, ce récolteur entrerait avec avantage dans )) son exploitation ; et je serais heureux d’avoir pu » aider à la prospérité de l’association.
- » Ne connaissant pas absolument quelle va être » d’abord l’organisation intérieure de Citeaux, j’ai be-» soin de votre opinio.n, Monsieur, afin de savoir si je » dois donner suite à l’exécution de ce récolteur ; car, » sans Citeaux, il peut rester encore longtemps sur » le papier. —
- » Agréez... etc. »
- La réponse ne fut pas favorable, sans doute, puisque J.-B. A. Godin ne donna aucune suite à l’idée de ce récolteur.
- Du reste, l’entreprise même de Citeaux sombrait deux ans plus tard. Il peut être intéressant d’indiquer brièvement ici la tin de cette entreprise.
- En mars 1846, les Phalanstériens de Dijon adressaient un pressant appel à leurs collègues de partout, en vue de rassembler la somme nécessaire pour éviter que le domaine de Citeaux passât aux mains des créanciers hypothécaires de M. Young, celui-ci ne pouvant faire face à ses engagements. Dans cet appel on lit :
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- (( Jusqu’à présent l’Ecole sociétaire s’est livrée avec ardeur à la propagation, sa parole a fructifié, ses efforts n’ont pas été perdus. Mais elle ne s’est signalée par aucun acte collectif que l’on puisse considérer comme un commencement d’application de ses doctrines. En se rendant maîtresse de Citeaux, elle donnerait un premier exemple de propriété actionnaire et de solidarité entre ses membres. Ce serait un premier pas vers l’association véritable.
- » Il y a une chose qu’il ne faut pas perdre de vue. Nous avons beau dire qu’il n’a été fait aucun essai à Citeaux : quoique cela soit très vrai, il n’en est pas moins certain qu’aux yeux du monde et malgré toutes nos protestations, il y a solidarité entre M. Young et l’Ecole sociétaire... »
- Le chaleureux appel des phalanstériens de Dijon se heurta aux difficultés très grandes que les phalanstériens éprouvaient à faire vivre l’Ecole sociétaire elle-même et à soutenir ses publications.
- Concernant ces dernières, il faut songer qu’à cette époqüe la création d’un journal politique quotidien entraînait le dépôt au Trésor d’un cautionnement énorme: 100.000 francs. Restait ensuite à soutenir le journal en attendant qu’il pùt se suffire à lui-même.
- . Les charges était donc lourdes pour les phalanstériens dévoués. Aussi les fonds demandés pour Citeaux ne purent être obtenus. M. Young fut dépossédé et une Colonie pénitentiaire congréganiste fut installée, en cette même année 1846, sur le domaine de Citeaux.
- Revenons aux publications de l’Ecole Sociétaire. Cette Ecole qui, en 1843, avait suspendu son journal tri-hebdomadaire La Phalange et publié une feuille quotidienne La Démocratie pacifique se préoccupait, dès avril 1844, de faire reparaître La Phalange, en qualité de revue mensuelle et sous une forme analogue à celle de la Revue des Deux-Mondes, Elle aboutit dans ce projet.
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- Aussi, poursuivant le récit des premiers efforts de Godin en faveur des réformes sociales, le voyons-nous, en août 1844, se réabonner à la nouvelle Phalange.
- En février 1845, il écrit à l’Ecole sociétaire pour se procurer plusieurs exemplaires de certains ouvrages en vue de faire de la propagande :
- Exposition abrégée du système phalanstêrien,
- Petit cours d’Economie politique.
- Quinze millions à gagner... etc,
- Plus, un exemplaire du Nouveau monde industriel et sociétaire.
- Le 10 juin suivant, il envoie à l’Ecole de nouvelles souscriptions parmi lesquelles une de 250 francs en son propre nom et une de 175 au nom de M. Lli. Sa lettre témoigne de son regret de ne pouvoir mettre au service de l’Ecole que des ressources si faibles. « Je n’ai pas », dit-il, a de désir plus pressant que de voir le » jour où votre succès sera certain. »
- Convaincu que les chefs du mouvement devaient avoir arrêté ou tout au moins préparé par devers eux les éléments de réalisation de la théorie sociétaire, J.-B. A. Godin écrit dans cette même' lettre du 10 juin 1845 : « Je me rendrai prochainement à Paris et j’aurai » l’honneur de vous voir. Si au cours de notre entre-» vue, il peut m’être fait quelques communications sur » les devis, plans et études, en vue de l’élévation du » premier Phalanstère, je prendrai avec plaisir con-» naissance de la partie qui se rattache aux appareils » de chauffage et de cuisine. Heureux si mes faibles » moyens pouvaient être utilisés... »
- Nous ne savons si quelques devis ou plans de Phalanstère purent être montrés à Godin. Mais sa correspondance ultérieure nous fait voir qu’en cette occasion il agita près des chefs de l’Ecole l’idée de supprimer les cheminées dans les appartements du Phalanstère et de chauffer le palais par un système spécial,
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- Le 6 août 1845, l’Ecole sociétaire sous le coup des plus graves embarras financiers, adresse à ceux de ses membres dont le dévouement était éprouvé, une lettre où se trouvent résumés l’historique du mouvement, les sacrifices faits, etc... Cette lettre affirme que « l’idée sociétaire a conquis dans le monde une position extrêmement forte » ; mais, elle ajoute, que la situation financière est telle que si les adeptes de l’idée n’apportent pas « immédiatement » à l’Ecole un concours effectif, celle-ci va être « dans la déplorable nécessité de suspendre ses opérations et d’amener son pavillon devant le monde, m
- On lit encore :
- « A vingt jours du départ de cette lettre, le 29 du présent mois d’Août, La Démocratie pacifique sera supprimée et l’Ecole sociétaire entrera en dissolution, ou la cause sera sauvée et la victoire certaine... »
- Godin répondit par la lettre suivante :
- « il Août 1845.
- » A MM. les Membres du conseil de direction » de l’Ecole sociétaire.
- » Messieurs,
- » Je m’empresse de vous répondre' sous la triste » impression de la lettre que vous venez de m’adresser.
- » Pour être court, il faut que je vous dise ce que » je suis et ce que je puis pour le soutien de notre » cause. En 1843, j’étais un lecteur de La-Phalange in-» connu de vous. Votre appel ayant été basé sur le » nombre de vos abonnés connus, je souscrivis pour » une action conjointement avec M. Lh. Relativement » à mes ressources, cette souscription devait dépasser » de beaucoup le taux moyen des souscriptions que » vous avez réunies. Ayant appris ensuite que le fonds » social n’était pas entièrement couvert, je complétai » mon action.
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- » Votre appel du 21 mai dernier demandant une )) somme à peu près égale au montant des souscrip-» tions réalisées, je doublai ma mise pensant que si » chacun agissait de même les besoins de l’Ecole se-» raient amplement satisfaits ; et que s’il en était au-» trement La Démocratie pacifique était perdue.
- » Mais ce n’est plus de calcul qu’il s’agit ici ; par-» donnez-moi d’avoir cru nécessaire d’en faire et accordez-» moi un dernier moment d’attention.
- » Trouvez-vous bon, croyez-vous à propos — s’il n’est » pas généralement répondu à votre appel — que vos » amis les plus dévoués épuisent aujourd’hui des res-» sources qu’ils pourraient vous offrir plus largement » à l’avenir ?
- » Si oui, vous pouvez compter sur moi pour un nou-» vel apport jusqu’à concurrence de cinq cents francs » s’il est nécessaire. Comptez-y d’autant mieux que je » n’ai guère l’espoir de voir l’Ecole échapper au naufrage » qui la menace. Recevez donc cette offre comme l’ex-» pression la plus pure de ma sympathie pour les ser-» vices qu’avec un dévouement à toute épreuve, vous avez » rendus à la cause de Dieu et de l’humanité.
- » Avant le 20 courant, je serai dans vos bureaux.
- » Veuillez agréer,..
- » P. S. — M. Lh. vient de me dire qu’il m’autorisera à » vous remettre 150 francs à mon prochain voyage. »
- Inutile de rien ajouter à cette lettre où se révèlent dans la plus éloquente simplicité l’absolu dévouement de J.-B. A. Godin au bien social en même temps que sa sûreté de jugement, quant au sort alors réservé à l’Ecole plialanstérienne.
- Des subsides arrivèrent en quantité suffisante pour empêcher l’Ecole de sombrer, mais non pour lui garantir une longue existence ; aussi des appels analogues se renouvellent-ils constamment.
- Nous avons dit que Godin aidait l’Ecole sociétaire de
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- tous les moyens en son pouvoir. En voici un nouvel exemple : A cette époque d’enfantement de son industrie, il était obligé, vu la faiblesse de ses ressources, de presque tout faire par lui-même ; ainsi il voyageait pour le placement de ses produits. Eh! bien, ces voyages mêmes étaient utilisés par lui au double point de vue industriel et social.
- Il donnait par avance aux chefs de l’Ecole la liste des villes qu’il devait visiter et se mettait à leur disposition pour tel service possible : visites aux pha-lanstériens de la localité, ou aux personnes qu’on pouvait croire aptes à embrasser les vues phalanstérien-nes, etc., etc.
- Une des premières personnes que Godin visita dans ce but fut tout naturellement son ami et cousin Jacques Nicolas Moret, avec qui il avait autrefois effectué le « Tour de France ». Moret dirigeait à Brie-Comte-1 Robert (Seine-et-Marne), un petit atelier de serrurerie. Il était marié, lui aussi, et père de famille. Godin l’alla trouver en 1843 et lui parla de la théorie phalansté-rienne. Il lui laissa, en outre, des ouvrages de Charles Fourier. Peu après, il lui envoya la lettre suivante :
- « Esquéhéries, 13 octobre 1843,
- » Mon cher Cousin,
- « Je vous ai entretenu, quand j’ai eu le plaisir de » vous voir, des idées phalanstériennes de ce savant » génie, Charles Fourier, dont le nom resplendira de » gloire à la surface de la terre.
- » Fourier a démontré que, de même qu’il existe des » lois immuables dans la mécanique des harmonies » célestes, il en existe dans l’agencement des harmonies )) sociales, et que ces lois doivent conduire le monde )) dans la route d’un bonheur sans mesure......
- » Soyez aussi favorable qu’il vous sera possible au » point de départ de la réalisation de cette doctrine, c’est
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- » à-dire à l’Association des trois facteurs de la production : )) le capital, le travail, le talent... »
- Le lecteur rapprochera certainement cette phrase lointaine de J.-B.-A. Godin du fait notoire auquel il devait attacher son nom : la première Association du capital, du travail et du talent. (Les parts faites aux capacités de tous ordres dans la Société du Familistère de Guise ayant bien pour but la rémunération du talent.)
- En septembre 1845, nous le voyons porter de même la parole phalanstérienne à Rouen, Amiens, Valenciennes, Mons, Charleroi, Maubeuge, Avesne, Laon, Reims, etc., etc.
- L’Ecole lui remettait des lettres d’introduction auprès des personnes chez qui elle le priait d’aller.
- Voici deux échantillons de ces lettres :
- « Paris, 10 septembre 1845.
- » Messieurs et Amis,
- )) Nous vous adressons un de nos meilleurs, un de nos plus dévoués amis, M. Godin, qui désire utiliser son voyage au profit de la cause qui nous est commune. Recevez, nous vous en prions, M. Godin comme un frère ; et veuillez agréer... »
- « Paris, 26 août 1845.
- )) Messieurs,
- » Nous vous adressons un de nos amis et de nos actionnaires dévoués, M. Godin, d’Esqueliéries, et nous vous prions de le recevoir comme un des plus zélés défenseurs de l’œuvre sociétaire. — Agréez... »
- Godin renseignait l’Ecole sur la marche de l’idée dans les localités vues par lui. Là, il rencontrait des gens sympathiques à la doctrine, mais craignant d’être compromis s’ils s’exposaient à être qualifiés de plialansté-riens; ici, il en voyait n’ayant qu’une connaissance très vague de la théorie de Fourier, mais déterminés à l’étudier davantage; etc.
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- Le 5 décembre de la même année, Godin signale aux chefs du mouvement sociétaire l’insuffisance du feuilleton publié dans le journal de l’Ecole : « La Démocratie pacifique. »
- « Vous ne l’avez donc pas vu », leur écrit Godin ; « on ne devrait pas en infliger de pareils aux lecteurs... » deux grandes colonnes de papier noirci ; voilà tout » ce qui reste' dans la mémoire.
- » Pardonnez-moi cette remarque. Je la fais dans l’in-» térêt du journal même et des travailleurs auxquels il » s’adresse. »
- Nous arrivons à l’année 1846, la dernière qui voit Godin à Esquehéries ; à la fin de cette même année, nous le trouverons installé à Guise, où il fondera plus tard l’œuvre qui l’a rendu célèbre.
- Lui et son ami M. Lh. ouvrent l’année par une souscription de deux cents francs au bénéfice de l’Ecole sociétaire. L’envoi est daté 12 janvier 1846.
- Les appels de fonds continuaient de la part de l’Ecole, et Godin s’efforçait de se tenir toujours au-dessus de la moyenne probable des dons.
- Le mois suivant, 21 février, il adressa à La Démocratie pacifique une nouvelle lettre sur « La condition des ouvriers de la région. »
- Malheureusement, le document ne nous est pas parvenu.
- Un dernier trait à relever en 1846, dans l’ordre de questions qui nous occupe, avant l’installation de J.-B.-A. Godin à Guise :
- La Démocratie pacifique était un journal quotidien, mais un double service en était organisé : on pouvait être abonné soit aux numéros quotidiens, soit seulement à des numéros de huitaine. Ce dernier arrangement était surtout à l’adresse des petites bourses. Godin s’était employé à recruter des abonnements pour les deux services,
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- Le 23 août 1846, en envoyant aux gérants de ces feuilles de nouveaux fonds pour divers abonnements, il écrit :
- « Une certaine quantité des abonnements que j’ai faits » au numéro de huitaine tomberont; la lecture du jour )) nal est trop sérieuse pour le commun des hommes : a Cela n'est pas assez amusant », tel est le mot ordinaire.
- » Je ne veux pas dire qu’il doive en être autrement ; » je vous cite cela comme une triste vérité sur laquelle » vous devez être fixés déjà.
- » Veuillez agréer... »
- L’esprit public a un peu progressé sous ce rapport, grâce au développement de l’instruction. Mais combien il reste encore à faire en cette voie!
- L’état moral de l’homme se révèle par les lectures qu’il préfère. Chacun cherche les peintures qui font vibrer ses affinités profondes et écarte celles qui le blessent dans ces mêmes affinités. Heureux donc le peuple à qui l’on ne pourrait plus offrir qu’une littérature tendant à l’organisation effective du plus haut idéal social,
- Vve J.-BVAndré Godin, née Moret.
- (A suivre).
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- LE FÉMINISME
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- LE FÉMINISME
- SES ORIGINES ET SON AVENIR
- IV
- Réformes Politiques
- La Femme Electeur
- Que les femmes acquièrent d’abord l’égalité civile, on verra ensuite s’il y a lieu de leur accorder l’égalité politique : ainsi parlent les adversaires du suffrage politique des femmes.
- A quoi les défenseurs |de l’électorat féminin répondent : Vous nous la baillez belle! Accordez-leur l’égalité politique et elles auront tôt fait d’obtenir tous les droits civils. Croyez-vous que les députés et les sénateurs ne prêteraient pas une oreille plus attentive aux réclamations des femmes, s’ils savaient celles-ci armées du bulletin de vote. Leurs pétitions et les projets de loi en leur faveur ne dormiraient plus aussi longtemps dans les cartons.
- Allons donc, ripostent les premiers, l’idée de faire voter les femmes n’a pas le sens commun ; leur vraie place est dans la famille et non devant l’urne électorale. D’ailleurs, cela ne s’est jamais fait en France, et si chez nous le peuple est fier d’être souverain, il est fier aussi d’avoir la loi salique, qui a toujours empêché le trône de tomber en quenouille.
- Possible, répliquent les seconds. Le trône de France ne saurait tomber en quenouille, surtout depuis qu’il n’y a plus de trône ; mais les peuples qui ont eu des femmes pour souveraines s’en sont-ils donc si mal trouvés? Voyez l’Angleterre. Voyez la Russie.
- (1) Lire Le Devoir de mai et juin derniers.
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- Et le débat se poursuit souvent ainsi, entre partisans et adversaires du suffrage féminin, sans éclairer beaucoup la question.
- En réalité, des femmes ont voté autrefois en France.
- Vers 1182, fut rendue la loi ou coutume de Beaumont, qui, de Beaumont en Argonne, se répandit dans tout l’Est, dans tout le Nord et sur les pays Basques. Cette loi prescrivait que les veuves, les filles ayant leur ménage et les femmes mariées en l’absence de leurs maris, prissent part aux délibérations et aux votes. Cette loi fut en vigueur dans des centaines de communes jusqu’à la Révolution. Dans les documents qui mentionnent la part prise par les femmes aux votes, on les voit traitées sur pied d’égalité avec les hommes, ainsi qu’en témoigne cette finale : « lesquels tous et toutes firent, ordonnèrent et devisèrent entre eux. »
- En 1576, à Gardey, petit village de Champagne, des veuves prenaient part à l’élection des députés aux Etats-Généraux. En 1747, des femmes prenaient part à un vote pour l’établissement d’un octroi à Saint-Maixent (Deux-Sèvres) (1). Dans les archives de l’Université de Montpellier, on trouve la mention qu’elles ont voté autrefois à Cournonterral (Hérault).
- On pourrait citer d’autres cas ; mais bien souvent il semble qu’il y a eu confusion entre la personne et la chose et que, comme dans le droit féodal, le vote ait été attaché aux fiefs. Des traces de suffrage à l’état sporadique persistent jusqu’à la Révolution.
- L’Assemblée constituante, par un décret du 22 décembre 1789, divisa la France en départements et organisa la nouvelle administration sur la base du droit électoral. Devant le grand travail d’unification qui suivit, toutes les coutumes locales disparurent et ce qui pouvait
- (1) De la condition cioique et politique de la femme, par M. George Breuillac, substitut au Procureur général, près la Cour d’appel d’Aix.
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- rester de droit de vote aux femmes sombra dans la tourmente révolutionnaire.
- Pourtant, des hommes comme Condorcet plaidaient en faveur du vote politique des femmes. On lit dans le Journal de la Société, de 1789 : « Les femmes sont, comme les hommes, des êtres sensibles, susceptibles d’acquérir des idées morales et de raisonner sur ces idées. Elles ont donc droit, comme les hommes, à l’électorat et à l’éligibilité. Leurs grossesses, leurs indispositions passagères ne sont pas un motif de les priver des droits qu’on accorde bien à ceux qui ont la goutte tous les hivers, ou qui s’enrhument très facilement. Elles n’ont pas fait tant de découvertes que les hommes dans les sciences, mais on n’accorde pas le droit de cité aux seuls hommes de génie... On n’enlève pas les femmes à leur ménage plus que l’on n’arrache les laboureurs à leur charrue et les artisans à leurs ateliers. »
- Cette opinion libérale ne put prévaloir dans ces temps tourmentés et, d’ailleurs, Bonaparte se chargea de réduire encore la portion de suffrage qui avait été accordée aux hommes.
- Depuis lors, peu de chose est à mentionner dans les efforts faits en France pour accorder aux femmes le suffrage politique. L’opinion favorable des écoles saint-simonienne et phalanstérienne, celles de divers penseurs ou philosophes, quelques propositions isolées nées en 1848 au moment de la proclamation du suffrage prétendu universel, voilà tout ce qu’on peut relever pour la première moitié du siècle. Dans la seconde moitié, nous constatons la naissance de quelques journaux consacrés à la défense des droits des femmes ; nous les avons déjà mentionnés ci-dessus et un modeste mouvement de pétionnement relatif au même objet.
- Voici d’ailleurs comment un rapporteur, M. de Ca-vaignac, s’exprimait devant la Chambre française, en
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- juin 1882, sur les pétitions demandant le suffrage pour les femmes :
- « Les pétitionnaires tendent à obtenir l’égalité absolue des deux sexes. La loi qu’ils réclament est, pour eux, te prélude de la réforme de nos lois civiles.
- » Il n’est pas permis de parler légèrement d’une thèse dont des hommes éminents et parmi eux Stuart Mill, se sont faits les défenseurs éloquents et convaincus ; mais, sans qu’il soit utile d’aborder le fond de ce grave débat, nous pensons que tous, même les partisans les plus ardents du droit des femmes, doivent être d’accord pour reconnaître qu’une semblable réforme ne peut être réalisée que dans un avenir lointain.
- » Le petit nombre de signatures recueillies (un mille), malgré l’ardeur et le dévouement des apôtres de la réforme, prouve suffisamment qu’elle n’est pas mûre. Nous croyons pouvoir dire, sans crainte d’être démenti, que l’opinion n’est pas encore suffisamment préparée à voir siéger sur les bancs de nos assemblées, un élément étranger au sexe masculin, qui introduirait peut-être dans leurs délibérations des considérations autres que celle du bien public qui doit seule les guider.
- » Peut-être aussi peut-on ajouter que les femmes ne sont pas suffisamment préparées au maniement des affaires publiques, et que celles qui se sont mêlées à nos luttes politiques n’ont pas, jusqu’à présent, fait preuve des qualités de maturité, de réflexion, qui doivent distinguer l’homme d’Etat.
- » En conséquence, la sixième commission propose de passer à l’ordre du jour. »
- La Chambre ratifia les propositions de la Commission. Pourtant les arguments du rapport n’étaient pas très forts. La raison tirée du petit nombre des signataires ne semble pas de nature à pouvoir s’élever contre le droit absolu, étant donné que le principe du droit
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- de vote en France est, que quiconque a des intérêts doit pouvoir les faire représenter.
- S’il est vrai qu’un petit nombre de demandeurs suffit contre le droit, que doit-on penser du suffrage universel proclamé en 1848, alors qu’aucun pétitionnaire ne le réclamait ? La campagne dite des banquets qui précéda et amena la Révolution de 1848 ne visait que l’extension du droit de suffrage aux capacités et la réduction du cens électoral à 100 fr. au lieu de 200 fr. d’impôts, base du droit électoral sous le règne de Louis-Philippe.
- Un autre argument qui ne pèse pas d’un grand poids est tiré de ce « qu’un élément étranger au sexe masculin introduirait peut être dans les délibérations des considérations autres que celle du bien public. Cette hypothèse est toute gratuite ; l’expérience n’a jamais été faite en France et tel n’a pas été le résultat dans les pays où l’égibilité des femmes a été essayée.
- Une autre raison invoquée contre les pétitionnaires est que « les femmes ne sont pas suffisamment pré parées au maniement des affaires publiques, et que celles qui se sont mêlées à nos luttes politiques n’ont pas, jusqu’à présent, fait preuve de ces qualités de maturité, de réflexion qui doivent distinguer l’homme d’Etat » On est stupéfait devant de pareils arguments. Mais tous les jeunes électeurs inscrits chaque année sur les listes électorales ne sont pas suffisamment préparés au maniement des affaires publiques, puisque c’est la première fois qu’ils y prennent part, et la preuve des qualités de maturité, de réflexion qui doivent distinguer l’homme d’Etat n’est pas exigée au préalable des députés et sénateurs élus ; personne n’ayant jamais songé à la leur demander.
- En dehors de pétitions de cette nature qui, d’ailleurs, n’ont pas abouti ; quelques femmes ont essayé d’obtenir le droit de suffrage par un chemin détourné :
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- elles ont réclamé leur inscription sur les listes électorales. Des jugements rendus par les juges de paix les ont déboutées de leur demande.
- Sur un terrain autre que le suffrage politique, les femmes françaises attachées à l’Instruction publique, sont, depuis une dizaine d’années, électeurs et éligible au Conseil supérieur de l’Instruction primaire, ainsi que dans les Conseils départementaux de l’Instruction primaire.
- Une tentative pour faire participer les femmes commerçantes à l’élection du Tribunal de commerce fut faite en 1881, par M. de Gasté, député. La Chambre fut saisie de la proposition ; elle la repoussa. Renouvelée quelques années après, la proposition fut acceptée par la Chambre, mais le projet de loi adopté dort maintenant dans les cartons du Sénat.
- Une autre tentative pour accorder aux femmes le droit de vote dans le choix des juges aux Conseils de Prud’hommes n’a pu encore aboutir.
- Si, dans les temps modernes, nous recherchons le doit de suffrage politique accordé aux femmes, c’est dans l’Amérique du nord, au pied des montagnes Rocheuses, dans le territoire du Wyoming, que nous en trouvons la première éclosion. Mais, même dans la libre Amérique, cette fleur de civilisation n’a pas été créée sans peine.
- De nombreux propagandistes des deux sexes ont dû, pendant de longues années, défricher et labourer le sol durci des vieilles habitudes, attaquer et arracher les anciens préjugés, semer par la plume et la parole les germes du droit nouveau, pour permettre au suffrage politique féminin de naître et de se développer au grand soleil de l’équité.
- Un proverbe généralement connu est : « Le soleil
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- luit pour tout le monde » ; mais sur la terre, il n’éclaire encore le droit égal pour les femmes que sur un petit nombre de points et dans un petit nombre de cas.
- Dans son Essai sur la condition des femmes en Europe et en Amérique, M. Léon Giraud nous apprend que les lointaines réclamations féminines américaines dérivent toujours des idées de la Déclaration d’indépendance et nous montre de quelle haute idée de la personnalité humaines elles émanent. Voici comment Lucrétia Mott répondait à une apostrophe qu’on lui adressait dans la première Convention de la Société américaine antiesclavagiste, tenue en décembre 1833 :
- « Nous nions que la situation actuelle de la femme qui est pour elle l’impuissance sociale, soit sa vraie sphère ; elle ne pourra atteindre à celle-ci, tant que les incapacités et les entraves religieuses ou civiles qui arrêtent ses progrès ne seront pas abolies. Ces restrictions ont énervé son esprit et paralysé ses facultés... Qu’elle cultive les grâces et les talents propres à son sexe, c’est bien ! mais qu’elle ne fasse pas d’elle-même un être efféminé, une poupée, un jouet dans la société...
- » Quand on demande : Que veulent les femmes de plus que ce qu’elles ont ? De quels droits sont-elles privées ? Quelles prérogatives leur sont refusées ? Je réponds : La femme ne veut rien tenir de la faveur, mais de son droit ! Elle veut être reconnue comme un être moral, responsable ! Elle prétend n’être pas gouvernée par des lois pour la confection desquelles elle n’existe pas ! Elle est privée de presque tout droit dans la société civile, est comptée comme un zéro partout, excepté quand il s’agit de présenter une pétition... Et dans la société religieuse, son exclusion du sacerdoce, le programme de ses devoirs tracés par l’homme, — son égal, — sa soumission au Credo, aux règles et aux usages imposés par lui, outragent sa vraie dignité. »
- Cette réponse véhémente posait la question sur son
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- vrai terrain ; d’autres personnes mêmes prises dans l’autre sexe partageaient déjà l’opinion de Lucretia Mott, puisque nous voyons, dès 1830, un des premiers avocats du barreau de New-York, le juge Ilurbut, écrivant „un vigoureux pamphlet sur les droits humains, dans lequel il soutient hardiment l’égalité politique pour la femme.
- M. L. Giraud nous indique encore comment le mouvement pour le suffrage des femmes, prit place à côté du mouvement pour l’émancipation des noirs ; combien les deux mouvements furent mêlés, parallèles ; entraînèrent des efforts communs ; se solidarisèrent si intimement que les chefs anti-esclavagistes devinrent naturellement les promoteurs de l’émancipation féminine ; et à côté des Garrison, des Wendell Philips, des Channing, il nous cite Angélina Grimke, de la Caroline du Sud ; Lucrétia Mott, de Philadelphie ; Abby Kelly, de Lynn (Massachussetts) ; Elisabeth Cady Slanton, auteur de History of Womann Suffrage, qui a pris elle-même une part importante aux deux mouvements.
- Pour illustrer le sujet, racontons cette anecdote qui se trouve dans History of Woman Suffrage : « En 1840 un Congrès anti-esclavagiste internationnal se tenait à Londres. Mme Elisabeth Cady Stanton, déléguée par plusieurs groupes de l’Etat de New-York, s’y présenta accompagnée de plusieurs Américaines, venues au même titre qu’elle.
- « Les réformateurs de l’Angleterre, moins avancés que ceux de l’Amérique où les deux sexes, du moins en ceci, étaient admis sur le pied d’égalité, refusèrent Eaccès du Congrès aux femmes.
- » Une vive discussion eut lieu à ce propos. Le grand orateur irlandais, O’Connell, alors présent, parla pour leur admission, et le chef des abolitionnistes américains, William Garrison, refusa de prendre place au congrès qui, selon lui, se diminuait gratuitement au profit
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- disait-il, d’on ne sait quelle théorie surannée sur“ la sphère de la femme.
- » Il avait en vain montré la part déjà prise par les femmes dans la propagande anti-esclavagiste, et dit que les noirs dont on prétendait soutenir les intérêts n’admettraient sans doute pas pour les femmes l’idée d’une sphère qui les rendrait forcément indifférentes aux grandes idées d’humanité et les priverait, eux, les malheureux, de leurs meilleurs défenseurs. Les délégués anglais, dominés alors par ce cant contre lequel s’élevait plus tard Stuart Mill, ne voulurent rien entendre, et les dames de New-York ou de Philadelphie qui avaient fait treize cents lieues pour représenter une grande cause, ne furent pas jugées capables de siéger dans cette assemblée. »
- ' Les déléguées exclues ressentirent vivement cette injure gratuite. Madame Stanton raconte elle-même comment en revenant, la nuit, dans les rues de Londres avec ses compagnes, elle se jurait de relever la condition de la femme mise au ban du monde pensant et agissant.
- Plus tard, en 1878, au congrès internationnal du droit des femmes tenu à Paris, M. Théodore Stanton, fils d’Elisabeth Cady Stanton, appréciant le rôle joué par les femmes dans le mouvement abolitionniste, régime comme suit les conséquences de l’action féminine :
- « 1° La présence des femmes à la tribune se fit peu à peu accepter par le public, et le vieux préjugé s’effaça.
- « 2° L’attitude souvent peu libérale et inconséquente des abolitionnistes à l’égard des femmes, ne fit. qu’accroître les aspirations de celles-ci vers la liberté, et le désir d’obtenir pour elles-mêmes l’émancipation qu’elles réclamaient pour les noirs ;
- » 3° Enfin, la lutte devint une école d’où il sortit des amazones armées pour le combat et en état de plaider la cause de l’égalité des droits pour les deux sexes. Si
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- bien que la plupart des femmes qui ont figuré, depuis, avec honneur dans le mouvement, ont été à l’origine des abolitionnistes. »
- D’autres causes ont aidé à la propagande du mouvement féministe ; nous croyons pouvoir indiquer notamment le grand courant socialiste qui se manifesta, de 1825 à 1845, en Amérique, sous l’inspiration des idées de Robert Owen et de Charles Fourier. Parmi les apôtres les plus actifs du socialisme, à côté des Channing, Dana, Ripley, Owen, etc., nous trouvons les noms de Frances Wrigth, Margaret Fuller, etc.
- Voici d’ailleurs l’opinion d’un historien des plus expérimentés sur les mouvements sociaux qui se sont développés aux Etats-Unis vers cette époque.
- Dans son History of american socialisms John Hum-phrey Noyés parle en termes éloquents de Frances Wrigth (1) et dit : « Ce chef féminin non seulement tint la tête du mouvement communiste de cette période, mais eut aussi une très grande influence en lançant deux autres mouvements qui ont eu un plus grand succès et sont aujourd’hui très en faveur, savoir : l’antiesclavagisme et les droits des femmes........... Si justice
- était faite, le nom de Frances Wright figurerait, d’un côté, avec ceux de Lundy, Garrison et John Brown et de l’autre, avec ceux de Abby Kelly, Lucie Stone et Anna Dickinson. »
- Quant à Margaret Fuller qui prit une part si active à l’expérience -socialiste de Brook Farm (Massachusetts), elle écrivait à la même époque (1840) son ouvrage : Les femmes au XIXe siècle, « réclamant sans restriction l’accès égal des deux sexes à tout ordre d’éducation et de travaux, à tous les droits politiques et civils. (2) »
- Ces deux citations, que l’on pourrait faire suivre de beaucoup d’autres, indiquent la coïncidence des tenta-
- (1) History of american socialisms, Chapitre VII, Nashoba
- (2) Essai sur la condition des femmes, par L. Giraud, page 306,
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- tives sociales et des aspirations d’indépendance féminine.
- Mais nous croyons aussi qu’une cause plus générale est entrée pour une large part dans les modifications déjà obtenues en ce qui concerne les droits féminins. Nous voulons parler de cette large instruction accessible aux femmes comme aux hommes et organisée depuis si longtemps aux Etats-Unis.
- Dans un ouvrage trop peu connu chez nous, quoique publié depuis 1870, (1) l’auteur nous dit : « Il faut remonter jusqu’à l’année 1642, vingt ans après le moment où les pèlerins, Pilgrim Fathers, débarquèrent du May-Flower sur la baie de Massachusetts, pour trouver la première idée de la fondation d’écoles populaires gratuites. La législature de l’Etat, cinq ans après, en 1647, établit une loi portant que chaque commune ou township, contenant cinquante familles, serait tenue d’entretenir un instituteur, chargé d’apprendre à tous les enfants de la localité la lecture et l’écriture ; que chaque township ayant cent familles, aurait une école de grammaire, dont les élèves seraient préparés, par des maîtres capables, à suivre les études universitaires..
- » Tous les Etats suivirent le même exemple ; le cercle des études s’agrandit peu à peu pour prendre les vastes proportions que présente, aujourd’hui, l’organisation de l’instruction publique dans les diverses parties de l’Union.
- » Gratuitement ouvertes à tous les enfants des deux sexes, depuis cinq ans jusqu’à dix-huit, les écoles publiques (common schools, free scliools) embrassent notre enseignement primaire à tous ses degrés, celui des écoles réelles d’Allemagne, l’enseignement secondaire spécial, organisé depuis peu en France, et une grande partie de l’enseignement de nos collèges et de nos lycées...
- (1) VInstruction publique aux Etats-Unis, rapport adressé au ministre de l’Instruction publique, par M. C. Hippeau.
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- » L’élève, qui a parcouru le cercle entier de ces éludes, se trouve ainsi en possession d’une forte et complète éducation professionnelle, en même temps qu’il est suffisamment préparé,, s’il aspire aux professions libérales et savantes, à l’enseignement des collèges et des universités. » (1)
- Au cours de son ouvrage, M. Hippeau nous décrit des établissements d’enseignement supérieur de jeunes filles tels que Packer collegiate, Rutgers’female collège, Vassar collège, où les jeunes américaines peuvent recevoir l’instruction la plus élevée. Il nous montre encore le rôle si importaut des femmes dans l’instruction publique des Etats de l’Union, où le nombre des institutrices dépasse de beaucoup le nombre des instituteurs.
- Enfin, Alexis de Tocqueville appréciant l’influence des femmes dans la société américaine, écrivait : « Si on me demandait à quoi je pense qu’il faille principalement attribuer la prospérité singulière et la force croissante de ce peuple, je répondrais que c’est à la supériorité de ses femmes. »
- Nous ne voulons pas prolonger davantage ces citations, elles nous semblent indiquer suffisamment : 1° Que le mouvement féministe mux Etats-Unis est le prolongement naturel de la Déclaration d’indépendance proclamée à Philadelphie, le 4 juillet 1876 ; 2° Qu’il a été alimenté et vivifié par la propagande socialiste de la première moitié du siècle, s’exerçant concurremment avec la longue campagne anti-esclavagiste, dont l’aboutissant fut la guerre de sécession, l’abolition de l’esclavage et le vole politique accordé aux noirs ; 3e Enfin que la revendication des droits féminins et les succès déjà obtenus dans cette direction trouvent leur explication et leur justification dans le haut état mental atteint par les femmes du Nouveau Monde, grâce à une ins-
- (1) Introduction de l’ouvrage précédemment cité, pages 5 à 7.
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- truction plus générale et plus libérale que celle octroyée jusqu’ici à leurs sœurs du vieux continent.
- * *
- Essayons maintenant d’exposer les résultats obtenus sur le terrain du vote politique.
- Nous avons déjà dit que le territoire de Wyoming accorda, le premier, le suffrage politique aux femmes. La chose se passa en 1869, mais non sans une très vive opposition. Deux ans après, le gouverneur, dans son Message, appréciait ainsi l’innovation :
- « 11 y a deux ans qu’en vertu des dispositions libérale de la nouvelle loi, les femmes ont commencé de voter et de remplir avec les hommes les fonctions de jurés et autres charges publiques. Il n’y a que justice à dire que les femmes, accomplissant pour la première fois ces devoirs entièrement nouveaux, se sont en tout conduites avec autant de tact, de jugement et de bon sens que les hommes. Ce serait, peut-être, dépasser les conclusions autorisées par les faits que d’affirmer que cette expérience, faite dans un champ circonscrit, fournit déjà une démonstration indiscutable de la capacité qu’auraient les femmes de prendre part en tout temps et en toute circonstance au gouvernement, mais elle établit, au moins, une présomption qui leur est favorable ; et elle leur donne le droit de demander qu’aussi longtemps que la loi continuera de ne produire que des résultats aussi heureux, elle reste en vigueur. » (1)
- Après quelques contestations, la loi fut maintenue. En 1875, un nouveau gouverneur s’exprima ainsi : « Il y a maintenant six ans que nous faisons l’essai de la loi par laquelle la première assemblée du territoire de Wyoming accorda aux femmes le droit de suffrage. J’ai eu déjà l’occasion de dire ma pensée sur la sagesse,
- (1) Essai sur la condition des femmes, par Léon Giraud, pages 310 et suivantes,
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- sur l’utilité de cette mesure, et je suis d’opinion qu’elle n’a produit que de bons résultats. Quatre ans d’observation de plus des effets de ce système, n’ont fait que me convaincre plus profondément qu’en l’introduisant sur notre Territoire nous avons fait une bonne chose, et que l’application de notre système de suffrage égal accordé aux deux sexes est un succès incontestable. » L’assemblée législative, d’accord cette fois avec le gouverneur, maintint le droit électoral des femmes.
- En 1877, le général J. M. Tliayer, ancien sénateur des Etats-Unis, homme de grande expérience, très rompu aux affaires et devenu chef du pouvoir exécutif, disait ceci :
- « Le suffrage des femmes fonctionne sur notre territoire depuis huit ans, et n’a cessé de gagner de plus en plus la confiance et la popularité. A mon avis, ses résultats ont été bienfaisants et son influence est favorable aux intérêts les plus précieux de la Communauté. » Enfin, cinq ans plus tard, le 12 janvier 1882, un autre gouverneur, M. John W. Hoyt, exposait ainsi les résultats d’une expérience de treize ans :
- « Le Territoire de Wyoming est aujourd’hui le seul lieu du monde où les femmes jouissent de droits politiques en tout égaux et identiques aux droits des hommes et notre première assemblée, en votant cette loi, a fait une tentative courageuse en faveur de la raison et de la justice si longtemps méconnues ; aussi n’est-il pas étonnant que depuis ce moment les regards du monde entier soient tournés vers le Wyoming.
- )) Bien que nos adversaires s’obstinent à qualifier d’essai cette partie de notre constitution, nous s-avons que nous n’en sommes plus à l’expérience. Sous l’empire de cette disposition, nous avons de meilleures lois, de meilleurs magistrats, de meilleures institutions; et le niveau de notre condition sociale est plus élevé que partout ailleurs. Aucun des maux que l’on nous annom
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- çait, tels que la perte de la délicatesse féminine et le trouble de nos relations domestiques ne s’est montré. La grande majorité de nos femmes, et les meilleures, ont accepté le droit de suffrage comme un bienfait, et l’exercent comme un devoir patriotique. En un mot, après douze ans d’une heureuse expérience, l’institution du suffrage des femmes est si profondément enracinée et si bien établie dans les esprits et dans les coeurs, qu’il ne s’élève personne pour protester contre elle et pour la mettre en question. Toutes ces raisons nous obligent à surveiller et à perfectionner notre état social, de manière à faire du Wyoming une étoile qui serve de guide à ce grand mouvement commencé en faveur de la liberté. »
- Le Territoire de Wyoming a été élevé au rang d’Etat en 1889 et, comme tel, admis à se faire représenter à la Chambre et au Sénat fédéral. Sa constitution a maintenu aux femmes le droit électoral.
- Voici encore une lettre par laquelle le gouverneur actuel du Wyoming constate les heureuses, conséquences de la participation des femmes aux élections de ce pays.
- Département exécutif Wyoming
- Cheyenne, 17 mai, 1890.
- A. L. N. Grill, Esquire
- Righland, South Dakota.
- « Cher Monsieur,
- « Répondant à votre lettre du 1er courant, dans laquelle vous me demandez des renseignements sur les effets pratiques de l’admission des femmes à l’exercice des droits politiques, j’ai à vous dire ceci :
- » Je crois que la politique en général et les résultats des élections sont ici, à peu de chose près, ce qu’ils
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- sont ailleurs. Mais, le jour du scrutin, on ne rencontre pas chez nous ces foules discordantes que l’on voit dans les pays ou, seuls, les hommes ont le droit de vote. Ce jour est aussi tranquille que les autres et il n’y a pas de populations électorales plus paisibles que celles du Wyoming.
- » Quant à la situation morale de la société, son niveau s’est considérablement élevé. Le privilège du suffrage accordé aux femmes n’est, en somme, que la reconnaissance des droits et de l’influence qu’elles exerçaient d’une manière latente, depuis de longues années, sur leurs frères, leurs maris et leurs fils.
- » Il fut une époque où la femme n’avait aucun droit individuel, où tout ce qu’elle gagnait devenait la propriété de son conjoint. Mais elle s’est graduellement émancipée, si bien que presque partout, dans nos Etats et Territoires, elle bénéficie des lois aussi bien que l’homme. Il lui restait à conquérir le droit de suffrage p cette dernière conquête ne pouvait modifier considérablement la situation qu’elle s’était acquise et le changement personnel qui en est résulté est presque imperceptible.
- » Comme elle peut se mêler plus librement aux affaires, elle sera sans doute mieux à même de s’assurer d’honorables conditions d’existence. Je ne puis dire qu’elle trouve des travaux aussi rémunérateurs que ceux des hommes, quoique son salaire soit ici plus élevé que dans l’Est.
- » En ce qui regarde la vie domestique, les hommes du Wyoming donnent des preuves de tempérance qu’on ne voit pas ailleurs, et nos femmes n’ont pas à organiser, en vue de l’observation de la loi dominicale, des manifestations dans le genre de celles qui ont cours dans les Etats de l’Est.
- » Vous me demandez si la participation des femmes aux élections a eu pour effet d’augmenter ou de dirai-
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- nuer le respect qui leur est dû. Je pense que nulle part la femme n’est tenue en si haute estime par les hommes, et c’est la conséquence naturelle de l’égalité des droits. Les hommes traitent toujours leurs égaux avec respect. C’est une situation que la femme ne saurait trouver dans les pays où elle est encore considérée comme un être inférieur, que l’on peut opprimer à loisir et auquel on peut se dispenser de donner une éducation,
- » Croyez-moi votre dévoué,
- » Francis E. Warren. »
- En réponse à une question posée par M. Hamilton-Wilcox, président de l’Association de New-York pour le suffrage féminin, M. Osborne, gouverneur en 1893 de l’Etat de Wyoming, lui répondait : « L’expérience qui se poursuit dans cet Etat depuis près de 25 années est, en tous points, extrêmement satisfaisante : aucune des objections faites dans l’Est ne s’est trouvée fondée, et de grands progrès ont été réalisés dans maintes directions, du fait de la possession du suffrage par nos femmes. »
- Les témoignages des gouverneurs se succèdent et concordent, il est inutile d’insister.
- L’Etat du Colorado, suivant en cela l’exemple du Wyoming, a modifié en 1894 sa constitution et donné aux femmes le droit de vote dans toutes les élections. D’après l’Indépendant de New-Nork, du 14 février 1895, trois femmes auraient été nommées membres de la nouvelle Chambre de l’Etat. Ce sont Mesdames Holly, native de New York ; Klock, originaire de North Lee (Massachusetts) ; et Cressingham, née à Brooklyn.
- Les Etats du Dakota Sud et de l’Utah ont accordé aux femmes les mêmes droits électoraux.
- « Au Parlement américain, le nouvel Etat d’Utah sera représenté par une femme député et une femme séna-
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- teur. Madame Henriette Labarthe a été élue représentant à la législature, et Madame Agnès Gannon a été élue sénateur. » [Journal des femmes, avril 1897)
- Chose curieuse à constater, les trois derniers Etats qui ont successivement adopté le droit politique des femmes, se trouvent justement situés aux frontières de l’Etat de Wyoming ; ils l’entourent par le Sud, l’Est et l’Ouest. Si les électeurs de ces contrées n’avaient pas constaté par eux-mêmes les résultats favorables de la nouvelle institution, ils n’auraient pas modifié leur constitution pour y introduire le suffrage politique féminin.
- Dans d’autres Etats de l’Union, les femmes ont obtenu le droit de suffrage municipal.
- Au Kansas, notamment, où elles sont électeurs éligibles, depuis le 15 février 1887, elles votent avec une telle ardeur qu’elles ont conquis certaines municipalités. A Pleasanton, Mme Austin a été élue maire de la ville après une campagne électorale des plus mouvementées. Une autre femme a été nommée maire à Oskaloosa, chef-lieu du Comté de Jefferson (Kansas).
- Dans un plus grand nombre d’Etats, elles peuvent être étues membres du Jury, votent pour les commissions scolaires et font partie de ces commissions.
- Dans la Nouvelle-Ecosse (Canada), les femmes possèdent le vote parlementaire depuis 1887.
- La Nouvelle-Zélande a introduit le suffrage politique féminin dans sa constitution.
- « Aux élections du 28 novembre 1893, les premières et jusqu’à présent les seules faites dans cette colonie sous le nouveau régime électoral, sur 139.915 femmes majeures, 109.461, soit 78,2 pour cent s’étaient fait
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- inscrire sur les listes électorales ; et 90.200 ou 64.5 pour cent avaient pris part au vote. » (1)
- Leurs voix se sont généralement portées sur les candidats modérés, de préférence sur ceux que patro' liaient les sociétés de tempérance.
- La Nouvelle-Galle du Sud (Australie) a concédé le suffrage politique aux femmes depuis 1895.
- (A suivre.)
- Aug. Fabre.
- (1) Revue des femmes russes, 1er septembre 1896, page 351.
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- A la Chambre : Indemnité de chômage. — Le privilège de la Banque de France. — Les Sociétés de Secours Mutuels. — La Grève de la Grand’Combe. — Interpellations.
- Au Sénat : Les Octrois. — L’instruction secrète. — L’outrage aux bonnes mœurs.—La femme témoin.
- Au moment où elle reprenait, le 18 mai, ses travaux interrompus par les vacances de Pâques, la Chambre entrait dans la dernière année de son existence, une loi votée par la précédente législature, la loi du 10 juillet 1893, ayant décidé que désormais les élections législatives auraient lieu en mai.
- Des six ou sept mois qu’il lui reste à vivre, car l’année parlementaire n’en compte pas davantage, quelle part va-t-elle faire au travail utile, et quelle part à la rhétorique ?
- Il faut lui rendre cette justice qu’elle n’a fait aucune difficulté de se plier à la louable division du travail qu’elle s’était imposée sur le tard ; et ce n’est pas de sa part un mince mérite : aux samedis les interpellations, aux vendredis les lois ouvrières, aux autres jours les autres questions.
- Trois longues séances ont été consacrées à la discussion du projet de loi relatif à l’adduction à Paris des eaux du Loing et du Lunain, qui doit porter à 223.000 mètres cubes, quantité estimée encore insuffisante, la consommation quotidienne des deux millions d’habitants de la capitale.
- Certes, c’est vraiment une question d’intérêt général par les considérations d’hygiène, de droit public et de droit privé qu’elle soulève, que celle de l’alimentation en eau potable ,d’une ville comme Paris. Mais cette question n’est pas nouvelle et ce n’est pas la première fois que la plainte des fraîches vallées dépouillées de leurs eaux vives par le monstre de pierre altéré, et le cri d’horreur de la plaine polluée par les eaux sales de
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- ses égouts, se mêle à l’irrésistible revendication du droit à l’eau, du droit à la vie.
- Le problème du droit à la vie surgit à chaque instant sous les formes les plus variées.
- Un des articles du projet de la commission prévoyait une indemnité en faveur des ouvriers reconnus victimes du chômage forcé, par le fait de la dérivation. Le ministre des travaux publics, M. Turrel, demande que l’on substitue à cet article l’ancien texte du gouvernement qui ne prévoyait aucune indemnité de ce genre.
- Le gouvernement invoquait en faveur de sa prétention un argument de circonstance et un argument de principe. Suivant lui, d’une part, les ouvriers n’auraient pas à souffrir de l’adduction des eaux du Loing et du Lunain, puisque le long de ces rivières, il n’y a pas^ d’usine ; il estimait, d’autre part, que la disposition proposée par la commission était contraire à notre droit public.
- M. Jaurès et ses amis socialistes déposent aussitôt une proposition de loi ainsi conçue :
- « Toutes les fois que par l’effet d’une expropriation pour cause d’utilité publique, de l’établissement d’un droit de douane et de la décision injustifiée d’un chef d’industrie, les ouvriers seront privés de leur travail, ils auront droit à une indemnité. »
- Le minimum de l’indemnité devait être égal à un an de salaire lorsqu’un ouvrier serait privé de son travail par un acte de la puissance publique.
- L’urgence est demandée.
- Le ministre des travaux publics dit qu’il suffit de se souvenir de l’histoire de ce siècle pour repousser l’urgence de cette proposition.
- De l’iiistoire de ce siècle on pourrait tirer une conclusion toute différente. Mais la Chambre pense sans doute, comme le ministre, que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes économiques possibles, et elle repousse l’urgence par 405 voix contre 91.
- Immédiatement après le vote de la loi sur la captation des eaux du Loing et du Lunain, la Chambre a abordé, le 25 mai, la discussion du projet de loi relatif au renouvellement du privilège de la Banque de France, pour une nouvelle période de quinze années. Du seul fait d’une si tardive mise à l’ordre du jour, il était
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- permis d’augurer que la majorité de la Chambre était favorable au projet. On sait, en effet, que le monopole de l’émission avec toutes les immunités afférentes arrive à expiration le 31 décembre prochain. Une majo rité hostile au privilège, ou même simplement désireuse de modifier assez profondément les statuts de la Banque, n’aurait pas attendu jusqu’à ce jour pour décider qu’il séra procédé, en quelques mois sans préparation, au remaniement complet du système sur lequel repose tout le crédit du pays, et dont l’existence remonte à 1808.
- Cela est fort regrettable, non point seulement pour ceux qui sont hostiles à tout renouvellement, mais même pour ceux qu*i, tout en conservant le privilège, auraient voulu introduire dans la nouvelle convention les améliorations reconnues nécessaires. Or, le projet est loin de donner satisfaction à tous les avantages que l’Etat était en droit de réclamer et qu’il est de moins en moins en situation d’exiger.
- Dans ces conditions, et s’il est permis d’escompter le vote du Sénat, les propositions présentées par les socialistes, qui s’écartent le plus du projet puisqu’elles visent à la suppression du privilège, et les propositions émanant pour la plupart de radicaux, qui ne tendent qu’à l’amender, semblent bien plus exprimer ce qu’il aurait fallu faire, dans la pensée de leurs auteurs, que ce qu’on peut faire.
- Si l’on avait pu, tout d’abord, mettre en doute l’opinion bien arrêtée de la Chambre en cette matière, on aurait été fixé dès la clôture de la discussion générale.
- Cette discussion, qui donne toujours lieu à d’interminables développements oratoires, ne s’est pas départie cette fois de son caractère académique habituel. Elle s’est majestueusement déroulée pendant quatre longues séances qu’un seul discours suffisait parfois à remplir, et a occupé les journées des 25 et 31 mai, des 1 et 10 juin.
- La journée du 10 juin a été décisive. La Chambre, ce jour-là a repoussé par 414 voix contre 105, un projet de résolution présenté par M. Viviaqi, socialiste, et ainsi conçu :
- « La Chambre, résolue à substituer une banque nationale à la banque actuelle, renvoie le projet à la Commission. »
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- L’urgence du projet a été ensuite votée par 401 voix contre 108, ce qui supprime, on le sait, la formalité d’une deuxième délibération.
- Il ne s’agit plus que de passer à la discussion des articles. C’est alors que s’engage une discussion des plus importantes.
- M. Bascou développe une proposition tendant à faire ajourner le passage à la discussion des articles, jusqu’à ce que la Commission ait reçu du gouvernement communication du traité secret, .passé avec la Banque en prévision du cas de guerre. M. Cocliery, ministre des finances, répond que la communication à la Commission équivaudrait à la communication à la Chambre. Or, le gouvernement estime que cette divulgation des engagements de la Banque les rendrait inefficaces.
- A quoi M. Millerand riposte que si la convention conclue avec la Banque en vue du cas de guerre est secrète, secrète pour les représentants du pays, elle est par contre, connue des hauts financiers qui ont, dans toutes les capitales, un pied, une caisse et des intérêts, c’est-à-dire par des hommes qui pourront se demander ce qui leur serait le plus profitable de la victoire ou de l’écrasement de la France.
- Il n’y a, pour l’orateur socialiste, qu’une garantie certaine, c’est que la loi déclare qu’en cas de guerre l’encaisse tout entière, tous les trésors de la France appartiennent à l’Etat.
- Le président du Conseil déclareque la question financière touche directement au plan de mobilisation et que le gouvernement se refuse à faire ce qu’aucun gouver nement n’a fait dans aucun pays.
- M. Pelletan combat la théorie du ministre. Le gouvernement, dit-il, cache avec raison le plan de mobilisation en ce qui concerne les chemins de fer ; mais il a fait connaître par une loi le pouvoir illimité de l’Etat sur les chemins de fer. Eh bien, ce que l’on demande, c’est la certitude que le jour où il s’agirait du salut de la France, l’encaisse de la Banque serait à la disposition de la patrie.
- L’orateur radical socialiste conclut ainsi : Si le gouvernement français se refuse à faire connaître la convention, c’est qu’il n’a pas obtenu de la Banque ce qu’il avait le pouvoir d’exiger.
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- Finalement, la proposition Bascou est repoussée par 296 voix contre 236.
- La question reviendra à la fin de la discussion, sous forme d’article additionnel ayant pour objet de mettre, en cas de guerre ou d’invasion du territoire, l’encaisse de la Banque et la planche à billets à la disposition de l’Etat.
- Après le rejet de l’amendement Bascou, le passage à la discussion des articles a été voté par 419 voix contre 104.
- Passons maintenant aux vendredis ouvriers.
- La Chambre en a consacré trois, les 21, 25 mai et le 4 juin, à l’examen et à l’adoption en 2e délibération du projet de loi sur les Sociétés de Secours Mutuels.
- Le projet avait été adopté en première lecture, il y a juste un an ; mais il était sur le chantier depuis pas mal d’années. Nous rappelions l’année dernière qu’il avait fait sa première apparition à la Chambre le 19 f mars 1881, et qu’il avait été discuté deux fois devant la Chambre en 1883, deux fois devant le Sénat en 1886, deux fois également devant la Chambre en 1889, et enfin deux fois encore devant le Sénat en 1892.
- La politique n’a aucune part de responsabilité, de responsabilité directe du moins, dans cette série de tâtonnements et d’ajournements qui jalonne l’histoire législative du projet de loi sur les Sociétés de Secours Mutuels. La solution légale de cette question n’était pas liée aux espérances de tel ou tel parti, au sort de tel ou tel ministère. Si toutes les questions doivent être discutées en elles-mêmes sans autre considération que celle de la vérité et de l’intérêt général, celle-ci n’avait pas de peine à se tenir dans les limites de ce précepte.
- Toute la difficulté venait de la profonde et persistante divergence de vues qui divisait les intéressés eux-mêmes.
- De concessions en concessions, on est arrivé à se mettre d’accord. La commission, le gouvernement, les représentants des divers intérêts en jeu ont fini par s’entendre sur le point, délicat entre tous, du taux attribué aux fonds des Sociétés de Secours Mutuels versés à la caisse des dépôts et consignations. Aux défenseurs du taux fixe à 4 Va 0/0, et aux partisans du taux
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- mobile réduit à 3 y2 0/0, avec subvention destinée à parfaire la différence entre ces deux taux, l’introduction dans la loi, sur l’initiative du ministre, d’une clause qui rend le vote de la subvention complémentaire obligatoire a fourni l’occasion de l’entente désirée.
- Bref le projet a été voté à l’unanimité, chose rare à la Chambre.
- Le 21 mai, proposition de loi au bénéfice des victimes du chômage de la Grand’Combe, en faveur de laquelle son auteur M. Dejeante, socialiste, demande l’urgence.
- Cette proposition tend à ouvrir au ministre de l’intérieur un crédit extraordinaire de 100.000 francs, sous ce titre : « Secours aux ouvriers en chômage et à leurs familles des mines de la Grand’Combe ') Le ministre des travaux publics ne s’oppose nullement à l’urgence, mais à la condition qu’on ne réclame ni la discussion immédiate ni le vote.
- La procédure adoptée depuis vingt ans pour les propositions de ce genre consiste dans le renvoi à la commission du budget.
- Les rapports de la commission du budget sont rarement favorables à l’octroi de crédits destinés à des ouvriers en chômage, même lorsque le chômage est involontaire, comme c’est en partie le cas dans la grève de la Grand’Combe. Il s’agit, en effet, dans cette circonstance, du renvoi par la compagnie de 500 ouvriers, et de la retraite volontaire des autres ouvriers solidarisant leur cause avec celle de leurs camarades de travail.
- La Chambre qui vote, toujours d’urgence, à l’unanimité de ses membres, les projets tendant au soulagement des misères causées par les intempéries, grêle, gelée, etc., se retranche volontiers derrière le principe de non intervention, lorsqu’on lui demande son] aide en faveur des familles victimes du chômage de leurs chefs.
- Les uns, obéissant uniquement à la crainte d’un avenir troublé considèrent que demander à la Chambre de voter une allocation de fonds à des grévistes, c’est l’inviter à devenir la grande pourvoyeuse des grèves de l’avenir ; les autres sont persuadés qu’ils se tiennent dans les limites d’une étroite équité, en évitant môme l’apparence d’une intervention dans les conflits du capi-
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- tal et du travail sous la forme d’un secours à la misère des femmes et des enfants, une fois le conflit terminé.
- L’urgence de la proposition Dejeante une fois votée, la discussion du crédit, conformément à la demande du ministre, fut ajournée jusqu’après le débat de l’interpellation déposée par MM. Basly et Lamendin sur le même sujet.
- A ce débat, la Chambre consacra les séances des samedis 5 et 12 juin.
- Les auteurs de l’interpellation essayèrent vainement d’amener la Chambre à se prononcer sur deux faits que les adversaires les plus résolus du principe d’intervention, moins nombreux encore en ce qui concerne le travail des mines qu’en toute autre matière, ne pouvaient songer à soustraire à son appréciation.
- Ils reprochaient, en effet, à la compagnie d’avoir voulu la grève pour briser la Chambre Syndicale et diminuer les charges de la caisse des retraites.
- Malgré leurs efforts pour faire adopter un ordre du jour invitant le gouvernement à faire respecter par la Compagnie de la Grand’Combe, la loi de 1884 sur les syndicats, ainsi que la loi sur tes caisses de retraites des ouvriers mineurs, l’ordre du jour pur et simple, accepté par le gouvernement, fut adopté par 306- voix contre 195.'
- Un débat a été soulevé le 10 avril à la Chambre, par un député socialiste de la Seine, M. Renou, qui s’était déjà fait remarquer au conseil municipal de Paris par sa compétence dans les questions de travail.
- Il s’agissait du marchandage, c’est-à dire du système qui permet à des entrepreneurs déclarés adjudicataires de travaux publics de rétrocéder à des tâcherons, moyennant un prix inférieur, laissant entre leurs mains, un bénéfice, totalité ou partie des travaux qu’ils se sont engagés à exécuter.
- Cette pratique ainsi que l’a rappelé M. Renou a été déclarée illicite par le décret du 21 mars 1848, et cependant elle est demeurée d’usage courant dans un grand nombre de professions, bien que le décret de 1848 n’ait pas été abrogé.
- M. Renou a demandé au gouvernement quelles mesures il comptait prendre pour faire cesser cet abus,
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- Le ministre a répondu que la veille, justement, la neuvième chambre du tribunal de la Seine avait rendu un jugement établissant que le décret de 1843 était toujours en vigueur.
- Sur ce point la jurisprudence du tribunal se trouve d’accord avec la volonté de la Chambre qui a consacré par son vote en maintes circonstances, notamment lors du vote relatif aux travaux de l’Exposition de 1900, l’existence légale du décret de 1848.
- Le ministre a ajouté que, d’ailleurs, les tribunaux ne pouvaient connaître que des cas qui leur étaient déférés par les intéressés, mais que chaque fois qu’ils étaient saisis d’une plainte contre des personnes s’étant rendues coupable d’un acte de marchandage, ils n’hésitaient jamais à sévir.
- Il ne paraît pas cependant que le jugement de la 9e chambre ait la portée que le Ministre lui a donnée. La 9e chambre aurait simplement jugé que, dans l’espèce particulière qui lui était soumise, il y avait vol commis au préjudice des ouvriers plaignants; et si elle a fait état du décret de 1848, c’est que, suivant elle, ce décret interdit non pas le marchandage en principe, mais les abus d’exploitation qui pourraient être commis par la voie du marchandage.
- Donc, tout en admettant que le décret demeure en vigueur, le tribunal de la Seine lui refuse le caractère d’une interdiction générale que lui avaient toujours accordé ceux qui l’avaient interprété jusqu’ici, y compris sans doute la Chambre.
- Celle-ci, se tenant pour satisfaite par les déclarations-du ministre, n’avait pas cru devoir consentir à la discussion immédiate de la question transformée en interpellation. Cependant le ministre n’avait élucidé qu’une des faces de la question.
- Il restait encore à savoir si en déclarant le marchandage illicite les gouvernants de 1848 ont voulu prohiber tout marchandage, et non pas seulement atteindre les fraudes auxquelles il peut donner lieu.
- La chose valait la peine d’ètre éclaircie. Le 22 mai M. Renou développait son interpellation qui avait été renvoyée à un mois.
- Cette fois encore, la réponse du ministre a manqué de précision.
- M. Darlan s’est bien défendu contre le reproche d’avoir
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- mis de la négligence à sévir lorsque des violations abusives du décret de 1848 lui étaient signalées ; mais il restait encore à savoir si, dans la pensée du gouvernement, c’est la pratique môme ou les abus du marchandage qui tombent sous le coup de la loi.
- M. Vaillant a reproché au ministre de se dérober.
- Aux termes du décret de 1848, a-t-il dit en substance, le marchandage est absolument interdit, et le devoir du gouvernement est de veiller à ce qu’il ne soit jamais appliqué.
- L’interdiction est formelle.
- On a entendu en 1848 interdire le marchandage parce que le marchandage est par lui-même un abus.
- M. Lavy a présenté, dans le même sens, quelques observations sur le marchandage et demandé à la Chambre de condamner une fois de plus cette exploitation de l’homme.
- Pour toute réponse le ministre a accepté et la Chambre a adopté, par 378 voix contre 158, l’ordre du jour pur et simple qui n’apportait aucune solution à la question posée, mais qui tout aussi bien qu’un ordre du jour de confiance assurait au ministre la paisible possession de son portefeuile.
- Parmi les autres questions et interpellations qui ont occupé les séances du samedi, signalons une question longuement développée, le 27 mai, par M. Gauthier (de Clagny) sur les affaires d’Orient, sorte de monologue ne portant sur aucun fait nouveau et qui a laissé la Chambre indifférente ; une question de M. Charpentier (29 mai) sur la nécessité de voter la loi sur les accidents, invitation qui aurait pu s’adresser bien plus utilement à la Chambre qu’au ministre du commerce, et, enfin, le même jour une interpellation de M. Del-cassé, sur la politique générale du gouvernement, greffée sur une question de M. G. Berry, relative aux mesures de police prises au bazar de la Charité, interpellation qui marque la première et probablement la dernière tentative dirigée contre le ministère Méline, accusé de pactiser avec la droite, par des personnages politiques décidés à gouverner avec un programme exclusif du concours de la droite et des collectivistes.
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- Une majorité de 274 voix contre 239 fit avorter cette tentative.
- Dès la reprise de ses travaux, le Sénat s’est attaché à donner la solution depuis longtemps réclamée par. l’opinion publique à une question que de récents scandales avaient tristement ravivée dans ces derniers temps.
- L’affaire Martouret et l’affaire Pélissier, qui ont fait couler des torrents d’éloquence à la Chambre, aura du moins eu pour résultat, au Sénat, l’éclosion d’une loi qui met un terme aux abus mille fois dénoncés de l’instruction secrète.
- Le Sénat a discuté, en effet, les 18, 20, 21, 24, 25, 28 mai, en première lecture, et adopté en deuxième lecture le 10 juin, la proposition de loi de M. Constans, relative à l’instruction en matière de crimes et de délits.
- L’article 8 du projet est ainsi conçu : a Si l’inculpé reste détenu, il peut, aussitôt après la première comparution, communiquer librement avec son conseil. En aucun cas, l’interdiction de communiquer ne saurait s’appliquer au conseil de l’inculpé. »
- L’article 9 du projet de loi dit que « l’inculpé détenu ou libre ne peut être interrogé ou confronté, à moins qu’il n’y renonce expressément, qu’en présence de son conseil par lui dûment appelé ».
- C’est la fin de l’instruction secrète.
- Le Sénat a commencé, le 3 juin, la discussion des propositions précédemment adoptées par la Chambre des députés, sur la suppression des Octrois.
- Il y a près de quatre ans que la question est pendante devant le Sénat. A cette époque, la Chambre venait d’adopter une proposition tendant à accorder aux communes la faculté de supprimer les octrois et de les remplacer par des taxes déterminées.
- La proposition fut transmise au Sénat qui prit comme on le voit son temps pour réfléchir sur la difficulté, qui grandit au fur et à mesure que s’écoulent les années, de la suppression des octrois.
- De l’enquête à laquelle s'est livré sa commission, il résulte que les communes étaient bien décidées à sup-
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- primer les octrois, mais qu’elles étaient fort embarrassées pour trouver les taxées de compensation. C’est, en effet, sur le produit qu’elles en retirent que s’appuie l’équilibre financier de toutes les villes à octroi.
- Pendant que la commission sénatoriale procédait à son enquête, la Chambre reprenant partiellement la réforme votait une proposition de loi tendant à la suppression des taxes d’octrois sur les boissons hygiéniques.
- Le Sénat s’est placé sur le terrain choisi en dernier lieu par la Chambre, mais il n’est pas allé aussi loin qu’elle.
- Après avoir repoussé la suppression obligatoire de tous les octrois, et la suppression obligatoire des droits d’octrois en ce qui concerne les boissons hygiéniques, la Commission sénatoriale (rapporteur M. Bardoux), limitant ses propositions à la réforme des octrois sur les boissons hygiéniques.
- Cette réforme est renfermée dans les propositions suivantes :
- Les communes auront la faculté de supprimer tous les droits d’octroi sur les boissons hygiéniques, c’est-à-dire sur les vins, les cidres, et les bières.
- Les communes qui n’useront pas de cette faculté devront abaisser les taxes d’octroi, de telle sorte que ces taxes ne dépassent pas les maxima fixés par la loi.
- Les ressources ainsi supprimées seront remplacées par un relèvement des droits d’octroi sur l’alcool et par une licence municipale sur les débitants de boissons.
- A défaut de compensation suffisante, les communes pourront recourir à des centimes additionnels ou même à des taxes directes, celles-ci devant être autorisées par une loi.
- Des mesures spéciales sont prises pour la ville de Paris, afin de subvenir aux ressources provenant de la réduction du droit d’octroi qui ne serait plus que de quatre francs par hectolitre sur les vins en fûts, de deux francs sur les cidres et de cinq francs sur les bières.
- La loi qui vient d’être votée par le Sénat est une conséquence du projet de réforme des boissons précédemment voté par les deux Chambres et qui attend en ce moment la sanction définitive de la Chambre des députés. Son but est d’accroître la consommation des boissons hygiéniques.
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- En exécution de la promesse faite par le gouverne-à l’occasion de l’interpellation de M. Bérenger sur la licence des publications et des théâtres, le garde des sceaux, M. Darlan a déposé, le 18 mai sur le bureau un projet de loi tendant à la répression du délit d’outrage aux bonnes mœurs.
- Le projet de loi a été adopté en première lecture le 11 juin par 198 voix contre 45 et en deuxième lecture le 18 juin dernier.
- Saluons, en terminant, une victoire du féminisme. Le 17 juin., le Sénat adoptait une proposition de loi votée par la Chambre, et ayant pour but d’accorder à la femme majeure le droit d’être témoin dans les actes de l’état-civil.
- Plus libéral, cette fois, que la Chambre, il étendait à tous les actes instrumentaires le droit pour la femme d’être témoin.
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- LA LUTTE CONTEE L’AECOOLI
- La Ligue contre l’usage des boissons spiritlieuses a tenu son assemblée générale annuelle, sous la présidence du docteur Laborde, membre de l’Académie de médecine. Mme Hudry Ménos y a fait une intéressante conférence sur « Ce que pèut la femme contre l’alcoolisme ». Le docteur Marillier, de l’Ecole des hautes études, y a parlé sur « Le rôle de la jeunesse contre l’alcoolisme ».
- L’Assemblée, après lecture faite par M. le docteur Legrain, son président, du compte rendu des travaux de l’année et de la situation actuelle, a procédé à la modification de ses statuts nécessitée par l’extension rapide de la Société.
- Cette Ligue anti-alcoolique fait de remarquables progrès dans les milieux universitaires et ouvriers, preuve qu’elle répond aux préoccupations que cause, aux esprits réfléchis, le mal alcoolique.
- Fondée il y a quatre ans par le docteur Legrain, elle compte, à l’heure actuelle, plus de 5.000 membres, 60 sections formées, une centaine en formation.
- Son but est la lutte, sous toutes ses formes, contre l’alcool et ses composés devenus, comme l’augmentation croissante des aliénés alcooliques le démontre avec une évidence douloureuse, un danger social.
- Les ressources ne sont malheureusement pas à hauteur de la tâche qu’elle s’est imposée. Elle ne demande à ses membres qu’une cotisation minime de un franc par an. Les charges sont lourdes et elle entreprend la lutte contre des adversaires riches, puissants et trop influents. * .
- La Ligue contre l’usage des boissons spiritueuses a pour président le docteur Legrain, médecin en chef de l’asile de Ville-Evrard, pour secrétaire, le docteur Boissier. Le siège social est situé, 5, rue de Pontoise, à Paris.
- L'Union des femmes chrétiennes, société britannique de
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- LA LUTTE CONTRE L’ALCOOLISME 429
- tempérance, a adressé à la reine Victoria une pétition phénoménale, rédigée en quarante-quatre langues et revêtue de sept millions de signatures, ayant pour but « d’attirer l’attention des pouvoirs publics sur les progrès de l’alcoolisme ».
- Les promotrices de cette- pétition appartiennent presque toutes à la haute aristocratie d’outre-Manche. Ce sont Miss Francis Villard, présidente de l’Union, la duchesse de Sutherland, écrivain très distingué, l’infatigable Lady Henry Sommerset qui, dans l’espace d’une seule année, donna, dit-on, 27 conférences, assista à 115 meetings, parcourut en voyage de propagande 8.655 milles anglais et parla devant plus de 300,000 auditeurs.
- Ce zèle louable a de quoi s’employer en Angleterre où paraît-il, l’ivrognerie se pratique jusque dans le meilleur monde.
- Les révélations apportées à la revue hebdomadaire Tit-Bits par un médecin à clientèle mondaine, qui intitulait son article What women will do ‘for drink, Ce dont les femmes sont capables pour se procurer à boire, nous ont appris l’année dernière à quels subterfuges ont recours de trop nombreuses dames de la bonne société pour assouvir leur passion :
- Flacons dissimulés derrière l’éventail, ou dans le mouchoir de poche, dans un livre évidé, bouteilles en forme de cylindre pour être placées dans un manchon et terminées par une tubulure de biberons, bouteilles plates empruntant la forme du porte-monnaie, bouteilles minces adoptées au manche de l’ombrelle ou du parapluie, etc, etc.
- Le docteur nous montre la femme du monde trouvant chez ses fournisseurs, tailleurs pour dames, modistes, lingères, gantières, un abri favorable à la satisfaction de ses déplorables goûts.
- La pétition demande que des mesures soient prises pour mettre un terme à de pareils abus ; elle réclame entre autres choses, l’interdiction de la vente au détail des spiritueux chez les pâtissiers, en donnant pour raison que les femmes du monde, trop Aères ou trop coquettes pour franchir le seuil d’un public house, se livrent dans leurs boutiques à des libations exagérées.
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- FAITS POLITIQUES & SOCIAUX
- FRANCE
- Le décret du 4 juin 1888
- Dans une de ses récentes séances la Commission chargée de la révision des clauses des cahiers des charges, nommée par le ministre des finances, a décidé de ne pas reproduire l’un des paragraphes du décret du 4 juin 1888, portant qu’à égalité de rabais, l’adjudication serait prononcée en faveur des Associations.
- Une protestation s’est élevée contre cette décision, qui supprime, sans motif, un des actes par lesquels le gouvernement de la République française a su le mieux marquer sa sympathie pour la démocratie pacifique ouvrière.
- Cette protestation émane du seul membre de la Commission qui soit coopérateur.
- Ce coopérateur, M. L. Favaron, directeur d’une des Associations les plus importantes de Paris, membre de la Chambre consultative des associations ouvrières de France, s’est fait l’écho de l’opinion des cinq mille coopérateurs qui s’étaient habitués à considérer comme intangible l’alinéa du décret de 1888.
- Nous espérons avec lui que les réclamations des 180 Associations reliées par une Fédération puissante, ne resteront pas lettre-morte.
- La participation au Musée social
- Les prix décernés à la suite du concours ouvert par le comte de Chambrun sur la participation aux bénéfices, ont été distribués solennellement, le 30 mai, dans la grande salle du Musée social. Un mémoire de M. Anto-nin, instituteur à Nimes, a obtenu une médaille commémorative.
- M. Antonin est l’auteur de l’excellente classification des sociétés en participation que nous avons reproduite dans un de nos précédents numéros.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- Les pensions de retraites
- On soit que 2 millions ont été votés par le Parlement pour majorer les pensions de retraites des membres des sociétés de secours mutuels et des détenteurs de livrets individuels, jusqu’à concurrence de 360 francs. Les intéressés ont été avisés par circulaire ministérielle d’avoir à présenter leurs réclamations. Les demandes sont arrivées très nombreuses. Les frais de l’enquête faite par le ministère du commerce pour s’assurer du bien fondé de ces demandes s’élèvent déjà à la somme de huit cent mille francs, et l’enquête n’est pas encore terminée ! Que restera-t-il, en fin de compte, à ceux que le Parlement a voulu avantager ?
- D’autre part, il a été décidé que les fonds provenant des comptes abandonnés des Caisses d’épargne seraient répartis, pour les 3pr>, aux sociétés de secours mutuels. Ces fonds s’élèvent à la somme de 160.000 francs. Or l’administration des domaines a la prétention de prélever sur ces ressources le droit de mutation, qui est de 11 pour 100. Le bureau des institutions de prévoyance, chargé de la répartition des fonds, a refusé de se soumettre et il y aura procès, paraît-il. De ce côté-là, il est encore probable qué les bénéficiaires de ces libéralités n’en auront point grand profit.
- (.Moniteur des Syndicats ouvriers.)
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- SUISSE
- Le Congrès international pour la protection ouvrière de Zurich
- Le Comité central de la Fédération ouvrière suisse a été chargé, par décision du Congrès ouvrier suisse tenu à Bienne le 3 avril 1893, de convoquer un Congrès international pour la protection ouvrière.
- Ce Congrès doit êlre ouvert à tous les représentants des sociétés ouvrières sans distinction des tendances politiques ou religieuses, qui considèrent l’intervention de l’Etat en faveur de la classe ouvrière comme justifiée, nécessaire, urgente et s’engagent, en outre, à travailler sérieusement chacun à sa place respective, à l’introduction et à l’application de cette protection des ou*
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- vriers. Celui-ci devrait surtout avoir pour but immédiat la réduction des heures de travail, la défense du travail du dimanche et l’introduction de dispositions protectrices.
- Pour concevoir un Congrès international, composé de représentants des tendances politiques et religieuses les plus diverses, dit l’Appel lancé par le Comité d’organisation aux ouvriers de tous les pays, « il faut nécessairement partir de la supposition qu’au sein même du Congrès toutes les opinions doivent se respecter réciproquement.
- « La composition du bureau nous paraît devoir être réglée d’après un procédé proportionnel, dans le sens d’une représentation au bureau, non seulement de chacune des nationalités présentes, mais aussi de chacune des principales tendances existantes dans leur sein. Nous supposons également que la même procédure devra être suivie dans la composition des commissions préconsultatives sur les différentes questions à l’ordre du jour.
- » Le Comité central de la Fédération ouvrière suisse est composé, d’après le système proportionnel, de représentants des diverses tendances qui existent dans le sein de la Fédération ; le dit Comité central, en constituant le comité d’organisation du Congrès international pour la protection ouvrière, a de même pris en considération toutes les tendances représentées, pour autant qu’elles sont favorables au but indiqué et à sa réalisation ».
- Mais il est bien entende! que la présente invitation ne peut s’adresser qu’à ceux qui sont pénétrés de cette conviction que l’intervention de l’Etat en faveur de la classe ouvrière, est justifiée, nécessaire, urgente.
- L’admission au congrès ne doit dépendre que de cette condition préalable.
- On n’aura donc pas à discuter sur la justice, la nécessité ou l’urgence de l’intervention de l’Etat, ce qui fit perdre un temps considérable au Congrès de Londres, mais exclusivement sur l’étendue de cette protection et les moyens de réalisation.
- Le Congrès aura lieu à Zurich du 23 au 28 août 1897.
- Toutes les correspondances concernant le comité d’or-
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- Faits politiques et sociaux 433
- ganisation doivent être adressées au secrétariat ouvrier suisse, à Zurich.
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- ETATS-UNIS Une exode évitée
- L’ancienne législature de l’Etat de New-York avait voté une loi établissant un impôt progressif sur les successions et frappant d’un droit de 15 0/0 celles au-dessus de 3 millions de dollars.
- De nombreux millionnaires qui résident dans l’Etat de New-York, ont fait savoir aux officiers du fisc que, si cette loi était sanctionnée, ils quitteraient le territoire de l’Etat et transporteraient ailleurs leur fortune.
- Le gouverneur de l’Etat de New-York a refusé sa sanction à la loi.
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- LE DEVOIR
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- MOUVEMENT FÉMINISTE
- Les femmes et la science
- M. A. Rebière, le mathématicien bien connu, examinateur à l’Ecole de Saint-Cyr, adressait dernièrement à l’Académie des sciences une très intéressante étude sur ce sujet.
- La thèse que développe ce savant pourrait se résumer en ces deux mots : La femme est-elle capable de la science?
- Qui pourrait en douter en présence des preuves qui surabondent :
- Les travaux d’astronomie et de mécanique de la marquise du Châtelet défendent sa mémoire. Marie Agnesi, après avoir enseigné le calcul infinitésimal à l’Italie, meurt comme une sainte. A l’occasion d’un problème posé par Napoléon, Sophie Germain crée une des premières la physique mathématique. ^ Marie Somerville compose, après Laplace, une mécanique céleste. Une Russe, Mme Kowaleska, est couronnée par notre Académie des sciences et professe brillamment les mathématiques dans une grande Université, etc., etc.
- M. Rebière étudie surtout les savantes professionnelles, qui ont consacré aux études scientifiques la plus grande partie de leur vie, mathématiciennes, physiciennes, naturalistes, médecins, astronomes, etc. Puis il énumère les simples curieuses ou collaboratrices qui, à l’occasion, ont dit leur mot sur la science ou ont aidé les savants, activement et discrètement, les professeurs, et enfin les vulgarisatrices modestes et utiles. Il termine avec raison son étude par des menus propos sur les femmes et les sciences et des pensées. Ne négligeons pas les petfts faits et les petites observations : « La poussière, dit-il, contient des germes. »
- * *
- L’armée des femmes pour la Paix
- Le groupe féministe, la Solidarité des Femmes, s’inspirant d’un article*appel de Mme Maria Martin, article
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- mouvement féministe
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- intitulé l'Armée de la Paix et se terminant par ces mots : « Nous demandons à toutes les femmes de former une ligue pacifique, » « l’Armée de la paix » a précisé l’idée et pris la résolution de propager à Paris, en province et à l’étranger, des listes dont l’entête est ainsi conçu : Année des femmes pour la Paix.
- « Les soussignées s’engagent à propager l’idée pacifique sous toutes ses formes et à faire le possible pour empêcher toute collision entre les peuples. »
- « Nota. — Les listes devront être retournées aux bureaux du Journal des Femmes, 31, rue Francoeur, ou au secrétariat de la Solidarité des Femmes, 9, route de Montreuil, à Fontenay-sous-Bois (Seine). »
- De même, les adhésions doivent être envoyées à l’une de ces deux adresses.
- ***
- Cuisine et littérature
- On lit dans une correspondance adressée de Londres au Temps du 13 juin :
- Il y a quelques jours, un clergyman adressait à une revue sociale d’éducation une lettre, d’ailleurs courtoise, où il critiquait l’enseignement donné dans certaines maisons aux jeunes filles qui se destinent à la vie domestique.
- « Pour faire de bonnes femmes de chambre, disait-il, et de bonnes cuisinières, il n’est peut-être pas indispensable d’exiger d’elles des études littéraires, par exemple la connaissance parfaite de Carlyle et de Ruskin, comme on l’exige de certaines élèves. »
- Cette observation a piqué au vif non pas seulement les élèves des nombreux instituts culinaires où l’on prépare ici des cordons bleus, mais aussi des bonnes d’enfants, des chambrières et des cuisinières en pleine, activité de service. Trois de ces demoiselles, qui ne se sont pas fait faute de signer, adressent à un grand quotidien du matin une protestation collective où nous relèverons les lignes suivantes :
- « L’auteur de la lettre dont nous nous plaignons saura que nous, servantes, nous ne sommes ni ignorantes ni illettrées et que nous ne voyons pas pourquoi nous n’aurions pas les ambitions des autres classes. Quand nous avons un moment de répit, ne vaut-il pas
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- mieux l’employer à étudier qu’à inviter des policemen ou des soldats à boire le bouillon de nos maîtres dans leur cuisine ? Les soussignées ont achevé ainsi Darwin et Huxley ; elles se préparent à aborder Spencer. Quant à la cuisinière de la maison voisine, elle a obtenu récemment un prix de version latine à la Polytechnique. Le révérend qui s’est permis cette critique serait assurément surpris s’il lui était donné de consulter la bibliothèque de certaines d’entre nous. Il y trouverait plus souvent qu’il ne pense les œuvres de Gibbon, Dugald Stewart, Grote, Mill, Huxley, Morley, et il serait encore plus étonné en s’assurant que nous comprenons ces auteurs. Plusieurs d’entre nous sont même parvenues à une véritable habileté dans la production littéraire. »
- Je me reprocherais d’affaiblir par aucun commentaire l’intérêt de cette profession de foi.
- *
- * *
- La première doctoresse Hongroise
- L’Université de Pest a admis pour la première fois nue femme au grade de docteur en médecine.
- C’est la femme d’un professeur de la Faculté de médecine de cette ville, Mme Wilhelmine Wartha, née comtesse Hugonay.
- La nouvelle doctoresse qui a la spécialitédes maladies de femmes, est âgée de cinquante ans.v
- * *
- Les femmes étudiantes
- L’Université de Zurich compte pour le semestre d’été 4 dames sur 81 étudiants en droit, 100 dames sur 312 étudiants en médecine, et 37 dames sur 268 étudiants en philosophie.
- *
- * #
- L’admission des femmes dans l’administration
- Un conseiller général de la Seine, M. Blacliette, vient de faire renvoyer à la Commission compétente une proposition tendant à admettre les femmes nées dans le département de la Seine à prendre part au concours pour l’administration aux emplois dans les bureaux de
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- MOUVEMENT FÉMINISTE
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- la préfecture de la Seine, de la caisse municipale des mairies et de l’assistance publique. . r.
- L’honorable conseiller estime qu’il est nécessaire de donner une sanction pratique aux nombreux sacrifices faits par la ville de Paris pour donner à tous ses enfants une instruction complète. Le nombre des jeunes filles pourvues de brevets et de diplômes va crois sant, et pour des milliers de postulantes, il n’y a que quelques emplois vacants dans renseignement. Il faut cependant qu’elles puissent gagner honorablement leur vie, et le conseil municipal tiendra à honneur de les y aider.
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- SANS FAMILLE
- Par Hector MALOT
- Ouvrage couronné par l’Académie française
- ( Suite )
- J’étais fier des talents de Capi, non seulement pour lui, mais encore pourVitalis; je voulus qu’il jouât quelques-uns des tours de son répertoire, et il obtint auprès des enfants son succès accoutumé.
- — Mais c’est une fortune ce chien-là, dit mon père.
- Je répondis à ce compliment en faisant l’éloge de Capi
- et en assurant qu’il était capable d’apprendre en peu de temps tout ce qu’on voulait bien lui montrer, même ce que les chiens ne savaient pas faire ordinairement.
- Mon père traduisit mes paroles en anglais, et il me sembla qu’il y ajoutait quelques mots que je ne compris pas, mais qui firent rire tout le monde, ma mère, les
- enfants, et mon grand père aussi, qui cligna de l’œil à plusieurs reprises en criant ; « fine dog , ce qui veut
- dire beau chien; mais Capi n’en fut pas plus fier.
- — Puisqu’il en est ainsi; continua mon père, voici ce que je vous propose; mais avant tout, il faut que Mat-tia dise s’il lui convient de rester en Angleterre, et s’il veut demeurer avec nous.
- — Je désire rester avec Rémi, répondit Mattia, qui était beaucoup plus fin qu’il ne disait et môme qu’il ne croyait, et j’irai partout où ira Remi.
- Mon père, qui ne pouvait pas deviner ce qu’il y avait de sous-entendu dans cette réponse, s’en montra satisfait.
- — Puisqu’il en est ainsi, dit-il, je reviens à ma proposition : Nous ne sommes pas riches, et nous travaillons tous pour vivre; l’été, nous parcourons l’Angleterre, et les enfants vont offrir mes marchandises à ceux qui ne veulent pas se déranger pour venir jusqu’à nous; mais l’hiver, nous n’avons pas grand’choseà faire;
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- SANS FAMILLE
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- tant que nous serons à Londres, Remi et Mattia pourront aller jouer de la musique dans les rues, et je ne doute pas qu’ils 11e gagnent bientôt de bonnes journées, surtout quand nous approcherons des fêtes de Noël, de ce que nous appelons les watts ou veillées. Mais comme il 11e faut pas faire de gaspillage en ce monde, Capi ira donner des représentations avec Allen et Ned.
- — Capi 11e travaille bien qu’avec moi, dis-je vivement ; car il ne pouvait pas me convenir de me séparer de lui.
- — Il apprendra à travailler avec Allen et Ned, sois tranquille, et en vous divisant ainsi vous gagnerez beaucoup plus.
- — Mais je vous assure qu’il ne fera rien de bon ; et d’autre part, nos recettes à Mattia et à moi seront moins fortes; nous gagnerions davantage avec Capi.
- — Assez causé, me dit 'mon père, quand j’ai dit une chose, il faut qu’011 la fasse et tout de suite, c’est la règle de la maison, j’entends que tu t’y conformes, comme tout le monde.
- Il n’y avait pas à répliquer et je ne dis rien, mais tout bas je pensai que mes beaux rêves pour Capi se réaliseraient aussi tristement que pour moi : nous allions donc être séparés! quel chagrin!
- Nous gagnâmes notre voiture pour nous coucher, mais ce soirdà mon père ne nous enferma point.
- Comme je me couchais, Mattia, qui avait été plus longtemps que moi à se déshabiller, s’approcha de mon oreille, et me parlant d’une voix étouffée :
- — Tu vois, dit-il, que celui que tu appelles ton père ne tient pas seulement à avoir des enfants qui travaillent pour lui, il lui faut encore des chiens; cela ne t’ouvre-t il pas les yeux enfin? demain nous écrirons à mère Barberin.
- Mais le lendemain, il fallut faire la leçon à Capi; je le pris dans mes bras, et doucement, en l’embrassant souvent sur le nez, je lui expliquai ce que j’attendais de lui ; pauvre chien, comme il me regardait, comme il m’écoutait.
- Quand je remis sa laisse dans la main d’Allen, je recommençai mes explications, et il était si intelligent, si docile, qu’il suivit mes deux frères d’un air triste, mais enfin sans résistance,
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- .Pour Mattia et pour moi, mon père voulut nous conduire lui-même dans un quartier où nous avions chance de faire de bonnes recettes, et nous traversâmes tout Londres pour arriver dans une partie de la ville où il n’y avait que de belles maisons avec des portiques, des rues monumentales bordées de jardins : dans ces splendides rues aux larges trottoirs, plus de pauvres gens en guenilles et à mine famélique, mais de belles dames aux toilettes voyantes, des voitures dont les panneaux brillaient comme des glaces, des chevaux magnifiques que conduisaient de gros et gras cochers aux cheveux poudrés.
- Nous ne rentrâmes que tard à la cour du Lion-Rouge, car la distance est longue du West-End à Bethnal Green, et j’eus la joie de retrouver Capi, bien crotté, mais de bonne humeur.
- Je fus si content de le revoir qu’après l’avoir frotté avec de la paille sèche, je l’enveloppai dans la peau de mouton et le couchai dans mon lit; qui fut le plus heureux de lui ou de moi? cela serait difficile à dire.
- Les choses continuèrent ainsi pendant plusieurs jours; nous partions le matin et nous ne revenions que le soir, après avoir joué notre répertoire tantôt dans un quartier, tantôt dans un autre, tandis que, de son côté, Capi allait donner des représentations sous la direction d’Allen et de Ned; mais un soir, mon père me dit que le lendemain je pourrai prendre Capi avec moi, attendu qu’il garderait Allen et Ned à la maison.
- Cela nous fit grand plaisir et nous nous promîmes bien, Mattia et moi, de faire une assez belle recette avec Capi, pour que désormais on nous le donnât toujours ; il s’agissait de reconquérir Capi, et nous ne nous épargnerions ni l’un ni l’autre.
- Nous lui fîmes donc subir une sévère toilette le matin et, après le déjeuner, nous nous mîmes en route pour le quartier où l’expérience nous avait appris « que l’honorable société mettait le plus facilement la main à la poche. » Pour cela il nous fallait traverser Londres de l’est à l’ouest par Old Street, Holborn et Oxford Street.
- Par malheur pour le succès de notre entreprise, depuis deux jours le brouillard ne s’était pas éclairci ; le ciel, ou ce qui tient lieu de ciel à Londres, était
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- SANS FAMILLE
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- un nuage de vapeurs orangées, et dans les rues flottait une sorte de fumée grisâtre qui ne permettait à la vue de s’étendre qu’à quelques pas ; on sortirait .peu, et des fenêtres derière lesquelles on nous écouterait, on ne verrait guère Capi ; c’était là une fâcheuse condition^ pour notre recette ; aussi Mattia injuriait-il le brouillard, ce maudit fog, sans se douter du service qu’il devait nous rendre à tous les trois quelques instants plus tard.
- Cheminant rapidement, en tenant Capi sur nos talons par un mot que je lui disais de temps en temps, ce qui lui valait mieux que la plus solide chaîne, nous étions arrivés dans Ilolborn qui, on le sait, est une des rues les plus fréquentées et les plus commerçantes de Londres. Tout à coup je m’aperçus que Capi ne nous suivait plus. Qu’était-il devenu ? cela était extraordinaire. Je m’arrêtai pour l’attendre en me jetant dans l’enfoncement d’une allée, et je sifflai doucement, car nous ne pouvions pas voir au loin. Jétais déjà anxieux, craignant qu’il ne nous eut été volé, quand il arriva au galop, tenant dans sa gueule une paire de bas de laine et frétillant de la queue : posant ses pattes de devant contre moi il me présenta ces bas en me disant de les prendre ; il paraissait tout fier, comme lorsqu’il avait bien réussi un de ses tours les plus difficiles, et venait demander mon approbation.
- Cela s’était fait en quelques secondes et je restais ébahi, quand brusquement Mattia prit les bas d’une main et de l’autre m’entraîna dans l’allée.
- — Marchons vite, me dit-il, mais sans courir.
- Ce fut seulement au bout de plusieurs minutes qu’il me donna l’explication de cette fuite.
- — Je restais comme toi à me demander d’où venait cette paire de bas, quand j’ai entendu un homme dire : Où est-il le voleur ? le voleur c’était Capi, tu le comprends ; sans le brouillard nous étions arrêtés comme voleurs.
- Je ne comprenais que trop : je restai un moment suffoqué : ils avaient fait un voleur de Capi, du bon, de l’honnête Capi !
- — Rentrons à la maison, dis-je à Mattia, et tiens Capi en laisse.
- Mattia ne me dit pas un mot et nous rentrâmes cour du Lyon Rouge en marchand rapidement, .
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- LE DEVOIR
- Le père, la mère et les enfants étaient autour de la table occupés à plier des étoffes : je jetai la paire de bas sur la table, ce qui fit rire Allen et Ned.
- — Voici une paire de bas, dis-je que Capi vient de voler, car on a fait de Capi un voleur : je pense que ç’a été pour jouer.
- Je tremblais en parlant ainsi, et cependant je ne m’étais jamais senti aussi résolu.
- — Et si ce n’était pas un jeu, demanda mon père, que ferais-tu, je te prie ?
- — J’attacherais une corde au cou de Capi, et quoique je l’aime bien, j’irais le noyer dans la Tamise : je ne veux pas que Capi devienne un voleur, pas plus que moi-même ; si je pensais que cela doive arriver jamais, j’irais me noyer avec lui tout de suite.
- Mon père me regarda en face et il fit un geste de colère comme pour m’assommer ; ses yeux me brûlèrent ; cependant je ne baissai pas les miens ; peu à peu son visage contracté se détendit.
- — Tu as eu raison de croire que c’était un jeu, dit-il; aussi pour que cela ne se reproduise plus, Capi désormais ne sortira qu’avec toi.
- XVI
- LES BEAUX LANGES ONT MENTI
- A toutes mes avances, mes frères Allen et Ned n’avaient jamais répondu que par une antipathie hargneuse, et tout ce que j’avais voulu faire pour eux, ils l’avaient mal accueilli : évidemment je n’étais pas un frère à leurs yeux.
- Après l’aventure de Capi, la situation se dessina -nettement entre nous, et je leur signifiai, non en paroles, puisque je ne savais pas m’exprimer clairement en anglais, mais par une pantomime vive et expressive, où mes deux poings jouèrent le principal rôle, que s’ils tentaient jamais la moindre chose contre Capi, ils me trouveraient là pour le défendre ou le venger.
- N’ayant pas de frères, j’aurais voulu avoir des sœurs ; mais Annie, l’aînée des filles, ne me témoignait pas de meilleurs sentiments que ses frères ; comme eux, elle avait mal reçu mes avances, et elle ne laissait point
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- SANS FAMILLE
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- passer de jour sans me jouer quelque mauvais tour de sa façon, ce à quoi, je dois le dire, elle était fort ingénieuse.
- Repoussé par Allén et par Ned, repoussé par Annie, il ne m’était resté que la petite Kate qui, avec ses trois ans, était trop jeune pour entrer dans l’association de ses frères et de sa sœur ; elle avait donc bien voulu se laisser caresser par moi, d’abord parce que je lui faisais faire des tours par Capi, et plus tard, lorsque Gapi me fut rendu, parce que je lui apportais les bonbons, les gâteaux, les oranges que dans nos représentations les enfants nous donnaient d’un air majestueux eQ nous disant : « Pour le chien. » Donner des oranges au chien, cela n’était peut être pas sensé, mais je les acceptais avec reconnaisance, car elles me permettaient de gagner ainsi les bonnes grâces de miss Kate.
- Ainsi de toute ma famille, cette famille pour laquelle je me sentais tant de tendresse dans le cœur lorsque j’étais débarqué en Angleterre, il n’y avait que la petite Kate qui me permettait de l’aimer ; mon grand père continuait à cracher furieusement de mon côté toutes les fois que je l’approchais ; mon père ne s’occupait de moi que pour me demander chaque soir le compte de notre recette ; ma mère, le plus souvent n’était pas de ce monde ; Allen, Ned et Annie me détestaient, seule Kate se laissait caresser, encore n’était-ce que parce que mes poches étaient pleines.
- Quelle chute !
- Aussi dans mon chagrin, et bien que tout d’abord j’eusse repoussé les suppositions de Mattia, en venais-je à me dire que si vraiment j’étais l’enfant de cette famille on aurait pour moi d’autres sentiment que ceux qu’on me témoignait avec si peu de ménagements, alors que je n’avais rien fait pour mériter cette indifférence et cette dureté.
- Quand Mattia me voyait sous l’influence de ces tristes pensées, il devinait très bien ce qui les provoquait, et alors il me disait, comme s’il se parlait à lui-même :
- — Je suis curieux de voir ce que mère Barberin va te répondre.
- Pour avoir cette lettre qui devait m’être adressée « poste restante », nous avions changé notre itinéraire de chaque jour, et au lieu de gagner Holborn par West-
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- LE DEVOIR
- Smith Field, nous descendions jusqu’à la poste. Pendant assez longtemps, nous fîmes cette course inutilement, mais à la tin, cette lettre si impatiemment attendue nous fut remise.
- L’hôtel général des postes n’est point un endroit favorable à la lecture ; nous gagnâmes une allée dans une ruelle voisine, ce qui me donna le. temps de calmer un peu mon émotion, et là enfin, je pus ouvrir la lettre de mère Barberin, c’est-à-dire la lettre qu’elle avait fait écrire par le curé de Chavanon :
- « Mon petit Remi,
- » Je suis bien surprise et bien fâchée de ce que ta )) lettre m’apprend, car selon ce que mon pauvre » Barberin m’avait toujours dit aussi bien après t’avoir » trouvé avenue de Breteuil, qu’après avoir causé avec » la personne qui te cherchait, je pensais que tes » parents étaient dans une bonne et même dans une » grande position de fortune.
- » Cette idée m’était confirmée par la façon dont tu » étais habillé lorsque Barberin t’a apporté à Chavanon, » et qui disait bien clairement que les objets que tu » portais appartenaient à la layette d’un enfant riche.
- » Tu me demandes de t’expliquer comment étaient les » langes dans lesquels tu étais emmailloté ; je peux le » faire facilement car j’ai conservé tous ces objets » en vue de servir à ta reconnaissance le jour où l’on » te réclamerait, ce qui selon moi devait arriver certai-» nement.
- » Mais d’abord, il faut te dire que tu n’avais pas de » langes ; si je t’ai parlé quelquefois de langes, c’est >> par habitude et parce que les enfants de chez nous >) sont emmaillottés. Toi, lu n’étais pas emmaillotté ; » au contraire tu étais habillé ; et voici quels étaient » les objets qui ont été trouvés sur toi : un bonnet en » dentelle, qui n’a de particulier que sa beauté et sa » richesse ; une brassière en toile fine garnie d’une » petite dentelle à l’encolure et aux bras ; une couche » en flanelle, des bas en laine blanche ; des chaussons » en tricot blanc, avec des boufïettes de soie ; une lon-» gue robe aussi en flanelle blanche, et enfin une grande » pelisse à capuchon en cachemire blanc, doublée de )) soie, et en dessus, ornée de belles broderies,
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- SANS FAMILLE 445
- » Tu n’avais pas de couche en toile appartenant à la » même layette, parce qu’on t’avait changé chez le » commissaire de police où l’on avait remplacé la cou-)> che par une serviette ordinaire.
- » Enfin, il faut ajouter aussi qu’aucun de ces objets » n’était marqué, mais la couche en flanelle et la bras-» sière avaient dû l’être, car les coins où se met ordi-» nairement la marque avaient été coupés, ce qui indi-» quait qu’on avait pris toutes les précautions pour » dérouter les recherches.
- » Voilà, mon cher Remi, tout ce que je peux te dire. » Si tu crois avoir besoin de ces objets, tu n’as qu’à » me l’écrire ; je te les enverrai.
- » Ne te désole pas, mon cher enfant, de ne pouvoir » pas me donner tous les beaux cadeaux que tu m’a-» vais promis : ta vache achetée sur ton pain de chaque » jour vaut pour moi tous les cadeaux du monde. J’ai » du plaisir de te dire qu’elle est toujours en bonne » santé ; son lait ne diminue pas, et, grâce à elle, je suis » maintenant à mon aise ; je ne la vois pas sans penser » à toi et à ton petit camarade Mattia.
- » Tu me feras plaisir quand tu pourras me donner » de tes nouvelles, et j’espère qu’elles seront toujours » bonnes : toi si tendre et si affectueux, comment ne » serais-tu pas heureux dans ta famille, avec un 'père.
- » une mère, des frères et des sœurs qui vont t’aimer » comme tu mérites de l’être ?
- » Adieu, mon cher enfant, je t’embrasse affectueuse-» ment.
- » Ta mère nourrice,
- » Ve Barberin. »
- La fin de cette lettre m’avait serré le cœur, pauvre mère Barberin, comme elle était bonne pour moi : parce qu’elle m’aimait, elle s’imaginait que tout le monde devait m’aimer comme elle.
- — C’est une brave femme, dit Mattia, elle a pensé à moi ; mais quand elle m’aurait oublié, cela n’empêcherait pas que je la remercierais pour sa lettre ; avec une description aussi complète, il ne faudra pas que master Driscoll se trompe dans l’énumération des objets que tu portais lorsqu’on t’a volé.
- — Il peut avoir oublié.
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- LÉ DEVOIR
- — Ne dis donc pas cela : est-ce qu’on oublie les vêtements qui habillaient l’enfant qu’on a perdu, le jour où on l’a perdu, puisque ce sont ces vêtements qui doivent le faire retrouver?
- — Jusqu’à ce que mon père ait répondu, ne fais pas de suppositions, je te prie.
- — Ce n’est pas moi qui en fais, c’est toi qui dis qu’il peut avoir oublié.
- — Enfin, nous verrons.
- Ce n’était pas chose facile que de demander à mon père de me dire comment j’étais vêtu lorsque je lui 'avais été volé. Si je lui avais posé cette question tout naïvement, sans arrière-pensée, rien n’aurait été plus simple ; mais il n’en était pas ainsi, et c’était justement cette arrière-pensée, qui me rendait timide et hésitant.
- Enfin un jour qu’une pluie glaciale nous avait fait rentrer de meilleure heure que de coutume, je pris mon courage, et je mis la conversation sur le sujet qui me causait de si poignantes angoisses.
- Au premier mot de ma question, mon père me regarda en face, en me fouillant des yeux, comme il en avait l’habitude lorsqu’il était blessé par ce que je lui disais, mais je soutins son regard plus bravement que je ne l’avais espéré lorsque j’avais pensé à ce moment.
- Je crus qu’il allait se fâcher et je jetai un coup d’œil inquiet du côté de Mattia qui nous écoutait sans en avoir l’air, pour le prendre à témoin de la maladresse qu’il m’avait fait risquer ; mais il n’en fut rien ; le premier mouvement de colère passé, il se mit à sourire ; il est vrai qu’il y avait quelque chose de dur et de cruel dans ce sourire, mais enfin c’était bien un sourire.
- (A suivre)
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- ASSURANCES MUTUELLES
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- SOCIÉTÉ I)ü
- MOUVEMENT D’AVRIL 1897
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes........ 2.607 60J
- Subvention de la Société........... 434 95> 4.103 85
- Malfaçons et divers................ 1.061 30\
- Dépenses.................................... 2.782 20
- Boni en Avril......... 1.321 65
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes........ 417 40t
- Subvention de la Société.....•..... 138 75 565 »»
- Divers............................. 8 85*
- Dépenses..................................... 343 55
- Boni en Avril......... 221 45
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et divers... 6.734 62;
- Intérêts des comptes-courants et du 11.192 62
- titre d’épargne................ 4.458 »»'
- Dépenses :
- 118 Retraités définitifs............ 6.961 501
- 10 — provisoires................. 566 »»/
- Nécessaire à la subsistance......... 2.393 70', 10.604 25
- Allocat. aux familles des réservistes.. 7 »»f
- Divers, appointements, médecins, etc. 676 05]
- Boni en Avril...... 588 37
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes......... 544 50/ 79q qn
- Subvention de la Société et divers.... 179 40\ u
- Dépenses.........s........................... 630 10
- Boni en Avril...........93 80
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er Juillet au 30 Avril 1897 120.267 65 ) . K/ Rt.
- » individuelles » » 33.839 »» ( 1D4*1Ub ™
- Dépenses » » .......... 144.243 83
- Excédant des recettes sur les dépenses.. 9.862 82
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- 448
- LE DEVOIR
- ETAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE MAI 1897
- Naissances :
- 2 Mai Lhote Marcelle-Gabrielle, fille de Lhote Louis et de Bruetschy Marie ;
- 4 — Dorge Suzanne-Renée, fille de Dorge Albert et de
- Demoineret Anastasie ;
- — Mansiaux Madeleine-Lucile, fille de Mansiaux Apollon et de Proust Louise ;
- 8 — Allart Gaston, fils de Allart Alfred et de Garnier
- Victoire ;
- 14 — Dagnicourt Alfred-Louis, fils de Dagnicsurt
- Edmond et de Ribeaux Marie ;
- 18 — Noizet Marguerite-Lucrèce, fille de Noizet Emile
- et de Lanoy Adèle ;
- 21 — Husson Andréa-Jeanne, fille de Husson Victor
- et de Proust Hermance ;
- 22 — Moiroud Marie-Marguerite, fille de Moiroud Emile
- et de Leroy Marie ;
- 31 — Jamart Georges-René, fils de Jamart Léonard
- et de Bray Marie.
- Décès :
- 1 — Godériaux Georges, âgé de 45 ans ;
- 4 — Mme Noizet, née Bleux Zélie, âgée de 58 ans ;
- 24 — Méresse Sylvie, âgée 3 ans ;
- 26 — Méresse Marcel-Arsène-Pierre, âgé de 1 an 7 mois ;
- 30 — Chimot Camille, âgé de 5 mois.
- Le Secrétaire, A. HoudIn
- . Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nimes, imp. Veuve Laporte, ruelle des Saintes-Maries, 7. — 1660
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- nnnuriîw nmin mw Biniiniumri? rniinrim
- de J.-13.-André GODIN (‘)
- Glorification du travail. Emancipation des
- TRAVAILLEURS
- VI
- Installation de Godin à Guise. — Continuation de ses efforts industriels et sociaux, (1846-1847). — Sa pensée religieuse.
- En Novembre 1846, J. B. A. Godin est installé à Guise. Ce fait est tout récent, nous le voyons par sa correspondance.
- Il s’était rendu propriétaire à l’extrémité d’une rue de Guise, dite faubourg de Landrecies, d’un terrain mesurant environ un demi-hectare ; et y avait édifié ses ateliers. En attendant la construction d’une maison d’habitation sur ce même emplacement, il s’était logé non loin de là. Les circonstances permirent à Godin d’agrandir si bien par des achats successifs l’étendue de sa propriété foncière à Guise, qu’en 1880, cette propriété — lorsqu’elle devint le siège de l’association du Capital et du Travail au Familistère, — mesurait environ 25 hectares.
- Les opérations industrielles de Godin n’avaient cessé, de 1840 à 1846, de suivre une marche accendante. Il avait fondé seul son établissement à Esquéliéries en 1840, mais très vite il avait dû s’adjoindre successivement un, deux, trois ouvriers et davantage, ayant eu à livrer aux consommateurs, dès cette première année, 94 de ses poêles nouveaux modèles. Ce nombre s’était
- (1) Lire le Devoir depuis le mois de mars 1891, tome 15, page 129.
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- 450
- LE DEVOIR
- progressivement élevé jusqu'à 735 en 1846. Il occupait alors 16 ouvriers spécialistes et autant d’auxiliaires. La plupart de ces ouvriers le suivirent à Guise.
- Très-vite, Godin reconnut qu’il avait eu tort de ne point s’installer dans un centre plus important et surtout mieux doté en fait de voies de transports.
- Nous avons vu, par les lettres publiées ci-dessus, quel était alors le taux incroyablement bas des salaires de la région. L’agriculture ou le tissage était la principale ressource des ouvriers. Nos lecteurs savent que les tisseurs gagnaient strictement de quoi ne pas mourir de faim.
- Quant aux manœuvres de l’agriculture, ils avaient peine, en hiver, à gagner 1 franc par jour !
- Ils trouvèrent bien vite à gagner davantage dans les ateliers de J. B. A. Godin ; et cette élévation des salaires une fois commencée ne fit que s’accroître.
- Nous n’apprendrons rien aux lecteurs, hélas ! en disant que ce fait suscita contre Godin la mauvaise volonté de quelques personnes qui eussent trouvé bon de continuer à rémunérer le travail au plus bas prix possible.
- Aussi ces personnes se réjouirent-elles lorsqu’elles virent, en cette même année 1846, un contrefacteur s’installer à Guise, presque en face de Godin, pour lui disputer l’industrie qu’il avait créée et dont trois brevets d’invention, déjà, devaient lui garantir la possession.
- Godin dut s’adresser aux tribunaux afin de faire respecter ses brevets et de maintenir son activité industrielle.
- Profondément ému en face de cette audacieuse concurrence qui l’obligeait à se lancer dans la voie, très-répugnante pour lui, des procès, il sentait son isolement dans un milieu hostile, et se tournant vers cette Ecole Sociétaire envers laquelle il s’était montré si dévoué, il lui écrivit la lettre suivante :
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES 45l
- (( 27 novembre 1846.
- » A MM. les Gérants de la Démocratie pacifique.
- » Je viens avec regret vous entretenir d’un intérêt » qui m’est personnel, mais cette affaire étant capitale » pour moi, j’ose penser que vous voudrez bien la » considérer comme n’étant pas indifférente à la cause » qui nous est commune, et que vous accorderez ré-» ponse à ma demande aussitôt réception de ma lettre.
- « J’ai pris en 1840, 1844 et 1846 trois brevets d’inven-)) tion, base de ma fabrication de poètes de cuisine en » fonte de fer. Non seulement ces poêles réalisent des » dispositions nouvelles, mais sont exécutés par de » nouveaux procédés leur donnant supériorité sur tous » les autres poêles.
- » Un contrefacteur vient d’installer cette année une » fabrique d’objets analogues à ceux de mes trois bre-» vêts.
- » J’ai appelé l’attention des tribunaux sur cette affaire, » mais l’ignorance des juges en matière de questions » industrielles oblige aujourd’hui à la nomination d’ex-» perts. Mon adversaire, espérant sans doute influ-» encer la décision des Juges, propose au tribunal de » faire venir de Paris deux ingénieurs (MM. ...) qui » me sont inconnus.
- » Afin d’opposer la science à la science, je prends le » parti dans cette circonstance inattendue de vous de-» mander s’il n’y a pas au nombre des Phalanstériens » de Paris, ou parmi les personnes de votre connais* » sance, quelqu’un qui consentirait à venir en qualité » d’expert pour moi, dans cette affaire. Il y a à déci-» der sur les questions de caminologie mais encore » plus sur la conformité des procédés et moyens d’exé-» cution. Il faut donc quelqu’un posssédant avec la » théorie quelques connaissances pratiques.
- » Mercredi, deux décembre, le tribunal procédera
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- 452 LE DEVOIR
- » à la nomination des experts, il est donc urgent que » votre réponse me parvienne avant ce temps.
- » Veuillez agréer, etc. »
- Le procès en question dura deux ans. Ce fut donc en 1848 qu’il se termina. Or, nous verrons plus loin comment, au cours des évènements politiques d’alors, s’était accentuée l’hostilité des quelques personnes déjà tournées contre Godin.
- Naturellement, ces personnes trouvèrent étrange qu’un socialiste prétendît défendre la propriété ; et lui eussent volontiers dénié tout droit, à cet égard, même le droit à la propriété temporaire des créations de son intelligence.
- Néanmoins, la cause de Godin fut reconnue juste, et le contrefacteur fut obligé de cesser complètement sa fabrication.
- Revenons à l’époque du début de ce procès, novembre 1846, Godin poursuivait simultanément ses efforts en vue du bien social.
- Dès son arrivée à Guise, en novembre, puis en décembre 1846, il fait à l’Ecole sociétaire de nouveaux envois de fonds, achète plusieurs douzaines d’almanachs pbalanstériens et autres brochures destinées à propager les idées de Fourier.
- En Février 1847 (le 28), nous le voyons écrire aux Gérants de la Démocratie pacifique pour leur offrir une nouvelle littéraire à publier en feuilleton dans le journal ; il dit modestement :
- « N’ayant pas de connaissances littéraires je ne » saurais vous dire le mérite de l’œuvre sous le rap-ù port du style. Mais je pense que si elle peut être lue » et corrigée dans vos bureaux il serait possible de » l’insérer dans vos colonnes. »
- Nous ne possédons pas le manuscrit de ce roman. Une lettre ultérieure, datée de février 1848, montre que
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 453
- Godin obligé de suivre le procès dont nous venons de parler, en sus de ses absorbantes opérations industrielles, n’avait pu achever le dit roman mais ne le perdait pas de vue. La révolution qui se produisit le 24 du même mois et les évènements qui suivirent modifièrent tellement l’état des choses que Godin n’eut pas à donner suite à ce projet.
- Nous l’avons signalé, ici, comme une nouvelle preuve de cette étonnante activité d’esprit qui permettait à Godin de faire face, et presque toujours avec succès, à tant de travaux divers.
- L’amour social dont il était animé le poussait à cultiver tous les moyens possibles de communiquer aux autres la flamme dont il brûlait lui même.
- * L’Ecole sociétaire avait institué un Banquet commémoratif de la naissance de Charles Fourier. Ce Banquet avait lieu chaque année le 7 avril. Jusqu’en 1846, Godin n’avait pu y assister.
- Le 21 mars 1847, il écrit aux organisateurs :
- « Je viens vous prier de m’inscrire sur la liste des » convives du Banquet du 7 avril. J’irai cette année » participer à cette Fête et y communier avec vous » dans l’espoir de la prochaine rédemption sociale... »
- La suite de la correspondance nous fait voir que dans ce voyage à Paris, en avril 1847, Godin avait exprimé aux directeurs de La Démocratie pacifique son désir de confier à des gens sympathiques aux idées phalanstériennes les emplois qui pourraient se trouver à créer dans son établissement ; « car », avait-il dit, « si les phalanstériens se doivent â la cause qu’ils ont » embrassée, il n’est pas inutile à cette cause que les » membres s’aident et se protègent entre eux. »
- Il avait donc laissé au bureau de La Démocratie pacifique une annonce demandant un voyageur de commerce. Mais la chose n’aboutit pas et en octobre de la même année, Godin écrit de nouveau aux Gérants dii
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- LE DEVOIR
- journal pour signaler qu’il a besoin, non-seulement du voyageur déjà demandé, mais aussi d’un homme « capable de prendre sous sa direction à lui, Godin, la surveillance de l’établissement de Guise, occupant alors 50 ouvriers. »
- Les Gérants lui répondent en lui demandant quelques renseignements supplémentaires ; et ceci nous vaut une lettre de Godin dont nous jugeons à propos de donner quelques extraits, vu leur portée instructive au point de vue des directions industrielles en général.
- Cette lettre est du 31 octobre 1847 :
- « Vous me demandez « dit Godin », des détails qu’avec » regret je n’ai pu vous donner plus tôt. Avant de le » faire je crois devoir vous parler des besoins qui ont » dicté ma demande, afin que vous puissiez apprécier » pleinement la situation.
- » Vous comprendrez que je m’abstiendrais d’une partie » des détails qui vont suivre près de toute autre personne » que vous.
- » J’ai commencé en 1840 une fabrication de meubles » destinés au chauffage et à l’art culinaire, fabrication » que j’espère élever au rang des premières de France » en ce genre, si elle n’y est déjà.
- » Pour la maintenir à ce rang une condition est indis-» pensable, c’est que je me consacre presque tout entier » à des créations réitérées d’objets nouveaux qui me » laissent toujours la supériorité sur les autres indus-» tries et même sur les contrefaçons auxquelles je ne » pourrai peut-être pas me soustraire. »
- Tout le secret du succès de J.-B.-A. Godin en industrie est contenu dans cette phrase. C’est parce qu’il a créé et créé sans cesse, prévenant les besoins du consommateur, les éveillant, en quelque sorte, par l’originalité et la facilité d’usage de ses produits, qu’il a pu, lui sans capital à l’origine, se procurer les vastes
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- ressources employées par lui à glorifier la cause du travail et des travailleurs.
- Plus que jamais, en face de l’acuité des concurrences, une telle énergie, un tel sens des besoins du commerce, de tels efforts créateurs sont indispensables aux chefs d’industrie.
- Godin poursuit sa lettre en disant :
- « L’extension de mes affaires tend aujourd’hui à » m’absorber tout entier dans les détails d’éxécution et » dans la partie commerciale. Je ne puis rester dans » cette situation, c’est pourquoi je songe à faire entrer )) dans mon établissement s’il est possible, un homme » capable de le régir. »
- Suit l’indication des connaissances pratiques et théoriques que devrait posséder l’employé recherché, Godin dit à ce sujet ; « Il n’est pas de bons théoriciens » sans connaissances pratiques, comme il n’est pas de » vrais talents pratiques sans connaissances théoriques. »
- Il touche ensuite à la question des appointements selon les capacités des candidats. Puis, revenant au point fondamental d’une industrie comme la sienne : les créations réitérées d’objets nouveaux, il ajoute î « Outre la surveillance et la direction de la fabrication, » il existe dans une industrie en voie de dévelop-» pement un travail de création dont je ne saurais » mesurer ici l’importance.
- » On conçoit qu’un homme intelligent pourrait y pren-» dre une part active et que l’élévation de ses émolu-)) ments dépendrait du degré de satisfaction que j’éprou-» verais de ses services.
- » Je pense, Messieurs, que vous avez parfaitement com-» pris le motif pour lequel je m’adresse à vous. Je vous » remercie de ce que vous ferez pour moi; mais je compte » bien que votre temps si précieux n’aura pas été dépensé » pour un intérêt qui me soit seulement personnel. Je P ne sépare pas mes efforts de la tâche que vous avez
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- » prise en ce monde ; et serais contrarié que vous pus-» siez jamais vous faire une obligation de la moindre » chose pour moi, si cette chose ne se rattachait en » même temps à votre but.
- » Veuillez agréer... »
- Godin, on le voit, était déjà tout entier à l’idée de s’employer exclusivement à la meilleure organisation possible de la société ; et dans le développement de son industrie il cherchait par dessus tout les moyens de se mettre en mesure d’aider plus efficacement à l’évolution sociale.
- ***
- Voyons maintenant vers quelle pensée théosophique se dirigeaient, dès cette époque, les sympathies du futur fondateur du Familistère.
- Il ne s’était arrêté, nous le savons, à aucun dogme. Il répugnait aux mystères. En religion comme en toute chose, il voulait que la vérité des propositions offertes à l’entendement fût démontrée.
- Possédé de l’amour du progrès et du bien pour tous, au point de se consacrer à la poursuite de ce bien et de ce progrès dans tous les faits sociaux sur lesquels il avait action, Godin remplissait le précepte inscrit dans les Livres sacrés de tous les peuples : Aimez-vous les uns les autres. Il était animé de l’esprit religieux véritable, universel, esprit absolument contraire à toute idée de secte.
- Il fut donc très sympathique à l’écho d’un mouvement théosophique et social qui lui arriva alors, et dont nous devons dire ici quelques mots.
- Dans nos numéros de Mars et août 1889, tome 13me, pages 131, 174 et 430, nous avons touché cette même question. Il s’agit du grand théosophe suédois, Emmanuel Swedenborg, dont les écrits conduisirent de notables réformateurs sociaux — aux Etats-Unis — à adopter les idées de Charles Fourier, ces idées leur paraissant réceler
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- le vrai mode d’application des principes du grand théosophe.
- Le lecteur, désireux de plus de détails sur ce point, voudra donc bien se reporter aux numéros susdits. Nous ne pouvons rappeler ici que quelques points :
- L’œuvre de Swedenborg date de plus de cent ans. Swedenborg est né à Stockolm le 29 janvier 1688 ; il est décédé le 29 mars 1772. Il fut un des plus grands savants de son temps.
- Pendant la seconde partie de sa vie (durant 27 ans) il vécut dans de telles conditions psychiques que — * constamment, pour ainsi dire, et avec une parfaite conscience de soi — il expérimenta et étudia cet ordre de faits occultes dont la science commence aujourd’hui à s’emparer.
- A la lumière des connaissances qui lui (arrivaient par cette voie, Swedenborg interpréta le sens des Ecritures dites religieuses et il exposa une doctrine qui, approfondie et saisie dans son ensemble, ne comporte rien moins que l’organisation sociale de la pratique de l’amour humanitaire.
- C’est pourquoi, nous l’avons dit plus haut, de notables Swedenborgiens : les Park Godwin, les Channing, les Dana, Théodore Parker, Ripley, une femme, Margaret Fuller, Daniel Roë, etc, etc, aux Etats-Unis, furent amenés au Fouriérisme par les doctrines mêmes d’Emmanuel Swedenborg.
- En Angleterre, en France, l’action philosophique et sociale de Swedenborg s’exerça également.
- Il y avait des Swedenborgiens parmi les adeptes anglais du mouvement Fouriëriste, ainsi qu’en témoignent les articles publiés dans le journal « La Phalange » en 1844, 1846, 1847, par Hugues Doherty.
- Il y avait aussi des Swedenborgiens parmi les 28 pionniers de Rochdale qui ouvrirent la voie à la coopération anglaise, et qui, au début du mouvement, posé-
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- rent si largement les conditions de l’association de tous les intérêts entre les hommes. (1)
- En France, le fameux pasteur Oberlin qui, sur la fin du XVIIIe siècle, transforma si complètement la commune du Ban de la Roche en Alsace, s’était nourri de la lecture des œuvres de Swedenborg.
- L’illustre Suédois avait écrit ses œuvres en latin. Parmi les personnes qui traduisirent ces œuvres en langue française, nous devons citer M. Le Boys des Guays, de Saint-Amand (Cher).
- M. Le Boys des Guays fut juge au tribunal civil de Saint-Amand, et ensuite sous-préfet en 1836. De 1840 à 1849, il publia, avec la collaboration de quelques amis, une revue religieuse et scientifique intitulée : « La Nouvelle Jérusalem ». M. Edouard Richer, de Nantes, exposait dans cette Revue les enseignements d’Emmanuel Swedenborg, sous ce titre : « La religion du bon sens. ))
- Tout sympathique qu’il fut à ces idées, Godin fut dans l’impossibilité d’en faire une étude spéciale, à l’époque qui nous occupe. Bien trop de choses lui incombaient ; ce ne fut qu’après avoir publié son premier ouvrage « Solutions Sociales » et durant son séjour à Versailles en qualité de membre de l’Assemblée nationale (1871 à 1876), qu’il eut le temps d’étudier par lui-même, l’œuvre d’Emmanuel Swedenborg.
- Plus il l’approfondit, plus il s’y rallia, son avis était que cette œuvre n’avait pas dit son dernier mot.
- Et, en effet, la philosophie exposée par Swedenborg gagne du terrain chaque jour (2), de même que l’idée Fouriériste, sous des noms divers, se répand aussi, de plus en plus.
- (1) Histoire des équitables pionniers de Hochdale, de G. J. Holyoake. Résumé extrait et traduit de l’Anglais par Madame Veuve Godin, née Marie Moret.
- (2) Voir l’excellent ouvrage publié par M. C. Humann, avocat au Barreau de Paris, sous ce titre : « La Nouvelle Jérusalem d'après les Enseignements d'Emmanuel Swedenborg. — Ses progrès dans le monde, ses principes de droit divin, et leurs applications sociales. (Devoir d’août 1889. Tome 13"*, page 430),
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- C’est le cas de rappeler le mot de Park Godwin dans son volume « Popular Wiews ».
- a Ces deux grands esprits, (Emmanuel Swedenborg et Charles Fourier) les plus grands sans contredit de notre époque, furent les instruments de la Providence pour éclairer les mystères de la Parole et des oeuvres divines et nous découvrir les voies de la Terre promise, du royaume de la paix, de l’abondance et de la bénédiction. »
- Terminons par une appréciation de Swedenborg empruntée à un journal américain « The Harbinger », organe d’une tentative socialiste de la première moitié de ce siècle :
- « Swedenborg fut un grand génie, noblement discipliné. En lui le dévouement à la vérité était accompagné d’un amour égal pour l’humanité et d’un respect suprême envers Dieu. L’ordre de l’Univers et l’exercice des forces*, naturelles ne furent jamais chez Swedenborg l’objet de froides spéculations. Il aborda les retraites de la nature et pénétra les secrètes demeures de l’âme, comme ministre de l’humanité et non en explorateur avide de satisfaire une vaine curiosité, ou d’exercer simplement ses facultés hors ligne dans ces difficiles régions.
- « Nul homme n’a jamais été plus dégagé que lui de tout égoïsme intellectuel, nul n’a jamais été plus sincère. »
- Ces paroles pourraient s’appiquer à J. B. A. Godin lui-même ; aussi est-il logique que la philosophie exposée par Swedenborg ait pleinement rallié l’adhésion de Godin.
- Vve J.-Bte.-André Godin, née Moret.
- (A suivre).
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- SES ORIGINES ET SON AVENIR
- IV
- Réformes Politiques
- La Femme Electeur (suite)
- Fort en retard sur l’Amérique et les pays que nous venons de citer, l’Europe ne présente que peu d’appli-cations du suffrage politique féminin.
- L’Ile de Man, sous la souveraineté de l’Angleterre et régie par des statuts particuliers, en est peut-être le seul exemple.
- Quelques femmes votent en Autriche, mais ce droit est attaché à la grande propriété ; encore ne l’exercent-elles que par procuration.
- Si nous descendons dans une sphère moins éfevée du droit électoral féminin, nous trouvons de plus nombreux exemples.
- La femme suédoise possède le droit électoral municipal depuis 1862.
- En Islande, colonie Danoise, les femmes ont obtenu un droit identique, le 12 mai 1882. De tous les pays d’Europe, l’Angleterre est celui où le suffrage féminin a pris la plus grande extension.
- Dès 1844, Richard Cobden exposait le principe des revendications féminines. Ses théories vinrent se buter contre les rires de ses collègues, il n’insista pas.
- En 1851, le 13 février, le comte de Carlisle déposait à la Chambre une adresse en faveur du suffrage des femmes. La même année, Stuart Mill commençait une
- (1) Lire Le Devoir de mai, juin et juillet derniers.
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- campagne de presse en faveur du droit de vote politique des femmes, par un article inséré dans la Westminster Rewiew. Quelques années plus tard, en 1858, YEnglish Women’s Rewiew était fondée.
- Sur ces entrefaites, Stuart Mill écrivait son fameux ouvrage : « L’assujêtissement des femmes » qui débutait ainsi : « Je me propose, dans cet essai, d’expliquer aussi clairement que possible les raisons sur lesquelles repose une opinion que j’ai embrassée dès que mes premières convictions sur les questions sociales et politiques se sont formées, et qui, bien loin de s’affaiblir et de se modifier par la réflexion et l’expérience de la vie, n’en est devenue que plus forte.
- » Je crois que les relations sociales des deux sexes qui subordonnent un sexe à l’autre, au nom de la loi, sont mauvaises en elles-mêmes et forment aujourd’hui l’un des principaux obstacles au progrès de l’humanité. Je crois qu’elles doivent faire place à une égalité parfaite, sans privilège ni pouvoir pour un sexe, comme sans incapacité pour l’autre. Voilà ce que je me propose de démontrer, quelque difficile que cela paraisse.
- » On aurait tort de supposer que la difficulté que j’ai à surmonter tient à l’insuffisance ou à l’obscurité des raisons sur lesquelles repose ma conviction : cette difficulté n’est pas autre que celle que doit affronter tout homme qui engage la lutte contre un sentiment général et puissant. » (1)
- La difficulté, il n’hésita pas à l’aborder ; car, en 1866, il présentait au Parlement une pétition signée par plus de quinze cents femmes dont beaucoup portaient des noms bien connus dans l’aristocratie. Les signataires réclamaient le droit de suffrage.
- En 1867, le 20 mai, la discussion s’ouvrit à la Chambre des Communes sur un projet de réforme électorale. Les
- (1) L’assujêtissement des femmes, chapitre 1, traduction par M. E. Cazelles.
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- défenseurs d’un amendement favorable aux femmes furent Stuart Mill et Henry Fawcet.
- « Il y a dans la constitution anglaise, » disait Stuart Mill, « un cas d’exclusion absolument unique ; il y a des personnes qui, remplissant les conditions voulues pour jouir de tous les droits, s’en trouvent à jamais privées. Elles sont contribuables, elles sont chefs de famille ou d’industrie, elles donnent l’enseignement, et beaucoup d’entre elles sont infiniment plus instruites que l’immense majorité des électeurs ; pourquoi donc violer à leur détriment, le principe que celui qui paye l’impôt a le droit de prendre part à son vote ? Le motif de cette injustice est une pure raison de sentiment ; on trouve l’idée étrange, mais ce qui paraît bizarre aujourd’hui semblera naturel demain ; car le changement et la nouveauté sont la loi du monde.....»
- La proposition fut repoussée par 198 voix contre 82. Mais, parmi ceux qui votèrent avec la minorité, on peut citer Disraeli, Forsyth, Bright et quatre membres du Cabinet.
- En 1869, le Parlement fut saisi d’un projet de loi municipale. M. Jacob Bright, le frère de l’homme d’Etat bien connu, obtint l’insertion d’un article accordant aux femmes le vote municipal ; mais les tribunaux en restreignirent la portée, en décidant que les femmes mariées ne pouvaient exercer le droit électoral.
- En 1870, MM. Jacob Bright, Lyon Plaifair, East-Vick, présentèrent au Parlement une pétition signée par 130.000 femmes demandant les droits de suffrage dans leur intégralité. La réclamation n’aboutit pas et fut répétée plusieurs fois sans succès. Cependant les femmes veuves ou non mariées obtinrent, en 1870, l’accès des conseils scolaires (School Boards) nouvellement créés.
- En 1873, les femmes tentèrent un nouvel assaut pour obtenir le droit de suffrage aux élections législatives.
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- Le résultat fut un échec. La même année, leur vaillant champion, Stuart Mill, mourut le 8 mai.
- En 1875, nouvelle tentative, le 7 avril. Elles furent de nouveau battues par 205 voix contre 170.
- Une autre tentative faite le 26 avril 1876 fut encore repoussée, par 248 voix contre 161.
- Reprise à nouveau par MM. Léonard Court, Jacob Bright et Stansfeld, la proposition d’accorder le suffrage politique aux femmes fut successivement repoussée : le 19 juin 1878, par 234 voix contre 155 ; le 7 mars 1879, par 217 voix contre 144 ; et encore le 6 juillet 1883, mais par une majorité de 16 voix seulement !
- En 1884, pendant la présentation de la loi électorale, qui établissait à peu près le suffrage prétendu universel, M. Woodall soutint un amendement en faveur du suffrage des femmes. Cet amendement fut combattu par M. Gladstone qui, sans repousser le principe de la mesure, en contesta l’opportunité. La proposition Woodall fut repoussée par 271 voix contre 135.
- Enfin, le 18 février 1886, la Chambre des Communes, sur la proDosition de son vice-président, adopta un bill accordant aux femmes le droit de vote dans les élections politiques. Le projet fut accepté en seconde lecture; mais, ayant été renvoyé aux bureaux pour études, il ne put être discuté en comité avant la dissolution de la Chambre, dissolution qui eut lieu la même année.
- Les nouvelles élections renforcèrent les partisans des droits des femmes. Peu après, le gouvernement fît voter une loi pour organiser les Conseils de comté (County Councils); quelque chose comme nos Conseils généraux; les femmes furent admises comme électeurs, certaines d’entre elles se présentèrent comme candidates. Londres en nomma deux : Lady Sandhurst et Miss Cobden, mais un arrêt du Banc de la Reine, confirmé le 15 mai 1889, par la Cour d’appel composée de six juges, prononça la nullité de l’élection,
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- La tentative faite par lord Meath pour obtenir déjà Chambre des Lords, la restauration de l’éligibilité des femmes, échoua avec une minorité de 85 voix.
- En 1892, M. Balfour proposa au Parlement d’étendre à toutes femmes, mariées ou non, les droits accordés aux veuves et aux femmes célibataires. Combattu pai M. Gladstone, le bill fut rejeté par 202 voix contre 179.
- Deux ans après, en 1894, pendant la discussion du bill relatif à la création de Conseils municipaux électifs dans les campagnes, M. Mac Laren présenta un amendement tendant « à ce que les femmes, mariées ou non, fussent maintenues sur le registre électoral des municipalités rurales, dans tous les cas où elles figurent sur le rôle des contributions locales, à titre de contribuables.
- » Le gouvernement, battu en première lecture, se rallia à la volonté de la majorité et dépassa même la portée de l’amendement Mac Laren; car il introduisit dans le projet un article en vertu duquel, pour tout ce qui touche au gouvernement local, — c’est-à-dire non seulement pour les municipalités rurales, mais encore pour les municipalités urbaines, les Conseils de district et de comté, les Bureaux scolaires et d’assistance publique — les femmes, mariées ou célibataires, jouissent, sans que la question de sexe intervienne à quelque degré que ce soit, de tous les droits que leur confère la possession des conditions générales exigées par la loi. » (1)
- Ce n’était pas encore la conquête du suffrage politique, mais par cette extension du suffrage à toute femme se trouvant dans les conditions requises pour les hommes, une grande étape était franchie. Sous le régime de l’ancienne loi, 800,325 femmes étaient enregistrées comme électeurs locaux, dont 298,126 pour les Conseils municipaux et 502,199 pour les Conseils de comtés; la
- (1) Le Devoir, 1894, page 36.
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- loi du 5 mars 1894, en étendant la franchise électorale aux femmes mariées, a considérablement augmenté le nombre des femmes électeurs.
- Revenons au suffrage politique : En 1896, une pétition en faveur du suffrage des femmes est exposée dans Westminster Hall à Londres, en attendant d’être présentée à la Chambre des Communes. Elle porte 257,000 signatures de femmes. Au nombre de ces signatures figurent presque toutes celles des directrices des collèges et maîtresses d’écoles du Royaume-Uni, et celles de la plupart des femmes qui se sont distinguées dans la carrière médicale, la littérature ou les Arts.
- Le 5 février 1897, 1er Chambre des Communes adopte en deuxième lecture un projet de loi émanant de l’initiative privée, conférant aux femmes le droit de vote dans les élections législatives. Le projet de loi obtient 71 suffrages de majorité : 228 voix contre 157.
- La majorité qui a voté pour le bill comprend des membres de tous les partis; il faut remarquer que M. Henry Labouchère, député radical de Northampton, s’est vivement opposé à cette mesure; et que Sir William Harcourt, le leader de l’opposition libérale, n’a pas approuvé non plus la nouvelle motion. Aucun membre du gouvernement ne s’est prononcé sur le sujet, mais on a déjà vu que M. Balfour, premier Lord de la trésorerie, est favorable au principe du suffrage féminin. Il est vrai que la Chambre des Lords peut encore rejeter la loi, son acceptation définitive néanmoins n’est plus qu’une question de temps.
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- Conclusions
- Nous voici arrivé à la fin d’un exposé trop court et trop long de ce qu’on nomme généralement le Féminisme; trop court, parce que nous aurions voulu pou-
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- voir indiquer toutes les conséquences sociales fâcheuses, toutes les iniquités qu’entraîne l’inégalité civile de la femme, tous les dénis de justice résultant de son assujétissement -économique et de son manque de droits politiques; trop long, parce que dans la peinture, même sommaire, des persévérants efforts féminins pour obtenir le droit de suffrage, nous craignons d’avoir fatigué le lecteur.
- Et pourtant le droit de suffrage politique, à peine vieux d’un siècle pour la partie masculine des pays civilisés, forme la base constitutionnelle de nations telles que l’Angleterre, la France, l’Allemagne, l’Italie, la Suisse, le Danemark, la Suède, les Etats-Unis d’Amérique, etc.., etc.
- Mais, dira-t on, la civilisation n’est pas le droit de suffrage et dans l’antiquité de brillantes civilisations ont existé, alors qu’une grande majorité d’hommes vivant’ sous leurs lois, ne possédaient pas le droit de voter.
- Certainement Rome et la Grèce ont été dès l’antiquité des pays civilisés, oui très civilisés par comparaison avec les nations barbares de leur époque.
- Mais quel est l’homme de notre temps qui consentirait à vivre sous leurs anciennes lois? Quel est le père qui désirerait posséder le droit de vie et de mort sur ses enfants? Quel est l’homme d’Etat ou le citoyen qui, pour organiser le travail, voudrait rétablir l’antique esclavage? Ce qui reste dans nos codes d’inégalité et d’injustice envers nos femmes, n’est que la trace de coutumes antiques, un héritage du passé, et c’est justement ce que nous voulons, ce que nous devons effacer. ^
- Le suffrage à lui seul n’est point la civilisation, mais il en est l’indice, il en marque une étape. Si nous voulons juger sommairement de la place relative occupée par chaque nation sur la route du progrès, nous n’avons qu’à prendre l’histoire de son droit
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- électoral et comparer avec les nations voisines. Alors nous voyons en tète: pour l’Europe, la Suisse; pour les deux Amériques, les Etats-Unis. Ceci ne veut pas dire qu’il suffit d’accorder, par décret, à une nation un droit électoral absolu pour la faire monter aussitôt au plus haut degré de l’échelle; mais, simplement, qu’il y a relation intime entre le droit obtenu et les conditions générales de culture individuelle qui permettent d’utiliser ce droit.
- Si, comme dans l’expérience faite par la France en 1848, nous introduisons brusquement le suffrage universel dans une nation qui ne comptait pas la veille 400,000 électeurs, nous risquons de voir ces huit ou dix millions de votants, inexpérimentés, détruire par leur suffrage le gouvernement républicain qui leur avait si libéralement octroyé le droit de voter. Il est certain que l’exercice du suffrage implique l’art de s’en servir; par conséquent, la culture, l’éducation, l’instruction de l’électeur.
- Appréciant la nécessité de l’éducation pour les enfants, un rapporteur du Comité des Ecoles du Connecticut (Etats-Unis) écrivait il y a 30 ans :
- « Si tout enfant a droit à une éducation morale et intellectuelle, chaque Etat a le pouvoir d’assurer la jouissance de ce droit par une loi obligatoire. Il ne peut être permis à aucun enfant de s’en exempter.
- » Pour un Etat populaire, l’éducation est une question de défense personnelle. Il y a dans la cité de Providence et dans d’autres parties de l’Etat,' des centaines d’enfants hors d’état de lire, qui sont en état permanent de vagabondage, recevant des exemples vicieux et criminels de toutes sortes ; ils sont négligés, comme si ce mal, qui prend chaque jour de plus formidables proportions, n’était pas signalé dans tous nos rap ports.
- » Si cette question : Que ferons-nous d’euæ ? ne touche
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- personne, peut-être cette autre question : Que feront-ils de nous ? excitera-t-elle plus d’intérêt.
- »YNous n’avons qu’une chose à faire à leur égard : leur donner l’éducation....
- >) Il est presque superflu de faire observer que le mal causé par le manque d’éducation des classes inférieures est infiniment plus grand dans un pays où le pouvoir politique, par suite du. suffrage universel, appartient aux masses populaires, que dans les pays où la discussion des affaires est entre les mains d’une minorité composée d’hommes ayant reçu de l’éducation ; quoique,'même dans ces pays, je sois loin de penser qu’il soit utile au salut de la foule que la partie du peuple qui n’a pas la puissance politique soit tenue dans l’ignorance. » (1)
- Voilà des réflexions sur la nécessité de l’éducation de l’enfant et de l’électeur auxquelles nous nous associons pleinement ; leur portée est d’autant plus grande que depuis cent ans les Etats Unis d’Amérique font l’expérience du suffrage universel masculin et qu’ils essaient maintenant d’en atténuer les écarts, d’en corriger les insuffisances, en introduisant peu à peu dans leurs constitutions locales le suffrage politique féminin.
- N’oublions pas non plus que cette jeune et vigoureuse République a toutes les audaces.
- Chez elle, à Seneca-Fall en plein Etat de New-York se réunissait, le 19 juillet 1848, la première Convention ayant pour objet le droit des femmes. Chez elle, se fondait en 1850 la National tooman suffrage association, qui prenait pour devise :
- « LES GOUVERNEMENTS TIENNENT LEUR POUVOIR DU CONSENTEMENT DES GOUVERNÉS, LE BULLETIN EST LA FORME LÉGITIME DU CONSENTEMENT, COMMENT LA FEMME POURRAIT-ELLE ÊTRE GOUVERNÉE SANS L’AVOIR ? ))
- Et, depuis, cette Société n’a jamais cessé de faire la
- (1) L’instruction publique aux Etats-Unis, par Hippeau, page 140.
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- plus active propagande. En 1869, le Wyoming répondait à ses vœux en accordant aux femmes le suffrage politique ; un peu plus tard, quatre autres Etats suivirent cet exemple. Que de chemin parcouru en 50 ans !
- A l’heure actuelle, le même problème se pose impérieusement devant le Parlement Anglais, constatons en passant que la plupart des pays où l’électorat politique féminin est réclamé ou adopté, sont des nations de langue anglaise.
- Parlée par 75 millions d’hommes en Amérique, par 40 millions en Europe, cette langue qui a conquis l’hégémonie commerciale du monde s’emparera t-elle de la direction de la civilisation, en accordant aux femmes ce droit de suffrage politique gros de conséquences?
- C’est possible, au train dont vont les choses.
- Depuis les temps historiques les plus reculés, la marche du progrès oriente sa direction vers la liberté et l’autonomie de l’individu. C’est ainsi que nous voyons lentement se relâcher et s’élargir le cercle de fer qui autrefois entourait et cimentait la famille.
- En ce qui concerne les femmes, il n’est plus téméraire de supposer que les progrès réalisés dans la voie de leur émancipation continueront jusqu’à l’obtention du but poursuivi : égalité civile, égalité politique, liberté économique, cette dernière dans les limites compatibles avec les aptitudes et les forces de chaque sexe.
- De pareilles modifications sont des actes de haute équité qui honorent et vivifient les nations qui les adoptent ; mais, nous le répétons et nous insistons sur ce point, pour que de telles réformes donnent tout ce qu’elles peuvent comporter, il faut qu’elles soient précédées et accompagnées d’uue instruction plus haute, plus pratique et plus largement répandue. (1)
- (1) L’Angleterre et l’Allemagne sont déjà entrées dans cette voie : la première, par ses Unioersity extension, la seconde, par ses cours d’adultes. Pour ce dernier sujet, nous recommandons la lecture de l’étude en cours de publication dans « L’instruction primaire : » Les cours d’adultes et l’éducation populaire eij Allemagne. (Voyez supplément n° 13 p. 146, n° 14 p. 159.)
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- En ceci, nous entendons autre chose que l’instruction primaire française limitée aux âges de 11 à 13 ans. L’enfant abandonnant trop jeune les bancs de l’école ne peut recevoir une instruction suffisante et dans l’enseignement à donner au futur électeur, à la future élec-trice, nous comprenons bien plus que la sèche nomenclature enseignée actuellement sous le nom d’éducation civique.
- Ceux qui aiment l’enseignement et croient en même temps à l’extension inévitable du droit de suffrage, devront se pénétrer de l’utilité, de la nécessité, d’augmenter les connaissances générales et positives des élèves.
- Moins de légendes sur le nébuleux Pharamon ou sur le vase de Soissons et plus d’histoire moderne, celle qui nous touche, celle de notre génération. Moins de Géographie ancienne, Grecque ou Romane et plus de descriptions exactes sur les pays et les peuples avec qui nous avons aujourd’hui des relations commerciales, des échanges industriels ou des compétitions agricoles.
- Moins de chinoiseries orthographiques, et plus de renseignements précis sur les règles de l’économie politique et sociale, sur les lois physiologiques. Voilà l’enseignement immédiatement nécessaire à nos électeurs d’aujourd’hui, à nos électrices de demain.
- N’aurions-nous pour légitimer notre dire que la nécessité pressante de lutter contre l’abus de l’alcool et du corset qui, tous deux, ruinent la race et conduisent à la dépopulation de la France, que ces indications mériteraient d’être examinées et attentivement étudiées.
- Mais ce n’est pas seulement l’obligation de tenir beaucoup plus longtemps les élèves à l’école qui s’impose ainsi à l’attention de tous, l’évolution sociale en voie d’accomplissement soulève un problème d’une bien autre
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- importance, et d’une nature telle que nous hésitons à l’aborder. Pourtant, il le faut, puisque il est dans l’air, et qu’il ne servirait à rien de l’éluder. D’autres que nous, du reste, et des hommes de grand mérite l’ont déjà signalé. C’est celui de la .réforme profonde des conditions dans lesquelles se produisent le mariage et par-conséquent la reproduction de l’espèce dans les nations civilisées.
- Dans le Journal des Economistes (15 Juillet 1896) M. Henry de Varigny écrivait : « Ne serait-ce pas un devoir, envers les petits êtres qui vont naître et qui tôt ou tard — plus souvent tôt que tard, d’ailleurs — devront se mettre au travail et gagner leur vie, de les équiper le mieux possible pour la lutte, dès le début? Ne serait-ce pas un devoir de ne donner la vie qu’à des êtres capables de fournir l’effort, et qui ne seront pas, dès le début, voués à la défaite par leurs tares ou imperfections héréditaires ? En un mot, ne serait-ce pas un devoir à l’égard de la postérité, de ne permettre ou rendre possible la procréation qu’à ceux-là seuls qui présentent des garanties de santé et de vigueur suffisantes ?
- » Ce n’est pas, toutefois, par les règlements et la loi qu’on peut espérer voir se faire la sélection nécessaire à l’amélioration de la race. C’est seulement par l’opinion publique, par la conscience de chacun, et il faut l’éclairer cette conscience, elle en a singulièrement besoin....
- » C’est par l’école qu’il faut commencer et les grands faits de l’évolution et surtout de nette puissance formidable qui a nom hérédité, doivent être exposés. Il faut qii’à l’âge du mariage, les uns et les autres sachent ce qu’il en est — ce qu’on peut savoir — de l’hérédité, de ses lois, de ses dangers. »
- Traitant le même sujet dans un ouvrage tout récent
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- M. G. de Molinari (1) expose que à l’inverse des autres espèces animales, l’homme est le seul qui ait le pouvoir de régler sa reproduction pour la proportionner à ses moyens de subsistance ; que ce pouvoir n’a pas cessé d’être imparfait et insuffisant, quoique il se soit amélioré par l’observation et l’expérience ; enfin que les règles de la reproduction qui ont survécu étaient celles qui relativement, de la manière la plus exacte et la plus complète, assure le renouvellement de la population, sous le triple rapport du nombre, de la qualité des produits et des frais de production.
- Etudiant les « coutumes et les lois relatives à la population dans les temps primitifs et chez les peuples arriérés, » il indique comment « ce règlement nécessaire de la population ne pouyait être abandonné à la libre volonté de chacun, qu’à la condition que l’individu fût capable de gouverner sa reproduction comme toutes les autres manifestations de son activité! Or, cette capacité de self governement, l’individu ne l’a acquise qu’à la longue, et, même de nos jours, au sein des sociétés les plus civilisées, bien peu d’hommes la possèdent assez complètement pour les empêcher de nuire à autrui et à eux-mêmes. »
- Après nous avoir montré le rôle limitatif de la population exercé par certaines institutions, telles que le célibat du clergé régulier et séculier, ou l’autorisation du Seigneur nécessaire aux serfs pour se marier, etc., etc. il ajoute :
- « La reproduction de la multitude a cessé d’être réglée d’autorité ; l’individu est libre aujourd’hui de pourvoir comme il l’entend à sa reproduction et à sa consommation, mais s’ensuit-il qu’après avoir cessé d’être réglées par un maître, des coutumes ou des lois, la reproduction et la consommation ne doivent plus l’être ;
- (i) La viriculture, ralentissement du mouvement de la population, dégénérés^ cencé — cause et remèdes, — chez Guillaumin et C",
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- qu’en devenant libre, l’individu puisse se dispenser de gouverner ses appétits ? » Voilà la question que pose M. de Molinari : « Non, » répond l’économiste, « Il doit régler sa consommation ; il doit régler aussi sa reproduction. S’il s’abandonne sans résistance à l’instinct générique, il s’exposera à donner le jour à un plus grand nombre d’êtres qu’il n’aura les moyens d’en nourrir et d’élever.... et il ne suffît pas non plus, que l’individu règle sa reproduction sur les ressources qu’il peut appliquer à l’élève de ses enfants et sur le débouché qui leur est ouvert, il faut encore qu’il avise à donner le jour à une génération saine et forte ; car les tares physiques se transmettent aux enfants. »
- Après l’exposé de nombreuses considérations sur les causes qui déterminent l’augmentation ou la diminution de la natalité dans les populations, l’auteur traite de l’affaiblissement de la qualité chez les races blanches :
- « Il y a » dit il, « un péril plus sérieux qui peut, plus sûrement encore que la réduction du nombre, entraîner leur décadence, c’est celui de l’affaiblissement de la qualité de la population, par la diminution de la vigueur physique et morale, de la santé, de la beauté des individus, partant, de leur aptitude à soutenir de nation à nation et de race à race, l’effort de la concurrence vitale.
- » Depuis un siècle, les peuples civilisés ont transformé leur matériel d’exploitation.; ils ont amélioré un grand nombre d’espèces végétales et, la plupart de leurs races d’animaux domestiques, mais ont-ils perfectionné la leur ? Les hommes sont-ils aujourd’hui, physiquement, si non moralement, supérieurs à leurs ancêtres ? Sont-ils plus forts et plus beaux ? Jouissent-ils d’une santé plus robuste ?
- » Il suffit de jeter un coup d’œil sur la foule qui encombre les rues et les places des grandes villes dans
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- les fêtes publiques, pour reconnaître combien sont rares les types masculins et féminins qui réunissent la force et la beauté. » Et, à cette dégénérescence qu’il constate, il ajoute, comme preuve, la nécessité où nous nous sommes trouvés de réduire successivement la taille requise pour le service militaire.
- Parmi les causes, il énumère les suivantes :
- 1° Les vices et les maladies des parents ;
- 2° Les unions mal assorties, en comprenant sous ce chef, les mauvais croisements de races ;
- 3° L’imperfection des lois relatives aux unions et les encouragements artificiels à la population (exemption d’impôts, etc.) ;
- 4° L’insuffisance d’entretien et de soins, le travail prématuré et le surmenage des enfants ;
- 5° La prostitution.
- Puis étudiant ces diverses causes une à une, il se demande s’il ne serait pas possible d’interdire le mariage aux cancéreux, aux phthisiques, etc., et à cette classe daus laquelle la propension au crime apparaît comme une conséquence de l’hérédité ? Mais comment de nos jours, sous un régime démocratique, admettre, en un tel sujet, l’idée d’une prohibition quelconque ! « Non » s’écrie-t-il, « cela ne serait ni possible ni efficace. »
- Evidemment il faut que le problème se résolve sans que la liberté individuelle soit atteinte. Mais par quel moyen ? « A défaut de l’autorité devenue impuissante, » continue M. de Molinari, « c’est à la science, à la liberté qu’il faut recourir. » Paroles fécondes ainsi que nous l’entrevoyons quand il ajoute : « Mais il faut qu’elles (la science et la liberté) soient aidées par des progrès matériels permettant à la femme de se créer avec moins de difficultés une situation indépendante, et par des progrès moraux qui fassent considérer à l’homme comme une action honteuse et avilissante la poursuite d’une dot et l’exploitation d’une femme»
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- « Enfin, la science n’est pas bornée dans ses applications à la découverte des moyens d’empêcher la dégénérescence de l’espèce. Elle peut viser plus haut et se proposer aussi pour but de la perfectionner.... »
- Voilà le grand problème : la réforme du mariage but caché ou avoué du féminisme, tu par les uns qui peut-être d’ailleurs ne vont pas jusque-là et se contenteraient de réformes partielles ; tu encore par d’autres qui désirent ne pas décourager la timidité de certaines bonnes volontés ; mais proclamé hardiment par beaucoup sur tout dans les pays anglo-saxons où l’audace en ces matières a largement dépassé le niveau des revendications françaises.
- Ce ne sont pas seulement des éléments conservateurs et éclairés, des hommes d’études tels que MM. Varigny et de Molinari qui apportent leur science et leurs fines observations à l’étude des conditions qui font naître le féminisme. Des sentiments dont la poussée tumultueuse sort de camps tout opposés concourent, conscients ou non, au même but.
- Pourquoi n’aurions-nous pas, tous, des familles aussi riches les unes que les autres, disent les démocrates dans leur farouche amour d’égalité ?
- Pourquoi n’aurions-nous pas, tous, de's parents sains, vigoureux, intelligents, afin de naître, tous, aussi forts, aussi biens doués les uns que les autres, s’écrient les anarchistes dans leur inextinguible amour de liberté ?
- Parce que la société a été jusqu’ici barbare et injuste envers nous, répondent les femmes ; parce qu’elle nous a toujours considérées comme des inférieures, comme des mineures assujeties au bon plaisir de l’époux, à l’autorité légale du mari, quelque indigne qu’il puisse être ; parce que nous sommes tenues dans un état de servage mental et légal qui fait de l’épouse non une compagne fière, libre et digne, mais une sorte de domestique familiale, et que l’état de servage qu’on nous
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- impose par les mœurs et par les lois, dégrade aussi bien le maître que le valet. _
- Qu’on nous rende la dignité par la liberté et l’égalité, qu’on nous permette le libre accès à toutes les cultures, à toutes les fonctions ; et nous nous chargerons nous mêmes de porter remède aux maux dont vous souffrez, que vous déplorez.
- A vous, anarchistes, nous disons, vos enfants seront mieux portants, mieux doués quand nous choisirons leur père en toute liberté. A vous, démocrates, nous affirmons que vos fils et vos filles auront l’égalité quand au préalable vous nous l’aurez accordée. A vous, économistes^ nous répondons : Quand par vos efforts les entraves de toute nature qui nous ligottent auront disparu de nos mœurs et de nos lois, nous améliorerons l’espèce en repoussant systématiquement pour maris, les insuffisants, les alcooliques et les tarés de toute nature ; car pour une mère éclairée et libre, rien De vaut la santé, la beauté, la perfection des qualités physiques et mentales de ses enfants.
- Anarchistes, Démocrates, Economistes, s’écrient-elles, aidez-nous dans nos justes revendications ; tous les maux que vous signalez, que vous condamnez, disparaîtront peu à peu et le bonheur vous sera donné par surcroît.
- En attendant, des femmes se dressent par l’étude pour s’élever à la hauteur de la tâche qu’elles entrevoient. A la tête du mouvement se trouvent les Américaines. Etudiant avec les Bachofîen, les Letourneau, les Mac Lennan, les Morgan, etc, les origines et les diverses formes de la famille, elles constatent comment l’antique et farouche autorité paternelle s’est adoucie peu à peu au profit de l’autonomie individuelle. N
- Enfin, analysant l’institution du mariage dans le passé, dans ses formes si variées, dans ses modifications successives et préjugeant du rôle de la femme dans
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- l’avenir, elles formulent leurs espérances, leurs convictions en ces termes :
- Ignorante et asservie, la femme a jusqu’ici subi le joug de la force dans les faits relatifs à la reproduction ; instruite et autonome, elle interviendra dans la direction de ces mêmes faits, y introduira la prévoyance du bien de l’espèce et, par des choix éclairés, fera de la reproduction le plus puissant agent du perfectionnement physique et mental de l’humanité.
- Aug. Fabre.
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- Le devoir
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- Le Congrès de Soleure
- On lit dans Y Almanach de la Coopération française pour 1897.
- )) Aucun pays, relativement à son étendue et à sa population ne renferme autant de sociétés de consommation que la Confédération Suisse. Elle en compte pour le moins deux cents, c’est-à-dire deux fois autant, toutes, proportions gardées, que la France, l’Angleterre ou l’Allemagne. On estime que le dixième environ de la nation helvétique pratique la mutualité sous cette forme. Et cependant les coopérateurs suisses ont fait très peu parler d’eux jusqu’à présent. Pendant fort longtemps, leurs sociétés ont grandi côte à côte sans avoir de rapports les unes avec les autres. Ce n’est guère que depuis cinq ou six ans qu’une partie d’entre elles les plus florissantes, et les plus avancées, ont eu l’idée de se grouper pour s’encourager réciproquement, pour échanger leurs expériences, et surtout pour accroître leur puissance par l’organisation d’un système d’achat en commun. De ce groupement est né, en 1890, le Verband Schweùerischer Consumvereine, qui embrasse actuellement 59 sociétés distinctes. »
- Aux lignes qui précèdent, M. E. Pictet, président de la Société coopérative de Genève, ajoutait quelques renseignements sur l’enquête entreprise et menée à bout par le Verband à l’occasion de l’Exposition de Genève.
- Cent sociétés, exactement; représentant l’élite de la coopération helvétique avaient rempli le questionnaire très détaillé qui leur avait été adressé. Les chiffres qu’elles ont fournis se rapportent tous à l’année 1894.
- En 1894, ces cent sociétés comptaient 53.903 membres. Elles faisaient pour 20.518.456 francs d’affaires sur lesquelles elles réalisaient un bénéfice net moyen de 8.46%. Leur capital-actions s’élevait à 2.927.000 francs, elles détenaient de plus, à titre de « dépôts des sociétaires » une somme de 1.518.000 francs. Les immeubles dont elles étaient propriétaires représentaient une valeur (prix de
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- revient) de 3.952.000 francs. Elles avaient à leur service 853 employés salariés.
- La plus ancienne en date, celle de Fontainemelon (Neuchâtel), remonte à 1851, mais la majorité paraissent avoir été fondées entre 1870 et 1880.
- Le Congrès tenu à Soleure, les 19 et 20 juin dernier, par les délégués du Verband a montré les progrès réalisés depuis deux ans par la Coopération suisse.
- Il a été constaté, dans la séance d’ouverture, qu’en 1896 le Verband s’était accru de onze sociétés, qui lui ont apporté un renfort de 7.000 adhérents nouveaux, or chacun de ces adhérents représente un ménage.
- A l’heure présente, l’Union suisse des sociétés de consommation embrasse soixante-dix associations distinctes, dont une, celle de Bâle, compte, à elle seule, seize mille membres (en augmentation de deux mille sur 1894), et une autre, celle de Genève, 4.400 membres (en augmentation de 400 sur 1894).
- L’agence fondée à Bâle, il y a quatre ans, en vue des achats en commun, s’appuie maintenant sur un fonds de garantie de 174.000 francs souscrits par les sociétés confédérées. Le chiffre de ses affaires a atteint en 1896, 1.785.000 francs, soit une augmentation de 650.000 francs sur l’exercice précédent.
- Ce bureau étend ses opérations fort au delà des frontières de la Suisse. A l’exemple de ces puissantes sociétés coopératives de gros d’Angleterre qui opèrent sur tous les points du globe, il importe directement une partie des produits dont il a besoin, d’Espagne, de Turquie, d’Amérique et des Indes.
- En 1896, le comité central, dont le siège est également à Bâle, s’est assuré les services d’un secrétaire général éminemment qualifié, dit le Journal de Genève, en la personne du Dr Hans Muller, et est entré en possession d’un organe spécial, le Correspondensblatt, qui paraît deux fois par mois. Enfin, ce même comité central a noué des relations, sinon précisément d’affaires, tout au moins d’amitié et de bon vouloir réciproque, avec l’Union des associations coopératives agricoles de la Suisse orientale (7,000 membres). Le fondateur et président de cette dernière institution, M. Schenkel, assistait à la réunion de Soleure.
- Le Congrès s’est particulièrement occupé de la situa-
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- tion des sociétés coopératives au point de vue fiscal. Il a été décidé que l’Union fournirait à toutes les sociétés qui seraient indûment taxées l’aide juridique.
- Une exposition de pains a clôturé le Congrès. Plus de trente sociétés de consommation fabriquant elles-mêmes cet article ou le faisant fabriquer par des boulangers fournisseurs, avaient envoyé leurs produits.
- Le prochain Congrès aura lieu à Coire.
- Le Congrès de Perth
- La coopération anglaise poursuit sa marche ascendante.
- Il y a quatre ans, à l’occasion du 25e congrès de l’Union fédérative, nous signalions ici-même, l’augmentation constante du nombre des sociétés coopératives anglaises depuis 1861, et la progression ininterrompue du chiffre de leurs membres, et celle du capital, du chiffre de vente et du bénéfice net. Les compte-rendus des congrès suivants nous ont apporté le témoignage de la continuité d’un progrès que viennent confirmer d’une manière éclatante les chiffres fournis par le Comité Central de l’Union, au 29e Congrès annuel tenu à Perth (Ecosse) les 5, 6, 7, 8 et 9 juin dernier.
- En 1895, on comptait 1.711 sociétés comprenant 1.414.158 membres, avec un capital-actions de 404.125.000 fr., un chiffre de vente de 1.312.800.000 fr., un bénéfice de 134.490.000 fr. et un capital en comptes courants de
- 241.535.500 fr.
- En 1896, le nombre des sociétés s’est élevé à 1.741, celui de leurs membres à 1.492.371, le capital-actions à 438.675.000 fr., les ventes, à 1.432.960.000 fr., les bénéfices à
- 158.437.500 fr. et le capital en comptes courants à 265.808.750 fr.
- La Wholesale anglaise comptait en 1895, 1.035 sociétés avec un capital-actions de 15.888.500 fr., un chiffre de vente de 253.550.000 fr., un bénéfice net de 4.833.300 fr. et un capital en comptes courants de 27.146.800 fr.
- Ici encore, en 1896, augmentation sur toute la ligne : sociétés, 1.044 ; capital-actions 17.066.450 ; ventes,
- 277.876.425 fr. ; bénéfices nets, 5.258,100 fr. ; capital en comptes courants, 29.911.250 fr.
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- Pour la Wholesale écossaise le chiffre des sociétés passe de 485, en 1895, à 491, en 1896 ; le capital-action de 4.247.500 à 4.696.700 ; les ventes de 86.236.500 à 95.564.500; les bénéfices nets de 3.627.300 à 4.323.700 et le capital en comptes courants de 22.136.250 à 23.892.000 fr.
- Les industries de la Wholesale anglaise : fabrication de chaussures, de savons, de biscuits, de conserves, de draps, de vêtements tout faits, les meuneries, les imprimeries, les papeteries ont suivi une progression d’affaires assez marquée. Il en est de même pour les industries de la Wholesale écossaise qui fabrique des meubles et de la brosserie, en dehors des industries principales indiquées plus haut.
- Les affaires de la banque des Wholesales ont augmenté de 104 millions depuis l’année dernière et s’élèvent en 1896 à 1.587.980.000 fr.
- La flotte de la Wholesale anglaise (cinq vaisseaux à vapeur) a donné 60.000 fr, de pertes environ.
- Le Cooperative News (journal de la Coopération) compte 44.700 abonnés qui lui donnent 21.300 fr. de bénéfices ; le nombre des abonnés a augmenté de 200 depuis 1896.
- Les fermes coopératives ont donné environ 25.000 fr. de pertes. On sait que l’organisation de la coopération agricole en Angleterre est relativement récente, Le mouvement remonte à quelques années à peine et n’est pas encore sorti de la période de tâtonnement.
- Il y a 261 associations de production avec 16.512 ouvriers ou employés possédant 54.548.600 francs en capitaux, faisant 112.401.175 fr. d’affaires, réalisant 5.704.825 francs de bénéfices et ayant eu 121.375 fr. de pertes, principalement supportés par la Wholesale anglaise.
- En vertu d’un usage constant, une exposition de l’industrie coopérative est organisée chaque année dans la ville où siège le Congrès des sociétés coopératives de consommation.
- Le président de la société coopérative de Perth, M. Mac Ferlane, en ouvrant l’exposition industrielle, a parlé de la nécessité d’une étroite union entre la coopération de consommation et la coopération de production, afin de hâter le progrès social de l’humanité.
- Ceux, a-t-il dit en substance, qui croient que l’on pourrait faire disparaître les injustices de ce monde et former une nouvelle société au moyen de mesures
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- politiques seraient bien étonnés si leurs utopies se réalisaient. Les injustices pourraient être atténuées peut-être, mais elles n’auraient pas disparu.
- Ce que la charité et l’Etat ne peuvent faire, le peuple le fera en puisant ses forces dans l’organisation professionnelle, dans la coopération et en adoptant un idéal commun.
- C’est M. Maxwell, qui a prononcé le discours d’ouverture du Congrès.
- Ce discours est absolument remarquable et tel qu’on pouvait l’attendre de l’éminent directeur de la Wholesale écossaise, où l’industrie est organisée sur la base de la participation aux bénéfices.
- M. Maxwell n’admet pas de doute sur ce point : la coopération est destinée à prendre la place de l’industrie et du commerce compétitifs. Ainsi s’expliquent la guerre acharnée que lui font les bénéficiaires dé l’organisation industrielle et commerciale actuelle et leurs manoeuvres qui ne réunissent pas toutefois à entraver sa force d’expansion.
- Ce qui ralentit le mouvement, c’est l’indifférence et l’apathie de certains coopérateurs qui ne demandent à la coopération que ses gros dividendes.
- Ceux-là, dit M. Maxwel, ne comprennent pas que notre but est de travailler au bien de la société dans son ensemble. C’est cependant ce qu’il faudrait qu’ils sachent. Il faut savoir aussi faire beaucoup d’efforts pour de petits résultats, dépenser beaucoup d’argent, de travail, sans en recueillir immédiatement tous les fruits. C’est ce que l’éducation coopérative doit enseigner.
- Ce n’est pas uniquement à lutter contre l’acharnement de ses adversaires ou l’apatliie de ses amis que la coopération doit consacrer ses efforts ; un champ plus vaste s’offre à son activité.
- M. Maxwell envisage ici l’éventualité de la participation de la coopération aux affaires du pays.
- «Je sais, » dit-il, « que la plupart des coopérateurs disent « ne mêlons pas la politique à la coopération. » Je ne veux pas mêler la politique à la coopération, mais je désirerais vivement voir la coopération prendre une plus grande part aux affaires publiques. Quand on compte un milliard et demi d’affaires avec un chiffre de coopérateurs qui représente le 7e de la population de la
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- Grande-Bretagne, quand on voit ce mouvement aller chaque année en grandissant, on ne* peut faire autrement que de penser à la nécessité pour ceux qui en font partie de prendre une part des charges publiques.
- « Si le commerce et l’industrie doivent subir l’influence coopérative, si la terre doit revenir aux coopérateurs qui préconisent le partage des bénéfices entre ceux qui travaillent soit de leurs mains, soit de leur cerveau, il faut créer une union véritable entre tous les coopérateurs, de manière que si on ne veut pas avoir de suite des représentants aux Parlement, on vote du moins pour des candidats sympathiques à notre mouvement.
- » Commençons par agir ainsi, plus tard nous aurons nos représentants. »
- M. Maxwell signale ensuite la nécessité d’éviter la concurrence que se font parfois entre elles les Sociétés coopératives d’une même ville, et l’obligation pour les coopérateurs d’intéresser les employés au développement matériel et intellectuel de la coopération, en améliorant sans cesse leurs fonctions et en encourageant les associations des employés et des ouvriers des sociétés coopératives.
- L’avenir de la coopération est plein de promesses, dit en terminant M. Maxwell.
- Il faut réveiller l’enthousiasme des coopérateurs et faire comprendre à chacun d’eux qu’il a un devoir à remplir. Il faut que tous répètent autour d’eux que la coopération est la délivrance apportée aux travailleurs.
- « Il faut que tous nos efforts portent sur les plus pauvres de la communauté pour les enrôler dans nos Sociétés Coopératives de consommation ; d’un autre côté, il faut que nos associations de production soient un exemple si frappant de justice et de fraternité qu’elles obligent, moralement, les grands industriels à partager, avec leurs ouvriers, une partie des bénéfices qu’ils ont contribué à réaliser.
- » Les deux magasins de gros sont un exemple frappant de la puissance commerciale de la Grande-Bretagne.
- » Notre avenir dépend surtout de notre unité de vues. Si la pauvreté et l’ignorance doivent disparaître peu à peu, si le travail doit être relevé, si le capital doit prendre le rang inférieur qui est le sien, si l’amour fraternel, au lieu de l’égoïsme, doit être notre idéal, si ce
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- monde si magnifique avec tous les progrès que lui ont donné des siècles de civilisation, doit être l’héritage de tous au lieu d’être la propriété de quelques-uns, si la vie sur cette terre doit ressembler un peu plus à la vie que nous supposons devoir exister dans le ciel, il faut que nous le voulions et que notre devise soit « Union ».
- » Si nous pratiquons cette union, nous serons forts et quand nos adversaires verront comme nous nous aimons, quand ils verront régner parmi nous la justice et la vérité, sans acception de classes ou de croyances, ils seront bien obligés de désarmer, de nous tendre la main et de subir notre influence bienfaisante et émancipatrice ».
- Deux points abordés par M. Maxwel dans son discours inaugural, ont fait l’objet d’un rapport suivi d’une discussion et du vote d’une résolution.
- Il s’agit en premier lieu de l’agitation faite par les commerçants contre le mouvement coopératif. Le rapport de M. Snell, d’Edimbourg, est un véritable exposé des droits et des devoirs des citoyens comme on les comprend en Angleterre.
- La maison d’un anglais, dit-il, est son château fort, personne n’a le droit d’y entrer sans sa permission. La coopération est la réunion de citoyens décidés à faire leurs affaires eux-mêmes et à conserver leur indépendance. Les commerçants n’ont donc aucun droit à s’ingérer dans leurs affaires.
- Le Congrès vote une motion de protestation contre les agissements des commerçants qui cherchent à dénaturer le mouvement coopératif.
- Le rapport de M. Wilson sur les pensions de retraite des employés constate, d’après les statistiques, que 42.7 % au moins des vieux ouvriers meurent dans la misère.
- Il démontre que l’ouvrier ne peut pas, avec ses seules ressources, ramasser l’argent nécessaire pour être à l’abri du besoin dans sa vieillesse. Il signale les petits salaires des ouvriers et fait remarquer que les 2/3 des revenus du pays vont à 1/8 de la population seulement, c’est-à-dire à une infime minorité.
- Les employés des sociétés coopératives ont du moins l’avantage d’être à l’abri du chômage ou des caprices d’un patron.
- 1696 sociétés coopératives de consommation et de pro-
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- duction comptent 1.341.238 membres avec 49.815 ouvriers et employés. Leurs salaires annuels s’élèvent à 55.723.000 fr. Le salaire moyen est de 1.100 francs par an. Dans ces conditions M. Wilson juge que ce salaire n’est pas suffisant pour réaliser des économies en vue d’une pension de retraite.
- Il propose le système suivant :
- 1° Tous les employés des Sociétés de consommation et des Sociétés de production feront partie de la société de retraite ;
- 2° Les sociétés coopératives seront groupées par districts autonomes qui s’administreront eux-mêmes, tout en étant soumis à des statuts généraux ;
- 3° Chaque société capitalisera l’argent de ses employés au taux courant ;
- 4° Les sociétés adhérentes ne prendront que des employés versant régulièrement leurs cotisations à la caisse de retraite ;
- 5° Après le 5e exercice, on fixera d’après les calculs d’un actuaire, dans quelle proportion les sociétés les moins nombreuses pourront être aidées ;
- 6° Chaque société complétera la cotisation de ses employés d’une manière équitable, non pas proportionnellement au salaire, mais par tête ;
- 7° La cotisation pour chaque employé devra être de 0 fr. 60 par semaine, et celle de la société de 0 fr. 30 au moins ;
- 8° Les cotisations seront payées à partir de l’âge de 18 ans ; celui qui sera admis à l’âge de 30 ans devra payer une cotisation qui compense les années pendant lesquelles il n’a rien versé ;
- 9° Si un employé quitte une société pour entrer dans une autre, les sommes versées et les intérêts seront remis à la nouvelle société ;
- 10° Le Conseil d’administration sera composé en parties égales d’employés et de membres de sociétés coopératives.
- Après une très intéressante discussion, le Congrès vote à l’unanimité, moins deux voix, la proposition suivante :
- « Le Congrès exprime le vœu que l’organisation d’une caisse de retraite pour les employés soit étudiée dans
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- toutes les sociétés coopératives par les représentants de ces Sociétés et les délégués des employés. »
- Le vote de cette résolution constitue le trait dominant du Congrès de Perth, un des membres du Congrès a fait cette réflexion que ce n’est pas seulement aux employés des sociétés coopératives, mais aussi aux coopérateurs et à l’humanité toute entière que la pension de retraite doit être accordée.
- La question est depuis longtemps posée dans sa signification la plus étendue, devant la coopération anglaise.
- Qu’on se rappelle l’idéal que, dès 1843, se proposaient de réaliser les équitables pionniers de Rochdale.
- Il y a dix sept ans, dans une lettre qui eut dans le monde de la coopération anglaise un si légitime retentissement, J.-B.-A. Godin, avec la grande autorité d’une expérience universellement reconnue, traçait aux coopérateurs d’outre Manche les grandes lignes de l’évolution qui doit aboutir à la conquête du droit de vivre pour tout être humain, droit qu’il est honteux à notre époque de ne savoir ni reconnaître, ni respecter. « Ce serait disait-il, une gloire pour la coopération anglaise de se placer en avant de ce mouvement, en s’inspirant du sentiment de l’amour de la vie humaine, qui est la base du principe évangélique si en honneur en Angleterre. »
- Le Congrès de, Perth marquerait-il le point de départ d’une phase décisive de cette évolution?
- Deooir, tome 4 numéros des 15 juin et 22 août 1880.
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- La session ordinaire de 1897. — Deuxième partie
- Quand nous avons quitté la Chambre, le mois dernier, voici quel était l’emploi de son temps : le samedi, interpellation sur la crise agricole; le vendredi, discus sion du projet de loi sur le cadenas ; les autres jours, débat sur le renouvellement du privilège de la Banque de France.
- Ces trois objets ont absorbé la presque totalité de la seconde partie de la session ordinaire de 1897, qui a pris fin le 20 juillet. Commencée, en effet, le 25 mai, nne semaine après la reprise des travaux parlementaires, la discussion sur le renouvellement du privilège de la Banque de France s’est terminée le 1er juillet seulement.
- Le cadenas a tenu l’affiche du 11 juin au 9 juillet.
- Quant à l’interpellation sur la crise agricole, inaugurée le 19 juin par un discours de M. Jaurès, qui a pris trois séances à la Chambre, trois samedis consécutifs, elle durerait encore si les vacances n’étaient pas intervenues ; car on ne compte pas moins de quatorze ou quinze orateurs inscrits pour prendre la parole sur cette élastique matière, et dans ce nombre un seul, après M. Jaurès, a pu se faire entendre, M. Descha-nel, qui s’est accomodé d’une seule séance de quatre heures.
- C’est évidemment sous le prétexte que le travailleur des champs devait partager avec le travailleur des villes la maigre pitance du vendredi, qu’on avait inscrit au programme de ce jour, aussitôt après la loi sur les sociétés de secours mutuels, laquelle, du moins, embrassait dans une même sollicitude sans équivoque, et la ville et la campagne, l’étrange loi du cadenas.
- Etrange, elle l’est de fait autant que de nom, cette loi qui autorise le gouvernement à rendre provisoirement applicables par décrets, les dispositions des projets de loi portant relèvement des droits de douane, dès que ces projets auront été déposés.
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- Que le cadenas ne soit pas une nouveauté, qu’il soit établi dans tel ou tel pays voisin, qu’il ait même fonctionné longtemps en France, qu’il accuse la faiblesse du protectionnisme ou lui apporte un surcroît d’efficacité, qu’il favorise l’agriculture ou crée entre elle et le commerce une animosité funeste à l’un et à l’autre, qu’il moralise ou bouleverse les marchés, qu’il ait plus d’inconvénients ou plus d’avantages, qu’il réponde à son objet précis, immédiat, qui est de barrer la route à la spéculation, ou qu’il précipite ses débordements, tout cela, certes, n’est pas indifférent ; mais c’est matière à discussion, et la loi du cadenas n’échappe pas de ce chef au sort de toutes les lois proposées, et même de la plupart des lois en vigueur.
- La particularité qui distingue le cadenas de toutes les autres lois, sans aucune exception, ne réside donc pas dans ses conséquences plus ou moins lointaines, mais dans son dispositif même qui décide que les lois d’un certain ordre seront mises en vigueur, sans avoir été discutées et votées par le Parlement. Aux yeux de ses adversaires, ce n’est pas détruire mais préciser le caractère anormal, anti-constitutionnel, de cette loi, que de dire avec ses défenseurs, qu’il s’agit simplement pour la Chambre de déléguer provisoirement ses droits au gouvernement, puisque c’est cette délégation même de pouvoirs qui est anti-constitutionnelle et en opposition avec les principes de notre droit public.
- La loi du cadenas a été votée par 411 voix contre 110.
- On a dit : le cadenas, c’est le coup d’Etat organisé au profit douanier. Nous espérons bien qu’il ne se trouvera jamais une majorité pour étendre l’application de son principe au domaine politique.
- La politique n’a d’ailleurs joué aucun rôle dans cette affaire. Les partisans et les adversaires du cabinet se sont rencontrés aussi bien dans la majorité que dans la minorité.
- Les chiffres du scrutin ne peuvent fournir une indication à peu près précise que sur les forces respectives du protectionnisme et du libre échangisme dans la Chambre actuelle.
- En votant la loi du cadenas, la Chambre a voulu se
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- livrer à une manifestation en faveur des agriculteurs.
- Tous les partis rivalisent de prévenances envers l’agriculture. Le parti socialiste s’est déclaré le dernier. Il n’en montre que plus d’empressement. Mais il a affaire à forte partie.
- Les combinaisons de la politique ,ont mis en face de lui l’homme qui a su capter les bonnes grâces de l’agriculture par des procédés qui n’ont pas encore cessé de plaire, et qui doit à cette faveur persistante l’honneur d’être à la tète du gouvernement avec la mission de lui barrer la route.
- Voilà donc le parti socialiste aux prises sur le ter' rain le plus défavorable avec l’adversaire de tous les instants, sur tous les terrains.
- En adoptant une tactique plus conforme à l’esprit du dicton : mieux vaut douceur que violence, et en se résignant à faire la conquête du suffrage universel, le parti socialiste ne pouvait que recourir à l’emploi de la séduction à l’égard de l’agriculture qui représente un peu plus des deux tiers du corps électoral. Besogne malaisée. Cette subite tendresse contrastait trop avec l’indifférence, voire la rudesse et l’hostilité de certains projets d’antan, pour ne pas éveiller les méfiances sur la nature des plans d’abolition de la propriété rurale, sur les moyens de les accorder avec les prévenances actuelles et les assurances de consolidation de cette même propriété ; on s’explique le samedi à la Chambre dans un débat spécial concernant la crise agricole.
- Les autres jours de la semaine sont employés à donner des gages à l’agriculture à l’occasion de la loi sue le cadenas et surtout du débat sur la Banque de France, comme on s’en occupera à la fin de la session, lorsque reviendront en discussion les réformes fiscales dégré-vant la petite propriété.
- Rares sont les modifications proposées au projet de renouvellement du privilège de la Banque de France et concernant l’organisation intérieure, le fonctionnement de cette institution et ses rapports avec le commerce, l’industrie ou l’agriculture, que l’on puisse considérer
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- ‘comme absolument exclusives de toute préoccupation politique.
- Quelques unes s’inspirent du désir de donner une occasionnelle satisfaction à quelques articles épars dans le programme démocratique.
- D’autres se rattachent par des liens plus ou moins flottants à un plan socialiste très-arrèté, et visent à diminuer les moyens d’action du capitalisme dans la société actuelle.
- Dans cet ordre d’idées rentrent les amendements qui ont pour but de donner à l’agriculture une satisfaction plus ou moins considérable et, surtout, ceux qui ont la prétention de la soustraire par une organisation spéciale à l’influence absorbante des gros capitaux.
- A l’exception de deux, tous les amendements au projet ont été repoussés à la majorité moyenne de 160 voix.
- Les deux amendements qui ont échappé à l’extermination générale tendent à établir une incompatibilité entre le mandat de député ou de sénateur et les fonctions de gouverneur (amendement Gauthier (de Clagny) adopté par 303 voix contre 230) et de sous gouverneur de la Banque de France (amendement Rouanet adopté par 308 voix contre 227).
- Cette concession faite au principe, communément adopté par les radicaux et les socialistes, de la séparation de la politique et des affaires, la Chambre s’est refusé à poursuivre l’application de ce principe encore mal défini, et a successivement repoussé à une centaine de voix de majorité tous les amendements qui visaient à établir de nouvelles incompatibilités.
- Elle n’a pas voulu, par exemple, étendre aux représentants des intérêts des actionnaires, aux régents et aux censeurs, bien qu’administrateurs d’une société contrôlée par l’Etat, l’interdiction du cumul dont elle frappait les représentants des intérêts de l’Etat, le gouverneur et le sous-gouverneur.
- Cependant un nouveau texte proposé par la Commission et adopté par la Chambre, donne satisfaction aux auteurs d’amendements portant que les régents doivent être français.
- Nous en avons fini avec le chapitre des modifications.
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- Sur tous les autres points les auteurs d’amendements se sont heurtés à l’implacable volonté de la majorité de voter le projet tel qu’il lui était présenté et de ne modifier en quoi que ce soit les conditions actuelles du crédit de la Banque et les détails mômes de son organisation.
- Les amendements relatifs aux délais d’avis de la cessation du privilège, à la représentation des intéressés dans la Banque, aux conditions de l’acceptation du papier étranger, au taux de la redevance annuelle de la Banque à l’Etat, n’ont pas reçu meilleur accueil que les amendements tendant à consacrer le montant de celte redevance à diverses institutions d’intérêt public, à ouvrir les guichets de la Banque aux Monts de Piété, aux Syndicats ouvriers, Associations ou Groupements corporatifs, ou que les amendements ayant pour objet de confier à la Banque le service gratuit de diverses institutions existantes : trésoreries générales, recettes particulières, ou à créer : Banque nationale des retraites ouvrières.
- Bans cet amas de rebuts nous regrettons de trouver, avec quelques autres, une disposition additionnelle de M. Mesureur, portant que la Banque prélèvera 5 0/o sur ses bénéfices nets et les inscrira à un compte spécial de participation de ses employés pour augmenter la retraite des ouvriers et ouvrières de tout grade, proportionnellement à leur retraite.
- Cet amendement, qui ne compromettait guère le crédit de la Banque et n’apportait aucune entrave à son fonctionnement, a été repoussé par 319 voix contre 202.
- On peut juger par là du sort que la Chambre réservait aux propositions de nature à modifier de fond en comble le système de la Banque. Il ne faut donc pas être surpris du rejet (par 306 voix contre 231) de la proposition Pelletan portant qu’en cas de guerre continentale l’encaisse et la planche à billets de la Banque seront à la disposition de la défense nationale.
- Y a-t-il davantage lieu de s’étonner de l’accueil fait aux propositions concernant l’agriculture ?
- Nous l’avons dit, l’agriculture ne rencontre que des sympathies à la Chambre. Mais outre que tout le monde ne comprend pas de la même façon la défense de ses intérêts, et que dans la circonstance, il fallait faire un
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- choix entre les systèmes les plus contradictoires, la majorité devait subir en cette matière, l’attraction du ministère qu’elle soutient dans toutes les questions de politique générale.
- Aux termes de la nouvelle convention, la Banque de France s’engage à verser à l’Etat, indépendamment d’une redevance annuelle de 2 millions, un capital de 40 millions. Tout le monde est d’accord pour faire cadeau de ces 40 millions à l’agriculture.
- M. Jaurès propose d’attribuer ces 40 millions à une Banque centrale de crédit agricole, qui recevrait, en outre, de la Banque de France une avance de 500 millions en billets.
- Cette Banque serait autorisée à émettre des obligations gagées sur les récoltes et les biens meubles et ayant un privilège sur les propriétaires. Elle escompterait le papier des cultivateurs à échéance de trois mois et ferait aux cultivateurs des prêts ne pouvant s’étendre à plus de dix ans. Elle procurerait le crédit aux agriculteurs, après l’avis des groupes locaux élus au suffrage universel.
- La Banque centrale agricole est, comme la Banque d’Etat, un des anneaux de cette chaîne, dont parlait M. Ribot, par laquelle le socialisme se propose d’enserrer notre société.
- Au principe de la Banque agricole, M. Méline, président du Conseil, oppose le principe de Banques régionales ayant pour mission de susciter au-dessous d’elles des Banques mutuelles. Ces Banques pourront faire des avances sur les marchandises déposées dans des magasins généraux. Elles prendront le papier des banques locales et l’apporteront à la Banque de France.
- Un projet de loi sera soumis à la Chambre affectant le capital de 40 millions et l’indemnité annuelle des 2 millions à fournir, au fonds de roulement de ces banques.
- La discussion tourne ici dans un cercle vicieux. Pour faire le crédit agricole, dit M. Méline, il faut une ressource, et cette ressource ne sera créée, que lorsque la loi sur le privilège de la Banque aura été adopté.
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- Mais en adoptant le chiffre proposé on s’engage de d’avance à ne consacrer au crédit agricole qu’un capi-pital de 40 millions.
- Or, ce chiffre peut paraître insuffisant. Voici, par exemple, M. Léveillé qui demande 60 millions, M. Pel-letan 70, et M. Marcel Habert 100 millions.
- En conséquence, M. Jaurès demande l’ajournement de la discussion, jusqu’à ce que la Chambre ait été saisie d’un projet organisant le crédit agricole.
- Celte motion appuyée par tous ceux qui conservent l’espoir de voir modifier le chiffre de la dotation du crédit agricole, est repoussée par 372 voix contre 182.
- En rejetant cette motion la Chambre se prononçait nettement contre toute modification au chiffre de 40 millions. Les propositions Marcel Habert, Pelletan et Léveillé sont successivement repoussées.
- Le système d’une Banque centrale de crédit agricole mis aux voix est repoussé à son tour, par 397 voix contre 109.
- La Chambre ayant décidé que ce n’était pas la Banque de France elle-même qui devait faire le crédit agricole, ne pouvait pas moins faire que de repousser tous les amendements se rapportant à cette institution.
- M. Pelletan essaie vainement de faire décider que la Banque pourra être obligée de mettre une somme de 500 millions à la disposition du crédit agricole, tel qu’il sera organisé par une loi de l’Etat. 500 millions, c’est le chiffre proposé jadis par M. Méline lorsqu’il était partisan d’une Banque centrale agricole.
- Finalement, l’ensemble du projet de loi portant renouvellement du privilège de la Banque de France est adopté par 419 voix contre 97.
- Si le discours de M. Jaurès sur la crise agricole, est l’exposé le plus complet qui ait été fait, depuis longtemps, à la tribune française, de la question agricole au point de vue socialiste (à l’un des points de vue socialiste, devrions-nous peut-être dire), le discours de M. Deschanel est la plus consciencieuse tentative de réfutation qui ait été faite de la doctrine socialiste, ou des doctrines socialistes, en cette matière.
- La Chambre a ordonné l’affichage de l’un de ces dis-
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- cours. On aurait pu dire d’avance duquel. Dans dix ans, terme qu’assigne M. Jaurès au triomphe du socialisme, quel est celui des deux dont la Chambre ordonnerait l’affichage? Mais, à cette époque, sera-t-il permis d’attaquer l’ordre social fraîchement établi? M. Jaurès nous a, en effet, parlé, en d’autres circonstances, d’une période transitoire qui n’est pas faite pour rassurer les orateurs de la future opposition.
- Si la Chambre avait simplement voulu, par l’affichage, récompenser l’éloquence, elle eût dû voter également l’affichage du discours de M. Jaurès. Mais les murs auraient-ils été suffisants? C’est au discours qui lui a paru la meilleure défense de l’ordre social actuel qu’elle a réservé la place disponible.
- Après ces deux discours, il semble que l’interpellation aurait pu être close. Que pourront bien dire les quatorze ou quinze orateurs inscrits pour prendre la parole dans le débat, qui n’ait été déjà dit. On ne voit guère que cette discussion puisse être prolongée au delà de l’intervention de l'orateur, socialiste ou non, qui viendra jeter quelque lumière sur la question de l’émiette-temenf continu de la propriété, affirmée par M. Descha-nel, niée par M. Jaurès ou de l’orateur socialiste, qui voudra opposer la thèse de l’opportunisme agraire à celle de l’intransigeance soutenue par M. Jaurès.
- La fin de la session a été assez agitée.
- Le 8 juillet commençait la discussion des réformes fiscales, proposées par le ministère Méline ; mais, dès le 12, désespérant de les faire aboutir avant l’ouverture de la session que les conseils généraux tiennent en août et au cours de laquelle est établie la répartition des contributions directes, le gouvernement eut la pensée de réserver, pour une session spéciale des conseils généraux, la répartition des prochaines contributions directes et l’application des réformes fiscales qui seront réalisées à l’occasion de ces contributions.
- Mais, sur les indications de la Chambre, il abandonna vite cette combinaison, et saisit la Chambre d’un projet sur les contributions directes. Seulement, au lieu d’établir ces contributions dans les conditions où elles ont été votées dans ces dernières années, il résolut d’in-
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- troduire dans le projet l’une des réformes fiscales dont il avait pris l’initiative, celle qui a pour but de degré-ver, jusqu’à concurrence de 25 millions, l’impôt sur les propriétés non bâties.
- Les évolutions du [ministère ont été contrecarrées par l’opposition, qui lui a jeté, à certain moment, dans les jambes, le projet d’impôt sur le revenu. Cette tentative n’eut pas plus de succès que la précédente. L’impôt sur le revenu fut repoussé à une majorité de 33 voix.
- Le ministère fît alors voter, avec les quatre contributions, le dégrèvement de 25 millions, qui ne rencontra pas la moindre opposition.
- Les Chambres discuteront, dans la session d’automne, la question des ressources destinées à compenser le dégrèvement, d’après l’ensemble du système proposé par le cabinet. Celui-ci, désormais débarrassé des complications où l’avaient fourvoyé ses propres fautes et celles de ses amis, au moins autant que les manoeuvres de ses adversaires, s’empressa de clore la session, non sans avoir, au préalable, fait ratifier, après sa politique financière, sa politique intérieure et sa politique extérieure, par la fidèle majorité qu’il mène aux élections.
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- LE DEVOIR
- FAITS POLITIQUES & SOCIAUX
- FRANGE Le Marchandage
- La Cour d’appel de Paris a rendu, le 8 juillet, son arrêt dans l’affaire du marchandage (1).
- On se souvient que le tribunal correctionnel avait été saisi de la question de savoir si le décret rendu le 2 mars 1848, par le gouvernement provisoire et visant l’exploitation de l’ouvrier, par voie de marchandage, était encore en vigueur et dans quelles conditions il pouvait être appliqué.
- Le tribunal correctionnel avait décidé que toutes les fois que le sous-traitant n’aurait pas payé intégralement ses ouvriers, il y aurait lieu de commettre un expert pour rechercher si le marché passé entre l’entrepreneur principal et le sous-traitant avait été fait à des conditions suffisamment rémunératrices pour qu’un salaire moyen pût être donné aux ouvriers.
- Devant la Cour, Me Viviani, au nom des ouvriers, a soutenu qu’il n’y avait pas lieu de commettre un expert et de procéder à une pareille évaluation ;
- Qu’il y avait violation du décret de 1848 par cela seul qu’il y avait un sous-traité de main-d’œuvre, tout sous-traité supposant forcément un avilissement de salaires et par suite une exploitation de l’ouvrier.
- Me Flamand a soutenu, au nom de l’entrepreneur principal, que le délit prévu par le décret de 1848 ne pouvait être imputable qu’au sous-traitant et qu’il ne pouvait y avoir lieu à expertise.
- La cour a maintenu la décision des premiers juges, conformément aux conclusions de l’avocat - général Trouard-Riolle.
- *
- * *
- Le restaurant coopératif des chantiers des Champs-Elysées. — Il convient de signaler la création, tout à la fois coopérative et philanthopique, du restaurant pour
- (1) Voir le Deeoir de juillet 1897 : Chronique parlementaire.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- les ouvriers qui est installé sur les chantiers des Champs-Elysées. Ces braves gens trouvent, avec une certaine difficulté, dans les environs du chantier, la nourriture saine, abondante et à bon marché qui est nécessaire au travaileur.
- Une modeste et très utile coopération s’est organisée pour résoudre cet intéressant problème ; elle a établi son siège social provisoire à la « Société de participation aux bénéfices », rue Bergère, à Paris.
- M. Alfred Picard, commissaire général, est disposé, en même temps que le ministre du commerce, à fournir, à titre gratuit, l’emplacement nécessaire à cette création, qui n’a aucune idée de lucre. Commerciale dans ses moyens, elle est coopérative dans son but, par les avantages réservés, tant à son personnel qu’à ses clients-ouvriers, et sa durée ne sera que de trois années, c’est-à-dire celle des travaux des chantiers de cete partie de l’Exposition.
- Un capital social de 25,000 frans paraît tout d’abord suffisant, et il sera vite souscrit si l’on considère que le Conseil d’administration et de surveillance de cette coopération comprend MM. Buisson, directeur de l’Association d’ouvriers peintres « le Travail », Félix Fitsch, président de la Société coopérative de consommation du 18e arrondissement, E.-O. Lami, Machuron, Prévost, membre de l’Association ouvrière de l’alimentation, L. Soria, Steinmetz, Thuillier, conseiller municipal de Paris, et Tuleu.
- Les clients du restaurant coopératif seront tout d’abord nourris aussi bien et aussi économiquement que possible, ce qui est le point principal. Si l’exploitation de cette œuvre philanthropique donne des bénéfices nets, voici, d’après les statuts, quel en sera l’emploi : 15 0/0 étant tout d’abord versés aux réserves et 3 0/0 affectés au capital versé, on distribuera 10 0/0 à la caisse de secours, 30 0/0 au personnel du restaurant et 60 0/0 aux consommateurs, sur production de tickets délivrés par la Société et représentant, sur chacun d’eux, le total de chaque dépense journalière.
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- AUSTRALIE Législation du travail
- La colonie de Victoria vient d’adopter une loi sur les fabriques et les magasins.
- VAvenir Social, revue du parti ouvrier belge, énumère comme suit les prescriptions de la loi relatives au minimum de salaire et au maximum d’heures de travail:
- Des comités spéciaux formés mi-partie de représentants de patrons, mi-partie de délégués d’ouvriers, fixent le taux minimum de salaire en tenant compte de la nature, du genre et de la classe du travail, ainsi que du mode et de la manière dont le travail doit être exécuté et de toute particularité qui pourrait être prescrite.
- Une copie exacte de la décision de ces comités concernant les prix ou le taux des salaires minima devra être imprimée, peinte ou affichée en caractères romains lisibles, bien en vue, à ou près de l’entrée des fabriques ou ateliers auxquels la décision du comité s’applique, de telle manière qu’elle puisse être lue facilement par les personnes qui y sont employées. Une copie fidèle de la décision devra également être remise par celui qui directement ou indirectement délivre ou laisse emporter ou qui autorise ou permet que l’on délivre ou laisse emporter des objets dans le but de les préparer ou de les fabriquer à domicile, à toute personne qui, à quelque époque que ce soit, après que la décision sera entrée en vigueur, prépare ou fabrique un de ces articles à domicile.
- Concernant le mode de détermination des minima de salaires, la loi stipule que s’il s’agit de travail à domicile, les prix ne pourront être fixés qu’à la pièce, mais dans le cas de travail fait à l’intérieur de la fabrique ou de l’atelier, il peut être fixé à la pièce ou à la journée ou suivant les deux bases, si le comité le juge utile.
- Ces comités fixent aussi les minima de salaires des apprentis et aides en indiquant en même temps le nombre proportionnel et le nombre absolu de ceux-ci.
- Personne ne pourra être employé à un salaire inférieur à 2 shellings 6 pences par semaine.
- La loi fixe à dix heures la durée maximum du tra-
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- vail dans les ateliers et les fabriques pour les personnes de moins de 16 ans, les filles et les femmes. La durée du travail ne pourra dépasser 48 heures par semaine, sauf cas de presse démontrée, d’affaires imprévues et enfin autorisation. Mais, alors, le travail hebdomadaire ne pourra dépasser 54 heures.
- Dans son article 48, la loi prescrit un demi-jour de congé par semaine à toute personne employée dans un magasin.
- AUTRICHE
- Modification au code industriel
- Le code industriel autrichien, tel qu’il résulte du code de 1859, modifié par les lois de 1883 et de 1885 vient de recevoir une nouvelle modification, par une loi du 23 février 1897, en ce qui concerne l’apprentissage et les corporations.
- Les nouvelles mesures de la première catégorie ont pour but de développer et de perfectionner l’éducation technique de l’apprenti sous la surveillance de l’autorité industrielle.
- Parmi les dispositions qui ont trait aux corporations, citons celle qui leur donne le droit de se créer des ressources en levant des taxes sur l’inscription de leurs membres et sur celle des apprentis. Lorsque les corporations d’un district sont fédérées, le bureau de cette fédération forme auprès de l’autorité politique du district un conseil du travail (Gewerbliche Beiratli) dont la compétence est réglée par voie d’ordonnance.
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- LA QUESTION UE LA PAIX
- La Société de la paix du Familistère
- M. Bernardot, appelé dorénavant à habiter Nantes, a dù abandonner la présidence de la Société de la paix du Familistère.
- L’Assemblée générale de la Société a conféré à M. Bernardot, dont le départ laisse uu grand vide, le titre de président honoraire et l’a remplacé à la présidence effective par M. Sarrazin-Duhem, secrétaire-trésorier depuis la fondation de la Société, par M. Godin, en 1886.
- •***
- Arbitrages spéciaux
- Le 31 mai s’est réunie, au palais du Tribunal fédéral suisse, à Lausanne, la Cour arbitrale internationale, nommée par le Conseil fédéral sur la demande des Gouvernements de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis de Colombie, pour décider du conflit pendant entre la maison Punkhard Moo-Faggar Lowther et Cie à Londres et l’Etat de Antiquia. La maison anglaise réclame à cet Etat, pour n’avoir pas rempli les conditions du contrat conclu pour la construction d’une ligne de chemin de fer depuis la ville de Médellin jusqu’au fleuve Magdalena, une indemnité d’environ 15 millions de francs. La Cour arbitrale, composée de MM. Rott et Léo Weber, juges fédéraux, de M. Weissenbach, ancien directeur du Central, avec M. Brustlein, de Berne, comme secrétaire, s’est bornée, dans sa première séance, à examiner la procédure à suivre.
- *
- * *
- Le Gouvernement des Etats-Unis et celui du Mexique soumettent à un arbitrage la demande d’indemnité formulée par deux citoyens américains, pour des rigueurs et des injustices dont ils auraient été victimes pendant un séjour à la frontière mexicaine.
- Les Gouvernements de la Colombie et de Costa Rica
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- vont soumettre leurs différents de frontière à l’arbitrage. Le Président de la République française sera choisi comme arbitre. S’il refuse, les deux Gouvernements s’adresseront en première ligne à M. Diaz, président de la République mexicaine, et, en cas de refus, au Président de la confédération suisse.
- L’Amérique centrale
- Les plénipotentiaires des cinq Etats de l’Amérique centrale, le Honduras, le Nicaragua, le San-Salvador, le Guatemala et Costa-Rica se sont réunis dans la ville de Guatemala et ont signé le 15 juin un traité en vertu duquel les cinq Etats ci-dessus désignés formeront désormais, vis-à-vis de l’étranger une République unique sous le nom de République de l’Amérique centrale.
- Ce traité devra être approuvé par les Parlements de ces différents Etats d’ici au 15 septembre.
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- Le bureau international de la Paix
- Dans sa dernière session, le Parlement Danois a voté à l’unanimité une subvention de 2000 couronnes (2800 fr.) au Bureau international de Berne.
- D’autre part, le Storthing de Norwège a donné la même affectation à une somme de 500 couronnes (environ 700 fr.) prise sur l’exercice 1897-98 et renouvelable d’année en année.
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- LE DEVOIR
- OUVRAGES REÇUS
- M. L. V. Colin, ingénieur, conseiller de gérance de la Société du Familistère de Guise, a publié en brochure la très intéressante communication faite par lui, le 3 février dernier, à la Société internationale des Electriciens, 14, rue de Staël, Paris, sur
- Les applications de la transformation de l’énergie électrique en chaleur.
- (Chauffage, Cuisine, Résistances et Rhéostats industriels.)
- En quelques mots d’une sobriété et d’une clarté parfaites, M. Colin arrête, comme suit, le cadre de sa communication :
- « Messieurs,
- » J’emploierai le moment d’attention que vous me faites » l’honneur de vouloir bien me prêter, à essayer de » vous montrer quelques unes des nombreuses applica-» tions qu’on peut faire de la transformation de l’énergie » électrique en chaleur.
- » Le procédé de transformation n’avait, jusqu’alors, » pas été suffisamment étudié en vue précisément de ces » applications particulières qui peuvent être faites dans » l’industrie électrique. On s’était borné, jusqu’ici, à la » fabrication de quelques appareils de chauffage et de » cuisine.
- » L’emploi de ces appareils était restreint en raison » de leur peu de durée. Les fabricants n’étaient pas » suffisamment certains de leur procédé pour aborder » les applications industrielles des plaques chauffeuses » ou radiateurs électriques.
- » Les nombreux perfectionnements qui sont mainte-» nant apportés à la fabricalion par la Société du Famis-» tère de Guise, dans ses usines de Guise, en France, » et de Laeken - lez-Bruxelles, en Belgique, et par la «Société Crompton et Cie, à Londres, permettent de » construire, non seulement des appareils de chauffage » et de cuisine d’un fonctionnement parfait, mais des » résistances et des rhéostats industriels simples, peu » encombrants et peu coûteux.
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- OUVRAGES REÇUS
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- » Je vais indiquer le principe de la construction, je » dirai quelques mots de la fabrication, sans entrer » dans tous les détails cependant, ce qui ne saurait » vous intéresser, et je décrirai les principaux appareils » en usage et les applications faites jusqu’ici qui ont » donné de très bons résultats. »
- Poursuivant, M. Colin remplit son programme avec la même séduisante clarté. C’est un vrai plaisir pour nous de saisir cette occasion de relever un des nombreux efforts de M. L,-V. Colin pour le développement de la prospérité de l’Association du Familistère.
- Blinky : a story of the east side, par Samuel Hopkins Adams.
- Brochure de 24 pages remplies des plus fines gravures et d’un texte tout rayonnant d’amour humanitaire.
- Public baths and Lavatorées, (voir notre numéro de Mai dernier, page 306).
- Ces brochures établies à New-York et propagées en vue de faire connaître et aimer les institutions les plus favorables à l’élévation générale de tous les êtres humains, sans exception, sont des témoignages de ce sens humanitaire pratique qui va se développant dans nos sociétés et auquel nous sommes heureux de rendre hommage.
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- LE DEVOIR
- SANS FAMILLE
- Par Hector MALOT
- Ouvrage couronné par l’Académie française
- (Suite)
- — Ce qui a le mieux servi pour te retrouver, dit-il, ç’a été la description des vêtements que tu portais au moment où tu nous a été volé : un bonnet en dentelle, une brassière en toile garnie de dentelles, une couche et une robe en flanelle, des bas de laine, des chaussons en tricot, une pelisse à capuchon en cachemire blanc brodé ; j’avais beaucoup compté sur la marque de ton linge F. D., c’est-à-dire Francis Driscoll qui est ton nom, mais cette marque avait été coupée par celle qui t’avait volé et qui par cette précaution espérait bien empêcher qu’on te découvrît jamais; j’eus à produire aussi ton acte de baptême que j’avais relevé à ta paroisse, qu’on m’a rendu, et que je dois avoir encore.
- Disant cela, et avec une complaisance qui était assez extraordinaire chez lui, il alla fouiller dans un tiroir et bientôt il en rapporta un grand papier marqué de plusieurs cachets qu’il me donna.
- Je fis un dernier effort :
- — Si vous voulez, dis-je, Mattia va me le traduire.
- — Volontiers.
- De cette traduction, que Mattia fit tant bien que mal, il résultait que j’étais né un jeudi deux août et que j’étais fils de Patrick Driscoll et de Margaret Grange sa femme.
- Que demander de plus ?
- Cependant Mattia ne se montra pas satisfait, et le soir, quand nous fûmes retirés dans notre voiture il se pencha encore à mon oreille comme lorsqu’il avait quelque chose de secret à me confier.
- — Tout cela c’est superbe, me dit-il, mais enfin rien
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- SANS FAMILLE
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- n’explique comment Patrick Driscoll, marchand ambulant, et Margaret Grange, sa femme, étaient assez riches pour donner à leur enfant des bonnets en dentelle, des brassières garnies de dentelles, et des pelisses brodées ; les marchands ambulants ne sont pas si riches que ça.
- — C’est précisément parce qu’ils étaient marchands que ces vêtements pouvaient leur coûter moins cher.
- Mattia secoua la tête en sifflant, puis de nouveau me parlant à l’oreille :
- — Veux-tu que je te fasse part d’uno idée qui ne peut pas me sortir de la tête : c’est que tu n’es pas l’enfant de master Driscoll, mais bien l’enfant volé par master Driscoll.
- Je voulus répliquer ; déjà Mattia était monté dans son lit.
- XVII
- L’ONCLE D’ARTHUR. — M. JAMES MILLIGAN
- Si j’avais été à la place de Mattia, j’aurais peut-être eu autant d’imagination que lui, mais dans ma position les libertés de pensée qu’il se permettait m’étaient interdites.
- C’était de mon père qu’il s’agissait.
- Pour Mattia, c’était de master Driscoll, comme il disait.
- Et quand mon esprit voulait s’élançer à la suite de Mattia, je le retenais aussitôt d’une main que je m’efforçais d’affermir.
- De master Driscoll Mattia pouvait penser tout ce qui lui passait par la tête ; pour lui, master Driscoll était un étranger à qui il ne devait rien.
- A mon père, au contraire, je devais le respect.
- Assurément il y avait des choses étranges dans ma situation, mais je n’avais pas la liberté de les examiner au même point de vue que Mattia.
- Le doute lui était permis.
- A moi il était défendu.
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- LE DEVOIR
- Et quand Mattia voulait me faire part de ses doutes il était de mon devoir de lui imposer silence.
- C’était ce que j’essayais, mais Mattia avait sa tête, et je ne parvenais pas toujours à triompher de son obstination.
- Alors il me fallait quand même écouter ses questions :
- — Pourquoi Allen, Ned, Annie et Kate avaient-ils les cheveux blonds, tandis que les miens n’étaient pas blonds ?
- — Pourquoi tout le monde, dans la famille Driscoll,' à l’exception de Kate, qui ne savait pas ce qu’elle faisait, me témoignait-il de mauvais sentiments, comme si' j’avais été un chien galeux ?
- — Comment des gens qui n’étaient pas riches, habillaient-ils leurs enfants avec des dentelles ?
- A tous ces pourquoi, à tous ces comment, je n’avais qu’une bonne réponse qui était elle-même une interrogation.
- — Pourquoi la famille Driscoll m’aurait-elle cherché si je n’étais pas son enfant ? Pourquoi aurait-elle donné de l’argent à Barberin et à Greth and Galley ?
- A cela Mattia était obligé de répondre qu’il ne pouvait pas répondre.
- Cependant il ne se déclarait pas vaincu.
- — Parce que je ne peux pas répondre à ta question, disait-il, cela ne prouve pas que j’aie tort dans toutes celles que je te pose sans que tu y répondes toi-même. Un autre à ma place trouverait très bien pourquoi master Driscoll t’a fait chercher et dans quel but il a dépensé de l’argent. Moi je ne le trouve pas parce que je ne suis pas malin, et parce que je ne connais rien à rien.
- — Ne dis donc pas cela : tu es plein de malice au contraire.
- — Si je l’étais, je t’expliquerais tout de suite ce que je ne peux pas t’expliquer, mais ce que je sens : non, tu n’es pas l’enfant de la famille Driscoll, tu ne l’es pas, tu ne ne peux pas l’être ; cela sera reconnu plus tard, certainement ; seulement, par ton obstination à ne pas vouloir ouvrir les yeux, tu retardes ce moment. Je comprends que ce que tu appelles le respect envers ta famille te retienne, mais cela ne devrait pas te paralyser complètement.
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- — Que veux-tu que je fasse ?
- — Je veux que nous retournions en France.
- — C’est impossible.
- — Parce que le devoir te retient auprès de ta famille ; mais si cette famille n’est pas la tienne, qui te retient ?
- Des discussions de cette nature ne pouvaient aboutir qu’à un résultat, qui était de me rendre plus malheureux que je ne l’avais jamais été.
- Quoi de plus terrible que le doute !
- Et malgré que je ne voulusse pas douter, je doutais.
- Ce père était-il mon père ? cette mère était-elle ma mère ? cette famille était-elle la mienne ?
- Cela était horrible à avouer, j’étais moins tourmenté, moins malheureux, lorsque j’étais seul.
- Qui m’eût dit, lorsque je pleurais tristement, parce que je n’avais pas de famille, que je pleurerais désespérément parce que j’en aurais une ?
- D’où me viendrait la lumière ? qui m’éclairerait ? Comment saurais-je jamais la vérité?
- Je restais devant ces questions, accablé de mon impuissance, et je me disais que je me frapperais inutilement et à jamais, en pleine nuit noire, la tète contre un mur dans lequel il n’y avait pas d’issue.
- Et cependant il fallait chanter, jouer des airs de danse, et rire en faisant des grimaces, quand j’avais le cœur si profondément triste.
- Les dimanches étaient mes meilleurs jours, parce que le dimanche on ne fait pas de musique dans les rues de Londres, et je pouvais alors librement m’abandonner à ma tristesse, en me promenant avec Mattia et Capi ; comme je ressemblais peu alors à l’enfant que j’étais quelques mois auparavant !
- Un de ces dimanches, comme je me préparais à sortir avec Mattia, mon père me retint à la maison, en me disant qu’il aurait besoin de moi dans la journée, et il envoya Mattia se promener tout seul : mon grand’père n’était pas descendu : ma mère était sortie avec Kate et Annie, et mes frères étaient à courir les rues ; il ne restait donc à la maison que mon père et moi.
- Il y avait à peu près une heure que nous étions seuls, lorsqu’on frappa à la porte ; mon père alla ouvrir et il rentra accompagné d’un monsieur qui ne ressemblait pas aux amis qu’il recevait ordinairement ; celui-là
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- était bien réellement ce qu’en Angleterre on appelle un gentleman, c’est-à-dire un vrai monsieur, élégamment babillé et de physionomie hautaine, mais avec quelque chose de fatigué ; il avait environ cinquante ans ; ce qui me frappa le plus en lui, ce fut son sourire qui, par le mouvement des deux lèvres, découvrait ses dents blanches et pointues comme celles d’un jeune chien : cela était tout à fait caractéristique, et, en le regardant, on se demandait si c’était bien un sourire qui contractait ainsi ses lèvres, ou si ce n’était pas plutôt une envie de mordre.
- Tout en parlant avec mon père en anglais, il tournait à chaque instant les yeux de mon côté; mais quand il rencontrait les miens, il cessait aussitôt de m’examiner.
- Après quelques minutes d’entretien, il abandonna l’anglais pour le français, qu’il parlait avec facilité et presque sans accent.
- — C’est là le jeune garçon dont vous m’avez entretenu ? dit-il à mon père en me désignant du doigt ; il paraît bien portant.
- — Réponds-donc, me dit mon père.
- — Vous vous portez bien ? me demanda le gentleman.
- — Oui, monsieur.
- — Vous n’avez jamais été malade?
- — J’ai eu une fluxion de poitrine.
- — Ah ! ah ! et comment cela ?
- — Pour avoir couché une nuit dans la neige par un froid terrible ; mon maître, qui était avec moi, est mort de froid ; moi j’ai gagné cette fluxion de poitrine.
- Il y a longtemps ?
- — Trois ans.
- — Et depuis, vous ne vous êtes pas ressenti de cette maladie ?
- — Non.
- — Pas de fatigues, pas de lassitudes, pas de sueurs dans la nuit ?
- — Non, jamais ; quand je suis fatigué, c’est que j’ai beaucoup marché, mais cela ne me rend pas malade.
- — Et vous supportez la fatigue facilement?
- — Il le faut bien.
- Il se leva, et vint à moi ; alors il me tâta le bras, puis il posa la main sur mon cœur, enfin il appuya sa
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- tête dans mon dos et sur ma poitrine en me disant de respirer fort, comme si j’avais couru ; il me dit aussi de tousser.
- Cela fait, il me regarda en face attentivement assez longtemps et ce fut à ce moment que j’eus l’idée qu’il devait aimer à mordre, tant son sourire était effrayant.
- Sans rien me dire, il reprit sa conversation en anglais avec mon père, puis après quelques minutes ils sortirent tous les deux, non par la porte de la rue, mais par celle de la remise.
- Resté seul je me demandai ce que signifiaient les questions de ce gentleman ; voulait il me prendre à son service ? mais alors il faudrait me séparer de Mattia et de Capi ! et puis j’étais bien décidé à n’être le domestique de personne, pas plus de ce gentleman qui me déplaisait,, que d’un autre qui me plairait.
- Au bout d’un certain temps, mon père rentra ; il me dit qu’ayant à sortir, il ne m’emploierait pas comme il en avait eu l’intention, et que j’étais libre d’aller me promener si j’en avais envie.
- Je n’en avais aucune envie ; mais que faire dans cette triste maison? Autant se promener que de rester à s’ennuyer.
- Comme il pleuvait, j’entrai dans notre voiture ponr y prendre ma peau de mouton : quelle fut ma surprise de trouver là Mattia ? J’allais lui adresser la parole : il mit sa main sur ma bouche, puis à voix basse :
- — Va ouvrir la porte de la remise ; je sortirai doucement derrière toi. Il ne faut pas qu’on sache que j’étais dans la voiture.
- Ce fut seulement quand nous fûmes dans la rue que Mattia se décida à parler :
- — Sais-tu quel est le monsieur qui était avec ton père tout â l’heure ? me dit-il. M. James Milligan, l’oncle de ton ami Arthur.
- Comme je restais immobile au milieu de la rue, il me prit par le bras, et tout en marchant il continua :
- — Comme je m’ennuyais à me promener tout seul dans ces tristes rues, par ce triste dimanche, je suis rentré pour dormir et je me suis couché sur mon lit ; mais je n’ai pas dormi. Ton père, accompagné d’un gentleman, est entré dans la remise, et j’ai entendu leur conversation sans l’écouter : « Solide comme un
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- LË DËVOÎR
- roc, a dit le gentleman ; dix autres seraient morts, il en est quitte pour une fluxion de poitrine » — Alors, croyant, qu’il s’agissait de toi, j’ai écouté ; mais la conversation a changé tout de suite de sujet. — « Com ment va votre neveu ? demanda ton père. — Mieux ; il en échappera encore cette fois. Il y a trois mois, tous les médecins le condamnaient ; sa chère mère l’a encore sauvé par ses soins. Ah ! c’est une bonne mère que madame Miligan. » — Tu penses si, à ce nom, j’ai prêté l’oreille. — « Alors, si votre neveu va mieux, continua ton père, toutes vos précautions sont inutiles? — Pour le moment, peut-être, répondit le monsieur ; mais je ne veux pas admettre qu’Arthur vive : ce serait un miracle, et les miracles ne sont plus de ce monde. Il faut qu’au jour de sa mort, je sois à l’abri de tqut retour, et que l’unique héritier soit moi, James Milligan. — Soyez tranquille, dit ton père, cela sera ainsi, je vous en réponds. — Je compte sur vous, » dit le gentleman. Et il ajouta quelques mots que je n’ai pas bien compris et que je traduis à peu près, bien qu’ils paraissent ne pas avoir de sens : « A ce moment, nous verrons ce que nous aurons à en faire. » Et il est sorti.
- Ma première idée, en écoutant ce récit, fut de rentrer pour demander à mon père l’adresse de M. Milligan, afin d’avoir des nouvelles d’Arthur et de sa mère ; mais je compris presque aussitôt que c’était folie : ce n’était point à un homme qui attendait avec impatience la mort de son neveu qu’il fallait demander des nouvelles de ce neveu. Et puis, d’un autre côté, n’était-il pas imprudent d’avertir M. Milligan qu’on l’avait entendu ?
- Arthur était vivant, il allait mieux. Pour le moment, il y avait assez de joie pour moi dans cette bonne nouvelle.
- (A suivre.)
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- ASSURANCES MUTUELLES
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- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE - ASSURANCES MUTUELLES
- MOUVEMENT DE MAI 1897
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes Subvention de la Société 2.346 801 390 90 3.681 15
- Malfaçons et divers Dépenses , 943 45\ 2.437 65
- Boni en Mai 1.243 50
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes 411 50]
- Subventionne la Société * 136 80 552 95
- Divers Dépenses 4 65* 323 40
- Boni en Mai 229 55
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et divers... Intérêts des comptes-courants et du 6.143 30^ 10.601 30
- titre d’épargne 4.458 »))j
- Dépenses : 118 Retraités définitifs: 7.183 05,
- 14 — provisoires 766 60
- Nécessaire à la subsistance 2.195 65 10.59890
- Allocat. aux familles des réservistes.. 35 »»
- Divers, appointements, médecins, etc. 418 60
- Boni en Mai 2.40
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes Subvention de la Société et divers.... 538 50# 179 40} 717 90
- Dépenses 364 97
- Boni en Mai...... 352 93
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du Dr Juillet 1896au31Mai 1897 132.524 15)
- » individuelles » » 37.135 80| 169.o59 “5
- Dépenses » n ......... 157.968 75
- Excédant des recettes sur les dépenses.. 11.691 20
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE JUIN 1897
- Naissances :
- 4 Juin Joseph Marguerite, fille de Joseph Fernand et de Sénéchal Aimée ;
- 6. — Casseleux Edmond, fils de Gasseleux Marcel 7 et de Grépin Léopoldine ;
- 16 — Rombaud Hélène-Emilia, fille de Rombaud Jean
- et de Wilhelmine Roggemons ;
- 11 — Garbe Louis-Maurice, fils de Garbe Léon et de Godelle Marie ;
- 30 — Dirson Marie, fille de Dirson Jules et de La-mart Adèle.
- Décès :
- 4 — Flamant Marcel-Paul, âgé de 3 mois Ii2.
- — Rourbier Jules-Désiré, âgé de 56 ans.
- 14 — Merda Arthémise, âgée de 3 ans.
- 17 — Joachim Auguste, âgé de 1 an 1 mois.
- 27 — Abraham Louis, âgé de 36 ans 8 mois.
- Le Secrétaire, A. Boudin
- Le Gérant : H. E. Ruridant.
- Nîmes, imp. Veuve Laporte, ruelle des Saintes-Maries, 7. — 1701
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- DOCUMENTS POUR UNE
- COMPLÈTE
- de J. B.-André GODIN 0)
- Glorification du travail. Emancipation DES TRAVAILLEURS.
- VII
- Conduite de Godin au moment de la Révolution de Février 1848.
- En 1848, notre héros entrait dans sa 31e année. Nous avons de lui quelques mots sur ses impressions au cours des évènements dont il fut le témoin, à Paris, le 24 Février. Avant de les donner, il nous paraît utile de rappeler brièvement la situation politique de l’époque.
- On était sous le règne de Louis Philippe, et le lecteur sait que le Corps législatif, alors en fonctions, avait été élu par ce qu’on appelait le pays légal ; c’est-à-dire, environ deux cent mille citoyens payant au minimum deux cents francs d’impôts, chacun. La France comptait environ 36 millions d’habitants.
- Dès 1847, la question de la réforme électorale avait été posée à la tribune du Corps législatif : M. Duvergier de Hauranne avait demandé que le cens électoral fût abaissé à cent francs, et que le nombre des députés fût élevé de 459 à 538.
- Le Ministère, dont M. Guizot était l’âme, s’opposa à cette proposition et celle-ci fut repoussée.
- Les radicaux d’alors : Dupont (de l’Eure), François Ârago, Marie, Carnot, Garnier-Pagès, Ledru-Rollin, etc., etc., réclamaient l’admission de tous les citoyens à la vie politique.
- Les journaux s’emparèrent de la question ; citons parmi eux : Le National où écrivaient Armand Marrast, Littré,
- (1) Lire le Devoir depuis le mois de mars 1891, tome 15, page 129.
- 1
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- LE DEVOIR
- etc. ; La Réforme dont les rédacteurs se nommaient Schœlcher, Pascal Duprat, Lamennais , Etienne Arago, Félix Pyat, Louis Blanc, etc., etc. ; La Démocratie pacifique plus spécialement consacrée à la propagande des idées sociales et où se distinguaient : Victor Considérant, Toussenel, Pompery, Cantagrel, etc., etc...
- Au milieu de la fermentation des idées et devant la résistance du gouvernement, les partisans de la réforme électorale décidèrent d’ouvrir une campagne, afin que la pression de l’opinion publique obligeât le roi à céder.
- Ils recoururent dans ce but à l’organisation de Banquets. Le premier eut lieu le 9 juillet 1847, dans la banlieue de Paris, au Château-rouge ; et aussitôt, d’un bout à l’autre de la France, à Colmar, Strasbourg, Soissons, Orléans, Lille, Dijon, etc., etc., l’exemple fut imité. Les critiques deve-venaient de plus en plus vives contre le gouvernement. On arriva ainsi en janvier 1848; La campagne réformiste devait se clore par un dernier banquet qui devait avoir lieu à Paris dans le 12e arrondissement. Le ministère, sans l’appui d’aucune loi, interdit le banquet.
- Interpellé à ce sujet au Corps législatif, le 7 Février 1848, le gouvernement déclara qu’il ne céderait pas et une majorité le soutint. Mais une centaine de députés résolurent d’affirmer le droit de réunion, en se rendant quand même au banquet du 12e arrondissement, dont la date avait été fixée au 22 février.
- Le 21 , parut dans les journaux un manifeste qui engageait toutes les personnes invitées au banquet : Députés, Pairs de France, etc., à se trouver le lendemain devant l’église de la Madeleine pour, de là, se rendre au lieu du banquet. — Le préfet de police , de son côté, interdisait tout attroupement pour la journée du 22 février.
- Ici, nous donnons la parole à J.-B. André Godin : « Je » conçus le désir de voir le mouvement que produirait le » fameux banquet annoncé pour le 22 février.
- » Je me rendis donc à Paris pour être spectateur des
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- » évènements. Il me paraissait intéressant de voir le peuple » demander à son gouvernement des libertés politiques plus » étendues.
- » Les évènements dépassèrent mon attente.
- » Le banquet fut supprimé. Mais les écoles remplacèrent » cette manifestation par leurs promenades dans les rues » aux cris de : Vive la réforme !
- » La nuit suivante, vers neuf heures, quelques barricades » s'élevaient silencieusement aux abords des Tuileries d mêmes, et peu après un feu de peloton tiré de l’hôtel des » Capucines sur la foule des boulevards venait surexciter » l’émotion générale.
- » Le 23, Paris avait l’aspect d’une ville en révolution ; le » 24, je vis le peuple entrer aux Tuileries et la royauté » partir pour l’exil. Un instant après, j’aidai à afficher sur » les murs du Carrousel et dans les rues de Paris, un pla-» card rédigé par les rédacteurs de la Démocratie pacifique.
- » J’étais allé à Paris pour voir une manifestation et j’avais » vu une révolution. Le suffrage universel était conquis et » la République proclamée.
- » La surprise était grande pour tout le monde, mais les » hommes animés de l’amour du progrès ne voyaient dans » ces évènements qu’une marche de la société française » vers un régime de libertés nouvelles dont tout bon citoyen » devait désirer l’inauguration.
- » Je rentrai à Guise et fis part de mes impressions aux » personnes qui étaient le plus en évidence, afin d’aider à » ce mouvement.
- » Mais bien vite je dus reconnaître que le simple fait » d’avoir été à Paris pendant les évènements m’avait rendu » suspect aux yeux d’un certain nombre...»
- Reprenons l’exposé des faits. Un gouvernement provisoire avait été constitué. Il comprenait onze membres : François Arago , de Lamartine, Ledru-Rollin, Garnier-Pagès, Marie, Dupont (de l’Eure), Crémieux, Armand Marrast, Louis Blanc, Flocon et Albert, ce dernier était un ouvrier.
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- LE DEVOIR
- Une des premières questions qui s’imposèrent à l’attention du nouveau pouvoir, fut la nécessité de faire quelque chose pour le peuple, pour les gens sans ressources ni travail. Mais que faire ?
- Plus les êtres sont ignorants, plus ils sont portés à réclamer la solution immédiate des maux qu’ils endurent. A peine constitué, le Gouvernement provisoire était sommé d’agir sous ce rapport II vota, le 26 février, la création d’ateliers nationaux et en confia l’organisation au ministre des travaux publics, le grand avocat, Marie.
- Le 28, il constitua une commission dite du gouvernement pour les travailleurs. Louis Blanc en fut nommé président et Albert, vice-président.
- Mais la solution de questions pareilles ne s’improvise pas. Elle ne peut sortir que de longues et multiples expériences. Les embarras les plus graves allaient résulter bientôt de la création prématurée des ateliers nationaux.
- Par une loi en date du 5 mars 1848, la nation fut appelée à régulariser le nouvel état de choses en commençant par élire une Assemblée constituante.
- L’élection devait se faire au suffrage universel direct, par scrutin de liste, au chef-lieu de canton.
- Tout citoyen âgé d’au moins 21 ans, résidant depuis six mois dans la commune , était électeur.
- Etait éligible tout français âgé d’au moins 25 ans,
- Le nombre des députés devait être de 900.
- L’élection fixée d’abord au 9 avril 1848, fut reportée finalement au 23 du même mois.
- Dès l’apparition de ce décret, des clubs s’organisèrent par toute la France. Paris en compta jusqu’à 300. Citons dans le nombre celui des Réunions Icariennes présidé par Cabet, promoteur de l’idée communiste.
- On comprend que les citoyens nJétaient nullement préparés à l’exercice de leur nouveau droit, et que le temps pressait pour leur fournir quelque lumière sous ce rapport.
- Le 7 mars 1848, les chefs de l’Ecole sociétaire adressé-
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES 517
- rent à tous les phalanstériens un Appel que reçut naturellement Godin et dont nous extrayons ce qui va suivre.
- Attaquant d’abord la question des principes, l’Appel disait :
- « Monsieur et ami,
- » En présence du mouvement qui se prépare dans le pays et d’où va sortir, non seulement pour la France, mais encore pour l’humanité toute entière, une nouvelle ère de paix et de liberté, nous sentons le besoin de nous concerter avec vous sur les moyens à employer et sur les voies à prendre pour arriver à faire triompher, enfin, dans le pays l’idée qui nous a été léguée par Fourier.
- » Ceci posé , nous entrons tout de suite en matière :
- » Qu’avez-vous fait jusqu’à présent?
- » Qu’espérez-vous ?
- » Que pouvez-vous ?
- » Provoquez partout la création de sociétés de discussions, où vous introduirez autant que possible la question sociale au cœur même de la question républicaine.
- » Mêlez-vous activement aux sociétés qui se créeront en dehors de votre initiative.
- » Si vous avez dans votre localité un journal républicain, tâchez d’y prendre de l’influence.
- » Achetez-y une page au besoin.
- » Si vous ne le pouvez pas, créez un journal, ne dût-il vivre que quinze jours.
- » Surtout que ce journal ne soit qu’un placard, afin qu’il puisse pénétrer jusque dans les moindres hameaux.
- » Attirez à vous , autant que possible , les instituteurs , les médecins , les percepteurs, etc. ; tous ceux en un mot qui ont de nombreuses relations ; n’oubliez ni les prêtres qu’il faut entraîner dans le sentiment démocratique, ni les femmes que nos idées sont aujourd’hui si propres à rallier.
- » Le placard du bulletin que vous venez de recevoir, doit être le sujet de vingt placards différents, courts et ne traitant qu’une seule idée à la fois.
- » Chaque village a son orateur : tâchez de faire sa eon-
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- naissance, emparez-vous de lui, inculquez-lui nos tendances.
- » Agissez pivotalement sur les chefs-lieux de cantons, sans pour cela négliger les communes.
- » Provoquez dans chaque chef-lieu de canton un centre rayonnant sous votre direction et qui répande au loin la lumière.
- » Combinez, autant que possible, l’action républicaine avec l’idée socialiste : c’est d’autant plus facile que les socialistes veulent tout ce que veulent les républicains , et qu’ils apportent à l’idée politique l’idée sociale , c’est-à-dire les moyens de constituer la vraie république pour tous... »
- Passant à la question électorale , l’Appel ajoutait :
- « Envoyer à la chambre le plus de socialistes possible , sans distinction d’opinion ni de couleur, tel doit être notre but.
- » Déterminez d’un coup d’œil rapide et faites-nous connaître tous ceux qui parmi vous ont des chances sérieuses.
- » Ceux-là, nous du centre, nous les appuierons de toutes nos forces et de tous nos moyens.
- » En l’absence de candidats très sérieux et très solides, adressez-vous à nous, nous en aurons de bons à vous offrir.
- » Gardez-vous d’entreprendre une lutte nuisible contre les candidats purs républicains qui auraient des chances de majorité.
- » Vous devez, au contraire, leur prêter votre concours le plus entier et demander le leur en échange, pour les socialistes que vous présenterez.
- » Vous expliquerez et ferez comprendre à tous la différence qui existe entre la Constituante et la Législative. 11 ne s’agit pour la première ni de lois spéciales, ni d’intérêts de localité.
- » Place pour cette fois aux hommes d’idées générales, d’organisation : la représentation des intérêts divers, des circonscriptions territoriales, viendra plus tard au sein des Législatives... »
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- Tous les esprits étaient en mouvement et partout se débattaient les questions politiques et sociales. Beaucoup croyaient réellement toucher à l’heure d’une rénovation suprême.
- Godin était plein d’espoir. Une lettre qu’il envoya le 8 mars 1848 à son cousin Jacques Moret (en réponse à une lettre de celui-ci), va nous en donner un nouveau gage,* voici :
- « Mon cher cousin,
- » Je suis heureux que vous repensiez à moi, au mo-» ment où les évènements vont entrainer la transformation » sociale qui réalisera le bonheur pour tous sur la terre.
- » Et moi aussi, cher cousin, je pensais à vous pendant » ces évènements ; car j’étais à Paris, et en franchissant les » barricades, je regrettais que votre âme énergique n’eût » pas encore embrassé l’étude des questions dans lesquel-» les se trouvent l’avenir et le salut du monde.
- » Lisez donc Y Organisation du travail, par Mathieu » Briancourt, ou mieux achetez le Nouveau monde in-» dustviel et sociétaire, par Charles Fourier. Vous êtes ca-» pable de comprendre les œuvres du Maître. Vous trou-« verez tous les ouvrages phalanstériens à la Librairie » phalanstérienne, quai Voltaire n° 25.
- » Courage ! Vous pourrez bien être un des travailleurs » qui seront appelés ces jours-ci à élever le palais de » l’avenir.
- » Je vous embrasse de cœur. »
- Tout en envoyant à son parent ces mots pleins d’espérance, Godin néanmoins se rendait compte des difficultés de l’évolution ; aussi le lendemain, 9 mars, écrivait-il à l’Ecole sociétaire, c’est-à-dire aux gérants de La Démocratie pacifique :
- « Messieurs et amis,
- » Combien on se trompe à Paris même, au sein de la » réunion des socialistes, sur le sentiment des populations des
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- » départements ! Sous l’impression de l’enthousiasme d’une » glorieuse révolution, on croit que le peuple des campa-» gnes doit également s’émouvoir à l’idée de son éman-» eipation prochaine. Il n’en est rien. Abandonné à lui-» même, il attend, incertain, la suite des évènements, en » craignant les tortures de la faim...
- » Que font ceux qui naguère se présentaient au peuple » comme les apôtres d’un progrès social ou plutôt politi-» que ?
- » Dépassés eux-mêmes d’un siècle dans leurs espérances, » ils sont attérés, et se sentent incapables de toute initia-» tive, surtout auprès du peuple, tant ils craignent l’ex-» plosion des ressentiments inspirés par la souffrance...
- » Dans une situation pareille, je ne sais comment auront » lieu les élections prochaines, du moins dans la partie du » département de l’Aisne où je me trouve, car il y a » certainement quelques exceptions... »
- Trois jours plus tard, Godin reçut de l’Ecole sociétaire une communication datée du 11 mars 1848, où nous lisons:
- ....... « Il importe d’avoir à la Constituante le plus
- grand nombre possible de phalanstériens. Or, que tous ceux d’entre vous qui disposent de quelques forces sachent s’en rendre maîtres, afin de pouvoir les porter d’un seul mot sur tel ou tel point, le jour du combat électoral.
- » Que ceux de nos amis portés candidats et qui n’ont pas de chances de réussite sachent se retirer, quel que soit leur mérite personnel, afin de ne pas entraver la marche des autres ; à chacun sa tâche, la Législative les attend.
- » Pendant que vous ferez pénétrer dans l’esprit des masses votre parole et votre conviction, qu’un de vous se consacre au secrétariat, afin d’entretenir avec nous une correspondance explicite et laconique à la fois, sur le résultat de vos opérations et les candidats choisis.
- » Faites mettre à l’ordre du jour, dans tous les comités
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- locaux, la confection et la vérification des listes électorales qu’il importe d’arrêter au plus tôt.
- » Vous le savez, l’honnêteté doit présider au grand œuvre qui se prépare.
- » Rassurez les officiers ministériels, leur vote indépendant laissera intacts leurs propriétés et leur avenir.
- » La République ne s’appuie pas sur la peur, elle rejette toute intimidation... »
- Cette communication était imprimée. Le secrétaire du comité pour le mouvement électoral phalanstérien y avait ajouté, à la main, les noms de trois candidats pour le département de l’Aisne ; il fallait en trouver onze autres ; car le susdit département avait à élire quatorze représentants. La communication se terminait par ces mots : « Courage et en avant ! car le temps est précieux. »
- Nous verrons dans notre prochain chapitre comment Godin fut amené à se porter candidat à ces élections.
- Vve J.-B.-A. Godin, née Moret.
- (à suivre).
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- LE CONGRÈS des accidents du travail
- Les hommes du XIXe siècle ont surtout employé leurs efforts à conquérir les forces de la nature , à les organiser , à les discipliner, à les adapter à des besoins toujours croissants, à en faire, en un mot, des servantes muettes et dociles, toujours prêtes à obéir à leur volonté , à satisfaire leurs fantaisies, leurs intérêts.
- Grâce à ces conquêtes, l’industrie a été profondément transformée, de grandes manufactures ont remplacé l’atelier familial. Mais cette transformation, le remplacement du travail libre et ralenti à volonté du petit atelier où l’homme est le moteur de son outil, par le travail intensif dans les vastes usines , où la machine à moteur étranger, puissamment actionnée par les uns accélère le travail des autres, où dans des conditions atmosphériques nouvelles , de véritables foules de travailleurs côtoient les multiples organes de l’outillage en mouvement, cette transformation ne s’est pas accomplie sans entraîner à sa suite divers inconvénients, maladies ou dangers professionnels sur lesquels l’attention publique a été, dans ces derniers temps, vivement sollicitée.
- Aujourd’hui que par l’assurance on est arrivé à atténuer les divers fléaux qui atteignent la richesse, tout le monde est d’accord pour reconnaître qu’on ne peut laisser au créateur de cette richesse , au travailleur que l’accident professionnel ou la maladie professionnelle menace, d’autre perspective que la misère et le dénuement pour lui et les siens.
- Les congrès de la mutualité, des accidents du travail, etc., sont la manifestation de cet état d’opinion.
- Ils indiquent en quelque sorte la place toujours grandissante que prend la prévoyance sociale dans les préoccupations de notre civilisation.
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- CONGRÈS DES ACCIDENTS DU TRAVAIL 523
- Le but clu congrès des accidents du travail, est la recherche des moyens de prévenir les accidents du travail, en faisant appel aux progrès continus de l’hygiène industrielle, de définir exactement la responsabilité et de soulager par des assurances solidement garanties, les malheureux qui tombent victimes d’accidents professionnels.
- Dans la première session de ce congrès, tenue à Paris, en 1889, la discussion avait porté sur les principes opposés de l’ancien droit commun et du risque professionnel, d’une part, de l’assurance libre et de l’assurance obligatoire , de l’autre.
- Ces débats théoriques n’avaient d’ailleurs fait négliger ni les questions d’hygiène industrielle, ni celles de. l’inspection des fabriques, ni l’examen statistique des faits , dont l’importance est ici capitale.
- Le congrès de Paris ne prit qu’une résolution ; mais elle était d'une importance primordiale.
- Ses membres décidèrent, à l’unanimité, la création d’un comité permanent dont les attributions furent ainsi définies :
- 1° Servir de lien entre les personnes qui s’intéressent à la matière des accidents ;
- 2° Réunir toutes les informations techniques, législatives et statistiques qui se rapportent à ce sujet, et les publier dans une série de feuilles ou circulaires, dont le nombre et l’étendue dépendraient des ressources disponibles ;
- 3° S’efforcer de trouver les bases et les cadres d’une statistique internationale des accidents ;
- 4° Préparer la tenue et le programme du prochain congrès.
- Le secrétaire de ce comité, dont le siège est à Paris, M. E. Grüner, ingénieur des mines, membre de l’Institut international de statistique, publie depuis sept ans, un bulletin dans lequel sont exposés et étudiés avec le plus grand soin les systèmes en vigueur dans les différents pays.
- Au congrès de Berne, en 1891, les nations germaniques vinrent décrire les résultats de leurs vastes assurances obli-
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- gatoires et les discussions théoriques cédèrent le pas à l’examen approfondi des faits.
- L’accord se fit , sans trop de difficulté, sur un point essentiel : la nécessité de l’obligation de l’assurance. Les avis furent divergents sur le système à suivre dans l’application du principe de l’obligation.
- Cette obligation étant admise , qui sera l’assureur? Deux groupes se forment. Autour des Allemands et Autrichiens se rangent les partisans de l’assurance par l’Etat, autour des Français tous les délégués favorables à la liberté de ces caisses.
- Il convient de remarquer ici que la classification par nationalité, dont on use dans les copaptes rendus du congrès des accidents du travail, n’a rien de bien absolu. Elle ne se justifie réellement que pour l’Allemagne, le seul pays qui pût alors offrir un système officiel d’assurance dûment expérimenté à l’examen du congrès, et dont la délégation est unanime à soutenir la doctrine étatiste , comme si la discipline allemande ne permettait pas la moindre dissidence.
- Les délégués des autres pays sont loin d’être tous hostiles au système allemand. Les dénominations de système français, anglo-saxon, italien, etc., ne répondent à aucune réalité précise. Il faut entendre par là l’opinion soutenue, le système préconisé par la majorité active de la délégation française, de la délégation anglaise, etc... Le terme de délégation est lui-même impropre puisqu’en dehors des délégués officiels, les membres du congrès se recrutent librement par adhésion volontaire.
- Revenons au congrès de Berne.
- Chaque parti gardant ses positions, les résolutions du congrès, après avoir enregistré les résultats acquis, laissèrent, pour le surplus, chaque pays juge du meilleur système d’assurance à employer.
- Voici le texte de ces résolutions :
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- CONGRÈS DES ACCIDENTS DU TRAVAIL 525
- 1° Le congrès ajoutera désormais à son titre : « et des assurances sociales. »
- 2° C’est un devoir impérieux, à notre époque, de prévenir par tous les moyens possibles les accidents du travail et les maladies professionnelles et d’en réparer les conséquences :
- a) En ce qui concerne les mesures préventives, il est désirable de combiner l’action des initiatives individuelles avec celle des associations et de l’Etat.
- b) En ce qui concerne la réparation des conséquences, il convient, pour la garantir en tout état de cause, qu’elle soit l’objet d’assurances organisées dans chaque pays, suivant le système qui s’adapte lé mieux à ses conditions particulières.
- c) En organisant ces assurances, il paraît avantageux d’en détacher les accidents dont la conséquence est de courte durée, pour les rattacher, autant que possible, à la même organisation que celle qui se rapporte aux maladies en général. L’attention des pays qui voudraient, en outre, organiser l’assurance contre l’invalidité et la vieillesse est appelée sur la convenance de combiner, autant que possible, le réseau de cette assurance avec celui de l’assurance contre les accidents graves et les maladies professionnelles.
- 3° En matière de statistique, le congrès exprime le vœu que les divers gouvernements qui ne l’ont pas encore fait, prennent les mesures nécessaires pour procéder à des relevés méthodiques des accidents du travail et confirme son comité permanent dans le mandat de poursuivre l’étude des cadres d’ùne statistique internationale des accidents, en se mettant au besoin en relations avec l’Institut international de statistique et d’autres corps analogues.
- Donc, obligation de l’assurance, liberté du choix de l’assureur, tels sont les principes consacrés par la session de Berne.
- La session suivante eut lieu à Milan, le 1er octobre 1894.
- La discussion fut vive bien que courtoise, entre les défenseurs de la liberté du choix de l’assureur dans le régime de l’obligation de l’assurance, et les partisans de
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- l’assurance obligatoire avec les caisses corporatives organisées par l’Etat, ou l’Etat lui-même pour assureur.
- La première thèse fut soutenue par les délégués français et italiens, la seconde, comme au congrès de Berne, par les délégués allemands et autrichiens.
- Le congrès de Milan déclara sur ce point qu’il s’en tenait aux résolutions du congrès de Berne. Ses décisions, qu’on va lire, sont à tous égards, des plus intéressantes :
- 1° Le congrès émet le vœu que pour réaliser, dans les meilleures conditions possibles, la prévention des accidents de travail et la salubrité des ateliers, les pouvoirs publics favorisent le développement des associations créées clans ce but par association privée et qui combinent l’action de l’Etat avec celle des associations libres.
- 2° Le congrès émet le vœu que les associations fondées dans les différents pays, pour prévenir les accidents de travail, étendent leur action sur le travail agricole ;
- 3° Le congrès émet le vœu que dans les divers pays, soient constitués des musées sociaux, qui exposent au public les documents et le modèle relatifs aux assurances sociales, et notamment à la prévention des accidents ;
- 4° Le congrès émet le vœu qu’entre la prévention et la réparation des accidents, l’attention des gouvernements et des établissements d’assurance soit appelée sur l’atténuation des accidents, c’est-à-dire sur les mesures à prendre pour diminuer leurs conséquences traumatiques ;
- 5° En ce qui concerne l’organisation de la réparation des accidents, le congrès ne voit pas la raison actuelle de modifier les résolutions du congrès de Berne.
- Le 3me congrès émet le vœu qu’il soit dressé une statistique annuelle et complète sur les circonstances et conséquences des accidents de travail, notamment au point de vue de la nature des blessures et de la durée de L’incapacité de travail, en centralisant autant que possible le dépouillement de ces éléments ; que cette statistique soit étendue aux maladies professionnelles.
- Que les divers pays utilisent pour ces statistiques le cadre dressé par l’ofïîce impérial des assurances, adopté par le comité permanent et publié par lui dans le Bulletin de 1893.
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- Le principe de l’obligation de l’assurance et de la liberté du choix de l’assureur étant provisoirement acquis, il semble que la tâche du congrès va désormais se limiter à la recherche de la meilleure procédure à suivre dans l’établissement et le fonctionnement de l’assurance.
- Le programme de la session tenue à Bruxelles du 26 au 31 juillet dernier, comportait, en effet, l’examen de questions diverses d’ordre complémentaire.
- Quelles sont, par exemple, les meilleures mesures à recommander en vue de la constatation des accidents du travail ?
- Quelle est la meilleure organisation donnée et à donner aux tribunaux chargés de juger les contestations en matière d’accidents du travail?
- En matière d’accidents, convient-il de constituer l’indemnité en capital ou en rentes , en tout ou en partie ?
- Dans un système d’assurance obligatoire contre les accidents , est-il préférable de constituer immédiatement le capital des rentes à servir en cas d’accidents, ou peut-on se contenter de payer les arrérages des rentes à l’époque de leurs échéances ?
- La législation en matière d’accidents du travail, doit-elle s’étendre aux maladies et à l’infirmité personnelle?
- Peut-on définir avec précision la maladie professionnelle , l’infirmité professionnelle ?
- Quelles sont les mesures à prendre en vue d’atténuer les suites des accidents du travail et de hâter la guérison des blessés? (hospitalisation et établissement pour convalescents, sociétés de sauveteurs, appareils de secours, etc.).
- Description d’appareils , dispositifs ou moyens nouveaux destinés à prévenir les accidents du travail.
- Mais le programme du congrès de Bruxelles n’était pas pas limité aux diverses questions secondaires que nous venons d’énumérer. On y trouvait encore les questions suivantes :
- Quelles sont les conséquences de l’assurance au point
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- de vue du nombre des accidents ? Ces conséquences varient-elles suivant le système d’assurance adopté ? Le nombre des accidents augmente-t-il notamment lorsque l’assurance couvre les conséquences de la faute lourde du patron et de l’ouvrier ?
- Quelle est l’importance de la simulation dans les déclarations d’accidents ?
- La législation relative aux accidents du travail doit-elle comprendre dans le risque professionnel à couvrir éventuellement par l’assurance, les accidents provenant de la faute lourde?
- Ces dernières questions devaient au congrès de Bruxelles rouvrir la porte à des discussions qui semblaient épuisées par les trois congrès précédents.
- Nous allons essayer d’esquisser la physionomie générale de ce congrès et d’en tirer quelques conclusions.
- La session s’est ouverte au palais des académies, sous la présidence de M. Bernaert, ancien ministre , président de la Chambre belge, au milieu d’une affluence considérable des notoriétés de tous les pays.
- Plus de 800 adhérents s’étaient fait inscrire, parmi lesquels on comptait environ 200 belges et 160 allemands.
- Quatorze pays avaient envoyé des délégués officiels.
- Mentionnons, pour la Belgique, MM. Nyssens, ministre de l’industrie et du travail ; Morisseaux ; Prins, inspecteur général des prisons de Belgique ; Lepreux, directeur de la caisse générale d’épargne de Bruxelles ; Dejace, de Jaux, professeurs à l’université de Liège ; Van Overbergh, chef du cabinet du ministère de l’intérieur ; Hector Denis, professeur ; Emile Harzé, directeur général des mines ; Adam, de Bruxelles ; Rycx, avocat à Bruxelles, etc., etc.
- Pour l’Allemagne : MM. Bœdiker, ancien président de l’Office impérial des assurances ouvrières à Berlin ; Mayr, professeur à l’Université de Strasbourg ; van der Borght, professeur d’économie politique à Cologne ; Frey, indus-
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- triel à Mulhouse ; Ferdinand Vogts, industriel à Berlin ; Mœller, de Berlin, etc., etc.
- Pour la France : MM. Darcy, président du Comité central des houillères de France ; Jouanny, vice-président du comité central des Chambres syndicales, délégué de l’alliance syndicale du commerce et de l’industrie, et de l’association générale des tissus et des matières textiles ; Maurice Bellon, ingénieur des mines, auteur de remarquables travaux sur l’assurance en Allemagne, en Autriche et dans d’autres pays ; Linder, président du comité permanent des accidents ; A. Gigot, ancien préfet de police, directeur d’une compagnie d’assurance mutuelle ; Rostand, président de la caisse d’épargne de Marseille ; Cheysson, inspecteur général des Ponts et chaussées, professeur d’économie politique à l’école supérieure des mines ; Yves Guyot, journaliste, ancien ministre des travaux publics ; Matignon, directeur des assurances mutuelles des Chambres syndicales à Paris ; Paul Trochon, de Lille ; Octave Kellen, inspecteur général des mines de France ; Tarbouriech. professeur à Paris ; etc., etc.
- Pour les Pays-Bas : M. van Wissenkerke ; etc. Pour la Suisse : MM. Moser, Comtesse, Favon, Forrer, de Steiger, Micheli ; etc., etc. Pour l’Autriche : MM. Ritter, de Kink, conseiller impérial d’Autriche; Gentili, directeur d’assurance à Vienne ; etc., etc. Pour l’Angleterre : MM. G. Dradge, membre du parlement anglais ; Edward Gould, délégué officiel du gouvernement, inspecteur général des manufactures ; etc., etc. Pour l’Italie : MM. Ferrari, professeur à l’Université de Padoue ; Chimirri, député, ancien ministre de la justice ; Vitti, professeur à l’Université de Naples ; etc., etc.
- Le discours d’ouverture rappelle ce qui s’est fait et ce qui reste à faire, les points sur lesquels l’attention du congrès est appelée et circonscrite.
- Néanmoins , dès le début des travaux, les questions de principes absorbent à tel point la discussion que les
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- détails d’organisation complémentaire en sont relégués au second plan et finalement écartés du débat. Pendant deux journées entières, on a discuté avec passion la question primordiale de l’obligation ou de la liberté de l’assurance, de telle sorte que même l’obligation de l’assurance acceptée en principe dans les congrès antécédents, sauf la réserve du choix de l’assureur, a été de nouveau contestée, et qu’il s’en est fallu de peu que le risque professionnel lui-même ne fut remis en question.
- C’est le système allemand qui a fait encore une fois les frais de cet engagement, comme il fera les frais de tous ceux qui suivront. Seul, en effet, il peut rendre à ses adversaires, comme à ses partisans, le service de leur permettre de sortir des vagues théories pour argumenter d’après des faits solidement établis, et opposer des résultats tangibles, bien que diversement appréciés, aux espérances que ses adversaires fondent sur des projets qui ne sont pas. encore sortis de la période des tâtonnements.
- Comme au congrès de Milan, mais avec plus d’ardeur encore, c’est la délégation française qui a conduit la charge contre le système allemand.
- La chose mérite d’autant plus d’être signalée qu’un mouvement de régression s’est produit depuis la tenue de ce congrès dans une partie de cette délégation.
- Le représentant des syndicats patronaux a déclaré, que ses amis et lui, qui avaient, en 1889, émis un vœu en faveur de l’assurance obligatoire, repoussaient désormais l’obligation de l’assurance, même tempérée par le choix de l’assureur.
- Contrairement à l’usage précédemment établi, aucune résolution n’a été votée par le congrès ; et il est impossible de savoir, même après une lecture attentive des débats, dans quel sens la majorité du congrès se serait prononcée.
- La même observation peut s’appliquer à la discussion qui avait pour objet l’appréciation de la faute lourde.
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- La victime doit-elle être indemnisée même lorsque l’accident a été la conséquence d’une faute lourde de sa part ou faut-il dans des cas semblables réduire ou supprimer complètement l’indemnité ? Telle était la question.
- Même parmi les partisans de l’obligation, un certain nombre n’admettent pas la couverture de la faute lourde. Quelques-uns insistent sur ce fait que les questions sociales sont aussi des questions morales et que la législation sociale doit avoir pour objet, non pas de supprimer, mais de développer le sentiment de la responsabilité ; tandis que les partisans de la couverture de la faute lourde invoquent indépendamment de la plus grande simplicité de leur système, un plus grand sentiment d’humanité.
- Ces débats circonscrits aux points que nous venons d’indiquer sommairement ont été très vifs. On comprend l’ardeur apportée de part et d’autre, dans ces discussions, si l’on observe que parmi les membres du congrès, les uns sont des envoyés officiels de divers pays où la question est à l’étude, que bon nombre d’autres sont directeurs ou propriétaires de grands établissements industriels que le régime de la responsabilité en matière d’accidents intéresse au premier chef, et que tous apportent à l’exposé et à l’étude des lois d’assurance, avec la science d’une longue expérience, la passion d’un intérêt personnel.
- La présence d’un nombreux élément universitaire a fait compensation à l’abstention complète de l’élément socialiste à une seule exception près, celle d’un théoricien, M. le professseur Hector Denis.
- On peut se demander comment les socialistes qui font hautement profession de s’occuper exclusivement des intérêts ouvriers, s’étaient abstenus de prendre part aux travaux d’une assemblée où s’élaborent des institutions qui, suivant les uns , préparent la voie au socialisme, et, suivant les autres, ont pour objet de lui barrer la route, mais qui, dans tous les cas, ont incontestablement pour but la sau-
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- vegarde d’un des plus considérables intérêts de la classe ouvrière.
- Il est vrai que les gouvernements qui légifèrent en matière d’assurance, réalisent sur ce point, avec plus ou moins de liberté donnée à ces institutions, les revendications socialistes des masses qui tendent, en somme, à la constitution des garanties générales de l’existence.
- Ces garanties forment en quelque sorte un bloc de nature indivisible , car les assurances se complètent et se soutiennent les unes les autres. Ceci nous explique les hésitations des congrès et la grande difficulté d’aboutir à des vues communes, quand les congressistes veulent traiter' les questions d’assurance et d’organisation des garanties nécessaires en les séparant les unes des autres et en proposant pour chacune des solutions indépendantes.
- On conçoit, dès lors, pourquoi le congrès n’a pas pris de résolution. Est-ce à dire que cette méthode est sans fruit ? Nous ne le pensons pas ; car ces réunions internationales d’hommes intelligents spécialisés dans ces difficiles études, permettent de mesurer le chemin parcouru d’année en année , de se renseigner sur les expériences en cours, et de juger des courants d’opinion qui se produisent dans les différents pays.
- Les documents mis à jour dans les discussions apporteront certainement une contribution efficace à l’élaboration des projets de loi actuellement soumis aux Chambres des divers Etats et fourniront les matériaux d’observation nécessaires à la constitution de cette prévoyance sociale qui sera la grande œuvre du XXe siècle.
- J. P.
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- La participation.
- Pendant que le Parlement chôme, jetons un coup d’œil dans ses cartons. En voici un qui semble tout à fait abandonné , et nous ne voyons pas que le Sénat , conservateur en matière économique, et que la commission du travail, où l’influence des socialistes s’exerce , soient disposés à en secouer de si tôt la poussière.
- Depuis le 13 mars de l’année dernière, dort au Sénat, à la suite de la démission de son rapporteur, le projet de loi sur les sociétés coopératives et le contrat de participation, déposé pour la première fois à la Chambre le 8 avril 1889 , et nous ne savons ce qu’est devenue la proposition de loi de M. Jules Godin sur les sociétés d’ouvriers et sur les sociétés de patrons, en vue de la participation aux bénéfices.
- De son côté, la commission du travail de la Chambre est depuis longtemps saisie de trois propositions çoncernant la participation aux bénéfices : celle de MM. Naquet et Gauthier de Clagny tendant à introduire la participation du travail dans les bénéfices dans les sociétés par actions (28 novembre 1893); celle de M. Guillemet, relative à la participation aux bénéfices dans les usines, manufactures et entreprises de l’Etat (4 novembre 1895), et celle de M. Graux, ayant pour objet de modifier l’article 1er de la loi du 1er août 1893 , et de faciliter la participation aux bénéfices.
- La proposition de M. Graux a été l’objet d’un rapport et a cédé sa plaee dans la commission à une proposition de M. Michelin ayant pour objet de compléter les dispositions du code civil sur le contrat de louage d’ouvrage et d’industrie , dans le but d’assurer aux ouvriers et employés le produit intégral de leur travail par la participation aux bénéfices.
- La proposition Naquet remonte à la précédente législature. La Chambre en fut saisie , pour la première fois , le 23 juin 1892. Nous en avons jadis exposé l’économie (Devoir, tome 17% (1893), p. 84).
- Nous ne revenons aujourd’hui sur cette proposition que
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- LE DEVOIR
- pour indiquer les modifications que lui a fait subir son auteur en la reprenant au début de la présente législature.
- La proposition prise en considération par l’ancienne Chambre , fut renvoyée d’abord à la commission des sociétés , laquelle s’en dessaisit plus tard en faveur de la commission déjà chargée d’examiner le projet de loi sur les sociétés coopératives et le contrat de participation. Celle-ci en commença l’examen. Mais dit M. Naquet, dans l’exposé des motifs de sa nouvelle proposition, les événements qui marquèrent la fin de la législature, et qui ne laissaient plus de place à l’étude des questions sérieuses, l’empêchèrent de mettre ses intentions à exécution.
- M. Naquet fait ici allusion aux scandales du Panama. Il est infiniment probable que la même cause, en cette fin jle législature , aura le même effet sur sa proposition et sur bien d’autres , hélas !
- La proposition devint caduque. Mais l’étude commencée n’avait pas été inutile.
- De cette étude sont, en effet, sorties les modifications apportées au projet primitif.
- Il y avait dans le projet primitif une disposition qui n’a rencontré aucun assentiment dans la commission et qui n’aurait certainement pas reçu meilleur accueil du public. C’est celle qui permettait aux sociétés, au lieu de distribuer aux ouvriers la part des bénéfices leur revenant, d’employer ces bénéfices à diminuer les heures de travail sans diminuer les salaires.
- Un des articles du projet imposait aux sociétés existantes l’obligation de procéder au dédoublement de leurs actions pour ramener celles-ci au pair.
- Il a paru aux auteurs que cette disposition serait avantageusement remplacée par l’obligation d’attribuer aux actions une valeur nouvelle établie sur le cours moyen pendant les trois derniers mois.
- Le nouveau texte exempte de tous droits, et affranchit même de la nécessité du ministère d’un notaire les actes nécessaires aux modifications imposées parle dit article.
- Mais l’innovation capitale consiste dans le remaniement complet du mode de répartition du bénéfice net.
- Après un prélèvement sur les bénéfices de 1/20 prévu par la loi de 1867 ; d’une somme destinée à rétribuer le conseil d’administration et ne pouvant excéder 10 0/0 ; l’excédent du bénéfice jusqu’à 6 0/0 du capital nominal étant exclusive-
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- ment réservé aux actionnaires, le surplus, d’après le projet primitif, devait être partagé par moitié entre le capital et le travail, la part réservée à celui-ci devant être répartie entre tous les membres du personnel au prorata du nombre des heures de travail fournies par chacun d’eux, sans qu’il y ait lieu de tenir compte des différences suivant lesquelles dans la répartition des salaires, les heures de travail, sont rétribuées.
- Cette dernière disposition a été remplacée, dans le projet actuellement soumis à la commission du travail, par la suivante :
- Pour la répartition du surplus des bénéfices , la société est considérée comme ayant à rémunérer à la fin de chaque exercice un capital égal au capital-actions augmenté des sommes versées à titre de salaires au cours de cet exercice.
- Chaque ouvrier est reconnu propriétaire pour cet exercice d’autant d’actions ou de fractions d’actions qu’il a touché de fois en salaires le capital versé sur chaque action proprement dite.
- Le dividende, égal au quotient du bénéfice à distribuer, par le nombre total des actions à rétribuer, est ensuite également partagé entre les actions proprement dites et les actions de salaire.
- Il n’y aurait plus de quotité fixée pour le travail et le capital, mais une quotité variant avec l’importance de la société en capital et avec le nombre d’employés qu’elle mettrait en œuvre.
- Nous nous trouvons ici en présence du système préconisé par une partie de l’école participative. On sait en quoi ce système diffère de la solution proposée par Godin, appliquée depuis vingt ans au Familistère , et d’après laquelle les prélèvements statutaires une fois opérés, la répartition des bénéfices se fait proportionnellement au concours apporté à l’œuvre commune par le capital et le travail, et représenté, d’une part, par les salaires et appointements, et, de l’autre, par l’intérêt du capital, considéré à juste titre comme le salaire convenu du capital.
- Dans ces conditions, la proportion entre ce qui est dû au travail et ce qui est dû au capital est réellement respectée.
- Assez d’autres motifs peuvent justifier l’intervention de la loi, pour que nous hésitions à ne pas trouver très probant celui qu’invoquent les auteurs du projet , à savoir que « si la loi n’intervient pas, le capitaliste qui aura
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- concédé à ses ouvriers cette importante part des bénéfices de son industrie, se trouvera placé, au point de vue de la concurrence générale, dans une situation d’infériorité vis-à-vis de celui qui n’aura rien consenti de pareil. »
- Cette réserve faite, et nous avions quelque droit de la faire dans cette Revue, nous reconnaissons volontiers avec eux que cette intervention peut se produire sans inaugurer pour cela des principes nouveaux, MM. Naquet et Gauthier (de Clagny) estiment que le législateur de 1867 a reconnu au pouvoir législatif le droit de poser des règles en cette matière, lorsqu’il a édicté la disposition rendant obligatoire pour les sociétés une réserve de 5 0/0.
- Si, en effet, le législateur a pu, sans porter à la liberté des associés une atteinte illégitime, décider que, dans la proportion de 1/20, un emploi spécial et déterminé serait fait du profit social , le principe de l’immixtion de l’Etat en cette matière se trouve posé, et il est possible de l’étendre, sans inaugurer par là un ordre de choses nouveau.
- Le Sénat, le Sénat lui-même n’a pas pensé autrement lorsqu’il a introduit dans le projet de loi sur le Sociétés coopératives, par l’article 41, une disposition enjoignant à celles de ces sociétés qui sont fondées en vue de la production de n’employer d’ouvriers en dehors des associés qu’à la condition expresse de les faire participer aux bénéfices, et cela sous peine de se voir privées de tous les avantages que leur concède le projet.
- L’auteur de la proposition la plus récente , M. Henri Michelin, n’a pas non plus la prétention d’innover en cette matière et c’est bien au-delà de 1867 qu’il va chercher le fondement du droit d’intervention de la loi.
- « Il est bon, dit-il, de faire remarquer que le principe que nous vous demandons de sanctionner n’est pas contraire à l’esprit du Code civil qui, d’une manière générale protège la propriété et qui, spécialement pour le contrat de bail à ferme, pose , dans les articles 1769 et suivants, le principe du partage des pertes entre le bailleur et le fermier, reconnaissant ainsi qu’il existe une sorte de solidarité entre les personnes parties au contrat de louage.
- » Ajoutons que l’article 887 du Code civil autorise la rescision des partages lorsque l’un des co-partageants établit , à son préjudice, une lésion de plus du quart, et
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- que les articles 1658 et 1674 du même Code permettent au vendeur d’immeubles de faire rescinder la vente lorsqu’il y a vilité du prix. Nous vous demandons d’étendre au contrat de louage d’ouvrage et d’industrie le principe admis par le Code civil en faveur des co-héritiers dans les partages de successions et en faveur du vendeur dans les ventes immobilières. Nous vous demandons d’empêcher la lésion du travailleur et de protéger sa propriété comme le Code civil protège celle de l’héritier , du copartageant et du vendeur d’immeuble. »
- Les principes généraux dont s’inspire M. Michelin, sont ceux qui ont servi de base à l’œuvre de Godin, et que le fondateur du Familistère a vulgarisé par ses ouvrages.
- Après avoir démontré que l’équité et l’utilité sociale commandent au législateur de protéger la propriété du travailleur et de lui assurer le produit intégral de son travail, le devoir de la loi étant, dans la répartition de la richesse, d’assurer la part de chacun des facteurs de sa production, M. Michelin propose de compléter les dispositions du Code civil sur le contrat de louage d’ouvrage et d’industrie, en assurant aux ouvriers et employés le produit intégral de leur travail par la participation aux bénéfices, car s’il est juste que le capital soit rémunéré par les intérêts et que le travail le soit par le salaire, il est inique d’attribuer exclusivement au capital, ainsi que cela se pratique aujourd’hui, tout l’excédent, c’est-à-dire tous les bénéfices.
- Pour fixer cette part, l’auteur s’en rapporte en principe à la liberté des conventions, mais afin que le principe nouveau dont il demande l’inscription dans la loi ne reste pas lettre morte, il propose de décider qu’en aucun cas la part réservée au travail dans les bénéfices ne pourra être inférieure au tiers.
- Pourquoi le tiers ? pourquoi pas le quart ? pourquoi pas la moitié ? Puisque l’auteur de la proposition considère comme conforme à la justice la rémunération du capital par les intérêts et du travail par le salaire, et qu’il s’en rapporte , en outre, au principe de la liberté des conventions, nous prenons la liberté de lui dire avec Godin qu’il faut éviter de compliquer inutilement la répartition.
- « Les taux de l’intérêt et des salaires sont sujets à des variations qui se déterminent librement, par le be-
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- soin que les facultés productives ont les unes des autres. Mais une fois que ces facultés ont fixé leurs droits respectifs, suivant leur utilité dans la production, elles restent sur le pied d’égalité dans la répartition des bénéfices supplémentaires ; elles interviennent proportionnellement à l’importance de leur rémunération acquise. Ce principe doit être invariable : un franc de salaire viendra toujours au même titre qu’un franc d’intérêt. »
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- FRANCE
- Cours d'adultes et d’adolescents.
- M. Edouard Petit, professeur agrégé au lycée Janson de Sailly, vient d’adresser au Ministre de l’instruction publique son rapport sur l’enquête qu’il avait été chargé de faire, relativement au cours d’adultes et d’adolescents organisés en France.
- L’enquête de M. Edouard Petit a porté également sur l’Algérie. Elle établit que partout le succès est général et complet et que chacune de ces institutions poste-scolaires s’est étendue et fortifiée.
- Les chiffres en cette matière parleront plus éloquemment que toutes les réflexions que l’on pourrait faire à ce sujet.
- En 1894-1895, à l’heure ouïes cours commençaient à sortir de leur longue décadence, il y en avait eu 8,228, dont 7,322 de garçons et 966 de jeunes filles.
- En 1895-96, 15,778, dont 13,930 de jeunes gens et 1,808 de jeunes filles.
- En 1896-97, le chiffre s’élève à 24,528, dont 20,092 pour les jeunes gens et 4,429 pour les jeunes filles.
- C’est là, ajoute M. Petit, le total des cours publics faits par les institutrices et les instituteurs, mais il est inférieur à la réalité d’environ 5,000 unités, car il ne faut pas oublier que les sociétés d’instruction populaire instituées dans divers départements, les chambres syndicales patronales ouvrières, les chambres de commerce, voient le nombre des chaires fondées par elles s’accroître sans cesse et leur clientèle grandir. Et ce n’est pas à un chiffre inférieur à celui de
- 5000 qu’il faut évaluer le total de leurs cours.
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- Le congrès national des mineurs.
- Le congrès des mineurs tenu à Carmaux, dans la seconde quinzaine d’août, s’est proclamé partisan de la journée de huit heures, de l’entrée à la sortie de la mine, des carrières minières ou des mines à ciel ouvert.
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- Le congrès a voté ensuite que la responsabilité des patrons en matière d’accident doit être absolue et l’indemnité accordée égale aux deux tiers du salaire pour l’incapacité absolue et au tiers pour l’incapacité relative, sans que cette pension puisse être inférieure à 600 francs.
- Le congrès a, en outre, voté les modifications de la loi sur les délégués mineurs proposées au Parlement, l’une tendant à faciliter aux délégués l’exercice de leur mandat, l’autre demandant que les délégués à la sécurité des ouvriers mineurs participent aux caisses de secours et de retraite des ouvriers mineurs , avantage que n’ont pas les délégués actuels inoccupés à la mine.
- Le Congrès a enfin décidé d’obliger les compagnies à verser 6 0/0 aux caisses de retraite dont 4 pour le mari et 2 pour la femme, et 4 0/0 aux caisses de secours ; les ouvriers ne verseraient plus. Le conseil d’administration aurait à l’avenir le droit de contrôle des comptes présentés par les Compagnies.
- Aux termes de la loi du 9 juin 1894 actuellement en vigueur, la caisse des retraites est alimentée par le versement d’une somme égale à 4 0/0 du salaire des ouvriers ou employés, dont une moitié est prélevée sur le salaire et l’autre moitié est fournie par l’exploitant lui-même.
- La résolution votée par le Congrès reproduit une disposition du projet de loi déposé par les députés socialistes trois jours après le vote de la loi de 1894.
- Les premiers congrès mineurs avaient toujours admis la co-participation aux caisses des patrons et des ouvriers.
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- ANGLETERRE
- Le Congrès International des Mineurs.
- Le huitième Congrès international des mineurs s’est tenu à Londres du 7 au 12 juin.
- Les délégués étaient au nombre de 73, représentant 1.184.000 mineurs, dont 620.000 anglais ayant envoyé 63 délégués. L’Allemagne avait 3 délégués (330.000 mineurs), la Belgique, 5 délégués (105.000 mineurs), et la France, 2 délégués (130.000 mineurs).
- L’ordre du jour comprenait : la journée de huit heures, la responsabilité des patrons en cas d’accidents, le mini-mun de salaire, la surproduction, les caisses de retraites, l’inspection des mines, la nationalisation des mines
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- et les tribunaux professionnels ou conseils de prud’hommes.
- La journée de huit heures pour tous les ouvriers mineurs sans exception a été votée par 1.064.000 voix, les mineurs du Durham et du Northumberland (Union nationale des mineurs comptant 120.000 membres) ayant seuls voté contre.
- Un voeu pour que les employeurs soient rendus responsables de tous les accidents qui se produisent dans les mines a été voté à l’unanimité.
- La fédération des mineurs d’Angleterre a déposé ensuite la motion suivante :
- « Le Congrès est d’avis que le temps est venu de fixer un salaire minimum, et de lutter pour cette revendication, s’il est nécessaire. »
- Cette résolution a été votée par l’Allemagne, la Belgique et la France. L’Angleterre s’est divisée sur cette question : les mineurs du pays de Galles et l’Union nationale ont voté contre (220.000 voix).
- L’étude des voies et moyens d’application a été renvoyée au prochain Congrès.
- Il en a été de même pour la réglementation de la production, admise en principe, sauf par les délégués de l’Union nationale des mineurs d’Angleterre.
- La proposition tendant à inviter les gouvernements à établir des caisses de retraites pour les mineurs n’a soulevé aucune discussion.
- Le Congrès a aussi voté à l’unanimité un projet de résolution présenté par un délégué allemand demandant pour les mineurs de son pays l’institution de délégués à la sécurité.
- Le retour des mines à l’Etat a été voté par les délégués français et belges ; les allemands qui font l’expérience de ce système et qui n’en sont pas complètement satisfaits se sont abstenus ; les anglais se sont divisés. Il y a eu 734.000 voix pour, 120.000 contre, 133.000 abstentions.
- La dernière question examinée par le Congrès a été celle des conseils de prud’hommes mineurs ; cette institution fonctionne déjà en Allemagne et le vœu a été émis qu’elle soit généralisée dans les autres pays.
- Le prochain Congrès aura lieu à Vienne (Autriche) en 1898.
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- Le « Land transfer act »
- Dans les derniers moments de la session, grâce aux méritoires efforts et à l’obstination de bon aloi de lord Hals-bury, le gouvernement a réussi à passer un « Land transfer act » qui constitue un progrès considérable. La résistance a été obstinée et longue, et si l’on comprend qu’un Parlement dans lequel figurent en si grand nombre les hommes de loi ait hésité à voter unex mesure dont ces mêmes hommes de loi font tous les frais, on doit d’autant plus se réjouir d’une victoire dont le public entier doit profiter.
- Hier encore, le mécanisme légal du transfert des propriétés foncières était chez nous à l’état nuageux, et surtout si coûteux, qui durait depuis le moyen âge. On pourrait citer comme frappant exemple le transfert de telle parcelle insignifiante de terrain, dont le coût légal dépassait jusqu’à 450 fois le prix du terrain lui-même.
- C’était évidemment là un état de choses scandaleux et préjudiciable au premier chef à la propriété foncière elle-même, qui, se trouvant pour son transfert grevée de charges légales exorbitantes, ne représentait jamais pour le vendeur sa valeur réelle.
- C’est à cet état de choses que le nouvel « act » met fin, par le très simple moyen de l’enregistrement de la description, — limites, nature et situation — du terrain vendu, cet enregistrement étant par le nouvel « act » élevé à la hauteur d’un titre de propriété sous toutes réserves de réclamations et de preuves contraires.
- Cet « act » sera applicable à partir du 1er janvier prochain, et s’il va diminuer dans des proportions très appréciables les revenus des solicitors, il restera encore assez de privilèges à messieurs de la basoche pour qu’on ne perde pas son temps à les plaindre. (Journal de GenèveJ.
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- BELGIQUE
- Les délégués mineurs.
- Une loi promulguée le 11 avril 1897 institue des délégués à l’inspection des mines, dont la mission est analogue à celle des délégués français ou anglais.
- Les délégués sont choisis par le ministre parmi les candidats proposés par les conseils de l’industrie et du travail qui représentent l’industrie du charbonnage.
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- Deux candidats au moins sont proposés pour chaque emploi de délégué.
- Les délégués sont nommés pour trois ans.
- Le repos dominical.
- Le Congrès du repos dominical , qui s’est réuni à Bruxelles dans les premiers jours de juillet, a terminé ses travaux par une série de résolutions sur l’intervention de la loi où le repos dominical n’existe pas encore officiellement, après une longue discussion sur le point de savoir s’il ne serait pas préférable de laisser agir librement l’initiative privée.
- Le grande majorité des membres du Congrès estime qu’il faut une loi pour assurer le repos dominical.
- Le Congrès estime que la loi d’intervention doit comprendre tous les employés et ouvriers de l’industrie , majeurs ou mineurs, hommes, femmes et enfants
- En ce qui concerne le commerce , une résolution analogue. Par les deux tiers des voix, il a été décidé que l’intervention pourra se produire également, en vue de la fermeture des magasins, le dimanche.
- Réserve est faite de la mesure dans laquelle doit être réglée cette intervention.
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- SUISSE
- La ligue et le secrétariat des paysans.
- La fondation d’une ligue des paysans est un fait accompli.
- Environ 250 délégués représentant ensemble plus de 40,000 paysans avaient répondu , le 7 juin , à l’appel du Comité d’initiative.
- La nouvelle association portera le nom de Bauernver-band. Le nom français n’est pas encore fixé. La plupart des délégués appartenaient à la Suisse allemande.
- L’Assemblée a décidé que chaque société agricole enverra un délégué par 500 membres au lieu d’un délégué par 200 membres.
- Le Comité de la Ligue sera composé de 30 membres au lieu de 25.
- Le secrétaire des paysans sera nommé pour quatre ans (au lieu de deux ans).
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- LE DEVOIR
- Enfin, l’Assemblée a décidé d’adresser aux autorités fédérales une pétition pour leur demander une subvention de 18,000 fr. destinée à permettre la création d’un secrétariat des paysans.
- NORWÈGE
- Les abus de l’autorité patronale.
- L’Odelsthing a adopté par 42 voix contre 41, un projet de loi frappant d’une amende ou de la prison les patrons qui cherchent à exercer une influence sur la politique de leurs employés, ou les empêcher de prendre part à la vie sociale, professionnelle ou politique par des menaces de renvoi ou d’autres tentatives de pression analogues.
- ETATS-UNIS
- La Constitution et la protection ouvrière
- Dans quelques Etats de l’Union américaine, la journée normale de huit heures a été admise, entre autres dans l’Utah. On a commencé à l’appliquer dans l’industrie minière, une des plus importantes de l’Etat. Cependant, un propriétaire de mines, M. Holsden, n’a pas cru devoir en tenir compte, et en conséquence le travail dans ses mines continuait au-delà de huit heures.
- Dénoncé à l’autrité judiciaire, M. Holsden a été condamné à payer une amende de 1.500 francs, et à défaut de payement, à plusieurs semaines de prison.
- M. Holsden en appela à la Cour suprême fédérale, en soutenant que la loi qui fixait la journée de travail à huit heures n’était pas conforme à la Constitution américaine. La cour suprême fédérale confirma la sentence de l’autorité judiciaire de l’Utah, reconnaissant ainsi que la loi qui régit la journée de travail n’est pas en contradiction avec les principes de la Constitution fédérale.
- La décision de la Cour suprême est d’autant plus remarquable qu’il n’y a pas longtemps , la même Cour avait déclaré que l’impôt sur le revenu n’était pas conforme à la Constitution américaine, parce qu’il devait nécessairement avoir pour effet d’aggraver la situation de la masse des contribuables, en soulageant les riches.
- A la suite de cette sentence, le régime des huit heures sera appliqué sans conteste dans l’Utah.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- La Constitution du nouvel Etat d’Utah adoptée le 5 novembre 1895 et promulguée par le président des Etats-Unis, contient les dispositions suivantes :
- ire Section. — Les droits du travail seront équitablement protégés par les lois, faites en vue de développer la prospérité industrielle de l’Etat.
- 5e Section. — La législature s’occupera de créer par une loi un Conseil du travail, de conciliation et d’arbitrage, qui représentera également les intérêts du capital et du travail. Ce Conseil remplira les devoirs et recevra les indemnités que la loi déterminera.
- 3e Section. — La législature interdira :
- 1° L’emploi des femmes et des enfants de moins de 14 ans dans l’intérieur des mines ;
- 2° Le louage du travail des détenus ;
- 3° Le travail des détenus en dehors des prisons, à l’exception des travaux qui se font sous la surveillance immédiate de l’Etat ;
- 4° L’exercice de toute contrainte politique et commerciale sur les ouvriers et employés.
- 4e Section. — L’échange de listes noires entre compagnies de chemins de fer ou autres corporations, associations ou personnes , est défendu.
- 5e Section. — Le droit de poursuivre le recouvrement de dommages-intérêts du chef de blessures, ayant entraîné la mort, ne sera jamais abrogé et le montant n’en sera soumis à aucune restriction légale.
- 6e Section. — Huit heures formeront une journée de travail dans tous les travaux ou entreprises exécutés ou subsides par l’Etat, les comtés ou les communes, et la législature fera des lois dans le but de veiller à l’hygiène et à la sécurité des ouvriers dans les fabriques, les fonderies et les mines.
- (L'Avenir social).
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- RUSSIE.
- La protection ouvrière.
- Le tsar a sanctionné dernièrement la nouvelle loi concernant la durée et la répartition du travail dans les fabriques. Cette loi, élaborée à la suite des nombreuses grèves de ces dernières années , entrera en vigueur le 1er janvier prochain. Un règlement précédent stipulait que les enfants ne devaient
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- LE DEVOIR
- en aucun cas travailler plus de huit heures par journée de vingt-quatre heures. La loi nouvelle ne change rien à cette disposition et s’occupe exclusivement du travail des adultes. La journée de travail est fixée à onze heures et demie au maximum. Les samedis et veilles de fêtes, elle ne devra pas dépasser dix heures. Tout travail est interdit le dimanche et pendant les quatorze jours de fêtes que compte l’année russe , ce qui porte à soixante-six par an le nombre minimum des jours fériés.
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- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
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- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
- Admissions dans la Société.
- Le Conseil de gérance de la Société du Familistère, dans sa réunion du 29 juillet dernier, a admis en qualité de participants 62 membres résidant à Guise , dont 10 femmes et 52 hommes; et 16 membres résidant à Laeken lez Bruxelles (Belgique), dont 1 femme et 15 hommes.
- Le Conseil, dans sa séance de la veille , avait conféré la qualité de sociétaire à 21 travailleurs : 10 femmes et 11 hommes demeurant au Familistère de Guise ; et à 6 hommes demeurant au Familistère de Laeken-lez-Bruxelles.
- Le dimanche, 8 août dernier, les associés réunis en assemblée générale extraordinaire , au Familistère de Guise , procédèrent par les formalités statutaires à la nomination de 17 nouveaux associés , tous résidant au Familistère de Guise et dont voici les noms :
- MM. Bertrand Albin — Casseleux Marcel — Dassonville Charles-Eugène — Delaplace Louis — Demolon Léon-Jules— Favril Arsène — Froissart Firmin — Gervais Louis — Guerbé Eugène — Hennequin Joseph-Prudent — Huile Francis — Lecomte Louis— Point Louis — Potart Ernest — Romby Léandre — Tirfoin Timothée — Vassaux Théophile.
- Comité de conciliation.
- Les 12-14 août dernier, le comité de conciliation a été renouvelé selon les prescriptions statutaires.
- MM. Louis Albert et Léguüler Georges ont été élus au premier tour de scrutin. M. Nicolas Emile a été élu au second tour.
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- LE DEVOIR
- LA QUESTION DE LA PAIX
- La conférence interparlementaire.
- Les réunions de la conférence interparlementaire ont eu lieu à Bruxelles du 6 au 10 août dernier, dans la salle des séances de la Chambre des représentants.
- Les adhérents étaient au nombre de 250 , représentant 14 groupes parmi lesquels on signalait pour la première fois des délégués des Etats-Unis.
- Le président de la Chambre, M. Bernaert, qui présidait la première séance , a, dans son discours d’ouverture et de bienvenue, rappelé que Bruxelles était choisie pour la seconde fois comme siège de ces assises solennelles et constaté les progrès accomplis dans l’opinion par le grand principe de l’arbitrage , tendant à faire reculer la force pour faire avancer le droit.
- Ces progrès, tous les discours qui suivent les constatent, entre autres celui de M. Frédéric Passy, rappelant le jugement arbitral survenu entre la France et le Brésil.
- Le sujet choisi pour le discours de rentrée des cours et tribunaux portait également sur l’arbitrage international ; les sympathies nombreuses acquises à la cause chez les juristes et les professeurs des universités ; la haute récompense accordée par l’Académie des sciences morales et politiques à M. Savorgnan de Brazza , le conquérant pacifique du Congo français; enfin, l’appui tardif, mais chaleureux de la presse à la propagation de l’idée d’arbitrage. « Ce siècle a commencé dans le sang , dit en terminant l’orateur français ; il s’achèvera sans doute, en 1900, à l’Exposition de Paris, autour d’une table où tous les peuples scelleront définitivement un pacte d’alliance sur les bases de la justice et de la fraternité ».
- L’objet principal de la réunion de la conférence était l’examen des moyens pratiques permettant l’établissement d’une cour permanente d’arbitrage international.
- M. Rahusen, député des Pays-Bas, estime que ce serait trop présumer que de compter sur l’initiative des grandes puissances , et qu’il serait préférable de poursuivre la constitution d’une cour arbitrale par les petits Etats : Belgique, Pays-Bas, Suisse, Danemark, Portugal.
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- LA QUESTION DE LA PAIX 549
- La résolution suivante est votée à l’unanimité moins une voix.
- « La conférence interparlementaire renouvelant ses précédentes déclarations, rappelle qu’elle tient pour de grande importance qu’un ou plusieurs gouvernements prennent l’initiative de se concerter avec d’autres quant à la constitution du groupe arbitral permanent ».
- Une déclaration de M. Samuel Barrows , député des Etats-Unis , relative à la rupture du traité d’arbitrage anglo-américain et exprimant la conviction qu’un nouveau texte du traité très peu modifié sera adopté l’année prochaine est accueilli par de vifs applaudissements par la réunion qui vote, à l’unanimité, la résolution suivante :
- a Tout en regrettant profondément que' le Sénat des Etats-Unis ait refusé de ratifier le traité d’arbitrage anglo-américain , la conférence est cependant heureuse du progrès que le principe d’arbitrage a fait, et de ce que des résolutions votées par le Parlement de la Grande Bretagne, par le Congrès américain, la Chambre des députés de France et le Conseil national Suisse en faveur des traités d’arbitrage, pendant le cours de la dernière année, sont venus s’ajouter à celles des Parlements d’Autriche, de Belgique, de Danemark, de Norwège et de Suède.
- « La conférence exprime en outre le ferme espoir que les Parlements et les gouvernements européens continueront à s’efforcer de conclure des traités d’arbitrage entre eux et avec les Etats d’Amérique, en ouvrant des négociations aussitôt que possible avec les gouvernements de ces pays.
- » La conférence apprend aussi avec satisfaction qu’on prépare un autre traité d’arbitrage sur l’initiative du président Mac Kinley et a pleine confiance que ce traité sera ratifié dans la prochaine session du Congrès.
- » La conférence présente ses sincères remerciements aux gouvernements anglais et américain pour l’impulsion qu’ils ont donnée à la cause de l’arbitrage et de la paix par le grand projet qu’ils ont élaboré en vue de régler les différends sans violence ni effusion de sang.
- » La conférence se réjouit de ce que les hommes politiques responsables de deux des plus grands Etats du monde ont, par le traité qu’ils avaient projeté, admis la possibilité de l’arbitrage et la constitution d’un tribunal de paix.
- » Le président de la conférence est invité à communiquer les précédentes résolutions à M. le président Mac Kinley,
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- au président du Sénat des Etats-Unis d’Amérique , à lord Salisbury et aux premiers ministres des autres gouvernements ».
- Une proposition soumise par le groupe allemand au sujet de l’action du bureau interparlementaire de Berne en cas de conflit entre plusieurs pays, est finalement votée dans le texte suivant :
- « Dès qu’il surgira entre deux ou plusieurs pays une contestation de nature à troubler la paix, l’administration du bureau interparlementaire de Berne, à la requête du groupe parlementaire de l’un des pays intéressés dans le différend, convoquera immédiatement l’assemblée des délégués dans un local à désigner par lui. L’assemblée des délégués, après s’être informée aussi exactement que possible des deux côtés, des éléments des contestations, formulera une opinion sur le différend en question, et par l’entremise des groupes parlementaires de chaque pays pourvoira par tous les moyens que ceux-ci trouveront convenables à ce que les conclusions de l’assemblée reçoivent la plus large publicité possible ».
- Sur la proposition de M. Stanhope, député anglais, appuyée par le chevalier Decamps, sénateur belge, la réunion vote à la quasi unanimité la résolution suivante :
- « La conférence émet le vœu de voir ses membres saisir toutes les occasions favorables pour promouvoir la conclusion d’un traité permanent d’arbitrage ; elle appelle l’attention de ses membres anglais et belges sur l’occasion que leur fournit l’arbitrage Ben-Tillet, de chercher à aboutir à la conclusion d’un traité permanent d’arbitrage entre la Belgique et l’Angleterre ».
- Dans sa séance de clôture, la conférence a réélu pour un an les membres du bureau interparlementaire de Berne et fixé à Lisbonne le lieu de sa prochaine réunion.
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- L’arbitrage anglo-belge
- On se rappelle qu’en juillet 1896, le gouvernement belge a cru devoir expulser l’Anglais Ben Tillet venu en Belgique, et notamment à Anvers, pour y fomenter des grèves.
- Le gouvernement anglais prit en main la cause de Ben Tillet et réclama une réparation.
- L’affaire était encore pendante entre les deux pays, lors-
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- TA QUESTION DE LA PAIX 551
- que l’Angleterre demanda que la question fut réglée par voie d’arbitrage et le gouvernement belge y consentit.
- Dans ee but, M. de Favareau, ministre des affaires étrangères, a déposé le 31 juillet, un projet de loi comprenant un seul article ainsi conçu :
- « Le gouvernement est autorisé à conclure un arrangement avec le gouvernement britannique en vue de
- terminer, par la voie d’un arbitrage, le différend auquel a donné lieu l’expulsion du sieur Ben Tillet du territoire belge en juillet 1896. »
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- Un nouveau projet d’arbitrage anglo-américain
- Sur le désir de M. Mac Kinley, un nouveau projet pour le traité d’arbitrage est en discussion entre les Etats-Unis et la Grande-Bretagne.
- Ce traité sera soumis au Sénat au mois de décembre. Il ne contiendra, dit-on, aucune clause présentant les inconvénients et soulevant les objections du projet qui a été si mal reçu au Sénat et qui a échoué.
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- L’arbitrage au Sénat belge
- Dans le Sénat de Belgique, à l’occasion de la discussion sur le budget des affaires étrangères, M. Descamps a présenté le 8 juillet la motion suivante :
- « Le Sénat, heureux de constater les progrès réalisés dans la voie de l’arbitrage international, exprime la confiance que le gouvernement belge marchera de plus en plus dans cette voie et s’efforcera, dans la mesure du possible, de concourir à la création d’une Cour permanente d’arbitrage, spécialement entre petits Etats, ainsi qu’à la conclusion de traités généraux d’arbitrage ».
- Le ministre des affaires étrangères s’est déclaré d’accord sur cette motion, qui a été votée à une très grande majorité.
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- L’arbitrage permanent
- Le Storthing norwégien a voté à l’unanimité le 16 juin, une adresse au roi, dans laquelle il est proposé que des démarches soient faites en vue de la conclusion de traités d’arbitrage entre la Norwège et les puissances étrangères.
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- LE DEVOIR
- La presse et la paix
- Dans le Congrès de la Presse ouvert à Stockolm le 24 ' juin, M. le rédacteur Singer de Vienne, élu président, a exprimé l’idée suivante, qui nous intéresse tout particulièrement :
- « Notre court passé nous permet déjà d’espérer que viendra le jour où nous pourrons, en vue des luttes sociales que nous prépare le vingtième siècle, marquer notre place avec autorité dans le monde comme une armée de la liberté, de la justice et de la solidarité. Dispersés comme nous l’étions dans le passé, nous étions trop souvent réduits à être les porte-paroles des idées et mouvements que les autres avaient inventés et dirigés. Mais nous pourrons avoir le grand honneur d'être les agents les plus puissants de la paix générale, cette condition indispensable du bonheur et de la prospérité des nations.
- » Voilà le rêve de l’avenir que nous entrevoyons de loin comme l’aurore naissante. »
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- La Ligue internationale des femmes pour le Désarmement général ouvre un concours international sur cette grave question qui préoccupe à cette heure tous les peuples.
- Pour tous les renseignements, s’adresser à la rédaction du Désarmement général, 33, rue Bonaparte.
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- Ce que coûte une flotte
- Le Times a calculé ce que coûte la construction d’une flotte comme celle qui a figuré à la revue navale de Spi-thead. Sur les 141 navires « combattants » que l’Angleterre y mit en ligne, il y avait 21 cuirassés, dont 11 construits depuis 1886 pour la somme de 9 millions et demi de livres sterling, et 10 datant d'auparavant, et ayant coûté 6 millions un quart de Livres (l'Inflexible, achevé en 1881, est le plus cher de tous : il exigea près d’un million de Livres, non compris ses armements).
- Puis venaient 14 croiseurs d’avant 1886 et 36 d’après, 20 canonnières-torpilleurs, 30 contre-torpilleurs, 20 torpilleurs. En ajoutant les frais de construction de ces navires, à ceux des grands cuirassés, on arrive, pour les 141 figurants de Spithead, à 31 millions sterling (775 millions de francs) , dont les deux tiers dépensés pour 99 navires construits depuis 1886 ; en ajoutant à cette somme les frais d'armements et de munitions, on arriverait sans doute (au milliard de francs).
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- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- Le Congrès de Bruxelles.
- Le congrès international féministe de Bruxelles a eu lieu les 4,5,6 et 7 août.
- Le Journal des femmes qui consacre son numéro d’août au compte rendu de ce congrès , constate cette fois encore le succès complet d’une assemblée présidée par des femmes.
- Le programme comportait les sujets suivants :
- Droit pour la femme de témoigner dans les actes civils , défaire partie des conseils de famille, d’être tutrice.
- Recherche de la paternité.
- Liberté du travail. Accès à toutes les professions. Egalité du salaire.
- Electorat et éligibilité aux tribunaux de commerce , aux conseils de prud’hommes , aux conseils de l’industrie et du travail.
- Admission des femmes aux différentes fonctions de l’assistance publique. Exposé des oeuvres et institutions féminines en vue d’une union générale.
- Extension de la Fédération féminine. Syndicat de la presse féminine et féministe.
- Comme on le voit, le programme était très circonscrit. Il comportait bien l’examen de questions susceptibles de recevoir des solutions parlementaires ou administratives prochaines; mais il était exclusif de toute revendication politique. Néanmoins , sur plusieurs points la discussion a dépassé le cadre qui lui était imposé , et la nécessité de la conquête du droit de suffrage a été hautement affirmée.
- C’est ainsi qu’à propos de la recherche de la paternité, question sur laquelle les féministes, autrefois unanimes, sont divisés aujourd’hui en deux courants nettement opposés, Mnie Cauer, déléguée du Yerein Frauenwohl, a pu donner à son incisive critique du nouveau code civil allemand, triplement inique pour l’enfant, la conclusion suivante :
- « Ce sont les hommes qui ont fait ces lois injustes ; les hommes ne les changeront pas. C’est à la femme qu’il ap-
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- LE DEVOIR
- partient de réformer les lois. Mais pour cela il faut qu’elle ait sa place au Parlement aussi bien que l’homme. Nous devons donc exiger, pour nous, les droits politiques, droit d’élection et droit d’éligibilité. Telle est notre conclusion ».
- Sur la question du travail, M,ne Drucker, de la Vrye Vrouven Vereeniging, dans son exposé des conditions du travail de la femme en Hollande , a combattu la loi de réglementation du travail de la femme comme étant oppressive et destinée seulement à sauvegarder l’intérêt de l’homme. Pour Mme Drucker, l’affranchissement de la femme dépend de son émancipation économique et du droit de suffrage.
- Mme Marie Stritt. allemande, est persuadé que les femmes n’obtiendront justice que quand elles seront représentées dans les Chambres législatives.
- Ces diverses excursions sur le terrain politique n’ont pas empêché les congressistes de traiter, avec tout le soin qu’il convenait, et toute la compétence désirable, les questions inscrites au programme du congrès.
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- La première femme vétérinaire.
- Signalons le succès aux examens d’une vétérinaire. Elle est la première femme qui embrasse cette carrière.
- Mlle Marie Ivapcévitch appartient à une riche famille russe; elle vint, il y a cinq ou six ans, suivre quelques cours à l’école vétérinaire d’Alfort, pour apprendre à soigner elle-même ses animaux. En octobre 1893, elle résolut de faire de plus sérieuses et plus complètes études. Elle demanda et obtint l’autorisation d’entrer à l’Ecole. Sa quatrième année expirée , elle vient d’obtenir le diplôme de vétérinaire.
- Mlle Kapcevitch est une aimable personne, très libérale et aimée de tous ses camarades.
- (L’Eclair , 1er août 1897).
- Ce que la femme peut contre l’alcoolisme.
- A l’assemblée générale de la Société contre l’usage des boissons spiritueuses tenue en l’Hôtel des Sociétés savantes à Paris, Mme Hudry-Menos a pris pour sujet de son discours : Ce que peut la femme contre l’alcoolisme.
- Mme Hudry-Menos a rappelé en terminant que la Société contre l’usage des boissons spiritueuses admet les deux
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- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
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- sexes au même titre et avec les mêmes droits, qu’ils peuvent également faire partie du bureau. Elle espère que cette considération s’ajoutera à celles qu’elle a déjà développées dans son discours pour déterminer les femmes à adhérer à une association qui se montre imbue d’idées aussi justes et aussi larges, et consent à les traiter sur le pied d’une égalité parfaite, tandis que, presque partout ailleurs, on agit tout différemment et l’on n’accepte guère volontiers du sexe faible les cotisations et nullement les avis.
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- Le suffrage des femmes.
- On lit dans la Revue politique et parlementaire du 10 juin 1897 :
- Des amendements constitutionnels accordant aux femmes le droit de vote ont été ratifiés par le peuple dans l’Idaho et rejetés en Californie le 3 novembre 1896.
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- Tavolara.
- On avait cru jusqu’à présent que la République de Saint-Marin, avec ses 8,000 habitants, détenait le record des petits Etats.
- Le Petit Français apprend à ses jeunes lecteurs que la plus petite république d’Europe, aussi minuscule qu’inconnue , est celle de Tavolara, qui occupe une île située au nord de la Sardaigne et par conséquent non loin des côtes de la Corse.
- La population de ce petit Etat ne dépasse pas 178 habitants. Jusqu’en 1882, la forme du gouvernement fut monarchique. A cette époque, une révolution éclata et la république fut substituée à la royauté. Le président de la République de Tavolara est élu pour dix ans.
- Dans ce pays les femmes ont droit de vote. *
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- LE DEVOIR
- OUVRAGES REÇUS
- Actes du Congrès suisse des intérêts féminins,
- tenu à Genève en septembre 1896.
- Volume in-8°, rédigé par le Secrétariat de la Commission permanente pour les intérêts féminins en Suisse. Se trouve à l’adresse suivante : Buchdruckerel Steiger et Ce, Berne.
- The phrenological Journal, revue internationale illustrée, fondée à New-York en 1838 et incorporée, depuis quelques années, avec The phrenological Magazine, de Londres.
- La revue paraît chaque mois simultanément en Angleterre et aux Etats-Unis. Elle s’occupe de science mentale, de santé et d’hygiène. Elle est remplie de gravures et de descriptions d’un vif intérêt.
- En vente : à Londres, chez L. N. Fowler and C°, 7 Impériale arcade, Ludgate Circus ; ou à New-York, chez Fowler, and Wells C°, 27 east 21 st.
- Cent budgets ouvriers à Bruxelles en 1897,
- par Ch. de Quéker, secrétaire de la Bourse du Travail de Bruxelles.
- La brochure est dédiée au Ministre de l’Industrie et du Travail, en Belgique. Les amateurs de statistiques la consulteront avec intérêt.
- S’adresser à Bruxelles , Imprimerie N. de Bremacker-Wauts, 118, rue de Flandre.
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- SANS FAMILLE
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- SANS FAMILLE
- par Hector MALOT
- Ouvrage couronné par l’Académie française
- ( Suite).
- XVIII
- LES NUITS DE NOËL
- Nous ne parlions plus que d’Arthur , de madame Milligan et de M. James Milligan.
- Où étaient Arthur et sa mère? Où pourrions-nous bien les chercher , les retrouver ?
- Les visites de M. J. Milligan nous avaient inspiré une idée et suggéré un plan dont le succès nous paraissait assuré : puisque M. J. Milligan était venu une fois cour du Lion-Rouge , il était à peu près certain qu’il y reviendrait une seconde, une troisième fois ; n’avait-il pas des affaires avec mon père? Alors, quand il partirait, Mattia, qu’il ne connaissait point, le suivrait ; on saurait sa demeure ; on ferait causer ses domestiques ; et peut-être même nous conduiraient-ils auprès d’Arthur.
- Pourquoi pas ? cela ne paraissait nullement impossible à nos imaginations.
- Ce beau plan n’avait pas seulement l’avantage de devoir me faire retrouver Arthur à un moment donné; il en avait encore un autre qui, présentement, me tirait d’angoisse.
- Depuis l’aventure de Capi et depuis la réponse de mère Barberin, Mattia ne cessait de me répéter sur tous les tons : « Retournons en France. » C’était un refrain sur lequel il brodait chaque jour des variations nouvelles. A ce refrain , j’en opposais un autre, qui était toujours le même aussi : « Je ne dois pas quitter ma famille. » Mais, sur cette question de devoir, nous ne nous entendions pas, et c’étaient des discussions sans résultat, car nous persistions chacun dans notre sentiment : « Il faut partir. » — « Je dois rester ».
- Quant à mon éternel « Je dois rester », j’ajoutai : <• pour retrouver Arthur » , Mattia n’eut plus rien à répliquer : il ne pouvait pas prendre parti contre Arthur. Ne fallait-il pas
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- LE DEVOIR
- que madame Milligan connût les dispositions de son beau-frère ?
- Si nous avions dû attendre M. James Milligan, en sortant du matin au soir, comme nous le faisions depuis notre arrivée à Londres, cela n’eût pas été bien intelligent : mais le moment approchait où, au lieu d’aller jouer dans les rues pendant la journée, nous irions pendant la nuit, car c’est aux heures du milieu de la nuit qu’ont lieu les waits , c’est-à-dire les concerts de Noël. Alors, restant à la maison pendant le jour, l’un de nous ferait bonne garde et nous arriverions bien sans doute à surprendre l’oncle d’Arthur.
- — Si tu savais comme j’ai envie que tu retrouves madame Milligan ! me dit un jour Mattia.
- — Et pourquoi donc ?
- Il hésita assez longtemps.
- — Parce qu’elle a été très bonne pour toi.
- Puis il ajouta encore :
- — Et aussi parce qu’elle te ferait peut-être retrouver tes parents.
- — Mattia !
- — Tu ne veux pas que je dise cela : je t’assure que ce n’est pas ma faute, mais il m’est impossible d’admettre une seule minute que tu es de la famille Driscoll ; regarde tous les membres de cette famille et regarde-toi un peu. Ce n’est pas seulement des cheveux filasse que je parle ; est-ce que tu as le mouvement de main du grand-père et son sourire ? As-tu eu jamais l’idée de regarder les étoffes à la lumière de la lampe comme master Driscoll ? Est-ce qu’il t’est jamais arrivé de te coucher les bras étendus sur une table ? Et, comme Allen ou Ned , as-tu jamais appris à Capi l’art de rapporter des bas de laine qui ne sont pas perdus ? Non , mille fois non. On est de sa famille; et si tu avais été un Driscoll, tu n’aurais pas hésité à t’offrir des bas de laine quand tu en avais besoin et que ta poche était vide , ce qui s’est produit plus d’une fois pour toi. Qu’est-ce que tu t’es offert quand Vitalis était en prison ? Crois-tu qu’un Driscoll se serait couché sans souper? Est-ce que si je n’étais pas le fils de mon père, je jouerais du cornet à piston, de la clarinette, du trombone ou de n’importe quel instrument, sans avoir jamais appris? Mon père était musicien, je le suis : c’est tout naturel ; toi, il semble tout naturel que tu sois un gentleman, et tu en seras un quand nous aurons retrouvé madame Milligan.
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- SANS FAMILLE
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- — Et comment cela?
- — J’ai mon idée.
- — Veux-tu la dire , ton idée?
- — Oh ! non.
- — Parce que?
- — Parce que si elle est bête. ..
- — Eh bien ?
- — Elle serait trop bête si elle était fausse ; et il ne faut pas se faire des joies qui ne se réalisent pas. Il faut que l’expérience du green de ce joli Bethnal nous serve à quelque chose ; en avons-nous vu des belles prairies vertes, qui dans la réalité n’ont été que des mares fangeuses !
- Je n’insistai pas , car moi aussi j’avais une idée.
- Il est vrai qu’elle était bien vague , bien confuse , bien timide, bien plus bête, me disais-je, que ne pouvait l’être celle de Mattia ; mais , précisément par cela même , je n’osais insister pour que mon camarade me dit la sienne : qu’aurais-je répondu si elle avait été la même que celle qui flottait indécise comme un rêve dans mon esprit? Ce n’était pas alors que je n’osais pas me la formuler, que j’aurais eu le courage de la discuter avec lui.
- Il n’y avait qu’à attendre, et nous attendîmes.
- Tout en attendant, nous continuâmes nos courses dans Londres, car nous n’étions pas de ces musiciens privilégiés qui prennent possession d’un quartier où ils ont un public à eux appartenant : nous étions trop enfants, trop nouveaux-venus pour nous établir ainsi en maîtres, et nous devions céder la place à ceux qui savaient faire valoir leurs droits de priorité par des arguments auxquels nous n’étions pas de force à résister.
- Combien de fois, au moment de faire notre recette et après avoir joué nos meilleurs morceaux, avions-nous été obligés de déguerpir au plus vite devant quelques formidables Ecossais aux jambes nues, au jupon plissé, au plaid, au bonnet orné de plumes qui, par le son seul de sa cornemuse, nous mettait en fuite : avec son cornet à piston Mattia aurait bien couvert le bagpipe, mais nous n’étions pas de force contre le piper.
- De même nous n’étions pas de force contre les bandes de musiciens nègres qui courent les rues et que les Anglais appellent des nigger-melodits ; ces faux nègres qui s’accoutrent grotesquement avec des habits à queue de morue et d’immenses cols dans lesquels leur tête est enveloppée
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- comme un boüquet dans une feuille de papier, étaient notre terreur plus encore que les bardes écossais : aussitôt que nous les voyions arriver, ou simplement quand nous entendions leurs banjo, nous nous taisions respectueusement et nous nous en allions loin de là dans un quartier où nous espérions ne pas rencontrer une autre de leurs bandes ; ou bien nous attendions, en les regardant, qu’ils eussent fini leur charivari.
- Un jour que nous étions ainsi leurs spectateurs, je vis un d'entre eux et le plus extravagant, faire des signes à Mattia; je crus tout d’abord que c’était pour se moquer de nous et amuser le public par quelque scène grotesque dont nous serions les victimes , lorsqu’à ma grande surprise Mattia lui répondit amicalement.
- — Tu le connais donc? lui demandai-je.
- — C’est Bob.
- — Qui çà , Bob ?
- — Mon ami Bob du cirque Gassot, un des deux clowns dont je t’ai parlé , et celui surtout à qui je dois d’avoir appris ce que je sais d’anglais.
- — Tu ne l’avais pas reconnu ?
- — Parbleu ! chez Gassot il se mettait la tête dans la farine et ici il se la met dans le cirage.
- Lorsque la représentation des nigger-melodits fut terminée, Bob vint à nous, et à la façon dont il aborda Mattia je vis combien mon camarade savait se faire aimer : un frère n’eût pas eu plus de joie dans les yeux ni dans l’accent que cet ancien clown, « qui par suite de la dureté des temps , nous dit-il, avait été obligé de se faire itinerant-musician ». Mais il fallut bien vite se séparer; lui pour suivre sa bande; nous pour aller dans un quartier où il n’irait pas; et les deux amis remirent au dimanche suivant le plaisir de se raconter ce que chacun avait fait, depuis qu’ils s’étaient séparés. Par amitié pour Mattia sans doute, Bob voulut bien me témoigner de la sympathie , et bientôt nous eûmes un ami qui, par son expérience et ses conseils, nous rendit la vie de Londres beaucoup plus facile qu’elle ne l’avait été pour nous jusqu’à ce moment. Il prit aussi Capi en grande amitié, et souvent il nous disait avec envie que s’il avait un chien comme celui-là sa fortune serait bien vite faite. Plus d’une fois aussi il nous proposa de nous associer tous les trois, c’est-à-dire tous les quatre , lui, Matti, Capi et moi ; mais si je ne voulais pas quitter ma famille pour retourner
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- en France voir Lise et mes anciens amis, je le voulais bien moins encore pour suivre Bob à travers l’Angleterre.
- Ce fut ainsi que nous gagnâmes les approches de Noël; alors au lieu de partir de la cour du Lion-Rouge, le matin, nous nous mettions en route tous les soirs, vers huit ou neuf heures et nous gagnions les quartiers que nous avions choisis.
- D’abord nous commençons par les squares et par les rues où#la circulation des voitures a déjà cessé : il nous faut un certain silence pour que notre concert pénètre à travers les portes closes, pour aller réveiller les enfants dans leur lit et leur annoncer l’approche de Noël, cette fête chère à tous les cœurs anglais ; puis à mesure que s’écoulent les heures de la nuit nous descendons dans les grandes rues ; les dernières voitures portant les spectateurs des théâtres passent, et une sorte de tranquillité s’établit, succédant peu à peu au tapage assourdissant de la journée; alors nous jouons nos airs les plus tendres , les plus doux, ceux qui ont un caractère mélancolique ou religieux, le violon de Mattia pleure , ma harpe gémit et quand nous nous taisons pendant un moment de repos, le vent nous apporte quelque fragment de musique que d’autres bandes jouent plus loin : notre concert est fini : « Messieurs et mesdames, bonne nuit et gai Noël ! »
- Puis nous allons plus loin recommencer un autre concert.
- Cela doit être charmant d’entendre ainsi de la musique, la nuit dans son lit, quand on est bien enveloppé dans une bonne couverture, sous un chaud édredon ; mais pour nous dans les rues il n’y a ni couverture, ni édredon : il faut jouer cependant, bien que les doigts s’engourdissent, à moitié gelés ; s’il y a des ciels de coton, où le brouillard nous pénètre de son humidité , il y a aussi des ciels d’azur et d’or où la bise du Nord nous glace jusqu’aux os; il n’y en a pas de doux et de cléme'nts; ce temps de Noël nous fut cruel, et cependant pas une seule nuit pendant trois semaines nous ne manquâmes de sortir.
- Combien de fois, avant que les boutiques fussent tout à fait fermées, nous sommes-nous arrêtés devant les marchands de volailles, les fruitiers , les épiciers, les confiseurs : oh ! les belles oies grasses ! les grosses dindes de France ! les blancs poulets ! Voici des montagnes d’oranges et de pommes , des amas de marrons et de pruneaux ! Comme ces fruits glacés vous font venir l’eau à la bouche !
- Il y aura des enfants bien joyeux, et qui tout émus de gourmandises se jetteront dans les bras de leurs parents.
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- Et en imagination, tout en courant les rues , pauvres misérables que nous sommes, nous voyions ces douces fêtes de famille , aussi bien dans le manoir aristocratique que dans la chaumière du pauvre.
- Gai Noël pour ceux qui sont aimés.
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- LES PEURS DE MATTIA
- M. James Milligan ne parut pas cour du Lion-Rouge, ou tout au moins, malgré notre surveillance, nous ne le vîmes point.
- Après les fêtes de Noël, il fallut sortir dans la journée , et nos chances diminuèrent; nous n’avions guère plus d’espérance que dans le dimanche ; aussi restâmes-nous bien souvent à la maison, au lieu d’aller nous promener en cette journée de liberté , qui aurait pu être une journée de récréation.
- Nous attendions.
- Sans dire tout ce qui nous préoccupait, Mattia s’était ouvert à son ami Bob et lui avait demandé s’il n’y avait pas des moyens pour trouver l’adresse d’une dame Milligan, qui avait un fils paralysé, ou même tout simplement celle de M. James Milligan. Mais Bob avait répondu qu’il faudrait savoir quelle était cette dame Milligan et aussi quelle était la profession ou la position sociale de M. James Milligan , attendu que ce nom de Milligan était porté par un certain nombre de personnes à Londres et un plus grand nombre encore en Angleterre.
- Nous n’avions pas pensé à cela. Pour nous il n’y avait qu’une madame Milligan, qui était la mère d’Arthur, et qu’un monsieur James Milligan , qui était l’oncle d’Arthur.
- Alors Mattia recommença à me dire que nous devions retourner en France , et nos discussions reprirent de plus belle.
- — Tu veux donc renoncer à trouver madame Milligan , lui disais-je.
- — Non, assurément, mais il n’est pas prouvé que madame Milligan soit encore en Angleterre.
- — Il ne l’est pas davantage qu’elle soit en France.
- — Cela me paraît probable ; puisque Arthur a été malade, sa mère a dû le conduire dans un pays où le climat est bon pour son l’établissement.
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- — Ce n’est pas en France seulement qu’on trouve un bon climat pour la santé.
- — C’est en France qu’Àrtliur a guéri déjà une fois, c’est en France que sa mère a dû le conduire de nouveau, et puis je voudrais te voir partir d’ici.
- Telle était ma situation, que je n’osais demander à Mattia pourquoi il voudrait me voir partir d’ici : j’avais peur qu’il me répondît ce que précisément je ne voulais pas entendre.
- — J’ai peur, continuait Mattia, allons-nous en; tu verras qu’il nous arrivera quelque catastrophe, allons-nous en.
- Mais bien que les dispositions de ma famille n’eussent pas changé à mon égard, bien que mon grand-père continuât à cracher furieusement de mon côté , bien que mon père ne m’adressât que quelques mots de commandement, bien que ma mère n’eût jamais eu un regard pour moi, bien que mes frères fussent inépuisables à inventer de mauvais tours pour me nuire, bien qu’Annie me témoignât son aversion dans toutes les occasions, bien que Kate n’eût d’affection que pour les sucreries que je lui rapportais, je ne pouvais me décider à suivre le conseil de Mattia, pas plus que je n’osais le croire lorsqu’il affirmait que je n’étais pas le « fils de master Driscoll ; » douter, oui, mais croire fermement que j’étais ou n’étais pas un Driscoll, je ne le pouvais point.
- Le temps s’écoula lentement, bien lentement, mais enfin les jours s’arrêtèrent aux jours , les semaines aux semaines , et le moment arriva ou la famille devait quitter Londres pour parcourir l’Angleterre.
- Les deux voitures avaient été repeintes, et on les avait chargées de toutes les marchandises qu’elles pouvaient contenir , et qu’on vendrait pendant la belle saison.
- Que de choses et comme il était merveilleux qu’on pût les entasser dans ces voitures : des étoffes, des tricots, des bonnets, des fichus, des mouchoirs, des bas, des caleçons , des gilets, des boutons, du fil, du coton, de la laine à coudre , de la laine à tricoter, des aiguilles , des ciseaux, des rasoirs, des boucles d’oreilles, des bagues, des savons, des pommades, du cirage, des pierres à repasser, des poudres pour les maladies des chevaux et des chiens , des essences pour détacher, des eaux contre le mal de dents, des drogues pour faire pousser les cheveux, d’autres pour les teindre.
- Et quand nous étions là nous voyions sortir de la cave des ballots qui étaient arrivés cour du Lion-Rouge, en ne venant
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- pas directement des magasins dans lesquels on vendait ordinairement ces marchandises.
- Enlin les voitures furent remplies, des chevaux furent achetés : où et comment? je n’en sais rien, mais nous les vîmes arriver, et tout fut prêt pour le départ.
- Et nous , qu'allions-nous faire? Resterions-nous à Londres avec le grand-père qui ne quittait pas la cour du Lion-Rouge? Serions-nous marchands comme Allen et Ned? Ou bien accompagnerions-nous les voitures de la famille, en continuant notre métier de musiciens, et en jouant notre répertoire dans les villages, dans les villes qui se trouveraient sur notre chemin ?
- Mon père ayant trouvé que nous gagnions de bonnes journées avec notre violon et notre harpe, décida que nous resterions musiciens, et il nous signifia sa volonté la veille de notre départ.
- — Retournons en France, me dit Mattia, et profitons de la première occasion qui se présentera pour nous sauver.
- — Pourquoi ne pas faire un voyage en Angleterre ?
- — Parce que je te dis qu’il nous arrivera une catastrophe.
- — Nous avons chance de trouver madame Miligan en Angleterre.
- — Moi je crois que nous avons beaucoup plus de chances pour cela en France.
- — Enfin essayons toujours en Angleterre ; nous verrons ensuite.
- — Sais-tu ce que tu mérites ?
- — Non.
- — Que je t’abandonne et que je retourne tout seul en France.
- — Tu as raison; aussi je t’engage à le faire ; je sais bien que je n’ai pas le droit de te retenir ; et je sais que tu es trop bon de rester avec moi ; pars donc, tu verras Lise, tu lui diras....
- — Si je la voyais je lui dirais que tu es bête et méchant de pouvoir penser que je me séparerai de toi quand tu es malheureux ; car tu es malheureux, très malheureux ; qu’est-ce que je t’ai fait pour que tu aies de pareilles idées ; dis-moi ce que je t’ai fait ; rien, n’est-ce pas ? eh bien, en route alors.
- Nous voilà de nouveau sur les grands chemins ; mais cette fois, je ne suis plus libre d’aller où je veux, et de faire ce que bon me semble ; cependant c’est avec un
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- sentiment de délivrance que je quitte Londres : je ne verrai plus la cour du Lion-Rouge, et cette trappe qui, malgré ma volonté, attirait mes yeux irrésistiblement. Combien de fois me suis-je réveillé la nuit en sursaut, ayant vu dans mon rêve, dans mon cauchemar une lumière rouge entrer par ma petite fenêtre ; c’est une vision, une hallucination, mais qu’importe ; j’ai aperçu une fois cette lumière, et c’est assez pour que je la sente toujours sur mes yeux comme une flamme brûlante.
- Nous marchions derrière les voitures, et au lieu des exhalaisons puantes et malfaisantes de Bethnal-Green, nous respirions l’air pur des belles campagnes que nous traversions, et qui n’ont peut-être pas du gi'een dans leur nom, mais qui ont du vert pour les yeux, des chants d’oiseaux pour les oreilles.
- Le jour même de notre départ, je vis comment se faisait la vente de ces marchandises qui avaient coûté si peu cher : nous étions arrivés dans un gros village, et les voitures avaient été rangées sur la grande place, on avait abaissé un des côtés, formés de plusieurs panneaux, et tout l’étalage s’était présenté à la curiosité des acheteurs.
- — Voyez les prix ! voyez les prix ! criait mon père ; vous n’en trouverez nulle part de pareils ; comme je ne paye jamais mes marchandises, cela me permet de les vendre bon marché ; je ne les vends pas, je les donne ; voyez les prix ! voyez les prix !
- J’entendais des gens qui avaient regardé ces prix, dire en s’en allant :
- — Il faut que ce soient là des marchandises volées.
- — Il le dit lui-même.
- S’ils avaient jeté les yeux de mon côté, la rougeur de mon front leur aurait appris combien étaient fondées leurs suppositions.
- S’ils ne virent point cette rougeur, Mattia la remarqua, lui, et le soir, il m’en parla , bien que d’ordinaire il évitât d’aborder franchement ce sujet.
- — Pourras-tu toujours supporter cette honte? me dit-il.
- — Ne m’en parle pas, si tu ne veux pas me rendre cette honte plus cruelle encore.
- — Ce n’est pas cela que je veux. Je veux que nous retournions en France. Je t’ai toujours dit qu’il arriverait une catastrophe; je te le dis encore, et je sens qu’elle ne tardera
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- pas. Comprends donc qu’il y aura des gens de police qui, un jour ou l’autre , voudront savoir comment master Driscoll vend ses marchandises à si bas prix ; alors qu’adviendra-t-il?
- — Mattia , je t’en prie...
- — Puisque tu ne veux pas voir, il faut bien que je voie pour toi ; il arrivera qu’on nous arrêtera tous, même toi, même moi, qui n’avons rien fait. Comment prouver que nous n’avons rien fait ? Comment nous défendre ? N’est-il pas vrai que nous mangeons le pain payé avec l’argent de ces marchandises ?
- Cette idée ne s’était jamais présentée à mon esprit, elle me frappa comme un coup de marteau qu’on m’aurait asséné sur la tête.
- — Mais nous gagnons notre pain, dis-je, en essayant de me défendre, non contre Mattia, mais contre cette idée.
- — Cela est vrai, répondit Mattia, mais il est vrai aussi que nous sommes associés avec des gens qui ne gagnent pas le leur. C’est là ce qu’on verra , et l’on ne verra que cela. Nous serons condamnés comme ils le seront eux-mêmes. Cela me ferait grand’peine d’être condamné comme voleur, mais combien plus encore cela m’en ferait-il que tu le fusses. Moi, je ne suis qu’un pauvre misérable , et je ne serai jamais que cela ; mais toi, quand tu auras retrouvé ta famille, ta vraie famille, quel chagrin pour elle, quelle honte pour toi, si tu as été condamné. Et puis ce n’est pas quand nous serons en prison que nous pourrons chercher ta famille et la découvrir. Ce n’est pas quand nous serons en prison que nous pourrons avertir madame Milligan de ce que M. James Milligan prépare contre Arthur. Sauvons-nous donc pendant qu’il en est temps encore.
- — Sauve-toi.
- — Tu dis toujours la même bêtise ; nous nous sauverons ensemble ou nous serons pris ensemble; et quand nous le serons, ce qui ne tardera pas , tu auras la responsabilité de m’avoir entraîné avec toi, et tu verras si elle te sera légère. Si tu étais utile à ceux auprès de qui tu t’obstines à rester, je comprendrais ton obstination ; cela serait beau ; mais tu ne leur es pas du tout indispensable ; ils vivaient bien , ils vivront bien sans toi. Partons au plus vite.
- — Eh bien! laisse-moi encore quelques jours de réflexion, et puis nous verrons.
- — Dépêche-toi. L’ogre sentait la chair fraîche, moi je sens le danger.
- Jamais les paroles, les raisonnements, les prières de
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- Mattia ne m’avaiont si profondément troublé, et quand je me les rappelais, jo me disais que l’irrésolution dans laquelle je me débattais était lâche et que je devais prendre un parti en me décidant enfin à savoir ce que je voulais.
- Les circonstances firent ce que de moi-même je n’osais faire.
- Il y avait plusieurs semaines déjà que nous avions quitté Londres, et nous étions parvenus à une ville aux environs de laquelle devaient avoir lieu des courses. En Angleterre les courses de chevaux sont une fête populaire pour la contrée, et ce ne sont pas les chevaux seuls qui donnent le spectacle sur la lande ou sur les dunes qui servent d’hippodrome, arrivent plusieurs jours à l’avance des saltimbanques, des bohémiens, des marchands ambulants qui tiennent là une sorte de foire : nous nous étions hâtés pour prendre notre place dans cette foire, nous comme musiciens, la famille Driscoll comme marchands.
- Mais au lieu de venir sur le champ de courses, mon père s’était établi dans la ville même où sans doute il pensait faire de meilleures affaires.
- Arrivés de bonne heure et n’ayant pas à travailler à l’étalage des marchandises, nous allâmes, Mattia et moi, voir le champ de courses qui se trouvait situé à une assez courte distance de la ville, sur une bruyère : de nombreuses tentes étaient dressées, et de loin on apercevait des petites colonnes de fumée qui marquaient la place et les limites du champ de courses : nous ne tardâmes point à déboucher par un chemin creux sur la lande aride et nue en temps ordinaire, mais où ce soir-là on voyait des hangars en planches dans lesquels s’étaient installés des cabarets et même des hôtels, des baraques, des tentes, des voitures ou simplement des bivacs autour desquels se pressaient des gens en haillons pittoresques;
- Comme nous passions devant un de ces feux au-dessus duquel une marmite était suspendue, nous reconnûmes notre ami Bob. Il se montra enchanté de nous voir. Il était venu aux courses avec deux de ses camarades, pour donner des représentations d’exercices de force et d’adresse, mais les musiciens sur qui ils comptaient leur avaient manqué de parole, de sorte que leur journée du lendemain, au lieu d’être fructueuse comme ils l’avaient espéré, serait probablement détestable. Si nous voulions nous pouvions leur rendre un service : c’était de remplacer
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- ces musiciens, la recette serait partagée entre nous cinq ; il y aurait même une part pour Capi.
- Au coup d’œil que Mattia me lança, je compris que ce serait faire plaisir à mon camarade d’accepter la proposition de Bob, et comme nous étions libres de faire ce que bon nous semblait, à la seule condition de rapporter une bonne recette, je l’acceptai.
- Il fut donc convenu que le lendemain nous viendrions nous mettre .à la disposition de Bob et de ses deux amis.
- Mais en rentrant dans Ja ville, une difficulté se présenta quand je fis part de cet arrangement à mon père.
- — J’ai besoin de Capi demain , dit-il, vous ne pourrez pas le prendre.
- A ce mot, je me sentis mal, assuré; voulait-on employer Capi à quelque vilaine besogne? mon père dissipa tout de suite mes appréhensions :
- — Capi a l’oreille fine, dit-il, il entend tout et fait bonne garde, il nous sera utile pour les voitures, car au milieu de cette confusion de gens on pourrait bien nous voler. Vous irez donc seuls jouer avec Bob, et si votre travail se prolonge tard dans la nuit, ce qui est probable , vous viendrez nous rejoindre à YAuberge du Gros-Chêne où nous coucherons , car mon intention est de partir d’ici à la nuit tombante.
- Cette auberge du Gros-Chêne où nous avions passé la nuit précédente, était située à une lieue de là en pleine campagne, dans un endroit désert et sinistre ; et elle était tenue par un couple dont la mine n’était pas faite pour inspirer confiance ; rien ne nous serait plus facile que de retrouver cette auberge dans la nuit; la route était droite; elle n’aurait d’autre ennui pour nous que d’être un peu longue après une journée de fatigue.
- Ce n’était pas là une observation à présenter à mon père qui ne souffrait jamais la contradiction : quand il avait parlé il fallait obéir et sans répliquer.
- Le lendemain matin , après avoir été promener Capi , lui avoir donné à manger et l’avoir fait boire pour être bien sûr qu’il ne manquerait de rien, je l’attachai moi-même à l’essieu de la voiture qu’il devait garder et nous gagnâmes le champ de course, Mattia et moi.
- Aussitôt arrivés nous nous mîmes à jouer et cela dura sans repos jusqu’au soir; j’avais le bout des doigts douloureux comme s’ils étaient piqués par des milliers d’épingles,
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- et Mattia avait tant soufflé dans son cornet à piston qu’il ne pouvait plus respirer: cependant il fallait jouer toujours; Bob et ses camarades ne se lassant point de faire leurs tours, de notre côté nous ne pouvions pas nous lasser plus qu’eux. Quand vint le soir, je crus que nous allions nous reposer ; mais nous abandonnâmes notre tente pour un grand cabaret en planches et là , exercices et musique reprirent de plus belle. Cela dura ainsi jusqu’après minuit; si je faisais encore un certain tapage avec ma harpe, je ne savais plus trop ce que je jouais et Mattia ne le savait pas mieux que moi. Vingt fois Bob avait annoncé que c’était la dernière représentation, et vingt fois nous en avions recommencé une nouvelle.
- Si nous étions las, nos camarades qui dépensaient beaucoup plus de forces que nous étaient exténués, aussi avaient-ils déjà manqué plus d’un de leurs tours ; à un moment une grande perche qui servait à leurs exercices tomba sur le pied de Mattia ; la douleur fut si vive, que Mattia poussa un cri; je crus qu’il avait le pied écrasé, et nous nous empressâmes autour de lui, Bob et moi. Heureusement la Î3lessure n’avait pas cette gravité; il y avait contusion , et les chairs étaient déchirées, mais les os n’étaient pas brisés. Cependant Mattia ne pouvait pas marcher.
- Il fut décidé qu’il resterait à coucher dans la voiture de Bob, et que moi je gagnerais tout seul l’auberge du Gros-Chêne ; ne fallait-il pas que je susse où la famille Driscoll se rendait le lendemain ?
- — Ne t’en va pas , me répétait Mattia , nous partirons ensemble demain.
- — Et si nous ne trouvons personne à l’auberge du Gros-Chêne !
- — Alors tant mieux nous serons libres.
- — Si je quitte la famille Driscoll, ce ne sera pas ainsi : d’ailleurs, crois-tu qu’ils ne nous auraient pas vite rejoints! où veux-tu aller avec ton pied ?
- — Eh bien ! nous partirons, si tu veux, demain ! mais ne pars pas ce soir, j’ai peur ?
- — De quoi ?
- — Je ne sais pas, j’ai peur pour toi.
- — Laisse-moi aller, je te promets de revenir demain.
- — Et si l’on te retient ?
- — Pour qu’on ne puisse pas me retenir, je vais te laisser ma harpe ; il faudra bien que je revienne la chercher.
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- Et malgré la peur de Mattia, je me suis mis en route n’ayant nullement peur moi-même.
- De qui, de quoi, aurai-je eu peur ? Que pouvait-on demander à un pauvre diable comme moi ?
- Cependant si je ne me sentais pas dans le cœur le plus léger sentiment d’effroi, je n’en étais pas moins très ému ; c’était la première fois que j’étais vraiment seul, sans Capi, sans Mattia, et cet isolement m’oppressait en même temps que les voix mystérieuses de la nuit me troublaient ; la lune aussi qui me regardait avec sa face blafarde m’attristait.
- Malgré ma fatigue, je marchai vite et j’arrivai à la fin à l’auberge du Gros-Chêne ; mais j’eus beau chercher nos voitures, je ne les trouvais point ; il y avait deux ou trois misérables carrioles à bâche de toile, une grande baraque en planches et deux chariots couverts d’où sortirent des cris de bêtes fauves quand j’approchai ; mais les belles voitures aux couleurs éclatantes de la famille Driscoll, je ne les vis nulle part.
- En tournant autour de l’auberge, j’aperçus une lumière qui éclairait une imposte vitrée, et pensant que tout le monde n’était pas couché, je frappai à la porte : l’aubergiste à mauvaise figure que j’avais remarqué la veille, m’ouvrit lui-même, et me braqua en plein visage la lueur de sa lanterne ; je vis qu’il me reconnaissait, mais au lieu de me livrer passage, il mit sa lanterne derrière son dos, regarda autour de lui, et écouta durant quelques secondes.
- — Vos voitures sont parties, dit-il, votre père a recommandé que vous le rejoigniez à Lewes sans perdre de temps, et en marchant toute la nuit. Bon voyage !
- Il me ferma la porte au nez, sans m’en dire davantage.
- Depuis que j’étais en Angleterre j’avais appris assez d’anglais pour comprendre cette courte phrase ; pourtant il y avait un mot et le plus important, qui n’avait pas de sens pour moi : Louisse, avait prononcé l’aubergiste ; où était ce pays ? je n’en avais aucune idée, car j’ignorais que Louisse était la prononciation anglaise de Lewes, nom de ville que j’avais vu écrit sur la carte.
- D’ailleurs, aurais-je su où était Lewes, que je ne pouvais pas m’y rendre tout de suite en abandonnant Mattia ; je devais donc retourner au champ de courses, si fatigué que je fusse.
- Je me remis en marche, et une heure et demie après
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- je me couchais sur une botte de paille, à côté de Mattia> dans une voiture de Bob, et en quelques paroles je lui racontais ce qui s’était passé, puis je m’endormais mort de fatigue.
- Quelques heures de sommeil me rendirent mes forces et le matin je me réveillai prêt à partir pour Lewes, si toutefois Mattia, qui dormait encore, pouvait me suivre.
- Sortant de la voiture, je me dirigeai vers notre ami Bob qui, levé avant moi, était occupé à allumer son feu ; je le regardais, couché à quatre pattes, et soufflant de toutes ses forces sous la marmite, lorsqu’il me sembla reconnaître Capi conduit en laisse par un policeman.
- Stupéfait, je restai immobile, me demandant ce que cela pouvait signifier ; mais Capi, qui m’avait reconnu, avait donné une forte secousse à la laisse qui s’était échappée des mains du policeman ; alors en quelques bonds il était accouru à moi et il avait sauté dans mes bras.
- Le policeman s’approcha :
- — Ce chien est à vous, n’est-ce pas ? me demanda-t-il.
- — Oui.
- — Eh bien, je vous arrête.
- Et sa main s’abattit fortement sur mon bras qu’elle serra fortement.
- Les paroles et le geste de l'agent de police avaient fait relever Bob ; il s’avança :
- — Et pourquoi arrêtez vous ce garçon ? demanda t-il.
- — Etes-vous son frère ?
- — Non, son ami.
- — Un homme et un enfant ont pénétré cette nuit dans l’église de Saint-Georges, par une fenêtre et au moyen d’une échelle' il avaient avec eux ce chien pour leur donner l’éveil si on venait les déranger; c’est ce qui est arrivé; dans leur surprise, ils n’ont pas eu le temps de prendre le chien avec eux en se sauvant par la fenêtre, et celui-ci ne pouvant pas les suivre, a été trouvé dans l’église ; avec le chien j’étais bien sûr de découvrir les voleurs et j’en tiens un ; où est le père maintenant ?
- Je ne sais si cette question s’adressait à Bob ou à moi ; je n’y répondis pas, j’étais anéanti.
- Cependant, je comprenais ce qui s’était passé ; du moins je le devinais ; ce n’était pas pour garder les voitures que Capi m’avait été demandé, c’était parce que son oreille était fine et qu’il pourrait avertir ceux qui seraient en train
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- de voler dans l’église ; enfin ce n’était pas pour le seul plaisir d’aller coucher à l’auberge du Gros-Chêne, que les voitures étaient parties la nuit tombante ; si elles ne s’étaient pas arrêtées dans cette auberge, ceétait parce que le vol ayant été découvert, il fallait prendre la fuite au plus vite.
- Mais ce n’était pas aux coupables qee je devais penser, c’était à moi ; quels qu’ils fussent, je pouvais me défendre, et sans les accuser, prouver mon innocence; je n’avais qu’à donner l’emploi de mon temps.
- Pendant que je raisonnais ainsi, Mattia, qui avait entendu l’agent ou la clameur qui s’était élevée, était sorti de la voiture et en boitant il était accouru près de moi.
- — Expliquez lui que je ne suis pas coupable, dis-je à Bob, puisque je suis resté avec vous jusqu’à une heure du matin ; ensuite j’ai été à l’auberge du Gros-Chêne où j’ai parlé à l’aubergiste , et aussitôt je suis revenu ici.
- Bob traduisit mes paroles à l’agent ; mais celui-ci ne parut pas convaincu comme je l’avais espéré , tout au contraire :
- — C’est à une heure un quart qu’on s’est introduit dans l’église , dit-il ; ce garçon est parti d’ici à une heure ou quelques minutes avant une heure, comme il le prétend, il a donc pu être dans l’église à une heure un quart, avec ceux qui volaient.
- Il faut plus d’un quart d’heure pour aller d’ici à la ville , dit Bob. -
- — Oh! en courant, répliqua l’agent, et puis qui me prouve qu’il est parti à une heure ?
- — Moi qui le jure, s’écria Bob.
- — Oh! vous, dit l’agent, faudra voir ce que vaut votre témoignage.
- Bob se fâcha.
- — Faites attention que je suis citoyen anglais , dit-il avec dignité.
- L’agent haussa les épaules.
- — Si vous m’insultez , dit Bob, j’écrirai au Times.
- — En attendant j’emmène ce garçon, il s’expliquera devant le magistrat.
- Mattia se jeta dans mes bras, je crus que c’était pour m’embrasser, mais Mattia faisait passer ce qui était pratique avant ce qui était sentiment
- — Bon courage, me dit-il à l’oreille, nous ne t’abandonnerons pas.
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- Et alors seulement il m’embrassa.
- — Retiens Capi, clis-je en français à Mattia.
- Mais l’agent me comprit :
- — Non, non, dit-il, je garde le chien, il m’a fait trouver celui-ci, il me fera trouver les autres.
- C’était la seconde fois qu’on m’arrêtait, et cependant la honte qui m’étoufla fut plus poignante encore ; c’est qu’il ne s’agissait plus d’une sotte accusation comme à propos de notre vache; si je sortais innocent de cette accusation, n’aurai-je pas la douleur de voir condamner, justement condamner, ceux dont on me croyait le complice?
- Il me fallut traverser, tenu par le policeman, la haie des curieux qui accouraient sur notre passage, mais on ne me poursuivit pas de huées et de menaces comme en France , car ceux qui venaient me regarder n’étaient point des paysans, mais des gens qui tous ou à peu près vivaient en guerre avec la police, des saltimbanques, des cabaretiers, des bohémiens, des tramps, comme disent les Anglais, c’est-à-dire des vagabonds.
- La prison où l’on m’enferma, n’était point une prison pour rire comme celle que nous avions trouvée encombrée d’oignons, c’était une vraie prison avec une fenêtre grillée de gros barreaux de fer dont la vue seule tuait dans son germe toute idée d’évasion. Le mobilier se composait d’un banc pour s’asseoir , et d’un hamac pour se coucher.
- Je me laissai tomber sur ce banc et j’y restai longtemps accablé , réfléchissant à ma triste condition, sans suite , car il m’était impossible de joindre deux idées et de passer de l’une à l’autre.
- Combien le présent était terrible, combien l’avenir était effrayant !
- « Bon courage, m’avait dit Mattia, nous ne t’abandonnerons pas » ; mais.que pouvait un enfant comme Mattia? que pouvait même un homme comme Bob, si celui-ci voulait bien aider Mattia ?
- Quand on est en prison, on n’a qu’une idée fixe, celle d’en sortir.
- Comment Mattia et Bob pouvaient-ils, en ne m’abandonnant pas et en faisant tout pour me servir, m’aider à sortir de ce cachot ?
- J’allai à la fenêtre et l’ouvris pour tâter les barreaux de fer qui, en se croisant, la fermaient au dehors : ils étaient scellés dans la pierre; j’examinai les murailles, elles avaient près
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- LE DEVOIR
- d’un mètre d’épaisseur ; le sol était dallé avec de larges pierres ; la porte était recouverte avec une plaque de tôle.
- Je retournai à la fenêtre ; elle donnait sur une petite cour étroite et longue, fermée à son extrémité par un grand mur qui avait au moins quatre mètres de hauteur.
- Assurément on ne s’échappait pas de cette prison, même quand on était aidé par des amis dévoués. Que peut le dévouement de l’amitié contre la force des choses ? Le dévouement ne perce pas les murs.
- Pour moi, toute la question présentement est de savoir combien de temps je resterais dans cette prison, avant de paraître devant le magistrat qui déciderait de mon sort.
- Me serait-il possible de lui démontrer mon innocence malgré la présence de Capi dans l’Eglise ?
- Et me serait-il possible de me défendre sans rejeter le crime sur ceux que je ne voulais pas, que je ne devais pas accuser ?
- Tout était là pour moi, et c’était en cela, en cela seulement que Mattia et son ami Bob pouvaient me servir : leur rôle consistait à réunir des témoignages pour prouver qu’à une heure un quart je n’étais pas dans l’église Saint-Georges ; s’ils faisaient cette preuve j’étais sauvé, malgré le témoignage muet que mon pauvre Capi porterait contre moi ; et ces témoignages, il me semblait qu’il n’était pas impossible de les trouver.
- Ah ! si Mattia n’avait pas eu le pied meurtri, il saurait bien chercher , se mettre en peine , mais dans l’état où il était, pourrait-il sortir de sa voiture ? et Bob voudrait-il le remplacer ?
- Ces angoisses jointes à toutes celles que j’éprouvais ne me permirent pas de m’endormir malgré ma fatigue de la veille ; elles ne me permirent même pas de toucher à la nourriture qu’on m’apporta ; mais si je laissai les aliments de côté, je me précipitai au contraire sur l’eau, car j’étais dévoré par une soif ardente, et pendant toute la journée j’allai à ma cruche de quart d’heure en quart d’heure, buvant à longs traits, sans me désaltérer et sans affaiblir le goût d’amertume qui m’emplissait la bouche.
- (.A suivre.)
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- ASSURANCES MUTUELLES
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- Société du Familistère. - Assurances Mutuelles
- MOUVEMENT DE JUIN 1897
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes.. 2.926 75 )
- Subvention de la Société..... 488 50 > 4.375 60
- Malfaçons et divers.......... 960 35)
- Dépenses............................... 2.791 15
- Boni en Juin...... 1.584 45
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes...... 467 45 )
- Subvention de la Société......... 155 45 r 627 »
- Divers........................... 4 10;
- Dépenses..................................... 460 10
- Boni en Juin......... 166 90
- ASSURANCE DES
- Subvention de la Société et divers Intérêts des comptes courants et
- du titre d’épargne.........
- Dépenses :
- 118 Retraités définitifs.......
- 13 — provisoires..........
- Nécessaire à la subsistance....
- Allocations aux familles des réservistes.........................
- Divers, appointements, médecins, etc.....*......................
- PENSIONS
- 7.524 54 )
- 11.98254
- 4.458 » /
- 7.020 »\
- 743 »
- 2.227 75f
- > 11.930 10 58 » [
- 1.881.35 /
- Boni en Juin........... 52 44
- • CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes...... 557 « )
- Subvention de la Société......... 194 35 j
- Dépenses.....................................
- Boni en Juin
- 751 35 444 12 307 23
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er juillet 1896 au 30 juin 1897. 146.309 44 ) ^ ggg ^ » individuelles » » » ' . 41.087 » )
- Dépenses » » » ........... 173.594 22
- Excédent des recettes sur les dépenses*.. 13.802 22
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- 576
- LE DEVOIR
- ÉfAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE JUILLET 1897
- Naissances :
- 14 Delaby Marcel, ) fils de Delaby Jules et de
- » Delaby Maurice, ; Turquin Adiana.
- Décès :
- 10 Mme Maillard Arthur née Bréon Olympe, âgée de 35 ans ;
- 21 Delaplace Paul-Fernand-Louis, âgé de 5 mois ;
- 27 Dirson Marie-Adèle, âgée de 27 jours ;
- 28 Gravet Charles-Pierre-Guillaume, âgé de 8 mois ;
- Le Secrétaire, A Houdin.
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nîmes. — Typ, F. Chastanier, 12, Rue Pradier.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 577
- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE COMPLÈTE
- de J. B.-André GODIN U)
- Glorification du travail, Emancipation
- DES TRAVAILLEURS
- VIII
- Candidature de Godin à l’Assemblée constituante
- 1848.
- L’idée phalanstérienne comptait alors des adeptes en bien des départements
- Tous ces groupes se livrèrent à une active propagande électorale, et sous la poussée des chefs de l’Ecole sociétaire, un certain nombre de phalanstériens se portèrent candidats à l’Assemblée constituante, sinon avec l’espoir du succès — car ils étaient encore en trop petit nombre — du moins afin d’agiter et débattre devant l’opinion publique l’idée de l’harmonie universelle.
- Le département de l’Aisne avait à élire 14 représentants. Le vote devait se faire au bulletin de liste.
- Comment rassembler 14 candidats de nuances avancées, disposés à s’entendre les uns les autres, et avec les phalanstériens, afin de se soutenir mutuellement?
- Godin se met à l’œuvre pour résoudre ces difficultés. Dès le 14 mars, il écrit aux Gérants de la Démocratie pacifique :
- « J’envoie par ce même courrier à Messieurs..........
- » (suivent les noms de trois notables du département)
- (1) Lire le Devoir depuis le mois de mars 1891, tome 15, page 129.
- 1
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- 578 LE DEVOIR
- » une lettre dans le but de déterminer la réunion des » phalanstériens de FAisne, pour nous concerter sur le » projet suivant : Nous adjoindre un journal, si possible » Le Courrier de Sainl-Quentin, et composer une liste de » canditats que le dit journal aurait mission de recom-» mander à la confiance et à la sympathie des travail-» leurs.
- » Le journal serait envoyé dans les auberges et lieux » publics, ainsi qu’aux artisans de diverses professions » dans le département de FAisne, car il n’y a de majorité » possible pour nous qu’avec le concours des travailleurs.
- » Je pars demain pour Saint-Quentin avec M. X, afin » d’asseoir ce projet. Communiquez-moi, si possible, les » noms des personnes pouvant s’associer à nous. Je ne » crois pas que nous puissions trouver 14 candidats.
- » Aidez-moi donc si vous le pouvez... ».
- Aux trois notables mentionnés ci-dessus il écrit, par le même courrier, une lettre développant le plan de campagne électorale indiqué dans la précédente. Il termine en disant à ces correspondants qu’il les attendra à Saint-Quentin jusqu’au 16.
- La constitution de la liste de 14 candidats était difficile à opérer. Le vieil ami de notre héros, M. Lh., lui écrivait à ce sujet, le £6 mars :
- « .. Vous êtes-vous mis en rapport avec la Démocratie pacifique ou avec d’autres comités du département qui partagent nos idées?.. Donnez-moi tous les renseignements que vous croirez nécessaires pour me guider dans les choix à faire. Je regarde comme impossible ici de faire 14 bons choix. Au dessus de 3 à 4, autant tirer le reste dans un sac. Je pense que le bulletin est valable même avec un nom ? Avez-vous une certitude à cet égard...»
- Au cours de l’active propagande électorale à laquelle se
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- livrait Godin, il s’attachait à exposer le rôle dominant du travail dans les visées phalanstériennes.
- Les ouvriers l’écoutaient avec le plus vif intérêt; plusieurs lettres nous en fournissent le témoignage. Aussi, l’idée de sa candidature fut-elle bientôt posée parmi eux.
- Une des premières lettres qu’il reçut à ce sujet, fut la suivante :
- « Saint-Quentin, 25 mars 1848.
- « Cher citoyen,
- « Mes collègues et moi, tous ouvriers de la ville de Saint-Quentin, nous venons vous présenter nos civilités et vous dire en même temps quelles sont nos intentions. Nous ne voyons sous nos yeux que vous qui puissiez nous représenter à la Chambre des Députés ; nous vous engageons donc à vous présenter avec énergie à la prochaine réunion du club, à parler avec une fermeté sans égale, car nous avons remarqué que vous n’étiez pas assez hardi ; ainsi donc, du courage. Je vous promets (et ce n’est pas moi seul qui vous parle, c’est au moins 2 à 300 avec moi) que vous réussirez.
- « Nous comptons sur vous.
- d Salut de cœur.
- « Vive la république! »
- Cette lettre témoigne que des ouvriers se rendaient comptent du mérite des idées de Godin, malgré la timidité qui paralysait celui-ci comme orateur.
- Au cours de la lutte électorale, la réaction commençait à élever la voix et à décrier les partisans des opinions sociales avancées. L’idée phalanstérienne, nouvelle et incomprise, prêtait, entre toutes, à la calomnie. Il était extrêmement difficile de trouver des candidats disposés à courir au-devant des échecs, simplement pour poser et débattre l’idée Fouriériste devant le corps électoral.
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- En ces circonstances, J.-B.-A. Godin, informé que le bruit de sa candidature se propageait parmi les ouvriers de Guise et de Saint-Quentin, se décida à se porter candidat à l’Assemblée constituante.
- Nous allons donner la profession de foi qu’il publia en cette occasion et qui, peu après, fut reproduite dans le journal Le Courrier de Saint-Quentin. Ce premier document de la vie politique de J.-B.-A. Godin donnera au lecteur une nouvelle occasion de constater combien Godin fut fidèle aux principes que, dès sa jeunesse, il avait embrassés. Voici :
- « Aux citoyens électeurs du département de l’Aisne :
- » Citoyens,
- » Mes amis me pressent de maintenir la candidature à » laquelle une délégation des travailleurs de Guise près » des travailleurs de la ville de Saint-Quentin avait donné » lieu de croire, et d’autres personnes s’étonnent de mon d silence.
- » Ma conviction et mon dévouement sont toujours les ». mêmes ; je sais que les grands principes d’organisation » que notre glorieuse République a proclamés, et dont le » Gouvernement provisoire s’occupe avec tant de sollici-» tude, doivent apporter, avec la liberté, l’ordre dans tou-» tes les relations humaines.
- » Mais mes seuls titres à la candidature sont ceux d’un » travailleur qui n’a vécu qu’au sein de la fabrique et de » l’atelier, au milieu des sociétés d’ouvriers des princi-» pales villes de France ; d’un travailleur qui manque » du prestige attaché à la naissance et à la fortune ; d’un » travailleur enfin qui n’est connu que pour s’être dis-» tingué dans le champ du travail...
- » Si je viens aujourd’hui vous exprimer mes croyan-» ces, c’est dans l’espoir, sinon d’être honoré d’un nombre
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- d de suffrages qui me permettrait d’apporter ma pierre à » l’édification de l’ordre social nouveau, du moins, de d faire connaître aux hommes de bonne foi la vérité de » mes principes, lesquels sont en opposition avec ceux » que l’intrigue et la calomnie m’ont prêtés.
- » La République est le seul gouvernement qui convient » à la France, parce que seul il peut servir à l’expres-» sion et à la conciliation de tous les besoins et de tous » les intérêts de la nation ; conditions sans lesquelles » l’accord des pouvoirs et du peuple est impossible. Dix-» huit années de paix sous une monarchie constitution-» nelle qui pouvait tout et n’a rien fait pour le bien du » pays, et qui a été brisée en voulant restreindre nos » libertés, en est la meilleure preuve.
- » Au nom de la République, la liberté plane sur le » monde... La France, qui toujours a pris l’initiative du » progrès moral chez les peuples modernes, leur doit » encore l’exemple de la constitution définitive des vrais » principes de Liberté, d’Egalité et de Fraternité !
- » Commençant à les appliquer à l’égard des nationali-» tés, elle ne fera pas de guerre injuste.
- » Elle respectera la libre volonté des peuples.
- » Elle accordera sa protection aux peuples opprimés » luttant contre la tyrannie pour la liberté. La France » républicaine sera le modèle des républiques ; à elle, il » appartient de résoudre le grand problème des destinées » futures des sociétés. La lutte et la concurrence existent » dans tous les éléments sociaux. Les intérêts sont en » guerre constante : dans l’industrie, dans le commerce, » dans l’agriculture, dans le travail. Sa mission sera » donc de substituer à la lutte et à la concurrence, l’ac-» cord et l’émulation ; et d’identifier l’intérêt individuel » avec l’intérêt général.
- » La Constituante, au nom du peuple, tiendra compte
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- 9 de tous les droits et de toutes les croyances ; la liberté » ne peut opprimer personne.
- 9 Sans sacrifier les droits anciens, elle reconnaîtra les 9 droits nouveaux.
- 9 Elle rappelera la confiance, et, avec la confiance, la » prospérité de l’industrie et du commerce.
- » La République a proclamé les principes ; la consti-» tution appuyée sur la souveraineté du peuple en sera » gardienne ; elle veillera constamment au développe-9 ment pacifique de nos libertés ; car la France, dans sa » marche glorieuse, ne se reposera désormais qu’après d avoir résolu le gouvernement démocratique dans toute » sa plénitude.
- » d 792 et 1830 ont assuré à la fortune les droits de la » propriété qui seront garantis. 1848 a pris pour tâche )) d’assurer à la pauvreté les droits du travail qui avaient » été oubliés. C’est dans cette grande et belle œuvre que 9 la France donnera satisfaction aux droits si longtemps 9 méconnus de 25 millions de ses enfants.
- » Le travail organisé donnera à l’agriculture de puis-» sants éléments de richesse, en appelant dans cette in-» dustrie si nécessaire, l’activité nationale qui gêne au-» jourd’hui l’industrie manufacturière. Le travail orga-» nisé préviendra les chômages ; il n’y aura plus jamais 9 trop de travailleurs ; le travail crée la richesse, la 9 richesse deviendra donc plus générale.
- » Le travail organisé sera la consécration du premier 9 des droits du citoyen et du plus grand des devoirs de 9 la société envers lui, la garantie pour tous des moyens » d’existence.
- 9 Le travail assuré, équitablement rétribué, préservera 9 le travailleur des inquiétudes et des douleurs qui l’as-9 siègent au sein de sa famille; certain de son lende-9 main, il pourra croire à son indépendance, à sa liberté.
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- » Les droits de la femme ne seront pas oubliés. Au-» tant le passé Fa méconnue, autant l’avenir doit lui ré-» server d’indépendance et de dignité.
- » L’éducation intellectuelle et professionnelle à tous les » enfants du peuple, suivant leur vocation, élèvera tous » les citoyens au sentiment de leur dignité et à la con-» naissance de leurs droits ; l’égalité des droits sera une » vérité.
- » A la vieillesse, aux infirmes, à tous les faibles, la Ré-» publique accordera les soins et les égards dus à la di~ » gnité humaine.
- » La mendicité sera éteinte, la misère anéantie.
- » Les révolutions ont toujours pour cause l’oppression » des peuples, le mépris des principes de justice et d’é-» quité sociale ; le remède aux souffrances du peuple » apportera la paix, la concorde, pour toujours, dans le d monde. Les principes d’équité, de vérité et de justice » du Gouvernement républicain fermeront la porte aux » révolutions; car, la satisfaction générale de tous les en-» fants de la patrie sonnera l’heure de la Fraternité.
- » Vive la République,
- » Godin. »
- Dans une lettre écrite par Godin, le 2 avril 1848, à un candidat recommandé pour le département de l’Aisne par la Démocratie pacifique, nous lisons qu’il évaluait au chiffre de 2,000 à 3,000, les voix que pouvaient recueillir, dans sa région, les phalanstériens.
- Sa correspondance est très-active au cours de cette période électorale. R y est question d’une commission constituée parmi les travailleurs de Guise (à son instigation probablement) et d’un programme qui pouvait servir de base aux discussions socialistes dans les réunions électorales, On voit aussi poindre chez quelques-uns des candidats, du découragement; un d’eux se retire convaincu
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- que les phalanstériens n’ont aucune chance d’arriver à l’Assemblée constituante.
- d Maintenez votre candidature » écrit-il à Godin, « vous trouverez dans vos trois mille voix, sinon le succès, au moins un grand témoignage de sympathie qui posera l’idée que nous défendons. »
- Nous lisons aussi que les réunions électorales étaient tumultueuses et se tenaient au milieu du plus grand désordre. Il devait donc être bien difficile d’y faire entendre la voix de la raison ! La passion et son inévitable cortège d’aveuglements ont seules chance d’être écoutées au sein du tumulte.
- Le 6 avril 1848, un ouvrier de la commune du Nouvion, Aisne, écrit à notre héros :
- « Citoyen Godin, j’ai lu avec plaisir votre profession » de foi, et je vois avec satisfaction que vous avez main-» tenu la candidature à laquelle vous êtes appelé.
- » Votre dévouement, votre manière de penser doivent » suffire pour engager tous les citoyens électeurs à vous » donner leurs suffrages.
- » Dévoué moi-même au gouvernement républicain, je » ne puis trop m’intéresser à vous faire obtenir les suf-» frages nécessaires pour que vous deveniez un de nos » représentants ; car nos sentiments sont trop bien ex-» primés par vous pour qu’aucun électeur puisse douter
- de l’empressement que vous mettrez à l’organisation du » travail et à la prospérité du commerce.... Nous espé-D rons que tous vos efforts se porteront vers ce point si » difficile à atteindre, etc. »
- Diverses listes, sans doute circulèrent, portant le nom de Godin au rang des candidats à élire dans le département de l’Aisne; nous n’avons l’exemplaire que d’une seule et nous y relevons, avec le nom de Godin, celui de
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- Gabet, le promoteur du communisme et directeur alors du journal « Le Populaire », Paris.
- Godin ne fut pas élu et nous ne savons quel chiffre de voix il obtint.
- Dans un volume intitulé : « Histoire de la ville de Guise et de ses environs », par l’abbé Pêcheur, édition de 1851, nous avons trouvé le passage suivant sur le mouvement politique à Guise, en 1848 :
- » A Guise, comme dans toutes les villes de la France, on se remua beaucoup pour les élections qui devaient envoyer à l’Assemblée nationale des représentants chargés de rédiger une constitution. Le citoyen Quenette, ancien député de la dernière législature pour l’arrondissement de Vervins, s’y étant rendu dans sa tournée électorale, fut reçu avec un véritable enthousiasme. Le jour de l’élection faillit devenir une occasion de troubles. Toutes les communes si populeuses du canton s’étant rendues à Guise, le jour même de Pâques, les maires et les curés en tête, il y avait dans la ville une grande affluence d’électeurs qu’on essaya d’entraîner dans un sens contraire à l’esprit qui avait d’abord présidé à la révolution. Une rixç s’ensuivit entre des exaltés et quelques hommes d’ordre, mais n’eut point de résultat funeste. Cependant, le bruit courut que l’un d’eux allait se mettre à la tête des ouvriers de La Bussière, pour venir se venger de l’affront qu’il avait reçu, en pillant la ville. Quelque exagérées que fussent ces rumeurs, la garnison eut ordre de se tenir prête au premier signal, et l’on était si peu rassuré, qu’une nuit un tambour ivre ayant battu la générale, toute la ville fut en émoi et crut avoir l’ennemi à ses portes. On en fut quitte pour la peur.
- » La fête qu’on célébra avec beaucoup de pompe et d’enthousiasme, le 4 mai (1848), acheva de rassurer les
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- esprits. La troupe fraternisa avec le peuple dans un banquet offert à la Ligne par la Garde nationale. Les tables avaient été dressées en plein air, sous une allée de marronniers, et ne réunirent pas moins de quatre cent cinquante convives.
- » Des chants républicains et nationaux s’y firent entendre et furent vivement applaudis. Un officier du 45« de ligne porta un toast à la Garde nationale de Guise, concluant à l’union et à la fraternité de tous les membres de la République. M. Lépine, commandant la garde nationale depuis un grand nombre d’années, en porta un autre à l’union de l’Armée et de la Garde nationale. Un hymne patriotique, composé par un citoyen de la ville, M. Godin-Lemaire (1) et décoré du titre de La Guisienne, y fut chanté pour la première fois sur l’air du choeur des Girondins, qui retentissait alors par toute la France. »
- Revenons à notre récit :
- Victor Considérant, un des chefs de l’Ecole sociétaire, fut élu représentant du peuple à l’Assemblée constituante de 1848, par le département du Loiret.
- L’Assemblée compta des représentants de toutes les nuances politiques. Sa première séance eut lieu au Palais-Bourbon, le 4 mai 1848. Nous n’avons pas à refaire ici l’historique des faits connus de tous. Notre rôle est de relever seulement ceux qui se rattachent directement à la vie de J.-B.-A. Godin, à ses luttes et travaux en faveur du progrès social.
- Vve J.-B.-A. Godin née Moret.
- (à suivre).
- (1) Lemaire était le nom de famille de la première femme de notre héros.
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- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
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- NOUVELLES 1)U FAMILISTÈRE
- FÊTE DE L’ENFANCE
- PROGRAMME DE LA CÉRÉMONIE AU THÉÂTRE
- DIMANCHE 5 SEPTEMBRE, à .V heures du soir.
- 1° Gourko, Marche........................ Janin-Jaubert.
- 2° Chanson Gasconne, Chœur par les Elèves. Laurent de Rillé.
- 3° La Petite Reine, Valse................ Al. Caiiteron.
- 4° Chant (lu soir, Chœur par les Elèves.. Kreutzer.
- 5° La Rieuse, Schottisch................. Al. Carteron.
- 6° Distribution des Prix et des jouets.
- SORTIE DU THEATRE
- 7° Dans la Cour du Familistère, aile gauche.
- KALLIWODA, ouverture jouée par la Société musicale.. Poursaint.
- LES TRAVAUX DES ÉLÈVES SONT EXPOSÉS AU FOYER DU THÉÂTRE
- ENTRÉE LIBRE
- PROGRAMME DE LA MATINÉE THEATRALE
- DONNÉE PAR LES ÉLÈVES DES ÉCOLES DU FAMILISTÈRE
- LUNDI 6 Septembre, à 2 heures 1/2, au Théâtre
- 1° monsieur le merle, Chant avec gestes
- pour bébés.......................
- 2° Les Heures de l’Horloge, Ronde de
- petites filles...................
- 3° Le Ver à soie, Jeu gymnastique pour
- petits garçons...................
- 4o L’Auberge rouge, Saynette à cinq
- personnages......................
- 5° La Donne ménagère, Chant mimé
- pour jeunes filles...............
- 6U La Fin du monde, Saynette à six personnages..............................
- 7° Les Colombes, Chœur par les élèves
- de la 2° année primaire..........
- 8° C’est la fête à Papa, Saynette à cinq
- personnages......................
- 9° Guilleri, Jeu pour garçonnets et fillettes, lre et 2e année..................
- 10° La Vanité, Proverbe en un acte, quatre
- personnages......................
- 11° L’année nouvelle, Saynette allégorique ..................................
- M»e L. Collin.
- J. Delbruck.
- Mme Pape Carpentier. R. Vadier.
- Mme Pape Carpentier. R. Vadier.
- Th. Sourilas.
- A. Gennevraye.
- XXX.
- A. Gennevraye.
- J. Mage.
- A l’issue de la Matinée théâtrale, les enfants se rendront, sous la surveillance des Maîtres et des Maîtresses, dans la Cour du Pavillon central, où une collation et des rafraîchissements leur seront servis.
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- Ainsi que l’indiquent les Programmes ci-dessus, la Fête de l’Enfance a été célébrée, cette année, au Familistère de Guise, avec le cérémonial habituel, sauf ce trait notable qu’aucun discours n’a été prononcé avant la distribution des récompenses aux élèves.
- Le compte-rendu de l’Assemblée générale extraordinaire tenue huit jours après la Fête, le dimanche 12 septembre (compte-rendu que nous donnons plus loin), expliquera l’absence du discours du Gérant, en montrant que la Fête de l’Enfance a eu lieu précisément dans la période de convocation des associés en Assemblée générale, pour procéder à la nomination d’un Administrateur-gérant, en remplacement de M. Dequenne mis à la retraite, sur sa demande, depuis le 1er du mois.
- Nous avons donc prié M. Demolon, directeur des Ecoles, de bien vouloir relever pour nos lecteurs les faits scolaires dont mention est faite ordinairement dans le discours de l’Administrateur-gérant, et qui, cette année, ont été simplement énumérés par M. Demolon avant la distribution des prix. Voici la note de M. le Directeur des Ecoles :
- Résultats des examens et concours.
- 1° Certificat d’études primaires.
- « Dans la 5e année primaire, (classe de M. Dehorter) 28 élèves, 15 garçons et 13 filles ont été présentés;
- 18 ont obtenu le certificat d’études, 11 garçons et 7 filles.
- » Dans la année primaire, (classe de M. Marchai) 19 élèves, 3 garçons et 16 filles ont été présentés;
- 6 ont obtenu le certificat d’études, 1 garçon et 5 filles.
- » 5 élèves du cours complémentaire (classe de M. Gagner) et 3 de la 5e année primaire, (classe de M. Dehorter) ont obtenu la mention de dessin.
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- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
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- d En résumé, 18 garçons et 29 filles, soit 47 élèves, ont été présentés aux examens du certificat d’études, et 24 ont été admis: 12 garçons et 12 filles, soit une proportion d’admis de 51 %•
- » Si nous comparons ces résultats à ceux des années précédentes, nous trouvons que la proportion des élèves admis est sensiblement plus faible.
- » Cependant, le niveau moyen des candidats n’a pas baissé et leur préparation n’a pas été moins bonne. Maîtres et élèves ont fait de leur mieux.
- » La cause des échecs relativement nombreux, s’explique par une double raison. D’après l’organisation de nos classes et la gradation de nos programmes, les élèves se présentent ordinairement aux examens du certificat, à la fin de leur cinquième année d’études primaires. Pour décharger certaines de nos classes, et en môme temps pour assurer le recrutement du cours complémentaire, nous nous sommes trouvés dans la nécessité de prendre en 4e année primaire une vingtaine de candidats. Ces candidats se trouvaient déjà, de ce fait, dans des conditions d’infériorité par rapport à leurs camarades plus âgés, et ayant une année d’enseignement en plus.
- » D’un autre côté, les compositions données à Guise présentaient de réelles difficultés, ainsi que l’attestent, les résultats du canton.
- » Sur 87 garçons présentés, 43 ont été reçus, et sur 66 filles, 27 seulement ont été admises.
- » Ce qui donne pour l’ensemble du canton un total de 70 candidats reçus pour 153 présentés, soit une proportion d’admis de moins de 46 %.
- » Les résultats obtenus par nos écoles aux examens du certificat d’études restent donc au-dessus de la moyenne.
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- 2« Brevet élémentaire
- » L’élève Jumeaux Louise, du cours complémentaire (classe de M, Gagner) a subi avec succès les examens du Brevet élémentaire devant la Commission de Laon.
- 3o Concours.
- » Au 1er concours ouvert par le Manuel général sur les facultés suivantes : orthographe, calcul, composition française, écriture, sur 151 élèves de la seconde série (âgés de plus de 13 ans) qui ont pris part au concours, Gartigny Albert, du cours complémentaire, dirigé par M. Gagner, a été classé 3e avec 66 points, le 1er en ayant 68, et Jumeaux Louise, de la même classe, 4e avec 64 points.
- » Tous les deux ont obtenu un prix décerné par la Direction du Manuel général.
- » Au 2e concours ouvert par le Manuel général sur les mêmes facultés, sur 163 élèves de la 2e série (âgés de plus de 13 ans) qui ont pris part au concours, Gosset Louise, de la classe de M. Gagner, a été classée 2e avec 66 points, autant que la lre.
- » Un prix lui a été accordé. »
- # *
- L’Exposition des travaux des élèves au foyer du théâtre, a, comme toujours, attiré de nombreux visiteurs. On y remarquait spécialement les objets dont l’énumération suit.
- Du côté des classes maternelles :
- Tissages de bandes de papier de couleurs diverses; Piquages de fils de nuances variées sur papier ; Découpages de papier. Ces trois sortes de travaux : tissages, piquages et découpages fournissaient des planches de dessins encadrées elles-mêmes de guirlandes en papier roulé ou plié, d’exécution très ingénieuse.
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- Au moyen du papier plié ou roulé et avec mélange de carton, constructions diverses : panier, table, chaises, fauteuils, étagère, coffrets, forteresse, etc..,, même une petite niche à chien.
- Un des objets les plus remarqués dans cette partie de l’Exposition est une descente de lit composée d’étoiles et rosaces brodées en haute laine sur fond de drap.
- Jolies marques sur canevas, etc., etc...
- Du côté des classes primaires :
- Dessins linéaires et dessins d’ornements exécutés, les uns d’après nature, les autres d’après modèle.
- Fleurs et objets divers en papier découpé et chiffonné.
- Charmant abat-jour pour lampe, au rang de cette dernière sorte de travaux.
- Couture ; Albums et tableaux contenant des pièces de toile offrant des spécimens des divers points de couture : points devant, fronces, surfilage, couture anglaise, surjet, point de côté, ourlet, marque au point de croix, couture rabattue en droit fil et en biais, piqûre, boutonnière, bride, œillet, pièces rapportées de diverses façons, reprise, broderies et autres points, etc., etc...
- Pièces de vêtements : chemises, pantalons, tabliers, etc., très finement cousus et garnis de dentelles au crochet d’une remarquable exécution.
- Poupée très gentiment habillée.
- Bas, chaussons, guêtres, jupons, corsage, robe d’enfant,
- etc , exécutés au tricot ou au crochet, points variés, etc.
- *
- La Matinée théâtrale donnée le lundi a eu le plus vif succès.
- Rien de charmant comme le spectacle de la salle et de la scène au premier lever du rideau : Dans les galeries, pères, mères, parents, amis, invités; au parterre, des
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- LE DEVOIR
- centaines d’enfants; sur la scène, une cinquantaine des tout petits, garçons et filles de 4 à 5 ans, en rangs pressés, un peu effarés sans doute de leur isolement devant ce grand rideau qui se lève, les découvre et, en même temps, leur dévoile du haut en bas et de tous côtés de la vaste salle ces têtes souriantes, cette foule qui pousse des exclamations de plaisir et d’encouragement.
- La maîtresse cachée pour la salle dans le trou du souffleur, mais visible pour les petits acteurs, leur donne vivement le ton, et le chant de Monsieur le Merle s’élève avec gaieté, accompagné de gestes toujours gracieux chez ces petits exécutants.
- A peine ont-ils achevé le dernier couplet et commencé à frapper en mesure dans leurs petites mains la cadence du rossignol, que la salle éclate en bravos sonores, Le rideau baisse, puis se relève sur la jolie ronde : Les heures de VHorloge; et ainsi de suite jusqu’à l’épuisement du programme.
- Certains petits acteurs jouent avec un naturel qui ravit l’auditoire.
- Le dernier morceau du programme : Uannée nouvelle, donne lieu à l’apparition de dix-neuf figures allégoriques du plus bel effet :
- D’abord, l’année qui s’achève, et Saturne, le Dieu du temps; puis, l’année nouvelle; puis, l’évocation par celle-ci, des quatre saison et des douze mois.
- Notons au moins les traits de ces figures allégoriques qui ont le plus frappé les spectateurs :
- Le grand manteau bleu sombre brodé de feuilles mortes , de l’année finissante.
- La tête blanche de Saturne et sa faux redoutée.
- Les féeriques rubans de l’année nouvelle qui, successivement, déterminent l’apparition des quatre saisons et des douze mois.
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- Voici le Printemps et ses trois enfants : Mars, Avril et Mai.
- Au Printemps, toilette fraîche et légère, guirlandes de liserons.
- Mars, garçonnet tout enveloppé de feuilles et de violettes.
- Avril, fillette au costume orné d’ailes d’oiseaux ; elle porte même sur l’épaule un petit nid.
- Mai, costume aux ailes de papillons et tout parsemé de fleurs.
- Voici l’Été maintenant et ses trois filles : Juin, Juillet et Août.
- L’Été est splendide sous sa toilette or et rouge, ornée de houblons.
- Juin est une naïade apportant, dit-elle, les premiers bains froids.
- Juillet en toilette ornée d’épis mûrs et de bleuets, soulève des ah! d’admiration.
- Une ravissante moissonneuse tenant en mains sa faucille dorée, personnifie le mois d’août.
- Mais, déjà, voici de nouveaux personnages : l’Automne amenant Septembre, Octobre et Novembre.
- « J’apporte les raisins », crie d’une voix retentissante le jeune garçon qui, en costume de vendangeur et portant une hotte débordant de raisins, personnifie le mois de Septembre.
- Octobre est représenté par une jeune fille tenant en mains une corbeille de pêches, poires et autres fruits ; la toilette est parsemée de vignes vierges du plus élégant effet.
- Mais Novembre s’avance, et aussitôt une pluie de feuilles mortes l’enveloppe et tombe sur la scène... Des feuilles semblables aux plus riches teintes sont piquées dans sa toilette qui est d’une indicible harmonie de tons.
- Enfin, apparaît la dernière saison : l’Hiver, en toilette neigeuse et enveloppée, elle aussi, d’un nuage de neige.
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- Trois personnages bien différents d’allures et que, néanmoins, elle dit être ses enfants, l’accompagnent : c’est d’abord le grave Décembre abrité sous son manteau blanc et tenant pressé contre sa poitrine un bébé au maillot, le petit Janvier.
- Une petite et ravissante apparition, la dernière, est là. « Et toi, qu’apportes-tu, petit mois de Février? »
- « J’apporte les petits radis de couche », crie la mignonne fillette dont la toilette brune et rose est brodée de feuilles et de bouquets de radis.
- Et les bravos éclatent nourris, soutenus, accompagnés de cris d’approbation, pendant que le rideau tombe.
- Le programme est épuisé. Mais trois coups frappés sur la scène disent clairement que le rideau va se lever encore.
- On attend, et très vite le rideau se relève en effet, laissant voir le tableau final : Les principaux personnages des divers morceaux de la Matinée, au nombre d’une cinquantaine, sont groupés en amphithéâtre sur la scène. Les voici, tous, dans leurs costumes si variés. *. Des murmures de plaisir et d’admiration courent dans la salle, puis le silence s’établit, et les radieux enfants si bien groupés sur la scène, terminent le spectacle par le chant suivant lancé d’une seule voix puissante, sûre, vibrante de la plus chaleureuse émotion :
- (Musique de Besozzi.)
- « Le sol, sous notre main puissante,
- » S’orne de force et de beauté.
- » Déjà le chœur des peuples chante » L’hymne de la fraternité :
- > Trêve aux combats, aux funestes guerres,
- » Qu’ils soient bannis de notre séjour.
- » Le travail, chassant la misère,
- » Est un gage de paix et d’amour ! »
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- Le l«r septembre dernier, l’affiche suivante était apposée dans le Familistère :
- Convocation de l’Assemblée générale
- M. Dequenne ayant demandé sa mise à la retraite, et le Conseil de Gérance, par application des articles 76 et 100 des statuts, paragraphes premiers, la lui ayant votée à l’unanimité, la fonction d’Administrateur-Gérant est devenue vacante.
- En conséquence et suivant les prescriptions de l’article 76 des statuts, (modifié suivant délibération et vote de l’Assemblée générale du 25 octobre >890), les Associés sont convoqués en Assemblée générale extraordinaire pour le dimanche 12 septembre, à 2 heures 1/2, au théâtre.
- ORDRE DU JOUR :
- Vote pour la nomination d’un Administrateur-gérant, et suivant les prescriptions de l’article 16 des statuts modifié, en remplacement de M. François Dequenne mis à la retraite, sur sa demande.
- a Article 76 des statuts :
- » Sous la Gérance des successeurs du Fondateur, dans » le cas de décès, de démission, de révocation ou de re-» traite de l’Administrateur-Gérant, il sera procédé, pour » la nomination de son successeur, comme il est dit ci-» après, savoir :
- » Le membre associé le plus ancien dans le Conseil » de Gérance, convoque immédiatement l’Assemblée géné-» raie pour élire le nouvel Administrateur-Gérant, en le » choisissant parmi les membres associés du Conseil » même.
- » Si après trois tours de scrutin, cette nomination ne
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- LE DEVOIR
- » peut être faite à la majorité absolue du nombre des » Associés, le conseiller qui a obtenu le plus de voix est d provisoirement délégué à l’Administration avec charge » de convoquer l’Assemblée générale dans le délai d’un » mois, à l’effet de procéder à la nomination du Gérant » définitif, lequel, dans tous les cas, ne peut être choisi » que parmi les membres associés du Conseil de Gérance.
- » La majorité absolue n’est pas exigible dans cette der-» nière élection. Il est expressément stipulé que le Gérant d provisoire ne peut rien changer dans le personnel de » l’administration, il pourvoit provisoirement aux vacan-i> ces accidentelles. »
- Guise, le 1er septembre 1897.
- Le membre associé le plus ancien dans le Conseil de Gérance,
- Signé : Piponnier.
- A cette convocation étaient jointes : 1® la copie du procès-verbal de la séance du Conseil de Gérance, en date du 31 août 1897, où M. Dequenne avait demandé sa mise à la retraite; 2° la communication suivante de M. Dequenne lui-même :
- « Travailleurs de l’Association,
- » En Assemblée générale du 1er juillet 1888, lors de mon installation en ma qualité de Gérant désigné à la fonction d’Administrateur-Gérant en remplacement de Mme Godin démissionnaire, je disais ce qui suit :
- » Je n’ai pas cherché la situation qui m’est faite, les circonstances me l’imposent, votre confiance m’y appelle, il est de mon devoir de l’accepter. La refuser serait déserter une belle cause, celle des travailleurs.. ..
- » .....Si la Providence m’accorde encore des années
- d’existence, et si j’ai le bonheur de mener à bien la tâche qui m’est dévolue, la meilleure récompense que j’ambi-
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- tionnerai sera de pouvoir me dire et d’entendre dire que j’ai bien rempli ma mission, et lorsque l’âge sera venu de me retirer pour céder la place à un plus jeune, plus actif et probablement plus capable, je le ferai avec la conscience d'un homme qui peut se dire qu’il a travaillé au bien de ses semblables et qu’il a bien rempli son devoir.
- » Travailleurs,
- d J’ai la conscience d’avoir bien rempli ma tâche. Depuis quelques années l’Association a grandi et prospéré ; elle a développé ses affaires et son industrie aussi bien dans les établissements de Guise qu’à la succursale de Laeken. Les beaux résultats de l’inventaire de l’exercice écoulé le prouvent surabondamment.
- » Je souhaite que les suivants continuent à en donner de semblables.
- » J’ai jugé que le moment était venu de faire ce que je disais, le 1er juillet 1888, dans mon discours d’installation.
- » Agé de 65 ans bientôt, ayant près de 35 années de services dans les établissements de la Société du Familistère, j’ai demandé au Conseil de Gérance, par application des paragraphes premiers des articles 76 et 100 des statuts, ma mise à la retraite à laquelle j’ai droit, comme tout ancien travailleur de l’Association.
- » Le Conseil me l’a votée à l’unanimité.
- » Je me tiendrai à la disposition de mon successeur, pour l’aider et lui donner tous les renseignements dont il pourrait avoir besoin au début de sa fonction.
- » Guise, le 31 août 1897.
- d Dequenne. »
- L’Assemblée générale convoquée pour le 12 septembre s’est tenue dans la salle du théâtre. Sur les 286 associés inscrits aux livres, il y en avait 264 présents, dont 16
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- venus de la succursale de Laeken lez Bruxelles, Belgique. 21 autres, dont 2 de Laeken, s’étaient fait représenter pour des causes diverses. Au total 285 associés étaient présents ou représentés. 1 seul était absent. La majorité absolue était de 144 voix.
- La nomination fut faite au premier tour de scrutin. M. Louis Victor Colin, conseiller de gérance, directeur de l’atelier des Modèles depuis environ neuf ans, obtint d’emblée 193 voix ; un autre conseiller en obtint 91 ; et il y eut un bulletin nul.
- Proclamé Administrateur-gérant au milieu des bravos de l’assemblée, M. Colin, très ému, donne sen acceptation en ces termes :
- « Mesdames et Messieurs,
- » Vous venez de m’imposer par votre vote une lourde d tâche. Je ne m’en dissimule pas les difficultés, car j’ai » été à l’école de M. Dequenne (1) et j’ai appris à les con-» naître ; j’espère qu’avec votre concours dévoué et avec » celui des membres du conseil je pourrai les surmonter.
- d Si, dans tous les cas, cette nomination n’est pas faite » pour mon bien, j’espère que ce sera pour le bien de » l’association.
- » Je vous dirai maintenant qu’il faut à votre Adminis-3> trateur-gérant une garantie : cette garantie ce sont les » Statuts.
- » Je les observerai consciencieusement. Je ne touche-i> rai jamais aux droits des travailleurs, mais je ne per-» mettrai jamais qu’on touche aux droits de l’Adminis-» trateur.
- » Si quelques uns parmi vous craignent que j’aie quel-» que ressentiment des faits qui se sont passés dernière-
- (1) M. Colin est le gendre de M. Dequenne.
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- » ment, ils se trompent. J’oublierai tout. Que la paix soit » faite.
- » Travaillez, je vous donnerai l’exemple. i>
- (.Applaudissements chaleureux et répétés).
- La raison sociale de la Société du Familistère est donc aujourd’hui Colin et Cie.
- Quelques difficultés administratives survenues au cours de ces derniers mois expliquent le sens des paroles de M. Colin. Mais aucune organisation, surtout d’un genre nouveau, ne peut échapper absolument à tout embarras. L’essentiel, c’est de tirer des difficultés mêmes rencontrées sur la voie, les enseignements voulus pour assurer la marche; et c’est ce qui se fait au Familistère.
- M. L.-V. Colin, le nouveau chef de la Société, est âgé de 32 ans, c’est dire qu’il a vraisemblablement devant lui de longues années de force et de productivité. Les heureuses créations dont il a enrichi l’industrie l’ont fait connaître et hautement apprécier de beaucoup des clients delà Société du Familistère; sa nomination sera donc aussi bien accueillie au dehors qu’elle l’a été au sein même de l’Association. Tous y verront la consolidation de l’œuvre unique instituée ici comme exemple dans le monde du Travail.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- FRANCE
- L’assurance du nécessaire.
- En inaugurant, le 14 juin dernier, les travaux du congrès de l’assistance publique, le ministre de l’intérieur, M. Barthou, a fait la déclaration suivante:
- « Je dis très haut, en me rendant bien compte des responsabilités que j’engage, je dis que, conformément aux vœux exprimés par le congrès international de 1880 et à la tradition constante de tous les hommes de la Révolution française, l’assistance pour les vieillards âgés de soixante-dix ans et incapables de subvenir à leurs besoins par leur travail, devra devenir une obligation inscrite dans la loi à la charge de l’Etat, des départements et des communes i>
- Cette parole du ministre mérite d’autant plus d’être retenue que le principe qu’elle proclame a été, cette fois, contrairement aux précédents, vivement contesté et qu’il a fallu batailler pendant de longues heures avant d’obtenir un vote favorable au vœu proposé par le rapporteur du congrès de Rouen, conformément au vote du conseil supérieur de l’Assistance publique en France, vœu tendant A accorder l’assistance obligatoire aux vieillards septuagénaires et aux infirmes dénués de ressources, avec la coopération des communes, des départements et de l’Etat, par le triple domicile de secours (communal, départemental, national).
- Jusqu’à présent, les philanthropes avaient pu être divisés sur la mesure des obligations de la collectivité en ce qui concerne les adultes momentanément privés de ressources. Il y avait accord sur le devoir de l’Etat de venir en aide aux vieillards et aux infirmes indigents.
- Or, au congrès de Rouen, se sont hautement manifestées des tendances hostiles au principe même d’une assurance publique facultative.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- Ces manifestations sont-elles l’indice d’une régression chez les anciens tenants de l’assurance organisée par l’Etat, ou la conséquence naturelle d’une affluence plus considé-rable, mais purement occasionnelle, des éléments réfractaires à cette institution ?
- Même dans ce dernier cas, la chose mérite attention. Les congrès fournissent un champ éminemment favorable aux tentatives d’accaparement de la direction d’un mouvement, et il n’en est guère qui soient de nature à exercer sur l’opinion une influence plus grande que le congrès en quelque sorte officiel de l’assistance publique.
- C’est pourquoi, à l’encontre de quelques défaillances républicaines, ou des entreprises de l’esprit clérical naturellement enclin à restituer à l’Eglise le monopole de l’assistance, vient tout-à-fait, à point l'affirmation de la dette sacrée de l’Etat par le représentant le plus autorisé, dans la circonstance, des pouvoirs publics.
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- Caisses patronales de retraite.
- L’Office du Travail français a fait une enquête sur les pensions de vieillesse assurées aux ouvriers, par le soin des patrons, en France.
- Il en résulte que, parmi les entreprises industrielles (à l’exclusion des mines et des transports), il existe 93 fabriques comptant ensemble 40,000 ouvriers, pour lesquels des primes pour pensions de vieillesse sont versées à la caisse nationale des retraites. De ces primes, une partie est supportée uniquement par les patrons, une partie est supportée à la fois par les patrons-et par les ouvriers.
- En outre, il existe dans 84 fabriques, comptant environ 64,000 ouvriers, des caisses pour la vieillesse, qui sont, pour la plupart, entretenues et administrées par le patron. En 1895, la pension payée par ces caisses était, en moyenne, de 364 francs par tête.
- Il faut y ajouter encore 20 caisses de secours de fabriques comprenant une population ouvrière de 8700 personnes.
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- LE DEVOIR
- Jurisprudence en matière de participation
- La Cour de cassation a rendu un arrêt intéressant, en matière de participation aux bénéfices. Cet arrêt établit que le juge qui a souverainement constaté, d’après la correspondance des parties, qu’un patron avait promis à son employé une part des bénéficee annuels, peut, en l’absence de toute contestation de la part du patron sur l’existence de bénéfices, et en raison de son refus de communiquer les éléments nécessaires pour en évaluer le chiffre, fixer la part d’intérêts due pour une année déterminée, d’après la moyenne touchée par l’employé pour les années précédentes. En matière commerciale, en effet, les présomptions graves, précises et concordantes valent preuve.
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- Le congrès des orientalistes
- Il y a à retenir du congrès des Orientalistes qui vient de se tenir à Paris l’évolution qui semble se faire dans les recherches sur l’Orient. Les spécialistes abandonnent la vieille littérature. On s’intéresse davantage aux choses modernes.
- Les auditeurs ont été souvent surpris d’entendre de véritables dissertations politiques; telles la si curieuse conférence de M. Félix Regamey sur le Tokaïdo, et celle dans laquelle M. Tomii a montré l’évolution du Japon dans ces trente dernières années. On se serait presque cru parfois à une réunion de coloniaux ; à preuve la longue
- discussion sur l’enseignement musulman en Tunisie, etc.
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- ALLEMAGNE
- L’enseignement de la science des assurances
- Une intéressante innovation à signaler chez nos voisins d’Allemagne. Il vient d’être institué à l’Université de Gœttingue un coure pour l’enseignement de l’assurance.
- On y apprend les règles diverses des assurances politiques et privées. Les étudiants qui suivent ces cours
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- acquièrent un diplôme leur donnant le titre de professeur d’assurances.
- La chaire nouvelle a pour titulaire le docteur Lexis.
- ALSACE-LORRAINE.
- La Chambre d’artisans.
- La commission des métiers vient d’être saisie par M. de Schraut, sous-secrétaire d’Etat du ministère alsacien-lorrain, d’un mémoire sur le projet de création d’une Chambre d’artisans.
- La loi du 26 juillet 1897 concernant la modification du code industriel prévoit la création de Chambres d’artisans. Celles-ci seront instituées par arrêté de l’autorité supérieure du pays.
- Il s’agit donc de créer en Alsace-Lorraine une seule Chambre d’artisans, dont le ressort s’étendra à tous le pays.
- D’après la loi, la Chambre d’artisans aura à s’occuper des intérêts du pays. Elle devra être consultée dans toutes les questions importantes concernant les intérêts généraux du métier, ou les intérêts de certaines branches spéciales du métier. La Chambre d’artisans a notamment pour tâche : lo de régler l’organisation de l’apprentissage ; 2<> de surveiller les prescriptions applicables à l’apprentissage ; 3° de prêter son concours aux autorités de l’Etat et des communes en leur adressant des rapports consultatifs sur des questions concernant la situation du métier; 4° de discuter des vœux et des propositions relatives aux métiers, de soumettre aux autorités les résultats de ces discussions, ainsi que des rapports sur les observations faites dans les métiers ; 5° de procéder à la formation de commissions chargées d’examiner les jeunes gens qui ont terminé leur apprentissage; 6° de nommer des commissions chargées de donner leur avis sur les décisions prises par les commissions d’examen.
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- ANGLETERRE
- Une application de l’option locale à la réglementation
- du travail
- Un bill tendant à permettre aux autorités locales d’ordonner que les magasins soient fermés plus tôt a été présenté à la Chambre des communes. Il s’agit de prescrire, un jour par semaine, la fermeture des magasins à partir de i heure de l’après-midi. Cette demi-journée de repos est indépendante, bien entendu, du chômage légal du dimanche.
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- La conciliation et l’arbitrage.
- Le Board of trade vient de publier son premier rapport sur les effets de l’Acte de conciliation passé en 1896.
- On y constate que sur 35 différends du capital et du travail, 19 ont été arrangés par l’intervention du gouvernement ou d’un tiers choisi par les deux parties, et que, sur ce chiffre de 19, il n’y a eu que cinq conflits tranchés par un arbitrage proprement dit.
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- La semaine de quarante-cinq heures
- A Edimbourg, les maçons ont, après une lutte de trois semaines, obtenu la semaine de quarante-cinq heures.
- Us travailleront désormais cinq heures les samedis et huit heures les autres jours de la semaine
- AUTRICHE
- La journée de huit heures
- Le deinier rapport de l’inspecteur des fabriques pour la Galicie annonce que trois équipes, de 8 heures chacune, ont remplacé dans l’usine du gaz la journée de 18 heures.
- L’inspecteur constate que le résultat de ce changement a été des plus satisfaisants et que non seulement les ouvriers, mais aussi les directeurs de l’usine n’ont qu’à s’en féliciter.
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- BELGIQUE
- Les habitations ouvrières.
- Un congrès international des habitations à bon marché s’est tenu à Bruxelles, du 23 au 25 juillet.
- Ce congrès, qui faisait suite aux congrès de Paris (1889), d’Anvers (1894) et de Bordeaux (1895), comptait plus de 500 adhérents parmi lesquels le gouvernement français et la ville de Paris.
- En souhaitant la bienvenue aux congressistes, le président, M. Bernaert, a passé en revue la législation internationale en la matière. En Belgique, par les soins de 39 sociétés de construction et 86 decrédit, près de 10.000 habitations ouvrières ont été construites; 22 millions ont été avancés dans ce but, principalement par la caisse d’épargne, qui jouit à cet égard d’une très grande latitude.
- L’assemblée a examiné la question de l’intervention officielle dans l’œuvre des constructions ouvrières. Le représentant du gouvernement français s’est prononcé nettement contre l’intervention que le représentant de la ville de Paris considère comme indispensable.
- La majorité s’est montrée favorable à l’action indirecte des pouvoirs publics qui devraient, suivant elle, se borner à favoriser la construction d’habitations ouvrières, sans aller jusqu’à l’entreprendre eux-mêmes
- On a réclamé l’intervention de l’Etat, plus directe cette fois, en vue d’améliorer la situation des logements ouvriers existants.
- Les opinions ont été partagées sur la question de la création d’un inspectorat d’habitations ouvrières, placé sous la direction de l’Etat, les autorités locales n’étant pas ordinairement assez indépendantes pour organiser cette inspection.
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- Le socialisme agraire.
- Le premier congrès agraire du parti ouvrier belge s’est tenu le 8 août, à Nivelles.
- On s’y est occupé de la représentation des intérêts agricoles et de types d’organisation socialiste à créer dans les campagnes.
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- ESPAGNE.
- La coopération.
- Un journal espagnol El Previsor, nous apprend que les sociétés coopératives d’Espagne se réuniront en congrès à Barcelonne, au mois de novembre prochain.
- C’est, croyons-nous, le premier congrès de ce genre qui se réunit en Espagne.
- Cependant la coopération n’est pas chose nouvelle dans ce pays. La première société coopérative dont on a connaissance fut fondée en 1849, à Barcelonne, siège du futur congrès.
- Cette association, comme celles qui se fondèrent ensuite, resta secrète par crainte des lois de ce temps-là.
- Plus tard, en 1869, sous l’empire d’une législation plus favorable à la liberté d’association, d’autres sociétés coopératives se fondèrent; mais la plupart d’entre elles disparurent par suite de l’inexpérience de leurs fondateurs et de leur méconnaissance des vrais principes de la coopération. C’est dans la Catalogne, berceau de la coopération espagnole, et dans les Asturies que se trouvent le plus grand nombre de sociétés coopératives.
- La branche de la coopération qui a trouvé le plus d’écho en Espagne est celle de la consommation. Les sociétés de production, de crédit et de travail, sont peu nombreuses. Les sociétés agricoles ont mieux réussi.
- La loi fiscale de 1892 exempte les sociétés coopératives de la patente.
- El Previsor est actuellement l’unique organe de la coopération, dont les intérêts sont défendus au Parlement par la plupart des députés républicains et plusieurs députés catholiques.
- Il faut espérer que le congrès de Barcelonne réunira les éléments d’une statistique des sociétés coopératives, qui fait totalement défaut à l’Espagne.
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- ETATS-UNIS
- La législation sur la conciliation et l’arbitrage.
- Voici quel est, d’après le dernier rapport annuel du Conseil officiel de conciliation du Massachussetts, l’état
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- actuel de la législation sur la conciliation et l’arbitrage aux Etats-Unis.
- Vingt-quatre Etats ont légiféré sur la question.
- Des Conseils officiels permanents de conciliation et d’arbitrage ont été créés dans 12 Etats : Massachussetts, New-York, Californie, New-Jersey, Ohio, Louisiane, Wisconsin, Minnesota, Montana, Connecticut, Illinois, Utah. La loi, créant un Conseil permanent dans le Michigan, n’a pas encore été mise à exécution.
- Onze autres Etats ont, soit dans leur constitution, soit dans leurs lois, des dispositions tendant à faciliter l’établissement de Conseils de conciliation ou chargeant les Bureaux de statistique de travail d’intervenir dans les conflits. Ce sont les Etats d’Idaho, Wyoming, Iowa, Kansas, Pensylvanie, Texas, Maryland, Missouri, Colorado, North Dakota et Nebraska.
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- La conférence trade unioniste de Saint-Louis
- La conférence des trade-unions convoquée à Saint-Louis a été marquée par la manifestation d’un violent esprit révolutionnaire, par des attaques véhémentes contre les grandes fortunes particulières, contre les syndicats plou-tocrates et les autorités judiciaires. Les discours avaient pour but de faire ressortir la fâcheuse situation de l’industrie, en prétendant que plus d’un million d’hommes souffrent de la faim et ne vivent que par la charité. Les orateurs ont dit que la liberté était un leurre et ont soutenu le droit constitutionnel de porter des armes.
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- ITALIE
- Les projets de lois ouvrières
- L’activité du gouvernement Italien en matière de législation sociale est très grande. Le 13 avril dernier, le Ministre de l’agriculture et du commerce a déposé trois projets qui constituent un véritable code sur la matière, et ont entre eux des relations intimes. Nous en empruntons l’analyse à la Cooperazione Italiana du 15 mai. Le premier a trait aux infortunes du travail, et se compose
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- de quatre titres. Tl institue et organise l’assurance obligatoire contre les accidents du travail en les restreignant aux seuls ouvriers qu’il délinit avec soin.
- Le second projet de loi crée une caisse de prévoyance pour la vieillesse et les ouvriers invalides. Cette caisse est dotée par l’Etat d’un patrimoine initial de dix millions de francs, pour la formation duquel sont assignées des ressources spéciales Une subvention annuelle de 300,000 fr. est attribuée en plus à l’institution. N’en peuvent faire partie que les ouvriers manuels et les travailleurs à la journée. L’inscription à cette caisse n’est pas obligatoire; l’ouvrier qui y adhère et s’y fait inscrire reste libre de se désister, s’il le juge opportun, et de retirer les fonds déjà versés. La pension alimentaire qui est servie à l’adhérent après 25 ans de présence et quand il a atteint 60 ou 65 ans, n’a pas une quotité fixe. Elle est proportionnée aux sommes versées et aux revenus capitalisés des subventions fournies par l’Etat. En cas d’invalidité dûment constatée, l’adhérent qui a cinq ans de présence reçoit une rente viagère dont le taux est déterminé par ses versements et les mêmes revenus. Cette caisse aura une existence et un patrimoine indépendants ; elle fonctionnera comme une grande Société de secours mutuels, embrassant tout le royaume et tous les ouvriers, de quelque profession qu’ils soient.
- Le troisième projet de loi a pour objet de réglementer le travail dans les mines et carrières. Les femmes ne pourront plus, dans aucun cas et quel que soit leur âge, être employées dans des travaux de cette nature; les enfants mâles devront avoir au moins 14 ans Le salaire doit être payé en argent et en monnaie ayant cours. Le salaire est insaisissable.
- Ces projets constituent un progrès très réel. On remarquera que s’ils émanent de cette idée que l’Etat a Je droit et le devoir même d’intervenir dans certains cas, ils sont cependant beaucoup moins empreints de socialisme d’Etat que les lois analogues allemandes. Reste à savoir s’ils seront votés et quand ils seront votés. Les avenues parlementaires sont jonchées, en Italie comme en France,
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- de projets excellents qui attendent, pour se transformer en lois définitives, de trop longues années. G. M.
- (L* Emancipation).
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- RUSSIE.
- Le régime du travail.
- Si l’on s’en rapporte à la substantielle étude publiée par un correspondant spécial du Musée social', M. de Schulze-Gaevernitz , sur le régime du travail eu Russie, deux traits, à première vue, caractérisent la main-d’œuvre dans la Russie centrale : la modicité des salaires, et la longueur de la journée de travail.
- Un tisseur à la mécanique, du gouvernement de Wla-dimir gagne mensuellement un salaire moyen de 9,50 à 14 roubles (le rouble vaut actuellement 2 fr. 66).
- La journée de travail comprend douze à quinze heures, dans les fabriques de tissus du gouvernement de Wladi-mir, et ne s’abaisse point au-dessous de seize heures dans les teintureries de Moscou, lorsque les commandes abondent.
- Dans les industries où le machinisme est inconnu, par exemple dans les fabriques de nattes, de toiles à voiles, d’allumettes, etc., les journées de dix-huit heures ne sont pas rares.
- Quand on considère la modicité du salaire attribué à l’ouvrier russe pour une si longue journée de travail, on est tenté de prendre pour un paradoxe cette assertion d’un des publicistes qui ont le mieux connu l’empire des Tsars, Ilaxthausen : « La main-d’œuvre est chère en Russie. »
- Rien n’est plus exact cependant. La main-d’œuvre est chère, parce qu’elle est de qualité tout-à-fait inférieure.
- Cette observation vient à l’appui de la thèse soutenue par Brentano, dans un article sur les rapports entre le salaire, la durée de travail et sa productivité, publié dans la Revue d’Economie politique d’avril 1893, à savoir que les hauts salaires et les courtes journées de travail correspondent à une plus grande productivité.
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- LE DEVOIR
- L’abolition de l’exil en Sibérie.
- On prête au tsar Nicolas l’intention de procéder à l’abolition partielle de la déportation en Sibérie des condamnés politiques et des détenus ordinaires.
- Dans son voyage en Asie, le tsar aurait été frappé de l’entrave apportée au développement de la Sibérie par l’accroissement continu de la population des convicts. Aussi, sur l’avis du ministre de l’intérieur, M. Goremy-kine, l’empereur aurait, dès maintenant, résolu de retirer aux mirs le droit de bannir des membres des communautés villageoises ayant transgressé les lois ou règlements qui gouvernent l’administration des terres ou des biens communaux. La détention dans de grandes maisons centrales, dont la construction va être entreprise, remplacerait l’exil en Sibérie.
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- SUISSE
- Les enfants dans l’industrie de la broderie.
- Le Journal de Genève, organe du parti conservateur, publiait le 25 mai 1897, les lignes suivantes :
- La Société d’utilité publique de notre canton a ouvert, il y a un an, une enquête sur le travail des enfants dans l’industrie de la broderie, et le résultat de cette enquête vient d’être publié sous la forme d’une petite brochure dont l’auteur est M. J. Frey, pasteur à Peterzell (Toggen-burg). Cette enquête ne comprend sans doute que le territoire du canton de Saint-Gall, mais on peut dire que ses résultats trouvent leur application à tous les cantons dans lesquels cette industrie existe, soit dans les cantons de Thurgovie, d’Appenzell et dans une partie du canton de Zurich.
- Le sort des enfants employés dans cette industrie laisse beaucoup à désirer. D’après une statistique résultant de 242 rapports faits à la Société d’utilité publique et provenant des quinze districts de notre canton, 2356 enfants sont occupés aux métiers à broder pour, l’enfilage Mais il ne faut pas oublier que cette statistique n’est point parfaite et complète, et que les chiffres indiqués restent tout-à-fait au-dessous de la réalité. Les 2356 enfants, dont
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- 43,5 % de garçons et 56,5 % de fdles, constituent seulement le 14,6% des élèves des écoles.
- Dans dix-sept rapports, on peut lire que des enfants de six, sept, neuf ans sont occupés à la machine à broder, et cela parfois de quatre heures du matin à huit heures et même dix heures du soir, naturellement dans les établissements comprenant une ou deux machines au plus, et qui ne sont pas soumis à la loi sur les fabriques. Les fabriques proprement dites ont leur part aussi dans cette situation déplorable. Si les enfants en bas âge n’y sont pas occupés, beaucoup sont obligés de travailler à la maison pour le brodeur occupé par la fabrique.
- Dans dix districts, on occupe, dans des établissements de une à deux machines, des enfants de six ans, dans trois districts, des enfants de sept, huit, neuf ans, et dans un seul district, on n’occupe que des enfants âgés d’au moins treize ans. Sur ces 2356 enfants, 1543 (65,5%) doivent travailler tous les jours; ils n’ont pas de vacances. D’après un rapport, il arrive même que des enfants de cinq ans sont employés à l’enfilage.
- Il ne faut pas s’étonner que les rapports s’expriment en termes très sombres sur les suites d’une exploitation pareille. Beaucoup signalent des cas d’idiotisme, de faiblesse, de lassitude, d’autres parlent d’affaiblissement de la vue, de pâleur, de maladie, d’anémie, etc. Il importera de rechercher les moyens de soustraire notre jeunesse à une exploitation industrielle qui entraîne des suites pareilles.
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- Une académie de commerce.
- On a projeté la création à Bâle d’une Académie de commerce, avec l’appui financier delà confédération.
- Cette académie comprendrait une division du commerce, une division des assurancee et une division des entreprises de transport.
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- Le salaire minimum.
- Le conseil municipal de Berne a rejeté la demande de
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- LE DEVOIR
- FUnion ouvrière tendant à ce qu’il soit fixé un salaire minimum pour les ouvriers employés par la ville.
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- PAYS DIVERS.
- Fédération des caisses d'épargne.
- Le gouvernement belge vient de s’entendre avec le gouvernement français pour régler les rapports des caisses d’épargne respectives.
- Désormais, les fonds versés, soit à la caisse générale d’épargne et de retraite de Belgique, soit à la caisse nationale d’épargne de France pourront, sur la demande des intéressés et jusqu’à concurrence d’un maximum de 1,500 francs, être transférés, sans frais, de l’une des caisses dans l’autre, et réciproquement.
- Les demandes de transferts internationaux seront reçues, en Belgique et en France, dans tous les bureaux de poste ou agences chargées dans ces pays du service de la caisse d’épargne.
- En vertu de cette convention, les titulaires de livret de la caisse générale d’épargne et de retraite de Belgique ou de la caisse nationale d’épargne de France, pourront obtenir, sans frais, le remboursement, dans l’un de ces pays, des sommes déposées par eux à la caisse d’épargne de l’autre pays.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- LA QUESTION DE LA PAIX
- Le congrès de Hambourg.
- Nous empruntons à « Y Indépendance belge » des 18, 23 et 24 août, le très intéressant compte-rendu suivant :
- Le 8e congrès international de la Paix s’est ouvert, à Hambourg, le 12 août, en présence d’une nombreuse et brillante assistance. Nous reconnaissons au hasard dans la salle de l’Alsterlust où se tient la première séance : Mme la baronne de Sultner, MM. Fr. Passy, Elie Du-commun, Arnaud, H. Pratt, G. Moch, Bajer, Richter, Lafontaine, Moneta, général Türr, T. Ruyssen, etc.
- Le plus ancien et le plus dévoué des ouvriers de la paix, en Allemagne, M. Ad. Richter, de Pforzheim, a ouvert la séance en souhaitant la bienvenue aux congressistes, au nom des sociétés de son pays. Après lui, un sénateur de la ville de Hambourg, M. Hertz a salué dans les meilleurs termes les amis de la paix, tout en regrettant que la simplicité des mœurs hambourgeoises ne permette pas aux autorités de la ville de faire à ses hôtes une réception plus magnifique. C’est le tour de M. Ilaberlandt qui, en français, avec une chaleur communicative, proclame la joie que la Société de la paix de Berlin, dont il est le délégué, éprouve à saluer le premier Congrès de la Paix tenu en terre allemande.
- Le docteur J. Lowenberg a prononcé ensuite un discours fort applaudi. Il a fait de la paix un magnifique éloge, et M. Fr. Passy, qui lui a répondu au nom des sociétés étrangères représentées au Congrès, a soulevé le même enthousiasme, en se félicitant des succès que les amis de la paix remportent chaque jour, et en faisant du commerce, instrument essentiel de pacification, un éloge éloquent.
- Un télégramme de condoléance à la veuve de Canovas est ensuite envoyé, sur la demande de M. Moneta et des
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- LE DEVOIE
- délégués italiens, en témoignage de la réprobation du Congrès contre de pareils forfaits
- Le président communique la liste des vice-présidents du Congrès, choisis à raison de \ par nation parmi les personnalités les plus marquantes de chaque pays. Sont désignés : M. Ducommun, pour la Suisse; Mme de Sutt-ner, pour l’Autriche; MM. le général Türr, pour la Hongrie; Otto Ernst, pour l’Allemagne; Moneta, pour l’Italie ; Fr. Passv, pour la France; Moscheles, pour l’Angleterre ; Bajer, pour le Danemark; Lund, pour la Norvège; Lafontaine, pour la Belgique; Magalhaës Lima, pour le Portugal. Une formalité reste à remplir, la formation des commissions préconsultatives, chargées de l’examen préalable des propositions soumises au Congrès.
- Cela fait, les amis de la paix se mettent à table, tout heureux du résultat encourageant de cette séance d’ouverture. Les amis de la paix sont arrivés nombreux à Hambourg ; l’entente est parfaite, entre les délégués, pas une parole discordante, pas une fausse note n’a troublé la bonne harmonie. Le 8e Congrès de la Paix s’ouvre sous les meilleurs auspices.
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- Le soir, les organisateurs du Congrès avaient prévu une grande séance publique, dans laquelle les principales personnalités du parti pacifique devaient prendre contact avec la population de Hambourg. Celle-ci a répondu avec empressement à l’appel qui lui était fait. Près de 4,000 personnes se pressaient dans l’immense salle de la Sagebiel. Jamais public plus sympathique, et, disons-le aussi, plus patient, n’entendit parler de la paix. Pendant trois heures et demie, l’auditoire a écouté et soutenu de ses applaudissements des orateurs dont le nombre était peut-être excessif et l’autorité assurément fort inégale.
- C’est le lieutenant-colonel von Egidy qui a ouvert la série des discours par une allocution pleine d’idées neuves et d’aperçus originaux. Il a montré que la genèse des idées guerrières se fait, dès le jeune âge, dans l’esprit des enfants, que c’est en conséquence l’école, et surtout la famille, qui doit être la pépinière des futurs défenseurs de
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- la paix. En passant, il a dit à ses compatriotes d'assez dures vérités, acceptées d’ailleurs avec bonne grâce par les assistants.
- Ap rès lui, la baronne de Suttner, avec l’agrément et la souveraine distinction qui séduisent en elle, a fait un rapport sur les progrès de l’Œuvre de la Paix dans tous les pays. Elle a expliqué le mécanisme du Bureau international et l’organisation de cette vaillante armée de la paix, dont elle est, selon l’heureuse expression de M. F. Passy, la générale en chef. Le succès de Mme de Suttner a été fort vif ; elle a été la joie et le charme de cette soirée un peu sévère.
- La voix de M. Passy, en une telle réunion, ne pouvait pas ne pas se faire entendre. Accueilli par d’enthousiastes applaudissements à son apparition à la tribune — et cette manifestation de sympathie allant d’un public Allemand à un Français mérite d’être soulignée — il n’a pas été inférieur à sa réputation. En termes inspirés, avec les accents de la plus haute éloquence, il a flétri la guerre, destructrice de la richesse et de la vie, et salué l’aube de la pacification universelle qui se lève à l’horizon. Ceux même qui ne comprenaient pas la langue française ont acclamé en M. Passy, à sa descente de la tribune, l’apôtre infatigable de la plus belle des causes.
- Du reste de la séance et des autres orateurs, nous ne dirons rien, L’auditoire, déjà fatigué, n’a pas pu apprécier comme il l’eut fallu le discours de M. Hodgson Pratt-un vaillant, lui aussi — qui, dans une allocution excellente, a apporté aux Allemands de Hambourg le salut des pacifiques Anglais.
- Belle réunion, en somme, où s’est révélée, une fois de plus, cette vérité, que le grand public est pleinement d’accord avec les promoteurs de la Paix par la Justice et par le Droit
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- C’est dans la matinée du 13 août que le Congrès de la Paix de Hambourg a abordé réellement son ordre du jour. Avec beaucoup de méthode, l’examen des propositions faites par les particuliers ou les sociétés avait été réparti entre trois commissions préconsultatives. La première a
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- examiné le rapport du Bureau international de la Paix sur les évènements de Tannée écoulée ; la deuxième a étudié les propositions d’ordre juridique; la troisième s’est occupée des questions relatives à la propagande.
- Après les félicitations au Congrès présentées par Mme de Suttner au nom du Comité pour l’amélioration des bonnes relations entre l’Angleterre et VA Uemagne ; par Mme Vincent, déléguée de 150 sociétés coopératives ouvrières, au nom de ces associations; par Mme Lina Morgenstern, au nom du Congrès féministe de Bruxelles; par Mme Hoffmann, au nom des sociétés allemandes pour le relèvement de la moralité, le Congrès approuve sans débat la résolution de la première commission et félicite M. Elie Ducommun, secrétaire du Bureau international, pour le rapport si clair, si complet dont il est l’auteur.
- Une tentative d’obstruction d’un M. Félix Lacaze, de Paris, n’obtient aucun succès, et Ton passe aussitôt à l’examen des questions soumises à la commission juridique.
- Un très solide et très lucide rapport de M. Arnaud ouvre la discussion. Il résulte de cet exposé que le Brésil, le Vénézuéla, le Japon, le roi Ménélik se sont engagés à faire de l’arbitrage la règle de leurs relations avec l’étranger, que le traité d’arbitrage permanent entre l’Angleterre et les Etats-Unis sera bientôt repris sur des bases nouvelles, que la France, la Suisse et la Belgique sont invitées d’ores et déjà à négocier avec les Etats-Unis de semblables traités, et qu’ainsi l’arbitrage conquiert chaque jour du terrain.
- Une proposition de M. II. Pratt tendant à laisser aux gouvernements le soin de déterminer les cas dans lesquels l’arbitrage sera applicable, est repoussée, les gouvernements n’étant déjà que trop enclins à restreindre la pratique de l’arbitrage. — On approuve une proposition invitant le Bureau de Berne à porter à la connaissance des gouvernements le code de l’arbitrage international voté en 1894 au Congrès d’Anvers et une autre proposition de G. Moch recommandant l’introduction de la clause arbitrale dans les traités d’alliance à intervenir entre deux ou plusieurs pays.
- Dans les deux séances de samedi, le Congrès a examiné
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- les questions relatives à la propagande, dont M. G. Mocli était rapporteur. Une commission d’études ou un commissaire spécial préparera, dans chaque pays, la participation de ce pays à l’Exposition de 1900. On vote des félicitations à ceux qui ont organisé en Angleterre et en Amérique la célébration du Dimanche de la Paix, et, en Scandinavie des pétitions en faveur de la Paix. — On approuve les conclusions de M. Moneta recommandant le développement de la correspondance instituée récemment entre les écoliers et les étudiants de divers pays. — On encourage le Congrès que les étudiants amis de la paix de Turin se proposent de réunir en 1898, à l’effet de créer une « Fédération universelle des étudiants ». - On décide qu’une manifestation pacifique aura encore lieu, en 1898, dans tous les pays, sauf à modifier, suivant les convenances de chacun, la date du 22 février.
- La séance est levée après l’adoption d’une motion de félicitations à l’adresse de « l’Association internationale des journalistes amis de la paix », due à l’initiative de M. Magalhaës Lima.
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- Les deux journées de vendredi et de samedi se sont terminées par des banquets. Nous devons, à ce propos, rendre hommage au comité organisateur du Congrès qui, contre l’ordinaire usage, a tenu plus qu’il n’avait promis. Une subvention de 2,000 marks, offerte généreusement par la municipalité de Hambourg, a contribué à assurer aux congressistes une laige et plantureuse hospitalité. Des toasts portés au banquet du 13, nous ne dirons rien. Les orateurs attendus se sont réservés pour le lendemain, et les allocutions qu’ils ont prononcées à la réunion du Süllberg méritent qu’on s’y arrête un moment. On ne saurait imaginer cadre plus grandiose que ce restaurant du Süllberg, situé sur les rives de l’Elbe, au sommet d’une haute colline d’où la vue embrasse le cours du fleuve, ses rives verdoyantes couvertes de villas, et ses paquebots géants courant vers leur but à perdre haleine. A 7 heures, sous les rayons empourprés du soleil couchant, les délégués se sont mis à table. Une heure après,
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- le président du banquet, M. de Suttner, ouvrait la série des toasts par quelques paroles spirituelles. Après M. Ha-berland, le I> Lowenberg a bu aux membres du Congrès, et tout spécialement à leur vénéré doyen, M. F. Passy, qu’il a salué en des termes dont les délégués français ont été vivement touchés. M. Elie Ducommun lui a succédé. « Il y a trois ans, a-t-il dit en substance, le bateau sur lequel je me trouvais rencontrait, sur le Rhin, un autre bateau qui portait ce nom sacré: la Paix. Je rêvai alors à ces temps futurs, annoncés par Mme qe Suttner dans son beau roman où, sur nos patries fédérées, régnera le symbolique empereur cVEurope, où le Rhin, de son écharpe bleue, liera à jamais deux grands peuples qu’une guerre maudite a divisés ». C’était la question d’Alsace-Lorraine abordée en pleine terre allemande! M. Elie Ducommun a développé ce thème de la réconciliation de l’Allemagne et de la France avec une grande hardiesse, mais aussi avec une délicatesse et une sûreté de langage qu’on ne saurait assez admirer.
- C’est M. F. Passy qui lui a répondu. Quand il s’est levé, au milieu des vivats, nous avons tous compris que nous allions entendre d’inoubliables paroles.
- « Il y a près de trente ans, a dit, en s’adressant aux Allemands, le cher et éminent porte-parole de la délégation française, en 1868, j’écrivais un article où je célébrais comme une grande victoire de la civilisation la pose des premières fondations du pont qui, à Strasbourg, allait unir les deux rives du fleuve. Il me semblait que jamais les efforts conjurés des eaux et des vents ne pourraient ébranler ces piles énormes profondément enracinées dans le sol, que jamais non plus les orages de la politique ne pourraient déchaîner la haine entre les deux nations réunies par ce lien de pierre et d’acier... Et deux ans après, le pont s’écroulait, et le sang des deux peuples, naguère unis, se mêlait dans les Ilots de ce fleuve que Lamartine aurait voulu voir rouler éternellement « libre et superbe entre ses larges rives ». * » Ce passé douloureux n’est pas, certes, sorti de nos mémoires. Nous n’avons oublié ni vos fautes, ni les nôtres; nos espérances restent entières. Mais puisque des réu-
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- nions comme celles de ce soir sont possibles, et puisque vous avez applaudi tout à l’heure l’admirable discours d’Elie Ducommun, pourquoi nous serait-il interdit d’avoir confiance en l’avenir? Pourquoi l’amour ne guérirait-il pas un jour — quand? par quels moyens ? je l’ignore — les plaies que la haine a ouvertes dans la chair et dans le cœur de nos patries? » L’émotion de tous était si vive que l’orateur a cru devoir, en terminant, aborder un sujet moins douloureux. Son éloquence s’est laite spirituelle, pour vanter les bienfaits que l’Europe future retirera de l’arbitrage international devenu régulier et permanent.
- D’autres toasts, de M. Novicow qui a bu à la France et à l’Allemagne « les deux nations entre lesquelles se partage son cœur » ; de Mme de Suttner, fine et gracieuse comme toujours, de M. Trueblood, de M. Moneta, etc., ont terminé, comme il convenait, cette soirée du Süll-berg, qui restera fameuse dans les fastes du parti de la Paix. ' G. Prudhommeaux.
- Les deux dernières journées du Congrès, les plus chargées, ont été heureusement coupées par une excursion à Héligoland. A vrai dire, bon nombre de congressistes ont renoncé, par crainte du mal de mer, à cette promenade assez fatigante, meme par un temps calme, car il ne faut pas moins de sept heures pour atteindre le rocher minuscule si chèrement payé par l’Allemagne, et huit pour en revenir; et c’est peut-être beaucoup de fatigue pour passer deux heures sur un ilôt à coup sûr très curieux, mais nu comme un galet et infesté de canons, de casinos, de bazars, et de tout le bric-à-brac à bon marché des villes d’eaux allemandes.
- La séance de lundi a été présidée par M. Richter, assisté de MM. Novicow, Bajer et Trueblood. M. Richter donne connaissance au Congrès du télégramme qu’il a adressé en ces termes à Mme Canovas de Castillo :
- « La Congrès Universel de la Paix, dévoué au principe » de l’inviolabilité de la vie humaine, vous exprime, sur » la proposition de ses membres italiens, son unanime
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- » réprobation de l’attentat qui vous a privée de votre époux. »
- Une longue et assez oiseuse discussion s’engage sur la question du duel, sur laquelle on pouvait croire que les Congrès antérieurs s’étaient assez nettement prononcés. M. Félix Lacaze, qui prétend représenter douze associations académiques allemandes hostiles au duel, voudrait qu’on insistât pour exiger de tout membre d’une société pacifique de se soustraire au duel. M Hogdson Pratt réplique que les Congrès d’Anvers et de Budapest ont suffisamment affirmé leur sentiment sur le duel, mais qu’il convient d’encourager les sociétés ou les Etats qui, comme l’Angleterre l’a fait pour l’armée, travailleraient à l’abolition du duel. 11 propose au Congrès le projet de résolution suivant :
- « Considérant que, sur l’initiative du prince Albert, » le duel a été aboli en Angleterre par le ministère de y> la guerre qui a déclaré que tout officier qui provoque-» rait en duel serait dégradé, et que cette réforme a été » appuyée par les officiers de terre et de mer, il est à » souhaiter que cette réforme soit aussi appuyée. »
- M. Henri La Fontaine, au nom de la commission, accepte cette proposition qui est adoptée, ainsi que le texte de la commission : ' •
- « Le Congrès apprend avec satisfaction que de nou-» velles associations d’étudiants se sont prononcées con-» tre le duel et ont engagé ou obligé leurs membres à » repousser toute provocation, et verrait avec plaisir que » d’autres sociétés suivent cet exemple. »
- Le Congrès repousse à une forte majorité la proposition de l’abbé Pichot tendant h se prononcer contre le duel du prince d’Orléans.
- Autrement importante est la seconde question inscrite à l’ordre du jour, celle des traités d’arbitrage. Sur le rapport très clair et très vigoureux de M. Emile Arnaud, le Congrès adopte, sans discussion et à l’unanimité, la proposition de M. Hogdson-Pratt, ainsi conçue:
- « Le congrès remercie la Conférence interparlemen-» taire des résolutions qu’elle a prises dans sa dernière » session à Bruxelles, en faveur cîe la conclusion de trai-
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- » tés permanents d’arbitrage internationaux, et en par-» ticulier de l’idée qu’elle a eue d’ouvrir des négociations » en vue d’un traité de la sorte entre la Belgique et l’An-ï> gleterre, à l’occasion d’une question particulière d’arbi-» trage. — Le Congrès se réjouit avec la Conférence » interparlementaire que les hommes d’Etat responsables » de deux des plus grands Etats, les Etats-Unis et l’An-» gleterre, aient rendu possible, par le projet du Tribu-» nal d’arbitrage qu’ils ont accepté, l’union de leurs pays » par un traité d’arbitrage permanent, et espère que » leur exemple sera fécond. Le Congrès, tout en regret-» tant vivement que le traité proposé n’ait pas été » accepté par le Sénat des Etats-Unis, apprend avec sa-» tisfaction qu’un nouveau projet d'arbitrage anglo-amé-» ricain est en préparation et que le gouvernement des î Etats-Unis est disposé à accueillir favorablement les » propositions de traités d’arbitrage qui leur seront pré-» sentées à Washington par les représentants de la France » et de la Suisse. Le Congrès espère que, à sa prochaine » session, la conclusion de plusieurs traités d’arbitrage » aura eu lieu, que ces traités soient de nature générale, ou d qu’ils soient seulement applicables à des conflits parti-» culiers, au cas où la conclusion de traités généraux » paraîtrait impossible. »
- Sur un nouveau rapport de M. Emile Arnaud, et après quelques explications de MM. Hogdson Pratt et Trueblood, le Congrès adopte également, sans discussion et à l’unanimité, la proposition suivante de la commission juridique :
- « Le Congrès invite le Bureau international de la paix » à informer les gouvernements et les parlements des d principes de droit public international qui ont été » adoptés par les Congrès de Rome et de Budapest. Il y> demande au Bureau de donner à ces principes et à » leurs considérants la plus grande publicité possible,
- » Le Congrès autorise la sous-commission juridique du » Bureau international de la paix à introduire dans le » code de l’arbitrage international et dans les chapitres » qui sont déjà admis par le droit international, les mo* » difications de rédaction qui lui sembleront appro-» priées. »
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- LE DEVOIR
- Le Congrès arrive enfin k la discussion d’une très intéressante proposition de M. Tlogdson Pratt sur les Comités de conciliation internationale. L’auteur de la proposition a remis aux membres du Congrès et résume lui-même à la tribune une éloquente brochure dans laquelle il rappelle que l’un des principaux agents de la guerre est l’ignorance dans laquelle vit chaque nation sur les intentions réelles de l’autre; il dénonce notamment les malentendus créés et entretenus par la presse et préconise la création de comités d’entente et de conciliation internationaux. Il demande, entre autres, la constitution d’un comité de cinq personnes chargé de préparer et de remettre au Bureau international de la paix un rapport sur l’institution de ces comités. M. La Fontaine, rappelant au Congrès que la Conférence vient précisément de transformer son bureau en un comité de conciliation chargé de « donner des renseignements et des conseils dans les conflits internationaux », estime que la réalisation du projet de M. Hogdson Pratt ferait double emploi avec l’institution créée par la Conférence. Or, comme l’établissent clairement MM. Ilogdson Pratt et Gaston Moch, il s’agit d’instituer, non plus une commission se réunissant éventuellement à l’occasion des conflits internationaux, mais d’établir une organisation permanente capa' ble de rectifier de jour en jour les erreurs de presse et d’éclairer l’opinion et les gouvernements. Enfin, M. Elie Ducommun propose un texte qui combine heureusement les propositions de MM. Hogdson Pratt et La Fontaine, et le Congrès, prenant acte de la résolution prise par la Conférence de Bruxelles, décide de mettre à l’étude l’organisation de conseils de conciliation internationaux.
- Les deux dernières questions inscrites à l’ordre du jour (Transformation des armées et Langue internationale) sont, après une courte et assez vive discussion, renvoyées à la commission et à un Congrès ultérieur.
- SÉANCE DU SOIR.
- Après avoir pris connaissance d’un grand nombre de communications envoyées au Congrès par les sociétés ou les personnalités les plus diverses, le Congrès passe à
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- l’ordre du jour de la dernière séance. Il s’agit d’abord de fixer la date et le lieu du prochain Congrès. Il est entendu sans discussion qu’un Congrès aura lieu en 1898. Où se tiendra-t-il? A Lisbonne, à l’occasion du centenaire de la découverte des Indes, comme le propose, avec de bonnes raisons, M. Magalhaes Lima, ou à Turin, comme le voudrait M. Luzzati? Le Congrès décide de s’en remettre au choix du Bureau de Berne, qui prendra connaissance des vœux des diverses sociétés de la paix.
- Le dernier point du programme est le traditionnel Appel aux nations, adopté sans discussion sur la proposition de M. Emile Arnaud.
- Un Congrès ne se termine pas, comme bien on pense, sans discours de politesse. M. Fréd. Passy adresse, au nom du Congrès, des remerciements au président, M. Richter, dont il faut louer l’impartialité et la courtoisie — pour ne rien dire de l’énergie directrice qui a manqué par instants à M. Richter. Le président adresse à son tour, en français, ses remerciements à l’assemblée, et le Congrès, sur la proposition de M. Hogdson Pratt, se termine par un vote de remerciements par acclamation adressé au Sénat et à la presse de Hambourg, dont on ne saurait trop louer l’accueil simple et hospitalier.
- Le soir, à 7 heures, un dernier souper, tout intime, réunissait une centaine de congressistes dans les salons de l’Hôtel de l’Europe, sous la présidence de M. Hogdson Pratt. Faut-il dire qu’on y a beaucoup bu à la paix et qu’on a fait échange de compliments? Les Congrès, c’est leur moindre défaut, aiment à se décerner des couronnes. Par une délicate attention, M. Hogdson Pratt a donné de préférence la parole à ceux qui s’étaient volontairement abstenus des toasts officiels et des discussions de tribune, et qui ne sont pas toujours les moins actifs. C’est ainsi que nous avons eu le plaisir d’entendre miss Peckover, la plus assidue et la plus discrète des congressistes. Mais ç’a été un régal aussi d’entendre une dernière fois les orateurs habituels de ces réunions pacifiques. Mme de Suttner, MM. Passy, Trueblood, Elie Du-commun, pour ne citer que ceux-là. Vers dix heures, les congressistes se donnaient rendez-vous pour l’année pro-
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- IÆ DEVOIR
- chaîne, et se séparaient, emportant une impression durable de ce premier Congrès tenu en terre allemande, où pas un mot de trop n’a été prononcé , pas un incident fâcheux provoqué, et qui continue dignement la besogne poursuivie de Paris à Budapest.
- , Ruyssen.
- * *
- Meeting pour la paix.
- Les démocrates socialistes de Prague ont tenu un meeting en faveur de la paix internationale. Quinze mille personnes y assistaient.
- * „
- L’institut de droit international
- Vers la fin d’août s’est ouverte à Copenhague la 18e session annuelle de l’Institut de droit international.
- Un grand nombre de jurisconsultes d’Europe et d’Amérique assistaient à cette réunion.
- L’Institut de droit international a été, comme on sait, fondé à Genève en 1873, pour établir les principes de droit qui doivent être adoptés sur le terrain international et pour contribuer ainsi à mettre le droit international d’accord avec la justice et l’humanité.
- Le nombre des membres est de 60, et il y a en outre un certain nombre d’associés.
- Pour que les différents pays soient toujours représentés, le nombre des membres de chaque nationalité est fixé par le règlement.
- L’Institut de droit international, dans les réunions annuelles qu’il a tenues dans les différentes villes de l’Europe, a fixé les règles tendant à diminuer l’abus de la force en cas de guerre et à aplanir les différends internationaux par l’arbitrage.
- On doit, en particulier, à son initiative, la neutralisation du canal de Suez et du fleuve du Congo, qui a une très grande importance au point de vue du développement de la civilisation.
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- OUVRAGES REÇUS
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- OUVRAGES REÇUS
- Musée social, circulaire n° 12, série B. — Un seulement anglais. Notes sur Toynbee Hall.
- Nous ne saurions trop recommander la lecture des publications du Musée social. Nous rappelons à nos lecteurs que la Société du Musée social, reconnue d’utilité publique par décret en date du 31 août 1894, a pour but de mettre gratuitement à la disposition du public, avec informations et consultations, les documents, modèles, plans, statuts, etc... des institutions et organisations sociales qui ont pour objet et pour résultat d’améliorer la situation matérielle et morale des travailleurs.
- Les lettres et demandes de renseignements doivent être adressées à M. le Directeur du Musée social, 5, rue Las-Gases, Paris.
- L’abonnement au Bulletin mensuel du Musée social est de 20 francs par an.
- *
- Bulletin de la participation aux bénéfices, publié par la Société pour l’étude pratique de la participation du personnel dans les bénéfices. Cette Société a été reconnue d’utillité publique par décret du 12 mars 1889.
- Le Bulletin paraît quatre fois par an: les 15 janvier, 15 avril, 15 juillet et 15 octobre.
- Prix de l’abonnement : 5 francs par an.
- »
- « •
- Le Féminisme, ses origines et son avenir, par Auguste Fabre.
- Notre ami et collaborateur, M. Auguste Fabre a publié en brochure les articles parus dans Le Devoir sous le titre qui précède. Cette brochure dont nos lecteurs ont apprécié le mérite et l’intérêt est en vente, au prix d’un franc, aux Bureaux du journal VEmancipation, 4, plan de l’Aspic, Nimes, Gard.
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- LE DEVOIR
- SANS FAMILLE
- par Hector MA LOT
- Ouvrage couronné par l’Académie française
- ( Suite).
- En voyant le geôlier entrer dans ma prison, j’avais éprouvé un mouvement de satisfaction, et comme un élan d’espérance, car depuis que j’étais enfermé, j’étais tourmenté, enfiévré par une question que je me posais sans lui trouver une réponse.
- — Quand le magistrat m’interrogerait-il ? Quand pourrais-je me défendre ?
- J’avais entendu raconter des histoires de prisonniers qu’on tenait enfermés pendant des mois sans les faire passer en jugement ou sans les interroger, ce qui pour moi était tout un, et j’ignorais qu’en Angleterre il ne s’écoulait jamais plus d’un jour ou deux entre l’arrestation et la comparution publique devant un magistrat.
- Cette question que je ne pouvais résoudre fut donc la première que j’adressai au geôlier qui n’avait point l’air d’un méchant homme, et il voulut bien me répondre que je comparaîtrais certainement à l’audience du lendemain.
- Mais ma question lui avait suggéré l’idée de me questionner à son tour; puisqu’il m’avait répondu, n’était-il pas juste que je lui répondisse aussi ?
- — Comment donc êtes-vous entré dans l’église ? me demanda-t-il ?
- A ces mots je répondis par les plus ardentes protestations d’innocence; il me regarda en haussant les épaules ; puis, comme je continuais de lui répéter que je n’étais pas entré dans l’église, il se dirigea vers la porte et alors me regardant :
- — Sont-ils vicieux ces gamins de Londres ? dit-il à mi-voix.
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- SANS FAMILLE
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- Gela m’affecta cruellement : bien que cet homme ne fût pas mon juge, j’aurais voulu qu’il me crût innocent : à mon accent, à mon regard, il aurait dû voir que je n’étais pas coupable.
- Si je ne l’avais pas convaincu, me serait-il possible de convaincre le juge ? heureusement j’aurais des témoins qui parleraient pour moi ; et si le juge ne m’écoutait pas, au moins serait-il obligé d’écouter et de croire les témoignages qui m’innocenteraient.
- Il me fallait ces témoignages. Les aurais-je ?
- Parmi les histoires de prisonniers que je savais, il y en avait une qui parlait des moyens qu’on employait pour communiquer avec ceux qui étaient enfermés : on cachait des billets dans la nourriture qu’on apportait du dehors.
- Peut-être Mattia et Bob s’étaient-il servis de cette ruse, et quand cette idée m’eut traversé l’esprit, je me mis à émietter mon pain, mais je ne trouvai rien dedans. Avec ce morceau de pain, on m’avait apporté des pommes de terre, je les réduisis en farine ; elles ne contenaient pas le plus petit billet.
- Décidément Mattia et Bob n’avaient rien à me dire, ou plus probablement, ils ne pouvaient rien me dire.
- Je n’avais donc qu’à attendre le lendemain, sans trop me désoler, si c’était possible; par malheur cela ne me fut pas possible, et si vieux que je vive, je garderai, comme s’il datait d’hier, le souvenir de la terrible nuit que je passai. Ah ! comme j’avais été fou de ne pas avoir foi dans les pressentiments de Mattia et dans ses peurs !
- Le lendemain matin le geôlier entra dans ma prison portant une cruche et une cuvette ; il m’engagea à faire ma toilette, si le cœur m’en disait, parce que j’allais bientôt paraître devant le magistrat, et il ajouta qu’une tenue décente était quelquefois le meilleur moyen de défense d’un accusé.
- Ma toilette achevée, il me fut impossible de rester en place, et je me mis à tourner dans ma cellule comme les bêtes tournent dans leur cage.
- J’aurais voulu préparer ma défense et mes réponses, mais j’étais trop affolé, et au lieu de penser à l’heure
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- présente, je pensais à toutes sortes de choses absurdes qui passaient devant mon esprit fatigué, comme les ombres d’une lanterne magique.
- Le geôlier revint et me dit de le suivre; je marchai à côté de lui et après avoir traversé plusieurs corridors, nous nous trouvâmes devant une petite porte qu’il ouvrit.
- — Passez, me dit-il.
- Un air chaud me souffla au visage et j’entendis un bourdonnement confus ; j’entrai et me trouvai dans une petite tribune; j’étais dans la salle du tribunal.
- Bien que je lusse en proie à une sorte d’hallucination et que je sentisse les artères de mon front battre comme si elles allaient éclater, en un coup d’œil jeté circulaire-ment autour de moi j’eus une vision nette et complète de ce qui m’entourait — la salle d’audience et les gens qui l’emplissaient.
- Elle était assez grande, cette salle, haute de plafond avec de larges fenêtres, divisée en deux enceintes; l’une réservée au tribunal, l’autre ouverte aux curieux.
- Sur une estrade élevée était assis le juge, plus bas et devant lui siégeaient trois autres gens de justice qui étaient, je le sus plus tard, un greffier, un trésorier pour les amendes, et un autre magistrat qu’on nomme en France le ministère public; devant ma tribune était un personnage en robe et en perruque, mon avocat.
- Gomment avais-je un avocat? D’où me venait-il? Qui me l’avait donné? Etait-ce Mattia et Bob? c’étaient là des questions qu’il n’était pas l’heure d’examiner. J’avais un avocat, cela suffisait.
- Dans une autre tribune, j’aperçus Bob lui-même, ses deux camarades, l’aubergiste du Gros-Chêne, et des gens que je ne connaissais point ; puis dans une autre qui faisait face à celle-là, au milieu de plusieurs personnes, je reconnus le policeman qui m’avait arrêté ; je compris que ces tribunes étaient celles des témoins.
- L’enceinte réservée au public était pleine; au-dessus d’une balustrade j’aperçus Mattia, nos yeux se croisèrent, s’embrassèrent et instantanément je sentis le courage me relever : je serais défendu , c’était à moi de ne pas m’abandonner et de me défendre moi-même; je ne fus
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- plus écrasé par tous les regards qui étaient dardés sur moi.
- Le ministère public prit la parole, et en peu de mots, — il avait l’air très pressé, — il exposa l’affaire : un vol avait été commis dans l’église Saint-Georges; les voleurs, un homme et un enfant, s’étalent introduits dans l’église au moyen d’une échelle et en brisant une fenêtre ; ils avaient avec eux un chien qu’ils avaient amené pour faire bonne garde et les prévenir du danger, s’il en survenait un; un passant attardé, il était alors une heure un quart, avait été surpris de voir une faible lumière dans l’église, il avait écouté et il avait entendu des craquements; aussitôt il avait été réveiller le bedeau; on était revenu en nombre ; alors le chien avait aboyé pendant que les voleurs effrayés s’étaient sauvés par la fenêtre, abandonnant leur chien qui n’avait pu monter à l’échelle; ce chien, conduit sur le champ de courses par l’agent Jerry, dont on ne saurait trop louer l’intelligence et le zèle, avait reconnu son maître qui n’était autre que l’accusé présent sur ce banc ; quant au second voleur, on était sur sa piste.
- Après quelques considérations qui démontraient ma culpabilité, le ministère public se tut, et une voix glapissante cria : Silence !
- Le juge alors, sans se tourner de mon côté, et comme s’il parlait pour lui-même, me demanda mon nom, mon âge et ma profession.
- Je répondis en anglais que je m’appelais Francis Dris-coll et que je demeurais chez mes parents à Londres, cour'du Lion-Rouge, dans Bethnal-Green ; puis je demandai la permission de m’expliquer en français, attendu que j’avais été élevé en France et que je n’étais en Angleterre que depuis quelques mois.
- — Ne croyez pas mo tromper, me dit sévèrement le juge; je sais le français.
- Je fis donc mon récit en français, et j’expliquai comment il était de toute impossibilité que je fusse dans l’église à une heure, puisqu'à cette heure j’étais au champ de course et qu’à deux heures et demie j’étais à l’auberge du Gros-Chêne.
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- — Où étiez-vous à une heure un quart? demanda le juge.
- — En chemin.
- — C’est ce qu’il faut prouver, Vous dites que vous étiez sur la route de l’auberge du Gros-Ghéne, et l’accusation soutient que vous étiez dans l’église. Parti du champ de courses à une heure moins quelques minutes, vous seriez venu rejoindre votre complice sous les murs de l’église, où il vous attendait avec une échelle, et ce serait après votre vol manqué que vous auriez été à l’auberge du Gros-Chêne.
- Je m’efforçai de démontrer que cela ne se pouvait pas, mais je vis que le juge n’était pas convaincu.
- — Comment expliquez-vous la présence de votre chien dans l’église? me demanda le juge.
- — Je ne l’explique pas, je ne la comprends même pas ; mon chien n’était pas avec moi, je l’avais attaché le matin sous une de nos voitures.
- Il ne me convenait pas d’en dire davantage, car je ne voulais pas donner des armes contre mon père; je regardai Mattia, il me fit signe de continuer, mais je ne continuai point.
- On appela un témoin et on lui fit prêter serment sur l’Evangile, de dire la vérité sans haine et sans passion.
- C’était un gros bonhomme, court, à l’air prodigieusement majestueux, malgré sa figure rouge et son nez bleuâtre; avant de jurer il adressa une génuflexion au tribunal et il se redressa en se rengorgeant : c’était le bedeau de la paroisse Saint-Georges.
- Il commença par raconter longuement combien il avait été troublé et scandalisé lorsqu’on était venu le réveiller brusquement pour lui dire qu’il y avait des voleurs dans l’église: sa première idée avait été qu’on voulait lui jouer une mauvaise farce, mais comme on ne joue pas des farces à des personnes de son caractère, il avait compris qu’il se passait quelque chose de grave ; il s’était habillé alors avec tant de hâte qu’il avait fait sauter deux boutons de son gilet; enfin il était accouru; il avait ouvert la porte de l’église, et il avait trouvé... qui ? ou plutôt quoi ? un chien.
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- Je n’avais rien à répondre à cela, mais mon avocat qui, jusqu’à ce moment, n’avait rien dit, se leva, secoua sa perruque, assura sa robe sur ses épaules et prit la parole.
- — Qui a fermé la porte de l’église hier soir? demanda-t-il.
- — Moi, répondit le bedeau, comme c’était mon devoir.
- — Vous en êtes sûr ?
- — Quand je fais une chose, je suis sûr que je la fais
- — Et quand vous ne la faites pas ?
- — Je suis sûr que je ne l’ai pas faite.
- — Très bien : alors vous pouvez jurer que vous n’avez pas enfermé le chien dont il est question dans l’église ?
- — Si le chien avait été dans l’église, je l’aurais vu.
- — Vous avez de bons yeux ?
- — J’ai des yeux comme tout le monde.
- — Il y a six mois, n’êtes-vous pas entré dans un veau qui était pendu le ventre grand ouvert, devant la boutique d’un boucher.
- — Je ne vois pas l’importance d’une pareille question adressée à un homme de mon caractère, s’écria le bedeau devenant bleu.
- — Voulez vous avoir l’extrême obligeance d’y répondre comme si elle était vraiment importante?
- — Il est vrai que je me suis heurté contre un animai maladroitement exposé à la devanture d’un boucher.
- — Vous ne l’aviez donc pas vu ?
- — J’étais préoccupé.
- — Vous veniez de dîner quand vous avez fermé la porte de l’église?
- — Certainement.
- — Et quand vous êtes entré dans ce veau, est-ce que vous ne veniez pas de dîner?
- — Mais...
- — Vous dites que vous n’aviez pas dîné?
- — Si.
- — Et c’est de la petite bière ou de la bière forte que vous buvez?
- — De la bière forte.
- — Combien de pintes?
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- — Deux.
- — Jamais plus?
- — Quelquefois trois.
- — Jamais quatre? jamais six?
- — Gela est bien rare.
- — Vous ne prenez pas de grog après votre dîner?
- — Quelquefois.
- — Vous l’aimez fort ou faible?
- — Pas trop faible.
- — Combien de verres en buvez-vous?
- — Gela dépend.
- — Est-ce que vous êtes prêt à jurer que vous n’en prenez pas quelquefois trois et même quatre verres?
- Gomme le bedeau, de plus en plus bleu, ne répondit pas, l’avocat se rassit et tout en s’asseyant il dit :
- — Get interrogatoire suffit pour prouver que le chien a pu être enfermé dans l’église par le témoin qui, après dîner, ne voit pas les veaux parce qu’il est préoccupé; c’était tout ce que je désirais savoir.
- Si j’avais osé, j’aurais embrassé mon avocat, j’étais sauvé.
- Pourquoi Gapi n’aurait-il pas été enfermé dans l’église? Cela était possible. Et s’il avait été enfermé de cette façon, ce n’était pas moi qui l’avais introduit; je n’étais donc pas coupable, puisqu’il n’y avait que cette charge contre moi.
- Après le bedeau on entendit les gens qui l’accompagnaient lorsqu’il était entré dans l’église; ils n’avaient rien vu, si ce n’est la fenêtre ouverte par laquelle les voleurs s’étaient envolés.
- Puis on entendit mes témoins; Bob, ses camarades, l’aubergiste, qui tous donnèrent l’emploi de mon temps ; cependant un seul point ne fut point éclairci et il était capital, puisqu’il portait sur l’heure précise à laquelle j’avais quitté le champ de courses.
- Les interrogatoires terminés, le juge me demanda si je n’avais rien à dire, en m’avertissant que je pouvais garder le silence si je le croyais bon.
- Je répondis que j’étais innocent, et que je m’en remettais à la justice du tribunal.
- Alors le juge fit lire le procès-verbal des dépositions que je venais d’entendre, puis il déclara que je serais trans-
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- féré dans la prison du comté pour y attendre que le grand jury décide si je serais ou ne serais pas traduit devant les assises.
- Les assises!
- Je m’affaissai sur mon banc; hélas! que n’avais-je écouté Mattia!
- XX
- BOB
- Ce ne fut que longtemps après que je fus réintégré dans ma prison, que je trouvai une raison pour m’expliquer comment je n’avais pas été acquitté : le juge voulait attendre l’arrestation de ceux qui étaient entrés dans l’église, pour voir si je n’étais pas leur complice.
- On était sur leur piste, avait dit le ministère public ; j’aurais donc la douleur et la honte de paraître bientôt sur le banc des assises à côté d’eux.
- Quand cela arriverait-il ? Quand serais-je transféré dans la prison du comté ? Qu’était cette prison ? Où se trouvait-elle ?
- Il y avait dans ces questions de quoi occuper mon esprit, et le temps passa plus vite que la veille ; je n’étais plus sous le coup de l’impatience qui donne la fièvre ; je savais qu’il fallait attendre.
- Et tantôt me promenant, tantôt m’asseyant sur mon banc, j’attendais.
- Un peu avant la nuit j’entendis une sonnerie de cornet à piston et je reconnus la façon de jouer de Mattia : le bon garçon, il voulait me dire qu’il pensait à moi et qu’il veillait. Cette sonnerie m’arrivait par-dessus le mur qui faisait face à ma fenêtre : évidemment Mattia était de l’autre côté de ce mur, dans la rue, et une courte distance nous séparait, quelques mètres à peine. Par malheur les yeux ne peuvent pas percer les pierres. Mais si le regard ne passe pas à travers les murs, le son passe par-dessus. Aux sons du cornet s’étaient joints des bruits de pas, des rumeurs vagues et je compris que Mattia et Bob donnaient là sans doute une représentation.
- Pourquoi avaient-ils choisi cet endroit ? Etait-ce parce
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- LE DEVOIR
- qu’il leur était favorable pour la recette ? Ou bien voulaient-ils me donner un avertissement ?
- Tout à coup j’entendis une voix claire, celle de Mattia crier en français : « Demain matin au petit jour ! » Puis aussitôt, reprit de plus belle le tapage du cornet.
- Il n’y avait pas besoin d’un grand effort d’intelligence pour comprendre que ce n’était pas A son public anglais que Mattia adressait ces mots : « Demain matin au petit jour *, c’était A moi ; mais par contre, il n’était pas aussi facile de deviner ce qu’ils signifiaient, et de nouveau, je me posai toute une série de questions auxquelles il m’était impossible de trouver des réponses raisonnables.
- Un seul était clair et précis : le lendemain matin, au petit jour, je devais être éveillé et me tenir sur mes gardes ; jusque-là je n’avais qu’à prendre patience, si je le pouvais.
- Aussitôt que la nuit fut tombée, je me couchai dans mon hamac et je tâchai de m’endormir; j’entendis plusieurs heures sonner successivement aux horloges voisines, puis à la fin, le sommeil me prit et m’emporta sur ses ailes.
- Quand je m’éveillai, la nuit était épaisse, les étoiles brillaient dans le sombre azur, et l’on n’entendait aucun bruit; sans doute le jour était loin encore. Je revins m’asseoir sur mon banc, n’osant pas marcher, de peur d’appeler l’attention, si par hasard on faisait une ronde, et j’attendis. Bientôt une horloge sonna trois coups : je m’étais éveillé trop tôt ; cependant je n’osai pas me rendormir, et d’ailleurs je crois bien que quand même je l’aurais voulu, je ne l’aurais pas pu : j’étais trop fiévreux, trop angoissé.
- Ma seule occupation fut de compter les sonneries des horloges; mais combien me paraissaient longues les quinze minutes qui s’écoulaient entre l’heure et le quart, entre le quart et la demie ; si longues que parfois je m’imaginais que j’avais laissé l’horloge sonner sans l’entendre ou qu’elle était détraquée.
- Appuyé contre la muraille, je tenais mes yeux fixés sur la fenêtre ; il me sembla que l’étoile que je suivais perdait de son éclat et que le ciel blanchissait faiblement.
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- C’était l’approche du jour; au loin des coqs chantèrent.
- Je me levai, et marchant sur la pointe des pieds, j’allai ouvrir ma fenêtre ; ce fut un travail délicat de l’empêcher de craquer, mais enfin, en m’y prenant avec douceur, et surtout avec lenteur, j’en vins à bout.
- Quel bonheur que ce cachot eût été aménagé dans une ancienne salle basse dont on avait fait une prison, et qu’on se fût confié aux barreaux de fer pour garder les prisonniers, car si ma fenêtre ne s’était pas ouverte, je n’aurais pas pu répondre à l’appel de Mattia. Mais ouvrir la fenêtre n’était pas tout: les barreaux de fer restaient, les épaisses murailles aussi, et aussi la porte bardée de tôle. C’était donc folie d’espérer la liberté, et cependant je l’espérais.
- Les étoiles pâlirent de plus en plus, et la fraîcheur du matin me fit grelotter ; cependant je ne quittai pas ma fenêtre, restant là, debout, écoutant, regardant sans savoir ce que je devais regarder et écouter.
- Un grand voile blanc monta au ciel, et sur la terre les objets commencèrent à se dessiner avec des formes à peu près distinctes ; c’était bien le petit jour dont Mattia m’avait parlé J’écoutai en retenant ma respiration, je n’entendis que les battements de mon cœur dans ma poitrine.
- Enfin, il me sembla percevoir un grattement contre le mur, mais comme avant je n’avais entendu aucun bruit de pas, je crus m’être trompé; cependant j’écoutai : le grattement continua ; puis tout-à-coup j’aperçus une tête s’élever au-dessus du mur; tout de suite je vis que ce n’était pas celle de Mattia, et, bien qu’il fît encore sombre, je reconnus Bob.
- Il me vit collé contre mes barreaux.
- — Chut! dit-il faiblement.
- De la main il me fit un signe qui me sembla signifier que je devais m’éloigner de la fenêtre. Sans comprendre, j’obéis. Alors, son autre main me parut armée d’un long tube brillant comme s’il était en verre. Il le porta à sa bouche. Je compris que c’était une sarbacane. J’entendis un soufflement, et en même temps je vis une petite boule blanche passer dans l’air, pour venir tomber à mes pieds.
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- Instantanément, la tête de Bob disparut derrière le mur, et je n’entendis plus rien.
- Je me précipitai sur la boule; elle était en papier lin roulé et entassé autour d’un gros grain de plomb : il me sembla que des caractères étaient tracés sur ce papier, mais il ne faisait pas encore assez clair pour que je pusse les lire; je devais donc attendre le jour.
- Je refermai ma fenêtre avec précaution, et vivement je me couchai dans mon hamac, tenant la boule de papier dans ma main.
- Lentement, bien lentement pour mon impatience, l’aube jaunit, et à la fin, une lueur rose glissa sur mes murailles; je déroulai mon papier et je lus :
- « Tu seras transféré demain soir dans la maison du comté : tu voyageras en chemin de fer dans un compartiment de seconde classe avec un policeman; place-toi auprès de la portière par laquelle tu monteras; quand vous aurez roulé pendant quarante-cinq minutes (compte-les bien) votre train ralentira sa marche pour une jonction ; ouvre alors ta portière et jette-toi à bas bravement : élance-toi, étends tes mains en avant et arrange-toi pour tomber sur les pieds ; aussitôt à terre, monte le talus de gauche, nous serons là avec une voiture et un bon cheval pour t’emmener; ne crains rien; deux jours après, nous serons en France; bon courage et bon espoir; surtout élance-toi au loin en sautant et tombe sur tes pieds».
- Sauvé! Je ne comparaîtrais pas aux assises; je ne verrais pas ce qui s’y passerait.
- Ah ! le brave Mattia, le bon Bob ! car c’était lui, j’en étais certain, qui aidait généreusement Mattia : « Nous serons là avec un bon cheval; » ce n’était pas Mattia qui, tout seul, avait pu combiner cet arrangement.
- Je relus le billet : « Quarante-cinq minutes après le départ ; le talus de gauche ; tomber sur les pieds. » Certes oui, je m’élancerais bravement ; dussé-je me tuer. Mieux valait mourir que de se faire condamner comme voleur.
- Ah! comme tout cela était bien inventé.
- « Deux jours après nous serons en France. »
- Cependant, dans mon transport de joie, j’eus une pen-
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- sée de tristesse: et Gapi? Mais bien vite j’écartai cette idée. Il n’était pas possible que Mattia voulût abandonner Gapi; s’il avait trouvé un moyen pour me faire évader, il en avait trouvé un aussi certainement pour Capi.
- Je relus mon billet deux ou trois fois encore, puis, l’ayant mâché, je l’avalai; maintenant je n’avais plus qu’à dormir tranquillement; et je m’y appliquai si bien, que je ne m’éveillai que quand le geôlier m’apporta à manger.
- Le temps s’écoula assez vite, et le lendemain, dans l’après-midi, un policeman que je ne connaissais pas, entra dans mon cachot et me dit de le suivre : je vis avec satisfaction que c’était un homme d’environ cinquante ans qui ne paraissait pas très souple.
- Les choses purent s’arranger selon les prescriptions de Mattia, et, quand le train se mit en marche, j’étais placé près de la portière par laquelle j’étais monté ; j’allais à reculons ; le policeman était en face de moi, nous étions seuls dans notre compartiment.
- — Vous parlez anglais ? me dit-il.
- — Un peu.
- — Vous le comprenez?
- — A peu près, quand on ne parle pas trop vite.
- — Eh bien, mon garçon, je veux vous donner un bon conseil : ne faites pas le malin avec la justice, avouez : vous vous concilierez la bienveillance de tout le monde ; rien n’est plus désagréable que d’avoir affaire à des gens qui nient contre l’évidence ; tandis qu’avec ceux qui avouent, on a toutes sortes de complaisances, de bontés ; ainsi moi, vous me diriez comment les choses se sont passées, je vous donnerais bien une couronne : vous verriez comme l’argent adoucirait votre situation en prison.
- Je fus sur le point de répondre que je n’avais rien à avouer, mais je compris que le mieux pour moi était de me concilier la bienveillance de ce policeman, selon son expression, et je ne répondis rien.
- — Vous réfléchirez, me dit-il, en continuant, et quand en prison vous aurez reconnu la bonté de mon conseil, vous me ferez appeler, parce que voyez-vous, il ne faut pas avouer au premier venu, il faut choisir celui qui
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- s'intéressera à vous, et moi, vous voyez bien que je suis tout disposé à vous servir.
- Je fis un signe affirmatif.
- — Faites demander Dolphin : vous retiendrez bien mon nom, n’est-ce pas ?
- — Oui monsieur.
- J’étais appuyé contre la portière dont la vitre était ouverte ; je lui demandai la permission de regarder le pays que nous traversions, et comme il voulait « se concilier ma bienveillance, » il me répondit que je pouvais regarder tant que je voudrais. Qu’avait-il à craindre, le train marchait à grande vitesse.
- Bientôt l’air qui le frappait en face l’ayant glacé, il s’éloigna de la portière pour se placer au milieu du wagon.
- Pour moi, je n’étais pas sensible au froid ; glissant doucement ma main gauche en dehors je tournai la poignée et de la droite je retins la portière.
- Le temps s’écoula : la machine siffla et ralentit sa marche ; le moment était venu : vivement je poussai la portière et sautai aussi loin que je pus ; je fus jeté dans le fossé ; heureusement mes mains que je tenais en avant portèrent contre le talus gazonné ; cependant le choc fut si violent que je roulai à terre, évanoui.
- Quand je revins à moi je crus que j’étais encore en chemin de fer, car je me sentis emporté par un mouvement rapide, et j’entendis un roulement : j’étais couché sur un lit de paille.
- Chose étrange î ma figure était mouillée et sur mes joues, sur mon front, passait une caresse douce et chaude.
- J’ouvris les yeux, un chien, un vilain chien jaune était penché sur moi et me léchait.
- Mes yeux rencontrèrent ceux de Mattia, qui se tenait agenouillé à côté de moi.
- — Tu es sauvé, me dit-il en écartant le chien et en m’embrassant.
- — Où sommes-nous ?
- — En voiture ; c’est Bob qui nous conduit.
- (à suivre).
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- ASSURANCES MUTUELLES
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- Société du Familistère. - Assurances Mutuelles
- MOUVEMENT DE JUILLET 1897
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes...... 2.102 95
- Subvention de la Société.'....... 351 10
- Malfaçons et divers.............. 749 95
- Dépenses.....................................
- Boni en Juillet, Section des Dames
- Cotisations des mutualistes...... 416 10
- Subvention de la Société.............. 138 50
- Divers.................................. 3 00
- Dépenses.....................................
- Boni en Juillet
- 3.204 00
- 2.585 05 618 95
- 557 60
- 223 05 334 55
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et divers 5.643 46 Intérêts des comptes courants et [ 10.101 46
- du titre d’épargne........ 4.458 »
- Dépenses :
- 119 Retraités définitifs.......... 7.769 80
- 13 — provisoires............ 720 10
- Nécessaire à la subsistance.... 2.208 20
- Allocations aux familles des réser- } 10.993 60
- vistes........................... 16 50
- Divers, appointements, médecins, etc......*...................... 279 »
- Déficit en Juillet... 892 14
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes...... 553 « )
- Subvention de la Société......... 162 05 j
- Dépenses.....................................
- Boni en Juillet
- 715 05 706 39 8 66
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er au 31 juillet 1897. 11.506 06 \ .. ,7a ,,
- » individuelles » » » .. 3.072 05 j l'
- Dépenses » » » .. 14.508 09
- Excédent des recettes sur les dépenses...__70. 02
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- 640
- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS D’AOUT 1897
- Naissances :
- 24 août. — Legrand Maurice, fils de Legrand Jules et de Brunet-Manquat Marie-Louise ;
- 28 — Lefèvre Maurice-Camille, fils de Lefèvre Stanislas et de Lefèvre Julienne ;
- » — Quent Marcel, fils de Quent Léon et de Fa-
- nielle Aglaé ;
- 31 — Boulard Jeanne-Ernestine, fille de Boulard
- Léopold et de Carton Louise.
- Décès :
- 3 — Enfant mort-né de Léguiller Georges et de Lemaire Catherine ;
- 14 — Poulain Germaine, âgée de 4 ans et demi ;
- d — Mme Dacheuxnée Lamy Irma, âgée de 32 ans;
- 16 — Letot Ambroise, âgé de 46 ans
- Le Secrétaire, A Hoijdin.
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nimes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE COMPLÈTE
- de J. B.-André GODIN 0)
- Glorification du travail, Emancipation
- DES TRAVAILLEURS
- IX
- Première perquisition domiciliaire chez Godin
- 1848
- Très vite après la révolution de février 1848, Godin reconnut, à la tournure des événements et à l’état de l’opinion , que l’heure de l’inauguration des réformes auxquelles il aspirait, n’était pas encore venue.
- Il se tint donc à l’écart de toute réunion publique, s’occupant de ses affaires et cherchant surtout à préserver ses ouvriers d’un chômage alors bien difficile à éviter.
- Nous avons vu précédemment (chapitre VI, page 451) que Godin était possesseur, en 1846, de trois brevets d’invention pour la défense desquels il avait été obligé d’intenter un procès à un contrefacteur ; et que ce procès se termina précisément en l’année qui nous occupe, 1848.
- Le lecteur comprend quel surcroît de travaux et de préoccupations ce procès causait à notre héros. Ajoutons qu’il continuait de perfectionner et d’augmenter ses ressources industrielles. En 1847 il avait pris un quatrième brevet, il en prit un cinquième en 1848.
- Ces faits n’empêchaient pas l’esprit de réaction de s’exercer contre Godin. Aussi, quand arrivèrent les évènements de juin 1848, (la fermeture des ateliers nationaux, etc , etc ,) fut-il englobé au rang des socialistes dangereux contre lesquels il fallait sévir.
- (I) Lire le Devoir depuis le mois de mars 1891, (orne 15, page 129.
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- Le 4 juillet 4848,, en vertu d’une commission rogatoire émanant de Paris, une perquisition générale fut faite à son domicile, sous prétexte qu’il devait être détenteur d’armes et de munitions de guerre. Il protesta publiquement contre cette persécution par une lettre que reproduisit « Le Courrier » de Saint-Quentin du 16 juillet 1848.
- « Le Courrier » présente la lettre de Godin en ces termes :
- « Nous insérons aujourd’hui une lettre de M. Godin, de Guise ; le défaut d’espace nous a forcé d’en retarder la publication. Nous connaissons M. Godin par sa profession de foi qui exprimait de nobles sentiments, nous ne savons ce qui a pu attirer sur lui des 'soupçons et des défiances ; ce qu’il y a de certain pour nous, c’est que les idées phalanstériennes adoptées consciencieusement ne sont nullement dangereuses. La société ne courrait aucun risque à ce que des hommes convaincus formassent une association volontaire, pacifique, sur la base de l’association du capital, du travail et du talent ; craindre la propagation de semblables pensées, ce serait pousser la peur de l’innovation jusqu’à l’absurdité et la niaiserie. »
- Vient ensuite la lettre de Godin dont nous extrayons les passages suivants :
- « Monsieur le Rédacteur,
- d Je viens vous prier de bien vouloir ouvrir les colon-» nés de votre journal au récit d’une perquisition sin-» gulière dont ma maison vient d’être l’objet.
- d Depuis plus de six ans je suis connu à Guise comme » phalanstérien ; ce titre avoué avait paru inoffensif, sous » le gouvernement déchu, et ne m’avait jamais valu que » quelques-unes de ces objections que l’ignorance fait aux » idées qu’elle ne veut ni comprendre ni étudier.
- » Mais, depuis le 24 février dernier, depuis surtout
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- » que les quelques grands journaux, organes d’un passé » monarchique, revenus de la peur que leur avait causée b la révolution de Février, ont pris à tâche d’entraver » notre jeune République ; depuis qu’ils lancent chaque » jour anathème et calomnie contre tous les républicains » socialistes, le titre de phalanstérien a suffi pour faire de » l’homme le plus pacifique, mais ami d’un sage progrès, b le point de mire de ceux qui voudraient pouvoir crier » demain : A bas les Républicains ! Vive Louis-Philippe » et Guizot ! ou Charles X et Polignac ! s’il était pos-» sible.......
- b C’est d’après de semblables manœuvres qu’aujour-<r d’hui, M. le Procureur de la République et sa suite, » commissaire de police et gendarmes, se sont rendus » à mon domicile pour se livrer à la recherche d’armes » à feu, munitions de guerre, moules â balles, etc. Inutile b d’ajouter que toutes leurs recherches ont eu pour unique b résultat la découverte de mon fusil de garde national.
- » Tels sont les vils moyens dont les hommes de la réac-b tion se servent pour rendre suspects, à la République b même, ses serviteurs les plus dévoués.
- b Permettez-moi d'ajouter encore quelques mots pour b l’édification de ces mêmes hommes : je leur dirai pour-b quoi je suis phalanstérien :
- b Je suis phalanstérien, parce qu’après une longue b étude j’ai acquis la conviction que la théorie phalansté-b rienne est la science morale constituée et que, seule, elle b pourra conduire l’humanité à l’organisation de sociétés b parfaites où seront réalisés l’ordre dans la liberté, l’éga-b lité de droit pour tous les citoyens, la fraternité dans » toutes les relations humaines.
- b Je suis phalanstérien, parce que la théorie phalansté-b rienne donne le moyen d’extirper la misère et la souf-b france sans rien ôter à ceux qui jouissent, parce qu’elle
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- » ajoute au bonheur du riche et qu’elle éteindra les souf-» frances du pauvre, parce qu’elle reconnaît et sauvegarde » tous les intérêts et tous les droits existants.
- » Je suis phalanstérien, parce que la théorie phalansté-» rienne fait appel au dévouement, à l’étude, à la convic-» tion ; parce qu’elle réprouve la violence, la guerre civile, » l’anarchie ; parce qu’elle ne veut pas s’imposer par la a force, mais par la preuve du bien qu’elle doit produire.
- » L’idée phalanstérienne, enfin, résume toutes les aspi-» rations les plus larges, les plus élevées et les plus géné-» reuses de l’esprit humain ; elle respecte et protège toutes » les tendances légitimes et sacrées du cœur ; elle déve-» loppe et généralise les garanties dues à la famille, à la » propriété ; elle est, enfin, le moyen de faire passer dans » la pratique les admirables préceptes de charité et d d’amour enseignés par le Christ et que dix-huit siècles » n’ont pu encore faire entrer au cœur de mes détracteurs. » Voilà pourquoi je suis phalanstérien.
- » Si ce sont ces principes qu’ils veulent poursuivre en » ma personne, s’ils ont enfin voué une haine implacable » aux citoyens honnêtes et aux hommes de dévouement, » je dois m’attendre à de nouvelles persécutions de leur » part.
- » Veuillez agréer,......
- » Godin. »
- Une.seconde perquisition domiciliaire pour cause politique eut lieu chez Godin, environ trois ans plus tard, ainsi que nous le verrons en temps et lieu.
- En vain le futur fondateur du Familistère se tenait-il à l’écart des discussions politiques, les gens qui ne pouvaient distinguer entre les questions politiques et les réformes sociales confondaient les deux et, sachant quelle était la ferveur sociale de Godin, redoutaient sans cesse, de sa
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- part, des menées politiques, bien que celui-ci ne se livrât à la moindre tentative sous ce rapport.
- Ecoutons-le apprécier le mode d’accès aux réformes politiques ou sociales dans une lettre qu’il écrivit à son cousin Jacques Moret, quatre jours après la première perquisition que nous venons de raconter.
- <l Guise, le 8 juillet 1848. d Mon cher cousin,
- » J’ai vu, avec bien grand plaisir, par votre lettre du 2 » courant, que vous avez commencé à vous initier aux » principes des vérités éternelles proclamées par Fourier.
- » Vous aurez chaque jour à vous féliciter de vous être » approché du fanal vers lequel le vaisseau de la civilisa-» lion vogue au milieu de la tempête, pour entrer au port » de l’harmonie.
- d Combien, à chaque instant, vous allez être surpris des » nombreux préjugés qui pèsent encore sur le monde, » sur ces prétendus savants mêmes qui se donnent pour » mission de diriger les sociétés. Que vous les verrez loin » du juste et du vrai à la lumière qui vous dirigera dé-d sormais dans l’appréciation des actions humaines !
- ï Je ne sais si je dois m’arrêter, ici, sur l’impression qui » vous est restée du voyage que vous avez fait à Paris, sur » la prétendue participation du socialisme aux tristes évè-» nements de juin ; car vous ne doutez pas, je l’espère, » de la conduite des phalanstériens en cette circonstance. » Nous sommes loin d’espérer rien de bon des commotions d sociales.
- » Toutes les réformes politiques sont accessibles avec le » suffrage universel ; et les réformes sociales ne peuvent » s'opérer que pacifiquement. Mais tous ceux qui attendent » ces réformes dont le moment est venu, n’ont pas étudié » et ne raisonnent pas les difficultés d’application.
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- » Il peut se faire que des impatients égarés par la misè-i> re et le besoin trouvent que nos représentants font peu i> pour eux ; il se peut également que l’idée sociale, comme » toute idée nouvelle, traverse une phase de persécution d avant le triomphe ; c’est pourquoi bien des hommes » qui n’ont rien à la place du cœur renderïï les socialistes » responsables du mal que ceux-ci n’ont pas fait.
- ï Un congrès phalanstérien devait s’ouvrir à Paris le » 9 juillet, je m’y serais rendu ; mais ces derniers évé-» nements ont fait ajourner la réunion; si elle a lieu » prochainement, je vous écrirai aussitôt mon arrivée à d Paris.
- » En attendant, communiquez aux personnes dignes > de les entendre, vos pensées de rénovation sociale. » Usez de modération, car les phalanstériens que l’on ne D distingue pas parmi les socialistes, ne sont pas en » odeur de sainteté en ce moment.
- » Tout à vous d’amitié.
- » Godin. d
- Dans cette lettre, Godin ne dit mot de la persécution politique dont il vient d’être l’objet. Il la dédaigne. Avec l’exercice du droit de suffrage, le peuple, selon lui, peut obtenir toutes les réformes; et celles sociales, spécialement, ne peuvent s’opérer au sein des commotions politiques.
- Mais les diverses écoles socialistes ne voyaient pas les choses ainsi, et d’un autre côté, la plupart des gens confondaient sous une même réprobation tous les partisans d’une réforme quelconque, les adeptes de l’Ecole sociétaire comme les autres.
- Par le même courrier, le 8 juillet 1848, J. B. A. Godin adressait à un journaliste du département de l’Aisne une lettre où nous lisons ;
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- « Au train dont marche la réaction, les phalanstériens d ne seront bientôt plus en sûreté dans notre région. » Néanmoins, le congrès phalanstérien dont Godin avait parlé dans sa lettre à Moret, eut lieu vers la fin de cette même année 1848; nos documents ne nous en ont pas fourni la date précise.
- Vve J.-B.-A. Godin née Moret.
- (à suivre).
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- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE DE GUISE
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- DTJ 3 OCTOBRE 1897
- Extrait du Procès-verbal
- PRÉSIDENCE DE M. COLIN, ADMINISTRATEUR-GÉRANT
- Ordre du jour :
- 1° Rapport de M. T Administrateur-gérant sur la situation morale, industrielle et financière de l’Association.
- 2° Rapport du Conseil de surveillance sur le même sujet. 3° Adoption du rapport de la Gérance.
- du Conseil de surveillance.
- 5°Élection au scrutin secret et à la majorité absolue de 3 commissaires rapporteurs devant former le Conseil de surveillance pour l’exercice 1897-98.
- 6° Election au scrutin secret et à la majorité absolue de 3 conseillers de gérance en remplacement de MM. Blan-caneaux Constant, Fleury Paul et Lemaire Emile, dont le mandat est expiré.
- Sont présents ou représentés 282 associés sur 286 inscrits, ainsi qu’en témoigne la liste de présence annexée au procès verbal.
- Présents... Représentés Absents....
- Le bureau est composé de :
- M. Colin, Administrateur-gérant, président, et des conseillers ayant qualité d’associés, savoir : Mme Marie Godin, MM. Alizard, Bailliot, Blancaneaux, Becheux, Dirson, Fleury, Hennequin, Lemaire, Piponnier, Quent et Sékutowicz.
- M. Bocheux, secrétaire de l’assemblée, remplit sa fonction.
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- Après Tappel nominal, M. le Président déclare la séance ouverte.
- Il constate que toutes les formalités d’affichage ont été remplies à Guise et à Laeken pour la convocation de l’assemblée.
- L’ordre du jour est abordé.
- 1° Rapport de M. l’Administrateur-gérant sur la situation morale, industrielle et financière de l'Association.
- M. le Président s’exprime ainsi :
- Mesdames et Messieurs,
- Avant d’aborder la partie statutaire de mon rapport, je dois compléter les paroles que j’ai prononcées, le dimanche 12 septembre, après ma nomination à la fonction d’Admi-nistrateur-gérant.
- Je vous disais que je ne me dissimulais pas les difficultés de la tâche à laquelle votre confiance m’appelait en espérant qu’avec votre concours je pourrais les surmonter.
- J’aime à croire que si vous ne connaissez pas ces difficultés, vous les entrevoyez suffisamment pour vous faire un devoir de les aplanir par votre conduite, par l’esprit de paix et d’entente qui doit régner parmi vous Souvenez-vous que le fondateur de l’Association a dit avec raison : Tant que la paix sera parmi vous, la prospérité vous suivra.
- Si vous me facilitez la tâche par votre désir de l’accord et de l’ordre, je pourrai consacrer plus de temps au développement industriel de votre affaire.
- Je vous disais aussi que j’observerais consciencieusement les statuts. Vous pouvez être tranquilles à ce sujet. Je ne chercherai jamais à porter atteinte à vos droits, mais fort de l’observation de mes devoirs, je ne tolérerai pas que vous cherchiez à méconnaître les droits de l’Administrateur.
- Les statuts seront donc une garantie réciproque et tels vous me les donnez, tels je les observerai, et tels je les conserverai pour votre bien à tous et pour la glorification de là mémoire de Godin qui les a si bien conçus pour la prospérité de son œuvre. (Applaudissements).
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- J’espère maintenant que vous aussi, forts de vos droits, vous serez pénétrés de tous vos devoirs, que vous n’oublierez pas que le premier de tous, c’est de concourir à l’œuvre commune, non seulement par un travail assidu et consciencieux, mais aussi par une conduite irréprochable. Une bonne conduite vous permettra toujours d’user de vos droits d’une façon raisonnée et d’éloigner de vous la haine et la division qui aveuglent le jugement.
- La situation prospère qui va vous être exposée par les résultats de l’inventaire de l’exercice 1896-1897 vous fera voir quels germes de prospérité Godin a semés ici et aussi quel avenir est réservé à son œuvre si vous vous montrez dignes de ses bienfaits. Elle vous montrera combien votre Administrateur-gérant, M. Dequenne, a travaillé au développement de ces éléments de prospérité.
- Forcé par l’Age et la fatigue d’abandonner les fonctions que vous lui aviez confiées, M. Dequenne peut être fier du résultat qu’il a obtenu ; aussi en prenant acte de la situation prospère dans laquelle il vous quitte, en approuvant ce rapport (le plus beau qui vous ait été présenté depuis neuf ans), vous lui donnerez décharge de son intelligente et intègre administration ; et vous lui accorderez la plus belle récompense qu’il est en droit d’attendre de vous : en lui exprimant ici votre sincère reconnaissance et en l’assurant que tous vos efforts tendront à suivre la voie du progrès qu’il vous a si bien tracée. (Applaudissements).
- Est-ce à dire, Mesdames et Messieurs, que nous dussions nous en tenir là, que nous n’ayons qu’à continuer de profiter des bienfaits de l’Association. Non ; nous avons besoin plus que jamais d’efforts incessants pour nous maintenir sur le marché industriel.
- La concurrence marche sans arrêt, elle nous dispute maintenant le premier rang dans notre industrie, et cela d’autant plus facilement qu’elle nous oblige à un abaissement continuel des prix de vente sans avoir comme nous des charges sociales, des frais de mutualité et bien d’autres que vous connaissez tous.
- Quelques-uns parmi vous peuvent croire que le marché industriel est à jamais ouvert à ilos produits, que les
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- commandes nous arrivent sans efforts, qu’il suffit de la réputation de la maison pour traiter des affaires. Ceux-là se trompent complètement. Plus vous approfondirez les choses et plus vous étudierez les détails de votre affaire, plus vous reconnaîtrez les difficultés que rencontre votre administration pour vous amener du travail.............
- C”est pour toutes ces raisons que nous avons besoin de travail, d’activité et de paix.
- Continuons à l’intérieur à apporter tous nos soins à la fabrication et au dehors à faire tout le nécessaire pour la vente.
- Rendons-nous bien compte que seuls les produits nouveaux créés en temps utile, par conséquent non concurrencés et se vendant bien, peuvent permettre à l’Administration de continuer à vous compter de hauts salaires, et non seulement cela, mais de remplir les charges sociales et de couvrir les frais de nos services de mutualité. Il faut donc sans arrêt renouveler les modèles et améliorer la fabrication. Vous avez certainement constaté que jusqu’ici cette évolution vers les produits nouveaux s’était opérée, et vous vous rappelez combien le fondateur de l’Association attachait d’importance à la création des modèles. C’est parce que je m’en souviens aussi, parce que depuis dix ans j’ai fait tous mes efforts pour vous montrer que j’avais compris les enseignements de Godin, que je puis aujourd’hui vous assurer que, tout en suivant tous les services de l’Usine, je me ferai toujours un devoir d’apporter tous mes soins et toute mon attention au service des modèles et des créations. (Vifs applaudissements).
- Quant au service de l’émaillerie qui joue aussi un grand rôle dans votre industrie, je le suivrai d’aussi près que me le permettront mes nouvelles fonctions.
- En terminant ce rapide exposé, j’ai voulu vous faire pressentir que la marche progressive de votre affaire peut être arrêtée non seulement par des causes indépendantes de notre volonté, mais par nos propres fautes. De mon côté, soyez assurés que tout ce que j’ai de jeunesse
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- et d’énergie, je le mettrai au service de l’Association. ( App laudissemen ts).
- Par conséquent, si nous voulons que l’œuvre de Godin continue à servir d’exemple de rénovation sociale, réunissons tous nos efforts dans le travail et dans la paix.
- J’aborde maintenant la situation morale, industrielle et financière de notre association.
- Au point de vue moral, la situation est bonne. Les membres de l’Association et les habitants du Familistère paraissent pénétrés des obligations que leur impose leur qualité. Si parfois quelque léger incident se produit, il n’est généralement pas de nature à troubler l’harmonie de l’ensemble.
- Quoi qu’il en soit, le désir de votre administration est de ne jamais rencontrer des éléments de discorde, car son devoir, et à son regret elle l’exécuterait, serait de sévir.
- C’est chez vos enfants surtout, en dehors des classes, que vous devez vous attacher à développer des qualités morales nécessaires à tout habitant du familistère, ces qualités seront développées de plus en plus dans nos écoles en raison des dispositions prises par la commission scolaire et de la bonne volonté qu’elle rencontre chez les professeurs.
- Je vous rappelle avec plaisir que les résultats obtenus cette année, comme les années précédentes par les élèves de nos classes, tant au certificat d’études qu’à différents examens, nous permettent de constater la bonne direction donnée à l’enseignement. J’en félicite sincèrement les professeurs et je souhaite que vos efforts viennent s’ajouter aux leurs pour compléter, par une bonne éducation dans la famille, l’instruction donnée à vos enfants.
- Espérons que vous comprendrez tous que par le côté moral, comme par le côté industriel, l’association doit servir d’exemple au monde des travailleurs.
- Passons maintenant à l’examen de notre situation industrielle qui est la partie la plus importante de notre affaire, car de la prospérité de notre industrie dépend celle de l’Association tout entière.
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- Le total des commandes en fourneaux et appareils de chauffage s’est élevé pour l’exercice écoulé 1896-1897 :
- à l’usine de Guise.......à 125.897 )
- à l’usine de Laeken (moins [ 159 395 fourneaux
- les produits français)., à 33.498 )
- L’exercice précédent 1895-1896, il s’était élevé :
- à l’usine de Guise.......à 133.696 J
- à l’usine de Laeken (moins [ 168.118 fourneaux
- les produits français)., à 34.422 ]
- soit en moins pour l’exercice écoulé : 8.723 fourneaux
- se décomposant comme suit :
- Usine de Guise en moins.,. . 7 799 ) . „
- Usine de Laeken en moins... 924 ) 0 3 '
- Le chiffre des articles de la 13e à la 17e série, c’est-à-dire des baignoires, pompes, lavabos, réservoirs, appareils inodores, mangeoires, accessoires et pièces de remplacement, est supérieur au contraire au chiffre de l’exercice 1895-1896.
- Le chiffre complet d’affaires net pour les deux usines s’est élevé pendant l’exercice écoulé 1896-1897 :
- à Guise................à 3 695 779 66 )
- à Laeken (compris les ( 4 639 872 41
- produits français).. à 944.092 75 \
- Pour l’exercice 1895-1896, il sétait élevé :
- à Guise...............à 3.767.160 62 |
- à Laeken (compris les ) 4.638 457 27
- produits français)... à 871.296 65 )
- soit en plus pour l’exercice 1896-1897 .. 1.415 14
- se décomposant comme suit : à Guise en moins.... 71.380 96
- à Laeken en plus .... 72.796 10
- Les bénéfices industriels se sont élevés pendant l’exercice 1896-1897 :
- à l’usine de Guise à la somme de 647.661 fr. 11 en augmentation de 44.351 fr. 11 sur l’exercice précédent, à l’usine de Laeken 194.602 fr. 97 en augmentation de 54 067 fr. 71 sur l’exercice précédent.
- Il faut ajouter à ces sommes, après déduction faite de
- 1.415 14 en plus
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- la répartition coopérative aux acheteurs, le reste des bénéfices commerciaux des Familistères, ainsi que les produits locatifs qui se sont élevés ensemble cette année :
- à Guise à la somme de...... 80.704 89 ) qn o*n a a
- à Laeken à la somme de.... 10.112 30 )
- Ce qui donne un total de bénéfices pour
- l’exercice écoulé 1896-1897 de............... 933.081 27
- Il avait été pour l’exercice précédent de. . 817.762 01
- soit une différence en plus pour l’exercice écoulé de 115.319 fr. 26.
- Les bénéfices nets à partager après déduction faite des intérêts du capital, des amortissements et des charges
- diverses s’élèvent cette année à ............... 416.404 99
- Pour l’exercice 1895-1896, ils s’élevaient à 334 574 37 soit une différence en plus à partager pour l’exercice 1896-1897 de......................... 81.830 62
- Aux bénéfices à partager est venue s’ajouter ainsi que chaque année la répartition coopérative des services commerciaux des Familistères, comme remise aux acheteurs.
- Cette répartition faite pendant le mois d’août s’est élevée cette année :
- pour Guise à............ 107.814 10
- pour Laeken à........... 1.701 91
- Ce qui a donné à Guise........... 12.75 pour cent
- et à Laeken........ 7.26 pour cent
- du montant des achats sur carnets.
- 109.516 01
- Le montant total des ventes dans les services coopératifs des Familistères s’est élevé cette année :
- Au Familistère de Guise à.............. 912.900 89
- Il avait été élevé l’année dernière de. 888.566 77
- Soit en plus pour l’exercice 1896-1897... 24.334 12
- Au Familistère de Laeken à............. 42.945 22
- Il avait été l’année dernière de....... 46 729 46
- Soit en moins pour l’exercice 1896-1897.. 3.784 24
- Les résultats de l’exercice sont donc satisfaisants, surtout au point de vue financier, puisque les bénéfices nets à partager sont supérieurs de 81.830 fr. 62 sur ceux de 1895-1896. Vous remarquerez que le chiffre net d’af-
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- faires est resté le même (1.415 fr. 14 en plus) avec 8.723 fourneaux de moins en commande.
- Gela tient d’une part à la hausse faite au 1er janvier 1897 qui a été appliquée sur la moitié de l’exercice ; et d’autre part à l’augmentation de vente des articles de bâtiment, d’hygiène et d’assainissement.
- Sur un chiffre net d’affaires à Guise de 3.695.779 fr. 66, les articles des 13e, 14e, 15e, ige et 17e séries entrent pour environ 300.000 fr. net.
- Sur un chiffre net d’affaires à Laeken de 944.092 fr. 75 les articles des dites séries entrent pour 46.000 fr. environ.
- Soit donc un total net de 346.000 fr. d’affaires que nous procurent les articles de bâtiment et d’assainissement et qui est venu pour cet exercice compenser la diminution de commandes en fourneaux.
- Il serait à souhaiter que pour l’exercice prochain nous atteignions le même nombre de fourneaux qu’en 1896-1897 avec un chiffre d’appareils de bâtiment toujours croissant.................................................
- Quoiqu’il en soit, la situation est bonne et nous n’avons qu’à espérer qu’elle se continue.
- La direction des différents services de l’usine de Guise et de l’usine de Laeken se continue dans de bonnes conditions : Aux Modèles.
- Nous avons terminé cette année la série des cuisinières tôle et fonte, modifié quelques séries de poêles, terminé la série des cheminées genre faïence, créé une nouvelle cheminée spéciale pour le bois et une série de nouveaux caloiifères hygiéniques à combustion complète dont la vente promet un bon résultat. Nous avons terminé la série complète des réchauds et cheminées au gaz qui était une nécessité de fabrication pour la Belgique et la Hollande.
- Nous avons continué à créer quelques appareils de chauffage à l’électricité qui intéressent beaucoup la clientèle des électriciens et sont pour nous une manière fructueuse de publicité et de réclame.
- Nous avons fait trois nouveaux modèles de baignoires et complété la série des accessoires de salle de bains.
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- La série des articles de bâtiment a été augmentée des appareils à chasses automatiques, de nouveaux lavabos, d’urinoirs, de siphons et de siège pour lieux communs, avec tous les accessoires nécessaires. Nous pouvons avec cette série ainsi complétée nous présenter dans de bonnes conditions devant la clientèle de plomberie. Nous continuerons d’ailleurs parla création d’appareils réclamés par l’installation du tout à l’égoût.
- En vue de l’Exposition de 1900, nous commençons l’étude de nouveaux appareils de chauffage et de cuisine que nous pensons ne pas faire paraître avant l’Exposition.
- Du reste, suivant le désir exprimé par le Conseil de Gérance, tout le nécessaire sera fait pour que notre Exposition en 1900 soit pour notre clientèle comme pour le public une image vraie de tout ce que peut la Société du Familistère.
- Nous ne regarderons pas à la dépense dans une question aussi grave et j’espère que vous nous approuvez.
- A l’Émaillerie, le travail s’effectue dans de bonnes conditions, les émaux comme vous le savez sont beaux et appréciés ; du reste leur préparation, leur composition et leur fusion seront toujours l’objet de toute notre attention. C’est l’un des ateliers dont la bonne marche a le plus d’inlluence sur le développement de nos affaires.
- A F Ajustage-Quincaillerie, l’accroissement des commandes en articles de bâtiment et de propreté rend l’atelier beaucoup trop petit ; nous avons dû construire rapidement une petite halle le long de l’atelier du matériel pour y placer le bronzage et l’empaquetage, afin de pouvoir installer avant le 1Pr janvier une douzaine d’étaux supplémentaires en prévision de la saison d’été 1898. Ce qui sera probablement encore insuffisant.
- Au sujet de cet important service des créations de modèles, études, direction des ateliers de quincaillerie, bronzage, galvanoplastie, composition, essais et fabrication des émaux, direction de l’atelier d’émaillage et de décoration, je dois vous dire que mon désir est de placer à sa tête un homme ayant toutes les connaissances techniques voulues Au point de vue pratique, cet homme sera secondé, comme je l’étais moi-même , par un sous chef
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- de service dont l’éloge n’est plus à faire, ce sera donc par les connaissances théoriques qu’il devra se distinguer. Il devra être chimiste autant qu’ingénieur, avoir pratiqué dans les fonderies ou établissements similaires et être au courant des études et des lois du batiment et de l’assainissement. S’il répond à ces exigences, je pourrai le charger, comme M. Dequenne m’en avait chargé moi-même, de la visite de la clientèle pour les questions techniques.
- La multiplicité des modèles nous a obligés cette année à la création d’un supplément général à l’album de 1892, réclamé d’ailleurs par la clientèle. Ce supplément est paru en juillet. 11 est probable que pour l’année 1898, et dans tous les cas pour celle suivante, nous devrons faire paraître un album général complet, car avec tous nos suppléments et nos albums détachés, la clientèle a des difficultés dont il faut tenir compte.
- La création d’un tel album est une dépense élevée mais absolument nécessaire.
- Nous devrons également augmenter dans une large mesure notre publicité par voie d’affiches, journaux, prospectus, etc. La publicité doit être une des principales préoccupations du service commercial avec l’établissement des prix et des conditions de vente.
- Le service de la fabrication et des expéditions se continue avec la vigilance et l’activité voulues ; il en est de même de la direction des ateliers de montage, de tôlerie et d’emballage.
- Dans ce dernier service, nous avons terminé la construction et l’aménagement des deux halles de prolongement du magasin de produits réfractaires, de la halle servant à la construction des cuisinières en tôle et fonte et de la halle servant de magasin aux fers et tôles dont M. Dequenne vous avait entretenus dans son rapport d’octobre 1896. Nous avons reporté l’atelier de tôlerie dans l’ancien magasin de fers de façon à agrandir l’ajustage. Nous sommes donc maintenant dans des conditions d’emplacement en rapport avec la fabrication.
- A la Fonderie, les résultats donnés par l’appoint de notre nouvelle fonderie n° 4 commencent à se faire sentir. La nécessité d’augmenter de ce fait le magasin au sable nous a obligés à construire une petite halle supplémentaire qui est maintenant terminée.
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- LE DEVOIR
- Les études et essais dans le but d’améliorer les moulins au sable se continuent, et dès que mes occupations me le permettront, j’examinerai tout ce qui peut se rapporter à cette importante question.
- Le service du Matériel continue avec activité les travaux courants d’entretien et de réparations de machines, engins, outils et bâtiments divers.
- On a fait différents outils et engins neufs pour l’Usine de Guise et pour celle de Laeken. On a commencé d’accord avec le service des Modèles l’installation de nos nouvelles salles d’exposition dont le besoin étaitsi marqué.
- Vous avez pu juger vous-mêmes que ces salles bien aménagées, où les appareils fonctionneront au moyen d’un service d’eau organisé par transport de force électrique, seront un but de visite pour notre clientèle et un moyen sûr de mettre nos voyageurs à même de connaître tous nos nouveaux produits.
- A l’Usine de Laeken, nous avons construit les casiers en fer dans le magasin aux modèles et installé une table d’expériences pour le chauffage électrique dans la nouvelle salle d’exposition.
- A Guise, la nécessité absolue d’agrandir le dépôt des détritus nous a obligés à l’achat d’une partie de terrains faisant suite au dépôt actuel, ce qui nous a permis d’agrandir le jardin de l’Association et d’embellir les alentours du mausolée du regretté fondateur.
- Je vous répéterai donc ce que M. Dequenne vous disait l’an dernier : les agrandissements d’un établissement, quand ils sont faits avec mesure et suivant les besoins de son commerce et de son industrie, sont une marque de prospérité dont on doit se féliciter.
- En terminant cette première partie de mon rapport, je dois adresser aux membres sortant du Conseil de Gérance, MM. Blancaneaux Constant, Fleury Paul et Lemaire Emile, nos remerciements pour le concours dévoué et ponctuel qu’ils nous ont donné pendant la durée de leur mandat, et je fais de même pour MM. les membres du Conseil de surveillance dont le mandat est également expiré.
- Nous allons, Mesdames et Messieurs, passera la lecture delà situation financière. Je donne la parole au Secrétaire.
- De vifs applaudissements soulignent cette première partie du rarnort de AL rAdministrateur-Gérant.
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- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE
- 659
- PERSONNEL DE L’ASSOCIATION
- au 30 juin 1897.
- Membres actifs : Associés à Guise.. 272 ) 9RQ \
- — — à Laeken 17 i
- — Sociétaires à Guise.. 146 ) -l - .nQ
- — — à Laeken 43 | / 1,1Ud
- — Participants à Guise.. 524 ; ^5 ]
- — — à Laeken 101 \ 0 I
- Propriétaires de parts d’épargnes ne prenant plus
- part aux travaux de l’Association....................... 421
- Auxiliaires prenant ou ayant pris part aux travaux de l’Association................................... 981
- Total.................... 2.505
- MUTATIONS DU PERSONNEL Les mutations qui se sont produites au cours de l’exercice 1896-97 sont les suivantes :
- ASSOCIÉS
- Nombre existant au commencement de l’exercice Elus, sur leur demande, par l’Assemblée, pendant l’exercice....>...............................
- A déduire: Décédés....................... 4 J
- Démissionnaires.............. 6 \
- Existant au 1er juillet 1897................
- 282
- 17
- 299
- 10
- 289
- SOCIÉTAIRES
- Au 1er juillet 1896................................ 191
- Elus pendant l’exercice............................... 21
- Total..................... 212
- A déduire: Sociétaires devenus associés........ 17 1
- — partis ou décédés.... 5 j 23
- — redevenu participant. 1 \
- Existant au 1er juillet 1897......................... 189
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- 660
- LE DEVOIR
- PARTICIPANTS
- Au juillet 1896 .................................... 602
- Elus, sur leur demande, pendant l’exercice.......... 78
- Associés redevenus participants..................... 2
- Sociétaire — — ................ 1
- 683
- A déduire :
- Participants devenus sociétaires
- — — auxiliaires
- — partis ou décédés. Existant au 1er juillet 1897 ..
- 58
- 625
- RETRAITÉS
- Les pensionnés, au 1er juillet 1896, étaient au nombre
- de................................... 90 ( 131
- mis à la retraite pendant l’exercice.. 41 \
- A déduire :
- Décédés pendant l’exercice.................. 14
- Reste au 1er juillet 1897.... 117 anciens
- travailleurs, jouissant de la retraite dans l’Association, plus............................ 13 retraités
- provisoirement, ce qui porte le total des pensionnés à.................................. 130
- SITUATION GÉNÉRALE DES ASSURANCES MUTUELLES ASSURANCE DES PENSIONS ET DU NÉCESSAIRE-
- L’Assurance des retraites ou pensions et du nécessaire à la subsistance des familles dans le besoin possédait au
- 30 juin 1896 :
- Un certificat d’épargnes de............... 904.434 »
- Plus la part attributive au travail des auxiliaires pour l’exercice 1895-96......... 27.487 »
- A reporter.......... 931.921 »
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-
-
- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE
- 661
- 981.921 »
- Report....
- Annulation d’épargnes ré- I
- servées....*............... 2.090 » f
- Achat de titres d’épargnes l
- à divers................... 34.137 » ]
- Total des épargnes de l’Assurance au
- 30 juin 1897............................
- A déduire :
- Remboursement d’épargnes .............
- Montant du titre au 30 juin 1897 .....
- Il va y avoir lieu d’ajouter à ce titre, l’attribution des auxiliaires pour l’exercice
- 1890-1897 ..............................
- Annulations d’épargnes réservées. «...
- ce qui portera la valeur du certificat d’épargne à................
- Le solde créditeur du compte courant de l’Assurance des pensions et retraites, s’élève au 30juin
- 1897. à.................
- La répartition de cet exercice va y ajouter le solde des intérêts et dividendes revenant au certificat d’épargnes........
- Cette Assurance possède donc un capital de......................................
- 235.572 55
- 27.264 95
- 36.227 »
- 968.148 »
- 37.603 » 930.545 »
- 51.160 » 7.495 »
- 989.200 »
- 262.837 50
- 1.252.037 50
- HECETTES ET DÉPENSES DE L'ASSURANCE DES PENSIONS ET DU NÉCESSAIRE PENDANT L’EXERCICE ÉCOULÉ.
- Les recettes de cette Assurance ont été :
- Subvention de l’Association équivalente à 2 o/0 des salaires ou appointements de
- l’exercice............................... 50.734 64
- Supplément de subvention 1 ®/o........ 25.367 31
- A reporter......... 76 101 95
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-
- 662
- LE DEVOIR
- Report....... 76.101 95
- Intérêts et dividende du titre de l’assurance pour l’exercice 1896-1897........... 50.456 53
- Intérêts sur somme disponible, conseil de gérance et conseil de surveillance.... 3.160 35
- Intérêts du compte courant de ^assurance............................................ 3.792 30
- Rentrées diverses............................. 1.188 05
- Total des recettes............... 134.699 18
- Le montant des dépenses est de . 125.693 90
- Excédent des recettes sur les dépenses. 9.005 28
- Il a été fait pendant l’exercice un remboursement d’épargne de.................... 37.603 »
- Il a été acheté des titres à divers pour 34.137 »
- Différence................. 3.466 »
- ASSURANCE MUTUELLE CONTRE LA MALADIE
- à Guise. — Section des Hommes.
- Solde débiteur au 30 juin 1896........... 8 239 12
- Recettes de l’exercice 1896-97.................. 45.367 79
- Reste...... 37.128 67
- Dépenses de l’exercice.......................... 35.447 30
- Solde créditeur au 30 juin 1897................. 1.681 37
- Excédent des recettes sur les dépenses.. 9.920 49
- à Guise. — Section des dames
- En caisse au 30 juin 1896........................ 10.839 69
- Recettes de l’exercice 1896-97.................... 6.851 40
- Total....... 17.691 09
- Dépenses de l’exercice............................ 5.363 »
- Solde créditeur au 30 juin 1897.................. 12.328 09
- Excédent des recettes sur les dépenses... 1.488 40
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-
- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE 663
- Usine de Laeken
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- En caisse au 30 juin 1896................ 891 88
- Recettes de l’exercice 1896-97........... • 7.565 12
- Total....... 8.457 »
- Dépenses de l’exercice................... 6.095 43
- Solde créditeur au 30 juin 1897.......... 2.361 57
- Excédent des recettes sur les dépenses... 1.469 69
- ASSURANCE SPÉCIALE A LA PHARMACIE
- à Guise
- Recettes de l’exercice 1896-97................. 8.691 70
- Dépenses de l’exercice......................... 7.375 58
- Solde créditeur au 30 juin 1897................ 1.316 12
- Excédent des recettes sur les dépenses... 1.316 12
- A Laeken
- Solde débiteur au 30 juin 1896................... 263 67
- Recettes de l’exercice 1896-97................. 2.690 53
- Reste....... 2.426 86
- Dépenses de l’exercice................... 3.315 54
- Solde débiteur au 30 juin 1897, couvert
- par une subvention de l’Association... 888 68
- Excédent des dépenses sur les recettes..__________625 01
- ASSURANCES RÉUNIES
- Le montant général des recettes de nos
- Assurances est de.................... 205.866 97
- Celui des dépenses est de................ 183.290 75
- Excédent des recettes sur les dépenses... 22.576 22
- RÉSUMÉ GÉNÉRAL DES ASSURANCES
- Les 183.290 fr. 75 de dépenses des assurances mutuelles se décomposent ainsi :
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Payé aux malades pendant l’exercice 1896-1897 :
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- 664
- LE DEVOIR
- à Guise. — Section des hommes
- Pour 47.919 journées de maladie à 819 malades..............................
- â Guise. — Section des dames Pour 5.191 journées de maladie à 170 malades..................................
- à Laeken. — Section unique Pour 1.917 journées de maladie à 202 malades.................................
- 31.583 20
- 3.500 25
- 4.313 43
- POUR LES SECTIONS RÉUNIES. — FRAIS DE PHARMACIE
- à Guise, à Laeken
- 7.375 58 3.315 54
- 10.691 12
- PAYÉ AUX MÉDECINS
- à Guise................... 5.432 50
- à Laeken................. 1.780 50
- Divers à Guise.............. 294 35
- » à Laeken................ 1 50
- 7.213 » 295 85
- ASSURANCE DES PENSIONS ET DU NÉCESSAIRE
- Payé à 124 pensionnés dont 49 au ;
- Familistère et 75 au dehors. 67. 735 15
- à 7 pensionnés à Lae-
- ken 3 .471 35
- à 36 retraités provisoire-
- ment, y compris 20 malades
- depuis plus d’un an * 17, ,621 60
- à 45 familles pour le né-
- cessaire à la subsistance... 17, .103 70
- à 56 familles à titre d’al-
- locations temporaires...... 11 .024 85
- aux réservistes 1 .607 »
- aux médecins, sages-fem-
- mes, à Guise et à Laeken... 2, ,682 »
- à l’hospice de Guise 1, .121 80
- Appointements du Secré-
- taire 1, ,810 50
- Frais divers 1 515 95
- Total
- 125.693 90
- 183.290 75
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-
- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE
- 665
- DÉPENSES POUR FRAIS D’ÉDUCATION ET D’INSTRUCTION
- Nourricerie. (Enfants au berceau) 5.267 66
- Ecoles maternelles, première année. ] (Pouponnât) 1.779 66 / 6.423 60
- Ecoles maternelles et en- i
- fantines, 3 classes .. 4.643 94 1 -
- Ecoles primaires, 6 classes. 19.226 58
- » de Laeken 4.359 10
- Total 35.276 94
- Ces dépenses se décomposent ainsi : Appointements et salaires . 27.560 23 1 Frais de nourriture et four- > 35.276 94
- nitures scolaires.......... 7.716 71 )
- RÉSUMÉ DES DÉPENSES CONSACRÉES A LA MUTUALITÉ —
- Subventions aux malades à Guise 48.185 88
- » » Pensions aux retraités à Laeken... 9 410 97
- définitifs ... 71.206 50 / 88.828 10
- Pensions aux retraités i
- provisoires 17.621 60 1
- Pensions temporaires et secours aux
- fnmillps 36.865 80
- Frais d’éducation et d’instruction 35.276 94
- Total 218.567 69
- Affaires industrielles, commerciales et locatives
- AFFAIRES INDUSTRIELLES
- Le total net des ventes à Guise a été de 3.695.779 66 » » à Laeken » 944.092 75
- Total des affaires industrielles
- 4.639.872 41
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- 666
- LE DEVOIR
- AFFAIRES COMMERCIALES ET LOCATIVES
- Vente des services commerciaux à Guise........ 912.900 89
- Vente des services commerciaux à Laeken....... 42.945 22
- Produit brut des loyers [
- à Guise................. 103.570 69 l
- Produit brut des loyers ]
- à Laeken................... 14.755 50
- Le chiffre de nos affaires industrielles, commerciales et locatives s’est élevé à...
- 1.074.172 30
- 5.714.044 71
- COMPOSITION ET RÉPARTITION DES BÉNÉFICES
- Les bénéfices industriels, commerciaux et locatifs de l’exercice sont les suivants :
- Familistère de Guise:
- Services commerciaux et
- loyers ................. 188.518 99
- Moins : Répartition
- coopérative à Guise.... 107 814 10
- Familistère de Laeken :
- Services commerciaux et
- loyers.................... 11.814 21
- Moins : Répartition coopérative à Laeken ... 1.701 91
- Usine de Guise....................
- » Laeken........................
- Total..............
- dont il faut déduire les charges suivantes :
- Amortissements statu- ’
- . paires.................. 164.906 »
- Frais d’éducation et d’instruction à Guise.... 30,917 84
- Frais d’éducation et [
- d’instruction à Laeken... 4.359 <10 |
- Solde débiteur du compte charges et revenus sociaux 86.493 34 J Plus-value au bilan. A reporter..
- 80.704 89
- 10.112 30
- 647.661 11 194.602 97
- 933.081 27
- 286.676 28
- 646.404 99
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-
-
- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE
- 667
- 646.404 99
- Report.....
- Il a lieu de prélever sur cette somme pour intérêts à 5 % du capital social... 230.000 »
- Reste à partager........ 416.404 99
- Soit conformément à l’article 128 des statuts :
- Aux intérêts du capital et aux salaires
- du travail 75 o/o 312.304 »
- A l’Administrateur gérant.... 4 » 16.656 ))
- Aux conseillers de gérance en ]
- fonction 1 49.274 »
- Aux conseillers de gérance > 16 o)0
- non en fonction suivant les près- 1
- criptions statutaires ] 17.350 ))
- Préparation d’élèves et entre-
- tien aux écoles de l’Etat 1 0/o 4.164 99
- A la disposition du Conseil
- pour récompenser les inventions
- utiles 2 o/o 8.328 »
- Au Conseil de surveillance ... 2 o/o 8.328 D
- Total égal 416.404 99
- La somme de 312.304 fr. représentant les 75 °/o revenant au Capital et au Travail est répartie dans la propor-
- tion des concours suivants :
- Salaires payés par le Familistère de Guise. 112.659 85 » » » deLaeken 8.228 68
- ï> s> l’Usine de Guise..... 2.055.994 32
- » » » de Laeken....... 374.813 57
- Total des salaires....... 2.551.696 42
- Concours supplémentaire des associés.... 542.968 35
- » » sociétaires. 120.625 80
- » » des membres
- ayant plus de :
- 20 années de service et participant au même titre que les associé^............ 82.039 95
- A reporter
- 3.297.330 52
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-
-
-
- 668
- LE DEVOIR
- Report.... 3.297.3S0 52 20 années de service et participant au
- même titre que les sociétaires............ 95.848 60
- Concours du capital.................... 230.000 »
- Total des services rendus prenant part à la répartition............................ 3 623.179 12
- TAUX DE LA RÉPARTITION
- Les 312.304fr. attribués au capital et au travail, divisés par le montant des concours et services rendus, représentés par les salaires des travailleurs et les intérêts du capital donnent un taux de répartition de 8 fr. 6196 °/0.
- Cette répartition est faite dans la proportion des services rendus établis de la manière suivante :
- Salaires des associés .... Supplément 542.968 542.968 35 i 35 j 1.085.936 70 à 8.62
- Salaires des sociétaires.. 241.251 60 ; 40 %
- Supplément 120.625 80\ obi.877 a 8.62
- Salaires des participants. 703.417 30 703.417 30 à 8.62
- Suivant art. 129.
- Au taux des associés.... 82.039 95 ! 164.079 90 à 8.62
- Supplément 82.039 95 (
- Au taux des sociétaires... 191.697 25 j 287.545 85 à 8.62
- Supplément 95.848 60 \
- Salaires des épargnes ré- 196.981 8.62
- servées 196.981 » 6 à
- Salaires des auxiliaires.. 593.340 97 593.310 97 à 8.62
- Intérêts du capital social.. 230.000 » à 8.62
- 93.606 »
- 31.194 » 60.634 n
- 14.144 »
- 24 786 »
- 16.979 » 51.135 » 19.826 »
- 3.023.179 12
- 312.304 »
- TAUX DE L'INTÉRÉT DU CAPITAL SOCIAL L’intérêt à payer au capital social, à 5 °/o, sur un capi-
- tal de 4. 600.000 fr. s’élève à........... 230.000 »»
- Le dividende du capital, à 8,62 °/0, sur ces ^30.000 fr., est de....................... 19.826 »»
- Total.,.......... 249.826 »»
- Soit : = 5 fr. 43 °/0, taux de l’intérêt
- et dividende.
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-
-
- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE
- 669
- BILAN AU
- ACTIF
- FAMILISTÈRE DE GUISE
- Immeubles statutaires.
- Matériel statutaire....
- Marchandises...........
- Valeurs diverses.......
- Comptes débiteurs. ..,
- 959.445 71 36.662 79 237.227 54 737 15 19.357 73
- FAMILISTERE DE LAEKEN
- Marchandises 19. 148 66
- Comptes débiteurs.. 177 45
- Valeurs diverses.... 141 13
- USINE DE GUISE
- Immeubles statutaires... 431. 754 89
- Matériel » 687. 396 36
- Matières premières.. 1. .415. 372 21
- Marchandises 1. .068. 535 70
- ( En caisse 34. ,719 24 \
- \ Chez les ban- J
- P ! qui ers 1 j j En porteleuille < 1 Bons des expo-[ sitions .467, 75, .630 .272 27 f 49 [ 1 .577. .829 50
- 207 50 ]
- Comptes débiteurs. 1 .572 .756 29
- USINE DE LAEKEN
- Immeubles statutaires.. . 120 .000 »
- Matériel » 53 .123 69
- Matières premières. 331 .275 69
- Marchandises...... 383 .819 68
- Valeurs diverses... 446 22
- Comptes débiteurs. 184 .982 70
- COMPTABILITE SOCIALE Constructions et matériel créés depuis la fondation de l’Association 5.463.369 98 Comptes débiteurs................ 126.097 75
- 1.253.430 92
- 19.467 24
- 6.753.644 95
- 1.073.647 98
- 5.589.467 73
- 14.689.658 82
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- 670
- LE DEVOIR
- 30 JUIN 1897
- PASSIF
- FAMILISTÈRE UE GUISE
- Comptes créditeurs..........................
- FAMILISTÈRE DE LAEKEN
- Comptes créditeurs..........................
- USINE DE GUISE
- Comptes créditeurs............ 1.837.836 56
- Assurance maladie Dames.......... 12.328 09
- » » Hommes....... 1.681 37
- Caisse de Pharmacie............... 1.316 12
- USINE DE LAEKEN
- Comptes créditeurs............... 21.412 47
- Assurance: Pharmacie....... . . 2.361 57
- Société de musique.................. 126 34
- COMPTABILITÉ SOCIALE
- Comptes créditeurs............ 2.364.031 72
- Assurance des pensions et du nécessaire........................ 235.572 55
- Amortissement immeubles et matériel........................ 4.253.133 28
- Fonds de réserve................ 460.000 »
- CAPITAL SOCIAL Epargnes aux membres de l’Association.............. 3.351.084
- Epargnes de l’Assu- ) 4.600.000 »
- rance des pensions 930.545 Epargnes de la Société ............ 318.371
- Plus-value de l’exercice,
- 249.213 74
- .240 02
- 1.853.162 14
- 23.900 38
- 11.912.737 55
- En 1895-96... Augmentation
- 646.404 99
- 14.689.658 82 14.339.495 26
- 350.163 56
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- Mesdames et Messieurs,
- Vous voyez d’après ces chiffres que la situation financière est satisfaisante......................................
- Le remboursement des épargnes commencé il y a trois ans va se continuer cette année, et se continuera, espé-rons-le, à moins de circonstances malheureuses.
- Sur les 416.404 fr. 99 de bénéfices nets à partager, il y aura à rembourser 366.511 fr. soit 60.90 pour cent de l’exercice 1880-1881. Dans l’exercice précédent 1835-1896 il a déjà été fait un remboursement de 16.70 pour cent sur les épargnes délivrées en 1880-1881 qui ajoutés aux 60 90 pour cent de cette année donnent 77.60 pour cent.
- Il ne restera donc plus que 22.40 pour cent à rembourser sur les épargnes de 1880-1881 ou 134.262 fr. 56.
- Cette somme de 366.511 fr. sera inscrite à nouveau sur les certificats d’épargnes afin que le total d’inscription sur tous les titres reste toujours le môme et égal au capital social de 4.600.000 francs.
- Examinons maintenant la situation de nos caisses de mutualité. Le montant total des dépenses de l’assurance des pensions pour l’exercice 1896-97 a été dé 125.093 f. 90, il avait été l’année précédente de 119.128 fr. 99, soit 6.564 fr. 91 en plus.
- Grâce aux mesures prises par l’augmentation de subvention de 1 pour cent des salaires, l’excédent des recettes sur les dépenses est cette année de 9 005 fr. 28, l’année précédente il y avait un excédent des dépenses sur les recettes de 20.661 fr. 25. L’équilibre est donc rétabli, mais vous voyez que les dépenses de la caisse des pensions augmentent beaucoup et qu’il est nécessaire de ne pas diminuer ses ressources.
- Il a été fait pendant l’exercice un remboursement de 37.603 fr. sur le titre de la caisse des pensions, il sera fait cette année un remboursement de 131.452 francs. Ces remboursements virés au crédit du compte courant de cette caisse ne produisent comme intérêt que celui du taux moyen payé par nos banquiers. Il faut donc, comme
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- cela a été décidé par le Conseil et approuvé par l’Assemblée dans le rapport d’octobre 1896, continuer à acheter au pair, avec les sommes disponibles portées au compte-courant de l’Assurance, et pour le compte de la dite Assurance, les titres qui seraient mis en vente.
- N’oublions pas que nous avions au 1er juillet 1897, 117 retraités dont 112 à Guise et 5 à Laeken, plus 13 retraités à titre provisoire. Ce qui donne un total de 130 pensionnés auxquels il a été payé pendant l’exercice une somme de 88.828 fr. 10, dont 3.471 fr. 35 pour l’usine de Laeken.
- L’exercice précédent le total des retraités n’était que de 117 au lieu de 130 et la somme payée 76.705 fr. 45 dont 3.476 fr. 50 pour l’usine de Laeken. Le chiffre relativement minime des retraités à l’usine de Laeken reste donc le même.
- Faisons donc tout notre possible pour maintenir les ressources de cette caisse et assurer aux anciens travailleurs leur pension de retraite et aux habitants du Familistère leur taux de subsistance.
- A l’Assurance contre la maladie, section des hommes, l’exercice se solde par un crédit de 1.681 fr. 37, alors qu’au 30 juin 1896 il y avait un débit de 8.239 fr. 12. L’excédent des recettes sur les dépenses est de 9.920 f. 49.
- Dans la section des dames l’excédent en faveur aussi des recettes est de 1.488 fr. 40.
- A l’usine de Laeken l’excédent, en faveur également des recettes est pour l’exercice de 1.469 fr. 69.
- La caisse de pharmacie à Guise présente cette année un excédent des recettes sur les dépenses de 1.316 fr. 12.
- A l’usine de Laeken la caisse de pharmacie présente encore un déficit qui s’élève à 888 fr. 68. Si l’on en retranche le solde débiteur au 30 juin 1896, qui était de 263 f. 67 on voit que l’excédent des dépenses sur les recettes a été pendant l’exercice de 625 fr. 01. Le déficit de 888 fr. 68 est couvert comme ceux des années précédentes par l’Association et porté au débit du compte « charges et revenus sociaux ».
- Vous voyez, par cet exposé, que nos caisses d’assurances contre la maladie, qui se clôturaient les années précédentes par un déficit, se sont ‘améliorées- par suite de
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- l’application à Guise et à Laeken des mesures prises par le Comité, d’accord avec le Conseil de gérance, et qui vous ont été exposées dans le rapport d’octobre 1896.
- Espérons que cette amélioration se continuera et que nos caisses d’assurances redeviendront prospères.
- Avant de terminer mon rapport, je vais vous exposer, Mesdames et Messieurs, quels sont les travaux urgents prévus que nous aurons à exécuter au cours de l’exercice 1897-1898, en dehors des réparations, des travaux d’entretien ordinaires et de l’installation des machines ou outils dont le besoin immédiat se ferait sentir. A l’Usine de Guise, nous aurons à établir une canalisation nouvelle pour le gaz, celle existant étant devenue insuffisante, à agrandir probablement le dépôt des pièces en fonte brute destinées à l’émaillage et à construire un hangar pour le charbon des gazogènes.
- La création de nouveaux modèles d’appliques et de garnitures de foyers en cuivre fondu va nous obliger à construire de nouveaux foyers à fondre le cuivre et probablement un petit atelier spécial pour ce genre de travaux.
- Nous prévoyons également avoir à faire de grandes réparations au moulage mécanique dont l’usure commence à compromettre la bonne marche.
- A l’Usine de Laeken, il est absolument nécessaire d’installer un moteur supplémentaire, la machine actuelle déjà trop chargée ne permet plus l’installation de nouveaux outils. Je crains qu’un accident à cette machine ne vienne arrêter la fabrication, ce qui pourrait malheureusement se produire dans un moment de presse. Aussitôt cette machine installée, ce qui devra être fait vivement, nous prendrons des mesures pour la réparation complète de l’ancienne.
- Nous aurons également à l’Usine de Laeken à établir un raccordement à la voie de chemin de fer qui passe à l’extrémité de l’usine, en nous entendant avec les propriétaires de cette voie. Cette dépense décidée par le Conseil de gérance sera peu importante et nous rendra de réels services.
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- LE DEVOIR
- Il reste maintenant la question importante de l’établissement à Laeken d’un nouvel atelier d’émaillerie.
- L’atelier actuel est devenu tout à fait insutfisant. Le Conseil de Gérance a décidé, dans le cours de l’exercice 1896-1897, d’étudier la chose, cette étude a subi un temps d’arrêt mais va être reprise bientôt et, comme la construction est exceptionnelle et importante, l’Assemblée générale sera appelée à donner son avis dès que le projet sera suffisamment avancé pour lui présenter un chiffre approximatif de la dépense à faire.
- Je terminerai maintenant, Mesdames et Messieurs, en constatant et j’aime .4 croire que vous le constatez avec moi, que la situation de notre association est satisfaisante à tous les points de vue et en vous répétant ce que je vous disais tout à l’heure : Unissons nos efforts dans le travail et dans la paix pour que l’œuvre de Godin puisse toujours servir d’exemple au monde des travailleurs.
- Je donne maintenant la parole à M. Albert Louis, délégué du Conseil de surveillance, pour la lecture de son rapport
- Applaudissements réitérés.
- 2" Rapport annuel du Conseil de surveillance sur la situation de l’Association du Familistère de Guise.
- Exercice i896-1891 Mesdames et Messieurs,
- Dans votre assemblée générale ordinaire du 4 octobre 1896 vous nous avez fait l’honneur de nous appeler aux fonctions de conseillers de surveillance de notre société.
- En venant aujourd’hui vous rendre compte de notre mandat, vous nous permettrez de vous remercier de la confiance que vous nous avez témoignée.
- Nous adressons aussi nos remercîments et nos félicitations au personnel de la comptabilité, pour la bonne tenue des livres et sa complaisance à nous procurer les docu-cuments et renseignements nécessaires à la bonne exécution de notre tache.
- Le rapport si complet de Monsieur l’Administrateur-
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- Gérant nous dispense de nous étendre longuement sur la situation morale, industrielle et financière de notre établissement.
- Nous croyons donc inutile de vous rappeler les résultats de fexercice 1896-1897, les chiffres énoncés par Monsieur l’Administrateur étant en tous points conformes à ceux qui clôturent les comptes. Nos vérifications mensuelles et celle de l’Inventaire nous permettent de vous en certifier l’exactitude.
- Les diverses institutions de notre association ne laissent rien à désirer. Nos assurances mutuelles, caisse de retraite, etc., par leur bon fonctionnement continuent à apporter leurs bienfaits à la souffrance et à la maladie et permettent toujours au travailleur d’envisager l’avenir sans crainte pour ses vieux jours. Nous n’avons qu’un souhait à formuler, c’est qu’elles continuent à prospérer, car elles sont la sécurité de tous.
- En conséquence nous vous prions, Mesdames et Messieurs, de vous associer à nous pour remercier notre administration et d’accueillir avec bienveillance le rapport de Monsieur l’Administrateur-Gérant et le nôtre. (Applaudissements).
- Le Rapporteur,
- Signé : Albert Louis.
- Vu et approuvé :
- Les Commissaires de surveillance,
- Signé : Nicolas Emile.
- Léguiller Georges.
- Avant de passer au vote sur ces rapports, Monsieur le Président dit qu’un extrait du procès-verbal de la présente assemblée sera donné en quitus à M. Dequenne, si les rapports sont adoptés.
- 3o Adoption du rapport de la gérance
- Monsieur le Président demande si quelqu’un a des observations à présenter sur ce rapport et si on désire voter à bulletin secret.
- Personne ne demandant la parole et le vote à mains levées étant réclamé, Monsieur le Président invite l’As-
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- semblée à approuver ou improuver le rapport dont il vient de lui donner lecture.
- Ce rapport est adopté, à mains levées, à l’unanimiU, après épreuve et contre-épreuve.
- 4° Adoption du rapport du Conseil de surveillance
- Monsieur le Président demande si quelqu’un a des observations à présenter sur le rapport du Conseil de surveillance ; personne ne demandant la parole et le vote à mains levées étant réclamé, Monsieur le Président invite l’Assemblée à approuver ou improuver le rapport.
- Le rapport du Conseil de surveillance est adopté, à mains levées, à l'unanimité, après épreuve et contre-épreuve.
- 5o Election du Conseil de surveillance
- 6° Election de 3 conseillers degérance en remplacement de MM. Blancaneaux, Fleury et Lemaire
- Monsieur le Président fait observer que les votes pour le Conseil de surveillance et pour le Conseil de gérance, auront lieu simultanément, afin d’abréger la durée de l’Assemblée générale.
- A cet effet, Messieurs les associés ont reçu à l’avance deux bulletins de vote :
- Un blanc pour le Conseil de surveilance ;
- Un bleu pour le Conseil de gérance.
- Chaque bulletin portant imprimée sa destination, il n’y a pas d’erreur possible, de plus, chaque urne porte également une pancarte indiquant le scrutin qu’elle doit renfermer.
- En ce qui concerne le vote pour le Conseil de surveillance, Monsieur le Président rappelle à l’Assemblée que
- les trois commissaires doivent être choisis en dehors du
- »
- Conseil de gérance, conformément à l’article 59 des statuts et que l’élection doit se faire au scrutin secret et à la majorité absolue des membres présents ou régulièrement représentés pour le premier tour de scrutin et A. la majorité relative dans le cas d’un second tour.
- En ce qui concerne le vote pour les trois conseillers de
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- gérance, le mode de scrutin est le même que pour celui du Conseil de surveillance, mais Monsieur le Président fait remarquer que conformément aux articles 82 et 84 des statuts, les conseillers doivent être choisis parmi les auditeurs régulièrement désignés par le Conseil de gérance et dont l’affiche a donné les noms, savoir :
- MM. Coutellier Alfred Degagny Edouard Lhote Iienri Louis Léon Maillet Jules Roger Ernest Walton Louis
- MM. Alavoine Adolphe Braillon Adolphe Cartigny Jules Jamart Auguste Jumeau Emile Anstell Paul
- Les associés présents ou représentés formant un quantum de 282.
- La majorité absolue est de 142 voix.
- Les scrutins sont ouverts et donnent les résultats sui-van ts :
- 1° Conseil de surveillance.
- MM. Dieux Albert, 180 voix
- Alavoine Marcellin, 161 —
- Pennelier Célestin, 114 —
- Mme Proix Denis, 77 .—
- MM. Leroy Charles, 72 —
- Patte Elphége, 69 —
- Plinguet Irénée père, 33 —
- Legrand Achille, 28 —
- Xavier Gustave, 10 —
- Flamant Charles, 9 —
- Voix diverses.
- Ce scrutin donne lieu à un second tour pour la nomination d’un 3e commissaire de surveillance.
- 2° Conseil de gérance.
- Louis Léon, 204 voix Elu.
- Jumeau Emile, 127 —
- Lhote Henri, 106 —
- Maillet Jules, 91 —
- Cartigny Jules, 58 —
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- LE DEVOIR
- Alavoine Adolphe, 36 voix
- Anstell Paul, 31 —
- Degagny Edouard, 31 -
- Walton Louis, 27 —
- Braillon Adolphe, 23 —
- Coutellier Alfred, 22 —
- Roger Ernest, 18 —
- Jamart Georges, 13 —
- Ce scrutin donne lieu à un second tour pour la nomination de deux conseillers de gérance, un seul des candidats^. Louis Léon, ayant obtenu la majorité.
- SECOND TOUR DE SCRUTIN :
- Conseil de surveillance
- Le vote donne les résultats suivants :
- MM. Leroy Charles, 77 voix Elu.
- Patte Elphége, 56 —
- Pennelier Célestin, 56 —
- Mme Proix Denis, 46 —
- Voix diverses.
- <*• * Conseil de gérance
- Le vote donne les résultats suivants :
- MM. Jumeau Emile, 151 voix Elu.
- Lhote Henri, 131 — Elu.
- Maillet Jules, 96 —
- Cartigny Jules, 26 —
- Braillon Adolphe, 17 —
- Anstell Paul, 15 —
- Coutellier Alfred, 11 —
- Roger Ernest, 10 —
- Walton Louis, 9 —
- Degagny Edouard, 4 -
- Jamart Georges, 2 —
- En conséquence de ces votes successifs, Monsieur le Président proclame ;
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- Commissaires de surveillance pour Vexercice 1891-98
- MM. Dieux Albert, ayant obtenu 180 voix au l«r tour Alavoine Marcellin, — 161 — —
- Leroy Charles, — 77 — 2e tour
- Conseillers de gérance pour l’exercice 1897-08
- MM. Louis Léon ayant obtenu 204 voix au 1er tour
- Jumeau Emile » 151 » 2e »
- Lliote Henri » 131 » b b
- Monsieur le Président informe l’Assemblée que les possesseurs de certificats d’épargnes toucheront le solde des intérêts de l’exercice 1896-97, avec les parts de remboursement revenant aux titres de l’exercice 1880-1881 à 60 fr. 90 °/°, à la caisse de l’Usine comme suit :
- Lundi 4 octobre du n° 1 à 1100
- Mardi 5 » » 1101 à 1500
- Mercredi 6 b » 1501 à 1700
- Jeudi 7 » b 1701 à 2000
- Vendredi 8 b b 2001 à 2259
- L’ordre du jour étant épuisé, Monsieur le Président donne la parole au secrétaire pour la lecture du projet de procès-verbal.
- Après la lecture, le procès-verbal est adopté.
- La séance est levée.
- Le secrétaire, Le président,
- A. Bocheux. L. Colin.
- T«waWOr>Jnr-»
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- UN OUVRIER
- Dans notre numéro de juillet 1896 (pages 408 à 415) et à diverses autres reprises, nous avons entretenu nos lecteurs de l’œuvre du Musée social.
- Gomme exemple de l’intérêt hors ligne et de la valeur éducative des publications du Musée social, nous empruntons à la circulaire no 6, série A, en date du 30 juin 1896, la notice suivante :
- Notice sur M. Thomas Burt, ancien secrétaire d’Etat, membre du Parlement anglais, par Albert Stanley, Miiiers’ Agent (O
- M. Burt, membre du Parlement anglais, président du congrès d’Aix-la-Chapelle, est un des plus curieux types de la civilisation moderne. Sa personnalité témoigne bien des progrès faits par les ouvriers anglais depuis soixante ans.
- Burt naquit le 12 novembre 1837 à Murton Row, près de North Shields, de parents d’une modeste condition. Son père était un mineur honnête et laborieux. Il mettait ses heures de loisir au service de l’ancienne Église méthodiste, on du Trade-Unionisme, ou bien encore il lisait. Sa vocation de local preacher (2) influait, comme bien l’on pense, sur ses goûts littéraires; elle leur donnait une direction toute théologique. Qu’il nous soit permis de corriger ici une erreur qui s’est souvent élevée à ce sujet, relativement à Al. Th. Burt. C’est une opinion très répandue que Th. Burt, comme son père, a été un local preacher. Il n’en est rien cependant. Voici d’ailleurs ce que M. Burt dit lui-même, à ce propos, dans un article qu’il a publié dans une revue méthodiste. « En fait, dit-
- (1) Il n’est pas inutile de remarquer que l’auteur de celte notice ne partage pas sur tous les points les idées que représente Thomas Burt.
- (2) Les local preacher s n’appartiennent pas au .clergé : il s’agit de l’apostolat volontaire d’hommes qui, sans abandonner en aucune façon leurs occupations ou leur métier, consacrent leurs loisirs à la propogation par la parole de leurs idées religieuses.
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- UN OUVRIER
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- » il, je ne suis ni n’ai jamais été un membre de cette » église (méthodiste), bien que j’aie largement profité de » la célébrité qu’a valu à mon père son affiliation.» Pierre Burt était un ouvrier fort intelligent et non point un simple «bigot ». «Jamais, dit son fils, il n’y a eu un » homme à l’esprit plus large, ni plus exempt de toute » bigoterie que lui ». Channing, le théologien unitarien, était même parmi ses auteurs favoris; ce fait, qui semble en soi de peu d’importance, aida cependant au développement intellectuel du fils. Channing eut de l’action sur l’esprit de Thomas Burt et contribua à donner à son caractère une direction élevée.
- La mère de Burt, elle aussi, n’était pas sans valeur. Elle avait du jugement, un cœur tendre. Pendant sa vie, elle fut l’ange de ce petit foyer, réalisant au milieu des hauts et des bas de la vie cct idéal de la femme qu’a tracé Scott dans son Marmion.
- Le député actuel de Morpeth avait sept ans quand se présenta une de ces terribles alternatives où il faut à l’ouvrier lutter ou se résigner aux empiètements : la grève éclata. Et bientôt le jeune Burt connut par expérience les tristes résultats de ces grandes guerres industrielles qu’il a tout fait depuis pour éviter. Le père de Burt était un des grévistes les plus en vue. Il avait pour ses camarades ce dévouement réfléchi, pour la liberté cet amour sacré, que son fils possède à un si haut degré. Sa famille et lui sont chassés de leur maison, de leur foyer. Sans la bienveillante intervention de fermiers du voisinage, qui les recueillirent avec deux autres familles pendant la durée de la grève, la famille de Burt serait morte de détresse et de misère.
- A la fin de la grève, P. Burt était un homme « marqué ». On ne peut comprendre l’horreur de cette situation si l’on n’y a été soumis soi-même. Être « marqué », c’est partout où l’on vous connaît, se voir refuser de l’ouvrage; quêter en vain du travail de mine en mine avec femme et enfant; être sans foyer, sans pain, et ne jamais trouver de pitié. L’industriel se garde d’avertir l’homme qu’il est «marqué». Il se contente, pour lui refuser de l’ouvrage, d’alléguer qu’il n’a pas besoin de
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- LE DEVOIR
- monde, jusqu’à ce qu’enfin, aux abois, l’homme quitte son foyer, son village, et comme un forçat, se cachant sous un nom d’emprunt, s’en aille là où il peut n’être pas reconnu.
- Pierre Burt se retira dans le comté de Durham où il trouva du travail pour plusieurs années. Ce fut à Has-well, qu’à dix ans, son fils Thomas commença à descendre à la mine. Il avait déjà quelque instruction. Il avait été dans ce qu’on appelait une école de dame. Pour quelques pence par mois, — on était avant le régime du School Boards et des inspecteurs, — une pauvre femme qui s’était arrangée pour savoir à peu près lire et écrire, y apprenait aux enfants à réfléchir, aux jeunes idées à s’exprimer.
- Aussi, à dix ans déjà, le jeune Burt savait ses lettres et écrire son nom.
- Il peut être curieux, pour ceux qui s’imaginent, d’après la légende, le mineur vivant dans l’abondance, aimant le champagne, le piano, la chasse à courre, de savoir comment s’écoulèrent les premières années de la vie de Burt. Elles ne sont qu’un exemple normal de ce qui se passait autrefois et de ce qui existe encore maintenant en partie.
- M. Burt débuta dans la mine comme frapper. Assis dans une obscurité profonde, il scrute des yeux ces ténèbres « palpables » de la mine pour y découvrir quelque mortel avec sa lampe. Le rôle de frapper est d’ouvrir et de fermer la porte, afin d’éviter que la ventilation ne soit trop longtemps troublée. Ce concierge souterrain reste ainsi solitairement tout le jour, distrait seulement par les wagonnets qui passent pleins de charbon ou reviennent à vide, dans un nuage de poussière, chercher un nouveau chargement, ou bien encore par quelque être humain allant dans sa direction.
- Cependant Burt eut bientôt de l’avancement. Il devint pony driver, conducteur de trains ; son salaire s’éleva' de dix pence, pour une journée de douze heures, à I sh. 2. Plus tard, on lui confia la direction d’un plan incliné à la mine de Sherburn, avec des salaires de 1 sh. à 1 sh. 6 parjour.
- En 1851, après avoir été ainsi balotté pendant sept ans,
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- P. Burt et sa famille retournèrent dans leur pays d’origine, le Northumberland, où ils s’établirent pour une période de neuf à dix ans, à Seaton Délavai où le jeune Burt devint un « waterloader », avec des salaires de 2 sh. 6, atteignant plus tard 3 sh- 6 par jour. Puiser de l’eau n’est pas une occupation spécialement amusante : cela consiste surtout à rester debout ou courbé jusqu’à la ceinture dans un liquide fait de boue, d’ocre et de gaz. En théorie, le travail dure douze heures ; en comptant le temps nécessaire pour descendre de la surface et y remonter, il faut compter treize à quatorze heures. Et si l’on tient compte du temps qu’il faut pour aller et revenir de chez soi, on peut calculer facilement que la journée de travail du jeune mineur était de quinze à seize heures. Comment s’étonner alors que ces enfants de la mine fussent presque aussi ignorants et sauvages que les poneys qu’ils menaient. Beaucoup cependant dérobaient aux moments qu’on leur laissait pour les repas le temps de s’instruire, et, dans l’obscurité et l’humidité de la mine, épelaient les syllabes tracées avec le doigt, à la lumière tremblotante d’une lampe de sûreté ou d’une bougie, sur la poussière de quelque pierre.
- C’est ainsi que se passèrent les premières années de la vie de Burt. 11 lui en est resté un profond amour, une vive pitié pour ses camarades et le vif désir d’améliorer leur sort matériellement et moralement, — sentiments qui ont toujours guidé sa conduite. Ce sera une surprise pour ceux qui méprisent le mineur sans le connaître, de savoir que, dès l’âge de quinze ans, M. Burt se priva des consolations que peut procurer le légendaire champagne, et devint un « total abslainer ». Maintenant il est même devenu dans son village un des chefs de la ligue pour la tempérance. A dix-huit ans, l’apprentissage de M. Burt est fini ; son salaire est de 4 à 5 sh. par jour. En même temps, ses heures de travail diminuent sensiblement et dès l’automne de l’année 1865 il était élu secrétaire général de l’Association des Mineurs de Northumberland qu’il avait déjà représentés pendant un an comme délégué au Conseil de l’Union. M. Burt ne rechercha pas cette situation ; pour l’obtenir, il ne fit tort à personne.
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- Plusieurs fois, il refusa de mettre son nom en avant; ce n’est qu’après des sollicitations réitérées de ses camarades qu’il consentit à être élu.
- Ses rares facultés d’organisateur ne tardèrent pas à se manifester. Les études, les lectures qu’il avait faites, lui avaient profilé. Sans qu’il s’en doutât lui-même, il se préparait depuis l’âge de quinze ans à remplir dignement les fonctions qu’il occupait maintenant. Les heures de la nuit que ses camarades passaient dans leur lit à dormir d’un profond sommeil, Burt, ce jeune homme chez qui peu de vigueur corporelle s’alliait à une grande viguéur intellectuelle, les consacrait à amasser toute sorte de connaissances qui devaient lui permettre de s’arracher aux ténèbres qui l’entouraient. Il évitait le cabaret et préférait, à la société qu’on y trouve, la compagnie de nos grands écrivains, de Shakspeare, de Tennyson et de penseurs telsqu’Adam Smith, Stuart Mill, Bastiat, Fawcet et Thorn-ton. Dès cette époque, il était impossible d’entrer en relation avec M. Burt, sans être immédiatement frappé de la vigueur d’un esprit rompu à toutes les disciplines, épris du beau et du vrai, et qui s’était assimilé toutes sortes de connaissances, sans s’en laisser écraser. M. Burt n’est pas de ceux qui placent la lumière sous le boisseau. Il mit tout entières au service d’une grande cause, la cause de l’élévation et de l’avancement matériel de ses camarades ouvriers, ces qualités intellectuelles dont, comme secrétaire des mineurs, il eut immédiatement à faire usage.
- Nous le voyons successivement remplir avec une égale supériorité des rôles très variés : secrétaire de son syndicat, coopérateur zélé, il trouve le moyen encore de faire des conférences contre l’alcoolisme. Il devint rapidement un orateur clair, persuasif, dont on chercha de tous côtés à s’assurer le concours. Il conquit la confiance de ses camarades et celle de tous. On le vit bien lorsqu’il fut élu par une commission composée de patrons, d’ouvriers et de négociants, secrétaire de l’école du village de Chopping-ton où il demeurait alors. Très jeune, Burt avait appris à lire dans le cœur de ses camarades comme on lit dans un livre. Ses camarades mineurs, de leur côté, ne furent pas longs à s’apercevoir qu’ils avaient trouvé un ami sûr,
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- un conseil autorisé : de ce jour ils lui accordèrent une confiance illimitée; cette confiance n’a jamais, depuis, été ébranlée.
- La situation du syndicat, lorsque M. Burt fut nommé secrétaire, était critique : une grève, à la mine Cramling-ton, avait épuisé toutes les ressources ; les mineurs avaient perdu courage ; ils allaient se rendre à merci, quand M. Burt intervint La situation se transforma complètement. Grâce à son éloquence, à sa loyauté, à la courtoisie qui, chez lui, s’allie à la fermeté, et grâce aussi à un travail incessant, l’argent arriva de tous côtés, le nombre des adhérents au syndicat crût rapidement. A son entrée en fonction, il avait trouvé l. 23 en caisse : la grève terminée, la caisse accusait l. 700 d’excédent. Cet argent fut employé à la propagande. Au bout de sept ans de travail, le nombre des membres de la société avait passé de 4.000 à 16.000 et les fonds disponibles montaient à l. 16 000.
- On ne peut conduire une grève et remporter de tels succès sans s’exposer aux attaques des uns et des autres. M. Burt y répondit dans une lettre que publia le Daily Chronicle. Nous la reproduirons. Et en effet l’homme s’y manifeste déjà tout entier, courtois et digne. Il prend le plus naturellement du monde l’attitude à laquelle il restera fidèle toute sa vie :
- « J’ai été élu agent mineur, écrit-il, et je dois faire tout mon possible pour que mes hommes obtiennent justice, Je ne me suis pas imposé à'eux. Ce sont eux qui m’ont pressé d’accepter ce poste que j’occupe et que je suis prêt à quitter dès l’instant où ils pourront se passer de moi. Mais tant que je l’occuperai ce poste, je ferai tout pour servir au mieux de leurs intérêts ceux qui m’y ont placé. II y a quatre mois, j’étais heiuer (hâveur) à la mine Chap-pington. Gomme ouvrier, j’étais au service d’un patron que je respectais, et qui, je le crois du moins, me respectait aussi. Et ma vie matérielle était facile. J’ai travaillé là six ans sans qu’un mot déplacé ait été échangé entre un de mes chefs et moi. Libre à tout patron de demander si j’étais un agitateur ou un démagogue. J’ai quitté la mine dans les conditions les plus honorables et je ne doute pas un instant que j’y puisse rentrer en cas de besoin. Si je me
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- trompe, je puis en tous cas trouver du travail ailleurs et j’entends par là du travail chez de bons patrons. Car il y a longtemps que je suis absolument décidé à ne pas travailler pour un tyran. Tout ce que j’en dis est seulement pour que vos lecteurs sachent que la position que j’occupe n’est déshonorante, ni pour moi, ni pour ceux qui m'y ont mis. »
- Si depuis un quart de siècle, l’un des plus puissants syndicats anglais a pu se développer sans interruption , dans le Northumberland, on le doit en partie à ce rare alliage de mesure, de fermeté et de courtoisie dont cette lettre est l’expression. Pendant ces vingt-cinq ans, M. Burt a été soit le secrétaire actif, soit plus tard le conseiller suprême des mineurs de ce Comté, et la sagesse de ses avis a beaucoup fait pour créer les sentiments de respect, de confiance, cette aménité dans les relations qui existent dans ce pays entre patrons et ouvriers. Son exemple, ses conseils ont permis aux mineurs du Comté de faire tête virilement à beaucoup de crises et à bien des orages qui ont ailleurs ébranlé les syndicats : il leur a appris par l’exemple les miracles que peuvent accomplir le savoir-faire, l’économie et l’esprit de sacrifice.
- La vie de M. Burt ne présente pas de faits plus marquants, à coup sûr, que sa nomination en 1874, lors des élections générales, à la Chambre des Communes. Six ans auparavant déjà, les mineurs avaient pressé leur chef de se porter comme candidat. Mais Burt s’y était refusé, donnant pour motif que sa place véritable était là où il était, et sa véritable œuvre, le développement de l’organisation qu’il avait entrepris de créer. En 1874, à un nouvel appel de ses hommes, M. Burt ne crut pas devoir plus longtemps résister. Deux mineurs, Robert Elliot, surnommé le poète de la mine, et Th. Glassey, aidés des deux frères Trotter, tous deux médecins, se mirent immédiatement à préparer l’élection. Le résultat fut la victoire complète du candidat ouvrier sur son adversaire le Major Duncan qu’il battit par 3332 voix contre 585. Morpeth, théâtre de la lutte, n’a jamais vu depuis enthousiasme comparable à celui de ce jour-là.
- Les « Howkies » de Morpeth, ces rudes ouvriers mi-
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- neurs de vingt-huit ans en moyenne, ces pauvres habitants de modestes demeures, donnaient là un exemple que n’avaient pas donné encore des circonscriptions électorales beaucoup plus avancées : ils envoyaient un des leurs au Parlement pour les représenter et ils payaient cet homme, leur représentant, de leur poche. Il y avait là une leçon pour les membres des classes éclairées de la société anglaise. Au lieu de passer à Oxford ou à Cambridge, l’honorable membre pour Morpeth avait péniblement, pendant des années, labouré les entrailles de la terre, tout là-bas dans une contrée noirâtre du Nord, pour obtenir ce charbon qui permet aux Anglais de subvenir à leurs multiples besoins. La surprise de Burt fut complète. Comme le pasteur de Goldsmith, il n’avait jamais quitté son coin, ni désiré de le faire et il avait répondu à ceux qui lui parlaient d’une candidature possible, par les vers du poète : « Frères, ne parlez que de choses possibles et ne vous laissez pas aller à un rêve insensé! » Burt, pour n’avoir pas cru lui-même à la possibilité de son succès, n’en était pas moins élu. Et l’ouvrier anglais alla prendre place à côté des plus avantagés (lus betters\ dans ce Parlement d’où sont sortis tous les Parlements du monde et où siègent des fils de lords et des millionnaires.
- Très défiant de lui-même en apparence, M. Burt n’en était pas moins déjà un adversaire redoutable dans les discussions. Rempli de moyens, il était aussi plein de ressources : ce que nos gens du Nord appellent canny. Ces qualités, il les a conservées aujourd’hui. 11 ne parle jamais que de ce qu’il sait parfaitement, et les sujets dont il parle sont presque illimités. Il est la modestie en personne et ce n’est pas lui qui saisirait la première occasion de vous laisser entendre que, à part lui, les gens qui parlent du Trade-Unionisme sont, ou des imbéciles, ou des faiseurs. Quand il a donné sa parole, on peut compter qu’il la tiendra. On en est sûr, comme de voir le soleil se lever le matin.
- Burt a l’esprit singulièrement droit et ouvert. Il est aussi capable, dans l’examen de n’importe quelle question intéressant le monde du travail, de comprendre le point de vue du patron que celui de l’ouvrier. Admis par-
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- tout comme un hôte de distinction, il a su mettre à profit ce rapprochement avec un monde qui n’est pas le sien. Il a su observer et il a réussi à combiner en lui les qualités de deux classes en éliminant leurs travers. Il n’a jamais eu honte d’être considéré comme un ouvrier. Mais la parfaite indépendance de son jugement fait qu’il n’est jamais devenu un homme de classe [a partisan), qu’il ne s’est jamais laissé dominer par l’esprit de parti. On sent que, dans sa conception du leader ouvrier, il n’y a place ni pour les haines de classe, ni pour un esprit d’étroite intolérance. Un homme comme lui était bien digne, certes, d’entrer au Parlement.
- D’un puits de mine à Westminster! La route est longue et ardue. Le droit d’ajouter à son nom les deux lettres M. P. (membre du Parlement) vaut ce qu’il vaut; mais pour un ouvrier, acquérir ce droit, dans notre organisation actuelle, cela tient du miracle. L’ouvrier ne peut pas, comme d’autres, payer des sommes énormes pour assurer son élection ; il n’a pour lui ni les ressources de la fortune, ni les avantages de la naissance; il faut que les ouvriers qui soutiennent sa candidature en paient les frais et lorsque le candidat ouvrier est nommé, il faut que les camarades ouvriers tirent de leur poche chaque année les l. 500 (12,500 francs) nécessaires à son entretien à Londres.
- Burt fut vite apprécié de ses collègues, qui rendirent justice à la dignité de sa conduite. Et Sir Stafford North-cote, auquel l’on demandait un jour qui était, à son avis, le gentleman le plus accompli du Parlement, ne faisait qu’exprimer le sentiment de la majorité de sas collègues et celui du pays lorsqu’il répondait: C’est M. Burt, le représentant des mineurs. La nation entière est fière de cet ouvrier qui a prouvé que la politique de la mine vaut bien celle du corps-de-garde, de la sacristie ou du château.
- M. Burt, au cours de sa carrière politique, ne s’est jamais montré inférieur à son mandat. Une question impliquait-elle des principes, d’équité ou de droit, sa voix se faisait entendre claire et sonore. Qu’il s’agît de l’extension de la franchise, de questions nationales ou interna-
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- tionales, de questions ouvrières, il était toujours sur la brèche.
- M. Burt avait été envoyé au Parlement comme porte-parole des ouvriers. En politique générale, il se rattachait au parti radical anglais. Rien de subversif dans ses vues politiques. Le meilleur de son activité a été dépensé au prolit des intérêts de ses constituants, c’est-à-dire des ouvriers. Et cependant, lui aussi a rencontré des difficultés et s’est fait des ennemis. Il sut surmonter les unes et vaincre les autres. Après une longue grève, en 1887, le mécontentement des mineurs du Northumberland éclata. Quelques mineurs jeunes et ardents firent campagne pour amener Burt à résigner son siège au Parlement. Un vote hostile fut enlevé dans une assemblée. Les amis du député attaqué le supplièrent d’attendre un second vote avant de prendre une décision, et c’est entre ces deux votes que fut écrite la lettre, restée célèbre, dont nous donnons quelques extraits.
- « J’ai été l’un des premiers ouvriers, écrivit-il, qui soit entré au Parlement, .l’ai toujours considéré que c’était là une expérience, et l’expérience a dépassé le terme que je lui avais assigné. J’ai dû faire un acte qui sera toujours un acte impopulaire aux yeux d’ouvriers : j’ai dû vous conseiller d’accepter une réduction de salaire! Je dois vous dire qu’à l’avenir, dans les mêmes circonstances , je n’agirai pas autrement.
- » On m’a accusé d’être un homme de parti. A cela j’ai répondu hautement que je disputerais ce siège à quiconque voudrait le prendre commq candidat ouvrier et radical. Ce dont les ouvriers ont besoin, ce n’est pas d’une représentation de classe. Les représentants des ouvriers devraient connaître à fond les questions ouvrières; ils devraient être préparés à les exposer. Mais il faut considérer que ce qui est de la dernière importance, lorsqu’on a à faire choix d’un candidat, c’est de le choisir à raison de sa valeur morale, de ses aptitudes particulières et de l’identité de ses vues politiques avec celles de ses constituants. La politique de parti a de graves inconvénients, il est vrai, .elle donne lieu à de grands abus. L’homme de parti aveugle, qui renonce à son propre . • 4
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- jugement et suit son chef de file malgré tout, est méprisable : il peut être dangereux. Mais, si l’on ne veut pas de parti, on tombe dans les coteries, ce qui est encore pis. On lutte pour soi : cela peut être avantageux pour la vanité de l’homme, cela ne tourne que bien rarement à l’avantage de la nation ou d’une classe de la nation. Autrement dit : rien ne peut se faire au Parlement sans la franche coopération de tous ceux qui pensent de même sur une même question.
- » Les neuf dixièmes des questions qu’on discute au Parlement sont des questions politiques et beaucoup d’entre celles qui ne sont pas essentiellement des questions touchant au travail n’en sont pas moins d’une importance capitale pour l’ouvrier. Si vous formez un Parti du travail, non seulement vous ne vous débarrasserez pas des maux inhérents à la vie de parti : vous ne ferez que les empirer. On demande au représentant ouvrier de faire abstraction de son jugement et de sa conscience dans la plupart des questions qui se posent devant le Parlement, et cela, grand Dieu, pour l’arracher à la dépravation, «à l’esclavage, à la corruption des partis!
- » Gela est à la fois ridicule et insultant pour l'ouvrier!
- » En fait, c’est réduire l’ouvrier à être moins qu’un homme et moins qu’un citoyen. C’est dire qu’il n’est qu’un outil producteur de richesse, qu’il doit rester isolé dans l’humanité, se désintéresser des grandes questions de justice individuelle et de justice nationale, et concentrer la totalité de ses efforts et de ses énergies sur ce qui le touche en tant que travailleur manuel.
- » Cette conception ne saurait avoir, si elle en a une, qu’une valeur passagère et relative : elle est fausse en principe et ne saurait, par conséquent, trouver d’application générale. Notre but devrait être d’unir et non de désunir, de briser et non d’élever les barrières qui séparent les classes. La politique la plus sage pour nous est de travailler sérieusement et avec entrain, de concert avec le parti radical.
- » Il est des gens qui pensent que les riches seuls doivent trouver place au Parlement: les plus vulgaires d’entre eux se félicitent déjà d'un échec qu’ils escomptent. Eh
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- bien! la franchise et la loyauté sont des traits de caractère qui nous sont communs. En ma qualité d’homme public, je suis soumis à la critique. Il y a 14 ans, vous avez résolu de me payer une forte indemnité qui me permît de siéger au Parlement. Quoi que me réserve l’avenir, le fait n’a rien de déshonorant ni pour moi, ni pour vous, et on ne l’oubliera pas. Bien que je prise très haut l’honneur de siéger au Parlement, je n’ai jamais caché que mon ambition unique a toujours été de concourir à l’amélioration des conditions du travail. Quelle que soit la décision que vous prendrez, que je rentre au Parlement ou non, qu’il subsiste ou non entre nous un lien officiel, l’un des grands buts que je poursuivrai dans cette vie, à l’avenir comme par le passé, sera de contribuer à élever, à améliorer et à aider l'ouvrier. »
- M. Burt fut réélu et les fonds nécessaires à son entretien furent fournis par le syndicat des mineurs. Plus tard, M Burt. renonça à 2,500 francs sur le traitement annuel qui lui était fait. Et, depuis qu’il a été membre du cabinet Gladstone en 1892, il a refusé tous subsides : son activité n’en est pas moins restée au service des mineurs du Northumberland. En faisant choix de M. Burt pour remplir le poste de secrétaire d’Etat au ministère du commerce, M. Gladstone contenta son parti et l’opposition tout ensemble. On n’oubliera pas au ministère le passage de l’ancien ouvrier : il a rempli la place avec distinction et a laissé après lui des traditions de courtoisie et une réputation de largeur de vue dans les relations avec les membres du Parlement et le grand public (auxquels il fournissait tous les renseignements qu’il possédait lui-même) qui ne se sont pas encore effacées.
- Outre son activité parlementaire, M. Burt a rendu d’immenses services, non seulement à sa classe, mais au pays tout entier, Comme membre des commissions d’enquête sur le travail, notamment de la grande commission royale instituée en 1871, par le ministère Salisbury, de la Commission royale sur les Mining royalties (redevances minières), du congrès international de Berlin, comme président — le plus remarquable qu’il y ait eu — en 1801, du congrès des Trade-Unions, il s’est montré également supérieur.
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- Parmi les mineurs, du plus jeune au plus expérimenté, chacun l’a en grande estime. Son attitude dans la question de la journée de 8 heures l’a séparé d’amis et de camarades d’autrefois. Mais on sait que sa conduite dans cette affaire a été dictée par sa conscience. Et la dignité de son langage, l’esprit de conciliation dont il a toujours fait preuve à l’égard de ses adversaires les plus acharnés, ont beaucoup fait pour adoucir les rapports et pour empêcher une divergence de vue de dégénérer en une querelle de personnes.
- En vérité, si Burt a une faiblesse, on la trouvera dans une préoccupation presque maladive de loyauté vis-à-vis de ses adversaires. Qui veut mettre un terme aux abus ne doit pas compter sur beaucoup de loyauté chez les partisans des abus. Aussi cette disposition de M. Burt J’a-t-elle très souvent fait juger injustement. Malgré tout, on l’aime comme avant, et il est aussi populaire que jamais. Ses amis demandent à la Providence, et ses adversaires politiques désirent de tout leur cœur, qu’il soit longtemps encore à même de neutraliser par sa prudence l’action des plus agités parmi les chefs ouvriers et d’exciter à tout ce qui est bien, par son exemple comme par sa parole, le milieu ouvrier auquel il se rattache plus spécialement.
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- par Hector MA LOT
- Ouvrage couronné par 1’.(Académie française
- ( Suite).
- — Gomment cela va-t-il? me demanda Bob en se retournant
- — Je ne sais pas; bien, il me semble.
- — Remuez les bras, remuez les jambes, cria Bob.
- J’étais allongé sur de la paille, je fis ce qu’il me disait.
- -- Bon, dit Mattia, rien de cassé.
- — Mais que s’est-il passé?
- — Tu as sauté du train, comme je te l’avais recommandé; mais la secousse t’a étourdi et tu es tombé dans le fossé ; alors, ne te voyant pas venir, Bob a dégringolé le talus, tandis que je tenais le cheval, et il t’a rapporté dans ses bras. Nous t’avons cru mort. Quelle peur ! quelle douleur! mais te voilà sauvé.
- — Et le policeman?
- — Il continue sa route avec le train, qui ne s’est pas arrêté.
- Je savais l’essentiel, je regardai autour de moi et j’aperçus le chien jaune qui me regardait tendrement avec des yeux qui ressemblaient à ceux de Gapi, mais ce n’était pas Capi, puisque Capi était blanc.
- — Et Capi! dis-je, où est-il?
- Avant que Mattia m’eût répondu, le chien jaune avait sauté sur moi et il me léchait en pleurant.
- — Mais le voilà, dit Mattia, nous l’avons fait teindre.
- Je rendis au bon Capi ses caresses, et je l’embrassai.
- — Pourquoi l’as-tu teint? dis-je.
- — C'est une histoire, je vais te la conter.
- Mais Bob ne permit pas ce récit.
- — Conduis le cheval, dit-il à Mattia, et tiens-le bien;
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- pendant ce temps-là, je vais arranger la voiture pour qu’on ne la reconnaisse pas aux barrières.
- Cette voiture était une carriole recouverte d’une bâche en toile posée sur des cerceaux; il allongea les cercles dans la voiture et ayant plié la bâche en quatre, il me dit de m’en couvrir; puis, il renvoya Mattia en lui recommandant de se cacher sous la toile; par ce moyen, la voiture changeait entièrement d’aspect, elle n’avait plus de bâche et elle ne contenait qu’une personne au lieu de trois; si on courait après nous, le signalement, que les gens qui voyaient passer cette carriole donneraient, dérouterait les recherches.
- — Où allons-nous? demandai-je à Mattia lorsqu’il se fut allongé à côté de moi.
- — A Littlehampton : c’est un petit port sur la mer, où Bob a un frère qui commande un bateau faisant les voyages de France pour aller chercher du beurre et des œufs en Normandie, à Isigny; si nous nous sauvons, — et nous nous sauverons — ce sera à Bob que nous le devrons : il a tout fait : qu’est-ce que j’aurais pu faire pour toi, moi, pauvre misérable! C’est Bob qui a eu l’idée de te faire sauter du train, de te souffler mon billet, et c’est lui qui a décidé ses camarades à nous prêter ce cheval; enfin, c’est lui qui va nous procurer un bateau pour passer en France, car tu dois bien croire que si tu voulais t’embarquer sur un vapeur, tu serais arrêté : tu vois qu’il fait bon avoir des amis.
- — Et Capi, qui a eu ridée de l’emmener?
- — Moi, mais c’est Bob qui a eu l’idée de le teindre en jaune pour qu’on ne le reconnaisse pas, quand nous l’avons volé à l’agent Jerry, l’intelligent .lerry comme disait le juge qui, cette fois, n’a pas été trop intelligent, car il s’est laissé souffler Capi sans s’en apercevoir; il est vrai que Capi m’ayant senti, a presque tout fait, et puis Bob connaît les tours des voleurs de. chiens.
- — Et ton pied?
- — Guéri, ou à peu près, je n’ai pas eu le temps d’y penser.
- Les routes d’Angleterre ne sont pas libres comme celles de France ; de place en place se trouvent des barrières
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- où Ton doit payer une certaine somme pour passer ; quand nous arrivions à l’une de ces barrières, Bob nous disait de nous taire et de ne pas bouger, et les gardiens ne voyaient qu’une carriole conduite par un seul homme : Bob leur disait des plaisanteries et passait.
- Avec son talent de clown pour se grimer, il s’était fait une tête de fermier, et ceux mêmes qui le connaissaient le mieux, lui auraient parlé sans savoir qui il était.
- Nous marchions rapidement, car le cheval était bon, et Bob était un habile cocher : cependant il fallait nous arrêter pour laisser souffler un peu le cheval, et pour lui donner à manger ; mais pour cela, nous n’entrâmes pas dans une auberge ; Bob s’arrêta en plein bois, débrida son cheval et lui passa au cou une musette pleine d’avoine qu’il prit dans la voiture ; la nuit était noire ; il n’y avait pas grand danger d’être surpris.
- Alors je pus m’entretenir avec Bob, et le remercier par quelques paroles de reconnaissance émue ; mais il ne me laissa pas lui dire tout ce que j’avais dans le cœur ;
- — Vous m’avez obligé, répondit-il, en me donnant une poignée de main, aujourd’hui je vous oblige, chacun son tour ; et puis vous êtes le frère de Mattia ; et pour un bon garçon comme Mattia, on fait bien des choses.
- Je lui demandai si nous étions éloignés de Littlehamp-ton ; il me répondit que nous en avions encore pour plus de deux heures, et qu’il fallait nous hâter, parce que le bateau de son frère partait tous les samedis pour Isigny, et qu’il croyait que la marée avait lieu de bonne heure ; or, nous étions le vendredi.
- Nous reprîmes place sur la paille, sous la bâche, et le cheval reposé partit grand train.
- — As-tu peur ? me demanda Mattia.
- — Oui et non ; j’ai très peur d’être repris ; mais il me semble qu’on ne me reprendra pas : se sauver, n’est-ce pas avouer qu’on est coupable? Voilà surtout ce qui me tourmente : que dire pour ma défense ?
- — Nous avons bien pensé à cela, mais Bob a cru qu’il fallait tout faire pour que tu ne paraisses pas sur le banc des assises ; cela est si triste d’avoir passé là, même quand on est acquitté; moi je n’ai osé rien dire, parce
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- qu’avec mon idée fixe de t'emmener en France, j’ai peur que cette idée ne me conseille mal.
- — Tu as bien fait, et quoi qu’il arrive, je n’aurai que de la reconnaissance pour vous.
- — Il n’arrivera rien, va, sois tranquille. A l’arrêt du train, ton policeman aura fait son rapport ; mais avant qu’on organise les recherches il s’est écoulé du temps, et nous, nous avons galopé; et puis, ils ne peuvent pas savoir que c’est à Littlehampton que nous allons nous embarquer.
- A coup sûr, si on n’était pas sur notre piste, nous avions la chance de nous embarquer sans être inquiétés ; mais je n’étais pas, comme Mattia, convaincu qu’après l’arrêt du train le policeman avait perdu du temps pour nous poursuivre ; là était le danger, et il pouvait être grand.
- Cependant notre cheval, vigoureusement conduit par Bob, continuait de détaler grand train sur la route déserte ; de temps en temps seulement, nous croisions quelques voitures, aucune ne nous dépassait : les villages que traversions étaient silencieux, et rares étaient les fenêtres où se montrait une lumière attardée ; seuls quelques chiens faisaient attention à notre course rapide et nous poursuivaient de leurs aboiements ; quand, après une montée un peu rapide, Bob arrêtait son cheval pour le laisser souffler, nous descendions de voiture et nous nous collions la tête sur la terre pour écouter, mais, Mattia lui-même, qui avait l’oreille plus fine que nous, n’entendait aucun bruit suspect ; nous voyagions au milieu de l’ombre et du silence de la nuit
- Ce n’était plus pour nous cacher que nous nous tenions sous la bâche, mais pour nous défendre du froid, car depuis assez longtemps soufflait une bise froide ; quand nous passions la langue sur nos lèvres, nous trouvions un goût de sel ; nous approchions de la mer. Bientôt nous aperçûmes une lueur qui, à intervalles réguliers disparaissait, pour reparaître avec éclat, c’était un phare ; nous arrivions.
- Bob arrêta son cheval, et le mettant au pas, il le conduisit doucement dans un chemin de traverse ; puis, descendant de voiture, il nous dit de rester là et de tenir le cheval ; pour lui, il allait voir si son frère n’était pas parti et
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- si nous pouvions, sans danger, nous embarquera bord du navire de celui-ci
- J’avoue que le temps pendant lequel Bob resta absent me parut long, très long : nous ne parlions pas, et nous entendions la mer se briser sur la grève à une assez courte distance, avec un bruit monotone qui redoublait notre émotion; Mattia tremblait comme je tremblais moi-même.
- — C’est le froid, me dit-il à voix basse.
- Etait-ce bien vrai ? Le certain, c’est que quand une vache ou un mouton qui se trouvaient dans les prairies que traversait notre chemin choquaient une pierre ou heurtaient une clôture, nous étions plus sensibles au froid ou au tremblement.
- Enfin nous entendîmes un bruit de pas dans le chemin qu’avait suivi Bob. Sans doute, il revenait ; c’était mon sort qui allait se décider
- Bob n’était pas seul. Quand il s’approcha de nous, nous vîmes que quelqu’un l’accompagnait : c’était un homme vêtu d’une vareuse en toile cirée et coiffé d’un bonnet de laine.
- — Voici mon frère, dit Bob; il veut bien vous prendre à son bord ; il va vous conduire, et nous allons nous séparer, car il est inutile qu’on sache que je suis venu ici.
- Je voulus remercier Bob, mais il me coupa la parole en me donnant une poignée de main :
- — Ne parlons pas deçà, dit-il, il faut s’entr’aider, chacun son tour; nous nous reverrons un jour; je suis heureux d’avoir obligé Mattia.
- Nous suivîmes le frère de Bob, et bientôt nous entrâmes dans les rues silencieuses de la ville, puis, après quelques détours, nous nous trouvâmes sur un quai, et le vent de la mer nous frappa au visage.
- Sans rien dire, le frère de Bob nous désigna de la main un navire gréé en sloop ; nous comprîmes que c’était le sien; en quelques minutes nous fûmes à bord; alors il nous fit descendre dans une petite cabine.
- — Je ne partirai que dans deux heures, dit-il, restez là et ne faites pas du bruit.
- Quand il eut refermé à clef la porte de cette cabine, ce fut sans bruit que Mattia se jeta dans mes bras et m’embrassa : il ne tremblait plus.
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- LE CYGNE
- Après le départ du frère de Bob, le navire resta silencieux pendant quelque temps, et nous n’entendîmes que le bruit du vent dans la mâture et le clapotement de l’eau contre la carène ; mais peu à peu il s’anima ; des pas retentirent sur le pont ; on laissa tomber des cordages ; des poulies grincèrent, il y eut des enroulements et des déroulements de chaîne ; on vira au cabestan ; une voile fut hissée : le gouvernail gémit et tout à coup le bateau s’étant incliné sur le côté gauche, un mouvement de tangage se produisit : — nous étions en route, j’étais sauvé.
- Lent et doux tout d’abord, ce mouvement de tangage ne tarda pas à devenir rapide et dur, le navire s’abaissait en roulant, et brusquement de violents coups de mer venaient frapper contre son étrave ou contre son bordage de droite
- •- Pauvre Mattia ! dis-je à mon camarade, en lui prenant la main.
- — Cela ne fait rien, dit-il, tu es sauvé; au reste, je me doutais bien que cela serait ainsi ; quand nous étions en voiture, je regardais les arbres dont le vent secouait la cime, et je me disais que sur la mer nous allions danser : ça danse.
- A ce moment, la porte de notre cabine fut ouverte.
- — Si vous voulez monter sur le pont, nous dit le frère de Bob, il n’v a plus de danger.
- — Où est-on moins malade ? demanda Mattia.
- — Couché.
- — Je vous remercie, je reste couché.
- Et il s’allongea sur les planches.
- — Le mousse va vous apporter ce qui vous sera nécessaire, dit le capitaine.
- — Merci ; s’il peut n’étre pas trop longtemps à venir, cela scia à propos, répondit Mattia.
- — Déjà ?
- — 11 y a longtemps que c’est commencé.
- Je voulus rester près de lui, mais il m’envoya sur le pont en me répétant ;
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- —• Gela ne fait rien, tu es sauvé ; mais c’est égal, je ne me serais jamais imaginé que cela me ferait plaisir d’avoir le mal de mer
- Arrivé sur le pont, je ne pus me tenir debout qu’en me cramponnant solidement à un cordage: aussi loin que la vue pouvait s’étendre dans les profondeurs de la nuit, on ne voyait qu’une nappe blanche d’écume sur laquelle notre petit navire courait, incliné comme s’il allait chavirer, mais il ne chavirait point ; au contraire, il s’élevait légère* ment, bondissant sur les vagues, porté, poussé par le vent d’ouest.
- Je me retournais vers la terre ; déjà les lumières du port n’étaient plus que des points dans l’obscurité vaporeuse, et les regardant ainsi s’affaiblir et disparaître les unes après les autres, ce fut avec un doux sentiment de délivrance que je dis adieu à l’Angleterre.
- — Si le vent continue ainsi, me dit le capitaine, nous n’arriverons pas tard, ce soir, àlsigny; c’est un bon voilier que Y Eclipse.
- Toute une journée de mer, et même plus d’une journée, pauvre Mattia ! et cela lui faisait plaisir d’avoir le mal de mer.
- Elle s’écoula cependant, et je passai mon temps à voyager du pont à la cabine et de la cabine au pont; à un certain moment, comme je causais avec le capitaine, il étendit sa main dans la direction du sud-ouest, et j’aperçus une haute colonne blanche qui se dessinait sur un fond bleuâtre.
- — Barfleur, me dit-il.
- Je dégringolai rapidement pour porter cette bonne nouvelle à Mattia : nous étions en vue de France; mais la distance est longue encore de Barfleur à Isigny, car il faut longer toute la presqu’île du Cotentin avant d’entrer dans la Vire et dans l’Aure.
- Gomme il était tard lorsque YÉclipse accosta le quai d’Isigny, le capitaine voulut bien nous permettre de coucher à bord, et ce fut seulement le lendemain matin que nous nous séparâmes de lui, après l’avoir remercié comme il convenait.
- — Quand vous voudrez revenir en Angleterre, nous
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- dit-il, en nous donnant une rude poignée de main, YE-clipse part d’ici tous les mardis; à votre disposition.
- C’était là une gracieuse proposition, mais que nous n’avions aucune envie d’accepter, ayant chacun nos raisons, Mattia et moi, pour ne pas traverser de sitôt la mer.
- Nous débarquions en France avec nos vêtements et nos inslruments, - Mattia ayant eu soin de prendre ma harpe que j’avais laissée dans la tente de Bob; — quant à nos sacs, ils étaient restés avec leur contenu dans les voitures de la famille Driscoll ; cela nous mettait en peine, car nous ne pouvions pas reprendre notre vie errante sans chemises et sans bas, surtout sans carte. Par bonheur, Mattia avait douze francs d’économies et, en plus, notre part de recette provenant de notre association avec Bob et ses camarades, laquelle s’élevait à vingt-deux shillings, ou vingt-sept francs cinquante; cela nous constituait une fortune de près de quarante francs, ce qui était considérable pour nous Mattia avait voulu donner cet argent à Bob pour subvenir aux frais de mon évasion, mais Bob avait répondu qu’on ne se fait pas payer les services qu’on rend par amitié, et il n’avait voulu rien recevoir
- Notre première occupation, en sortant de l’Éclipse , fut donc de chercher un vieux sac de soldat et d’acheter ensuite deux chemises, deux paires de bas, un morceau de savon, un peigne, du fil, des boutons, des aiguilles, et enfin, ce qui nous était plus indispensable encore que ces objets, si utiles cependant, — une carte de France.
- En effet, où aller maintenant que nous étions en France ? Quelle roule suivre ? Comment nous diriger ?
- Ce fut la question que nous agitâmes en sortant d’Isi-gnv par la route de Bayeux.
- — Pour moi, dit Mattia, je n’ai pas de préférence, et je suis prêt à aller à droite et à gauche ; je ne demande qu’une chose.
- — Laquelle ?
- — Suivre le cours d’un fleuve, d’une rivière ou d’un canal, parce que j’ai une idée.
- Comme je ne demandais pas à Mattia de me dire son idée, il continua :
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- — Je vois qu’il faut que je te l’explique, mon idée: quand Arthur était malade, madame Milligan le promenait en bateau, et c’est de cette façon que tu l’as rencontrée sur le Cygne.
- — Il n’est plus malade.
- — C’est-à-dire qu’il est mieux ; il a été très malade, au contraire, et il n’a été sauvé que par les soins de sa mère. Alors mon idée est que pour le guérir tout à fait, madame Milligan le promène encore en bateau sur les lleuves, les rivières, les canaux qui peuvent porter le Cygne; si bien qu’en suivant le cours de ces rivières et de ces fleuves, nous avons chance de rencontrer le Cygne.
- — Qui dit que le Cygne est en France?
- — Rien: cependant, comme le Cygne ne peut pas aller sur la mer, il est à croire qu’il n’a pas quitté la France, nous avons des chances pour le trouver. Quand nous n’en aurions qu’une, est-ce que tu n’es pas d'avis qu’il faut la risquer? Moi je veux que nous retrouvions madame Milligan, et mon avis est que nous ne devons rien négliger pour cela.
- — Mais Lise, Alexis, Benjamin, Etiennette !
- — Nous les verrons en cherchant madame Milligan ; il faut donc que nous gagnions le cours d’un fleuve ou d’un canal : cherchons sur ta carte quel est le fleuve le plus près.
- La carte fut installée sur l’herbe du chemin, et nous cherchâmes le fleuve le plus voisin; nous trouvâmes que c’était la Seine.
- — Eh bien! gagnons la Seine, dit Mattia.
- — La Seine passe à Paris.
- — Qu’est-ce que cela fait?
- — Gela fait beaucoup; j’ai entendu dire à Vitalis que quand on voulait trouver quelqu’un, c’était à Paris qu’il fallait le chercher ; si la police anglaise me cherchait pour le vol de l’église Saint-Georges, je ne veux pas qu’elle me trouve : ce ne serait pas la peine d’avoir quitté l’Angleterre.
- — La police anglaise peut donc te poursuivre en France?
- — Je ne sais pas ; mais si cela est, il ne faut pas aller à Paris.
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- — Ne peut-on pas suivre la Seine jusqu’aux environs de Paris, la quitter et la reprendre plus loin; je ne tiens pas ci voir Garofoli.
- — Sans doute.
- — Eh bien, faisons ainsi : nous interrogerons les mariniers, les hâleurs , le long de la rivière, et comme le Cygne avec sa verandah ne ressemble pas aux autres bateaux, on l’aura remarqué s’il a passé sur la Seine; si nous ne le trouvons pas sur la Seine, nous le chercherons sur la Loire, sur la Garonne, sur toutes les rivières de France et nous finirons bien par le trouver.
- Je n’avais pas d’objections à présenter contre l’idée de Mattia; il fut donc décidé que nous gagnerions le cours de la Seine pour le côtoyer en le remontant.
- Après avoir pensé à nous,'il était temps de nous occuper de Capi ; teint en jaune, Capi n’était pas pour moi Capi; nous achetâmes du savon mou, et à la première rivière que nous trouvâmes, nous le frottâmes vigoureusement, nous relayant quand nous étions fatigués.
- Mais la teinture de notre ami Bob était d’excellente qualité; il nous fallut de nombreuses baignades, de longs savonnages; il nous fallut surtout des semaines et des mois pour que Capi reprît sa couleur native. Heureusement, la Normandie est le pays de l’eau, et chaque jour nous pûmes le laver.
- Par Bayeux, Caen, Pont-l’Évéque et Pont-Audemer, nous gagnâmes la Seine à La Bouillie.
- Quand du haut de collines boisées et au détour d’un chemin ombreux dont nous débouchâmes après une journée de marche, Maltia aperçut tout à coup devant lui la Seine, décrivant une large courbe au centre de laquelle nous nous trouvions, et promenant doucement ses eaux calmes et puissantes, couvertes de navires aux blanches voiles et de bateaux à vapeur, dont la fumée montait jusqu’à nous, il déclara que cette vue le réconciliait avec l’eau, et qu’il comprenait qu’on pouvait prendre plaisir à glisser sur cette tranquille rivière, au milieu de ces fraîches prairies, de ces champs bien cultivés et de ces bois sombres qui l’encadraient de verdure.
- —: Sois certain que c’est sur la Seine que madame Mil-ligan a promené son fils malade, me dit-il.
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- — C’est ce que nous allons bientôt savoir, en faisant causer les gens du village qui est au-dessous.
- Mais j’ignorais alors qu’il n’est pas facile d’interroger les Normands qui répondent rarement d’une façon précise et qui, au contraire, interrogent eux-mêmes ceux qui les questionnent.
- — (Test-y un batiuu du Havre ou un baliau de Rouen que vous demandez? — Cesl-y un bachot? — C'est-y une barquette, un chaland, une péniche?
- Quand nous eûmes bien répondu à toutes les questions qu’on nous posa, il fut à peu près certain que le Cygne n’était jamais venu à La JB ouille , ou que, s’il y avait passé, c’était la nuit, de sorte que personne ne l’avait vu.
- De Lu Bouille nous allâmes à Rouen, où nos recherches recommencèrent, mais sans meilleur résultat; à Elbeuf on ne put pas non plus nous parler du Cygne ; à Poses, où il y a des Ecluses et où, par conséquent, on remarque les bateaux qui passent, il en fut de même encore.
- Sans nous décourager, nous avancions, questionnant toujours, mais sans grande espérance, car le Cygne n’avait pas pu partir d’un point intermédiaire; qué madame Milligan et Arthur se fussent embarqués à Quillebeuf ou à Caudebec, cela se comprenait, à Rouen mieux encore; mais puisque nous ne trouvions pas trace de leur passage, nous devions aller jusqu’à Paris, ou plutôt au-delà de Paris.
- Comme nous ne marchions pas seulement pour avancer, mais qu’il nous fallait encore gagner chaque jour notre pain, il nous fallut cinq semaines pour aller d’I-signy à Charenton.
- Là une question se présentait : devions-nous suivre la Seine ou bien devions-nous suivre la Marne? C’était ce que je m’étais demandé bien souvent en étudiant ma carte, mais sans trouver de meilleures raisons pour une route plutôt que pour une autre.
- (à suivre).
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- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE SEPTEMBRE 1897
- Naissances :
- 24 Septembre Degagny Jeanne Lèonie, fille de Degagny Eugène et de Holot Louise.
- 24 — Patat Louise, fille de Patat Auguste et de
- Yarlet Clotilde.
- Décès :
- Néant.
- Le Secrétaire, A Houdin.
- Le Gérant : IL E. Buridant.
- Nimes. — Typ. A. Cliastanier, 12, rue Pradier.
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE COMPLÈTE
- de J. B.-André GODIN (0
- Glorification du travail, Emancipation
- DES TRAVAILLEURS
- X
- Question sociale et solution phalanstérienne
- 1848
- A defaut d’autres renseignements sur le congrès phalanstèrien auquel Godin assista vers la fin de l’année 1848, nous allons reproduire les principaux passages d'une lettre envoyée — à la suite du dit congrès — par le Conseil de Direction de l’Ecole sociétaire aux trois cents plialanstériens les plus dévoués.
- Nous retrouverons dans cette lettre cette distinction précise entre les questions politiques et les questions sociales, qui était un trait de l’Ecole. Voici le document :
- « A l’heure où nous vous écrivons , vous avez reçu le n° 10 du Bulletin phalanstèrien, et selon l’avis inséré dans la petite correspondance de La Démocratie pacifique, du 9 de ce mois, vous avez sans doute réuni les hommes dévoués de votre localité pour leur donner connaissance de la position actuelle de l'Ecole sociétaire et des vœux du congrès.
- » Vous aurez remarqué que tout en accusant, dans le compte rendu des assemblées générales , une situation financière extrêmement pénible, le Bulletin s’est abstenu d'adresser aux plialanstériens un appel spécial et pressant. Cette abstention a été concertée entre les membres du Congrès et nous. Nos amis ont compris
- (1) Lire le Devoir depuis le mois de mars 1891, tome 15, page 129.
- 1
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- que do continuels signaux do détresse sont aussi aüli-geants pour ceux qui les adressent que pour ceux à qui ils sont adressés.
- » Nos amis ont d’ailleurs pensé que le Congrès aurait pour effet d’inspirer à tous, au milieu des évènements qui depuis six mois ont bouleversé le terrain de la discussion politique, une nouvelle énergie de propagande, une nouvelle ardeur de dévouement. Tous se sont chargés de rapporter dans leurs localités une émanation de la vive chaleur dont ils ont ressenti l’in 11 nonce au foyer commun — bien convaincus que le spectacle de notre unité si lorte et si compacte rallierait tous les esprits et rendrait à tous les cœurs cette foi dans l’avenir qu’a pu ébranler chez quelques-uns le spectacle toujours navrant d'une société qui se décompose.
- » Ils se tromperaient ceux de nos amis qui attacheraient une importance trop exclusive aux évènements politiques qui préoccupent seuls aujourd'hui les esprits superficiels. Sans doute, ces évènements méritent notre attention et notre sollicitude ; sans doute, nous devons nous en occuper sans relâche, les apprécier, les caractériser, les critiquer; ce ne serait pas en négligeant les choses auxquelles le public s’intéresse que nous obtiendrions l'attention du public. Mais la question d’avenir, la question pivotale est ailleurs que là et nul de nous ne peut l’ignorer ou en douter.
- » La question est aujourd’hui entre le travail et le capital.
- » Permis aux politiques purs de croire que le salut de la société dépend uniquement du succès des républicains, des impérialistes ou des légitimistes. Pour nous, tout en considérant que le progrès est fortement intéressé au maintien de la République, nous voyons clairement (inc, quoi qu’il advienne, le débat politique et
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- social so circonscrira do plus on plus dans los trois opinions, dans los trois partis que voici : — Le parti qui nie le droit au travail et veut conserver au capital tous les privilèges oppressifs qu’il exerce de fait aujourd’hui; — Le parti qui, niant le capital, veut le renverser par voie violente ou legislative; —Et le parti qui ne voyant dans le capital et dans le travail qu’un seul et même principe, propose de constituer le droit au travail et de transformer la propriété par l’association.
- » Ce troisième parti c’est le nôtre. C’est à celui-là qu’appartient l’avenir, car celui-là seul saura établir l'ordre sans rien prendre à la liberté.
- » Mais semblable à toutes les vérités qui apparaissent dans le monde, la vérité que nous représentons , cette vérité affirmative ne passionne à l’origine aucun des partis, nèfjatifs. — Les champions du statu quo nous reprochent de détruire la propriété parce que nous lui enlevons toute force oppressive ; et d’un autre côté , les adversaires du capital nous accusent de vouloir perpétuer l’exploitation du travailleur par le capitaliste. — Aveuglement des deux parts !
- » Et cependant, la société ne sera sauvée que dans la mesure de la lumière (pie nous pourrons faire pénétrer dans le sein de ces deux partis par nos paroles, par nos écrits et par nos actes.
- » Mais pour que nos paroles soient écoutées, pour que nos écrits se propagent, pour (pie nos actes portent coup, il faut des sacrifices , des sacrifices de tout genre.
- Or, malgré la gêne qui étreint tous les citoyens, le congrès phalanstérien a pensé que l’Ecole, par le nombre de ses nouvelles conquêtes, était en état de faire lace à ces sacrifices.
- » L’Ecole s’étend, ses rangs s’élargissent, et si, sur
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- tous les points, nos amis savaient concentrer les éléments acquis à la cause , s’ils savaient remplacer par le nombre ce que la difficulté des temps a fait perdre à la quotité des cotisations mensuelles de la rente, notre caisse ne serait pas dans la situation déplorable où elle est réduite, et qu’il faut bien cependant que nous vous exposions, afin que vous preniez, en connaissance de cause, une décision qui dictera ensuite la nôtre. »
- Suit l’exposé de la situation financière. Puis la lettre reprend :
- «Mon Dieu! nous savons bien le moyen de diminuer notre gene et d’augmenter le nombre de nos abonnés et partant le chiffre de nos recettes. — Au lieu d’écrire des articles raisonnés et d'émettre des opinions impartiales, nous n’aurions qu’à faire appel à la passion aveugle, à la haine, nous n’aurions qu’à llatter les préjugés d’une classe contre l’autre: nous n’aurions qu’à nous faire intenter des procès pour délits de presse...
- » A cet égard, notre passé vous répond de notre avej nir. Mieux vaut cent fois que La Démocratie pacifique disparaisse et que nos ennemis entonnent sur nous l’hymne funèbre, que de fausser le caractère pacifique, conciliateur, organisateur de notre œuvre et de manquer à notre conscience, à la vôtre, en meme temps qu’à toutes nos traditions.
- » Eh bien , cette disparition de La Démocratie pacifique, elle est imminente. Lai Démocratie pacifique cessera le 20 janvier, si nos amis ne trouvent pas dans leur dévouement l’élan nécessaire pour sauver la situation. — Oui, au milieu des organes du socialisme vague et confus, qui se sont créés et qui se créent de toutes parts, l’organe dont la mission était de guider, d’éclairer tous les groupes socialistes, de les modifier,
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- do les initier aux idées complètes de rénovation sociale, l’organe qui, dans la claire prévoyance des évènements qui s’accomplissent sous nos yeux, prenait il y a cinq ans, le titre si précieux aujourd’hui de Démocratie pacifique, cet organe disparaîtra avant un mois, si par un accord unanime nos amis ne lui conservent la vie que la crise actuelle menace de lui enlever.
- »Mais ce n’est pas seulement l’existence de La Dèmo cratie pacifique qui est menacée; c’est l’existence même du centre de l’Ecole. »
- Suivent de nouveaux chiffres, après quoi la lettre reprend :
- « C’est au prix d’une souscription exceptionnelle que nous éviterons une liquidation de la société du 10 juin 1843 (celle du journal « La Démocratie pacifique), c’est à ce prix que nous aurons un peu de sécurité pour quelques mois, et que plusieurs d’entre nous pourront se mettre en route et visiter les principaux centres de propagation phalanstérienne, comme on nous le demande de toutes parts.
- » Oui, nous le savons, il faut visiter les centres; oui, c’est convenu, il faut multiplier les voyages et les missions; oui, il faut rétablir entre nos amis des rapports réguliers et suivis; oui, il faut reconstituer la Rente; il faut organiser la perception des cotisations par semaine et par décuries, avec un receveur général dans chaque localité et un collecteur par décurie. Aussi ne demandons-nous pas mieux que de vous envoyer un missionnaire pour créer cette organisation partout où
- vous aurez besoin que l’impulsion vienne de nous.......
- Mais que peut-on quand on manque des moyens d’existence les plus indispensables? Peut-il se mettre en i*oute; peut-il même déposer aux Messageries les arrhes du voyage, le rédacteur à qui l’on donne à la fois 5 francs,
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- 3 francs, moins encore pour sa subsistance du jour?....
- Oui, 5 francs, 3 francs, quand ils sont dans la caisse encore!... Oui, c’est là que nous en sommes! Vous voyez bien qu’il faut que vous le sachiez!
- » Ami, en présence de cette situation, nous avons cru devoir renoncer à la voie ordinaire, à la voie du Bulletin. Nous vous adressons cette lettre, à vous et aux 300 plus fermes appuis, aux 300 plus constants soutiens de l’Ecole. Réfléchissez et agissez! Nous tiendrons campagne jusqu’à la dernière heure et nous ne voulons accepter VArrêt de la Démocratie pacifique que si vous le formulez vous-mêmes.
- » Réunissez donc extraordinairement tous ceux qui vous entourent. Obtenez d’eux un sacrifice nouveau, exceptionnel; puis adressez-nous promptement, la liste de souscription, de secours extrême, et joignez-v le montant ou la meilleure part du montant; car ce sont des espèces qu'il nous faut, et sans retard, si vous ne voulez pas que nous amenions notre drapeau devant le monde.
- » Et enfin, quoi qu’il arrive, quoique vous décidiez, ccrivez-nous sans retard. 11 faut qu'avant le 15 janvier nous ayons pris un parti définitif.
- » Vos dévoués frères en Unité.
- /
- « Les Membres du Conseil de Direction présents à Paris. »
- Cette lettre porte 14 signatures parmi lesquelles celles de Victor Considérant, Cantagrel, H. Doherty, Madame Clarisse Vigoureux, etc., etc.
- Datée du 30 décembre 1848, cette lettre ne fut envoyée aux destinataires que dans le cours delà première quinzaine de janvier 1849; nous verrons plus loin quelle réponse y fit Godin.
- Nous savons qu’il n’avait pas besoin d’une telle lettre
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- pour agir. Car, depuis son entrée en relations avec l’iïcole sociétaire en 1843, ses envois de fonds, d’une part, et ses efforts de propagandiste, de l’autre, avaient été pour ainsi dire incessants.
- Sa correspondance est des plus instructives à cet égard; par centaines de francs, dès qu’il le peut et à mesure que ses ressources se constituent, il contribue à la propagande des idées qui lui paraissent recéder les moyens pratiques du bonheur de l’humanité; et sans se lasser il continue ses subsides qu’il couronnera, dix ans plus tard, par le versement de cent mille francs dans la tentative d’organisation d’une société phalanstérienne au Texas.
- A peine de retour du Congrès phalanstérien (tenu à Paris en 1848) et pour activer la réalisation des vœux qui y avaient été formulés, Godin avait écrit à diverses personnes, entre autres à son ami M. Lli., lequel lui répondit le 5 décembre 1848 par la lettre suivante :
- « Monsieur et ami,
- » 11 me sera, je crois, presque impossible de placer cette année un seul almanach phalanstérien. Je ferai cependant mes efforts pour cela; mais j’espère peu, parce que depuis que je suis retiré des affaires je vois bien peu de monde et je vis véritablement comme un ermite. Cette position augmente le penchant que j’avais déjà à la misanthropie. Cependant on enseigne qu’il faut, se retirer du monde pour devenir meilleur; je pense, au contraire, que l’on n’en devient que plus mauvais...
- » (piant à l’idée de former un groupe, d’y réaliser une cotisation si minime qu’elle soit, je ne le crois pas facile et je ne peux le proposer à personne ici, d’autant plus que nos adhérents sont presque tous à peine au-dessus de l’indigence...
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- » Pour le moment je répands nos idées le plus prudemment que je le puis, la haine que l’on nous porto, pour être moins démonstrative qu’il y a quelque temps, n’en est guère diminuée pour cela; et je crois (pie nous attendrons encore longtemps une bonne réconciliation; l’erreur est une hydre à plusieurs tètes renaissantes, il faut bien du courage et du temps pour la vaincre.
- » On met en vente des almanachs napoléoniens, on devrait en offrir de phalanstériens au meme prix. On pourrait alors en répandre beaucoup chez les ouvriers et ce serait suffisant. .T’en ai déjà écrit à l'Kcolo, pourquoi ne le fait-on pas? Pourtant c’est urgent... »
- A peu près en meme temps qu’il écrivait à M. Lli., Godin avait envoyé à un autre correspondant une lettre exposant à la fois la question sociale et la solution pha-lanstcrienne. Cette lettre est pour nous un témoignage de plus des efforts de notre héros en faveur de l’émancipation du travail et des travailleurs. La voici :
- « Guise, 3 Décembre 1848.
- » Cher Monsieur B.,
- > Pour répondre d’une manière satisfaisante aux diffé-» rentes questions que renferme la lettre que vous me » Lûtes le plaisir de m’écrire sur le socialisme, je serais
- > obligé de faire un volume considérable ; il n’a pu en-» trer dans votre pensée de me demander chose pareille;
- > aussi n’aborderai-je que d’une manière superficielle » les différentes questions que vous me posez, vous en-» gageant pour plus amples renseignements à lire » quelques ouvrages des disciples de Foncier dont je » vous envoie ci-joint la liste.
- > Je ne suis point allé à Paris pour apprendre, comme » vous le pensez, à connaître le but et les doctrines du
- > socialisme; car nous autres Phalanstériens, nous ne » connaissons que la science sociale, science d’après la-
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- » quelle l’humanité pourrait, dès aujourd’hui, s’organi-
- > ser en sociétés où régneraient la vérité, la justice, la
- > liberté individuelle et collective, l’égalité réelle des
- > droits, la fraternité, enfin le bonheur.
- » C’est précisément parce qu’on me savait en posscs-
- > sion des principes d’une telle science à l’existence de » laquelle beaucoup d’hommes ne veulent pas croire » encore, science qui a été pour moi l’objet des études et » des méditations de six années de ma vie, qu’on m’a
- > convié à faire partie du Congrès phalanstérien. Le » but du congrès était de permettre aux partisans de la » science sociale de se concerter sur les moyens d’arriver » le plus promptement à la mise en pratique de leur
- > théorie et ainsi à la transformation pacifique du
- > monde.
- » J’aborde maintenant vos différentes questions sur le » socialisme :
- » Depuis l'origine des sociétés, les hommes ont tra-
- > vaillé, dans le cercle étroit du lien familial, à pourvoir » aux besoins de leur existence. Chaque famille, chaque
- > individu en particulier a toujours eu pour tâche de » veiller à se créer sa part de bien-être ici-bas.
- » Afin de prévenir les conflits qu’une quantité aussi » considérable d’intérêts divers et très souvent opposés » engendrent naturellement, les hommes ont été obli-
- > gés de se donner des lois, de créer des pouvoirs ayant » autorité pour veiller à la conservation de l’ordre;
- > c’est ce (pii constitue l’organisation politique des na-» tions.
- » Quand les lois et les pouvoirs ne sont plus en har-» monic avec les besoins d’un peuple, celui-ci procède au » renversement des pouvoirs, change la forme de son » gouvernement et se donne de nouvelles lois ; c’est ce » qu’on appelle les réformes politiques.
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- > Mais do tout temps, et surtout en ce siècle, l’huma-» nité a eu des penseurs qui ont remarque que les révo-» lutions politiques améliorent bien faiblement le sort
- > des peuples, eu égard aux perturbations qu’elles en-
- > gendrent; et ils ont démontré que les changements de » pouvoirs n’ont point empêché jusqu’ici l’hostilité des » intérêts; que les meilleures lois ont été insuffisante^ » à toujours protéger le faible contre le fort, et que » sous toutes les formes politiques la misère a été le lot » d’un grand nombre.
- » Persuadés qu’il serait possible de mieux utiliser les » forces vives de l’humanité, de créer, par le concert » de tous les efforts, plus de richesses et d’améliorer le » sort de tous, les Fouriéristes ont conclu qu'il fallait » moins s’occuper de la forme des gouvernements que » de la coordination des intérêts entre les hommes; (pie » le plus pressant était de chercher à mettre l’accord et » la solidarité à la place de l’antagonisme et de la lutte » qui existent dans toutes les relations sociales, dans le » commerce et l’industrie et entre les classes riches et » pauvres.
- > D’où les mots de Réformes sociales et la qualification » de Socialistes donnée aux hommes qui envisagent de » cette façon le problème de l’avenir des sociétés. Mais » tous les socialistes ne conçoivent pas une même solu-» tion du problème social. Ainsi, il en est parmi eux un » certain nombre qui, affligés des misères humaines et » des abus engendrés par le droit actuel de propriété » individuelle, — droit qui, souvent, laisse dans le » dénuement l’homme (pii apporte à la société le plus » grand concours d'activité productive, — ont conclu » qu’à la société seule appartient le droit de disposer de » la terre et des instruments de travail pour le plus » grand bien de tous et, pour arriver à ce but, ils ne
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- » reconnaissent d’autre voie (pie la communauté des » biens; en un mot le Communisme.
- » Mais le communisme pas plus que la politique de » nos gouvernements, n’est basé sur des règles vrai-» ment scientifiques et pouvant en conséquence assurer » l'accord entre les hommes. Au contraire, dès qu’il. » s'agirait de passer à la réalisation de leurs théories , » les communistes auraient autant de plans à proposer » qu'il y aurait d’hommes à entendre. Je ne vous dirai » pas combien ce régime me paraît éloigné de la des-» tinée humaine, je ne puis le faire dans cette lettre. » Qu’il me suffise de préciser que le système phalansté-» rien n’a rien de commun avec le communisme.
- » Les Phalanstériens ou disciples de Fourier sont en » possession de principes invariables qui ne laissent » prise à aucune divergence entre eux, quant à l’orga-» nisation future des sociétés.
- » Leur maître, Charles Fourier, a formulé, en 1808, » les premières données de la science sociale; il compléta » son œuvre en 1822 dans un grand traité intitulé : » L'Unité universelle.
- » Les socialistes phalanstériens, sont les hommes qui » ayant étudié la théorie de Fourier se dévouent à la » réalisation de cette théorie. Leur nom leur vient de » ce que pour traduire en Fait la théorie de Fourier il » faut élever un Phalanstère. Ainsi s’appelle l’édifice et » les constructions annexes destinés à loger la popula-» tion d’environ 2000 âmes qui composerait ce village » nouveau. Le domaine de chaque phalanstère ne devrait » pas avoir moins d’une lieue carrée.
- » Tous les membres de cette nouvelle commune se-» raient associés et chacun d’eux recevrait dans les pro-» duits du travail une part proportionnée : 1° au capital » mis par lui dans l'entreprise; 2° au travail qu’il aurait » accompli; 3° au talent par lui déployé.
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- LE DEVOIR
- > Vous comprendrez do suite que dans cette association
- > toutes les valeurs : la terre, les instruments de travail, » etc., sont convertis en actions, lesquelles ont un droit » de participation déterminé par l'association, propor-» tionnellement à l’utilité reconnue du capital; mais » aussi que le propriétaire du capital, quoique pouvant » disposer de ses actions, ne peut plus, en aucun temps,
- > refuser au travail le droit de s’exercer.
- » Le domaine d’une telle association est donc géré en » vue de la plus grande production possible, sous le » rapport agricole et industriel.
- » L’économie dans les moyens et frais de production
- > serait immense et, pour peu (pie vous y pensiez, vous » remarquerez que les institutions les plus démocrati-» (pies seraient immédiatement réalisées dans une telle » commune. Car les membres étant solidaires entre eux, » tous seraient intéressés à ce que chacun exerçât des » fonctions proportionnelles à ses aptitudes et à sa » capacité; à ce que tout enfant reçût une éducation qui
- > le rendît promptement digne et capable, puisque » l’Enfance est l’espoir de l’association.
- » Dans un tel ordre de choses, l’intérêt individuel est « étroitement lié à l’intérêt général. Que l’homme tra-» vaille pour augmenter les avantages de sa position
- > personnelle ou qu’il se dévoue à la chose publique, il » arrive toujours au même but : être utile à l’association.
- » La misère n’est plus possible dans un tel milieu, » car l’homme peut faire rendre à la terre plus qu’il ne » consomme; une telle organisation assurerait donc la » prospérité générale.
- » Il suffirait pour entrer dans la voie des réformes » proposées par les socialistes phalanstériens, de fonder » une commune sur les bases de l’association volontaire
- > du travail, du capital et du talent. Nous croyons ferme-
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- » ment que les résultats seraient si beaux et si grands » que tous les hommes (lâches et pauvres) seraient en-» traînés à se constituer en association semblable sur » tous les points du globe.
- » Le mot impossible est celui que je vois sur les lèvres » de tout lecteur d’un exposé aussi sommaire; mais » remarquez que les limites d’une lettre ne me permet-» tent |>as de vous présenter sous toutes ses faces un » problème aussi complexe que celui de l’association » générale. C’est pourquoi je joins à cette lettre une > liste de petits ouvrages phalanstériens dans lesquels » vous trouverez plus de développements. Malgré cela, » je serais content de savoir quel aura été votre senti-» ment à la lecture de ma lettre.
- » Recevez mes cordiales salutations.
- » Godin. >
- Que répondit M. B.? Nous ne le savons pas. Et nous n’avons trouvé aucune autre lettre de Godin à son adresse.
- En ce meme mois de décembre 1848, le 26, Godin écrivant à l’Ecole sociétaire et traitant de la propagande par les brochures, disait :
- « Les brochures sont utiles dans certaines limites, » mais elles ne peuvent atteindre un but immédiat...
- » L’ignorance des masses est encore trop profonde » pour que la vérité écrite triomphe facilement du » charlatanisme et de l’erreur...
- » Le sol est aride, il faut choisir la place pour semer » et n’etre pas trop pressé de recueillir... »
- Vve J.-A.-B.Godin née Moret.
- (à suivre).
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- La rentrée. — Les accidents ouvriers. — Le privilège
- de la Banque de France. — L’instruction secrète.
- Depuis la reprise de ses travaux, qui a eu lieu le 19 octobre, la Chambre ne mérite que des éloges, beaucoup pour la besogne faite, davantage encore pour la manière dont elle s’est, accomplie.
- La longue bataille pour la conquête ou la défense du pouvoir a pris fin momentanément dans l'enceinte parlementaire. Elle va se poursuivre ailleurs devant le pays.
- A l’approche des élections, en présence du maigre bilan des quatre années de la législature, tout le monde semble pénétré du sentiment d’une sorte de responsabilité collective, personne ne se sent entièrement excusable.
- La trêve des partis favorise le travail législatif, et d’importants projets de loi sont, en peu de temps, devenus définitifs.
- La Chambre, et immédiatement après le Sénat, ont tout d’abord statué sur des projets de loi d'affaires dont la solution ne pouvait plus être différée: les projets sur le rachat des canaux du midi, préface d’autres rachats, le transfert de la gare d’Orléans au quai d’Orsay, etc.
- Est ensuite venue la discussion des articles du projet de budget pour 1898. Nous disons bien : la discussion des articles... Car, fait sans précédent, il n’y a pas eu de discussion générale préalable.
- La discussion du budget n’a pas empêché la solution d’un certain nombre d’autres questions que la Chambre avait réservées pour les séances du vendredi, désormais
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- dépouillées, pour cause d’urgence, de leur caractère exclusivement, ouvrier.
- Les séances du samedi n’ont pas changé de destination : elles servent toujours aux ébats des interpellateurs.
- Quelques jours après la rentrée, le 28 octobre, la Chambre adoptait par 518 voix contre 12, l’ensemble du projet de loi sur les accidents dont les ouvriers sont victimes dans leur travail.
- Ce projet de loi, déposé en 1880, était depuis ce temps renvoyé d'une Chambre à l’autre, sans qu’on pût prévoir l’issue de ces longues délibérations.
- Cette fois, deux séances ont suifi à la Chambre pour voter, avec quelque chance de le voir adopter par le Sénat, un projet qui ne comporte pas moins d’une quarantaine d’articles.
- Ce résultat est dû à la bonne volonté, à l’esprit de conciliation dont tout le monde a fait preuve dans la circonstance.
- Le groupe socialiste a déclaré à la tribune, par l’organe d’un de ses membres, qu’il acceptait sans modification le texte de la commission.
- Est-ce parce qu’il est débarrassé du gros appareil de l'assurance obligatoire que le projet a réuni l'assentiment de la commission, du gouvernement, de l’unanimité de la Chambre, et qu’on entrevoit pour lui, à brève échéance, la sanction définitive du Sénat?
- Et comment la Chambre a-t-elle renoncé, sans la moindre hésitation, à un système qui lui avait paru seul capable d’assurer aux victimes des accidents des garanties certaines pour le paiement de leurs indemnités?
- Le ministre du commerce lui a apporté le résultat de cette constatation que les intérêts en cause n’étaient pas assez importants pour nécessiter l’appareil coûteux et complique d’une assurance générale obligatoire.
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- 1/E DEVOIR
- Il a établi, d’après une étude faite par l'administration du ministère du commerce, (pie les chances d’insolvabilité des patrons pour le paiement des indemnités dues aux victimes d’accidents industriels ne dépassaient pas 4 pour 1000, et, pour se garantir de toute surprise, il les a portées à 10 pour 1000 ou à 1 pour 100. Or, l’ensemble des indemnités, d’après les moyennes des risques encourus dans les pays voisins, s’élèverait environ à 72 millions par an. En fixant à 1 pour 100 les chances d’insolvabilité, c’est donc une somme totale de 720,000 fr. qu’il s’agissait de trouver pour donner toute garantie aux victimes.
- Cette somme sera payée par les industriels au moyen d’un léger supplémentée patente. Ils resteront libres de s’assurer comme ils le voudront et môme de rester leurs propres assureurs. La Caisse nationale d’assurances pour les accidents fonctionnera toujours au profit des ouvriers dont les patrons seraient insolvables.
- Cette innovation est. d’une portée considérable, et nous croyons utile de reproduire ici les articles 23 et suivants du projet qui la concernent.
- Art. 23. — Pour garantir le paiement de la créance résultant pour la victime de l’accident ou ses ayants-droit des dispositions du titre premier de la présente loi, l’assurance des patrons ou chefs d’industrie est établie comme suit :
- Art. 24. — Les chefs d’entreprise peuvent, individuellement ou réunis en association, rester leurs propres assureurs. Ils devront verser à la caisse d’assurance contre les accidents, créée par la loi du 11 juillet 1808, qui prendra le nom de Caisse nationale d’assurance contre les accidents :
- 1° Les capitaux nécessaires à la constitution des rentes et pensions allouées dans l’année précédente;
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- 2° Los sommes mandatées pour (Vais de perception et à tout autre titre;
- 3° Los sommes provenant do la majoration do l’indemnité dans les conditions do l'article 20.
- Art. 25.— Pour les patrons ou chefs d’industrie qui n’auront, pas. voulu so (aire leurs propres assureurs ou faire partie d’une association, il est établi par la loi une assurance mutuelle.
- Los adhérents sont groupés par circonscriptions territoriales comprimant, un ou plusieurs départements. Les départements de la Seine et du Nord pourront être divisés en plusieurs circonscriptions.
- Un règlement d’administration publique déterminera le mode d’organisation, d’administration, de fonctionnement, ainsi que les attributions de la circonscription qui reçoit la personnalité civile.
- Art. 20. — La somme à répartir chaque année par la circonscription entre ses adhérents comprend :
- l°Les capitaux nécessaires à la constitution des rentes et pensions allouées dans l'année précédente;
- 2° Les sommes mandatées pendant la même période au compte de la circonscription pour'frais funéraires remboursés au chef d’entreprise, indemnités temporaires, frais médicaux et pharmaceutiques après les trente premiers jours;
- 3° Les sommes mandatées pour frais d’administration, de perception ou à tout autre titre;
- 4° Les sommes provenant de la réduction ou de l’augmentation de l’indemnité dans les conditions de l’art. 20;
- 5° Les capitaux formant, un fonds de réserve qui ne doivent pas dépasser le quart de la somme distribuée dans la dernière année.
- Art. 27. — Le capital des rentes et le montant des indemnités payées en vertu de la présente loi aux victimes
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- LE DEVOIR
- (Kîicoi(l('iits est réparti entre chaque adhérent do la circonscription ou, s'il y a lion, ontro o.ha(iuo industrie différente taisant partie d’un meme établissement, pro-portionnolloinent au chilIVe résultant j)our chacun d’eux do la multiplication do son coeflicient de* risques par lo montant, dos salairos dos ouvrioi*s ot omployds.
- Art. 28. — Sont admis à bbndlicior d'une* rdduction do contribution pouvant s'élèvera 30 0/0:
- 1° Los cliofs d'onti*opriso administrativomont surveil-lds, <111 i produiront annindbmiont un cortiticat. ddlivrd par lo sorvice du contrôle ou do la survoillanco, attos-tant qu’ils ont pris los mosuros pro])i*os à prôvonir los accidents;
- 2° Los chois do toutes autres entreprises (pii produi ront chaque année un cortiticat analogue delivre par los ingénieurs commis à cet effet par lo ministre du commerce et de l’industrie.
- Art. 30. — Pour parer à l'insolvabilité dos chois d'entreprise ot assurer lo paiement, à la circonscription des sommes duos par los adhérents insolvables :
- 1° Il sera ajouté au principal do la contribution dos patentes dos industriels visés par l'article premier quatre centimes additionnels;
- 2° Il sera perçu sur les mines une taxe» d’un franc par 10,000 francs de valeur extraite d'après les estimations admises à la redevance.
- Le produit de ces impôts servira à constituer un fonds spécial de garantie dont la gestion sera coniiéo à la caisse d'assurance contre les accidents. Cette caisse assurera le paiement des indemnités dues aux victimes ou à leurs ayants-droit, et exercera ses recours contre les chefs d’entreprise responsables.
- L’article 25 qui remplace le principe de l’assurance
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- obligatoire par une garaniie de solvabilité par l’impôt, a donné lion à une intéressant!' discussion. A M. do Mun <Hii reprochait au gouvernement d’introduire dans la loi le principe le plus socialiste qui soit, puisqu’il demande à l'impôt, d’assurer les patrons contre le risque professionnel, le ministre du commerce a répondu que l’intervention de l'Etat, telle que le gouvernement la définissait, pèserait sur les intérêts généraux d’un poids cent.-quarante fois moins lourd que celle qu’admettait M. de Mun, en acceptant l’obligation générale de l’assurance.
- « D'ailleurs, a «ajouté le ministre, pourquoi reculerais-je devant cette accusation d'interventionnisme? Qu’est-ce donc que l’Etat, si ce n'est l’intervention sagement organisée? (Applaudissements à l'extrême gauche et sur divers bancs à gauche.)
- » Je ne voudrais pas l'exagérer ou la développer à la légère, mais il faut bien apercevoir qu'à mesure que les sociétés se transforment, l'intervention de l’Etat doit, elle aussi, se transformer. A mesure que la science met les forces naturelles d'une façon plus immédiate au service de l'humanité, elle expose l’homme à leurs brutales revanches; pourquoi l'Etat n'organiserait-il pas la résistance ?
- > 11 est donc tout à fait naturel que l’intervention de l'Etat, qui est en présence de nouveaux devoirs, se manifeste sons d'autres formes; elle se manifestera ici sous une forme «adoucie, sous la forme la moins redoutable pour les intérêts en cause, et à laquelle, si vous la comparez à celle codifiée par les anciens projets de loi, on ne saurait reproche]* que sa nouveauté. »
- De son côté, M. Léon Bourgeois, président de la commission de prévoyance et d'assurance, qui avait à répondre au reproche fait à cette commission par M. de
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- Mnn, do s’être ralliée au système du gouvernement, s’est exprimé (*n cos termes :
- « Nous comprenons quo coux (pii ont, coinnio nous, la préoccupation dos réalités, vouillont éviter lo plus ])ossiblo la trop grande oxtonsion do rintorvontion «lo l’Etat dans les affaires des particuliers. Nous (croyons qu’il y a peut-être, dans lu lait do garantir puromont et simplement lour insolvabilité dans un certain nombre do cas très limités, une intervention moins étendue do l’Etat que 'dans lo système do l’assurance obligatoire; qu’il y a, par conséquent, restriction de l’intervention de l’Etat, quoique cette intervention ait la même eilica-cité dans l’un comme dans l’autre système. Puisque cette considération d’une restriction de l’action de l’Etat ou d’une moindre intervention de l’Etat, au moins en théorie, sinon en lait, paraît de nature à déterminer à la fois le gouvernement et la majorité du Sénat, pourquoi voulez-vous que nous soyons plus royalistes «pie le roi et pourquoi ne nous associerions-nous pas à une proposition qui nous donne pleine et entière satisfaction. »
- Dès lors, il est apparu clairement que la Chambre presque entière voterait le nouveau projet.
- Le Sénat réalisera-t-il l’espoir qu’ont placé en lui le Gouvernement, la Commission et, on peut le dire, l’unanimité de la Chambre?
- En supposant (pie la rigueur intermittente de son orthodoxie economique se laisse llécbir par le minimum d’intervention qu’on réalise à son intention, 11’est-il pas à craindre «pie l’indiscutable rigidité de ses principes en matière budgétaire, n’oppose une barrière à l’affec-tation d’une ressource fiscale à un objet déterminé?
- N’oublions pas, du reste, «pie ce n’est pas uniquement sur le terrain de l’assurance obligatoire (pie le Sénat était en désaccord avec la Chambre.
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- Dos divergences appréciables subsistent, encore entre le texte sénatorial et le texte voté par la Chambre, malgré les concessions laites par cette dernière. Et, en effet, si la Chambre a pu se résigner à la suppression de la juridiction arbitrale qui lui avait paru nécessaire pour que la justice soit rendue avec promptitude et économie', elle n’a pas cru devoir consentir à l’exclusion de la faute lourde, et au rejet du système, adopté par elle, accepté même par le Sénat en première lecture, et limitant le bénéfice de la loi aux ouvriers et employés dont le traitement ne dépasserait pas 2,400 francs.
- En outre, la Chambre avait admis, ce qui était à ses yeux la conséquence logique et la sanction du risque professionnel, l’indemnité forfaitaire dont le chiffre était fixé h l’avance et selon les cas par le législateur, évitant ainsi les procès interminables dont pâtissent patrons et ouvriers.
- Le texte sénatorial dénature le principe meme du risque professionnel, basé sur l’impossibilité où l’on se trouve, dans la plupart dès circonstances, de remonter à la cause originelle de l’accident, en laissant l’indemnité flotter, incertaine, entre les limites d’un maximum et d’un minimum.
- Sur ce point encore, la Chambre est restée immuable.
- (hic fera le Sénat?
- Jusqu’à présent , pour ne pas être en reste d’expéditi-vité avec la Chambre, il a voté en quelques heures le projet, de loi sur le renouvellement du privilège de la Manque de France, qui avait, retenu pendant un mois et demi l’attention plus ou moins distraite de la Chambre.
- Aucun changement n’a été apporté par le Sénat au texte (pii lui avait été transmis et qui ne contenait,
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- (railleurs, aucune disposition de nature à effaroucher son loyalisme ministériel.
- Nous constaterons, on passant, «pie la loi consacre l'incompatibilité voulue par la Chambre entre le mandat législatif et les fonctions de gouverneur do la Banque de France, (onctions exercées jusqu'à l'adoption définitive de la loi par un des membres les plus distingués du Sénat.
- Après avoir reçu cotte prouve de condescendance, la Chambre ne pouvait pas moins faire que de rendre définitif un projet de loi voté par le Sénat. File a, jeté son dévolu sur la proposition, d'initiative4 sénatoriale, ayant pour objet do modifier certaines règles de l'instruction préalable en matière dycrinies et délits.
- On a pu craindre un instant que tel ou tel membre de la commission qui étudie depuis quinze ans la réforme du code d'instruction criminelle, n'essayàt, pour justifier l’existence de cette commission, de faire introduire dans le texte sénatorial quelques dispositions nouvelles.
- La tentative est venue d'ailleurs, (‘lie a été timidement appuyée par le gouvernement, (pii trouvait trop audacieuse la réforme votée par le Sénat sur la proposition de l'ancien ministre de l'intérieur, M. Constans.
- Mais l'immense majorité de la Chambre, et tout à la fin du débat, le gouvernement lui-même, (pii la suit plus souvent qu’on ne pense, ont compris que la moindre adjonction, la moindre modification de forme, entraînerait le renvoi du projet, au Luxembourg, d’où il reviendrait mutilé devant la Chambre très certainement, renouvelée, qui ne le reconnaîtrait pas, ne rayant jamais vu et le jugerait,-sans doute indigne d'une assemblée fraîchement retrempée dans le su il rage universel.
- Etau bout de combien de temps reviendrait-il? Peut-
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- être mémo ne reviendrait-il jamais; on sait, on effet., que les propositions do loi votoos par la Chambre et transmises au Sénat, (nous disons à dessein les propositions, car les projets émanant de l'initiative gouvernementale ont un sort différent.), deviennent caduques lorsqu'elles n'ont, pas été l'objet d’un rapport au Sénat avant l'expiration de la législature.
- M. Pourquery de lioisserin, auteur d'un contre-projet, a eu la sagesse de transformer ce contre-projet en proposition spéciale afin d'éviter un nouveau retard dans la réalisation d’une réforme (pie tout le monde attend.
- M. Goblet., avec toute l’autorité qu’il possède en pareille matière, a insisté pour l’adoption du texte voté par le Sénat.
- Ce texte ne lui donne pas complète satisfaction , mais il n’en constitue pas moins un' progrès réel.
- Elle écarte le juge d’instruction du jugement de l’affaire; elle limite la durée de la mise au secret et substitut' à l'instruction secrète l’instruction contradictoire.
- Après deux ou trois heures de discussion, le 12 novembre, un vote à mains levées, tant la résistance, sur des questions do pure forme d’ailleurs, était insignifiante, a rendu définitive cette réforme qui met un terme à l’autorité absolue , sans contrepoids et sans responsabilité du juge d’instruction.
- Au tour du Sénat maintenant.
- «
- * if
- L’Assemblée du Luxembourg n’a que l’embarras du choix parmi les nombreux projets qui attendent, quelques-uns depuis des années, dans ses cartons : projet de loi sur les sociétés de secours mutuels, sur le salaire des femmes; projet de loi sur le placement, ce dernier soumis à une commission dont tous les membres lui sont favorables, sauf réserves en ce qui concerne la
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- question de l’autorisation à solliciter des municipalités pour l’ouverture des bureaux de placement; projet de loi sur les sociétés coopératives et le contrat de participation adopté pour la première lois par la Chambre le 8 avril 1889, etc.
- De son côté, l’Assemblée du Palais-Bourbon a de quoi rivaliser d’activité et de zèle pour le bien public avec le Sénat, en discutant immédiatement, si cela lui plaît, les projets de loi suivants, dont les rapports sont déposés depuis longtemps : Conseils de Prud'hommes, payement des salaires, ministère du travail, de l’hygiène et de l’assistance, caisse des retraites ouvrières, réforme du régime des boissons; recherche de la paternité. Toutes questions auxquelles on pourrait ajouter la proposition de loi ayant pour objet d'accorder aux femmes le droit d’ètre témoins dans les actes de l'état civil et les actes instrumentaux en général, et pour faire» pondant à la loi sur les sociétés coopératives, accrochée en mars 1890, au Sénat, la loi sur le travail des femmes, des filles mineures et des enfants, en suspens à la Chambre depuis le mois de juin de la meme année.
- Maaoooao»
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- LE CONGRÈS DE DELFT
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- Le troisième congrès de l'Alliance coopérative internationale a été tenu à Dolft, du 1:5 au 17 septembre, sous la p rosi don ce do M. Van Marken.
- Les réunions' ont ou liou dans un grand bâtiment, appelé la Communauté, situe à Agneta Parc, où se tiennent les réunions populaires du personnel des quatre usines Van Marken, fabrique de levure et d’alcool, fabrique de produits d’os, huilerie et imprimerie coopérative.
- Pendant les cinq jours qu’ils ont passé à Dolft où tout avait été organisé pour leur réception par M. Van Markon et ses collaborateurs, les congressistes ont eu sous les yeux une leçon de choses des plus instructives.
- On sait, on effet, que dans les usines dirigées par M. Van Markon, le principe de la coopération est appliqué depuis longtemps avec succès. Les ouvriers, dont les salaires dépassent la moyenne des salaires du pays, jouissent d’une participation dans les bénéfices, et dans telle branche delà production, l’imprimerie, la-participation revêt sa forme la plus élevée.
- En outre, la direction n’a cessé de travailler au bien-être des ouvriers, non seulement par l’institution de caisses de retraite, etc., mais par la création d’une loule d'établissements destinés à leur rendre l’existence moins coûteuse et plus agréable. C’est ainsi que l’usine a des logements pour une partie des travailleurs, une épicerie, une pharmacie, des écoles, un avocat-conseil, une musique, etc.
- Parmi les congressistes, citons, pour l’Angleterre, MM. Ilolyoake, Sedley Taylor, Georges Thomson, etc.; pour la Belgique, MM. Micha, de Quéker; pour la Suisse, le recteur Abt. ; pour l’Allemagne, M. Criiger; pour l’Italie, MM. Ponti, Minelli, etc. ; pour les Etats-
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- Unis, M. Lloyd. La Hollande était représentée par M. van Markon, Elias, Kordijk, etc., et la Franco, par MM. Charles Robert, représentant des sociétés de Nimos, de Versailles, d'Angouleme et le Familistère de Guise; Cernesson, de VEconomie de Sens; Fie, de la Revendication de Puteaux; MM. Bertin, du Marais, Laurent, de VEgalitaire, Rémond, de XAvenir de Plaisance, délégués d'un certain nombre de sociétés socialistes de Paris, et M. de Seilhac, représentant le Musée social.
- M. le docteur H. Goeman Borgésius, ministre de l'Intérieur de la Hollande, a assisté à Tune des séances plénières du congrès.
- M. Luzzati, ministre du Trésor d’Italie, avait adressé au congrès ses vœux avec une chaleureuse profession de foi en faveur de la participation dans les bénéfices.
- Les langues employées au congrès étaient l’anglais, le français et le hollandais. Los discours étaient immédiatement traduits dans ces trois langues.
- La première séance a été ouverte par un discours de M. Pierson, premier ministre avec le portefeuille des finances, qui avait courageusement assumé la tâche de montrer la nécessité de la coopération, d’afiirmer ses droits, et de revendiquer pour elle une place à côté de l’effort individuel.
- D’après lui, ces deux facteurs doivent se prêter un mutuel appui pour la réalisation du progrès social.
- Après cette allocution saluée d’applaudissements, M. van Marken, en qualité de président, du congrès, a prononcé un discours sur « la coopération et la classe ouvrière ».
- Il a d’abord l’appelé les idées fausses de ses compatriotes sur la coopération, et les oppositions qde Pieuvre a soulevées au début, les services rendus à la cause par M. Kerdijk, député à la seconde Chambre, les progrès réalisés jusqu’à ce jour aux Pays-Bas et dans d’autres pays.
- Il a esquissé ensuite l’évolution économique à laquelle nous assistons.
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- A cote du capital et do l'autorité dirigeante qui, en général, absorbent, à eux seuls le bénéfice provenant de la richesse produite, le troisième facteur de la production, le travail, s'est transformé. Il faudra désonnais compter avec lui, non par crainte' de violences, mais en écoutant ses bonnes raisons.
- Le salariat no comprend plus seulement aujourd’hui de simples prolétaires voués au labeur manuel, mais des hommes supérieurs, des capacités techniques, employés, ingénieurs et autres. Tous ceux qui, dans ce monde laborieux, sont encore limités au salaire fixe aspirent naturellement à un sort meilleur, c’est-à-dire à une part dans les bénéfices produits par le travail fait et par les risques courus. Les éléments clairvoyants et intelligents du travail salarié agiront dans ce sens sur les autres ouvriers. Le capital et la direction doivent donc aller au devant de l'évolution qui se prépare, et traiter le travail sous toutes ses formes comme un troisième allié dans la production, comme un troisième facteur ayant droit à sa part de tous les bénéfices de l'évolution économique. Ainsi serait évitée la guerre, ainsi serait conclu le traité de paix. L'équité sociale exige certaines garanties pour le travailleur et la participation du travail aux bénéfices de la production.
- M. van Markon conclut en conjurant les ouvriers de s'instruire à l'école de la coopération et les capitalistes de changer de tactique dans leur propre intérêt, de faire au travail la place à laquelle il a droit.
- Après ce discours qui a été salué par de vifs applaudissements, les travaux du congrès ont commencé.
- Le congrès s’était divisé en quatre sections :
- 1° Section de la Participation, présidée par M. Charles Robert;
- 2° Section de Législation coopérative, présidée par M. le professeur Treur ;
- 3° Section de la Coopération agricole, présidée par M. Michiels van Kessenich;
- 4° Section des relations commerciales, présidée par M. le commandeur Lorenzo Ponti,
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- IÆ DEVOIR
- Sur le rapport do sa se»ction do participation, lo Congrès, après avoii* d’abord adopte la définition de la participation donnée par le Congrès international de la participation (pii siégeait, on 1889 à Paris, a voté, à l'unanimité, lo projet, do résolution suivant :
- « Le Congrès, considérant (pie la participation doit être organisée dans l’esprit do justice indiqué dans lo Congrès do Paris, octobre 189(1 :
- » Continue et approuve la déclaration do ce Congrès, en date du 29 octobre, portant que les systèmes vraiment coopératifs d'association do production et do participation contractuelle sont ceux (pii donnent des garanties à tous les intérêts et. à tous les droits, cherchent, dans un esprit do justice, à répartir la valeur dos produits du travail proportionnellement au concours apporté par les divers facteurs do la production, en tenant compte des risques financiers ou corporels tenus par chacun doux. »
- Cotte définition complote la série des définitions qui précisent lo caractère de la participation proflt-shnrhui, en anglais.
- Le Congrès n’a pas été aussi heureux dans sa tentative4 pour déterminer le sens exact de l'expression : co-partncrship.
- La commission permanente internationale qui avait, reçu du deuxième Congrès de l’Alliance, le mandat de» définir le profit-shavhifj et la no-partners/iij), proposait de» cette dernière la définition suivante : « co-partnership est un système élans lequel les ouvriers et employés effectifs d’une entreprise quelconque reçoivent, en vertu de leur travail une part substantielle», déterminée d’avance», des profits réalisés, et peissèdent, en outre, une» part effective du capital, de la direction e»t des responsabilités de l’entreprise. »
- Cette» formule ne» satisfaisait pas complètement ses auteurs, puisqu’ils ne la proposaient, que» sous toute»s réserves et. à titre provisoire.
- Les Anglais qui avaie»nt provoqué la discussion sur ce mot : co-partnership étaie»nt eux-meune's divisés sur la signification qu’il convenait de lui attribuer.
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- LE CONGRÈS DE DEL ET
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- Faudrait-il croire <|ii<* co t(M*ine ne répond à aucune réalité précise, puisque ceux-là même qui Tout pétri dans leur langue ne parviennent pas à le définir.
- C'est, un Français, auquel du reste n'est étrangère aucune des modalités multiples du principe d’association, c'est M. Charles Robert, qui nous semble avoir jeté, dans le débat, le plus de lumière sur cette question.
- M. Charles Robert (et ici nous lui empruntons les termes mêmes du compte-rendu du Congrès publié par lui dans V h'/nancipafiou d'octobre»), M. Charles Robert aperçoit la co-partnersbip, à une dose plus ou moins Forte», dans toute association ouvrière do production et dans toute maison patronale où la porte e»st ouverte, ou même seulome'nt. entr'ouve»rte» pour permettre aux auxiliaires de» l'association et aux ouvriers du patron, déjà participants aux bénéfices, de monter un échelon de» plus, de devenir eux-mêmes associés, co-propriétaires de l'actif social, et capables, dès lors, d'après les ternies des statuts, de siéger avec les autres actionnaires. Ils atteignent ce but, soit en consacrant d'anciennes épargnes à aclmter une» ou plusieurs actions, soit en affectant à cette destination, obligatoirement ou facultativement, les ressources produites pour chacun d'eux par la participation dans h»s bénéfices.
- « La Co-partnership, ajoute M. Charles Robert, est donc quelque chose de plus qu’une société coopérative de production composée d'associés travailleurs qui se bornent à donner la participation à leurs auxiliaires non associés. C'est, la faculté» donnée à ceux-ci de devenir, eux aussi, associés co-propriétaires de Vactif social.
- » Fai d’autres termes, la participation (profit-Sharitu/J, qui ajoute un éventuel au salaire fixe n’est qu’un perfectionnement du contrat de Louage d’ouvrage. La copropriété du capital-social (co-partnership) au contraire, transporte 1e salarié dans un autre» régime légal, dans un autre monde juridique, celui du contrat de Société. 11 arrive» alors à jouir du droit commun normal des associations de capitaux, c'est-à-dire à vote»r dans une assembler» générale et à pouvoir faire) partie d'un Conseil d'administration. Le voilà émancipé. Le salarié est
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- sorti do sa chrysalide. 11 s'est transformé en associe. Il a conquis l'association à l’aide do la participation. 11 était déjà salarié participant, salarié intéressé on vertu d’un contrat de louage nouveau, meilleur que l’ancien, il esta présent, ne fùt-ce (pie pour une très-petite part, Fégal on droit, du patron, étant inscrit, avec lui, sur la liste des actionnaires. >
- Après une très longue discussion, le Congrès renonçant à donner une définition de la co-partnership, s'est borné, sur la proposition de M. (freoning, à voter la résolution suivante, forcément très vagin*:
- « Le Congrès déclare attacher une grande importance à ce qu'une propagande active en laveur du principe de co-partnership du travail, soit organisée dans tous les pays, d'accord avec Y Alliance coopérative internationale, afin que l'opinion publique soit pénétrée de ce principe et que l'attention de tous les réformateurs sociaux soit appelée sur sa haute portée résultant de ce qu'il tend à harmoniser les facteurs principaux engagés dans la production et la distribution. »
- La discussion (pii-a précédé ce vote, un peu bysantine par moment, a été des plus instructives à certains égards.
- D'intéressantes choses ont été dites, notamment par M. van Marken, fort compétent en la matière, sur les combinaisons à adopter dans les associations et les maisons où les ouvriers ont des actions ou parts, pour (pie le capital soit toujours aux mains de ceux (pii travaillent.
- On a cité dans ce sens l'exemple donné par la société du Familistère do Guise, l'imprimerie van Marken, la papeterie coopérative d’Angoulêmo, la fabrique de lainage Thomson et Ce à Huddersfield, l’usine métallurgique de O. Nelson, à Saint-Louis du Missouri et la South motropolitan gaz company de Londres.
- La deuxième question, de la législation coopérative dans les différents pays sur laquelle quatre rapports ont été présentés, a reçu une solution conforme aux conclusions du rapport de M. Unisson, ainsi formulées :
- « Le Congrès, s’inspirant des votes des Congrès pré-
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- LE CONGRÈS DK DELFT
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- cédonts et considérant que la coopération rapproche les hommes (*n éveillant chez eux de nobles et, généreux sentiments de solidarité desquels dépend toute véritable civilisation ; que par une juste répartition des fruits du travail, source de la richesse publique, elle ramène dans le corps social la paix et l'harmonie ;
- » Considérant en outre que la coopération n’est en contradiction, ni en théorie ni en pratique, avec aucune loi juste, avec aucun principe vrai et avec aucun dogme;
- » Invite les pouvoirs publics qui ont charge de la destinée des peuples, et sont les dispensateurs des lois qui régissent le corps social, à ne prendre aucune disposition (jni aurait pour effet d'entraver la coopération et de mettre obstacle à son développement, au contraire de s'employer à la diffusion des principes raisonnés de l'association sous toutes ses formes, et, par une législation libérale et tolérante, de permettre l'accession du
- plus grand nombre aux bienfaits de la coopération.»
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- En ce qui concerne la coopération agricole qui faisait l'objet de la troisième question, les conclusions de la commission étaient que l’intérêt de la population agricole commande d’organiser des coopératives générales où toutes les branches de la coopération se centralisent dans une seule association en faisant une réserve pour la coopération du crédit qui doit toujours posséder une organisation entièrement distincte et autonome, lors même qu'elle se rattache directement, ou indirectement au bureau central.
- Les services d'intérêt-général doivent comprendre les achats collectifs de matières premières, semences, engrais ou produits employés dans l’exploitation du sol, ainsi que l'achat en commun des instruments perfectionnés, tels que trieurs, charrues, semoirs, batteuses et. autres; ce qui rendra les travaux agricoles plus économiques et plus productifs en même temps.
- Ensuite, on devra s’occuper de l’achat de tous les articles nécessaires à la vie materielle de la population et à la nourriture du bétail.
- Mais ces conclusions, après discussions, furent modi-
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- LE DEVOIR
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- liées par le Congrès, qui est d’avis do no faire la centralisation (|u’autant que los coopératives spéciales auront, été mises on pratique et, auront donné des résultats.
- La quatrième question était relative aux relations commerciales entre les associations de production et do consommation.
- M. Charles Robert constate que les o Ho rts laits dans dillerents pays pour établir des relations commerciales, d'abord entre les coopératours do consommation et de production d'un même pays, puis entre coopératours do nationalités diverses, n'ont pas abouti jusqu'ici à d'importants résultats. Cependant, quelques laits intéressants ont été signalés à cet égard on Italie.
- Le manque do ressources a empêché le Bureau directeur de réaliser les projets d'organisation centrale dont il avait été parlé au Congrès de Paris en 1890. Il faudrait publier des catalogues et créer des dépôts.
- La commission avait conclu qu'on constitue dans chaque pays un centre commercial, auquel on pourra s'adresser et que les centres réunissent les éléments commerciaux dans une liste spéciale qui sera publiée par le bureau directeur de Londres qui, de son côté, la distribuera aux divers centres coopératifs du pays.
- Ces conclusions ont été vivement attaquées par un congressiste qui a reproché au Comité central de n'avoir encore rien lait, et qui a proposé la création, à Paris, d'une bourse coopérative avec échantillon, qui s’établirait sous le patronage4 et avec le concours du groupe de sociétés socialistes parisiennes représentées à Délit.
- Le Congrès s’est empressé d'accepter l'olfre qui lui était faite et d’accorder son appui moral, le seul qui lui (Vit demandé, à la création projetée.
- C'est, de bonne tactique coopérative. Nous l'avons vu pratiquer avec succès par une société qui a depuis longtemps pris place dans l'histoire de la coopération français!4.
- A la Solidarité de Nimes, lorsque certains membres de
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- LE CONGRÈS DE DELET
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- la société se distinguaient par la vivacité ou la persistance de lew 1* erit.iquo dos actes de l'administration, par un vote unanime où la majorité se confondait avec l’op-• position, ils étaient, dès le plus prochain renouvellement du bureau, placés au gouvernail.
- Ainsi mis (ni demeure de mieux faire que leurs prédécesseurs, quelques-uns s’y essayaient; fort peu y réussissaient. La critique est aisée... On sait le reste.
- Point n’est besoin d’une grande connaissance de la nature humaine pour se représenter que d’aucuns estimaient, suffisant d’ètre à l'honneur sans prendre part à la peine, ou exagéraient au pouvoir les défauts qu’ils reprochaient aux autres dans l’opposition.
- On n’était pas surpris, à la Solidarité, d’en voir d’autres, au contact des responsabilités de la direction , se plier aux règles d’une prudente administration ou bien, après avoir mesuré la distance qui séparait leur conception de la réalité possible, aspirer, plus modestes, à rentrer dans le rang.
- En revanche , on n’y marchandait jamais au promoteur d’une idée le mérite d’en avoir tenté l’application et. l’honneur d’y avoir réussi. C’est au pied du mur qu’on voit le maçon.
- Les membres sortants du Comité central de Y Alliance ont été réélus par le Congrès. Pour l’Angleterre, M. Aneurin Williams, démissionnaire, a été remplacé par M. Frank Hardern ; pour la Belgique, M. Jacques, décédé, a été remplacé par M. de Queker.
- MM. llenry AV. WollT, président, J.-C. Gray et E.-O. Greening, secrétaires, M. Joseph Greenwood, trésorier, et M. Mac Innés , membre du bureau, ont été réélus par le Comité central de Y Alliance. M. F. Harden a été nommé à la place de M. Aneurin AVilliams, démissionnaire. ""
- La fixation du lieu et de la date du prochain Congrès a été laissée à l’appréciation du Comité central de Y Alliance, ainsi que le permet l’article 17 des Statuts.
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- LE DEVOIR
- LA QUESTION DE LA PAIX
- Arbitrages
- Le Président do la République française a accepté la mission que les gouvernements de Colombie et de Postait ica lui avaient ollérte de statuer sur le différend (pii les divise (détermination de frontière).
- Une Commission s'est constituée le 2 octobre, au ministère des affaires étrangères, pour examiner préalablement les documents qui lui seront présentés par les deux gouvernements.
- «
- « •
- D'après une dépêche de Washington, le professeur de Mertens, de l'Université de Saint-Pétersbourg, a été choisi comme président et arbitre supérieur du tribunal d’arbitrage qui doit se tenir à Paris vers la fin de l'été de l’année prochaine, pour trancher la question de délimitation de frontière entre l'Angleterre et le Venezuela, en vertu du traité négocié entre les deux parties sous les auspices des Etats-Unis.
- L’Angleterre et le Venezuela avaient propose chacun une liste de jurisconsultes pour y choisir le president du tribunal arbitral, et le nom du professeur Mertens est le
- seul qui figurât à la fois sur les deux listes.
- »
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- La magistrature française et l’arbitrage
- Charge de prendre la parole devant la Cour d’appel de Paris, à l’occasion de la rentrée solennelle des Cours et Tribunaux, M. l’avocat général Morillon avait pris pour sujet : « Le règlement juridique des conflits internationaux ».
- Voici la conclusion de cet éloquent plaidoyer en faveur de l’arbitrage international :
- « La guerre, a-t-il dit, peut disparaître un jour devant les progrès du droit. Elle restera encore long-
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- IA QUESTION DE LA PAIX
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- temps Vuttiniu ratio dos nations dans lus circonstances graves où auront échoué tous les efforts do la sagesse et de la prudence.
- » Elle conservera môme son coté généreux et, son caractère sacré quand elle sera l'effort suprême d’une nation défendant, son territoire, son indépendance, son honneur ou sa liberté. Mais la rendre déplus on plus rare jusquïi la supprimer presque entièrement, en réglant par le droit les conflits internationaux, ce n'est pas affaiblir le sentiment de la patrie, c'est, au contraire, l'élever et l'ennoblir.
- » Notre France, fille do la Révolution qui a proclamé dans l'univers entier, en même temps que la souveraineté de la raison humaine, le droit sacré des peuples à l’indépendance et à la libre disposition d'eux-mêmes, n'a rien à redouter et peut tout attendre d'une justice internationale fondée sur l'équité et le droit.
- » Foui* nous, magistrats, serviteurs de la justice et du droit, nous voyons s'agiter au-dessous de nous les liassions humaines et la lutte des intérêts, et devant nous, chaque joui*, la force vient s'incliner et se soumettre à la loi. C'est donc à nous surtout qu'il appartient de saluer l'effort des jurisconsultes vers rétablissement définitif de l'ordre international, et c'est pour nous plus qu’une espérance, c'est un devoir, quelles (pie soient les difficultés de l’heure présente, à travers toutes les vicissitudes, et malgré les triomphes passagers de la violence, d’affirmer énergiquement que, pour les Etats comme pour les individus, le jour doit venir, certain, glorieux et peut-être prochain, où le droit primera la force. »
- Il est très important pour la cause de la paix que de semblables paroles soient prononcées publiquement par de hauts magistrats, dont l’autorité en matière de droit n’est, pas contestée.
- Les Etats-Unis clfEurope publient dans leur numéro d’octobre le texte complet de ce remarquable discours.
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- LE DEVOIR
- La transformation des armées destructives en armées
- productives.
- Mme Griess-Traut vient d’adresser une lettre ouverte à MM.*les députés et à MM. les sénateurs de France, sur le désarmement, la question économique, Vannée, en vue d’une transformation progressive des armées destructives en armées productives, scientifiquement et industriellement organisées pour l’exécution do grands travaux en souffrance, tels (pie reboisement des montagnes, canalisation des cours d'eau, dessèchement des marais, percement des isthmes, etc.
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- Affaires d’Orient.
- Les préliminaires de paix ont été signés le 18 septembre par les représentants des six puissances composant le concert européen.
- L’article 10 de ces préliminaires est ainsi conçu :
- « Les représentants des grandes puissances se constitueront en tribunal arbitral pour tous les différends qui pourraient surgir entre la Turquie et la Grèce jusqu'à la signature définitive de la paix, et*se réservent d’exercer leur droit d’arbitrage, soit personnellement, soit par mandataire. »
- L’idée de l’arbitrage international lait son chemin.
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- L’alliance franco-russe
- Les Etats-Unis d'Europe apprécient en ces termes la proclamation par le Président de la République française et par l’Empereur Nicolas II, de l’alliance franco-russe :
- Le Président de la République a affirmé que les « deux nations amies et alliées» étaient « guidées par un intérêt commun de civilisation, de droit et de justice*», et h* Çzar a répondu que « les deux nations amies et alliées » étaient « également résolues à contribuer de toute leur puissance au maintien de la paix dans le monde, en un esprit de droit et d’équité ».
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- Puisque les chois d’Etat français et russe ont cru devoir proclamer d’une manière solennelle les liens qui unissaient leurs pays et le but de cette union, le monde entier a le droit de voir dans ces « toasts » autre chose qu’un engagement réciproque des deux gouvernements. Il a le droit de prendre acte de tous les termes du contrat ainsi publié et d’en demander la fidèle exécution, avec, pour sanction première, le jugement de l’histoire.
- C’est au service du droit, que la France et la Russie viennent de mettre leur force. Souhaitons que le droit n'ait jamais besoin de recourir à la force, mais espérons (pie les paroles solennelles prononcées à bord du Pothuau auront sonné définitivement le glas de la politique de la, force primant le droit,.
- Les manifestations qui, en Russie et en France, ont précédé et suivi la proclamation de l’Alliance, ont été comme la signature des peuples français et russe, mise au bas des engagements conclus entre leurs gouvernants, et dont ceux-ci ont pris soin d'indiquer nettement le sens. Aussi, reprenant à notre compte l’appréciation de notre directeur, M. Emile Arnaud, (pie de nombreux confrères de la presse quotidienne ont reproduite, nous disons : « Puisque le czar Nicolas II a permis au peuple russe de prendre sa part dans ce groupement international, qui unit une autocratie à une démocratie, il n’est pas interdit d’espérer qu’un jour, de par la volonté de son empereur, ce peuple puisse bénéficier de cette union, meme au point de vue de ses libertés intérieures.
- » Ce jour-là, il est à souhaiter que l’union des peuples français et russe, essentiellement pacifique et tout humanitaire, s'étende à d’autres peuples, et que tous ensemble ils abolissent la guerre, en se liant entre eux par des traités d'arbitrage permanent, réalisant ainsi le fœdus paçifwum, « l'alliance pacifique de peuple à peuple n’établissant aucune domination d'Etat à Etat « que recommandait Emmanuel Kant, il y a cent ans, dans son Essai philosophique sur la paix perpétuelle. »
- Nous nous associons sans réserve aux considérations exposées par nos excellents confrères des Etats-Unis d'Europe.
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- LE DEVOIR
- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- Les femmes et la participation
- Au banquet du conseil de la Société de Participation qui a. eu lieu cette année le dimanche 25 juillet, les dames étaient admises. Leur présence, dit à ce sujet le Bulletin de la participation, n’a pas seulement donné à cette réunion un charme particulier, elle a été considérée comme une marque précieuse de sympathie pour l’œuvre à laquelle le Conseil d’administration de notre Société consacre tant d'efforts, surtout pour les œuvres sociales où l'élan du cœur s’ajoute aux recherches de l’intelligence, le concours des femmes est une grande force. Leur opposition pourrait décourager. Leur approbation, au contraire, qui est en quelque sorte l'écho des éléments les plus généreux de l'opinion publique, est un gage de succès.
- *
- * *
- Beaucoup de daines ont assisté assidûment aux séances plénières ou autres du congrès de l'Alliance coopérative internationale de Delft.
- Deux d’entr'elles ont bien voulu remplir les fonctions de secrétaire' dans deux sections surchargées de proces-verbaux et de traductions.
- Sur la demande de l'une des dames présentes, le Congrès, après avoir adopté la définition de la participation donnée par h' Congrès international de la participation qui siégeait en 1S89 à Paris, a dit expressément (pie la définition s'applique aux travailleurs des deux sexes.
- On a donc déclaré : « (pie la convention librement consentie' par laquelle l'ouvrier et l’ouvrière, ou l'employé et l'employée reçoit une part, déterminée d'avance, des bénéfices, est conforme à l'équité et aux principes essentiels du droit positif. >
- Knfin, au même Congrès de Delft, la résolution suivante, proposée par Mrao van Marken et d’autres dames, a été votée par acclamation :
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- LE MOUVEMENT FEMINISTE
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- « Le Congrès, considérant que la femme a autant d’intérêt que l’homme à la coopération ; qu’il y a des associations coopératives où la femme n’est, pas admise comme sociétaire et que, dans d’autres où elle est admise comme sociétaire, elle ne peut pas être nommée membre du bureau ;
- » Emet le voeu (pie toutes les associations coopératives qui se formeront dans l’avenir devront, être justes envers la femme et que toutes celles (pii actuellement interdisent son admission comme sociétaire ou son élection comme membre du bureau, fassent disparaître cette interdiction lors de la prochaine modification de leurs statuts. »
- »
- •*' *
- La femme avocat en Allemagne
- Mlle Anita Augspurg, une jeune hanovrienne, qui a suivi les cours de la Faculté de droit de Ferlin et a conquis avec grand succès son diplôme de docteur en droit à la dernière session de la Faculté de Zurich, est, dit-on, en instance pour obtenir son inscription au barreau de Munich.
- D'après le mode de procédure allemand (Reichs-Civil-Proness-Owhivnfj), la femme est admise déjà à plaider devant les Amtsgerichte (justices de paix). Mlle Augspurg entend ne pas se déclarer satisfaite de ces menus privilèges ; elle désire pratiquer comme avocat et jouir de toutes les immunités du défenseur.
- Sa demande va fortement embarrasser les juges allemands.
- Les Allemands s’étaient imaginé empêcher ces revendications en fermant aux femmes l’accès de leurs universités. Mais les femmes sont allées conquérir leurs diplômes en Suisse, et comme les universités suisses sont traitées sur un pied d’égalité avec les universités, allemandes et jouissent du privilège de 1’ « équivalence des diplômes», il se fait que le diplôme de Mlle Augspurg est parfaitement valable en Allemagne, bien que délivré à Zurich.
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- Les sages-femmes dans le sud-algérien
- Du Progrès médical, 23 octobre 1877 :
- On se rappelle les missions laites par M",R le docteur Ohellier dans le Sud-algérien. Grâce à l'activité et au dévouement de cette ((mime médecin, il n’y a plus là un simple projet, dans les tentatives de cet énergique pionnier, mais une heureuse tentative qui, dès maintenant, s’affirme.
- Déjà trois sages-femmes ont été installées.
- L’une préside à Sidi-Aïch, dans la commune mixte de la Soummam, la plus peuplée des communes mixtes de la Kabylie. Elle a été installée la première, et, déjà, Mme Ohellier dit que, dans la région, elle jouit de la confiance des indigènes. Plusieurs fois elle a été spontanément. mandée dans les tribus, et les femmes viennent chaquejourla consulter.il paraît meme que, dans les familles, on se montre très fier que les accouchées aient été assistées par elle.
- Une seconde a été placée en résidence à Arris, au centre de l’Aurès.
- Une troisième enfin, affectée à la commune mixte d’Aïn-Touta, habite l’oasis d'El-Kantara, sur le chemin de fer de Batna à Biskra.
- Ce n’est là qu'un commencement. Trois sages-femmes françaises, ainsi disséminées, ne sauraient évidemment faire autre chose que marquer la voie dans laquelle il y a lieu de s’engager. Elles n’y resteront point isolées. Dès maintenant, Mme Ohellier propose d’établir sept nouveaux postes dans le département de Constantine, quatre dans le département d’Alger et deux dans le département d’Oran.
- L'unanimité avec laquelle les populations indigènes ont accueilli l’idée de voir envoyer, au milieu d’elles, une sage-femme française, est le meilleur garant du
- succès de l’œuvre entreprise.
- *
- * *
- Les femmes étudiantes
- A Vienne :
- A la Faculté de philosophie, lettres et sciences réunies
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- LE MOUVEMENT FEMINISTE
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- do Vienne, treize damos so sont fait inscrire comme étudiantes, après avoir produit préalablement les diplômes nécessaires.
- Quatre d’entre elles ont opté pour la section des mathématiques, quatre pour la philosophie, deux pour la physique, une pour les sciences naturelles et deux pour l'histoire.
- *
- * * N
- En Suisse :
- Le bureau fédéral de statistique vient de publier le tableau des étudiants et auditeurs des Universités et Académies suisses pendant l’été de 1897.
- Nous en extrayons les renseignements suivants. Le nombre total des étudiants et auditeurs suisses a été pendant le semestre dernier de 805, dont 54 du sexe iéminin ; celui dos étudiants et auditeurs étrangers a
- été de 1526, avec 343 étudiantes et auditrices.
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- * *
- Le féminisme en Chine
- Du Rappel :
- C’est à une femme que Li-Hung-Tchang a donné le poste de premier médecin de sa cour.
- Cette doctoresse qui a passé ses examens à la Faculté de New-York s’appelle Hou-King. Elle était, jusqu’à ce jour, interne à l’hôpital des femmes do Fou-Tchéou.
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- LE DEVOIR
- OUVRAGES REÇUS
- Almanach de la paix pour 1898, public par l’Association do « La Faix par le Droit ».
- Prix, 0 fr. 20. Plon, Nourrit et Ce, éditeurs, 8 et 10, rue Garancière, Paris.
- La plupart do nos lecteurs connaissent cette intéressante publication qui arrive à sa dixième année, et la suivront avec plaisir.
- La préface de la nouvelle brochure est de M. Anatole Leroy Beaulieu, membre de l'Institut. L’ouvrage est illustré de neuf gravures. Il contient des articles de MM. Frédéric Passy, Charles Gide, Gabriel Monod, Hodgson Pratt, J. Prudhommeaux, Th. Ruyssen, baronne de Suttner, etc., etc.
- *
- * *
- Un autre ouvrage, également des plus intéressants pour les lecteurs du Devoir, est
- l'Almanach de la coopération française pour 1898 (sixième année).
- Il est publié, au prix de 0 fr. 40, par le Comité central de l’Union coopérative des sociétés françaises de consommation, 1, rue Christine, Paris, et. édité parM. K. de Boyve, avec la collaboration de MM. H. Buisson, Aug. Fabre, Ch. Gide, Grav, Mc Innés, de Lamage, Edouard Monod, Nelson, Rayneri, Charles Robert, Soria, etc.
- Dix belles gravures ornent cet ouvrage. De jolis articles, imités de l'anglais, par M. de Boyve, ont pour but de vulgariser les principes de la coopération. A signaler également l'article de notre ami et collaborateur, M. Aug. Fabre, sur l'Assurance des pensions au Familistère de Guise.
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- SANS FAMILLE
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- SANS FAMILLE
- par Hector MA LOT
- Ouvrage couronné par l’Académie française
- ( Suite).
- Heurousèment en arrivant à Cliarenton, nous n'eûmes pas à balancer, car à nos demandes on répondit, pour la première fois, qu’on avait vu un bateau qui ressemblait au Cygne ; c’était un bateau de plaisance, il avait une verandah.
- Mattia fut si joyeux qu’il se mit à danser sur le quai : puis tout à cou]), cessant de danser, il prit son violon et oua frénétiquement une marche triomphale.
- Pendant ce temps, je continuais d’interroger le marinier qui avait bien voulu nous répondre : le doute n’était pas possible, c’était bien le Cygne: il y avait environ deux mois qu’il avait passé à Cliarenton, remontant la Seine.
- Deux mois ! Cela lui donnait une terrible avance sur nous. Mais qu’importait! En marchant, nous finirions toujours par le rejoindre, bien que nous n’eussions que nos jambes, tandis que lui il avait celles de deux bons chevaux.
- La question de temps n’était rien : le lait capital extraordinaire, merveilleux, était que le (Cygne était retrouvé.
- — Qui a eu raison ? criait Mattia.
- Si j’avais osé j’aurais avoué que mon espérance était vive aussi, très vive, mais je n’osais pas préciser, même pour moi seul, toutes les idées, toutes les folies qui faisaient s’envoler mon imagination.
- Nous n’avons plus besoin de nous arrêter maintenant pour interroger les gens, le Cygne est devant nous ; il n’y a qu’à suivre la Seine.
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- LE DEVOIR
- Mais à Moret lo Loing se jette dans la Seine, et il finit recommencer nos qRestions.
- Le Cygne a remonté la Seine.
- A Montereau, il faut les reprendre encore.
- Cette fois le ('y(/ne a abandonné la Seine pour l'Yonne; il y a un peu plus de deux mois qu'il a quitté Montereau; il a à son bord une dann' anglaise et un jeune garçon étendu sur un lit.
- Nous nous rapprochons de Lise en même temps que nous suivons le Cygne, et le cœur me bat fort, quand en étudiant ma carte je me demande si, après .Toigny, madame Milligan aura choisi le canal de Bourgogne ou celui du Nivernais.
- Nous arrivons au confluent de l’Yonne et de l'Armen-çon, le Cygne a continué de remonter l’Yonne; nous allons donc passer par Dreuzy et voir Lise: elle-même nous parlera de madame Milligan et d'Arthur.
- Depuis que nous courrions derrière le Cygne nous ne donnions plus grand temps à nos représentations, et Capi (pii était un artiste consciencieux ne comprenait rien à notre empressement: pourquoi ne lui permettions-nous pas de rester gravement assis la sébile entre les dents devant « l'honorable société » qui tardait à mettre la main à la poche? il faut savoir attendre.
- Mais nous n'attendions plus ; aussi les recettes baissaient-elles, en même temps que ce qui nous était resté sur nos quarante francs diminuait chaque jour : loin de mettre de l'argent de côté, nous prenions sur notre capital.
- — Dépêchons-nous, disait Mattia, rejoignons le Cygne.
- Et je disais comme lui : dépêchons-nous.
- Jamais le soii* nous ne nous plaignions de la fatigue, si longue qu'eût, été l'étape; au contraire nous étions d'accord pour partir le lendemain de bonne heure.
- — Eveille-moi, disait Mattia , qui aimait à dormir.
- Et quand je l’avais éveillé, jamais il n’était long à sauter sur ses jambes.
- Pour faire des économies nous avions réduit nos dépenses, et comme il faisait chaud, Mattia avait déclaré qu’il ne voulait plus manger de viande « parce qu’en été
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- SANS FAMILLE
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- la viande <‘st malsaine ; » nous nous contentions d’un morceau do pain avoc un œuf dm* que nous nous partagions, ou bien d'un pou do bourro: et quoique nous lussions dans le pays du vin nous no buvions quode l'eau.
- Quo nous importait !
- Copendant Maffia avait quelquefois dos idées do gourmandise.
- — Jo voudrais bien quo madame Milligan eut encore la cuisinière (pii te faisait, do si bonnes tartes aux confitures, disait-il, cola doit être joliment, bon dos tartes à l’abricot.
- — Tu n’en as jamais mangé l
- — .T'ai mange dos chaussons aux pommes, mais jo n’ai jamais mangé des tartes à l'abricot, seulement j'en ai vu. Qu'est-ce que c’est que cos petites choses blanches qui sont collées sur la confiture jaune' l
- — Des amandes.
- — Oh !
- Et Mattia ouvrait la bouche comme pour avaler une tarte entière.
- Comme l'Yonne fait beaucoup de détours entre Joigny et Auxerre', nous regagnâmes, nous qui suivions la grande route, un peu de temps sur le Cygne; mais, à partir d'Auxerre, nous en reperdîmes, car b' Cygne ayant pris le canal du Nivernais avait couru vite sur ses eaux tranquilles.
- A chaque écluse nous avions de ses nouvelles: sur co canal où la navigation n’est pas très active , tout le monde avait remarqué ce bateau qui ressemblait si peu à ceux qu’on voyait ordinairement.
- Non seulement on nous parlait du Cygne, mais on nous parlait aussi de madame Milligan « une dame anglaise très bonne» et d’Arthur « un jeune garçon <pii se tenait presque toujours couché dans un lit placé sur le pont, à l’abri d'une verandali garnie de verdure et de Heurs, mais qui se levait aussi quelquefois. »
- Arthur était donc mieux.
- Nous approchions de Drcuzy; encore deux jours, encore un, encore quelques heures seulement.
- Enlin nous apercevions les bois dans lesquels nous avons
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- joué avec Lise à l’automne precedent, nous apercevons aussi l’écluse et la maisonnette de dame Catherine.
- Sans nous rien dire», mais d’un commun accord, nous avons forcé le pas, Mattia et moi, nous ne marchons plus, nous courons; Capi, qui se retrouve, a pris les les devants au galop.
- Il va dire à Lise que nous arrivons : elle va venir au-devant nous.
- Cependant ce n’est pas Lise que nous voyons sortir do la maison, c’est Capi qui se sauve comme si on l'avait chasse.
- Nous nous arrêtons tous les deux instantanément, et nous nous demandons ce que cela peut signifier ; que s'est-il passé? Mais cette question nous ne la formulons ni l'un ni l’autre, et nous réprimons notre marche.
- Capi est revenu jusqu'à nous et il s'avance; penaud, sur nos talons.
- Un homme est en train de manœuvrer une vanne de l’écluse, ce n’est pas l’oncle de Lise.
- Nous allons jusqu'à la maison, une femme que nous ne connaissons pas va et vient dans la cuisine.
- — Madame Suriot ? demandons-nous.
- Elle nous regarde un moment avant de nous répondre, comme si nous lui posions une question absurde.
- — Elle n’est plus ici, nous dit-elle enfin.
- — Et où est-elle ?
- — En Egypte.
- Nous nous regardons Mattia et moi interdits. En Egypte ! Nous ne savons pas au juste ce que c’est que l'Egypte, et où se trouve ce pays, mais vaguement nous pensons que c’est, loin, très loin, quelque part au-delà des mers.
- — Et Lise ? Vous connaissez Lise ?
- — Pardi ; Lise est partie en bateau avec une dame anglaise.
- Lise sur le Cygne ! Rêvons-nous ?
- La femme se charge de nous répondre que nous sommes dans la réalité.
- — C’est vous Remi ? me demande-t-elle.
- — Oui.
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- — Et bien, quand Suriof a été noyé, nous dit-elle.
- — Noyé !
- — Noyé dans l'écluse. Ali! vous no saviez pas que Suriot était, tombe à l’eau et qu’étant passé sous une péniche, il était resté accroché à un clou : c’est le métier qui veut ça trop souvent. Pour lors, quand il a été noyé, Catherine s’est trouvée bien embarrassée quoiqu'elle lut, une maîtresse femme. Mais que voulez-vous, quand l'aryen t. manque, on no peut pas le fabriquer du jour au lendemain : et l'argent, manquait. 11 est vrai qu'on offrait, à Catherin!' d'aller on Egypte pour élever les enfants d'une dame dont elle avait été la nourrice, mais ce qui la gênait c’était sa nièce, la petite Lise. Comme elle*était à se demander ce qu'il fallait faire, voilà qu'un soir s’arrête à l'écluse une dame anglaise qui promenait son garçon malade. On cause. Et la dame anglaise qui cherchait un enfant pour jouer avec son fils qui s'ennuyait tout seul sur son bateau, demande qu’on lui donne Lise, en promettant de se charger d'elle, de la faire guérir, enfin de lui assurer un sort. C'était une brave dame, bien bonne, douce au pauvre monde. Catherin!' accepte et tandis que Lise s'embarque sur le bateau de la dame anglaise, Catherine part pour s’en aller en Egypte. C’est mon mari qui remplace Suriot. Alors avant de partir, Lise qui ne peut pas parler quoique les médecins disent qu’elle parlera sans doute un jour, alors Lise veut que sa tante m'explique que je dois vous raconter tout cela si vous venez pour la voir. Et voilà.
- J'étais tellement abasourdi, que je ne trouvai pas un mot. mais Mattia ne perdit pas la tête comme moi :
- — Et où la dame anglaise allait,-elle ? demande-t-il.
- — Dans le midi de la France ou bien en Suisse; Lise devait me faire écrire pour que je vous donne son adresse, mais je n’ai pas reçu de lettre.
- XXII
- LES BEAUX LANGES ONT DIT VRAI
- Connue je restais interdit, Mattia fit ce que je ne pensais pas à faire.
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- LE DEVOIR
- — Nous vous remercions bien, madame, dit-il.
- Kt mo poussant doucement, il m<» mit hors d(» la cuisine.
- — En route, nie dit-il, en avant ! Ce n’est plus seulement, Arthur et madame Milligan que nous avons à rejoindre, c’est encore Lise. Comme cela se trouve bien ! Nous aurions perdu du temps à Dreuzy; tandis que maintenant nous pouvons continuer notre chemin; c’est, ce qui s’appelle une chance. Nous en avons eu assez de mauvaises, maintenant nous en avons de bonnes, le vent a changé. Qui sait tout ce qui va nous arriver d’heureux.
- Et nous continuons notre course après le Cygne, sans perdre de temps, ne nous arrêtant juste que ce qu’il faut pour dormir et pour gagner quelques sous.
- A Decize, où le canal du Nivernais débouche dans la Loire, nous demandons des nouvelles du Cygne : il a pris le canal latéral ; et c’est ce canal que nous suivons jusqu’à Digoin ; là nous prenons le canal du Centre jusqu’à Châlon.
- Ma carte médit que si par Charolles nous nous dirigions directement sur Mâcon, nous éviterions un long-détour et bien des journées de marche; mais c'est là une résolution hardie dont nous n’osons ni l’un ni l’autre nous charger après avoir discuté le pour et le contre, car le Cygne peut s’être arrêté en route et alors nous le dépassons; il faudrait donc revenir sur nos pas, et pour avoir voulu gagner du temps, en perdre.
- Nous descendons la Saône depuis Châlon jusqu’à Lyon.
- C’est, là qu’une difficulté vraiment sérieuse se présente : le Cygne a-t-il descendu le Rhône ou bien l’a-t-il remonté ? en d'autres termes madame Milligan a-t-elle été en Suisse ou dans le midi de la France?
- Au milieu du mouvement des bateaux qui vont et viennent sur le Rhône et la Saône, le Cygne peut, avoir passé inaperçu : nous questionnons les mariniers, les bateliers et tous les gens qui vivent sur les quais, et à la fin nous obtenons la certitude que madame Milligan a gagné la Suisse; nous suivons donc le cours du Rhône.
- — De la Suisse on va en Italie, dit Mattia, en voilà
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- encore une chance; si courant après madame Milligan, nous arrivons à Lucca, comme Crist.ina serait contente.
- Pauvre cher Mattia, il m’aide à chercher ceux que j’aime, et moi je ne lais rien [tour qu’il embrasse sa petite sœur.
- A partir de Lyon nous gagnons sur le Cygne, car le Rhône aux (‘aux rapides ne se remonte pas avec la même facilite que la Seine. A Culoz, il n’a plus que six semaines d'avance sur nous; cependant, en étudiant la carte, je doute que nous puissions le rejoindre avant la Suisse, car j'ignore que le Rhône n'est [tas navigable jusqu’au lac de Genève, et nous nous imaginons que c’est su rie Cygne i[\\o. madame Milligan veut visiter la Suisse, dont nous n’avons [tas la carte.
- Nous arrivons à Seyssel, qui est une ville divisée en deux par le lleuve, au-dessus duquel est jeté un pont suspendu, et nous descendons au bord de la rivière. Quelle est ma surprise, quand de loin je crois reconnaître le Cygne !
- Nous nous mettons à courir : c’est bien sa forme, c’est bien lui, et cependant il a l'air d’un bateau aban-bonné. 11 est solidement amarré derrière une sorte d’es-tacale qui le protège, et tout est fermé à bord ; il n’y a plus de Heurs sur la verandah.
- Que s’est-il passé ? Qu’est-il arrivé à Arthur ?
- Nous nous arrêtons, le cœur étouffé par l’angoisse.
- Mais c’est une lâcheté, de rester ainsi immobile ; il faut avancer, il faut savoir.
- Un homme que nous interrogeons veut bien nous répondre; c’est, lui qui justement est chargé de garder le Cygne.
- —La dame anglaise qui était sur le bateau avec ses deux enfants, un garçon paralysé et une petite fille muette, est en Suisse. Pille a abandonné son bateau parce qu’il ne pouvait pas remonter le Rhône plus loin. La dame et les deux enfants sont partis on calèche avec une femme de service; les autres domestiques ont suivi avec les bagages. Pille reviendra à l’automne pour reprendre le Cygne, descendre le Rhône jusqu’à la mer, et passer l’hiver dans le Midi.
- 4
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- LE DEVOIR
- Nous respirons : aucune des craintes qui nous avaient, assaillis n’était raisonnable; nous aurions dû imaginer le bon, au lieu d’aller tout de suite au pire.
- — Et où est cette dame présentement? demanda Mattia.
- — Elle est partie pour louer une maison de campagne au bord du lac de Genève, du coté de Vevey: mais je ne sais pas au juste où. Elle doit passe]’ là l’été.
- En route pour Vevey! A Genève, nous achèterons une carte de la Suisse, et nous trouverons bien cette ville ou ce village. Maintenant, le Cygne- ne court plus devant nous; et puisque madame Milligan doit passer l’été dans sa maison de campagne, nous sommes assurés de la trouver : il n’v aura qu’à chercher.
- Et, quatre jours après avoir quitté Seyssel, nous cherchons, aux environs de Yevev, parmi les nombreuses villas, qui, à partir du lac aux eaux bleues, s’étagent gracieusement sur les pentes vertes et boisées de la montagne, laquelle est habitée par madame Milligan, avec Arthur et Lise. Enfin, nous sommes arrivés; il est temps : nous avons trois sous en poche, et nos souliers •n’ont plus de semelle.
- Mais Vevey n’est point un petit village ; c’est une ville, et même plus qu'une ville ordinaire, puisqu’il s’y joint, jusqu’à Villeneuve, une suite de villages ou de faubourgs qui ne font qu’un avec elle : Blonay, Corsier, Tour-de-Peilz, Clarens, Chernex, Montreux, Veytaux, Chillon. Quant à demander madame Milligan, ou tout simplement une dame anglaise accompagnée de son fils malade et d’une jeune fille muette, nous reconnaissons bien vite que cela n’est pas pratique : Vevey et les bords du lac sont habités par des Anglais et des Anglaises, comme le serait une ville de plaisance des environs de Londres.
- Le mieux est donc de chercher et de visiter nous-mêmes toutes les maisons où peuvent loger les étrangers : en réalité, cela n’est pas bien difficile, nous n’avons qu’à jouer notre répertoire dans toutes les rues.
- En une journée nous avons parcouru tout Vevey et nous avons fait une belle recette. Autrefois, quand nous
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- voulions amasser do l'argent pour notre vache ou la poupée de Lise, cela nous eût donné une heureuse soirée, mais, maintenant, ce n’est, pas après l’argent que nous courons. Nulle part nous n’avons trouvé le moindre indice qui nous parlât de madame Milligan.
- Le lendemain, c’est aux environs de Vevey que nous continuons nos recherches, allant droit devant nous, au hasard des chemins, jouant devant les fenêtres des maisons qui ont une belle apparence, que ces fenêtres soient ouvertes ou fermées; mais, le soir, nous rentrons comme déjà nous étions rentrés la veille. Et cependant nous avons été du lac à la montagne et de la montagne au lac, regardant autour de nous , questionnant de temps en temps les gens que, sur leur bonne mine, nous jugeons disposés à nous écouter et à nous répondre
- Ce jour-là, on nous donna deux fausses joies, en nous répondant que, sans savoir son nom, on connaissait parfaitement la dame dont nous parlions. Une fois, on nous envoya à un chalet bâti en pleine montagne ; une autre fois, on nous assura qu’elle demeurait au bord du lac. C’étaient bien des dames anglaises qui habitaient le lac et la montagne , mais ce n’était point madame Milligan.
- Ap rès avoir consciencieusement visité les environs de Vevey, nous nous en éloignâmes un peu du côté de Clarens et de Montreux, fâchés du mauvais résultat de nos recherches, mais nullement découragés ; ce qui n’avait pas réussi un jour, réussirait le lendemain, sans doute.
- Tantôt nous marchions dans des routes bordées de murs de chaque côté, tantôt dans des sentiers tracés à travers des vignes et des vergers, tantôt dans des chemins ombragés par d’énormes châtaigniers dont l’épais feuillage, interceptant l’air et la lumière, ne laissait pousser sous son couvert que des mousses veloutées. A chaque pas, dans ces routes et ces chemins, s’ouvrait une grille en fer ou une barrière en bois, et alors on apercevait des allées de jardin bien sablées, serpentant autour de pelouses plantées çà et là de massifs d’arbustes et de fleurs, puis, cachée dans la verdure, s’élevait
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- LE DEVOIR
- une maison luxueuse ou une élégante maisonnette enguirlandée de plantes grimpantes; et presque toutes, maisons comme maisonnettes, avaient, à travers les massifs d’arbres ou d’arbustes, des points de vue habilement ménagés sur le lac éblouissant et son cadre de sombres montagnes.
- Ces jardins faisaient souvent notre désespoir, car, nous tenant à distance des maisons, ils nous empêchaient, d’être entendus de ceux qui se trouvaient dans ces maisons, si nous ne jouions pas et si nous no chantions pas de toutes nos forces, ce qui, à la longue, et répété du matin au soir, devenait fatigant.
- Une après-midi, nous donnions ainsi un concert en pleine rue, n’ayant devant nous qu’une grille pour laquelle nous chantions, et derrière nous qu’un mur dont nous ne prenions pas souci ; j’avais chanté à tue-tête la première strophe de ma chanson napolitaine et j'allais commencer la seconde, quand tout à coup nous l’entendîmes chanter derrière nous, au-delà de ce mur, mais faiblement et avec une voix étrange :
- Vorria arreventare no picciaotto,
- Conalancella aglii vennenno acqua.
- Quelle pouvait être cette voix ?
- — Arthur? demanda Mattia.
- Mais non, ce n’était pas Arthur, je ne reconnaissais pas sa voix ; et cependant Capi poussait des soupirs et donnait tous les signes d’une joie vive en sautant contre le mur.
- Incapable de me contenir, je m’écriai :
- — Qui chante ainsi ?
- Et la voix répondit :
- — Remi !
- Mon nom au lieu d’une réponse. Nous nous regardâmes interdits, Mattia et moi.
- Comme nous restions ainsi stupides en face l’un de l’autre, j’aperçus derrière Mattia, au bout du mur et par-dessus une haie basse, un mouchoir blanc qui voltigeait au vent ; nous courûmes de ce côté.
- Ce fut seulement en arrivant à cette haie que nous
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- SANS FAMILLE
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- pûmes voir la personne à laquelle appartenait le bras qui agitait, ce mouchoir, — Lise !
- Enfin, nous l’avions retrouvée, et avec elle madame Milligan et Arthur.
- Mais qui avait chanté? Ce fut la question (pie nous lui adressâmes en même temps, Mattia et moi, aussitôt que nous pûmes trouver une parole.
- — Moi, dit-elle.
- Lise chantait ! Lise parlait !
- Il est vrai que j’avais mille fois entendu dire que Lise recouvrerait la parole un jour, et très probablement sous la secousse d’une violente émotion, mais je n’aurais pas cru que cela fût possible.
- Et voilà cependant que cela s'était réalisé ; voilà qu’elle parlait; voilà que le miracle s’était accompli ; et c’était en m’entendant chanter, en me voyant revenir près d'elle, alors qu’elle pouvait me croire perdu à jamais, qu’elle avait éprouvé cette violente émotion.
- A cette pensée, je fus moi-même si' fortement secoué, que je lus obligé de me retenir de la main à une branche de la haie.
- Mais ce n’était, pas le moment de s’abandonner :
- — Oû est madame Milligan ? dis-je, où est Arthur ?
- Lise remua les lèvres pour répondre', mais de sa bouche ne sortirent que des sons mal articulés; alors impatientée, elle employa le langage des mains pour s’expliquer et se faire comprendre plus vite, sa langue et son esprit, étant encore malhabiles à se servir de la parole.
- Comme je suivais des yeux son langage, que Mattia n'entendait pas, j’aperçus au loin dans le jardin, au détour d’une allée boisée une petite voiture longue qu’un domestique poussait, : dans cette voiture se trouvait Arthur allongé, puis derrière lui venait sa mère et.... je me penchai en avant pour mieux voir... et, M. James Milligan ; instantanément je me baissai derrière la haie en disant à Mattia, d’une voix précipitée, d’en faire autant, sans rélléchir que M. James Milligan ne connaissait pas Mattia.
- (à suivre).
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- LE DEVOIR
- Société du Familistère. - Assurances Mutuelles
- MOUVEMENT DE SEPTEMBRE 1897
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes...... 2.277 70
- Subvention de la Société......... 380 30
- Malfaçons et divors.............. 756 05
- Dépenses......................................
- Boni en septembre... Section des Dames
- 3.114 05
- 3.060 20 353 85
- Cotisations des mutualistes.. 423 70 J
- Subvention de la Société..... 140 15 > 563 85
- Divers....................... ;
- Dépenses............................... 404 25
- Boni en septembre.... ___159 60
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et divers Intérêts des comptes courants et
- du titre d’épargne...........
- Dépenses :
- 127 Retraités définitifs..........
- 10 — provisoires..............
- Nécessaire à la subsistance.......
- Allocations aux familles des réservistes............................
- Divers, appointements, médecins, etc.......*.......................
- 6.172 11 )
- 10.630 11
- 4.458 »)
- 8.001 >m 558 » }
- 2.164 65 /
- \ 11.151 65 168 » (
- 260 » !
- Déficit en septembre.. _____521 54
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes. 544 50 )
- Subvention de la Société.. 221 55)
- Dépenses......................... 569 35
- Boni en septembre.... _196 70
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er juillet au 30 septembre !897 36.4 3 6 64 | /r Qrn R/ » individuelles » » » .. 9.514 » | 10 ’ 0 L
- Dépenses » » » ........... 42.994 03
- Excédent des recettes sur les dépenses... 2.956. 61
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-
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTERE
- 759
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS D’OCTOBRE 1897
- Naissances :
- 20 Octobre. Legrand Eugène Aimé , fils de Legrand Eugène et de Champenois Marthe.
- 23 — Legrand Lucille Andrée, fille de Legrand
- Gaston et de Hallé Jeanne.
- 27 — Beaurin Antoine Edmond, fils de Beaurin
- Edmond et de Drocourt Clémentine.
- Décès :
- 25 — Maillet Léonard aîné, âgé de 48 ans.
- Le Secrétaire, A Houdin.
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- LE DEVOIR
- TABLE DES MATIÈRES
- DU TOME VINGT ET UNIÈME
- ANNEE 1897
- JEAN-BAPTISTE-ANDRÉ GODIN
- Documents pour une Biographie complète
- Baptême du Familistère, avril 1860, lre fête......... 67
- Biographie du fondateur : Esquisse de la première partie de sa vie 1817-1860.............................. 67
- But constant des efforts de J.-B.-A. Godin........... 65
- Candidature de Godin à l’Assemblée constituante 1848.. 577
- Carnet professionnel complétant le carnet scolaire et le
- livret militaire, crible humain......... ‘204, 205, 261
- Citeaux (Entreprise de).............................. 385
- Comptabilité : Rôle que lui assigne Godin dans l’orga-
- tion du travail, crible humain.......... 204,205, 261
- Condé-sur-Yesgres.................................... 322
- Crible humain pour le classement des capacités . 205, 261
- Documents pour une biographie complète de J.-B -A. Godin.... 5,65, 129, 193, 257, 321, 385, 449,513, 577, 641
- [705
- Ecole sociétaire (Entrée en relations de Godin avec Y)
- 1843........................................ 321 à 333
- Efforts de Godin en faveur des réformes sociales (1843-
- 1846) avant son installation à Guise........ 328, 385
- Efforts industriels et sociaux de Godin après son installation à Guise (1846-1847)........................... 449
- Fourier Charles. — Les grandes lignes de sa théorie et
- ce qu’en accepta J.-B.-A. Godin......... 130,193, 257
- Groupes, Unions et Conseils : Avenir (L’j de l’Idée et l’Evolution sociale.............................. 5, 261
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-
- TABLE DES MATIÈRES DU TOME VINGT ET UNIEME 761
- Groupes, Unions et Conseils : Conclusions.......... 5
- Initiation de Godin à la théorie de Charles Fourier, 1842. 129
- Pensée religieuse de Godin, 1847...................... 456
- Première fête : Baptême du Familistère (avril 1860). Esquisse de la première partie de la vie du Fondateur
- 1817-1860.......................................... 67
- Première perquisition domiciliaire chez Godin (1848)... 641
- Question sociale et solution phalanstérienne.......... 705
- Révolution de Février 1848 (Conduite de Godin au
- moment de la)............................. 513, 577
- Travail : Représentation par les Groupes, Unions de groupes et Conseils d’Unions............... 5 à 16, 261
- ÉCONOMIE POLITIQUE ET SOCIALE
- Alcoolisme (La lutte contre l’i...................... 428
- Conditions (Les) du travail dans les travaux publics.... 206
- Congrès de Delft.................................... 729
- Congrès des accidents du travail..................... 522
- Etablissements de M. van Marken....................... 17
- Féminisme (Le), ses origines et son avenir, par Aug.
- Fabre............................. 271,334,397, 460
- Idée coopérative (L’)................................ 17
- Musée social......................................... 680
- Ouvrier (Un), Thomas Burt............................ 680
- Question sociale (La) et les radicaux................ 144
- Syndicat et Association, par A. Davaud................ 20
- Thomas Burt (Notice sur)............................. 680
- ASSOCIATION DU FAMILISTÈRE
- Administrateur-gérant (nomination d’un).............. 595
- Admissions dans la Société........................... 547
- Assemblée générale extraordinaire.................... 595
- Assemblée générale ordinaire.........*......... 648
- Assurances mutuelles (Mouvement des)... 63,127,191, 319
- [383,447,511,575,639, 758
- Comité de conciliation............................... 547
- Conseil de Gérance................................... 676
- Conseil de surveillance.............................. 676
- Etat-civil, 64, 128,192, 320, 384, 448, 512, 576, 640, 704 759
- Fête annuelle du travail............................. 363
- Fête de l’enfance......................'..... 587 à 594
- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- Accidents ouvriers (Les)............................. 719
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-
- 762 LE DEVOIR
- Armements et désarmements............................. 95
- Banque de France................................ 417, 725
- Bourses scolaires..................................... 92
- Budget (Discussion du).................... 28, 154, 288
- Caisses de retraite............................. 290, 350
- Chômage (Indemnité de)............................... 416
- Ecolos (Les) de dessin................................ 93
- Enseignement classique et enseignement moderne...... 89
- Femmes (Les) et l’Ecole des Beaux-Arts................ 94
- Femme (La) témoin..................................... 427
- Grève de la Grand’Combe............................... 421
- Instruction en matière de crimes et délits...... 425, 726
- Interpellations (Les)........................... 159, 424
- Laïcité de l’eneeignement....................... 92, 159
- Licence des publications et des théâtres.............. 289
- Marchandage (Le)...................................... 422
- Mauvaise méthode de travail..................... 86, 292
- Octrois (Les)....................................... 425
- Outrage aux bonnes mœurs.............................. 427
- Participation (La)................................... 533
- Rentrée (La).......................................... 718
- Renouvellement partiel du Sénat....................... 98
- Représentation du travail............................. 96
- Samedis d’interpellations............................ 223
- Sénat (Loi électorale du)............................. 24
- Session ordinaire de 1897....................... 287, 487
- Sociétés de secours mutuels........................... 420
- Sucres (Le régime des)................................ 154
- Travaux législatifs (Etat des)........................ 97
- Vendredis (Les) ouvriers...........;........... 96, 223
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- Allemagne
- Coopération (La)................................... 36
- Enseignement de la science des assurances............. 602
- Journée de huit heures................................ 167
- Législation ouvrière............................... 35
- Alsace-Lorraine
- Chambre (La) d’artisans............................. 603
- Australie
- Législation du travail................................ 498
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-
-
- TABLE DES MATIÈRES DU TOME VINGT ET UNIÈME 763
- Australasie
- Projet de constitution fédérale...................... 295
- Autriche-Hongrie
- Code industriel (Modification au)... ................ 499
- Inspection de la grande industrie..................... 36
- Journée de huit heures............................. 604
- Belgique
- Accidents du travail................................. 357
- Cadran de 24 heures.................................. 359
- Congrès des accidents du travail..................... 231
- Congrès du repos du dimanche................;...... 231
- Congrès du travail................................... 231
- Coopération (La) en 1896............................. 106
- Délégués mineurs..................................... 542
- Habitations ouvrières................................ 605
- Législation du travail............................... 166
- Referendum........................................... 166
- Repos dominical................................ 38. 543
- Salaire minimum...................................... 106
- Socialisme agraire.. ............*................. 605
- Danemark
- Assurance contre le chômage......................... 361
- Espagne
- Coopération (La)..................................... 606
- Population, professions, Instruction primaire........ 104
- Etats-Unis
- Associations ouvrières et Trusts................... 360
- Conférence trade-unioniste de St-Louis............... 607
- Constitution (La) et la protection ouvrière......... 544
- Exode (Une) évitée................................... 433
- Immigration (L’) et les illettrés.................... 234
- Législation sur la conciliation et l’arbitrage...... 606
- Trusts (Les!............................. 168, 233, 360
- France
- Anti-alcoolisme à l’école.......................... 230
- Assurance du nécessaire.............................. 600
- Budget de la ville de Paris.......................... 103
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- 764
- LE DEVOIR
- Caisses patronales de retraite......................... 601
- Caisse de retraite des ouvriers mineurs................ 357
- Congrès des associations ouvrières de production..... 161
- Congrès des orientalistes.............................. 602
- Congrès national des mineurs........................... 539
- Contre le chômage.................................... 162
- Cours d’adultes et d’adolescents....................... 539
- Décret du 4 juin 1888.................................. 430
- Discipline nécessaire................................... 30
- Marchandage (Le)....................................... 496
- Participation au Musée social.......................... 430
- Participation (jurisprudence).......................... 602
- Pensions de retraites.................................. 431
- Repopulation........................................... 162
- Restaurant coopératif des chantiers des Champs Elysées 496
- Sauvegarde (La) du nécessaire à l’existence............ 103
- Superficie et population.............................. 104
- Tabac, consommation.................................. 163
- Tous fonctionnaires..................................... 34
- Verrerie (Une) en participation......................... 33
- Grande-Bretagne
- Associations coopératives de production................ 233
- Conciliation et arbitrage.............................. 604
- Congrès de la fédération minière....................... 168
- Congrès international des mineurs...................... 540
- Conseil permanent des chemins de fer................... 362
- Land transfert Act..................................... 542
- Option locale (application à la règlementation du travail) 604
- Ouvriers directeurs de fabriques........................ 35
- Semaine de 45 heures................................. 604
- Système métrique..........................•.......... 108
- Italie
- Conférence sanitaire de Venise......................... 294
- Lois ouvrières (projet)................................ 607
- Norwège
- Abus de l’autorité paternelle... ...................... 544
- Pays-Bas
- Chambres (Les) de travail...................... 231, 362
- Programme du parti libéral.............................. 37
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- TABLE DES MATIÈRES DU TOME VINÜT ET UNIÈME 765
- Pays divers
- Caisses d’épargnes (Fédération des).................. 612
- Russie
- Abolition de l’exil en Sibérie.......................... 01U
- Protection (La) ouvrière................................ 545
- Régime du travail............................»....... 609
- Suisse
- Académie de commerce.................................... 611
- Broderie (enfants dans l’industrie de la)............... 610
- Congrès international pour la protection ouvrière, de
- Zurich............................................... 431
- Coopération (La) de consommation........................ 232
- Denrées alimentaires (La législation sur les)........... 108
- Législation du travail.................................. 163
- Ligue et secrétariat des paysans........................ 543
- Office de conciliation.................................. 165
- Organisation agricole................................... 361
- Repos dominical......................................... 164
- Salaire minimum......................................... 611
- Unification du droit........................... 107, 297
- COOPÉRATION ET PARTICIPATION
- Allemagne. — Coopération (La)............................ 36
- Alliance coopérative internationale..................... 100
- Espagne. — La coopération.............................. 606
- France. — Congrès des associations ouvrières de production.............................................. 161
- France. — Décret du 4 juin 1888......................... 430
- — Participation (La)........................... 533
- — Participation (La) au Musée social. . >...... 430
- Grande-Bretagne. — Associations coopératives de production................................................ 233
- — Le congrès de Perth.............. 480
- Hollande. —Le congrès de Delft.......................... 729
- Idée coopérative (L’).................................... 17
- Jurisprudence en matière de participation............... 602
- Suisse.—La coopération de consommation.................. 232
- — Le Congrès de Soleure..................... 478
- Syndicat et association, par A. Davaud................... 20
- Van Marken (Etablissements de MM)........................ 17
- Verrerie en participation................................ 33
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- 766
- I/E DEVOIR
- PAIX ET ARBITRAGE INTERNATIONAL
- Affaires (l’Orient............................ 369, 740
- Alliance franco-russe................................ 740
- Amérique centrale (L’)............................... 501
- Arbitrage (L’) anglo-belge........................... 550
- Arbitrage (L’i au Sénat belge........................ 551
- Arbitrage (L’) au Siam.............................. . 240
- Arbitrage entre la France et le Venezuela..... 111, 169
- Arbitrage (L’) international.................. 109, 111
- Arbitrage permanent (Projet) entre les Etats-Unis et
- la Suisse.......................................... 298
- Arbitrage permanent (Traité cl’) anglo-américain 109,
- Armements et désarmements................................ 95
- Bureau international de la paix......................... 501
- Bureau (Le) international de la paix et la Crète..... 241
- Conférence interparlementaire..................... 235, 548
- Congrès universel de la paix...................... 235, 613
- Contesté (Le) franco-brésilien.......................... 172
- Crète. — Les affaires de Crète.. .................... 298
- Dépenses militaires de l’Europe......................... 368
- Désarmement (Le).................................. 95, 112
- Duel (Contre le).................................. 41. 112
- Etats neutres (Les)................................... 111
- Etats-Unis (Les) et l’Europe.......................... 364
- Fédération française des sociétés de la paix......... 39
- Flotte (Ce que coûte une,)........................... 552
- Grande-Bretagne. — Arbitrage international et arbitrage industriel......................................... 43
- Groupes interparlementaires....................... 42, 235
- Institut de droit international......................... 624
- Ligue internationale de la paix et de la liberté........ 112
- Magistrature (La) française et l’arbitrage.............. 738
- Manifestations du 22 Février............................ 235
- Meeting pour la paix.................................... 624
- Ménélik et l’arbitrage.................................. 239
- Norwège-Storting Norwégien (Le) et l’arbitrage.. 239, 551
- Nouveau canon......................................... 369
- Paroles pacifiques...................................... 237
- Pêcheries de Behring.................................... 298
- Politique pacifique..................................... 242
- Presse (La) et la paix................................ 552
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- TABLE DES MATIERES DU TOME VINGT ET UNIEME 767
- Propagande pacifique.............................. 40
- Puissances (Les) secondaires..................... 240
- Société de paix et d’arbitrage du Familistère de Guise. 39
- [500
- Testament d’Alfred Nobel......................... 172
- Traité d’arbitrage permanent anglo-américain.. 109, 170
- Transformation des armées destructives en armées productives ............................................ 740
- MOUVEMENT FÉMINISTE
- Alcoolisme (ce que peut la femme contre 1’)..........
- Allemagne. —Femme avocat.............................
- — Organisation du mouvement féministe.. .
- Armée des femmes pour la paix........................
- Autriche-Hongrie. — Femmes étudiantes................
- — Première doctoresse hongroise. ..
- Avocat (femme)....................... 115, 176, 305,
- Canada. — Femme-avocat...............................
- Chine. — Le féminisme................................
- Congrès féministe international de Bruxelles.........
- Cuisine et littérature....... .......................
- Doctoresses..........................................
- Etats-Unis. — Suffrage des femmes....................
- Féminisme (Le), ses origines et son avenir, par Aug.
- Fabre............................. 271, 334, 397,
- Femme député et femme sénateur.......................
- Femmes (Les) et la participation.....................
- Femmes (Les) et la science.................... ....
- Femmes (Les) étudiantes....................... 436,
- France. — Admission des femmes dans l’administration
- — Adresse à Ménélik roi d’Abyssinie..............
- — Beaux-Arts (Les femmes aux)....................
- — Caisse des écoles (Election féministe à la)...
- — Collège de France (Le féminisme au)............
- — Déléguée cantonale.............................
- — Incapacité légale de la femme mariée...........
- — Recherche de la paternité......................
- Grande-Bretagne. — Suffrage politique des femmes.. ..
- Sages-femmes (Les) dans le Sud algérien..............
- Suisse. — Femme-avocat.................... 115, 176,
- — Femmes étudiantes...............................
- Tavolara......................
- Vétérinaire (première femme)
- 554
- 743 44
- 434
- 744 436
- 743 115
- 745
- 553
- 435
- 304
- 555
- 460
- 305 742 434
- 744
- 436 114
- 303 113 305
- 304 303 303 174
- 744
- 305
- 745 555
- 554
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- 7G8
- LE DEVOIR
- PHILOSOPHIE RELIGIEUSE
- Philosophie des sciences : M. de Rochas et la vie future 245
- ROMANS
- Sans famille, par Hector Malot. .. 51, 116, 179, 250, 309, 374
- [438, 504,557,626,693, 747
- BIBLIOGRAPHIE
- Annales des sciences psychiques par le Dr Dariex... 217
- Applications (Les) de la transformation de l’énergie
- électrique en chaleur, par L. V. Colin........... 502
- Avenue (The) Monthley magazine..................... 249
- Bulletin of the department of Labor................ 249
- Cooperative productive Fédération year book 1897... 249
- Enquête sociale (Une). La grève de Carmaux et la verrerie d’Albi, par Léon de Seilhac.................... 49
- Musée social (statuts, circulaires, etc.)... 306, 625
- Ouvrages reçus.. 50, 177, 249, 307, 373, 503, 556, 625, 746
- Psychisme expérimental par Alfred Erny............. 248
- Report on public batli and public confort stations. 306
- Rochas. Ouvrages divers............................ 247
- Union des femmes de Genève. Rapports............... 177
- Le Gérant : II. E. Buridant.
- Niraes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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