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- DEVOIR
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- CRlbÉK EN 18 7 8
- par J.-Bte André GODIX, Fondateur du Familistère de Guise
- Rédacteur en chef: M. J. PASCALY,.Paris Directrice : Madame veuve GODIN (Officier (l’Académie) Au Familistère, Guise (Aisne).
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE COMPLÈTE
- de J. B.-André GODIN (D
- Glorification du Travail, Emancipation des Travailleurs.
- XI.
- Redoublement d’efforts en faveur de l’idée phalans-térienne. Janvier à Juin 1849.
- Ce fut seulement le 10 janvier 1849, que Godin reçut le pressant appel de l’Ecole sociétaire, daté 30 décembre 1848, rédigé à la suite du Congrès phalanstérien et dont nous avons reproduit les principaux passages.
- Voici sa réponse :
- Guise, 10 janvier 1849.
- « Messieurs et Amis,
- « Je suis vivement peiné des difficultés qui vous as-» siègent et du délaissement dans lequel vous vous » trouvez après avoir élevé si haut l’idée sociale devant » le monde. Où le dévouement sera-t-il donc possible si » les phalanstériens en sont incapables ! Je me demande » ce que je dois faire ? Trois cents phalanstériens versant » chacun cent francs mettraient en votre caisse trente » mille francs, cela vous permettrait de presser par tous » les moyens l’organisation des ressources de l’Ecole ?
- » Est-ce la stricte mesure de ce que je puis ? non, » je ne conçois pour limites au dévouement que doivent » inspirer les convictions phalanstériennes, que l’épuise-» ment absolu des ressources et je suis encore loin de » là. »
- (U Lire le Devoir depuis le mois de mars 1891, tome 15, page 129.
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- Quel profond dévouement vibre sous ces termes à la fois si sobres et si forts ! En sus de la souscription exceptionnelle qu’il jugeait ainsi necessaire, Godin passant aux cotisations régulières pour l’entretien de la vie de l’Ecole, celles qui étaient servies sous le nom de rente, ajoute :
- « La rente est en ce moment soumise à la loi invinci-» ble des transformations, je crois qu’il ne sera guère » possible de lui donner une nouvelle vie qu’après la » proposition de réalisation que notre ami Considérant » doit faire à l’Assemblée nationale constituante.
- » Le Phalanstère est trop éloigné du domaine politi-» que pour pouvoir attendre aucun secours des person-» nés qui n’ont pas abordé sérieusement l’étude de la » théorie de Fourier. Il faut des convictions, les livres » seuls peuvent les former, vous savez combien cela est » long; mais quand l’idée phalanstérienne sera posée » officiellement devant le monde, il se peut que la tâche » de vos amis devienne plus facile.
- « D’ici là, tenez-nous au courant de votre situation. » Ne craignez pas de m’écrire en cas d’urgence.
- » Les cotisations que je pourrai obtenir seront faibles, » c’est l’obole du pauvre.
- » Je vous remets ci-inclus deux cents francs en billets » de banque, etc. »
- De cette lettre de Godin, nous devons retenir le passage touchant la proposition que Victor Considérant, membre de l’Assemblée Constituante, devait faire à la dite Assemblée en vue de réaliser un phalanstère.
- Le 20 du même mois (janvier) Godin touche à nouveau cette question près d’un ami de l’idée phalanstérienne.
- « Peut-être ne savez-vous pas », lui écrit-il, que nous » avons l’espoir d’entrer prochainement en réalisation.
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- « Il est plus que jamais necessaire de nous rallier et » de soutenir la propagande, qui finira, nous l’espérons, » par nous faire obtenir bientôt un concours de l’Etat » pour l’expérimentation du premier phalanstère. »
- Ce concours ne fut pas obtenu, cela va sans dire.
- Cependant l’idée du phalanstère occupait en France un certain nombre d’esprits. Par la correspondance de Godin, nous voyons qu’on lui écrivait pour obtenir des renseignements sur une colonie dite Union agricole (TAfrique, plaine du Sig, province d’Oran. Le terrain avait été concédé à l’initiateur, M. le capitaine H. Gautier, par ordonnance du 8 novembre 1846, c’est-à-dire environ deux ans avant l’époque qui nous occupe.
- J. B. A. Godin écrivait en conséquence le 24 janvier 1849, aux gérants delà Démocratie pacifique :
- « Messieurs et Amis,
- « On me demande des renseignements sur la colonie » du Sig. Admet-elle des colons ?
- » Envoyez-moi les statuts si vous pouvez. »
- Et ne perdant pas de vue les embarras de l’Ecole, il termine ainsi sa lettre :
- « Un mot aussi sur votre situation financière. »
- On lui répond de Paris :
- « Nous n’avons pas de statuts de la colonie du Sig ; mais nous savons qu’elle n’admet pas encore de colons. » (1).
- Quant à la situation financière, la lettre dit :
- (1).— Dans VHistorique de l’Ecole sociétaire, par A. Alhaiza, 1894, (page 49), on lit : « M. le capitaine Gautier commença la grande entreprise agricole du Sig, sur les bases de la coopération sociétaire, mais dut la continuer dans les conditions ordinaires des autres exploitations de ce genre, forme sous laquelle l’Union du Sig a marché et marche encore ».
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- « Le dernier appel a etc entendu par nos amis et notre déficit a été comblé. Il s’agit maintenant de consolider et régulariser la rente afin que notre marche ne rencontre plus d’obstacles... »
- C’était là le difficile. Par l’éloquent exposé des besoins urgents on déterminait des envois de fonds, mais ces pressants appels ne pouvaient se répéter tous les jours ; et, d’un autre côté, ces appels mêmes par les dons qu’ils provoquaient épuisaient pour un temps les ressources disponibles de plus d’un donateur.
- Exemple : M. Lh... ami de Godin, cité par nous à plusieurs reprises, écrit à notre héros, au reçu de l’appel de l’Ecole, en date du 30 décembre 1848 :
- « J’ai reçu hier (9 janvier), une circulaire de la Démocratie pacifique qui se trouve encore en péril ; en conséquence, je vous autorise à verser de suite les 60 fr. de mon année !.. »
- De son année ! c’était parfait pour l’Ecole sociétaire, si M. Lh., après avoir ainsi aidé à combler le déficit, pouvait en outre renouveler, comme si de rien n’était, son versement annuel, afin de couvrir les frais de propagande que chaque jour entraînait. Mais, nous l’avons vu plus haut, les oboles versées à l’Ecole étaient surtout fournies par des gens nécessiteux eux-mêmes ; aussi la situation était-elle très difficile pour tous. Godin s’en préoccupait vivement et cherchait comment organiser un mode de ressources permanentes en faveur de la propagande phalanstérienne.
- Deux choses le mirent sur la voie :
- L’École phalanstérienne envoyait périodiquement aux amis de la cause, un Bulletin touchant les affaires personnelles de l’Ecole.
- Or, 1° Deux adeptes de l’idée, en France, avaient déjà utilisé ce Bulletin pour recommander à leurs condisci-
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- pies certaines choses pouvant être avantageuses à la fois à eux-mêmes et aux lecteurs ;
- 2° Au congrès phalanstérien, on avait émis le vœu qu’une liste nominative des phalanstériens avec l’indication de leurs professions et adresses accompagnât désormais chaque Bulletin de l’Ecole, afin de faciliter les relations entre condisciples. Bien entendu ne devaient figurer sur la liste que les membres à qui cette publicité conviendrait.
- Ces deux traits amenèrent Godin à concevoir une combinaison de nature à servir tout à la fois, dans le champ phalanstérien, les producteurs, les consommateurs et l’Ecole elle-même, on ouvrant à celle-ci une source constante de revenus. Il suffisait pour cela de faire bénéficier les lecteurs du Bulletin, acheteurs de produits fabriqués par leurs condisciples, d’une partie de la prime levée par le commerce sur l’industrie en général, et de verser à la caisse de l’Ecole le restant de la prime.
- Il écrivit donc, le 10 février 1849, aux chefs de l’Ecole sociétaire,
- « Messieurs et amis,
- « Le congrès phalanstérien a émis le voeu qu’une liste » nominative et professionnelle des phalanstériens, à » qui la mesure conviendrait, fût envoyée avec le bulle-» tin, afin de faciliter les relations entre condisciples. » Malheureusement l’espèce de persécution que subis-» sent, depuis quelques mois, les phalanstériens, sera » cause que de longtemps cette liste manquera d’adhé-» rents. Néanmoins, reconnaissant combien cette mesure » pourrait être féconde en heureux résultats, si elle pou-» vait donner naissance à des relations commerciales et » industrielles véridiques, avec primes au profit de notre » cause, je désire, à l’imitation de nos amis, MM**, profi-
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- » ter d’un des prochains Bulletins pour l’insertion de la » proposition dont je vous indique ci-dessous les bases. » J’y ajouterais des dessins et détails explicatifs et un » tarif des produits de ma fabrication.
- » Ces produits consistent en poêles de cuisine en » fonte de fer. J’ai la conviction d’avoir porté cette » industrie à un degré de perfection, dont elle était » éloignée, et d’offrir aux phalanstériens des meubles » solides et commodes avec les avantages suivants :
- » Le commerce prélève 10 à 20 % sur mes produits ; » je ferai profiter de cette remise toutes les demandes » qui me seront faites par les phalanstériens, moins 10 » °/0 que je vous verserai en faveur de la rente.
- » Pour en constater le versement, je remettrai aux » phalanstériens en leur donnant avis d’expédition un » reçu de rente extrait du registre à souche que vous » m’avez envoyé. Faites que tous nos amis se pénè-» trent bien de ce genre d’opération qui pourrait devenir » très fructueux pour l’École.
- » Exemple : Supposons que le bulletin propagé par » nos amis fasse connaître mes produits à cinq mille » consommateurs ; c’est ne pas élever de grandes pré-» tentions que de penser que cela puisse entraîner la » vente de cent de mes fourneaux chaque année. Or, » à 100 francs la pièce en moyenne, cela ferait une » vente de dix mille franco, en dehors de la vente » ordinaire et mille francs seraient versés à votre » caisse, ainsi tout le monde y trouverait avantage.
- » Veuillez agréer mes fraternelles salutations. >>
- Nous n’avons rien trouvé qui nous fixât sur la suite donnée à cette proposition.
- Du reste les évènements se précipitèrent ainsi que le sait le lecteur.
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- XII.
- Fin de l’Assemblée Constituante. — Ouverture de l’Assemblée Législative. — Troubles sociaux,
- Juin 1849.
- s
- En février 1849, l’Assemblée constituante achevait son mandat par la discussion de la loi électorale. Cette loi fut votée le 16 mars. La Constituante siégea pour la dernière fois le 26 mai 1849, et deux jours après, le 28, l’Assemblée législative entra en session.
- La période électorale avait une durée de 45 jours. Dès le piois d’avril 1849, nous voyons — par la correspondance de Godin— des électeurs se préoccuper de choisir leurs représentants à l’Assemblée législative et demander à Godin ses conseils. Mais lui-même alors, parmi les candidats qui s’offraient dans le département de l’Aisne, ne trouvait pas d’hommes qui lui convinssent parfaitement. En effet, dans une lettre écrite par lui le 11 mai 1849, à deux de ses amis politiques, nous lisons :
- « Les candidats pour lesquels je me propose de voter » n’ont pas tous des chances certaines, mais les candi-» dats démocratiques manquant dans notre département, » je préfère donner mon vote à des hommes honorables » et dévoués au progrès que d’en doter les caméléons » politiques. »
- La période électorale fut marquée par le déchaînement des passions politiques. Les phalanstériens comme les autres socialistes furent attaqués avec la dernière violence. On les qualifia de bandits et de partageuæ. Cette dernière épithète fut jetée à Godin lui-même par un homme qui eût gagné beaucoup à ce que Godin l’appelât au partage ; aussi notre héros mit-il les rieurs de son côté en répondant qu’il n’était pas du tout disposé à partager avec son interlocuteur.
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- Malgré les difficultés de la lutte quelques phalansté-riens arrivèrent à l’Assemblée législative. Citons entre autres Victor Considérant qui fut envoyé par le département de la Seine, Cantagrel, par celui de Loir-et-Cher, etc., etc.
- La République française était alors présidée, tous les lecteurs le savent, par le prince Louis-Napoléon. Dans l’ombre, se préparait le coup d’Etat du 2 Décembre 1851. Partout l’esprit réactionnaire prenait vigueur se sentant appuyé par le chef du pouvoir. (Qu’on nous pardonne de rappeler ici des faits historiques bien connus de tous, mais dont le rapprochement est commandé pour la suite de notre travail.)
- En juin 1849, eut lieu l’expédition qui mit aux prises la République française et la République romaine. La conscience publique se souleva d’indignation. Une demande de mise en accusation du président et des ministres fut déposée devant l’Assemblée législative. Cette demande fut discutée et repoussée le 12 juin 1849. « Le soir même » (dit l’historien Ernest Hamel, dans son livre : Histoire de la seconde République, page 342), les « principaux représentants de la Montagne décidèrent qu’une manifestation solennelle, à laquelle on s’efforcerait de conserver un caractère tout pacifique, aurait lieu pour protester contre l’attaque de Rome et la violation der la Constitution : « La liberté et l’ordre, c’est la Constitution, c’est la République », disaient-ils dans une proclamation au peuple français.
- «- Le lendemain, 13 juin, vers onze heures du matin, quelques milliers d’hommes, ouvriers, gardes nationaux et bourgeois, sans armes, se dirigèrent vers la place de la Madeleine, au cri de : « Vive la Constitution ! »
- « La colonne avait à peine dépassé la rue de la Paix, qu’elle fut coupée en deux par les troupes que le géné-
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- ral Changarnier avait massées sur la place Vendôme et auxquelles il avait généreusement recommandé de ne faire aucun quartier, si le combat venait à s’engager. Le combat ne s’engagea pas, les manifestants n’avaient point d’armes. Cinq ou six coups de fusil, partis des rangs de la troupe, avaient retenti sans causerie moindre mal. Le colonel de Goyon, à la tête d’un régiment de dragons, balaya le boulevard du côté de la Madeleine ; de l’autre un bataillon de gendarmerie mobile renforcé d’un bataillon de chasseurs de Vincennes chargea la foule au pas gymnastique en remontant vers le boulevard des Italiens. Nombre de citoyens furent blessés, foulés aux pieds des chevaux, atteints de coups de sabre ou de baïonnette ; pas un soldat ne reçut une égra-gniture.
- » La manifestation fut ainsi dispersée sans la moindre peine. Ceux qui y avaient pris part se séparèrent sans opposer la moindre résistance. Quelques-uns seulement poussèrent, en fuyant, le cri : Aux armes ! qui demeura sans écho ; une vaine tentative de barricade eut lieu au quartier Saint-Martin et ce fut tout... »
- « En apprenant l’avortement de la manifestation, M. Ledru-Rollin cédant à un mouvement chevaleresque se rendit au Conservatoire des Arts et Métiers, accompagné de plusieurs de ses collègues (entre autres Victor Considérant), et d’un certain nombre d’artilleurs de la garde nationale à la tête desquels était le brave colonel Guinard. Il y était à peine que la garde nationale et la troupe de ligne cernèrent le Conservatoire et s’en emparèrent sans coup férir...
- » Comme on devait s’y attendre, le gouvernement s’empressa de transformer cette inoffensive manifestation du 13 juin en une insurrection formidable. L’assemblée ne devait pas tenir séance ce jour-là, il n’y avait
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- qu’une réunion dans les Bureaux. Ses membres furent convoqués d’urgence pour deux heures et demie. A peine était-elle réunie que le ministre de l’intérieur, M. Dufaurc, lui proposa de déclarer Paris en état de siège. C’était la seconde fois depuis la Révolution de février, et il y avait à peine six mois que la malheureuse ville en était débarrassée. Appuyée par le général Cavaignac, et vainement combattue par MM. Pierre Leroux et Bancel, la proposition de remettre Paris en état de siège fut décrétée séance tenante, sur la proposition de M. Gustave de Beaumont. Le ministère promit, du reste, par une sorte de dérision, de ne faire usage de l’état de siège que pour affermir la République.
- » Or, l’état de siège était à peine voté, que six journaux républicains, la Réforme, la Démocratie pacifique, le Peuple, la Révolution démocratique et sociale, la Tribune des peuples et la Vraie République se trouvaient supprimés par décret.
- » Mais la réaction ne jugea pas suffisant de supprimer les journaux démocratiques, il lui parut bon d’en briser les presses, afin sans doute de les mettre hors d’état de fonctionner de longtemps. Deux officiers de la garde nationale, se ruèrent à la tête d’une bande de furieux, contre les imprimeries de MM. Proust et Boulé, chez lesquels d’ailleurs, s’imprimaient des journaux de toutes les opinions. Ceux qui avaient conçu l’idée de dévaster ces établissements le savaient bien ; mais la rage de certains modérés ne connaît pas de bornes. Tout fut mis à sac et à pillage par d’étranges amis de l’ordre. On menaça même de fusiller les ouvriers qui tenteraient d’arracher les caractères d’imprimerie à la destruction...»
- « Le Président de la République, avec une bonne foi au moins douteuse, s’empressa d’adresser à la France
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- entière une proclamation où il semblait que la cause de la famille, de la propriété, de la civilisation, eut été menacée par la manifestation du 13 juin.... »
- « Plusieurs villes protestèrent contre la félonie du gouvernement. Plus de vingt départements furent mis en état de siège... »
- « Quarante représentants du pays furent décrétés d’accusation parmi lesquels les phalanstériens Considérant, Cantagrel, etc...
- « D’un bout à l’autre de la France les arrestations furent prodiguées. Une véritable terreur s’abattit sur le pays...»
- Nous verrons, dans notre prochain chapitre quelle fut, en face de la persécution, l’attitude des phalanstériens, spécialement celle de G-odin, et les nouveaux efforts auxquels il se livra durant l’année 1849.
- Vve J.-B.-A. Godin née Moret.
- (à suivre).
- '—rOQQQjQOrim.
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- Jamais peut-être les projets tendant à modifier le mode électoral des assemblées législatives et l’organisation de la puissance sociale n’ont été aussi nombreux que pendant la législature actuelle, et jamais législature, dans son ensemble, n’a paru moins disposée, et moins apte, à modifier, en quoi que ce soit, le fonctionnement de la machine électorale ou politique.
- Rien ne témoigne plus de son indifférence à cet égard, de son éloignement pour tout changement, comme l’espèce d’abandon volontaire ou inconscient, où elle a laissé les diverses propositions dont nous parlons et l’incohérence qui préside à leur examen.
- Et cependant la multiplicité de ces manifestations et leur variété de plus en plus en grande, sont les sûrs indices d’un malaise croissant.
- Sans compter, en effet, les dix propositions tendant à la révision de la Constitution, qui attendent toujours l’heure de la discussion, il n’a pas été déposé moins d’une trentaine de propositions, exclusivement relatives à la Chambre des députés, à ses origines et à ses attributions. Nous ne parlons pas d’une douzaine de pimpositions, sur le cumul des fonctions, dont une d’initiative gouvernementale, où se trouve visé le mandat législatif.
- La première de ces propositions date des premiers jours de la législature. Elle a été déposée le 23 novembre 1893, par M. G. Berry. Des plus modestes, elle se borne à revendiquer pour les électeurs absents et régulièrement inscrits la possibilité de réclamer par lettre
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- sa carte d’électeur et d’adresser sous pli cacheté son vote au president de sa section électorale.
- La série était fermée, le 11 novembre 1897, par une proposition de loi d’une toute autre envergure, la proposition de loi deM. de Lanjuinais, ayant pour objet la codification et l’amélioration de la législation électorale.
- Dans l’intervalle ont été successivement présentées, le 12 décembre 1893, par MM. Chassaing et Souhet, une proposition de loi tendant,_ comme celle de M. G. Berry, à autoriser le vote des électeurs absents de leur commune ; le 18 décembre, une proposition de M. Odilon Barrot, ayant pour objet la répression des actes de corruption dans les opérations électorales ; le 20 décembre, une proposition de M. Labussière, revendiquant pour les représentants et vovageurs de commerce en tournée la faculté du vote par correspondance.
- Le dépôt par M. Gauthier (de Clagny), d’une proposition de loi sur le vote obligatoire, ouvre, le 15 janvier 1894, l’année parlementaire. Le 22 janvier 1894, M. Rose, dépose une proposition de loi tendant à modifier la législation électorale de la Chambre des députés, en faisant élire les députés dans chaque département à raison de un par 80,000 habitants ou fraction supplémentaire de 80,000 habitants.
- Viennent ensuite, 30 janvier 1894, quatre propositions de M. Jules Guesde, la première tendant à .« assurer l’universalité du suffrage* dit universel » par la suppression du délai de résidence exigé pour l’inscription sur les listes électorales ; la seconde, tendant à « restituer au suffrage universel le choix de ses mandataires », c’est-à-dire à l’abrogation de la loi du 17 juillet 1889, sur les candidatures multiples ; la troisième, à « assurer la liberté des réunions électorales », par une modification à la loi du 30 juin 1881, qui laisserait aux candidats la
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- faculté d’improviser des réunions publiques sur leur simple signature ou celle d’un mandataire ; la quatrième, à « assurer la sincérité des opérations électorales », en permettant à chaque candidat de se faire représenter au bureau de vote.
- Le 8 mars, M. Jules Guesde, dépose une cinquième, dont le titre précise nettement le fond, ayant pour objet de « réintégrer l’armée nationale dans la nation en lui rendant l’exercice du droit de vote ».
- Le 19 mai, M. Jules Brice, dépose une proposition de loi concernant la procédure de la déchéance du mandat législatif, et le 16 juin, la liste des propositions tendant à autoriser le vote par correspondance, s’accroît d’une proposition nouvelle déposée par M. Desfarges.
- Le 29 novembre 1894, M. Chauvière, dépose une proposition de loi sur le mandat impératif. Aux termes de cette proposition, le mandat impératif, aujourd’hui frappé d’interdiction absolue, serait désormais facultatif. Il deviendrait obligatoire pour ceux qui l’auraient accepté.
- La dernière proposition faite au cours de l’année 1894, émane de M. Louis Passy ; elle comporte une série de mesures d’ordre administratif sur la confection des listes électorales. Chaque citoyen notamment devrait réclamer par écrit, sur un registre spécial, son inscription sur les listes électorales avec les indications d’âge, de lieu de naissance, etc., etc.
- Rares sont, en ce qui concerne l’organisation électorale, les propositions déposées au cours de l’année 1895. Il en est généralement ainsi dans les années médianes.
- Cependant, à défaut de la quantité, l’année 1895 se signale par l’importance des propositions qu’elle a vu naître. v
- C’est tout d’abord, le 9 février, la proposition, rédigée par M. Goblet et consignée par presque toute l’Extrême-
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- Gauche, qui tend au rétablissement du scrutin de liste par département.
- Autrement complexe est la proposition déposée quelques jours après, le 22 février, par M. Michelin, et visant à la fois « la réforme électorale et la réorganisation de la Chambre des députés ».
- • Le nouvelle Chambre comprendrait trois grandes commissions permanentes qui, suivant leur compétence, étudieraient l’une, les affaires de la guerre, de la marine, des colonies, des affaires étrangères, etc. ; l’autre, le budget, l’intérieur, l’instruction publique, les cultes, etc. ; l’autre enfin, le commerce, l’agriculture, les travaux publics, les chemins de fer, postes, etc. Ces commissions seraient directement nommées par les électeurs.
- A cet effet, M. Michelin, propose le scrutin uninominal par département, les départements comprenant plus de 500,000 habitants, étrangers exceptés, seraient divisés en plusieurs circonscriptions. Chaque département ou circonscription nommerait un député à chacune des trois commissions permanentes de la Chambre.
- La durée du mandat serait de six ans. Tous les deux ans aurait lieu le renouvellement intégral d’une commission.
- La proposition Michelin comporte encore beaucoup d’autres modifications : l’élévation à 15,000 francs de l’indemnité parlementaire, la mise des frais électoraux à la charge du département, l’abrogation de la loi interdisant les candidatures multiples, enfin l’obligation du vote.
- Cette dernière mesure a fait l’objet d’une proposition de loi spéciale déposée le 9 avril par M. Guillemet.
- Le 23 janvier 1896, M. Vaillant dépose une proposition de loi ayant pour objet d’abroger les articles 15, 16, 27
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- et 28 du décret organique du 2 février 1852, relatif à l’élection des députés.
- Deux propositions ayant pour objet la représentation proportionnelle des partis sont déposées le 25 juin 1896, l’une par M. Dausette, l’autre par M. Lemire.
- M. Cornudet dépose le 16 novembre 1896, un projet de loi établissant une sanction pour le cas de violation du mandat électif.
- Le 6 juillet 1897, M. Defontaine, et plusieurs de ses collègues déposent une proposition de loi destinée à assurer la liberté du vote.
- Il s’agit du vote sous enveloppe. Les enveloppes d’un type uniforme seraient fournies par l’administration, et des cabines d’isolement, à raison de une par six cents électeurs, seraient installées dans les salles de votes.
- Le 17 juillet, proposition Clapot, ayant pour objet de substituer, dans les élections législatives, le renouvellement partiel au renouvellement intégral; et le 19 juillet, proposition Gabriel Deville, ayant pour objet de modifier la législation électorale.
- Les modifications proposées portent sur un certain nombre de points.
- Au lieu de prendre l’arrondissement comme unité, M. Gabriel Deville, prend le département auquel il attribue un député par 70,000 habitants ou fraction de 70,000 habitants, étrangers compris, tout en s’attachant à modifier le moins possible la situation existante, c’est-à-dire la forme même des circonscriptions.
- La proposition comporte en outre : l’abrogation de la loi sur les candidatures multiples ; l’obligation par les candidats de ne faire placarder leurs affiches que dans des cadres ad hoc, divisés en cases d’égale superficie établies à cet effet par l’administration ; le vote sous enveloppe ; la représentation des candidats au bureau de
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- vote, et toute une série de dispositions sur le recensement, la proclamation, etc.
- Nous voici arrivés à la dernière grande halte de la législature. Cette période de recueillement est bien faite pour entretenir dans le cerveau de quelques députés, le sentiment de l’insuffisance de notre législation élec-rale.
- Le jour même où la Chambre reprenait ses travaux interrompus depuis trois mois, le 19 octobre, M. Michelin, déposait une proposition tendant à la répression de la candidature officielle, et le 29,-M. Chassaing, une proposition ayant pour objet de mettre un terme aux abus de l’affichage. La préoccupation de la candidature officielle hante également M. Cunéo d’Ornano, qui dépose à son tour, le 5 novembre, une proposition de loi tendant au même but que celle de M. Michelin, lequel ne se tient provisoirement quitte qu’après avoir déposé, le 11 novembre, une nouvelle proposition ayant pour objet d’assurer la sincérité du suffrage universel par la répression des inscriptions multiples et l’établissement du contrôle dans la confection des listes et dans la délivrance des cartes électorales.
- Enfin, le même jour, dépôt par M. de Lanjuinais, de sa proposition de loi visant l’ensemble de notre législation électorale.
- L’auteur propose d’abord de codifier les lois électorales, dont les dispositions sont actuellement éparses dans les vingt textes divers. Il demande, en outre, de substituer à la juridiction des juges de paix et de la Cour de cassation, la juridiction des Conseils de Préfecture et du Conseil d’Etat pour les litiges électoraux ; d’imposer à l’électeur qui sollicite son inscription dans une commune, l’obligation de justifier de sa radiation dans la commune d’où il sort ; d’ordonner la publicité absolue
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- des listes électorales, et leur impression dans les communes de plus de 5,000 habitants ; d’étendre les garanties de la sincérité du vote, notamment par la faculté donnée au candidat de se faire représenter au bureau de vote ; de prescrire la communication pendant huit jours des listes d’émargement et de dépouillement ; de limiter à vingt jours le délai de réclamation contre l’élection du député.
- Tout en conservant le chiffre de 100,000 habitants, comme base de répartition des circonscriptions, M. de Lanjuinais réclame la défalcation de ce chiffre du nombre des étrangers.
- D’autre part, il propose l’extension de l’inéligibilité ou plutôt du cumul aux procureurs généraux et premiers présidents de la Cour de Paris ; il demande l’abolition de la loi du 17 juillet 1889, sur les candidatures multiples. Enfin, il établit des pénalités contre les fonctionnaires qui distribueraient des bulletins de vote, contre les agents qui retarderaient la distribution des circulaires, bulletins de vote, etc., etc.
- Que sont devenus les projets dont la nomenclature précède ? Comme tous les autres, ils sont venus se heurter tout d’abord à la mauvaise organisation du travail législatif en attendant d’affronter la mauvaise volonté de la Chambre.
- On connaît les étapes que doit franchir une proposition de loi depuis son dépôt jusqu’à son arrivée au Sénat : dépôt de la proposition, renvoi à une commission d’initiative, mensuellement nommée par les bureaux, où sont répartis par voie de tirage au sort les membres de la Chambre, rapport sommaire de la commission d’initiative, mise à l’ordre du jour de la discussion du rapport sommaire, prise en considération de la proposition,
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- LA REFORME ÉLECTORALE
- nomination dans les bureaux d’une commission spéciale pour étudier la proposition, discussion au fond, nomination du rapporteur, lecture et approbation du rapport, mise à l’ordre du jour de la Chambre, discussion de la proposition , vote en première délibération, décision pour une mise en seconde délibération, demande de mise au rôle de la seconde délibération, discussion en deuxième délibération, adoption du projet, transfert au Sénat.
- Tout a été dit sur les lenteurs déplorables que le règlement de la Chambre rend possibles et facilite, même lorsqu’il est appliqué, et qui aboutissent finalement à l’avortement des réformes.
- Nous avons vu que la question du vote obligatoire avait fait l’objet d’une proposition de M. Gauthier (de Clagnv). Cette proposition, déposée en janvier 1894, fut prise en considération par la commission d’initiative ; mais le rapport de cette commission ne fut pas-adopté par la Chambre.
- Plus tard, en avril 1895, M. Guillemet ayant déposé une proposition analogue, celle-ci fut prise en considération, et une commission spéciale fut nommée pour l’examiner.
- M. Gauthier (de Clagnv), pensant avec raison que la même commission pourrait utilement examiner les deux projets, reprit sa proposition qui fut, en effet, renvoyée à cette commission.
- A noter que la proposition Gauthier (de Clagny), n’ayant pas été prise en considération par la Chambre, son auteur n’a pu la représenter avant que ne fût écoulé le délai de six mois prévu par une disposition du règlement contre laquelle il ne faut pas trop s’insurger, bien qu’elle aggrave parfois l’inconvénient d’une non prise en considération légèrement demandée par une
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- LE DEVOIR
- commission d’initiative et accordée inconsidérément par la Chambre dans le hourvari d’un début de séance.
- On voit par cet exemple que les chemins qui mènent une réforme à la tribune de la Chambre ne sont pas seulement semés de chausse-trapes, et qu’ils sont parfois aussi des plus tortueux.
- Mais voici un autre exemple qui prouve qu’elle peut aboutir à l’avortement final par les voies les plus rapides.
- La proposition G. Berry, déposée le 23 novembre 1893,' est renvoyée à la première commission d’initiative qui reçoit, quelques jours après, le 12 décembre, la proposition de MM! Cbassaing et Souhet tendant au même objet.
- Or, cette commission qui avait refusé la prise en considération de la proposition de M. G. Berry, l’accorda à la proposition de MM. Chassaing et Souhet, estimant sans doute, qu’après tout, la question méritait d’être examinée.
- M. Lhopiteau déposa sur la proposition Cbassaing, un rapport sommaire qui attend la discussion.
- Le débat viendra-t-il un jour ? et ce jour-là verra-t-on M. Lhopiteau, au nom de la première commission d’initiative demander à la Chambre d’autoriser le vote des électeurs absents de leur circonscription, et M. du Périer de Larsan, rapporteur du projet Berry, la supplier, au nom de la même commission de repousser cette nouveauté dangereuse ?
- Au moment où commençait la session présente, quelle était la situation ?
- Après une longue incubation dans les commissions d’initiative où s’éternisent quelques-unes d’entre elles, en dépit du règlement qui fixe à quinze jours le délai d’examen préliminaire, quelques propositions ayant fait
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- l’objet d’un rapport sommaire, attendent qu’une décision de la Chambre ratifie la condamnation prononcée, ou accorde le permis d’examen sollicité ; d’autres ont été réparties au petit bonheur en une demi douzaine de commissions spéciales.
- Exactement à cette époque, on ne comptait pas moins de six commissions spéciales pour examiner une douzaine de projets, et tout l’effort de ces six commissions s’était borné à rapporter deux projets. Neuf rapports sommaires, la plupart sur des propositions remontant à quatre ans, attendaient une solution, et les commissions d’initiative n’avaient pas encore statué sur six autres propositions. »
- Depuis lors, deux nouveaux rapports sommaires ont été rédigés. Mais le nombre des propositions qui nous occupent s’est également accru.
- Plus que tous les autres, les projets de ce genre risqueraient de grossir le chiffre des 7 ou 800 projets que chaque législature laisse en souffrance, si le jeu naturel du mouvement de la population, en nécessitant un remaniement des circonscriptions électorales n’obligeait à la présentation périodique d’un projet de loi, qui leur fournit une occasion de se produire.
- C’est à cette circonstance que vers la fin de la législature précédente, les promoteurs de réformes électorales durent la satisfaction, qui se borna là, du reste, de voir discuter leurs projets.
- Cette année, la persévérante énergie de l’auteur d’une des propositions en souffrance et parvenue, bien avant cette échéance inévitable, à secouer l’apathie de la Chambre. M. Goblet, après bien des tentatives infructueuses, a fini par obtenir la prise en considération de sa proposition de loi relative au rétablissement du scrutin de liste, et la nomination d’une commission spéciale de vingt-deux membres chargée de l’examiner.
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- Pas plus que la commission d’initiative, la commission spéciale ne s’est montrée favorable à la réforme proposée par M. Goblet. Vingt membres sur vingt-deux se sont nettement prononcés contre la proposition, et l’on a vu môme contrairement à la plupart des précédents, l’auteur de la proposition échouer dans son propre bureau qui a choisi deux commissaires hostiles au projet.
- Mais la courageuse intervention de M. Goblet a été comme un signal pour les auteurs de propositions tendant à une réforme plus ou moins complète du régime électoral actuel.
- Vers la commission dont il avait provoqué la nomination ont afflué les divers projets qui n’avaient pas encore trouvé un asile dans une autre commission.
- De sorte qu’en dépit de sa nomination presque in extremis, malgré que son premier acte ait été la répudiation d’une réforme considérée comme la plus importante, et bien qu’on ne puisse avoir la moindre illusion sur le sentiment de la quasi unanimité de la députation, les signataires des divers projets exceptés, à l’égard du système électorabqui la nomme, cette commission, par le seul fait de la concentration de ces projets, apparaît une véritable commission de réforme électorale.
- Mais ce n’est qu’une apparence. La véritable commission de la réforme électorale sera nommée le lendemain d’une consultation générale du pays enfin désabusé et éclairé, avec le mandat précis de travailler sans délai à l’organisation rationnelle et démocratique du suffrage universel.
- (.A suivre')
- J. PASGALY.
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- La discussion du budget. — Interpellations. — Projets.
- Il nous faut rabattre des éloges que nous adressions dernièrement à la Chambre, du moins en ce qui concerne les intentions qu’elle paraissait affirmer. Son beau zèle des premiers jours n’était qu’un feu de paille.
- Finies les adoptions d’articles presque sans discussion. Nous avons revu les majestueuses discussions générales et les longs et lourds développements d’amendements.
- C’est en vain qu’on siège tous les jours et que la séance commence une heure plus tôt que d’habitude. Les discoureurs n’en sont que plus à leur aise.
- Nous avons revu les douzièmes provisoires que nous ne croyions plus revoir.
- La discussion du budget nous réservait d’autres surprises.
- Le 15 décembre, la Chambre discutait le chapitre du budget du ministère du commerce portant ouverture d’un crédit de 125,000 francs pour encouragements aux associations ouvrières de production et de crédit.
- Sur ce chapitre, avait été déposé un amendement tendant à augmenter le crédit de 25,000 francs, et à le porter, en conséquence, à 150,000 francs.
- Cet amendement portait les signatures de MM. Edouard Vaillant, Baudin, Chauvière, Coûtant, Dejeante, Arthur Groussier, Marcel Sembat et Walter, tous collectivistes-révolutionnaires.
- L’amendement développé à la tribune par M. Edouard Vaillant, a été repoussé par 327 voix contre 151.
- La Chambre a cependant voté par 258 voix contre 248, un relèvement de crédit de 15,000 francs proposé par MM. Charpentier, Bovier-Lapierre et Mesureur.
- Tous les socialistes ont voté en faveur des deux amendements.
- Est-il déjà si loin le temps où M. J. Guesde, parlant
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- LE DEVOIR
- de la coopération de production, écrivait que depuis que les éclairs du Congrès de Marseille, avaient dessillé les yeux de notre prolétariat, les plaisanteries de ce calibre ne seraient plus de mise et que c’était bien fini des ateliers coopératifs à créer eoo nihilo, les derniers croyants aux associations ouvrières de production comme le retour - de - Berlin Delahaye, ne voulant pas en entendre parler en dehors de la commandite par l’Etat pour on ne sait combien de milllions. (Petit Provençal, 9 septembre, 1890.) Comme le temps passe vite !
- Nous ne pouvons suivre la discussion du budget, qui d’ailleurs est encore pendante, dans son interminable développement.
- Et cependant, dans l’infinie variété de ses détails, que de leçons elle renferme ! et combien d’indications précieuses sur l’état d’esprit de la Chambre qui s’en va, et les dispositions des divers éléments qui la constituent, à la veille de la grande consultation électorale !
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- Nous avons dit que la Chambre n’avait pas touché à la mesure qui consacre la séance du samedi aux interpellations.
- Après avoir entendu le développement d’une interpellation sur la cherté du pain, qui a fourni à M. Méline l’occasion de préconiser à la tribune l’institution des sociétés coopératives, le premier usage que la Chambre ait fait de la séance du samedi, a été pour reprendre la discussion sur la crise agricole commencée, on s’en souvient, vers le milieu de juin. Le 6‘ novembre, M. Gabriel Deville, un des représentants les plus autorisés du collectivisme, répondait au discours prononcé le 9 juillet par M. Deschanel.
- M. Méline a répondu les 13 et 20 novembre à M. Gabriel Deville, par un discours en partie double qui qui a eu les honneurs de l’affichage comme précédemment celui de M. Deschanel.
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- Le 27 novembre, discussion de l’interpellation Vaillant, sur les motifs qui ont décidé le gouvernement
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- à prendre un arreté d’expulsion contre M. Tom Mann.
- Ces motifs, le ministre de l’intérieur, M. Barthou, n’hésite pas à les porter à la tribune : M. Tom Mann est un socialiste militant. Il a pris part à de nombreuses grèves en Angleterre. Il venait en France pour y organiser par une entente internationale les ouvriers des ports et arriver ainsi à la grève générale.
- M. Vaillant demande quel est le texte de loi qui empêche la fédération française des ouvriers des ports, et M. Faberot fait remarquer que nous avons fait bien du chemin en arrière au point de vue des libertés syndicales, depuis la circulaire de M. Waldeck-Rousseau qui n’était cependant pas un socialiste. Cependant continue entre la Chambre et le Sénat, l’échange de bons procédés inauguré dès la reprise de la session.
- Le 29 novembre, la Chambre des députés a ratifié, telle qu’elle avait été modifiée par le Sénat, la proposition de loi ayant pour objet d’accorder aux femmes le droit d’être témoins dans les actes civils et les actes instrumentaires en général.
- Le 10 décembre, le Sénat adopte sans changement, le projet du cadenas adopté par la Chambre après une longue discussion.
- On sait que cette loi autorise le gouvernement à rendre provisoirement applicables par décrets les dispositions des projets de loi portant relèvement des droits de douane, dès que ces projets auront été déposés. C’est la Chambre qui rompt la première la bonne harmonie en apportant d’outrageantes modifications au projet de loi modifié déjà par le Sénat et relatif à la suppression des taxes d’octroi sur les boissons hygiéniques.
- Comme représailles, le Sénat usurpant une prérogative jalousement conservée jusqu’ici par la Chambre, renverse un ministre, celui de la justice, M* Darlan, après une interpellation terminée par le vote d’un blâme pour une nomination de magistrat irrégulièrement faite.
- Ce magistrat avait été admis à prêter serment
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- télégraphiquement. La loi n’admet pas en pareille matière l’usage du télégraphe.
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- Un vote qui a passé presque inaperçu et qui cependant a une notable importance, a été émis, au commencement de décembre, par la Chambre.y Elle a adopté le projet de loi concernant le taux de l’intérêt légal de l’argent.
- Ce projet, qui a du moins le mérite d’être court est ainsi conçu :
- Article premier. — Le taux de l’intérêt légal est fixé à 3 yo en matière civile, et à 4 % en matière commerciale.
- Article 2. — Les dispositions contraires de la loi du 3 septembre 1807 sont abrogées.
- On sait que cette loi de 1807, dont les dispositions sont présentement en vigueur, a fixé l’intérêt légal à 5 % en matière civile, et à 6 % en matière commerciale. Si donc le Parlement adopte définitivement la proposition que la Chambre vient de voter, la réduction du taux de l’intérêt ressortira en matière civile à 40 °/o et en matière commerciale, à 33 1/2 % environ.
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- La période électorale est virtuellement ouverte, et si l’on peut tenir pour certain que la plupart des députés se garderont bien de changer la base du scrutin qui les nomme, on peut être assuré, d’autre part, qu’ils feront tout leur possible pour.mettre leur candidature à l’abri des avanies que la période électorale leur réserve habituellement.
- La liste des propositions dont la Chambre est déjà saisie à cet effet, vient de s’augmenter d’une nouvelle proposition de loi qui met en liesse les candidats à la députation, provoque une certaine irritation dans la presse, et met les journalistes candidats dans une situation qui n’est pas sans analogie avec le légendaire embarras de l’âne de Buridan.
- 11 s’agit de la proposition de M. Flandin qui réduit
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- de trois jours à vingt-quatre heures, sans appel suspensif pendant la période électorale le délai de citation sur refus d’insertion.
- En outre, le projet de loi autorise le tribunal à déclarer que le jugement ordonnant l’insertion sera exécutoire sur minute, nonobstant appel ou opposition. Le projet qui a été adopté par l’unanimité de la commission chargée de l’examiner, modifie l’article 13 de la loi de 1881 dans un sens plus favorable pour les intéressés au cours d’une période électorale.
- Sous le régime actuel, en effet, le gérant d’un journal peut attendre les trois jours qui suivent la demande de rectification d’un candidat pour insérer sa réponse.
- Il peut obliger, en outre, ce même candidat à lui faire un procès, qui nécessite de nouveaux délais. Pendant ce temps, l’élection arrive, le scrutin s’ouvre, et le droit de réponse se trouve en réalité supprimé.
- On reproche au projet de ne mettre aucune limite au droit de réponse.
- Il est facile, avant que la loi ne devienne définitive, de décider que le droit de réponse n’excèdera dans aucun cas, le triple ou le quadruple de l’article incriminé.
- Meme dans ce cas, certains trouvent excessive la disposition qui accorde le droit de réponse à toute personne « nommée ou désignée ».
- Il est évident que la loi n’aurait plus d’objet, s’il fallait rechercher et établir le droit que peut avoir une personne simplement nommée ou désignée.
- Est-ce à dire cependant que le maintien de cette disposition constitue, comme on l’a dit, une véritable interdiction à la presse de se mêler des élections ?
- Si, du moins, elle pouvait avoir pour résultat de modifier un peu le ton des polémiques.
- Le Parlement vient d’être saisi d’un projet de loi préparé par la direction de l’assistance et de l’hy-
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- giône publique et délibéré par le Conseil d’Etat, et ayant pour objet d’unifier l’administration des établissements publics d’assistance.
- Actuellement, il existe des commissions des hospices , des bureaux de bienfaisance et des bureaux d’assistance médicale qui fontionnent séparément, souvent côte à côte, dans la meme commune, sans que leur action soit coordonnée.
- Le projet de loi en question, tout en maintenant l’autonomie financière des établissements eux-mêmes — qui est nécessaire pour que ceux-ci puissent recevoir des dons et legs — institue, dans chaque commune, une commission unique chargée de représenter les pauvres et de gérer leur patrimoine.
- Le projet comporte en outre une disposition par laquelle les orphelinats, crèches, asiles et autres institutions ayant pour objet l’assistance communale, pourront être constitués comme établissements publics par décrets rendus en Conseil d’Etat.
- Enfin, le projet contient une dernière partie ayant pour objet de réglementer les établissements intercommunaux d’assistance et de créer des établissements interdépartementaux du même genre.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- FRANCE
- Les conditions du travail dans les travaux publics.
- Le conseil supérieur du travail, qui doit normalement se réunir au mois de juin, a été convoqué en décembre pour examiner le projet de voeu formulé par sa commission permanente, relativement à P introduction, dans les cahiers des charges des adjudications de travaux publics, de clauses relatives aux conditions du travail.
- La discussion qui a duré trois jours, a porté principalement sur les amendements déposés par' MM. Millerand, Mesureur et de Mun.
- M. Millerand demandait qu’un minimum de salaire fût fixé dans les cahiers des charges. M. Mesureur préconisait un système analogue à celui de la' série des prix de la ville de Paris, et demandait que le salaire normal fût fixé, soit par un chiffre inscrit au cahier des charges, soit en se référant à des tableaux de salaires, dressés annuellement par les administrations, d’après l’avis dos syndicats patronaux ou professionnels.
- M. de Mun estimait que seule, une organisation nouvelle des corps professionnels, réalisant l’entente des patrons et des ouvriers, pouvait permettre de trouver une base sérieuse pour l’évaluation des salaires moyens.
- Finalement le Conseil a adopté les voeux suivants:
- 1° Obligation pour l’entrepreneur de se conformer au taux des salaires et à la durée du travail considérés comme normaux et courants dans la ville ou la région où le travail est exécuté et fixés par le cahier des charges.
- Ces conditions de salaires et de durée de travail
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- LE DEVOIR
- seront constatées par les administrations intéressées qui devront s’entourer de tous les renseignements nécessaires et prendre l’avis d’une commission mixte composée, en nombre égal, de patrons et d’ouvriers.
- 2° Repos hebdomadaire ;
- 3° Assurance des ouvriers contre les accidents du travail à la charge des patrons.
- La violation de ces conditions devra, selon les circonstances et les garanties des clauses et des conditions générales des cahiers des charges, donner lieu :
- Soit à la retenue do tout ou partie du cautionnement et, s’il y a lieu, à l’amende.
- Soit à la résiliation du contrat ou à la mise en régie des travaux à exécuter ;
- Soit à l’élimination du délinquant des adjudications de meme nature dans le môme département.
- L’introduction de ces clauses sera obligatoire dans les cahiers des charges des travaux de l’Etat et des départements. Elle sera facultative pour les travaux des communes et de ceux des établissements publics dont les adjudications sont actuellement soumises aux règles de l’ordonnance du 14 novembre 1837.
- 4° L’administration pourra, à n’importe quel moment de l’exécution des travaux, régler le nombre des ouvriers étrangers qui y seront employés dans la mesure qu’elle jugera utile et possible.
- La partie soulignée dans le premier paragraphe est une adjonction au texte du vœu proposé par la commission permanente. Elle donne satisfaction à l’amendement soutenu au cours de la discussion par M. Millerand.
- Sur la demande de M. de Mun, le Conseil a émis le vœu que les pouvoirs publics et la législation secondent par tous les moyens le développement des associations professionnelles à qui il appartient de déterminer les conditions du travail par l’accord des patrons et des ouvriers.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- Avant de clore sa session, le conseil supérieur du travail a renvoyé à la commission permanente l’examen de la question du marchandage et a émis le vœu que le décret du 2-4 mars 1848, soit révisé et que l’on précise les abus à réprimer afin de faciliter son application.
- ETATS-UNIS
- Les organisations ouvrières et la grève
- Les chefs des associations ouvrières aux Etats-Unis seraient, paraît-il, de moins en moins partisans des grèves.
- Ainsi M. Hicks, grand-maître des chevaliers du travail, a répudié le système des grèves poursuivi par ses prédécesseurs, MM. Powderly et Sovereign. Au cours d’une interview il a dit :
- « Dans l’avenir les grèves se feront de plus en plus rares. Notre plan maintenant est de protéger les patrons qui en useront loyalement en forçant leurs concurrents déloyaux à adopter les mêmes conditions qu’eux. Les guerres au couteau contre les patrons, loyaux ou non, ne seront plus engagées par nous. Notre principal effort sera dirigé dans le sens du règlement des questions ouvrières par l’arbitrage et par l’enchère du travail. »
- A rapprocher cette déclaration de la constatation un peu trop pessimiste, peut-être, que faisait, il y a quelques mois, M. Debs, l’organisateur si remarquable et si redouté des grèves des employés de chemins de fer à Chicago en 1894.
- » Les syndicats ouvriers, disait-il, ne peuvent tenir sans déclarer des grèves. Or, les grèves impliquent un recours à la force. Mais les compagnies opposent la force à la force, elles ont des ressources illimitées et l’appui de la loi, en sorte que toute résistance est devenue impossible aux travailleurs. »
- C’est en conséquence de cela que M. Debs avait proposé et obtenu sans aucune peine la liquidation
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- LE DEVOIR
- de 1’ American Ralway Union, un des syndicats ouvriers les plus importants du nouveau monde, et son remplacement par la « Démocratie sociale d’Amérique », sorte de République coopérative, à base collectiviste, à fonder sur un terrain vierge, et dont il restait le président.
- Sans s’arrêter à discuter les chances de l’entreprise, à laquelle les adhésions n’ont pas manqué dès le début, ce qui montre et le degré de confiance qu’inspire son promoteur, et les difficultés matérielles dans lesquelles se débat le monde travailleur, on ne peut qu’en approuver l’intention et former des vœux pour sa réussite.
- Car, comme l’a dit Godin, « si toutes les forces actuellement tournées vers la grève se convertissaient en efforts intelligents pour chercher les réformes propres à remédier aux maux que la grève veut combattre, n’arriverait-on pas à des résultats bien plus heureux ? »
- Les grèves sont comme les procès : celle qui réussit ressemble à un bon procès qui est tout simplement moins ruineux qu’un mauvais.
- BELGIQUE
- Les règlements d’ateliers
- La loi du 15 juin 1896 sur les règlements d’atelier sera applicable, à partir du 1er janvier prochain, aux entreprises industrielles et commerciales employant dix ouvriers au moins. D’ici au 31 décembre ces entreprises devront avoir rédigé ou modifié leurs règlements d’ateliers conformément à la loi nouvelle. Le greffier du conseil des prud’hommes de Bruxelles vient de rappeler, par circulaire aux patrons, les prescriptions essentielles de la loi.
- Ce règlement, rédigé dans une des trois langues usitées en Belgique, français, flamand ou allemand, selon l’origine des ouvriers employés, doit indiquer : 1° le commencement et la fin de la journée de tra-
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- vail, les repos, les chômages ; 2° les conditions du salaire; 30, le mode de mesurage ou de contrôle; 4° les époques de payement. Et pour certaines usines : 1° les droits et les devoirs du personnel de surveillance, le recours des ouvriers en cas de difficultés ; 2° les fournitures faites à l’ouvrier, imputables sur le salaire ; 3° éventuellement le délai de congé, ou les cas de rupture du contrat sans préavis ; 4° la nature des pénalités, le taux et l’emploi des amendes.
- Tout règlement nouveau ou toute modification doivent être affichés. Les ouvriers ont huit jours pour soumettre leurs critiques à l’inspecteur du travail.
- PAYS-BAS
- Le parti socialiste démocrate ouvrier
- Les statuts de l’Association du parti socialiste démocrate ouvrier néerlandais (Social démocratische Arbei-derspartij in Nederland^, approuvée par décret royal du 22 septembre, ont paru dans les premiers jours d’octobre, Staats-Courant, journal Officiel.
- Après un long préambule sur la situation déplorable créée à la masse des travailleurs par le système de la production capitaliste et le développement du machinisme, le but de la société est exposé en ces termes :
- Associer le prolétariat néerlandais à la lutte internationale de la classe ouvrière ; soutenir dans la mesure du possible tout mouvement économique ou politique des travailleurs en vue d’obtenir des conditions de vie plus facile et, par suite, réveiller leur esprit de classe et fortifier leur puissance en face de la classe qui possède.
- Aussi longtemps que les travailleurs ne pourront s’emparer du pouvoir, l’association s’efforcera de conquérir tous les droits politiques et d’en user, tant pour organiser le prolétariat tout entier en vue de la lutte des classes, que pour exercer une influence en matière législative, afin d’introduire des améliorations immé-
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- LE DEVOIR
- (liâtes dans la situation de la classe déshéritée et de hâter la révolution économique.
- Les moyens que le parti se propose d’employer sont : 1° la désignation de candidats aux élections pour la seconde Chambre, les Etats provinciaux, les chambres de travail, etc. ; 2° l’extension et la protection de l’organisation professionnelle, de la coopération et de l’instruction de la classe ouvrière ; 3° la tenue de réunions, la publication d’écrits et de journaux, l’envoi de requêtes aux pouvoirs compétents et en général l’usage des droits reconnus aux citoyens néerlandais par les lois et la Constitution.
- # *
- ALLEMAGNE Le mouvement syndical
- Voici, d’après le rapport de la Commission générale des syndicats, paru tout récemment, les principales données relatives au mouvement ouvrier en Allemagne en 1896. Le nombre total d’ouvriers occupés dans les industries où il existe des syndicats était en 1896 do 6,070,806, dont 5,029,228 hommes et 1,041,578 femmes. Le nombre des syndiqués dans ces industries était de 329,230 soit 5,42 0 0 du nombre total.
- Ces données dénotent un accroissement notable du mouvement syndical, si on les compare aux données des années précédentes. Ainsi, en 1891, le nombre total des syndiqués n’était que de 277,659 : il a donc augmenté, depuis 5 ans, d’environ 20 0 0.
- 11 est à noter que les données ci-dessus ne comprennent que les organisations qui subissent l’influence plus ou moins directe du parti socialiste. Les syndicats appelés « syndicats de Hirsch-Dunker » n’y sont pas compris. Le nombre de leurs membres a été pour l’année 1896 de 71,767 ce qui, ajouté au chiffre qui précède, porterait le nombre des syndiqués en Allemagne à environ 400,000.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- ANGLETERRE
- La participation aux bénéfices
- La statistique des etablissements industriels du Royaume-Uni, qui ont mis en pratique la participation de leur personnel aux bénéfices de leur entreprise, comprenait, pour 1895, 85 établissements occupant au total de 23,947 à 26,187 ouvriers (chiffre variable suivant les saisons.
- La statistique pour 1896, qui vient de paraître, accuse un total de 78 établissements occupant ensemble de 43,721 à 45,592 ouvriers, soit donc 7 établissements de moins et 20,000 ouvriers de plus que l’an dernier. L’accroissement dans le nombre d’ouvriers est spécialement dû à la fusion de la firme sir Joseph Whitworth et Cie de Manchester avec la firme sir W. S. Armstrong, Mitchell et Cic de Newcastle. Ces deux établissements aujourd’hui réunis occupent ensemble 21,000 ouvriers, et la participation aux bénéfices en vigueur dans le premier a été étendue au second par le fait de la fusion.
- L’importance moyenne de la_prime, calculée pour l’ensemble des établissements considérés, est de 4.9 0/0 du total des salaires payés. Si l’on exclut des calculs 23 établissements où aucun bénéfice n’a été distribué cette année, l’importance de la prime, pour chacun des ouvriers bénéficiaires, s’élève à 10.3 0/0 du salaire.
- RÉPUBLIQUE ARGENTINE Législation ouvrière
- Le gouvernement de la République Argentine élabore un projet de loi sur la protection du .travail.
- D’apres ce projet, la journée de 9 heures serait appliquée dans les villes et celle de 10 heures dans les campagnes.
- Une disposition spéciale interdit le travail des enfants au-dessous de 14 ans et le travail de nuit pour les femmes.
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- LE DEVOIR
- LA QUESTION DE LA PAIX"
- Le traité de paix greco-turc
- Le traité définitif de paix entre la Grèce et la Turquie a été signé, le 4 décembre 1897, par les plénipotentiaires ottomans et hellènes.
- Comme les préliminaires de paix signés le 18 septembre par les représentants des six puissances composant le concert européen, le traité définitif renferme une clause d’arbitrage.
- Mais cette clause, d’une application purement facultative, n’a pas un caractère permanent, puisqu’elle ne serait appelée à jouer que pendant la période des négociations à ouvrir en vue de la conclusion de certaines conventions particulières.
- Art. 15. — En cas de divergences dans le cours des négociations entre la Grèce et la Turquie, les points contestés pourront être soumis, par Tune ou l’autre des parties intéressées, à l’arbitrage des représentants des grandes puissances à Constantinople, dont les décisions seront obligatoires pour les deux gouvernements.
- Cet arbitrage pourra s’exercer collectivement ou par désignation spéciale des intéressés et soit directement, soit par l’entremise de délégué^ spéciaux.
- En cas de partage égal des voix, les arbitres choisiront un surarbitre.
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- ALLEMAGNE
- La Volkspartei et la paix
- L’Assemblée générale de la « Volkspartei » s’est tenue à Mannhein les 18 et 19 septembre. Elle a prisa l’unanimité la résolution suivante, qui sera saluée avec joie par tous les amis de la paix :
- I.— L’Assemblée estime qu’il est du devoir absolu des délégués d’insister énergiquement pour la réalisation des revendications suivantes :
- 1° Présentation d’un projet de code de procédure pé-
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- nale militaire reposant sur des principes modernes et limitation de la juridiction militaire aux cas de fautes exclusivement de service.
- 2° Révision des dispositions légales relatives aux pensions d’officiers.
- L’Assemblée pense que la représentation populaire a le devoir de faire usage de son droit constitutionnel de refuser les ressources budgétaires pour arriver à la réalisation de ces réformes.
- II.—Les députés élus par la « Volkspartei » sont invités * à saisir la première occasion pour proposer au Reichstag la convocation d’une conférence en vue de parvenir à une entente 1° pour la conclusion de traités d’arbitrage international, 2° pour un désarmement simultané, se rattachant à la conclusion de ces traités. '
- Cette résolution a été prise sur l’initiative d’une grande assemblée préparatoire tenue à Singen et sur la proposition de la section de Constance.
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- Comités de conciliation
- La Commission d’étude nommée par le Congrès de Hambourg pour examiner les meilleurs moyens de mettre à exécution l’excellente idée de M. Hodgson Prat touchant l’organisation de Comités de conciliation dans toutes les grandes villes, a été composée, par le bureau du Congrès, de MM. Gaston Mocli, Novicoio, baron de Suttner, Th. Moneta et M. von Egidy.
- Nous sommes avisés qu’elle a décidé à l’unanimité de se compléter en appelant M. Hodgson Pratt non seulement à prendre part à ses travaux, mais encore à les diriger, comme président.
- M. Pratt précise, dans une adresse aux Sociétés de la Paix, ce qu’il entend par « Comités permanents de conciliation ». Il s’agit de Comités formés de personnes compétentes, très connues pour leur honorabilité, et qui s’efforceraient entre autres de rectifier les assertions inexactes pouvant troubler les relations internationales.
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- LE DEVOIR
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- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- La femme avocat.
- Le 30 novembre dernier, la première Chambre de la Cour d’appel de Paris refusait à Mlle Chauvin, docteur en droit, l’autorisation de prêter le serment d’avocat.
- La jeune doctoresse avait fort éloquemment, dans sa plaidorie, ajouté les textes aux textes pour prouver que rien dans notre législation ne s’opposait à sa demande. Elle avait gagné sa cause devant le bon sens de l’opinion publique. Elle n’a pu convaincre la Cour.
- De l’amas de considérants que la Cour oppose à la requête de Mlle Chauvin, nous dégageons les deux suivants qui touchent au fond de la question.
- « Considérant que, sans avoir à se préoccuper des raisons morales, physiques, sociologiques ou autres qui peuvent, à tort ou à raison, être invoquées contre la demoiselle Chauvin, la seule question soumise à l’appréciation de la Cour est celle de savoir si, dans l’état actuel de notre législation, la femme peut être admise à prêter le serment d’avocat et, par suite, en exercer la profession ;
- « Considérant, en dernier lieu, qu’après avoir constaté les scandaleux abus résultant de la substitution des défenseurs officieux au barreau, le législateur a rétabli l’ordre des avocats et s’est borné à édicter dans les articles 24 et 31 de la loi du 2 juillet 1812 et a posé les garanties d’inscription exigées pour être un avocat ; qu’il n’a jamais voulu rien innover en cette matière et qu’il s’est borné à imposer les règles à suivre de la part de ceux qui voudraient, à l’avenir, être avocats, de manière à prévenir, par la suite, les bruyants scandales résultant de l’ignorance et de l’incapacité des défenseurs officieux ; qu’en se bornant à rétablir les barreaux, il a dû manifestement se référer aux conditions anciennes dans lesquelles ces barreaux avaient été contitués dans l’ancien droit,par la tradition, les usages ou les ordonnances. »
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- LE MOUVEMENT FEMINISTE
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- La délibération du 26 juin 1891 par laquelle le conseil de l’Ordre de Bucarest, à l'unanimité et sans discussion, ordonna l’inscription de Mlle Bilcesco au tableau des avocats, est l’exacte contre-partie de la délibération delà Cour d’appel de Paris. Elle fait honneur au libéralisme, à l’esprit de justice et d’égalité du barreau de Bucarest.
- En voici les principaux motifs :
- « ....Considérant qu’aucun texte de loi n’exige comme condition nécessaire, pour être admis comme avocat, celle d’appartenir au sexe masculin ; que le droit d’être reçu au barreau n’implique pas l’exercice des droits politiques, attendu que les mineurs possèdent ce droit ;
- » Considérant que, pour l’exercice d’une profession, tous doivent jouir de la liberté du travail et de l’égalité devant la loi, en tant qu’aucun texte ne proclame le contraire ; que ce motif nous interdit de créer des distinctions arbitraires et contraires aux lois ;
- « Considérant que si, dans certains cas, les avocats peuvent être appelés à remplacer le juge ou le procureur, cette objection se trouve sans fondement, attendu que le fait d’être avocat n’implique pas en soi et par lui-même le droit d’être magistrat, mais seulement la possibilité de ce droit ; l’objection d’ailleurs devrait s’appliquer aux mineurs de vingt-cinq ans, bien qu’il soit reconnu qu’aucun texte légal ne les empêche d’être avocats ;
- » Considérant que, dans l’état actuel de notre civilisation, en l’absence d’un texte légal prohibitif, et en vertu des principes généraux qui gouvernent notre législation entière, il est impossible d’interdire à la demanderesse Bilcesco son inscription au barreau ;
- » ... Vu tout ce qui précède... Le Conseil, par ces motifs, admet la demande et dispose que Mlle Sarmisa Bilcesco sera inscrite au tableau, avec le titre de docteur en droit de Paris, et qu’elle recevra la carte-licence lui permettant d’exercer la profession dans toute l’étendue du royaume roumain. »
- La Roumanie est la première nation de l’Europe qui ait reconnu le droit pour la femme d’exercer la profession d’avocat.
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- LE DEVOIR
- I/cxomple de la Roumanie a été suivi en Europe par la Finlande ; la Norwège, (décision du barreau de Christiania, 11 novembre 1895, rendue à l’unanimité); par la Suisse (canton d’Appenzell, 1895, et canton de Zurich, loi du 2 février 1897) ; par la Russie, la commission de révision des Codes, ayant décidé qu’il y avait lieu de supprimer du projet de règlement sur les avocats assermentés l’article refusant à la femme le titre d’avocat ; par la Suède (loi du 19 novembre — 4 décembre 1897).
- En dehors de l’Europe, la cause de la femme avocat avait déjà triomphé dans une foule d’Etats : Chili, Hawaï, Japon, Mexique, Indes anglaises (1896), Canada (loi du 25 avril 1892), Nouvelle Zélande (loi du 11 septembre et du 12 octobre 1896).
- A cette liste déjà longue, les Etats-Unis apportent leur contingent des trente-deux Etats ou Territoires qui ont concédé aux femmes le droit à l’exercice de la profession d’avocat.
- Le Parlement français vient d’être saisi d’une proposition de loi signée par un grand nombre de députés appartenant aux groupes les plus divers, et tendant à rendre accessible aux femmes la carrière du barreau.
- Cette loi votée, la France prendra place dans la liste qu’on vient de lire.... au quarante neuvième rang !
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- Les femmes médecins dans les écoles
- Pendant que la doctoresse en droit éprouve les difficultés que l’on sait à obtenir la consécration pratique des études auxquelles elle s’est consacrée, la doctoresse en médecine vient de faire une nouvelle conquête des plus légitimes.
- Sur la proposition du docteur Levraud, le Conseil municipal de Paris, a invité l’administration à faire nommer des femmes docteurs comme médecins des « écoles de grandes jeunes filles. »
- Cette mesure s’appliquerait donc aux deux écoles primaires supérieures et aux six écoles professionnelles de
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- la Ville de Paris, destinées aux jeunes filles au-dessus de treize ans.
- C’est sur une pétition signée de deux femmes docteurs, Mmes Blanche Edwards Pilliett et Jeanne Leclerc, toutes deux anciennes internes provisoires des hôpitaux, que le Conseil municipal a exprimé ce voeu qui a été immédiatement transmis à l’administration.
- En réalité, les femmes ne sont pas réglementairement exclues des fonctions de médecin des écoles ; mais en fait, ces fonctions ne leur sont presque jamais confiées. Ce qui fait l’intérêt du fait actuel c’est que la question de principe est posée. Ce n’est pas tel ou tel poste qui est sollicité par une femme médecin, ce sont les femmes médecins qui réclament l’application aux « écoles de grandes filles » d’une mesure depuis longtemps en vigueur dans les lycées de jeunes filles, où l’on n’admet plus aux fonctions de docteur que des femmes médecins.
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- LE DEVOIR
- OUVRAGES REÇUS
- Constitution de l’Association terrienne. — Les lois d’application, par Etienne Barat. i
- Brochure de 64 pages éditée par la Librairie dos; sciences sociales, 15, passage Saulnier, Paris.
- Cette brochure porte en tôte : Ecole sociétaire, Section expérimentale.
- * # ,
- Almanach des coopérateurs belges, pour 1898. Septième année.
- Cet almanach est en vente, au prix de 15 centimes, au bureau du journal « Les Coopèrateurs belges », 11, rue James Watt, Bruxelles.
- # *
- Programme et statuts de la Ligue ouvrière économique.
- Brochure éditée par l’Imprimerie Nouvelle lyonnaise, 3, rue Sainte-Catherine.
- # %
- Etudes politiques. Elections. — Les principaux systèmes et procédés électoraux ou le scrutin d’arrondissement, le scrutin de liste, les votes échelonné, limité, cumulatif et la représentation proportionnelle en France et en Suisse, avec les procédés qui assurent la liberté et la moralité électorale,
- Par Ch. Baggio, ancien maire, à Carvin, -(Pas-de-Calais).
- Cette brochure de 120 pages est en vente au prix de 30 centimes à l’Imprimerie Plouvier-Cardon, à Carvin, (Pas-de-Calais).
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- OUVRAGES REÇUS
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- En vente au bureau du journal « U Emancipation », 4, plan de l’Aspic, Nimes, Gard, les ouvrages suivants, de premier intérêt, pour qui s’occupe de questions so-
- ciales.
- Par M. Auguste Fabre :
- Un socialiste pratique, Robert Owen.......... 1 f. »
- La concurrence asiatique et l’avenir des ouvriers européens............................... 0 30
- Les sky scratchers ou les hautes maisons américaines...................................... 0 30
- Deux épisodes de la vie de Robert Owen : New .
- Lanark et New Harmony.......................... 0 20
- Le Féminisme, ses origines et son avenir..... 1 »
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- Les incantations, par Sédir. Volume orné de dessins hors texte et dans le texte, en vente au prix do 3 fr. 50.
- Editeur : Chamuel, 5, rue de Savoie, Paris. «
- A la même Librairie :
- Commentaire sur le cantique des cantiques, traduit pour la première fois de l’hébreu et précédé d’une introduction.
- L’auteur est Rabbi Issa’Char Baer.
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- LE DEVOIR
- I
- SANS FAMILLE
- par Hector HlALiOT
- Ouvrage couronné par l’Académie française
- (Suite).
- Le premier mouvement d’épouvante passé, je compris que Lise devait être interdite de notre brusque disparition. Alors me haussant un peu, je lui dis à mi-voix :
- —.11 ne faut pas que M. James Milligan me voie, ou il peut me faire retourner en Angleterre.
- fille leva ses deux bras par un geste effrayé.
- — Ne bouge pas, dis-je en continuant, ne parle pas de nous ; demain matin, à neuf heures, nous reviendrons à cette place ; tâche d’être seule ; maintenant va-t’en.
- Elle hésita.
- — Ya-t’en, je t’en prie, ou tu me perds.
- En meme temps nous nous jetâmes à l’abri du mur, et en courant, nous gagnâmes les vignes qui nous cachèrent ; là, après le premier moment donné à la joie, nous pûmes causer et nous entendre.
- — Tu sais, me dit Mattia, que je ne suis pas du tout disposé à attendre à demain pour voir madame Milligan ; pendant ce temps, M. James Milligan pourrait tuer Arthur ; je vais aller voir madame Milligan tout de suite et lui dire... tout ce que nous savons ; comme M. Milligan ne m’a jamais vu, il n’y a pas de danger qu’il pense à toi et à la famille Driscoll ; ce sera madame Milligan qui décidera ensuite ce que nous devons faire.
- Il était évident qu’il y avait du bon sens dans ce que Mattia proposait ; je le laissai donc aller en lui donnant rendez-vous dans un groupe de châtaigniers qui se trouvait à une courte distance ; là, si par extraordinaire je voyais venir M. James Milligan, je pourrais me cacher.
- J’attendis longtemps, couché sur la mousse, le retour
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- SANS FAMILLE
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- de Mattia, et plus de dix fois déjà, je m’étais demandé si nous ne nous étions pas trompés, lorsqu’enfin je le vis revenir accompagné de madame Milligan. -
- Je courus au-devant d’elle et lui saisissant la main qu’elle me tendait, je la baisai; mais elle me prit dans ses bras et se penchant vers moi, elle m’embrassa sur le front, tendrement.
- C’était la seconde fois qu’elle m’embrassait ; cependant il me sembla que la première fois, elle ne m’avait pas serré ainsi dans ses bras.
- — Pauvre cher enfant ! dit-elle.
- Et de ses beaux doigts blancs et doux, elle écarta mes cheveux pour me regarder longuement.
- — Oui... oui... murmura-t-elle.
- Ces paroles répondaient assurément à sa pensée intérieure, mais dans mon émotion, j’étais incapable de comprendre cette pensée ; je sentais la tendresse, les caresses des yeux de madame Milligan, et j’étais trop heureux pour chercher au-delà de l’heure présente.
- — Mon enfant, dit-elle, sans me quitter des yeux, votre camarade m’a rapporté des choses bien graves ; voulez-vous, de votre côté, me raconter ce qui touche à votre arrivée dans la famille Driscoll et aussi à la visite de M. James Milligan.
- Je fis le récit qui m’était demandé, et madame Milligan ne m’interrompit que pour m’obliger à préciser quelques points importants .'jamais on ne m’avait écouté avec pareille attention, ses yeux ne quittaient pas les miens.
- Lorsque je me tus, elle garda le silence pendant assez longtemps en me regardant toujours, enfin elle me dit :
- — Tout cela est d’une gravité extrême pour vous, pour nous tous ; nous ne devons donc agir qu’avec prudence et après avoir consulté des personnes capables de nous guider ; mais jusqu’à ce moment vous devez vous considérer comme le camarade, comme l’ami, — elle hésita un peu, — comme le frère d’Arthur, et vous devez, dès aujourd’hui, abandonner, vous et votre jeune ami, votre misérable existence ; dans deux heures vous vous présenterez donc à Territet, à l’hôtel des Alpes, où je
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- LE DEVOIR
- vais envoyer une personne sûre vous retenir votre logement ; ce sera là que nous nous reverrons, car je suis obligée de vous quitter.
- De nouveau, elle m’embrassa, et apres avoir donné la main à Mattia, elle s’éloigna rapidement.
- — Qu’as-tu donc raconté à madame Milligan ? demandai-je à Mattia.
- — Tout ce qu’elle vient de te dire, et encore beaucoup d’autres choses, ah ! la bonne dame ! la belle dame !
- — Et Arthur, l’as-tu vu ?
- — De loin seulement, mais assez pour trouver qu’il a l’air d’un bon garçon.
- Je continuai d’interroger Mattia ; il évita de me répondre, ou il ne le fit que d’une façon détournée ; alors, nous parlâmes de choses indifférentes jusqu’au moment où, selon la recommandation de madame Milligan, nous nous présentâmes à l’hôtel des Alpes. Quoique nous eussions notre misérable costume de musiciens des rues, nous fûmes reçus par un domestique en habit noir et en cravate blanche, qui nous conduisit à notre appartement : comme elle nous parut belle, notre chambre ; elle avait deux lits blancs ; les fenêtres ouvraient sur une véranda suspendue au-dessus du lac, et la vue qu’on embrassait était une merveille : quand nous nous, décidâmes à revenir dans la chambre, le domestique était toujours immobile attendant nos ordres, et il demanda ce que nous voulions pour notre dîner qu’il allait nous faire servir sous la véranda.
- — Vous avez des tartes ? demanda Mattia.
- — Tarte à la rhubarbe, tarte aux fraises, tarte aux groseilles.
- — Eh bien ! Vous nous servirez de ces tartes.
- — Des trois ?
- — Certainement,
- — Et comme entrée ? comme rôti ? comme légumes ?
- A chaque offre, Mattia ouvrait les yeux, mais il ne se
- laissa pas déconcerter.
- Ce que vous voudrez, répondit-il.
- Le garçon sortit gravement.
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- SANS FAMILLE 51
- — Je crois que nous allons dîner mieux ici que dans la famille Driscoll, dit Mattia.
- Le lendemain, madame Milligan vint nous voir ; elle était accompagnée d’un tailleur et d’une lingôre, qui nous prirent mesure pour des habits et'des chemises.
- Elle nous dit que Lise continuait à s’essayer de parler, et que le médecin avait assuré qu’elle était maintenant guérie ; puis, après avoir passé une heure avec nous, elle nous quitta, m’embrassant tendrement et donnant la main à Mattia.
- Elle vint ainsi pendant quatre jours, se montrant chaque fois plus affectueuse et plus tendre pour moi, mais avec quelque chose de contraint cependant, comme si elle ne voulait pas s’abandonner à cette tendresse et la laisser paraître.
- Le cinquième jour, ce fut la femme de chambre que j’avais vue autrefois sur le Cygne qui vint à sa place ; elle nous dit que madame Milligan nous attendait chez elle, et qu’une voiture était à la porte de l’hôtel pour nous conduire : c’était une calèche découverte dans laquelle Mattia s’installa sans surprise et très noblement, comme si depuis son enfance il avait roulé carrosse ; Capi aussi grimpa sans gêne sur un des coussins.
- Le trajet fut court ; il me parut très court, car je marchais dans un rêve, la tête remplie d’idées folles, ou tout au moins que je croyais folles ; on nous fit entrer dans un salon, où se trouvaient madame Milligan, Arthur étendu sur un divan, et Lise.
- Arthur me tendit les deux bras ; je courus à lui pour l’embrasser ; j’embrassai aussi Lise, mais ce fut madame Milligan qui m’embrassa.
- — Enfin, me dit-elle, l’heure est venue où vous pouvez reprendre la place qui vous appartient.
- Et comme je la regardais pour lui demander l’explication de ces paroles, elle alla ouvrir une porte, et je vis entrer mère Barberin, portant dans ses bras des vêtements d’enfant, une pelisse en cachemire blanc, un bonnet de dentelle, des chaussons de tricot.
- Elle n’eut que le temps de poser ces objets sur une table, avant que je la prisse dans mes bras ; pendant que
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- LE DEVOIR
- je l’embrassais, madame Milligan donna un ordre à un domestique, et je n’entendis que le nom de M. James Milligan, ce qui me fit pâlir.
- — Vous n’avez rien à craindre, me dit-elle doucement, au contraire, venez ici près de moi et mettez votre main dans la mienne.
- A ce moment, la porte du salon s’ouvrit devant M. James Milligan, souriant et montrant ses dents pointues ; il m’aperçut et instantanément ce sourire fut remplacé par une grimace effrayante.
- Madame Milligan ne lui laissa pas le temps de parler :
- — Je vous ai fait appeler, dit-elle d’une voix lente, qui tremblait légèrement, pour vous présenter mon fils aîné que j’ai eu enfin le bonheur de retrouver, — elle me serra la main ; — le voici ; mais vous le connaissez déjà, puisque chez l’homme qui l’avait volé, vous avez été le voir pour vous informer de sa santé.
- — Que signifie ? dit M. James Milligan, la figure décomposée.
- —... Cet homme, aujourd’hui en prison pour un vol commis dans une église, a fait des aveux complets ; voici une lettre qui le constate ; il a dit comment il avait volé cet enfant, comment il l’avait abandonné à Paris, avenue de Breteuil ; enfin comment il avait pris ses précautions en coupant les marques du linge de l’enfant pour qu’on ne le découvrît pas ; voici encore ces linges qui ont été gardés par l’excellente femme qui a généreusement élevé mon fils ; voulez-vous voir cette lettre ; voulez-vous voir ces linges ?
- M. James Milligan resta un moment immobile, se demandant bien certainement s’il n’allait pas nous étrangler tous ; puis il se dirigea vers la porte ; mais prêt à sortir, il se retourna :
- — Nous verrons, dit-il, ce que les tribunaux penseront de cette supposition d’enfant.
- Sans se troubler, madame Milligan, — maintenant je peux dire ma mère, — répondit :
- — Vous pouvez nous appeler ^devant les tribunaux;
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- SANS FAMILLE 53
- moi je n’y conduirai pas celui qui a été le frère de mon mari.
- La porte se referma sur mon oncle ; alors je pus me jeter dans les bras que ma mère me tendait et l’embrasser pour la première fois en même temps qu’elle m’embrassait elle-même.
- Quand notre émotion se fut un peu calmée, Mattia s’approcha :
- — Veux-tu répéter à ta maman que j’ai bien gardé son secret? dit-il.
- — Tu savais donc tout? dis-je.
- Ce fut ma mère qui répondit :
- — Quand Mattia m’eut fait son récit, je lui recommandai le silence, car si j’avais la conviction que le pauvre Remi était mon fils, il me fallait des preuves certaines que l’erreur n’était pas possible. Quelle douleur pour vous, cher enfant, si après vous avoir embrassé comme mon fils, j’étais venue vous dire que nous nous étions trompés ! Ces preuves nous les avons, et c’est pour jamais maintenant que nous sommes réunis ; c’est pour jamais que vous vivrez avec votre mère, votre frère, — elle montra Lise ainsi que Mattia, — et ceux qui vous ont aimé malheureux.
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- EN FAMILLE
- Les années se sont écoulées, — nombreuses, mais courtes, car elles n’ont été remplies que de belles et douces journées.
- J’habite en ce moment l’Angleterre, Milligan-Park, le manoir de mes pères.
- L’enfant sans famille, sans soutien, abandonné et perdu dans la vie, ballotté au caprice du hasard, sans phare pour le guider au milieu de la vaste mer où il se débat, sans port de refuge pour le recevoir, a non seulement une mère, un frère qu’il aime, et dont il est aimé, mais encore il a des ancêtres qui lui ont laissé un nom honoré dans son pays et une belle fortune.
- Le petit misérable qui, enfant, a passé tant de nuits
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- LE DEVOIR
- dans los granges, dans les étables, ou au coin d’un bois à la belle étoile, est maintenant l’héritier d’un vieux château historique que visitent les curieux, et que recommandent les guides.
- C’est à une vingtaine de lieues à l’ouest de l’endroit où je m’embarquai, poursuivi par les gens de justice, qu’il s’élève à mi-côte dans un vallon bien boisé, malgré le voisinage de la mer. Bâti sur une sorte d’esplanade naturelle, il a la forme d’un cube et il est flanqué d’une grosse tour ronde à chaque coin. Les deux façades, exposées au sud et à l’ouest, sont enguirlandées de glycines et de rosiers grimpants ; celles du nord et de l’est sont couvertes de lierres dont les troncs, gros comme le corps d’un homme à leur sortie de terre, attestent la vétusté, et il faut tous les soins vigilants des jardiniers pour que leur végétation envahissante ne cache point sous son vert manteau les arabesques et les rinceaux finement sculptés dans la pierre blanche du cadre et des meneaux des fenêtres. Un vaste parc l’entoure; il est planté de vieux arbres que ni la serpe ni la hache n’ont jamais touchés, et il est arrosé de belles eaux limpides qui font ses gazons toujours verts. Dans une futaie de hêtres vénérables, des corneilles viennent percher chaque nuit, annonçant par leurs croassements le commencement et la fin du jour.
- C’est ce vieux manoir de Milligan-Park que nous habitons en famille, ma mère, mon frère, ma femme et moi.
- Depuis six mois que nous y sommes installés, j’ai passé bien des heures dans le chartrier où sont conservés les chartes, les titres de propriété, les papiers de la famille, penché sur une large table en chêne noircie par les ans, occupé à écrire; ce ne sont point cependant ces chartes ni ces papiers de famille que je consulte laborieusement, c’est le livre de mes souvenirs que je feuillette et mets en ordre.
- Nous allons baptiser notre premier enfant, notre fils, le petit Maffia, et à l’occasion de ce baptême, qui va réunir dans le manoir de mes pères tous ceux qui ont été mes amis des mauvais jours, je veux offrir à chacun
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- d’eux un récit des aventures auxquelles ils ont été mêlés, comme un témoignage de gratitude pour le secours qu’ils m’ont donné, ou l’affection qu’ils ont eue pour le pauvre enfant perdu. Quand j’ai achevé un chapitre, je l’envoie à Dorchester, chez le lithographe ; et ce jour même, j’attends les copies autographiées de mon manuscrit pour en donner une à chacun de mes invités.
- Cette réunion est une surprise que je leur fais, et que je fais aussi à ma femme, qui va voir son père, sa sœur, ses frères, sa tante qu’elle n’attend pas ; seuls ma mère et mon frère sont dans le secret : si aucune complication n’entrave nos combinaisons, tous logeront ce soir sous mon toit et j’aurai la joie de les voir autour de ma table.
- Un seul manquera à cette fête, car si grande que soit la puissance de la fortune, elle ne peut pas rendre la vie à ceux qui ne sont plus. Pauvre cher vieux maître, comme j’aurais été heureux d’assurer votre repos ! Vous auriez déposé la piva, la peau de mouton et la veste de velours ; vous n’auriez plus répété : « En avant, mes enfants ! » une vieillesse honorée vous eût permis de relever votre belle tête blanche et de reprendre votre nom ; Vitalis, le vieux vagabond, fût redevenu Carlo Bal-zani le célèbre chanteur. Mais ce que la mort impitoyable ne m’a pas permis pour vous, je l’ai fait au moins pour votre mémoire ; et à Paris, dans le cimetière Montparnasse, ce nom de Carlo Balzani est inscrit sur la tombe que ma mère, sur ma demande, vous a élevée ; et votre buste en bronze sculpté d’après les portraits publiés au temps de votre célébrité, rappelle votre gloire à ceux qui ont applaudi ; une copie de ce buste.a été coulée pour moi ; elle est là, et en écrivant le récit de mes premières années d’épreuves, alors que la marche des événements se déroulait, mes yeux, bien souvent, ont cherché les vôtres. Je ne vous ai point oublié, je ne vous oublierai jamais, sovez-en sûr ; si, dans cette existence périlleuse d’un enfant perdu, je n’ai pas trébuché, je ne suis pas tombé, c’est à vous que je le dois, à vos leçons, à vos exemples, ô mon vieux maître ! et dans toute fête, votre place sera pieusement réservée ; si vous ne me voyez pas, moi je vous verrai.
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- LE DEVOIR
- Mais voici ma more qui s’avance dans la galerie des portraits; et je la vois aujourd’hui telle qu’elle m’est apparue pour la première fois, sous la véranda du Cygne, avec son air noble, si rempli de douceur et de bonté ; seul, le voile de mélancolie alors continuellement baissé sur son visage s’est effacé.
- Elle s’appuie sur le bras d’Arthur, car maintenant ce n’est plus la mère qui soutient son fils débile et chancelant, c’est le fils devenu un beau et vigoureux jeune homme, habile à tous les exercices du corps, élégant écuyer, solide rameur, intrépide chasseur qui, avec une affectueuse sollicitude, offre son bras à sa mère ; car, contrairement au pronostic de mon oncle M. James MiT-ligan, le miracle s’est accompli : Arthur a vécu, et' il vivra.
- A quelques pas derrière eux, je vois venir une vieille femme vêtue comme une paysanne française et portant sur ses bras un tout petit enfant enveloppé dans une pelisse blanche : la vieille paysanne, c’est mère Barberin et l’enfant c’est le mien, c’est mon fils, le petit Mattia.
- Après avoir retrouvé ma mère, j’avais voulu que mère Barberin restât près de nous, mais elle n’avait pas accepté :
- — Non, m’avait-elle dit, mon petit Remi, ma place n’est pas chez ta mère en ce moment. Tu vas avoir à travailler pour t’instruire et devenir un vrai monsieur par l’éducation, comme tu en es un par la naissance. Que ferais-je auprès de toi? Ma place n’esf pas dans la maison de ta vraie mère. Laisse-moi retourner à Chavanon. Mais pour cela notre séparation ne sera peut-être pas éternelle. Tu vas grandir ; tu te marieras, tu auras des enfants. Alors, si tu le veux, et si je suis encore en vie, je reviendrai près de toi pour élever tes enfants. Je ne pourrai pas être leur nourrice comme j’ai été la tienne, car je serai vieille, mais la vieillesse n’empêche pas de bien soigner un enfant ; on a l’expérience ; on ne dort pas trop. Et puis je l’aimerai, ton enfant, et ce n’est pas moi, tu peux en être certain, qui me le laisserai voler comme on t’a volé toi-même.
- 11 a été fait comme mère Barberin désirait : peu de
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- temps avant la naissance de notre enfant, on a été la chercher à Chavanon et elle a tout quitté, son village, ses habitudes, ses amis, la vache issue de la nôtre pour venir en Angleterre, près de nous ; notre petit Mattia est nourri par sa mère, mais il est soigné, porté, amusé, cajolé par mère Barberin, qui déclare que c’est le plus bel enfant qu’elle ait jamais vu.
- Arthur tient dans sa main un numéro du Times ; il le dépose sur ma table de travail, en me demandant si je l’ai lu, et, sur ma réponse négative, il me montre du doigt une correspondance de Vienne que je traduis :
- « Vous aurez prochainement à Londres la visite de Mattia ; malgré le succès prodigieux qui a accueilli la série de ses concerts ici, il nous quitte, appelé en Angleterre par des engagementsauxquelsil ne peut manquer. Je vous ai déjà parlé de ces concerts ; ils ont produit la plus vive sensation autant par la puissance et par l’originalité du virtuose, que parle talent du compositeur ; pour tout dire, en un mot, Mattia est le Chopin du violon. »
- Je n’ai pas besoin de cet article pour savoir que le petit musicien des rues, mon camarade et mon élève, est devenu un grand artiste ; j’ai vu Mattia se développer et grandir, et si, quand nous travaillions tous trois ensemble sous la direction de notre précepteur, lui, Arthur et moi, il faisait peu de progrès en latin et en grec, il en faisait de tels en musique avec les maîtres que ma mère lui donnait, qu’il n’était pas difficile de deviner que la prédiction d’Espinassous, le perruquier-musicien de Mende, se réaliserait ; cependant cette correspondance de Vienne me remplit d’une joie orgueilleuse comme si j’avais ma part des applaudissements dont elle est l’écho ; mais ne l’ai-je pas réellement ? Mattia n’est-il pas un autre moi-même, mon camarade, mon ami, mon frère ? ses triomphes sont les miens, comme mon bonheur est le sien.
- A ce moment, un domestique me remet une dépêche télégraphique qu’on vient d’apporter :
- « C’est peut-être la traversée la plus courte, mais ce n’est pas la plus agréable ; en est-il d’agréables, d’ail-
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- leurs ? quoiqu’il en soit, j’ai été si malade que c’est à Red-Hill seulement que je trouve la force de te prévenir ; j’ai pris Cristina en passant à Paris ; nous arriverons à Chcgford à quatre heures dix minutes, envoie une voiture au-devant de nous.
- » Mattia. »
- En parlant de Cristina, j’avais regardé Arthur, mais il avait détourné les yeux : ce fut seulement quand je fus arrivé à la fin de la dépêche qui les releva.
- — J’ai envie d’aller moi-meme à Chegford, dit-il, je vais faire atteler le landau.
- — C’est une excellente idée ; tu seras ainsi au retour vis-à-vis de Cristina.
- Sans répondre, il sortit vivement : alors je me tournai vers ma mère.
- — Vous voyez, lui dis-je, qu’Arthur ne cache pas son empressement ; cela est significatif.
- — Très significatif.
- Il me sembla qu’il y avait dans le ton de ces deux mots comme une nuance de mécontentement, alors, me levant, je vins m’asseoir près de ma mère, et, lui prenant les deux mains que je baisai :
- — Chère maman, lui dis-je en français, qui était la langue dont je me servais toujours quand je voulais lui parler tendrement, en petit enfant ; chère maman, il ne faut pas être peinée parce qu’Arthur aime Cristina. Cela, il est vrai, l’empêchera-de faire un beau mariage, puisqu’un beau mariage, selon l’opinion du monde, est celui qui réunit la naissance à la richesse. Mais est-ce que mon exemple ne montre pas qu’on peut être heureux, très heureux, aussi heureux que possible, sans la naissance et la richesse, dans la femme qu’on aime ? Ne veux-tu pas qu’Arthur soit heureux comme moi ? La faiblesse que tu as eue pour moi, parce que tu ne peux rien refuser à l’enfant que tu as pleuré pendant treize ans, ne l’auras-tu pas pour ton autre fils? serais-tu donc plus indulgente pour un frère que pour l’autre ?
- Elle me passa la main sur le front, et m’embrassant :
- — Oh ! le bon enfant, dit-elle, le bon frère ! quels trésors d’affection il y a en toi !
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- ___-C’est que j’ai fait des économies autrefois ; mais ce
- n’est pas de moi qu’il s’agit, c’est d’Arthur. Dis-moi un peu où il trouvera une femme plus charmante que Cris-tina ! n’est-elle pas une merveille de beauté ? Et l’éducation qu’elle a reçue depuis que nous avons été la chercher à Lucca, ne lui permet-elle pas de tenir sa place, et une place distinguée, dans le monde le plus exigeant?
- — Tu vois dans Cristina la sœur de ton ami Mattia.
- — Cela est vrai, et j’avoue sans détours que je souhaite de tout mon cœur un mariage qui fera entrer Mattia dans notre famille.
- — Arthur t’a-t-il parlé de ses sentiments et de ses désirs ?
- — Oui, chère maman, dis-je en souriant, il s’est adressé à moi comme au chef de la famille.
- — Et le chef de la famille ?...
- — ... A promis de l’appuyer.
- Mais ma mère m’interrompit.
- — Voici ta femme, dit-elle ; nous parlerons d’Arthur plus tard.
- Ma femme, vous l’avez deviné, et il n’est pas besoin que je le dise, n’est-ce pas ? ma femme, c’est la petite fille aux yeux étonnés, au visage parlant que vous connaissez, c’est Lise, la petite Lise, fine, légère, aérienne ; Lise n’est plus muette, mais elle a, par bonheur, conservé sa finesse et sa légèreté qui donnent à sa beauté quelque chose de céleste. Lise n’a point quitté ma mère, qui l’a fait élever et instruire sous ses yeux, et elle est devenue une belle jeune fille, la plus belle des jeunes filles, douée pour moi de toutes les qualités, de tous les mérites, de toutes les vertus, puisque je l’aime. J’ai demandé à ma mère de me la donner pour femme, et, après une vive résistance, basée sur la différence de condition, ma mère n’a pas su me la refuser, ce qui a fâché et scandalisé quelques-uns de nos parents : -sur quatre qui se sont ainsi fâchés, trois sont déjà revenus, gagnés par la grâce de Lise, et le quatrième n’attend, pour revenir à son tour, qu’une visite de nous dans laquelle nous ferons nos excuses d’être heureux, et cette visite est fixée à demain.
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- — Eh bien, dit Lise en entrant, que se passe-t-il donc, on se parle en cachette ; Arthur vient de partir pour la station de Chcgford, le break a été envoyé à celle de Ferry, quel est ce mystère, je vous prie ?
- Nous sourions, mais nous ne lui répondons pas.
- Alors elle passa un bras autour du cou de ma mère et l’embrassant tendrement :
- — Puisque vous êtes du complot, chère mère, dit-elle, je ne suis pas inquiète, je suis sûre à l’avance que vous avez, comme toujours, travaillé pour notre bonheur, mais je n’en suis que plus curieuse.
- L’heure a marché, et le break que j’ai envoyé à Ferry au-devant de la famille de Lise, doit arriver d’un instant à l’autre ; alors, voulant jouer avec cette curiosité, je prends une longue-vue qui nous sert à suivre les navires passant au large, mais, au lieu de la braquer sur la mer, je la tourne sur le chemin par où doit arriver le break.
- — Regarde dans cette longue-vue; lui dis-je, et ta curiosité sera satisfaite.
- Elle regarde, mais sans voir autre chose que la route blanche, puisqu’aucune voiture ne se montre encore.
- Alors, à mon tour, je mets l’œil à l’oculaire :
- —Comment n’as-tu rien vu dans cette lunette ? dis-je, du ton de Vitalis faisant son boniment ; elle est vraiment merveilleuse : avec elle je passe au-dessus de la mer et je vais jusqu’en France ; c’est une coquette maison aux environs de Sceaux que je vois, un homme aux cheveux blancs presse deux femmes qui l’entourent : « Allons vite, dit-il, nous manquerons le train et je n’arriverai pas en Angleterre pour le baptême de mon petit-fils ; dame Catherine, hâte-toi un peu, je t’en prie, depuis dix ans que nous demeurons ensemble, tu as toujours été en retard. Quoi ? que veux-tu dire, Etiennette ? voilà encore mademoiselle gendarme ! Le reproche que j’adresse à Catherine est tout amical. Est-ce que je ne sais pas que Catherine est la meilleure des soeurs, comme toi, Tiennette, tu es la meilleure des filles ? où trouve-t-on une bonne fille comme toi, qui ne se marie pas pour soigner son vieux père, continuant grande le rôle d’ange
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- gardien qu’elle a rempli enfant, avec ses frères et sa soeur ? » Puis, avant de partir, il donne des instructions pour qu’on soigne ses fleurs pendant son absence : « N’oublie pas que j’ai été jardinier, dit-il à son domestique, et que je connais l’ouvrage. »
- Je change la lunette de place comme si je voulais regarder d’un autre côté :
- — Maintenant, dis-je, c’est un vapeur que je vois, un grand vapeur qui revient des Antilles et qui approche du Havre : à bord est un jeune homme revenant de faire un voyage d’exploration botanique dans la région de l’Amazone ; on dit qu’il rapporte tout une flore inconnue en Europe, et la première partie de son voyage, publiée par les journaux, est très curieuse ; son nom, Benjamin Acquin, est déjà célèbre ; il n’a qu’un souci : savoir s’il arrivera en temps au Havre pour prendre le bateau de Southampton et rejoindre sa famille à Milligan-Park ; ma lunette est tellement merveilleuse qu’elle le suit ; il a pris le bateau de Southampton ; il va arriver.
- De nouveau, ma lunette est braquée dans une autre direction, et je continue :
- — Non seulement je vois, mais j’entends : deux hommes sont en wagon, un vieux et un jeune : « Comme ce voyage va être intéressant pour nous, dit le vieux. — Très intéressant, magister. — Non seulement, mon cher Alexis, tu vas embrasser ta famille, non seulement nous allons serrer la main de Remi qui ne nous oublie pas, mais encore nous allons descendre dans les mines du pays de Galles ; tu feras là de curieuses observations, et au retour, tu pourras apporter des améliorations à la Truyère, ce qui donnera de l’autorité à la position que tu as su conquérir par ton travail ; pour moi, je rapporterai des échantillons et les joindrai à ma collection que la ville de Varses a bien voulu accepter. Quel malheur que Gaspard n’ait pas pu venir ! »
- J’allais continuer, mais Lise s’était approchée de moi ; elle me prit la tête dans ses deux mains et par sa caresse, elle m’empêcha de parler.
- — Oh ! la douce surprise ! dit-elle, d’une voix que l’émotion faisait trembler.
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- — Ce n’est pas moi qu’il faut remercier, c’est maman qui a voulu réunir tous ceux qui ont été bons pour son fils abandonné ; si tu ne m’avais pas fermé la bouche, tu aurais appris que nous attendons aussi cet excellent Bob, devenu le plus fameux showman de l’Angleterre, et son frère qui commande l'Eclipse.
- A ce moment, un roulement de voiture arrive jusqu’à nous, puis, presque aussitôt, un second ; nous courons à la fenêtre et nous apercevons le break dans lequel Lise reconnaît son père, sa tante Catherine, sa sœur Etien-nette, ses frères Alexis et Benjamin ; près d’Alexis est assis un vieillard tout blanc et voûté, c’est le magister. Du côté opposé, arrive aussi le landau découvert dans lequel Mattia et Cristina nous font des signes de mains. Puis, derrière le landau vient un cabriolet conduit par Bob lui-même ; Bob a toute la tournure d’un gentleman, et son frère est toujours le rude marin qui nous débarqua à Isigny.
- Nous descendons vivement l’escalier pour recevoir nos hôtes au bas du perron.
- Le dîner nous réunit tous à la même table, et naturellement on parle du passé.
- — J’ai rencontré dernièrement à Bade, dit Mattia, dans les salles de jeu, un gentleman aux dents blanches et pointues qui souriait toujours malgré sa mauvaise fortune ; il ne m’a pas reconnu, et il m’a fait l’honneur de me demander un florin pour le jouer sur une combinaison sûre ; c’était une association ; elle n’a pas été heureuse : M. James Milligan a perdu.
- — Pourquoi racontez-vous cela devant Remi, mon cher Mattia ? dit ma mère ; il est capable d’envoyer un secours à son oncle.
- — Parfaitement, chère maman.
- — Alors où sera l’expiation ? demanda ma mère.
- — Dans ce fait que mon oncle qui a tout sacrifié à la fortune, devra son pain à ceux qu’il a persécutés et dont il a voulu la mort.
- — J’ai eu des nouvelles de ses complices, dit Bob.
- — De l’horrible Driscoll ? demanda Mattia.
- — Non de Driscoll lui-même, qui doit être toujours au
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- delà des mers, mais de la famille Driscoll ; madame Dris-coll est morte brûlée, un jour qu’elle s’est couchée dans le feu, au lieu de se coucher sur la table, et Allen et Ned viennent de se faire condamner à la déportation ; ils rejoindront leur père.
- — Et Kate ?
- — La petite Kate soigne son grand-père toujours vivant ; elle habite avec lui la cour du Lion-Rouge ; le vieux a de l’argent, ils ne sont pas malheureux.
- — Si elle est frileuse, dit Mattia en riant, je la plains ; le vieux n’aime pas qu’on approche de sa cheminée.
- Et dans cette évocation du passé, chacun place son mot, tous n’avons-nous pas des souvenirs qui nous sont communs et qu’il est doux d’échanger ; c’est le lien qui nous unit.
- Lorsque le dîner est terminé, Mattia s’approche de moi et me prenant dans l’embrasure d’une fenêtre :
- — J’ai une idée, me dit-il ; nous avons fait si souvent de la musique pour des indifférents, que nous devrions bien en faire un peu pour ceux que nous aimons.
- — Il n’y a donc pas de plaisir sans musique pour toi ; quand même, partout et toujours de la musique ; sou-viens-toi de la peur de notre vache.
- — Veux-tu jouer ta chanson napolitaine ?
- — Avec joie, car c’est elle qui a rendu la parole à Lise.
- Et nous prenons nos instruments : dans une belle boîte
- doublée en velours, Mattia atteint un vieux violon qui vaudrait bien deux francs si nous voulions le vendre, et moi je retire de son enveloppe une harpe dont le bois lavé par les pluies a repris sa couleur naturelle.
- On fait cercle autour de nous, mais à çe moment, un chien, un caniche, Capi se présente ; il est bien vieux, le bon Capi, il est sourd, mais il a gardé une bonne vue ; du coussin sur lequel il habite, il a reconnu sa harpe et il arrive en clopinant « pour la représentation, » il tient une soucoupe dans sa gueule ; il veut faire le tour « de l’honorable société » en marchant sur ses deux pattes de derrière, mais la force lui manque, alors il s’assied, et saluant gravement « la société » il met une patte sur son cœur.
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- Notre chanson chantée, Capi se relève tant bien que mal « et fait la quête » ; chacun met son offrande dans la soucoupe, et Capi, émerveillé de la recette, me l’apporte. C’est la plus belle qu’il ait jamais faite, il n’y a que des pièces d’or et d’argent : — 170 francs.
- Je l’embrasse sur le nez comme autrefois, quand il me consolait, et ce souvenir des misères de mon enfance me suggère une idée que j’explique aussitôt:
- Cette somme sera la première mise destinée à fonder une maison de secours et de refuge pour les petits musiciens des rues ; ma mère et moi nous ferons le reste.
- — Chère madame, dit Mattia en baisant la main de ma mère, je vous demande une toute petite part dans votre oeuvre : si vous le voulez bien, le produit de mon premier concert à Londres s’ajoutera à la recette de Capi.
- FIN.
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Niraes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- documents pour une biographie complète
- de J. B.-André GODIN 0)
- Glorification du Travail, Emancipation des Travailleurs.
- XIII
- Attitude de l’Ecole sociétaire en face de la persécution. — Nouveaux efforts de Godin. — Nouvelles lettres sur la question sociale et la solution phalansté-rienne. — 1849.
- Godin fut vivement affecté des événements politiques de juin 1849 rappelés dans notre dernier chapitre, et de la marche accentuée de l’esprit réactionnaire. Des journaux qui, jusque-là, s’étaient montrés sympathiques à l’idée fouriériste commencèrent à se livrer à des appréciations ambiguës de nature à discréditer l’Ecole sociétaire; et Godin ému de tristesse écrivit à l’un d’eux, le 20 juin , protestant contre l’appréciation faite dans le journal de la conduite des députés phalanstériens décrétés d’accusation , entre autres Victor Considérant ; et s’efforçant de démontrer combien il était pénible au moment de la persécution de se voir jeter la pierre par ceux que l’on croyait ses amis.
- Un document, dressé à Paris le 21 juin 1849 par les membres restants du Conseil de direction de l’Ecole sociétaire, va nous montrer l’état des choses de ce côté. Voici ce document :
- « Amis,
- » Depuis le 13 juin, les relations quotidiennes que
- (U Lire le Devoir depuis le mois de mars 1891, tome 15, page 129.
- 1
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- La Démocratie pacifique établissait entre nous ont été rompues. Vous attendez, sans doute, quelques paroles sur la situation présente et sur l’avenir de cette Ecole phalanstérienne à laquelle vous ôtes liés par tant d’efforts et de sacrifices.
- » Ces efforts ne resteront pas stériles. L’œuvre à laquelle est attaché le salut de l’humanité ne saurait périr. Persévérance, Courage, tels sont les premiers mots que nous vous adressons au sortir d’une crise qui, en nous éprouvant, nous a fortifiés, loin de nous abattre.
- » Le matériel de notre imprimerie a été saccagé ; La Démocratie pacifique est frappée d’une suspension dont rien ne fait prévoir le terme.
- » Victor Considérant est décrété d’accusation ; (il était passé à l’étranger ainsi que Cantagrel) plus d’un représentant acquis à notre cause est sous le coup de pareilles poursuites. Trois rédacteurs de notre journal, nos amis : Allyre Bureau, F. Guillon, J. Lerousseau, deux employés , trois compositeurs ont été jetés sous les verrous. Dans ces circonstances qui ruineraient une œuvre purement industrielle, qui paralyseraient pour longtemps une œuvre exclusivement politique , nous sommes plus que jamais confiants dans notre cause qui est celle de l’humanité ; nous savons que les accidents n’ont pas de prise sur une idée immortelle. Non seulement cette idée ne saurait périr, mais ces épreuves mêmes rapprocheront son triomphe, si elles surexcitent votre zèle et votre foi comme elles surexcitent les nôtres.
- » Nous ne vous donnerons pas ici de détails sur les événements du 13 juin, sur la part que les chefs d’une école pacifique et amie de l’ordre se sont cru obligés d’y prendre ; ces faits ne peuvent être jugés qu’à distance. Un jour les passions, maintenant brûlantes,
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- seront refroidies , les conséquences dernières des événements se dessineront, la liberté de la Presse, flambeau qu’on peut éclipser, mais non pas éteindre, aura retrouvé tout son éclat. Attendant ce jour pour apprécier le passé, — ne pensons maintenant qu’à l’avenir.
- » Il faut que la propagation de la théorie phalansté-rienne soit promptement reprise. Elle peut l’être. Si regrettables à tous égards que soient les collaborateurs, les amis dont nous sommes aujourd’hui privés, le sort de l’idée phalanstérienne incarnée à jamais dans le monde n’est pas attaché à des individualités. Le groupe des travailleurs demeurés libres suffit provisoirement à la tâche. Il se recrutera d’autant plus activement que la persécution sera plus vive.
- » Nos pertes matérielles peuvent être bientôt réparées".
- » La librairie phalanstérienne est rouverte et les derniers événements n’ont en rien diminué l’activité de ses opérations.
- » La Phalange du mois de juin va paraître. Cette publication exclusivement scientifique ne court aucun danger d’interruption.
- » Quant h_La Démocratie pacifique, elle peut subir longtemps encore l’interdiction dont elle est frappée... et dans ce cas, il faut suppléer sans retard à cet organe par un autre mode de publicité.
- » L’attitude que doit avoir aujourd’hui l’Ecole sociétaire est indiquée par la situation. Les événements du 13 juin ont entravé pour quelque temps la liberté des opinions politiques, mais en donnant un degré nouveau d’importance et d’actualité à la solution des questions sociales.
- » A notre époque de transformation générale, vivre à l’écart des agitations politiques est impossible. Ne jamais s’indigner, ne jamais agir, ne jamais se com-
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- promettre pour les droits des citoyens ni pour l’indépendance des nations , s’enfermer dans la partie la plus technique de la théorie phalanstérienne, quand la Révolution européenne s’accomplit, voilà des engagements que nous n’avons jamais pris , que nous n’aurions jamais pu tenir. Une pareille conduite nous eût isolés en France. Elle n’aurait eu d’ailleurs que l’apparence de la sagesse et l’avenir fera voir si nous avons gagné ou perdu à notre intervention dans les débats de notre temps. Toutefois , il est qertain que la solution des questions sociales est l’objet de notre prédilection , notre but essentiel et final. Or, cette partie, la plus grande et la plus élevée de notre mission est plus favorisée qu’entravée par les événements du jour. Notre avis sur ces questions sociales que nous étudions depuis tant d’années sera bientôt attendu, désiré de nos adversaires eux-mêmes.
- » Le gouvernement actuel jouit d’une puissance matérielle incontestée ; il n’a plus de compétiteurs. C’est l’instant le plus critique pour les gouvernements sans idées. Aussi voudra-t-il en avoir. Le gouvernement de Louis-Philippe appuyé sur des intérêts, si nombreux quand il combattait les agitations de la rue, a vu ses défenseurs se tourner contre lui quand, maître enfin de la situation, assuré d’une majorité plus compacte encore que celle du pouvoir actuel, il a refusé d’employer sa force à la réforme, à l’amélioration des institutions.
- » Le succès matériel du 13 juin impose au gouvernement d’aujourd’hui le devoir de travailler, non plus à des réformes politiques, mais à des réformes sociales. Tous les journaux dont la voix n’est pas complètement étouffée le reconnaissent à l’envie.
- » Réformes sociales et dans le plus court délai, tel est le cri de toute la Presse, tel est celui des organes offi-
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- ciels eux-mêmes. Ces organes sentent que la répression s’use bien vite et que les pouvoirs ont besoin pour durer de se créer des sympathies.
- » L’attention, l’intérêt même et la bienveillance de tous les partis, attirés ainsi sur les questions d’organisation sociale, nous serions dos déserteurs et des traîtres si nous gardions le silence, nous qui depuis si longtemps élaborons ces questions, nous qui avons la conviction d’en avoir trouvé la solution dans l’étude des lois universelles et dans les oeuvres du génie.
- » Des représentants nombreux attachés à nos opinions siègent encore, il faut leur fournir des matériaux, appuyer leur action à la tribune, par une action dans la presse et constituer plus fortement que jamais le parti des améliorations sociales.
- » Amis, voyons l’avenir et sachons nous en rendre dignes par notre courage. La phalange décimée des rédacteurs de La Démocratie pacifique et des missionnaires de l’idée phalanstérienne est à son poste, vous ne manquerez pas au vôtre : nous donnerons tous à l’idée commune ce qu’il existe en nous de dévouement et d’ardeur pour ce travail ; nous attendons de vous les moyens matériels de rentrer en lice.
- » La Démocratie pacifique doit faire face à des engagements antérieurs aux éventualités de deux' procès. Son cautionnement (on sait qu’il était alors de 24,000 francs !) doit être complété ou renouvelé même entièrement. Vous ne laisserez point périr la publicité de l’Ecole phalanstérienne.
- » Les situations exceptionnelles^ exigent des efforts exceptionnels et les inspirent. Il est indispensable qu’en dehors de la rente régularisée, nos amis trouvent les moyens de réaliser une trentaine de mille francs.
- » Quant à l’usage que nous ferons de cette souscrip-
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- tion exceptionnelle, nous ne pouvons ni devons l’expliquer dans cette communication. Les conseils de surveillance des deux sociétés (1) en apprécieront l’emploi et nous-mêmes nous vous l’indiquerons en détail dès que les circonstances nous permettront de faire paraître un bulletin régulier. C’est une marque de confiance que nous vous demandons et vous ne nous la refuserez pas !
- » Tous les hommes de cœur qui ont compris la théorie de l’association universelle, qui ont vu dans un avenir prochain la Commune régénérée, le travail poétisé par l’attrait, les nations confédérées pour toujours, les hommes devenus frères, tous ceux qui ont compris dans sa splendeur le règne de la vérité et de la justice ont dû sentir que tous ces biens méritent d’être conquis par de nobles efforts. Le martyre n’arrêta pas les chrétiens ; les premières persécutions qui tombent sur l’Ecole phalantérienne n’arrêteront pas les véritables disciples de Fourier, les hommes dignes de souffrir pour la cause de l’organisation du travail, de la solidarité des peuples et de l’Association universelle.
- » En résumé, réunissez nos amis, communiquez-leur cette lettre, réorganisez au plus tôt et étendez la perception de la rente, constituez en dehors de la rente la souscription exceptionnelle que nous vous demandons.
- > Hâtez-vous de nous répondre, nous nous hâtons de préparer et d’organiser de nouveaux efforts de propagation au moyen des subsides que vous allez nous envoyer et sur lesquels nous comptons.
- » Confiance, persévérance et courage !
- (1) L’une pour la publication de La Phalange, l’autre pour celle de La Démocratie pacifique.
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- > Paris, le 21 juin 1849.
- » Vos dévoués frères en unité,
- « Les Membres du conseil de direction présents à Paris. »
- Suivent dix signatures parmi lesquelles celle de l’apôtre vaillante et si dévouée Mme Clarisse Vigoureux.
- Le document porte un post-scriptum ainsi conçu :
- « Du 22 juin. Nous revenons à l’instant de la cour d’assises où notre ami G. Tandon a été condamné à un an de prison et 5,000 fr. d’amende pour le numéro du 10 mai. »
- Aussitôt réception du susdit document, Godin écrit :
- « Aux Membres du Conseil de direction de l’Ecole » Sociétaire :
- ^ » Frères en unité,
- » Je vous remets sous ce pli 100 fr. en réponse à » votre circulaire du 21 juin ; j’espère que trois cents » phalantériens en feront autant. Si les 30,000 fr. ne » sont pas atteints, devant aller prochainement à Paris, » je m’en entretiendrai avec vous.
- » Comptez sur mon dévouement et ma sympathie. »
- La lettre contient ce post-scriptum :
- « Je vous adresse par ce même courrier quelques notes » sur le chauffage d’un phalanstère.
- » Veuillez en prendre connaissance afin que j’y donne » suite si vous le jugez convenable. »
- De ce dernier fait rayonne une sérénité et une confiance en l’avenir qui devaient aider les membres directeurs dans leur rôle si pénible en de telles occurences.
- Le 4 juillet, la direction de l’Ecole sociétaire remercie bien vivement Godin de son envoi et de son concours ; lui dit que « le mémoire sur le chauffage d’un Phalanstère a été remis à l’un des membres du Comité de
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- réalisation » ; et enfin que l’on compte « faire reparaître le journal aussitôt que la chose sera possible. »
- Le lecteur sait que les accusés politiques pour les événements du 13 juin furent traduits devant une Haute Cour siégeant à Versailles. Le verdict ne fut rendu que le 13 novembre 1849. Onze accusés furent acquittés ; trois furent condamnés à cinq ans de détention ; dix-sept et les contumaces (nous répétons que Considérant et Cantagrel, chefs de l’Ecole sociétaire étaient du nombre) furent condamnés à la déportation.
- Parti de Paris apres les événements de juin 1849, c’était donc de l’exil que le principal directeur du mouvement fouriériste, Victor Considérant, envoyait ses instructions. La correspondance de Godin nous fait voir qu’en septembre 1849, l’Ecole sociétaire dans son Bulletin n° 11 avait publié un appel dit Appel européen rédigé par Victor Considérant dans le but de déterminer un dernier, un suprême effort en faveur de la propagande phalanstérienne et de la réalisation de ce premier Phalanstère toujours envisagé comme point de départ assuré de la rénovation sociale. Nous n’avons pas le texte de cet Appel européen.
- Aussitôt qu’il l’eût reçu, Godin se fît inscrire pour une somme de 1,000 fr. au Conseil de direction de d’Ecole sociétaire à Paris : sa lettre est datée du 20 septembre 1849, nous y lisons :
- « Je crois à un découragement presque général » parmi les phalanstériens, découragement qui, je le » crains, les fera manquer à l’assaut. Mais il suffit par. » fois de la bonne volonté de quelques hommes pour » ranimer le courage des combattants et décider de la » victoire, c’est pourquoi j’arrive à la brèche en fai-» sant des vœux pour que le reste suive.
- » Je me permets de vous donner un conseil en cette
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- » circonstance : tous les moyens loyaux doivent être » employés pour le triomphe d’une cause aussi sainte » que la nôtre, c’est un devoir pour vous de presser les » sacrifices jusqu’aux dernières limites.
- » Les circulaires de l’Ecole sont un peu passées à » l’état d’habitude chez les Phalanstériens ; l’absence » d’un intérêt direct fait qu’un grand nombre d’entre » eux les reçoivent sans y porter toute l’attention qu’elles » méritent. Chacun se dit: nous verrons cela cesjours-» ci ; la circulaire ou le Bulletin est mis de côté ; on » s’occupe de ses affaires lucratives et si le souvenir » de la demande de l’Ecole revient, on espère que celle-ci » se tirera d’embarras sans qu’on agisse autrement.
- » C’est à vous de stimuler les négligents ; mettez en » jeu les ressorts de l’amour-propre. Elevez les cœurs » au diapason de l’Unitéisme.
- » Pour cela,' faites lithographier immédiatement une » nouvelle circulaire dans laquelle vous ferez ressortir » les chances probables de l’Appel européen, les avan-» tages qui en résulteront, l’espoir d’une réalisation » prochaine dont dépendent notre salut et le salut de » l’humanité.
- » Demandez formellement l’accusé de réception de » l’Appel de Considérant et la détermination de chacun. » L’obligation de vous répondre rendra difficile la » désertion. Ne faites pas les choses à demi, l’Appel est » lancé; qu’il soit réitéré, explicite et pressant, c’est » le dernier... »
- Mais notre héros ne s’en tint pas à cette lettre. Peu de jours après, le 3 octobre 1849, il s’adressa par une sorte de lettre-circulaire à toutes les personnes qu’il jugeait sympathiques à l’idée phalanstérienne afin de déterminer chez elles le final et suprême effort désiré. Voici les termes de sa lettre ;
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- « Monsieur et ami,
- » Le centre de l’Ecole sociétaire vient d’adresser à » tous les phalanstériens souscripteurs à la rente le
- > bulletin n° 11 qui a dû vous parvenir.
- » Votre attention n’a pu manquer d’étre véritablc-» ment excitée par son contenu. L’Appel que Considé-
- > rant nous fait de l’exil recevra de vous , je n’en doute » pas, une marque de dévouement sympathique qui » viendra vivifier le capital actionnaire des sociétés de » 1840 et 1843 pour la propagande et la réalisation do » la théorie de Fourier et la publication de La Dêmo-» cratie pacifique, afin d'aider par ce moyen à con-
- > duire l’idée plialanstérienne à la conquête du monde. » Ne pouvant avoir le moindre doute sur votre dé-
- » vouement à la cause que nous servons, je n’ai donc » pu songer à vous écrire dans l’intention de solliciter » votre concours, mais bien dans l’espoir de déterminer
- > entre condisciples des relations qui auraient pour but
- > de réunir nos efforts de propagande et de nous con-» certer pour rallier les indifférents. Je suis confirmé » dans ce désir par une lettre que m’écrit Considérant
- > du lieu de son exil.
- » Je ne doute pas le moins du monde que nous nous » sentirons plus forts et plus sûrs de nous-mêmes quand » nous saurons que nous sommes tous à l’œuvre, et que » notre zèle sera augmenté de celui que nous verrons » chez nos amis.
- » Un grand mal pour l’Ecole sociétaire tient à l’iso-» lement de ses membres ; beaucoup se disent : le peu » que je puis faire est sans importance pour l’Ecole. Ils » négligent ainsi d’aider au développement de sa force » et paralysent le succès de sa cause, faute de se ren-» dre compte que sa plus belle condition d’existence est » dans la multiplicité des subsides.
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- » Le plus simple raisonnement établit pourtant toute » la fausseté d’une semblable manière d’apprécier les » ressources et les moyens d’action de l’Ecole. Est-ce se » tromper de croire par exemple qu’il y a maintenant » en France plus de six mille personnes ayant compris » que la théorie de Fourier contient les moyens de salut » du monde, et que pes personnes sont en état de faire » quelque sacrifice pour la propagande de cette théorie? » Est-ce se tromper de croire que chacune d’elles pour-» rait verser cent francs en moyenne dans ce but? Je ne » le pense pas. Eh bien, cela produirait pourtant six » cent mille francs. Qu’on rabatte, si l’on veut, la » moitié de cette somme, il resterait encore trois cent » mille francs ! Somme qu’il serait honteux pour nous, » fâcheux pour nos convictions de ne pas savoir réaliser.
- » Et puis, n’en est-il pas parmi nous qui peuvent ver-» ser20Q fr., 500 fr., 1,000 fr. et davantage sans avoir » à en souffrir véritablement dans leur fortune? C’est à » ce prix que nous sommes peut-être à la- veille de la » réalisation et que nous pouvons ménager à l’humanité » la voie de la terre promise.
- » Il faut d’ailleurs au nom de l’humanité et forts 'de » nos convictions nous attachera combattre cette crainte » irréfléchie des sacrifices pécuniaires. Ne nous sera-t-il » pas facile de faire comprendre que autant de versé » pour l’avènement du régime d’association intégrale, » c’est autant de donné pour assurer nos enfants et » nous-mêmes contre les dangers probables de l’anar-» chie sociale et des révolutions.
- » Nous sommes à une époque de transformation iné-» vitable, celle-ci, pour être retardée de quelques jours » n’en sera peut-être que plus violente et plus terrible. » Nous connaissons les moyens pacifiques qui doivent » conduire le monde dans la voie de la justice et de la
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- > vérité, faisons notre devoir et nous aurons bien mérité » de l’humanité!
- » En meme temps qu’à vous j’adresse cette lettre à » nos divers amis du département. Veuillez vous rensci-» gner et me dire les dispositions des personnes sympa-» thiqucs à nos idées dans le cercle le plus étendu pos-» sible.
- » Dites-moi aussi, je vous prie, si vous ne trouvez » pas comme moi qu’il soit bon d’appeler à nous les per-» sonnes qui, ayant étudié nos doctrines, sont malgré » cela restées jusqu’à ce jour en dehors du nombre des » phalanstériens actifs.
- » Pour ma part, je suis prêt à toute démarche ou réu-» nion que nous arrêterions de concert en vue de la » cause, et je crois que nous avons beaucoup à faire en » ce sens. Courage et bonne volonté.
- » Je vous serre fraternellement la main.
- » Godin. »
- Vve J.-B.-A. Godin née Moret.
- (à suivre).
- —-«maOOQQQOOOo
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- {Suite.)
- Du droit naturel de vivre découlé pour l’individu en société le droit d’intervenir dans les affaires qui touchent à ses intérêts vitaux , par conséquent le droit d’élire les mandataires chargés de régler les affaires sociales, de contrôler leur gestion, dé les révoquer et de les remplacer si leurs actes ne sont pas en accord avec les vues et les intérêts des mandants.
- Tel est le principe du droit politique individuel et social que Godin plaçait au-dessus du droit politique de convention, d’où la plupart font encore découler les droits de la personne dans la société.
- Le droit politique étant, en vertu du droit naturel de vivre, le même pour tous, le suffrage doit être universel. Le suffrage universel est l’instrument de la souveraineté du peuple, de la démocratie. Là où il n’existe pas, là où il ne constitue pas la seule autorité, là où son organisation est défectueuse, la souveraineté populaire n’existe pas, n’est pas entière ; le droit naturel du citoyen est méconnu.
- Pour que la souveraineté du peuple soit entière et le droit de l’individu respecté, n’est-il pas évident que l’organisation du suffrage universel doit laisser à l’électeur la complète liberté de choix et de vote, l’égalité devant l’urne, la faculté d’un contrôle efficace sur les élus ?
- Le but peut être atteint, d’après Godin, par l’institution de l’unité de collège électoral avec scrutin de liste, chaque bulletin portant autant de noms qu’il y a
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- de ministères au département des affaires publiques, et par l’institution du renouvellement annuel de la moitié des corps élus.
- La réalisation intégrale de ce plan est encore lointaine. Mais qu’on s’en rapproche , qu’une législation électorale s’en assimile quelques éléments, aussitôt les avantages apparaissent ; qu’on s’en éloigne, les inconvénients se multiplient. C’est là le critérium de sa valeur.
- Nous sommes actuellement aux antipodes de l’organisation proposée par Godin comme pouvant seule assurer avec le respect des droits de l’individu, l’action réelle du suffrage universel sur les pouvoirs publics.
- Aussi les considérations qu’on peut présenter sur cet important sujet auraient-elles forcément un caractère spéculatif et abstrait si l’on n’avait pas sous les yeux l’exemple de nations plus soucieuses que nous de la recherche d’une meilleure organisation sociale.
- Pendant que la France, après avoir longtemps oscillé entre le scrutin de liste départemental et le scrutin uninominal, s’attarde à la conservation de cette dernière forme, la plus arriérée de ces deux formes primitives, d’autres nations, naguère encore dépourvues des moyens de faire prévaloir leurs volontés , se rapprochent du suffrage universel tel que nous le pratiquons; et celles qui en sont déjà pourvues y apportent des modifications qui le rapprochent de plus en plus de la forme qui doit donner complète satisfaction aux légitimes exigences d’un régime démocratique. Et c’est là qu’on pourrait chercher des modèles d’application, et aussi des leçons d’initiative et de persévérance dans la recherche des améliorations.
- Cependant , en France , les propositions émanant de l’initiative parlementaire ont été assez nombreu-
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- ses et assez varices, pour fournir tous les éléments d’une solution , et remplir les degrés qui séparent l’organisation actuelle de l’organisation rationnelle de la souveraineté du peuple.
- Les problèmes soulevés par ces diverses propositions pourraient former trois catégories, qui représenteraient assez bien dans l’ordre où elles ont occupé l’attention du Parlement, les phases de la réalisation graduelle de la véritable réforme parlementaire, si cette évolution n’avait pas été enrayée : scrutin uninominal et scrutin de liste ; autour desquels viennent se grouper les diverses propositions destinées à corriger les inconvénients de l’un ou de l’autre système, et qui n’aboutissent le plus souvent qu’à les renforcer; renouvellement partiel des corps élus ; représentation proportionnelle des opinions.
- Nous ne sommes pas encore sortis de la première phase. En cinquante ans, la France a fait trois fois l’expérience du scrutin uninominal, et trois fois l’expérience du scrutin de liste. Au total, notre pays compte dix années de scrutin de liste et quarante années de scrutin uninominal, dont vingt sous le régime impérial qui l’avait créé, et vingt sous la République actuelle, où il a pour longtemps, semble-t-il, supplanté son rival.
- L’échec de la récente tentative faite pour élargir le cadre du scrutin laisse, en effet, peu d’espoir d’une amélioration prochaine dans le sens indiqué par les autres catégories, puisque la condition première de cette amélioration consisterait précisément dans la disparition du scrutin uninominal. •
- Au moment où allait être tentée une courte expérience du scrutin de liste, en 1885, se produisirent des manifestations en faveur du renouvellement partiel.
- Il convient de rappeler ici la vigoureuse campagne entreprise à cette occasion par Godin. Après avoir vai-
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- nement soumis au Parlement son plan de réforme électorale (1884), le fondateur du Familistère saisit le corps électoral lui-même de la question du. renouvellement partiel et provoqua la création d’un mouvement de presse qui aboutit à l’introduction dans un certain nombre de mandats d’une clause concernant cette réforme.
- L’idée de la représentation proportionnelle des opinions commence à faire son chemin dans le monde. En 1875, M. Pernolet l’introduisit dans la discussion sur l’organisation des pouvoirs publics, sous la forme d’un amendement qui fut repoussé sans débat.
- On avait depuis longtemps perdu le souvenir de' cette fugitive apparition, lorsque la question fut reprise, en 1896, par MM. Dansette et Lemire, députés conservateurs du Nord. j
- Lorsque viendront en discussion les diverses propositions qui tendent à modifier la législation électorale, elle trouvera, en dehors même de ses deux promoteurs,; des défenseurs autorisés.
- A maintes reprises, en effet, M. Deschanel, vice-président de la Chambre, qui appartient au parti modéré , s’en est fait le champion dans diverses circonstances , et l’un des principaux leaders du parti socialiste à la Chambre, M. Millerand, fait campagne dans la presse en faveur du droit qu’ont tous les partis « d’être représentés proportionnellement à leur importance numérique, dans l’assemblée législative devenue à ce prix seul une représentation sincère du pays ».
- Dernièrement, M. Millerand faisait approuver par ses électeurs socialistes du 12e arrondissement de Paris son1 programme comportant la représentation des minorités j dans le Parlement. j
- Il ne faudrait pas en induire que le parti socialiste j français est prêt à se mettre en campagne pour la réalit
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- sation de cette idée. Outre qu’il est inutile de compter sur un grand effort de la part de la fraction de ce parti qui repousse toute action parlementaire, il est permis de croire que la représentation proportionnelle ne tient pas une grande place dans les préoccupations de l’autre fraction favorable à la conquête du pouvoir politique et à son usage législatif.
- Ses deux représentants les plus autorisés à la Chambre, MM. Jules Guesde et Gabriel Deville, ont déposé, chacun de son côté , des propositions apportant des modifications à la loi électorale, et qui étonnent par leur modération.
- Elles ne touchent à aucune des grandes questions que soulève l’application du suffrage universel et sont absolument muettes sur la question de la représentation proportionnelle.
- Cependant cette question commence à être agitée dans les Congrès internationaux et nationaux. La majorité des socialistes allemands notamment est d’autant plus favorable à ce système électoral que, s’il était appliqué, le nombre des députés socialistes au Reichstag serait de 95 au lieu de 43.
- Du reste, leur implacable adversaire, M. de Bismarck ne pensait pas autrement qu’eux sur la supériorité de la représentation proportionnelle, lorsqu’il disait que « dans un Etat bien organisé, il devrait être tenu compte de chaque voix, car l’injustice est trop manifeste de ne [tenir aucun compte des voeux du parti succombant là où les partis se trouvent presque à parité. »
- Cet exemple, à défaut d’autres, suffirait à prouver lue le système du vote proportionnel n’est pas le monopole d’une opinion politique particulière. Ses partisans se recrutent dans tous les partis.
- L’idée, d’ailleurs, n’est pas nouvelle. Tous ceux qui
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- s’en sont occupés s’accordent à lui donner pour parrain Mirabeau prononçant, en 1789, la phrase suivante :
- « Les Assemblées sont pour la nation ce qu’est une carte réduite pour son étendue physique; soit en partie, soit en grand, la copie doit toujours avoir les mêmes proportions que l’original. »
- A diverses reprises, au cours de ce siècle, des voix se font entendre en faveur d’une représentation plus équitable des opinions.
- Dans un travail historique publié par la Représentation proportionnelle, revue belge consacrée à cette cause (numéros d’août à décembre 1884, de janvier à avril 1885, et de janvier 1896) le promoteur de la réforme en Suisse, M. E. Naville, cite parmi ceux qu’on pourrait appeler les précurseurs de cette réforme en France, Victor Considérant, E. de G-irardin, François Arago, Pierre Leroux, Louis Blanc.
- En 1855, l’idée sort du domaine de la théorie pour entrer dans le domaine de la pratique.
- La représentation proportionnelle par le système du quotient est établie, sous l’influence de M. Andrœ, ministre des finances, puis ministre d’Etat, pour l’élection du Landsthing danois.
- Le quotient électoral est le nombre de suffrages qu’une minorité doit réunir pour avoir un représentant.
- On obtient ce nombre en divisant le nombre des électeurs par celui des députés à élire.
- C’est un Anglais, M. Thomas Hare, qui a le premier donné la théorie du quotient. M. Hare écrivait son livre, en même temps que M. Andrœ mettait son projet à exécution.
- Le ministre danois et le publiciste anglais ignoraient les travaux l’un de l’autre.
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- L’Etat de Buenos-Ayres adopte, en 1873, pour l’élection des sénateurs et députés, le vote cumulatif simple, qu’elle remplace en 1876 par le système de la concurrence des listes.
- Dans le système cumulatif, l’électeur a autant de voix qu’il a de députés à nommer. Il peut disposer de ses voix comme il l’entend, et les donner à plusieurs candidats ou à un seul.
- Dans le système de la concurrence des listes, l’électeur choisit une des listes présentées par divers groupes d’électeurs et officiellement reconnues, et indique les candidats qu’il préfère. On établit proportionnellement au nombre des suffrages la part de représentation qui appartient à chaque liste ; et dans le nombre voulu, les candidats qui ont obtenu le plus grand nombre de marque dejpréférence sont déclarés élus.
- Aux termes de la Constitution de Buenos-Ayres la proportionnalité de la représentation devant être la règle de toutes les élections populaires, cet Etat se trouve ainsi, comme le constate M. E. Naville, le premier Etat du monde qui ait réalisé d’une manière complète le principe de la proportionnalité.
- Les divers systèmes tendant à établir une représentation des minorités : vote cumulatif limité, du quotient électoral, de la concurrence des listes, recevront ensuite des applications variées dans les colonies anglaises (au Cap, 1853 ; à Malte, 1861; dans la Nouvelle-Galle du Sud, 1862); en Angleterre, 1867; en Espagne, 1878; en Portugal, 1884; au Brésil, 1881; dans plusieurs Etats delà grande République Américaine (New-York, 1867; Illinois, 1870, etc.); en Italie, 1882; en Serbie, 1888; à Costa-Rica, 1893; dans la République Argentine (Etat de Mendoza, 1895) ; en Belgique, 1894, et en Suisse, 1890.
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- Les expériences du vote cumulatif sont particulièrement nombreuses aux Etats-Unis.
- « Ce système électoral est appliqué en Pensylvanie pour les élections municipales avec cette particularité que non seulement les électeurs sont maîtres de disposer comme ils l’entendent de leurs suffrages ou de les accumuler sur deux ou plusieurs noms, mais qu’ils ont encore le droit de fractionner leur vote. Ils peuvent donc donner un demi-suffrage à un candidat, un demi-suffrage à un autre. » (J. P. Laffitte, la Représentation proportionnelle.)
- Le vote cumulatif a été également établi dans l’Illinois , pour les élections municipales ; à New Jersey, pour les élections de la Convention épiscopale ; en Californie , il a été prescrit par le code pour la nomination des administrateurs de sociétés par actions.
- Mais l’exemple le plus remarquable est peut-être celui des School boards en Angleterre. Depuis 1870, l’élection de ces commissions scolaires a lieu dans toute l’Angleterre par le procédé du vote cumulatif, grâce auquel une confession religieuse n’a jamais pu prendre dans les conseils une prépondérance exclusive sur les autres confessions entre lesquelles le corps électoral est partagé.
- Au Chili, la loi de 1884 a établi le vote cumulatif pour les élections politiques, le vote limité pour les élections communales.
- La loi électorale d’Espagne du 30 décembre 1878, et la loi portugaise du 21 mai 1884 fixent, la première à 10, la seconde à 6 , le nombre des députés qui peuvent être élus par la réunion de suffrages recueillis dans le pays entier.
- Dans ces deux pays, en outre du vote cumulatif, le vote limité est appliqué à l’élection des députés.
- En Espagne, dans les circonscriptions nommant 3
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- députés, l’électeur écrit 2 noms, seulement sur son bulletin de vote ; pour 4 ou 5 députés, 3 noms ; pour 6 députés , 4 noms; pour 7 députés, 5 noms ; pour 8 députés, 6 noms. A partir de ce dernier chiffre, l’électeur dispose d’autant de suffrages qu’il y a de députés à nommer moins trois.
- La législation électorale portugaise et la loi italienne de 1882, contiennent en ce qui concerne le vote limité des dispositions analogues à celles de la loi espagnole, avec cette différence, pour l’Italie, que c’est seulement dans les collèges où l’on doit nommer 5 députés que le vote limité est applicable.
- Dans ces collèges, chaque électeur ne peut inscrire sur son bulletin que 4 noms pour laisser place aux minorités.
- La substitution du scrutin uninominal au scrutin de liste a fait disparaître le vote limité de la loi électorale italienne.
- Dans des conditions absolument identiques avait disparu, en 1884, la disposition de la loi électorale anglaise, votée en 1887, et aux termes de laquelle dans tout comté ou bourg, représenté par trois députés, chaque électeur ne pouvait voter que pour deux candidats. Cette mesure était d’ailleurs d’une portée des plus restreintes, puisque douze collèges seulement en bénéficiaient.
- En Italie, le vote limité s’appliquait à 25 collèges. On retrouve le vote limité dans ces pays pour les élections communales et les élections provinciales.
- Parmi les multiples combinaisons auxquelles se prête le système du quotient, M. E. Naville cite le système adopté, en 1881, au Brésil, pour les élections provinciales et municipales. Ce système est ainsi formulé :
- « Chaque électeur votera pour un seul candidat.
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- Seront élus ceux qui auront réuni un nombre de suffrages égal pour le moins au quotient électoral, calculé sur le nombre des votants. Si un second tour de scrutiu est nécessaire , on opère de même sur une liste portant les noms des candidats qui auront eu le plus de suffrages , sans atteindre le quotient, au nombre double des représentants à élire et à la majorité relative. »
- La loi municipale belge institue la représentation proportionnelle pour les élections dans lesquelles la majorité absolue n’est pas atteinte au premier tour, et supprime ainsi le ballottage. Mais cette loi, à laquelle on a pu reprocher d’être une arme de parti, n’accorde cette modeste satisfaction à la minorité que dans les villes où l’élément catholique est le seul à en bénéficier, et le refuse aux campagnes où cette exception assure la prépondérance exclusive du même élément, qui s’y trouve en majorité.
- D’après la Constitution serbe de 1888, les élections se font d’après le système de la concurrence des listes. Ce procédé est très simple : les suffrages se portent sur des listes rédigées par ordre de préférence , listes dans lesquelles l’électeur ne peut changer ni un nom ni l’ordre des noms.
- Mais la terre classique de la représentation proportionnelle c’est la Suisse, cette démocratie modèle, aussi bien par la maturité de l’esprit politique de son peuple que par le développement de ses institutions.
- C’est de la Suisse qu’est parti le mouvement de propagande en faveur de l’idée de la représentation proportionnelle.
- Le 15 janvier 1865, fut fondée à Genève la première Association réformiste dans ce sens. Cette Association reçut immédiatement l’adhésion d’hommes de tous les partis. Quatorze sociétés se sont formées, dans la suite,
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- en Suisse, aux Etats-Unis d’Amérique, en Belgique, en Angleterre, en Autriche, en Italie et en France.
- A Genève, fut également fondé, le 24 décembre 1868, par les soins d’un des membres de l’Association Genevoise, M. Amédée Roget, le premier des écrits périodiques spécialement consacrés à la cause de la représentation proportionnelle, le Réformiste, bulletin de la réforme électorale. Ce journal qui était hebdomadaire disparut en 1870.
- D’autres recueils de meme nature virent encore le jour : Atti délia Associazione per lo studio délia Rap-presentanza proporzionale, qui a disparu en 1885, après treize années d’existence, et les trois périodiques suivants, qui poursuivent avec succès leur publication : La représentation proportionnelle, revue mensuelle, Bruxelles (1882) ; le Bulletin de la Société suisse pour la représentation proportionnelle (1885), et The proportional Representatione Review, Chicago (1893).
- On ne signale, en Suisse, aucune application du vote cumulatif ou limité, en dehors de l’expérience qui se poursuit depuis 1867 dans le canton de Yaud, et qui consiste à faire élire par ce procédé, la liste de citoyens sur laquelle sont pris tous les jurés ou fonctionnaires de l’ordre judiciaire.
- Par contre, la Suisse offre à l’observation le champ, de plus en plus vaste, de ses expériences du système de la concurrence des listes, si bien que ce mode électoral a pu être justement désigné sous le nom de système suisse.
- La première application de la réforme, en Suisse, a été faite dans le Tessin, en 1891, à la suite de la révolution qui avait provoqué l’occupation de ce canton par les troupes fédérales. La cause du désordre provenait d’une organisation électorale vicieuse au point que les
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- partis pouvaient réciproquement se reprocher d’être représentés au-delà de leurs forces.
- Sous l’influence des autorités de la confédération, le Tessin adopta le principe de la représentation proportionnelle et sa mise en pratique par le système de la concurrence des listes. Appliquée aux élections cantonales et municipales dès 1894, la représentation proportionnelle a sauvé le Tessin d’une situation intolérable.
- Pendant vingt-cinq ans elle est restée à l’étude dans le canton de Neuchâtel. En 1892, elle fut établie à titre d’essai pour trois ans. Remise en délibération en 1895, elle fut, cette fois , adoptée définitivement avec quelques modifications suggérées par l’expérience. Les élections ont lieu d’après le système de la concurrence des listes.
- En 1892, à la suite d’une votation populaire établissant le principe proportionnel pour les élections législatives , le Grand Conseil du canton de Genève est élu par le système de la concurrence des listes.
- Cet exemple sera suivi en 1894 par le canton de Zoug, en 1894 par le canton de Soleure. '
- La même année, la commune de Berne adopte la représentation proportionnelle pour l’élection de sa municipalité; le canton de Fribourg, en 1894, et celui de Lucerne, en 1895, autorisent par une loi les communes à élire leurs municipalités sur le même principe.
- Dans ce dernier canton, et dans bien d’autres, la réforme ne tardera pas à recevoir une application générale. Ici, en effet, la réforme est réclamée par le parti qui lui oppose la plus vive résistance sur d’autres points de la Suisse, notamment à Berne , le parti radical.
- Dans le canton de Schwytz, l’année dernière, une Constituante décidait que le Grand Conseil et le Conseil d’Etat seraient élus d’après le mode proportionnel.
- Quant au canton de Vaud, il ne saurait résister long-
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- temps à l’adoption de ce principe après les deux expériences qu’il vient de faire de son application officieuse au système majoritaire dans les circonstances que voici.
- Les quatre partis en présence avaient convenu de mesurer leurs forces respectives au premier tour de scrutin, et de se partager proportionnellement à leur importance numérique les 115 sièges à pourvoir.
- La répartition indiquée par le premier tour de scrutin devait être consacrée par une élection définitive, dans laquelle tous les électeurs devaient déposer dans l’urne une liste identique, arrêtée d’un commun accord entre les délégués des quatre groupements électoraux. Ce qui a eu lieu sans trop de difficultés.
- Ainsi le peuple Suisse, qui déjà par le referendum et l’initiative, exerce sur la marche des affaires publiques , une influence réelle, s’efforce par surcroît de rapprocher le suffrage, unique source de son gouvernement , de l’idéal 'de justice et de vérité.
- Il offre à l’appréciation des autres peuples, et le labeur de ses pionniers, et les expérimentations qui le suivent; et c’est bien certainement à la prépondérance de l’élément suisse, au Congrès international de Zurich, en 1893, qu’est dû le vote de cette résolution , d’une grande importance au point de vue de la paix sociale, par laquelle « le Congrès, pour assurer plus complètement la réalisation du principe de la souveraineté du peuple, se prononce en faveur du droit d’initiative, du referendum populaire et de la représentation proportionnelle. »
- (A suivre) J. PASCALY.
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- La dernière session. — Discours présidentiels. — Lois adoptées.
- Quatre allocutions marquent chaque année la reprise des travaux parlementaires, au début de la session ordinaire : les paroles de bienvenue des doyens de la Chambre et du Sénat, et les paroles de remerciements des présidents élus.
- A ces deux objets ne se bornent pas les quatre présidents.
- Le vocabulaire de la politesse ou de la gratitude n’est pas inépuisable, et les discours ne seraient pas longs, s’il ne s’y ajoutait des considérations sur la situation politique du pays, l’état des travaux législatifs, etc.
- Le doyen d’âge du Sénat, M. Wallon , a fait une peinture extrêmement flattée de la Constitution dont il est le père. Il nous l’a montrée avec orgueil dans le plein épanouissement de sa majorité.
- On peut l’en croire, puisqu’il y était pour quelque chose, lorsque la loi du 15 juillet portait que les deux Chambres doivent être réunies en session cinq mois au moins , elle entendait bien qu’elles ne dépasseraient pas beaucoup ce terme : cinq ou six mois au Parlement pour légiférer et le reste de l’année au Gouvernement pour administrer sans avoir à répondre aux interpellations.
- Encore fallait-il qu’on mît à profit ces cinq mois, mettons six, pour voter le budget. Et voilà que la session extraordinaire elle-même a pris fin, que la session de 1898 est commencée , et le budget est encore à la Chambre. Quand viendra-t-il au Sénat? Sourires, dit ici Y Officiel.
- Et c’est la Chambre qui a la prétention de réviser la Constitution. Laissez-moi rire. Au fait, peut-être la Chambre « regrette-t-elle l’initiative qu’elle lui donne en matière de budget? »
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- Et puis, la Constitution ne redoute pas la révision. Elle l’appelle au contraire, si l’on peut dire, par les facilités qu’elle lui offre. Que la Chambre essaie de la réviser, elle aura affaire au Sénat.
- D’abord, le Sénat s’est toujours refusé à donner à la Chambre le dernier mot, même uniquement en matière de finances, et il a bien fait. Il n’a pas voulu consentir à n’être qu’une simple Chambre d’enregistrement. Ce que les députés ont de mieux à faire, c’est de se résigner à « maintenir avec nous, un régime parlementaire où les deux Chambres résolues à le pratiquer selon son esprit, sauront s’entendre dans la situation égale que la Constitution leur reconnaît. » Il y a là une leçon et un conseil.
- La leçon est bonne; il est à désirer que la Chambre future en fasse son profit. Il serait temps de mettre un terme à la comédie aussi ridicule que fâcheuse à laquelle nous fait périodiquement assister la discussion du budget. On ne tolérerait pas que le conseil municipal de la plus modeste commune de France s’acquittât avec une semblable désinvolture, avec une pareille méconnaissance des prescriptions de la loi, de la partie essentielle de son mandat.
- Quant au conseil, il serait grandement désirable que le pays envoyât à la Chambre une majorité moins résignée que ne le voudrait M. Wallon, à la parité de droits des deux Assemblées, et bien résolue à user, en ce qui la concerne, des facilités que lui offre ironiquement la Constitution, pour établir la prépondérance delà Chambre élue par le suffrage direct, sur la Chambre élue par le suffrage indirect.
- La note du discours de M. Boysset, doyen de la Chambre, est pessimiste. Pas de badinage chez lui.
- Ce qui le frappe douloureusement à travers ces temps troublés , « c’est la désespérante lenteur de notre évolution progressive , ce sont les obstacles sans cesse renaissants qui se dressent sur le chemin du progrès social et de la liberté, là où devrait s’épanouir le triomphe de la civilisation victorieuse.
- » Les efforts de cette grande nation qui s’appelle la
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- France succèdent aux efforts, et successivement aussi, les barrages apparaissent sous mille formes; successivement, le terrain conquis se trouve attaqué, entamé, perdu souvent par des entreprises de ruse ou de violence. Ainsi se joue la grande comédie politique depuis soixante années. »
- M. Boysset raconte les longues éclipses de la liberté, les promesses de 1880, de 1848, et leurs avortements, et le réveil de la France, en 1870.
- « Or, vingt-sept années se sont écoulées. Les abus se sont obstinément maintenus. Et quant aux modifications réelles et profondes cent fois reconnues comme néces* saires, cent fois promises par solennels serments, elles n’ont point été réalisées. »
- Ne serait-ce pas ici le cas de se demander si l’imperfection de notre organisation politique ne favorise pas les entreprises des adversaires de la République, et si la foi démocratique dont le vénéré doyen de la Chambre nous offre l’admirable exemple a été bien servie par le système électoral qui a toujours eu ses préférences, et qu’il a contribué par sa grande autorité à maintenir en France, le scrutin uninominal, si favorable à cette infiltration de la ploutocratie qu’il dénonce avec indignation ?
- Il n’est pas rare de voir les présidents effectifs , dans un esprit de pondération qui sied à leurs fonctions d’arbitres, apporter, çà et là, un léger correctif aux allocutions parfois passionnées des présidents d’âge.
- N’est-elle pas à l’adresse de M. Boysset, dont le désenchantement républicain est un peu fait de désappointement radical, cette phrase de M. Loubet, président réélu du Sénat :
- « Rappelons-nous que, depuis qu’elle existe, la République a refait l’armée, développé l’instruction à tous les degrés, construit un vaste réseau de voies de communications, assuré la protection de l’agriculture et de l’industrie, accru la prospérité générale et maintenu la paix pendant un quart de siècle. »
- Et en rappelant le discours prononcé l’année dernière par M. Wallon, en faveur de la bonne harmonie des
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- deux Chambres, M. Loubet ne faisait-il pas la critique par omission du discours agressif de cette année-ci?
- Tout en affirmant leur foi dans l’avenir, les deux présidents réélus n’ont pu se dérober à l’impression des tristesses du présent et des menaces qu’il renferme :
- «La disparition de la libre discussion, dit M. Loubet, serait bientôt suivie de l’éclipse de la liberté et du retour au despotisme avec ses funestes conséquences ».
- M. Henri Brisson qui, pour la quatrième fois durant cette législature, est appelé à diriger les travaux de la Chambre, a été plus explicite encore, et les paroles qu’il a prononcées en ouvrant la dernière session de cette assemblée, sont dignes de ne point passer inaperçues. Ces sages et patriotiques paroles sont de celles qui réconfortent et qui consolent, en un temps dont l’un des traits dominants reste d’être assoiffé d’émotions démo-i ralisantes et malsaines.
- » Le régime de libre discussion, susceptible peut-être de légère amélioration dans la pratique, n’est pas seulement aujourd’hui l’objet de critiques amères ; il est ! ouvertement menacé ; ne l’a-t-il pas toujours été depuis ; vingt-cinq ans sous des formes diverses ? Vous pouvez : entendre, vous pouvez lire des appels plus ou moins : directs à la dictature, cet instrument merveilleux qui | supprimerait les obstacles et réaliserait promptement ; tous les progrès...
- » Il n’est donc point mauvais de remettre sous les yeux des générations nouvelles les résultats connus des réactions préparées par l’éternel ennemi de la liberté ; le pouvoir, il est vrai, n’est plus gêné par de trop vives ! controverses ; mais les forces essentielles de l’Etat,
- | secrètement rongées par l’anarchie familière aux gou-! vernements qu’on appelle des gouvernements forts ,
- | s’effondrent tout à coup ; la France mutilée, épuisée de ; sacrifices, reprenant toutefois son essor, mais entravée dans la voie des réformes démocratiques et par ses besoins financiers et par certains retours offensifs, la France entend ceux qui l’ont perdue accuser d’impuissance le régime réparateur pour la ramener au cercle sans fin des reculs et des révolutions.
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- » A nous de redoubler d’ardeur et de sagesse pour maintenir sans secousse tous les bons citoyens autour du drapeau de la République démocratique et progressive !
- «Il faut que tout soit franc et clair, » nous a dit M. Boysset. Ce généreux appel aux qualités maîtresses de la nation sera entendu. Nous irons aux élections, bannières déployées. Le peuple de la Révolution française reconnaîtra ses amis ; il imposera l’union aux républicains et, pour parler avec notre regretté Pierre Blanc, nous verrons se fonder sur un programme nettement réformateur'une majorité républicaine puissante par la discipline et l’action. »
- En même temps qu’il adressait au pays ces sages et graves paroles, M. Henri Brisson donnait à la représentation nationale d’excellents conseils :
- « Employez au mieux les heures qui nous sont désormais comptées, menez à bonne fin la loi de finances, achevez, s’il se peut, cette discussion assez tôt pour ajouter à cette tâche urgente le vote de quelques projets utiles. »
- Si le budget était voté en temps utile, la Chambre pourrait, avant les élections générales, accomplir nombre d’améliorations pratiques.
- Au moment où la Chambre reprenait ses travaux, il existait 229 projets ou propositions de loi à l’état de rapport sur le fond, 115 propositions à l’état de rapport sommaire, 464 projets ou propositions en commissions spéciales, 67 propositions soumises aux commissions d’initiative, 8 projets de loi renvoyés aux commissions d’intérêt local et 14 projets ou propositions à soumettre aux bureaux.
- Or, dans la nomenclature des 229 projets à l’état de rapport sur le fond, on ne trouve pas moins de 23 projets concernant l’organisation du travail ou de l’assurance et prévoyance sociales. Une centaine d’autres propositions du même genre sont encore dans les cartons des commissions d’initiatives ou des commissions spéciales.
- Cette législature, qui est la sixième depuis l’établisse-
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- ment de la République, arrivera dans un mois ou deux au terme de son mandat.
- Trouvera-t-elle, avant de se séparer, le temps de voter quelques-unes de ces propositions ou les laissera-t-elle en héritage à la future législature ?
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- Il ne faudrait pas cependant que l’énormité de la tâche à remplir nous fit perdre de vue la modeste besogne accomplie.
- Nous avons mentionné dernièrement quelques projets adoptés par la Chambre ou par le Sénat. Cette liste s’est grossie de quelques autres projets qui méritent une mention spéciale.
- C’est ainsi que le projet de loi relatif à la suppression des taxes d’octroi sur les boissons hygiéniques a été adopté par le Sénat tel qu’il avait été voté par la Chambre et promulgué.
- Aux termes de cette loi, les communes seront autorisées à supprimer leurs droits d’octroi sur les boissons hygiéniques (vins, cidres, poirés, hydromels, bières et eaux minérales), à partir du 31 décembre de Tannée qui suivra celle au cours de laquelle la présente loi sera promulguée.
- A défaut de suppression totale, les communes seront obligées d’abaisser les droits existants dans la limite des tarifs prévus par la loi et gradués selon l’importance de la population.
- En ce qui concerne les bières, le minimum du droit imposable est moindre dans les départements où cette boisson se consomme couramment.
- Pour remplacer le produit des taxes supprimées, les communes pourront avoir recours, sous réserve de l’approbation préfectorale, à certaines taxes prévues, ou demander l’établissement de taxes spéciales dans des conditions nettement établies.
- Ces taxes directes ou indirectes ne seront prélevées que sur les propriétés ou objets situés dans la commune; elles s’appliquent à toutes les propriétés ou à tous les objets de même nature ; elles seront proportionnelles.
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- Lorsque les taxes de dégrèvement autorisées dépasseront le montant du dégrèvement total sur les boissons hygiéniques, l’excédent pourra être employé au dégrèvement d’autres objets soumis au tarif d’octroi.
- Les communes qui, actuellement, ne perçoivent pas de taxes d’octroi sur les vins, cidres, poirés, hydromels, bières et eaux minérales pourront être autorisées' à établir un droit de licence municipale ou à percevoir des taxes sur l'alcool, conformément aux dispositions de la présente loi.
- A partir de la promulgation de celle-ci, il ne pourra plus être établi de taxes d’octroi sur les vins, cidres, poirés et hydromels, sur les bières et eaux minérales, dans les villes où il n’en existe pas aujourd’hui, et ces taxes dans les villes où elles existent ne pourront pas être surélevées.
- Telle est l’économie générale de cette loi dont, au point de vue désintéressé de la lutte contre l’alcoolisme, l’on attend quelque bien, et qui peut en faire dans la mesure où la substitution des boissons dites hygiéniques à l’alcool, peut contribuer à enrayer ce redoutable fléau. Cette loi était considérée comme le corollaire de la loi sur le régime des boissons.
- Malheureusement cette réforme, d’une importance capitale au double point de vue budgétaire et hygiénique, après avoir sacrifié le meilleur d’elle-même aux exigences des représentants des bouilleurs de cru, tant à la Chambre qu’au Sénat, est encore tenue en échec à la Chambre par les mêmes prétentions, toujours également injustifiables, mais de plus en plus écoutées par un ministère en travail d’élections.
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- Le projet de loi relatif à la situation des mécaniciens, chauffeurs et agents des trains, adopté par la Chambre le 17 octobre, mérite également l’attention, car il marque un grand pas dans la voie de la réglementation légale du travail.
- Le projet stipule que la durée du travail pour tous les agents des services des trains des chemins de fer,
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- est fixée, au maximum, à dix heures sur vingt-quatre. Chaque période de travail sera suivie d’un repos ininterrompu d’au moins dix heures.
- Le temps d’arrêt entre deux trains sera considéré comme temps de travail, lorsqu’il sera inférieur à quatre heures.
- Les agents du service des trains auront droit, tous les deux jours , à un congé de vingt-quatre heures consécutives, et tous les ans, à quinze jours de congé, suivant leur demande. Ces congés ne pourront se confondre avec les heures de repos légal.
- Un article détermine, en outre, les conditions de la retraite pour les agents de chemins de fer et un autre concerne la faculté donnée à ces agents d’assigner les compagnies de chemins de fer, à raison des accidents dont ils seront victimes, soit devant le tribunal du lieu de leur siège social ; soit devant le tribunal du lieu où les faits dommageables se seront accomplis ; soit devant le tribunal du lieu le plus rapproché du domicile de la victime, au jour de l’accident, et dans lequel la compagnie aura une gare constituant pour elle une succursale.
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- Il nous reste encore à signaler l’adoption, le 16 décembre 1897, par le Sénat, du projet de loi relatif à la protection de la santé publique, présenté en 1889, et adopté par la Chambre en 1893 ; le vote en deuxième lecture, par la même assemblée, du projet de loi sur le placement , adopté par la Chambre au mois d’avril dernier ; enfin, l’adoption définitive par la Chambre, le 20 janvier , du projet de loi conférant aux femmes commerçantes l’électorat pour l’élection aux tribunaux de commerce.
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- RUSSIE Les Artels
- Nous avons, dit VAssociation ouvrière, reçu d’un abonné russe une longue lettre sur l’association, sur les Artels russes, nom qui correspond bien à celui d’association.
- Nous en extrayons les renseignements qui vont suivre :
- Le mouvement avait commencé au lendemain de l’émancipation des serfs, il y a une soixantaine d’années, une ère nouvelle commença pour nous, et malgré le temps écoulé, la coopération russe est encore dans son enfance avec tous les dangers et les maladies qui sont dépendants de cet âge.
- On vivait chez nous, il y a trente-cinq ans, avec l’idéal de l’émancipation du travail ; il semblait qu’après le grand pas fait, la libération des paysans, le progrès serait bien plus facile. Les meilleurs hommes rêvaient pour l’idéal social, la coopération dans les industries et l’agriculture. On avait sous les yeux la commune rurale, le bien commun du sol, resté intact à travers les siècles passés. L’instinct commun , l’instinct coopératif était familier à la masse du peuple russe. Paysans et ouvriers (c’étaient les mêmes hommes, car alors nous n’avions pas de prolétariat) voulaient agir collectivement, se grouper dans des « artels » d’industries naturelles. Les premiers amis du peuple, nos « socialistes » étaient des coopérateurs. Ils tentaient d’établir des associations productives se basant sur les artels. Quelques-unes furent établies et prospérèrent, par exemple l’association ouvrière de Nischni-Touvinsk dans le gouvernement de Perm, qui avait reçu de l’administration des mines d’Etat, en location, une fabrique avec les machi-
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- nés. Elle a duré six ans. Encouragées par son succès, il s’en forma encore quelques autres dans les environs. Un projet d’union entre ces associations dans la même industrie était fait. Mais tout cela échoua d’un seul coup. L’administration de l’Etat se montra hostile à ces expériences de « socialisme » et les artels des mineurs et des ouvriers métallurgistes de Nischni-Touvinsk disparurent. ..
- La propagande des premiers coopérateurs dans la classe rurale rencontra d’une part l’ignorance des masses et leur apathie, de l’autre des difficultés énormes et des soupçons de la part de l’administration, malgré que les « Zemstwo » (sorte d’organisation qui correspond à vos conseils généraux) tentaient de propager la coopération. Un d’entre eux organisait et soutenait des associations de production parmi la petite industrie rurale. Ses efforts n’avaient pas de succès. Il y avait trop de patronage et trop peu de raisonnement. De plus, les personnes qui s’occupaient de ces associations manquaient d’expérience pratique dans le commerce et dans la coopération. Mais la cause des désastres était toujours l’atmosphère politique qui ne laissait point de place à la propagande. Toutes les forces coopératives étaient entravées par l’esprit révolutionnaire d’un côté et par l’absolutisme de l’autre. Quelques associations vécurent encore, mais elles étaient soutenues artificiellement par le ministère des finances.
- Depuis une dizaine d’années la coopération attire de nouveau l’attention publique. C’est notre artel et ceux des agriculteurs de Levitski qui produisent cette attention et quelques autres d’ouvriers mécaniciens, à Zlats ouest, à Bouxmaguine, etc.
- Les marxistes sont chez nous à la mode et régnent dans les cerveaux...
- Les sociétés de consommation se développent assez bien, celles de production seront l’œuvre de l’avenir. Notre artel de Pawlovo est maintenant le pionnier. Je puis en parler, car voici deux années que j’en fais partie et j’en suis devenu le président.
- Notre association a été fondée par M. Alexandre Stan-
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- gué, un homme intelligent qui a propagé l’idée coopérative parmi les couteliers de Pawlovo. En 1890, l’artel a été fondé avec trois sociétaires et vingt roubles d’argent. Il fallait dévouement et énergie pour atteindre la situation où nous nous trouvons présentement : 70 sociétaires, 1,100 roubles de capital actionnaire, 35,000 roubles de mouvement annuel. Nous avons à présent plus de 20,000 roubles empruntés. Nous devons tout cela à M. Stangué et à M. Michael Effrenoff, un jeune ingénieur, qui tous deux servent l’idée de coopération et les affaires de l’artel, sans aucune rémunération.
- Peu à peu l’intelligence de nos sociétaires monte, l’influence morale de MM. Stangué et Effrenoff* dévient moins nécessaire.
- Vous direz que notre artel est une institution philanthropique, oui, mais n’oubliez pas qu’à présent c’est une fabrique coopérative, gouvernée par les ouvriers eux-mêmes. Notre influence est uniquement technique et morale. Notre artel doit montrer que ce n’est pas une utopie, d’établir chez nous, en Russie, des associations coopératives de production.
- Maintenant quelques mots sur l’organisation.
- Pour être membre il faut souscrire une action de 25 roubles, payable, si on ne peut mieux, à raison de 25 kopeks par semaine et être accepté par l’assemblée générale. L’administration est composée de trois membres élus parmi les sociétaires. Les assemblées générales ont lieu chaque mois.
- Tous les salaires et toutes les affaires importantes sont réglées par l’assemblée. L’administration ne règle que les petites affaires. Les profits sont partagés d’après la volonté de l’assemblée.
- En 1894, nous avons partagé 1,230 roubles.
- En 1895, grande perte causée par un incendie.
- En 1896, nous n’avons partagé que 130 roubles à cause des grandes dépenses occasionnées par l’Exposition de Nischni-Novogorod, et par le manque de local, pendant que la nouvelle fabrique se bâtissait.
- Nous avons fait sur nos profits une forte réserve
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- pour augmenter le capital et parer aux pertes causées par l’incendie.
- Plusieurs sociétaires laissent leur part comme dépôt sous bénéfice de 4 0/0 l’an et l’assemblée de juillet dernier a décidé que chaque sociétaire laisse, selon ses moyens, de 3 à 5 0/0 de son salaire pour augmenter le capital... Nous avons aussi une caisse de secours en cas de mort et un capital qui sert à faire des prêts aux sociétaires, car presque tous sont, en même temps que couteliers, agriculteurs, et ce sont leurs femmes qui cultivent la terre.
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- GRANDE-BRETAGNE
- La responsabilité des accidents
- La nouvelle loi anglaise, loi du 6 août 1897, comble une lacune importante laissée dans la réparation des accidents industriels par la loi Campbell de 1846 insuffisamment amendée par la loi de 1880 sur la même matière.
- Jusqu’à ce jour, les patrons n’étaient civilement responsables que de leur propre faute lourde ; ils ne l’étaient de celle de leurs préposés que dans des éventualités limitées, dont la preuve incombait à la victime.
- Dorénavant, au contraire, ils seront responsables civilement de tous les accidents industriels dans les entreprises énumérées par la loi, même ceux fortuits et de force majeure ; ils le seront même de ceux imputables à leurs sous-traitants, ouvriers ou préposés et à des tiers, sauf leur recours contre ceux-ci.
- Il est seulement nécessaire que l’accident ait causé une incapacité de travail même partielle , de deux semaines au moins et qu’il ne soit pas imputable à la faute lourde de l’ouvrier.
- La seconde caractéristique de la loi consiste dans ce que le taux de l’indemnité est fixé par elle à forfait et la troisième dans l’organisation d’une procédure arbitrale à bon marché, devant régler toutes les actions basées sur
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- la nouvelle loi et toutes les difficultés qui peuvent nécessiter son interprétation.
- Les ouvriers conservent le droit de s’adresser d’ailleurs aux tribunaux dans les conditions fixées par les lois antérieures, pour tous les accidents dont la réparation est prévue par ces lois. S’il est reconnu que l’accident ne rentre pas dans cette catégorie, la victime, bien que déboutée de sa demande principale, peut encore être indemnisée par le tribunal en vertu de la loi nouvelle. Toutefois, l’ouvrier peut être condamné à supporter, dans ce cas, tous les frais qui auraient été évités s’il avait recouru à la procédure arbitrale de prime abord.
- Au régime établi par la loi, les intéressés peuvent substituer celui de l’assurance volontaire, organisée par le libre accord des patrons et des ouvriers sous la surveillance et avec le consentement du Registrar des friendly societies ; à condition que ce fonctionnaire atteste par certificat que le système proposé est aussi favorable aux ouvriers que les dispositions de la loi.
- En cas de déconfiture du patron, les ouvriers ont un privilège sur les sommes qui leur sont dues par l’assureur.
- Les industries auxquelles s’applique la loi sont énumérées et définies en détail. Elle englobe « tout emploi direct ou indirect par l’Etat dans tous les cas où elle s’appliquerait à un patron particulier » mais elle ne s’applique pas au service militaire ou naval de l’Etat. L’énumération des industries réunit toutes celles dans lesquelles le législateur avait déjà jugé utile de protéger l’hygiène et la sécurité des ouvriers.
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- PAYS-BAS
- Les Chambres de travail.
- Nous avons en son temps fait connaître à nos lecteurs le vote, dans les Pays-Bas, d’une loi dite sur les Chambres de travail.
- Il nous paraît intéressant de donner à ce sujet quelques détails complémentaires.
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- Le but de la Chambre de travail, instituée par la loi de mai 1897, est de s’occuper des intérêts communs des patrons et des ouvriers :
- 1° En recueillant des informations sur les questions ouvrières ;
- 2° En donnant son avis aux chefs des départements ministériels et aux autorités provinciales et communales , soit à la demande de ces autorités, soit spontanément, sur tous les objets qui regardent les intérêts du travail ;
- 3° En donnant son avis aux intéressés, sur leur demande, en élaborant des conventions et des arrangements ;
- 4° En prévenant et en arrangeant les différends sur les questions ouvrières et en s’efforçant également, en cas de besoin, d’arriver à une décision arbitrale entre les parties.
- Elle est composée pour moitié de patrons élus par les patrons exerçant le métier ou les métiers représentés à la Chambre, et pour moitié d’ouvriers élus par les ouvriers employés à ce métier ou à ces métiers.
- Si un différend éclate, dans un métier représenté par une Chambre, les parties peuvent demander à cette Chambre l’intervention d’un conseil de conciliation. Au cas où le métier n’est pas représenté, elles peuvent s’adresser à une Chambre dont le territoire s’étend sur une commune voisine.
- Toutes les fois qu’une Chambre sera appelée à voter, un nombre égal de membres nommés les uns par les patrons, les autres par les ouvriers, prendront part au vote. La minorité a d’ailleurs le droit de faire connaître son opinion par un avis spécial.
- Telles sont les grandes lignes de cette loi dont les bons effets ne tarderont pas à se faire sentir. Nous en connaîtrons du reste les résultats par le rapport que le Bureau de la Chambre de travail doit adresser chaque année au Ministre des travaux publics et communiquer aux Etats-Généraux.
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- SUISSE.
- Une innovation : les Conseils municipaux dans le
- Tessin.
- Le lendemain du jour de l’an, les Tessinois ont adopté à une forte majorité la révision constitutionnelle qui permet aux communes de mettre à leur tête des conseils municipaux.
- Il n’y avait, paraît-il, jusqu’ici, que le syndic ou maire, et l’assemblée générale de commune.
- Le projet avait pour lui les radicaux, les démocrates, et une fraction des conservateurs.
- »
- « «
- ALLEMAGNE
- Les médecins et la législation sociale.
- Le Comité de l’Union des Syndicats de médecins de Prusse vient d’adresser au Ministre de l’Instruction publique une pétition dans laquelle il demande que dorénavant les médecins soient appelés par le Gouvernement à collaborer à tout projet de loi, relatif à la législation sociale.
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- AUSTRALASIE.
- Les huit heures.
- La loi sur la journée de huit heures a été définitivement adoptée par le Parlement de la Nouvelle Zélande.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
- Correspondance internationale
- Un assez intéressant système de correspondance s’est établi depuis quelque temps entre jeunes Français et Anglais, en vue de rendre plus agréable et plus aisée l’étude des deux langues.
- Le Comité permanent du Bureau international de la Paix s’intéresse vivement à cette question et ne cesse de préconiser ce système de correspondance scolaire internationale.
- Dans un de ses derniers Bulletins il rappelait que les correspondances consistent en ceci :
- Deux enfants de pays différents, une fois mis en relations, s’écrivent à tour de rôle, chacun dans la langue de l’autre, et sous la surveillance de leurs parents ou professeurs ; et chacun d’eux reçoit, en meme temps que la réponse à la lettre précédente, cette môme lettre corrigée par les parents ou le professeur de son correspondant. Ils apprennent ainsi les langues en se jouant, tout en se créant à l’étranger des amis inconnus, qu’ils s’efforceront de rencontrer un jour, et dont ne les sépare aucune haine nationale.
- Tout consiste à mettre les correspondants en rapports une fois pour toutes, c’est-à-dire, soit à remettre une première lettre venue de l’étranger à un enfant qu’on choisira en raison de son âge, de son sexe, des études qu’il poursuit et des langues étrangères qu’il apprend, — soit à provoquer autour de soi la rédaction de lettres d’entrée en matière, destinées à être envoyées à des enfants de pays déterminés.
- Le bureau français de la paix (6, rue Favart, à Paris) se charge d’expédier à ses amis étrangers qui les feront tenir à des enfants de leur pays, les lettres destinées à nouer les relations premières.
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- Mais, d’autre part, il a besoin d’aide pour pouvoir répartir entre des enfants français les lettres analogues qui lui arrivent du dehors. Sa demande s’adresse tout particulièrement aux professeurs, ainsi qu’aux personnes qui ont des relations dans le monde de l’enseignement.
- Les correspondances entre adultes font aussi de rapides progrès.
- Une cinquantaine d’étudiants de l’Université de Berlin sont entrés en correspondance avec des étudiants de l’Université de Bordeaux. Les jeunes français écrivent des lettres allemandes et reçoivent des réponses en français des étudiants berlinois.
- Le dernier numéro de la revue Egitto Massonico, publiée à Alexandrie (Egypte), approuve chaleureusement l’idée d’une correspondance internationale entre élèves, inaugurée par M. le professeur Mieille, actuellement à Tarbes. Elle conclut en ces termes : « La correspondance internationale obligatoire ne sera que la conséquence nécessaire de l’instruction obligatoire, qui, pareille au soleil du printemps, dispersera le brouillard épais qui enveloppe encore une grande partie du monde moral ».
- L’éditeur de la Review of Reviews, M. Stead, s’est adressé au Directeur de la Revue des Revues, de Paris, pour le prier de prêter ses colonnes à la réalisation de l’idée de l’échange de correspondances personnelles entre négociants, employés, instituteurs, philologues, juristes, avocats, etc., de différents pays, particulièrement de France et d’Angleterre. Ce serait un développement de la pensée mise en pratique par M. le professeur Mieille pour les étudiants, et nous assisterions ainsi à un commencement de réalisation d’un vœu général exprimé par le Congrès de Hambourg. M. Finot, directeur de la Revue des Revues, a assuré son concours à cette œuvre éminemment favorable à la cause de la paix.
- Il y a aujourd’hui en Angleterre 3,700 écoliers qui ont été mis en rapport avec des écoliers français, et 300 adultes.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- L’organisation de la propagande.
- Parmi les résolutions adoptées par la Ligue internationale de la Paix et de la Liberté, dans sa dernière assemblée générale, se trouve la suivante :
- La Ligue internationale de la Paix et de la Liberté :
- Considérant qu’il manque encore à la propagande et à l’action pacifique un organe indispensable : une agence de la presse, qu’on pourrait appeler alors « Agence de la Paix » , dont le siège serait en pays neutre et dont le but serait de favoriser la publication et la communication aux agences, journaux et revues, ainsi qu’à leurs correspondants et rédacteurs : 1° des nouvelles pacifiques ; 2° des rectifications aux fausses nouvelles tendant à favoriser la guerre ou la haine entre les peuples ; et de fournir des éléments d’articles favorables à la concorde, à la paix et à la fraternité internationales, décide :
- Qu’une commission de sept membres sera chargée d’étudier l’organisation de cette agence, de se mettre en rapport à cet effet avec VAssociation internationale des journalistes amis de la Paix, avec le Bureau international de la Paix, avec la Commission de conciliation internationale, avec toutes sociétés, toutes agences et tous journaux, — et de .présenter un mémoire sur ce sujet au prochain Congrès universel de la Paix,
- Et qu’il y a lieu de demander l’inscription de cette question à l’ordre du jour de ce Congrès.
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- Séjour d’enfants et de jeunes gens en pays étranger.
- Sur la proposition du Comité permanent de la Paix, la Commission a conclu avec le Bureau Confidentia, à Berne, un arrangement à teneur duquel cette agence est chargée de servir d’intermédiaire pour le séjour des Jeunes gens en pays étranger par des échanges d’une famille à l’autre (décision du VIIe Congrès, pages 70-73 du Bulletin).
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- LE DEVOIR
- En Extrême-Orient.
- Il semble que ce ne doive plus être à l’Europe à servir de champ de bataille aux nations européennes, mais bien à l’Afrique ou à l’Asie.
- La guerre gréco-turque définitivement terminée par une paix aujourd’hui signée, la paix de plus en plus armée r'ègne sur le Continent européen , mais des rives du Niger au plateau du Haut Nil, du Caire à la Colonie du Cap, les sources de conflit entre les puissances d’Europe ne manquent point. Là, cependant, il n’est point question de souveraineté, synonyme d’autonomie ou d’indépendance, par conséquent il n’est aucun obstacle à la solution pacifique, à la solution juridique des différends entre nations européennes; là, l’arbitrage entre autres pourrait sans aucune difficulté devenir la règle générale et absolue, comme on l’a proposé dès 1892 au Congrès de Berne, et souvent depuis lors.
- Les événements d’Extrôme-Orient sont aujourd’hui plus menaçants encore pour la paix que les compétitions africaines. Ce n’est rien moins que du partage de la Chine qu’il est question. Et c’est l’empereur d’Allemagne qui a donné le signal, en s’emparant de la baie de Kiao-Tchéou sous prétexte de punir les Chinois du massacre des missionnaires allemands. Aussitôt la Russie a occupé Port-Arthur. L’Angleterre, la France, le Japon vont réclamer des compensations par voie d’occupation, et dès lors le morcellement de l’immense empire, prodigieusement peuplé, est à prévoir. En présence des faits, il est douteux que la diplomatie européenne parvienne à former un Concert, s’accordant sur le principe de l’intégrité de l’empire chinois comme elle l’a fait, quoique difficilement, en vue du maintien de l’intégrité de la Turquie. {Les Etats-Unis d’Europe).
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- L’arbitrage franco-brésilien, r
- Le traité d’arbitrage franco-brésilien récemment voté par la Chambre des députés a été adopté au Sénat par 28 voix contre 14.
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- LE MOUVEMENT FEMINISTE
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- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- La femme témoin dans certaines formalités postales.
- Le directeur général des postes et des télégraphes vient de décider que les femmes pourraient être admises à témoigner dans certaines formalités postales où la production de témoins est exigée : elles pourront témoigner notamment lorsqu’il s’agira de certifier l’identité d’une personne demandant le paiement d’un mandat postal ou le remboursement d’un livret de caisse d’épargne, à condition toutefois que ce remboursement ne dépasse pas la somme de cent cinquante francs.
- Il n’y a dans cette mesure, dont l’application apportera des facilités considérables à l’accomplissement des formalités courantes, qu’une extension pure et simple de la loi, promulguée dernièrement, accordant aux femmes le droit de témoigner dans les actes de l’état-civil.
- Notons toutefois que cette extension donnée à la loi par le sous-secrétaire d’Etat des postes et télégraphes tranche la difficulté qui était survenue dans quelques municipalités où les employés n’acceptaient les témoignages féminins que pour les actes de mariages, décès et naissances, et se refusaient à les accepter pour tout acte qui, comme par exemple les certificats de vie, pouvaient impliquer une responsabilité pécuniaire ultérieure.
- C’est en effet le cas pour les deux formalités postales pour lesquelles les femmes auront dorénavant le droit de témoigner. Ajoutons pour terminer que le maximum de cent cinquante francs, assigné à la somme du remboursement des livrets de caisse d’épargne , n’a rien de particulier aux témoins féminins et s’applique actuellement déjà aux témoins appelés pour cette formalité.
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- LE DEVOIR
- La femme témoin.
- Le 9 décembre était promulguée la loi votée tout d’abord par la Chambre, adoptée et perfectionnée par le Sénat, le 22 juin, définitivement adoptée par la Chambre le 29 novembre, qui confère aux femmes le droit d’être témoins dans les actes de l’état-civil et les actes instrumentaires en général.
- Voici le texte de cette loi :
- « Les articles 37,980 du code civil, les articles 9 et 14 de la loi du 25 ventôse an XI sont modifiés ainsi qu’il suit :
- « Art. 37. — Les témoins produits aux actes de l’état civil devront être âgés de 21 ans au moins , parents ou autres, sans distinction de sexes ; ils seront choisis par les personnes intéressées. Toutefois, le mari et la femme ne pourront être témoins ensemble dans le même acte.
- » Art. 980. — Les témoins appelés pour être présents aux testaments devront être majeurs, Français sans distinction de sexes. Toutefois, le mari et la femme ne pourront être témoins ensemble dans le même testament.
- » Art. 9 de la loi du 25 ventôse, an XI. — Les actes seront reçus par deux notaires, ou par un notaire assisté de deux témoins de l’un ou de l’autre sexe. »
- Ainsi se trouve effacée de notre Code une inégalité injustifiable, héritage du vieux droit romain , mais qui n’existait, comme l’a spirituellement montré le rapporteur de la loi au Sénat, M. Cazot, ni sous la Révolution , ni sous le droit canonique, ni sous les empereurs de Bysance.
- En enregistrant cette grande victoire féministe, nous considérons comme un devoir de rappeler que l’honneur d’en avoir pris l’initiative revient à M. Léon Richer (1878), alors directeur de Y Avenir des Femmes. M. Léon Richer rédigea une proposition de loi qui, en 1887 , fut présentée par M. Ernest Lefèvre, député.
- En 1890, une seconde proposition fut apportée au Sénat par M. Georges Martin, sénateur ; puis une troisième par M. Leconte, député de l’Indre.
- Cette dernière proposition conférant à la femme le
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- LE MOUVEMENT FEMINISTE
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- droit d’être témoin dans les actes de l’état-civil, fut adoptée par la Chambre, et transmise au Sénat, qui étendit le droit d’être témoin aux actes instrumentaires en général.
- La Chambre ne voulant pas être en reste de libéralisme avec le Sénat s’empressa d’accepter la modification votée par cette assemblée et la proposition de loi devint définitive.
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- Un grand journal quotidien féministe.
- Le jour même où le Journal officiel de la République française enregistrait la première grande victoire féministe en publiant le texte de la loi sur le témoignage des femmes, paraissait à Paris le premier numéro d’un grand journal quotidien féministe « la Fronde».
- Ce journal, politique et littéraire, qui ne le cède à aucun autre pour l’intérêt de ses articles, la sûreté de ses informations, et le soin de sa composition, présente cette particularité notable qu’il est exclusivement dirigé, administré, rédigé et composé par des femmes.
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- Une Revue féministe en Egypte.
- On annonce la publication prochaine d’une Revue égyptienne éditée en langue arabe, dirigée par une poétesse et consacrée à l’éducation et à la culture des femmes.
- Cette Revue, placée sous le haut patronage de la Khédiva mère, contiendra des articles sur les devoirs de la mère et de l’épouse, des conseils d’hygiène et de médecine pratique, des appréciations littéraires, des récits do voyages, des essais de critique historique et politique, et enfin un courrier des modes européennes.
- Le cas de Mlle Chauvin... en Suède.
- On écrit de Stockolm au Temps, le 24 novembre :
- Une jeune fille de grand talent, M,le Eisa Eschelsson a terminé les plus brillantes études à l’université d’Upsal.
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- C’est la première juriste reçue en Suède.
- Cependant, avant elle de nombreuses femmes s’étaient présentées devant les tribunaux pour y plaider en vertu de procurations spéciales. La plupart des tribunaux n’avaient jamais hésité à reconnaître la validité de ces procurations; quelques-uns cependant les rejetèrent. C’est alors qu’un membre du Parlement suédois, M. Oloff Person présenta un projet de loi reconnaissant formellement à la femme le droit de plaider à la barre des cours et tribunaux.
- Le 14 mars 1896, le projet fut adopté par 119 voix contre 73. Le Sénat refusa de ratifier ce vote, estimant qu’il était inutile de reconnaître aux femmes un droit qu’elles possédaient implicitement. M. Oloff Person représenta cette année sa proposition qui, cette fois, obtint au Sénat comme à la Chambre l’unanimité des suffrages.
- Selon les usages admis en Suède, avant de revêtir une loi de sa sanction, le roi la soumet à l’appréciation de la cour suprême. Celle-ci a transmis au roi le projet sans nulle observation, et hier le roi Oscar a sanctionné la loi nouvelle qui modifie le chapitre XV § 2 du Code de procédure de 1734, en remplaçant le mot « hommes » parle mot « ceux ».
- Ajoutons que Mlle Eisa Eschelsson vient d’être reçue professeur libre à l’université d’Upsal et qu’ainsi la Suède est le premier pays d’Europe qui ait entièrement résolu en faveur de la femme la question de l’étude, de la pratique et de l’enseignement du droit.
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- La Légion d’honneur et les femmes.
- Dans la longue liste des décorations du 1er janvier, parmi tant de noms d’hommes, on découvre un nom de femme, un seul, celui de Mlle Marguerite Boittard, surveillante à la Salpêtrière.
- Pourquoi, se demande le Temps, Mlle Boittard, est-elle la seule personne de son sexe qui ait eu part à l’abondante distribution de rubans et de rosettes dont l’énumération occupe plusieurs colonnes des journaux.
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- La constatation de cet ostracisme, qui se renouvelle du reste, tous les six mois, dans les traditionnelles promotions du 1er janvier et du 14 juillet, inspire à notre confrère les très judicieuses réflexions suivantes :
- Il fut une époque où la croix était strictement réservée au sexe masculin. Ce monopole était à notre avis, injuste ; mais c’était un monopole. Son iniquité était collective et, si elle était injurieuse pour toutes les femmes en bloc, aucune d’elles n’avait individuellement à s’en plaindre. On a commencé ensuite à faire des exceptions ; on a décoré quelques soeurs de charité, et l’on fit bien, quelques grandes artistes comme Mme Rosa Bonheur, et nul n’y trouva à redire. Pourquoi s’arrêter dans cette voie ? Peurquoi considérer encore les décorations féminines comme des mesures presque anormales ? Du jour où l’on a donné la croix à une femme, on a pris l’engagement tacite de l’accorder à toutes celles qui en seraient dignes et de ne plus tenir compte du sexe, mais uniquement du mérite des candidats. Puisqu’on n’a pas maintenu contre les femmes le principe de l’exclusion absolue, il est inadmissible qu’on le remplace dans la pratique ordinaire par un préjugé.
- L’Exposition universelle et les femmes.
- Dans la liste des noms des membres des comités d’admission publiée par le Journal Officiel, on remarque un certain nombre de noms féminins connus.
- Dans le groupe 1 (Enseignement), voici Mmes Kergo-mard, Landrin, Schefer, Julie Toussaint, Marion, directrice de l’école normale supérieure de Sèvres, Rycke-busch, surintendante de la maison de la Légion d’honneur, Mme Edouard André, artiste peintre, Mme Rose Caron, Mlle Malmanche. Dans le groupe III (Instruments et procédés généraux des lettres, des sciences et des arts), Mme Edmond Adam, Mmes Bartet et Sarah Bernhardt et Mme Mariquita. Dans le groupe XIII (Fils, tissus, vêtements), Mme Leroudier, directrice de l’école de broderie de la ville de Lyon, Mmes Sarah Mayer, Laloue-Bernet,
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- Léoty, Caroline Reboux. Dans le groupe XVI (Economie sociale, hygiène, assistance publique), Mmes Aubert, présidente de l’Œuvre de la préservation et réhabilitation des jeunes filles de quinze à vingt-cinq ans, Coralie Cahen, fondatrice présidente du refuge de Ncuilly, comtesse de Maupeou, comtesse de Salvandy, et Mme Anna Yon-Lampérière, Mme Th. Bentzon, publiciste, Mme Jules Siegfried, présidente de l’Union internationale des amies de la jeune fille, Mmes Isabelle Bogclot, directrice générale de l’Œuvre des libérés de Saint-Lazare, Georges Charpentier, présidente de l’Gïïuvrc de la Pouponnière, Marguerite Clemnitz, présidente de l’Œuvre des crèches parisiennes. Dans le groupe XVIII (Colonisation), Mme Marie Pégard, secrétaire générale de la Société française d’émigration des femmes, comtesse Toucher de Careil, présidente de l’Association des dames françaises, et Mme Kœchlin-Schwartz, présidente de l’Union des femmes de France.
- Les groupes féministes trouvent insuffisante cette représentation de l’élément féminin dans les comités d’organisation où ne se trouvent, en somme, qu’une vingtaine de femmes parmi 3500 hommes.
- Ils estiment que dans les sections d’enseignement, d’assistance, la femme a sa place tout indiquée; de môme pour le commerce, beaucoup de femmes sont chefs de très grandes maisons qu’elles administrent très bien. Des considérations analogues peuvent être invoquées en faveur d’une représentation de l’élément purement ouvrier.
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- A NOS LECTEURS
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- A NOS LECTEURS
- Un nouvel ouvrage de M. Hector Malot va faire suite à « Sans Famille » , dont la publication est achevée. Ce nouvel ouvrage, auquel l’Académie française a décerné le prix Montyon , est intitulé « En Famille ».' Son succès est tel que le tirage s’en élève aujourd’hui à 28,000 exemplaires.
- Quand nous eûmes l’honneur de nous entendre avec l’auteur pour la reproduction de cette œuvre dans « Le Devoir », M. Hector Malot nous répondit par la lettre suivante, laquelle constitue un si intéressant document clans l’histoire meme du Familistère, que nous avons prié l’auteur de bien vouloir nous autoriser à la reproduire ici. Que M. Malot veuille donc bien recevoir l’expression réitérée de nos remerciements à ce sujet.
- Voici la lettre de M. Hector Malot :
- « 10 Décembre 1897.
- » Madame,
- » Je serai très heureux que vous présentiez mon roman En Famille aux lecteurs du Devoir, non qu’il puisse avoir la prétention de leur offrir des modèles ; ils ont mieux que ce que j’ai pu inventer; mais au moins leur montrera-t-il qu’il y a en dehors de Guise des esprits qui se préoccupent de l’amélioration de la situation des ouvriers de l’industrie.
- » Quand j’ai étudié cette question, j’ai été enthousiasmé par les résultats obtenus à Guise, et ma première pensée a été de présenter dans le roman que je voulais écrire un tableau qui fut jusqu’à un certain point la réalisation, dans une forme romanesque, des créations de l’esprit éminent et du cœur généreux qui a fondé le Familistère. Mais il y a du danger à présenter des modèles arrêtés : on soulève des contradictions
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- LE DEVOIR
- quand ce n’est pas l’envie, et au lieu d’éveiller les bonnes volontés on les stérilise. Or, ce que je voulais précisément avant tout, c’était provoquer ces bonnes volontés et faire comprendre à certaines intelligences engourdies qu’il y avait des solutions possibles à cette terrible question sociale.
- Voilà comment mon roman est si incomplet.......volon-
- tairement.
- » Veuillez agréer, Madame,......
- » Hector Malot. »
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- EN FAMILLE
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- FAMILL
- par Hector M4LOT
- Ouvrage couronné par l’Académie française
- I
- Comme cela arrive souvent le samedi vers trois heures , les abords de la porte de Bercy étaient encombrés, et sur le quai, en quatre files, les voitures s’entassaient à la queue leu leu : baquets chargés de fûts, tombereaux de charbon ou de matériaux, charrettes de foin ou de paille , qui tous, sous un clair et chaud soleil de juin, attendaient la visite de l’octroi, pressés d’entrer dans Paris à la veille du dimanche.
- Parmi ces voitures, et assez loin de la barrière, on en voyait une d’aspect bizarre avec quelque chose de misérablement comique, sorte de roulotte de forains mais plus simple encore, formée d’un léger châssis tendu d’une grosse toile ; avec un toit en carton bitumé, le tout porté sur quatre roues basses.
- Autrefois la toile avait dû être bleue, mais elle était si déteinte, salie, usée, qu’on ne pouvait s’en tenir qu’à des probabilités à cet égard, de même qu’il fallait s’en contenter d’à peu près si l’on voulait déchiffrer les inscriptions effacées qui couvraient ses quatre faces : l’une, en caractères grecs, ne laissait plus deviner qu’un commencement de mot : f^rcy ; celle au-dessous semblait être de l’allemand : ^raplpf ; une autre de l’italien : fia; enfin la plus fraîche et française, celle-là : photographie, était évidemment la traduction de toutes les autres , indiquant ainsi, comme une feuille de route, les divers pays par lesquels la pauvre guimbarde avait roulé avant d’entrer en France et d’arriver enfin aux portes de Paris.
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- LE DEVOIR
- Etait-il possible que l’âne qui y était attelé l’eût amenée de si loin jusque-là?
- Au premier coup-d’œil on pouvait en douter, tant il était maigre , épuisé, vidé ; mais, à le regarder de plus près , on voyait que cet épuisement n’était que le résultat des fatigues longuement endurées dans la misère. En réalité, c’était un animal robuste, d’assez grande taille, plus haute que celle de notre âne d’Europe, élancé, au poil gris cendré avec le ventre clair malgré les poussières des routes qui le salissaient ; des lignes noires transversales marquaient ses jambes fines aux pieds rayés, et, si fatigué qu’il fût, il n’en tenait pas moins sa tête liante d’un air volontaire, résolu et coquin. Son harnais se montrait digne de la voiture, rafistolé avec des ficelles de diverses couleurs, les unes grosses, les autres petites, au hasard des trouvailles, mais qui disparaissaient sous les branches fleuries et les roseaux, coupés le long du chemin, dont on l’avait couvert pour le défendre du soleil et des mouches.
- Près de lui, assise sur la bordure du trottoir, se tenait une petite fille de onze à douze ans qui le surveillait.
- Son type était singulier : d’une certaine incohérence, mais sans rien de brutal dans un très apparent mélange de race. Au contraire de l’inattendu de la chevelure pâle et de la carnation ambrée, le visage prenait une douceur fine qu’accentuait l’oeil noir, long, futé et grave. La bouche aussi était sérieuse. Dans l’affaissement du repos le corps s’était abandonné; il avait les mêmes grâces que la tête, à la fois délicates et nerveuses ; les épaules étaient souples d’une ligne menue et fuyante dans une pauvre veste carrée de couleur indéfinissable, noire autrefois probablement; les jambes volontaires et fermes dans une pauvre jupe large en loques ; mais la misère de l’existence n’enlevait cependant rien à la fierté de l’attitude de celle qui la portait.
- Comme l’âne se trouvait placé derrière une haute et large voiture de foin, la surveillance en eût été facile si de temps en temps il ne s’était pas amusé à happer une goulée d’herbe, qu’il tirait discrètement avec précaution , en animal intelligent qui sait très bien qu’il est en faute.
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- EN FAMILLE
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- « Palikare, veux-tu finir ! »
- Aussitôt il baissait la tête comme un coupable repentant, mais dès qu’il avait mangé son foin en clignant de l’oeil et en agitant ses oreilles, il recommençait avec un empressement qui disait sa faim.
- A un certain moment, comme elle venait de le gronder pour la quatrième ou cinquième fois, une voix sortit de la voiture, appelant :
- « Perrine ! »
- Aussitôt sur pied, elle souleva un rideau et entra dans la voiture, où une femme était couchée sur un matelas si mince qu’il semblait collé au plancher.
- « As-tu besoin de moi, maman ?
- — Que fait donc Palikare?
- — Il mange le foin de la voiture qui nous précède. -
- — Il faut l’en empêcher.
- — Il a faim.
- — La faim ne nous permet pas de prendre ce qui ne nous appartient pas ; que répondrais-tu au charretier de cette voiture s’il se fâchait?
- — Je vais le tenir de plus près.
- — Est-ce que nous n’entrons pas bientôt dans Paris?
- — Il faut attendre pour l’octroi.
- — Longtemps encore ?
- — Tu souffres davantage?
- — Ne t’inquiète pas ; l’étouffement du renfermé ; ce n’est rien » , dit-elle d’une voix haletante ; sifflée plutôt qu’articulée.
- C’étaient là les paroles d’une mère qui veut rassurer sa fille ; en réalité elle se trouvait dans un état pitoyable, sans respiration , sans force , sans vie, et, bien que n’ayant pas dépassé vingt-six ou vingt-sept ans, au dernier degré de la cachexie ; avec cela des restes de beauté admirables, la tête d’un pur ovale, des yeux doux et profonds, ceux même de sa fille, mais avivés par le souffle de la maladie.
- «Veux-tu que ie te donne quelque chose? demanda Perrine.
- — Quoi ?
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- — Il y a des boutiques, je peux t’acheter un citron ; je reviendrais tout de suite.
- — Non. Gardons notre argent; nous en avons si peu ! Retourne près de Palikare et fais en sorte de l’empêcher de voler ce foin.
- — Cela n’est pas facile.
- — Enfin veille sur lui. »
- Elle revint à la tête de l’âne, et comme un mouvement se produisait, elle le retint de façon qu’il restât assez éloigné de la voiture de foin pour ne pas pouvoir l’atteindre.
- Tout d’abord il se révolta, et voulut avancer quand même, mais elle lui parla doucement, le flatta, l’embrassa sur le nez ; alors il abaissa ses longues oreilles avec une satisfaction manifeste et voulut bien se tenir tranquille.
- N’ayant plus à s’occuper de lui, elle put s’amuser à regarder ce qui se passait autour d’elle : le va-et-vient des bateaux-mouches et des remorqueurs sur la rivière ; le déchargement des péniches au moyen des grues tournantes qui allongeaient leurs grands bras de fer au-dessus d’elles et prenaient, comme à la main, leur cargaison pour la verser dans des wagons quand c’étaient des pierres, du sable ou du charbon, ou les aligner le long du quai quand c’étaient des barriques ; le mouvement des trains sur le pont du chemin de fer de ceinture dont les arches barraient la vue de Paris qu’on devinait dans une brume noire plutôt qu’on ne le voyait ; enfin près d’elle, sous ses yeux, le travail des employés de l’octroi qui passaient de longues lances à travers les voitures de paille, ou escaladaient les fûts chargés sur les haquets, les perçaient d’un tort coup de foret ,* recueillaient dans une petite tasse d’argent le vin qui en jaillissait, en dégustaient quelques gouttes qu’ils crachaient aussitôt.
- Comme tout cela était curieux, nouveau; elle s’y intéressait si bien, que le temps passait, sans qu’elle en eût conscience.
- Déjà un gamin d’une douzaine d’années qui avait tout l’air d’un clown, et appartenait sûrement à une cara-
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- vane de forains dont les roulottes avaient pris la queue, tournait autour d’elle depuis dix longues minutes, sans qu’elle eût fait attention à lui, lorsqu’il se décida à l’interpeller.
- « Y’ià un bel âne ! »
- Elle ne dit rien.
- « Est-ce que c’est un âne de notre pays ? Ça m’étonnerait joliment. »
- Elle l’avait regardé, et voyant qu’après tout il avait l’air bon garçon, elle voulut bien répondre :
- « Il vient de Grèce.
- — De Grèce !
- — C’est pour cela qu’il s’appelle Palikare.
- — Ah ! c’est pour cela ! »
- Mais malgré son sourire entendu, il n’était pas du tout certain qu’il eût très bien compris pourquoi un âne qui venait de Grèce pouvait s’appeler Palikare.
- « C’est loin , la Grèce ? demanda-t-il.
- — Très loin.
- — Plus loin que... la Chine?
- — Non , mais loin , loin.
- — Alors vous venez de la Grèce?
- — De plus loin encore.
- — De la Chine ?
- — Non ; c’est Palikare qui vient de la Grèce.
- — Est-ce que vous allez à la fête des Invalides ?
- — Non.
- — Ousque vous allez?
- — A Paris.
- — Ousque vous remiserez votre roulotte ?
- — On nous a dit à Auxerre qu’il y avait des places libres sur les boulevards des fortifications? »
- Il se donna deux fortes claques sur les cuisses en plongeant de la tête.
- « Les boulevards des fortifications, oh là là là !
- — Il n’y a pas de places ?
- — Si.
- — Eh bien ?
- — Pas pour vous. C’est voyou les fortifications. Avez-vous des hommes dans votre roulotte, des hommes soli-
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- LE DEVOIR
- des qui n’aient pas peur d’un coup de couteau? J’entends d’en donner et d’en recevoir.
- — Nous ne sommes que ma mère et moi, et ma mcre est malade.
- — Vous tenez à votre âne?
- — Bien sûr.
- — Eh bien, demain votre âne vous sera volé ; v’ià pour commencer , vous verrez le reste ; et ça ne sera pas beau ; c’est Gras Double qui vous le dit.
- — C’est vrai cela?
- — Pardi, si c’est vrai, vous n’êtes jamais venue à Paris.
- — Jamais.
- — Ça se voit ; c’est donc des moules ceux d’Auxerre qui vous ont dit que vous pouviez remiser là? pourquoi que vous n’allez pas chez Grain de Sel?
- — Je ne connais pas Grain de Sel.
- — Le propriétaire du Champ Guillot, quoi! c’est clos de palissades fermées la nuit; vous n’auriez rien à craindre, on sait que Grain de Sel aurait vite fichu un coup de fusil à ceux qui voudraient entrer la nuit.
- — C’est cher ?
- — L’hiver oui, quand tout le monde rapplique à Paris, mais en ce moment je suis sûr qu’il ne vous ferait pas payer plus de quarante sous la semaine, et votre âne trouverait sa nourriture dans le clos, surtout s’il aime les chardons.
- — Je crois bien qu’il les aime !
- — Il sera à son affaire ; et puis Grain de Sel n’est pas un mauvais homme.
- — C’est son nom, Grain de Sel ?
- — On l’appelle comme ça parce qu’il a toujours soif. C’est un ancien biffin qui a gagné gros dans le chiffon , qu’il n’a quitté que quand il s’est fait écraser un bras, parce qu’un seul bras n’est pas commode pour courir les poubelles ; alors il s’est mis à louer son terrain , l’hiver pour remiser les roulottes, l’été à qui il trouve ; avec ça, il a d’autres commerces : il vend des petits chiens de lait.
- — C’est loin d’ici le Champ Guillot ?
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- EN FAMILLE 123
- — Non, à Cliaronne ; mais je parie que vous ne connaissez seulement pas Charonne ?
- — Je ne suis jamais venue à Paris.
- — Eh bien, c’est là. »
- Il étendit le bras devant lui dans la direction du nord.
- « Une fois que vous avez passé la barrière, vous tournez tout de suite à droite, et vous suivez le boulevard le long des fortifications pendant une petite demi-heure; quand vous avez traversé le cours de Yincennes, qui est une large avenue, vous prenez sur la gauche et vous demandez ; tout le monde connaît le Champ Guillot.
- — Je vous remercie ; je vais en parler à maman ; et même, si vous vouliez rester auprès de Palikare deux minutes, je lui en parlerais tout de suite.
- — Je veux bien ; je vas lui demander de m’apprendre le grec.
- — Empêchez-le, je vous prie, de prendre du foin. »
- Perrine entra dans la voiture et répéta à sa mère ce
- que le jeune clown venait de lui dire.
- « S’il en est ainsi, il n’y a pas à hésiter, il faut aller à Charonne; mais trouveras-tu ton chemin? Pense que nous serons dans Paris.
- — Il paraît que c’est très facile. »
- Au moment de sortir elle revint près de sa mère et se pencha vers elle :
- « Il y a plusieurs voitures qui ont des bâches, on lit dessus : « Usines de Maraucourt » , et au-dessous le nom : « Vulfran Paindavoine » ; sur les toiles qui couvrent les pièces de vin alignées le long du quai on lit aussi la meme inscription.
- — Cela n’a rien d’étonnant.
- — Ce qui est étonnant c’est de voir ces noms si souvent répétés. » ,
- II
- Quand Perrine revint prendre sa place auprès de son ane, il s’était enfoncé le nez dans la voiture de foin, et fi mangeait tranquillement comme s’il avait été devant an râtelier.
- « Vous le laisser manger? s’écria-t-elle.
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- LE DEVOIR
- — J’ vous crois.
- — Et si le charretier se fâche ?
- — Faudrait pas avec moi. »
- Il se mit en posture d’invectiver un adversaire, les poings sur les hanches, la tête renversée.
- « Ohé, croquant ! »
- Mais son concours ne fut pas nécessaire pour défendre Palikare ; c’était au tour de la voiture de foin d’être sondée à coups de lance par les employés de l’octroi, et elle allait passer la barrière.
- « Maintenant ça va être à vous ; je vous quitte. Au revoir, mam’zelle; si vous voulez jamais avoir de mes nouvelles, demandez Gras Double, tout le monde vous répondra. »
- Les employés qui gardent les barrières de Paris sont habitués à voir des choses bien bizarres, cependant celui qui monta dans la voiture photographique eut un mouvement de surprise en trouvant cette jeune femme couchée; et surtout en jetant les yeux çà et là d’un rapide coup d’oeil qui ne rencontrait partout que la misère.
- « Vous n’avez rien à déclarer? demanda-t-il en continuant son examen.
- — Rien.
- — Pas de vin, pas de provisions ?
- — Rien. »
- Ce mot deux fois répété était d’une exactitude rigoureuse : en dehors du matelas, de deux chaises de paille, d’une petite table, d’un fourneau en terre, d’un appareil et de quelques ustensiles photographiques, il n’y avait rien dans cette voiture : ni malles, ni paniers , ni vêtements.
- — C’est bien , vous pouvez entrer. »
- La barrière passée, Perrine tourna tout de suite à droite, comme Gras Double lui avait recommandé, conduisant Palikare par la bride. Le boulevard qu’elle suivait longeait le talus des fortifications, et dans l’herbe roussie, poussiéreuse, usée par plaques, des gens étaient couchés qui dormaient sur le dos ou sur le ventre , selon qu’ils étaient plus ou moins aguerris contre le soleil, tandis que d’autres s’étiraient les bras, leur
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- EN FAMILLE
- 125
- sommeil interrompu, en attendant de le reprendre. Ce qu’elle vit de la physionomie de ceux-là, de leurs têtes ravagées, culottées, hirsutes, de leurs guenilles, et de la façon dont ils les portaient, lui fit comprendre que cette population des fortifications ne devait pas, en effet, être très rassurante la nuit, et que les coups de couteau devaient s’échanger là facilement.
- Elle ne s’arrêta pas à cet examen, maintenant sans intérêt pour elle, puisqu’elle ne se trouverait pas mêlée à ces gens, et elle regarda de l’autre côté, c’est-à-dire vers Paris.
- Hé quoi ! ces vilaines maisons, ces hangars , ces cours sales, ces terrains vagues où s’élevaient des tas d’immondices , c’était Paris, le Paris dont elle avait si souvent entendu parler par son père, dont elle rêvait depuis longtemps, et avec des imaginations enfantines, d’autant plus féeriques que le chiffre des kilomètres diminuait à mesure qu’elle s’en rapprochait ; de même, de l’autre côté du boulevard , sur les talus, vautrés dans l’herbe comme des bestiaux, ces hommes et ces femmes, aux faces patibulaires, étaient des Parisiens.
- Elle reconnut le cours de Vincennes à sa largeur et, après l’avoir dépassé, tournant à gauche, elle demanda le Champ Guillot. Si tout le monde le connaissait, tout le monde n’était pas d’accord sur le chemin à prendre pour y arriver, et elle se perdit plus d’une fois dans les noms de rues qu’elle devait suivre. A la fin cependant, elle se trouva devant une palissade formée de planches, les unes en sapin, les unes en bois non écorcé, celles-ci peintes, celles-là goudronnées, et quand, par la barrière ouverte à deux battants, elle aperçut dans le terrain un vieil omnibus sans roues et un wagon de chemin de fer sans roues aussi, posés sur le sol, elle comprit, bien que les bicoques environnantes ne fussent guère en meilleur état, que c’était là le Champ Guillot. Eût-elle eu besoin d’une confirmation de cette impression, qu’une douzaine de petits chiens tout ronds, qui boulaient dans l’herbe, la lui eût donnée.
- Laissant Palikare dans la rue, elle entra, et aussitôt
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- LE DEVOIR
- les chiens se jetèrent sur ses jambes, les mordillant avec de petits aboiements.
- « Qu’est-ce qu’il y a? » cria une voix.
- Elle regarda d’où venait cet appel, et, sur sa gauche, elle aperçut un long bâtiment qui était peut-être une maison, mais qui pouvait bien être aussi tout autre chose; les murs étaient en carreaux de plâtre, en pavés de grès et de bois, en boîtes de fer-blanc, le toit en carton et en toile goudronnée, les fenêtres garnies de vitres en papier, en bois, en feuilles de zinc et même en verre, mais le tout construit et disposé avec un art naïf qui faisait penser qu’un Robinson en avait été l’architecte, avec des Vendredis pour ouvriers. Sous un appentis, un homme à la barbe broussailleuse était occupé à trier des chiffons qu’il jetait dans des paniers disposés autour de lui.
- « N’écrasez pas mes chiens, cria-t-il, approchez. »
- Elle fit ce qu’il commandait.
- « Qu’est-ce que vous voulez ? demanda-t-il lorsqu’elle fut près de lui.
- — C’est vous qui êtes le propriétaire du Champ Guillot.
- — On le dit. »
- Elle expliqua en quelques mots ce qu’elle voulait, tandis que , pour ne pas perdre son temps en l’écoutant, il se versait, d’un litre qu’il avait â sa portée, un verre de vin à rouges bords et l’avalait d’un trait.
- « C’est possible, si l’on paye d’avance, dit-il en l’examinant.
- — Combien?
- — Quarante-deux sous par semaine pour la voiture, vingt-et-un sous pour l’âne.
- — C’est bien cher.
- — C’est mon prix.
- — Votre prix d’été ?
- •— Mon prix d’été.
- — Il pourra manger les chardons?
- — Et l’herbe aussi, s’il a les dents assez solides.
- (A suivre).
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- ASSURANCES MUTUELLES
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- Société du Familistère. - Assurances Mutuelles
- MOUVEMENT DE NOVEMBRE 1897
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes .. 2.647 95 )
- Subvention de la Société 441 60 3.890 50
- Malfaçons et divers 800 95 )
- Dépenses 2.717 94
- Boni en novembre... 1.172 56
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes 425 » J
- Subvention de la Société 139 55 > 570 40
- Divers 5 85 1
- Dépenses 636 30
- Déficit en novembre.... 65 90
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société.......
- Intérêts des comptes courants et
- du titre d’épargne.........
- Dépenses :
- 127 Retraités définitifs.......
- 12 — provisoires............
- Nécessaire à la subsistance....
- Divers, appointements, médecins, etc............................
- Déficit en novembre.. 59 06
- 7.014 39 5
- 11.554 39
- 4.540 » )
- 8.210 25 \
- 627 50
- 2.211 25 > 11.61345 564 45 )
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes. 544 » J
- Subvention de la Société.... 198 80 J
- Dépenses.................................. 658 74
- Boni en novembre.... 84 06
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er juillet au 30 novembre 1897 62.050 72 / 7Q -Qn » individuelles » » » .. 17.539 85 ( /y,oyu
- Dépenses » » » .......... 75.085 34
- Excédent des recettes sur les dépenses... 4.505 23
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE NOVEMBRE 1897
- Naissances :
- 26 Novembre. —Noël Mathilde-Louise, fille de Noël Gustave et de Compère Denise.
- Décès :
- Néant.
- MOIS DE DÉCEMBRE 1897
- Naissances :
- 2 Décembre.— Braillon Maurice-Georges-Emile, fils de Braillon Georges et de Rémolu Fernande;
- 5 — Hennequin Paul , fils de Hennequin
- Hippolyte et de Baillet Emma ;
- 15 — Louchet Augustin-Alfred, fils de Bou-
- chet Augustin et de Bray Maria ;
- 26 — Gravet Augustine-Marguerite, fille de
- Gravet Léon et de Grosch Honorine.
- Décès :
- 4 — Enfant mort-né de Hennequin Victor
- et de Maillet Jeanne ;
- 11 — Alavoine Adolphe, âgé de 38 ans.
- Le Secrétaire, A. Houdin
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nimes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- documents pour une biographie complète
- de J. B.-André G O DIM (i)
- Glorification du Travail. Emancipation des Travailleurs.
- XIII (Suite).
- Attitude de l’Ecole sociétaire en face de la persécution. — Nouveaux efforts de Godin. — Nouvelles lettres sur la question sociale et la solution pha-lanstérienne. — 1849.
- En vain Godin écrivit comme nous Pavons vu aux amis de la cause phalanstérienne, développant près d’eux les arguments les plus propres à déterminer l’effort suprême désiré par l’Ecole sociétaire, il n’obtint pas de résultats notables.
- Le 9 novembre 1849, il écrit donc sur ce sujet à Victor Considérant qui, par une lettre spéciale, l’avait pressé d’agir :
- « Monsieur et Ami,
- « J’ai reçu avec un bien grand plaisir votre lettre du » 27 septembre dernier qui m’a trouvé en parfaite con-» formité de vues avec vous sur le besoin de ralliement » entre les défenseurs de notre cause.
- » J’ai fait, pour ma -part, tout ce qui m’est possible » en ce moment où des occupations incessantes m’absor-» bent. J’ai écrit à tous les amis que je crois sincères, » afin de déterminer entre nous ce ralliement et cette » unité d’action que, depuis longtemps, je désire voir » parmi les plialanstériens.
- (U Lire le Devoir depuis le mois de mars 1891, tome 15, page 129.
- 1
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- LE DEVOIR
- » Ceux d’entre nous qui ont servi la cause de tout leur » pouvoir vous doivent leur pensée toute entière. C’est » pourquoi je crois utile de vous exprimer que je ne » partage pas tout à fait l’espoir que vous avez manifesté » dans le bulletin n° 11 (et que vous renouvelez dans » votre lettre) de voir l’opinion démocratique en France » et dans le département de l’Aisne, en particulier, » aider présentement la cause phalanstérienne dans la » réalisation directe de ses théories.
- » Nous sommes séparés de l’opinion démocratique pure » et simple et du socialisme confus par plusieurs années » d’étude ; car ne vous y trompez pas, vous n’avez de » véritables amis que parmi ceux qui ont étudié. Voyez » pour preuve ce qui s’est passé à Saint-Quentin. Tous » ceux qui s’y étaient pressés autour de vous ont reculé » devant le socialisme en face de la révolution de Février.
- » Ceci ne veut pas dire que le département de l’Aisne » ne vous conserve pas quelques amis, et des amis » d’autant plus dévoués qu’ils voudraient combler les » défections, mais c’est pour établir que nous ne pou-» vons guère attendre aide et protection que sous le >> patronage d’un gouvernement partisan des réformes » sociales et ramenant alors à nous l’opinion publique.
- » Je crois beaucoup à la puissance de l’idée ; je crois » que l’idée est plus que les volontés humaines ; et si je » ne croyais aussi que des forces supérieures poussent » l’humanité dans la voie du progrès, parfois je déses-» pérerais du salut social en présence du petit nombre » des adeptes du bien pour tous.
- » C’est cette confiance en des directions suprêmes qui » fait que je respecte les prévisions même les plus har-» dies de tout apôtre d’une sainte cause.
- » Croyez à mon entier dévouement tant que vous tra-» vaillerez au salut de l’humanité. »
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- Victor Considérant, dans la lettre à laquelle répondait Godin ayant prié celui-ci de lui répondre par l’intermé-diaire des chefs de l’Ecole sociétaire restés à Paris, Godin fit passer sa lettre par la voie indiquée et en même temps, résolu à redoubler d’efforts, il prie les chefs du mouvement de lui adresser si possible la liste des abonnés h La Démocratie pacifique, celle des actionnaires et souscripteurs à différents titres. De quelle façon pensait-il utiliser ces renseignements ? Sa correspondance va nous en offrir un exemple.
- Fin de novembre 1849, il écrit à une notable personnalité de la région.
- » Monsieur X...,
- » Depuis longtemps, vos sympathies pour les classes » souffrantes m’ont été révélées par des articles insérés » dans La Phalange ou la Démocratie pacifique; aussi, » depuis, ai-je nourri le désir de vous voir sans qu’au-» cune occasion m’en ait jusqu’à ce jour donné la satis-« faction.
- » Vos rapports avec l’Ecole sociétaire me firent croire » aussi que vos convictions étaient acquises à la science » sociale par l’étude de la théorie d’association intégrale » découverte par Fourier, mais votre nom n’ayant » jamais figuré au rang de ceux qui soutiennent les or-» ganes de publicité dont disposent les disciples de Fou-» rier, je doutai de ma première impression et, je le » confesse à regret, je n’eus jamais la pensée de me ren-» seigner à Paris, sur votre passé, vis-à-vis de l’Ecole » sociétaire.
- » Les événements de 1848 me montrèrent pourtant à . » nouveau, en vous, l’ami du prolétaire, le partisan des » réformes sociales, l’homme aux tendances généreuses » et sincères en harmonie avec les besoins actuels de la
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- LE DEVOIR
- » société et tel, enfin, qu’il en eût fallu, ne serait-ce » qu’un seul, dans la représentation de notre départe-» ment.
- » Malgré cela, votre ligne politique fit croire que » nous ne pouvions vous compter au nombre des Pha-» lanstériens.
- » Aujourd’hui, je me suis déterminé à vous écrire » cette lettre par la surprise que je viens d’éprouver en » consultant le tableau général des actionnaires, des » donateurs et des abonnés de La Démocratie pacifique. » Je vous ai vu inscrit pour mille francs au nombre des » actionnaires, sans que vous soyez présentement au » nombre des donateurs de l’Ecole ni des abonnés du » journal.
- » Immédiatement, je me suis dit : Comment se fait-il » que M. X. — après avoir aidé de ses propres deniers » à la propagation et au développement des idées scien-» tifiques qui doivent faire disparaître toutes les misères » dont les sociétés humaines sont accablées — se soit » tenu à l’écart des hommes qui propagent ces mêmes » idées et ces moyens de salut du monde?
- » Je ne m’explique cela que par une erreur ou un » malentendu que je serais heureux de contribuer à » faire disparaître.
- » Quoi qu’il en soit, je suis satisfait que cette circons-» tance m’amène à vous écrire, ne doutant pas que » vous appréciez le sentiment dans lequel je le fais et » que vous soyiez par là conduit à m’honorer d’une ré-» ponse.
- » Devant le travail de régénération inévitable à laquelle » l’humanité se prépare en ce moment, c’est un devoir » pour tous les socialistes de se connaître, de s’appré-» eier, et de concerter leurs efforts.
- » Votre titre d’actionnaire de La Démocratie pacifique
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- » suffit à lui seul pour me faire une obligation de vous » entretenir des dispositions actuelles de l’Ecole socié-» taire.
- » Considérant vient de m’écrire, du lieu de son exil, » pour déterminer parmi les amis de notre cause — au » nombre desquels j’espère pouvoir bientôt vous comp-» ter— un ralliement, une entente qui facilite l’expé-» rience décisive que la Société se prépare à réaliser » devant le monde.
- » Ce sera si vous le voulez bien l’objet d’une prochaine » lettre.
- » Veuillez agréer, Monsieur, mes sympathies. »
- Monsieur X. répondit de suite à Godin :
- « Je consens très volontiers à vous expliquer ce qui vous paraît extraordinaire dans ma position vis-à-vis de l’Ecole sociétaire. J’ai souscrit mille francs d’actions de La Démocratie pacifique, sans être phalanstérien. Je ne connaissais alors le système phalanstérien que fort imparfaitement , mais son but me paraissait louable. Le manifeste tracé de main de maître par Considérant, lors de la publication de La Démocratie pacifique, me plaisait : il ne m’en fallut pas davantage pour consentir à souscrire des actions. Plus tard, lorsqu’il s’agit de soutenir l’organe de l’Ecole sociétaire par de nouveaux sacrifices , comme je n’étais pas devenu avec le temps et la réflexion disciple de Fourier, je crus devoir m’abstenir et ne pas contribuer à la rente. »
- M. X. poursuit en établissant qu’il est plutôt de l’école de Proudhon que de l’école de Ch. Fourier, et que le système du crédit gratuit préconisé par Proudhon lui paraît le plus simple et le plus facilement réalisable de tous les systèmes socialistes.
- Il termine ainsi : « Je serais heureux si la franchise
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- LE DEVOIR
- avec laquelle je vous ai parlé de l’Ecole dont vous faites partie ne vous détournait pas de continuer avec moi des relations que vous avez provoquées. Les socialistes sincères sont rares dans notre département; ils doivent se rechercher sans s’arrêter aux dissidences d’écoles.
- » Agréez, je vous prie, Monsieur, mes cordiales et fraternelles salutations. »
- ' i
- Le 17 décembre 1849 , Godin écrit à nouveau à M. X. :
- « Non, la franchise de votre lettre ne peut être pour » moi un sujet de rompre les relations commencées entre » nous; au contraire, cette franchise m’a fait un grand » plaisir ; et je vous eusse répondu plus tôt si mes occu-» pations journalières n’eussent été un obstacle.
- » Votre éloignement de l’Ecole sociétaire résultant » d’une appréciation différente du problème social, je ne » peux m’entretenir, aujourd’hui, avec vous, des espé-» rances ni du but que l’Ecole poursuit. Mais si tous les » socialistes ont à cœur d’extirper du monde les iniqui-» tés qu’il contient, ils se doivent à une propagande » active des principes de justice qui leur servent de » ralliement ; et cette propagande comprend des éclair-» cissements sur les motifs de dissidences des différentes » fractions du socialisme et la reconnaissance des vérités » contenues dans chacune de ces fractions. C’est le seul » moyen d’opérer ce travail de fusion qui donnera au » socialisme la puissance de conquérir le monde sans » coup férir.
- » Votre lettre m’est un témoignage que nos sentiments » sont conformes sur ce point, puisque vous m’invitez à » l’examen de la question du crédit gratuit traité par » Proudhon. C’est donc en vue d’un mutuel enseigne-» ment que je trouve surtout un côté utile à la conti-» nuité de nos relations en même temps qu’elles auraient » pour moi l’avantage de m’apporter quelque sympathie
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES 135
- » au milieu de l’isolement complet auquel je suis con-» damné à cause de mes opinions.
- » Il va de soi qu’il ne peut entrer dans notre corres-» pondance le moindre sentiment d’amour-propre ni » aucune prétention personnelle; un intérêt bien supé-» rieur, celui de l’humanité, est notre seul but.
- » Par cette raison, je me permettrai de répondre avec » franchise à votre lettre et de faire l’examen très bref » du point sur lequel vous me signalez être en désac-» cord entre nous.
- » Les questions de personnes sont étrangères à mes » convictions ; la vérité, l’équité, la justice sont mes » seules conseillères et je les cherche avant tout.
- » Les débats de Considérant et de Proudhon ne peu-» vent donc déterminer chez moi aucune prévention.
- » La théorie du crédit gratuit repose-t-elle sur un » principe vrai et juste, en harmonie avec les tendan-» ces humaines ?
- » Là est toute la question. Permettez-moi d’exposer » sommairement comment je comprends les droits du « capital par un exemple des plus simples qu’il me soit » possible d’imaginer :
- » A l’origine, la terre et ses fruits s’offrent à l’hom-» me ; mais très vite celui-ci ajoute à l’action de la na-» ture un travail propre d’où dérivent pour lui des » droits incontestables.
- » Qu’il tire de la terre du minerai de fer, qu’il le sou-» mette à l’action du feu , qu’il en fusse une masse, une » bêche, qu’il s’en serve pour cultiver le sol et obtienne » ainsi des produits nouveaux; cette bêche sera pour » son auteur un capital inappréciable; nul n’a le droit » de l’en déposséder par violence. Mais qu’on la lui » demande à emprunter, il aura, lui, le droit de faire » ses conditions pour consentir le prêt.
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- LE DEVOIR
- » Et n’est-il pas conforme aux inspirations du cœur » humain qu’en reconnaissance du service rendu par le » prêt de l’instrument, ceux qui auront été les obligés » donnent au prêteur une minime partie des fruits que » l’instrument aura aidé à cultiver.
- » Vouloir empêcher cet échange de services mutuels » entre les hommes n’est pas conforme à la liberté, et » c’est un obstacle à la fraternité.
- » Je dis donc : le droit de propriété est un vœu de la » nature.
- » Le droit de prêter ou le droit d’emprunter dans de » certaines limites n’a rien qui ne soit conforme aux » relations fraternelles que les hommes doivent avoir » entre eux. L’intérêt bien compris n’est que la recon-» naissance d’un service rendu.
- » En conséquence, la société qui doit garantir à cha-» cun le fruit de son travail ne peut interdire le droit » d’emprunter quand il y aura avantage pour les par-» ties contractantes.
- » La gratuité du crédit n’est donc qu’un cri de guerre » lancé contre les iniquités capitalistes ; elle ne peut » être érigée en principe.
- » Qu’on ait, au moyen du capital, commis des abus » monstrueux, l’école phalanstérienne le sait autant » que toute autre, et ces abus ne seront certainement » pas les derniers qu’elle prétend faire disparaître, puis-» qu’elle commence par restituer à chacun l’équivalence » de ses droits de jouissance au capital primitif, la terre.
- » Mais elle ne s’en tient pas là; et en effet, pour être » dans l’équité, il faut faire plus.
- » Ne reste-t-il pas à verser les bienfaits de l’enseigne-» ment sur toutes les intelligences en raison des aptitu-» des départies à chacun par la nature?
- » Ne faut-il pas organiser la production et ses rapports
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- » avec la consommation? Et déterminer enfin le nouveau » mode du travail, le nouveau régime des relations » humaines qui réalisera l’idéal de notre devise républi-» caine en mettant l’humanité toute entière dans la voie » de ses destinées heureuses ?
- » Dans la société préconisée par les disciples de Fou-» rier, le capital n’ouvrira pas la porte au privilège; il » sera le serviteur du travail, du dévouement, de la » science ; il ne sera plus connu que par ses bienfaits, » et tous les hommes y auront droit proportionnellement » à leurs efforts producteurs.
- » Cette théorie mérite donc d’être étudiée par tous » les hommes d’intelligence et de dévouement.
- » Je vous demande ou plutôt je vous conjure d’en faire » l’étude ; de mon côté, je m’empresserai de lire complè-» tement Proudhon s’il m’est démontré que la base de » ses idées repose sur un principe vrai.
- » Agréez , je vous prie, mes fraternelles salutations. »
- M. X. répondit le 30 du même mois. La lettre de Godin l’avait impressionné : « Comme vous le dites fort bien , » écrit-il, « la gratuité du crédit ne constitue pas tout un système d’organisation sociale. Elle laisse place à de nombreux perfectionnements, pour lesquels les travaux de l’Ecole sociétaire peuvent être utilisés en partie ; mais, selon moi, le principe de la gratuité du crédit est le meilleur point de départ pour la réforme sociale. Convenablement développé et appliqué, il peut déjà suffire à balayer une foule de misères et d’inégalités choquantes. »
- Quant à la démonstration que Godin demandait, il dit: « Des travaux complets ont été publiés sur ce sujet, je craindrais de ne pouvoir les rendre intelligibles en en détachant quelques lambeaux. Je ne peux que vous engager adonner suite à votre projet de lire Proudhon. »
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- LE DEVOIR
- Mais Proudhon ne contentait pas complètement M. X. puisque, dans cette même lettre dont nous venons de citer deux passages, il disait encore : « Il est si consolant dans ces temps d’anarchie intellectuelle, d’avoir une arche sainte où réfugier sa pensée, que j’envie souvent le bonheur des phalanstériens ou des communistes convaincus de l’excellence de leurs systèmes respectifs..»
- Et enfin, touchant du doigt le côté faible des affirmations phalanstériennes, c’est-à-dire la transformation subite du régime civilisé en régime harmonien, sans période évolutive préparatoire , M. X. dit : « Vous comprenez, Monsieur, par ces regrets auxquels je me suis laissé entraîner que, pour ma part, je ne suis pas arrivé à croire que la science sociale soit trouvée et qu’il n’y ait qu’à passer de la théorie à la pratique pour que le monde, pardonnez-moi l’expression, aille comme sur des roulettes. Je suis encore à douter qu’on puisse atteindre d’un seul bond à la meilleure forme sociale et qu’il ait été donné à un homme, à Fourier, par exemple , de décrire avec certitude la société de l’avenir. »
- M. X. avait parfaitement raison sur ce point : La régénération sociale ne peut s’opérer d’un bond, la loi générale d’évolution y préside. Mais, à l’époque qui nous occupe, d’ardents défenseurs de l’idée phalansté-rienne affirmaient que la réalisation d’un seul phalanstère entraînerait par la force de l’exemple le salut de l’humanité. Appréciant cet état d’esprit dans son volume Solutions sociales, page 142, Godin écrivait plus tard ces paroles :
- « Il y avait certainement un entraînement irréfléchi » dans l’exagération des espérances de l’Ecole sociétaire. » Le progrès est lent et difficile à réaliser et la théorie » de Fourier, fût-elle, en principe, complètement » exempte d’erreurs, aurait échoué dans une applica-
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- » cation immédiate : d’abord par l’incapacité industrielle » des sociétaires exerçant plusieurs fonctions producti-» ves, comme la théorie en indique la nécessité, et plus » encore par les nombreux préjugés et les habitudes » invétérées qu’ils eussent apportées dans un régime » social auquel l’homme ne peut devenir propre qu’après » avoir été retrempé par une éducation rationnelle sous » le régime de la vraie liberté : de la liberté physique, » de la liberté morale et de la liberté intellectuelle. »
- Vve J.-B.-A. Godin née Moret.
- (à suivre).
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- LE DEVOIR
- LA RÉFORME ÉLECTORALE
- {Suite.)
- En France, les membres de la Chambre clés députés sont élus au scrutin uninominal. Chaque arrondissement administratif dans les départements et dans chaque arrondissement municipal, à Paris, nomme un député.
- Les arrondissements dont la population dépasse 100,000 habitants nomment un député de plus par 100,000 habitants ou fraction de 100,000 habitants. Les arrondissements, dans ce cas, sont divisés en circonscriptions électorales nommant chacune un député.
- Ce mode de scrutin est également appliqué à l’élection des conseillers généraux, des conseillers d’arrondissement , le canton étant pris, dans ces deux cas, pour base du collège électoral, et à l’élection des con-seillers municipaux de Pains, à raison d’un conseiller par quartier.
- Dans le scrutin de liste, le département formait une circonscription et tout électeur votait, au moyen d’une liste, pour tous les députés de son département.
- Ce système est encore appliqué dans toutes les communes , Paris excepté, à l’élection des conseillei*s municipaux.
- Des trois éléments qui constituaient, au début du régime parlementaire en France, la base de la i^eprésen-tation nationale : la population , le territoire et le cens, il ne reste plus qu’une synthèse, plus ou moins heureusement combinée des deux premiers éléments.
- La crainte sincère de l’inexpérience populaire trans-
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- forme en lisières ces combinaisons, quand l’esprit des régimes passés acharné à la perpétuation des abus et des privilèges n’en fait pas des organismes de sophistication et d’oppression.
- La proportion générale des électeurs est de 27 pour 100 habitants.
- En substituant, sur cette base, le nombre des électeurs au nombre des habitants, on ne changerait guère le point de départ et le résultat final de l’élection.
- Cela est si vrai que les auteurs d’une proposition fixant à 27,000 le chiffre des électeurs inscrits pour lequel un arrondissement aurait droit à un député, arrivaient exactement à un nombre de députés égal à celui dont se compose la Chambre actuelle.
- Le principal objet de cette proposition déposée par M. du Périer de Larsan le 13 janvier 1898, était d’exclure les étrangers de toute influence pour la détermination du nombre des députés.
- Ce n’est pas la première fois que l’on prendrait pour base de la répartition des sièges législatifs le chiffre des électeurs inscrits, au lieu du chiffre des habitants. Lors de la discussion du projet de loi tendant à substituer le scrutin de liste au scrutin uninominal en 1885, la disposition déduisant les étrangers du nombre total des habitants avait été introduite dans la loi. Repoussée d’abord par la Chambre, cette proposition avait été adoptée par le Sénat et votée ensuite par la Chambre . qui voulait éviter un nouveau retour de la loi devant le Sénat.
- Elle disparut de notre législation électorale lorsque la Chambre revint, en 1889, au scrutin uninominal.
- C’est à tort que dans l’exposé des motifs de la proposition du Périer de Larsan, il est dit qu’il ne fut plus question des étrangers à cette occasion.
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- La décision de la Chambre fut déterminée par cette considération que le nombre des conseillers municipaux était alors calculé sur le chiffre total de la population et que le nombre des électeurs sénatoriaux était calculé sur le nombre des conseillers municipaux.
- Cette considération tirée de la nécessité de donner une base commune à nos divers corps électifs subsiste encore.
- Sans doute, le projet se défend par de bonnes raisons; mais il peut être combattu par des raisons non moins bonnes.
- Paris perdrait du fait de son adoption onze députés, Lille deux, chacune des villes suivantes : Saint-Denis, Rouen, Avesnes, Lyon et Marseille, un député; une vingtaine d’arrondissements ruraux gagneraient autant de sièges. Les signataires du projet, tous députés modérés, appartenant à la majorité ministérielle, sont-ils restés insensibles à la perspective de voir remplacer une vingtaine de députés des grands centres par des députés de la campagne.
- Si la proposition du Périer de Larsan n’a pas été prise en considération, ce n’est pas à cause des objections que peut soulever tout au moins son application. La commission chargée de l’examiner la trouvait excellente et en eût volontiers conseillé l’adoption. Mais elle a pensé que cette proposition venait trop tard, et que ce n’était pas à la veille d’une consultation générale du pays que l’on pouvait se livrer à un remaniement aussi complet de la carte électorale.
- Une des objections soulevées par la proposition , consiste à dire qu’il y aurait danger à baser la représentation sur les listes électorales, parce que la législation actuelle peut comporter des inscriptions doubles, en ce sens qu’un électeur peut être inscrit sur les listes de deux communes différentes.
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- A cela on réplique que cet inconvénient tempéré par une disposition pénale qui frappe de peines sévères le double vote, pourra facilement être supprimé par une modification à la loi qui le tolère.
- L’abus des doubles inscriptions si manifeste que sa répression a été visée par trois ou quatre propositions, est inhérent au système de la multiplicité des collèges électoraux.
- Quels que puissent être d’ailleurs ses avantages ou ses inconvénients, pris en soi, le système qui repose sur la population entraîne une inégalité; mais on s’imaginerait à fort que cette inégalité pourrait être évitée, en se bornant à proportionner la représentation au chiffre des électeurs inscrits.
- Dans l’exposé des motifs de sa proposition, M. Gabriel Deville dit avec raison : « Ne doivent pas être condamnés seulement les défauts de proportionnalité qui nuisent à tels ou tels intérêts, il faut les condamner tous, aussi bien ceux qui favorisent certains départements par le compte des étrangers, que ceux qui favorisent certains autres départements en attribuant un député à tout arrondissement, quelle que soit sa population.
- « Un département quelconque ne doit pas avoir plus de députés que ne le comporte sa population , ni parce que beaucoup d’étrangers l’habitent, ni parce qu’il a plusieurs arrondissements très peu peuplés.
- « Habiter un arrondissement peu peuplé ne saurait être une raison suffisante pour avoir le droit de peser sur la direction des affaires générales plus que celui qui habite un arrondissement très peuplé. »
- Pour corriger autant qu’il lui semble possible ces dé-fauts, M. Deville propose de prendre pour base la population de nationalité française au lieu du nombre des électeurs proposé par M. du Périer de Larsan.
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- Sa proposition exige un remaniement des circonscriptions électorales qui, franchissant les limites des arrondissements administratifs pourraient s’étendre sur plusieurs et seraient établies par 70,000 habitants de nationalité française ou fraction de 70,000 habitants.
- La substitution du collège unique aux collèges multiples , mettrait un terme à l’embarras du choix entre les différents systèmes reposant sur la population totale, ou la population nationale, ou le nombre des électeurs inscrits
- On pourrait tenir pour excessive la prétention d’introduire une réforme aussi considérable que l’unité de collège dans la. législation électorale s’il ne s’agissait que de trancher une controverse sur l’influence de l’appoint de la population étrangère, ou de l’insuffisance de la population nationale, dans une circonscription électorale.
- Les systèmes en présence respectent, dans son principe, le droit individuel de suffrage, mais le soumettent dans la pratique à des restrictions qui n’ont pas entre elles une bien grande dissemblance.
- Sans modifier les cadres des circonscriptions actuelles, la proposition de M. Jules Guesde, qui comporte la délivrance d’un carnet civique donnant à son titulaire le droit de se faire inscrire dans la commune où il se trouve au moment d’une élection, laisse au droit individuel la libre faculté de s’y exercer et d’avoir ainsi son plein effet dans les limites toutefois que comporte le scrutin uninominal ou le scrutin de liste départementale.
- Elle supprime cette survivance des époques du cens, et du droit électoral basé sur la propriété: la condition du domicile, inadmissible quand il s’agit du droit politique.
- « Est-ce que les affaires de la France cessent d’être les mêmes, et ses intérêts les miens, dit M. Jules
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- Guesde, parce que je passe de Roubaix à Lille, du Nord, dans le Pas-de-Calais, la Somme, tout autre de ses quatre-vingt-six départements? Est-ce que je cesse d’être contribuable ?
- « Est-ce qu’au contraire, quelque part que j’aille, je n’aurai pas l’impôt, les mêmes impôts directs et indirects à acquitter; la loi, les mêmes lois à subir ; le territoire, le même territoire à défendre au jour du danger.
- » Or, mes charges restant les mêmes et me suivant dans mes pérégrinations, comment mes droits, c’est-à-dire les avantages qui font équilibre à ces charges, pourraient-ils être, je ne dis pas supprimés, mais restreints ? »
- L’argumentation est irréfutable. Elle montre le droit individuel aux prises avec les restrictions du scrutin territorial. Antagonisme irréductible. La mesure proposée elle-même se heurte à des difficultés insurmontables en l’état des choses. On reculera toujours devant l’acceptation de cette éventualité de bandes volantes se transportant à un moment donné sur une portion du territoire pour faire pencher la balance du suffrage en faveur de tel ou tel parti, de tel ou tel intérêt, de tel ou tel homme dans une circonscription douteuse ou à l’occasion d’une élection partielle.
- L’universalité du suffrage suppose l’unité de collège.
- D’ailleurs, toutes les mesures tendant à modifier en quoi que ce soit la législation électorale, interviennent utilement dans la confection de la réforme vraiment rationelle. Quelques-unes lui apportent des éléments assimilables ; le plus grand nombre, par la dénonciation des abus auxquelles elles ont la prétention de remédier et qu’elles perpétuent en les multipliant et parfois même en les aggravant, sont la démonstration de sa nécessité, condition première de la mise en oeuvre.
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- Toutes ces propositions qui s’inspirent de la nécessité cl’assurer la sincérité des opérations électorales, la répression des inscriptions multiples, le contrôle dans la confection des listes, dans la délivrance des cartes, la réglementation de l’affichage, le contrôle des opérations électorales, le vote sous enveloppe, la réglementation des frais d’élection , soit en vue de les restreindre pour empêcher la corruption, soit en vue d’en alléger les candidats, la répression de la candidature officielle, toutes ces propositions qui forment la presque totalité du bagage des bonnes volontés réformatrices , ne sont-elles pas le produit direct d’un système électoral où le droit individuel de l’électeur est faussé dans son principe et dans ses manifestations ?
- Ne perdons pas de vue que la liberté et l’égalité étant la conséquence de la souveraineté du peuple, le meilleur système électoral doit consacrer la liberté du suffrage en même temps que l’égalité.
- Si un arrondissement de 4,000 électeurs (celui de Barcelonnette en a exactement 3,496), nomme un député aussi bien qu’un arrondissement de 30,000 électeurs, de sorte que, dans le premier, la voix d’un électeur a sept ou huit fois plus de valeur que dans le second, où est l’égalité?
- Si dans un arrondissement 100,001 habitants ont droit à 2 députés et 100,000 habitants à 1 député seulement, où est l’égalité.
- Avec le scrutin de liste départemental, le bulletin d’un électeur parisien était valable pour 46 députés, et celui d’un électeur de la Lozère pour 3 seulement, et encore faudrait-il dire pour 2, si le scrutin de liste, par une sorte de déférence pour le scrutin d’arrondissement qu’ü remplaçait, n’avait pas enfreint la règle du nombre en décidant que quel que fût le chiffre de la population,
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- un département devrait toujours avoir un nombre de représentants au moins égal au nombre des arrondissements.
- Où est encore l’égalité dans ce cas ?
- La création de collèges électoraux uniquement basés sur le nombre des habitants ou des électeurs ferait disparaître cette inégalité fondamentale. Mais qu’il s’agisse du scrutin de liste ou du scrutin uninominal, aucun homme politique n’a cru devoir proposer de briser le cadre de divisions administratives artificiellement créées et qui ne répondent d’ailleurs qu’à des intérêts locaux. L’Empire lui-même n’osa se livrer à ses extravagantes fantaisies de découpage territorial que dans la limite du département et M. G. Deville n’en sort pas.
- Les deux seuls modes de scrutin que nous ayons expérimentés depuis la substitution du suffrage universel au régime censitaire, ont, en outre des torts particuliers à chacun d’eux, un tort commun.
- Dans l’un et l’autre système le candidat pour être déclaré élu au premier tour de scrutin doit avoir réuni plus de la moitié des suffrages exprimés et du quart des électeurs inscrits. Au second tour, la majorité simple suffit, quel que soit le nombre des suffrages exprimés. Conséquemment, dans l’un et l’autre système « la moitié plus un » est tout, « la moitié moins un » n’est rien.
- Que la majorité l’emporte, cela est légitime ; mais que les suffrages de la minorité soient entièrement perdus, cela est contraire à l’essence même du droit électoral.
- « Homme pour homme, a dit Stuart Mill, la minorité doit être représentée aussi complètement que la majorité. Elle a les mêmes droits. »
- Si le suffrage n’est pas organisé de manière à ce que tous les bulletins de vote soient utilement recensés, en faveur des minorités comme en faveur des majorités, où est la liberté ?
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- Avec le système de la moitié plus un, l’inégalité qui existe dans les arrondissements électoraux se retrouve dans les majorités électorales.
- Ainsi, en 1893, les 581 candidats ont obtenu 4,513.541 voix. Si la représentation était proportionnelle, chaque député devrait représenter environ 8.000 votants. Or, les uns ont été élus par 2.000 ou 3.000 voix; d’autres par 14.200 ou 15,000.
- La représentation n’est pas plus exacte avec le scrutin de liste qu’avec le scrutin d’arrondissement.
- La Chambre de 1881, élue au scrutin d’arrondissement représentait 45 0/0 du corps électoral.
- La Chambre de 1885 élue au scrutin de liste en représentait 43 0/0.
- Dans le premier cas 55 0/0 des électeurs n’étaient pas représentés; dans le second, 45 0/0.
- La Chambre ne représente donc pas la majorité du pays, et si l’on considère que ses décisions peuvent être prises par la moitié plus un de ses membres, on arrive à cette constatation qu’une loi peut être votée par les représentants de moins du quart des électeurs.
- Et c’est ainsi que le système majoritaire aboutit au gouvernement d’une minorité.
- Cette hypothèse n’a rien d’invraisemblable. Elle a, du reste, trouvé sa justificatien dans un exemple frappant que cite M. E. Naville dans un article publié le 10 septembre 1896 par la Revue politique et parlementaire.
- Le canton de Genève est divisé en trois grands collèges électoraux. Il advint, en 1878, raconte M. E. Naville, que ces trois collèges votèrent dans le même sens, et chacun savait que le parti demeuré sans aucun représentant renfermait à peu près la moitié des électeurs,
- Ce conseil prit, à une seule voix de majorité, une décision importante qui devait être soumise au vote popu-
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- laire- Les trois quarts des citoyens votèrent non. La théorie arithmétique avait été pleinement réalisée.
- p est difficile de se rendre un compte exact de la répercussion du système majoritaire sur la représentation des opinions en France, les partis y étant très émiettés, flottants et assez mal organisés. Mais la Belgique, où les partis sont moins nombreux et plus tranchés, peut nous fournir quelques exemples concluants.
- Aux élections provinciales belges de mai 1884, si l’on 11e tient compte que des scrutins dans lesquels il y a eu lutte, les catholiques avec 48.000 voix ont obtenu 125 élus, tandis que les libéraux avec 41.000 voix, soit un sixième en moins n’ont remporté que 45 sièges, c’est à dire un peu plus du tiers attribué à leurs adversaires. (A. Béchaux, le scrutin de liste proportionnel).
- Les élections du mois de juin 1885 pour la Chambre des députés belge ne sont pas moins intéressantes : 27,930 votants catholiques obtiennent 50 députés, tandis que 22,117 libéraux qui sont, à un quart près, aussi nombreux que leurs adversaires, n’ont que 2 élus, soit la vingt-cinquième partie de ce qui est attribué à leurs adversaires.
- Au mois de juillet suivant, les élections sénatoriales donnent 19 élus à 28,000 électeurs libéraux, et 12 seulement à 27.000 électeurs catholiques. La disproportion saute aux yeux.
- Ce sont là les résultats, ordinaires du système majoritaire. Mais les élections sénatoriales belges fournissent l’occasion d’une autre remarque des plus intéressantes, a savoir que les mêmes corps électoraux se trouvent, grâce à des revirements de quelques centaines de voix, représentés par deux députations diamétralement opposées.
- La composition du Congrès américain actuel met
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- également en évidence l’arbitraire du système en vigueur.
- Les républicains ont donné 48, 1 % du vote total, et ont obtenu 68, 8 % des sièges congressionnels, les démocrates avec 38, 1 % des voix n’ont eu que 29, 2 °/° des élus, tandis que les populistes n’ont conquis que le 2 °/0 des sièges avec 12 % des suffrages émis. Quant aux prohibitionnistes (abstinents) , avec 1,6% du vote, ils sont privés de toute représentation.
- Il n’est pas étonnant que la constatation de ces résultats ait amené d’excellents esprits , en France et ailleurs , à demander qu’on substitue au procédé majoritaire, d’autres systèmes ayant pour but, sinon toujours pour effet, d’amener une représentation plus équitable des opinions.
- Quelques-uns ont pensé qu’il était possible d’adopter dans une certaine mesure la représentation proportionnelle au scrutin uninominal.
- Le système introduit, en 1881, pour les élections provinciales et municipales au Brésil, repose sur une conception de ce genre.
- Ce système fut mis en pratique en juillet 1882. Mais les bons effets de l’emploi du quotient électoral, furent annihilés précisément par le fait que les bulletins étaient uninominaux. Il en résulta en effet que la plupart des élections n’eurent lieu qu’au second tour de scrutin , à la majorité relative prévue par la loi, ce qui reproduisit en fait les anciens errements.
- Passons sur la combinaison des votes subordonnés qui consiste pour l’électeur à inscrire sur son bulletin un certain nombre de candidats par ordre de préférence, et qui, par l’élimination successive des candidats inscrits en tête de liste en minorité sur leurs concurrents de premier rang, et le report sur le nom de ces derniers des voix qu’ils auront pu obtenir, en préférence secon-
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- claire dans les Listes des candidats éliminés, peut aboutir à la défaite du candidat qui aura obtenu le plus de voix en tête de liste.
- Procédé étrange, et quelque peu déconcertant qui ressemble à une sorte de gageure, à une invention de l’esprit destinée à démontrer théoriquement la possibilité de concilier avec le scrutin uninominal la représentation des minorités, et qui n’y arrive qu’en donnant une sorte de croc enjambe à la majorité.
- La conciliation cherchée entre le scrutin uninominal et la représentation proportionnelle des opinions , un publiciste, M. Louis Martin , la voit dans une combinaison que M. Chassaing, député de la Seine , a formulée, dans.un projet de loi, déposé le 20 janvier dernier, et qui est la troisième proposition tendant à l’établissement de la représentation proportionnelle déposée au cours de la présente législature.
- Ce système consisterait à laisser dans chaque circonscription les majorités locales élire, comme aujourd’hui, le candidat qui leur agrée ; mais en même temps, abrogeant la loi sur les candidatures multiples, « l’on proclamerait élu tout citoyen qui, sans posséder la majorité requise dans aucune circonscription , aurait cependant recueilli un nombre déterminé de suffrages dans l’ensemble du corps électoral », sauvegardant ainsi, d’après son auteur, par cette double disposition, et les droits de la majorité qui triompherait dans ses préférences , et ceux des diverses minorités, dont l’accord avec d’autres minorités de même opinion, dans d’autres arrondissements, ne serait infécond, ni pour elles-mêmes, ni pour le prestige de nos assemblées, ni pour la défense des intérêts du pays.
- Quant au contingent nécessaire, l’auteur de la proposition le fixe au chiffre de 20,000 voix ; il lui paraît en
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- effet que si 20,000 citoyens s’accordent à vouloir le même représentant, il y aurait injustice à le leur refuser sous prétexte qu’ils ne sont pas groupés dans une même circonscription.
- Leur droit dépend de leur nombre, et non de leur agglomération sur un point déterminé du territoire. D’autre part, l’adoption d’un chiffre inférieur à 20,000 aurait l’inconvénient de trop multiplier le nombre des députés, sans aucune raison bien décisive, ni aucun profit bien appréciable pour le pays.
- En s’en tenant à ce chiffre, M. Chassaing espère donner satisfaction à un sentiment légitime, sans trop augmenter le personnel parlementaire. Ce personnel, d’ailleurs, loin d’être accru, pourrait au besoin subir une réduction importante par l’adoption simultanée de sa proposition et d’une mesure tendant à la diminution du nombre de députés.
- Il convient de dire que cette réduction si désirable ne saurait être réalisée par la Chambre , tant que les attributions du Sénat seront identiques aux siennes, tant que la voix d’un sénateur aura dans le Congrès une valeur égale à celle d’un député, car ce serait mettre la représentation du suffrage universel à la merci de l’assemblée du suffrage restreint. Ce simple rapprochement qui vient incidemment prendre place dans la série de nos considérations démontre à quel point la question du suffrage est intimement liée a l’organisation générale des pouvoirs publics.
- Pour notre compte, tout en conservant le chiffre actuel de la représentation nationale, et dans l’hypothèse où le vote uninominal serait maintenu, nous inclinerions volontiers à provoquer la diminution du nombre des députés élus par le mode actuel, et à faciliter l’augmentation correspondante du nombre des députés élus par
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- le moyen que préconise M. Chassaing, en réduisant encore le quotient qu’il fixe d’ailleurs arbitrairement : nous indiquons cette préférence pour rester fidèle à notre plan qui consiste à enregistrer tous les indices d’une orientation vers la réforme rationnelle du suffrage et à mettre en évidence les éléments divers qui, dans les projets soumis au Parlement, peuvent concourir à sa réalisation.
- Le projet de M. Chassaing nous paraît impraticable en raison des variations qu’il apporterait dans le chiffre de la représentation nationale, et de l’impossibilité de faire disparaître cet obstacle autrement que par une limitation forcément arbitraire du nombre des députés appelés à bénéficier de la réserve faite en faveur du droit des minorités. Mais nous y saluons les principes émancipateurs de l’unité de collège, et de la représentation des minorités en regrettant de les voir entrer en concurrence dans des conditions tout à fait désavantageuses pour eux, avec les procédés actuellement en vigueur de la multiplicité des collèges et du système majoritaire.
- A la vérité, la représentation proportionnelle des opinions ne comporte d’application tangible que combinée avec le scrutin de liste.
- C’est sur ce terrain que se placent la plupart des hommes qui se sont attachés à la poursuite de cette réforme.
- C’est là que nous rencontrons l’auteur d’une proposition des plus simples, mais qui n’en constituerait pas moins un des plus importants facteur^ de l’organisation du suffrage universel.
- Le système préconisé par M. L. L. Vauthier, ingénieur des ponts et chaussées, représentant du peuple en 1848, se résume dans un article additionnel qu’il propose d’in-
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- troduire dans le projet de loi qui rétablirait le scrutin de liste, article additionnel ainsi formulé :
- « Dans les limites du nombre de suffrages dont il dispose suivant le collège auquel il appartient, chaque électeur a le droit de porter plusieurs fois le même nom sur son bulletin de vote ; et dans cette même limite, chacun de ces suffrages profite au candidat désigné comme s’ils émanaient d’électeurs différents. »
- M. Vauthier se borne donc à ajouter au scrutin de liste ordinaire la faculté du vote cumulatif.
- Telles sont du moins les limites dans lesquelles il enferme actuellement sa proposition. Car, dans la brochure qu’il lui consacre : Réforme des procèdes électoraux par le vote cumulatif, tout en exposant les avantages qui résulteraient de son application, M. Vauthier ne se fait pas faute d’indiquer dans quelles conditions elle devrait fonctionner pour produire des résultats plus appréciables encore.
- C’est à ce titre qu’il recommande pour l’avenir l’augmentation du nombre des députés à inscrire sur les listes, l’extension des circonscriptions électorales.
- « Plus ces circonscriptions sont étendues, dit-il, plus la sériatioiVdes opinions peut se faire avec précision, et plus il est possible aux faibles minorités de prendre place dans la représentation nationale. »
- Parmi les nombreuses propositions que nous avons ' passées en revue, et dont la plupart deviendraient inutiles si la réforme préconisée par Godin était accomplie, le modeste amendement que M. Vauthier confiait à la fortune de l’une d’elles est encore celui qui ferait faire le plus grand pas à cette réforme.
- (A suivre')
- J. PASCALY.
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- La discussion du budget.
- A la fin du mois de février s’achevait à la Chambre le vote du budget des dépenses pour l’exercice 1898 commencé depuis deux mois. Il va sans dire que le gouvernement avait au préalable fait voter un nouveau douzième provisoire, le troisième.
- Il ne restait plus qu’à voter le budget des recettes. Mais le budget n’était pas seulement en retard, il était encore en déficit.
- Des augmentations votées par la Chambre, il résultait un surcroît de dépenses de 40 millions et demi.
- La commission du budget et le gouvernement se concertèrent pour faire face à ces augmentations.
- Après la discussion du budget devant la Chambre, on ne pouvait guère songer à avoir recours à de nouveaux impôts. On ne voulait pas toucher à la dotation de l’amortissement qu’on avait eu tant de peine à reconstituer. On a préféré rechercher d’autres moyens.
- Les demandes des compagnies de chemins de fer pour les garanties d’intérêts ont fait apparaître la possibilité de réduire de 11 millions les prévisions de dépenses portées au rapport général.
- Il restait donc 29 millions et demi à compenser par des augmentations de recettes.
- Le gouvernement a fait état d’une plus value assurée de 30 millions et demi sur les évaluations primitives des droits de douanes sur les céréales.
- On demanderait, en outre, 15 millions à un certain nombre de ressources dont une partie résulte de votes déjà acquis et le surplus, soit 7 millions et demi, de dispositions nouvelles relatives aux phosphates d’Algérie, aux vermouths, aux contrats de rentes viagères et à la publicité sur les boîtes d’allumettes.
- Il faut faire flèche de tous bois.
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- On obtient ainsi un supplément de recettes total de 45 millions et demi qui, joint aux 11 millions sur la garantie d’intérêts, donnerait une disponibilité de 56 millions et demi, supérieure de 16 millions à peu près au chiffre du supplément de dépenses voté par la Chambre, en dehors des prévisions budgétaires.
- A ces chiffres, il faut joindre une dizaine de millions à provenir des dispositions relatives aux valeurs mobilières et aux fonds d’Etat étrangers.
- Ainsi se trouverait réalisé ce que le gouvernement appelle l’équilibre du budget, au moyen, il est vrai, de recettes exceptionnelles, mais le gouvernement s’estime heureux de penser que le chiffre de celles-ci, qui est de 31 millions, est cependant inférieur au total des dépenses exceptionnelles incombant à l’exercice 1898.
- Ainsi radoubé et remis à flot, le budget courait affronter la nouvelle humeur de la Chambre ; car l’accueil fait au budget par celle-ci est absolument différent s’il s’agit du budget des dépenses ou du budget des recettes, bien que le résultat soit le même dans les deux cas. Députés de l’opposition et députés ministériels mettent le même empressement à augmenter les dépenses, et la même tiédeur à accepter les relèvements de ressources devenus ainsi nécessaires.
- Voter des dépenses nouvelles au cours de la discussion du budget des dépenses, et solliciter ensuite, au cours de la discussion du budget des recettes, des dégrèvements ou des suppressions de taxes, telle est leur pratique commune usuelle.
- Le moindre inconvénient qui en résulte est de retarder le vote du budget, bien qu’elle attire sur la Chambre un discrédit dont tant d’autres causes de discrédit et une sorte d’inconscience provenant de l’habitude cachent toute l’étendue aux yeux des intéressés.
- Jamais discussion du budget ne fut si longue. Commencée le 8 novembre dernier, elle ira certainement, si elle ne les dépasse, jusqu’aux derniers jours de mars.
- En 1895, sous le ministère Bourgeois, c’est à peine si elle avait occupé un total de dix-neuf séances. La discussion du budget de l’Instruction publique, qui avait
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- duré quelques heures, il y a deux ans, s’est prolongée cette année pendant sept séances, et la discussion du budget des Travaux publics, qui avait occupé deux séances en 1895, en a pris huit.
- Vingt et une séances ont été consacrées à voter quatre ou cinq budgets spéciaux qui avaient été adoptés en six séances, il y a deux ans.
- Jamais aussi les amendements n’avaient été aussi nombreux. Leur développement, et celui des motions et interpellations introduites dans le débat, n’ont pas peu contribué à sa prolongation.
- Et cependant, tous les jours de la semaine, à l’exception du samedi, ont été consacrés à la discussion du budget, et les séances commençaient une heure plus tôt que d’habitude.
- Auteurs d’amendements et orateurs, par l’abondance de leur production et de leur langage, n’ont pas peu contribué à faire accepter de plus en plus l’idée d’une réforme du règlement, qui ne se bornerait plus à l’introduction de la méthode et de l’ordre dans les travaux, en quoi elle serait très plausible, et même à certains égards très désirable, mais qui pourrait aller jusqu’à restreindre l’initiative des députés en matière financière.
- On ne saurait entrevoir une plus grave conséquence du laisser aller dont témoigne la discussion du budget. Elle est de nature à réjouir ceux qui rêvent un amoin-dissement des prérogatives de la Chambre issue du suffrage universel, et sa subordination graduelle au pouvoir exécutif appuyé sur la Chambre du suffrage restreint.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- ETATS-UNIS
- L’anti-immigration bill
- Après un court débat, le Sénat a voté, le 4 février, par 48 voix contre 25, l’anti-immigration bill interdisant l’accès du territoire américain aux immigrants illettrés au-dessus de seize ans. Exception est faite pour les veuves , pères et mères , grands-pères et grand’mères des immigrants déjà établis aux Etats-Unis.
- Une loi analogue avait été votée par le Congrès, sous l’administration de M. Cleveland, qui y avait opposé son veto, en se basant sur cette considération qu’il était préférable pour les Etats-Unis de recevoir des illettrés plutôt que des immigrants plus ou moins instruits, parmi lesquels on avait constaté, bien plus souvent que chez les ignorants, des éléments de désordre.
- SUÈDE-NORVÈGE L’Union Scandinave en péril
- La crise qui, depuis des années, menace de séparer la Suède et la Norvège semble entrer dans sa phase aiguë.
- Dans le discours par lequel le roi de Suède a clôturé dernièrement les séances de la commission dite de l’Union, le souverain déplorait que les travaux de cette commission fussent restés stériles et faisait des voeux pour que les deux pays placés sous son autorité n’eussent pas trop à souffrir de ce fâcheux résultat. Mais si l’on considère la nature des questions qui avaient été soumises à l’examen de cette assemblée, il est difficile de ne pas voir à quel point la situation paraît désespérée au roi Oscar, et combien la conci-
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- liation entre les intérêts suédois et les intérêts norvégiens lui fait l’effet d’être désormais impossible.
- La Commission de l’Union avait été constituée vers la fin de l’année 1895. Composée de quatorze membres, sept suédois et sept norvégiens, pris parmi lesjuris-tes les plus réputés de la péninsule, elle devait examiner les revendications des Norvégiens relatives à la modification de la Constitution et établir les bases d’un projet d’entente.
- Ces revendications remontent aux premiers jours de l’Union, c’est-à-dire aux traités de 1815.
- A cette époque, les diplomates réunis à Vienne séparèrent la Norvège du Danemark et l’unirent à la Suède, pour punir le Danemark d’avoir été jusqu’au bout l’allié de la France, et récompenser la Suède, d’avoir, sous la conduite de l’ex-maréchal de France Berna-dotte, qu’elle avait fait roi, prêté main-forte aux alliés.
- Dès le début, il se forma en Norvège un parti pour protester contre l’attribution au ministre suédois des affaires étrangères de la direction de la politique extérieure de la Norvège. Ce parti, grossi d’année en année de nombreux adhérents, ne tarda pas à réclamer la création d’un ministère commun des affaires étrangères pour les deux pays.
- A Stockholm, on ne voulut entendre parler d’aucune concession et l’organisation primitive fut maintenue intacte.
- Cette résistance ne fit qu’aigrir davantage les esprits. Aussi, au lieu de diminuer leurs revendications, les Norvégiens les augmentèrent. La gauche norvégienne qui se transforma progressivement en parti radical, ne se contenta plus de réclamer pour les affaires étrangères un ministère commun, mais un ministère national norvégien avec des consulats particuliers absolument indépendants de ceux de la Suède , réclamation d’autant plus naturelle que les Norvégiens sont pour ainsi dire les seuls, dans cette dualité, à avoir des intérêts extérieurs.
- Le peuple suédois est sédentaire , adonné aux tra-
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- vaux industriels et surtout agricoles ; -les Norvégiens sont des marins et des commerçants. Refoulés vers la mer par leurs montagnes, ils en vivent, tandis que les Suédois ont, pour le développement de leur agriculture, de vastes plaines qui les ont assujettis au sol et à une féodalité encore persistante.
- La Suède est aristocratique ; la Norvège est démocratique. Les deux pays possèdent une constitution distincte, des Chambres législatives séparées , et certains ministères spéciaux.
- Il n’est pas étonnant que le contraste entre les mœurs, par suite, entre les besoins et les aspirations ait abouti à une complète et irrémédiable antinomie d’intérêts.
- Durant ces dernières années, le conflit avait pris un caractère des plus aigus. C’est dans l’espoir de l’apaiser, et de trouver un terrain de conciliation que la commission de l’Union avait été instituée. Elle a travaillé pendant deux ans pour aboutir à un résultat négatif, à un lamentable fiasco. Les discussions de cette assemblée n’ont servi qu’à démontré combien sont profondes les divisions qui séparent la Suède et la Norvège. Les membres n’ont pas même pu s’entendre sur l’expédient du ministère commun.
- En présence de l’échec de cette tentative de conciliation, il est permis de se demander, sans être taxé de pessimisme, si l’on ne se trouve pas à la veille d’une dissolution de l’Union Scandinave.
- L’échec définitif des négociations pour la modification de la constitution de l’Union Scandinave a donné le signal de la retraite du ministère de conciliation qui gouvernait avec l’appui de la droite et des radicaux modérés, dans une Chambre où les radicaux possédaient 78 sièges sur les 114 qui composent la Chambre norvégienne.
- Le nouveau cabinet norvégien est, comme de juste, entièrement composé de radicaux. Il a pour chef M. Steen, un des hommes d’Etat les plus connus de Norvège. M. Steen est âgé de soixante-quinze ans. Sa
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- carrière politique est longue et brillante. Depuis 1859, il a presque constamment fait partie du Storthing.
- Il a rempli à diverses reprises les fonctions de président de cette assemblée. Il fut pour la première fois ministre en 1884, dans le cabinet Swerdrup et enfin en 1891, il forma lui-même un cabinet radical qui resta deux ans au pouvoir. Il est demeuré depuis lors le chef incontesté du parti.
- M. Steen partage les tendances et les idées de la fraction radicale la plus avancée. Or, on sait que le rêve de cette fraction est la séparation complète de la Suède et de la Norvège, la dénonciation de V Union Scandinave. Le nouveau président du conseil norvégien sera-t-il assez audacieux pour tenter de réaliser ce rêve? C’est ce que peut-être un avenir prochain nous apprendra. Mais, dès à présent, il est certain que le cabinet Steen est surtout un ministère de combat.
- ALLEMAGNE La coopération
- D’après une liste publiée par la Fédération des Associations coopératives de production et de consommation, il existait à la fin de 1896, en Allemagne, 14,842 associations, alors qu’en mai 1886, on n’en comptait que 13,005.
- Toutes les branches de la coopération, sans exception, étaient en progrès, particulièrement les associations de crédit, les associations de travail dans l’agriculture et de production dans l’industrie.
- Le rapport signale l’existence de 18 fédérations d’associations qui ont pour but d’échanger les résultats de leurs expériences, de leurs conseils, la poursuite d’intérêts communs et la révision de la loi qui les concerne.
- La plus ancienne est celle fondée par Schulze Delits-°hen 1859, qui comprend 1518 associations réparties en 33 sous-fédérations. Le siège social est à Berlin. C’est Fédération générale des associations agricoles de
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- l’empire allemand (siège social à Offenbach-sur-Mein)} qui compte le plus grand nombre de sociétés : 4232.
- En 1896, 119 nouvelles sociétés coopératives de consommation ont été fondées, mais 110 ont disparu, si bien que le total définitif n’a été que de 1409 au lieu de 1400 l’année précédente.
- Sur ce nombre, 468 sociétés qui ont répondu à l’enquête comprenaient 321,186 membres.
- Pour 444 sociétés de consommation, 60.5 p. % des membres étaient des travailleurs salariés, 12 p. % des petits industriels indépendants.
- 29 de ces sociétés coopératives de consommation produisaient elles-mêmes une partie de leurs marchandises; dans la plupart des cas, elles avaient une boulangerie. 15,621 marks ont été consacrés, en 1896, au développement général de l’oeuvre et à un but d’utilité commune.
- Enfin, pour faciliter les achats en gros, une société d’achats en gros à responsabilité limitée et 100,000 marks de capital a été fondée à Hambourg.
- BELGIQUE
- La participation dans les banques populaires.
- Le Bulletin du Crédit populaire (janvier 1898), signale la première application de la participation des employés aux bénéfices dans les banques populaires.
- C’est la Banque populaire de Liège, la plus ancienne de Belgique, qui vient de donner l’exemple, en accordant à tous les membres de son personnel, la direction exceptée, leur part de bénéfices réalisés durant l’exercice écoulé.
- L’exclusion de la direction motivée par la crainte d’une exagération de crédit, en vue de multiplier les bénéfices , ne paraît pas justifiée à notre confrère, qui fait remarquer avec raison que cette crainte se trouve écartée par la limitation du dividende qui serait la conséquence des prêts inconsidérément grossis.
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- SUISSE.
- Le rachat des chemins de fer.
- Le peuple suisse avait à se prononcer par voie de referendum sur la question du rachat des chemins de fer suisses.
- Il s’est prononcé pour le rachat par 384,272 oui contre 176,002 non, soit une majorité de 208,270 voix en faveur.
- Le rachat vise les compagnies Jura-Simplon, Nord-Est, Glothard, Union et Central, représentant ensemble 2,645 kilomètres.
- La loi prescrivant le rachat fut votée par le Conseil national le 15 octobre dernier. Il lui manquait, pour devenir définitive, les ratifications populaires.
- On sait que le referendum est appliqué en Suisse chaque fois qu’il est demandé par 30,000 citoyens. Les pétitions le demandant pour le rachat des chemins de fer avaient recueilli 85,000 signatures.
- Le 6 décembre 1891, par 289,000 voix contre 131,000, le peuple suisse avait rejeté le rachat du Central suisse, voté par les deux conseils.
- Les partisans du rachat font valoir les avantages qu’il y aurait pour la Suisse à supprimer les obligations des chemins de fer, qui sont entre les mains des étrangers en grande partie.
- Mais le prix du rachat dépassant un milliard, les adversaires du projet en prenaient texte pour démontrer que ce serait simplement changer le titre des obligations, une aussi grosse somme ne pouvant se trouver dans le pays.
- A
- FRANCE
- Le Musée social ouvre, pour l’année 1898, un concours sur les « Assurances ouvrières ». Il sera décerné, eatre autres, un prix de 25,000 francs. Les mémoires devront être déposés au Musée social avant le 31 décembre.
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- LE DEVOIR
- ANGLETERRE
- La grève des mécaniciens anglais.
- La grève des mécaniciens anglais, aujourd’hui finie, et qui a duré sept mois, a coûté à la Société des mécaniciens dix-huit millions de francs, et la perte totale, en salaires , pour les ouvriers anglais, touchés d’une manière ou de l’autre par la grève, se chiffre à plus de soixante-quinze millions de francs.
- JAPON
- Un journal socialiste japonais.
- Le premier journal socialiste japonais vient de paraître à Yokohama, sous le titre : Le Monde du Travail Ce nouveau confrère se propose de propager l’idée de la création des syndicats ouvriers.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- LA QUESTION DE LA PAIX
- Arbitrage franco-brésilien.
- On sait qu’il a été convenu, le 10 avril dernier, entre la France et les Etats-Unis du Brésil, que la question relative à la délimitation définitive de la Guyane du côté du Brésil, serait soumise à l’arbitrage du président de la Confédération suisse. Le Parlement brésilien a déjà ratifié cette convention et le Parlement français ne tardera sans doute pas à l’imiter. Un projet de loi a été déposé à cet effet sur le bureau de la Chambre des députés. Ces débats ont pour objet une contrée très étendue, située à l’est de la Guyane française entre les fleuves Oyapoc et Araguary, et que sa richesse fait convoiter par les deux Etats en question. Il s’y trouve des forêts entières d’arbres à caoutchouc et à gutta-percha, ainsi que d’immenses savanes très favorables à l’élevage du bétail ; on y a, en outre, découvert dernièrement des mines d’or, dont l’exploitation est déjà commencée. C’est depuis cette découverte que la France et le Brésil élevèrent des prétentions sur cet Eldorado, et comme ni l’un ni l’autre ne pouvaient les justifier suffisamment, le pays se trouva en quelque sorte livré à l’anarchie ; des collisions sanglantes y avaient lieu chaque jour entre colons français et brésiliens. La situation s’embrouilla à un tel point que l’on craignait à tout instant de voir la France intervenir à main armée et provoquer ainsi une guerre avec le Brésil. Enfin, après de longues et infructueuses négociations, les parties arrivèrent au point d’où elles auraient dû partir pour régler leur différend, c’est-à-dire que l’on convint de s’en rapporter à un arbitre impartial; le président de la Confédération suisse fut désigné comme tel des deux côtés. On ne peut que féliciter les deux parties de cette solution provisoire, car une guerre éclatant à propos ôe l’objet du conflit eût peut-être exigé des sacrifices
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- LE DEVOIR
- supérieurs à la valeur de ce dernier, quoiqu’elle soit taxée très haut.
- Les deux premiers articles de la convention du 10 avril font connaître la nature du différend sur lequel l’arbitre, dont la sentence sera obligatoire et sans appel, aura à se prononcer définitivement.
- Voici le texte des autres articles qui ont trait à la procédure à suivre :
- Art. 3. — Afin de permettre à l’arbitre de prononcer sa sentence, chacune des deux parties devra, dans le délai de huit mois à partir de l’échange des ratifications du présent traité, lui présenter un mémoire contenant l’exposé de ses droits et les documents s’y rapportant. Ces mémoires imprimés seront en même temps communiqués aux parties contractantes.
- Art. 4. — Passé le délai prévu à l’article 3, chacune des parties aura un nouveau délai de huit mois pour présenter à l’arbitre, si elle le juge nécessaire, un second mémoire en réponse aux allégations de l’autre partie.
- Art. 5. —L’arbitre aura le droit d’exiger des parties les éclaircissements qu’il jugera nécessaires et réglera les cas non prévus pour la procédure de l’arbitrage et les incidents qui surviendraient.
- Art. 6. — Les frais du procès arbitral déterminés par l’arbitre seront partagés également entre les parties contractantes.
- Art. 7.—Les communications entre les représentants des parties contractantes auront lieu par l’intermédiaire du département des affaires étrangères de la Confédération helvétique.
- Art. 8. — L’arbitre décidera dans le délai minimum d’un an, à compter de la remise des premiers mémoires, ou des seconds si les parties ont répliqué.
- Art. 9. — Ce traité, après l’accomplissement des formalités légales, sera ratifié par les deux gouvernements et les ratifications seront échangées en la capitale fédérale des Etats-Unis du Brésil dans le délai de quatre mois ou avant, s’il est possible,
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- En foi de quoi les plénipotentiaires respectifs ont signé ledit traité et y ont apposé leurs cachets.
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- L’école et la paix.
- Après trois jours de débats, la Chambre badoise a adopté, par 29 voix contre 28, une résolution invitant le gouvernement à expurger des livres d’histoire destinés à l’enseignement, les passages chauvinistes, et à réduire au minimum la description des faits guerriers ; par contre, à donner une grande extension à l’histoire de la civilisation et du progrès.
- Ce vote a fait grand bruit.
- La Gazette nationale reproche à la majorité de renier la guerre de 1870 et dénonce à l’indignation publique les députés qui ont osé réclamer la suppression du qualificatif « d’ennemi héréditaire » à l’égard de la France.
- Les amis de la paix se réjouiront de cette sanction donnée par un parlement à l’un des voeux les plus pressants de nos congrès internationaux.
- L’idée se concrète.
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- LE DEVOIR
- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- Projet de création d'un bureau central.
- Dans une lettre adressée à Mme Maria Martin, directrice du Journal des Femmes, Mme Isabelle Bogelot, directrice générale de l’Œuvre des libérées de Saint-Lazare, émet le vœu qu’il se constitue, le plus vite possible, un Bureau central des groupes féministes, qui pourrait ressembler au bureau qui existe à Berne, pour les questions de paix et d’arbitrage, avec cette différence que ce bureau serait national et non international.
- Mme Bogelot estime que ce qu’il faut sauvegarder avant tout, c’est la liberté individuelle et l’indépendance complète de chaque groupe, qui a besoin de rester libre pour faire du bon travail.
- Chaque groupe prenant un des côtés de la question féminine et l’étudiant plus à fond , l’ayant choisi, est à même de le mieux connaître et d’en mieux conclure.
- Il n’en demeure pas moins que, s’il faut, à tout prix, sauvegarder l’indépendance des groupes pour le travail de recherche, il faut s’unir et s’entendre pour obtenir le succès définitif.
- La création du bureau central répondrait à ce besoin.
- Il est bien entendu, et l’éminente directrice de l’Œuvre des libérées de Saint-Lazare, qui fut l’une des vice-présidentes du Congrès officiel des œuvres et Institutions féministes de 1889, et représenta la France aux Expositions et Congrès de Washington et de Chicago, est bien placée pour faire cette distinction, que ce bureau ne s’inquiéterait pas d’œuvres, mais de groupes d’étude.
- Mme Bogelot expose le plan général de l’organisation projetée.
- Les questions de détail regarderaient les personnes qui organiseraient le Bureau central dans lequel les
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- LE MOUVEMENT FEMINISTE
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- groupes particuliers seraient représentés par deux délégués.
- Un rapport sur le travail du groupe serait lu en session. Pour éviter tout froissement, le sort désignerait même le tour de lecture de chaque rapporteur. Quand les déléguées seraient réunies, un bureau serait constitué pour diriger les travaux de la session. Après la lecture de tous les rapports , un vote des déléguées déciderait de l’urgence des questions à remettre au plus vite aux pouvoirs compétents.
- Toutes les questions, au fond , peuvent avoir la même importance, mais, qu’on le veuille ou non, l’opinion publique pèse dans la balance pour décider de la priorité ou du succès d’uné proposition. Ceci terminé, un vote nouveau, toujours par bulletin secret, désignerait les personnes chargées de porter les conclusions aux Chambres, s’il s’agit de lois, et, aux chefs de services , s’il s’agit de réformes administratives ou autres.
- Quand toutes ces formalités seraient terminées, la session du Bureau central prendrait fin et les déléguées retourneraient à leur groupe particulier.
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- Le féminisme en Chine.
- Le North China Herald raconte qu’un fait sans précédent s’est récemment passé à Shanghaï.
- Une dizaine de dames chinoises se sont réunies pour donner un grand dîner à environ cinquante dames de la colonie européenne.
- Il y a peu d’années encore, une telle chose eût été considérée comme impossible, et pourtant elle a eu lieu. On avait invité les femmes de tous les consuls et celles de divers missionnaires et négociants.
- Les « gracieuses hôtesses » se sont servies de couteaux et de fourchettes , ont bu du champagne et se sont conduites en tous points à la mode des peuples blancs.
- Leur dignité et leur parfaite tenue en cette circonstance exceptionnelle établissent, selon le North China Herald, mieux que toutes les paroles et les écrits, le
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- LE DEVOIR
- droit qu’ont les femmes chinoises à n’être plus considérées par les hommes comme une quantité négligeable.
- Mises en appétit par ce premier succès, les dames de Shanghaï demandent la création d’une école supérieure pour les jeunes filles chinoises de la haute société, école où l’une des premières conditions d’admissibilité, sera de ne point se mutiler les pieds.
- Une société féminine protectrice des intérêts masculins en Suisse.
- Une assemblée très nombreuse de femmes italiennes a eu lieu, le 3 février à Aussersihl (Zurich). On s’y est plaint amèrement, en allemand et en italien (la majorité des femmes présentes étaient d’origine suisse ou allemande) des traitements injustes dont les italiens sont l’objet en Suisse de la part du peuple, de la presse et de la police. C’est à peine, a-t-on dit, s’ils osent encore se montrer dans les rues et se rendre à leur travail. Un crime a-t-il été commis, on soupçonne toujours un Italien d’en être l’auteur, lors même que le véritable coupable est un Tessinois ou un Tyrolien, ou encore d’origine Suisse.
- Un des orateurs féminins a recommandé aux auditrices d’engager leurs maris à payer régulièrement les impôts, l’irritation des Suisses provenant de la négligence de plusieurs Italiens à cet égard. On lui a répliqué que les hommes mariés s’acquittent loyalement de leurs impôts; ce sont les célibataires d’origine italienne, autrichienne et allemande qui ne les payent pas.
- L’assemblée a décidé finalement la création d’une association féminine qui aura pour mission de répondre, dans chaque cas isolé, aux accusations injustement dirigées contre les Italiens.
- Un comité provisoire composé de trois membres a été élu.
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- LE MOUVEMENT FEMINISTE
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- Programme électoral féministe.
- Les élections pour le renouvellement de la Chambre des députés sont imminentes.
- Les femmes prennent position, comme c’est leur droit, les choses de France étant les leurs au même titre que celles des hommes, et les groupes de militantes élaborent des programmes.
- Nous extrayons du programme général voté par la majorité du groupe de la Solidarité, et publié par le Journal des femmes (février) les dispositions concernant la condition des femmes :
- Droits égaux pour l’homme et pour la femme.
- A travail égal salaire égal.
- Accès des femmes à toutes les carrières libérales, administratives et autres.
- Budget de la maternité (dès longtemps demandé par le groupe).
- La journée de travail de huit heures au maximum sans distinction de sexes, avec un minimum de salaire basé sur le taux des loyers et des objets de consommation.
- Caisse de retraite et de secours pour les vieillards et les travailleurs des deux sexes.
- L’Assistance publique transformée en institution de solidarité nationale, dont les emplois seront répartis entre les deux sexes.
- Electorat et éligibilité des femmes aux conseils de Prud’hommes.
- Eligibilité des femmes aux Chambres de commerce.
- Tutelle et droit, pour les femmes, de faire partie des conseils de famille.
- La puissance maternelle égale à la puissance paternelle.
- Atténuation profonde de la puissance des deux parents.
- Lejeune homme et la jeune fille de 18 ans pourront se marier sans le consentement de leurs parents.
- Suppression de toute formalité, eu égard au mariage, sauf la production de l’acte de naissance.
- Réforme des lois de mariage dans le sens de l’égalité,
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- Le divorce obtenu par consentement mutuel ou en cas de maladie secrète.
- En somme, réforme absolue des unions entre l’homme et la femme (donc abolition de la prostitution réglementée).
- Electorat et éligibilité politiques et municipaux pour les deux sexes.
- Réforme de l’éducation classique ; réforme dæ livres classiques ; diminution des heures d’étude.
- Recherche et étude du travail attrayant.
- Laïcisation réelle et complète des écoles.
- Réforme de la justice.
- Les femmes admises aux jurys.
- Abolition de la peine de mort.
- Refonte complète du Code civil et du Code pénal.
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- Demande d’inscription sur les listes électorales.
- La lettre suivante a été adressée à M. WiggishofF, maire du XVIIIe arrondissement, par Mlle Hélène Martin.
- « Paris , le 27 janvier 1898.
- » Monsieur le Maire,
- » J’ai l’honneur de vous demander mon insctiption sur les listes électorales.
- » Je ne vois aucun article de la loi qui refuse aux femmes le droit de vote.
- » Je suis Française, j’ai vingt-et-un ans révolus et n’ai subi aucune condamnation. Je crois être dans mon droit en demandant de participer au suffrage.
- » Dans l’espoir, Monsieur le Maire, que vous prendrez en considération ma demande, je vous prie de recevoir mes respectueuses salutations.
- » Hélène Martin. »
- Mlle Martin a reçu la réponse suivante :
- VILLE DE PARIS république française
- LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ
- MAIRIE
- du
- Paris, 29 janvier 1898.
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- LE MOUVEMENT FEMINISTE
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- « Mademoiselle,
- » En réponse à votre lettre en date du 27 janvier, et par laquelle vous me demandez à être inscrite sur les listes électorales de mon arrondissement, j’ai le regret de vous faire connaître qu’il ne m’est pas possible, en l’état actuel de la législation, de faire droit à votre réclamation.
- » La qualité d’électeur appartient à tout citoyen français, âgé de vingt-et-un ans et jouissant de ses droits civils et politiques.
- » Or, la jouissance de certains droits civils conférée aux femmes par la Constitution de 1848, est distincte de la jouissance des droits politiques, et le texte de la loi, qui ne parle que des citoyens et des français aussi bien que l’esprit de la législation et de notre organisation sociale et politique, ne permet pas de leur conférer la jouissance des droits politiques et partant la qualité d’électeur.
- » La Cour de cassation a été amenée à se prononcer sur le cas d’une inscription féminine et son arrêt, en date du 21 mars 1893, est ainsi conçu :
- » Attendu qu’aux termes de l’art. 7 du Code civil, l’exercice des droits civils est indépendant de celui des droits politiques lesquels ne s’acquièrent que conformément aux lois constitutionnelles et électorales ;
- » Attendu qu’aucune disposition de nos lois constitutionnelles ou électorales n’a conféré aux femmes la jouissance et par suite l’exercice des droits politiques;
- » Attendu que la jouissance de ces derniers droits est une condition essentielle de l’inscription sur les listes électorales ;
- » Attendu que la Constitution du 4 novembre 1848, en substituant le régime du suffrage universel au suffrage censitaire ou restreint, dont les femmes étaient exclues, n’a point étendu à d’autres qu’aux citoyens du sexe masculin, qui jusqu’alors en étaient seuls investis, le droit d’élire les représentants du pays aux diverses fonctions électives établies par la constitution et les lois ;
- » Attendu que cela résulte manifestement, non seu-
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- LE DEVOIR
- lement du texte de la Constitution de 1848 et des lois électorales qui s’en sont suivies, mais plus encore de leur esprit, attesté par les travaux et les discussions parlementaires qui les ont préparées;
- » Disons et déclarons que la veuve X. ne peut pas être inscrite sur la liste électorale de la commune de Saint-Ouen. »
- » Veuillez agréer, Mademoiselle, l’assurance de ma considération distinguée.
- » Le Maire, Wiggishoff. »
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- Une doctoresse ès-lettres de marque.
- L’Université de Budapest a pris, il y a quelque temps, la décision de nommer Carmen Sylva, pseudonyme littéraire de la reine Elisabeth de Roumanie, docteur ès-lettres et membre honoraire de cette Université.
- La nouvelle doctoresse vient de recevoir son diplôme. C’est un véritable objet d’art. Il est écrit sur parchemin renfermé dans une boîte, qui est elle-même un second objet d’art, sans parler de sa valeur intrinsèque, qui est considérable.
- Le diplôme est accompagné d’une lettre de la consulte de l’Université écrite en quatre langues, hongroise, roumaine^ latine et française.
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- Les étudiantes en Allemagne.
- 300 Etudiantes se sont fait inscrire cette année à l’ouverture de l’Université de Berlin.
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- ÉTATS-UNIS
- Les femmes agents consulaires.
- Le féminisme enregistre un nouveau triomphe aux Etats-Unis. Pour la première fois, une Américaine va représenter, quoiqu’à titre provisoire, les Etats-Unis à l’étranger. Le New-York Herald annonce en effet que M. Sherman en accordant à M. Adolphe Guy, agent
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- consulaire des Etats-Unis à Eclmunston (Nouveau-Brunswick) un congé de quinze jours, a nommé miss Emma Hart, pour remplir les fonctions d’agent consulaire pendant cette absence.
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- Une future avocate.
- Miss Hélène Gould, la fille du « roi des chemins de fer », laquelle a hérité pour sa part de 125 millions de francs sur l’immense fortune de son père, va, dit-on, faire ses études de droit, afin de se faire recevoir avocat.
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- LE DEVOIR
- LA QUESTION DE L’ENSEIGNEMENT
- La nomination des instituteurs
- Parmi les fonctionnaires d’ordre universitaire, seul l’instituteur est nommé par des fonctionnaires d’ordre politique, les préfets. Cette anomalie remonte à un demi-siècle.
- Si l’on a voulu depuis 1850, et durant tout l’Empire, mettre les instituteurs sous l’autorité du préfet, c’est parce que seul il pouvait obtenir d’eux une attitude politique et des services politiques, favorables aux gouvernants.
- N’est-il pas humiliant d’ajouter que la République, au moins actuellement, n’a pas de meilleures raisons à donner pour le maintien de cet état de choses ?
- Un groupe vient de se créer, les « Amis de l’Ecole », qui va s’efforcer de rendre la nomination des instituteurs à leurs chefs naturels.
- Ce groupe vient de publier un manifeste, où il est dit entre autres choses :
- « Les soussignés, convaincus qu’il est d’un haut intérêt, pour le développement de nos institutions scolaires laïques, de familiariser les populations avec le respect de la neutralité de l’école et de l’indépendance de l’instituteur;
- » Estimant que, pour obtenir ce résultat, pour défendre au besoin les instituteurs contre les ingérences du dehors ou contre leurs propres entraînements, une des premières conditions à remplir est de remettre la nomination du personnel enseignant à l’autorité universitaire, qui est à la fois plus compétente que l’autorité politique et plus libre de préoccupations étrangères à l’enseignement ;
- » Constatant que l’instruction primaire est devenue un service d’Etat et qu’il est de règle dans notre droit administratif que les fonctionnaires des services d’Etat soient nommés par leurs chefs naturels ;
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- LA QUESTION DE L’ENSEIGNEMENT 177
- » Considérant que le régime de la nomination préfectorale des instituteurs, introduit à titre transitoire et exceptionnel en 1850, et maintenu pendant toute la durée de l’Empire pour des raisons politiques, n’a été justifié sous la troisième République que comme une mesure expressément temporaire dont l’abolition a été plusieurs fois proposée et promise ;
- » Mais que cette promesse de la République risque d’être indéfiniment ajournée, à cause des intérêts particuliers qui sont attachés à l’état de choses actuel ;
- » Qu’en conséquence, si l’on veut voir cette réforme aboutir législativement, il faut y préparer l’opinion publique en faisant comprendre son importance morale et son caractère d’équité ;
- » Ont décidé de former, sous le nom de : « Groupe des Amis de l’école », un groupe d’études et de propagande ayant pour but de travailler à accroître l’indépendance de l’instituteur public en faisant attribuer sa nomination à l’autorité universitaire. »
- On remarquera que le manifeste se borne à dire que la nomination des instituteurs soit rendue aux chefs naturels, sans dire à qui parmi ces chefs hiérarchiques , inspecteur d’académie , recteur, ministre, reviendra cette nomination.
- Le groupe se propose en effet « d’examiner les questions législatives et administratives auxquelles donnent lieu la nomination et le déplacement des instituteurs, comme aussi d’étudier les divers systèmes proposés ou pratiqués en France et à l’étranger, et d’élaborer les documents pouvant servir à appuyer un projet de réforme. »
- Il se propose également « de recueillir les communications propres à éclairer l’opinion publique sur la nécessité de la réforme projetée et, ultérieurement, d’attirer sur cet ordre de questions, en temps opportun, fattention des pouvoirs publics. »
- Le manifeste qui fait ainsi connaître au public le but et les moyens d’action du groupe, porte les signatures d’un grand nombre de professeurs de faculté, de Membres de l’Institut, du conseil supérieur de l’Ins-
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- LE DEVOIR
- truction publique, de directeurs de publications scolaires , des principaux éditeurs d’ouvrages classiques, et d’écrivains connus par leurs travaux sur l’enseignement.
- Citons au hasard MM. Alfred Fouillée, Ernest Lavisse, Levasseur, Micheal, Maurice Bouchor , F. Buisson, etc., etc.
- Le secrétaire du groupe est M. Auvert, ancien instituteur de Paris, inspecteur primaire honoraire, 5 bis, rue Saint-Paul, à Paris.
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- OUVRAGES REÇUS
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- OUVRAGES REÇUS
- Giù le armi ! Almanacco illustrato per la pace 1898.
- Cet almanach fourmille d’illustrations du plus grand intérêt et d’un très joli travail. Le texte est varié et de grand mérite.
- On se le procure en s’adressant : Tipograôa Bernar-doni di C. Rebeschini e C. Milano, Italia.
- Société d’études psychiques de Genève. — Rapports pour l’exercice de 1897, présentés à l’Assemblée générale du 9 janvier 1898.
- Comme toujours, nous sommes frappés de l’excellent travail social accompli chaque année par la Société d’études psychiques, de Genève ; et nous relevons avec grand plaisir les paroles suivantes qui indiquent la largeur des vues et le sens pratique de cette société :
- « Il faut bien comprendre que le spiritisme n’est pas seulement expériences et communications d’outre-tombe, il est aussi philosophie et morale, et comme tel tous les problèmes sociaux, tout ce qui est de la justice, tout ce qui est du progrès, tout ce qui est du bonheur intime ou
- universel, rentre dans son cadre....Le spiritisme est
- et doit être le moyen de notre marche en avant dans toutes les directions qui s’ouvrent devant l’activité humaine.... »
- Cet opuscule peut être obtenu à l’imprimerie Wyss et Duchêne, rue Yerdaine, à Genève, Suisse.
- Le génie pratique des Américains se révèle dans bien des essais pour lutter contre le développement du paupérisme sur le sol des Etats-Unis. Ceux de nos lecteurs qui connaissent la langue anglaise et qui voudraient se renseigner à ce sujet, liront avec fruit les ouvrages suivants :
- The Gharities Review, devoted to the improvement °f social conditions and to the general practical philan-thropy.
- Publication office : 105 east, 22 street, New-York City. Yearly subscription : 2 dollars.
- Hartley House. A social and industrial seulement.
- ^irst annual Report 1897.
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- LE DEVOIR
- FAMI3L1L
- par Hector MALOT
- Ouvrage couronné par l’Académie française
- — Nous ne pouvons pas payer à la semaine, puisque nous ne resterons pas une semaine, mais au jour seulement; nous passons par Paris pour aller à Amiens, et nous voulons nous reposer.
- — Alors , ça va tout de même ; six sous par jour pour la roulotte, trois sous pour l’âne. »
- Elle fouilla dans sa jupe, et, un à un, elle en tira neuf sous :
- « Voilà la première journée.
- — Tu peux dire à tes parents d’entrer. Combien sont-ils ? Si c’est une troupe, c’est deux sous en plus par personne.
- — Je n’ai que ma mère.
- — Bon. Mais pourquoi ta mère n’est-elle pas venue faire sa location ?
- — Elle est malade, dans la voiture.
- — Malade. Ce n’est pas un hôpital ici.
- Elle eut peur qu’on ne voulût pas recevoir une malade.
- « C’est-à-dire qu’elle est fatiguée. Vous comprenez, nous venons de loin.
- — Je ne demande jamais aux gens d’où ils viennent. »
- Il étendit les bras vers un coin de son champ :
- « Tu mettras ta roulotte là-bas, et puis tu attacheras ton âne ; s’il m’écrase un chien, tu le payeras cent sous.»
- Comme elle allait s’éloigner, il l’appela :
- « Prends un verre de vin.
- — Je vous remercie, je ne bois pas de vin.
- — Bon , je vas le boire pour toi. »
- Il se jeta dans le gosier le verre qu’il avait versé, et se remit au tri de ses chiffons, autrement dit à son « triquage ».
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- EN FAMILLE
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- Aussitôt qu’elle eut installé Palikare à la place qui lui avait été assignée, ce qui ne se fit pas sans certaines secousses, malgré le soin qu’elle prenait de les éviter, elle monta dans la roulotte :
- « A la fin , pauvre maman , nous voilà arrivées.
- — Ne plus remuer, ne plus rouler! Tant et tant de kilomètres ! Mon Dieu, que la terre est grande !
- — Maintenant que nous avons le repos, je vais te faire à dîner. Qu’est-ce que tu veux?
- — Avant tout, détèle ce pauvre Palikare, qui, lui aussi, doit être bien las; donne-lui à manger, à boire; soigne-le.
- — Justement, je n’ai jamais vu autant de chardons; déplus, il y a un puits. Je reviens tout de suite. »
- En effet, elle ne tarda pas à revenir et se mit à chercher çà et là dans la voiture, d’où elle sortit le fourneau en terre, quelques morceaux de charbon et une vieille casserole, puis elle alluma le feu avec des brindilles et le souffla, en s’agenouillant devant, à pleins poumons.
- Quand il commença à prendre, elle remonta dans la voiture.
- « C’est du riz que tu veux, n’est-ce pas?
- — J’ai si peu faim.
- — Aurais-tu faim pour autre chose? J’irai chercher ce que tu voudras. Veux-tu?
- — Je veux bien du riz. »
- Elle versa une poignée de riz dans la casserolle où elle avait mis un peu d’eau, et, quand l’ébullition commença , elle remua le riz avec deux baguettes blanches dépouillées de leur écorce, ne quittant la cuisine que pour aller rapidement voir comment se trouvait Palikare et lui dire quelques mots d’encouragement qui, à vrai dire, n’étaient pas indispensables, car il mangeait ses chardons avec une satisfaction, dont ses oreilles dressées traduisaient l’intensité.
- Quand le riz fut cuit à point, à peine crevé et non réduit en bouillie, comme le servent bien souvent les cuisinières parisiennes, elle le dressa sur une écuelle en une pyramide à large base, et le posa dans la voiture.
- Déjà elle avait été emplir une petite cruche au puits
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- LE DEVOIR
- et Pavait placée auprès du lit de sa mère avec deux verres, deux assiettes, deux fourchettes; elle posa son écuelle de riz à côté et s’assit sur le plancher, les jambes repliées sous elle, sa jupe étalée.
- « Maintenant, dit-elle, comme une petite fille qui joue à la poupée, nous allons faire la dînette, je vais te servir. »
- Malgré le ton enjoué qu’elle avait pris, c’était d’un regard inquiet qu’elle examinait sa mère, assise sur son matelas, enveloppée d’un mauvais fichu de laine qui avait dû être autrefois une étoffe de prix, mais qui maintenant n’était plus qu’une guenille, usée, décolorée.
- « Tu as faim, toi ? demanda la mère.
- — Je crois bien , il y a longtemps.
- — Pourquoi n’as-tu pas mangé un morceau de pain ?
- — J’en ai mangé deux, mais j’ai encore une belle faim : tu vas voir ; si ça met en appétit de regarder manger les autres, la platée sera trop petite. »
- La mère avait porté une fourchette de riz à sa bouche, mais elle la tourna et retourna longuement sans pouvoir l’avaler.
- — Ça ne passe pas très bien, dit-elle en réponse au regard de sa fille.
- — Il faut te forcer : la seconde bouchée passera mieux, la troisième mieux encore. »
- Mais elle n’alla pas jusque-là, et après la seconde elle reposa sa fourchette sur son assiette ;
- « Le coeur me tourne, il vaut mieux ne pas persister.
- — Oh! maman!
- — Ne t’inquiète pas, ma chérie , ce n’est rien ; on vit très bien sans manger quand on n’a pas d’efforts à faire; avec le repos l’appétit reviendra. »
- Elle défît son fichu et s’allongea sur son matelas haletante, mais si faible qu’elle fût elle ne perdit pas la pensée de sa fille, et en la voyant les yeux gonflés de larmes, elle s’efforça de la distraire :
- « Ton riz est très bon, mange-le ; puisque tu travailles, tu dois te soutenir ; il faut que tu sois forte pour me soigner; mange, ma chérie, mange.
- — Oui, maman, je mange; tu vois, je mange. »
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- A la vérité elle devait faire elfort pour avaler, mais peu à peu, sous l’impression des douces paroles de sa mère, sa gorge se desserra, et elle se mit à manger réellement; alors l’écuelle de riz disparut vite, tandis qUe sa mère la regardait avec un tendre et triste sourire :
- « Tu vois qu’il faut se forcer,
- — Si j’osais, maman !
- — Tu peux oser.
- — Je te répondrais que ce que tu me dis , c’était cela même que je te disais.
- — Moi, je suis malade.
- — C’est pour cela que si tu voulais j’irais chercher un médecin ; nous sommes à Paris, et à Paris il y a de bons médecins.
- — Les bons médecins ne se dérangent pas sans qu’on les paye.
- — Nous le payerions.
- — Avec quoi ?
- — Avec notre argent ; tu dois avoir sept francs dans ta robe et en plus un florin que nous pouvons changer ici; moi j’ai dix-sept sous. Regarde dans ta robe. »
- Cette robe noire, aussi misérable que la jupe de Per-rine, mais moins poudreuse , car elle avait été battue, était posée sur le matelas et servait de couverture ; sa poche explorée donna bien les sept francs annoncés et le florin d’Autriche.
- «Combien cela fait-il en tout? demanda Perrine, je connais si mal l’argent français.
- — Je ne le connais guère mieux que toi. »
- Elles firent le compte , et en estimant le florin à deux francs elles trouvèrent neuf francs quatre-vingt-cinq centimes".
- « Tu vois qus nous avons plus qu’il ne faut pour le médecin, continua Perrine.
- — Il ne me guérirait pas par des paroles, il ordonnerait des médicaments , comment les payer ?
- — J’ai mon idée. Tu penses bien que quand je marche à côté de Palikare , je ne passe pas tout mon temps à lui parler, quoiqu’il aimerait cela; je réfléchis aussi à toi,
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- à nous , surtout à toi, pauvre maman , depuis que tu es malade, à notre voyage, à notre arrivée à Maraucourt. Est-ce que tu crois que nous pouvons nous y montrer dans notre roulotte qui, si souvent, sur notre passage a fait rire? Cela nous vaudrait-il un bon accueil?
- — Il est certain que même pour des parents qui n’auraient pas de fierté, cette entrée serait humiliante.
- — Il vaut donc mieux qu’elle n’ait pas lieu ; et puisque nous n’avons plus besoin de la roulotte nous pouvons la vendre. D’ailleurs à quoi nous sert-elle maintenant ? Depuis que tu es malade, personne n’a voulu se laisser photographier par moi ; et quand même je trouverais des gens assez braves pour se fier à moi, nous n’avons plus de produits. Ce n’est pas avec ce qui nous reste d’argent que nous pouvons dépenser trois francs pour un paquet de développement, trois francs pour un virage d’or et d’acétate , deux francs pour une douzaine de glaces. Il faut la vendre.
- — Et combien la vendrons-nous ?
- — Nous la vendrons toujours quelque chose l’objectif est en bon état; et puis il y a le matelas...
- — Tout, alors ?
- — Cela te fait de la peine?
- — Il y a plus d’un an que nous vivons dans cette roulotte, ton père y est mort, cela fait que si misérable qu’elle soit, la pensée de m’en séparer m’est douloureuse ; de lui c’est tout ce qui nous reste, et il n’est pas une seule de ces pauvres choses à laquelle son souvenir ne soit attaché. »
- Sa parole haletante s’arrêta tout à fait, et sur son visage décharné des larmes coulèrent sans qu’elle pût les retenir.
- « Oh ! maman, s’écria Perrine, pardonne-moi de t’avoir parlé de cela.
- — Je n’ai rien à te pardonner, ma chérie ; c’est le malheur de notre situation que nous ne puissions, ni toi ni moi, aborder certains sujets sans nous attrister réciproquement, comme c’est la fatalité de mon état que je n’aie aucune force pour résister, pour penser, pour vouloir, plus enfant que tu ne l’es toi-même. N’est-ce
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- pas moi qui aurais dû te parler comme tu viens de le faire? prévoir ce que tu as prévu, que nous ne pouvions pas arriver à Maraucourt dans cette roulotte, ni nous montrer dans ces guenilles, cette jupe pour toi, cette robe pour moi? Mais en même temps qu’il fallait prévoir cela, il fallait aussi combiner des moyens pour trouver des ressources, et ma tête si faible ne m’offrait que des chimères , surtout l’attente du lendemain , comme si ce lendemain devait accomplir des miracles pour nous : je serais guérie, nous ferions une grosse recette ; les illusions des désespérés qui ne vivent plus que de leurs rêves. C’était folie, la raison a parlé par ta bouche : je ne serai pas guérie demain, nous ne ferons pas une grosse, ni une petite recette, il faut donc vendre la voiture et ce qu’elle contient. Mais ce n’est pas tout encore; il faut aussi que nous nous décidions à vendre...»
- Il y eut une hésitation et un moment de silence pénible.
- « Palikare, dit Perrine.
- — Tu y avais pensé ?
- — Si j’y avais pensé! Mais je n’osais pas le dire, et depuis que l’idée me tourmentait que nous serions forcées un jour ou l’autre de le vendre, je n’osais même pas le regarder, de peur qu’il ne devine que nous pouvions nous séparer de lui, au lieu de le conduire à Maraucourt où il aurait été si heureux, après tant de fatigues.
- — Savons-nous seulement si nous-mêmes nous serons reçues à Maraucourt ! Mais enfin, comme nous n’avons que cela à espérer et que, si nous sommes repoussées, il ne nous restera plus qu’à mourir dans un fossé de la route, il faut coûte que coûte que nous allions à Maraucourt, et que nous nous y présentions de façon à ne pas faire fermer les portes devant nous...
- — Est-ce que c’est possible, cela maman? Est-ce que le souvenir de papa ne nous protégerait pas ? lui qui ctait si bon ! Est-ce qu’on reste fâché contre les morts?
- — Je te parle d’après les idées de ton père, auxquelles nous devons obéir. Nous vendrons donc la voiture et Palikare. Avec l’argent que nous en tirerons, nous ap-
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- pellerons un médecin ; qu’il me rende des forces pour quelques jours, c’est tout ce que je demande. Si elles reviennent, nous achèterons une robe décente pour toi, une pour moi, et nous prendrons le chemin de fer pour Maraucourt, si nous avons assez d’argent pour aller jusque-là; sinon nous irons jusqu’où nous pourrons , et nous ferons le reste du chemin à pied.
- — Palikare est un bel âne ; le garçon qui m’a parlé à la barrière me le disait tantôt. Il est dans un cirque, il s’y connaît; et c’est parce qu’il trouvait Palikare beau, qu’il m’a parlé.
- — Nous ne savons pas la valeur des ânes à Paris, et encore moins celle que peut avoir un âne d’Orient. Enfin, nous verrons, et puisque notre parti est arrêté, ne parlons plus de cela : c’est un sujet trop triste, et puis je suis fatiguée. »
- En effet, elle paraissait épuisée, et plus d’une fois elle avait dû faire de longues pauses pour arriver à bout de ce qu’elle voulait dire.
- « As-tu besoin de dormir?
- — J’ai besoin de m’abandonner, de m’engourdir dans la tranquillité du parti pris et l’espoir d’un lendemain.
- — Alors, je vais te laisser pour ne pas te déranger, et comme il y a encore deux heures de jour, je vais en profiter pour laver notre linge. Est-ce que ça ne te paraîtra pas bon d’avoir demain une chemise fraîche ?
- — Ne te fatigue pas.
- — Tu sais bien que je ne suis jamais fatiguée. »
- Après avoir embrassé sa mère, elle alla de-ci de-là
- dans la roulotte, vivement, légèrement ; prit un paquet de linge dans un petit coffre où il était enfermé, le plaça dans une terrine ; atteignit sur une planche un petit morceau de savon tout usé, et sortit emportant le tout. Comme après que le riz avait été cuit, elle avait empli d’eau sa casserole, elle trouva cette eau chaude et put la verser sur son linge. Alors, s’agenouillant dans l’herbe, après avoir ôté sa veste, elle commença à savonner , à frotter, et sa lessive ne se composant en réalité que de deux chemises, de trois mouchoirs, de deux paires de bas, il ne lui fallait pas deux heures pour que
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- fût tout lavé, rincé et étendu sur des ficelles entre la roulotte et la palissade.
- pendant qu’elle travaillait, Palikare attaché, à une courte distance d’elle, l’avait plusieurs fois regardée connue pour la surveiller, mais sans rien de plus. Quand il vit qu’elle avait fini, il allongea le cou vers elle et poussa quatre ou cinq braiments qui étaient des appels impérieux.
- « Crois-tu que je t’oublie? » dit-elle.
- Elle alla à lui, le changea de place et lui apporta à boire dans sa terrine qu’elle avait soigneusement rincée, car s’il se contentait de toutes les nourritures qu’on lui donnait ou qu’il trouvait lui-même, il était au contraire très difficile pour sa boisson , et n’acceptait que de l’eau pure dans des vases propres ou le bon vin qu’il aimait par dessus tout.
- Mais cela fait, au lieu de le quitter, elle se mit à le flatter de la main en lui disant des paroles de tendresse comme une nourrice à son enfant, et l’âne, qui tout de suite s’était jeté sur l’herbe nouvelle, s’arrêta de manger pour poser sa tête contre l’épaule de sa petite maîtresse et se faire mieux caresser : de temps en temps il inclinait vers elle ses longues oreilles et les relevait avec des frémissements qui disaient sa béatitude.
- Le silence s’était fait dans l’enclos maintenant fermé, ainsique dans les rues désertes du quartier, et on n’entendait plus, au loin, qu’un sourd mugissement sans bruits distincts, profond, puissant, mystérieux comme celui de la mer, la respiration et la vie de Paris qui continuaient actives et fiévreuses malgré la nuit tombante.
- Alors, dans la mélancolie du soir, l’impression de ce îfui venait de se dire étreignit Perrine plus fort, et, appuyant sa tête à celle de son âne, elle laissa couler les larmes qui depuis si longtemps l’étouffaient, tandis qu’il lui léchait les mains.
- III
- La nuit de la malade fut mauvaise ; plusieurs fois,
- errine couchée près d’elle, tout habillée sur la plan-
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- che, avec un fichu roulé qui lui servait d’oreiller, dut se lever pour lui donner de l’eau qu’elle allait chercher au puits afin de l’avoir plus fraîche : elle étouffait et souffrait de la chaleur. Au contraire, à l’aube, le froid du matin, toujours vif sous le climat de Paris, la fit grelotter et Perrine dut l’envelopper dans son fichu, la seule couverture un peu chaude qui leur restât.
- Malgré son désir d’aller chercher le médecin aussitôt que possible, elle dut attendre que Grain de Sel fût levé, car à qui demander le nom et l’adresse d’un bon médecin , si ce n’était à lui ?
- Bien sûr qu’il connaissait un bon médecin, et un fameux qui faisait ses visites en voiture, non à pied comme les médecins de rien du tout : M. Cendrier, rue Riblette, près l’église ; pour trouver la rue Riblette il n’y avait qu’à suivre le chemin de fer jusqu’à la gare.
- En entendant parler d’un médecin fameux qui faisait les visites en voiture, elle eut peur de n’avoir pas assez d’argent pour le payer, et timidement, avec confusion, elle questionna Grain de Sel en tournant autour de ce qu’elle n’osait pas dire. A la fin il comprit :
- » Ce que tu auras à payer? dit-il. Dame, c’est cher. Pas moins de quarante sous. Et pour être sûre qu’il vienne, tu feras bien de les lui remettre d’avance. »
- En suivant les indications qui lui avaient été données, elle trouva assez facilement la rue Riblette, mais le médecin n’était point encore levé, elle dut attendre, assise sur une borne dans la rue, à la porte d’une remise derrière laquelle on était en train d’atteler un cheval : comme cela elle le saisirait au passage, et en lui remettant ses quarante sous, elle le déciderait à venir, ce qu’il ne ferait pas, elle en avait le pressentiment , si on lui demandait simplement une visite pour un des habitants du Champ Guillot.
- Le temps fut éternel à passer, son angoisse se doublant de celle de sa mère qui ne devait rien comprendre à son retard ; s’il ne la guérissait point instantanément > au moins allait-il l’empêcher de souffrir. Déjà elle avait vu un médecin entrer dans leur roulotte, lorsque son père avait été malade. Mais c’était en pleine montagne ;
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- dans un pays sauvage, et le médecin que sa mère avait fait appeler sans avoir le temps de gagner une ville, était plutôt un barbier avec une tournure de sorcier qu’un vrai médecin comme on en trouve à Paris, savant, maître de la maladie et de la mort, comme devait l’être Celui-là, puisqu’on le disait fameux.
- Enfin la porte de la remise s’ouvrit, et un cabriolet déformé ancienne, à caisse jaune, auquel était attelé un gros cheval de labour, vint se ranger devant la maison et presque aussitôt le médecin parut, grand, gros, gras, le visage rougeaud encadré d’une barbe grise qui lui donnait l’air d’un patriarche campagnard.
- Avant qu’il fût monté en voiture, elle était près de lui et lui exposait sa demande.
- « Le Champ Gruillot, dit-il, il y a eu de la batterie.
- — Non monsieur, c’est ma mère qui est malade, très malade.
- — Qu’est-ce que c’est ta mère ?
- — Nous sommes photographes. »
- Il mit le pied sur le marchepied.
- Vivement elle tendit sa pièce de quarante sous.
- « Nous pouvons vous payer. »
- — Alors, c’est trois francs.
- Elle ajouta vingt sous à la pièce; il prit le tout et le fourra dans la poche de son gilet.
- « Je serai près de ta mère d’ici un quart d’heure. »
- Elle fit en courant le chemin du retour, joyeuse d’apporter la bonne nouvelle :
- « Il va te guérir, maman, c’est un vrai médecin celui-là. »
- Et vivement, elle s’occupa de sa mère, lui lava le visage , les mains, lui arrangea les cheveux qui étaient admirables, noirs et soyeux, puis elle mit de l’ordre dans la roulotte ; ce qui n’eut d’autre résultat que de la rendre plus vide et par là plus misérable encore.
- Elles n’eurent pas une trop longue attente à endurer : un roulement de voiture annonça l’arrivée du médecin et Perrine courut au-devant de lui.
- Comme en entrant il voulait se diriger vers la maison, eîle lui montra la roulotte.
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- « C’est dans notre voiture que nous habitons » dit-elle.
- Bien que cette maison n’eût rien d’une habitation, [\ ne laissa paraître aucune surprise, étant habitué à toutes les misères avec sa clientèle ; mais Perrine qui Y oh-servait remarqua sur son visage comme un nuage lorsqu’il vit la malade couchée sur son matelas, dans cet intérieur dénudé.
- « Tirez la langue, donnez-moi la main. »
- Ceux qui payent quarante ou cent francs la visite de leur médecin n’ont aucune idée de la rapidité avec laquelle s’établit un diagnostic auprès des pauvres gens ; en moins d’une minute son examen fut fait.
- « Il faut entrer à l’hôpital » , dit-il.
- La mère et la fille poussèrent un même cri d’effroi et de douleur.
- « Petite, laisse-moi seul avec ta maman » , dit le médecin d’un ton de commandement.
- Perrine hésita une seconde ; mais, sur un signe de sa mère, elle quitta la roulotte, dont elle ne s’éloigna pas.
- « Je suis perdue ? dit la mère à mi-voix.
- — Qui est-ce qui parle de ça : vous avez besoin de soins que vous ne pouvez pas recevoir ici.
- — Est-ce qu’à l’hôpital j’aurais ma fille?
- — Elle vous verrait le jeudi et le dimanche.
- — Nous séparer! Que deviendrait-elle sans moi, seule à Paris? que deviendrai-je sans elle? Si je dois mourir, il faut que ce soit sa main dans la mienne.
- — En tout cas on ne peut pas vous laisser dans cette voiture où le froid des nuits vous est mortel. Il faut prendre une chambre; le pouvez-vous?
- — Si ce n’est pas pour longtemps, oui peut-être.
- — Grain de Sel en loue qu’il ne vous fera pas payer cher. Mais la chambre n’est pas tout, il faut des médicaments, une bonne nourriture, des soins : ce que vous auriez à l’hôpital.
- (A suivre).
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- ASSURANCES MUTUELLES
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- Société du Familistère. - Assurances Mutuelles
- MOUVEMENT DE DÉCEMBRE 1897
- assurance contre la maladie
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes........ 2.716 85 1
- Subvention de la Société........... 453 05 > 3.844 55
- Malfaçons et divers................ 674 65 )
- Dépenses........................................ 3.174 75
- Boni en décembre... 669 80
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes........ 425 40 1
- Subvention de la Société...........• 138 80 c 569 15
- Divers............................. 4 95 '
- Dépenses........................................ 519 65
- Boni en décembre.... ______49 50
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et divers Intérêts des comptes courants et
- du titre d’épargne.......
- Dépenses :
- 131 Retraités définitifs.......
- 11 — provisoires..........
- Nécessaire à la subsistance..
- Divers, appointements, médecins, etc..........................
- Déficit en décembre.. _____84 92
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes....... 544 50 ) AQQ
- Subvention de la Société et divers. 149 30 j
- Dépenses...................................... 753 26
- Déficit en décembre.... 59 46
- 7.334 73)
- 11.87473
- 4.540 « /
- 8.383 90 \
- 611 60
- 2.533 65 \ 11.959 65 430 50 )
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er juillet au 31 décembre 1897 75.346 20 J QA Knc) Qn » individuelles » » » ..21.226 60 (
- Dépenses » » „ ........... 91.492 65
- Excédent des recettes sur les dépenses... 5.080 15
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- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE JANVIER 1898
- Naissances :
- 3 Janvier. — Delvigne Alida, fille de Delvigne Edmond et de Lefèvre Adiana.
- Décès :
- 4 janvier.— Veuve Hamel Eugène née Chimot Eugénie, âgée de 44 ans ;
- 7 — • * Enfant mort-né de Dagnicourt-Alavoine ;
- 24 — Enfants mort-nés de Bultez-Maréchal.
- Le Secrétaire, A. Houdin
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nimes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- documents pour une biographie complète
- de J.-B.-André GODIN (9
- Glorification du Travail. Emancipation des Travailleurs.
- XIV.
- Etat de l’industrie de Godin en 1850-1852. — Brevets
- d’invention. — Insécurité des socialistes. — Succursale en Belgique. — Nouveaux efforts sociaux. —
- Deuxième perquisition domiciliaire chez Godin.
- A l’époque où nous arrivons, J. B. A. Godin occupait annuellement environ 180 travailleurs ouvriers et employés. Malgré la crise industrielle et commerciale entretenue depuis 1848 par les événements politiques, on voit que les affaires de notre héros n’avaient cessé de prospérer.
- La réputation de ses produits pénétrait chaque jour sur quelque point nouveau. Aussi avait-il dû acquérir des terrains et agrandir ses premiers ateliers. Sa fabrique prenait peu à peu le caractère d’un établissement important.
- Les industriels de la région étaient attentifs à son développement.
- Voici la liste des brevets dont il était possesseur à la fin de 1852 :
- 1° — N° 12,116 du 15 juillet 1840, pour un nouveau poêle à charbon.
- 2° — Addition au même, 11 septembre 1844.
- U) Lire le Devoir depuis le mois de mars 1891, tome 15, page 129.
- 1
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- 3° — N° 3,868 du 15 juillet 1846, pour perfectionnements apportés aux modèles de poêle.
- 4° — Addition au même, 10 juillet 1847.
- 5° — Addition au même, 20 septembre 1848.
- 6° — N° 8,102 du 30 mars 1849, pour combinaison et assemblage de modèles faits pour servir à l’exécution d’un poêle en fonte de fer.
- 7° — Addition au même, 29 mars 1850.
- 8° — N° 8,103 du 30 mars 1849, pour un système de gaufrier rotatif.
- 9° — N° 10,113 du 13 juillet 1850, pour application de l’émail aux divers objets pour lesquels M. Godin est breveté.
- Ce dernier nous fournit l’occasion de relever un trait notable de J. B. A. Godin. Il était très préoccupé d’agencer toutes les choses sur lesquelles il avait action, de façon à en faciliter l’usage à tous.
- Etablissant des objets en fonte de fer, il ne voulait pas que ces objets demeurassent rudes au toucher ; polir la fonte ne suffisait pas à sa conception, il voulait la recouvrir d’un émail dur qui permettrait à la ménagère de tenir toujours, et sans effort pénible, en parfait état de propreté les ustensiles qu’il offrait au commerce.
- L’émaillure de la fonte coûta à notre héros des années de recherches et il ne cessa pour ainsi dire de s’occuper de la question, perfectionnant sans cesse les procédés d’application et réalisant toujours des progrès nouveaux.
- Plusieurs brevets furent pris à ce sujet au cours de sa carrière industrielle.
- Mais achevons la liste des brevets dont il était possesseur en 1852 ; car, à partir de cette époque jusques et y compris l’année 1861, il y a dans la prise de tout bre-
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- Vet par Godin, une interruption dont nous indiquerons le motif.
- Aux neuf brevets ou certificats d’additions vus par nous ci-dessus, il faut ajouter les suivants :
- 10° — Addition au brevet n° 8,102, certificat du 9 mai 1851.
- 11° — N° 12,731 du 19 décembre 1851, pour un nouveau fourneau de cuisine en fonte de fer et les moyens et procédés d’après lesquels il est construit.
- 12° — Addition au même, 27 décembre 1852.
- 13° — N° 12,793 du 27 décembre 1851, pour la décoration de meubles et autres objets en fonte de fer par l’application d’émaux, de cristaux et des procédés employés dans la décoration de la faïence et de la porcelaine.
- 14° — Addition au même, du 27 décembre 1852.
- Total : quatorze brevets ou certificats d’additions.
- Nous avons pu entrevoir dans les chapitres précédents quelle somme de pensées, d’efforts et de travaux Godin donnait aux questions d’évolution sociale ; le nombre de travailleurs qu’il occupait en 1852 et la nomenclature des brevets pris par lui nous prouvent qu’il menait de front ses travaux sociaux et industriels, faisant face à tout par son extraordinaire puissance de travail.
- Une période de neuf ans s’écoulera maintenant avant que J. B. A. Godin reprenne de nouveaux brevets. Après quoi, de février 1862 à 1870 inclus (neuf années), il s’en fera délivrer 27 ; puis 22 (dans une nouvelle période de neuf années) de 1871 au 13 août 1880, date de la signature du pacte d’association.
- Au-delà de cette date, les brevets continuent de s’ajouter sans trêve les uns aux autres. Pourquoi donc l’interruption de toute prise de brevets par J. B. A. Godin pendant la période de 1852 à la fin de 1861 ?
- Avec un travailleur ordinaire on expliquerait le cas par
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- l’absence d’inventions brevetables ; avec J. B. A. Godin, on sent que d’autres motifs sont au fond d’une pareille abstention. Voici notre réponse :
- Nous avons vu, chapitre VI, que de 1846 à 1848, J. B. A. Godin avait eu à se défendre contre une première contrefaçon de ses produits et que les tribunaux lui avaient donné gain de cause.
- Une seconde contrefaçon s’organisa bientôt ; et Godin allait être obligé de recourir de nouveau à la justice, quand ses adversaires, très au courant des luttes judiciaires, formèrent contre lui une demande en nullité, tant des brevets qui avaient déjà donné lieu au premier procès, que de certains de ceux intervenus depuis. Une expertise fut ordonnée, elle donna raison à Godin, déclara ses brevets bien fondés et ses adversaires contrefacteurs.
- Un jugement de première instance, parfaitement motivé se prononça, le 2 juillet 1852, dans le sens de l’expertise et condamna les demandeurs. « C’était un grave échec pour eux » a écrit Godin, dans les notes que nous consultons. « Il y avait pour près de cent mille » francs de contrefaçons constatées et les dommages et » intérêts devaient être considérables. Mes adversaires » appelèrent aussitôt du jugement, sans grand espoir,
- » disait-on, mais voulant gagner du temps. Cela m’ins-» pira une fausse sécurité accrue de ce fait que mon » avocat pressé par moi de s’occuper de l’affaire me » répondit : J’ai étudié votre dossier, les choses sont en » de tellement bonnes conditions que nous n’avons pas » à nous en occuper. Venez la veille des débats, cela » suffira ».
- Ceci se passait à la fin de 1852.
- Godin attendit donc et se rendit à la Cour d’Appel seulement pour les plaidoiries. On était en janvier 1853,
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- l’avocat de Godin plaida avec talent, il fit ressortir le bien-fondé de la cause de son client, les conclusions de l’expertise, les motifs des premiers jugements, etc., etc. Mais les adversaires portèrent la discussion sur le double terrain industriel et politique, s’attachant à faire ressortir les tendances socialistes de Godin, tout autant que les prétendus cas de nullité de ses brevets. Pour apprécier la portée d’une pareille tactique, il suffit de rappeler que ces faits se passaient sous la formidable réaction qui accompagna la constitution de l’Empire.
- Godin écoutait, se demandant quelle serait la suite de cette évocation de ses opinions socialistes à propos de débats industriels ? Le ministère public prit, à son tour la parole. Il dit qu’en effet, Godin était socialiste, que cela devait rester en dehors du débat, mais que ce n’en était pas moins exact ; il trouva bien fondées les raisons des appelants, etc., etc. Enfin, la Cour déclara de nul effet les brevets obtenus par Godin les 15 juillet 1846, juillet 1847 et décembre 1848.
- « J’étais ahuri » a écrit Godin. « Pourquoi tant de » formalités judiciaires pour un pareil résultat? Etais-» je ruiné ? Mon industrie tombée dans le domaine public » au moment où j’allais en tirer profit, qu’allait-il adve-» nir?
- » J’avais encore d’autres brevets, mais à quoi pou-» vaient-ils me servir ? Auraient-ils devant mes juges » plus de valeur que ceux qu’ils venaient d’anéantir ;
- » ces brevets ne pouvaient désormais servir qu’à me » créer des procès nouveaux sans me rien garantir. J’en » résolus l’abandon et j’effaçai le mot : breveté de tous s> mes produits ».
- Que le lecteur pèse ces derniers mots et il comprendra comment Godin est resté ensuite neuf années sans prendre de brevets. Ses décisions n’étaient jamais prises sans
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- examen approfondi et conséquemment ne se modifiaient ensuite que lorsque les causes qui y avaient présidé étaient elles-mêmes modifiées.
- Son industrie n’en continua pas moins de prospérer. La concurrence s’activait, mais il la devançait sans cesse par les progrès qu’il réalisait chaque jour ; et ce fut ainsi qu’il triompha du terrible échec qui lui avait paru devoir être sa ruine, en lui enlevant l’industrie qu’il avait créée.
- Touchant ce malheureux procès, il a écrit encore :
- « Mes concurrents avaient entre les mains dix fois » plus de ressources en capital et en relations indus-» trielles que je n’en possédais alors.—Le fait était con-» sommé : j’étais amoindri, mais je subsistais. Il n’y » avait de salut pour moi qu’en avançant assez rapi-» dement dans la voie industrielle que j’avais prise » pour que mes adversaires ne puissent m’y suivre. J’y » réussis : les obstacles qu’ils me créèrent ne purent » m’arrêter et je grandis à côté d’eux, pendant qu’ils » travaillèrent à leur ruine ».
- Mais nous anticipons sur les faits, revenons à l’époque de 1850 à 1852, objet du présent chapitre.
- La réaction s’exercait avec vigueur contre tous les partisans du progrès ; c’était, pour beaucoup, faire oeuvre de salut social que de contrecarrer, de proscrire, si l’on pouvait, tous les partisans des principes d’association et d’organisation du travail.
- Quoiqu’il en eût déjà coûté à Godin de s’être signalé à l’attention du pouvoir par ses efforts sociaux, il poursuit imperturbable sa ligne de conduite, cherchant même, ainsi que nous le verrons plus loin, à créer un journal socialiste dans le département de l’Aisne.
- Le nombre d’ouvriers qu’occupait Godin donnait à penser au pouvoir. Le gouvernement tenait bien notre
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- héros en suspicion au point de vue politique, ayant déjà fait opérer chez lui une perquisition judiciaire et le sachant tout acquis à l’idée phalanstérienne dont les principaux défenseurs, Considérant, Cantagrel, etc., s’étaient réfugiés en Belgique après les événements de juin 1849 ; mais il n’osait guère pousser à fond les choses contre Godin, redoutant de priver de travail nombre d’ouvriers. Néanmoins Godin ne se fiait pas à ces ménagements forcés. Il se sentait trop fermement résolu à poursuivre la voie du progrès social pour ne pas prévoir que de nouvelles persécutions pouvaient être exercées contre lui. Aussi, le voyons-nous à cette époque se préoccuper de fonder en Belgique une succursale de son établissement, afin disait-il, d’avoir, au besoin, un lieu de refuge où il puisse donner essor à son activité.
- Son industrie, du. reste, lui paraissait appelée à des succès en Belgique ; et sa correspondance montre que dès 1849, il s’était occupé de la question.
- Le 21 janvier 1850,41 écrit à ses condisciples de Paris :
- « Je vais prochainement faire un voyage en Belgique,
- » dans l’intention d’y fonder un établissement pour l’ex-» ploitation de mon industrie.
- » Je viens donc vous prier de me dire si vous con-» naissez à Bruxelles ou ailleurs des phalanstériens, » commerçants ou industriels, s’occupant de métallur-» gie avec lesquels je pourrais établir des relations d’af-» faires ou près de qui je pourrais obtenir des renseigne-» ments ».
- Et il ajoute, visant les phalanstériens exilés : Considérant, Cantagrel, etc.
- « Pourrai-je aussi voir les amis exilés ?
- » Je compte sur votre prompte réponse et vous prie » d’agréer...
- Indiquons en deux mots la suite donnée à l’idée de la
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- succursale belge : L’affaire aboutit, Godin s’entendit d’a-bord avec une maison d’industrie qui, jusque dans le courant de 1853, exécuta dans ses propres ateliers les poêles, fourneaux et produits divers de la fabrication de Godin. Celui-ci prit des brevets en Belgique. Puis il loua une propriété à Forest-les-Bruxelles et y installa la fabrication jusque-là confiée, comme nous l’avons dit, à une maison d’industrie. Nous voyons par le dépouillement de la correspondance, qu’en mars 1853, on opérait à Forest les aménagements nécessaires pour l’installation de l’industrie.
- En 1858, Godin s’étant rendu propriétaire d’un établissement situé à l’autre extrémité de Bruxelles, dans la commune de Laeken, y transféra l’industrie de Forest. Nos lecteurs savent qu’aujourd’hui la succursale de Laeken fait partie de l’Association du Familistère et que les travailleurs y jouissent d’institutions analogues à celles de l’établissement de Guise.
- Reprenons le cours des efforts sociaux de Godin en 1850.
- La fondation de son établissement de Belgique fut pour lui l’occasion de revoir souvent les phalanstériens exilés.
- La première lettre qu’il écrivit à cette époque à Considérant, en Belgique, contient justement l’annonce de la publication prochaine du journal dont nous avons parlé ci-dessus. Godin écrit (La lettre est du 12 mai 1850).
- ... « Nous allons relever le drapeau du socialisme
- » dans le département de l’Aisne par la fondation » d’un journal Le Démocrate Socialiste qui paraîtra » sous peu de jours.
- » L’idée vaincra le mauvais vouloir des hommes ».
- Par le même courrier, il adresse à différents amis de
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- la cause sociale dans le département de l’Aisne, la lettre suivante :
- « Cher Monsieur,
- » Dans une réunion de‘socialistes tenu à Laon, il y a » quelques jours, nous avons décidé la fondation d’un » journal qui paraîtra prochainement sous le titre : » Le Démocrate Socialiste. Nous faisons appel à tou-» tes les sympathies et au dévouement des hommes » de progrès de notre département, afin d’être aidés » dans cette entreprise, tant pour la propagande du » journal, que pour la constitution du capital nécessaire.
- » Espérant que vous voudrez bien nous prêter votre » concours, je vous prie de me faire connaître tout d’a-» bord les adresses des personnes à qui, selon vous, » nous pourrions utilement envoyer les premiers numé-» ros du journal.
- » Agréez mes sentiments de fraternelle sympathie.
- » Godin ».
- Parmi les réponses qui furent faites à cette lettre de Godin, nous devons en citer une de M. Lh., son ami, dont nous sommes heureux de suivre la trace à travers les événements de la vie de notre héros. Il lui écrit, le 10 mai 1850 :
- « Monsieur et ami,
- « J’ai appris avec plaisir la fondation d’un journal socialiste pour notre département ; je la crois utile, pourvu que la rédaction en soit bien conduite et faite par des personnes connaissant la théorie phalanstérienne que je ne crois pas nécessaire de développer dans ce journal, puisqu’il doit être l’organe du progrès sans exclusion de doctrine socialiste quelconque qui, toutes,
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- ont droit de se faire connaître, mais non de s’imposer. Cette théorie doit former le fond de la pensée de l’écrivain pour qu’il y puise une foule d’idées nouvelles, afin de les faire pénétrer dans la société actuelle. Vous savez combien cette étude offre de conciliation et d’accord. Je pense qu’elle seule peut nous épargner les déceptions que nous éprouverons peut-être avant d’entrer dans la voie d’un progrès rationnel ; car il sera bien difficile de se tirer du labyrinthe des fausses idées de la politique empirique et violente avec laquelle on a toujours exploité une grande partie de la Société, plutôt que de la diriger vers son amélioration.
- » Nos rétrogrades agiteront encore longtemps notre malheureuse patrie, avant de reconnaître que la Solidarité est la loi universelle, que la réunion de l’homme, son association avec ses semblables est soumise à des lois, à des rapports qui, tous, dérivent de sa nature ; que comme de tous autres rapports et lois on peut, par leur analyse, former une science pour diriger l’humanité vers la perfection qu’il lui est possible d’atteindre.
- » L’intitulé de votre journal est compromettant au temps où nous vivons, et bien des personnes n’oseront le recevoir, car ce sont deux mots qui signifient encore pour beaucoup de monde Satan et Belzébuth ; n’auriez-vous pu le remplacer par deux autres, tels que Le Républicain Progressif.
- » Je contribuerai autant que je le pourrai au succès de votre entreprise. Quant à vous indiquer de suite des personnes pour leur adresser les premiers numéros, j’ai si peu de relations, que je n’en connais guère que vous ne connaissiez aussi bien que moi ; mais je verrai néanmoins si je peux en découvrir et je vous en ferai part ».
- Nous avons du même correspondant une autre lettre
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- sans date, adressée à Godin et d’où nous extrayons ce passage si propre à montrer la haute valeur morale de Lh. et ce pur amour de l’humanité qui constituait le pen entre les deux amis :
- « La persécution contre les socialistes continue-t-elle toujours à Guise ? ne voyez-vous encore poindre aucun effet de réaction contraire ? Il mè semble impossible que cela dure longtemps. Notre tour viendra de teur faire autant de bien qu’ils nous veulent de mal, ce sera un moyen bien sûr de nous venger de cette société ignorante et malheureuse ».
- Les difficultés entrevues par M. Lh. s’accentuèrent, sans doute, puisque chaque jour, en s’écoulant, rapprochait la Société française du Coup d’Etat qui eut lieu le 2 Décembre 1851. A la fin du mois de mai 1850, Godin écrit à Laon pour savoir*où en est le journal dont il n’entend plus parler ?
- Le 6 juin, on l’informe que les formalités légales sont accomplies et que le numéro-prospectus va paraître.
- Mais des complications survinrent, car, dans le courant du même mois, Godin écrit à nouveau pour être renseigné sur le sort du journal, et sa lettre nous montre que le titre même de la feuille était devenu incertain. En effet, la lettre se termine par ce voeu : « Que » Le Démocrate Socialiste (si c’est toujours bien le titre) » vive sans avoir rien à démêler avec le parquet, tel est » mon souhait du moment ».
- Finalement, nous ne savons si le journal a été constitué, ni sous quel titre il a pu paraître. Plus rien dans nos documents ne nous renseigne à ce sujet. Néanmoins, nous avons cru utile de signaler la tentative, comme un témoignage de plus de l’activité d’esprit de Godin et de la diversité des objets qu’il embrassait dans son amour éu bien social.
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- Il est bon, au surplus, de rappeler qu’à cette même époque, se discutait à l’Assemblée législative une nouvelle loi sur la presse dont les prescriptions rendaient pour ainsi dire impossible la publication de feuilles non agréables au pouvoir.
- Voici en effet les principales dispositions de cette loi qui fut votée le 16 juillet 1850 :
- « Cautionnement des journaux politiques : 50.000 fr.
- » Droit de timbre de cinq centimes par feuille.
- » Tout journal soumis à l’autorité administrative pour la vente sur la voie publique, etc., etc. ».
- Cette dernière disposition remettait au gouvernement droit de vie et de mort, pour ainsi dire, surtout journal.
- Il n’est pas étonnant que cette loi qui fut qualifiée de loi de haine et de vengeance empêchât l’éclosion de plus d’une feuille à cette époque.
- Vers ce même temps, Godin correspond avec son condisciple en doctrine phalanstérienne, Cantagrel, au sujet d’un catéchisme socialiste que ce dernier s’efforcait de rédiger.
- Cantagrel lui écrivait de Belgique, le 29 avril 1850 : « Je travaille assidûment à mon catéchisme qui devient une oeuvre beaucoup trop savante et infiniment trop longue pour son objet. Mais si elle ne sert pas comme catéchisme, elle servira comme exposition : on tente une chose et on en fait une autre... »
- Quelques jours plus tard, le 2 mai, Godin répond à Cantagrel en termes qui font songer que peut-être Godin s’était lui-même exercé sur une œuvre semblable. En effet, il écrit :
- « J’ai cru entrevoir l’inconvénient dont vous me dites » un mot concernant l’étendue de votre catéchisme. Une » telle œuvre me paraît devoir être composée d’affirma-» tions logiques plutôt que de déductions... »
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- Mais Godin doué d’une grande pénétration de jugement, voyait en môme temps le danger des affirmations sans démonstrations. A la faveur du demi-jour, les gens peuvent s’enrôler à la suite de doctrinaires qui les entraînent dans une voie toute autre que celle où ils pensaient aller.
- Comment donc dresser un catéchisme socialiste à la fois court et clair, à l’usage des personnes pour la plupart nullement préparées au travail intellectuel et ignorantes de toute notion sur le mouvement des sociétés humaines ?
- Le mental comme le physique est soumis à la loi d’évolution. L’homme, pour s’emparer d’une science, doit commencer par en saisir les éléments. C’est œuvre de longue haleine. Et l’acquisition du savoir est encore plus difficile et plus lente lorsqu’il s’agit de points non encore passés à l’état de science, c’est-à-dire non vérifiées par les faits et conséquemment assujettis à bien des contradictions.
- Or, c’est le cas de l’Economie sociale. La science s’en prépare lentement. Les faits dégageront peu à peu les véritables solutions.
- En attendant, vulgariser la connaissance des divers essais d’organisation sociale, avec leurs causes de succès et de revers, est le meilleur moyen de hâter la constitution de cette science.
- Revenons à 1850. La propagande faite par les diverses écoles socialistes, spécialement l’École sociétaire, avait alors répandu dans les centres ouvriers un certain nombre d’idées dont nous retrouvons l’écho en feuilletant la correspondance de Godin.
- Ainsi, le 17 Décembre 1850, en faisant un nouvel envoi de fonds à l’Ecole sociétaire, Godin signale le Wt suivant :
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- « Depuis quelque temps la classe ouvrière des con-» trées manufacturières de notre département s’occupe » des moyens de réaliser ce qu’elle appelle la vie à bon » marché. Dans cette intention, un groupe de mes » ouvriers est venu, il y a quelques jours, me prier de » les aider à la réalisation de cette idée. Je leur deman-» dai leurs intentions et leurs moyens ? Il s’agissait, sui-» vant eux, de fonder un magasin d’approvisionnement » des choses les plus nécessaires à la vie, au moyen » d’une souscription organisée parmi les ouvriers eux-» mêmes et prélevée sur leurs salaires. Leurs vues sont » peu développées et ils se rendent peu compte des dif-» Acuités d’une semblable affaire.
- » Je doute même qu’il soit possible de l’entreprendre » sous le régime de déAance où nous vivons, sans être » immédiatement entravé par la police. Malgré cela, je » vous prie de voir si vous ne pouvez m’aider de vos » conseils pour la fondation d’une semblable société.
- » Agréez mes sentiments de fraternelle sympathie ».
- Nous n’avons pas la réponse à cette lettre, la dernière phrase de Godin nous montre que les difficultés s’accroissaient pour toutes les tentatives, si minimes qu’elles fussent, ayant un caractère social.
- En effet, une profonde perturbation agitait tous les esprits. Le président de la République dont le mandat expirait en 1852, voulait, ou assurer sa réélection en modifiant la loi qui le déclarait non rééligible, ou restaurer l’Empire. Déjà, à la revue de Satory, en octobre de l’année qui nous occupe, des troupes avaient crié : « Vive l’empereur ! »
- Les événements les plus graves se succédèrent presque sans interruption jusqu’à la constitution de l’Effl' pire ; et chaque jour le pouvoir opposa une résistance de plus en plus formidable aux entreprises sociales,
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- aux institutions si simples qu’elles fussent, du moment qu’elles étaient de nature à conduire au groupement des citoyens, à la nécessité de fréquentes réunions entre eux. Aucune suite ne put donc être donnée à l’idée des ouvriers. Le pouvoir tenait Godin en surveillance. Une deuxième perquisition domiciliaire dont nous ignorons la date précise, eut lieu chez lui vers cette époque, sous prétexte d’y rechercher une correspondance avec les représentants du peuple condamnés en 1848 et 1849 par les hautes cours de Bourges et de Versailles. Godin a écrit à ce sujet dans son volume « Solutions sociales », page 146: .... « J’échappai à l’exil, grâce sans doute à ce » qu’aucune preuve ne put se faire contre moi, et grâce » aussi sans doute au nombre important d’ouvriers que » j’occupais déjà et qu’on a pu craindre de priver de » travail. Mais l’Ecole sociétaire ruinée, éparpillée, paya » largement son tribut au bannissement et à la pèrsé-» cution ».
- Vve J.-B.-A. Godin née Moret.
- (à suivre).
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- LA RÉFORME ÉLECTORALE (1)
- {fin.)
- Il n’est pas excessif de prétendre que tout système électoral ayant pour effet d’accorder à la minorité, voire à une minorité, sa part, ou une part quelconque de représentation est préférable au système de la majorité absolue, et bien plus encore, cela va sans dire, au système de la majorité relative pratiqué dans certains pays au premier tour, dans certains autres au second tour de scrutin. Aussi bien sommes-nous d’avis, avec M. E. Naville, que si l’on peut espérer une décision législative dans le sens de la proportionnalité, il faut savoir appuyer un projet même relativement défectueux, si c’est celui qui a le plus de chance d’être admis, mais sans perdre de vue le système préféré et sans le laisser oublier, à moins toutefois qu’un demi succès soit de nature à faire ajourner indéfiniment un succès plus considérable.
- C’est pourquoi nous verrions avec plaisir dans les élections municipales, à défaut des élections politiques, la mise en pratique du vote cumulatif ou limité, ou de tel autre système de proportionnalité que des organes modérés, le Temps, par exemple, considèrent comme immédiatement réalisable, en raison de ce fait qu’elles ont lieu au scrutin de liste.
- Mais si, parmi les systèmes qui font une part de représentation à la minorité, le plus défectueux est encore
- (1) Lire le Devoir depuis janvier dernier.
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- LA REFORME ÉLECTORALE
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- supérieur au système qui l’exclut absolument, il convient de reconnaître que le meilleur sera celui qui apportera le moins d’altération aux principes de liberté et d’égalité qui sont les conditions nécessaires de la véritable souveraineté nationale.
- La réforme exposée par Godin dans le Gouvernement, ce qu'il a été, ce qu'il doit être (1883) et dans son œuvre posthume : La République du Travail et la réforme parlementaire (1889) répond à ce double desideratum, et nous ne tenterons pas, après lui, de démontrer qu’elle est aussi facile à comprendre qu’à appliquer.
- Certaines questions soulevées par l’application du système proportionnel ont fait et font encore couler des flots d’encre parmi les partisans de ce système. La solution du problème des nombres fractionnaires est dans ce cas. On sait en quoi il consiste. Dix députés sont à répartir entre dix mille électeurs divisés en trois partis comptant, le premier, 5,500, le deuxième, 3,200 et le troisième, 1,300 adhérents. Mille électeurs ayant droit à un député, le parti A en aura cinq, le parti B trois et le parti C un ; total, neuf. Reste un député à élire. A qui l’attribuera-t-on? De quelque manière que l’on procède, un des partis sera légèrement avantagé. Les cantons de Oenève et du Tessin tranchent la difficulté en attribuant le siège restant aux listes ayant obtenu les plus fortes fractions, le canton de Neuchâtel, aux listes qui ont obtenu le plus grand nombre de suffrages. Les partisans belges du système d’Hondt ont recours au chiffre répartiteur.
- Nous avons admis l’hypothèse de trois listes; mais nous ne voyons pas pourquoi il n’y en aurait pas quatre, Clnq, six, huit, dix. Comment en pareil cas obtenir la représentation de chacun des groupes qu’elles représentent ? Les partisans de l’idée du quotient électoral ou du
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- quotient combiné avec la concurrence des listes répondent qu’à l’impossible nul n’est tenu et qu’ils n’ont pas la prétention de donner des sièges à toutes les opinions, le quotient électoral étant la limite à partir de laquelle une minorité a le droit d’être représentée.
- Si, avec le scrutin uninominal d’arrondissement les minorités, même la plus considérable après la majorité, sont impitoyablement sacrifiées dans la limite de la circonscription, si avec le scrutin départemental de liste, les minorités peu importantes ont peu de chances d’être représentées, même avec le système de la proportionnalité, leurs chances augmentent à mesure que s’étendent les limites de la circonscription, et l’unité de collège offre à la représentation des plus infimes minorités le champ le plus propice.
- Avec le vote limité, on est sûr d’avance qu’une seule opinion sera représentée, en dehors de celle qui a la majorité, celle qui vient immédiatement après celle-ci, et il n’est pas du tout certain qu’elle le sera proportionnellement à son importance, puisque sa part de représentation est déterminée suivant un rapport fixé au préalable par la loi.
- Autrement féconde est l’application du système cumulatif qui donne d’ailleurs satisfaction au principe de liberté, puisque chaque électeur dispose souverainement de ses suffrages et épuise son droit comme il l’entend.
- Ce système avait séduit Prévost-Paradol qui en disait:
- « Le système du vote accumulé se rapproche plus qu’aucun autre de l’exacte justice et satisfait pleinement la conscience. »
- Il est certain que le vote cumulatif peut avoir un effet utile dans la plus petite des circonscriptions nommant ses députés au scrutin de liste, et l’on peut dire que le scrutin de liste combiné avec le quotient électoral et le
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- vote cumulatif atteindrait son maximum d’efficacité dans le collège national. Or, le scrutin de liste, le quotient électoral, le vote cumulatif et Puni-té de collège constituent les traits principaux de l’organisation électorale de Godin.
- parlant de la préférence que les réformateurs ont pour des systèmes électoraux infiniment moins simples que le système cumulatif, M. Vauthier attribue la cause de cette préférence à la préoccupation d’organiser le classement des opinions du dehors, par l’intervention de la loi, au lieu de laisser, ainsi que le fait le vote cumulatif, ce classement s’organiser lui-même du dedans, par le seul fait d’une liberté de plus conférée à l’électeur.
- Il insiste à plusieurs reprises sur les complications dans lesquelles tombent ceux qui veulent réglementer le jeu des partis qui doit rester libre.
- Les projets Dansette et Lemire, pour ne parler que de ceux dont est saisi le parlement français, justifient bien les critiques que Godin adressait avant toute expérimentation aux systèmes un peu compliqués et parfois restrictifs de la représentation proportionnelle par la concurrence des listes.
- Le classement des opinions laborieusement obtenu à l’aide de listes de candidats auxquelles un dépôt préalable confère' un privilège important semble un peu factice à M. Vauthier, aux yeux duquel il apparaît comme le résultat d’hypothèses passablement hasardées sur la volonté des votants.
- Le projet Lemire annulle carrément tous les suffrages attribués à des candidats ne figurant pas sur les listes préalablement déposées.
- Il se tient, il faut le reconnaître au point de vue restrictif, bien en deçà du système serbe, qui interdit d’apporter le moindre changement dans les noms et même
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- dans l’ordre des noms, comme s’il avait à charge de démontrer d’une manière éclatante que dès qu’on entre dans la voie de la réglementation la simplicité ne s’obtient qu’au dépens de la liberté.
- Godin reproche précisément aux divers systèmes proposés en vue de la représentation proportionnelle de classer les électeurs dans de prétendues catégories pour lesquelles s’établirait la proportionnalité , lorsque ces catégories ou les listes qui les représentent sont elles-mêmes des fractions établies en violation des droits que l’électeur exerce en donnant son suffrage.
- « L’électeur, dit Godin, doit pouvoir distribuer et partager ses votes comme il le juge à propos. Au contraire, toutes les théories de représentation proportionnelle ont eu, jusqu’ici, l’inconvénient de placer l’électeur sous une discipline qui ferait de lui un soldat bien plus qu’un membre du souverain.
- « Le corps politique ne doit pas être divisé en fractions par la loi. C’est le vote, ce sont les électeurs qui doivent seuls établir ce fractionnement.
- « Il faut réaliser la libre expression du suffrage. On ne peut assujettir l’électeur à des règles électorales sans lui enlever une part de sa liberté. » (.République du Travail).
- Le but à atteindre, c’est la représentation du corps social tout entier dans ses opinions diverses, la représentation des hommes, des intelligences et des coeurs, ainsi que s’exprime M. Chassaing dans l’exposé des motifs de sa proposition, et non des pierres de leurs champs ou des fictions administratives qui les gouvernent.
- Le tort des différents systèmes proposés ou appliqués jusqu’à présent est de faire mouvoir la représentation proportionnelle dans le cercle étroit des circonscriptions
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- électorales, d’un nombre limité de listes et d’un nombre insuffisant d’électeurs.
- Il faut à l’exercice du suffrage universel la large base du collège national.
- « Si le nombre des électeurs français est de 500,000, écrivait en 1842 François Arago, tout citoyen réunissant 1000 voix, de quelque part qu’elles viennent, doit être député de France. »
- Ces quelques lignes renferment toute la théorie de l’unité de collège électoral.
- L’équité de ce principe est généralement admise et la possibilité de sa mise en œuvre est démontrée par l’exemple de l’Espagne et du Portugal, bien que l’application en soit fort restreinte dans ces deux pays.
- Ce que paraissent redouter surtout les partisans de la représentation proportionnelle sympathiques à ce principe, ce sont les aléas qu’entraînerait sa généralisation.
- Une connaissance précise des conditions de son fonctionnement contribuerait à dissiper cette crainte.
- Pour donner aux principes de -liberté et d’égalité satisfaction complète, il semble que le bulletin de liste national, avec l’unité de collège, doit logiquement comporter autant de noms qu’il y a de députés à élire dans la nation, puisque chaque électeur doit exercer son action sur l’ensemble des intérêts politiques et sociaux du pays. Mais qui ne voit que l’exercice de ce droit sera parfaitement assuré si l’électeur vote pour un nombre de capacités et de talents capables de représenter tous ces intérêts.
- « En principe, le droit électoral doit s’exercer de façon à permettre à l’électeur d’agir sur tous les pouvoirs de la nation, d’exercer son influence sur chacune des grandes divisions administratives de la République,
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- c’est à dire qu’il faut que l’électeur vote pour autant de représentants que le gouvernement de la nation comporte de ministères » (Godin).
- Ces principales divisions peuvent être envisagées ainsi :
- Ministère du travail, agriculture, industrie et commerce ;
- Ministère de l’instruction publique, écoles, sciences et arts ;
- Ministère des finances, solidarité et mutualité nationales ;
- Ministère des travaux publics, chemins de fer et canaux ;
- Ministère des postes et télégraphes ;
- Ministère de la justice ;
- Ministère de la marine et des colonies;
- Ministère des affaires intérieures ;
- Ministère des affaires étrangères ;
- Ministère de la défense nationale.
- C’est donc dix votes que l’électeur aurait à porter sur son bulletin.
- Le système proposé par Godin peut se résumer ainsi :
- Unité de collège au scrutin de liste national;
- Egalité des électeurs devant le scrutin, chacun d’eux votant pour dix noms ;
- Liberté absolue de l’électeur dans le choix de ses candidats par toute la France ;
- Le mandat de député a une durée de deux ans, la Chambre étant renouvelée par moitié chaque année.
- Telles sont les conditions générales du système.
- Moyens pratiques : vote et dépouillement à la commune.
- Recensement départemental au chef-lieu du département.
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- Recensement national par les députés restés en fonctions, soit la moitié de la Chambre.
- Pour l’inauguration du système : Recensement national par la Chambre des députés en fonction au moment de l’inauguration, le mandat de cette Chambre se terminant par cet acte même.
- Proclamation, en qualité de députés, des candidats avant obtenu le plus de voix, jusqu’à concurrence de la moitié des députés devant composer la Chambre.
- Affichage de la liste des députés élus dans toutes les communes de France.
- Affichage, en même temps, des noms et du nombre de voix des candidats ayant obtenu le plus de suffrages après les députés élus, et cela en nombre au moins double de celui des députés à élire au second tour.
- Nouvelle élection le quatrième dimanche après l’affichage.
- Election et proclamation comme au premier tour.
- Le scrutin de liste national se prête à toutes les garanties cherchées pour amener l’équité et la justice dans les élections. « Il répond à toutes les formules de représentation sans imposer à l’électeur aucune étude préalable pour l’exercice de son droit. »
- Il « a cet immense avantage de permettre de constituer dans le sein de la nation, autant de sous-collèges électoraux qu’il y a de partis, d’opinions et d’intérêts distincts. Ces sous-collèges s’établissent d’eux-mêmes par l’essor naturel de la liberté. »
- Aucune autre base électorale n’est assez large pour faciliter au même degré la cohésion, le ralliement des minorités et leur donner la possibilité d’exercer leur part d’influence sur les lois du pays.
- Une minorité de 200,000 électeurs disséminés par fonte la France n’a aucune chance d’être représentée
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- avec le scrutin départemental ou de circonscription. Que ces 200,000 électeurs portent leurs 200.000 voix sur une liste de dix candidats de leur choix et ils acquièrent la possibilité d’être représentés.
- Si l’on divise le chiffre de sept millions, nombre approximatif des électeurs français, par 500, nombre de députés à élire, on obtient quatorze mille voix par député comme quotient général. Mais, si l’on admet le bulletin cumulatif, quatorze mille électeurs, pouvant porter dix fois le même nom sur leur bulletin, seraient en mesure de donner 140,000 voix à un seul candidat. C’est là un quotient électoral minimum raisonnable pour une élection au scrutin de liste national, puisqu’il permettrait la représentation à une opinion n’ayant en France qu’un minimum de 170 électeurs par département.
- En donnant à tous les électeurs la certitude que leur vote pourra être utilement recensé, le scrutin de liste national avec bulletin cumulatif mettra un terme au fléau de l’abstentionnisme qui menace de mort nos institutions démocratiques. Il répond ainsi à la légitime préoccupation de ceux qui voudraient enrayer le mal et qui ne trouvent pour obtenir ce résultat que l’obligation du vote, mesure injuste quand le citoyen n’a aucun moyen d’exprimer utilement sa volonté, inutile s’il possède ce moyen.
- Enfin, combiné avec le renouvellement annuel de la moitié de la Chambre des députés, le scrutin de liste national répond à l’intention de contrôle qu’ont en vue les électeurs qui proposent le mandat impératif.
- Le système de « la moitié plus un » a atteint la limite extrême du mal qu’il peut faire avec le scrutin uninominal. Il ne nous a épargné aucune des conséquences funestes que Godin avait depuis longtemps prédites :
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- subordination des intérêts généraux aux intérêts locaux, affaiblissement de l’esprit public, corruption, candidature officielle.
- La Chambre vient de décider par 338 voix contre 174 qu’il n’y avait pas lieu d’en changer. Au peuple d’aviser, car « c’est de l’action consciente du suffrage universel que doivent sortir et la réforme nécessaire du régime parlementaire et la constitution du gouvernement démocratique et social. »
- J. PASCALY,
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- La protection de l’Enfance. — L’office national du commerce extérieur. — Lois ouvrières : Les condi-tions du travail dans les travaux publics. La saisie-arrêt des salaires.
- Le Sénat a mis à profit le temps consacré par la Chambre à l’interminable discussion du budget pour travailler à quelques lois de réelle importance, notamment la loi sur la responsabilité des accidents dont les ouvriers sont victimes dans leur travail, la loi sur les sociétés de secours mutuels, et la loi ayant pour objet la répression des violences, voies de faits, actes de cruauté et attentats commis envers les enfants.
- # #
- Cette dernière loi renforce les dispositions du Code pénal tendant à la répression des mauvais traitements infligés aux enfants, et les dispositions du même Code relatives à l’abandon des jeunes enfants dans un lieu solitaire ou non solitaire; elle complète la loi du 7 décembre 1874 sur l’exploitation de l’enfance.
- Dans tous les cas prévus par la nouvelle loi, lorsque les coupables seront des ascendants ou tuteurs de l’enfant, ou des dépositaires, à un titre quelconque, de la puissance paternelle ou tutélaire, ils seront de plein droit, déchus de la puissance paternelle et de la tutelle, par le seul effet de la condamnation prononcée. Toutefois les tribunaux correctionnels lorsqu’ils appliqueront, eu égard au peu de gravité du délit, une peine inférieure à une année d’emprisonnement, pourront, par une disposition spéciale et motivée de leur jugement, déclarer que ces déchéances ne seront pas encourues ou en limiter la durée.
- La loi du 24 juillet 1889, sur la protection des enfants maltraités ou moralement abandonnés, demeure d’ailleurs en vigueur dans toutes celles de ses dispositions qui ne sont pas contraires à la nouvelle loi.
- L’article 7 du projet formulé par la commission séna.
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- toriale, qui autorisait les associations pour la protection l’enfance à poursuivre et à se porter partie civile dans les procès intentés aux auteurs des mauvais traitements, a donné lieu à une longue discussion.
- Cette disposition vivement combattue, a été énergiquement défendue par le rapporteur, M. Bérenger.
- Il est reconnu, a-t-il dit, que le ministère public, malgré sa vigilance, ne connaît les actes dont nous nous occupons que le jour où il est trop tard pour sévir. Dès lors, on a recherché les moyens d’obtenir des renseignements plus prompts et on a songé à adjoindre un auxiliaire au Procureur de la République, ainsi que cela se fait d’ailleurs en Angleterre et aux Etats-Unis, pays soucieux pourtant de la liberté individuelle.
- Malgré les efforts du gouvernement, le Sénat a reculé devant cette innovation.
- * *
- Signalons comme définitive l’adoption d’un projet de loi portant création au ministère du commerce et de l’industrie d’un « Office national du commerce extérieur. »
- La nouvelle institution aura pour objet de fournir, à nos industriels et négociants, les renseignements commerciaux de toute nature pouvant concourir au développement de notre commerce extérieur et à l’extension de ses débouchés dans les pays étrangers, les colonies françaises et les pays de protectorat.
- L’organisation de l’Office, le contrôle permanent des services et leur fonctionnement seront assurés par un conseil d’administration nommé par le ministre du commerce, siégeant sous sa présidence, et composé de présidents de chambres de commerce des départements, du président et de membres de la chambre de commerce de Paris, enfin, d’un certain nombre de chefs de service délégués par les ministères intéressés.
- Un comité de direction, chargé d’assurer le fonctionnement journalier de l’Office, sera formé avec des représentants des Chambres de commerce de province et de Paris.
- *
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- Le texte sénatorial, en ce qui concerne la loi sur les accidents, la loi sur le placement des ouvriers, précédemment votée par le Sénat, la loi sur les sociétés de secours mutuels et la loi sur la protection de l’enfance ne diffère pas tellement du texte adopté par la Chambre qu’on ne puisse espérer de voir adopter définitivement ces lois avant la fin de la législature, d’autant plus que la Chambre n’aura besoin pour ce faire de s’affranchir des préoccupations électorales qui sont l’unique mobile de tous ses actes depuis quelques mois, au contraire.
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- % *
- D’autres lois urgentes pourront-elles être votées à temps? C’est fort douteux. Comme si cette éventualité devait se produire, les divers rapporteurs des grandes commissions se hâtent de déposer leurs rapports.
- Presqu’en même temps que paraissait au Journal officiel, le rapport de la commission extra-parlementaire instituée par décret du 12 octobre 1895 pour l’examen des clauses et conditions des cahiers des charges des adjudications et marchés de. l’Etat, on distribuait aux membres du Parlement le rapport de M. Lavy au nom de la commission du travail chargée d’examiner les propositions relatives aux conditions du travail dans les travaux publics.
- Comme conclusion de son remarquable rapport, M. Lavy propose à la Chambre d’adopter le texte législatif que voici :
- Article 1er. — Dans leurs travaux neufs ou d’entretien, crédités sur le budget ordinaire ou sur fonds d’emprunt, que ces travaux soient faits en régie ou donnés par adjudication, l’Etat, les départements et les communes devront :
- 1° Accorder ou exiger qu’on accorde aux ouvriers un jour de repos par semaine ;
- 2° N’admettre l’emploi que d’un dixième d’ouvriers étrangers, au maximum;
- 3° Interdire le marchandage, conformément au décret-loi du 2 mars 1848 et à l’arrêté du gouvernement provisoire du 21 mars 1848.
- Les pénalités prévues audit arrêté seront applicables
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- à toutes les infractions aux prescriptions du présent article.
- L’Etat, les départements et les communes pourront, en outre, résilier le contrat en cours d’exécution et priver l’entrepreneur coupable, pour un temps ou à titre définitif, de la faculté de se présenter aux adjudications.
- Art. 2. — Les départements et les communes peuvent insérer, dans les cahiers des charges des travaux en régie ou par adjudication, des clauses relatives à la fixation des salaires, à la détermination de la durée de la journée de travail et toutes autres clauses qui seraient de nature à assurer à la fois la bonne exécution des travaux et des conditions de payement des salaires, d’organisation du travail, d’hygiène, de sécurité en faveur des ouvriers.
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- # *
- La Commission parlementaire du travail a approuvé le rapport de M. Rose sur les modifications proposées à la loi du 12 janvier 1895, relative à la saisie-arrêt des salaires des ouvriers.
- Aux termes de cette loi les salaires des ouvriers et gens de service sont cessibles pour 1/10 et saisissables pour 1/10.
- Les traitements ou appointements des employés, commis et fonctionnaires ne dépassant pas 2,000 francs par an sont cessibles pour 1 /10 et saisissables pour 1 /10.
- La loi de 1895 avait été inspirée par le désir de réduire dans une forte proportion le montant des frais qu’avaient à subir les ouvriers débiteurs, du fait des oppositions mises sur leur salaire.
- La loi n’a malheureusement pas atteint le but qu’on en attendait ; et contrairement aux prévisions du législateur, le montant des frais mis à la charge de l’ouvrier débiteur pour une dette souvent fort minime, atteint des proportions réellement scandaleuses.
- C’est ainsi que pour recouvrer une créance de 20 fr., a en moyenne 27 fr. 50 de frais. Un tableau des frais do justice que nous avons sous les yeux en fait foi.
- L’auteur d’une des trois propositions tendant à la
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- modification de la loi du 12 janvier 1895 propose de déclarer que les salaires des ouvriers et gens de service sont incessibles et insaisissables. Cette disposition est en vigueur dans deux pays d’Europe très prospères, l’Angleterre et l’Allemagne, où toute la législation tend au développement du commerce et de l’industrie.
- Voici au surplus, sur ce point spécial, l’état delà législation à l’étranger :
- En Allemagne (loi du 21 juillet 1869), les salaires des ouvriers et gens de service sont incessibles et insaisissables en entier.
- Pas de texte pour le fonctionnaire, l’employé ou le commis.
- En Belgique (loi du 18 août 1887), les salaires des ouvriers et gens de service et les appointements inférieurs à 1200 francs l’an des employés, commis ou fonctionnaires, sont : saisissables pour 1/5, cessibles pour 2/5.
- En Angleterre (loi du 14 juillet 1870), les salaires des ouvriers sont incessibles et insaisissables en totalité.
- Pas de texte pour le commis, l’employé, le fonctionnaire.
- En Autriche (loi du 16 mai 1883 et loi du 29 avril 1873), les salaires sont saisissables pour* 1/3. Néanmoins, les salaires des ouvriers mineurs sont saisissables pour le tout.
- Pas de texte pour l’employé ou fonctionnaire. Pas de texte pour la cessibilité.
- En Hongrie, les salaires sont saisissables pour 1 fr. 50 par jour, et cessibles pour la fraction outrepassant le chiffre annuel de 500 florins. Pas de texte pour l’employé, commis ou fonctionnaire.
- En Espagne, pas de texte pour régir la cessibilité. Les appointements gages, salaires inférieurs à 24 réaux (6 fr. par jour) sont insaisissables.
- En Russie, est saisissable 1/3 du salaire du célibataire, 1/4 du salaire de l’homme marié. Pas de texte pour la cessibilité.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- FRANGE
- Le droit à la vie.
- Le Tribunal de Château-Thierry, a rendu dans les premiers jours de mars, un jugement qui fera date dans les annales de la jurisprudence.
- Une pauvre fille ayant sa mère et un enfant à sa charge, vola,, après avoir souffert de la faim pendant trente-six heures, une miche de pain dans la boutique d’un boulanger. Traduite en justice, elle a été acquittée.
- Les Misérables de Victor-Hugo, ont pour point de départ cette donnée : Un malheureux condamné au bagne pour avoir volé un pain.
- Un peu d’humanité est entré depuis lors dans le Code. Ce n’est plus le bagne, c’est la prison qui punit les imitateurs de Jean Valjean. Mais aucun d’eux n’y a échappé jusqu’au jugement de Château-Thierry.
- De ce jugement nous croyons devoir reproduire les parties essentielles :
- « Attendu qu’au moment ou la prévenue a pris un pain chez le boulanger P..., elle n’avait pas d’argent et que les denrées qu’elle avait reçues étaient épuisées depuis trente-six heures ;
- » Que ni elle ni sa mère n’avaient mangé pendant ce laps de temps, laissant pour l’enfant les quelques gouttes de lait qui étaient dans la maison ;
- » Qu’il est regrettable que, dans une société bien organisée, un des membres de cette société, surtout une mère de famille, puisse manquer de pain autrement que par sa faute ;
- » Attendu que la misère et la faim sont susceptibles d?enlever à tout être humain une partie de son libre arbitre et d’amoindrir en lui, dans une certaine mesure, ia notion du bien et du mal ;
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- » Qu’un acte ordinairement répréhensible perd beaucoup de son caractère frauduleux, lorsque celui qui le commet n’agit que poussé par l’impérieux besoin de se procurer un aliment de première nécessité, sans lequel la nature se refuse à mettre en œuvre notre constitution physique ;
- » Que l’intention frauduleuse est encore bien plus atténuée lorsque, aux tortures aigües de la faim, vient se joindre, comme dans l’espèce, le désir si naturel chez une mère de les éviter au jeune enfant dont elle a la charge ;
- » Qu’il en résulte que tous les caractères de l’appréhension frauduleuse, librement et volontairement perpétrée, ne se retrouvent pas dans le fait accompli par la fille M..., qui s’offre à désintéresser le boulanger P... sur le premier travail qu’elle pourra se procurer ;
- » Qu’en conséquence il y a lieu de la renvoyer des fins des poursuites sans dépens :
- » Par ces motifs, renvoie la fille M... des fins des poursuites sans dépens. »
- Ces considérants ont fait, comme on le pense, le tour de la presse. Le Temps qui ne saurait être suspect d’encourager les attentats à la propriété déclare sans ambages qu’ils « honorent celui qui les a écrits ».
- « On a beau dire, ajoute notre confrère, et ses réflexions valent aussi la peine d’être retenues, les idées cheminent dans les esprits. Voilà un jugement qui n’eût pas été possible il y a seulement vingt ans. A le supposer rendu alors, en ces termes, il eût fait scandale. Aujourd’hui, le scandale eût résulté de la condamnation. Les lois, les justes lois protègent toujours la propriété. Mais le sentiment du devoir social a pris une force irrésistible. La société en est à se condamner elle-même, par l’organe de ses magistrats, quand il lui faut constater qu’un de ses membres meurt de faim, après avoir tout fait pour se procurer le travail qui lui eût permis de vivre. Le droit à Vexistence n’est écrit nulle part. Mais il n’y a pas un fait de la vie courante qui ne crie à la conscience des hommes d’à présent : Proclamez, respectez, organisez ce droit ! »
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- Nous n’avons pas d’autre conclusion à tirer que celle de notre confrère : Il faut sans délai proclamer, respecter, organiser le droit à la vie.
- Les syndicats professionnels en 1897.
- JJ Annuaire des syndicats professionnels pour 1897, qui vient de paraître, relate, comme fait saillant, le ralentissement du développement des syndicats ouvriers depuis 1896. En 1897, on en compte seulement 2.316 sur 5.680. Le personnel des syndicats agricoles prend l’avantage sur celui des syndicats ouvriers : 438.596 contre 431.794, alors que l’an dernier la différence était à peine sensible.
- ANGLETERRE
- Les élections au County-Council de Londres ont eu
- lieu le 3 mars dernier. C’est la quatrième fois que le County-Council est élu. Dans le premier et le second conseil les conservateurs étaient en majorité impuissante : ils n’avaient que 35 voix. Après les élections de 1895, la majorité passe du côté des progressistes, mais de trois voix seulement.
- Cette fois encore les progressistes l’ont emporté. Ils ont gagné 15 sièges, et seront au nombre de 70 dans la nouvelle Assemblée ; les modérés, qui n’ont que quatre conquêtes à enregistrer, n’y seront qu’au nombre de 48 et s’y trouveront conséquemment, en minorité de 22 voix.
- Voici quelques détails sur les conditions légales qui président à ces élections : Le droit de vote est conféré par la résidence et par la contribution aux impôts municipaux, dont le conseil a l’administration, en partie seulement, le reste étant confié aux soins des conseils de paroisse. De ce chef, Londres compte 570.187 électeurs, cest-à-dire environ deux mille de plus que pour les élections à la Chambre des communes, ce qui s’explique par le droit qu’ont les femmes propriétaires en propre ^e maisons de prendre part au scrutin. Mais si elles sont
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- LE DEVOIR
- électrices, par une singulière anomalie elles ne sont pas éligibles. Lors des premières élections au County-Coun-cil deux femmes furent élues : Lady Sandhurst et Miss Cohn. Leur élection fut annulée au bout d’un certain temps pendant lequel elles avaient siégé, et l’une d’elles avait même été investie par la confiance de ses collègues d’une fonction au conseil.
- Les circonscriptions électorales sont les mêmes que pour les élections parlementaires, seulement chacune a deux conseillers à élire et la Cité quatre.
- *
- * #
- Les forces des Trade-unions
- Le rapport de l’office du travail du ministère du commerce donne des chiffres fort intéressants sur la force numérique des syndicats et les fonds dont ils disposent.
- En 1892, le nombre des syndicats a été de 1184, avec 1,461,800 adhérents ; en 1893, les syndicats étaient au nombre de 1,239 et le chiffre des adhérents de 1,453,692; en 1894, il y avait 1,282 syndicats et 1,424,941 adhérents ; l’année 1895 accuse 1,316 syndicats avec 1 million 397,887 syndiqués, et enfin l’année 1896, 1,330 syndicats avec 1,487,562 adhérents.
- ***
- ETATS-UNIS
- Dissolution d’une société communiste.
- On lit dans le Temps du 7 mars 1898 :
- « Une de ces nombreuses colonies communistes dont est parsemé le territoire américain vient, comme tant d’autres, de voir la fin de son beau rêve. La débandade des Zoarites, établis dans le village de Zoar, dans le nord de l’Ohio, sur 7,000 acres (2,500 hectares, de terrain qu’ils avaient achetées pour presque rien, vient de commencer.
- » Cette communauté avait été fondée sur les principes du christianisme primitif dès 1817, par un petit groupe d’Allemands conduits par un certain Bâumeler, et qui offraient beaucoup de points de ressemblance avec les Quakers. Ils avaient maintenu l’unité de la famille, et la
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- communauté était limitée à la propriété, aujourd’hui évaluée à 5 millions de francs.
- » Des accusations de mauvaise gestion ont engendré des divisions à la suite desquelles il a été décidé de dissoudre la communauté et de partager l’actif entre ses membres ».
- «s
- AUTRICHE
- La question des langues.
- On sait quelle effroyable crise ont déchaîné sur l’Autriche les ordonnances en établissant en Bohême, l’usage officiel de la langue tchèque, concurremment avec la langue allemande. Deux ministères ont succombé dans cette crise où a failli sombrer le parlementarisme autrichien.
- D’après les nouvelles ordonnances sur les langues, la Bohême sera partagée en territoires linguistiques allemands, tchèques et mixtes ; la Moravie en territoires mixtes, et les autorités administratives ne seront obligées de connaître que la langue nécessaire à l’exercice de leurs fonctions, tandis que, d’après les anciennes ordonnances, la Bohème et la Moravie n’étaient pas partagées en territoires linguistiques et que les autorités étaient obligées de connaître les deux langues.
- Il ne paraît pas que cette mesure doive satisfaire les deux partis.
- RUSSIE La coopération.
- Une Exposition coopérative permanente vient d’être fondée à Kharkoff. Son but est : 1° d’organiser une exposition des modèles produits et marchandises qui peuvent etre fabriquées par des Sociétés coopératives de production ou vendues avec avantage aux sociétés de consommation.
- 2° D’ouvrir une bibliothèque coopérative où seront recueillis tous les documents pouvant servir à développer les institutions de cette nature.
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- La Société se propose en outre de publier une petite encyclopédie de la coopération.
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- La population.
- Les résultats du recensement de la population russe qui a eu lieu au mois de janvier 1897, sont aujourd’hui connus.
- Voici quelques chiffres indiquant avec toute l’exactitude désirable la population de l’empire des Czars.
- Les cinquante gouvernements de la Russie d’Europe contiennent 94,215,000 habitants, dont 46,447,000 hommes et 47,768,000 femmes.
- Dans les dix gouvernements de la Visla on compte 9,455,000 habitants (4,764,000 hommes et 4,691,000 femmes). Au Caucase 9,248,000 (4,891,000 hommes et 4 millions 357,000 femmes). L’immense Sibérie n’a que 5,727,000 habitants (2,954,000 hommes et 2,772,000 femmes). Enfin la moyenne Asie a 7,721,000 habitants (4,159,000 hommes et 3,562,000 femmes). En tout 126,366,000 habitants pour toute la Russie. Mais il faut y ajouter encore les Russes de Finlande, les marins alors en voyage, les Russes de Boukhara et de Khiva, et l’on arrive à un total superbe : 126,411,000 habitants, dont 63,253,000 hommes et 63,158,000 femmes.
- Le total de la population masculine dépasse de 95,000 âmes le total de la population féminine.
- La population des villes forme un total de 16,289,000 habitants, soit environ le 13 % de la population générale de l’Empire.
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- SUISSE
- La fédération des syndicats professionnels.
- On signale, de Zurich, les progrès rapides de la Fédération suisse des syndicats 'professionnels. L’année 1897 a été marquée par une augmention de 35 sections, ce qui porte aujourd’hui le nombre total à plus de 300.
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- L’élection directe et la représentation proportionnelle.
- A la suite du referendum ratifiant la loi du rachat des chemins de fer votée par les Chambres, les délégués des radicaux d’extrême gauche, des socialistes et de la Volkspartei, ont tenu le 27 février, une réunion dans laquelle ils ont décidé de présenter au Conseil fédéral (Ministère), une motion demandant l’élection de ce Conseil par le peuple et l’élection proportionnelle du Conseil national (Chambre des députés).
- On sait que la Chambre est élue actuellement d’après le système majoritaire.
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- Projet d’une Association internationale des ouvriers lithographes.
- A la liste des associations internationales professionnelles qui comprend actuellement les mineurs et les tisseurs, et d’autres peut-être encore que nous ignorons, viendra bientôt s’ajouter, si l’initiative prise par l’Association des ouvriers lithographes suisses, est suivie d’effet, l’Association internationale des ouvriers lithographes. Une assemblée constitutive aura lieu en août prochain.
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- LE DEVOIR
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- La neutralité du Danemark.
- Une intéressante et sérieuse question de politique internationale a été soulevée il y a quelque temps par le Danemark.
- Le ministre des affaires étrangères a annoncé, au Folketking, qu’il avait chargé ses représentants diplomatiques de demander aux gouvernements auprès desquels ils sont accrédités s’ils seraient favorables à l’idée de comprendre la monarchie danoise au nombre des Etats dont la neutralité perpétuelle est garantie par l’Europe, c’est-à-dire de la Suisse et de la Belgique. Les réponses ont été très favorables au désir qu’a le Danemark de se déclarer neutre proprio motu, mais, en ce qui concerne la garantie de l’Europe, elles sont beaucoup moins encourageantes, et le ministre ne croit pas que le désir des Danois puisse se réaliser au moins pour le moment.
- Nous regrettons que le résultat de cette démarche ait été négatif car nous aurions été très satisfaits de voir pour la sécurité du Danemark et la dignité de l’Europe, le nombre des Etats neutres accru d’une unité moralement considérable.
- * **
- La Correspondance internationale entre écoliers est introduite en Norvège par le Norske orden qui servira d’intermédiaire pour la correspondance entre écoliers norvégiens et suédois.
- xk #
- L’Union cosmopolite qui vient d’être fondée à la Haye par l’initiative de M. Eug. Rensburg a pour but de faciliter l’étude des langues modernes par la conversation et l’audition ou la rédaction de courtes conférences sur divers sujets (en évitant toutefois la politique et la religion). Les étrangers appartenant à la Société ou admis par l’un des membres trouveront des amis qui feront
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- tout ce qui dépendra d’eux pour rendre leur séjour en Hollande à la fois utile et agréable. Les séances ont lieu tous les lundis dès 9 heures du soir au Café de la Hollande méridionale. Cotisation annuelle 5 fl. Des succursales de l’Union vont être fondées sous peu dans les principales villes des Pays-bas.
- Le duel.
- La recrudescence de la brutale folie du duel qui s’est manifestée en France à la suite des affaires Dreyfus et la tragique issue de la rencontre qui prive l’Italie d’un de ses plus illustres poètes et de ses plus généreux citoyens, le député Cavallotti, imposent aux amis de la paix et de l’adoucissement graduel des moeurs le devoir de renouveler leurs précédentes protestations contre tout appel à la force pour le règlement des différends.
- A Rome, au sein de la Chambre des députés, on a demandé pourquoi le ministère ne fait pas respecter davantage la loi qui statue une peine contre les duellistes, et des motions ont été déposées pour faire rentrer dans le droit commun le duel et ses conséquences.
- A Paris, le mépris de la loi a été poussé si loin que c’est dans un local appartenant à l’Etat qu’au vu et au su de tout le monde a eu lieu le duel Henry-Picquart, et que des officiers supérieurs sont allés féliciter le blessé comme s’il avait fait acte d’obéissance aux lois de son pays.
- Nous rappelons donc que trois Congrès universels de la Paix se sont prononcés catégoriquement contre le duel.
- Décision du Congrès de 1894 à Anvers :
- « Le Congrès condamne absolument le duel et prie tous les membres des Sociétés de la Paix, de même que ceux de la Conférence interparlementaire, de réagir avec énergie contre cet abus. »
- Décision du Congrès de 1896 à Budapest :
- « Le Congrès, considérant que le duel est contraire aux principes qu’il défend, prie ses membres de faire tous leurs efforts pour en faire cesser la pratique et Pour assurer l’exécution des lois y relatives. »
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- Décision du Congrès de 1897 à Hambourg :
- « Le Congrès félicite les Associations universitaires et pacifiques qui sont entrées dans la voie pratique de l’abolition du duel, en engageant leurs membres à ne répondre à aucune provocation. Le Congrès serait heureux de voir d’autres associations suivre cet exemple. »
- « Considérant que, sur l’initiative du prince Albert, le duel a été aboli en Angleterre par le Département de la guerre, qui a déclaré que tout officier qui provoquerait un duel serait dégradé, et que cette réforme de la loi militaire a été appuyée par les officiers de terre et de mer, il est à souhaiter que la même réforme s’accomplisse d’une façon analogue dans d’autres pays. »
- (Correspondance bi-mensuelle du bureau de la Paix).
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- L’arbitrage international et les partis politiques.
- En Allemagne trois partis ont admis dans leur programme l’Arbitrage international, savoir : le parti démocratique, le parti de la démocratie sociale et l’Union des paysans bavarois.
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- La Société de la Paix du Familistère a tenu une séance extraordinaire le 17 février dernier, sous la présidence de M. Sarrazin-Duheim, qui a ouvert cette séance en exposant les progrès du mouvement pacifique.
- Continuant son ordre du jour, l’assemblée vote à l’unanimité les résolutions proposées par le Bureau international de la Paix pour le 22 février, avec des remerciements au secrétaire honoraire de ce bureau, M. Elie Ducommun, de même qu’au directeur du bureau français de la Paix, M. Gaston Moch.
- « Nous protestons contre l’absurdité de la guerre et contre la folie ruineuse des armements indéfiniment augmentés.
- » Nous promettons de combattre énergiquement la violence dans les relations internationales et de travailler à assurer la paix en aidant de toutes nos forces à l’organisation d’une justice entre nations.
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- « Convaincus de la puissance utile de la presse, nous saluons avec joie la naissance de l’association internationale des journalistes amis de la Paix. Nous félicitons cordialement les journalistes qui y adhèrent et nous nous engageons à réserver tout notre concours à la presse qui lutte pour la paix et la justice. »
- Sur la proposition de son président, l’assemblée vote également à l’unanimité la résolution suivante :
- « En vue des élections législatives prochaines, et conformément aux décisions des congrès antérieurs, les membres de la Société de la paix du Familistère de Guise, réunis en assemblée générale le 17 février 1898, se déclarent résolus à n’accorder leurs suffrages qu’aux candidats prenant l’engagement formel, s’ils sont élus, de se faire inscrire dans le groupe de l’Union interparlementaire, composé actuellement de plus de 2000 sénateurs et députés de toutes les nations, l’une des institutions les mieux pratiquement organisées pour détruire la guerre. »
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- Les Amis de la Paix de Clermont-Ferrand, président M. P. Hospital, secrétaire M. A. Pardoux, ont voté dans leur séance du 26 février 1898, les résolutions proposées par le Bureau international de la Paix en y ajoutant la résolution suivante :
- » Nous affirmons de nouveau que les guerres et autres calamités dues à la malignité humaine ont toujours pour cause première les agissements de particuliers justiciables des tribunaux, et que dès lors la guerre, l’émeute, le duel, sont des actes inconciliables avec le développement de la civilisation et que rien ne justifie.
- » En attendant que cette vérité soit assez universellement admise pour rendre possible le désarmement général, nous supplions les gouvernements des grandes puissances européennes, et le nôtre en particulier, de se conformer au moins à la première règle du duel, qui est de choisir pour terrain de combat un territoire où les belligérants seuls soient exposés aux conséquences de leur folie, autrement dit de reconnaître et respecter a neutralité de ceux de leurs voisins plus faibles ou pins sages qui l’auront proclamée. »
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- Ces résolutions ont été adoptées à l’unanimité.
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- Comment instituer un tribunal permanent d’arbitrage.
- Sous ce titre, M. Jacques Dumas ouvre dans la revue La Paix par le Droit une consultation répondant au but suivant : « Faire constituer par Vinitiative privée un Tribunal d’arbitrage que les Etats n’auront ensuite qu’à sanctionner par voie d’adhésion individuelle et sans l’intervention d’un Congrès général des Puissances, dont l’action serait lente et incertaine à supposer qu’il se réunisse jamais. »
- Il s’agit au fond, comme le disait M. de Montluc, de « mettre l’arbitrage à la portée de tous, par la promulgation d’un tableau d’arbitres. »
- A cet effet, M. Jacques Dumas demande que chacun envoie à La Paix par le Droit, rue Soufflot 13, une liste signée, contenant au plus 30 noms de personnes jugées aptes à fonctionner dans des cas d’arbitrage international. Celles des réponses qui présenteront un intérêt particulier seront publiées par les soins de la société « La Paix par le Droit », qui sollicitera du prochain Congrès de la Paix un vote approbateur, avec ou sans modifications. La liste ainsi formée serait publiée dans VAppel aux Nations de 1898, et ce serait ensuite à toutes les sociétés à gagner à cette liste d’arbitres l’adhésion de l’opinion publique et la confiance des gouvernements.
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- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- Un cinquantenaire.
- Le rapport de la Convention annuelle de l’Association américaine pour le suffrage des femmes contient le passage suivant."
- « L’Association nationale du suffrage des femmes, dans cette réunion, célèbre le cinquantenaire de la première Convention en faveur des droits de la femme, qui a eu lieu en 1848, et nous réaffirmons chaque principe qui a été énoncé dans cette assemblée. Nous comptons nos victoires depuis 50 ans. La position de la femme, transformée dans la Société, dans l’Eglise et dans l’Etat ; le sentiment public changé, les moeurs modifiées, les industries ouvertes, la co-éducation établie, les lois amendées, l’indépendance économique partiellement assurée et les droits égaux des deux sexes reconnus comme une question législative. Il y a soixante ans, les femmes n’avaient droit au vote dans aucun pays. Aujourd’hui, le Wyoming, le Colorado, l’Utah et l’Idaho ont établi le suffrage civil et politique des femmes. Déjà, aux Etats-Unis, huit sénateurs et sept députés ont été nommés par un corps électoral en partie composé de femmes. Le Kansas a donné aux femmes le suffrage municipal et 28 Etats leur ont accordé le vote dans les conseils supérieurs de l’enseignement. Ce mouvement ne s’est pas arrêté aux Etats-Unis ; dans la Grande-Bretagne et dans ses colonies, les femmes possèdent le vote municipal et celui des County Councils. La Nouvelle-Zélande et l’Australie du Sud ont aboli toute inégalité politique de sexe ».
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- Les femmes et les taxes municipales.
- Le Journal des Femmes, nous apprend que les fem-nies ont pris part, en assez grand nombre, à la consultation organisée par la ville de Paris sur les taxes à
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- proposer en remplacement des impôts sur les boissons hygiéniques. L’avis des femmes avait été provoqué par un article de Mme Maria Pognon, présidente de la Ligue française pour le droit des femmes, et c’est dans une réunion de cette Société qu’ont été examinées les solutions diverses, plus ou moins satisfaisantes, mais toutes applicables immédiatement, ce qui témoigne de l’esprit pratique des femmes.
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- La co-éducation des sexes.
- Le groupe la Solidarité des femmes vient d’adresser au Conseil municipal de Paris la pétition suivante :
- « Considérant que la co-éducation est d’ores et déjà pratiquée avec succès et avantage en Amérique, en Hollande, en Finlande, dans une partie de la Suisse et en divers autres pays ;
- » Considérant que nous comptons en France environ six mille écoles maternelles qui reçoivent environ sept cent mille enfants, garçons et filles ; qu’un nombre légèrement inférieur de garçons et de filles de quatre à sept ans fréquentent les classes enfantines, annexées aux écoles primaires élémentaires ; que dans toutes les communes qui comptent moins de cinq cents habitants l’école primaire est une école mixte, que cette co-éducation n’a produit que de bons résultats ;
- » Considérant qu’aucun incident pénible n’est venu corroborer les craintes des hésitants, encore moins réaliser les pronostics pessimistes des adversaires, en la pratique de la co-éducation dans les divers pays, pratique qui consiste à recevoir dans une même classe, à côté les uns des autres, sur les mêmes bancs, des garçons et des filles ; à leur donner en commun toutes les leçons inscrites au programme ; à leur faire prendre leurs repas ensemble dans un même réfectoire, leurs récréations dans une même cour, tout cela sous une surveillance à la fois active et discrète ;
- » Considérant que le petit garçon et la petite fiUe> habitués dès le bas âge à vivre l’un à côté de l’autre en égaux et en camarades apprennent à s’estimer et à se respecter mutuellement ; que l’émulation naît entre les
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- deux sexes plus vive et plus fructueuse ; que, près du garçon, la fillette devient plus énergique et plus courageuse, et, près de la fille, le garçonnet moins brusque et moins brutal.
- » Considérant que les universités étant désormais, en France, ouvertes aux femmes, les jeunes filles et les jeunes gens suivent cours et conférences, côte à côte, sur les mêmes bancs ; donc qu’à l’âge où la fréquentation des sexes est considérée comme le plus périlleuse elle est pratiquée en France sans inconvénient pour les bonnes moeurs ;
- » Considérant enfin que l’homme et la femme, destinés à mener l’existence l’un près de l’autre, ont besoin de se connaître et de s’apprécier ; que le préjugé seul veut les séparer à l’école quand la coutume et les circonstances de la vie les rassemblent constamment dans les salons, dans les réunions et jusque dans les cérémonies religieuses ou civiles quelconques ;
- » La Solidarité vous demande de faire établir dans toutes les écoles la co-éducation comme mesure générale ;
- » Veuillez agréer, Messieurs les conseillers municipaux, l’assurance de notre dévouement. »
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- Un journal quotidien féministe en Allemagne.
- Il paraît que plusieurs dames berlinoises connues comme partisans des revendications féministes, ont décidé de fonder un journal quotidien fait exclusivement par des femmes.
- # «
- Les femmes et l’assistance publique.
- Le Conseil supérieur de l’Assistance publique a dernièrement émis un voeu dont la portée sociale peut devenir grande. Il a demandé que les femmes fussent appelées à faire partie des Commissions qui administrent les établissements publics de bienfaisance.
- C’est sur le rapport d’un de ses membres, le docteur Napias, que le Conseil supérieur de l’Assistance publique a donné son approbation au voeu depuis longtemps formulé par les groupes féministes.
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- Dans son savant et lumineux rapport, le docteur Napias avait été conduit à mettre en relief le grand rôle que les femmes jouent en Angleterre, aux Etats-Unis, dans le progrès des services d’assistance.
- On sait qu’à Paris certains arrondissements ont usé déjà de la faculté qui leur est laissée par la loi et les règlements de confier à des femmes le service de la distribution des secours à domicile, et que ces arrondissements s’en trouvent très bien.
- Les droits de la femme dans le mariage.
- Le tribunal civil de Nantes vient de rendre un jugement des plus intéressants, en ce qu’il règle, dans un cas particulier, cette question si discutée des droits de la femme dans le mariage.
- Il s’agissait, en la circonstance, de dire si le mari, profitant du régime de la communauté adopté par sa compagne, avait le droit de mettre la main sur les appointements de cette dernière.
- Voici les considérants de ce jugement qui rappelle par les sentiments de justice et d’humanité dont il procède, le jugement désormais célèbre de Château-Thierry;
- « Attendu que la dame J..., ayant intenté contre son mari une action en séparation de corps, a été déboutée de sa demande; que l’arrêt de la cour, comme le jugement du tribunal civil avaient manifesté la confiance que l’affection du mari, d’un côté, et le sentiment du devoir conjugal, de l’autre côté, amèneraient les époux à reprendre avec une mutuelle charité et à faire aboutir, avec dignité, l’épreuve de la vie commune ;
- » Mais que cette espérance a été trompée ; que soit que J... ait été inhabile dans sa tentative de rapprochement, soit que la dame J... avec une obstination .farouche ait maintenu des résolutions incoercibles, les époux ont vécu désunis ;
- » Attendu qu’après avoir songé à faire rentrer sa femme manu militari au domicile conjugal, J..., cédant devant les observations prudentes des magistrats, a cependant conçu le projet de reconquérir sa femme, non plus par la violence brutale, mais, comme il le dit lui-
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- même, par la famine, ce qui constitue une autre violence ;
- » Qu’ayant déjà obtenu la jouissance d’un titre de rente sur l’Etat, appartenant à sa femme, il prétend aujourd’hui séquestrer les modestes ressources que la dame J... trouve dans le travail qu’elle fournit comme employée des postes ; qu’il demande à la justice de con-t sacrer cette prétention ;
- j Attendu que, si, comme le prétend J..., les appointements de sa femme, produit du travail de celle-ci sont une valeur de communauté, on pourrait alors soutenir que c’est à J... à user des droits que la loi confère au chef de la communauté pour encaisser directement ces salaires à leur échéance ;
- » Que les moyens de contrainte ne devraient pas alors être demandés contre la femme avec laquelle le mari ne pourrait avoir à ce sujet de litige pécuniaire, mais contre l’administration débitrice des salaires, si cette administration résistait à sa revendication ; qu’une fin de non recevoir pourrait être ainsi élevée contre la demande actuelle ;
- » Que toutefois dans une question d’ordre aussi délicat, sans se cantonner simplement dans des querelles de procédure, il convient d’examiner et de résoudre le fond même de l’affaire ;
- » Attendu que, sans doute, pour vaincre les résistances d’une femme mariée qui refuse d’accomplir les devoirs que la loi lui impose et qu’elle a même promis de remplir, devoirs qui sont la fin du mariage, l’époux doit être armé dans une légitime mesure; que c’est ainsi qu’il a pu être jugé que le mari était fondé à refuser des aliments à sa femme et à l’empêcher de toucher ses revenus ; mais qu’il s’agit de bien plus dans l’espèce ; qu’il s’agit de toucher au fruit du travail de la femme, à ce qui lui est le plus personnel en définitive ; d’attenter indirectement à sa liberté et de la placer peut-être, en Jui supprimant ses moyens d’existence et en même temps ceux de sa mère, dans l’alternative ou de se soumettre comme une esclave, ou de se laisser aller aux Pmes extrémités ;
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- LE DEVOIR
- « Attendu que le tribunal ne se sent ni le droit ni le devoir d’être l’agent tortionnaire d’une pareille exécution, qu’elle ne serait pas de nos mœurs, encore moins de notre époque ; que d’ailleurs la peine que les magis-trats infligeraient n’est pas inscrite dans les codes; qu’enfîn elle serait indigne d’un époux qui doit être le protecteur de sa femme et non pas son bourreau :
- € Attendu que J... lui-même aurait assurément à regretter les effets, quels qu’ils fussent, de la mesure qu’il sollicite et dont il ne saurait compter faire dépendre un adoucissement efficace à la situation dont il se plaint ;
- « Attendu que c’est avec d’autres procédés tirés moins de la violence légale et morale que d’une bienveillance affectueuse, charitable, communicative et douce, que J... doit espérer le résultat qu’il désire et que sa femme est coupable de lui faire tant attendre ;
- « Par ces motifs :
- » Statuant contradictoirement par jugement définitif en* premier ressort et en matière ordinaire ;
- « Tant par fin de non recevoir qu’autrement, déboute J... de ses fins, demandes et conclusions. »
- Encore une fois la jurisprudence a devancé la législation. Ne serait-il pas digne d’un parlement républicain de hâter le vote du projet de loi concernant le salaire des femmes, et des autres projets visant la reconnaissance des droits de la femme dans le mariage.
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- EN FAMILLE
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- ' FAMULL
- par Hector MALOT
- Ouvrage couronné par l’Académie française
- — Monsieur, c’est impossible, je ne peux pas me séparer de ma fille. Que deviendrait-elle ?
- — Comme vous voudrez, c’est votre affaire, je vous ai dit ce que je devais. »
- Il appela :
- « Petite. »
- Puis, tirant un carnet de sa poche, il écrivit au crayon quelques lignes sur une feuille blanche , qu’il détacha :
- « Porte cela chez le pharmacien, dit-il, celui qui est auprès de l’église, pas un autre. Tu donneras à ta mère le paquet n° 1 ; tu lui feras boire d’heure en heure la potion n°2; le vin de quinquina en mangeant, car il faut qu’elle mange ; ce qu’elle voudra, surtout des oeufs. Je reviendrai ce soir. »
- Elle voulut l’accompagner pour le questionner :
- « Maman est bien malade ?
- — Tâche de la décider à entrer à l’hôpital.
- — Est-ce que vous ne pouvez pas la guérir?
- — Sans doute, je l’espère ; mais je ne peux pas lui donner ce qu’elle trouverait à l’hôpital. C’est folie de n’y pas aller; c’est pour ne pas se séparer de toi qu’elle refuse : tu ne serais pas perdue, car tu as l’air d’une fille avisée et délurée. »
- Marchant à grands pas, il était arrivé à sa voiture ; Perrine eût voulu le retenir, le faire parler, mais il Monta et partit.
- Alors elle revint à la roulotte.
- « Qu’a dit le médecin ? demanda la mère.
- ~~ Qu’il te guérirait.
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- LE DEVOIR
- — Va donc vite chez le pharmacien, et rapporte aussi deux œufs ; prends tout l’argent. »
- Mais tout l’argent ne fut pas suffisant ; quand le pharmacien eut lu l’ordonnance, il regarda Perrine en la toisant :
- « Vous avez de quoi payer? » dit-il.
- Elle ouvrit la main.
- « C’est sept francs cinquante » , dit le pharmacien qui avait fait son calcul.
- Elle compta ce qu’elle avait dans la main et trouva six francs quatre-vingt-cinq centimes en estimant le florin d’Autriche à deux francs; il lui "manquait donc treize sous.
- » Je n’ai que six francs quatre-vingt-cinq centimes, dont un florin d’Autriche, dit-elle ; le voulez-vous, le florin ?
- — Ah î non par exemple. »
- Que faire ? Elle restait au milieu de la boutique, la main ouverte, désespérée, anéantie.
- « Si vous vouliez prendre le florin, il ne me manquerait que treize sous, dit-elle enfin; je vous les apporterais tantôt. »
- Mais le pharmacien ne voulut d’aucune de ces combinaisons , ni faire crédit de treize sous, ni accepter le florin :
- « Comme il n’y a pas urgence pour le vin de quinquina, dit-il, vous viendrez le chercher tantôt; je vais tout de suite vous préparer les paquets et la potion qui ne vous coûteront que trois francs cinquante. »
- Sur l’argent qui lui restait elle acheta des œufs, un petit pain viennois, qui devait provoquer l’appétit de sa mère, et revint toujours courant au Champ Gruillot.
- « Les œufs sont frais , dit-elle, je les ai mirés ; regarde le pain, comme il est bien cuit; tu vas manger, n’est-ce pas, maman ?
- — Oui, ma chérie. »
- Toutes deux étaient pleines d’espérance et Perrine d’une foi absolue ; puisque le médecin avait promis de guérir sa mère, il allait accomplir ce miracle : pourquoi l’aurait-il trompée ? quand on demande la vérité à un médecin, il doit la dire.
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- EN FAMILLE
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- C’est un merveilleux apéritif que l’espoir ; la malade, qui depuis deux jours n’avait pu rien prendre, mangea un oeuf et la moitié du petit pain.
- « Tu vois, maman, disait Perrine.
- — Cela va aller. »
- En tout cas, son irritabilité nerveuse s’émoussa ; elle éprouva un peu de calme, et Perrine en profita pour aller consulter Grain de Sel sur la question de savoir comment elle devait s’y prendre pour vendre la voiture et Palikare.
- Pour la roulotte, rien de plus facile, Grain de Sel pouvait l’acheter comme il achetait toutes choses : meubles, habits, outils, instruments de musique, étoffes, matériaux, le neuf, le vieux, mais, pour Palikare, il n’en était pas de même, parce qu’il n’achetait pas de bêtes, excepté les petits chiens, et son avis était qu’on devait attendre au mercredi pour le vendre au Marché aux chevaux.
- Le mercredi c’était bien loin, car, dans sa surexcitation d’espérance, Perrine s’imaginait qu’avant ce jour-là, sa mère aurait repris assez de forces pour pouvoir partir ; mais, à attendre ainsi, il y avait au moins cela de bon, qu’elles pourraient avec le produit de la vente de la roulotte s’arranger des robes pour voyager en chemin de fer, et aussi cela de meilleur encore, qu’on pourrait peut-être ne pas vendre Palikare, si le prix payé par Grain de Sel était assez élevé ; Palikare resterait au Champ Guillot, et quand elles seraient arrivées à Maraucourt, elles le feraient venir. Comme elle serait heureuse de ne pas le perdre, cet ami qu’elle aimait tant ! et comme il serait heureux de vivre, désormais dans le bien-être, logé dans une belle écurie, se promenant toute la journée à travers de grasses prairies avec ses deux maîtresses auprès de lui !
- Mais il fallut en rabattre des visions qui en quelques secondes avaient traversé son esprit, car, au lieu de la somme qu’elle imaginait sans la préciser, Grain de Sel n’offrit que quinze francs de la roulotte et de tout ce qu’elle contenait, après l’avoir longuement examinée.
- « Quinze francs î
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- — Et encore c’est pour vous obliger ; qu’est-ce que vous voulez que je fasse de ça? »
- Et du crochet qui lui tenait lieu de bras, il frappait les diverses pièces de la roulotte, les roues, les brancards, en haussant les épaules d’un air de pitié méprisante.
- Tout ce qu’elle put obtenir après beaucoup de paroles, ce fut une augmentation de deux francs cinquante sur le prix offert, et l’engagement que la roulotte ne serait dépecée qu’après leur départ, de façon à pouvoir jusque-là l’habiter pendant la journée, ce qui, imaginait-elle, vaudrait mieux pour sa mère que de rester enfermée dans la maison.
- Quand, sous la direction de Grain de Sel, elle visita les chambres qu’il pouvait leur louer, elle vit combien la roulotte leur serait précieuse, car, malgré l’orgueil avec lequel il parlait de ses appartements, et qui n’avait d’égal que son mépris pour la roulotte, elle était si misérable, si puante, cette maison, qu’il fallait leur détresse pour l’accepter.
- A la vérité, elle avait un toit et des murs qui n’étaient pas en toile, mais sans aucune autre supériorité sur la roulotte : tout à l’entour se trouvaient amoncelées les matières dont Grain de Sel faisait commerce et qui pouvaient supporter les intempéries : verres cassés, os, ferrailles : tandis qu’à l’intérieur le couloir et des pièces sombres, où les yeux se perdaient, contenaient celles qui avaient besoin d’un abri : vieux papiers, chiffons, bouchons, croûtes de pain, bottes, savates, ces choses innombrables, détritus de toutes sortes, qui constituent les ordures de Paris ; et de ces divers tas s’exhalaient d’âcres odeurs qui prenaient à la gorge.
- Comme elle restait hésitante se demandant si sa mère ne serait pas empoisonnée par ces odeurs, Grain de Sel la pressa :
- « Dépêchez-vous, dit-il, les bifïins vont rentrer ; il faut que je sois là pour recevoir et « triquer » ce qu’ils apportent.
- — Est-ce que le médecin connaît ces chambres? demanda-t-elle.
- — Bien sûr qu’il les connaît ; il est venu plus d’une fois à côté quand il a soigné la Marquise. »
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- Ce mot la décida : puisque le médecin connaissait ces chambres, il savait ce qu’il disait en conseillant d’en prendre une ; et puisqu’une marquise habitait l’une d’elles, sa mère pouvait bien en habiter une autre.
- « Cela vous coûtera huit sous par jour, dit Grain de Sel, ajoutés aux trois sous pour l’âne et aux six sous pour la roulotte.
- — Vous l’avez achetée?
- — Oui, mais puisque vous vous en servez, il est juste de la payer. »
- Elle ne trouva rien à répondre ; ce n’était pas la première fois qu’elle se voyait ainsi écorchée ; bien souvent elle l’avait été plus durement encore dans leur long voyage, et elle finissait par croire que c’est la loi de nature pour ceux qui ont, au détriment de ceux qui n’ont pas.
- IV
- Perrine employa une bonne partie de la journée à nettoyer la chambre, où elles allaient s’installer, à laver le plancher, à frotter les cloisons, le plafond, la fenêtre qui depuis que la maison était construite n’avait jamais été bien certainement à pareille fête.
- Pendant les nombreux voyages qu’elle fit de la maison au puits où elle tirait de l’eau pour laver, elle remarqua qu’il ne poussait pas seulement de l’herbe et des chardons dans l’enclos : des jardins environnants le vent ou les oiseaux avaient apporté des graines ; pardessus le palis, les voisins avaient jeté des plants de fleurs dont ils ne voulaient plus ; de sorte que quelques-ünes de ces graines, quelques-uns de ces plants tombant sur un terrain qui leur convenait, avaient germé ou poussé, et maintenant fleurissaient tant bien que mal. Sans doute leur végétation ne ressemblait en rien à celle qu’on obtient dans un jardin, avec des soins de tous les instants, des engrais, des arrosages ; mais P°ur sauvage qu’elle fût, elle n’en avait pas moins son charme de couleur et de parfum.
- Cela lui donna l’idée de recueillir quelques-unes de ces fleurs, des giroflées rouges et violettes, des œillets,
- d’en faire des bouquets qu’elle placerait dans leur
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- chambre d’où ils chasseraient la mauvaise odeur en même temps qu’ils l’égayeraient. Il semblait que ces fleurs n’appartenaient à personne, puisque Palikare pouvait les brouter si le cœur lui en disait ; cependant elle n’osa pas en cueillir le plus petit rameau, sans le demander à Grain de Sel.
- « Est-ce pour les vendre? répondit celui-ci.
- — C’est pour en mettre quelques branches dans notre chambre.
- — Comme ça, tant que tu voudras; parce que si c’était pour les vendre, je commencerais par te les vendre moi-même. Puisque c’est pour toi, ne te gêne pas, la petite : tu aimes l’odeur des fleurs, moi j’aime mieux celle du vin, même il n’y a que celle-là que je sente. »
- Le tas des verres plus ou moins cassés étant considérable, elle y trouva facilement des vases ébréchés dans lesquels elle disposa ses bouquets, et comme ces fleurs avaient été cueillies au soleil, la chambre se remplit bientôt du parfum des giroflées et des œillets, ce qui neutralisa les mauvaises odeurs de la maison, en même temps que leurs fraîches couleurs éclairaient ses murs noirs.
- Tout en travaillant ainsi elle fit la connaissance des voisins qui habitaient de chaque côté de leur chambre : une vieille femme qui sur ses cheveux gris portait un bonnet orné de rubans tricolores aux couleurs du drapeau français ; et un grand bonhomme courbé en deux, enveloppé dans un tablier de cuir si long et si large qu’il semblait constituer son unique vêtement. La femme aux rubans tricolores était une chanteuse des rues, lui dit le bonhomme au tablier, et rien moins que la Marquise dont avait parlé Grain de Sel; tous les jours elle quittait le Champ Guillot avec un parapluie rouge et une grosse canne dans laquelle elle le plantait aux carrefours des rues ou aux bouts des ponts, pour chanter et vendre à l’abri le répertoire de ses chansons. Quant au bonhomme au tablier, c’était, lui apprit b Marquise, un démolisseur de vieilles chaussures, et du matin au soir il travaillait, muet comme un poisson, cfj qui lui avait valu le nom de Père la Carpe, sous lequel
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- on le connaissait ; mais pour ne pas parler il n’en faisait pas moins un tapage assourdissant avec son marteau.
- Au coucher du soleil son emménagement fut achevé, et elle put alors amener sa mère qui, en apercevant les fleurs, eut un moment de douce surprise :
- « Comme tu es bonne pour ta maman, chère fille! dit-elle.
- — Mais c’est pour moi que je suis bonne, ça me rend si heureuse de te faire plaisir! »
- Avant la nuit il fallut mettre les fleurs dehors, et alors l’odeur de la vieille maison se fit sentir terriblement, mais sans que la malade osât s’en plaindre ; à quoi cela eût-il servi, puisqu’elles ne pouvaient pas quitter le Champ Guillot pour aller autre part?
- Son sommeil fut mauvais, fiévreux, troublé, agité, halluciné, et quand le médecin vint le lendemain matin, il la trouva plus mal, ce qui lui fit changer le traitement et obligea Perrine à retourner chez le pharmacien, qui cette fois lui demanda cinq francs. Elle ne broncha pas et paya bravement; mais en revenant elle ne respirait plus. Si les dépenses continuaient ainsi, comment gagneraient-elles le mercredi qui leur mettrait aux mains le produit de la vente du pauvre Palikare ? Si le lendemain le médecin prescrivait une nouvelle ordonnance coûtant cinq francs, ou plus, où trouverait-elle cette somme?
- Au temps où, avec ses parents, elle parcourait les montagnes, ils avaient plus d’une fois été exposés à la famine, et plus d’une fois aussi, depuis qu’ils avaient quitté la Grèce pour venir en France, ils avaient manqué de pain. Mais ce n’était pas du tout la même chose. Pour la famine dans les montagnes, ils avaient toujours l’espérance, qui se réalisait souvent, de trouver quelques fruits, des légumes, un gibier qui leur apporteraient un bon repas. Pour le manque de pain en Europe, ils avaient aussi celle de rencontrer des paysans grecs, bosniaques, styriens, tyroliens, qui consentiraient à se faire photographier moyennant quelques sous. Tandis qu’à Paris ^ u’y a rien à attendre pour ceux qui n’ont pas d’argent en poche, et le leur tirait à sa fin. Alors, que feraient-
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- elles? Et le terrible, c’est qu’elle devait répondre à cette question, elle ne sachant rien, ne pouvant rien; l’effroyable, c’est qu’elle devait prendre la responsabilité de tout, puisque la maladie rendait sa mère incapable de s’ingénier, et qu’elle se trouvait ainsi la vraie mère, quand elle ne se sentait qu’une enfant.
- Si encore un peu de mieux se présentait, elle en serait encouragée et fortifiée; mais il n’en était pas ainsi, et bien que sa mère ne se plaignît jamais, répétant toujours, au contraire, son mot habituel : « Cela va aller », elle voyait qu’en réalité « cela n’allait pas » : pas de sommeil, pas d’appétit, la fièvre, un affaiblissement, une oppression qui lui paraissaient progresser, si sa tendresse, sa faiblesse, son ignorance, sa lâcheté ne l’abusaient point.
- Le mardi matin, à la visite du médecin, ce qu’elle craignait pour l’ordonnance se réalisa : après un rapide examen de la malade, le docteur Cendrier tira de sa poche son carnet, ce terrible carnet, cause de tant d’angoisses pour Perrine, et se prépara à écrire ; mais au moment où il posait le crayon sur le papier, elle eut le courage de l’arrêter.
- « Monsieur, si les médicaments que vous allez ordonner ne sont pas d’égale importance, voulez-vous bien n’inscrire aujourd’hui que ceux qui pressent?
- — Qu’est-ce que vous voulez dire? » demanda-t-il d’un ton fâché.
- Elle tremblait, mais cependant elle osa aller jusqu’au bout.
- « Je veux dire que nous n’avons pas beaucoup d’argent aujourd’hui et que nous n’en recevrons que demain; alors...»
- Il la regarda, puis après avoir jeté un coup d’oeil rapide ça et là, comme s’il voyait pour la première fois leur misère, il remit son carnet dans sa poche :
- « Nous ne changerons le traitement que demain, dit-il; rien ne presse, celui d’hier peut être encore continué aujourd’hui.
- « Rien ne presse», fut le mot que Perrine retint et se répéta : Si rien ne pressait, c’était que sa mère ne se
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- trouvait pas aussi mal qu’elle l’avait craint ; on pouvait donc encore espérer et attendre.
- Le mercredi était le jour qu’elle attendait, mais son impatience de le voir arriver était traversée par l’émotion douloureuse avec laquelle elle le redoutait, car s’il devait les sauver par l’argent qu’il allait leur apporter, d’un autre côté il devait la séparer de Palikare. Aussi, chaque fois qu’elle pouvait quitter sa mère, courait-elle dans l’enclos pour dire un mot à son ami qui, n’ayant plus à travailler, ni à peiner, et trouvant à manger autant qu’il voulait après tant de privations, ne s’était jamais montré si joyeux. Dès qu’il la voyait venir, il poussait quatre ou cinq braiments à ébranler les vitres des cahutes du Champ Guillot, et au bout de sa corde, il lançait quelques ruades jusqu’à ce qu’elle fût près de lui ; mais aussitôt qu’elle lui avait mis la main sur le dos, il se calmait et, allongeant le cou, il lui posait la tête sur l’épaule sans plus bouger. Alors, ils restaient ainsi, elle le flattant, lui remuant les oreilles et clignant des yeux avec des mouvements rythmés qui étaient tout un discours.
- « Si tu savais ! » murmurait-elle doucement.
- Mais lui ne savait point, ne prévoyait point, et, tout aux satisfactions du moment présent, le repos, la bonne nourriture, les caresses de sa maîtresse, il se trouvait le plus heureux âne du monde. D’ailleurs, il s’était fait un ami de Grain de Sel, de qui il recevait des marques d’amitié qui flattaient sa gourmandise. Le lundi, dans la matinée, ayant trouvé le moyen de se détacher, il s’était approché de Grain de Sel occupé à triquer les ordures qui arrivaient, et curieusement il était resté là. C’était une habitude religieusement pratiquée par Grain de Sel d’avoir toujours un litre de vin et un verre à portée de sa main, de façon à n’être point obligé de se lever lorsque l’envie de boire un coup le prenait, et elle le prenait souvent. Ce matin-là, tout à sa besogne, il ne pensait pas à regarder autour de lui, mais précisément par ce qu’il s’y appliquait et s’y échauffait, la soif, cette soif qui lui avait valu son surnom, n’avait pas tardé à se hure sentir. Au moment où, s’interrompant, il allait
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- prendre sa bouteille, il vit Palikare les yeux attachés sur lui, le cou tendu.
- « Qu’est-ce que tu fais là, toi ? »
- Comme le ton n’était pas grondeur, l’âne n’avait pas bougé.
- « Tu veux boire un verre de vin ? » demanda Grain de Sel dont toutes les idées tournaient toujours autour du mot boire.
- Et au lieu de porter à sa bouche le verre qu’il emplissait, il l’avait par plaisanterie tendu à Palikare ; alors celui-ci considérant l’invitation comme sérieuse avait fait deux pas de plus en avant, et, allongeant ses lèvres de manière qu’elles fussent aussi minces, aussi allongées que possible, il avait aspiré une bonne moitié du verre, plein jusqu’au bord.
- « Oh ! la ! la ! la ! », s’écria Grain de Sel en riant aux éclats.
- Et il se mit à appeler :
- « La Marquise ! la Carpe ! »
- A ces cris ils arrivèrent, ainsi qu’un chiffonnier chargé de sa hotte pleine, qui rentrait dans le clos, et le locataire du wagon dont la profession était d’être marchand de pâte de guimauve et de parcourir les fêtes et les marchés en suspendant à un crochet tournant des tas de sucre fondu, dont il tirait des tortillons jaunes, bleus, rouges, comme l’eût fait une fileuse de sa quenouille.
- « Qu’est-ce qu’il y a ? demanda la Marquise.
- — Vous allez voir; mais préparez-vous à vous faire du bon sang. »
- De nouveau il emplit son verre et le tendit à Palikare qui, comme la première fois, le vida à moitié au milieu des rires et des exclamations des gens qui le regardaient
- « J’avais entendu raconter que les ânes aimaient le vin, dit l’un, mais je ne le croyais pas.
- — C’est un poivrot ! dit un autre.
- — Vous devriez l’acheter, dit la Marquise en s’adressant à Grain de Sel, il vous tiendrait joliment compagnie-
- — Ça ferait la paire. »
- Grain de Sel ne l’acheta point, mais il se prit d’affection pour lui et proposa à Perrine de l’accompagner k
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- mercredi au Marché aux chevaux. Et cela fut un grand soulagement pour elle, car elle n’imaginait pas du tout comment elle trouverait le Marché aux chevaux dans paris, pas plus qu’elle ne voyait comment elle s’y prendrait pour vendre un âne, discuter son prix, le recevoir sans se faire voler; elle avait bien des fois entendu raconter des histoires de voleurs parisiens et se sentait tout à fait incapable de se défendre contre eux si, d’aventure, ils avaient l’idée de s’attaquer à elle.
- Le mercredi matin elle s’occupa donc de faire la toilette de Palikare, et ce fut une occasion pour elle de le caresser et de l’embrasser. Mais, hélas! combien tristement! Elle ne le verrait plus. Dans quelles mains allait-il passer ? le pauvre ami ! et elle ne pouvait s’arrêter à cette pensée sans revoir les ânes misérables ou martyrs que dans sa vie sur les grands chemins elle avait rencontrés en tous lieux, comme si, sur la terre entière, l’âne n’existait que pour souffrir. Certainement, depuis que Palikare leur appartenait, il avait supporté bien des fatigues et des misères, celles des longues routes, du froid, du chaud, delà pluie, de la neige, du verglas, des privations, mais au moins n’était-il jamais battu, et se sentait-il l’ami de ceux dont il partageait le sort malheureux; tandis que maintenant elle ne pouvait que trembler en se demandant quels allaient être ses maîtres; elle en avait tant rencontré de cruels, qui n’avaient même pas conscience de leur cruauté.
- Quand Palikare vit qu’au lieu de l’atteler à la roulotte, on lui passait un licol, il montra de la surprise, et plus encore quand Grain de Sel, qui ne voulait pas faire à pied la longue route de Charonne au Marché aux chevaux, lui monta sur le dos en se servant d’une chaise ; mais comme Perrine le tenait par la tête et lui parlait, cette surprise n’alla pas jusqu’à la résistance : Grain de Sel, d’ailleurs, n’était-il pas un ami?
- Ils partirent ainsi, Palikare marchant gravement conduit par Perrine, et à travers des rues où il n’y avait que peu de voitures et de passants, ils arrivèrent à un pont très large, aboutissant à un grand jardin.
- « C’est le Jardin des Plantes, dit Grain de Sel, je suis sur qu’ils n’ont pas un âne comme le tien.
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- — Alors on pourrait peut-être le leur vendre » dit Perrine, pensant que dans un jardin zoologique les bêtes n’ont qu’à se promener.
- Mais Grain de Sel n’accueillit pas cette idée :
- « Des affaires avec le gouvernement, dit-il, il n’en faut pas... parce que le gouvernement... »
- Il n’avait pas la confiance de Grain de Sel, le gouvernement.
- Maintenant la circulation des voitures et des tramways était si active que Perrine avait besoin de toute son attention pour se diriger au milieu de leur encombrement, aussi n’avait-elle d’yeux ni d’oreilles pour rien autre chose, ni pour les monuments devant lesquels ils passaient, ni pour les plaisanteries que les charretiers et les cochers leur adressaient, mis en gaieté et en esprit par l’attitude de Grain de Sel sur l’âne. Mais lui, qui n’avait pas les mêmes préoccupations, n’était par embarrassé pour leur répondre joyeusement, et cela faisait sur leur parcours un concert de cris et de rires auquel les passants des trottoirs mêlaient leur mot.
- Enfin, après une légère montée, ils arrivèrent devant une grille au delà de laquelle s’étendait un vaste espace que des lisses séparaient en divers compartiments dans lesquels se trouvaient des chevaux ; alors Grain de Sel mit pied à terre.
- Mais pendant qu’il descendait, Palikare avait eu le temps de regarder devant lui, et, quand Perrine voulut lui faire franchir la grille, il refusa d’avancer. Avait-il deviné que c’était un marché où l’on vendait les chevaux et les ânes? Avait-il peur? Toujours est-il que malgré les paroles que Perrine lui adressait sur le ton du commandement ou de l’affection, il persista dans sa résistance. Grain de Sel crut qu’en le poussant par derrière il le ferait avancer, mais Palikare, qui ne devina pas quelle main se permettait cette familiarité sur sa croupe, se mit à ruer en reculant et en entraînant Perrine.
- Quelques curieux s’étaient aussitôt arrêtés et faisaient cercle autour d’eux ; le premier rang étant comme toujours occupé par des porteurs de dépêches et des pâtissiers ; chacun disait son mot et donnait son conseil
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- glir les moyens à employer pour l’obliger à passer la porte.
- « V’ià un âne qui donnera de l’agrément à l’imbécile qUi l’achètera » dit une voix.
- C’était là un propos dangereux qui pouvait nuire à la vente; aussi Grain de Sel, qui l’avait entendu, crut-il devoir protester.
- « C’est un malin, dit-il; comme il a deviné qu’on va le vendre, il fait toutes ces grimaces pour ne pas quitter ses maîtres.
- — Etes-vous sûr de ça, Grain de Sel? demanda la voix qui avait fait l’observation.
- — Tiens, qui est-ce qui sait mon nom ici ?
- — Vous ne reconnaissez pas La Rouquerie?
- — C’est ma foi vrai. »
- — Et ils se donnèrent la main.
- « C’est à vous l’âne ?
- — Non, c’est à cette petite.
- — Vous le connaissez ?
- — Nous avons bu plus d’un verre ensemble : si vous avez besoin d’un bon âne, je vous le recommande.
- — J’en ai besoin, sans en avoir besoin.
- — Alors allons prendre quelque chose. Ce n’est pas la peine de payer un droit là-dedans.
- — D’autant mieux qu’il paraît décidé à ne pas entrer.
- — Je vous dis que c’est un malin.
- — Si je l’achète, ce n’est pas pour faire des malices, ni pourboire des verres, mais pour travailler.
- — Dur à la peine ; il vient de Grèce, sans s’arrêter.
- — De Grèce !... »
- Grain de Sel avait fait signe à Perrine, qui les suivait n’entendant que quelques mots de leur conversation, et, docile, maintenant qu’il n’avait plus à entrer dans le marché, Palikare venait derrière elle, sans même qu’elle eût à tirer sur le licol.
- Qu’était cet acquéreur? Un homme? Une femme? Pur la démarche et le visage non barbu, une femme de emquante ans environ. Par le costume composé d’une blouse et d’un pantalon, d’un chapeau en cuir comme ceux des cochers d’omnibus, et aussi par une courte
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- LE DEVOIR
- pipe noire qui ne quittait pas sa bouche, un homme. Mais c’était son air qui était intéressant pour les inquiétudes de Perrine, et il n’avait rien de dur ni de méchant.
- Après avoir pris une petite rue, Grain de Sel et La Rouquerie s’étaient arrêtés devant la boutique d’un marchand de vin, et, sur une table du trottoir on leur avait apporté une bouteille avec deux verres tandis que Perrine restait dans la rue devant eux, tenant toujours son âne.
- « Vous allez voir s’il est malin », dit Grain de Sel en avançant son verre plein.
- Tout de suite Palikare allongea le cou et de ses lèvres pincées aspira la moitié du verre, sans que Perrine osât l’en empêcher.
- « Hein ! » dit Grain de Sel triomphant.
- Mais La Rouquerie ne partagea pas cette satisfaction :
- « Ce n’est pas pour boire mon vin que j’en ai besoin, mais pour traîner ma charrette et mes peaux de lapin.
- — Puisque je vous dis qu’il vient de Grèce attelé à une roulotte.
- — Ça, c’est autre chose. »
- Et l’examen de Palikare commença en détail et avec attention ; quand il fut terminé, La Rouquerie demanda à Perrine combien elle voulait le vendre. Le prix qu’elle avait arrêté à l’avance avec Grain de Sel était de cent francs ; ce fut celui qu’elle dit.
- Mais La Rouquerie poussa les hauts cris : « Cent francs, un âne vendu sans garantie ! C’était se moquer du monde. » Et le malheureux Palikare eut à subir une démolition en règle, du bout du nez aux sabots. « Vingt francs, c’était tout ce qu’il valait; et encore...
- — C’est bon, dit Grain de Sel après une longue discussion, nous allons le conduire au marché. »
- Perrine respira, car la pensée de n’obtenir que vingt francs l’avait anéantie ; que seraient vingt francs dans leur détresse; alors que cent ne devaient même pas suffire à leurs besoins les plus pressants?
- (A suivre.)
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- ASSURANCES MUTUELLES
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- Société du Familistère. - Assurances Mutuelles
- MOUVEMENT DE JANVIER 1898
- ASSURANCE] CONTRE] LA MALADIE]
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes......... 2.272 15
- Subventions de la Société......... 372 95
- Malfaçons et divers................ 440 30
- Dépenses........................................
- Déficit en janvier... Section des Dames
- Cotisations des mutualistes.......... 419 65
- Subvention de la Société................... 138 75
- Divers..................................... » »
- Dépenses......,....................................
- Déficit en janvier....
- 3.085 40
- 4.207 70 1.122 30
- 558 40
- 709 95 151 55
- ASSURANCE] DES PENSIONS
- Subvention de la Société et divers 5.893 37 Intérêts des comptes courants et [ 10.433 37
- du titre d’épargne........... 4.540 »
- Dépenses :
- 130 Retraités définitifs.... 8.257 95
- 11 — provisoires............ 611 60
- Nécessaire à la subsistance.... 2.540 85 *> 12.229 60
- Divers, appointements, médecins, etc................................. 819 20
- Déficit en janvier.. 1.796 23
- CAISSE! DEÎ PHARMACIE]
- Cotisations des mutualistes.. 537 » ) «ko nn
- Subvention de la Société et divers. 216 70 j Dépenses................................ 961 69
- Déficit en janvier.... _207 99
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er juillet 1897 au 31 janvier 1898 86.948 27 ( /nQ » individuelles » » » .. 24.455 40 | 1
- Dépenses » » >, ........... 109.601 59
- Excédent des recettes sur les dépenses... 1.802 08
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- 256
- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE FÉVRIER 1898
- Naissances :
- 4 Février Guerbé Aline-Eugénie, fille de Guerbé Eugène et de Gaucher Aline ;
- 10 — Poulain Marcelle-Lucie-Juliette, fille de Pou-
- lain Jules et de Loncle Marthe ;
- » — Guerbé Marguerite-Maria, fille de Guerbé
- Pierre et de Gaucher Marguerite ;
- 18 — Besançon Alphonse-Auguste, fils de Besançon
- f Aimé et de Poulet Marie ;
- 19 — Dirson Irène-Armand, fils de Dirson Paul et
- de Vassaux Amanda ;
- 22 — Bughain Marcel-Henri, fils de Bughain Albert
- et de Lermoyeux Emilienne.
- Décès :
- 4 — Delaby Maurice, âgé de 6 ans ;
- 12 — Boulard Ernestine-Jeanne, âgée de 5 mois.
- Le Secrétaire, A. Houdin
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nimes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 257
- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE COMPLETE
- de J. B.-André GODIN O)
- Glorification du Travail. Emancipation des Travailleurs.
- XV
- Plans divers des Phalanstériens en 1852. — Rappel de l’Œuvre de Gondé sur Vesgres.
- Le 29 mai 1852, l’Administration de l’Ecole sociétaire envoyait de Paris, à Godin, la lettre suivante :
- « Monsieur et Ami,
- » Les circonstances nous obligent à retarder encore la publication d’un exposé de la situation de l’Ecole et de ses projets ultérieurs, nous croyons utile de faire connaître les motifs de ce retard et les préoccupations actuelles du centre à ceux de nos amis qui nous ont donné les preuves les plus constantes de leur dévouement et de leur foi phalanstérienne.
- » Beux mots d’abord sur la suspension du journal [La Démocratie pacifique) : cette suspension, d’abord gouvernementale, peut être considérée aujourd’hui comme notre propre fait ; car dans la situation faite aux publications périodiques et dans l’état de nos ressources actuelles , nous ne pouvons penser à ressusciter un organe même hebdomadaire.
- » Toutefois nous sommes loin de renoncer à la poursuite de notre oeuvre ; nous sommes depuis quelque
- \ULire le Devoir depuis le mois de mars 1891, tome 15, page 129.
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- temps, et entre nous, à l’étude des moyens les plus pr0_ près à ranimer l’Ecole et une active correspondance est établie à ce sujet entre nous et Considérant.
- » Nous cherchons le joint par lequel il nous sera possible d’aborder l’expérimentation pratique en restant ferme dans la ligne de conduite qui nous paraît essentiellement commandée au centre de l’Ecole et qui consiste à s’attaquer au problème intégral, savoir : Organisation sêriaire et démonstration du travail attrayant.
- » Nous sommes en voie de trouver et de nous entendre. Aussitôt que nous aurons fixé nos idées sur un plan bien défini, nous adresserons à nos amis un exposé :
- » l°De notre situation actuelle au point de vue delà liquidation qui, en tout état de cause, doit être achevée avant d’entamer une nouvelle campagne;
- » 2° Du plan de campagne que nous concevons pour l’avenir, plan qui aura pour pivot de tendance la réalisation pratique.
- » Nous considérons que la campagne théorique pure peut être regardée comme close ; nous pensons de plus que nous pouvons, aujourd’hui, nous en reposer sur d’autres du soin de continuer la guerre contre la vieille société et son réseau de cercles vicieux.
- » Sur cette thèse de critique, nous ne pouvons plus que nous répéter et l’on n’a pas d’énergie quand on répète une chose pour la vingtième fois. C’est affaire à ceux qui viennent d’ouvrir les yeux, de sentir et de rendre avec vivacité les laideurs que nous sommes las, nous autres, de signaler et, dans l’état actuel des esprits, les ouvriers ne manqueront pas à cette œuvre nécessaire de combat à laquelle nous avons consacré vingt ans pour notre part ; non sans succès, je crois que nous pouvons le dire. Nous avons donc le droit aujourd’hui de laisser le champ de la lutte et d’aborder le champ de l’édification-
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- » Nous ne craindrons pas , dans les circonstances actuelles, de prendre tout le temps nécessaire pour bien mûrir notre plan de campage.
- » Des lettres que nous recevons de divers points de la province nous prouvent que l’anxiété et la terreur y sont répandues et inspirent à tous une réserve et une prudence extrêmes peu favorables à l’activité des rapports avec un centre que l’on considère comme frappé d’ostracisme. Il faut laisser aux esprits le temps de se rasseoir et de se calmer. Comme ce que nous entreprendrons sur le terrain de la pratique sera absolument neutre au point de vue de la politique et du gouvernement, nous avons lieu de croire que nous ne rencontrerons point d’entraves de la part de l’Administration et que ceux que leurs convictions engageront à concourir à notre œuvre ne risqueront point d’être inquiétés pour cela ; mais il ne suffit pas que cela soit, il faut de plus que cela soit cru. Nous ferons à cet égard et au ton absolument neutre tout ce qui sera compatible avec la dignité de l’Ecole dont l’étendard est remis à notre garde.
- » Notre liquidation financière se poursuit activement et sera, nous n’en doutons pas, menée à bonne fin, mais l’époque de son achèvement complet et par suite le commencement d’une nouvelle phase pour l’Ecole dépendent de la continuation du concours de ceux de nos amis qui, comme vous, ont foi dans l’œuvre phalanstérienno et dans le succès de nos communs efforts.
- » Nous recevrons avec plaisir votre réponse à la présente, 2, rue de Beaune.
- » Agréez, Monsieur et Ami, nos fraternelles salutations. »
- La réponse de Godin nous manque. Nous avons très Peu de lettres de lui traitant de questions sociales en
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- 1852. Le développement de ses affaires industrielles lui occasionnait de fréquents voyages, peut-être vit-il directement à Paris les représentants de l’Ecole sociétaire ou même causa-t-il des projets de l’Ecole avec les chefs exilés en Belgique, puisque ses affaires (nous l’avons vu dans le chapitre précédent) l’appelaient souvent de ce côté.
- Quoiqu’il en soit, ce que nous avons à retenir du document publié par l’Ecole sociétaire, c’est la détermination nettement formulée de «sattaquer désormais au problème intégral : Organisation sériaire et démonstration DU TRAVAIL ATTRAYANT ».
- Aucune tentative faite par l’Ecole directement n’avait encore amené les chefs du mouvement phalanstérien à mesurer les difficultés d’une telle oeuvre. Cependant, ils avaient déjà pu entrevoir que ces difficultés étaient grandes puisque, dès 1844, les phalanstériens des Etats-Unis, cherchant à vérifier par l’expérimentation les données théoriques et se heurtant à des interprétations et obstacles divers, avaient délégué à Paris, près de l’Ecole sociétaire, celui-là même qui avait porté aux Etats-Unis la parole fouriériste , c’est-à-dire Albert Brisbane, afin d’obtenir des chefs de l’Ecole les indications formelles exigées précisément pour Y organisation sériaire et la démonstration du travail attrayant.
- Nous reviendrons, au chapitre suivant, sur cette démarche des Américains et sur la réponse de l’Ecole sociétaire, car nous voici arrivé au point où nous devons — au moins brièvement, — entretenir nos lecteurs du mouvement fouriériste aux Etats-Unis. Ce mouvement, en effet, suscita de 1840 à 1853, une quarantaine de tentatives de réalisation dont il résulta des renseignements pratiques que Godin recueillit autant qu’il lui fut possible, d’abord par ce qui en fut publié dans les
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- journaux de l’Ecole ; ensuite, par ses entretiens avec Considérant ou Cantagrel ; enfin, plus tard, par les récits mêmes de Considérant, quand celui-ci fut de retour des Etats-Unis.
- Dès 1853, ce que Godin avait appris des tentatives américaines joint à ses propres réflexions, l’avait amené à des conclusions que nous ferons connaître à nos lecteurs.
- A peine notre héros avait-il reçu, de Paris, la lettre en date du 29 mai 1852 reproduite ci-dessus, qu’il en recevait une autre datée de Bruxelles, écrite par Cantagrel et portant ce post-scriptum : « Brisbane est ici, il veut nous emmener en Amérique, pour y procéder à des expérimentations sociétaires. »
- Ces quelques mots sont mémorables ; car la proposition de Brisbane, appuyée de tout ce que celui-ci pouvait dire en faveur des Etats-Unis comme théâtre de réalisations sociétaires, va déterminer le départ de Considérant pour l’Amérique, et amener, par suite, la constitution de la fameuse société de colonisation Européo-Améri-caine au Texas, où se consumèrent tant d’efforts de la part des phalanstériens d’Europe et à laquelle J.-Bte-André Godin donna un si notable concours.
- Mais, n’anticipons pas et achevons d’indiquer les principaux plans de l’Ecole sociétaire en 1852.
- La situation politique était telle, en France, que le chef de l’Ecole, Victor Considérant, n’y jugeait possible une réalisation quelconque qu’avec l’agrément du pouvoir. L’impossibilité d’un tel agrément lui faisait songer a la Suisse, comme lieu possible d’une expérimentation sociétaire.
- La Suisse comptait nombre de partisans de l’idée fouriériste. Mais la première et très grosse difficulté Uait toujours celle des frais de l’entreprise. Aussi un
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- autre plan était-il entretenu en France par quelques phalanstériens.
- En octobre 1852, Godin recevait d’un des plus dévoués partisans de la cause, une lettre l’informant de la mise en vente de « la partie de l’ancienne terre de Condé, enregistrée au cadastre et sur la carte de l’Etat-major sous le nom de Phalanstères (Voir chapitre IV, Tome 21, Juin 1897 ; pages 322 à 324). La lettre ajoutait qu’une petite Société s’était constituée, laquelle avait « pour but immédiat l’acquisition de cette terre, et pour but ultérieur son affectation à Vessai que l’Ecole pha-lanstèrienne déciderait de faire, selon les ressources dont elle pourrait disposer. »
- L’examen de la correspondance nous fait voir que Godin étudia le sujet pendant plusieurs mois et qu’il s’en entretint de vive voix avec la personne qui lui avait écrit. Dans une lettre à cette même personne, en 1852, Godin dit :
- « Je pensais recevoir de vous un mot qui m’aurait » mis au courant de l’affaire de Condé dont nous nous » sommes entretenus. La chose en est donc restée là?»
- Il n’y a plus trace de la question dans les lettres de Godin. Terminons sur ce sujet en disant que jusqu’à présent la propriété dite le Phalanstère, à Condé sur Vesgres, n’a, malgré son nom, été le siège d’aucun Phalanstère.
- D’après une étude publiée par M. Jules Duval, dans l’Annuaire de l’Association pour 1868, voici quelles auraient été les vicissitudes de la dite propriété, après la tentative en date de 1832 indiquée dans notre chapitre IV.
- Le principal promoteur de l’entreprise, M. Baudet-Dulary, atteint dans sa fortune, dut aliéner une grande partie de la terre désormais baptisée du nom de Pha-
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- lanstère ; mais il conserva, au lieu dit la Chesnaie, un moulin que fait mouvoir la Vesgres et quelques terres attenantes. Il s’,y établit avec sa nombreuse et laborieuse famille.
- En 1846, quelques phalanstériens , quatre ou cinq ménages, s’entendirent avec M. Baudet-Dulary et constituèrent une Société dont l’objet était :
- 1° de combiner et de mettre en oeuvre les procédés d’association entre le capital et le travail ;
- 2° de combiner également et de mettre en oeuvre les divers procédés d’association entre le travail agricole et le travail industriel.
- Un bâtiment qui est encore debout aujourd’hui fut alors édifié. On débuta par une fabrique de cartonnage. On se proposait de fonder une poterie de terre et de combiner ces travaux industriels avec la culture maraîchère, etc. ; mais les événements de 1848 jetèrent le pays dans une crise qui paralysa les affaires; les difficultés s’accrurent et finalement, en 1850, les premiers projets furent abandonnés.
- Après bien des pourparlers, le groupe restant réduisit les plans à la constitution d’un ménage sociétaire ; c’est-à-dire à une réunion de personnes s’entendant pour simplifier les opérations du ménage familial, en élargissant la part de vie commune sans rien sacrifier de la liberté individuelle.
- En 1860, le groupe initiateur se rendit acquéreur du terrain et delà maison et constitua une Société civile immobilière.
- Il fallut augmenter les habitations et deux pavillons isolés furent édifiés non loin du bâtiment principal.
- La Société immobilière loua les appartements de la c°ionie à des familles ou à des célibataires qui formèrent entre eux le ménage sociétaire proprement dit.
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- Aujourd’hui la colonie de Condé-sur-Vesgres com-prend quelques familles de rentiers qui y résident surtout l’été.
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- Vue générale du mouvement Fouriériste aux Etats-Unis, 1840 à 1852.
- I. — Les premiers apôtres.
- Albert Brisbane, Horace Greeley, Parke Godwin, Charles Dana, Georges Ripley, William Henry Chan-ning.... tels sont les premiers noms qui viennent aux lèvres quand on pense au mouvement fouriériste américain.
- Bien d’autres et d’un très grand mérite se joignent à ceux-ci et nous aurons le plaisir d’en signaler quelques-uns au cours de ce récit.
- Arrêtons-nous présentement aux deux initiateurs du mouvement : Albert Brisbane et Horace Greeley :
- Albert Brisbane, dont nous avons ci-dessus signalé : 1° La venue à Paris en 1844, à titre de représentant des partisans de l’Association aux Etats-Unis ;
- 2° La nouvelle rencontre, en 1852, à Bruxelles, avec les chefs exilés de l’Ecole sociétaire ; Brisbane, disons-nous, était précisément le publiciste et l’orateur qui, dès 1840, par la publication d’un ouvrage intitulé : Social destiny of man, avait fait connaître aux Etats-Unis la doctrine de Ch. Fourier.
- Mais ce qui surtout lança le mouvement fut le fait par Horace Greeley d’ouvrir quotidiennement une colonne de son célèbre journal « New-York"1 s Tribune » à l’exposé de la nouvelle doctrine.
- Horace Greeley est une des grandes figures américaines. Né le 3 février 1811 à Amherst, dans le New-
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- Hampshire, il était fils d’un fermier. Il reçut une éducation très élémentaire à l’école de son village, puis devint apprenti imprimeur.
- En 1830, il était à New-York où il s’efforçait de créer des journaux populaires qui réussirent plus ou moins. Onze ans plus tard, le 15 avril 1841, il fonda « New-York’’s Tribune », journal dont le succès fut très vif et qui aida puissamment, ainsi que nous venons de le dire, à la propagation du Fouriérisme aux Etats-Unis.
- Horace Greeley fut un ardent apôtre de l’abolition de l’esclavage. Au cours de la guerre de sécession, les bureaux de son journal furent envahis par la foule esclavagiste de New-York et les rédacteurs durent se défendre par les armes.
- Lors des élections présidentielles, en 1868, l’ancien parti esclavagiste, en quête d’un candidat à opposer au général Grant, porta ses voix sur Horace Greeley, son adversaire de la veille. Un tel choix dit hautement en quelle estime publique était tenu Horace Greeley. Aussi est-ce un bonheur pour nous de rappeler ces incidents en présentant ce grand citoyen comme un des premiers apôtres du Fouriérisme aux Etats-Unis.
- Albert Brisbane ayant à sa disposition une colonne du «New-York’s Tribune » y exposa pendant plus d’un an et avec une très grande habileté la théorie phalans-térienne.
- Simultanément, Horace Greeley lui-même et d’autres écrivains ou orateurs, en tête desquels nous devons citer Parke Godwin, publièrent des brochures, des articles, ou donnèrent des conférences sur le même sujet.
- Brisbane aussi donna, en 1843, des conférences sur l’association dans l’Etat de New-York, et la même année, en octobre, il fonda, en collaboration avec Macdaniel, un journal mensuel : « The Phalauæ » où il publia
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- entre autres choses un rapport sur ses conférences et sur le mouvement des esprits
- Nous allons donner quelques lignes de ce rapport, afin de mieux faire saisir au lecteur la personnalité d’Albert Brisbane. En même temps se témoignera pour nous — puisque déjà des associations se constituaient aux Etats-Unis — le trait si connu de la race Anglo-saxonne : Besoin de traduire en fait tout principe accepté.
- Signalons au passage que ce trait, non exclusivement dévolu à la dite race, était en dominance chez J.-B.-André Godin; il y joignait un très haut idéal social; aussi fut-il de ces hommes dont l’existence se marque par la fécondité des œuvres au point de vue du bien général.
- Passons aux extraits du rapport de Brisbane :
- « Les partisans de la réforme sociale seront heureux » de savoir que l’idée progresse dans tout l’Etat de New-» York. J’ai visité dernièrement le centre et l’ouest de » cet Etat et constaté que, partout, les gens commen-» cent à voir la vérité et la grandeur du système du tra-» vail attrayant et glorifié, ainsi que les avantages de » l’association : Economie, moyens supérieurs d’éduca-» tion, garantie contre la spoliation légalisée et indirecte » des classes intermédiaires.
- » La conviction que l’association réalisera pratique-» ment le Christianisme sur la terre s’empare de beau-» coup d’esprits, et les rend ardemment désireux de » voir briser la duplicité qui existe aujourd’hui entre » la théorie et la pratique dans le monde religieux.
- » Le peuple américain est si prompt à mettre en pra-» tique toute idée jugée par lui exacte et avantageuse, » qu’il est à peu près inutile de lui prêcher la modéra-» tion dans les essais de réalisation. Cependant, je re-» commande instamment aux individus, au nom de
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- » leurs intérêts propres, d’éviter les entreprises petites » et fragmentaires, et de s’unir aux plus grandes dans » leur région.
- » Quatre conférenciers de Rochester et du voisinage » propageront cet hiver les principes de l’association à » fouest de New-York. Ils ont commencé la publication » de Traités qui , nous l’espérons , seront largement » répandus. Rochester devient un centre important » de propagande et exercera , croyons-nous , une très » grande influence....
- » Le nom de Fourier est maintenant acclamé de l’At-» lantique au Mississipi. Des parties les plus éloignées » de Wisconsin et de la Louisiane, des échos nous re-» viennent, témoignant que les grands principes de » l’association universelle ont été jusque-là; et ce travail » important a été accompli en quelques années , princi-» paiement depuis qu’Horace Greeley, directeur de La » Tribune r avec un courage et une libéralité sans pré-» dent, a ouvert les colonnes de son journal à une loyale » exposition du sujet. Qu’apporteront les dix années » qui vont suivre ? »
- Les dix années qui suivirent multiplièrent le nombre des tentatives ainsi que le verra le lecteur.
- Ecoutons maintenant un autre orateur, John Grey de Rochester, raconter à son tour les débuts de la prédication du Fouriérisme aux Etats-Unis :
- « Nous, à l’ouest de New-York, fûmes initiés en 1842-» 43, aux vues et découvertes de Fourier (que l’avenir » rendra illustre) par les écrits de Brisbane, Greeley , » Parke Godwin, et les belles conférences de T. C. » Leland. Ces idées tombèrent dans des oreilles et des » cœurs sympathiques et par milliers on afflua de tous * ^es points pour entendre les orateurs, adopter leurs
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- » principes et participer à l’impulsion qu’ils allaient » donner.
- » Le premier fruit de cet enseignement fut la convo-» cation d’une assemblée à Rochester, en août 1843. » Plusieurs centaines de délégués de la cité et des villes » et villages voisins se rendirent à cet appel.
- » Je fus un des vice-présidents de l’assemblée. Dès » l’ouverture de la discussion, divers points de doctrine » furent agités et divers plans de réalisation proposés. » Il en résulta la formation de quatre tentatives.
- « Les membres les plus déterminés à suivre autant » que possible les indications deFourier, étaient dirigés » par le docteur Theller (patriote canadien), Thomas » Pond (un quaker), Samuel Porter de Holly, et plu-» sieurs autres moins notables, y compris le présent » écrivain. Ce premier groupe s’établit à Clarkson, » Monroë County. Les autres groupes s’établirent à So-» dus Bay (Wayne County) ; à Hopewell, près de Cana-» daigua (Ontario County); à North Bloomfield (Ontario » County) et à Mixville (Alleghbany County).
- » Les associations qui rayonnèrent ainsi de Rochester » ont un intérêt tout particulier dans l’histoire du mou-» vement fouriériste, par ce fait qu’elles furent les pre-» mières à essayer pratiquement une confédération » d’associations. »
- Nous dirons quels furent les fruits de cette confédération partielle, laquelle s’organisa en mai 1844, sous le nom de The american industrial Union.
- Nos renseignements sur les faits relatés dans le présent chapitre, nous sont fournis par J. H. Noyés dans son bel ouvrage : History of American socialisms.
- Nous avons traduit en entier cet ouvrage et nous nous proposons de publier cette traduction dans U Devoir. En attendant, nous allons lui emprunter des
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- informations touchant les expériences fouriéristes aux Etats-Unis; car les dites expériences furent longuement discutées en 1853-54 parmi les phalanstériens de France. Gkxlin prit part à ces discussions ; sa correspondance nous en témoigne ; mais ces discussions furent surtout verbales et tous les éléments n’en sont pas venus jusqu’à nous. Nous ne pouvons donc y pourvoir qu’en nous reportant aux expériences mêmes.
- Vve J.-B.-A. Godin née Moret.
- (à suivre).
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- La Chambre a voté, dans une de ses dernières séances, le texte adopté par le Sénat pour la loi concernant les responsabilités des accidents dont les ouvriers sont victimes dans leur travail.
- La loi est donc aujourd’hui définitive. Nous croyons, en raison de l’importance qu’elle présente pour les industriels aussi bien que pour les ouvriers, devoir la reproduire in-extenso :
- TITRE PREMIER Indemnités en cas d’accidents.
- Article premier.
- Les accidents survenus par le fait du travail, ou à l’occasion du travail, aux ouvriers et employés occupés dans l’industrie du bâtiment, les usines, manufactures, chantiers, les entreprises de transport par terre et par eau, de chargement et de déchargement, les magasins publics, mines, minières, carrières, et, en outre, dans toute exploitation ou partie d’exploitation dans laquelle sont fabriquées ou mises en oeuvre des matières explosives, ou dans laquelle il est fait usage d’une machine mue par une force autre que celle de l’homme ou des animaux, donnent droit, au profit de la victime ou de ses représentants, à une indemnité à la charge du chef d’entreprise, à la condition que l’interruption de travail ait duré plus de quatre jours.
- Les ouvriers qui travaillent seuls d’ordinaire ne pourront être assujettis à la présente loi par le fait de la collaboration accidentelle d’un ou de plusieurs de leurs camarades.
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- Art. 2.
- Les ouvriers et employés désignés à l’article précédent ne peuvent se prévaloir, à raison des accidents dont ils sont victimes dans leur travail, d’aucunes dispositions autres que celles de la présente loi.
- Ceux dont le salaire annuel dépasse 2,400 francs ne bénéficient de ces dispositions que jusqu’à concurrence de cette somme. Pour le surplus, ils n’ont droit qu’au quart des rentes ou indemnités stipulées à l’article 3, à moins de conventions contraires quant au chiffre de la quotité.
- Art. 3.
- Dans les cas prévus à l’article premier, l’ouvrier ou l’employé a droit :
- Pour l’incapacité absolue et permanente, à une rente égale aux deux tiers de son salaire annuel ;
- Pour l’incapacité partielle et permanente, à une rente égale à la moitié de la réduction que l’accident aura fait subir au salaire ;
- Pour l’incapacité temporaire, à une indemnité journalière égale à la moitié du salaire touché au moment de l’accident, si l’incapacité de travail a duré plus de quatre jours et à partir du cinquième jour.
- Lorsque l’accident est suivi de mort, une pension est servie aux personnes ci-après désignées, à partir du décès, dans les conditions suivantes :
- A. Une rente viagère égale à 20 0/0 du salaire annuel de la victime pour le conjoint survivant non divorcé ou séparé de corps, à la condition que le mariage ait été contracté antérieurement à l’accident.
- En cas de nouveau mariage, le conjoint cesse d’avoir droit à la rente mentionnée ci-dessus ; il lui sera afioué, dans ce cas, le triple de cette rente à titre d’indemnité totale.
- B. Pour les enfants,, légitimes ou naturels, reconnus avant l’accident, orphelins de père ou de mère, âgés de apàns de seize ans, une rente calculée sur le salaire
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- annuel de la victime à raison de 15 0/0 de ce salaire s’il n’y a qu’un enfant, de 25 0/0 s’il y en a deux, de 35 0/0 s’il y en a trois et 40 0/0 s’il y en a quatre ou un plus grand nombre.
- Pour les enfants, orphelins de père et de mère, la rente est portée pour chacun d’eux à 20 0/0 du salaire.
- L’ensemble de ces rentes ne peut, dans le premier cas, dépasser 40 0/0 du salaire ni 60 0/0 dans le second.
- C. Si la victime n’a ni conjoint, ni enfant dans les termes des paragraphes A. et B, chacun des ascendants et descendants qui était à sa charge recevra une rente, viagère pour les ascendants et payable jusqu’à seize ans pour les descendants. Cette rente sera égale à 10 0/0 du salaire annuel de la victime, sans que le montant total des rentes ainsi allouées puisse dépasser 30 0/0.
- Chacune de rentes prévues par le paragraphe C est, le cas échéant, réduite proportionnellement.
- Les rentes constituées en vertu de la présente loi sont payables par trimestre ; elles sont incessibles et insaisissables.
- Les ouvriers étrangers, victimes d’accidents, qui cesseront de résider sur le territoire français recevront, pour toute indemnité, un capital égal à trois fois la rente qui leur avait été allouée.
- Les représentants d’un ouvrier étranger ne recevront aucune indemnité si, au moment de l’accident, ils ne résidaient pas sur le territoire français.
- Art. 4.
- Le chef d’entreprise supporte, en outre, les frais médicaux et pharmaceutiques et les frais funéraires. Ces derniers sont évalués à la somme de 100 francs au maximum.
- Quant aux frais médicaux et pharmaceutiques, si la victime a fait choix elle-même de son médecin, le cheî d’entreprise ne peut être tenu que jusqu’à concurrence de la somme fixée par le juge de paix du canton, conformément aux tarifs adoptés dans chaque département pour l’assistance médicale gratuite.
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- Art. 5.
- Les chefs d’entreprise peuvent se décharger pendant }es trente, soixante ou quatre-vingt-dix premiers jours à partir de l’accident, de l’obligation de payer aux victimes les frais de maladies et l’indemnité temporaire, ou une partie seulement de cette indemnité comme il est spécifié ci-après, s’ils justifient :
- 1° Qu’ils ont affilié leurs ouvriers à des Sociétés de secours mutuels et pris à leur charge une quote-part de la cotisation qui aura été déterminée d’un commun accord, et en se conformant aux statuts-type approuvés par le Ministre compétent, mais qui ne devra pas être inférieure au tiers de cette cotisation ;
- 2° Que ces Sociétés assurent à leurs membres, en cas de blessures, pendant trente, soixante ou quatre-vingt-dix jours, les soins médicaux et pharmaceutiques et une indemnité journalière.
- Si l’indemnité journalière servie par la Société est inférieure à la moitié du salaire quotidien de la victime, le chef d’entreprise est tenu de lui verser la différence.
- Art. 6.
- Les exploitants de mines, minières et carrières peuvent se décharger des frais et indemnités mentionnés à l'article précédent, moyennant une subvention annuelle versée aux Caisses ou Sociétés de secours constituées dans ces entreprises en vertu de la loi du 29 juin 1894.
- Le montant et les conditions de cette subvention devront être acceptés par la Société et approuvés par le Ministre des Travaux publics.
- Ces deux dispositions seront applicables à tous autres chefs d’industrie qui auront créé en faveur de leurs ouvriers des Caisses particulières de secours en conformité du titre III de la loi du 29 juin 1894. L’approbation prevue ci-dessus sera, en ce qui les concerne, donnée pur le Ministre du Commerce et de l’Industrie.
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- Art. 7.
- Indépendamment de l’action résultant de la présente loi, la victime ou ses représentants conservent, contre les auteurs de l’accident autres que le patron ou ses ouvriers et préposés, le droit de réclamer la réparation du préjudice causé, conformément aux règles du droit commun.
- L’indemnité qui leur sera allouée exonérera à due concurrence le chef d’entreprise des obligations mises à sa charge.
- Cette action contre les tiers responsables pourra même être exercée par le chef d’entreprise, à ses risques et périls, aux lieu et place de la victime ou de ses ayants droit, si ceux-ci négligent d’en faire usage.
- Art. 8
- Le salaire qui servira de base à la fixation de l’indem- -nité allouée à l’ouvrier âgé de moins de seize ans ou à l’apprenti victime d’un accident ne sera pas inférieur au salaire le plus bas des ouvriers valides de la même catégorie occupés dans l’entreprise.
- Toutefois, dans le cas d’incapacité temporaire, l’indemnité de l’ouvrier âgé de moins de seize ans ne pourra pas dépasser le montant de son salaire.
- Art. 9.
- Lors du règlement définitif de la rente viagère, après le délai de révision prévu à l’article 19, la victime peut demander que le quart au plus du capital nécessaire à l’établissement de cette rente, calculé d’après les tarifs dressés pour les victimes d’accidents par la Caisse des retraites pour la vieillesse, lui soit attribué en espèces.
- Elle peut aussi demander que ce capital, ou ce capital réduit du quart au plus comme il vient d’être dit, serve à constituer sur sa tête une rente viagère réversible, pour moitié au plus, sur la tête de son conjoint. Dans ce cas, la rente viagère sera diminuée de façon qu’il ne
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- résulte de la réversibilité aucune augmentation de charges pour le chef d’entreprise.
- ° Le tribunal, en chambre du conseil, statuera sur ces demandes.
- Art. 10.
- Le salaire servant de base à la fixation des rentes s’entend, pour l’ouvrier occupé dans l’entreprise pendant les douze mois écoulés avant l’accident, de la rémunération effective qui lui a été allouée pendant ce temps, soit en argent, soit en nature.
- Pour les ouvriers occupés pendant moins de douze mois avant l’accident, il doit s’entendre de la rémunération effective qu’ils ont reçue depuis leur entrée dans l’entreprise, augmentée de la rémunération moyenne qu’ont reçue, pendant la période nécessaire pour compléter les douze mois, les ouvriers de la même catégorie.
- Si le travail n’est pas continu, le salaire annuel est calculé tant d’après la rémunération reçue pendant la période d’activité que d’après le gain de l’ouvrier pendant le reste de l’année.
- TITRE II.
- Déclaration des accidents et enquête.
- Art. 11.
- Tout accident ayant occasionné une incapacité de travail doit être déclaré, dans les quarante-huit heures, par le chef d’entreprise ou ses préposés, au maire de la commune qui en dresse procès-verbal.
- Cette déclaration doit contenir les noms et adresses des témoins de l’accident. Il y est joint un certificat de médecin indiquant l’état de la victime, les suites probables de l’accident et l’époque à laquelle il sera possible d en connaître le résultat définitif.
- La même déclaration pourra être faite par la victime °n ses représentants.
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- LE DEVOIR
- Récépissé de la déclaration et du certificat du médecin est remis par le maire au déclarant.
- Avis de l’accident est donné immédiatement par le maire à l’inspecteur divisionnaire ou départemental du travail ou à l’ingénieur ordinaire des mines chargé de la surveillance de l’entreprise.
- L’article 15 de la loi du 2 novembre 1892 et l’article 11 de la loi du 12 juin 1893 cessent d’être applicables dans les cas visés par la présente loi.
- Art. 12.
- Lorsque, d’après le certificat médical, la blessure paraît devoir entraîner la mort ou une incapacité permanente absolue ou partielle de travail, le maire transmet immédiatement copie de la déclaration et le certificat médical au juge de paix du canton où l’accident s’est produit.
- Dans les vingt-quatre heures de la réception de cet avis, le juge de paix procède à une enquête à l’effet de rechercher :
- 1° La cause, la nature et les circonstances de l’accident ;
- 2° Les personnes victimes et le lieu où elles se trouvent ;
- 3° La nature des lésions ;
- 4° Les ayants droit pouvant, le cas échéant, prétendre à une indemnité ;
- 5° Le salaire quotidien et le salaire annuel des victimes.
- Art. 13.
- L’enquête a lieu contradictoirement dans les formes prescrites par les articles 35, 36, 38 et 39 du Code de procédure civile, en présence des parties intéressées ou celles-ci convoquées d’urgence par lettre recommandée.
- Le juge de paix doit se transporter auprès de b] victime de l’accident qui se trouve dans l’impossibilité d’assister à l’enquête.
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- Lorsque le certificat médical ne lui paraîtra pas suffisant, le juge de paix pourra désigner un médecin pour examiner le blessé.
- Il peut aussi commettre un expert pour l’assister dans l’enquête.
- Il n’y a pas lieu, toutefois, à nomination d’expert dans les entreprises administrativement surveillées, ni dans celles de l’Etat placées sous le contrôle d’un service distinct du service de gestion, ni dans les établissements nationaux où s’effectuent des travaux que la sécurité publique oblige à tenir secrets. Dans ces divers cas, les fonctionnaires chargés de la surveillance ou du contrôle de ces établissements ou entreprises et, en ce qui concerne les exploitations minières, les délégués à la sécurité des ouvriers mineurs, transmettent au juge de paix, pour être joint au procès-verbal d’enquête, un exemplaire de leur rapport.
- Sauf les cas d’impossibilité matérielle, dûment constatés dans le procès-verbal, l’enquête doit être close dans le plus bref délai et, au plus tard, dans les dix jours à partir de l’accident. Le juge de paix avertit, par lettre recommandée, les parties de la clôture de l’enquête et du dépôt de la minute au greffe, où elles pourront, pendant un délai de cinq jours, en prendre connaissance et s’en faire délivrer une expédition, affranchie du timbre et de l’enregistrement. A l’expiration de ce délai de cinq jours, le dossier de l’enquête est transmis au président du tribunal civil de l’arrondissement.
- Art. 14.
- Sont punis d’une amende d’un à quinze francs (1 à 15 fr.), les chefs d’industrie ou leurs préposés qui ont contrevenu aux dispositions de l’article 11.
- En cas de récidive dans l’année, l’amende peut être élevée de seize à trois cents francs (16 à 300 francs).
- L’article 463 du Code pénal est applicable aux contraventions prévues par le présent article.
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- TITRE III
- Compétence. — Juridictions. — Procédure. — Révision.
- Art. 15.
- Les contestations entre les victimes d’accidents et les chefs d’entreprise, relatives aux frais funéraires, aux frais de maladie ou aux indemnités temporaires, sont jugées en dernier ressort par le juge de paix du canton où l’accident s’est produit, à quelque chiffre que la demande puisse s’élever.
- Art. 16.
- En ce qui touche les autres indemnités prévues parla présente loi, le président du tribunal de l’arrondissement convoque, dans les cinq jours, à partir de la transmission du dossier, la victime ou ses ayants droit et le chef d’entreprise, qui peut se faire représenter.
- S’il y a accord des parties intéressées, l’indemnité est définitivement fixée par l’ordonnanee du président, qui donne acte de cet accord.
- Si l’accord n’a pas lieu, l’affaire est renvoyée devant le tribunal qui statue comme en matière sommaire, conformément au titre 24 du livre II du Code de procédure civile.
- Si la cause n’est pas en état, le tribunal surseoit à statuer et l’indemnité temporaire continuera à être servie jusqu’à la décision définitive.
- Le tribunal pourra condamner le chef d’entreprise à payer une provision, sa décision sur ce point sera exécutoire nonobstant appel.
- Art. 17.
- Les jugements rendus en vertu de la présente loi sont susceptibles d’appel selon les règles du droit commué Toutefois l’appel devra être interjeté dans les quinze jours de la date du jugement s’il est contradictoire eî
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- s’il est par défaut dans la quinzaine à partir du jour où l’opposition ne sera plus recevable.
- L’opposition ne sera plus recevable en cas de jugement par défaut contre-partie, lorsque le jugement aura été signifié à personne, passé le délai de quinze jours à partir de cette signification.
- La Cour statuera d’urgence dans le mois de l’acte d’appel. Les parties pourront se pourvoir en cassation.
- Art. 18.
- L’action en indemnité prévue par la présente loi se prescrit par un an à dater du jour de l’accident.
- Art. 19.
- La demande en révision de l’indemnité fondée sur une aggravation ou une atténuation de l’infirmité de la victime ou son décès par suite des conséquences de l’accident, est ouverte pendant trois ans à dater de l’accord intervenu entre les parties ou de la décision définitive.
- Le titre de pension n’est remis à la victime qu’à l’expiration des trois ans.
- Art. 20.
- Aucune des indemnités déterminées par la présente loi ne peut être attribuée à la victime qui a intentionnellement provoqué l’accident.
- Le tribunal a le droit, s’il est prouvé que l’accident est dû à une faute inexcusable de l’ouvrier, de diminuer la pension fixée au titre premier.
- Lorsqu’il est prouvé que l’accident est dû à la faute inexcusable du patron ou de ceux qu’il s’est substitué dans la direction, l’indemnité pourra être majorée, mais sans que la rente viagère ou le total des rentes viagères allouées puisse dépasser soit la réduction soit le montant du salaire annuel.
- Art. 21.
- Les parties peuvent toujours, après détermination du chiffre de l’indemnité due à la victime de l’accident,
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- LE DEVOIR
- décider que le service de la pension sera suspendu et remplacé, tant que l’accord subsistera, par tout autre mode de réparation.
- Sauf dans le cas prévu à l’article 3, paragraphe A, la pension ne pourra être remplacée par le payement d’un capital que si elle n’est pas supérieure à 100 francs.
- Art. 22.
- Le bénéfice de l’assistance judiciaire est accordé de plein droit, sur le visa du procureur de la République, à la victime de l’accident ou à ses ayants droit, devant le tribunal ;
- A cet effet, le président du tribunal adresse au procureur de la République, dans les trois jours de la comparution des parties prévue par l’article 16, un extrait de son procès-verbal de non-conciliation ; il y joint des pièces de l’affaire.
- TITRE IV.
- G ar anties.
- Art 23.
- La créance de la victime de l’accident ou de ses ayants droit relative aux frais médicaux, pharmaceutiques et funéraires, ainsi qu’aux indemnités allouées à la suite de l’incapacité temporaire de travail, est garantie par le privilège de l’article 2101 du Code civil et y sera inscrite sous le n° 6.
- Le payement des indemnités pour incapacité permanente de travail ou accidents suivis de mort est garanti conformément aux dispositions des articles suivants.
- Art. 24.
- A défaut, soit par les chefs d’entreprise débiteurs, soit par les Sociétés d’assurances à primes fixes ou mutuelles, ou les syndicats de garantie liant solidairement tous leurs adhérents, de s’acquitter, au moment
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- de leur exigibilité, des indemnités mises à leur charge à la suite d’accidents ayant entraîné la mort ou une incapacité permanente de travail, le payement en sera assuré aux intéressés par les soins de la Caisse nationale des retraites pour la vieillesse, au moyen d’un fonds spécial de garantie constitué comme il va être dit et dont la gestion sera confiée à ladite Caisse.
- Art. 25.
- Pour la constitution du fpnds spécial de garantie, il sera ajouté au principal de la contribution des patentes des industriels visés par l’article premier, quatre centimes additionnels. Il sera perçu sur les mines une taxe de cinq centimes par hectare concédé.
- Ces taxes pourront, suivant les besoins, être majorées ou réduites par la loi des finances.
- Art. 26.
- La Caisse nationale des retraites exercera un recours contre les chefs d’entreprise débiteurs, pour le compte desquels des sommes auront été payées par elle, conformément aux dispositions qui précèdent.
- En cas d’assurance du chef d’entreprise, elle jouira, pour le remboursement de ses avances, du privilège de l’article 2102 du Code civil sur l’indemnité due par l’assureur et n’aura plus de recours contre le chef d’entreprise.
- Un règlement d’administration publique déterminera les conditions d’organisation et de fonctionnement du service conféré par les dispositions précédentes à la Caisse nationale des retraites et, notamment, les formes du recours à exercer contre les chefs d’entreprise débiteurs ou les Sociétés d’assurances et les syndicats de garantie, ainsi que les conditions dans lesquelles les victimes d’accidents ou leurs ayants droit seront admis a réclamer à la Caisse le payement de leurs indemnités.
- Les décisions judiciaires n’emporteront hypothèque
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- que si elles sont rendues au profit de la Caisse des retraites exerçant son recours contre les chefs d’entreprise ou les Compagnies d’assurances.
- Art, 27.
- Les Compagnies d’assurances mutuelles ou à primes fixes contre les accidents, françaises ou étrangères, sont soumises à la surveillance et au contrôle de l’Etat et astreintes à constituer des réserves ou cautionnements dans les conditions déterminées par un règlement d’administration publique.
- Le montant des réserves ou cautionnements sera affecté par privilège au payement des pensions et indemnités.
- Les syndicats de garantie seront soumis à la même surveillance et un règlement d’administration publique déterminera les conditions de leur création et de leur fonctionnement.
- Les frais de toute nature résultant de la surveillance et du contrôle seront couverts au moyen de contributions proportionnelles au montant des réserves ou cautionnements , et fixés annuellement, pour chaque Compagnie ou association, par arrêté du Ministre du Commerce.
- Art. 28.
- Le versement du capital représentatif des pensions allouées en vertu de la présente loi ne peut être exigé des débiteurs.
- Toutefois les débiteurs qui désireront se libérer en une fois, pourront verser le capital représentatif de ces pensions à la Caisse nationale des retraites qui établira a cet effet, dans les six mois de la promulgation de la présente loi, un tarif tenant compte de la mortalité des victimes d’accidents et de leurs ayants droit.
- Lorsqu’un chef d’entreprise cesse son industrie, soit volontairement, soit par décès, liquidation judiciaire ou faillite, soit par cession d’établissement, le capital
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- représentatif des pensions à sa charge devient exigible de plein droit et sera versé à la Caisse nationale des retraites. Ce capital sera déterminé au jour de son exigibilité d’après le tarif visé au paragraphe précédent.
- Toutefois, le chef d’entreprise ou ses ayants droit peuvent être exonérés du versement de ce capital, s’ils fournissent des garanties qui seront à déterminer par un règlement d’administration publique.
- TITRE V.
- Dispositions générales.
- Art. 29.
- Les procès-verbaux, certificats, actes de notoriété, significations, jugements et autres actes faits ou rendus en vertu et pour l’exécution de la présente loi sont délivrés gratuitement, visés pour timbre et enregistrés gratis lorsqu’il y a lieu à la formalité de l’enregistrement.
- Dans les six mois de la promulgation de la présente loi, un décret déterminera les émoluments des greffiers de justice de paix pour leur assistance et la rédaction des actes de notoriété, procès-verbaux,, certificats, significations, jugements , envois de lettres recommandées, extraits, dépôts de la minute d’enquête au greffe, et pour tous les actes nécessités par l’application de la présente loi, ainsi que les frais de transport auprès des victimes et d’enquête sur place.
- Art. 30.
- Toute convention contraire à la présente loi est nulle de plein droit.
- Art. 31,
- Les chefs d’entreprise sont tenus, sous peine d’une amende d’un à quinze francs (1 à 15 fr.) de faire affî-
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- cher dans chaque atelier la présente loi et les règle, ments d’administration relatifs à son exécution.
- En cas de récidive dans la meme année, l’amende sera de seize à cent francs (16 à 100 fr.).
- Les infractions aux dispositions des articles 11 et 3] pourront être constatées par les inspecteurs du travail,
- Art. 32.
- Il n’est point dérogé aux lois, ordonnances et règlements concernant les pensions des ouvriers, apprentis et journaliers appartenant aux ateliers de la Marine et celles des ouvriers immatriculés des manufactures d’armes dépendant du Ministère de la Guerre.
- Art. 33.
- La présente loi ne sera applicable que trois mois après la publication officielle des décrets d’administration publique qui doivent en régler l’exécution.
- Art. 34.
- Un règlement d’administration publique déterminera les conditions dans lesquelles la présente loi pourra être appliquée à l’Algérie et aux colonies.
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- Les garanties du travail. — Les sociétés de secours mutuels. — La saisie-arrêt des salaires. — La petite propriété. — Les warrants agricoles. — Les accidents ouvriers. — Projets divers. — Le bilan de la législature.
- La Chambre a terminé le 14 mars 1898 la discussion du budget de 1898 commencée le 8 novembre 1897.
- Pendant que le Sénat examine à son tour cette œuvre financière, quelque peu grossie pendant sa longue période de gestation par l’adjonction de quelques lois spéciales , notamment de la réforme des patentes et de la réforme du marché financier, la Chambre liquide un petit stock de projets intéressants sur lesquels il n’y avait pas d’opposition. C’est ainsi qu’elle adoptait, le 25 mars, la proposition de M. Coûtant, ayant pour objet do prévenir le renvoi des employés et ouvriers revenant d’accomplir une période d’instruction militaire de 28 jours ou de 13 jours, celle de MM. E. Roche et Le Senne, ayant pour objet de garantir leur travail et leurs emplois aux réservistes appelés par la loi à faire leur période d’instruction militaire.
- Les deux propositions sont réunies en une seule loi dont voici le texte :
- Article premier. — Tout employeur ne pourra congédier son ouvrier ou son employé appelé à faire sa période d’instruction militaire, pour le fait de l’accomplissement de ce devoir civique.
- Article 2. — Si l’ouvrier est congédié pour d’autres motifs, la durée de la période militaire n’est pas comptée dans les délais de prévenance.
- Article 3. — Toute infraction à la présente loi donnera lieu, au profit de l’ouvrier et de l’employé, à des dommages et intérêts qui ne pourront être inférieurs au
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- salaire d’un mois pour l’ouvrier, et aux appointements de deux mois pour l’employée.
- La Chambre accepte le 22 mars les modifications apportées par le Sénat au texte voté par elle, le 4 juin 1897, de la loi relative aux sociétés de secours mutuels; cette loi est devenue définitive.
- Par contre, elle a refusé de sanctionner les changements introduits par le Sénat dans le projet de loi sur le placement des ouvriers et a préféré laisser à une autre Chambre, le bénéfice moral de l’adoption définitive de cette loi.
- Dans sa séance du 1er avril, la Chambre a discuté les propositions de loi relatives à la saisie-arrêt sur les salaires et petits traitements des ouvriers et employés.
- Les divers articles de la proposition de la Commission ont été adoptés.
- L’article premier complète, par les dispositions suivantes , l’article 2 de la loi du 12 janvier 1895 :
- « La cession ne pourra être consentie que par une déclaration souscrite par le cédant en personne devant le greffier de la justice de paix de son domicile. Le greffier fera mention de la déclaration sur le registre exigé par l’article 14 et adressera sans délai, une modification par lettre recommandée, au débiteur des salaires, appointements ou traitements, ou à son représentant préposé au payement dans le lieu où travaille le cédant, La retenue sera opérée sur cette seule notification. Le créancier cessionnaire ne sera pas admis à participer en vertu de la même créance, à la distribution du dixième saisissable. »
- Le même jour, la Chambre adoptait sans débats une proposition de M. Siegfried tendant à faciliter la constitution et le maintien de la petite propriété rurale, en rendant applicables aux petits domaines les dispositions de la loi du 30 novembre 1894, relative aux habitations à bon marché, sous les conditions suivantes :
- La valeur de la propriété ne devra pas excéder h
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- gomme de six mille francs. La propriété, bâtie ou non bâtie, devra appartenir à des personnes ne possédant aucun autre immeuble ; elle devra être occupée et exploitée par le propriétaire lui-même. Les dispositions de la loi du 30 novembre 1894, en ce qui touche les exonérations et atténuations d’impôt direct, ne s’appliqueront pas aux terrains non bâtis ni aux maisons déjà construites.
- Dans la séance du 31 mars, la Chambre adopte le projet de loi sur les « warrants agricoles » aux termes duquel tout agriculteur pourra emprunter sur les produits agricoles ou industriels provenant de son exploitation et énumérés dans la loi, en conservant la garde de ceux-ci dans les bâtiments ou sur les terres de cette exploitation; — le projet de loi ayant pour but l’institution de caisses régionales de crédit agricole mutuel ; — et modifie le texte du Sénat en ce qui concerne la loi sur la protection de l’enfance.
- Dans la séance du 4 avril, elle vote sans débats, un projetée loi ayant pour objet la création d’une caisse de prévoyance entre les marins français contre les risques et accidents de leur profession.
- Dans sa séance du 6 avril, elle vote également sans débats un projet de loi autorisant le Gouvernement à étendre le bénéfice du tarif réduit établi par de précédentes lois pour le timbre des colis postaux, aux expéditions par chemins de fer, d’une nouvelle catégorie de colis, dits colis agricoles, d’un poids inférieur à 50 kilogrammes.
- Le projet de loi sur la responsabilité des accidents dont les ouvriers sont victimes dans leur travail mérite une mention particulière.
- Adopté pour la troisième fois par la Chambre le 28 octobre 1897, et renvoyé au Sénat, ce projet a été exa-j^né et discuté longuement par cette assemblée et finalement voté le 19 mars dernier après les deux délibérations d’usage.
- La loi repose tout entière sur les deux principes
- suivants :
- 1° Le risque professionnel, c’est-à-dire la mise à la
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- charge du chef de l’industrie de la responsabilité des accidents survenus à des ouvriers par le fait ou à l’occasion du travail ;
- 2° La reconnaissance que l’indemnité qui est la conséquence de cette responsabilité constitue, au profit de la victime, une créance d’un ordre particulier, dont le payement doit être garanti dans tous les cas et quoi qu’il arrive par le législateur.
- Ces deux principes essentiels et leurs conséquences immédiates : — fixation par la loi d’une indemnité forfaitaire englobant tous les accidents, sauf ceux qui résulteraient d’une faute intentionnelle de l’ouvrier, et création d’une procédure aussi rapide qu’économique pour les litiges que la loi n’aurait pas pu empêcher — ces principes et leurs conséquences ont été acceptés par le Sénat, qui s’était montré hostile, de longues années durant, à l’indemnité forfaitaire, et à l’admission de la faute lourde au bénéfice du risque professionnel.
- Le Sénat s’est même rallié au système de garantie qui substituait à l’assurance obligatoire fonctionnant par l’organe d’une caisse des accidents, sur laquelle l’accord n’avait pu se faire même à la Chambre, une assurance reposant sur un fonds spécial, alimenté par une surtaxe au principal de la contribution des patentes des industriels visés par la loi, et par une taxe sur les mines, bien que ce système implique dans nos lois une aussi grande innovation que le premier.
- Les modifications apportées sur ce point par le Sénat au texte de la Chambre ne paraissent diminuer en rien la certitude qu’aura l’ouvrier de toucher le montant de son indemnité.
- Deux différences existaient encore entre la loi votée par la Chambre et celle qui revenait du Sénat. Elles portaient sur la quotité de l’indemnité à allouer dans certains cas, et sur la procédure des litiges, la Chambre ayant édicté que les jugements rendus en vertu delà nouvelle loi ne seraient pas susceptibles d’appel, et le Sénat ayant rétabli la cause d’appel avec cette atténuation que l’appel devra être interjeté dans les quinze jours de la date du jugement.
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- Telles sont les modifications apportées par le Sénat au texte voté par la Chambre. Mais celle-ci estimant que ces modifications ne comportaient pas des dérogations tellement graves aux principes consacrés par elle, qu’il y eût lieu de recommencer une nouvelle étude a accepté l’oeuvre du Sénat, donnant ainsi, au monde du travail, comme dernier acte de la législature, une réforme depuis si longtemps attendue.
- pendant que dégrevé de la réforme des patentes, mais toujours lesté de la réforme financière, le budget retourne à la Chambre, le Sénat sanctionne sans débat quelques-uns des projets de loi adoptés in extremis par celle-ci.
- Tels : le projet de loi tendant à modifier le tableau des circonscriptions électorales et la proposition relative à l’éligibilité de certains fonctionnaires et notamment des conseillers à la Cour d’appel ; la proposition ayant pour but la répression des violences, voies de faits, actes de cruauté et attentats commis envers les enfants, et enfin, le projet approuvant la convention conclue entre la France et le Brésil, en vue de fixer définitivement les frontières de la Guyane française et du Brésil.
- Deux jours durant, la Chambre et le Sénat se livrent au petit jeu des concessions réciproques.
- Finalement, le 8 avril, le budget est bouclé au chiffre de 3,438,651,000 francs, et la Chambre qui s’était réunie pour la première fois le 14 novembre 1893, se sépare pour ne plus revenir.
- Elle n’a pas brillé précisément par les grandes réformes. Les plus importantes, parmi les lois utiles qui ont reçu d’elle leur consécration définitive, avaient été mûries sous les législatures précédentes ; et le bagage des autres est bien mince.
- Il eût été autrement considérable si la Chambre avait déployé pendant le cours de son existence l’activité dont elle a fait montre au moment de comparaître devant ses juges, les électeurs.
- La sixième législature avait été saisie, par l’initiative du gouvernement, de 2,216 projets de loi; par l’initia-
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- tive du Sénat, de 64 propositions de loi ; par l’initiative de ses membres, de 1,112 propositions de loi, ce qui donne un total de 3,392 affaires.
- Au moment où la Chambre a tenu sa dernière séance, 2,515 affaires étaient complètement terminées, quatre en moyenne par séance.
- La quatrième législature (pour ne pas remonter plus haut), avait laissé en souffrance 604 affaires; la cinquième, 799 ; la sixième, 877.
- On voit que le mal a empiré.
- S’il convient de noter que les projets de loi ayant un caractère d’intérêt local, représentent plus des 4/5 du chiffre total des projets ou propositions de loi dont la Chambre est saisie, et que la plupart de ces lois ayant un caractère d’urgence sont liquidées la plupart du temps sans débat, il est juste de reconnaître qu’à chacun des projets d’intérêt général restés en souffrance ne saurait correspondre une loi spéciale, et que le plus souvent, de plusieurs d’entre eux, le travail des commissions tire la matière d’une loi unique.
- Même sous le bénéfice de cette considération, on ne peut s’empêcher de trouver excessif le stock de propositions que la fin d’une législature fait retomber dans le néant, surtout lorsqu’on pense que toutes ces propositions ont déjà fait, pendant des mois et des années, l’objet de l’examen, de l’étude et des enquêtes des commissions dont toute l’oeuvre devient ainsi stérile.
- Cependant, la Chambre, au cours de cette législature, n’a pas tenu moins de dix sessions, pendant la durée desquelles elle a été assemblée trente-deux mois, et a tenu 633 séances publiques représentant un total de 2,656 heures de travail.
- Le temps que la Chambre n’a pas employé à discuter les projets de loi ou le budget, elle l’a consacré à la discussion des interpellations ou des questions.
- Le total des interpellations déposées au cours de la législature actuelle, s’est élevé à 291, dont 209 ont été discutées ; les autres ont été retirées ou abandonnées.
- En outre, 115 questions ont été posées au gouvernement. Cela représente une moyenne de deux questions ou interpellations par trois séances.
- Que de discours !
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- LÀ LUTTE CONTRE L’ALCOOLISME
- L’alcool dans l’armée.
- Le correspondant du Temps à Londres, résume une intéressante conférence faite dans cette ville par lady Elisabeth Biddulph , retour d’Egypte , devant ses collègues de la ligue contre l’alcoolisme :
- La conférencière, écrit-il, se trouvait au Caire lors du départ des derniers renforts envoyés à sir Herbert Kitchener, et elle n’apprit pas sans surprise que le sir-dar avait proscrit de ses convois d’approvisionnements non seulement les spiritueux, mais encore les boissons fermentées ainsi que toutes les bières. L’armée n’emportait d’autres liquides spiritueux que ceux nécessaires à la pharmacie. Interrogé, lord Cromer confirma les dispositions du général en chef, en ajoutant que l’eau des rivières épurée par les filtres Pasteur, et les provisions de thé devaient suffire à tous les besoins des soldats.
- — Cette décision du sirdar, dit-il, est le résultat d’expériences faites par le feld-maréchal vicomte Wolseley pendant les opérations militaires contre Arabi pacha. A ce moment, le feld-maréchal voulut se rendre compte des effets de l’alcool employé comme stimulant. Il en fit délivrer à certains bataillons, tandis qu’il en privait complètement tous les autres. Au début, les soldats alimentés d’alcool parurent l’emporter en vigueur et en activité. Cela dura trois ou quatre jours , pas davantage. On s’aperçut bientôt qu’ils se fatiguaient plus vite que les hommes soumis au régime de l’abstinence, qu’ils étaient moins vifs, moins dispos dans les prises d’armes et dans les alertes. La distribution d’alcool fut supprimée et le feld-maréchal s’en félicita. Le général sir Herbert Kitchener ne fait que profiter de la leçon.
- — Mais, demanda lady Elizabeth Biddulph, l’armée du sirdar compte des bataillons de Cameron et de Seaforth,
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- des Ecossais qui ont l’habitude du whisky et qui ne pourront sans doute pas s’en passer.
- — C’est une erreur, conclut lord Cromer. Vous verrez que, l’heure de la bataille sonnant, ils ne s’en battront que mieux.
- Et, de fait, cette armée de buveurs d’eau a fait de merveilleuse besogne.
- La conférencière nous a raconté aussi l’histoire d’un négociant grec, avisé de la décision prise par le sirdar et qui y vit un moyen de faire fortune. Dès que les troupes se furent mises en mouvement, il chargea sur une vingtaine de voitures tout ce qu’il put se procurer d’une eau-de-vie de qualité inférieure sur laquelle il réalisait cent cinquante pour cent de bénéfices en la vendant au prix de six francs vingt-cinq les douze litres, verre compris , et il se mit en route pour rejoindre l’armée et vendre cette eau-de-vie en fraude aux soldats. Sir ïïer-ber Kitcbener fit cerner le convoi, saisir les alcools et briser les bouteilles, dont le contenu ne désaltéra que le sable.
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- # )f
- Ce que coûte l’alcoolisme.
- On vient de faire la récapitulation des dépenses, dommages et pertes que l’alcoolisme entraîne rien que pour la France, où ses ravages , hélas ! vont toujours en augmentant.
- Ce bilan est suggestif :
- D’après la statistique documentaire, la valeur de l’alcool consommé annuellement (non compris les droits) se monte à 128,298,380 francs.
- On estime l’importance des journées de travail perdues par suite d’ivresse alcoolique à 1 milliard 340,174, 500 francs.
- Les frais de traitements et aussi les chômages représentent 70,842,000 fr.
- Les suicides et les morts accidentelles sont supputés à 1 million 922,000 fr.
- La réception et l’entretien des aliénés alcooliques imposent une charge publique de 2 millions 652,000 fr.
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- Les frais de répression des crimes nés de l’alcoolisme ont été calculés. Ils se montent à 8 millions 890,500 fr.
- On arrive ainsi à cette conclusion que les ravages de l’alcoolisme ne coûtent pas au Trésor, aux individus, aux familles, à la France moins de 1 milliard et demi de francs.
- Et il faut, en outre, faire état des autres conséquences inévitables et inappréciables d’un fléau dont toutes les sévérités de l’impôt ne conjurent pas les progrès.
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- Les lycéens contre l’alcool.
- Les élèves du lycée Condorcet viennent de constituer une ligue contre l’alcoolisme. Pour être membre de cette ligue, il faut être âgé de quinze ans et appartenir au lycée Condorcet.
- Les jeunes ligueurs « s’engagent pour un an à s’abstenir entièrement, sauf prescription médicale, d’eau-de-vie et de toute liqueur. » Au bout d’un an , le serment pourra être renouvelé.
- Les élèves du lycée de Brest avaient précédé ceux de Condorcet dans cette voie.
- Il faut espérer que l’exemple sera contagieux.
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- LE DEVOIR
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- FRANGE
- La Ligue de défense des droits de l’homme et du citoyen.
- Tel est le titre de la nouvelle Société qui vient de se constituer.
- Voici le texte des Statuts de cette Société, dont la création pourrait sembler un anachronisme, si nous ne vivions dans un temps où un ordre du jour, déclarant que la politique doit être indépendante des querelles de races et de religion, ne réunit pas l’unanimité dans une Chambre française.
- Article premier. — Il est institué une association exclusivement française, destinée à défendre les principes de liberté, d’égalité, de fraternité et de justice, énoncés dans la déclaration des Droits de l’homme en 1789.
- Art. 2. — Cette association prend le nom de Ligue pour la défense des droits du citoyen.
- Art. 3. — Elle fait appel à tous ceux qui, sans distinction de croyance religieuse ou d’opinion politique, veulent une union sincère entre tous les Français et sont convaincus que toutes les formes d’arbitraire et d’intolérance sont une menace de déchirements cruels, une menace à la civilisation et au progrès.
- Art, 4. — Les moyens d’action sont les réunions, les publications, les pétitions aux Chambres, l’intervention le cas échéant auprès des représentants du pouvoir et des administrations publiques.
- xirt. 5. — On devient membre de la Ligue en acceptant les présents Statuts et en payant une cotisation annuelle de 2 francs. — Sont membres donateurs les adhérents qui payent une cotisation d’au moins 10 francs.
- Les femmes peuvent être membres de la Ligue au même titre que les hommes.
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- parmi les adhérents de la première heure nous relevons :
- Mme Paul Bert ; MM. Victor Augagneur, professeur à la Faculté de médecine de Lyon ; Clamageran, sénateur inamovible ; Paul Desjardins ; Duclaux ; Decoppet, pasteur ; Paul Dupuy, agrégé de l’Université ; Frédéric Passy; Friedel, professeur à la Sorbonne ; Zadoc Kahn, grand-rabbin de France ; Lourdelet ; Max Leclerc, publiciste ; Georges Lyon, professeur à l’Ecole normale ; A. Giry, membre de l’Institut ; Jean Psichari, directeur d’études à l’Ecole des hautes études; A. Réville, professeur au Collège de France ; Charles Richet; A. Ranc, sénateur ; Rathier, sénateur ; Ary Renan ; Gabriel Séailles, professeur à la Sorbonne; L. Trarieux, sénateur; Vigié, doyen de la Faculté de droit de Montpellier; Paul Viollet, de l’Institut, etc.
- Les adhésions sont reçues par MM. Jacques Bizet, 134, boulevard Haussman; Paul Passy, 11, route de Fontenay, àBourg-la-Reine ; Jean Psichari, 77, rue Claude-Bernard.
- Les syndicats et la politique.
- Le tribunal correctionnel d’Albi vient de faire à plusieurs syndicats l’application de la loi de 1884, qui a réglé l’organisation des syndicats professionnels.
- Il a dissous la fédération ouvrière du Tarn, de l’Aveyron et de l’Hérault, ainsi que les syndicats des mineurs de Carmaux et des métallurgistes des mines du Saut-du-Tarn, parce que «l’élection de M. Jaurès a été payée par les syndicats faisant partie de cette fédération, que la Voix des Travailleurs, organe socialiste révolutionnaire, organe de la fédération, avait absorbé 12,000 francs sur 14,000 versés par les syndicats et que le congrès de 1892 avait décidé de mettre à la charge de la fédération les frais des élections cantonales et départementales».
- Ce jugement vise l’article 2 de la loi de 1884 qui dit :
- « Les syndicats professionnels ont exclusivement pour objet l’étude et la défense des intérêts économiques, commerciaux et agricoles. »
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- LE DEVOIR
- On peut trouver étrange que le tribunal d’Albi ne s’aperçoive que l’élection de M. Jaurès a été payée par des syndicats professionnels, qu’au bout de quatre ans et juste au moment où M. Jaurès sollicite le renouvellement de son mandat. Mais cette question d’opportunité mise à part, reste la question de droit.
- Le tribunal d’Albi a-t-il équitablement interprété l’article 2 de la loi de 1884? La loi permet aux syndicats la défense de leurs intérêts économiques, mais leur interdit-elle, d’estimer à tort ou à raison que ces intérêts peuvent être subordonnés à la politique ?
- SUISSE
- La Fédération des syndicats professionnels (Ge-werkschaftsbund), a tenu les 10 et 11 avril à Soleure, son congrès annuel, sous la présidence de M. Greulich, secrétaire permanent ouvrier.
- Les 8 et 9 avril, avaient eu lieu des assemblées spéciales de divers corps de métiers.
- Une décision des plus intéressantes a été prise au sujet de la révision de la loi sur les fabriques.
- Le Congrès, sur la proposition de M. Reimann , secrétaire ouvrier, a demandé, en particulier, l’extension de cette loi à un plus grand nombre d’établissements industriels ; des dispositions uniformes en ce qui concerne l’hygiène et les mesures de protection contre les acei-cidents dans les fabriques; la réduction de 11 à 10 heures de la journée de travail; une réduction des permissions de travailler après les heures réglementaires partout où une défense formelle n’est pas possible ; pour les femmes, la réduction de la semaine de travail à 48 heures et la liberté du samedi après-midi ; la suppression complète du travail du dimanche pour tous les établissements soumis à la loi et dans lesquels la production n’exige pas un travail non interrompu ; l’augmentation du personnel d’inspection des fabriques, notamment par la nomination d’inspectrices.
- Il a été décidé, en outre, que le sexe féminin serait
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- ^présenté à l’avenir par un membre dans le comité fédéral.
- Afin de favoriser l’entrée dans la Fédération, des sociétés de langues française et italienne , il a été décidé que l’on créerait deux sous-comités du comité fédéral dont l’élection serait confiée aux corporations de langues française et italienne, mais seulement quand on aurait l’adhésion de 5000 nouveaux membres de la Suisse française et de 1500 de la Suisse italienne.
- Le Congrès des ouvriers de l’industrie métallurgique avait émis le voeu que la Fédération fit acte d’adhésion au parti démocrate socialiste. Le comité a été chargé d’entrer en négociation à ce sujet avec le comité du parti, et de préparer la modification des statuts que nécessiterait cette adhésion.
- Le gewerkschaftsbund compte actuellement 14000 membres, ou , si l’on y ajoute les employés de chemins de fer, 34000 environ.
- La Coopération.
- Le Correspondenzblatt, organe des Sociétés suisses de consommation, exprimait naguère l’espoir que l’assemblée convoquée pour le 20 de ce mois , à Zurich, constituerait « le Parlement coopératif le plus imposant » qu’on eût encore vu dans notre pays, et cette attente n’a pas été trompée. Dimanche dernier, à dix heures , trois cent quarante délégués, représentant cent soixante-quatorze associations distinctes, se sont réunis dans la salle des assises criminelles, sous la présidence de M. Gass, de Bâle. En outre, plus de cinquante autres sociétés s’étaient jointes à la manifestation par l’envoi de lettres ou de télégrammes. Toutes ces « Genossenschaf-ten » réunies se sont trouvées constituer un effectif de cent vingt-huit mille sociétaires.
- La séance a duré plus de trois heures. Elle a été caractérisée par un calme parfait, et remplie à peu près entièrement par des exposés de MM. Schenkel, Schæer ^ Lr H. Muller, et par un discours d’un conseiller D’Etat de Bâle-Campagne, M. le Dr Glaser. Ce dernier ,
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- se plaçant au point de vue du fisc , a tenté de réfuter les précédents orateurs. Il a été écouté dans un profond silence, mais n’a réussi à convaincre personne, et c’est à l’unanimité moins trois abstentions que l’assemblée a voté à mains levées deux résolutions dont voici la substance :
- 1° Protestation énergique contre la manière dont, clans différents cantons et à l’instigation des détaillants, les autorités fiscales envisagent la position des sociétés coopératives en matière d’imposition ; détermination de recourir à tous les moyens légaux pour obtenir un traitement équitable et rationnel en faveur de ces .sociétés.
- 2° Fondation d’une union ou ligue générale des associations coopératives existant en Suisse, dans un but de défense commune contre les attaques ou les passe-droits dont elles sont l’objet, et aussi pour assurer leur maintien et leur développement sur le terrain de la liberté de commerce et d’industrie garantie à tous les citoyens suisses par la constitution.
- De quelque manière qu’on envisage les questions soulevées, on ne peut contester que la manifestation du 20 mars ne soit faite pour donner une haute idée de l’importance qu’a prise en Suisse le mouvement coopératif, et du sérieux qui distingue ses adhérents.
- Journal de Genève, 24 mars.
- ANGLETERRE La journée de huit heures.
- Un tableau publié par le Bulletin de l’Office du Travail d’après le quatrième rapport annuel du Boardof trade, sur les changements opérés dans les conditions du travail en Angleterre, pour 1896, montre les progrès de la journée de huit heures pendant les quatre années 1893-1896.
- On y trouve les nombres d’ouvriers dont la duree quotidienne du travail a été réduite à huit heures ou bien a été, au contraire, ramenée de huit heures a sa durée antérieure.
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- parmi ces ouvriers, on a distingué ceux de l’industrie privée et ceux qui sont employés dans des établissements appartenant aux autorités publiques.
- Le nombre d’ouvriers dont la journée de travail a été réduite à huit heures est, en 1893, de 1533, dont 1304 de l’industrie privée, 229 des établissements publics; en
- 1894, de 52090, dont 8690 de l’industrie privée et 43400 des établissements publics; en 1895, de 1032 dont 163 de l’industrie privée et 869 des établissements publics ; en 1896, de 1388, dont 565 de l’industrie privée et 933 des établissements publics.
- Au total, pendant ces quatre années, 56143 ouvriers ont vu réduire leur journée de travail à huit heures; 10722 ouvriers appartiennent à l’industrie privée, 45421 à l’industrie publique.
- La journée de travail a été ramenée de huit heures à sa durée antérieure pour 986 ouvriers, dont 723 en
- 1895, et 263 en 1896.
- On voit que l’année 1894, qui a été marquée par l’introduction de la journée de huit heures dans les établissements de l’Etat, a été également celle durant laquelle le mouvement a fait les plus grands progrès dans l’industrie privée.
- En mars 1897, le nombre des ouvriers revenus à leur journée antérieure était de 1041. Il restait donc à l’actif des quatre années 55102 bénéficiaires de la journée de huit heures. De ce nombre, 45421 étaient employés dans des établissements appartenant aux autorités publiques.
- Les 9681 autres se classaient dans les industries suivantes : Travail du fer, 563; travail de l’acier, 500; travail du cuivre et d’autres métaux, 370 ; construction navale et construction mécanique, 1193; mines de charbon , 651 ; industries textiles, 120 ; industrie de la chaussure, 484; industries du livre, 1058; industries chimiques, 419; fabrication des munitions, 2000; divers, 1833.
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- DANEMARK
- Les accidents du travail.
- La responsabilité des patrons en cas d’accidents du travail vient d’être l’objet d’une loi promulguée le 15 janvier 1898, et dont voici les principales dispositions ;
- Le droit aux indemnités accordées, en cas d’accident survenu dans le travail, s’étend à tous les ouvriers et apprentis des exploitations industrielles, des mines, carrières et chantiers de construction, des entreprises de transports, des magasins et entrepôts, et en général, de toute exploitation soumise, en raison du travail mécanique qui s’y effectue, à l’inspection des fabriques.
- Les employés ne sont admis au bénéfice de la loi que s’ils participent directement à la partie technique mécanique de l’exploitation.
- Sont exclues toutes les personnes dont le gain annuel dépasse 2.400 couronnes (3.000 francs environ).
- Enfin les accidents causés soit volontairement, soit par négligence grave ne donnent pas droit à indemnité.
- Le taux des indemnités est réglé de la manière suivante :
- 1° En cas d’incapacité absolue de travail dont les conséquences définitives ne sont pas encore fixées, il est alloué au blessé, à partir de l’expiration de la treizième semaine , une indemnité journalière égale à 3/5 du salaire quotidien, avec minimum de 1 couronne et maximum de 2 couronnes par jour. Si l’incapacité est partielle, l’indemnité ci-dessus est réduite en raison de la capacité de travail restante ;
- 2° Quand l’incapacité de travail est considérée comme permanente, l’indemnité est allouée à la victime sous forme de capital. Si l’incapacité de travail est absolue, le capital est égal à 6 fois le salaire annuel, avec minimum de 1.800 couronnes et maximum de 4.800 couronnes.
- Si l’incapacité est partielle, le capital alloué est une fraction de la somme précédente calculée en raison de b
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- capacité de travail restante. Déplus, le blessé reçoit l’indemnité journalière, calculée d’après les règles indices au n° 1 ci-dessus, pour une période de 13 semaines. pe la somme ainsi calculée on déduit le montant de l’allocation journalière qui a été déjà attribuée au blessé par application des dispositions du n° 1. Les blessés âgés déplus de 30 ans et de moins de 55 ans, peuvent demander la transformation en rente viagère du capital qui leur est dû ;
- 3° Quand l’accident entraîne la mort, les ayants droit reçoivent une indemnité funéraire de 50 couronnes et une somme égale à 4 fois le salaire annuel du défunt, avec minimum de 1.200 couronnes et maximum de 3.200 couronnes. Le Conseil d’assurance ouvrière détermine le mode suivant lequel cette somme doit être partagée entre les ayants droit.
- Voici comment la loi assure la garantie des indemnités et les modes d’assurance :
- Le chef d’entreprise peut rester son propre assureur. Il est, dans ce cas, garant des indemnités, et les victimes d’accidents ainsi que leurs ayants droit ont leur créance privilégiée en vertu de l’article 33 de la loi sur les faillites.
- Le chef d’entreprise peut se décharger de son risque, en s’assurant à une Société d’assurance mutuelle ou anonyme reconnue et approuvée par l’Etat. Toute disposition du contrat de travail qui consisterait à faire supporter, dans ce cas, à l’ouvrier, tout ou partie de la prime d’assurance, est nulle de plein droit.
- Il est créé un Conseil d’assurance ouvrière qui se compose d’un président et de deux membres, dont un médecin, nommés par le roi, de deux patrons et de deux ouvriers appartenant aux exploitations assujetties. Les patrons sont désignés par le Ministre de l’intérieur, et
- les ouvriers élus par les membres des caisses de maladie.
- Le Conseil reçoit les déclarations d’accidents et fixe ,es iudemnités en capital, les indemnités journalières e ant déterminées par accord entre les parties intéresses. Si cet accord n’intervient pas, le Conseil statue en aernier ressort.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
- L’Association de la Paix par le Droit.
- Cette association, formée depuis huit ans déjà et ayant pour but, d’après l’article 2 de ses statuts, « d’étudier et de vulgariser les solutions juridiques des conflits internationaux et particulièrement de gagner à cette propagande l’activité des jeunes gens, vient d’apporter une modification à ses statuts, afin de pouvoir former des groupes locaux, dont elle espère tirer un surcroît de force, un plus grand nombre d’adhérents.
- L’Association se base en cela sur ce que nombre de ses membres habitant parfois une même ville sans se connaître ne peuvent obtenir, avec leurs efforts, leur propagande individuelle, les résultats qu’ils obtiendraient au contraire s’ils se groupaient et agissaient de concert, impressionnant davantage par leur nombre ceux dont ils veulent s’attirer le concours, en même temps qu’ils auraient en eux-même, par cette union, un appui mutuel, une facilité pour étudier et s’apprendre à discuter toutes les idées .dont le triomphe lui est à coeur.
- Ces groupements locaux existent déjà à l’étranger pour la même cause et sous des titres divers ; ainsi l’Allemagne compte 69 groupes du Deutscher Friedensverein, fondé en 1892; le Danemark, 93 groupes de VAssociation danoise de la Paix ; l’Angleterre, 34 sections affiliées à la Peace Society ; la Norvège, 37 groupes du Narger Fredsforening, fondé en 1895 ; les Pays-Bas, 8 sections de YAlgemeene Nederland’sche Vredeband; la Suède, 78 sections des Svsnska Fredach Skijidems Floreningen, et la Suisse, 22 sections affiliées à la Société suisse de U Paix.
- Le président de l’Association de la Paix par le Droit, M. Ruyssen, professeur de philosophie à La Rochelle, a donné une conférence en avril, à Nimes, dans le local de la Société d’Economie politique.
- Il a rappelé les débuts d’abord modestes de l’Association
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- nui? fondée à Nimes en avril 1887, fêtait son llme anniversaire. Le but qu’elle poursuit : substitution de l’Arbi-tr&^e à la guerre dans les relations internationales, lui a procuré de nombreuses adhésions dans les milieux les plus variés.
- Le conférencier a ensuite parlé sur l’état actuel de l'Europe et de tout le monde civilisé, sur la rivalité économique des nations, qui sont prêtes à soumettre à l’épée, c’est-à-dire au plus aveugle et au plus capricieux des arbitres, le règlement des intérêts les plus sacrés et la vie même des peuples.
- L’Europe entière entretenait en 1869, 2,200,000 hommes, elle entretient aujourd’hui 3,300,000 hommes. Les armées permanentes coûtent à l’Europe la jolie somme de cinq milliards.
- M. Ruyssen montre ensuite le parti pacifique augmentant sans cesse d’importance, des Sociétés de la paix se formant partout, aux Etats-Unis , en Angleterre, en Allemagne même, en Autriche, en Italie, etc.
- Après cette conférence fort goûtée par un nombreux et sympathique auditoire, un groupe local a été constitué; il se propose de donner des conférences publiques et de poursuivre énergiquement la propagande pacifique.
- Les personnes désirant adhérer à l’Association de la Paix par le Droit doivent s’adresser au siège social, 10, rue Montjardin, à Nimes.
- L’arbitrage de Delagoa.
- Les trois experts commis en l’automne de 1896 par la cour arbitrale de Delagoa bay, ont déposé leur rapport, volumineux manuscrit de 300 pages in-folio, qui est actuellement sous presse à Berne et sera, dans peu de jours, distribué aux parties.
- b contient des données détaillées sur la valeur de la construction et sur la valeur commerciale de la ligne e Lourenço-Marquéz à la frontière du Transvaal, qui oume l’objet du litige.
- Ou sait que Nicole, un des trois experts, s’était rendu,
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- LE DEVOIR
- l’année dernière sur les lieux pour recueillir des renseignements de première main.
- Enfin, on suppose que le jugement final du tribunal arbitral sera rendu cet été, dans le courant du mois d’août.
- DANEMARK
- La question des langues.
- Le grand journal de Copenhague, National Tidende, s’était adressé dernièrement à un certain nombre de notabilités politiques de divers pays d’Europe, pour leur demander leur opinion sur la question de la langue dans les districts danois du Slesvig, annexés à la Prusse. Le National Tidende posait ces deux questions :
- 1° Le principe en vertu duquel le gouvernement prussien administre la population danoise dans le Slesvig du Nord et par lequel il met toutes les entraves possibles à l’usage de la langue danoise à l’église et à l’école, est-il conciliable avec les principes humains et civilisateurs du droit public moderne?
- 2° Pensez-vous que ce système anéantit des éléments de culture qui pourraient avoir leur valeur en dehors même du Sleswig ?
- La plupart des réponses non allemandes recueillies par le National Tidende sont négatives sur la première question, affirmatives sur la seconde.
- Il faut noter particulièrement celles du professeur Max Muller, d’Oxford, de l’Irlandais J. O’Brien, des Anglais sir John Lubbock, Henry Courtney, etc.
- En Allemagne les socialistes ont fait la même réponse sans réserve. La déclaration de principe de Bebel est un résumé remarquable de cette thèse.
- « Tout peuple et toute fraction de peuple qui parle une autre langue maternelle que le peuple dirigeant, peut revendiquer, au point de vue des intérêts de la culture générale et à celui de ses droits humains, celui d’être instruit dans la langue qu’ont parlée ses pères. Dans la langue s’incarne la nature spécifique dun
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- peuple? ce par quoi il se distingue de tout autre peuple. C’est par la langue qu’il exprime ses sentiments et geS besoins dans la forme qui est la seule vraie. Contraindre un peuple à exprimer ses sentiments et ses besoins dans une langue qui lui est étrangère, équi-vaut à mutiler son être intime. Sans doute, ce n’est pas une erreur qu’une population soit mise à même d’apprendre la langue d’une autre population civilisée avec laquelle il est en contact, mais cela ne doit pas être aux dépens de la langue maternelle.
- » Je considère toute atteinte portée à la langue maternelle d’un peuple comme une atteinte portée aux intérêts de la culture générale, et une nation qui veut être à la hauteur de son époque ne doit pas se rendre coupable d’une pareille manière d’agir. En ce cas, comme en cent autres, est vraie la parole : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît à toi-même. »
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- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- La femme avocat.
- On sait que M. Léon Bourgeois a pris l’initiative d’une proposition aux termes de laquelle « les femmes munies des diplômes de licencié ou de docteur en droit, seront admises à prêter le serment prescrit à ceux qui veulent être reçus avocats et à exercer la profession d’avocat, sous les conditions de stage, de discipline et sous les obligations réglées par les textes en vigueur ».
- L’exposé des motifs rappelle le récent arrêt de la Cour de Paris, qui statuant sur la demande de Mlle Chauvin, décida : « Que dans l’état actuel de la législation la femme ne peut être admise à prêter le serment d’avocat, ni par suite à en exercer la profession ».
- Les auteurs de la proposition font observer qu’à l’heure actuelle, une seule des professions libérales, celle d’avocat est fermée aux femmes. Ils estiment que : « cette profession-là pas plus que les autres, ne doit leur être interdite », car les femmes comme les hommes, « obligés de travailler pour vivre honnêtement et honorablement, doivent donc pouvoir travailler selon leurs facultés ».
- Il est probable que la Chambre eût voté cette proposition si le temps ne lui avait pas fait défaut. Elle lui était soumise, en effet, par deux de ses vice-présidents, MM. Poincarré et Deschanel, représentants distingués de la fraction modérée du parti républicain, et par M. Léon Bourgeois, l’ancien président du Conseil du ministère radical. D’ailleurs, c’est une justice à lui rendre, aucune autre législature certainement ne s’était montrée aussi favorable à la cause féministe que celle qui vient de finir.
- La première des lois féministes qui ont été l’oeuvre de la sixième législature, a été adoptée le 30 janvier 1896. Elle donne aux femmes le droit d’être témoin dans les actes de l’état-civil.
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- Un mois plus tard, la Chambre votait sans débat une proposition ayant pour objet : 1° d’assurer à la femme mariée la libre disposition des fruits de son travail ; 2° de la protéger contre certains abus de la puissance maritale.
- Enfin, le 20 janvier dernier, la Chambre décidait de conférer l’électorat aux femmes pour l’élection aux tribunaux de commerce.
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- L’électorat des femmes commerçantes.
- Aux termes de l’article unique de la loi ayant pour objet de conférer l’électorat aux femmes pour l’élection aux tribunaux de commerce, les femmes qui remplissent les conditions voulues seront inscrites sur la liste électorale ; néanmoins, elles ne pourront être appelées à faire partie d’un tribunal de commerce.
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- ï F'AMILL
- par Hector MALOT
- Ouvrage couronné par l’Académie française
- ( Suite).
- « Savoir s’il voudra entrer cette fois plutôt que la première » , dit La Rouquerie.
- Jusqu’à la grille du marché, il suivit sa maîtresse docilement, mais arrivé là il s’arrêta, et comms elle insistait en lui parlant et en le tirant, il se coucha au beau milieu de la rue.
- « Palikare, je t’en prie, s’écria Perrine éplorée , Pali-kare! »
- Mais il fit le mort sans vouloir rien entendre.
- De nouveau on s’était rassemblé autour d’eux et l’on plaisantait.
- « Mettez-lui le feu à la queue, dit une voix.
- — Ça sera fameux pour le faire vendre, répondit une autre.
- — Tapez dessus. »
- Grain de Sel était furieux, Perrine désespérée.
- « Vous voyez bien qu’il n’entrera pas, dit La Rouquerie, j’en donne trente francs parce que sa malice prouve que c’est un bon garçon ; mais, dépêchez-vous de les prendre ou j’en achète un autre. »
- Grain de Sel consulta Perrine d’un coup d’œil, lui faisant en même temps signe qu’elle devait accepter. Cependant elle restait paralysée par la déception, sans pouvoir se décider, quand un sergent de ville vint lui dire rudement de débarrasser la rue :
- « Avancez ou reculez, ne restez pas là. »
- Comme elle ne pouvait pas avancer puisque Palikare ne le voulait pas, il fallait bien reculer; aussitôt qu’il comprit qu’elle renonçait à entrer, il se releva et la suivit avec une parfaite docilité en remuant les oreilles d’un air de contentement.
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- EN FAMILLE
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- « Maintenant, dit La Rouquerie après avoir mis trente francs en pièces de cent sous dans la main de Perrine, Il faut me conduire ce bonhomme-là chez moi, car je commence à le connaître, il serait bien capable de ne pas vouloir me suivre ; la rue du Château-des-Rentiers n’est pas si loin. »
- Mais Grain de Sel n’accepta pas cet arrangement, la course serait trop longue pour lui.
- « Va avec madame, dit-il à Perrine, et ne te désole pas trop, ton âne ne sera pas malheureux avec elle, c’est une bonne femme.
- — Et comment retrouver Charonne ? dit-elle, se voyant perdue dans ce Paris, dont pour la première fois elle venait de pressentir l’immensité.
- — Tu suivras les fortifications, rien de plus facile. »
- En effet, la rue du Château-des-Rentiers n’est pas bien
- loin du Marché aux chevaux, et il ne leur fallut pas longtemps pour arriver devant un amas de bicoques qui ressemblait à celle du Champ Guillot.
- Le moment de la séparation était venu, et ce fut en lui mouillant la tête de ses larmes qu’elle l’embrassa après l’avoir attaché dans une petite écurie.
- «Il ne sera pas malheureux, je te le promets, dit La Rouquerie.
- — Nous nous aimons tant ! »
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- « Qu’allaient-elles faire de trente francs, quand c’était sur cent qu’elles avaient établi leurs calculs ! »
- Elle agita cette question en suivant tristement les fortifications depuis la Maison-Blanche jusqu’à Charonne, mais sans lui trouver de réponses acceptables; aussi, quand elle remit entre les mains de sa mère l’argent de La Rouquerie, ne savait-elle pas du tout à quoi et comment il allait être employé.
- Ce fut sa mère qui en décida :
- « Il faut partir, dit-elle, partir tout de suite pour Maraucourt.
- — Es-tu assez bien?
- Il faut que je le sois. Nous n’avons que trop attendu, en espérant un rétablissement qui ne viendra
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- pas... ici. Et en attendant, nos ressources se sont épuisées , comme s’épuiseraient celles que la vente de notre pauvre Palikare nous procure. J’aurais voulu aussi ne pas nous présenter dans cet état de misère; mais peut-être que plus cette misère sera lamentable, plus elle fera pitié. Il faut, il faut partir.
- — Aujourd’hui?
- — Aujourd’hui il est trop tard, nous arriverions en pleine nuit sans savoir où aller, mais demain matin. Ce soir tâche d’apprendre les heures du train et le prix des places : le chemin de fer est celui du Nord ; la gare d’arrivée, Picquigny.
- Perrine, embarrassée, consulta Grain de Sel qui lui dit, qu’en cherchant dans les tas de papiers, elle trouverait certainement un indicateur des chemins de fer, ce qui serait plus commode, et moins fatiguant que d’aller à la gare du Nord, qui est bien loin de Charonne. Cet indicateur lui apprit qu’il y avait deux trains le matin : l’un à six heures, l’autre à dix heures, et que la place pour Picquigny en troisièmes classes coûtait neuf francs vingt-cinq.
- « Nous partirons à dix heures, dit la mère, et nous prendrons une voiture, car je ne pourrais certainement pas aller à pied à la gare puisqu’elle est éloignée. J’aurai bien des forces jusqu’au fiacre.
- Cependant elle n’en eut pas jusque-là, et quand, à neuf heures, elle voulut, en s’appuyant sur l’épaule de sa fille, gagner la voiture que Perrine avait été chercher, elle ne put pas y arriver, bien que la distance ne fût pas longue de leur chambre à la rue : le cœur lui manqua, et si Perrine ne l’avait pas soutenue, elle serait tombée.
- « Je vais me remettre, dit-elle faiblement, ne t’inquiète pas, cela va aller. »
- Mais cela n’alla pas, et il fallut que la Marquise qui les regardait partir apportât une chaise ; c’était un effort désespéré qui l’avait soutenue. Assise, elle eut une syncope, la respiration s’arrêta, la voix lui manqua.
- « Il faudrait l’allonger, dit la Marquise, la frictionner; ce ne sera rien, ma fille, n’aie pas peur ; va chercher La Carpe ; à nous deux nous la porterons dans votre chambre ; vous ne pouvez pas partir;., tout de suite. »
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- C’était une femme d’expérience que la Marquise ; presque aussitôt que la malade eut été allongée , le coeur reprit ses mouvements, et la respiration se rétablit ; mais au bout d’un certain temps, comme elle voulut s’asseoir, une nouvelle défaillance se produisit.
- « Vous voyez qu’il faut rester couchée, dit la Marquise sur le ton du commandement, vous partirez demain, et tout de suite vous prendrez une tasse de bouillon que je vais demander à La Carpe ; car c’est son vice à ce muet-là que le bouillon, comme le vin est celui de monsieur notre propriétaire ; hiver comme été, il se lève à cinq heures pour mettre son pot-au-feu, et fameux qu’il le fait ! il n’y a pas beaucoup de bourgeois qui en mangent d’aussi bon. »
- Sans attendre une réponse, elle entra chez leur voisin qui s’était remis au travail.
- « Voulez-vous me donner une tasse de bouillon pour notre malade ? » demanda-t-elle.
- Ce fut par un sourire qu’il répondit, et tout de suite il ôta le couvercle de son pot en terre qui bouillottait dans la cheminée devant un petit feu de bois ; alors comme le fumet du bouillon se répandait dans la pièce, il regarda la Marquise, les yeux écarquillés, les narines dilatées avec une expression de béatitude en même temps que de fierté.
- « Oui ça sent bon, dit-elle, et si ça pouvait sauver la pauvre femme, ça la sauverait; mais, elle baissa la voix, — vous savez, elle est bien mal; ça ne peut pas durer longtemps. »
- La Carpe leva les bras au Ciel.
- « C’est bien triste pour cette petite. »
- La Carpe inclina la tête et étendit les bras par un geste qui disait :
- « Qu’y pouvons-nous ? »
- Et de fait, ce qu’ils pouvaient, ils le faisaient l’un et l’autre, mais le malheur est chose si habituelle aux malheureux qu’ils ne s’en étonnent pas, pas plus qu’ils ne s’en révoltent. Qui d’eux n’a pas à souffrir en ce monde? Toi aujourd’hui, moi demain.
- Quand le bol fut rempli, la Marquise l’emporta en trottinant pour ne pas perdre une goutte de bouillon.
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- LE DEVOIR
- « Prenez ça, ma chère dame , dit-elle en s’agenouillant auprès du matelas, et surtout ne bougez pas, en-tr’ouvrez seulement les lèvres. »
- Délicatement, une cuillerée de bouillon lui fut versée dans la bouche; mais au lieu de passer, elle provoqua des nausées et une nouvelle syncope qui se prolongea plus que les deux premières.
- Décidément le bouillon n’était pas ce qui convenait, la Marquise le reconnut et, pour qu’il ne fût pas perdu, elle obligea Perrine à le boire.
- « Vous aurez besoin de forces, ma petite, il faut vous soutenir. »
- N’ayant pas, avec son bouillon, qui pour elle était le remède à tous les maux, obtenu le résultat qu’elle attendait, la Marquise se trouva à bout d’expédients, et n’imagina rien de mieux que d’aller chercher le médecin : peut-être ferait-il quelque chose.
- Mais bien qu’il eût formulé une ordonnance, il déclara franchement à la Marquise, en partant, qu’il ne pouvait rien pour la malade :
- « C’est une femme épuisée par le mal, la misère, les fatigues et le chagrin ; elle partait, qu’elle serait morte en wagon ; ce n’est plus qu’une affaires d’heures qu’une syncope réglera probablement.
- C’en fut une de jours , car la vie, si prompte à s’éteindre dans la vieillesse, est plus résistante dans la jeunesse : sans aller mieux, la malade n’allait pas plus mal, et bien qu’elle ne pût rien avaler, ni bouillon ni remèdes, elle durait étendue sur son matelas, sans mouvements, presque sans respiration, engourdie dans la somnolence.
- Aussi Perrine se reprenait-elle à espérer : l’idée de la mort, qui obsède les gens âgés et la leur montre partout, tout près, alors même qu’elle reste loin encore, est si répulsive pour les jeunes, qu’ils se refusent à la voir, même quand elle est là menaçante. Pourquoi sa mère ne guérirait-elle point ? Pourquoi mourrait-elle ? C’est à cinquante ans, à soixante ans qu’on meurt, et elle n’en avait pas trente ! Qu’avait-elle fait pour être condamnée à une mort précoce, elle , la plus douce des femmes, h plus tendre des mères, qui n’avait jamais été que bonne
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- pour les siens et pour tous ? Cela n’était pas possible. Au contraire, la guérison l’était. Et elle trouvait les meilleures raisons pour se le prouver, même dans cette somnolence, qu’elle se disait n’être qu’un repos tout naturel après tant de fatigues et de privations. Quand, malgré tout, le doute l’étreignait trop cruellement, elle demandait conseil à la Marquise, et celle-ci la confirmait dans son espérance :
- « Puisqu’elle n’est pas morte dans sa première syncope, c’est qu’elle ne doit pas mourir.
- — N’est-ce pas?
- — C’est ce que pensent aussi Grain de Sel et La Carpe. >
- Maintenant, sa plus grande inquiétude, puisque du côté de sa mère on la rassurait comme elle se rassurait elle-même, était de se demander combien dureraient les trente francs de La Rouquerie, car, si minimes que fussent leurs dépenses , ils filaient cependant terriblement vite, tantôt pour une chose, tantôt pour une autre, surtout pour l’imprévu. Quand le dernier sou serait dépensé, où iraient-elles ? Où trouveraient-elles une ressource, si faible qu’elle fût, puisqu’il ne leur restait plus rien, rien , rien que les guenilles de leur vêtement? Comment iraient-elles à Maraucourt?
- Quand elle suivait ces pensées, près de sa mère, il y avait des moments où, dans son angoisse, ses nerfs se tendaient avec une intensité si poignante, qu’elle se demandait, baignée de sueur, si elle aussi n’allait pas succomber dans une syncope. Un soir qu’elle se trouvait dans cet état d’appréhension et d’anéantissement, elle sentit que la main de sa mère, qu’elle tenait dans les siennes, la serrait.
- « Tu veux quelque chose? demanda-t-elle vivement, ramenée par cette pression dans la réalité.
- — Te parler, car l’heure est venue des dernières et suprêmes paroles.
- — Oh! maman...
- — Ne m’interromps pas , ma fille chérie, et tâche de contenir ton émotion comme je tâcherai de ne pas céder au désespoir. J’aurais voulu ne pas t’effrayer, et c’est Pour cela que jusqu’à présent je me suis tue, pour mé-
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- nager ta douleur, mais ce que j’ai à dire doit être dit si cruel que cela soit pour nous deux. Je serais une mauvaise mère, faible et lâche, au moins je serais hu. prudente de reculer encore. »
- Elle fit une pause, autant pour respirer que pour affermir ses idées vacillantes.
- « Il faut nous séparer... »
- Perrine eut un sanglot que malgré ses efforts elle ne put contenir.
- « Oui, c’est affreux, chère enfant, et pourtant j’en suis à me demander si après tout il ne vaut pas mieux pour toi que tu sois orpheline, que d’être présentée par une mère qu’on repousserait. Enfin Dieu le veut, tu vas rester seule,... dans quelques heures, demain peut-être. »
- L’émotion lui coupa la parole, et elle ne put la reprendre qu’après un certain temps.
- « Quand je... ne serai plus, tu auras des formalités à accomplir; pour cela tu prendras dans ma poche un papier enveloppé dans une double soie et tu le donneras à ceux qui te le demanderont : c’est mon acte de mariage , et l’on y trouvera mes noms et ceux de ton père. Tu exigeras qu’on te le rende, car il doit t’être utile plus tard pour établir ta naissance. Tu le garderas donc avec grand soin. Cependant comme tu peux le perdre, tu l’apprendras par coeur de façon à ne l’oublier jamais : le jour où tu aurais besoin de le montrer, tu en demanderais un autre. Tu m’entends bien ; tu retiens tout ce que je te dis?
- — Oui, maman, oui.
- — Tu seras bien malheureuse, bien anéantie, mais il ne faut pas t’abandonner... quand tu n’auras plus rien à faire à Paris et que tu seras seule, toute seule. Alors tu dois partir immédiatement pour Maraucourt : par le chemin de fer, si tu as assez d’argent pour payer ta place ; à pied, si tu n’en a pas ; mieux vaut encore coucher dans le fossé de la route et ne pas manger que rester à Paris. Tu me le promets ?
- — Je te le promets.
- — Si grande est l’horreur de notre situation que ce
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- m’est presque un soulagement de penser qu’il en sera ainsi* ^
- Cependant ce soulagement ne fut pas assez fort pour ja défendre contre une nouvelle faiblesse, et pendant un temps assez long elle resta sans respiration , sans voix, sans mouvement.
- «Maman, dit Perrine penchée sur elle, toute tremblante d’anxiété, éperdue de désespoir, maman ! »
- Cet appel la ranima :
- «Toutà l’heure, dit-elle si faiblement que ses paroles ne furent qu’un murmure entrecoupé d’arrêts, j’ai encore des recommandations à te faire, il faut que je te les fasse; mais je ne sais plus ce que je t’ai déjà dit, attends. »
- Après un moment, elle reprit :
- «C’est cela, oui c’est cela : tu arrives à Maraucourt, ne brusque rien; tu n’as le droit de rien réclamer, ce que tu obtiendras ce sera par toi-même, par toi seule, en étant bonne, en te faisant aimer... Te faire aimer,... pour toi, tout est là... Mais j’ai espoir,... tu te feras aimer;... il est impossible qu’on ne t’aime pas... Alors tes malheurs seront finis. »
- Elle joignit les mains et son regard prit une expression d’extase :
- «Je te vois,... oui je te vois heureuse... Ah! que je meure avec cette pensée, et l’espérance de vivre à jamais dans ton coeur. »
- Cela fut dit avec l’exaltation d’une prière qu’elle jetait vers le ciel; puis aussitôt, comme si elle s’était épuisée dans cet effort, elle retomba sur son matelas, à bout, inerte, mais non syncopée cependant, ainsi que le prouvait sa respiration pantelante.
- Perrine attendit-quelques instants, puis, voyant que sa mère restait dans cet état, elle sortit. A peine fût-elle dans l’enclos qu’elle éclata en sanglots et se laissa tomber sur l’herbe: le cœur, la tête, les jambes lui Manquaient pour s’être trop longtemps contenue.
- Pendant quelques minutes elle resta là brisée, sufio-pee, puis, comme malgré son anéantissement la conscience persistait en elle qu’elle ne devait pas laisser sa mere seule, elle se leva pour tâcher de se calmer un
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- peu, au moins à la surface, en arrêtant ses larmes ef ses spasmes de désespoir.
- Et parle clos qui s’emplissait d’ombres, elle allait sans savoir où , droit devant elle ou tournant sur elle-même ne contenant ses sanglots que pour les laisser éclater plus violents.
- Comme elle passait ainsi devant le wagon pour iâ dixième fois peut-être, le marchand de sucre qui l’avait observée sortit de chez lui, deux bâtons de guimauve à la main et s’approchant d’elle :
- « Tu as du chagrin, ma fille, dit-il d’une voix apitoyée,
- — Oh ! monsieur,..
- — Eh bien , tiens, prends ça, — il tendit ses bâtons de sucre, — les douceurs, c’est bon pour la peine. »
- VI
- L’aumônier des dernières prières venait de se retirer, et Perrine restait devant la fosse, quand la Marquise, qui ne l’avait pas quittée, passa son bras sous le sien :
- « Il faut venir, dit-elle.
- — Oh! Madame,..
- — Allons, il faut venir » répéta-t-elle avec autorité.
- Et lui serrant le bras, elle l’entraîna.
- Elles marchèrent ainsi pendant quelques instants, sans que Perrine eût conscience de ce qui se passait autour d’elle et comprît où l’on pouvait la conduire : sa pensée, son esprit, son coeur, sa vie étaient restés avec sa mère.
- Enfin on s’arrêta dans une allée déserte et elle vit autour d’elle la Marquise qui l’avait lâchée, Grain de Sel, La Carpe et le marchand de sucre , mais ce fut vaguement qu’elle les reconnut : la Marquise avait des rubans noirs à son bonnet, Grain de Sel était habillé en monsieur et coiffé d’un chapeau à haute forme, La Carpe avait remplacé son éternel tablier de cuir par une redingote noisette qui lui descendait jusqu’aux pieds» et le marchand de sucre sa veste de coutil blanc par un veston de drap ; car tous, en vrais Parisiens qui pratiquent le culte de la Mort, avaient tenu à se mettre en grande tenue pour honorer celle qu’ils venaient d’en* terrer.
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- « C’est pour te dire, petite, commença Grain de Sel, crut pouvoir prendre le premier la parole comme étant le personnage le plus important de la compagnie, G>est pour te dire que tu peux loger au Champ Guillot tant que tu voudras sans payer.
- __ Si tu veux chanter avec moi, continua la Marquise, tu gagneras ta vie : c’est un joli métier.
- — Si tu aimes mieux la confiserie, dit le marchand de sucre de guimauve , je te prendrai : c’est aussi un joli métier, et un vrai. »
- La Carpe ne dit rien, mais avec un sourire de bouche close et un geste de sa main qui semblait présenter quelque chose, il exprima clairement l’offre qu’il faisait à son tour : à savoir que toutes les fois qu’elle aurait besoin d’une tasse de bouillon, elle en trouverait une chez lui, et du fameux.
- Ces propositions s’enchaînant ainsi emplirent de larmes les yeux de Perrine, et la douceur de celles-là lava Fâcreté de celles qui depuis deux jours la brûlaient.
- « Comme vous êtes bons pour moi, murmura-t-elle.
- — On fait ce qu’on peut, dit Grain de Sel.
- — On ne doit pas laisser une brave fille comme toi sur le pavé de Paris, répondit la Marquise.
- — Je ne dois pas rester à Paris , répondit Perrine, il faut que je parte tout de suite pour aller chez des parents.
- — T’as des parents ? interrompit Grain de Sel en regardant les autres d’un air qui signifiait que ces parents-là ne valaient pas cher ; où sont-ils tes parents ?
- — Au-delà d’Amiens.
- — Et comment veux-tu aller à Amiens ? Tu as de l’argent?
- — Pas assez pour prendre le chemin de fer ; c’est pourquoi j’irai à pied.
- — Tu sais la route?
- — J’ai une carte dans ma poche.
- — Ta carte te donne-t-elle ton chemin dans Paris pour trouver la route d’Amiens ?
- — Non; mais si vous voulez me l’indiquer... »
- Chacun s’empressa de lui donner cette indication, et
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- LE DEVOIR
- ce fut une confusion d’explications contradictoires auxquelles Grain de Sel coupa court.
- « Si tu veux te perdre dans Paris, dit-il, tu n’as les écouter. V’ià ce quu tu dois faire : prendre le chemin de fer de ceinture jusqu’à la Chapelle-Nord; là tu trouveras la route d’Amiens, que tu n’auras plus qu’à suivre tout droit; ça te coûtera six sous. Quand veux-tu partir?
- — Tout de suite ; j’ai promis à maman de partir tout de suite.
- — Il faut obéir à ta mère, dit la Marquise. Pars donc, mais pas avant que je t’embrasse ; tu es une brave fille.»
- Les hommes lui donnèrent une poignée de main.
- Elle n’avait plus qu’à sortir du cimetière, cependant elle hésita et se retourna vers la fosse qu’elle venait de quitter ; alors la Marquise, devinant sa pensée, intervint :
- « Puisqu’il faut que tu partes, pars tout de suite, c’est le mieux.
- — Oui pars » , dit Grain de Sel.
- Elle leur adressa à tous un salut de la tête et des deux mains dans lequel elle mit toute sa reconnaissance, puis* elle s’éloigna à pas pressés, le dos tendu comme si elle se sauvait.
- « J’offre un verre, dit Grain de Sel.
- — Ça ne fera pas de mal » , répondit la Marquise.
- Pour la première fois La Carpe lâcha une parole et
- dit :
- « Pauvre petite ! »
- Quand Perrine fut montée dans le chemin de fer de ceinture, elle tira de sa poche une vieille carte routière de France qu’elle avait consultée bien des fois depuis leur sortie d’Italie, et dont elle savait se servir. De Paris à Amiens sa route était facile, il n’y avait qu’à prendre celle de Calais que suivaient autrefois les malles-poste et qu’un petit trait noir indiquait sur sa carte par Saint-Denis, Écouen, Luzarches, Chantilly, Clermont et Bre-teuil; à Amiens elle la quitterait pour celle de Boulogne; et, comme elle savait aussi évaluer les distances, elle calcula que jusqu’à Maraucourt cela devait donner environ cent cinquante kilomètres ; si elle faisait trente kilomètres par jour régulièrement, il lui faudrait donc six jours pour son voyage.
- (A suivre.)
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- ASSURANCES MUTUELLES
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- Société du Familistère. - Assurances Mutuelles
- MOUVEMENT DE FÉVRIER 1898
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes..... 2.324 45 )
- Subventions de la Société....... 387 55 > 3.238 35
- Malfaçons et divers............. 526 35 )
- Dépenses............................................................ 4.034 80
- Déficit en février...___________________________796 45
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes................................. 418 » 1
- Subvention de la Société.................................... 138 65 > 558 »
- Divers.......................... 1 35 ;
- Dépenses.................................. 478 75
- Boni en février. .............................79 25
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et divers 6.116 49)
- Intérêts des comptes courants et > 10.656 49
- du titre d’épargne ......... 4.540 » )
- Dépenses :
- 127 Retraités définitifs.... 7.503 65
- 11 — provisoires.......... 556 10
- Nécessaire à la subsistance..... 2.312 70 V 11.388 45
- — aux famil. des réservist.. 7 »
- Divers, appointem., médecins, etc. 1.009 »
- Déficit en février.. 731 96
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes................................. 561 45 ) ftQ/ Qt.
- Subvention de la Société et divers. 133 50 j ^
- Dépenses.................................. 967 02
- Déficit en février.... __________________________272 07
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er juillet 1897 au 28 février 1898 98.792 16 ) ,R
- » individuelles » » » .. 27.759 30 j
- Dépenses » » » ............ 126.470 61
- Excédent des recettes sur les dépenses... 80 85
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE MARS 1898
- Naissances :
- 11 Mars Poulain René-Louise, fille de Poulain François et de Salandre Marie.
- » — Rousseau Louise-Claire-Juliette, fille de Rousseau Albert et de Létot Louise.
- Décès :
- 7 — Rousselle Léopold, âgé de 49 ans.
- 14 — Painvain Anselme, âgé de 58 ans.
- 16 — Anciaux François, âgé de 87 ans.
- 21 — Loucliet Augustin-Albert, âgé de 3 mois.
- Le Secrétaire, A. Houdin
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nimes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- documents biographiques
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- documents pour une biographie complète
- de J.-B.-André GODIN (ri
- Glorification du Travail. Emancipation des Travailleurs.
- XVI (suite).
- Vue générale du mouvement Fouriériste aux Etats-Unis , 1840 à 1852
- 2. Convention nationale, 1844. — Adresse aux Phalanstériens
- de Paris
- La délégation, en 1844, d’un représentant des partisans de l’Association en Amérique, vers les Phalanstériens d’Europe, s’opéra dans ces conditions :
- Par suite d’un appel publié dans The Phalanx et autres journaux, les amis de la cause se réunirent en Convention nationale, dans la cité de New-York, à Clinton-Hall, le jeudi 4 avril 1844.
- L’Assemblée était présidée par George Ripley. Au rang des vice-présidents se trouvaient: Horace Greeley, Parke Godwin, William H. Channing, Charles Dana, Albert Brisbane, etc., etc.
- Avant de passer à l’ordre du jour, le secrétaire lut des lettres adressées à la Convention par nombre d’individus ou de Sociétés. (Il existait déjà une vingtaine de tentatives d’Associations en différentes parties des Etats-Unis).
- Après quoi William Channing, au nom du Comité des
- Lire le Devoir depuis le mois de mars 1891, tome 15, page 129.
- I
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- LE DEVOIR
- affaires, proposa une série de neuf résolutions qui toutes furent adoptées.
- Le préambule et les deux premières résolutions avaient trait aux desseins de Dieu et à l’Unité universelle; ils faisaient appel à la Chrétienté, spécialement au peuple des Etats-Unis, pour accomplir ces desseins.
- La troisième résolution proposait comme mode d’application des vues divines l’association d’après les principes fouriéristes, c’est-à-dire : La constitution de sociétés par actions, l’organisation des garanties mutuelles, la combinaison du travail en groupes et séries.
- La quatrième protestait contre les tentatives fragmentaires, irréfléchies ; et conseillait aux partisans de l’idée de ne passer à la pratique qu’après avoir réuni, en hommes et en femmes, le personnel vraiment qualifié pour l’entreprise, et aussi les capitaux suffisants.
- La cinquième recommandait de concentrer les efforts sur les expériences déjà commencées plutôt que d’en entreprendre de nouvelles.
- La sixième , spécifiant que la généralité des membres de l’Assemblée n’acceptait pas toutes les idées (1) de Fourier, disait que les partisans de la cause demandaient à n’être pas qualifiés de Fouriéristes, mais à être appelés « Associationnistes des Etats-Unis $ Amérique. »
- La septième résolution demandait que des mesures fussent prises pour former une Confédération nationale des Associations.
- La huitième exprimait le voeu d’un concert d’action avec les phalanstériens d’Europe et disait :
- « Par la présente, nous désignons Albert Brisbane comme représentant de l’Assemblée, afin de nous enten-
- (1) La réserve comprenait surtout, dit Noyés, ce qui avait trait aux unions sexuelles.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES 323
- dre avec les partisans de l’Association en Europe, quant aUx meilleurs modes de coopération mutuelle.
- » Nous assurons à nos confrères Européens que le désintéressement, l’habileté et la persévérance avec lesquels notre représentant s’est consacré à la propagation de la doctrine de l’Association dans les Etats-Unis, lui donnent des titres à la plus cordiale confiance. Par lui, nous leur tendons avec joie une main fraternelle.
- » Puisse le Ciel bénir bientôt toutes les nations unies dans un contrat de paix perpétuelle ! »
- La neuvième et dernière résolution désignait les membres d’un Comité exécutif chargé de rédiger le journal organe de la cause : The Phalanoc et de faire le nécessaire pour mener à bien tous les objets de la Convention.
- Suivaient les noms des membres du dit Comité, dix-huit personnes, parmi lesquelles nous retrouvons : Horace Greeley, Parke Godwin, William Channing, George Ripley, Albert Brisbane, E.-P. Grant, etc., etc.
- Le second soir de la Convention, Parke Godwin, au nom du Comité des affaires, proposa l’adoption d’une adresse au peuple des Etats-Unis. Après l’exposé des défauts du régime social civilisé, le document montrait que ces défauts pouvaient être redressés par la constitution d’un régime nouveau comprenant la réorganisation des communes en sociétés par actions ; la constitution de demeures et ateliers unitaires ; la répartition des bénéfices de la production sur la base de : 5 douzièmes au travail, 4 douzièmes au capital, 3 douzièmes au talent.
- Bans ses conclusions Parke Godwin rappelait la loi suprême d’amour humanitaire enseignée par Jésus-Christ et répétant avec Saint Paul :
- * L’humanité ne forme qu’un seul corps et nous sommes tous membres les uns des autres, » il disait :
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- LE DEVOIR
- Ces vérités divines doivent se traduire en faits sociaux. Nos relations d’affaires et autres doivent être instituées d’après la loi d’amour universel... L’Association seule nous permet l’accomplissement de ce devoir...
- « L’histoire particulière de cette nation nous con-vainct qu’elle a été préparée par la Providence pour de glorieux travaux. Sa position géographique, son peuple, ses libres institutions, tout la prépare pour la manifestation du véritable ordre social... »
- D’autres discours suivirent, parmi lesquels un de William Channing et un de Charles Dana. Ce dernier était membre de Brook Farm, association fondée par des Unitariens à West Roxbury dans le Massachusetts ; nous extrayons de son discours les passages suivants...
- « Depuis deux à trois ans, nous avons réalisé à Brook Farm une organisation nouvelle des travaux. Nous y sommes tous serviteurs les uns des autres. Nous accomplissons librement, par amour de la chose même, avec joie et reconnaissance, toutes les besognes usuelles. L’homme qui accomplit un de ces devoirs, creuse un fossé ou fait quelque autre ouvrage répugnant n’est pas, à cause de cela, en bas de l’échelle sociale, il en est au sommet.
- » Nous avons, en outre, établi dans l'Association un système naturel d’éducation : justice est rendue à chacun, et l’enfant du pauvre bénéficie de la culture intégrale de toutes ses facultés, autant que le permettent les ressources actuelles de l’Association.
- » Autre fait : nous sommes en état maintenant, non-seulement d’assigner au travail manuel son juste rang et sa dignité dans l’échelle des occupations humaines, mais aussi de lui assurer sa juste récompense... Chez nous, le travail se fait pour le mutuel avantage du tra-
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES 325
- vailleur et du capitaliste;., nous avons établi la justice envers le travail et ennobli l’industrie.
- » Nos deux ou trois ans d’expérience démontrent par les faits que des relations d’amour et non d’égoïsme et de conflits mutuels... sont possibles entre les hommes. »
- Le samedi 6 avril, à midi, la dernière résolution était adoptée et la Convention allait s’ajourner, quand William Channing se leva et , dans une magnifique improvisation, appelant sur ses auditeurs et sur la race humaine toute entière la bénédiction du Ciel, continua : « Qui sommes-nous , mes frères, pour que nous ait été confié l’honneur de nous dévouer au plus grand possible de tous les efforts humains : l’établissement de l’Unité universelle, l’établissement du règne de Dieu sur la terre.
- » En vérité, c’est par la bouche des enfants et de ceux qui sont encore à la mamelle que Dieu fait exprimer la sagesse et la vérité. Des rois et de saints hommes ont désiré voir ces choses et ne les ont pas vues ! Souhaitons que nos imperfections et nos faiblesses n’empêchent pas le progrès de l’amour, de la vérité et du bonheur ! »
- La Convention fut close alors par une prière ; et s’ajournant au soir même pour un dernier repas , une dernière fête en commun, les membres se séparèrent sous ces paroles de bénédiction : « Gloire à Dieu, au plus haut des Cieux. Paix et bienveillance entre les hommes sur la terre ! »
- La fête du soir eut lieu au salon d’Apollon. Elle précédait de quelques heures seulement la célébration du grand jour de Pâques qui, cette année-là, tombait le 7 avril. Or le 7 avril était aussi la date anniversaire de la naissance de Charles Fourier. Cette coïncidence fut rele-
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- vée et célébrée avec empressement dans la soirée du samedi 6.
- « Le repas fut simple, » disent les documents que nous consultons, « mais la communion intellectuelle et sociale fut délicieuse. »
- Des toasts, préparés dit-on par William Channing, furent portés à la mémoire de Fourier et à chacune des douze passions qui, selon lui, constituent les mobiles d’action de la nature humaine. Des discours émouvants suivaient chaque toast. Ce fut Charles Dana qui répondit au toast porté à l’amitié.
- Aux dernières paroles de Dana, Macdaniel se leva enthousiasmé et proposa que toutes les mains s’unissent et que toutes les voix redissent ensemble le toast à l’amitié. Aussitôt tous les auditeurs furent debout, chacun saisissant à droite et à gauche la main de son voisin, un frisson d’émotion électrique passa par tous les nerfs, tandis que les voix émues répétaient le toast.
- Puis les discours reprirent, célébrant les travaux accomplis, ceux projetés, et identifiant avec force le Fouriérisme et le Christianisme.
- En montrant vers quelle pensée théosophique se portaient, dès 1847, les sympathies de J.-B.-A. Godin(Devoir d’août 1897, Tome 21, pages 456 à 459), nous avons signalé déjà à nos lecteurs la hauteur et la fécondité des vues religieuses et sociales des hommes notables qui, aux Etats-Unis, furent à la fois partisans des idées d’Emmanuel Swedenborg et de Charles Fourier. Nous avons reproduit à ce propos des paroles de Parke Godwin, distinguant entre tous, ces deux génies : Swedenborg et Fourier, comme se complétant l’un l’autre pour nous découvrir les voies de la terre promise, du royaume de la paix , de l’abondance et de la bénédiction.
- Ce qui frappe tout d’abord dans les vues de ces soeur
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- listes américains, c’est la façon dont ils envisageaient le travail. En attendant qu’on ait environné l’exécution de toutes les besognes usuelles des multiples causes d’attrait imaginées par Fourier, les novateurs dont nous parlons allaient droit au but pour attacher au travail un premier, un suprême attrait. Ils en écartaient l’antique malédiction et montraient que toute besogne est, proportionnellement à son utilité sociale, une cause de gloire pour qui l’accomplit.
- Le travail est le véritable accomplissement de notre devoir dans la vie.
- Même les esprits qui ne .pouvaient saisir pleinement ce haut idéal du travail devaient être influencés par la nouvelle opinion publique ainsi créée ; de même que nous le sommes tous généralement, par la'déplorable idée de malédiction attachée au travail, qu’on nous prêche dès l’enfance, et depuis des générations.
- Lorsque minuit sonnant annonça l’arrivée du jour consacré à la grande fête de la Résurrection, les membres de la Convention se séparèrent définitivement, laissant en fonctions le comité exécutif chargé de la suite à donner aux résolutions prises.
- Le lendemain même, ce Comité se réunit et rédigea au nom de la convention l’adresse qu’Albert Brisbane porta, peu après, aux chefs de l’Ecole sociétaire à Paris.
- Cette Adresse et la réponse qu’y fit la direction de l’Ecole furent publiées in extenso dans le journal même * de l’Ecole sociétaire : La Phalange, Revue de la science sociale, xive année, lre série in-8°, tome 1er, janvier-février 1845 ; pages 129 à 142. .
- Ces documents sont beaucoup trop longs pour que nous puissions les reproduire ici. Bornons-nous à en indiquer le contenu.
- Le préambule de l’Adresse américaine signale que le
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- Comité s’est réuni le jour même de Pâques et il relève l’heureuse coïncidence, cette année-là, de cette grande fête avec l’anniversaire de la naissance de Charles Pou, rier.
- Entrant en matières, l’Adresse rappelle ensuite les termes mêmes de la résolution par laquelle la Conven-tion a délégué Brisbane vers les Phalanstériens d’Europe ; puis elle passe aux objets mêmes de la délégation qu’elle expose en quatre divisions : A, B, C, D.
- A. — Embrassant d’abord les choses en principe, les auteurs du document demandent:
- 1° Comment instituer l’enseignement, la direction, l’autorité par le vrai mérite et concilier le travail et le culte ?
- 2° Quels sont les moyens d’obtenir et de conserver une Unité de foi qui empêche les controverses présentes et prépare l’avenir ?
- 3° Comment organiser l’industrie, l’art et les sciences sociales, de manière à en faire des symboles de la vérité éternelle ? Comment faire que toute habitation sociétaire soit un temple, tout travail un holocauste et l’existence terrestre une préparation à l’immortalité ?
- B, —Passant ensuite aux moyens d’application, ils demandent aide pour obtenir :
- 1° La connaissance exacte et intégrale de la loi de série.
- 2° Des exemples d’application de cette loi dans l’univers et dans l’homme ?
- 3° La connaissance des analogies qui révèlent l’Etre infini à travers l’Unité dans la variété des choses.
- 4° La complète et exacte application de la justice a l’organisation de l’industrie, à la répartition des richesses et aux relations sociales.
- 5° Les conditions et moyens de l’Union parmi les asso-
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- ciations, et les lois que la série prescrit à l’égard de semblables relations.
- C. — Serrant enfin d’aussi près que possible les exigences de la réalisation , ils demandent le libre usage des plans, devis, études, projets, etc., dressés à l’effet de constituer le Phalanstère et de classer et disposer les séries et groupes de la Phalange.
- Puis questions plus précises encore :
- 1° — Comment substituer efficacement la coopération bienveillante à la rivalité dangereuse qui existe aujourd’hui dans la commerce ?
- 2° — Quelles règles doivent présider à la distribution proportionnelle de la population par l’émigration ?
- 3° — Comment organiser l’échange certain, rapide, complet des livres,inventions, brevets, instruments, œuvres d’art, etc ?
- D. — Finalement, envisageant les efforts déjà accomplis aux Etats-Unis, ils s’appliquent à faire ressortir la nécessité de concentrer tous les efforts phalanstériens sur le mouvement sociétaire américain ; et, plaidant leur cause, ils ajoutent :
- 1° — Plus de vingt associations sont en activité ou en voie d’organisation ; et sans doute les Etats-Unis sont le seul pays propre à de telles tentatives en ce moment. Des hommes de la plus haute valeur sont gagnés à l’idée phalanstérienne.
- 2° Le système politique (confédération de villes, comtés, Etats) l’absence d’institutions oppressives vestiges du passé, l’esprit général de libre examen et de libre action, les habitudes universelles d’efforts associés dans les mou-vements financiers, commerciaux, philantropiques, etc., k aspect général pour le travail, l’expansion sur un sol vierge, l’enthousiasme, l’activité, la hardiesse du peuple américain sont autant de dispositons providentielles
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- qui désignent les Etats-Unis pour lieu de la première réa« lisation de l’ordre social combiné.
- Arrivant à la conclusion et saisissant par anticipation le but qu’ils visent, ils montrent en :
- 3° L’irrésistible influence sur l’ancien monde de la transformation sociale réalisée dans le Nouveau, l’orga-nisation d’une grande confraternité des sociétés pacifi. ques, en un mot la constitution unitaire de l’humanité.
- Que répondirent les phalanstésiens de Paris à leurs collègues des Etats-Unis ?
- Nous engageons ceux qui possèdent le numéro de La Phalange où cette réponse se trouve, à la lire in-extenso,
- Cherchant les points spéciaux à mettre en regard de ceux touchés par les Américains, le lecteur sera amené, comme nous l’avons été nous-même, à reconnaître que l’Ecole sociétaire — jusque-là non exercée à des tentatives de réalisation de ses théories — est forcément impuissante à fournir les enseignements demandés. Sans suivre jusqu’au bout les Américains dans leurs modes gradués de questions : A. Principes — B et C. Moyens d’application — D. Réalisations déjà opérées et perspectives d’avenir,— l’Ecole sociétaire prend à partie les propositions traitées en A (celle des principes) et fait de tout le reste un seul objet.
- A. 1° — A la question américaine si précise et de nécessité vitale touchant l’enseignement, la direction, le travail, l’Ecole répond par des généralités sur l’obligation de ne point créer un nouveau culte et dit que la variété et l’engrenage dans les fonctions hiérarchisées préviendront tout abus d’autorité.
- 2° — « L’unité de foi sera obtenue et conservée » dit l’Ecole sociétaire « par une connaissance de plus en plUJ profonde de la loi sériaire. » C’était cette connaissant
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- même que les Américains demandaient. «Il faut», poursuit l’Ecole, « laisser à chacun liberté d’expression et responsabilité de ses actes. Seules, les propositions universellement acceptées seront soutenues par le centre de l’Ecole. »
- 30 — « La solution de tous les problèmes sociaux est contenue dans la loi sériaire légitimement appliquée. »
- Bon, mais comment faire cette application légitime ? Encore une fois, c’était ce que demandaient les Américains .
- « Le sujet s’élucidera » ajoute l’Ecole, « par les travaux des phalanstériens en tous pays. »
- B. C. D : — Englobant les treize points restants de l’Adresse américaine, l’Ecole se contente de dire qu’en fait de devis, plans, études, etc., elle communiquera au délégué des Américains, Albert Brisbane tout ce qu’elle possède.
- Et relevant un dernier point, celui d’une Union à établir entre les Associations, elle signale les difficultés financières d’une telle entreprise, conseille de recourir de préférence aux sociétés ordinaires et les mieux constituées pour couvrir de tous risques.
- « Néanmoins » dit-elle, « si le nombre des associations américaines est tel qu’une Agence spéciale d’assurance puisse être viable, cette Agence pourrait plus tard devenir le germe d’une Fédération entre les Associations et servir d’intermédiaire entre producteurs et consommateurs.
- « L’état embryonnaire des Associations et la diffé-rence des milieux ne permettent pas, » termine l’Ecole, « d’entrer dans plus de détails. »
- Finalement, elle conseille dans sa dernière proposition de fonder une caisse de haute charité sociétaire pour
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- parer aux impérities, fausses manœuvres, etc., des ten-tatives d’associations.
- Evidemment, l’Ecole ne pouvait répondre autrement que par des généralités, mais il faut autre chose pour passer à l’expérimentation.
- Cette dernière exige des formules nettement arrêtées et surtout applicables dans le milieu où il s’agit d’opérer. Il faut alors compter avec les lois, les mœurs, en deux mots : avec les êtres et les choses.
- Certainement, les lecteurs au courant de l’œuvre de Godin, y compris ses écrits ( spécialement son premier volume Solutions sociales où il a exposé sa doctrine de la vie et du travail), n’auront pu lire les propositions sur lesquelles les Américains demandaient si possible en 1844 des lumières, sans être frappés des relations directes entre ces propositions et les efforts de Godin pour fournir une solution pratique de la plupart de ces problèmes.
- Au prix de nombreuses recherches et expériences (1), J.-B.-A. Godin a dégagé les possibilités pratiques de l’heure présente dans le monde du travail ; et par la fondation de l’habitation unitaire, comme par le contrat d’association qu’il a réalisé entre le travail et le capital en 1880, il a instauré dans le milieu social français ce que celui-ci pouvait porter.
- « J’ai fait quelque chose », consentait-il à reconnaître, quand la discussion l’y poussait, « mais combien cela est loin de ce que j’aurais voulu faire, de ce que j’aurais fait, si les institutions, si les hommes surtout s’y étaient prêtés. »
- (1) L’étude publiée par nous de janvier 1896 à janvier 1897 sur l’essal pratique de la Représentation du travail au Familistère par l’organisation de Groupes, Unions et Conseils, en est un exemple.
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- Oodin disparu, les membres de l’association du Familistère se peindront eux-mêmes, foncièrement, dans l’usage qu’ils feront du pacte social à eux confié ; et ils contribueront ainsi à éclairer les difficultés sociales attenant au monde du travail. Car c’est le temps et l’expérience qui feront saisir de plus en plus étroitement les multiples conditions du problème et en dégageront des solutions qui iront se perfectionnant proportionnellement à l’évolution intellectuelle et morale de la masse entière des intéressés.
- C’est pour aider à cette évolution qu’il est si utile de relever tous les mouvements des tentatives sociales ; en pareille matière, écbecs ou succès sont également instructifs.
- Nous ne terminerons pas sur ce sujet sans revenir sur la question si importante de l’abaissement ou de la glorification du Travail. Il y a parfaite concordance de pensée sur ce point entre les auteurs de l’Adresse américaine et J.-B.-A. Godin.
- C’est qu’on ne peut s’attacher à la réalisation, à la mise en pratique des idées, sans que le rôle sacré du Travail s’impose à l’attention.
- Evidemment l’Ecole sociétaire, à l’époque de sa réponse, était trop éblouie par les perspectives du travail attrayant pour mesurer les distances sociales à franchir et saisir toute la portée de l’idée américaine : Concilier le travail et le culte, faire que l’existence terrestre soit une préparation à l’immortalité.
- L’Ecole croyait proche la réalisation des conditions d’attrait indiquées par Fourier, mais que de progrès industriels intellectuels, et moraux sont à réaliser auparavant!
- Ces progrès seront dûs au travail, celui-ci est à la base do toute évolution ; c’est pourquoi le premier attrait,
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- l’attrait essentiel à y attacher, est de démontrer qu’il est le véritable culte. Ecoutons ce qu’a dit Godin sur ce su. jet. (,Solutions sociales, 1871, pages204 et suivantes):
- « C’est à l’action exceptionnelle que l’homme exerce » sur la matière qu’il doit sa supériorité. C’est le Travail » qui l’élève au-dessus de tous les êtres de la terre.
- » L’homme n’est pas seulement appelé à la vie comme » les autres créatures pour élaborer la matière par l’a-» limentation, mais il lui est donné l’intelligence pour y> travailler au progrès de la substance matérielle sous » toutes ses formes...
- » Nécessité et gloire : tels sont les deux pôles d’acti-» vité, sur lesquels Dieu a fait reposer le travail hu-» main.
- » La nécessité attachée au travail est le pôle des âges » d’ignorance, des âges du travail manuel et des écono-» nomies matérielles : c’est le mobile de l’enfance de » l’humanité, c’est la misère et la pauvreté faisant agir » la grande majorité des hommes ; c’est le mobile delà » constitution du capital ou des réserves matérielles, » dont le monde s’enrichit par la prévoyance individuelle, » pour avancer à son insu, plus sûrement dans la voie » de l’avenir.
- » Le pôle de la gloire du travail est, au contraire, celui » des conquêtes de l’homme sur la matière ; c’est la ma-» tière elle-même élevée au service de l’homme, c’est le » mobile de l’humanité intelligente créant le bien-être etla » richesse par l’activité, les machines et les instruments » de toute espèce ; c’est le mobile de la constitution de » la science ou des réserves intellectuelles que l’Hunia-» nité accumule pour suivre la voie du progrès, afind’ac-» complir glorieusement sa destinée terrestre, à ses pr°”
- » près yeux comme aux yeux du Créateur.
- » Mais les phases diverses du travail sont bien loi» de
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- revêtir à leur origine la sainte apparence du but divin
- > qui leur est assigné. Le travail est le moyen par lequel » l’humanité s’élève, mais c’est lentement et péniblement >y qu’elle acquiert les connaissances par lesquelles cha-» que progrès se réalise et les vertus sublimes du travail, » à peine comprises aujourd’hui, ne sont alors nullement pressenties...
- » Le travail cessera d’être un fardeau, et sa peine » aura l’attrait d’un devoir accompli, du jour où l’hom-
- > me aura compris que le travail est une mission divine
- » dévolue à la créature humaine, pour son avancement » dans la vie infinie. ' 1
- » Et le travail ne sera plus un simple moyen de sa-» tisfaire à l’égoïsme du besoin des sens et des passions » organiques : il sera le champ du grand concert des » intelligences , des coeurs et des âmes pour la con-» quête de la liberté, de la fraternité et de la justice sur » la terre.
- » Alors l’activité de l’homme sera sans cesse produc-» tive des biens qui créeront, pour tous, les moyens de » participer dignement aux bienfaits de la vie, et » l’abondance effacera rapidement les traces du mal et » les iniquités du passé.
- » Le travail des âges a développé un contingent d’idées » propres à guider l’humanité vers l’interprétation reli-» gieuse et vivante du Travail : les vérités qui le eoncer-» nent se montrent une à une, depuis plus d’un demi-» siècle ; mais combien d’erreurs restent encore entas-
- > sées devant elles, et s’opposent à leur application so-» ciale ! »
- Vve J.-B.-A. Godin née Moret,
- (à suivre).
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- La Loi sur les Sociétés de Secours mutuels
- Le 5 avril a été promulguée au Journal Officiel la loi sur les Sociétés de Secours mutuels.
- Due à l’initiative de M. Audiffred, cette loi, après avoir été, depuis 1881 ., renvoyée plusieurs fois du Sénat à la Chambre et de la Chambre au Sénat, a été définitivement adoptée par la Chambre, comme nous l’avons dit, dans sa séance du 22 mars 1898.
- Toute imparfaite qu’elle est, elle n’en constitue pas moins un progrès très réel. Du reste, plus que toutes les discussions, l’expérience ne tardera pas à signaler les améliorations indispensables, en même temps qu’elle apportera leur contribution d’éléments à la solution du problème général de la mutualité que les nations modernes doivent incessamment résoudre.
- Les Sociétés de Secours mutuels, dit l’article lef, sont des associations de prévoyance qui se proposent d’atteindre un ou plusieurs des buts suivants : assurer à leurs membres participants et à leurs familles des secours en cas de maladie, blessures ou infirmités ; leur constituer des pensions de retraites ; contracter à leur profit des assurances individuelles ou collectives, en cas de vie, de décès ou d’accidents ; pourvoir aux frais des funérailles et allouer des secours aux ascendants, aux veufs, veuves ou orphelins des membres participants décédés.
- Elles peuvent, en outre, accessoirement, créer, au profit de leurs membres, des cours professionnels, des offices gratuits de placement et accorder des allocations en cas de chômage, à la condition qu’il soit pourvu à ces trois ordres de dépenses au moyen de cotisations ou de recettes spéciales.
- La loi ne reconnaît comme Sociétés de Secours nu1' tuels que celles qui garantissent à tous leurs membres participants les mêmes avantages, sans autre distinction que celle qui résulte des cotisations fournies et des risques apportés. (Article 2).
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- Ces sociétés peuvent se composer de membres participants et de membres honoraires. Ceux-ci ne prennent pas part aux bénéfices attribués aux membres participants, mais les Statuts peuvent cependant, par des dispositions spéciales, faciliter leur admission, au titre de membres participants, à la suite de revers de fortune.
- Les femmes peuvent faire partie des Sociétés de Secours mutuels ou même en créer. Les femmes mariées exercent ce droit sans l’intervention de leurs maris. Cependant, elles doivent se munir des autorisations de droit commun, si elles ont la direction ou l’administration de sociétés.
- Les mineurs ont également le droit de faire partie de ces sociétés sans l’assistance de leur représentant légal.
- La direction et l’administration ne peuvent être confiés qu’à des Français, majeurs, de l’un ou l’autre sexe, jouissant de leurs droits civils ou civiques.
- L’élection a lieu au bulletin secret. Seuls les membres participants ou honoraires peuvent être élus directeurs ou administrateurs.
- Ajoutons que les étrangers sont autorisés à former des sociétés semblables, en vertu d’un arrêté ministériel toujours révocable. (Article 3).
- Les formalités à remplir pour la création de Sociétés de Secours mutuels sont indiquées par les articles 4 et 5 de la loi.
- Un mois avant le fonctionnement de la Société, les fondateurs doivent déposer , à la Sous-Préfecture, un double exemplaire : 1° des Statuts de l’association ; 2° de la liste des noms et adresses de toutes les personnes qui, sous un titre quelconque, seront chargées à l’origine de l’administration ou de la direction.
- Tout changement dans les Statuts, ou dans la direction est notifié dans les mêmes formes. (Article 4).
- 1° Le siège social qui ne peut être situé ailleurs qu’en territoire français ; 2° les conditions et les modes d’ad-nnssion et d’exclusion des membres participants et honoraires ; 3° la composition du bureau et du conseil û'administration, le mode d’élection de leurs membres,
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- la nature et la durée de leurs pouvoirs ; les conditions de vote à rassemblée générale et du droit pour les sociétaires de s’y faire représenter ; 4° les obligations et les avantages des membres participants ; 5° le montant et l’emploi des cotisations, les modes de placement et de retrait des fonds ; 6° les conditions de dissolution volontaire de la Société ; 7° les bases de la liquidation à intervenir si la dissolution a lieu ; 8° le mode de conservation des documents intéressant la Société ; 9° le mode de constitution de retraites pour lesquelles il n’a pas été pris d’engagement ferme et dont l’importance est subordonnée aux ressources de la Société; 10° l’organisation des retraites garanties et spécialement la fixation de leur quotité et de l’âge de l’entrée en jouissance ; 11° les prélèvements à opérer sur les cotisations pour le service spécial des retraites lorsque, conformément à la clause précédente, les cotisations des membres honoraires ou participants devront être affectées pour partie à la constitution de retraites garanties, que ce soit au moyen d’un fonds commun ou de livrets individuels ouverts au nom des sociétaires. (Article 5).
- Une procédure très simple est appliquée aux contestations auxquelles peut donner lieu l’élection des conseils d’administration, de même qu’aux infractions à la loi, qui peuvent dans certains cas amener la dissolution de la Société.
- Les contestations électorales sont portées, sans frais, sur simple déclaration, devant le Juge de Paix, qui statue en dernier ressort.
- Les infractions à la loi sont du ressort du Tribunal Civil dont les décisions sont susceptibles d’Appel. Mais l’assistance de l’avoué n’est obligatoire ni en première instance ni en appel. (Articles 6 à 9.)
- En cas de fausse déclaration faite de mauvaise foi, ou de toutes autres manœuvres tendant à dissimuler, sous le nom de Société de secours mutuels , des associations ayant un autre objet, les juges de répression ont la faculté de prononcer la dissolution à la requête du ministère public. Les administrateurs et directeurs sont passi-
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- blés en ce cas d’une amende de 16 à 500 francs. (Article
- 10).
- Quant à la dissolution volontaire de la Société, elle doit être votée à la majorité des deux tiers des membres présents et à la majorité des membres inscrits. (Article 11).
- Quels sont les droits et prérogatives des Sociétés de secours mutuels ainsi constituées ?
- Elles peuvent d’abord, en conservant chacune son autonomie, établir entre elles des unions ayant pour objet notamment : 1° L’organisation en faveur des membres participants des soins et secours énumérés dans l’article 1er, la création des pharmacies dans les conditions déterminées par les lois spéciales sur la matière ; 2° l’admission des membres participants qui ont changé de rési-sidence ; 3° le règlement de leurs pensions de retraites; 4° le service des placements gratuits ; l’organisation d’assurances mutuelles pour les risques divers auxquels les Sociétés se sont engagées à pourvoir, notamment la création des caisses de retraites et d’assurances communes à plusieurs Sociétés pour les opérations à long terme et les maladies de longue durée ; 5* le service des placements gratuits (article 8).
- Les Sociétés de secours mutuels sont admises à contracter des assurances soit en cas de décès, soit en cas d’accidents, aux caisses d’assurances, instituées par la loi du 11 juillet 1868, en se conformant aux prescriptions des articles 7 et 15 de cette loi. Ces assurances peuvent se cumuler avec les assurances individuelles (Article 9).
- D’autre part, et c’est là une disposition des plus importantes, les secours, pensions, contrats d’assurances, livrets et, généralement, toutes sommes et tous titres à remettre par les Sociétés de secours mutuels à leurs membres participants, sont incessibles et insaisissables jusqu’à concurrence de 360 francs pour les rentes et de 3>000 francs pour les capitaux assurés (Article 12).
- Enfin, les Sociétés de secours mutuels ont une vérita-uie capacité civile ; elles peuvent ester en justice tant un demandant qu’en défendant, par le président ou par 6 délégué ayant mandat spécial à c(
- spécial à cet effet et, en outre,
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- peuvent obtenir l’assistance judiciaire aux conditions imposées par la loi du 22 janvier 1851.
- La loi divise les Sociétés de secours mutuels en trois catégories : 1° les sociétés libres ; 2° les sociétés approuvées; 3° les sociétés reconnues comme établissements d’utilité publique.
- Les dispositions qui précèdent sont communes à ces trois catégories. Il nous reste à examiner les règles spéciales à chacune d’elles, ainsi que les dispositions transitoires applicables aux sociétés existant actuellement.
- Les sociétés libres et unions de sociétés libres peuvent recevoir et employer les sommes provenant des cotisations des membres honoraires et participants, et généralement faire des actes de simple administration; elles peuvent posséder des objets mobiliers, prendre des immeubles à bail pour l’installation de leurs divers services.
- Elles peuvent, avec l’autorisation du préfet, recevoir des dons et legs mobiliers. Mais il leur est interdit d’acquérir des immeubles, sous quelque forme que ce soit, sauf les immeubles exclusivement affectés à leurs services, ou de recevoir des dons ou legs immobiliers, si ce n’est à la charge de les aliéner. (Article 15.)
- i
- A tous les droits accordés aux sociétés libres et unions de sociétés libres s’ajoutent, pour les Sociétés et unions de sociétés qui auront fait approuver leurs statuts par arrêté ministériel, des avantages considérables.
- Disons tout d’abord que l’approbation ne peut être refusée que dans les deux cas suivants : 1© pour non-conformité des statuts avec les dispositions de la loi ; 2° si les statuts ne prévoient pas des recettes proportionnées aux dépenses, pour la constitution des retraites garanties ou des assurances en cas de vie, de décès ou d’accident. (Article 16.)
- Les Sociétés de secours mutuels approuvées pourront, sous réserve de l’autorisation du Conseil d’Etat, recevoir des dons et legs immobiliers.
- Les immeubles compris dans un acte de donation
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- dans une disposition testamentaire, que les Sociétés n’auront pas été autorisées à conserver, seront aliénés dans les délais et la forme prescrits par le décret qui en autorise l’acceptation.
- Les Sociétés de secours mutuels et les unions approuvées peuvent être autorisées, par décret rendu en Conseil d’Etat, à acquérir les immeubles nécessaires, soit à leurs services d’administration, soit à leur service d’hospitalisation. (Article 17.)
- Tous les actes intéressant les Sociétés approuvées sont exempts des droits de timbre et d’enregistrement. Sont également exempts du droit de timbre de quittance les reçus de cotisations des membres honoraires ou participants, les reçus des sommes versées aux pensionnaires, ainsi que les registres à souche qui servent au paiement des journées de maladie. (Article 19.)
- Les communes sont tenues de fournir aux Sociétés approuvées qui le demandent, les locaux nécessaires à leurs réunions, ainsi que les livrets et registres nécessaires à l’administration et à la comptabilité. En cas d’insuffisance des ressources des communes, cette dépense est mise à la charge des départements. Dans le cas où la Société s’étend sur plusieurs communes ou sur plusieurs départements, cette obligation incombe d’abord à la commune dans laquelle est établi le siège social, ensuite au département auquel appartient cette commune.
- Dans les villes où il existe une taxe municipale sur les convois, il est accordé aux Sociétés approuvées remise des deux tiers des droits sur les convois dont elles peuvent avoir à supporter les frais, aux termes de leurs statuts. (Article 18.)
- Les placements des Sociétés de secours mutuels approuvées doivent être effectués, en dépôt aux caisses d’épargne, à la Caisse des dépôts et consignations, en rentes sur l’Etat, bons du Trésor ou autres valeurs créées ou garanties par l’Etat, en obligations des départements et des communes, du Crédit Foncier de France ou des Compagnies françaises des chemins de fer qui ont une garantie d’intérêt de l’Etat. - -
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- Les Sociétés de secours mutuels approuvées pourront en outre, posséder et acquérir des immeubles jusqu’à concurrence des trois quarts de leur avoir, les vendre et les échanger.
- Pour être valables, ces opérations devront être votées à la majorité des trois quarts des voix par une assemblée générale extraordinaire composée au moins de la moitié des membres delà Société, présents ou représentés.
- Les titres et valeurs au porteur appartenant aux Sociétés de secours mutuels approuvées seront déposés à la Caisse des dépôts et consignations, qui sera chargée de l’encaissement des arrérages, coupons et primes de remboursement de ces titres, et en portera le montant au compte de dépôt de chaque Société. (Article 20.)
- Les Sociétés approuvées sont admises à verser des capitaux à la Caisse des depots et consignations : 1* en compte courant disponible ; 2* en un compte affecté pour toute la durée de la société à la formation et à l’accroissement d’un fonds commun inaliénable.
- Les statuts décident si la société devra verser à ce fonds, en totalité ou partie, les subventions de l’Etat, les dons et legs, les cotisations honoraires et les autres ressources disponibles.
- Le compte-courant et le fonds commun portent intérêt à un taux égal à celui de la Caisse nationale des retraites pour la vieillesse. La différence entre ce taux et le taux de 4 1/2 pour 100 déterminé par le décret-loi du 26 mars 1852 et le décret du 27 avril 1856 sera versée, à titre de bonification, à chaque société de secours mutuel approuvée ou reconnue d’utilité publique, en raison de son avoir à la Caisse des dépôts et consignations (fonds libres et fonds de retraite), au moyen d’un crédit inscrit chaque année au Ministère de l’Intérieur. (Article 21.)
- Le fonctionnement des pensions de retraites est régie par les articles 22,23 et 24.
- Elles peuvent être constituées, soit sur le fonds commun, soit sur le livret individuel qui appartient en toute propriété à son titulaire, à capital aliéné ou réservé.
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- Les pensions de retraites alimentées par le fonds commun sont constituées à capital réservé au profit de la Société. Elles sont servies directement par la Société à l’aide des intérêts de ce fonds, ou par l’intermédiaire de la Caisse nationale des retraites.
- pour bénéficier de ces pensions, les membres participants doivent être âgés d’au moins cinquante ans, avoir acquitté la cotisation sociale pendant quinze ans au moins et remplir les conditions statutaires fixées pour fobtention de la pension.
- Les Sociétés qui constituent sur le fonds commun des pensions de retraites garanties sont tenues de produire, tous les cinq ans au moins, au Ministre de l’Intérieur, la situation de leurs engagements éventuels ou liquides, et des ressources correspondantes, en se conformant aux modèles qui leur sont fournis par l’administration compétente. Elles devront modifier, s’il y a lieu, leurs statuts, d’après les résultats de ces inventaires au moins quinquennaux.
- Les pensions de retraites constituées par le livret individuel, à l’aide de la Caisse nationale des retraites ou d’une Caisse autonome, sont formées, en conformité des statuts, au moyen de versements effectués par la Société au compte de chacun de ses membres participants.
- Ces versements proviennent :
- 1° De la cotisation spéciale que le sociétaire a lui-même acquittée en vue de la retraite, ou de la portion de la cotisation unique prélevée en vue de ce service ;
- 2° De tout ou partie des arrérages annuels du fonds commun inaliénable s’il en existe un ;
- 3° Des autres ressources dont les statuts autorisent l’emploi en capital au profit des livrets individuels.
- Les versements effectués par la Société sur le livret individuel le sont à capital aliéné ou à capital réservé, nu profit de la Société, suivant que les statuts en auront décidé.
- Quant aux versements qui proviennent des cotisations du membre participant, ils peuvent être, au choix de ce
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- membre, faits à capital aliéné ou à capital réservé au profit de ses ayants droit.
- Pour la liquidation des pensions de retraites constituées à capital aliéné et à jouissances immédiates par les Sociétés de secours^ mutuels, les tarifs à la Caisse nationale des retraites seront calculés jusqu’à quatre-vingts ans,
- En dehors des retraites garanties ou non garanties, constituées soit à l’aide des fonds communs, soit au moyen du livret individuel, les Sociétés peuvent accorder à leurs membres des allocations, non pas viagères, mais annuelles, prises sur les ressources disponibles. Le montant en sera fixé chaque année par l’assemblée générale. Les titulaires sont désignés par elle, parmi les membres âgés de plus de cinquante ans et ayant acquitté la cotisation sociale au moins pendant quinze ans.
- Le service de ces allocations annuelles s’effectue à l’aide des arrérages du fonds commun inaliénable ou des autres ressources disponibles.
- Une indemnité, fixée également chaque année en assemblée générale et prélevée sur les fonds de réserve, peut être allouée aux membres participants devenus infirmes ou incurables avant l’âge fixé par les statuts pour être admissibles à la pension viagère. (Article 25).
- A partir de la promulgation de la loi, les arrérages des dotations et les subventions annuellement inscrites au budget du Ministère de l’Intérieur au profit des Sociétés de secours mutuels seront employés à accorder à ces Sociétés des allocations : 1° pour encourager la formation des pensions de retraites à l’aide du fonds commun ou du livret individuel ; 2<> pour bonifier les pensions liquidées à partir du 1er janvier 1895 et dont le montant, y compris la subvention de l’Etat, ne sera pas supérieur à 360 francs; 3° pour donner, en raison du nombre de leurs membres, des subventions aux Sociétés qui ne constituent pas de retraites.
- Les subventions de l’Etat, en vue de la retraite par
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- livret individuel, profiteront aux étrangers, lorsque leur pays d’origine aura garanti par un traité des avantages équivalents à nos nationaux. (Article 26.)
- Les Sociétés de secours mutuels qui accordent à leurs membres ou à quelques-uns seulement des indemnités moyennes ou supérieures à 5 francs par jour, des allocations annuelles ou des pensions supérieures à 360 francs et des capitaux en cas de vie ou de décès supérieurs à 3.000 francs, ne participent pas aux subventions de l’Etat et ne bénéficient ni du taux spécial d’intérêt fixé par les décrets des 26 mars 1852, 26 avril 1856, ni des avantages accordés par la présente loi sous forme de remise de droits d’enregistrement et de frais de justice. (Article 28.)
- La loi n’a pas voulu permettre aux personnes riches ou aisées de se soustraire à la disposition qui précède, en s’affiliant à plusieurs sociétés en vue de se constituer plusieurs pensions partielles, inférieures chacune à 360 francs, ou des capitaux en cas de vie ou de décès inférieurs chacun à 3,000 francs, mais dépassant, lorsqu’ils seraient groupés, ces maxima de 360 et de 3,000 francs.
- Sans porter atteinte à la liberté d’association, qui constitue un des progrès réalisés par la loi nouvelle, par l’interdiction des cumuls de pensions ou d’assurance, la loi réserve les avantages pécuniaires aux personnes peu favorisées de la fortune et les refuse à ceux qui n’ont pas besoin des subventions de l’Etat.
- En conséquence, elle décide que les sociétaires qui s’affilieront à plusieurs Sociétés en vue de se constituer une pension supérieure à 360 francs ou des capitaux en cas de vie ou de décès supérieurs à 3,000 francs, seront exclus des Sociétés de secours mutuels dont ils font partie, sous peine, pour la Société, de perdre les avantages concédés par la présente loi. (Article 29.)
- Un règlement d’administration publique détermine les conditions et les garanties à exiger pour l’organisation ees caisses autonomes que les Sociétés ou les Unions pourront constituer et, d’une manière générale, toutes
- , Mesures d’application destinées à assurer l’exécution de la loi.
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- La gestion de ces caisses sera soumise au contrôle des services financiers de l’Etat. (Article 27.)
- Dans les trois premiers mois de chaque année, les Sociétés de secours mutuels approuvées doivent adresser, au Ministre de l’Intérieur, — indépendamment de la statistique de leur effectif, du nombre et de la nature des cas de maladie de leurs membres, obligation commune à toutes les catégories de Sociétés de secours mutuels, — le compte rendu de leur situation morale et financière.
- Elles sont tenues de communiquer leurs livres, registres, procès-verbaux et pièces comptables aux Préfets, Sous-Préfets ou à leurs délégués. (Article 29.)
- L’article 31 détermine les conditions dans lesquelles doit être opérée la liquidation d’une Société approuvée, volontairement dissoute, et l’attribution du fonds social.
- Les Sociétés de secours mutuels ou les Unions sont reconnues comme établissements d’utilité publique dans la forme des règlements d’administration publique.
- Ces Sociétés jouissent des avantages accordés aux Sociétés approuvées. Elles peuvent, en outre, posséder et acquérir, vendre et échanger des immeubles, dans les conditions déterminées par le décret déclarant l’utilité publique. (Articles 32 et 33.)
- Il est institué près le Ministère de l’Intérieur un Conseil supérieur de Sociétés de secours mutuels. Ce Conseil est composé de trente-six membres, parmi lesquels dix-buit représentants de Sociétés de secours mutuels , dont six appartiennent aux Sociétés libres, élus par les délégués des Sociétés dans les formes qui seront déterminées par un règlement d’administration publique. Les autres membres sont désignés par les divers ministères ou élus par divers corps de l’Etat.
- Chaque représentant des Sociétés approuvées sera élu par un collège comprenant un certain nombre de départements. Tous les membres sont nommés pour quatre ans ; leurs pouvoirs sont renouvelables ; leurs fonctions sont gratuites.
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- Le Ministre de l’Intérieur est président de droit du Conseil supérieur des Sociétés de secours mutuels.
- Le Conseil choisit parmi ses membres ses deux vice-présidents et son secrétaire. Il est convoqué par le Ministre compétent au moins une fois tous les six mois et toutes les fois que cela lui paraîtra nécessaire.
- Il reçoit communication des états statistiques et des comptes-rendus de la situation financières fournis par les Sociétés de secours mutuels, ainsi que des inventaires au moins quinquennaux et des autres documents fournis par les Sociétés de secours mutuels en exécution de la loi.
- Il donne son avis sur toutes les dispositions réglementaires ou autres qui concernent le fonctionnement des Sociétés de secours mutuels, et notamment sur le mode de répartition des subventions et secours qui seront attribués sur les mêmes bases et dans les mêmes proportions pour les retraites constituées soit à l’aide du fonds commun, soit à l’aide de livrets individuels. (Article 34.)
- Sept membres nommés par le Ministre, dont quatre pris parmi ceux qui procèdent de l’élection, constituent une section permanente.
- La section permanente a pour fonction de donner son avis sur toutes les questions qui lui sont renvoyées, soit par le Conseil supérieur, soit par le Ministre.
- Le Ministre de l’Intérieur soumet, chaque année , au Président de la République, un rapport, qui est présenté au Sénat et à la Chambre des Députés, sur les opérations des Sociétés de secours mutuels et sur les travaux du Conseil supérieur. (Article 36.)
- Les Sociétés de secours mutuels antérieurement autorisées ou approuvées sont tenues, dans le délai de deux ans> de se conformer à la présente loi. (Article 37.)
- Enfin l’article 40 dispose que les Syndicats professionnels constitués légalement aux termes de la loi du mars 1884, qui ont prévu dans leurs Statuts les secours mutuels entre leurs membres adhérents, bénéficieront des avantages de la présente loi, à la condi-tlon de se conformer à ses prescriptions.
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- FRANCE
- La participation et les Sociétés Compagnonniques.
- Parmi les questions qui figureront sans doute à l’ordre du jour du Congrès de VUnion Compagnonnique qui doit se tenir à Toulouse en 1899, se trouve la participation aux bénéfices.
- Le journal V Union Compagnonnique mène une énergique campagne en faveur de ce mode de rémunération et dans un de ses derniers numéros le compagnon A. Gaboriau, cloutier, trésorier de la caisse de retraites de Y Union, engageait ses camarades à se préoccuper de cette importante question.
- « Dans notre société, disait-il, nous n’excitons pas les passions ; nous ne prêchons pas la haine de l’ouvrier contre les patrons, du travail contre le capital ; nous recherchons la justice et la vérité; nous disons aux ouvriers comme aux patrons d’agir sagement, de ne pas méconnaître les droits des uns et des autres, que la solidarité doit nous unir ; ne sommes-nous pas tous frères i qu’en suivant nos conseils, ils verront que nous cherchons à leur faire comprendre le vrai rôle social de la classe ouvrière. Qu’ils ne se laissent pas aveugler par les passions politiques ou religieuses, ce qui aurait pour résultat de les désunir et d’enlever à notre Union son véritable caractère de bienfaisance et de fraternité.
- » Nous devons, dans l’intérêt de la classe ouvrière, prendre l’initiative de toutes les améliorations qui devront donner un avantage aux ouvriers ainsi qu’aux patrons, et c’est dans ce but que nous voudrions voir les ouvriers et les patrons s’entendre pour établir la participation dans les bénéfices, ce qui attirera le travail a l’atelier.
- » Il ne s’agit que de s’entendre ; que chacun fasse son devoir et s’attache à la défense du travail et du capital
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- et à combattre cette utopie qui dit : que l’un veut s’em-arer de l’autre au détriment de la famille. v » Dans Y Union Compagnonnique, nous avons fait justice de ces prétendus droits.
- » Cette entente, cette fréquentation de l’ouvrier et du patron, offrent un réel avantage pour la famille, car dans nos sociétés on ne voit plus, comme autrefois, l'ouvrier s’enivrer ; la fréquentation, les exemples don-nés par les vieux CC.\ sont d’un effet salutaire contre l’alcoolisme. Ce changement a eu lieu sans remontrances ; il est venu tout naturellement.
- » C’est en occupant l’ouvrier à l’amélioration de la Société que cet effet s’est produit; il a pris l’habitude du travail intellectuel, qui lui fait oublier sans peine et sans effort l’habitude de boire sans besoin.
- » L’intempérance n’est-elle pas un des véritables fléaux qui met la discorde dans le ménage, la misère dans la famille, qui fait des criminels, qui abâtardit la nation ; la faire disparaître de la classe ouvrière serait une oeuvre utile et des plus méritoires ; par notre Union Com-yagnonnique nous y parviendrons sans peine.
- » En demandant la participation dans les bénéfices, nous voulons que l’ouvrier s’attache encore davantage à la vie, à la famille, car il n’aura plus la crainte de l’avenir.
- » Travaillons donc, CC.*. de VUnion CompagnonnU que. Aidez-nous, patrons ; souvenez-vous de votre jeune âge, du temps que vous avez passé à travailler chez les autres : l’avenir nous donnera raison.
- > Améliorons cette classe laborieuse ; notre Société est déjà bien considérée dans le public ; on reconnaît son utilité, sa valeur. Ne nous arrêtons pas en aussi bon chemin ; nous ferons notre devoir et nous aurons bien mérité de la classe ouvrière. »
- Les congrès à l’Exposition de 1900.
- Le Ministre du Commerce a signé l’arrêté instituant es congrès internationaux qui auront lieu pendant 1 Exposition.
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- Nous relevons sur la liste des douze congrès ceux relatifs à la 9e catégorie : économie politique, législation statistique; et à la 10e : sciences sociales, économie sociale, hygiène et assistance.
- Ces congrès sont placés sous le patronage du Gouvernement, mais il est spécifié que ce patronage ne peut en aucune façon engager l’Administration quant aux opinions émises ou aux résolutions formulées.
- Un palais spécial, dans l’enceinte de l’Exposition, sera réservé aux congrès et aux conférences qui les accompagneront.
- »
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- Le droit d’association.
- Le Musée social a pris l’initiative d’une enquête sur la législation relative au droit d’association dans divers pays.
- Elle comprendra trois parties : 1° la législation générale sur le régime des associations ; 2° les lois particulières qui régissent les Syndicats professionnels ; 3° celles qui régissent les associations religieuses.
- L’enquête sera close le 1er novembre.
- #
- Une fête du travail agricole.
- Le Musée social organise, pour le 30 octobre prochain, une fête du travail agricole analogue à la fête du travail que présida, le 3 mai 1896, M. Félix Faure.
- A la suite d’un concours, des campagnards vétérans recevront chacun un livret de rente viagère de 200 francs.
- * #
- BELGIQUE
- La reconstitution des biens communaux.
- La Chambre belge, après discussion, a refusé la pnse en considération à une proposition de loi présentée par le groupe socialiste et relative à la reconstitution des biens communaux.
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- yux termes de l’article 2 de ce projet, quand une ^cession ou une donation comprendra plus de 5 hec-tares dans les communes de moins de 5,000 habitants, }es héritiers, légataires ou donataires, ainsi que l’époux survivant devront acquitter les droits dus au Trésor en abandonnant au fisc des terrains jusqu’à concurrence du montant des droits, sans que la quotité de 5 hectares puisse être entamée.
- Les droits de succession, mutation par décès, donation, sont quadruplés, à l’exception du droit de 13. 80 pour 100 porté seulement à 40 pour 100.
- La Chambre française avait été saisie, au cours de la dernière législature, par M. Vaillant et plusieurs de ses collègues socialistes, d’un projet de loi analogue, puisqu’il avait pour objet : 1» la reconstitution et l’extension du domaine agricole communal ; 2° sa culture ; 3o le prêt par la commune, aux petits cultivateurs, du matériel agricole communal; 4<> une atténuation de chômage.
- Ce projet, renvoyé à la commission du travail, n’a pas été rapporté.
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- Fédération des coopératives socialistes.
- Dans son dernier congrès annuel tenu à Verviers les 10 et 11 avril, le parti ouvrier belge a décidé la création d’une fédération belge des coopératives socialistes.
- Un comité de trois membres a été formé. Ce comité fora une enquête sur la situation des coopératives socialistes , élaborera des statuts fédératifs et convoquera un congrès spécial pour le mois d’octobre prochain.
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- * #
- HOLLANDE
- Programme des socialistes parlementaires.
- Les socialistes parlementaires (Social Démocratische J lyeiderspartij ) ont profité des fêtes de Pâques pour eïlr.^ur quatrième congrès à Amsterdam, j^ici les principales résolutions votées par le congrès : publication d’un almanach populaire, renfermant
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- LE DEVOIR
- les lois intéressant le plus les travailleurs : la loi électorale, la loi sur le travail, etc. (ce sera comme le manuel de l’ouvrier) ; 2° agrandissement du format de l’organe du parti, De Sociaaldemokraat, qui reproduira en supplément les discours prononcés à la Chambre par les députés socialistes et paraîtra désormais trois fois par semaine ; 3° promesse de soutenir le plus activement possible les associations professionnelles, à la condition qu’elles ne soient pas opposées en principe à l’intervention de l’Etat ; 4<> voeu en faveur du service militaire obligatoire pour tous (aussi longtemps que la suppression de l’armée paraîtra impossible).
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- DANEMARK
- Les élections au Folkething.
- Les élections du 6 avril, au Folkething, ont donné les résultats suivants : 15 conservateurs , 23 membres de la gauche modérée, 63 radicaux et 12 socialistes élus.
- L’opposition radicale socialiste a donc remporté une victoire importante.
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- NORVÈGE
- Le suffrage universel.
- Jusqu’ici, il fallait, en Norvège, pour être électeur, avoir vingt-cinq ans, cinq ans de résidence et remplir, en outre, certaines conditions déterminées, comme être ou avoir été fonctionnaire, posséder à la campagne ou avoir affermé pour plus de cinq ans une terre inscrite au cadastre ; être bourgeois de quelque ville, ou posséder, dans une ville ou bourg, un terrain de la valeur d’au moins 300 riksbanksdales, valeur d’argent.
- Or, cet état de choses vient d’être modifié par le Stor-thing, qui a voté, le 21 avril dernier, une loi instituant le suffrage universel.
- Cette loi accorde l’électorat politique à tous les Norvégiens , âgés, de vingt-cinq ans, ayant résidé cinq an> dans le pays et y résidant encore. Sont seuls exceptes.
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- |es faillis, les interdits, les condamnés et les hommes recevant des secours de l’assistance publique.
- par là le nombre des électeurs sera porté de 225,000 à 400,000 environ.
- La nouvelle loi entraînera un remaniement d’un certain nombre de circonscriptions électorales, et les villes, Christiania entre autres, seront appelées à élire un plus grand nombre de représentants. Ce seront, sans doute, les socialistes qui seront appelés, les premiers, à en bénéficier.
- La nouvelle loi recevra son application lors des élections pour le renouvellement du Storthing, dans trois ans.
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- SUISSE
- L’Union internationale des groupes ouvriers catholiques.
- A la suite du congrès, qui a eu lieu l’année dernière à Zurich, pour la protection ouvrière, les délégués catholiques ont nommé un comité chargé de travailler à la création d’une Union internationale des groupes ouvriers catholiques. Cette union devait se proposer avant tout de réaliser les doctrines sociales de l’encyclique Rerum novarum.
- Le président de ce comité avait envoyé au Vatican un rapport pour soumettre au Pape l’origine et le but de ce projet.
- Le Pape approuve pleinement et entièrement l’Union internationale projetée et lui accorde dans ce but sa bénédiction.
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- AUTRICHE-HONGRIE
- Le socialisme agraire.
- L’agitation socialiste fait des progrès en Autriche-Hon-Le mouvement s’est affirmé avec nne grande inten-S1té en Hongrie, en Pologne et en Styrie.
- La Ligue des paysans a été tenue au commencement de
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- mars, à Gratz, sous la présidence du baron Bokstanskv le chef du socialisme agraire dans les Alpes. l!
- Depuis une année qu’elle est créée, la Ligue de* paysans a déjà recruté dix mille adhérents et a tenu soixante-dix réunions.
- De tous les points de la Styrie sont venues des adhésions à la réunion de Gratz, qui, outre son caractère socialiste , a fait montre de tendances anticléricales très nettes. Dans l’adresse qui y a été adoptée, il est fait mention du désir exprimé par les membres de la Ligue afin que le clergé se confine dans ses attributions spirituelles. Ils sauront, disent-ils,, pourvoir à leur prospérité temporelle.
- Le socialisme gagne les paysans de Bohême.
- ITALIE
- Caisse de prévoyance pour la vieillesse et l'invalidité,
- La Chambre italienne a voté, le mois dernier, un projet de loi instituant une Caisse de prévoyance pour la vieillesse et l’invalidité des ouvriers.
- Les ressources de cette Caisse seront constituées, en premier lieu , par un fonds de dix millions que doit fournir l’Etat, puis par les revenus de la Caisse de dépôts et emprunts, des legs et donations, et enfin par les cotisations annuelles des ouvriers assurés, lesquelles ne doivent pas être inférieures à neuf francs.
- On croit que ces moyens sont tout à fait insuffisants. La dotation patrimoniale est très faible. La plupart des ouvriers se trouvent dans l’impossibilité de faire le petit sacrifice qu’on réclame d’eux, et les autres ressources sont des plus aléatoires.
- Les pensions iraient de 36 à 190 francs , soit un mini' mum de 3 francs et un maximum de 20 francs par mois, c’est-à-dire , dans la meilleure des hypothèses, un pou moins de 80 centimes par jour.
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- Une loi sur la responsabilité des accidents ouvriers
- vient d’être égatement votée par le Parlement italien.
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- ESPAGNE Les élections.
- Les élections pour le renouvellement de la Chambre des députés (congreso), qui ont eu lieu le 27 mars, ont donné les résultats suivants : 70 conservateurs de la nuance Silvela, maintenant le chef reconnu par le gros du parti et par la presse conservatrice, 10 conservateurs de la nuance de Romero Rohledo, 6 de la nuance Bidua-yen et Tetuan, 5 carlistes, une dizaine de républicains et environ 300 ministériels. La majorité des élus est toujours ministérielle en Espagne, quel que soit le parti au pouvoir au moment du renouvellement de la Chambre qui a lieu tous les cinq ans.
- La pression officielle est considérable. Bans maints endroits les représentants du gouvernement rivalisent d’illégalités avec les candidats.
- On remarque la victoire des libéraux dans les anciennes provinces carlistes.
- Les candidats socialistes, contre lesquels il n’est pas de procédés dont on n’ait usé, ont été battus partout. Cependant le candidat socialiste Iglesias a réuni 3,500 voix à Bilbao.
- On a signalé dans toutes les provinces l’abstention et l’indifférence de la moitié des électeurs. A Madrid, à peine vingt-cinq pour cent des électeurs ont voté.
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- Les élections pour la partie éligible du Sénat ont assuré une majorité de 60 voix au ministère.
- On sait que le Sénat espagnol se compose : 1° de sénateurs de droit ; 2° de sénateurs nommés à vie, par la couronne ; 3° de sénateurs élus par les corporations de l’Etat et les plus forts imposés.
- Le total des sénateurs de droit et des sénateurs nommés à vie ne peut excéder cent quatre-vingts. Ce chiffre est celui des sénateurs élus.
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- Sont sénateurs de droit : les fils du roi et de l’héritier présomptif de la couronne, lorsqu’ils ont atteint leur majorité ; les grands d’Espagne qui ne sont sujets d’aucune puissance étrangère et qui jouissent d’une rente annuelle de 60,000 pesetas provenant de biens immobiliers ou de valeurs assimilées aux immeubles par la loi • les capitaines généraux de l’armée et l’amiral de la flotte ; le patriarche des Indes et les archevêques ; les présidents du Conseil d’Etat, du tribunal suprême, du tribunal des comptes, du tribunal supérieur de la guerre, du tribunal de la flotte, après deux ans d’exercice.
- La Constitution indique les catégories d’Espagnols qui, jouissant d’un revenu de 7,500 pesetas ou supérieur, pourront être nommés sénateurs par le roi ou élus par les corporations de l’Etat et les plus forts imposés.
- Les sénateurs élus se renouvellent par moitié tous les cinq ans, et en totalité quand le roi dissout la partie élective du Sénat. Les pouvoirs du Sénat sont égaux à ceux du Congreso.
- Les deux Chambres constituent les Cortès.
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- ÉTATS-UNIS
- Le travail et les professions.
- Les Etats-Unis prennent de plus en plus le caractère d’un Etat industriel, l’agriculture ne représentant que 35,65 pour 100 de la population vivant de son travail. Si l’on compare les résultats des dénombrements de 1870 et de 1880 avec ceux de 1890 on constate une augmentation considérable du nombre des ouvriers de l’industrie.
- Le travail des femmes a augmenté, dans toutes les branches de l’industrie, plus rapidement que celui des hommes ; il a diminué, au contraire, dans l’agriculture.
- Le travail des enfants paraît avoir diminué aussi fortement.
- Par rapport à la nationalité des travailleurs, la proportion des étrangers est devenue considérable. Lo chiffre, qui était de 2,763,880 en 1870, est monté en 1890 à 5,217,668.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- Quant à la profession des immigrants, on trouve, dans ces dernières années, une progression courante du nombre des commerçants, comptables, commis, possédant une instruction professionnelle plus élevée qu’au-paravant.
- (Moniteur des Syndicats ouvriers)
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- AUSTRALIE
- La Fédération des Etats.
- Nous avons plusieurs fois signalé le mouvement de fédération des divers Etats australiens.
- Comme l’ont fait les colonies britanniques de l’Amérique du Nord, leurs sœurs aînées, ils se syndiqueraient sous le nom de Commonwealth. La loi constitutionnelle du nouveau peuple, élaborée en mars 1897 à Adélaïde, confirmée à Sydney en septembre et enfin proclamée à Melbourne en janvier 1898, sera incessamment soumise à l’approbation universelle des électeurs australiens.
- A l’exception du Queensland, qui réserve sa décision parce que sa production de canne à sucre lui commande provisoirement de rester à l’écart et de la Nouvelle-Zélande qui prétexte de son élgoignement pour s’abstenir, il n’est pas douteux que l’Australie en masse ne ratifie l’acte mûrement délibéré par les cinq principaux Etats de la colonie, et qui doit consacrer son autonomie.
- L’Etat australien s’étendrait sur une superficie connue de près de 6 millious de kilomètres carrés. Sa population actuelle est de 3,250,000 âmes. Sa dette fédérale atteint déjà 3 milliards 750 millions annuellement. Son commerce dépasse 1 milliard 250 millions. Il a un réseau de chemins de fer, une armée de 16,000 hommes, jugée nécessaire pour le maintien de l’ordre et l’exécution des lois. On propose déjà la création d’une puissante marine.
- Les pouvoirs publics seraient représentés par un gouverneur général aux appointements de 250,000 francs, jn Sénat, une Chambre des représentants. Il y aurait 1 sénateurs et 63 députés, élus, les premiers pour six ans? les autres pour trois ans; chacun d’eux recevrait Une indemnité de 10,000 francs par an.
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- LE DEVOIR
- Une ville nouvelle sera fondée pour servir de capitale à l’Etat. Elle sera aussi centrale que possible.
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- JAPON
- L’organisation ouvrière.
- Les tisserands de Yokohama et des centres importants de l’industrie japonaise, les mécaniciens et les typographes de Tokio se sont récemment organisés sur le mode des trades-unions anglaises. Le nombre des affiliés peut être évalué à 300,000.
- -* *
- PAYS DIVERS Le téléphone.
- De récentes statistiques montrent que le nombre des abonnés au téléphone est actuellement de 1,400,000 environ, soit : 140,000 en Allemagne, 75,000 en Angleterre, 2,000 en Australie, 20,000 en Autriche, 15,000 en Bavière, 11,000 en Belgique, 300 en Bulgarie, 600 dans la colonie du Cap , 200 en Cochinchine , 2,500 à Cuba, 15,000 en Danemark, 12,000 en Espagne, 900,000 aux Etats-Unis, 6,000 en Finlande, 35,000 en France, 12,000 en Hollande, 10,000 en Hongrie, 14,000 en Italie, 3,500 au Japon, 2,000 dans le Luxembourg, 16,000 en Norvège, 2,000 au Portugal, 400 en Roumanie, 18,000 en Russie, 100 au Sénégal, 50,000 en Suisse, 300 en Tunisie, 7,000 en Wurtemberg, etc.
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- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
- Fête du Travail.
- La fête statutaire du Travail a été célébrée au Familistère de Guise, les dimanche et lundi, 1 et 2 mai dernier.
- Mêmes divertissements que d’habitude : Concert par la Société musicale ; exercices par les diverses corporations constituées au sein de l’Association : pompiers, ffvmnastes, amateurs d’escrime; jeux divers pour les petits et les grands ; bal, le soir, dans la cour du pavillon central.
- Les enfants des classes, le dimanche, ont chanté deux chœurs dans la susdite cour.
- Un heureux trait à signaler : Trente-cinq personnes du Familistère de Laeken-lez-Bruxelles sont venues, cette année, faire la fête du Travail à Guise ; car, à Laeken, la célébration de la dite fête se trouve contrecarrée en quelque sorte par celle à peu près simultanée de la fête communale. Aussi les Familistériens de la succursale belge ont-ils, depuis quelques années, célébré le Travail et l’Enfance en une seule fête, au mois de septembre.
- Nous nous réjouissons vivement des sentiments de fraternité dont témoigne cette venue des Familistériens de Belgique près de ceux de France, à l’occasion de la fête du Travail.
- Autre fait dont se réjouiront les amis de l’Association :
- Les récompenses exceptionnelles votées par le Conseil de Gérance, en exécution des articles 128 des statuts et ‘8 du règlement ont été quatre fois plus nombreuses ^ette année que la précédente, ainsi qu’en témoigne la llste qui suit :
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- LE DEVOIR
- Récompenses accordées à l’occasion de la Fête du Travail pour propositions utiles et améliorations faites pendant l’Exercice 1897-98. 1
- Flamant Alfred
- Proposition d’un modèle de fourche pour montage des armatures de noyaux des tuyaux de des-
- cente 50 fr.
- Boufflet Octave Proposition de modifier le
- et noyautage actuel des bou-
- Montigny Alfred les de rampes et béquilles.
- Chacun 50 fr.
- Marchand Arthur Modification apportée dans le moulage des buses au mou-
- lage mécanique 75 fr.
- Gilbert Jules A montré beaucoup d’initiative dans son travail, notamment en créant un outillage pour enrouler les fils sur les bobines des fers à souder et chauffe-fers à
- friser..., ... 150 fr.
- Proix Denis Proposition de remplacer les châssis en bois pour foyers de diverses cuisinières par des châssis en fonte. Améliorations diverses dans le moulage de différentes pièces. (Ces améliorations
- ont été appliquées) 200 fr.
- Maillet Jules Amélioration dans le système
- « de refondre les baignoires cassées sur les bords dans le four de l’émaillage. (Cette amélioration est appliquée et donne de bons ré-
- sultats) 100 fr.
- Louis Edmond fils
- 1° Proposition de faire les formatrices de grilles et pièces de foyer en plaques détachées. (Cette proposi-
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- sion a reçu son application et donne de bons résultats).
- 2° Proposition de couler à talon toutes les grilles et pièces de foyers faites au moulage mécanique.
- Pour ces deux propositions..
- sarazin Ernest A pris l’initiative des démarches près du Ministère des Travaux publics et près des grandes compagnies des chemins de fer, pour obtenir dans les tarifs spéciaux, une classification de nos produits, plus conforme aux intérêts de nos clients que ne l’était l’ancienne. La Société du Familistère a obtenu de cette classification un abaissement de tarifs qui ne pourra que permettre le développement de nos affaires avec les clients éloignés..........................
- 200 fr.
- 300 fr.
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- LE DEVOIR
- LA QUESTION DE LA PAIX
- Le prochain Congrès universel de la Paix.
- Conformément au vœu du plus grand nombre des Sociétés de la Paix consultées à ce sujet, la Commission permanente du Bureau international de la Paix a décidé, à une grande majorité, d’accepter l’offre du Comité de Lisbonne, qui veut bien se charger d’organiser dans cette ville le Congrès de 1898.
- C’est donc à Lisbonne qu’aura lieu le IXe Congrès, à une date qui sera fixée ultérieurement, après entente avec le Comité de Lisbonne et avec l’Union interparlementaire , qui tiendra sa Conférence annuelle dans la même ville, probablement en septembre ou au commencement d’octobre.
- En conséquence, la Commission propose de porter les questions suivantes à l’ordre du jour de ce Congrès :
- 1° Rapport sur les événements de l’année.
- 2° Principes du droit international. (Continuation).
- 3° Rapport de la Commission spéciale sur l’institution des Conseils de conciliation. Décision du VIIIe Congrès (Hambourg) :
- » Le Congrès accueille avec joie la décision par laquelle la Conférence interparlementaire, réunie récemment à Bruxelles, crée une procédure pour l’étude des contestations de nature à troubler la paix entre deux ou plusieurs pays.
- » Il exprime aussi le désir qu’une organisation sérieuse soit créée en Europe pour constater et publier les faits réels toutes les fois que des accusations fausses et dangereuses sont répandues contre une nation sur le territoire d’une autre nation.
- » Il recommande, en conséquence, à l’attention des Sociétés de la Paix et de tous les amis de la Paix la constitution de Conseils de conciliation et de concorde internationale. Il institue, pour la réalisation de cette
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- j^e f un Comité de cinq personnes, chargé de préparer un rapport sur cette organisation et de le remettre au gureau international de la Paix, qui le transmettra aux Sociétés et à tous les groupes qui se déclareraient prêts à appuyer cette initiative. »
- 40 participation à l’Exposition universelle de 1900. Décision du VIIIe Congrès (Hambourg) :
- > Le Congrès invite les Sociétés de la Paix des divers pays à s’entendre entre elles pour constituer dans chaque pays une Commission d’étude ou un Secrétariat spécial , en vue de rechercher, d’accord avec le Bureau français et les Sociétés françaises de la Paix, les moyens de préparer leur participation à l’Exposition de 1900. Les délégués de ces Commissions formeront au prochain Congrès une Commission spéciale, à laquelle ils pourront fournir des renseignements permettant d’entreprendre utilement, l’an prochain, la préparation de cette Exposition.
- » Il est recommandé de ne pas s’écarter des idées conçues dans un but bien déterminé de propagande ».
- .5° Appel aux peuples.
- 60 Siège et date du Xe Congrès.
- Cet ordre du jour est destiné à être complété par les Sociétés de la Paix avant d’être arrêté définitivement par la Commission du bureau.
- La Ligue des femmes pour le désarmement international, présidée par la princesse Wiszniewska, vient de prendre l’initiative d’un Congrès international pour 1900.
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- La manifestation du 22 février.
- 11 résulte des renseignements fournis par la dernière correspondance bi-mensuelle, que la résolution propo-|ee à l’adoption des Sociétés de la Paix à l’occasion de 1?J^jfestation du 22 février, a obtenu, en tous pays, adhésion presque unanime des assemblées consultées.
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- LE DEVOIR
- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- Les femmes dans les Universités françaises.
- Le ministère de l’instruction publique vient de publier la statistique générale des étudiants (facultés et écoles d’enseignement supérieur), au 15 janvier 1898.
- Il résulte de ce travail que la population scolaire de nos facultés, à cette époque, n’était pas inférieure au chiffre de 28,782. Ce nombre se décompose ainsi : hommes : 27,911 (dont 26,419 Français et 1,492 étrangers), femmes : 871 (dont 579 Françaises et 292 étrangères).
- Voici les chiffres afférents à chacune des grandes divisions de l’enseignement supérieur.
- Les Facultés de théologie protestante comptent 137 étudiants et naturellement aucune étudiante ; 5 étudiants seulement sont étrangers. 9,107 jeunes gens, dont 9,102 jeunes hommes étudient le droit; sur ce nombre, 475 sont étrangers. Les écoles de médecine comptent un grand nombre d’étudiantes : 399, sur un total de 8,064 ; 168 étudiantes et 734 étudiants sont étrangers. C’est l’étude des lettres qui a proportionnellement le plus d’attraits pour les jeunes filles : 240 fréquentent les facultés des lettres, 57 étrangères et 183 Françaises; sur les 3,118 étudiants,, 80 seulement sont étrangers. Les sciences sont étudiées par 3,497 jeunes gens, sur lesquels 80 femmes et 161 étrangers. Les écoles de pharmacie comptent : 2,817 Français et 50 Françaises, 27 étrangers et 3 étrangères.
- En dehors des universités, les écoles de médecine extralégales et les écoles d’Alger sont respectivement fréquentées par 949 (70 femmes) et 763 (24 femmes) jeunes gens.
- Cette population scolaire se répartit géographiquement ainsi qu’il suit :
- Paris est habité par 11,647 étudiants et 400 étudiantes; c’est près de la moitié du chiffre total de toute la France.
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- Lyon a la population scolaire la plus importante, après paris. Ses 2,335 étudiants fréquentent surtout Pécole de médecine (1,106, dont 33 femmes), celle de droit (436), la faculté des sciences (321, dont 5 femmes), l’école de pharmacie (272, dont 1 femme), 177 jeunes gens et 23 jeunes femmes y étudient les lettres.
- En troisième rang, vient Bordeaux : 2,144 étudiants (29 femmes),
- Toulouse, Montpellier, Lille , Rennes , Nancy sont habitées chacune par plus de 1,000 étudiants. On compte : à Toulouse 12 femmes (sur 1,885), à Montpellier 83 (sur 1,496), à Lille 18 (sur 1,354), à Rennes 23 (sur 1,063), à Nancy 38 (sur 1,001).
- Les autres villes universitaires comptent: Aix-Marseille 849 étudiants, Poitiers 764, Dijon 604, Caen 598, Grenoble 476, Besançon 197.
- =#-
- Une coopérative féminine.
- Une association coopérative d’ouvrières couturières en robes et manteaux : VAvenir des femmes travailleuses, vient d’être fondée sous les auspices de notre confrère féminin la Fronde.
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- SUISSE.
- La surveillance des établissements pénitentiaires.
- Les femmes de Berne, émues par les scandales révélés au cours du procès intenté au directeur d’un asile cantonal, ont demandé à l’autorité compétente de décider qu’à l’avenir les commissions de surveillance des établissements cantonaux de répression seront composées de personnes des deux sexes en nombre égal. Cette demande est unanimement approuvée par les journaux suisses.
- ANGLETERRE.
- La femme avocat.
- On écrit de Londres au Temps :
- Les doctoresses en droit du Royaume-Uni ne sont pas
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- plus autorisées à exercer la profession d’avocat à Lon-dres que Mlle Chauvin ne l’a été à Paris. Cependant par suite d’une exception à signaler, une jeune fiue ’ pu prendre place ce matin au banc des solicitors devant la cour de police de Bow Street et plaider une cause qu’elle a réussi à gagner.
- Par délégation du conseil de comté de la métropole miss Deane a été nommée l’an dernier inspectrice des ateliers et manufactures avec mission expresse de veiller à l’exécution de la loi sur le travail des femmes et des enfants. En s’acquittant de cette mission, elle constatait le mois dernier qu’un sieur Auguste Patience, industriel dans le quartier Waterloo bridge, retenait ses ouvrières plus de douze heures par jour. Elle ne se contenta point de dénoncer cette infraction à l’autorité compétente, elle en saisit directement la police et, son assignation ayant été lancée samedi, elle se présentait aujourd’hui pour la soutenir. Interpellée par le clerc de la cour sur les motifs de sa présence au banc des solicitors , elle répondit qu’elle se présentait pour requérir l’application de la loi et qu’il lui semblait naturel qu’elle pût prendre place là où viennent s’asseoir chaque jours les avocats de la prosecution. Puis, avec l’assentiment de sir John Bridge, elle exposa la cause, interrogea elle-même l’inculpé, discuta pied à pied avec les conseils de celui-ci, fit entendre des témoins et démontra le bien fondé de sa plainte en une plaidoirie qui fut approuvée par tous les hommes de métier.
- Finalement, elle obtint la condamnation d’Auguste Patience au maximum de la peine, et se retira en emportant les félicitations du magistrat.
- {Le Temps, 4 mai.)
- La population féminine en Angleterre.
- Le recensement, en Angleterre, donne 4,016,230 femmes et jeunes filles au-dessus de 10 ans occupées à un travail rémunéré.
- Le chiffre du recensement de 1881 avait été de
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- 3,403,918 de sorte que l’augmentation dans le nombre de travailleuses est, en chiffres ronds, de 600,000 tous les dix ans.
- L’accroissement de la population pendant la même époque est de 3,000,000 à peu près.
- Le nombre d’hommes, en 1891, était 14,052,901 ; celui de femmes de 14,949,624, c’est-à-dire un excès de population féminine de plus de 90,000. Cet excès porte surtout sur les âges avancés. Au-dessous de cinq ans, ce n’est que de 18,000; à quinze ans de 20,000. A vingt ans, il s’élève à 151,000, par rapport sans doute au grand nombre de jeunes gens qui se sont enrôlés dans l’armée et la marine ou qui ont émigré. Après cela, la disproportion augmente en proportion de l’âge jusqu’à ce que, à l’âge de cent ans, le nombre des femmes soit le double de celui des hommes.
- # *
- HOLLANDE.
- Les femmes dans l’administration scolaire.
- Par 11 voix contre 6, le Conseil Communal de Mid-delbourg a décidé que dorénavant, les femmes seraient admises à siéger dans la commission administrative des écoles primaires.
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- LE DEVOIE
- OUVRAGES REÇUS
- Maison du travail. — Colonie ouvrière libre. — Rap. port sur l’exercice 1897. Cinquième année sociale.
- Brochure très instructive, publiée au siège même de l’Œuvre du travail, 17, rue de l’Amigo, Bruxelles, Belgique.
- Après l’exposé minutieux des opérations de l’année, le secrétaire-rapporteur termine par ces mots....
- « L’assistance par le travail remplit sa mission d’une manière plus raisonnée et plus pratique que la plupart des systèmes de charité en usage. Elle repousse, comme avilissante pour le protégé, et nuisible, dangereuse même pour la société, l’allocation sans contrôle d’aumônes au premier mendiant venu.
- » Tous ceux qui ont suivi de près l’action de l’assistance par le travail regrettent que ce système ne soit pas le seul généralement usité dans le pays, parce qu’ils ont pu constater qu’il ne permet plus au mendiant professionnel d’exploiter la commisération publique au détriment du pauvre honteux qui veut travailler, mais n’oserait jamais mendier.
- » Ils ont vu aussi qu’à la Colonie ouvrière on est parvenu à déjouer les multiples trucs des paresseux et des fainéants invétérés, tandis que pour l’ouvrier courageux, qui veut aider à son relèvement, notre Œuvre montre une sollicitude vraiment maternelle et ne le quitte pas jusqu’à ce qu’il puisse se suffire à lui-même.
- » Ces amis éclairés du pauvre regrettent avec nous que l’autorité compétente ne soit pas plus sévère, plus dure vis-à-vis des incorrigibles, et ne se montre pas plus disposée à inaugurer le régime de la liberté pour les sans travail de bonne volonté, en décentralisant ces vastes dépôts de mendicité, dans lesquels il est impossible , même en y mettant la meilleure volonté, d’arriver à un résultat moral quelconque, à cause du grand nombre et de la diversité des déchets de la société qui s )'
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- OUVRAGES REÇUS 369
- trouvent entassés : — et en créant cl’une part des dépôts je force pour les vagabonds professionnels et incorrigibles, et, d’autre part, un nombre plus grand de petites Colonies libres pour les sans-travail honnêtes et malheureux , colonies qui se livreraient surtout au défrichement et à lq culture de terres improductives, et où les vaincus de la vie qu’il est impossible, vu leur âge ou leurs infirmités, de réintroduire dans l’engrenage industriel, pourraient au moins se suffire en grande partie à eux-mêmes, et ne coûteraient plus à nos budgets publics les énormes sommes qu’un système de bienfaisance suranné oblige d’y porter chaque année.
- » Tout nous montre (et en premier lieu les tentatives trop rares encore faites depuis plusieurs années par l’Administration de l’Etat) que dans un avenir rapproché nos voeux en ce sens seront réalisés. »
- Comité de patronage des habitations ouvrières et des Institutions de prévoyance ( institué par la loi du
- 9 août 1889). — Rapport sur l’exercice 1897. Ville de Bruxelles.
- Brochure éditée par l’Imprimerie des Institutions de prévoyance, 6, rue d’Aceolay, Bruxelles.
- A la même adresse :
- Distribution solennelle des prix d’ordre et de propreté, délivrés par le Comité de patronage des habitations ouvrières et des Institutions de prévoyance , en l’Hôtel de ville de Bruxelles, le dimanche 23 mai 1897.
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- LE DEVOIR
- FAMIILÎL
- par Hector MALOT
- Ouvrage couronné par 1*Académie française
- (Suite).
- Mais pourrait-elle faire ces trente kilomètres régulièrement et les recommencer le lendemain ?
- Justement parce qu’elle avait l’habitude de la marche pour avoir cheminé pendant des lieues et des lieues à côté de Palikare, elle savait que ce n’est pas du tout la même chose de faire trente kilomètres par hasard, que de les répéter jour après jour; les pieds s’endolorissent, les genoux deviennent raides. Et puis que serait le temps pendant ces six journées de voyage? Sa sérénité durerait-elle? Sous le soleil elle pouvait marcher, si chaud qu’il fut. Mais que ferait-elle sous la pluie, n’ayant pour se couvrir que des guenilles? Par une belle nuit d’été elle pouvait très bien coucher en plein air, à l’abri d’un arbre ou d’une cépée. Mais le toit de feuilles qui reçoit la rosée laisse passer la pluie et n’en rend ses gouttes que plus grosses. Mouillée, elle l’avait été bien souvent, et une ondée, une averse même ne lui faisaient pas peur; mais pourrait-elle rester mouillée pendant six jours, du matin au soir et du soir au matin ?
- Quand elle avait répondu à Grain de Sel qu’elle n’avait pas assez d’argent pour prendre le chemin de fer, elle laissait entendre, comme elle l’entendait elle-même, qu’elle en aurait assez pour son voyage à pied ; seulement c’était à condition que ce voyage ne se prolongerait pas.
- En réalité, elle avait cinq francs trente-cinq centimes en quittant le Champ Guillot, et comme elle venait de payer sa place six sous, il lui restait une pièce de cinq francs et un sou qu’elle entendait sonner dans la poche de sa jupe quand elle remuait trop brusquement.
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- EN FAMILLE
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- Il fallait donc qu’elle fît durer cet argent autant que son voyage, et même plus longtemps, de façon à pouvoir vivre quelques joups à Maraucourt.
- Cela lui serait-il possible?
- Elle n’avait pas résolu cette question et toutes celles qui s’y rattachaient, quand elle entendit appeler la station de La Chapelle; alors elle descendit, et tout de suite prit la route de Saint-Denis.
- Maintenant il n’y avait qu’à aller droit devant soi, et comme le soleil resterait encore au ciel deux ou trois heures, elle espérait se trouver, quand il disparaîtrait, assez loin de Paris pour pouvoir coucher en pleine campagne, ce qui était le mieux pour elle.
- Cependant, contre son attente, les maisons succédaient aux|maisons, les usines aux usines sans interruption, et aussi loin que ses yeux pouvaient aller, elle ne voyait dans cette plaine plate que des toits et de hautes cheminées qui jetaient des tourbillons de fumée noire ; de ces usines, des hangars , des chantiers sortaient des bruits formidables, des mugissements, des ronflements de machines, des sifflements aigus ou rauques, des échappements de vapeur, tandis que sur la route même, dans un épais nuage de poussière rousse, voitures, charrettes, tramways se suivaient, ou se croisaient en files serrées ; et sur celles de ces charrettes qui avaient des bâches ou des prélarts l’inscription qui l’avait déjà frappée à la barrière de Bercy se répétait : « Usines de Maraucourt, Yulfran Paindavoine. »
- Paris ne finirait donc jamais ! Elle n’en sortirait donc pas ! Et ce n’était pas de la solitude des champs qu’elle avait peur, du silence de la nuit, des mystères de l’ombre , c’était de Paris, de ses maisons , de sa foule, de ses lumières.
- Une plaque bleue fixée à l’angle d’une maison lui apprit qu’elle entrait dans Saint-Denis alors qu’elle se croyait toujours à Paris, et cela lui donna bon espoir : après Saint-Denis commencerait certainement la campagne.
- Ayant d’en sortir, bien qu’elle ne se sentît aucun appétit, l’idée lui vint d’acheter un morceau de pain
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- LE DEVOIR
- qu’elle mangerait avant de s’endormir, et elle entra chez un boulanger :
- « Voulez-vous me vendre une livre de pain?
- — Tu as de l’argent ? » demanda la boulangère à qui sa tenue n’inspirait pas confiance.
- Elle mit sur le comptoir, derrière lequel la boulangère était assise, sa pièce de cinq francs.
- « Voici cinq francs ; je vous prie de me rendre la monnaie. »
- Avant de couper la livre de pain qu’on lui demandait, la boulangère prit la pièce de cinq francs et l’examina.
- « Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda-t-elle en la faisant sonner sur le marbre du comptoir.
- — Vous voyez bien, c’est cinq francs.
- — Qui est-ce qui t’a dit d’essayer de me passer cette pièce ?
- — Personne ; je vous demande une livre de pain pour mon dîner.
- — Eh bien tu n’en auras pas de pain, et je t’engage à filer au plus vite si tu ne veux pas que je te fasse arrêter. »
- Perrine n’était point en situation de tenir tête :
- « Pourquoi m’arrêter? balbutia-t-elle.
- — Parce que tu es une voleuse...
- — Oh ! madame.
- — ... Qui veut me passer une pièce fausse. Vas-tu te sauver, voleuse, vagabonde. Attends un peu que j’appelle un sergent de ville. »
- Perrine avait conscience de n’être pas une voleuse, bien qu’elle ne sût pas si sa pièce était bonne ou fausse; mais vagabonde elle l’était puisqu’elle n’avait ni domicile ni parents. Que répondrait-elle au sergent de ville? Comment se défendrait-elle si on l’arrêtait? Que ferait-on d’elle?
- Toutes ces questions lui traversèrent l’esprit avec la rapidité de l’éclair, cependant telle était sa détresse qu’avant d’obéir à la peur qui commençait à la serrer à la gorge, elle pensa à sa pièce :
- « Si vous ne voulez pas me donner du pain , au moins rendez-moi ma pièce, dit-elle en étendant la main.
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- EN FAMILLE
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- — Pour que tu la passes ailleurs, n’est-ce pas? Je la (rarde, ta pièce. Si tu la veux',, va chercher un sergent de ville, nous l’examinerons ensemble. En attendant, fiche-moi le camp et plus vite que ça, voleuse! »
- Les cris de la boulangère qui s’entendaient de la rue avaient arrêté trois ou quatre passants et des propos s’échangeaient entre eux curieusement :
- « Qu’est-ce que c’est?
- — C’te fille qui a voulu forcer le tiroir de la boulangère.
- — Elle marque mal.
- — N’y a donc jamais de police quand on en a besoin? »
- Affolée, Perrine se demandait si elle pourrait sortir;
- cependant on la laissa passer, mais en l’accompagnant d’injures et de huées, sans qu’elle osât se sauver à toutes jambes comme elle en avait envie, ni se retourner pour voir si on ne la poursuivait point.
- Enfin après quelques minutes, qui pour elle furent des heures, elle se trouva dans la campagne, et malgré tout elle respira : pas arrêtée! plus d’injures!
- Il est vrai qu’elle pouvait se dire aussi : pas de pain, plus d’argent; mais cela c’était l’avenir; et ceux qui, aux trois quarts noyés , remontent à la surface de l’eau, n’ont pas pour première pensée de se demander comment ils souperont le soir et dîneront le lendemain.
- Cependant après les premiers moments donnés au soulagement de la délivrance, cette pensée du dîner s’imposa brutalement, sinon pour le soir même, en tout cas pour le lendemain et les jours suivants. Elle n’était pas assez enfant pour imaginer que la fièvre du chagrin la nourrirait toujours, et savait qu’on ne marche pas sans manger. En combinant son voyage, elle n’avait compté pour rien les fatigues de la route, le froid des nuits et la chaleur du jour, tandis qu’elle comptait pour tout la nourriture que sa pièce de cinq francs lui assurait ; mais maintenant qu’on venait de lui prendre ses cinq francs et qu’il ne lui restait plus qu’un sou, comment achèterait-elle la livre de pain qu’il lui fallait chaque jour? Que mangerait-elle?
- Instinctivement elle jeta un regard de chaque côté
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- LE DEVOIR
- de la route où dans les champs, sous la lumière rasante du soleil couchant, s’étalaient des cultures : des blés qui commençaient à fleurir, des betteraves qui verdoyaient, des oignons, des choux, des,luzernes , des trèfles ; mais rien de tout cela ne se mangeait, et d’ailleurs, alors même que ces champs eussent été plantés de melons mûrs ou de fraisiers chargés de fruits, à quoi cela lui eût-il servi? elle ne pouvait pas plus étendre la main pour cueillir melons et fraises qu’elle ne pouvait la tendre pour implorer la charité des passants ; ni voleuse, ni mendiante, vagabonde.
- Ah! comme elle eût voulu en rencontrer une aussi misérable qu’elle pour lui demander de quoi vivent les vagabonds le long des chemins qui traversent les pays civilisés.
- Mais y avait-il au monde aussi misérable, aussi malheureuse qu’elle, seule, sans pain, sans toit, sans personne pour la soutenir, accablée, écrasée, le cœur étranglé, le corps enfiévré par le chagrin ?
- Et cependant il fallait qu’elle marchât, sans savoir si au but une porte s’ouvrirait devant elle.
- Comment pourrait-elle arriver à ce but ?
- Tous nous avons dans notre vie quotidienne des heures de vaillance ou d’abattement pendant lesquelles le fardeau que nous avons à traîner se fait ou plus lourd ou plus léger ; pour elle c’était le soir qui l’attristait toujours, même sans raison; mais combien plus pesamment quand , à l’inconscient, s’ajoutait le poids des douleurs personnelles et immédiates qu’elle avait en ce moment à supporter !
- Jamais elle n’avait éprouvé pareil embarras à réfléchir, pareille difficulté à prendre parti; il lui semblait qu’elle était vacillante, comme une chandelle qui va s’éteindre sous le souffle d’un grand vent, s’abattant sans résistance possible tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, folle.
- Combien mélancolique était-elle cette belle et radieuse soirée d’été, sans nuages au ciel, sans souffle d’air, d’autant plus triste pour elle qu’elle était plus douce et plus gaie aux autres, aux villageois assis sur le pas de
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- leur porte avec l’expression heureuse de la journée finie; aux travailleurs qui revenaient des champs et respiraient déjà la bonne odeur de la soupe du soir; même aux chevaux qui se hâtaient parce qu’ils sentaient l’écurie où ils allaient se reposer devant leur râtelier garni.
- Lorsqu’elle sortit de ce village, elle se trouva à la croisée de deux grandes routes qui toutes deux conduisaient à Calais, l’une par Moisselles, l’autre par Ecouen, disait le poteau posé à leur intersection ; ce fut celle-là qu’elle prit.
- Vil
- Bien qu’elle commençât à avoir les jambes lasses et les pieds endoloris, elle eût voulu marcher encore, car à faire la route dans la fraîcheur du soir et la solitude, sans que personne s’inquiétât d’elle, elle eût trouvé une tranquillité que le jour ne lui donnait pas. Mais, si elle prenait ce parti, elle devrait s’arrêter quand elle serait trop fatiguée, et alors, ne pouvant pas se choisir une bonne place dans l’obscurité de la nuit, elle n’aurait pour se coucher que le fossé du chemin ou le champ voisin, ce qui n’était pas rassurant. Dans ces conditions, le mieux était donc qu’elle sacrifiât son bien-être à sa sécurité et profitât des dernières clartés du soir pour chercher un endroit où, cachée et abritée, elle pourrait dormir en repos. Si les oiseaux se couchent de bonne heure, quand il fait encore clair, n’est-ce pas pour mieux choisir leur gîte ; les bêtes maintenant devaient lui servir d’exemple, puisqu’elle vivait de leur vie.
- Elle n’eût pas loin à aller pour en rencontrer un qui lui parut réunir toutes les garanties qu’elle pouvait souhaiter. Comme elle passait le long d’un champ d’arti-chaux, elle vit un paysan occupé avec une femme à en cueillir les têtes qu’ils plaçaient dans des paniers ; aussitôt remplis, ils chargeaient ces paniers dans une voiture restée sur la route. Machinalement elle s’arrêta pour regarder ce travail, et à ce moment arriva une autre charrette que conduisait, assise sur le limon, une fillette rentrant au village.
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- « Vous avez cueilli vos artichauts ? cria-t-elle.
- — C’est pas trop tôt, répondit le paysan ; pas drôle de coucher là toutes les nuits pour veiller aux galvau-deux, au moins je vas dormir dans mon lit.
- — Et la pièce à Monneau ?
- — Monneau , il fait le malin ; il dit que les autres la gardent ; cette nuit ce ne sera toujours pas mè ; ce que c’serait drôle si demain il se trouvait nettoyé ! »
- Tous les trois partirent d’un gros rire qui disait qu’ils ne s’intéressaient pas précisément à la prospérité de ce Monneau qui exploitait la surveillance de ses voisins pour dormir tranquille lui-même.
- « Ce que c’serait drôle ?
- — Attends, minute, nous rentrons ; nous avons fini. »
- En effet, au bout de peu d’instants, les deux charrettes
- s’éloignèrent du côté du village.
- Alors, de la route déserte Perrine put voir, dans le crépuscule, la différence qu’offraient les deux champs qui se touchaient, l’un complètement dépouillé de ses fruits, l’autre encore tout chargé de grosses têtes bonnes à couper ; sur leur limite se dressait une petite cabane en branchages dans laquelle le paysan avait passé les nuits qu’il regrettait tant à garder sa récolte et du même coup celle de son voisin. Combien heureuse eût-elle été d’avoir une pareille chambre à coucher !
- A peine cette idée eut-elle traversé son esprit qu’elle se demanda pourquoi elle ne la prendrait pas, cette chambre. Quel mal à cela puisqu’elle était abandonnée ? D’autre part, elle n’avait pas à craindre d’y être dérangée, puisque, le champ étant dépouillé maintenant, personne n’y viendrait. Enfin , un four à briques brûlant à une assez courte distance, il lui semblait qu’elle serait moins seule, et que ses flammes rouges qui tourbillonnaient dans l’air tranquille du soir lui tiendraient compagnie au milieu de ces champs déserts, comme le phare au marin sur la mer.
- Cependant elle n’osa pas tout de suite aller prendre possession de cette cabane, car, un espace découvert assez grand s’étendant entre elle et la route, il valait mieux pour le traverser que l’obscurité se fût épaissie.
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- Elle s’assit donc sur l’herbe du fossé et attendit en pensant à la bonne nuit qu’elle allait passer là, alors qu’elle en avait craint une si mauvaise. Enfin, quand elle ne distingua plus que confusément les choses environnantes, choisissant un moment où elle n’entendait aucun bruit sur la route, elle se glissa en rempant à travers les artichaux et gagna la cabane qu’elle trouva encore mieux meublée qu’elle n’avait imaginé puisqu’une bonne couche de paille couvrait le sol, et qu’une botte de roseaux pouvait servir d’oreiller.
- Depuis Saint-Denis, il en avait été d’elle comme d’une bête traquée, et plus d’une fois elle avait tourné la tête pour voir si les gendarmes à ses trousses n’allaient pas l’arrêter, afin d’éclaircir l’histoire de sa pièce fausse ; dans la cabane , ses nefs crispés se détendirent, et, du toit qu’elle avait sur la tête, descendit en elle un apaisement avec un sentiment de sécurité mêlé de confiance qui la releva ; tout n’était donc pas perdu, tout n’était pas fini.
- Mais en même temps elle fut surprise de s’apercevoir qu’elle avait faim, alors que, tandis qu’elle marchait, il lui semblait qu’elle n’aurait jamais plus besoin de manger ni de boire.
- C’était là désormais l’inquiétant et le dangereux de sa situation : comment, avec le sou qui lui restait, vivrait-elle pendant cinq ou six jours ? Le moment présent n’était rien, mais que serait le lendemain, le surlendemain ?
- Cependant si grave que fût la question, elle ne voulut pas la laisser l’envahir et l’abattre ; au contraire, il fallait se secouer, se raidir, en se disant que, puisqu’elle avait trouvé une si bonne chambre quand elle admettait qu’elle n’aurait pas mieux que le grand chemin pour se coucher, ou un tronc d’arbre pour s’adosser, elle trouverait bien aussi le lendemain quelque chose à manger. Quoi ? Elle ne l’imaginait pas. Mais cette ignorance présente ne devait pas l’empêcher de s’endormir dans l’espérance.
- Elle s’était allongée sur la paille, la botte de roseaux sens sa tête, ayant en face d’elle, par une des ouvertures (le la cabane, les feux du four à briques qui, dans la nuit,
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- voltigeaient en lueurs fantastiques, et le bien-être du repos, au milieu d’une tranquillité qui ne devait pas être troublée, l’emportait sur les tiraillements de son estomac.
- Elle ferma les yeux et avant de s’endormir, comme tous les soirs depuis la mort de son père, elle évoqua son image; mais ce soir-là à l’image du père se joignit celle de la maman qu’elle venait de conduire au cimetièrs en ce jour terrible, et ce fut en les voyant l’un et l’autre penchés sur elle pour l’embrasser comme toujours ils le faisaient vivants que, dans un sanglot, brisée par la fatigue et plus encore par les émotions, elle trouva le sommeil.
- Si lourde que fût cette fatigue, elle ne dormit pas cependant solidement; de temps en temps le roulement d’une voiture sur le pavé l’éveillait, ou le passage d’un train, ou quelque bruit mystérieux qui, dans le silence et le recueillement de la nuit, lui faisait battre le cœur; mais aussitôt elle se rendormait. A un certain moment, elle crut qu’une voiture venait de s’arrêter près d’elle sur la route, et cette fois elle écouta. Elle ne s’était pas trompée, elle entendit un murmure de voix étouffées mêlé à un bruit de chutes légères. Vivement elle s’agenouilla pour regarder par un des trous percés dans la cabane ; une voiture était bien arrêtée au bout du champ, et il lui sembla, autant qu’elle pouvait juger à la pâle clarté des étoiles , qu’une ombre, homme ou femme , en jetait des paniers que deux autres ombres prenaient et portaient dans la pièce à côté, celle à Monneau. Que signifiait cela à pareille heure ?
- Avant qu’elle eût trouvé une réponse à cette question, la voiture s’éloigna, et les deux ombres entrèrent dans le champ d’artichaux ; aussitôt elle entendit des petits coups secs et rapides comme si l’on coupait là quelque chose.
- Alors elle comprit : c’étaient des voleurs, « des gal-vaudeux », qui « nettoyaient la pièce à Monneau » ; vivement ils coupaient les artichaux et les entassaient dans les paniers que la charrette avait apportés et que, sans doute, elle allait venir reprendre, la récolté achevée, afin de ne pas rester sur la route pendant cette opération et d’appeler l’attention des passants s’il en survenait.
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- Mais au lieu de dire, comme les paysans, « que c’était drôle », Perrine fut épouvantée, car instantanément elle comprit les dangers auxquels elle pouvait être exposée.
- Que feraient-ils d’elle s’ils la découvraient ? Souvent elle avait entendu raconter des histoires de voleurs et savait que c’est quand on les surprend ou les dérange qu’ils tuent ceux qui porteraient un témoignage contre eux.
- Il est vrai qu’elle avait bien des chances pour n’être pas découverte par eux , puisque c’était parce qu’ils savaient certainement cette cabane abandonnée qu’ils volaient cette nuit-là les artichaux du champ Monneau ; mais si on les surprenait, si on les arrêtait, ne pouvait-elle pas être prise avec eux ; comment se défendrait-elle et prouverait-elle qu’elle n’était pas leur complice ?
- A cette pensée, elle se sentit inondée de sueur, et ses yeux se troublèrent au point qu’elle ne distingua plus rien autour d’elle, bien qu’elle entendît toujours les coups secs de serpettes qui coupaient les artichauts ; et le seul soulagement à son angoisse fut de se dire qu’ils travaillaient avec une telle ardeur qu’ils auraient bientôt dépouillé tout le champ.
- Mais ils furent dérangés ; au loin on entendit le roulement d’une charrette sur le pavé, et quand elle approcha, ils se blottirent entre les tiges des artichauts, si bien rasés qu’elle ne les voyait plus.
- La charrette passée, ils reprirent leur besogne avec une activité que le repos avait renouvelée.
- Cependant, si furieux que fût leur travail, elle se (lisait qu’il ne finirait jamais ; d’un instant à l’autre on allait venir les arrêter, et sûrement elle avec eux.
- Si elle pouvait se sauver ! Elle chercha le moyen de sortir de la cabane, ce qui, à vrai dire, n’était pas difficile ; mais où irait-elle sans être exposée à faire du bruit et à révéler ainsi sa présence qui, si elle ne bougeait pas, devait rester ignorée ?
- Alors elle se recoucha et feignit de dormir, car puis-'Pfil lui était impossible de sortir sans s’exposer à être arrêtée au premier pas, le mieux encore était qu’elle Parût n’avoir rien vu , si les voleurs entraient dans la cabane.
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- Pendant uu certain temps encore ils continuèrent leur récolte, puis, après un coup de sifflet qu’ils lancé-rent, un bruit de roues se fit entendre sur la route et bientôt leur voiture s’arrêta au bout du champ ; en quelques minutes elle fut chargée et au grand trot elle s’éloigna du côté de Paris.
- Si elle avait su l’heure, elle aurait pu se rendormir jusqu’à l’aube, mais n’ayant pas conscience du temps qu’elle avait passé là, elle jugea qu’il était prudent à elle de se remettre en route : aux champs 'on est matineux; si au jour levant un paysan la voyait sortir de cette pièce dépouillée, ou même s’il l’apercevait aux environs, il la soupçonnerait d’être de la compagnie des voleurs et l’arrêterait.
- Elle se glissa donc hors de la cabane, et rampant comme les voleurs pour sortir du champ, l’oreille aux écoutes, l’oeil aux aguets, elle arriva sans accident sur la grande route où elle reprit sa marche à pas pressés ; les étoiles qui criblaient le ciel sans nuages avaient pâli, et du côté de l’orient une faible lueur éclairait les profondeurs de la nuit, annonçant l’approche du jour.
- VIII
- Elle n’eut pas à marcher longtemps sans apercevoir devant elle une masse noire confuse qui profilait d’un côté ses toits, ses cheminées et son clocher sur la blancheur du ciel, tandis que de l’autre tout restait noyé dans l’ombre.
- En arrivant aux premières maisons, instinctivement elle étouffa le bruit de ses pas , mais c’était une précaution inutile; à l’exception des chats, qui flânaient sur la route, tout dormait et son passage n’éveilla que quelques chiens qui aboyaient derrière les portes closes ; il semblait que ce fût un village de morts.
- Quand elle l’eut traversé, elle se calma et ralentit sa course, car maintenant qu’elle se trouvait assez éloignée du champ volé pour qu’on ne pût pas l’accuser d’avoir fait partie des voleurs, elle sentait qu’elle ne pourrait pas continuer toujours à cette allure ; déjà elle éprouvait une lassitude qu’elle ne connaissait pas, et malgré la
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- refroidissement du matin, il lui montait à la tête des bouffées de chaleur qui la rendaient vacillante.
- Mais ni le ralentissement de sa marche, ni la fraîcheur de plus en plus vive, ni la rosée qui la mouillait ne câlinèrent ces troubles, pas plus qu’ils ne lui donnèrent de la vigueur , et il fallut qu’elle reconnût que c’était la faim qui l’affaiblissait en attendant qu’elle l’abattît tout à fait défaillante.
- Que deviendrait-elle si elle n’avait plus ni sentiment
- ni volonté?
- Pour que cela n’arrivât pas, elle crut que le mieux était de s’arrêter un instant ; et comme elle passait en ce moment devant une luzerne nouvellement fauchée, dont la moisson, mise en petites meules, faisait des tas noirs sur la terre rase, elle franchit le fossé de la route, et se creusant un abri dans une de ces meules, elle s’y coucha enveloppée d’une douce chaleur parfumée de l’odeur du foin. La campagne déserte, sans mouvement, sans bruit, dormait encore, et sous la lumière qui jaillissait de l’orient elle paraissait immense.. Le repos, la chaleur, et aussi le parfum de ces herbes séchées calmèrent ses nausées et elle ne tarda pas à s’endormir.
- Quand elle s’éveilla, le soleil déjà haut à l’horizon couvrait la campagne de ses chauds rayons, et dans la plaine des hommes, des femmes , des chevaux travaillaient çà et là ; près d’elle , une escouade d’ouvriers échardonnaient un champ d’avoine; ce voisinage l’inquiéta tout d’abord un peu, mais à la façon dont ils taisaient leur ouvrage, elle comprit, ou qu’ils ne soupçonnaient pas sa présence, ou qu’elle ne les intéressait , et, après avoir attendu un certain temps qui leur permit de s’éloigner, elle put revenir à la route.
- Ce bon sommeil l’avait reposée; et elle fit quelques kilomètres assez gaillardement, quoique la faim maintenant lui serrât l’estomac et lui rendit la tête vide, avec des vertiges , des crampes , des bâillements , et qu’elle eut les dents serrées comme dans un étau. Aussi quand du haut d’une côte qu’elle venait de monter, elle aperçut SUr |a pente opposée les maisons d’un gros village que dominaient les combles élevés d’un grand château émer-
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- LE DEVOIR
- géant d’un bois, se décida-t-elle à acheter un morceau de pain.
- Puisqu’elle avait un sou en poche, pourquoi ne pas l’employer, au lieu de souffrir la faim volontairement i à la vérité, quand elle l’aurait dépensé, il ne lui resterait plus rien ; mais qui pouvait savoir si un heureux hasard ne lui viendrait pas en aide ? il y a des gens qui trouvent des pièces d’argent sur les grands chemins, et elle pouvait avoir cette bonne chance ; n’en avait-elle pas eu assez de mauvaises, sans compter les malheurs qui l’avaient écrasée ?
- Elle examina donc son sou attentivement pour voir s’il était bon ; malheureusement elle ne savait pas très bien comment les vrais sous français se distinguent des mauvais ; aussi était-elle émue lorsqu’elle se décida à entrer chez le premier boulanger qu’elle vit, tremblant que l’aventure de Saint-Denis ne se reproduisît.
- « Est-ce que vous voulez bien me couper pour un sou de pain ? dit-elle.
- Sans répondre, le boulanger lui tendit un petit pain d’un sou qu’il prit sur son comptoir, mais au lieu d’allonger la main elle resta hésitante :
- « Si vous vouliez m’en couper? dit-elle, je ne tiens pas à ce qu’il soit frais.
- — Alors, tiens. »
- Et il lui donna sans le peser un morceau de pain qui traînait là depuis deux ou trois jours.
- Mais il importait peu qu’il fut plus ou moins rassis, la grande affaire était qu’il fût plus gros qu’un petit pain d’un sou, et en réalité il en valait au moins deux.
- Aussitôt qu’elle l’eut entre les mains, sa bouche se remplit d’eau ; cependant quelque envie qu’elle en eût. elle ne voulut pas l’entamer avant d’être sortie du village. Cela fut vivement fait. Aussitôt qu’elle eut dépasse les dernières maisons, tirant son couteau de sa poche, elle dessina une croix sur sa miche de manière à la divi; ser en quatre morceaux égaux, et elle en coupa un qul devait faire son unique repas de cette journée; les h01> autres, réservés pour les jours suivants, la conduira^; calculait-elle, jusqu’aux environs d’Amiens, si pej1T? qu’ils fussent. (A suivre»)
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- ASSURANCES MUTUELLES
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- Société du Familistère. - Assurances Mutuelles
- MOUVEMENT DE MARS 1898
- assurance contre la maladie
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes......... 2.473 »)
- Subventions de la Société.413 90 > 3.310 65
- Malfaçons et divers................... 423 75 )
- Dépenses........................................ 3.889 65
- Déficit en mars... 579 »
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes...... 477 60 1
- Subvention de la Société....... 153 05 > 630 65
- Divers........................... » »•)
- Dépenses........................................ 1.229 65
- Déficit en mars..... ......599 »
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et divers 6.735 92 Intérêts des comptes courants et [ 11.275 92
- du titre d’épargne.............. 4.540 »
- Dépenses :
- 127 Retraités définitifs............ 7.962 15
- 14 — provisoires................... 771 50
- Nécessaire à la subsistance........ 2.223 65 12.355 80
- — aux famil. des réservist.. 703 50
- Divers, appointem., médecins, etc. • 695 »
- Déficit en mars.. 1.079 88
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes. 539 »
- Subvention de la Société et divers. 157 70 Dépenses..............................
- Déficit en mars....
- 696 70 893 66
- 196 96
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du Ie*- juillet 1897 au 31 mars 1898 111.2 1 6 48 1 ,/0 /A- Qo » individuelles » » » .. 31.248 90 j 14^40ï)
- Dépenses » » » ........... 144.839 37
- Excédent des dépenses sur les recettes... 2.373 99
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS D’AVRIL 1898
- Naissances :
- 1er avril. Méresse Sylvie-Elvire, fille de Méresse Aimé et de Besançon Elvire ;
- 16 — Poulain André, fils de Poulain Georges et de Herbin Georgina.
- Décès :
- 15 — Maillard Augustin, âgé de 67 ans 4 mois ;
- 15 — Régnier Jean-Baptiste, âgé de 54 ans et demi.
- Le Secrétaire, A. Houdin
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nîmes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- documents pour une biographie complète
- de J.-B.-André GODIN 0)
- Glorification du Travail. Emancipation des Travailleurs.
- XYI (suite).
- Vue générale du mouvement Fouriériste aux Etats-Unis , 1840 à 1852
- 3. — Recherche d’une méthode pratique pour déterminer la part équitable du travailleur dans la production. — Les manuscrits de Macdonald.
- Le groupe des associations fondées aux environs de Ro-chester et qui, dès le mois d’août 1843, avait tenu, à Ro-chester même, une première assemblée, en tint une seconde à Batavia en avril 1844. Nous n’avons pas la date précise; évidemment, ce fut après la Convention nationale qui avait délégué Brisbane à Paris.
- En attendant la réponse des Pbalanstériens d’Europe aux questions qui préoccupaient si ardemment les Américains, ceux-ci poursuivaient leurs essais pratiques.
- T. C. Leland, le conférencier déjà mentionné par nous, a écrit touchant la seconde assemblée des associations de la région de Rochester : « J’assistai à la réunion qui eut lieu à Batavia. Le déploiement des forces sociétaires était étonnant.
- » Presque toutes les villes de Genesee County étaient représentées. Beaucoup de délégués vinrent de 5 à 12 milles à pied. Réellement tout l’ouest de New-York est
- (1) Lire le Devoir depuis le mois de mars 1891, tome 15, page 129.
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- LE DEVOIR
- dans une agitation profonde à ce sujet. Neuf associa, tions sont en projet dans un rayon de 50 milles de la ville. L’entraînement est tel que l’on peut évaluer sans hésiter à vingt mille le nombre des personnes désireuses d’entrer dans l’unité associative. »
- Attirées les unes vers les autres parleur commune origine, les associations des environs de Rochester formèrent une Ligue appelée « American industrial Union. » Les travaux de cette Ligue sont d’un grand intérêt ; ils montrent quels enseignements étaient exigés dès qu’on voulait traduire en faits la théorie Fouriériste ; et comment, en attendant la réponse de l’Ecole sociétaire, les Américains demandèrent aux essais pratiques mêmes les leçons indispensables. Ils marchèrent donc de l’avant et firent bien ; puisque c’est de l’expérience seule que se dégageront les enseignements cherchés ; et il est à noter que dix ans plus tard, en 1854, c’est aux leçons de l’expérience américaine que recourra le chef même de l’Ecole sociétaire, Y. Considérant, quand il voudra constituer, au Texas, un premier noyau d’application sociétaire.
- Revenons à The American industrial Union. Un conseil de délégués constitué au sein de la Ligue tint une session de deux jours au domaine de North Bloomfield Association, le 15 mai 1844, et formula les conclusions suivantes :
- « Résolu qu’il soit recommandé aux diverses associations composant la fédération d’adopter, autant que possible, la pratique des échanges mutuels entre elles et de prendre immédiatement telles mesures pouvant les mettre en état de devenir les agents* commerciaux des classes productrices dans les parties du pays où les associations sont respectivement installées.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES 387
- Classification du travail.
- » Résolu que dans l’opinion du Conseil le premier pas vers l’organisation doit être une distribution des différentes branches du travail : agricole, industriel ou domestique, en trois classes : nécessité, utilité, agrément.
- » L’exacte répartition des travaux dans chacune de ces classes devant être influencée plus ou moins' par les circonstances locales, les propositions à ce sujet ne peuvent être au début que conjecturales; l’observation et l’expérience les rectifieront. En attendant, le Conseil prend la liberté de proposer l’arrangement suivant :
- Classe de nécessité'.
- »Terrassements, maçonnerie, filature de laine et de coton, taille de pierre, briqueterie, chauffournerie, vidanges et fumures, boulangerie, buanderie, fonderie, cuisine, tannerie et corroirie, surveillance de nuit et tout travail de nuit, serrurerie, soin des enfants et des malades, soins du bétail, meunerie, pêcherie, moulerie, débitage du boi^ pour la charpente et autres.
- ^\^C lasse d'utilité :
- » Tous les travaux industriels non mentionnés dans la classe de nécessité, puis ceux de : agriculture, enseignement, comptabilité, direction, surveillance générale, mécanique, cartographie, arpentage , approvisionnements, jardinage, élevage des vers à soie, enseignement de la musique, services domestiques, transports.
- Classe d’agrément :
- » Culture des fleurs, des fruits, peinture de portraits ^ ée paysages, soins des vignes, de la basse-cour, des Veilles, embellissement des terrains publics.
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- LE DEVOIR
- Groupes et séries.
- « Le Conseil recommande aux différentes associations le plan suivant pour l’organisation des groupes et séries, savoir :
- « 1° Assurez-vous, par exemple, du nombre total des membres qui désirent s’attacher aux travaux d’agriculture ou y prendre part quelques fois. Dans le nombre, organisez autant de groupes que les opérations agricoles le permettent.
- » 2° Nous recommandons les nombres 30, 24, 18 comme le rang maximum à attribuer aux individus dans les travaux des classes de nécessité, utilité, agrément.
- » Les séries seront énumérées dans l’ordre de leur formation : lre, 2e, 3e, etc. ; il en sera de même des groupes, dans chaque série.
- » Des séries de travail mécanique peuvent être organisées de la même manière et embrasser les différents métiers usités dans l’Association ; si les groupes ne peuvent être d’emblée remplis avec des adultes, dans la mesure suffisante au but poursuivi, qu’on y adjoigne des apprentis.
- » Chaque groupe aura un chef dont la fonction sera de relever soigneusement le compte des heures de travail, de surveiller et diriger l’accomplissement de l’oeuvre, etc.
- » Un individu sera élu comme surintendant des séries; sa fonction sera de s’entendre avec le comité d’agriculture, d’informer les différents chefs de groupes des travaux à faire, et d’inspecter ensuite les mêmes travaux après leur achèvement.
- » Le Conseil serait pleinement satisfait si tout le b’a' vail d’une Association pouvait être accompli par des gi’oU' pes et séries : cet ordre combiné sera sans doute ditficile
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- à installer au début ; pourtant, son adoption éviterait l'incohérence et par lui chacun des membres aurait le sentiment de sa responsabilité personnelle.
- Temps et rangs des travaux
- » Le temps et le genre d’occupations dans chaque classe des travaux seront relevés journellement ou aussi souvent qu’il y aura changement d’occupation. Le nombre des heures de travail de chaque individu multiplié par le chiffre représentant son rang comme exécutant dans tel ou tel travail sera porté au crédit de l’intéressé. Les totaux indiqueront ainsi la valeur des services rendus.
- » A.-M. Watson, président.
- » E.-A. Stillman, secrétaire. »
- Le lecteur peut être curieux de voir comment ces instructions étaient appliquées en comptabilité. Heureusement « The Phalanx», à qui les détails ci-dessus sont empruntés, fournit aussi un spécimen d’application. Il s’agit de feuilles de comptabilité afférentes à un groupe delà série des tailleurs et à un groupe de la série des bûcherons dans Clarkson Phalanx.
- Le nombre total des heures de travail des membres de chacun des groupes, pendant une semaine, est multiplié par le chiffre représentant leur rang respectif dans le dit travail ; ce qui donne un nombre fixant la valeur relative des oeuvres de chaque membre et, conséquemment, du groupe entier au sein de la phalange, c’est-à-dire par comparaison avec les autres membres et groupes. Pour chaque mille unités du nombre ainsi porté à son compte, le travailleur pouvait, à Clarkson , toucher sur le fonds social 75 cents (3,75). Le nécessaire à la subsistance était avancé par l’Association.
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- Classe d’utilité
- Série des tailleurs, groupe No 1. maximum de rang: 24,
- 1844 Rang *0 s s mS 'S S Mercredi S g Vendredi Samedi Total des heures. Heures J et rangs. Ë
- 20 M. Weed... 6 10 3 — — 5 24 480
- >24 J. Peabody. 10 10 10 12 10 10 62 1488
- 20 S. Clark.... 10 10 10 10 8 — 48 960
- 24 E. Clark... è' 10 10 malade — — 22 528
- 18 H. Lee. .. . 6 4 10 6 4 4 34 612
- 15 J. Foison... . 3 3 2 6 5 3 22 330
- 12 Elisa Mann. 4 4 2 2 6 4 22 264
- « Je certifie l’exactitude du relevé ci-dessus pour le groupe placé sous ma direction pendant la semaine dernière.
- (Signé) Julia Peabody, chef.
- Porté aux livres de l’Association par
- Wm. Seaver, comptable. Clarkson domaine, 6 juillet 1844. »
- Classe de nécessité
- Série des bûcherons, groupe n° 2. Maximun de rang, 30.
- 1844 Rang s ma ce S Mercredi *3 s Vendredi Samedi Total des heures. 1 ! sa „
- 24 Chas. Odell. 10 9 10 10 8 9 56 1344
- 30 John Allen. 10 10 2 6 10 8 46 1380
- 20 Jas. Smith.. malade — — — — 3 3 60
- 30 Wm Allen. 10 12 10 10 .10 10 62 1860
- 30 Jas. Griffith. 10 10 10 10 10 10 60 1800
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- « Je certifie l’exactitude du relevé ci-dessus, pour le groupe placé sous ma direction pendant la semaine dernière.
- James Griffith, chef.
- porté aux livres de l’Association par
- Wm. Seaver, comptable.
- Clarkson domaine, juillet 6, 1844. »
- Le lecteur aimant à aller au fond des choses trouvera insuffisant le peu que nous fournissons ici sur ce sujet si difficile et si grave de la méthode essayée pour faire à chaque travailleur sa part équitable selon le résultat de ses efforts. Nous souffrons nous-mêmes de cette insuffisance. C’est dire que si nous avions eu plus de renseignements sur la matière, nous les aurions fournis avec empressement.
- La plus choquante lacune des informations ci-dessus est celle touchant le mode de détermination du rang attribué au travailleur. S’efforcait-on de saisir, pour leur donner leur juste part, non-seulement l’habileté d’exécution, mais le zèle, la conscience, l’économie de temps et de matières qui pouvaient être apportés à tant de différents degrés par les travailleurs dans l’exécution des opérations ? Si oui, comment procédait-on à cet égard ?
- Nous n’avons absolument aucune lumière à ce sujet. Et ces lumières existent peut-être, car voici :
- C’est au livre de J. Humphrey Noyés : History of Amé-ncan Socialisms, nous l’avons dit, que nous empruntons la plupart de nos détails sur le mouvement fouriériste aux Etats-Unis ; mais Noyés lui-même a dû une grande Partie des matériaux de son ouvrage à un homme dont ^ n’est que justice de faire venir ici le nom , c’est celui
- A. J. Macdonald.
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- Macdonald était un Ecossais. Sa profession était celle d’imprimeur. Admirateur et disciple de Robert Owen, il se rendit aux Etats-Unis en 1842, pour y voir et suivre les expériences socialistes dues au mouvement créé par Robert Owen ; mais ayant trouvé « VOwenisme » en ruine et le « Fouriérisme » allant à la ruine, il se donna la tâche d’écrire un livre qui transmît aux générations futures le bénéfice des leçons ressortant de ces expériences et de ces échecs.
- Il ouvrit une vaste enquête, rassembla une masse énorme de matériaux, allant visiter les lieux et consulter les gens sans mesurer ni peine, ni travail. Il semblait, dit J.-H. Noyés, un revenant du socialisme, allant de tombe en tombe, déchiffrant les épitaphes des phalanges et sociétés défuntes.
- En 1854, après douze ans consacrés à la recherche de ces matériaux, A.-J. Macdonald était à New-York prêt à revoir et à classer ses manuscrits, il écrivait même la préface de l’ouvrage projeté, lorsqu’il fut atteint du choléra et mourut.
- Dix ans plus tard, J. H. Noyés reprit le projet de Macdonald, le besoin d’enseignements pratiques sur les essais sociaux se faisant de plus en plus sentir.
- La première pensée de Noyés fut de rechercher les travaux de Macdonald, mais quelle improbabilité d’en retrouver trace dans l’énorme cité de New-York ! Néanmoins, il se mit à l’oeuvre ; car il s’agissait d’une collection d’enseignements devenus, avec le temps, de plus en plus difficiles à reconstituer.
- Après bien des efforts, Noyés finit par entrer en relations avec des personnes qui le conduisirent chez un beau-frère de Macdonald.
- Là, Noyés, à sa grande joie, trouva les précieux manuscrits eux-mêmes et le possesseur tout disposé à les lui
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- remettre. Noyés emporta et classa son trésor ; il y puisa largement pour la rédaction de son propre ouvrage, mais p s’aida aussi de renseignements pris à d’autres sources.
- Son livre — il le déclare lui-même — n’est pas la publication des matériaux recueillis par Macdonald. Il n’a tiré de ceux-ci et le plus souvent en condensant que ce qui rentrait dans le cadre qu’il s’était assigné. Mais il lui doit beaucoup car les dits matériaux sont une mine inappréciable.
- Aussi Noyés désirant que cette collection unique restât à la disposition des étudiants et des penseurs, la confia à la garde d’une Institution publique qui en comprend toute la valeur. Cette Institution est Yale Collège à New-Haven, Connecticut. Les manuscrits de A. J. Macdonald sont dans la Bibliothèque où l’on peut les consulter.
- Nous espérons que par les soins de la dite Bibliothèque, ou de toute autre façon, les importantes et rares leçons contenues en ces manuscrits seront, un jour, publiées in-extenso.
- Cela fait, et les nécessités de l’évolution sociale se révélant de plus en plus, les dites leçons ne tarderaient pas à être traduites dans les principales langues, afin — comme se le proposait Macdonald en recueillant ces enseignements des faits — « de montrer à tous les écueils déjà
- > relevés sur la route du progrès social et d’aider à dé-
- > couvrir l’entrée du port. »
- 4. —Nomenclature des Sociétés reliées au mouvement fouriériste.
- Les États-Unis étaient un champ d’action admirablement préparé pour le Fouriérisme, en raison des nombreuses expériences sociales qui s’y étaient produites depuis plus d’un demi-siècle. Citons-en quelques-unes :
- Dès 1774, des Shakers étaient venus d’Angleterre aux
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- Etats-Unis établir leur première communauté religieuse; en 1805, des Allemands du Wurtemberg (les Rappites) également communistes religieux avaient fait de même ; en 1817, de nouveaux communistes religieux, les Zoari-tes, vinrent aussi du Wurtemberg trouver aux Etats-Unis un lieu d’asile contre les persécutions qu’ils subissaient dans leur pays.
- Tous ces communistes se multiplièrent dans leur nouvelle patrie.
- De 1825 à 1828, onze sociétés s’y formèrent sous l’inspiration des idées de Robert Owen ; enfin la division qui, vers la même époque, se produisit dans l’Eglise de la Nouvelle-Angleterre entre orthodoxes et unitariens contribua aussi à la fondation de publications et de sociétés qui préparèrent la voie au Fouriérisme.
- Noyés indique à ce sujet les quatre associations suivantes :
- Brook-Farm, dans le Massachussetts , unitarienne d’origine ;
- Hopedale , également dans le Massachussetts, due à l’esprit universaliste ;
- Northampton, toujours dans le Massachussetts, fondée par les « Nothingarians » gens n’appartenant à aucune croyance ;
- Skaneateles, dans l’Etat de New-York, due à l’esprit à la fois communiste et « Nothingarian ».
- La première de ces quatre associations, Brook-Farm, se rallia au Fouriérisme dans l’hiver de 1843-1844, et devint en 1845 le principal organe de propagation de la doctrine phalanstérienne. A ce titre, nous lui consacrerons un chapitre spécial.
- Bornons-nous à indiquer présentement que les sociétés classées par Noyés comme ayant préparé la voie au Fou-risme avaient ce principe commun :
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- Réaliser l’Union : 1° des intérêts ; 2<> des arrangements domestiques.
- Nous allons donner maintenant la nomenclature des sociétés classées par J. H. Noyés comme appartenant à l’époque du mouvement fouriériste, y compris celles qui préparèrent la voie.
- Mais signalons d’abord, d’après Noyés lui-même, que plus d’une Société réclamerait peut-être contre son classement au rang des phalanges fouriéristes ; car, parmi ces essais, il s’en trouvait reposant sur les conceptions les plus diverses, depuis le haut idéal de l’Eglise vivante universelle enseignée à Brook Farm par William Henry Channing, jusqu’à la négation de toute idée de Dieu, de toute loi gouvernementale, en passant par le mélange dans un même groupement de gens, les uns très attachés à leurs vues religieuses respectives, les autres indifférents à toute croyance, eh d’autres enfin allant jusqu’à l’athéisme. yZÿ'
- Certaines de ces tentatives, on va le voir, n’ont laissé d’autre trace que leur nom. Nous les classons après les quatre qui préparèrent la voie et faisons venir le reste, autant que possible, dans l’ordre de fondation.
- Enfin, il est bon de noter que la nomenclature n’est pas complète ; le nombre des essais ayant dépassé celui énuméré ici.
- Sociétés ayant préparé la voie :
- 1841 — Brook Farm à West Roxbury, Massachussetts.
- 115 membres. Dura 6 à 7 ans.
- 1841 — Hopedale. Massachussetts. 200 membres. Dura 17 à 18 ans.
- 1842— Northampton association. Massachussetts. 130
- membres. Dura 4 ans.
- 1843— Skaneateles Community. New-York. 150 mem-
- bres. Dura 2 ans et demi,
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- Sociétés dont le nom seul est donné :
- 1843 — Washtenaw Phalanoc. Michigan.
- » — Garden Grove Iowa.
- » — Grande prairie Community. Ohio.
- » — Sangamon Phalanoc. Illinois.
- » — Broohds Eæperiment. Ohio. Peu de membres.
- Sociétés avec dates et plus ou moins de détails.
- 1841 — Malboro Association. Ohio. 24 membres. Dura
- 4 ans.
- 1842 — Social reform unity. Pennsylvanie.
- 1843 — Hopewell. Ontario County.
- » — Miocville. Alleghany County.
- » — Bureau C° Phalanoc. Illinois. Petite entreprise.
- 20 membres. Dura 10 mois.
- » — North American Phalanæ. New-Jersey. 112 membres. Dura près de 13 ans.
- » — Sylvania Association. Pennsylvanie. 145 membres. Dura un peu plus d’un an.
- » — Jefferson Industrial Association. New-York. 400 membres. Dura quelques mois.
- » — Mac Kean C° Association. Pennsylvanie.
- » — Goose Pond Community. Pennsylvanie. 60 membres. Dura peu de mois.
- » — Moorhouse Union. New-York. Dura peu de mois.
- » — Prairie home Community. Ohio. Dura un an.
- » — Adelphia Phalanæ. Michigan. 400 à 500 membres. Dura près de 3 ans.
- » — Lagrange Phalanæ. Indiana. Dura environ 3 ans. » — One mentian Community. Pennsylvanie. Dura environ 1 an.
- 1844 — Clarkson industrial Association. New-York. 420
- membres. Dura environ 9 mois.
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- jg44 — Leraysville Phalanæ. Pennsylvanie. 40 membres. Dura 8 mois.
- » — North Bloomfield Association. New-York. Dura 17 à 18 mois.
- » —Sodus Bay Phalanæ. New-York. 300 membres. Dura peu.
- » — Ohio Phalanæ. 100 membres. Dura 18 mois.
- » — Trumbull Phalanæ. Ohio. Dura 3 ans et demie.
- » — Wisconsin Phalanæ. 180 membres. Dura 6 ans.
- » — Clermont Phalanæ. Ohio. 120 membres. Dura au moins 2 ans.
- » — Ontario Phalanæ. New-York. Brève durée.
- 1845 — Columbian Phalanæ. Ohio.
- » — Intégral Phalanæ. Illinois. 30 familles. Dura 17 mois.
- 1846 — Spring Farm Association. Wisconsin. 10 famil-
- les. Dura 3 ans/
- 1853 Raritan Bay Union. New-Jersey. Peu de membres.
- Brève durée.
- Les plus célèbres de ces expériences dans le monde phalanstérien furent :
- Brook Farm Phalanx.
- Wisconsin Phalanx.
- North American Phalanx.
- Nous nous occuperons séparément de chacune d’elles.
- La dernière nommée fut celle qui eut le plus de durée. Elle fut contemporaine de l’entreprise de colonisation européo-américaine au Texas.
- La nomenclature ci-dessus permet au lecteur de voir comment les tentatives furent réparties dans les Etats-Enis, soit:
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- 8 dans 8 7 3 3 2 2 2 1 1
- l’état d’Ohio.
- — de New-York.
- — — Pennsylvanie.
- — — Massachussetts.
- — — Illinois.
- — — Michigan.
- — — New-Jersey.
- — — Wisconsin.
- — — Iowa.
- — — Indiana.
- 37 au total.
- A noter que presque toutes ces entreprises furent faites au sein de pays pleinement cultivés et pourvus des ressources de la civilisation. Ceci dit par opposition à l’emplacement qu’occupera plus tard la tentative de colonisation européo-américaine au Texas.
- Vve J.-B.-A. Godin née Moret.
- (à suivre).
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- LES ÉLECTIONS
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- LES ÉLECTIONS
- Ce qui frappe tout d’abord dans les élections qui viennent d’avoir lieu en France, les 8 et 22 mai, pour le renouvellement de la Chambre des Députés, c’est le calme dans lequel elles se sont passées.
- Partout, sauf en Algérie où un nouveau parti semble faire son apprentissage de violences qu’il rêve de transporter dans la métropole, la lutte a gardé un caractère pacifique. Indifférence, dit l’un. Maturité politique, dit l’autre.
- Entre ces deux affirmations il est permis d’hésiter.
- Un fait, cependant, semble de nature à faire pencher la balance en faveur de la seconde. Les abstentions ont été moins nombreuses que d’habitude. Mais dans l’élan qui portait un plus grand nombre d’électeurs vers les urnes, le désir de bien marquer ce qu’ils ne voulaient pas, bien plus encore que ce qu’ils voulaient, n’entrait-il pas pour une grande part ? Quoiqu’il en soit, on ne peut que se féliciter de l’ordre qui a marqué les élections de 1898.
- Tant de causes, légales ou autres, font encore obstacle à la liberté et à la sincérité du vote, qu’il n’est certes pas besoin d’y ajouter la démonstration à coups de poing de la supériorité de tel ou tel programme.
- Cette situation contraste trop avec les violences dont quelques pays monarchiques autour de nous donnent le spectacle pour qu’il ne soit pas de stricte équité de la constater et même d’en attribuer, pour une bonne part, Ie mérite, non point à quelque vertu magique du mot République, mais à un réel progrès des moeurs républicaines.
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- Les exagérations d’une presse grossissant à plaisir les plus futiles incidents, transformant en cri de guerre sus-ceptible de déchaîner le monstre révolutionnaire l’expression d’un mécontentement isolé, augurant des pires catastrophes au moindre tumulte de certaines assemblées, "tumulte d’ailleurs localisé, n’ayant d’écho au dehors que pour le divertissement des lecteurs, et dont une gaminerie malséante fait presque tous les frais, ces exagérations peuvent parfois donner le change sur l’état des esprits en France.
- C’est toutefois un fait désormais hors de toute discussion, que, si les manifestations de notre vie publique, même dans l’assemblée qui devrait donner le ton, ne sont pas toujours marquées au coin de la sagesse, du moins la transmission des pouvoirs politiqnes et parlementaires s’effectue avec la plus grande aisance.
- Dans la circonstance présente il y a d’autant plus lieu de se réjouir de cet état de choses que la période électorale a succédé sans transition à une période d’excitation qui avait porté à un degré inconnu de nos jours, dans les centres réputés les plus inflammables, l’irritation des esprits.
- Comparées aux élections de 1893, les élections de 1898 donnent en ce qui concerne le chiffre des suffrages exprimés, un excédent de plus d’un demi million de suffrages, soit 7.657.461 contre 7.032.024.
- Au zèle des électeurs a répondu l’empressement des candidats. Il n’y avait eu pour les élections de 1889 que 1.799 candidats. Pour les élections du 8 mai, 2.038 candidatures ont été officiellement déclarées.
- Ces chiffres et le nombre des suffrages exprimés sont les seules données statistiques positives sur lesquelles d soit possible à l’heure actuelle d’étayer quelques ^
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- flexions d’ordre général. Tout le reste n’est que pure hypothèse. Aucun mode de suffrage ne se prête moins que le scrutin d’arrondissement à une classification précise de l’opinion du candidat, aucun ne renferme plus de causes susceptibles d’en altérer le caractère politique, conséquemment aucun ne prépare un terrain plus favorable aux volte-face de l’élu.
- Dès que les résultats des élections du 8 mai furent connus, tous les partis, sans exception, entonnèrent un chant de triomphe. Il n’y avait cependant que 388 candidats élus, sur 581 députés à élire, et les élections n’étaient complètement terminées que dans 19 départements.
- A n’examiner que les résultats dès ce moment définitifs, l’unanimité de cette allégresse ne peut s’expliquer que par une confusion des étiquettes. Elle peut être également attribuée aux espérances que chaque parti plaçait dans le second tour de scrutin.
- Chose étrange, après le second tour de scrutin, tout le monde chantait encore victoire. La confusion persistait.
- Voici quel devait être, d’après une statistique dressée par le ministère, l’état des partis dans la nouvelle assemblée.
- Républicains............. 254
- Radicaux...............»... 104
- Radicaux-socialistes......... 74
- Socialistes................ 57
- Ralliés...................... 38
- Réactionnaires............ 44
- Nationalistes................ 10
- De leur côté, les radicaux contre lesquels les ministé-riels avaient surtout dirigé leurs efforts, répartissaient la manière suivante les forces des divers partis :
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- Radicaux et radicaux-socialistes............ 235
- Républicains de concentration à gauche.. 27
- Socialistes................................ 36
- Nationalistes.............................. 13
- Républicains conservateurs et ministériels 162 Monarchistes et cléricaux.............. 108
- Une légère différence dans le choix des qualificatifs adoptés par les ministériels et l’opposition n’empêche pas de reconnaître l’écart énorme qui existe dans les évaluations de l’un et l’autre clan, tant il est vrai que la classification des candidats se fait toujours un peu, quelquefois beaucoup, suivant les besoins de la cause qu’on désire voir triompher. Ce n’est que lorsque les partis auront pris contact à la Chambre avec les questions sur lesquelles s’établissent aujourd’hui leurs divergences réelles, qu’il sera possible de dresser avec quelques chances d’exactitude l’état de leurs forces respectives dans le Parlement.
- Une démarcation nette est impossible à tracer, pour l’instant, entre des partis groupés sous des dénominations archaïques ou ne répondant à rien de précis, composés d’hommes dont la nuance politique, pour un certain nombre, défierait la plus subtile analyse et échappe, à plus forte raison, à nos imparfaits moyens d’investigation.
- Toutefois, il est permis d’affirmer, sans crainte d’être démenti, que les élections n’ont pas apporté de grandes modifications dans la composition de la Chambre des Députés, et qu’aucun parti, réduit à ses propres forces, n’y possède la majorité absolue. Peut-être, un jour, de la solution, du rejet ou de la désaffection (cela s’est u) de certaines questions qui ont servi jusqu’ici de pierie de touche aux divers partis, un nouveau groupent
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- sortira-t-il, et d’éléments encore inconnus surgira-t-il une majorité sans laquelle tout gouvernement est impossible. Mais les affaires publiques peuvent souffrir longtemps de la neutralisation réciproque des forces parlementaires, fruit naturel du scrutin d’arrondissement qui subordonne presque toujours et subordonnera de plus en plus aux plus futiles et parfois même aux plus méprisables intérêts, les intérêts primordiaux du pays.
- Ce n’est pas seulement au point de vue des élus, mais encore au point de vue des suffrages exprimés, que les résultats des dernières élections générales ont été examinés. Ici encore il existe de nombreuses différences entre les chiffres fournis. La plupart ont été publiés immédiatement après la clôture des opérations électorales, les éléments de vérification faisant encore défaut.
- La dernière statistique publiée par M. Marcel Fournier dans la Revue politique et parlementaire établit le bilan suivant des voix réunies par les divers partis dans l’ensemble du pays :
- OPINIONS/ 1893 1898
- Républicains progressistes 3.187.670 3.262.725
- Radicaux 1.443.915 1.293.507
- Radicaux-socialistes, .v^. 171.810 629.572
- Socialistes 598.206 791.148
- Ralliés » y.... 458.416 542.647
- Monarchistes FF 1.000.381 887.759
- Révisionnistes,nationalistes,etc. 171.626 250.101
- D’après M. Marcel Fournier, les conséquences qu’on doit déduire de ces chiffres sont les suivantes :
- 1° Le parti républicain progressiste conserve et même augmente ses forces et ses voix, puisqu’il obtient 3'262.725 voix, alors qu’il en avait 3.187.670 en 1893. Il es a°croît très sensiblement si on compte à l’actif des
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- républicains une notable partie des voix qui sont allées aux ralliés.
- 2° Le parti radical est atteint ; il perd environ 150.000 voix sur 1893.
- 3° Le parti-radical socialiste est en sensible progrès et gagne 450.000 voix.
- 4° Le parti socialiste gagne près de 200.000 Voix.
- 5<> Le ralliement à la République s’accentue du côté droit, puisque les ralliés gagnent environ 100.000 voix.
- 6° Les monarchistes perdent 120.000 voix.
- 7° Enfin de nouveaux éléments apparaissent ou se renforcent: ce sont les antisémites, les nationalistes, les révisionnistes, etc., qui réunissent 250.000 voix.
- Une autre conclusion à tirer de ces chiffres c’est que la majorité qui n’existe pas dans la Chambre n’existe pas davantage dans le pays ; le scrutin d’arrondissement étant incapable de créer les grands courants d’opinion nécessaires à sa formation.
- La substitution au mode électoral actuel d’un système plus large, plus soucieux de la liberté et de la sécurité du vote, de la proportionnalité des électeurs et des élus, aurait pour conséquence de faire du Parlement une représentation plus fidèle de la nation, et de faire entrer dans la vie politique les trop nombreux citoyens qui s’abstiennent aujourd’hui parce qu’ils n’ont pas la certitude de l’efficacité de leur suffrage. L’appoint de cet élément nouveau modifierait certainement les groupements, les forces et les programmes des partis, et ranimerait dans le grand corps social l’ardeur qui menace de s’éteindre.
- Des crises comme celle que nous traversons contribuent grandement à gagner les esprits à cette vérité proclamée par Godin, à savoir que la réforme électorale doit etie inscrite en tête de toutes les autres parce qu’elle la condition de leur réalisation et de leur maintien-
- J. P.
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- La nouvelle Chambre : ouverture de la session.
- Mauvais début. Cinq heures uniquement employées à dépouiller un scrutin et la séance levée sans qu’on ait pu aboutir à la nomination d’un président provisoire, tel est le bilan de la première séance. Une petite boule de contrôle avait roulé on ne sait où, et voilà un scrutin à recommencer.
- On recommence le lendemain. Les deux concurrents, qui se tenaient la veille à une voix près, sont séparés maintenant par quatre voix.
- M. Deschanel est proclamé président provisoire contre M. Brisson.
- Jusqu’à l’élection du président provisoire, la Chambre est présidée par son doyen d’âge.
- Aussitôt élu, le président provisoire prend la direction des débats et la garde jusqu’au jour où les pouvoirs de la moitié plus un des députés ayant été validés, l’Assemblée est officiellement constituée.
- A ce moment, les vérifications d’élections sont interrompues et l’on procède à l’élection du bureau définitif.
- L’institution d’un président provisoire, qui n’a lieu que tous les quatre ans, à l’origine d’une nouvelle législature, a pour but, en effet, de placer les délibérations de l’Assemblée sous l’autorité d’un homme investi directement de la confiance de la majorité, et de ne plus les laisser sous celle d’un membre qui ne doit sa situation transitoire qu’au privilège de l’âge.
- Les précédents indiquent que c’est le président provisoire qui est généralement investi de la présidence définitive.
- M. Brisson dispute à M. Deschanel, ce poste qu’il a honoré si longtemps par ses grandes qualités. Cette fois encore M. Deschanel l’emporte. Mais Bécart des voix est peu considérable.
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- LE DEVOIR
- La Chambre est nettement coupée en deux.
- D’un côté les monarchistes, les ralliés, les républicains modérés ; de l’autre, les radicaux, les radicaux-socialis. tes et les socialistes.
- L’âpreté inusitée de la dispute du fauteuil présidentiel s’explique par le caractère politique qui a été donné, de part et d’autre, à ce premier acte de la nouvelle Chambre. On voulait se compter.
- La Chambre s’était réunie le 1er juin. Le samedi, n juin, l’opération de la constitution du bureau définitif était terminée ; le lundi, 13 juin, la bataille recommençait à l’occasion des interpellations de MM. Millerand, Dujardin-Beaumetz, Trouillot et Vallé sur la politique générale du gouvernement. Elle a duré deux jours.
- M. Millerand a parlé au nom du parti socialiste qui est sorti fortifié de la lutte électorale, et M. Bourgeois au nom du parti radical. Les deux orateurs, après avoir constaté le caractère hétérogène de la majorité gouvernementale, ont reproché au ministère d’avoir gouverné pendant deux ans, non sur un programme, mais sur une négation, la lutte contre le collectivisme.
- Il n’y a, suivant M. Millerand, qu’une seule politique possible, une politique de gauche. Les élections imposent certaines réformes indispensables. Il y a d’abord les réformes électorales, les lois sur la limitation des heures de travail, l’allégement des charges qui pèsent sur les citoyens, charges militaires et charges fiscales.
- L’impôt sur le revenu est désormais aux portes du Parlement, il faudra le laisser entrer.
- M. Bourgeois a toujours été contraire au collectivisme, mais selon lui, la meilleure manière de l’arrêter, c’est de défendre la petite propriété contre l’exploitation de la puissance financière et de réaliser les réformes démocratiques.
- Avant tout, la coupure doit se faire entre les républicains et ceux qui ont toujours combattu la République, qui la supportent aujourd’hui et qui la détruiraient
- demain.
- Il ne faut pas que le gouvernement républicain ne puisse vivre que par la permission des adversaires de la
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
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- République, sinon on arrivera, comme en Belgique, à force de divisions entre les libéraux, à établir la domination du parti clérical, et à faire aussi la fortune du parti socialiste par l’écrasement des modérés.
- On ne peut pas gouverner contre la moitié de la Chambre, contre la majorité du parti républicain. Une majorité de gauche pourrait mener pendant de longues années les affaires de la République, sérier les questions, aborder les réformes avec méthode, établir en premier lieu l’impôt sur le revenu, avec le caractère delà progression, et plus tard rechercher une meilleure organisation constitutionnelle, sans vouloir porter atteinte à l’existence et aux attributions d’une autre assemblée.
- M. Méline estime que la République ne court, en ce moment, aucun risque. S’il y avait péril, c’est du côté socialiste qu’il viendrait, et si même il venait de droite, c’est le socialisme qui l’aurait créé.
- Plus ce parti se rapprochera du pouvoir, plus les inquiétudes du pays grandiront, et plus le mouvement de recul s’accentuera.
- Il n’a jamais fait de concession à la droite. La droite, et c’était son droit, a pratiqué ce qu’elle appelle la théorie du moindre mal en accordant son concours à un ministère républicain modéré.
- Le gouvernement apporte devant la Chambre actuelle un programme absolument républicain. Il demande aux républicains de se grouper sur ce programme à l’exclusion des articles qui ne peuvent que les diviser. Il repousse absolument l’impôt sur le revenu, et la révision de la Constitution, estimant bien plus intéressante la révision du règlement de la Chambre.
- Un des auteurs de la demande d’interpellation, M. Trouillot, a fait le procès des actes du ministère auquel il a reproché d’avoir été à la fois le plus long et le plus stérile de la République.
- A quoi M. Méline répond que si le gouvernement n’a pu faire aboutir plus de réformes, c’est que l’opposition a constamment semé des difficultés sur son chemin.
- On passe au vote des ordres du jour.
- La priorité est refusée par 294 voix contre 271 à un
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- ordre du jour de M. Trouillot demandant à la Chambre de se prononcer sur la politique suivie pendant deux ans par le gouvernement.
- Un ordre du jour de MM. Ribot et Dupuy est ainsi conçu :
- « La Chambre, approuvant les déclarations du gouvernement et résolue à pratiquer une politique de réformes démocratiques fondée sur l’union des républicains, passe à l’ordre du jour. »
- La division est demandée.
- Le premier paragraphe « approuvant les déclarations du gouvernement » est adopté par 295 voix contre 272.
- Le 2e paragraphe « et résolue à pratiquer une politique de réformes démocratiques fondée sur l’union des républicains » est adopté par 527 voix contre 5.
- MM. H. Ricard et Bourgeois (Jura), radicaux, proposent l’adjonction suivante : « et résolue à ne soutenir qu’un ministère qui s’appuiera exclusivement sur une majorité républicaine. »
- Cette adjonction est adoptée malgré l’opposition de M. Méline par 295 voix contre 246.
- M. Dulau propose l’adjonction suivante : « et des socialistes ».
- Cette adjonction est repoussée par 492 voix contre 86.
- L’ensemble de l’ordre du jour est adopté par 284 voix contre 272.
- La proclamation de ce vote a été accueillie par les applaudissements unanimes de la Chambre.
- C’est ainsi que chaque parti avait salué naguère le résultat des élections générales. Chacun y voyait sa propre victoire et l’écrasement de ses adversaires.
- Mais le ministère Méline ne pouvait triompher du vote, à 12 voix de majorité seulement, celles de ses membres, d’un ordre du jour de confiance qui renfermait une disposition repoussée par lui comme constituant une condamnation formelle de sa politique. Le 15 juin, il remettait sa démission au Président de la République.
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- faits politiques et sociaux
- FRANCE
- Un musée de souverains
- On lit dans VEmancipation :
- L’idée est venue jadis aux amateurs de collections historiques de réunir, dans les vitrines d’un musée, les reliques des empires et des monarchies. A côté des habits de cour et de l’épée d’un conquérant, on voit là des souvenirs de vie publique ou intime ; la plume avec laquelle après une victoire, a été signé un traité célèbre, le sceptre d’or d’un monarqne et la modeste canne qui, vers la fin de sa vie, l’aidait à marcher, puis des tableaux, des auto-' graphes, des ornements précieux, d’augustes têtes couronnées de lauriers, la statue équestre dédiée à un grand roi, et de menus objets rapportés d’un lieu d’exil.
- L’exposition rétrospective de l’économie sociale en 1900 sera, elle aussi, un musée consacré à la mémoire d’un grand nombre de simples citoyens devenus eux-mêmes, sans le savoir, des souverains modernes et pacifiques de la philosophie et de la sociologie. Elle contiendra l’histoire du progrès social enseigné par des souvenirs et des symboles. On y verra le buste de Franklin, éducateur du peuple ; le médaillon de Turgot, libérateur du travail par la suppression des jurandes et maîtrises, les lois trop individualistes de 1789, puis les idées de Saint-Simon mettront en lumière le principe d’association. On devra trouver dans ce sanctuaire les réductions des trois monuments érigés en l’honneur de Charles Fourier, de Godin, qui a mis en pratique la rémunération du travail proportionnelle aux concours donnés et aux risques courus, et de Jean Leclaire attirant à lui un ouvrier peintre pour.l’éle-ver paternellement de la condition de salarié pur et sim-pie à la participation aux bénéfices. Non loin de là seront les bustes de Laroche-Joubert et d’Alexandre de Berny,
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- DE DEVOIR
- promoteurs delà participation en 1843 et 1848. La loi de l’offre et de la demande sera représentée par un groupe d’économistes. Le Play, créateur à l’exposition de 1867 du jury du nouvel ordre des récompenses, devra entrer dans ce Panthéon pour avoir proclamé le devoir patronal et préconisé les subventions et les institutions diverses dont le bienfait s’ajoute au salaire. L’enquête extraparlementaire de 1883 sur la participation et l’association aura sa place. A côté d’elle, seront inscrites les déclarations de principes faites de 1889 à 1897 par nos Congrès coopératifs nationaux ou universels. Le portrait du pape Léon XIII et quelques lignes de l’Encyclique de 1891 rappelleront ses déclarations solennelles relatives au juste salaire. Schultze-Delitsch représentera le grand mouvement du crédit populaire en Allemagne ; Lincoln, Schœl-cher et Dom Pedro, empereur du Brésil, l’abolition de l’esclavage ; le tzar Alexandre II, la suppression du servage; et les équitables pionniers de Rochdale, l’avènement de la coopération. Ce sera le grand tableau de l’histoire sociale dans le monde depuis l’esclavage jusqu’au salaire perfectionné, depuis le travail marchandise acheté au rabais jusqu’au travail collaborateur rémunéré dans la juste proportion de son concours et jusqu’à l’association coopérative sous toutes ses formes, accompagnée des admirables développements de la mutualité, de l’association syndicale, de la prévoyance, de l’assurance ouvrière et, enfin, les habitations à bon marché au-dessus desquelles on mettra l’image de l’Alsace et de Jean Dolfus.
- Grands et petits, savants et ignorants, auront contribué à l’oeuvre commune. Les plus humbles, comme les plus puissants, auront fait, eux aussi, acte de souveraineté, car ils auront agi sur l’opinion publique ; ils auront ainsi gouverné dans le sens le plus élevé du mot. Beaucoup de rois d’Angleterre font moins bonne figure dans l’histoire que VansittartNeale, le roi débonnaire de la coopération.
- Charles Robert
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- La section française de l’Alliance coopérative internationale a décidé, sur la proposition de son président,
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- jq. Charles Robert, de mettre à l’étude pour le prochain Congrès et l’Exposition de 1900, les questions suivantes :
- A. — Préciser, par des exemples bien choisis et d’une manière pratique, le mode d’application du principe d’après lequel le partage des bénéfices entre l’intelligence dirigeante, le travail des collaborateurs associés ou non et le capital engagé, doit être fait proportionnellement aux concours donnés et aux risques courus par chacun des facteurs de la production, étant bien entendu que ce partage, dont les bases varient suivant la nature et l’organisation de l’entreprise, ne peut être réglé que par de libres conventions.
- B. — Étudier, au point de vue de la participation aux bénéfices, les règles d’inventaire relatives aux divers prélèvements à faire avant tout partage, soit pour l’amortissement du capital engagé et les améliorations futures de l’outillage, soit pour les institutions de prévoyance et d’utilité générale (accidents, maladies, vieillesse, éducation, etc.) destinées au personnel.
- C. — Examiner le système indiqué par M.Van Marken, dans lequel le capital, payé par un intérêt et une prime d’assurance pour ses risques, ne recevrait aucun dividende, le bénéfice net se partageant alors exclusivement entre le travail et l’intelligence dirigeante.
- D. — Quels sont les attributs essentiels de l’autorité responsable, gérance ou direction, à maintenir intacts dans un régime coopératif d’émancipation et d’association?
- E. — Elaborer deux ou trois statuts modèles de participation aux bénéfices et d’organisation coopérative dans le système dit Co-partner s hip.
- La section a également adopté et renvoyé à la Chambre consultative des Associations ouvrières de production, une proposition tendant à la rédaction d’un Guide pour la constitution des sociétés coopératives de production.
- Ce Guide serait conforme en même temps à la législation on vigueur et aux principes proclamés en 1895, 1896 et 1897 par les trois congrès de l’Alliance coopérative internationale.
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- La Société pour l’étude pratique de la participation a été chargée d’examiner ce qui, dans les questions repro^ duites ci-dessus, se rattache plus particulièrement à ce mode de rémunération.
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- Les « Petites A »
- Au commencement de juin a eu lieu à Saint-Etienne le premier congrès des « Petites A », c’est-à-dire des associations d’anciennes et d’anciens élèves d’écoles laïques.
- L’organisateur de ce congrès régional était M. Johan-nès Merlot, le « Jasmin stéphanois » comme l’a appelé M. Compayré, recteur de l’Université de Lyon, directeur des travaux du congrès.
- Des délégués étaient venus du Rhône, de l’Yonne, de la Côte-d’Or, de Saône-et-Loire, de l’Ailier, de l’Ardèche, etc.
- Le congrès a été marqué par une cérémonie aussi nouvelle que le congrès lui-même et qui vaut d’être signalé.
- On a inauguré le « patronage Chapelon ».
- Ce patronage est le premier du genre. Il comprend, au rez-de-chaussée, une salle de conférences, un gymnase, des salles de réunion ; au premier, un cercle avec billard, tables, etc., une bibliothèque. Il sera le siège social de l’Union fédérale des « Petites A » stéphanoises, qui ont pris l’initiative du congrès. Il est dû à un legs d’un ouvrier passementier, André Chapelon, et à une allocation du conseil municipal.
- Parmi les voeux adoptés signalons les suivants :
- Qu’il puisse être organisé sans statuts approuvés, et par un accord tacite entre les fondateurs et les anciens élèves, des petites associations et des patronages ;
- Qu’une large part soit faite aux membres du personnel enseignant dans les comités de ces associations, ces institutions devant être la continuation de l’école publique, en conformité des vues de M. Buisson et de son successeur, M, Bayet.
- Fondation de maisons de l’adolescence où se trouveraient réunis salles de conférences, bibliothèque, gymnase, préau pour les jeux à l’imitation du patronage Cha-
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- pelon, à Saint-Etienne ; de la maison des adultes, à Agen ; et du patronage à la veille de se constituer à Nimes ;
- Demande d’autorisation à l’Etat de laisser les jeunes militaires fréquenter les associations ;
- Organisation d’un congrès à Lyon en 1899 et préparation d’un congrès national à Paris en 1900.
- M. Cavé, le fondateur de la Mutualité scolaire, a fait adopter les vœux suivants :
- lo Création de patronages démocratiques; 2° installation de cantines scolaires ; 3° extension de la Mutualité scolaire.
- M. Edouard Petit, le dévoué propagandiste des œuvres post-scolaires et de l’enseignement des adultes a fait adopter les vœux suivants :
- 1° Fédération des patronages et associations; 2° fondation de maisons de l’adolescence; 3° large part laissée à l’initiative privée ; 4° demande d’autorisation à l’Etat de laisser les jeunes militaires fréquenter les associations ; 5° organisation d’un congrès à Lyon en 1899.
- >k
- Le 6e congrès national des sociétés de secours mutuels et de retraites aura lieu cette année à Reims du 14 au 18 août.
- Des questions d’un haut intérêt pour l’avenir de ces institutions seront traitées dans ce congrès, en raison de la récente mise en vigueur de la loi qui constitue le code des sociétés de secours mutuels.
- Adresser les adhésions et les demandes de renseignements à M. Schnétzler, secrétaire général de la commission d’organisation, 4, rue de l’Isle, à Reims.
- SUISSE
- L’Union suisse des Arts et Métiers (Schwezerischer Oewerbeverein) vient de publier son rapport pour 1897.
- Cette société, qui groupe les patrons de la petite industrie et des métiers, compte actuellement 106 sections et 19.700 membres. Elle a un secrétaire permanent qui est M. Werner Krebs, à Berne.
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- LE DEVOIR
- Les questions les plus importantes sont constamment à l’ordre du jour de cette association. Elle discute en parti-culier depuis plusieurs années des propositions relatives à une législation fédérale sur les arts et métiers, avec ou sans syndicats professionnels obligatoires. Des divergences de vues se sont produites parmi ses sections. Le président central, M. Scheidegger, voudrait que le principe des syndicats obligatoires fût admis, dans une future loi fédérale,et il est appuyé par un grand nombre de sections; un certain nombre de sections de la Suisse orientale, au contraire, se sont prononcées contre les syndicats obligatoires.
- On cherche actuellement à trouver un terrain de conciliation entre ces deux opinions opposées.
- L’assemblée annuelle a eu lieu le dimanche 19 juin, à Glaris. On s’y est occupé d’une législation fédérale sur les métiers et des syndicats professionnels.
- Entre temps, le sécrétariat de l’Union ne reste pas inactif et les questions d’organisation générale ne l’absorbent pas au point de lui faire négliger des intérêts plus terre à terre.
- C’est ainsi qu’il envoyait dernièrement aux journaux, à l’adresse du public , un communiqué recommandant l’adoption de termes plus courts et le prompt règlement des notes dues aux artisans.
- Il est d’usage entre grands négociants et industriels de facturer immédiatement tout envoi et de fixer un terme de payement de trois mois. Le petit artisan qui dispose d’un capital moins important n’est-il pas en droit d’invoquer le même principe.
- Le secrétariat invite donc tous les artisans et négociants à s’entendre entre eux quant à l’introduction de ce système et ensuite à l’appliquer strictement.
- Le secrétariat considère cette réforme du crédit comme le meilleur moyen de soutenir la classe des petits artisans et d’améliorer leur position sociale.
- La durée du travail dans les entreprises de transports.
- La révision de la loi fédérale sur la durée du travail
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- dans les entreprises de transport réduit la durée maximum du travail de douze à onze heures et autorise le Conseil fédéral à réclamer une nouvelle réduction, dans certaines circonstances.
- La durée du travail ne devra pas dépasser : pour le personnel des locomotives et des trains, 14 heures ; pour les gardes-barrières femmes, 12 heures; pour le reste du personnel, en tant qu’il est logé par les compagnies à proximité du lieu de leur travail, 16 heures, et lorsqu’il n’est pas logé, 15 heures.
- Les femmes ne doivent pas être employées au service de nuit, c’est-à-dire de 10 heures du soir à 4 heures du matin.
- Les jours de repos doivent compter 24 heures pleines, et doivent être prolongés de 6 heures au moins, s’ils n’ont pas été précédés, immédiatement ou dans un court espace auparavant, du repos ininterrompu règlementaire.
- La loi est applicable également au personnel des postes et télégraphes.
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- La protection ouvrière.
- Sur l’initiative du Comité directeur de la Fédération ouvrière suisse il a été décidé que le prochain congrès international pour la protection ouvrière aurait lieu en 1899 à Lucerne avec l’ordre du jour provisoire suivant : Assurance contre le chômage et bureaux de placement ; garantie du droit d’association; subvention en faveur du mouvement professionnel.
- S ALLEMAGNE
- Les Bourses du travail mixtes en Prusse.
- Un arrêté ministériel, rendu conjointement par les ministres du Commerce et de l’Intérieur de Prusse, incite les gouverneurs de province à provoquer la création de Bourses du travail, administrées par un Comité mixte de patrons et d’ouvriers, dans les villes d’une population supérieure à 100.000 habitants.
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- LE DEVOIR
- PAYS-BAS
- Le service militaire personnel.
- Un projet de loi sur le service militaire personnel a été voté par la seconde Chambre dans les premiers jours de juin.
- L’article 1er établissant le principe du service personnel a été adopté par 71 voix contre 19. Tous les opposants sont catholiques.
- La loi admet des exemptions en faveur du clergé des différents cultes.
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- SERBIE Les élections.
- Le 4 juin dernier, le corps électoral serbe a procédé au renouvellement de la Skoupchtina.
- La Constitution de 1888 ayant été abolie par un coup d’Etat, les dispositions surannées de la Constitution de 1868 ont été mises en vigueur et, au lieu de 134 députés, le nouveau Parlement en comptera 258.
- Le roi en nomme 64 et les électeurs 194.
- Tout serbe qui paye l’impôt sur ses biens, son travail ou son revenu, est électeur: C’est une sorte de suffrage universel. Dans les chefs-lieux d’arrondissement, le suffrage est direct et dans les autres communes il esta deux degrés. Tout électeur âgé de trente ans et payant 30 francs d’impôt sur ses biens, son travail ou son revenu, est éligible.
- Jamais, disent les dépêches, en aucuns pays, on n’a vu pression électorale aussi scandaleuse. Les opérations dans les bureaux électoraux ont eu lieu en présence de la force _armée qui chassait les électeurs hostiles quand ils se présentaient pour voter. Dans certains arrondissements douteux, le ministre de l’intérieur et les préfets ont fait proclamer le résultat des élections avant même l’ouverture du scrutin. Dans ces conditions, les élections n’ont donc été qu’une comédie qui s’est terminée par l’élection de 162 libéraux, 62 progressistes, 19 indépendants et.... 1 radical.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- La Skoupchtina comptait auparavant plus de deux cents radicaux. Inutile de demander où se trouve actuellement l’opposition.
- BELGIQUE
- Les unions professionnelles.
- VOffice du travail français publie le texte in-extenso de l’importante loi du 31 mars 1898 sur les Unions professionnelles, dont les points principaux peuvent être résumés de la façon suivante :
- L’Union professionnelle est une association formée exclusivement pour l’étude, la protection et le développement de leurs intérêts professionnels, entre personnes exerçant dans l’industrie, le commerce, l’agriculture ou les professions libérales à but lucratif, soit la même profession ou des professions similaires, soit le même métier ou des métiers qui concourent à la fabrication des mêmes produits (art. 2).
- Les Unions jouissent de la personnalité civile (art. 1er). Elles ne peuvent exercer elles-mêmes ni profession, ni métiers ; mais elles peuvent faire sans bénéfices à leur profit et sans qu’ils soient réputés actes de commerce, les achats et les ventes nécessaires au fonctionnement de leurs ateliers d’apprentissage ; les achats, pour la revente à leurs membres, des matières premières, semences, engrais, bestiaux, machines et autres instruments, et généralement de tous objets propres à l’exercice de la profession ou du métier de ces membres ; les achats des produits de la profession ou du métier de leurs membres et la revente de ces mêmes objets ; les achats de bestiaux, machines et autres instruments et généralement de tous objets destinés à rester la propriété de l’Union pour être mis à l’usage de ses membres, par location ou autrement, en vue de l’exercice de leur profession ou de leur métier ; posséder d’autres immeubles que ceux nécessaires à leurs opérations (art. 11).
- Ces immeubles payent une taxe annuelle de 4 OjO de leur revenu cadastral (art. 11). Les Unions ne peuvent prendre de parts, ou d’actions dans des sociétés commensales (art. 4).
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- LE DEVOIR
- Les Unions comprennent au moins sept membres actifs; elles peuvent compter parmi leurs membres des mineurs de 16 ans et des femmes, ainsi que des membres honoraires n’appartenant pas à la profession jusqu’à concurrence d’un quart des membres effectifs.
- Les mineurs seuls sont privés de voix délibérative (art. 3).
- Les femmes et les membres non professionnels peuvent participer à la direction desUnions, mais les trois quarts au moins des dirigeants doivent être membres effectifs (art. 4).
- Les débitants de boissons ne peuvent faire partie des Unions d’une autre profession s’ils n’ont exercé celle-ci pendant 4 ans au moins (art. 3); ils sont toujours exclus de la direction (art. 4).
- Tout le fonctionnement des Unions doit être réglé en grand détail par les statuts (art. 4 et 5), et ceux-ci sont soumis à l’autorisation de l’administration ; celle-ci doit également recevoir chaque année des comptes détaillés des recettes, dépenses et opérations (art. 8). Les statuts doivent contenir l’engagement de rechercher d’un commun accord avec la partie adverse les moyens d’aplanir, soit par la conciliation, soit par l’arbitrage, tout différend intéressant l’Union et portant sur les conditions du travail.
- La dissolution des Unions peut être prononcée par les tribunaux à la demande du ministère public ou de tout intéressé (art. 14), après une mise en demeure avec délai de 3 mois (art. 15), pour toute violation des prescriptions de la loi qui règlent les opérations de la société (art. 2), la composition de ses membres (art. 3), l’emploi de ses biens ou la constitution de sa direction (art. 4).
- Jouissent de la personnification civile dans les mêmes limites et sous les mêmes conditions que les Unions, les fédérations d’Unions professionnelles composées de personnes exerçant, soit la même profession ou des professions similaires, soit le même métier ou des métiers qui concourent à la fabrication des mêmes produits.
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- LA QUESTION DE LA PAÎX
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- LA QUESTION DE LA PAIX
- Les grands partisans de l’arbitrage et de la paix.
- La Société « La paix par le droit » nous a adressé et nous l’en remercions vivement, une brochure portant le titre qui précède et contenant, outre le texte explicatif, deux fines gravures : l’une, esquisse avec chiffres se reportant à la nomenclature des personnages ; l’autre, reproduction du tableau (1) môme exécuté par M. Danger, sur la proposition de M. Ansbert Labbé, négociant et armateur, membre de la Société française pour l’Arbitrage entre nations.
- Le tableau contient une centaine de personnages choisis parmi ceux qui « dans tous les temps et danstous les pays ont réellement concouru par la plume, par la parole ou par l’action à ce qui est maintenant un devoir de civilisation et d’humanité », c’est-à-dire la substitution de la médiation et de l’arbitrage à la guerre, pour le règlement de tous les différends entre les peuples.
- Le nombre des personnages qui se sont employés à cette oeuvre est grand, dit l’auteur de la brochure, et leur qualité exceptionnelle. « Les réunir tous eut été impossible. Il a donc fallu, bien à regret, se limiter. »
- Alexandre III occupe le centre de la toile. Il est debout, près de l’autel sur lequel est inscrite la devise : Per ar-bitros ad pacem. Le tableau est dédié à la Russie.
- Citons parmi les contemporains dont les traits sont reproduits : Léopold 1er l’ancien roi des belges, le président Carnot, Frédéric Passy, Jules Simon, Charles Le-monnier, Henri Richard, Gladstone, Cobclen, Ruchonnet, Elie Ducommun, Léon XIII, Castelar, Buchner, Nobel, la baronne de Suttner, etc., etc.
- Part est faite à l’antiquité : On voit, à l’arrière-plan, Confucius, Boudha, Isaïe, Platon, Marc-Aurèle, etc., etc.
- (b Salon de 1898, salle 25, tableau n° 562.
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- LE DEVOIR
- Les temps modernes sont représentés par Henri IV Sully, Kant, Fénelon, J.-J. Rousseau, Bentham, Volney Saint-Simon, Lamartine, etc., etc.
- Bien des apôtres de la paix, et parmi eux Jean Baptiste André Godin (1), ne figurent pas sur le tableau de M. Danger ; (la cause ne serait guère avancée encore si l’on avait pu rassembler tous ses partisans les plus actifs en une seule toile) mais l’œuvre du peintre évoquera, en chacun, des souvenirs personnels ; et chacun ainsi placera, parmi les personnages du tableau, ceux qu’il aura vus dévoués à la grande cause de la paix et de l’humanité.
- * *
- La Convention de Genève.
- Quelque temps après l’ouverture des hostilités entre les Etats-Unis et l’Espagne, le Conseil fédéral suisse adressait aux Etats signataires de la Convention de Genève la note circulaire suivante :
- En 1868 déjà, les Etats signataires de la Convention de Genève du 22 août 1864, relative à l’amélioration du sort des militaires blessés dans les armées en campagne, avaient reconnu la nécessité d’étendre les principes de cette convention aux guerres navales. Une conférence internationale, réunie à Genève du 5 au 20 octobre 1868, a adopté un projet de 14 articles additionnels à la Convention de Genève, dont cinq précisent certaines dispositions de cette convention et neuf ont trait à la marine. Ces articles additionnels, n’ayant pas reçu la consécration diplomatique, restèrent à l’état de projet. Néanmoins, l’Allemagne et la France consentirent, en 1870, à les appliquer à titre de modus vivendi, pendant toute la durée des hostilités. C’est par note circulaire du 22 juillet 1870 que le Conseil fédéral donna connaissance aux gouvernements des Etats faisant partie de la Convention de Genève de l’accord intervenu entre la Confédération de l’Allemagne du Nord et la France.
- (1) Voir ses ouvrages : Solutions sociales, Le Gou'ûernërnent, etc.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- « Aujourd’hui, une guerre ayant éclaté entre les Etats-Unis d’Amérique et l’Espagne, guerre qui a pour théâtre principal la mer, nous nous sommes préoccupés des inconvénients très graves qui pourraient résulter de la non-observation d’un accord entre les parties belligérantes, en ce qui concerne les secours à prêter aux malades, aux blessés et aux naufragés. Nous n’avons donc pas hésité à faire, le 23 avril, auprès des cabinets de Madrid et de Washington, des démarches, pour qu’ils consentissent à mettre en vigueur, pendant toute la durée des hostilités, au moins à titre de modus vivendi, les articles additionnels du 20 octobre 1868, tels qu’ils ont été modifiés à la demande de la France (art. a), et interprétés par la France et la Grande-Bretagne (art. 10). La note imprimée ci-jointe informe Votre Exellence en quoi consistent ces modifications et cette interprétation.
- « Les deux gouvernements apprécièrent les sentiments qui nous avaient guidés dans notre démarche, ont déféré à notre proposition et ont adressé aux commandants de leurs forces de terre et de mer des instructions en conséquence. En portant ce qui précède à la connaissance des Etats signataires de la Convention de Genève, nous formons les voeux les plus ardents pour que la durée des hostilités soit la moins longue possible, et que l’acte de Genève du 20 octobre 1868, volontairement adopté par les belligérants, contribue à adoucir les maux de la guerre ».
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- Le différent Anglo-Transvaalien.
- On sait que c’est en invoquant la suzeraineté de l’Angleterre que M. Chamberlain a refusé de soumettre à un arbitrage les difficultés pendantes entre la République sud-africaine et la Grande-Bretagne. Cette revendication de suzeraineté soulevée pour la première fois par l’Angleterre, depuis la signature de la convention de Londres de 1884 réglant les rapports anglo-transvaaliens, paraît d’autant moins heureuse qu’il y a quatre ans à peine le jugement d’un litige, où précisément l’Angleterre invoquait cette convention, a été soumis à un arbitre.
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- En 1894, les Indiens sujets anglais établis au Transvaal se plaignirent d’être lésés dans leur liberté personnelle et commerciale par l’obligation que leur imposait une loi transvaalienne de se fixer dans des quartiers spéciaux. Le gouvernement britannique prit en main leur cause, et fit remarquer au Transvaal que la situation des Anglo-Indiens dans ce pays était réglée par la convention do Londres, sauf les exceptions consenties postérieurement, par l’Angleterre. L’Angleterre prétendait que les restrictions de leurs droits imposées aux Anglo-Indiens dépassaient celles accordées par la convention de Londres et les traités, et constituait une rupture de cette convention et des traités.
- Les deux pays décidèrent de soumettre le différent à l’arbitrage du juge suprême de l’Etat libre d’Orange sans que l’Angleterre songeât à se prévaloir d’une prétendue suzeraineté sur le Transvaal, et le jugement qui, d’ailleurs, lui donnait tort, fut accepté sans observation.
- Il semble donc queM. Chamberlain choisit une base peu solide en invoquant la convention de 1884 pour refuser au Transvaal de recourir aux bons offices d’un Etat, tel que la Suisse, par exemple, en vue de mettre fin au désaccord qui, sur quelques points, sépare l’Angleterre et le Transvaal.
- Tel est du reste le sens de la réponse que le gouvernement du Transvaal vient de faire à la dépêche de M. Chamberlain en date du 16 octobre dernier.
- Le gouvernement du président Krüger, qui a mis, comme on voit, du temps pour répondre, déclare que la République sud-africaine ne reconnaît aucune suzeraineté depuis la convention de 1884 qui a annulé les interprétations que l’on aurait pu tirer du préambule de celle de 1881.
- Dans ce même document le président Krüger renouvelle la déclaration déjà faite qu’il ne peut tenir l’invasion Jameson pour une entreprise privée, puisqu’il a été démontré par des documents authentiques qu’elle avait été approuvée par des fonctionnaires anglais. Et l’auteur de cette déclaration énergique maintient qu’il a, dans
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- ces conditions, le droit de réclamer un arbitrage pour régler les contestations pendantes avec la Grande-Bretagne.
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- Guerre hispano-américaine.
- Sous le titre Cubains et Arméniens, M. Hodgson Pratt publie dans le journal Concord, de mai 1898, un article dont voici le résumé :
- « Je propose que, si une nation est en faute, toutes les autres nations ou une partie d’entre elles s’unissent en une action commune, quoique pacifique. Je suis certain que le Sultan aurait cédé, si quelques-uns des Etats européens, petits ou grands, lui avaient adressé une menace collective bien formulée. Si elles avaient pris l’engagement mutuel de cesser tout commerce et toute relation avec lui jusqu’au moment où il aurait donné des garanties contre les massacres, il aurait vu se produire un tel mécontentement parmi ses sujets ayant des relations commerciales avec l’étranger, et aurait eu à supporter une telle diminution dans ses revenus, qu’il aurait été forcé de céder. »
- — Le Comité central de VAssociation des journalistes amis de la Paix a adressé un chaleureux appel aux journalistes d’Espagne et des Etats-Unis en les conjurant de prêter leur puissant concours à une solution pacifique du confit hispano-américain, attendu que si la presse des deux mondes le veut, la guerre — dont les conséquences peuvent devenir terribles — sera rendue impossible.
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- L’association danoise de la Paix aura à examiner clans sa prochaine Assemblée générale qui aura lieu en juillet, les importants amendements à ses statuts que son comité lui propose.
- Depuis la fondation de l’Association, l’un de ses buts a été la neutralisation du Danemark ; mais le comité propose qu’on supprime les mots : « à l’exemple de la Suisse et de la Belgique », ces mots ayant occasionné beaucoup de malentendus.
- Tandis que la neutralité de la Suisse et de la Belgique
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- est d’une nature continentale (c’est-à-dire que le passage à travers ces pays est interdit aux belligérants), la neutralité du Danemark doit être d’une nature maritime (c’est-à-dire que le passage sera permis à travers les trois grands canaux océaniques : le Sund, le grand Belt et le petit Belt, qui forment les portes entre la mer du Nord et la mer Baltique). Cette dernière mer est et restera mer libre (mare liberum), et non pas mer close (mare clausum), ce qu’elle a été plusieurs fois dans le siècle passé.
- La liberté delà Baltique, soit le libre passage à travers les portes de cette mer, a été déjà adoptée par des Congrès de la Paix à Genève (septembre 1883), à Berne (août 1884), à Gotembourg (août 1885) et à Paris (juin 1889).
- Cette sorte de neutralité a été reconnue pendant la guerre de Crimée (1854-56) par 23 autres Etats souverains, non seulement pour le Danemark, mais aussi pour la Norvège et la Suède.
- Le but des amis de la Paix de Danemark sera donc à cet égard : d’obtenir que la même neutralité, mais perpétuelle, soit reconnue par tous les autres Etats souverains. La proposition du comité ne demande pas que cette neutralité soit garantie, mais seulement qu’elle soit respectée. Tel est le résumé des motifs à l’appui de cette proposition, qui semble présenter un intérêt plus universel que les autres amendements aux statuts.
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- Un canon monstre
- Les Etats-Unis aiment à faire grand. Dès leurs premiers pas dans la voie des armements indéfinis, par lesquels la vieille Europe achève de se ruiner, ils veulent étonner le monde par la monstruosité de leurs engins meurtriers, comme ils l’ont déjà étonné par leur brusque irruption sur le champ des batailles internationales.
- Ils achèvent, paraît-il, en ce moment, un canon qui serait le plus gros et le plus puissant qui existe : Ce canon pèsera 126 tonnes, soit six tonnes de plus que le canon Krupp envoyé par les Allemands à l’Exposition de Chicago.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- Le calibre est de 0m406 et la longueur de 14m98. A la culasse ce joujou aura lm52 de diamètre. Les projectiles pèseront d’ailleurs le poids fantastique de 1,043 kilos, plus d’une tonne, et la charge ne pèsera pas moins de 453 kilos.
- Avec un commandement suffisant, la pièce pourra envoyer son projectile énorme à plus de 25 kilomètres. Il est vrai que le coût de ce canon est évalué à 600.000 francs.
- Un Appel-Programme
- — Nous recommandons comme modèle de concision et de clarté un Appel-Programme qu’a lancé récemment la société La Paioc par le Droit. Cet appel, en quatre pages quarto, résume ce qu’il importe de savoir quant à l’organisation du mouvement pacifique et aux dangers de la situation actuelle de l’Europe. Le secrétaire de la Paix par le Droit est M. J. Prudhommeaux,à Montluçon.
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- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- Un nouveau jugement du tribunal de Château-Thierry
- Le tribunal de Château-Thierry, dont la sentence dans Faffaire Ménard fit tant de bruit, avait à statuer, le mois dernier, sur le cas d’une jeune fille, Eulalie M.., poursuivie pour avoir jeté des pierres à son ancien amant, Léonce G.
- Celui-ci avait séduit Eulalie M..., mais il l’abandonna quand il l’eut rendu mère, il lui refusa tout secours, d’où l’irritation de la délaissée.
- Le jugement rendu par le tribunal rappelle les faits et condamne la prévenue seulement à un franc d’amende avec le bénéfice de la loi Béranger.
- En voici les principaux considérants :
- Attendu qu’il existe, en faveur d’Eulalie M..., des circonstances particulièrement atténuantes, tirées à la fois des bons renseignements recueillis sur elle et de l’abandon dans lequel elle a été laissée, ainsi que son enfant, malgré tant de formelles promesses ;
- Qu’à tous ces éléments d’atténuation il vient s’en joindre un autre, résultant de cette lacune de notre organisation sociale qui laisse à une fille-mère toute la charge de l’enfant qu’elle a conçu, alors que celui qui, sans aucun doute, le lui a fait concevoir, peut se dégager allègrement de toute responsabilité matérielle ;
- Qu’un semblable état de choses, qui met souvent la femme abandonnée dans la terrible alternative du crime ou du désespoir, est bien fait pour excuser dans la plus large mesure les mouvements et les actes violents auxquels elle peut se laisser aller contre celui dont le coeur est assez sec et le niveau moral assez bas pour lui laisser supporter, malgré sa situation aisée, toutes les charges de la maternité ;
- Que c’est bien le cas pour le tribunal, auquel le ministère public s’associe, de pousser, en faveur de la preve-
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- nue, l’application de l’article 463 du code pénal jusqu’à ses plus clémentes limites, de la faire en outre bénéficier bienveillantes dispositions de la loi du 26 mars 1891 (loi de sursis), afin qu’il demeure bien compris que, si Eulalie M... est la condamnée légale, ce n’est pas elle qui est moralement atteinte....
- Cette fois encore la presse s’est fortement occupée du jugement rendu par M. Magnaud, et l’honorable président du tribunal de Château-Thierry a été pris à partie par quelques-uns de nos confrères
- Cependant, dans cette nouvelle affaire, il n’y avait pas eu acquittement. La prévenue, sur qui on avait d’ailleurs les renseignements les plus favorables, avait exprimé ses regrets ; les violences étaient légères, et le plaignant indigne du moindre intérêt. Nos confrères conviennent de tout cela, et ce n’est pas de l’indulgence de M. Magnaud qu’ils se plaignent.
- Ils lui reprochent de paraître vouloir se faire une spécialité des jugements sensationnels, d’aucuns même trouvent paradoxal, pour ne pas dire scandaleux, qu’un juge, qui a pour mission expresse de faire respecter la loi et de l’appliquer, se permette de la juger, de la discuter et de la blâmer, au moment et dans l’acte même qui l’applique. En nombreuse compagnie, et nous nous en réjouissons, nous ne sommes pas de cet avis.
- La décision du tribunal de Château-Thierry n’est pas si novatrice que tendraient à le faire croire ces belles indignations. Il est arrivé souvent que des juges ont admonesté sévèrement des pères naturels qui refusaient de secourir leurs victimes, et plus d’un magistrat a exprimé hautement, en pleine audience, le regret qu’une lacune de notre code ne permette pas d’infliger au père indigne un châtiment exemplaire.
- Les confrères dont nous parlons ne sont pas en majorité, et nous avons, cette fois encore, le plaisir de constater que le Temps, qui n’est cependant pas suspect de rever de bouleversement social et d’immoralités, met. sa grande publicité au service de la bonne cause.
- C est en termes extrêmement modérés qu’il s’exprime:
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- « L’opinion publique en ces matières, dit-il, a certainement évolué en ces dernières années. Sans cesser complètement d’inquiéter de très honnêtes gens un peu timorés,le principe de la recherche de la paternité n’estply^ Vépouvantail qu’il était autrefois. Des projets en ce sens ont été déposés au Parlement, non pas seulement par des esprits chimériques, mais par des hommes de sens rassis et appartenant aux partis modérés... Il est clair que le noeud du problème est de se garder, par horreur d’un mal, de tomber dans un pire. La loi ne doit pas ouvrir le champ aux scandales injustifiés ni aux tentatives de chantage... Il s’agit de faire œuvre modeste, mais pratique. Dans l’état actuel des choses, une fille-mère n’a aucun moyen de contraindre son séducteur à contribuer aux frais d’entretien de son enfant qui, après tout, est le leur à tous deux. Si ses ressources sont insuffisantes, la pauvre femme n’a le choix qu’entre l’infanticide et le recours à l’Assistance publique. Est-ce juste? Est-ce humain? La législation française est à peu près la seule qui l’admette encore dans le monde civilisé. »
- Nous approuvons tout du jugement de Château-Thierry, et le fond et la forme, cette forme tant critiquée par le petit clan des journalistes doctrinaires.
- Avec M. A. Humbert de l’Eclair, nous pensons que le ton un peu enflé de ses jugements éveille forcément l’attention de la presse et par là peut utilement retentir dans l’opinion. -
- « Si la loi est mauvaise, et il n’est pas douteux qu’en bien des cas elle le soit, si ceux qui l’ont rédigée l’ont faite trop favorable aux heureux et trop dure aux humbles, il ne suffit pas de le dire, il faut le crier sur les toits, parce que c’est le seul moyen de la faire changer. La loi, nous la critiquons tous les jours dans nos articles, mais nos articles demeurent sans grand écho. Un seul jugement comme celui de Château-Thierry, qui casse bravement les vitres, qui fait tapage dans le landerneau judiciaire, dont on va parler durant des semaines et qui s’impose aux réflexions de tout le monde, a bien plu? d’effet que la dissertation la plus savante et contribue bien plus puissamment à hâter la réforme jugée néces-
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- saire que ne le ferait l’article le plus éloquent. C’est pourquoi la méthode de M. Magnaud a du bon. Elle heurte un peu les préjugés des gens du Palais, mais elle est pratique et, si elle ne convient pas aux juges, elle convient aux justiciables. »
- La loi est mauvaise assurément. L’article 340 du Code consacre une odieuse iniquité. Si le bruit fait autour du jugement de Château-Thierry contribue à faire promptement aboutir un des projets de loi qui tendent à modifier le Code dans le sens de la véritable justice et de la véritable humanité, il faudra s’en féliciter.
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- Le suffrage des femmes en Norvège.
- Nous avons résumé le mois dernier la loi du 21 avril qui institue en Norvège le suffrage universel pour les élections au Storthing.
- Cette loi a été adoptée par 78 voix contre 36. Les 78 voix appartiennant, sauf une seule, à la gauche.
- Détail des plus intéressants : 33 députés se sont prononcés pour l’extension du droit de vote aux femmes.
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- OUVRAGES REÇUS
- Les salaires usuels à Bruxelles, de 1892 à 1897, par Ch. de Quéker, secrétaire de la Bourse de Travail.
- Brochure de 36 pages, en vente à l’Imprimerie des Institutions de prévoyance, 6, rue d’Accolav, Bruxelles.
- Théories et Procédés du Magnétisme, avec portraits, Têtes de chapitres, Vignettes et Figures dans le texte. Cours professé à l'Ecole pratique de Magnétisme et de Massage, par H. Durville. Premier volume, in-18 de 360 pages, relié. Prix : 3 francs, à la Librairie du Magnétisme, 23, rue Saint-Merri, Paris.
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- -Summer Camp for little girls from the slums. Report offirst year, 1897.
- Opuscule très joliment illustré. S’adresser à Manchester : Labour press Ltd, Arkwright Mills, Miller street.
- A la même adresse on peut se procurer une brochure de 12 pages, intitulée : Trades Unionism and Co-opération, by James Johnston, J. P.
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- FAMILL
- par Hector MALOT
- Ouvrage couronné par l’Aoadéjmie française
- (Suite).
- C’était en traversant le village qu’elle avait fait ce calcul qui lui semblait d’ûne exécution aussi simple que facile, mais à peine eut-elle avalé une bouchée de son petit morceau de pain qu’elle sentit que les raisonnements les plus forts du monde n’ont aucune puissance sur la faim, pas plus que ce n’est sur ce qui doit ou ne doit pas se faire que se règlent nos besoins : elle avait faim, il fallait qu’elle mangeât, et ce fut gloutonnement qu’elle dévora son premier morceau en se disant qu’elle ne mangerait le second qu’à petites bouchées pour le faire durer ; mais celui-là fut englouti avec la même avidité, et le troisième suivit le second sans qu’elle pût se retenir, malgré tout ce qu’elle se disait pour s’arrêter. Jamais elle n’avait éprouvé pareil anéantissement de volonté, pareille impulsion bestiale. Elle avait honte de ce qu’elle faisait. Elle se disait que c’était bête et misérable ; mais paroles et raisonnements restaient impuissants contre la force qui l’entraînait. Sa seule excuse, si elle en avait une, se trouvait dans la petitesse de ces morceaux qui, réunis, ne pesaient pas une demi-livre, quand une livre entière n’eût pas suffi à rassasier cette faim gloutonne pi ne se manifestait si intense sans doute que parce qu’elle n’avait rien mangé la veille, et que parce que les .jours précédents elle n’avait pris que le bouillon que La Carpe lui donnait.
- Cette explication qui était une excuse, et en réalité la meilleure de toutes, fut cause que le quatrième morceau ont le sort des trois premiers ; seulement pour celui-là elle se dit qu’elle ne pouvait pas faire autrement et que lors, il n’y avait de sa part ni faute, ni responsabilité.
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- Mais ce plaidoyer perdit sa force dès qu’elle se remit en marche, et elle n’avait pas fait cinq cents mètres sur la route poudreuse, qu’elle se demandait ce que serait sa matinée du lendemain, quand l’accès de faim qui venait de la prendre se produirait de nouveau, si d’ici là le miracle auquel elle avait pensé ne se réalisait pas.
- Ce qui se produisit avant la faim, ce fut la soif avec une sensation d’ardeur et d’aridité de la gorge : la matinée était brûlante et, depuis peu, soufflait un fort vent du sud qui l’inondait de sueur et la desséchait; on respirait un air embrasé, et le long des talus de la route, dans les fossés, les cornets roses des liserons et les fleurs bleues des chicorées pendaient flétris sur leurs tiges amollies.
- Tout d’abord elle ne s’inquiéta pas de cette soif ; l’eau est à tout le monde et il n’est pas besoin d’entrer dans une boutique pour en acheter : quand elle rencontrerait une rivière ou une fontaine, elle n’aurait qu’à se mettre à quatre pattes ou se pencher pour boire tant qu’elle voudrait.
- Mais justement elle se trouvait à ce moment sur ce plateau de l’Ile-de-France, qui du Rouillon à la Théve ne présente aucune rivière, et n’a que quelques rus qui s’emplissent d’eau l’hiver, mais restent l’été entièrement à sec ; des champs de blé ou d’avoine, de larges perspectives, une plaine plate sans arbres d’où émerge çà et là une colline, couronnée d’un clocher et de maisons blanches ; nulle part une ligne de peupliers indiquant une vallée au fond de laquelle coulerait un ruisseau.
- Dans le petit village où elle arriva après Ecouen, elle eut beau regarder de chaque côté de la rue qui le traverse, nulle part elle n’aperçut la fontaine bienheureuse sur laquelle elle comptait, car ils sont rares les villages où l’on a pensé au vagabond du chemin qui passe assoiffé ; on a son puits, ou celui du voisin, cela suffit.
- Elle parvint ainsi aux dernières maisons, et alors elle n’osa pas revenir sur ses pas pour entrer dans une maison et demander un verre d’eau. Elle avait remarque que les gens la regardaient déjà d’une façon peu encourageante à son premier passage, et il lui avait semble
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- que les chiens eux-mêmes montraient les dents à la déguenillée inquiétante qu’elle était ; ne l’arrêterait-on pas quand on la verrait passer une seconde fois devant les maisons ? Elle aurait un sac sur le dos, elle vendrait, elle achèterait quelque chose qu’on la laisserait circuler; mais, comme elle allait les bras ballants, elle devait être une voleuse qui cherche un bon coup pour elle ou pour sa troupe.
- Il fallait marcher.
- Cependant par cette chaleur, dans ce brasier, sur cette route blanche, sans arbres, où le vent brûlant soulevait à chaque instant des tourbillons de poussière qui l’enveloppaient, la soif lui devenait de plus en plus pénible ; depuis longtemps elle n’avait plus de salive ; sa langue sèche la gênait comme si elle eût été un corps étranger dans sa bouche ; il lui semblait que son palais se durcissait semblable à de la corne qui se recroquevillerait, et cette sensation insupportable la forçait, pour ne pas étouffer, à rester les lèvres entr’ouvertes, ce qui' rendait sa langue plus sèche encore et son palais plus dur.
- A bout de forces, elle eut l’idée de se mettre dans la bouche des petits cailloux, les plus polis qu’elle put trouver sur la route, et ils rendirent un peu d’humidité à sa langue qui s’assouplit ; sa salive devint moins visqueuse.
- Le courage lui revint, et aussi l’espérance ; la Franco, elle le savait par les pays qu’elle avait traversés depuis la frontière, n’est pas un désert sans eau ; en persévérant elle finirait bien par trouver quelque rivière, une mare, une fontaine. Et puis, bien que la chaleur fût toujours aussi suffocante et que le vent souffiât toujours comme s’il sortait d’une fournaise, le soleil depuis un certain temps déjà s’était voilé, et, quand elle se retournait du côté de Paris, elle voyait monter au ciel un immense nuage noir qui emplissait tout l’horizon, aussi l°in qu’elle pouvait le sonder. C’était un orage qui arrivait, et sans doute il apporterait avec lui la pluie qui ferait des flaques-et des ruisseaux où elle pourrait boire tant qu’elle voudrait.
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- Une trombe passa, aplatissant les moissons, tordant les buissons, arrachant les cailloux de la route, entraînant avec elle des tourbillons de poussière, de feuilles vertes de paille, de foin, puis,quand son fracas se calma, on entendit dans le sud des détonations lointaines, qui s’enchaînaient, vomies sans relâche d’un bout à l’autre de l’horizon noir.
- Incapable de résister à cette formidable poussée, Per-rine s’était couchée dans le fossé, à plat ventre, les mains sur ses yeux et sur sa bouche ; ces détonations la relevèrent. Si tout d’abord, affolée par la soif, elle n’avait pensé qu’à la pluie, le tonnerre en la secouant lui rappelait qu’il n’y a pas que de la' pluie dans un orage ; mais aussi des éclairs aveuglants, des torrents d’eau, de la grêle, des coups de foudre.
- Où s’abriterait-elle dans cette vaste plaine nue? Et si sa robe était traversée, comment la ferait-elle sécher?
- Dans les derniers tourbillons de poussière qu’emportait la trombe, elle aperçut devant elle, à deux kilomètres environ la lisière d’un bois à travers lequel s’enfoncait la route, et elle se dit que là peut-être elle trouverait un refuge, une carrière, un trou où elle se terrerait.
- Elle n’avait pas de temps à perdre : l’obscurité s’épaississait, et les roulements du tonnerre se prolongeaient maintenant indéfiniment, dominés à des intervalles irréguliers par un éclat plus formidable que les autres, qui suspendait, sur la plaine et dans le ciel, tout mouvement, tout bruit, comme s’il venait d’anéantir la vie de la terre.
- Arriverait-elle au bois avant Dorage ? Tout en marchant aussi vite que sa respiration haletante le permettait, elle tournait parfois la tête en arrière, et le voyait fondre sur elle au galop furieux de ses nuages noirs ; et, de ses détonations, il la poursuivait en l’enveloppant d’un immense cercle de feu.
- Dans les montagnes, en voyage, elle avait plus d’une fois été exposée à de terribles orages, mais alors elle avait son père, sa mère qui la couvraient de leur pr°' tection, tandis que maintenant elle se trouvait seule, au milieu de cette campagne déserte, pauvre oiseau voyageur surpris par la tempête.
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- Elle eût dû marcher contre elle qu’elle n’eût certainement pas pu avancer, mais par bonheur le vent la poussait, et si fort, que par instants il la forçait à courir.
- pourquoi ne garderait-elle pas cette allure ? La foudre n’était pas encore au-dessus d’elle.
- Les coudes serrés à la taille, le corps penché en avant, elle se mita courir, en se ménageant cependant pour ne pas tomber à bout de souffle ; mais, si vite qu’elle courût, l’orage courait encore plus vite qu’elle, et sa voix formidable lui criait dans le dos qu’il la gagnait.
- Si elle avait été dans son état ordinaire elle aurait lutté plus énergiquement, mais fatiguée, affaiblie, la tête chancelante, la bouche sèche, elle ne pouvait pas soutenir un effort désespéré, et par moment le cœur lui manquait.
- Heureusement le bois se rapprochait, et maintenant elle distinguait nettement ses grands arbres que des abatis récents avaient clairsemés.
- • Encore quelques minutes, elle arrivait ; au moins elle touchait sa lisière, qui pouvait lui donner un abri que la plaine certainement ne lui offrirait pas ; et il suffisait que cette espérance présentât une chance de réalisation, si faible qu’elle fût, pour que son courage ne l’abandonnât pas : que de fois son père lui avait-il répété que dans le danger les chances de se sauver sont à ceux qui luttent jusqu’au bout !
- Et elle luttait, soutenue par cette pensée, comme si la main de son père tenait encore la sienne et l’entraînait.
- Un coup plus sec, plus violent que les autres, la cloua au sol couvert de flammes ; cette fois le tonnerre ne la poursuivait plus, il l’avait rejointe, il était sur elle ; il fallait qu’elle ralentît sa course, car mieux valait encore s’exposer à être inondée que foudroyée.
- Elle n’avait pas fait vingt pas que quelques gouttes de pluie larges et épaisses s’abattirent, et elle crut que c’était 1 averse qui commençait; mais elle ne dura point, emportée par le vent, coupée par les commotions du ton-aerre qui la refoulaient.
- Enfin elle entrait dans le bois, mais l’obscurité s’était laite si noire que ses yeux ne pouvaient pas le sonder
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- bien loin, cependant à la lueur d’un coup de foudre elle crut apercevoir, à une courte distance, une cabane à laquelle conduisait un mauvais chemin creusé de profondes ornières, elle se jeta dedans, au hasard.
- De nouveaux éclairs lui montrèrent qu’elle ne s’était pas trompée : c’était bien un abri que des bûcherons avaient construit en fagots, pour travailler sous son toit fait de bourrées, à l’abri du soleil et de la pluie. Encore cinquante pas, encore dix et elle échappait à la pluie. Elle les franchit, et, à bout de forces, épuisée par sa course, étouffée par son émoi, elle s’affaissa sur le lit de copeaux qui couvrait le sol.
- Elle n’avait pas repris sa respiration qu’un fracas effroyable emplit la forêt, avec des craquements à croire qu’elle allait être emportée ; les grands arbres que la coupe du sous-bois avait isolés se courbaient, leurs tiges se tordaient, et des branches mortes tombaient partout avec.des bruits sourds, écrasant les jeunes cépées.
- La cabane pourrait-elle résister à cette trombe, ou dans un balancement plus fort que les autres n’allait-elle pas s’effondrer?
- Elle n’eut pas le temps de réfléchir, une grande flamme accompagnée d’une terrible poussée la jeta à la renverse,aveuglée et abasourdie en la couvrant de branches. Quand elle revint à elle, tout en se tâtant pour voir si elle était encore en vie, elle aperçut à une courte distance, tout blanc dans l’obscurité, un chêne que le tonnerre venait de frapper, en le dépouillant du haut en bas de son écorce, projetée à l’entour, et qui, en tombant sur la cabane, l’avait bombardée de ses éclats ; le long' de son tronc nu deux de ses maîtresses branches pendaient tordues à la base ; secouées par le vent, elles se balançaient avec des gémissements, sinistres.
- Comme elle regardait effarée, tremblante, épouvantée à la pensée de la mort qui venait de passer sur elle, et si près que son souffle terrible l’avait couchée sur le sol. elle vit le fond du bois se brouiller, en même temps qu’elle
- entendit un roulement extraordinaire plus puissant que
- ne le serait celui d’un train rapide, — c’était la pluie e la grêle qui s’abattaient sur la forêt ; la cabane craqua
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- du haut en bas, son toit ondula sous la bourrasque, mais elle ne s’effondra pas.
- Ifeau ne tarda pas à rouler en cascades sur la pente que les bûcherons avaient inclinée au nord, et sans se faire mouiller, Perrine n’eut qu’à étendre le bras pour boire à sa soif dans le creux de sa main.
- Maintenant elle n’avait qu’à attendre que l’orage fût passé ; puisque la hutte avait résisté à ces deux assauts furieux, elle supporterait bien les autres, et aucune maison, si solide qu’elle fût, ne vaudrait pour elle cette cabane de branchages dont elle était maîtresse.Cette pensée la remplit d’un doux bien-être qui, succédant aux efforts qu’elle venait de faire, à ses angoisses, à ses affres, l’engourdit ; et malgré le tonnerre qui continuait ses coups de foudre et ses roulements, malgré la pluie qui tombait à flots, malgré le vent et son fracas à travers les arbres, malgré la tempête déchaînée dans les airs et sur la terre, s’allongeant au milieu des copeaux qui lui servaient d’oreiller, elle s’endormit avec un sentiment de soulagement et de confiance qu’elle ne connaissait plus depuis longtemps : c’était donc bien vrai, que se sauvent ceux qui ont le courage de lutter jusqu’au bout.
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- Le tonnerre ne grondait plus quand elle s’éveilla, mais comme la pluie tombait encore fine, et continue, brouillant tout dans la forêt ruisselante, elle ne pouvait pas songer à se remettre en route ; il fallait attendre.
- Cela n’était ni pour l’inquiéter, ni pour lui déplaire ; la forêt avec sa solitude et son silence ne l’effrayait pas, et elle aimait déjà cette cabane qui l’avait si bien protégée, et où elle venait de trouver un si bon sommeil ; si elle devait passer la nuit là, peut-être même y serait-elle mieux qu’ailleurs, puisqu’elle aurait un toit sur la tête et un lit sec.
- Comme la pluie cachait le ciel, et qu’elle avait dormi sans garder conscience du temps écoulé , elle n’avait aucune idée de l’heure qu’il pouvait être ; mais, au fond, cela importait peu, quand le soir viendrait, elle le verrait bien.
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- Depuis son départ de Paris, elle n’avait eu ni le loisir ni l’occasion de faire sa toilette, et, cependant, le sable de la route, fouetté par le vent d’orage, l’avait couverte de la tête aux pieds, d’une épaisse couche de poussière, qui lui brûlait la peau. Puisqu’elle était seule, puisque Peau coulait dans la rigole creusée autour de la hutte, c’était le moment de profiter de l’occasion qui lui avait manqué ; par cette pluie persistante, personne ne la dérangerait.
- La poche de sa jupe contenait en plus de sa carte et de l’acte de mariage de sa mère, un petit paquet serré dans un chiffon, composé d’un morceau de savon, d’un peigne court, d’un dé et d’une pelote de fil avec deux aiguilles piquées dedans. Elle le développa et, après avoir ôté sa veste, ses souliers et ses bas, penchée au-dessus de la rigole qui coulait claire, elle se savonna le visage, les épaules et les pieds. Pour s’essuyer, elle n’avait que le chiffon qui enveloppait son paquet, et il n’était guère grand ni épais, mais encore valait-il mieux que rien.
- Cette toilette -la délassa presque autant que son bon sommeil, et alors elle se peigna lentement en nattant ses cheveux en deux grosses tresses blondes qu’elle laissa pendre sur ses épaules. N’était la faim qui recommançait à tirailler son estomac et aussi quelques morsures de ses souliers qui, à certains endroits, lui avaient mis les pieds à vif, elle eût été tout à fait à l’aise : l’esprit calme, le corps dispos.
- Contre la faim, elle ne pouvait rien, car, si cette cabane était un abri, elle n’offrirait jamais la moindre nourriture. Mais, pour les écorchures de ses pieds, elle pensa que si elle bouchait les trous que les frottements de la marche avaients faits dans ses bas, elle souffrirait moins de la dureté de ses souliers, et, tout de suite, elle se mit à l’ouvrage. Il fut long autant que difficile, car c’était du coton qu’il lui aurait fallu pour un reprisage à peu près complet, et elle n’avait que du fil.
- Ce travait avait encore cela de bon, qu’en l’occupant, il l’empêchait de penser à la faim, mais il ne pouvait pas durer toujours. Quand il fut achevé, la pluie continuait a tomber plus ou moins fine, plus ou moins serrée, et l’es-
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- tomac continuait aussi ses réclamations de plus en plus exigeantes.
- Puisqu’il semblait bien maintenant qu’elle ne pourrait quitterson abri que le lendemain, et comme,d’autre part, q était certain qu’un miracle ne se ferait pas pour lui apporter à souper, la faim, plus impérieuse, qui ne lui laissait plus guère d’autres idées que celles de nourriture, lui suggéra la pensée de couper, pour les manger, des tiges de bouleau qui se mêlaient au toit de la hutte, et qu’elle pouvait facilement atteindre en grimpant sur les fagots. Quand elle voyageait avec son père, elle avait vu des pays où l’écorce du bouleau servait à fabriquer des boissons ; donc, ce n’était pas un arbre vénéneux qui l’empoisonnerait ; mais la nourrirait-il ?
- C’était une expérience à tenter. Avec son couteau, elle coupa quelques branches feuillues, et, les divisant en petits morceaux très courts, elle commença à en mâcher un.
- Bien dur elle le trouva, quoique ses dents fussent solides, bien âpre, bien amer; mais ce n’était pas comme friandise qu’elle le mangeait ; si mauvais qu’il fût, elle ne se plaindrait pas pourvu qu’il apaisât sa faim et la nourrît. Cependant, elle n’en put avaler que quelques morceaux, et encore cracha-t-elle presque tout le bois, après l’avoir tourné et retourné inutilement dans sa bouche ; les feuilles passèrent moins difficilement.
- Pendant qu’elle faisait sa toilette, raccommodait ses bas, et tâchait de souper avec les branches du bouleau, les heures avaient marché, et quoique le ciel, toujours troublé de pluie, ne permît pas de suivre la baisse‘du soleil, il semblait à l’obscurité qui, depuis un certain temps, emplissait la forêt, que la nuit devait approcher. En etfet, elle ne tarda pas à venir, et elle se fit sombre comme dans les journées sans crépuscule ; la pluie cessa de tomber, un brouillard blanc s’éleva aussitôt, et, en quelques minutes, Perrine se trouva plongée dans l’ombre et le silence : à dix pas, elle ne voyait pas devant elle, et, à l’entour comme au loin, elle n’entendait plus Vautre bruit que celui des gouttes d’eau qui tombaient des branches sur son toit ou dans les flaques voisines.
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- le devoir
- Quoique préparée à l’idée de coucher là, elle n’en éprouva pas moins un serrement de cœur en se trouvant ainsi isolée et perdue dans cette forêt, en plein noir. Sans doute, elle venait de passer, à cette même place, une partie de la journée, sans courir d’autre danger que celui d’être foudroyée, mais, la forêt le jour n’est pas la forêt la nuit, avec son silence solennel et ses ombres mystérieuses, qui disent et laissent voir tant de choses troublantes.
- Aussi ne put-elle pas s’endormir tout de suite, comme elle l’aurait voulu, agitée par les tiraillements de son estomac, effarée par les fantômes de son imagination.
- Quelles bêtes peuplaient cette forêt ? Des loups peut-être ?
- Cette pensée la tira de sa somnolence, et, s’étant relevée, elle prit un solide bâton, qu’elle aiguisa d’un bout avec son couteau, puis elle se fît un entourage de fagots. Au moins si un loup l’attaquait, elle pourrait, de derrière son rempart, se défendre ; certainement, elle en aurait le courage. Cela la rassura, et quand elle se fut recouchée dans son lit de copeaux, en tenant son épieu à deux mains, elle ne tarda pas à s’endormir.
- Ce fut un chant d’oiseau qui l’éveilla, grave et triste, aux notes pleines et flûtées, qu’elle reconnut tout de suite pour celui du merle. Elle ouvrit les yeux, et.vit qu’au-dessus de ses fagots, une faible lueur blanche perçait l’obscurité de la forêt, dont les arbres et les cépées se détachaient en noir sur le fond pâle de l’aube : c’était le matin.
- La pluie avait cessé, pas un souffle de vent n’agitait les feuilles lourdes, et dans toute la forêt régnait un silence profond que déchirait seulement ce chant d’oiseau, qui s’élevait au-dessus de sa tête, et auquel répondaient au loin d’autres chants, comme un appel matinal, se répétant, se prolongeant de canton en canton.
- Elle écoutait, en se demandant si elle devait se lever déjà et reprendre son chemin, quand un frisson la secoua, et, en passant sa main sur sa veste, elle la sentit mouillée comme après une averse; c’était l’humidité des bois qui l’avait pénétrée, et maintenant, dans le refroidisse-
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- ment du jour naissant, la glaçait. Elle ne devait pas hésiter plus longtemps ; tout de suite elle se mit sur ses jambes et se secoua fortement comme un cheval qui s’ébroue : en marchant, elle se réchaufferait.
- Cependant, après réflexion, elle ne voulut pas encore partir, car il ne faisait pas assez clair pour qu’elle se rendît compte de l’état du ciel, et, avant de quitter cette cabane, il était prudent de voir si la pluie n’allait pas reprendre.
- Pour passer le temps, et plus encore pour se donner du mouvement, elle remit en place les fagots qu’elle avait dérangés la veille, puis elle peigna ses cheveux, et fit sa toilette au bord d’un fossé plein d’eau.
- Quand elle eut fini, le soleil levant avait remplacé l’aube, et maintenant, à travers les branches des arbres, le ciel se montrait d’un bleu pâle, sans le plus léger nuage : certainement la matinée serait belle, et probablement la journée aussi; il fallait partir.
- Malgré les reprises qu’elle avait faites à ses bas, la mise en marche fut cruelle, tant ses pieds étaient endoloris, mais elle ne tarda pas à s’aguerrir, et bientôt elle fila d’un bon pas régulier sur la route dont la pluie avait amolli la dureté ; le soleil qui la frappait dans le dos, de ses rayons obliques, la réchauffait, en même temps qu’il projetait sur le gravier une ombre allongée marchant à côté d’elle ; et cette ombre, quand elle la regardait, la rassurait : car, si elle-ne donnait pas l’image d’une jeune fille bien habillée, au moins ne donnait-elle plus celle d ) la pauvre diablesse de la veille, aux cheveux embroussaillés et au visage terreux ; les chiens ne la poursuivraient peut-être plus de leurs aboiements, ni les gens de leurs regards défiants.
- Le temps aussi était à souhait pour lui mettre au cœur des pensées d’espérance : jamais elle n’avait vu matinée si belle, si riante; l’orage en lavant les chemins et la campagne avait donné à tout, aux plantes, comme aux arbres, une vie nouvelle qui semblait éclose la nuit même ; le ciel, réchauffé, s’était peuplé de centaines d’alouettes qui piquaient droit dans l’azur liai-pide en lançant des chansons joyeuses ; et de toute la
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- plaine qui bordait la forêt s’exhalait une odeur fortifiante d’herbes, de fleurs et de moissons.
- Au milieu de cette joie universelle était-il possible qu’elle restât seule désespérée ? Le malheur la poursuivrait-il toujours ? Pourquoi n’aurait-elle pas une bonne chance ? C’en était déjà une grande de s’être abritée dans la forêt ; elle pouvait bien en rencontrer d’autres.
- Et, tout en marchant, son imagination s’envolait sur les ailes de cette idée, à laquelle elle revenait toujours, que quelquefois on perd de l’argent sur les grands chemins, qu’une poche trouée laisse tomber ; ce n’était donc pas folie de se répéter encore qu’elle pouvait trouver ainsi, non une grosse bourse qu’elle devrait rendre, mais un simple sou, et même une pièce de dix sous qu’elle aurait le droit de garder sans causer de préjudice à personne, et qui la sauveraient.
- De même il lui semblait qu’il n’était pas extravagant, non plus, de penser qu’elle pourrait rencontrer une bonne occasion de s’employer à un travail quelconque, ou de rendre un service qui lui feraient gagner quelques sous.
- Elle avait besoin de si peu pour vivre trois ou quatre jours.
- Et elle allait ainsi les yeux attachés sur le gravier lavé, mais sans apercevoir le gros sou ou la petite pièce blanche tombés d’une mauvaise poche, pas plus qu’elle ne rencontrait les occasions de travail que l’imagination représentait si faciles et que la réalité n’offrait nulle part.
- Cependant il y avait urgence à ce que l’une ou l’autre de ces bonnes chances s’accomplît au plus tôt, car les malaises qu’elle avait ressentis la veille se répétaient si intenses par moments, qu’elle commençait à craindre de ne pas pouvoir continuer son chemin : maux de cœur, nausées, étourdissements, bouffées de sueurs qui lui cassaient bras et jambes.
- Elle n’avait pas à chercher la cause de ces troubles, son estomac la lui criait douloureusement, et comme elle ne pouvait pas répéter l’expérience de la veille avec •les branches de bouleau, qui lui avait si mal réussi, elle
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- se demandait ce qui adviendrait, après qu’un étourdissement plus fort que les autres l’aurait forcée à s’asseoir gUr l’un des bas côtés de la route.
- Pourrait-elle se relever ?
- Et, si elle ne le pouvait pas, devrait-elle mourir là sans que personne lui tendît la main ?
- La veille, si on lui avait dit, quand par un effort désespéré elle avait gagné la cabane de la forêt, qu’à un moment donné elle accepterait sans révolte cette idée d’une mort possible par faiblesse et abandon de soi, elle se serait révoltée : ne se sauvent-ils pas ceux qui luttent jusqu’au bout?
- Mais la veille ne ressemblait pas au jour présent : la veille elle avait un reste de force qui maintenant lui manquait ; sa tête était solide, maintenant elle vacillait.
- Elle crut qu’elle devait se ménager, et chaque fois qu’une faiblesse la prit elle s’assit sur l’herbe pour se reposer quelques instants.
- Comme elle s’était arrêtée devant un champ de pois, elle vit quatre jeunes filles, à peu près du même âge qu’elle, entrer dans ce champ sous la direction d’une paysanne et en commencer la cueillette. Alors, ramassant tout son courage, elle franchit le fossé de la route et se dirigea vers la paysanne ; mais celle-ci ne la laissa pas venir :
- « Qué que tu veux ? dit-elle.
- — Vous demander si vous voulez que je vous aide.
- — Je n’avons besoin de personne.
- — Vous me donnerez ce que vous voudrez.
- — D’où que t’es ?
- — De Paris. »
- Une des jeunes filles leva la tête et lui jetant un mauvais regard, elle cria :
- ? « C’te galvaudeuse qui vient de Paris pour prendre l’ouvrage du monde.
- — On te dit qu’on n’a besoin de personne, » continua la paysanne.
- Il n’y avait qu’à repasser le fossé et à se remettre en Marche, ce qu’elle fit, le cœur gros et les jambes cassées.
- « VPa les gendârïhès, criamne autre, sauve-toi. »
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- Elle retourna vivement la tête et toutes partirent d’un éclat de rire, s’amusant de leur plaisanterie.
- Elle n’alla pas loin et bientôt elle dut s’arrêter, ne voyant plus son chemin tant ses yeux étaient pleins de larmes ; que leur avait-elle fait pour qu’elles fussent si dures !
- Décidément, pour les vagabonds le travail est aussi difficile à trouver que les gros sous. La preuve était faite. Aussi n’osa-t-elle pas la répéter, et continua-t-elle son chemin, triste, n’ayant pas plus d’énergie dans le cœur que dans les jambes.
- Le soleil de midi acheva de l’accabler : maintenant elle se traînait plutôt qu’elle ne marchait, ne pressant un peu le pas que dans la traversée des villages pour échapper aux regards, qui, s’imaginait-elle, la poursuivaient, le ralentissant au contraire quand une voiture venant derrière elle allait la dépasser ; à chaque instant, quand elle se voyait seule, elle s’arrêtait pour se reposer et respirer.
- Mais alors c’était sa tête qui se mettait en travail, et les pensées qui la traversaient, de plus en plus inquiétantes, ne faisaient qu’accroître sa prostration.
- A quoi bon persévérer, puisqu’il était certain qu’elle ne pourrait pas aller jusqu’au bout ?
- Elle arriva ainsi dans une forêt à travers laquelle la route droite s’enfoncait à perte de vue, et la chaleur, déjà lourde et brûlante dans la plaine, s’y trouva étouffante : un soleil de feu, pas un souffle d’air, et des sous-bois comme des bas côtés du chemin montaient des bouffées de vapeur humide qui la suffoquaient.
- Elle ne tarda pas à se sentir épuisée, et, baignée de sueur, le coeur défaillant, elle se laissa tomber sur l’herbe, incapable de mouvement comme de pensée.
- A ce moment une charrette qui venait derrière elle passa :
- « Fait-y donc chaud, dit le paysan qui la conduisait assis sur un des limons, faut mouri. »
- Dans son hallucination, elle prit cette parole pour la confirmation d’une condamnation portée contre elle. ^
- C’était donc vrai qu’elle devait mourir : elle se l’était
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- (léjà dit plus d’une fois, et voilà que ce messager de la Hort le lui répétait.
- Hé bien, elle mourrait ; il n’y avait à se révolter, ni à lutter plus longtemps ; elle le voudrait, qu’elle ne le pourrait plus ; son père était mort, sa mère était morte, maintenant c’était son tour.
- Et, de ces idées qui traversaient sa tête vide, la plus cruelle était de penser qu’elle eût été moins malheureuse de mourir avec eux, plutôt que dans ce fossé comme une pauvre bête.
- Alors elle voulut faire un dernier effort, entrer sous bois et y choisir une place où elle se coucherait pour son dernier sommeil, à l’abri des regards curieux. Un chemin de traverse s’ouvrait à une courte distance, elle le prit et, à une cinquantaine de mètres de la route, elle trouva une petite clairière herbée, dont la lisière était fleurie de belles digitales violettes. Elle s’assit à l’ombre d’une cépée de châtaignier, et, s’allongeant, elle posa sa tête sur son bras, comme elle faisait chaque soir pour s’endormir.
- X.
- Une sensation chaude sur le visage la réveilla en sursaut, elle ouvrit les yeux, effrayée, et vit vaguement une grosse tête velue penchée sur elle.
- Elle voulut se jeter de côté, mais un grand coup de langue appliqué en pleine figure la retint sur le gazon.
- Si rapidement que cela se fût passé elle avait eu cependant le temps de se reconnaître : cette grosse tête velue était celle d’un âne ; et, au milieu des grands coups de langue qu’il continuait à lui donner sur le visage et sur ses deux mains mises en avant, elle avait pu le regarder.
- « Palikare ! »
- Elle lui jeta les bras autour du cou et l’embrassa en fondant en armes :
- « Palikare, mon bon Palikare. »
- En entendant son nom il s’arrêta de la lécher, et relent la tête il poussa cinq ou six braiments de joie triomphante, puis après ceux-là qui ne suffisaient pas
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- pour crier son contentement, encore cinq ou six autres non moins formidables.
- Elle vit alors qu’il était sans harnais, sans licol et les jambes entravées.
- Comme elle s’était soulevée pour lui prendre le cou et poser sa tête contre la sienne en le caressant de la main, tandis que de son côté il abaissait vers elle ses longues oreilles, elle entendit une voix enrouée qui criait :
- « Qué que t’as, vieux coquin? Attends un peu, j’y vas, j’y vas, mon garçon. »
- En effet un bruit de pas pressés résonna bientôt sur les cailloux du chemin, et Perrine vit paraître un homme vêtu d’une blouse et coiffé d’un chapeau de cuir qui arrivait la pipe à la bouche.
- « Hé ! gamine qué tu fais à mon âne ? » cria-t-il sans retirer sa pipe de ses lèvres.
- Tout de suite Perrine reconnut la Rouquerie, la chiffonnière habillée en homme à qui elle avait vendu Pali-kare au Marché aux chevaux, mais la chiffonnière ne la reconnut pas et ce fut seulement après un certain temps qu’elle la regarda avec étonnement :
- « Je t’ai vue quelque part ? dit-elle.
- — Quand je vous ai vendu Palikare.
- — Comment, c’est toi, fillette, que fais-tu ici ? »
- Perrine n’eut pas à répondre ; une faiblesse la prit
- qui la força à s’asseoir, et sa pâleur ainsi que ses yeux noyés parlèrent pour elle.
- « Qué que t’as, demanda La Rouquerie, t’es malade ?»
- Mais Perrine remua les lèvres sans articuler aucun son, et s’appuyant sur son coude s’allongea tout de son long, décolorée, tremblante, abattue par l’émotion autant que par la faiblesse.
- « Hé ben, hé ben, cria La Rouquerie, ne peux-tu pas dire ce que t’as ? »
- Précisément elle ne pouvait pas dire ce qu’elle avait, bien qu’elle gardât conscience de ce qui se passait autour d’elle.
- (à suivre).
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- ASSURANCES MUTUELLES
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- Société du Familistère. - Assurances Muluelles
- MOUVEMENT D’AVRIL 1898
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes.. 2.425 65 )
- Subventions de la Société.... 404 50 > 3.243 90
- Malfaçons et divers.......... 413 75 ;
- Dépenses......................................... 2.796 50
- Boni en avril. .. 447 40
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes....... 499 70 1
- Subvention de la Société........... 162 60 b 672 75
- Divers............................. 10 45 )
- Dépenses...................... ................ 445 95
- Boni en avril...... 226 80
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et divers 6,464 65 )
- Intérêts des comptes courants et i 11.004 65
- du titre d’épargne...... 4.540 »)
- Dépenses :
- 126 Retraités définitifs............
- 12 — provisoires................
- Nécessaire à la subsistance.........
- Divers, appointera., médecins, etc.
- 8.171 80 630 50 2.200 70 641 »
- 11.644 »
- Déficit en avril.. 639 35
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes... 673 75 ) «p-t
- Subvention de la Société...... 81 40 )
- Dépenses............ ................... 603 23
- Boni en avril.,.. v 151 92
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er juillet 1897 au 30 avril 1898 123.293 83 j ^g gg » individuelles » » » .. 34.848 » i
- Dépenses » » » ........... 160.329 05
- Excédent des dépenses sur les recettes... 2.187 22
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- LE DEVOIE
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE MAI 1898
- Naissances :
- 4 Mai. Braillon Pauline-Adolphine-Louise , fille de Braillon Edmond et de Frédéric Blanche.
- Décès :
- 4 — Joseph Fernand, âgé de 36 ans 1 mois ;
- 19 — Langlet Marguerite, âgée de 3 ans 6 mois.
- Le Secrétaire, A. Houdin
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nimes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- *
- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE COMPLÈTE
- de J. B.-André OODUNT, O)
- Glorification du Travail. Emancipation des Travailleurs.
- XVI (suite).
- Vue générale du mouvement Fouriériste aux Etats-Unis -, 1840 à 1852
- 5. — Brook Farm. Première phase 1841-1843.
- La Société qui devait être célèbre sous le nom de Brook Farm Phalanx, était appelée, lors de sa fondation, en 1841 , West Roxbury Community. Elle était située à West Roxbury même, à environ 8 milles de Boston. Le chef de la Société était Georges Ripley, mais l’idée première de la fondation était due au Docteur Channing, le chef des Unitariens.
- On sait que les Unitariens visaient à la traduction de leurs principes dans la vie externe, à la réalisation d’un état social en parfaite concordance avec l’idéal chrétien ; tandis que les orthodoxes, à la tête desquels était le docteur Beecher, mettaient par-dessus tout le perfectionnement individuel et le respect des anciennes prescriptions religieuses.
- La publication, en 1840, du livre de Brisbane : Social destiny of man, commençait à répandre les idées de Fou-ner; mais les Unitariens ne trouvaient pas une profondeur spirituelle suffisante dans la doctrine fouriériste, telle que la présentait Brisbane.
- Us n’étaient donc pas acquis à cette doctrine en 1841,
- 'U Lire le Devoir depuis le mois de mars 1891, tome 15, page 129.
- 1
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- LE DEVOIR
- lors de la fondation de West Roxbury Community. us savaient bien qu’ils ne pouvaient réaliser qu’un eihbryon de la société de leurs rêves, mais ils désiraient sortir du vague de la théorie et voir ce qui était possible dans la pratique. Un certain nombre d’idées en concordance avec celles de Charles Fourier avaient cours alors, aux Etats-Unis, parmi les esprits les plus avancés.
- Ainsi Brook Farm acceptait : 1° la constitution de la propriété par actions ; 2° l’unité des intérêts ; 3° l’unité des arrangements domestiques.
- Résolus à tenter la mise en pratique de ces principes, des Unitariens à la tête desquels était Georges Ripley, achetèrent à West-Roxbury, Massachussetts, une ferme comprenant 200 acres de terres, afin de faire de l’agriculture la base de leur vie et se constituèrent en société ; les uns (actionnaires) étant dépositaires de fonds; les autres étant simplement dépositaires de travail sous diverses formes.
- Parmi les membres, on compte, entre autres notabilités, Margaret Fuller, femme dont le nom fut célèbre parmi les phalanstériens, Théodore Parker, William Henry Channing, Charles Dana, Morton, Dwight, etc.
- Bien que l’établissement fut appelé Communauté (West Roxbury Community), il ne faut pas conclure que les membres actionnaires y avaient mis tout leur avoir. Ils s’étaient prudemment réservé une certaine somme de propriétés privées.
- Le capital-actions touchait un intérêt fixe. Le travail recevait une rémunération de tant par heure, quelle que fut la nature du travail : manuel ou intellectuel. Chacun était juge de la besogne qu’il voulait accomplie et du temps qu’il voulait donner au labeur. Chacun aussi devait, au moyen de ses gains comme travailleur ou de ses intérêts comme capitaliste, couvrir sa dépense joui’-
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES 451
- nalière. Les magasins de la communauté offraient à prix coûtant toutes choses nécessaires.
- Les membres étaient incités à cultiver ardemment leurs plus hautes facultés intellectuelles et leurs sentiments sociaux. En vue d’atteindre à ce but, on réduisait autant que possible le temps passé au travail manuel.
- La société espérait devenir un établissement modèle d’éducation.
- Nous avons vu ci-dessus Charles Dana, au cours des actes de la Convention nationale tenue à New-York, en avril 1844, exposer l’organisation des services domestiques et travaux courants à Brook-Farm et signaler qu’on y pratiquait la culture intégrale des facultés chez tout enfant sans exception.
- Le nombre des membres fut d’environ 115 : hommes, femmes et enfants.
- Nous n’avons pas trouvé d’indication sur l’époque précise où West Roxbury Community prit le nom de Brook Farm. Nous supposons que ce fut au temps de sa conversion au Fouriérisme , - c’est-à-dire dans l’hiver de 1843-1844, parce qu’à cette époque jusqu’en mai 1845 on la voit désignée sous le titre de Brook Farm Association for éducation and industry. A partir de mai 1845, elle prend le nom de Brook Farm Phalanx ; nous allons voir en quelles circonstances.
- 6. 7— Evolution de Brook-Farm vers le Fouriérisme.
- 1843-1845.
- L’évolution de Brook-Farm vers le Fouriérisme s’opéra comme suit :
- Dans la dernière semaine de décembre 1843 et la première de janvier 1844, une Convention fut tenue à Bos-ù>n, sous la présidence de William Bassett, de Lynn.
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- Parmi les vice-présidents, on voit Georges Ripley, de Brook Farm, et parmi les secrétaires Charles Dana, également de Brook-Farm.
- L’exposé des doctrines de Fourier fut fait alors avec tant de clarté et de talent que bien des préventions se dissipèrent ; en même temps furent révélées les admirables concordances entre le système phalanstérien et le précepte résumant toute la loi morale : Aimez-vous les uns les autres.
- William-Henry Channing, qui avait voyagé en France et en Angleterre pour y étudier le socialisme et qui s’était attaché aux vues générales de Fourier, fit ressortir avec éloquence, dans son journal : « The Présent, », que par Fourier nous tenons vraiment « le fil du labyrinthe et qu’il nous a révélé les moyens d’appliquer aux faits de la vie les préceptes de l’amour universel. »
- Le 5 février 1844, le journal deBrisbane et Macdaniel « The Phalanx » annonce que « Brook Farm, près de Boston, procède en ce moment à sa transformation en association régulièrement organisée. »
- Pour commencer leur union avec le Fouriérisme, les Brook Farmers dressèrent et publièrent une nouvelle Constitution qui eut plusieurs éditions avant son enregistrement légal.
- Le préambule de la première édition disait au monde socialiste que Brook Farm s’offrait comme un noyau pour la constitution d’une phalange modèle.
- Il y était dit encore : « L’Association de Brook-Farm existe aujourd’hui depuis plus de deux ans... Chaque pas que nous avons fait a fortifié la foi qui nous avait mis à l’oeuvre.
- » En conséquence, nous avons saisi l’occasion des diverses réunions publiques tenues récemment à Boston,
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- pour établir quelques-uns des résultats de nos études et de nos expériences ; et nous désirons proclamer ici que, d’une part, nous acquiesçons sans réserve à la doctrine de l’Unité universelle enseignée par Fourier et que, d’autre part, toutes nos observations nous ont montré la vérité des arrangements pratiques déduits par Fourier de sa théorie.
- » La loi des groupes et séries est, nous en sommes convaincus, la loi de la nature humaine et quand les hommes seront dans les vraies relations sociales , l’organisation industrielle revêtira nécessairement cette forme.
- » A côté du besoin d’informations touchant les principes de l’association, il y a celui très profond de mettre en action ces principes. C’est pourquoi nous déclarons publiquement que Brook Farm offre, comme localité, pour un essai pratique, tous les avantages qu’il est possible de trouver dans le voisinage de Boston.
- »La société est située à West-Roxbury, à trois milles du dépôt de la voie ferrée de Declham, à environ 8 milles de Boston, combinant ainsi un rapprochement convenable de la cité avec le degré voulu d’isolement de toute influence défavorable.
- » Le pays est d’une grande beauté naturelle.
- >... La ferme comprend 208 acres. Le domaine peut être agrandi suivant les besoins par l’achat de terres avoisinantes. La propriété vaut 30,000 dollars. Elle en a çoûté 22,000, dont l’intérêt est servi à 6 %.
- » Il faut aussi tenir compte du parfait état de nos services éducatifs. Nous avons donné les plus grands soins a cette branche des travaux ; et nous y avons été particulièrement heureux. Il faudrait beaucoup d’années pour obtenir, dans une association nouvelle, des professeurs aussi accomplis, aussi habiles en culture intellectuelle.
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- » Une autre raison à invoquer est celle du degré d’ordre déjà atteint par notre association ; point grâce auquel on peut éviter les pertes et les inconvénients qui, infailliblement, accompagneraient la constitution de toutes pièces d’une grande association.
- » Trois années de luttes contre les infortunes et les méprises d’une fondation aussi nouvelle et peu comprise, nous ont, pensons-nous, adaptés aux conditions exigées et mis en état d’aider à la bonne marche d’une association étendue et complète.
- » Une telle institution, chacun le reconnaîtra, ne peut surgir tout d’un coup en pleine existence. Elle doit commencer, au moins dans l’état social présent, par la réunion d’un nombre relativement petit de personnes choisies et dévouées, nombre qui ira s’augmentant par des agrégations naturelles et graduées.
- » Visant à devenir une phalange parfaite , nous désirons organiser présentement les trois départements primaires du travail soit : l’agriculture, l’économie domestique, l’industrie.
- » Dans ce but, un capital additionnel nous est nécessaire, etc... »
- Suit l’appel à la coopération et aux versements de capitaux.
- Le document porte les signatures de Georges Ripley, Minot, Pratt, Charles A Dana. Il est daté : Brook Farm, 18 janvier 1844.
- En octobre suivant, parut une deuxième édition de la Constitution. On lit dans le préambule :
- « Les amis de la cause seront heureux d’apprendre que notre précédent appel a été bien accueilli... ; le nombre de nos membres s’est augmenté de travailleurs habiles et enthousiastes ; et le chiffre de notre capital s’est accru d’une souscription de 10,000 dollars. (50,000 francs.)
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- » Notre organisation a revêtu une forme plus systématique, bien que nous soyons en trop petit nombre encore pour procéder à des arrangements véritablement scientifiques. Cependant, nous pouvons dire, que, malgré leurs inévitables défectuosités, nos groupes et séries exercent une action remarquable, et de nature à justifier pleinement l’attente de grands résultats, lorsqu’on appliquera dans leur intégralité les principes à l’industrie.
- » Nous avons réalisé des améliorations agricoles considérables ; en outre, nous avons construit un atelier mesurant 60 pieds sur 28, à destination des ouvriers des diverses industries; et, présentement, nous bâtissons une section de Phalanstère ou demeure unitaire, laquelle mesure 175 pieds sur 40. .
- » Notre premier objet est de rassembler les personnes que leurs convictions et qualités morales disposent à nous aider dans notre entreprise, et de leur fournir, au moindre coût possible, des appartements confortables.
- » Notre édifice social, destiné à un usage relativement temporaire, ne peut être entièrement dégagé des défauts de l’architecture civilisée. Quand notre entreprise sera devenue véritablement une phalange, que nous y aurons réalisé l’organisation sériaire du travail et l’éducation unitaire, alors il sera en notre pouvoir de bâtir un Phalanstère avec toute la magnificence et les vues de durée que comporte un tel édifice. »
- Un nouvel appel au concours accompagnait le document que nous venons de citer. Finalement, en mai 1845, la nouvelle Constitution de Brook Farm est publiée dans « The Phalanæ » et il y est dit :
- » Bans les éditions précédentes, la société avait été appelée : Brook Farnt Association for éducation and industry ; dorénavant , par cette édition nouvelle, la société déclare (Article 1er. Section lre) prendre le nom^ de Brook Farm Phalanæ. »
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- Voici quelques paragraphes du préambule :
- » A la dernière session de la législature du Massachus-setts, notre association a été enregistrée sous son nou-veau nom, avec le droit de détenir un domaine de la valeur de cent mille dollars (5.000.000 fr.)
- y> Nous sommes donc maintenant en possession des pouvoirs et droits ordinaires des compagnies enregistrées. »
- Suit un nouvel appel au concours des hommes et des capitaux pour développer l’entreprise. Nous y relevons cette phrase : « Ce n’est pas seulement aux Américains que nos paroles s’adressent, mais aux partisans de l’Unité universelle dans toutes nations, et spécialement à ces nobles hommes qui, en Europe, ont si fidèlement et si longtemps travaillé pour la diffusion de cette doctrine.
- » Certainement, ce sera pour eux une grande joie de nous voir leur demander une coopération fraternelle , pour la réalisation de la doctrine qu’ils ont propagée. Ils y verront l’aurore de ce jour qu’ils ont attendu avec tant d’espoir et de courage, la levée dés grains qu’eux et leurs collègues ont semés.
- « Il ne leur paraîtra pas exagéré que nous, leurs frères plus jeunes, leur demandions d’aider à un mouvement qui, tout humble que soit son apparence, est néanmoins le plus grand qu’on puisse actuellement proposer à un homme ; puisqu’il a pour but l’élévation de l’humanité, l’établissement du bonheur et de la paix entre tontes les nations de la terre.
- » Par ordre du conseil central,
- » Georges Ripley, président.
- » West-Roxbury, 20 mai 1845. »
- Le lecteur notera cette première idée d’un appel à l’aide pratique des Phalanstériens d’Europe et le rappro-
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- chera certainement de la même invitation faite par Bris-bane, en 1852, ainsi que nous l’avons noté ci-dessus. (Chapitre XV, page 261).
- Mais combien les temps vont changer dans l’intervalle ! Des nombreux essais tentés , deux seuls : Hope-dale et North AméricanPhalanx, seront encore debout, quand Brisbane invitera les chefs de l’Ecole sociétaire à venir procéder, aux Etats-Unis, à des expérimentations sociétaires; et Hopedale une des deux sociétés survivantes avait simplement préparé la voie, mais n’était pas une phalange fouriériste.
- Vve J.-B.-A. Godin née Moret.
- (à suivre).
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- A NOS LECTEURS
- Nous reproduisons ci-contre, d’après la Revue Spirite un article dû à M. Albert de Rochas, et de nature, croyons-nous, à intéresser le plus grand nombre de nos lecteurs, tous les partisans du principe de l’Unité universelle.
- Les travaux de M. de Rochas ont un lien direct avec la sociologie, en ce qu’ils comportent la vérification du précepte : Organiser la vie présente de façon à en faire la meilleure préparation à une vie future, précepte si cher aux socialistes du milieu de ce siècle qui embrassèrent à la fois les idées d’Emmanuel Swedenborg et celles de Charles Fourier.
- En effet, M. de Rochas dit lui-même dans son bel ouvrage : Extériorisation de la Motricité (1) : « Tous ceux qui osent porter leurs investigations sur des forces de plus en plus subtiles commencent à entrevoir le moment où l’homme, assuré par des preuves expérimentales que, de son corps, peut se détacher pendant la vie quelque chose qui pense et qui sent, en conclura que ce quelque chose peut survivre à la destruction de sa chair, et remplacera alors par une conviction inébranlable Vacte de foi chancelant que lui demandent toutes les religions, pour régler sa vie présente en vue d’une vie future. »
- La rigoureuse méthode appliquée par M. de Rochas à ses travaux donne à ceux-ci une force probante caractéristique. Tout lecteur en possession de ses ouvrages a dû en être frappé et se sentir comme obligé, moralement, à propager autour de lui des conclusions si intimement reliées au bien public.
- Passons au nouveau travail de M. de Rochas :
- (1) Devoir d’août 1896.
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- lecture faite au congrès international du SPIRITUALISME A LONDRES, LE 22 JUIN 1898.
- La Connaissance humaine est pareille à une sphère qui grossirait sans cesse ; à mesure qu’augmente son volume, grandit le nombre de ses points de contact avec l’inconnu. Pascal.
- « Je ne saurais, écrivait Arago dans sa notice sur Bailly, approuver le mystère dont s’enveloppent les savants sérieux qui vont assister aujourd’hui à des expériences de somnambulisme. Le doute est une preuve de modestie et il a rarement nui au progrès des sciences. On n’en pourrait dire autant de l’incrédulité. Celui qui, en dehors des mathématiques pures, prononce le mot impossible, manque de prudence. La réserve est surtout un devoir quand il s’agit de l’organisation animale. »
- Malgré ces sages paroles d’un homme de génie, la plupart des savants « qui se confinent dans leurs vitrines », persistent à montrer pour tout ce qui se rapporte de près ou de loin aux phénomènes psychiques, une dédaigneuse hostilité dont on j ugera par les lignes suivantes relevées dans Le Temps du 12 août 1893, à propos de la suggestion mentale et signées par M. Pouchet, professeur au Muséum de Paris.
- « Démontrer qu’un cerveau, par une sorte de gravitation, agit à distance sur un autre cerveau comme l’aidant sur l’aimant, le soleil sur les planètes, la terre sur le corps qui tombe ! Arriver à la découverte d’une influence, d’une vibration nerveuse se propageant sans conducteur matériel !... Le prodige, c’est que tous ceux fltti croient, peu ou prou, à quelque chose de la sorte ne semblent même pas, les ignorants ! se douter de l’impor-tance, de l’intérêt, de la nouveauté qu’il y aurait là-de-
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- dans et de la révolution que ce serait pour le monde so. cial de demain. Mais trouvez donc cela, bonnes gens-montrez-nous donc cela, et votre nom ira plus haut que celui de Newton dans l’immortalité, et je vous réponds que les Berthelot et les Pasteur vous tireront leur chapeau bien bas ! »
- Certes, nous n’en demandons pas tant, mais nous nous rendons parfaitement compte de l’importance de nos recherches ; aussi nous consolons-nous aisément des attaques de M. Pouchet, d’abord parce que nous sommes sûrs des faits et ensuite parce que nous voyons des hommes comme M. Lodge (1) et M. Ochorowicz (2), classés avec nous, parmi les « naïfs ignorants », étudier la question et essayer de la ramener à un problème physico-physiologique .
- En dehors des nombreuses observations sur lesquelles se sont appuyés ces deux hommes éminents, je rappellerai un cas bien caractéristique, probablement peu connu en Angleterre. C’est celui d’un enfant de sept ans qui a été observé en 1894 par le Dr Quintard : cet enfant, dans son état normal, répondait à toutes les questions, résolvait tous les problèmes quelque difficiles qu’ils fussent, pourvu que sa mère en connût la solution II « lisait la pensée de sa mère » instantanément et sans hésitation, qu’il eût les yeux fermés ou le dos tourné vers elle ; mais un simple paravent interposé entre eux deux arrêtait la communication. Nous sommes donc bien ici sur les confins de la physique et l’explication qu’on peut donner de ce phénomène n’est ni plus ni moins sûre que celle du télégraphe sans fils de Preece.
- Il ne faut pas trop s’étonner, que des gens qui ont passe
- (1) Discours au Congrès de Y Association britannique pour l’avancement des sciences, 1891.
- (2) De la suggestion mentale, — Paris, 1887.
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- toute leur jeunesse à apprendre des théories établies par leurs prédécesseurs et qui, arrivés à l?âge mûr, sont payés pour les enseigner à leur tour, n’acceptent qu’avec répugnance des nouveautés les forçant à refaire péniblement leur éducation. Il en a été de même à toutes les époques; aussi mon regretté ami, Eugène Nus, avait-il dédié son livre, Choses de l’autre monde :
- « Aux mânes des savants brevetés, patentés, palmés, décorés et enterrés, qui ont repoussé La Rotation de la terre,
- Les Météorites,
- Le Galvanisme ,
- La Circulation du sang,
- La Vaccine,
- L’Ondulation delà lumière,
- Le Paratonnerre,
- Le Daguerréotype,
- La Vapeur,
- L’Hélice,
- Les Paquebots,
- Les Chemins de ter ,
- L’Éclairage au gaz,
- L’Homoeopathie,
- Le Magnétisme , et le reste.
- A ceux, vivants et à naître, qui font de même dans le présent et feront de même dans l’avenir ».
- Ces savants ont du reste leur utilité : passés à l’état de b°enes, ils jalonnent la route du progrès.
- S'il fallait n’admettre les faits que lorsqu’ils concordent avec les théories officielles, on rejetterait presque t()utes les découvertes accomplies de nos jours dans le domaine de l’électricité.
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- « Dans la plupart des sciences, disait en 1890 Hopkinson (1), plus nous connaissons de faits, plus nous saisissons la continuité du lien qui nous fait reconnaître le même phénomène sous diverses formes. Il n’en est point de même pour le magnétisme : plus nous connais-sons de faits, plus ils offrent de particularités exceptionnelles et moindres semblent devenir les chances de les rattacher à un lien quelconque. »
- L’électricité atmosphérique nous offre constamment des phénomènes dont nous n’avons pas la clef et qui se rapprochent tellement de ceux qu’on observe dans les manifestations de la force psychique qu’on est en droit de se demander s’ils ne dérivent pas de la même cause.
- Tous, vous connaissaissez ces globes de feu plus ou moins gros qui se produisent en présence des médiums et qui semblent parfois guidés par une force intelligente. On hausse volontiers les épaules quand nous en parlons. Il y a cependant des phénomènes tout à fait analogues et aussi inexplicables qui se trouvent relatés dans les ouvrages classiques (2) ; je vais en citer seulement quelques uns.
- Le premier s’est passé près de Ginepreto, non loin de Pavie, le 29 août 1791, pendant un violent orage avec éclairs et tonnerre. Il est raconté dans une lettre de l’abbé Spallanzani au père Barletti (Opusc. Tome XIV, page 296).
- (1) Discours prononcé, le 9 janvier 1890, à l’Institution des ingénieurs électriciens d’Angleterre, par M. Hopkinson, président annuel-
- (2) Parmi ces ouvrages, je citerai en premier lieu une notice de pages cI’Arago qui se trouve au tome 1er de ses œuvres posthumes sou= le titre Le Tonnerre et deux volumes du Dr Sestier intitulés : ^la foudre, de ses formes et de ses effets, 1866. On pourra consultei au59 la Notice sur le tonneme et les éclairs, par le comte du Moncel, '
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- A cent cinquante pas d’une ferme paissait un troupeau d’oies ; une jeune fille de douze ans et une autre plus jeune accoururent de la ferme pour faire rentrer les oies, pans ce même pré se trouvait un jeune garçon de neuf à dix ans et un homme qui avait dépassé la cinquantaine. Tout à coup apparut sur le pré, à trois ou quatre pieds de la jeune fille, un globe de feu de la grosseur des deux poings qui, glissant sur le sol, courut rapidement sous ses pieds nus, s’insinua sous ses vêtements, sortit vers le milieu de son corsage tout en gardant la forme globulaire et s’élança dans l’air avec bruit. Au moment où le globe de feu pénétra sous les jupons de la jeune fille, ils s’élargirent comme un parapluie qu’on ouvre. Ces détails furent donnés, non par la patiente, qui tomba instantanément à terre, mais par le petit garçon et l’homme mentionnés ; interrogés séparément ils rapportèrent le fait identiquement de la même manière. « J’avais beau leur demander, dit Spallanzani, si, dans le moment, ils avaient vu une flamme, une lumière vive descendre, tomber des nues et se précipiter sur la jeune fille, ils me répondaient constamment non, mais qu’ils avaient vu un globe de feu aller de bas en haut et non de haut en bas.» On trouva sur le corps de la jeune fille, qui d’ailleurs reprit bientôt connaissance, une érosion superficielle s’étendant du genou droit jusqu’au milieu de la poitrine entre les seins ; la chemise avait été mise en pièces dans toute la partie correspondante et les traces fie brûlures qu’elle présentait disparurent à la lessive. On remarqua un trou de deux lignes de diamètre qui traversait de part en part la partie des vêtements que les femmes de ce pays-là portent sur la poitrine. Le doc-leur Dagno, médecin du pays, ayant visité la blessée peu d’heures après l’accident, trouva outre l’érosion déjà S1gnalée plusieurs stries superficielles, serpentantes et
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- noirâtres, traces des divisions du rameau principal de la foudre. Le pré, à l’endroit même de l’accident, n’a présenté aucune altération, aucune trace du météore.
- M. Babinet a communiqué à l’Académie des sciences, le 5 juillet 1852, le second cas dans la note suivante (1);
- « L’objet de cette note est de mettre sous les yeux de l’Académie un des cas de foudre globulaire que l’Académie m’avait chargé de constater il y a quelques années (le 2 juin 1842) et qui avait frappé, non en arrivant, mais en se retirant, pour ainsi dire, une maison située rue Saint-Jacques, dans le voisinage du Val-de-Grâce. Voici, en peu de mots, le récit de l’ouvrier dans la chambre duquel le tonnerre en boule descendit pour remonter ensuite.
- ' « Après un assez fort coup de tonnerre , mais non immédiatement après, cet ouvrier, dont la profession est celle de tailleur, étant assis à côté de sa table et finissant de prendre son repas, vit tout à coup le châssis garni de papier qui fermait la cheminée s’abattre comme renversé par un coup de vent assez modéré, et un globe de feu, gros comme la tête d’un enfant, sortir tout doucement de la cheminée et se promener lentement par la chambre, à peu de distance des briques du pavé. L’aspect du globe de feu était, encore suivant l’ouvrier tailleur, celui d’un jeune chat de grosseur moyenne pelotonné sur lui-même et se mouvant sans être porté sur ses pattes. Le globe de feu était plutôt brillant et lumineux qu’il ne semblait chaud et enflammé et l’ouvrier n’eut aucune sensation de chaleur. Ce globe s’approcha de ses pieds comme un jeune chat qui veut jouer et se frotter aux jambes suivant l’habitude de ces animaux ; mais l’ouvrier écarta les pieds, et par pL-
- (1) Comptes rendus, t. XXXV, p. 5.
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- sieurs mouvements de précaution, mais tous exécutés, suivant lui, très doucement, il évita le contact du météore. Celui-ci paraît être resté plusieurs secondes autour des pieds de l’ouvrier assis qui l’examinait attentivement, penché en avant et au-dessus. Après avoir essayé quelques excursions en divers sens, sans cependant quitter le milieu de la chambre, le globe de feu s’éleva verticalement à la hauteur delà tête de l’ouvrier, qui, pour éviter d’être touché au visage, et en même temps pour suivre des yeux le météore, se redressa en se renversant en arrière sur sa chaise. Arrivé à la hauteur d’environ un mètre au-dessus du pavé, le globe de feu s’allongea un peu et se dirigea obliquement vers un trou percé dans la cheminée, environ à un mètre au-dessus de la tablette supérieure de cette cheminée.
- » Ce trou avait été fait pour laisser passer le tuyau d’un poêle qui, pendant l’hiver, avait servi à l’ouvrier. Mais, suivant l’expression de ce dernier, le tonnerre ne pouvait pas le voir, car il était fermé par du papier qui avait été collé dessus. Le globe de feu alla droit à ce trou, en décolla le papier sans l’endommager et remonta dans la cheminée ; alors, suivant le dire du témoin, après avoir pris le temps de remonter le long de la cheminée « du train dont il allait » c’est-à-dire assez lentement, le globe, arrivé au haut de la cheminée qui était au moins à 20 mètres du sol de la cour, produisit une explosion épouvantable qui détruisit une partie du faîte de la cheminée et en projeta les débris dans la cour ; les toitures de plusieurs petites constructions furent enfoncées, mais il n’y eut heureusement aucun accident. Le logement du tailleur était au troisième étage, et n’était Pas à la moitié de la hauteur de la maison ; les étages supérieurs ne furent pas visités par la foudre et les mouvements du globe lumineux furent toujours lents et
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- saccadés. Son éclat n’était pas éblouissant et il ne répandait aucune chaleur sensible. Ce globe ne paraît pas avoir eu la tendance à suivre les corps conducteurs et à céder aux courants d’air. »
- Le Cosmos, du 30 octobre 1897, cite un cas tout à fait analogue. Mme de B..., se trouvant dans le Bourbonnais, à la campagne, dans un salon au rez-de-chaussée dont la porte était ouverte, vit, au milieu d’un orage, une boule de feu entrer par cette porte, se promener lentement sur le plancher, s’approcher et tourner autour d’elle « comme un chat qui se frotte contre son maître », selon ses propres expressions, puis se diriger vers une cheminée par laquelle il disparut. Ceci, en plein jour (1).
- Est-il plus difficile d’admettre les raps et les mouvements des tables que la danse de l’assiette dont M. André a rendu compte à l’Académie des sciences dans la séance du 2 novembre 1885.
- Le samedi 13 juin 1885, vers huit heures du soir, il était à table, dans une chambre attenante à la tour d’un phare, dans la partie nord-ouest de cette tour ; tout à coup, il vit une bande brumeuse d’environ 2 mètres de large , se détacher de l’arête supérieure de la muraille à laquelle il faisait face, et obscurcir soudainement cette dernière, en même temps que sous la table, à ses pieds, se produisait un bruit sec, sans écho ni durée, et d’une
- (1) Voici encore un cas du même genre quoique moins frappant.
- A Péra, en octobre 1835. M. Mavrocordato s’était réfugié, pendant un violent orage, dans une maison occupée par une famille qui était encor* à table. Brusquement apparut dans la pièce un globe de feu, gros environ comme une orange ; il était entré par la fenêtre entr’ouverte. Le globe vint frôler le bec de gaz ; puis se dirigeant vers la table, il Pa3,a entre deux convives, tourna autour d’une lampe centrale, fit entende un bruit analogue à un coup de pistolet, reprit le chemin de la rue et' une fois hors de la pièce, éclata avec un fracas épouvantable.
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- violence extrême. La sonorité a été celle qu’aurait produite le choc formidable, de bas en haut, d’un corps dur contre la paroi inférieure tout entière de la table, laquelle, à sa grande surprise, n’a pas bougé, non plus que les divers objets qui la garnissaient.
- Après cette détonation, son assiette pivotait et exécutait sur la table plusieurs mouvementé de rotation, sans aucun bruit de frottement, ce qui prouve qu’à ce moment l’assiette avait quitté la table sans toutefois s’en éloigner sensiblement. L’assiette et la table restèrent intactes.
- Ces phénomènes dont on a vainement essayé de donner une théorie, se produisent quelquefois dans une atmosphère complètement sereine sans faire aucun bruit.
- La lévitation du corps humain n’est pas plus inexplicable que le transport par l’électricité de lourdes masses (1) et même de corps humains vivants qui n’en éprouvent souvent aucun dommage. M. Monteil, secrétaire de la commission archéologique du Morbihan, cite (2) parmi les effets d’un coup de foudre qui s’est produit à Vannes, le 5 décembre 1876, à 10 heures et demie du soir, la dislocation d’une muraille, la projection au loin de pièces
- (1) Le 6 août 1809, à 2 heures de l’après-midi, une explosion épouvantable se fit entendre dans la maison de M. Ghadwick, propriétaire des environs de Manchester. Le mur extérieur d’un petit bâtiment en briques qui avait 0,30 d’épaisseur, 3 m. 30 de hauteur, et 0,30 de fondation, fut déraciné et transporté sur le sol sans cesser d’être vertical. Lorsqu’on examina ce qui s’était passé, on trouva qu’une extrémité du intiment avait marché de 2 m. 70 et l’autre, autour de laquelle la masse avait tourné pendant le glissement, ne s’était déplacée que de 1 m. 20. L masse ainsi élevée pouvait peser 26,000 kilogrammes (W. de Fon-ûeille. Eclairs et Tonnerre).
- d)Figuier. Année scientifique > 1877.
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- de bois et enfin le transport, d’une malade infirme, de son lit sur le parquet de sa chambre à une distance de 4 mètres, bien que cette chambre se trouvât à près de 30Q mètres du lieu ou la foudre avait directement exercé son influence.
- Daguin (1) parle même de personnes transportées à 20 ou 30 mètres.
- On a observé fréquemment le déshabillement complet de gens foudroyés et le transport à une assez grande distance de leurs vêtements ; l’épilation de leur corps entier, l’arrachement de la langue ou des membres (2).
- Dans une foule il arrive que la foudre va chercher certains individus en ne produisant rien sur ceux qui sont auprès (3). Les femmes paraissent jouir d’une immunité particulière (4), de même que certains arbres (5).
- Il y a des gens qui ont recouvré l’usage de leurs membres paralysés après avoir été frappés par la foudre : d’autres au contraire ont contracté des paralysies persistantes. On en a vu qui restaient pour ainsi dire figés dans l’attitude où ils avaient été tués (6).
- Les phénomènes de projections de signes ou d’écriture qui se rencontrent assez souvent dans les séances psy-
- (1) Physique. Tome III, p. 220.
- (2) Annales d’hygiène, 1885. Mémoire de M. Boudin.
- (3, De même on a vu des pièces de monnaie, des lames d’épée présenter des traces de fusion, tandis que la bourse ou le fourreau qui les entouraient n’avaient pas été brûlés parleur contact (Daguin. Physique* III, 218).
- (4) D’après le Dr Sestier (La Foudre, II, 307) sur 206 personnes frappées il y a 169 hommes et 37 femmes.
- (5) En 1896, M. Karl Müller a déduit d’une statistique s’étendant *ur onze année dans le territoire forestier de Lippe Detmold, que la foudre a frappé : 56 chênes, 20 sapins, 3 ou 4 pins et pas un seul hêtre, bien que les 7/10 des arbres appartinssent à cette dernière espèce.
- ^6) Dr Bottey. Le Magnétisme animal, p. 30.
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- chiques et dont j’ai été témoin moi-même avec Ensapia paladino n’ont-ils point une ressemblance frappante avec la production, sur le corps de certaines personnes foudroyées, de l’image des objets environnants ?
- pour ne point dépasser les limites assignées à cette lecture, je ne puis que mentionner les phénomènes de lelectricité animale; je ne parle pas seulement des propriétés de la torpille et autres poissons analogues, mais des nappes de feu qu’on a souvent observées autour de certaines personnes, des attractions et répulsions d’objets produites par d’autres, soit sur des objets inertes, soit sur des aiguilles aimantées (1). Ici encore nous sommes sur les confins de la physique classique.
- Que dire des plantes lumineuses, des plantes qui digèrent, qui marchent, qui agissent sur la boussole? (2).
- Ce sont là des choses bien plus difficiles à expliquer que la vue de nos somnambules à travers les corps opaques. Les rayons X sembleraient devoir sur ce point désarmer les incrédules; il n’en est rien cependant et cela tient à ce que la plupart des esprits qui ont été pétris par les doctrines matérialistes de la science officielle du milieu de ce siècle ne se contentent pas, comme leurs prédécesseurs, de nier certains faits parce qu’ils
- (1) Voir mon livre sur Y Extériorisation de la motricité.— Un journal italien VElettricita a cité, dans son numéro du 11 juin,1897, plusieurs personnes qui déviaient l’aiguille d’un galvanomètre à la manière d’un aimant, leur poitrine agissant comme pôle Nord et leur dos comme pôle Sud.
- (2) Là Nature du 18 juin 1898 rapporte des observations de M. Pierre ^eiss, professeur à Rennes, qui contrediraient toutes nos théories sur b magnétisme.
- D’après ce savant, si l’on approche un aimant d’un cristal de pyrro-thine ou pyrite magnétique, l’attraction est nulle dans une direction, lundis qu’elle existe dans toutes les autres.
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- renversent leurs théories (1); ils semblent pris d’une sorte de terreur devant tout ce qui tend à prouver qu’q y a dans l’homme un élément spirituel destiné à survivre au corps.
- C’est cependant à cette affirmation qu’ont abouti, dans les pays les plus divers, à toutes les époques, les hommes les plus distingués par leur intelligence et j’ajouterai par leur caractère, puisqu’ils n’ont pas craint de proclamer leur croyance, malgré les railleries et souvent les persécutions.
- Après de vaines excursions dans des directions diverses, on a été ramené par les faits à cette conception du corps fluidique qui est vieille comme le monde ; je vous demanderai la permission de l’exposer telle qu’elle s’est
- (1) Il y a juste yent ans, un physicien célèbre, Baume, membre de l’Académie des sciences et inventeur de l’aréomètre qui porte encore son nom, écrivait à propos des découvertes de Lavoisier :
- « Les éléments ou principes primitifs des corps, établis par Empédocle, Aristote et par beaucoup de philosophes de la Grèce aussi anciens, ont été reconnus et confirmés par les physiciens de tous les siècles et de toutes les nations. Il n’était pas trop présumable que les quatre éléments, regardés comme tels depuis plus de deux mille ans, seraient mis, de nos jours, au nombre des substances composées, et qu’on donnerait avec la plus grande confiance, comme certains, des procédés pour décomposer l’eau et l’air, et des raisonnements absurdes, pour ne rien dire de plus, pour nier l’existence du feu et de la terre. Les propriétés élémentaires reconnues aux quatre substances ci-dessus nommées tiennent à toutes les connaissances physiques et chimiques acquises jusqu’à présent ; ces mêmes propriétés ont servi de bases à une infinité de découvertes et de théories plus lumineuses les unes que les autres, auxquelles il faudrait ôter aujourd’hui toute croyance si le feu, l’air, Tenu et la terre étaient reconnus pour n'être plus des éléments. »
- En 1831, le Dr Castel disait à l’Académie de médecine, à la suite de la lecture d’un rapport fait par une commission de cette société sur le magnétisme : « Si la plupart des faits énoncés étaient réels, ils détruiraient la moitié des connaissances acquises en physique. Il faut donc bien se garder de les propager en imprimant le rapport. »
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- imposée à nous à la suite d’expériences récentes faites par des personnes que vous connaissez tous.
- Je partirai de ce postulatum qu’il y a, dans l’homme vivant, un Corps et un Esprit.
- « C’est un fait d’observation vulgaire, dit M. Boirac (1), que chacun de nous s’apparaît à lui-même sous un double aspect. D’un côté, si je me regarde du dehors, je vois en moi une masse matérielle, étendue, mobile et pesante, un objet pareil à ceux qui m’entourent, composé des mêmes éléments, soumis aux mêmes lois physiques et chimiques; et, d’un autre côté, si je me regarde pour ainsi dire au dedans, je vois un être qui pense et qui sent, un sujet qui se connaît lui-même en connaissant tout le reste, sorte de centre invisible, immatériel, autour duquel se déploie la perspective sans fin de l’univers, dans l’espace et dans le temps, spectateur et juge de toutes choses, lesquelles n’existent, du moins pour lui, qu’autant qu’il se les rapporte à lui-même. ».
- L’esprit, nous ne pouvons nous le représenter; tout ce que nous en savons, c’est que de lui procèdent les phénomènes de la volonté, de la pensée et du sentiment.
- Quant au corps, il est inutile de le définir, mais nous y distinguerons deux choses : la matière brute (os, chair, sang, etc.), et un agent invisible qui transmet à l’esprit les sensations de la chair et aux muscles les ordres de l’esprit.
- Lié intimement à l’organisme qui le secrète pendant la rie, cet agent s’arrête, chez le plus grand nombre, à la surface de la peau et s’échappe seulement par effluves plus eu moins intenses selon l’individu, par les organes des
- (P Leçon cVouverture du cours de philosophie à la Faculté des let-lres de Dijon, 1897.
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- sens et les parties très saillantes du corps, comme les extrémités des doigts. C’est du moins ce qu’affirment voir beaucoup de sujets ayant acquis par certains procédés une hyperesthésie visuelle momentanée, et ce qu’admettaient les anciens magnétiseurs. Il peut cependant se déplacer dans le corps sous l’influence de la volonté, puisque l'attention augmente notre sensibilité sur certains points, pendant que les autres deviennent plus ou moins insensibles : on ne voit, on n’entend, on ne sent bien que quand on regarde, qu’on écoute, qu’on flaire ou qu’on déguste.
- Chez certaines personnes qu’on appelle des sujets, l’adhérence du fluide nerveux avec l’organisme charnel est faible, de telle sorte qu’on peut le déplacer avec une facilité extrême et produire ainsi les phénomènes connus d’hyperesthésie et d’insensibilité complète dus, soit à l’auto-suggestion, c’est-à-dire à l’action de l’esprit du sujet lui-même sur son propre fluide, soit à la suggestion d’une personne étrangère dont l’esprit a pris contact avec le fluide du sujet.
- Quelques sujets, encore plus sensibles, peuvent projeter leur fluide nerveux, dans certaines conditions, hors de la peau, et produire ainsi le phénomène que j’ai étudié sous le nom d’extériorisation de la sensibilité. On conçoit sans peine qu’une action mécanique exercée sur ces effluves, hors du corps, puisse se propager grâce à eux et remonter ainsi jusqu’au cerveau.
- L’extériorisation de la motricité est plus difficile à comprendre et je ne puis, pour essayer de l’expliquer, que recourir à une comparaison.
- Supposons que, d’une manière quelconque, nous empêchions l’agent nerveux d’arriver à notre main ; celle-ci deviendra un cadavre, une matière aussi inerte qu’un morceau de bois, et elle ne rentrera sous la dépendance
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- de notre volonté que lorsqu’on aura rendu à cette matière inerte la proportion exacte de fluide qu’il faut pour l’animer. Admettons maintenant qu’une personne puisse projeter ce même fluide sur un morceau de bois en quantité suffisante pour l’en imbiber dans la même proportion; il ne sera point absurde de croire que, par un mécanisme aussi inconnu que celui des attractions et des répulsions électriques, ce morceau de bois se comportera comme un prolongement du corps de cette personne.
- Ainsi s’expliqueraient aussi les mouvements de tables placées sous les doigts de ceux qu’on appelle des médiums, et en général tous les mouvements au contact produits sur des objets légers par beaucoup de sensitifs, sans effort musculaire appréciable. Ces mouvements ont été minutieusement étudiés par le baron de Reichen-bach ; il les a décrits dans cinq conférences faites en 1856 devant l’Académie I. et R. des sciences de Vienne (1).
- On comprend même la production de mouvements nécessitant une force supérieure à celle du médium par le fait de la chaîne humaine qui met à la disposition de celui-ci une partie de la force des assistants.
- Mais une hypothèse aussi simpliste ne rend pas compte de tous les phénomènes et on est amené à la compléter ainsi qu’il suit :
- L’agent nerveux se répand le long des nerfs sensitifs et moteurs dans toutes les parties du corps. On peut donc dire qu’il présente dans son ensemble la même forme que le corps, puisqu’il occupe la même portion de l’espace, et l’appeler la double fiuidique de l’homme, sans sortir du domaine de la science positive.
- Le nombreuses expériences (2) qui malheureusement
- (') J’en ai publié la traduction française dans Les Effluves odiques. baris, Flammarion.
- (2) Voir les Fantômes vivants dans les Annales des sciences psyché (sept.-oct. 1895;.
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- n’ont eu en général pour garant que le témoignage des sujets, semblent établir que ce double peut se reformer en dehors du corps, à la suite d’une extériorisation suffisante de l’influx nerveux, comme un cristal se reforme dans une solution, quand celle-ci est suffisamment concentrée.
- Le double ainsi extériorisé continue à être sous la dépendance de l’esprit et lui obéit même avec d’autant plus de facilité qu’il est maintenant moins gêné par son adhérence avec la chair, de telle sorte que le sujet peut le mouvoir et en accumuler la matière sur telle ou telle de ses parties de manière à rendre cette partie perceptible au sens du vulgaire.
- C’est ainsi qu’Eusapia formerait les mains qui sont vues et senties par les spectateurs.
- D’autres expériences, moins nombreuses et que, par suite, on ne doit accepter qu’avec plus de réserves encore, tendent à prouver que la matière fluidique extériorisée peut se modeler sous l’influence d’une volonté assez puissante, comme la terre glaise se modèle sous la main du sculpteur (1).
- On peut supposer qu’Eusapia, à la suite de ses passages à travers divers milieux spirites, a conçu dans son imagination un John King, avec une figure bien déterminée, et que, non seulement elle en prend la personnalité dans son langage, mais qu’elle parvient à en donner les formes à son propre corps fluidique, quand elle nous fait sentir de grosses mains et qu’elle produit à distance sur la terre glaise, des impressions de tête d’homme.
- Mais si rien ne nous a prouvé que John existait réellement, rien ne nous a prouvé non plus qu’il n’existait pas.
- (1) Cette action delà Force-Volonté sur la matière du corps fluidique explique les suggestions d’images et de pensées.
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- Nous ne sommes du reste point, mes collaborateurs et ioi, les seuls qui aient étudié la question ; il y a d’autres ersonnes que je connais personnellement, en qui j’ai la lus grande confiance, et qui rapportent des faits ne ouvant s’expliquer qu’à l’aide de la possession tempo-%ire du corps fluidique extériorisé, par une entité intel-gente d’origine inconnue. Telles sont les matérialisa-ons de corps humains entiers observées par M. Crookes srec miss Florence Cook, par M. James Tissot avec glington et par M. Aksakof avec Mistress d’Espérance. Eh bien! ces phénomènes extraordinaires, dont le mple énoncé exaspère les gens qui se croient savants arce qu’ils ont plus ou moins scruté quelques rameaux s l’arbre de la science, ne nous paraissent qu’un sim-le prolongement de ceux que nous avons constatés par ras-mêmes et dont il est aujourd’hui impossible de rater.
- Nous obtenons, en effet, un premier degré de dégagement li corps fluidique dans l’extériorisation de la sensibilité ras forme de couches concentriques au corps du sujet :
- ; matérialité des effluves est démontrée par ce fait, qu’ils > dissolvent dans certaines substances, telles que l’eau ; la graisse ; mais, comme pour les odeurs, la diminuera du poids du corps qui émet est, dans ce cas, trop Able pour pouvoir être appréciée par nos instruments. Le deuxième degré est donné par la coagulation de îs effluves en un double qui sent mais qui n’est pas en->re visible pour les yeux ordinaires.
- Au troisième, ainsi qu’au quatrième degré, il y a comie un transport galvanoplastique de la matière du corps lysique du médium, matière qui part de ce corps phy-pe pour aller occuper une place semblable sur le -rable fluidique. On a constaté, un grand nombre de fois, *Tec la balance, que le médium perdait alors une partie
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- de son poids et que ce poids se retrouvait dans le corps matérialisé.
- Le cas le plus singulier, resté jusqu’ici unique, est celui de Mistress d’Espérance chez qui ce transport s’est fait avec une telle intensité qu’une partie de son propre corps était devenu invisible. Il ne restait, à sa place, que le corps üuidique dont le double est seulement une émanation; les spectateurs pouvaient le traverser avec la main, mais elle le sentait. Ce phénomène, poussé à sa dernière limite, amènerait la disparition complète du corps du médium et son apparition dans un autre lieu, comme on le rapporte dans la vie des saints.
- Dans les matérialisations de corps complet, ce corps est presque toujours animé par une intelligence différente de celle du médium. Quelle est la nature de ces intelligences? A quel degré de la matérialisation peuvent-elles intervenir pour diriger la matière psychique extériorisée ? Ce sont là des questions du plus haut intérêt qui ne sont point encore résolues, du moins pour la plupart d’entre nous.
- Ce que nous venons de dire suffit à montrer que l’étude des phénomènes psychiques relève de trois sciences distinctes.
- C’est à la physique qu’incombe la tâche de définir la nature de la force psychique par les actions mutuelles qui peuvent s’exercer eutre elle et les autres forces brutes de la nature : son, chaleur, lumière, électricité.
- La physiologie aura à examiner les actions et les réactions de cette même force sur les corps vivants.
- Enfin nous entrerons dans le domaine du spiritisme, quand il s’agira de déterminer comment la force psychique peut être mise en jeu par des intelligences appai’" tenant à des entités invisibles.
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- Mais nous savons que tous les phénomènes de la nature se relient entre eux par des transitions insensibles : Ratura non facit saltus. Nous trouverons donc, entre ces trois grandes provinces, des frontières mal définies où les causes seront complexes. C’est là une des plus grandes difficultés de ce genre de recherches : mais elle ne doit point nous arrêter et je ne saurais mieux finir que par cette courageuse phrase de votre illustre compatriote M. Lodge, que j’aime toujours à citer :
- « La barrière qui sépare les deux mondes (spirituel et matériel) peut tomber graduellement comme beaucoup d’autres barrières et nous arriverons à une perception plus élevée de l’unité de la nature. Les choses possibles dans l’univers sont aussi infinies que son étendue. Ce que nous savons n’est rien comparé à ce qu’il nous reste à savoir. Si nous nous contentons du demi-terrain conquis actuellement, nous trahissons les droits les plus élevés de la science. »
- Albert de Rochas.
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- La déclaration ministérielle.
- La crise ministérielle, ouverte le 15 juin par la démission du cabinet modéré présidé par M. Méline, a été close, le 29 juin, par la formation du cabinet radical Bris son.
- Près de deux semaines s’étaient passées en vains essais de constitution d’un ministère conforme aux indications de l’ordre du jour du 15 juin.
- Cet ordre du jour, on se le rappelle, était ainsi conçu :
- « La Chambre, approuvant les déclarations du gouvernement et résolue à pratiquer une politique de réformes démocratiques, fondée sur l’union des républicains et appuyée sur une majorité exclusivement républicaine, passe à l’ordre du jour. »
- Considérées en elles-mêmes les deux parties de cet ordre du jour semblent tellement peu contradictoires que la seconde a plutôt l’air d’une superfétation.
- Cependant, si l’on fait entrer en ligne de compte les considérations développées au cours de l’interpellation où furent passés au crible les actes du ministère Méline, le caractère d’opposition absolue entre les deux parties de l’ordre du jour apparaît nettement, et il ne reste aucun doute sur l’intention de blâme, ou tout au moins de formelle indication contenue dans la seconde partie de l’ordre du jour.
- M. Méline n’acceptant sous aucune forme, cette clause, il était dans la logique parlementaire que le parti qui l’avait présentée et fait adopter fût appelé au gouvernement.
- La droite monarchiste ou constitutionnelle avait constamment soutenu de ses votes le cabinet Méline, <ful n’avait maintes fois dû son salut qu’à cet appoint.
- La droite n’avait-elle apporté son concours qu’à titre
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- purement gracieux, uniquement pour obéir à la théorie du moindre mal, sans espoir de réciprocité se manifestant par quelque service effectif, ce qui paraît bien invraisemblable, étant données les grandes facilités que nos moeurs administratives offrent à la reconnaissance instinctive ou calculée des gouvernements ?
- De ce rôle de tuteur, que la politique ministérielle laissait prendre à la droite, la cause monarchique ne tirait-elle pas un profit immédiat pour son personnel, un aliment pour ses espérances ?
- N’était-il pas possible, au contraire, sans céder à une généreuse illusion, de porter à l’actif des forces démocratiques et du prestige de la République le ralliement des uns, la résignation des autres?
- Quels que puissent être, à un point de vue général, dans le pays, et pour l’avenir, les avantages ou les inconvénients de la politique d’entente avec la droite, ou, si l’on veut, de détente pratiquée par le ministère Méline, il n’en reste pas moins que la conséquence immédiate de cette politique a été de couper le parti républicain en deux, dans le Parlement.
- Le partage s’est fait vers le milieu, dans la zone ou viennent se fondre en teinte neutre les couleurs vives des extrêmes. D’où la flottaison de la ligne de démarcation. Cette ligne, le temps, l’attrait de ce qui dure, l’approche des élections, son action captivante, la reportaient de plus en plus vers la gauche.
- Les élections, en renforçant légèrement la gauche, font ramenée juste au milieu, si bien que, dans la course au fauteuil présidentiel, les deux personnages politiques désignés pour représenter les deux fractions de la Chambre qu’elle séparait, sont arrivés , comme nous l’avons vu, tête à tête.
- Or, presque en même temps que l’un d’eux favorisé par le sort, plus encore que par le suffrage de ses collègues, s’installait à la présidence de la Chambre, l’autre prenait la direction du gouvernement. Cela suffit à montrer les difficultés de la tâche assumée par M. Brisson. ûans la circonstance, il s’agissait de s’arrondir aux
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- dépens du voisin, sans exciter sa méfiance. Pour une pareille entreprise, il ne fallait pas être chargé de bagages. Le programme du nouveau ministère était léger et d’apparence peu compromettante. L’était-il au fond? Pas davantage.
- Suppression de la contribution personnelle-mobilière et de l’impôt des portes et fenêtres, et leur remplacement par un impôt sur le revenu, qui fondé sur les signes extérieurs de la fortune, sans vexation ni inquisition d’aucune sorte, sera dégressif, de manière à assurer à la masse des petits contribuables de larges dégrèvements, allant même jusqu’à une exemption totale à la base.
- Solution de la question des retraites pour les travailleurs des villes et des campagnes.
- Indépendamment de ces deux oeuvres maîtresses, déjà mûres dans les précédentes législatures, et auxquelles le nouveau ministère limite volontairement son effort, il poursuivra le vote définitif des deux lois sur le régime fiscal des successions et sur la réforme des boissons, lois examinées déjà par les deux Chambres.
- Le gouvernement demandera également la prompte création des Chambres d’agriculture que la fin de la législature a empêché la Chambre de voter.
- Il appliquera loyalement le système économique établi par les Chambres, dans l’intérêt, croit-il devoir ajouter, de l’industrie et de l’agriculture.
- Il s’attachera, en outre, à porter au plus haut point la puissance de la flotte et de l’armée, ces deux incarnations, de plus en plus chères de la patrie ; à assurer la mise en valeur de notre vaste empire d’outre-mer.
- Enfin, sa politique extérieure, fidèle à une alliance populaire et déjà consacrée par le temps demeurera pénétrée du sentiment national qui a inspiré ce grand acte.
- A la lecture de cette déclaration, les modérés reconnurent leur programme. Au lieu d’en témoigner franchement leur satisfaction et d’accueillir à bras ouverts un ministère qui s’était mis en tête de réaliser leur»
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- idées, ils se précipitèrent sur lui pour le culbuter, au risque de passer pour des gens qui ne veulent pas laisser faire par les autres ce qu’ils n’ont pas su faire eux-mêmes.
- Ils furent battus. Le ministère l’emporta avec une belle majorité.
- Si, avec un personnel exclusivement radical, le gouvernement avait marché au combat avec un programme nettement radical, ibavait d’avance perdu la bataille. Son objectif étant l’union des républicains, son programme ne pouvait que représenter l’opinion mitoyenne des deux nuances en conflit.
- Pendant la plus grande partie de la dernière législature et jusqu’à l’interpellation du 14 juin dernier, le conflit avait uniquement porté sur ces deux points précis du programme radical : Révision de la Constitution, impôt sur le revenu.
- Ces deux articles élevaient entre les deux fractions adverses un infranchissable mur.
- Or, voici que la révision disparaît du programme radical, et que la conception modérée de l’impôt sur le revenu, «fondé sur les signes extérieurs de la fortune, sans vexation ni inquisition d’aucune sorte», y prend la place de l’ancienne formule.
- Dans le mur une brèche est ouverte par où une soixantaine de modérés du voisinage le plus immédiat viennent fraterniser du côté ministériel.
- La brèche s’élargira-t-elle, permettant une effusion de plus en plus grande? La journée du 30 juin aura-t-elle des lendemains plus triomphants encore?
- Convient-il de donner ce caractère à la séance du ~ juillet, et au vote unanime ordonnant l’affichage du discours par lequel le ministre de la Guerre avait la prétention de clore sans réplique une triste affaire judiciaire dont tout le monde serait heureux d’être débar-cassé », avec cette différence toutefois, que les uns voudraient l’enterrer avec tout le mystère qui l’enveloppe, tandis que les autres demandent que tous les voiles s°ientau préalable déchirés?
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- Par le caractère spécial de la question qui Pa provoqué, et par son unanimité même, ce vote est dénué de toute valeur indicative sur les conditions d’existence du nouveau cabinet.
- Nous avons vu en quoi il ressemble au précédent. Les lignes suivantes de la Déclaration lue aux Chambres montreront en quoi il en diffère :
- « L’union entre les républicains et entre les républicains seulement, pour gouverner la République et la diriger dans les voies de la démocratie, tel est le sens du vote émis par la majorité dont nous sortons.
- « ... Nous pensons qu’il sera de notre devoir de n’accorder aucune part d’influence dans le Gouvernement de la République aux adversaires du régime voulu par la nation et à ceux qui ne l’acceptent que pour mieux en combattre les lois essentielles.
- « Nous sommes de même résolus à défendre énergiquement, contre toute tentative d’empiètements, l’indépendance de la société laïque et la suprématie du pouvoir civil.
- « Nous tiendrons la main à/e que toutes les administrations, et au centre et dans les départements, se conforment rigoureusement à ces principes. »
- Cette deuxième partie du programme ne risque-t-elle pas d’éveiller les susceptibilités calmées par la première ?
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- LE CONGRES DE PETERBOROUGH
- Le 30e Congrès annuel de l’Union coopérative de la Grande Bretagne a eu lieu à Peterborough les 30,31 mai et 1er juin.
- Il a commencé officiellement le samedi 28 mai, par la réunion du Comité coopératif central et par l’ouverture de l’Exposition des Associations ouvrières de production, dont le nombre dépasse actuellement 200, qui comptent 9,000 ouvriers et produisent environ 80 millions de marchandises par an.
- Le dimanche, 29 mai, selon la tradition, des sermons ont été dits dans toutes les églises de la localité. Mais le Congrès a réellement commencé ses travaux le 30 mai, sous la présidence de M. Mac Innés, secrétaire de la grande Société de Lincoln.
- Les travaux avaient été divisés ainsi qu’il suit :
- Le 30 mai, après le discours d’ouverture prononcé par l’évêque de Londres, M. Creighton, réception des députations, et le dépouillement du scrutin pour l’élection des membres du Comité central, lecture des rapports du comité central sortant sur les deux questions suivantes :
- 1° Moyen de développer V instruction coopérative ;
- 2° Utilité pour les coopèrateurs d’avoir des représentants, non seulement dans les conseils de districts et (Finstruction, mais encore dans le Parlement.
- Le 31 mai, rapport de M. H. W. Wolf sur les Banques de crédit ; le soir, conférence sur Vinstruction coopérative.
- Le 1er juin, rapport de M. J. Gray, de Manchester, secrétaire général de l’Union coopérative de la Grande Bretagne, sur la coopération agricole.
- En 1896, le Comité central avait reçu le bilan de Lj65 sociétés coopératives, sur 1741. Ces sociétés
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- comprenaient 1,492,371 membres, avec un capital-actions de 438,750,000 francs, un chiffre de ventes do 1,449,500,000 francs et un chiffre 'de bénéfices do 158,500,000 francs.
- En 1897, le nombre des sociétés dont on avait reçu lo bilan était de 1686, sur 1845, avec 1,591,455 membres. 466,250,000 francs de capital-actions, 1,557,500,000 li*. de ventes et 168,000,000 francs de bénéfices.
- De 1887 à 1897, en dix ans, le chiffre des coopérateurs s’est élevé de 858,237 à 1,591,455.
- Le nombre des sociétés adhérentes à la Wholesale anglaise était de 1,044, en 1896 ; le chiffre de ventes, de 277,375,000 francs.
- En 1897, on comptait 1,046 sociétés adhérentes avec un chiffre de ventes de 298,000,000 francs.
- Le nombre des sociétés adhérentes à la Wholesale écossaise était de 491 en 1896, avec un chiffre de ventes de 95,550,000. Il s’est élevé, en 1897, à 554, avec un chiffre de ventes de 110,125,000 francs.
- La Wholesale anglaise a été fondée en 1864, par la fédération de 50 coopératives groupant 17,545 membres. Deux ans après, elle en comptait 96 avec 26,240 membres.
- A partir de ce moment le chiffre d’affaires de l’institution monte rapidement et la Wholesale de Manchester est obligée de créer en Angleterre, en France, en Irlande, en Amérique, en Australie, etc., des centres d’achats destinés à mettre en relations directes le consommateur et le producteur.
- Pourxela, elle a une flotte de sept navires à vapeur, qui portent à l’extérieur des produits anglais et rapportent en Angleterre des produits étrangers.
- Successivement, la Wholesale anglaise a créé des succursales à Newcastle-sur-la-Tyne, à Londres, ;l Leeds, à Bristol, à Cardiff, etc.
- Dans la seule année 1897, la Wholesale de Manchester a distribué à ses 1,046 coopératives adhérentes 6,250 tonnes de fromage; 8,400 tonnes de fruits secs?
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- 1,700 tonnes de lard et de jambon; 24,800 tonnes de beurre ; 84,000 tonnes de sucre, etc., etc.
- Avec ses bénéfices annuels, la Wholesale anglaise a ouvert des ateliers, des fabriques, pour produire elle-même les produits commandés par ses clientes, les coopératives de consommation. C'est ainsi qu’à Crump-sall, elle possède une fabrique de biscuits et de bonbons, et à Middleton, une autre de confitures. A Leices-ter, elle produit près de 1 million et demi de chaussures uar an. Elle a trois fabriques de savon et de bougies à Irlam, Durham et Crumpsall.
- La "Wholesale anglaise produit du drap à Bathlev et ries vêtements confectionnés à Leyde. À Dunaton-sur-la Tyne, elle a un magnifique moulin ; à Broughton, près Manchester, elle possède de grands ateliers d’ébénisterie et d’habillement et à Manchester même, elle a entrepris l’imprimerie et la reliure.
- Dans ses ateliers, la Wholesale de Manchester produit pour près de 30 millions de francs de marchandises et occupe 5,200 ouvriers environ.
- En 1864, elle a vendu un million de marchandises; en 1897, elle en a vendu, comme on l’a vu, près de 300 millions.
- Elle a acheté, dans ces dernières années, des fermes et va faire produire sur ses propriétés les denrées agricoles demandées par son million de coopérateurs, ou plutôt par ses 5 millions de consommateurs.
- Elle fait travailler, actuellement, près de 9,000 employés.
- La Wholesale écossaise a son siège à Glascow. Elle est de date plus récente que celle de Manchester (1869).
- Elle a commencé par créer des succursales à Leith, Dundee, Kilmarock, etc. Puis, quand celles-ci ont commencé à fonctionner à souhait, elle a entrepris la production dans ses propres ateliers.
- Ce fut d’abord à Glascow où les coopérateurs innovèrent, à l’usage des chemisières, la journée de 8 heures — alors que les femmes travaillaient auparavant 14 et
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- même 16 heures par jour. Puis à Shieldhall, à trois kilomètres de Glascow, la Wholesale acheta des terrains sur lesquels ont été élevés des ateliers et des usines pour la fabrication des meubles, des chaussures, de l’habillement, de la brosserie, des conserves, des confitures, du tabac, de l’essence de café, etc. etc. Il y a là aussi des ateliers d’imprimerie.
- A Glascow, on trouve une fabrique importante de saucissons ; et à Emiskilten (Irlande), la Wholesale écossaise possède un centre d’achats qui lui a expédié en 1897 pour plus de 3 millions d’oeufs, de porc et de beurre.
- La Wholesale écossaise a produit dans ses ateliers pour 20 millions de francs de marchandises.
- Elle fait, comme on sait, participer ses ouvriers aux bénéfices, et même à la propriété coopérative.
- La Wholesale anglaise s’est toujours refusée à entrer dans cette voie.
- Les deux Wholesales réunies ont fait en 1897, 388 millions d’affaires.
- La moyenne des bénéfices annuels est, pour la Wholesale anglaise de 5 millions de francs, et pour la Wholesale écossaise de 4 millions 250,000 francs.
- La Wholesale écossaise a une moyenne de bénéfices beaucoup plus élevée proportionnellement au capital engagé, que la Wholesale anglaise.
- Les Banques des Wholesales font un chiffre d’affaires de un milliard et un million, avec deux cent cinquante mille francs de bénéfices.
- Le Coopérative News, journal officiel de la coopération, tire à 50,000 exemplaires.
- Voici quelques indications sur la partie du rapport du Comité central concernant les moyens de développer l’instruction coopérative :
- Le Comité de VInstruction est chargé de l’organisa-sation des cours dans chaque groupement de sociétés.
- Le programme des cours comporte les matières suivantes :
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- 1° Histoire et principes de la Coopération.
- Etude des livres suivants :
- Les Ouvriers coopérateurs, le Manuel des Coopéra-feurs (Hughes et Neale), le Mouvement coopératif, de Holyoake, le Mouvement coopératif de la Grande-Bretagne, de Miss Potter.
- 2° Histoire industrielle.
- a) Classe élémentaire : Les réforynateurs sociaux anglais (Gibbins) ;
- b) Classe supérieure : L’Histoire industrielle de VAngleterre., de Gibbins.
- 3° Tenue des livres pour la coopération.
- a) Classe élémentaire : Premiers éléments de tenue des livres, de Hamilton et Bail ;
- /y) Classe supérieure : Grand Manuel de la tenue des livres.
- Tout coopérateur qui passe un bon examen reçoit, en outre des 5 fr. 75 que lui donne la Société, 3 fr. 10 du Comité de l’instruction.
- Les six meilleurs élèves des classes supérieures reçoivent 62 fr. 50, qui leur permettent d’assister aux cours organisés par le Groupe universitaire.
- Les professeurs des Universités d’Oxford et de Cambridge, ralliés au mouvement coopératif, se tiennent à la disposition des Sociétés, pour l’organisation de conférences.
- Trois lanternes avec des vues coopératives sont à la disposition des Sociétés.
- L’étude des langues étrangères, et principalement de la langue française, est encouragée par trois prix de 62 fr. 50, 32 fr. 50 et 25 francs.
- De l’enquête poursuivie par le Comité central sur la question de savoir s’il n’y aurait pas utilité pour les coopérateurs d’avoir des représentants, non seulement dans les Conseils de districts et d’instruction, mais encore dans le Parlement, il résulte que la majorité des Sociétés coopératives s’est prononcée pour qu’il ne soit
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- pas formé de Comité de propagande en vue des élections législatives et municipales.
- Le Comité déclare, en conséquence, que la question n’est pas assez mûre.
- Après un très court compte-rendu du Congrès de Lelft, M. Crooks propose le vote d’un voeu en faveur d’une alliance toujours plus étroite entre les coopérateurs des différents pays. Il faut arriver, dit-il, à ne consommer que des produits fabriqués coopérativement ainsi que l’a conseillé l’évêque de Londres dans son brillant discours, et pour cela il convient de s’adresser aux coopérateurs étrangers. La fraternité doit régner entre tous les peuples.
- M. Shillito, de la Wholesale anglaise, dit qu’il faut créer un capital considérable pour mettre en pratique la coopération internationale. Le Comité central devra étudier cette question.
- M. Borehouse ajoute qu’on ne peut différer d’avis sur les avantages d’une union coopérative internationale. L’Union coopérative d’Angleterre devra s’occuper sérieusement de cette question.
- Le Président fait observer que l’Union coopérative de la Grande-Bretagne a la direction de l’Alliance coopérative internationale ; c’est en Angleterre que se trouve le Comité directeur.
- La proposition de M. Crooks est votée sans opposition.
- Le Royaume uni possède le plus grand nombre de sociétés ^coopératives de consommation. Il possède aussi les plus importantes.
- Parmi celles-ci, il convient de citer la Société amicale des Equitables pionniers de Rochdale, la première en date des sociétés existantes. Elle fut fondée en 1844 par 28 tisserands en flanelle qui, à la suite d’une grève malheureuse, reprirent le travail et se décidèrent, pour vivre avec moins de peine, à se passer des services des commerçants et des intermédiaires, elle fut organisée grâce à des versements de 20 centimes par semaine.
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- pendant la première année, 1844, les 28 pionniers qui avaient formé le dessein « de révolutionner le monde » ne retirèrent aucun profit de leur entreprise.
- En 1845, ils furent 74 adhérents pour un bénéfice net de 550 francs ; en 1850, 600 pour 22,000 francs ; en 1860, 3,450 pour 400,000 francs ; en 1870, 5.560 pour 600,000 francs ; en 1880, 10,600 pour 1,200,000 francs ; en 1890, 11,600 pour 1.300,000 fr. ; en 1898, ils sont plus de 15,000 membres pour 1,600,000 de bénéfice.
- Une autre société, la Saint-Cuthberg, d’Edimbourg, réunit 15,000 membres et dispose d’un capital de 5 millions.
- Mais la plus importante est VIndustrial society, de Leeds, ville manufacturière du comté d’York. Elle a débuté, en 1872, avec un nombre infime de consommateurs, disposant de ressources très restreintes.
- En 1890, l'Industrial society groupait 26,846 coopérateurs, leur vendait pour plus de 17 millions de marchandises et leur distribuait plus de deux millions de bénéfices, en cette seule année.
- Pendant cet exercice, VIndustrial society avait 65 magasins d’épicerie, 15 d’étoffes, 7 de chaussures, 9 de charbon et 28 boucheries. Annuellement, dans son abattoir, on tuait une moyenne de 2,300 boeufs, 400 veaux, 5.000 moutons et 900 porcs. Son moulin débitait 38,000 sacs de farine.
- L’année dernière, la coopérative de Leeds a célébré le 25e anniversaire de sa fondation. A l’heure actuelle, elle compte plus de 38,000 membres, dépasse 28 millions d’affaires et 4 millions de profits par an. Ses industries sont de plus en plus prospères.
- L’Exposition des industries coopératives se divise en finis sections : 1° les produits des industries de la Wholesale anglaise ; 2° ceux de la Wholesale écossaise ; 3° les produits de 57 industries coopératives.
- En ouvrant cette exposition, M. John Brock, président de la Société coopérative de Peterborough a expliqué fiue le but poursuivi par ses organisateurs est de fairp
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- connaître au public les résultats obtenus par les ou» vriers qui veulent faire cesser le conflit entre le travail et le capital.
- Il fait observer j que le revenu de T Angleterre est de 36 milliards 250 millions. La classe des travailleurs compte 6 millions 250,000 familles, soit environ 13 millions d’ouvriers salariés.
- Ceux-ci reçoivent pour leur part 13 milliards 250 millions. L’autre classe s’élève à 2 millions d’individus qui prennent le reste, soit 23 milliards, en intérêts ou dividendes de leur capital, fermages de leurs propriétés ou en payement de leur intelligence et de leur travail intellectuel.
- Il était urgent de trouver des méthodes nouvelles pour une distribution plus équitable des richesses.
- La coopération de consommation a pleinement réussi. Les denrées fournies annuellement aux coopérateurs s’élèvent à 925 millions de francs ; le chiffre des affaires des associations coopératives de production ne s’élève encore qu’à 150 millions.
- L’exposition doit être un encouragement pour les coopérateurs, elle leur indique la voie à suivre.
- Les coopérateurs ne veulent pas s’emparer du capital des possédants, ils ne veulent pas bouleverser la société, ils désirent seulement être libres de s’associer afin de poursuivre tous ensemble leurs projets d’émancipation sociale.
- Si les coopérateurs ouvriers continuent à être pratiques, ils deviendront les maîtres de la situation.
- Un autre orateur, M. Douse, rappelant les funérailles du « Grand Anglais » qui viennent d’avoir lieu et la sympathie de Gladstone pour le mouvement coopératif, dit que c’es't sur la demande officielle du duc de Morfolk que les coopérateurs ont été représentés à ces funérailles parM. Gray, secrétaire général de l’Union. M. Douse ajoute que les coopérateurs doivent être légitimement fiers qu’un mouvement ouvrier patronné et dirigé par des ouvriers ait eu sa place officielle dans cette cérémonie funèbre en l’honneur du grand citoyen.
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- Le mouvement coopératif a pris une telle extension que le gouvernement n’oserait plus aujourd’hui organiser une fête nationale sans y inviter une délégation
- cooperative.
- L’orateur expose ensuite les principes de la coopération.
- Aucun homme, dit-il, ne devrait avoir le droit de s’emparer des fruits du travail de son semblable et, si cette règle était en vigueur, il n’y aurait plus des hommes trop pauvres et des hommes trop riches.
- M. Brown, de Newport, parle dans le même sens, Il déclare qu’un état social-est mauvais aussi longtemps qu’un homme peut donner 500,000 fr. pour un cheval de course ou 5 millions pour un tableau, tandis qu’il y a des hommes qui n’ont pas de pain à manger.
- Il croit que pour faire disparaître ces iniquités, il faut relever la condition sociale des pauvres sans jeter à bas les riches, le résultat peut être obtenu par la coopération.
- L’évêque de Londres, M. Creighton, dit à son tour, dans son remarquable discours d’ouverture du Congrès :
- Des différences trop grandes dans les conditions de la vie sont troublantes_et mettent l’homme en face de cette question sans réponse : Où suis-je et que suis-je ? C’est cette question qui a donné naissance à la coopération.
- La coopération est une école d’amélioration morale et intellectuelle ; elle forme des hommes capables d’aborder les questions sociales au point de vue le plus élevé et leur enseigne les moyens de les résoudre pratiquement et pacifiquement.
- L’instruction est indispensable et il faut former des groupes d’hommes rompus aux affaires industrielles et les connaissant à fond.
- Le grand avantage de nos congrès annuels, c’est de réunir des hommes travaillant au même but et qui apportent le résultat des expériences acquises.
- h faut accueillir favorablement toute expérience heureuse, afin de se garder de toute!idée ou de toute théorie préconçue qui pourrait arrêter les efforts de
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- ceux qui sont prêts à étudier encore. La plus haute coopération est celle des idées.
- Il y a une vérité que vos réunions ont dû vous apprendre, c’est que le progrès, sous toutes ses formes: économique, social, politique, repose sur une base morale.
- Qui dit liberté, déclare que les hommes veulent faire leurs affaires eux-mêmes, au lieu de les laisser faire par d’autres. Mais, pour qu’il en soit ainsi, l’intelligence est nécessaire, et elle ne vient pas sans travail; elle est le résultat de l’instruction et d’une longue préparation. Cette préparation consiste à savoir obéir, à savoir se maîtriser, à considérer les autres plus que soi-même. Nous ne pouvons pas améliorer le monde avant de nous être améliorés nous-mêmes. -
- La valeur éducative du mouvement coopératif est indiscutable et son influence missionnaire ne peut cesser sous peine de mort. La coopération ne doit pas seulement avoir pour but de distribuer des denrées aux consommateurs, mais elle doit les instruire de leurs besoins.
- Elle ne doit jamais cesser de pratiquer et de répandre les principes élevés sur lesquels repose notre mouvement.
- Toute Société doit se régler d’après ces principes. « L’humanité, a dit un philosophe, est comme Saül, le fils de Kis, qui alla chercher les ânes de son père et qui trouva un royaume. »
- De même, des hommes se sont rencontrés pour travailler ensemble, pour partager le même sort, et voilà qu’une société nouvelle a surgi avec tous ses devoirs et tous ses avantages.
- Les progrès matériels ne se réalisent pas sans apporter avec eux une notion plus élevée du devoir et un sentiment mieux compris de la fraternité.
- A mesure que nous comprenons que nous sonnnft une partie d’un tout, nous perdons notre égoïsme individuel, nous comprenons l’amour du prochain et l’union de tous pour le bien commun.
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- Dans son rapport sur les Banques populaires de Crédit, M. Wolff fait l’éloge de ces institutions et trace un brillant tableau de leur prospérité dans les pays, que des circonstances économiques particulières ont amenés à pratiquer cette forme de la coopération.
- En Angleterre, le mouvement coopératif qui avait pris naissance dans la classe ouvrière, a tout d’abord songé à rendre la vie moins coûteuse. Dans d’autres pays, les pionniers de la coopération ont été des artisans travaillant pour leur compte ou de petits patrons et, la plupart, étant sans capital, ont songé plutôt à faciliter le développement de leur petite industrie qu’à réduire le prix des objets de consommation. La coopération de crédit a surtout prospéré en Allemagne et en Italie ; c’est en Angleterre que la coopération de consommation a produit ses plus merveilleux résultats.
- Toutefois, M. Wolf se demande s’il n’y a pas, dans le mouvement coopératif anglais des lacunes qu’on pourrait faire disparaître en mettant en pratique la coopération de crédit. La Banque populaire, par exemple, ne contribuerait-elle pas à activer le mouvement coopératif dans certaines régions où il ne se développe qu’avec la plus extrême lenteur, à Londres notamment où la coopération est stérile, et dans les districts agricoles où l’usure s’exerce à tel point que le Parlement a dû nommer une commission chargée de chercher les moyens de la combattre ?
- Dans la coopérative même la plus florissante n’y a-t-il pas bien des cas où une petite somme d’argent serait plus nécessaire à un coopérateur qu’une livre de thé ou de sucre?
- Et si l’on se tourne du côté de l’agriculture, que peut Lire un pays sans argent pour acheter des semences et des engrais ?
- En Italie, les institutions de crédit rendent les plus &eands services aux associations de travailleurs; elles s°nt une véritable puissance.
- D y a trente ans, les banques populaires agricoles '
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- étaient inconnues en f Allemagne. C’est aujourd’hui le pays où elles sont les plus nombreuses.
- Les crémeries, les laiteries, les fromageries, les celliers pour le vin, les sociétés )oour la vente du charbon, les raffineries de sucre, les sociétés de vente de matières premières existent, grâce aux banques agricoles qui leur prêtent le capital nécessaire, et ces industries diverses remboursent leur dette par des versements peu onéreux sur leurs bénéfices.
- M. Wolff tire encore argument de ce fait que les économies de l’Angleterre vont sans cesse en augmentant et que leur placement ne peut plus se faire dans les consolidés qui donnent un intérêt dérisoire : la Banque populaire emploiera ces fonds, qui seront gérés par ceux à qui ils appartiendront.
- Pour toutes ces raisons d’intérêt collectif ou individuel, M. Wolff engage vivement ses compatriotes à imiter ce qui se fait à l’étranger dans cet ordre d’idées.
- A quoi M. Shillito, représentant de la Wholesale répond que les Banques de crédit peuvent, sans doute, faire beaucoup de bien à l’étranger, mais qu’elles ne seraient d’aucune utilité pour les coopérateurs anglais qui ont des banques rattachées à leurs sociétés de consommation.
- ' Ces banques prêtent l’argent nécessaire pour la construction de maisons ouvrières et pour la formation d’industries qui ne viennent pas faire concurrence au magasin coopératif.
- Partout où il y a des Sociétés coopératives, les banques de prêts disparaissent. Si l’on créait des banques populaires pour, venir en aide aux petits artisans, on ferait concurrence aux industries coopératives.
- D’autres orateurs expriment des opinions également peu favorables au projet de M. Wolff.
- M. Aneurin Williams engage M. Wolff a faire un essai de création de banques populaires, de manière à aller au-devant des critiques qui ont été faites. Il propose de voter des remerciements à M. Wolff pour son rapport-
- Cette proposition est adoptée.
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- >1. Wolff répond que son projet est encore trop neuf, il n’est donc pas étonné de l’opposition qu’il rencontre. H a foi dans l’avenir des banques populaires qui feraient pour les petits industriels ce que les banques ordinai-naires ont fait pour le développement de l’industrie.
- Ce n’est pas une réponse bien décisive à l’objection tirée de la concurrence faite aux industries coopératives.
- Existe-t-il un terrain d’entente entre ces deux institutions qui se réclament l’une et l’autre, à juste titre, ,lu principe coopératif? On est à sa recherche : Les Congrès coopératifs y travaillent de leur mieux, de part et d’autre.
- Sur un point la concordance ne paraît pas douteuse ; les banques populaires pourraient rendre des services aux associations agricoles.
- Cette question des associations agricoles a été traitée par M. J. C. Gray, secrétaire général de l’Union. Il propose dans son rapport de chercher le meilleur moyen d’améliorer le sort du travailleur agricole et de lui montrer comment il peut passer d’une situation inférieure à un état supérieur.
- Dans le Royaume-Uni le chiffre des personnes qui vivent de l’agriculture s’élève à huit millions.
- Malheureusement le peu de revenus donnés par l’agriculture a amené bèaucoup d’agriculteurs à la ville où ib sont tombés dans la misère.
- Le travail ne manque pas, mais il n’est pas assez abondant ni assez rémunérateur. Voilà pourquoi une transformation des méthodes agricoles s’impose.
- M. Gray cite le rapport du comte de Rocquigny, délégué français au Congrès de Delft, qui énumère tous les avantages que la coopération peut donner à l’agriculture.
- 1° L’achat en commun d’engrais, de graines, de machi-nes et de toutes les matières premières ;
- 2° La vente collective des produits agricoles ;
- é° La transformation des produits en vue d’une vente plus avantageuse ;
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- 4° Emploi de machines en commun ;
- 5° Création de banques agricoles ;
- 6° Assurances contre les pertes ;
- T® Protection des blés contre les différentes causes de destruction par une surveillance collective ;
- 8° Amélioration du bétail par l’achat des races les plus pures ;
- 9° Sociétés de consommation.
- M. Gray est d’avis, sans doute, qu’il faut adopter les méthodes coopératives, mais ce qu’il désire, c’est la transformation de la situation de l’ouvrier agricole.
- Pour obtenir pratiquement ce résultat, il propose que chaque ouvrier agricole, qui est chef de famille, devienne agriculteur pour son propre compte et reçoive les fruits de son travail.
- Les fermes coopératives ne lui donneront pas l’instruction ni la persévérance nécessaire pour vaincre tous les obstacles, pour cela, il faut qu’il cultive sa propre terre.
- Les principes coopératifs mieux appliqués résoudront la question.
- Voici la combinaison que propose M. Gray.
- La propriété de la terre devra être collective ; l’achat et la vente de tous les produits se feront en commun, mais les résultats du travail de chacun devront être personnels sans que les intérêts de la communauté en soient lésés.
- Ces idées de création de sociétés de cultivateurs pour la culture intensive, poursuit M. Gray, ne sont pas nouvelles.
- En 1895, cette proposition a été faite au congrès d’Huddersfield et une commission a été nommée pour l’étudier.
- Les conclusions de cette commission ont été favorables. Elle recommandait la création de sociétés de travailleurs de terre avec lots de terrain qu’ils cultiveraient pour leur compte et dont ils vendraient les pi’0* duits. Elle invitait les sociétés coopératives à se fédérer pour l’organisation de centres d’achat dans les districts agricoles afin d’éviter toute ingérence d’intermédiaires-
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- Le congrès de Woolwich, en 1896, renvoya ces conclusions à la commission de l’agriculture en l’invitant à }es soumettre aux différentes sections coopératives. Le Congrès chargeait en même temps le Comité central d’encourager toute tentative faite dans ce sens.
- Rien n’a été fait encore. Cependant le Comité des sociétés de productions a créé un mouvement en faveur de cette idée et a exprimé les voeux suivants :
- lo R est désirable d’améliorer le sort de l’ouvrier agricole en formant des associations de cultivateurs qui seront propriétaires de terres ou qui les affermeront selon les principes coopératifs. Tous les achats et les ventes seront faits par la Société. Les bénéfices seront partagés entre les sociétaires proportionnellement aux résultats du travail de chacun :
- 2° Le capital sera fourni par des coopérateurs seulement ; 3° Ces associations agricoles seront fédérées par groupes régionaux afin d’encourager dans chaque district ce mouvement coopératif agricole. Il y aura dans ce but, dans chaque région, des cours d’instruction agricole.
- Toutes ces mesures sont parfaitement compatibles avec le régime actuel de la propriété terrienne. Mais il est évident qu’on retirerait de plus grands avantages encore de la refonte de ces lois. On aurait fait un grand pas vers cette refonte, si les Wholesales, avec leurs immenses capitaux, encourageaient le mouvement en devenant propriétaires de vastes propriétés.
- M. Holyaoke, le grand historien de la coopération, approuve les conclusions du rapport qui lui paraissent pratiques.
- M. Maddison, membre du Parlement, dit qu’en sa qualité d’homme politique il ne sera satisfait que le jour où la nation sera, elle seule, propriétaire de toutes les terres. Cependant il approuve les conclusions du rapport qui se rapprochent de ses idées.
- Un vote de remerciement à M. Gray est adopté à l’una-
- nimité.
- Le Congrès décide que le rapport sera soumis à l’étu-^ des conférences de district et à la sérieuse considération des deux Wholesales.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- FRANCE
- Les concours du Musée social.
- Trois concours ont été ouverts depuis la création du Musée: le premier, avec échéance au 31 décembre 1896, sur « la Participation aux bénéfices » ; le second, avec échéance au 31 décembre 1897, sur les « Associations ouvrières et patronales » ; le troisième, actuellement en cours, avec échéance au 31 décembre 1898, sur « les Assurances ouvrières ».
- Un prix d?une valeur de 25.000 francs.est décerné au lauréat de chaque concours. Ce prix est divisible.
- La distribution des récompenses aux lauréats du concours sur les Associations ouvrières et patronales, a eu lieu le 19 juin, dans la salle d’honneur du Musée social, salle Carnot.
- On remarquait sur l’estrade, à côté du président, le comte de Chambrun, fondateur, et MM. Mabilleau. directeur du Musée social, J. Siegfried, Le Cour-Grandmaison et Legiudic, sénateurs, Raiberti, député. Picot, Levasseur, membres de l’Institut, de Seilliac, délégué permanent au Service industriel et ouvrier, etc.
- Après une allocution du président, qui a parlé de l’extension des services du Musée (création récente d’un service agricole sous la direction de M. de Rocquigny) et du cours effectif donné par cette institution à des œuvres d’utilité sociale : création de bains-douches populaires, association des marins-pêcheurs pour la vente en coopération de leurs poissons, etc., et la lecture du rapport sur le concours par M. Lyon-Caen, la liste de> récompenses a été proclamée.
- Le 1er prix de 12.000 francs est décerné à M. PaU*' Hubert Valleroux, avocat à la Cour d’appel de Paris-
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX 499
- >1. Roger Merlin, avocat, de Bruyères (Vosges), a obtenu un 2e prix de 7.000 francs.
- M. Pet-rus Boulin, inspecteur départemental du travail dans l’industrie, à Lyon; M. Victor Flour, de St-Genis, ancien conservateur des hypothèques, à Paris, et M. François Ingoult, ancien notaire, président du syndicat agricole du canton d’Octeville-sous-Cherbourg (Manche), ont obtenu chacun une récompense de 2.000 francs.
- Les concurrents dont les noms suivent ont reçu une médaille, à titre de souvenir, pour la part intéressante qu’ils ont prise au concours: M. Charles Limousin, rédacteur parisien du Stéphanois; M. l’abbé Louis Glorieux, à Tourcoing; M. Antoine Cohadon et M. Régis Picard, employé du chemin de fer d’Orléans, à Péri-gueux.
- M. Raiberti, député de Nice, a clôturé la séance par un discours dans lequel il a fait l’éloge de M. de Chambrun et de son oeuvre qui prend tous les jours plus d’importance et élargit chaque année son champ d’action.
- Le programme du concours sur les Assurances ouvrières dit que les concurrents auront d’abord à décrire les diverses crises auxquelles est en butte la famille ouvrière dans l’organisation actuelle du travail ; ils établiront les règles et les principes de l’assurance à opposer à ces crises; ils analyseront les rôles respectifs que peuvent prendre pour son établissement et son fonctionnement l’initiative privée et l’Etat; ils examineront si elle doit être facultative ou obligatoire, et, dans ce dernier cas, si l’obligation doit s’étendre au mode d’assurance, en même temps qu’à l’assurance elle-même.
- Après cette étude générale, les concurrents aborderont la description des systèmes appliqués ou proposés dans les divers pays pour organiser l’assurance contre Ls accidents, la maladie, la vieillesse, l’infirmité, la mort prématurée, le chômage ; ils traiteront les principales questions financières et sociales que soulèvent ces organisations, en prenant garde de se perdre dans
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- les menus détails techniques, et s’attacheront à préciser avec sobriété chaque solution par ses caractères et ses résultats.
- .Ils devront dégager de cet examen comparatif des enseignements et des conclusions sur les solutions qui leur paraissent le mieux convenir à la France.
- *
- Une fête du Travail agricole.
- Le Musée social organise, pour le 30 octobre prochain, une fête du Travail agricole analogue à la fête du Travail que présida, le 3 mai 1896, M. Félix Faure.
- A la suite d’un concours, des campagnards vétérans recevront chacun un livret de rente viagère de 200 francs.
- *
- *= #
- ITALIE
- L’Union coopérative de Milan
- Dans la dernière assemblée des associés de V Union coopérative de Milan ont été approuvés les comptes de l’exercice financier 1897.
- L’assemblée était présidée par M. le commissaire Lorenzo Ponti, vice-président de cette société depuis sa fondation, en 1886, jusqu’à l’année 1891, époque à laquelle il est devenu directeur de V Union militaire, à Rome.
- La Société compte 4,867 membres.
- Le capital versé s’élève à 1,226,750 francs avec une réserve individuelle de 269,570 francs et une réserve collective de 170,000 francs.
- Les deux réserves, mises ensemble, constituent une garantie de 36 o/o environ du capital.
- Les ventes se sont élevées, en 1897, à la somme de 4,908,920 fr. dépassant d’environ 200,000 fr. celles de l’année dernière.
- Les bénéfices bruts réalisés ont été de 1,019,868 fr*^
- En moyenne, le bénéfice de l'exercice a été de 20. <1 pour cent.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- Après distribution des bénéfices au prorata des achats, il a été versé : à la caisse de prévoyance des employés et des ouvriers, 31,000 francs ; à la réserve ordinaire et extraordinaire, 30,000 francs ; aux administrateurs, 9,000 francs à la caisse de l’instruction et- de propagande, 3,000 francs. La caisse de prévoyance des employés possède 180,000 francs.
- En onze années, Y Union a distribué pour plus de 28 millions de marchandises ; elle avait commencé sans capital et sa première année de vente a été de 7,000 fr. Les bénéfices distribués à ce jour ont été de 2 millions.
- Cette fortunée institution doit son succès à l’union fraternelle de tous ses membres.
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- SUISSE
- L’unification du droit.
- Le 17 juin, après une longue discussion générale, le Conseil national a voté l’entrée en matière sur Funifi-cation du droit civil par 105 voix contre 24 et une abstention, et l’entrée en matière sur l’unification du droit pénal par 106 voix contre 23 et une abstention.
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- * #
- Une loi sur les débits de boissons.
- Le grand Conseil de Bàle-ville a adopté par 55 voix contre 8 un projet de loi sur les auberges et débits de boissons qui a donné lieu à une discussion assez vive.
- Le demi-canton possède déjà une loi sur le repos du dimanche qui décrète la fermeture des débits le dimanche matin dé 9 h. à 10 h. 1/2.
- Cette clause a été maintenue., à une grande majorité, dans la nouvelle loi, malgré l’opposition des débitants qui en avaient demandé la suppression. Cette loi oblige en outre les cafetiers et aubergistes à accorder à leurs employés un congé de six heures par semaine, plus, chaque mois, deux congés de cinq heures pris sur les dimanches.
- Une autre disposition de la nouvelle loi subordonne à
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- LE DEVOIR
- l’existence d’un besoin public l’autorisation nécessaire à l’ouverture des débits de vin ou de bière à emporter. Cette disposition a été très combattue par le parti socialiste, qui est, en principe, opposé à cette restricton, et par la Société coopérative de consommation, qui compte dans ses rangs la majorité des habitants de Bàle. L’opposition de cette société, qui vend du vin et de la bière, est motivée par la crainte que la restriction votée, jointe à l’impôt de 50 à 400 francs qui frapperait le commerce de ces boissons n’entrave le développement de ses affaires. Cette opposition pourrait bien également avoir été inspirée par le parti socialiste en majorité dans le Conseil d’administration de la Société.
- Quoi qu’il en soit, la Société de consommation vient de lancer une demande de referendum qui est combattue par un groupement d’aubergistes, décidés, pour lui faire pièce, à accepter la nouvelle loi.
- LUXEMBOURG La police des cabarets
- La Chambre avait été saisie par le gouvernement, au cours de sa dernière session, d’un projet de loi sur le régime et la police des cabarets.' Estimant le projet insuffisant, elle a invité le gouvernement à élaborer, pour la session prochaine, un nouveau projet d’ensemble. Néanmoins elle n’a pas voulu se séparer sans avoir voté à titre provisoire et tout simplement dans le but d’empêcher l’ouverture de nouveaux cabarets, l’article du projet décrétant une forte majoration de la taxe de premier établissement frappant les débits de boissons. Par ce double vote, la Chambre luxembourgeoise a montré son ferme dessein d’enrayer, de la manière la plus efficace, le fléau de l’alcoolisme.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- LA QUESTION DE LA PAIX
- La Société de Paix et d’arbitrage du Familistère de Guise, avant reçu une copie de la belle lettre adressée par M. Frédéric Passy à M. Gladstone, sous la date du 25 niai dernier, s’est associée unanimement à cette démarche du président de la « Société française pour l’arbitrage entre nations ». Par sa lettre, M. Passy déposait l’expression d’une profonde et durable reconnaissance sur la tombe de l’éminent homme d’État anglais, « pour qui le pouvoir n'a été que le moyen de travailler à l’amélioration du sort de l’humanité. »
- * #
- Le Storting Norvégien et la propagande pacifique.
- Le Storting a accordé une nouvelle subvention de 500 couronnes au Bureau international de la Paix à Berne. Il a voté aussi, à l’unanimité moins deux voix, 2400 couronnes pour les frais de voyage des parlementaires norvégiens qui se rendraient à la conférence de Lisbonne.
- *
- La véritable solution.
- Au début de l’affreuse guerre qui vient de faucher tant de vaillants hommes d’Amérique et d’Espagne et pèse encore sur le vieux monde, (pii en a cependant vu bien d’autres, comme un troublant cauchemar, M. Emile Arnaud, président de la Ligue de la Paix et de la Liberté, publia dans Y Indépendance belge un très remarquable article sur la situation et les moyens d’v remédier.
- Un grand nombre de journaux et de revues reproduisirent, et commentèrent tous favorablement cet article. Uous nous reprocherions de n’en pas reproduire à notre tour,—d’autant plus qu’elle est toujours d’une palpitante actualité,—la partie capitale, où se trouvent exposées en
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- LE DEVOIR
- termes d’une éloquente précision les conditions d’une solution conforme au droit imprescriptible des peuples et à la justice, principes sur lesquels repose la doctrine du parti universel de la Paix.
- « Que demandent les Etats-Unis ? Leurs affirmations ont été formelles et solennelles : « Pas d’annexion, Vin-dépendance de Cuba ! »
- » Que prétend l’Espagne ? « Que les Cubains sont et veulent rester Espagnols ! »
- » Qui peut trancher la question ? « Les Cubains eux-mêmes, qui ont, d’ailleurs, le droit incontestable, imprescriptible et inaliénable de disposer librement de leur sorti »
- » Comment les Cubains peuvent-ils se prononcer? Le meilleur moyen n’est évidemment pas de mettre en présence, dans leur île, 100.000 Espagnols et 100.000 Américains, lesquels aboutiraient simplement à la dévastation complète de ce qui peut exister encore. Le moyen ne consiste pas non plus à faire à Cuba comme en Crète, c’est-à-dire à laisser l’île en état de guerre, sans gouverneur et sans Constitution. Mais le moyen pourrait consister dans la nomination d’un gouverneur indépendant et armé de pouvoirs suffisants confias à des arbitres, et dans le vote des populations cubaines. Les arbitres pourraient être, au surplus, chargés de déterminer si, au cas où l’indépendance absolue serait proclamée, une indemnité annuelle ou unique serait due à l’Espagne et quel en serait le chiffre. Ils pourraient, de plus, être investis de la mission de préparer une double Constitution provisoire, à appliquer par le gouverneur aussitôt après la consultation : l’une pour le cas de maintien de la souveraineté espagnole, l’autre pour le cas de proclamation de l’indépendance. Dans le premier cas — et le compromis arbitral pourrait le spécifier — les plus grandes garanties de liberté conciliables avec la souveraineté de l’Espagne devraient être néanmoins assurées au peuple cubain. La Constitution applicable serait ensuite soumise à la ratification du peuple ou de ses délé-gués.>
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- W FAMI3LÏL
- par Hector MALOT
- Ouvrage couronné par l’Académie française
- ^ (Suite).
- Mais La Rouquerie était une femme d’expérience qui connaissait toutes les misères :
- « Elle est bien capable de crever de faim », murmura-t-elle.
- Et sans plus, abandonnant la clairière, elle se dirigea vers la route ou se trouvait une petite charette dételée dont les ridelles étaient garnies de peaux de lapin accrochées çà et là ; vivement elle ouvrit un coffre d’où elle tira une miche de pain, un morceau de fromage, une bouteille, et rapporta le tout en courant.
- Perrine était toujours dans le même état.
- « Attends, ma fillette, attends, » dit La Rouquerie.
- S’agenouillant près d’elle, elle lui introduisit le goulot de la bouteille entre les lèvres.
- « Bois un bon coup, ça te soutiendra. »
- En effet le bon coup ramena le sang au visage pâli de Perrine et lui rendit le mouvement.
- « Tu avais faim?
- — Oui.
- — Eh bien, maintenant il faut manger, mais en douceur; attends un peu. »
- Elle coupa un morceau à la miche ainsi qu’au fromage et les lui tendit.
- « En douceur, surtout, où plutôt je vas manger avec toi, ça te modérera. »
- Ea précaution était sage, car déjà Perrine avait mordu a ooême le pain et il semblait qu’elle ne se conformerait pas à la recommandation de La Rouquerie.
- Jusque-là Palikare était resté immobile, regardant ce
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- qui se passait de ses grands yeux doux; quand il vit La Rouquerie assise sur l’herbe à côté de Perrine, il s’age* nouilla près de celle-ci.
- « Le coquin voudrait bien un morceau de pain, dit La Rouquerie,
- — Vous permettez que je lui en donne un ?
- — Un, deux, ce que tu voudras, quand il n’y en aura plus, il y en aura encore ; ne te gêne pas, fillette, il est si content de te retrouver, le bon garçon, car tu sais, c’est un bon garçon.
- — N’est-ce pas?
- — Quand tu auras mangé ton morceau, tu me diras comment tu es dans cette forêt à moitié morte de faim, car ça serait vraiment pitié de te couper le sifflet. »
- Malgré les recommandations de La Rouquerie, il fut vite dévoré le morceau :
- « Tu en voudrais bien un autre? dit-elle quand il eut disparu.
- — C’est vrai.
- — Hé bien tu ne l’auras qu’après m’avoir raconté ton histoire; ‘pendant le temps qu’elle te prendra, ce que tu as déjà mangé se tassera. »
- Perrine fit le récit qui lui était demandé en commençant à la mort de sa mère : quand elle arriva à l’aventure de St-Denis, La Rouquerie qui avait allumé sa pipe la retira de sa bouche et lança une bordée d’injures à l’adresse de la boulangère:
- « Tu sais que c’est une voleuse, s’écria-t-elle, je n’en donne à personne des pièces fausses, attendu que je ne m’en laisse fourrer par personne. Sois tranquille, il faudra qu’elle me la rende quand je repasserai par Saint-Denis ou bien j’ameute le quartier contre elle ; j’en ai des amis à Saint-Denis, nous mettrons le feu à sa boutique. »
- Perrine continua son récit et l’acbeva.
- « Comme ça tu étais en train de mourir, dit La Kou-querie ; quel effet cela te faisait-il ?
- — Ça a commencé par être très douloureux, et .1al dû crier à un moment comme on crie la nuit quand on
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- étouffe? et puis j’ai rêvé du paradis et de la bonne nourriture que j’allais y manger ; maman qui m’attendait nie faisait du chocolat au lait, je le sentais.
- — C’est curieux que le coup de chaleur qui devait te tuer te sauve précisément, car sans lui je ne me serais pas arrêtée dans ce bois pour laisser reposer Palikare et il ne t’aurait pas trouvée. Maintenant qu’est-ce que tu veux faire ?
- — Continuer mon chemin.
- — Et demain comment mangeras-tu ? Il faut avoir ton âge pour aller comme ça à l’aventure.
- — Que voulez-vous que je fasse ? »
- La Rouquerie tira deux ou trois bouffées de sa pipe gravement, en réfléchissant, puis elle répondit :
- « Voilà. Je vas jusqu’à Creil, pas plus loin, en achetant mes marchandises dans les villages et les villes qui se trouvent sur ma route ou à peu près, Chantilly, Senlis ; tu viendras avec moi, crie un peu, si tu en as la force : « Peaux de lapin, chiffons, ferraille à vendre. »
- Perrine fit ce qui lui était demandé.
- « Bon, la voix est claire; comme j’ai mal à la gorge, m crieras pour moi et gagneras ton pain. A Creil je connais un coquetier qui va jusqu’aux environs d’Amiens pour ramasser des œufs, je lui demanderai de t’emmener avec lui dans sa voiture. Quand tu seras près d’Amiens tu prendras le chemin de fer pour aller jusqu’au pays fle tes parents.
- — Avec quoi?
- — Avec cent sous que je t’avancerai en remplacement de la pièce que la boulangère t’a volée et que je me ferai rendre, tu peux en être sûre. »
- XI
- Les choses s’arrangèrent comme La Rouquerie les av&it disposées.
- Pendant huit jours Perrine parcourut tous les villages ^ se trouvent de chaque côté de la forêt de Chantilly : ^°uvieux, SainLMaximin, Saint-Firmin, Mont-l’Evêque?
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- Chaînant, et, quand elle arriva à Creil, La Rouquerie Lj proposa de la garder avec elle.
- « Tu as une voix fameuse pour le commerce du chiffon, tu me rendrais service et ne serais pas nialhen. reuse ; on gagne bien sa vie.
- — Je vous remercie, mais ce n’est pas possible. »
- Voyant que cet argument n’était pas suffisant, elle en
- mit un autre en avant :
- « Tu ne quitterais pas Palikare. »
- Il troubla en effet Perrine qui laissa voir son émotion, mais elle se raidit.
- « Je dois aller près de mes parents.
- — Tes parents t’ont-ils sauvé la vie comme lui !
- — Je n’obéirais pas à maman si je n’v allais pas.
- — Vas-y donc ; mais, si un jour tu regrettes l’occasion que je t'offre, tu ne t’en prendras qu’à toi.
- — Soyez sûre que je garderai votre souvenir dans mon coeur. »
- La Rouquerie 11e se fâcha pas de ce relus au point de ne pas arranger avec son ami le coquetier le voyage en voiture jusqu’aux environs d’Amiens, et pendant tome une journée Perrine eut la satisfaction de rouler au trot de deux bons chevaux, couchée dans la paille, sous une bâche, au lieu de peiner à pied sur cette longue route, que la comparaison de'son bien-être présent avec le> fatigues passées lui faisait paraître plus longue encore. A Essentaux, elle coucha dans une grange, et le lende main, qui était un dimanche, elle donna au guichet de la gare d’Ailly sa pièce de cent sous qui, cette fois, ne fut ni refusée, ni confisquée, et sur laquelle on lui rendit deux francs soixante-quinze avec un billet pour Picquigny, où elle arriva à onze heures, par une matin»? radieuse et chaude, mais d’une chaleur douce qui n*' ressemblait pas plus à celle de la forêt de CliantilL qu’elle ne ressemblait elle-même à la misérable qu était à ce moment. 4
- Pendant les quelques jours qu’elle avait passés La Rouquerie, elle avait pu repriser et rapiécer sa,pi* et sa veste, se tailler un fichu dans des chiffons, Lur
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- <011 linge, cirer ses souliers ; à Ailly, en attendant le Jépart du train, elle avait fait dans le courant de la rivière une toilette minutieuse ; et maintenant, elle débarquait propre, fraîche et dispose.
- Mais ce qui, mieux que la propreté, mieux même que los cinquante-cinq sous qui sonnaient dans sa poche, la relevait, c’était un sentiment de confiance qui lui venait de ses épreuves passées. Puisqu’en ne s’abandonnant pas et en persévérant jusqu’au bout, elle en avait triomphé, n’avait-elle pas le droit d’espérer et de croire qu'elle triompherait maintenant des difficultés qui lui restaient à vaincre? Si le plus dur n’était pas accompli, au moins y avait-il quelque chose de fait, et précisément le plus pénible, le plus dangereux.
- A la sortie de la gare, elle avait passé sur le pont d’une écluse, et maintenant elle marchait allègre, à travers de vertes prairies plantées de peupliers et de saules qu’interrompaient de temps en temps des marais, -dans lesquels on apercevait à chaque pas des pêcheurs à la ligne penchés sur leur bouchon et entourés d’un attirail qui les faisait reconnaître tout de suite pour des amateurs endimanchés échappés de la ville. Aux marais succédaient des tourbières, et sur l’herbe roussie, s’alignaient des rangées de petits cubes noirs entassés géométriquement et marqués de lettres blanches ou de numéros qui étaient des tas de tourbe disposés pour sécher.
- Que de fois son père lui avait-il parlé de ces tourbières et de leurs entailles, c’est-à-dire des grands étangs que l’eau a remplis après que. la tourbe a été enlevée, qui sont l’originalité de la vallée de la Somme, be même, elle connaissait ces pêcheurs enragés que drn ne rebute, ni le chaud, ni le froid, si bien que ce n'était pas un pays nouveau qu’elle traversait, mais au contraire connu et aimé, bien que ses yeux ne l’eussent pas encore vu : connues ces collines nues et écrasées qui bordent la vallée ; connus les moulins à vent qui les couronnent et tournent même par les temps calmes, suus l’impulsion de la brise de mer qui se fait sentir jusque-là.
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- Le premier village, aux tuiles rouges, où elle arriva elle le «reconnut aussi, c’était Saint-Pipoy, où se trouvaient les tissages et les corderies dépendant des usines de Maraucourt, et avant de l’atteindre, elle traversa par un passage à niveau un chemin de fer qui, après avoir réuni les différents villages, Hercheux, Bacourt, Flexel-les, Saint-Pipoy et Mauraucourt qui sont les centres des fabriques de Vulfran Paindavoine, va se souder à la grande ligne de Boulogne : au hasard des vues qu’offraient ou cachaient les peupliers de la vallée, elle voyait les clochers en ardoise de ces villages et les hautes cheminées en brique des usines, en cette journée du dimanche, sans leur panache de fumée.
- Quand elle passa devant l’église on sortait de la grand’ messe, et en écoutant les propos des gens qu’elle croisait elle reconnut encore le lent parler picard aux mots traînés et chantés que son père imitait pour l’amuser.
- De Saint-Pipoy à Maraucourt le chemin bordé de saules se contourne au milieu des tourbières, cherchant pour passer un sol qui ne soit pas trop mouvant plutôt que la ligne droite. Ceux qui le suivent ne voient donc qu’à quelques pas, en avant comme en arrière. Ce fut ainsi qu’elle arriva sur une jeune fille qui marchait lentement, écrasée par un lourd panier passé à son bras.
- Enhardie par la confiance qui lui était revenue, Per-rine osa lui adresser la parole.
- « C’est bien le chemin de Maraucourt, n’est-ce pas ?
- — Oui, tout dret.
- — Oh ! tout dret, dit Perrine en souriant ; il n’est pas si dret que ça.
- — S’il vous emberluque, j’y vas à Maraucourt, nous pouvons faire le k’min ensemble.
- — Avec plaisir, si vous voulez que je vous aide à porter votre panier.
- — C’est pas de refus, y pèse rud’ment. »
- Disant cela elle le mit à terre en poussant un ouf de soulagement.
- « C’est-y que vous êtes de Maraucourt? demanda-t-elle.
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- — Non ; et vous ?
- — Bien sûr que j’en suis.
- — Est-ce que vous travaillez aux usines ?
- — Bien sûr, comme tout le monde donc ; je travaille alix cannetières.
- — Qu’est-ce que c’est ?
- —• Tiens, vous ne connaissez pas les cannetières, les épouloirs quoi ! d’où que vous venez donc ?
- — De Paris.
- A Paris ils ne connaissent pas les cannetières, c’est drôle : enfin, c’est des machines à préparer le fil pour les navettes.
- — On gagne de bonnes journées ?
- — Dix sous.
- — C’est difficile ?
- — Pas trop ; mais il faut avoir l’œil et ne pas perdre son temps. C’est-y que vous voudriez être embauchée?
- — Oui; si l’on voulait de moi.
- — Bien sûr qu’on voudra de vous; on prend tout le inonde; sans ça ousqu’on trouverait les sept mille ouvriers qui travaillent dans les ateliers; vous n’aurez qu’à vous présenter demain matin à six heures à la grille des shèdes. Mais assez causé, il ne faut pas que je sois en retard. »
- Elle prit l’anse du panier d’un côté. Perrine la prit do l’autre et elles se mirent en marche d’un même pas, au milieu du chemin.
- L’occasion qui s’offrait à Perrine d’apprendre ce qu’elle avait intérêt à savoir était trop favorable pour qu’elle ne la saisît pas ; mais comme elle ne pouvait pas interroger franchement cette jeune fille, il fallait que ses questions fussent adroites et que tout en ayant l’air de bavarder au hasard, elle ne demandât rien qui n’eût un but assez bien enveloppé pour qu’on ne pût pas le deviner.
- « Est-ce que vous êtes née à Maraucourt?
- — Bien sûr que j’en suis native, et ma mère l’était au«si! mon père était de Picquigny.
- — Vous les avez perdus ?
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- — Oui, je vis avec ma grand’mère qui tient un débit et une épicerie : Mme Françoise.
- — Ah ! Mme Françoise !
- — Vous la connaissez-t’y?
- — Non... je dis ah! Mme Françoise.
- —• C’est qu’elle est bien connue dans le pays, pour son débit, et puis aussi parce que, comme elle a été la nourrice de M. Edmond Paindavoine, quand les gens veulent demander quelque chose à M. Vulfran Paindavoine, ils s’adressent à elle.
- — Elle obtient ce qu’ils désirent?
- — Des fois oui, des fois non; pas toujours commode M. Vulfran.
- Puisqu’elle a été la nourrice de M. Edmond Paindavoine, pourquoi ne s’adresse-t-elle pas à lui ?
- — M. Edmond Paindavoine ! il a quitté le pays avant que je sois née; on ne l’a jamais revu ; fâché avec son père, pour des affaires, quand il a été envoyé dans l’Inde où il devait acheter le jute... Mais si vous ne savez pas ce que c’est qu’une cannetière, vous ne devez pas connaître le jute?
- — Une herbe?
- — Un chanvre, un grand chanvre qu’on récolte aux Indes et qu’on file, qu’on tisse, qu’on teint dans les usines de Maraucourt; c’est le jute qui a fait la fortune de M. Vulfran Paindavoine. Vous savez il n’a pas toujours été riche M. Vulfran : il a commencé par conduire lui-même sa charrette dans laquelle il portait le fil et rapportait les pièces de toile que tissaient les gens du pays chez eux, sur leurs métiers. Je vous dis ça parce qu’il ne s’en cache pas. »
- Elle s’interrompit :
- « Voulez-vous que nous changions de bras?
- — Si vous voulez, mademoiselle... Comment vous appelez-vous ?
- — Rosalie.
- — Si vous voulez, mademoiselle Rosalie.
- (à suivre).
- Le Secrétaire, A. IIoudix
- _______ Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nimes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE COMPLÈTE
- de J.B.-André GODIN (G
- Glorification du Travail. Emancipation des Travailleurs.
- XYI (suite).
- Vue générale du mouvement Fouriériste aux Etats-Unis , 1840 à 1852
- 7. — Les premiers échecs. — 1845-1846.
- Une véritable floraison de sociétés fouriéristes se produisit en 1843-1844. Malheureusement, la plupart de ces essais sombrèrent au bout de quelques mois, un an à peine, d’existence.
- Ainsi à l’époque où nous sommes: mai 1845, sur les 35 sociétés qui avaient déjà vu le jour, 21 ont cessé d’exister. (Nous croyons devoir classer parmi ces 21 les essais dont le nom seul a survécu).
- Résumant les causes de mort pour la généralité de ces premières sociétés, J. H. Noyés s’exprime ainsi :
- « La plupart de ces sociétés éphémères durent leur échec au manque de capacités administratives, aux dissensions intestines, religieuses et sociales, à la pénurie de ressources, à la soif des satisfactions individuelles, au manque d’amour du bien général, enfin à l’incapacité de faire face à leurs dépenses.
- » Généralement , l’enthousiasme faisait supporter au début les duretés et les privations inhérentes à la création des phalanges ; mais les conditions de bonheur qu’on venait chercher là n’étant pas de nain Lire le Devoir depuis le mois de mars 1891, tome 15, page 129.
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- ture à être réalisées de sitôt , le découragement prenait chacun et il devenait impossible aux membres d’endurer des conditions de vie souvent moins confortables que celles dont ils avaient joui auparavant ».
- La question sera reprise plus loin, à mesure que de nouveaux échecs se produiront, malgré les admirables efforts que vont faire les partisans de l’idée pour soutenir le mouvement. C’est que l’éducation de tout un peuple est chose lente et qu’aucun talent, si grand qu’il soit, ne peut l’improviser. Du reste, ce n’est pas seulement l’être humain qui est à perfectionner laborieusement pour l’approprier à des conditions sociales supérieures, c’est aussi tout l’outillage industriel.
- 8. — Organisation de la propagande. William, H. Channing.
- — 1845 -
- En face de ces nombreux échecs, les véritables apôtres de l’idée furent fortifiés dans leur sentiment qu’il fallait : développer les capacités de tous ordres, administratives et autres ; cultiver, chez tous, les sentiments d’amour unitaire ; équilibrer les esprits et les dresser vers la conception d’un haut idéal social.
- A cette époque, et peut-être pour répondre à ces besoins, se produisit un changement notable dans la direction du mouvement: jusque-là, mai 1845, l’état-major du Fouriérisme américain avait résidé à New-York. Brisbane, Horace Greeley, Parke Godwin, les premiers apôtres de l’idée, y demeuraient et y publiaient leurs ouvrages. Le journal « The Phalanoc» paraissait à New-York. La Convention nationale y avait été tenue; et la était le siège du comité exécutif constitué par la dite Convention.
- Mais, après la conversion de Brook Farm au Fouriérisme, le centre des opérations fut transféré de New
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- York au Massachussetts, nominalement à Boston, en fait à Brook Farm même.
- Le journal « The Phalanæ » dont la rédaction (^résolution de la Convention nationale d’avril 1844,) (1) était déjà passée en partie aux mains des directeurs de Brook Farm, se transforma de revue mensuelle en revue hebdomadaire sous le nom de « The Harbinger » et fut désormais rédigé et imprimé à Brook Farm Phalanx.
- A partir de ce moment, la fonction de Brook Farm fut de propager la doctrine Fouriériste. Ses principaux membres étaient admirablement qualifiés pour cette tâche.
- William Henry Channing fut l’ingénieur en chef de cette organisation. Son zèle et son éloquence l’élevèrent à l’honneur d’être reconnu comme le principal apôtre du Fouriérisme. En fait, il succédait au poste de Brisbane ainsi que nous allons le voir.
- Le 27 mai 1846 fut tenue à Boston une Convention à la suite de laquelle, le 6 juin, William Henry Channing publia dans « The Harbinger » un appel aux partisans de l’Association, afin d’accomplir les résolutions votées par l’Assemblée.
- Or, il s’agissait de vulgariser dans tous les Etats-Unis les principes de l’Association, afin de préparer le jour où la nation se lèverait comme un seul homme et réorganiserait ses territoires communaux sur la base de la parfaite justice.
- La voie d’accomplissement d’une telle oeuvre était indiquée comme suit :
- 1° Tous les partisans de l’Association devaient s’unir en une seule société intitulée: l’Union américaine des « Associationnistes ».
- 2° Chacun d’eux devait envisager comme but de ses efforts l’établissement d’un nouvel ordre social ayant
- (b Devoir de juin 1898, page 323.
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- pour bases: la propriété par actions, le travail coopératif, l’association des familles, la glorification du travail l’éducation intégrale, l’union des intérêts ; toutes choses d’accord avec les lois de la divine Providence et les destinées de l’homme.
- 3° Les premiers travaux devaient comprendre:
- A. De la part des membres ou des sociétés reliées à la Société-mère : la tenue de réunions ou de conférences où seraient propagés les principes de l’Association ; la publication d’écrits vulgarisant les mêmes principes; le recueillement de fonds en vue de passer à la réalisation.
- B. De la part de la Société mère : la désignation et l’envoi d’agents instructeurs et de conférenciers ; la publication d’écrits ; la constitution en séries des sociétés affiliées, auxiliaires de la Société-mère, etc.
- « Jamais certainement, » s’écriait Channing, « n’a été offert aux hommes une plus noble tâche : formuler la vraie parole dont le peuple a besoin comme guide de sa destinée.
- « L’association montre comment les sociétés humaines peuvent être organisées en fidèle obéissance à la volonté de Dieu, et de manière à devenir de véritables fraternités où l’amour universel soit traduit dans toutes les institutions.
- » Troublés par les discordes sectaires et les controverses théologiques, choqués des inconsistances qui déforment le monde religieux, et aussi de l’égoïsme, de l’ostentation, de l’esprit de caste qui prévalent même dans les assemblées du culte, — les chrétiens soupirent apres des Eglises qui soient vraiment des maisons de Dieu, ou réside l’esprit de sainteté et d’où rayonne une surabondance de charité céleste...
- « Une honte permanente demeurera sur nous, si nou*
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- n’employons pas nos plus hautes énergies à l’accomplissement du devoir actuel que nous assigne la Providence. Levons-nous et agissons.
- » Les mesures que vous êtes présentement requis de pousser de l’avant sont: 1° d’organiser des sociétés affiliées qui agiront de concert avec l’Union américaine des associationnistes; 2° de propager le Harbinger et autres journaux dévoués à l’association ; 3° de recueillir des fonds en vue de couvrir les dépenses pour brochures et conférences.
- » Notre bannière blanche est déployée dans l’espace montrant notre triple devise :
- « Unité de Vhomme avec Vhomme dans la vraie société ;
- « Unité de l’homme avec Dieu dans la vraie religion;
- « Unité de l’homme avec la nature dans l’art et le travail créateur.
- » Que les cœurs puissants en foi, en espérance et en charité s’unissent pour la porter en triomphe et nous sommes certains de vaincre. Dieu est avec nous, en avant! »
- A la suite de cet appel venait un article intitulé : La mission de Charles A. Dana. On y lit :
- « Les opérations de The amèrican Union vont commencer sans délai. M. Dana, en qualité d’agent de l’Union, parcourra l’Etat de New-York. Il donnera des conférences dans les principales villes et organisera la propagation des principes de l’association.
- » Nos amis sont priés de faire tous leurs efforts pour aider aux travaux de M. Dana et les rendre efficaces ».
- Peu après se produisit une nouvelle assemblée des membres de l’Union américaine. Cette assemblée est relatée dans The Harbinger du 27 juin 1846. Tous les ora-
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- teurs, saufBrisbane, étaient des membres de BrookFarm Phalanx. La session dura deux jours.
- Chacune des journées fut close par un discours de 'W. H. Channing. Du premier de ces discours, il est dit :
- « M. Channing délara que le grand problème et l’œuvre du jour étaient de réaliser une Eglise unitaire. Il montra combien ces soi-disant Eglises actuelles sont à l’opposé du véritable esprit du Chrit, et combien il est impossible de réaliser l’Eglise Unitaire (1) avec le présent régime industriel qui isole les hommes entre eux et les pousse à l’égoïsme.
- » Il termina en proclamant que les partisans de l’association unitaire dans le pays engageaient leur vie toute . entière à la défense de la cause, qu’ils ne s’en détourneraient pas et ne prendraient pas de repos tant qu’ils n’auraient pas amené la nation entière à voir et à reconnaître la vérité de leurs doctrines ».
- A la tin du second jour, nouveau discours de Channing, The Harbinger dit à ce propos : « Il exposa ce que l’assemblée avait de plus pressant à faire. Son appel aux amis comme aux opposants de la cause demeurera dans toutes les mémoires.
- » Il s’adressa directement au plus profond sentiment religieux de chacun et éveilla chez tous la conscience d’une énergie nouvelle. Toute la richesse d’images et la poésie du style de l’orateur animaient ce discours, comme si Channing eut voulu verser sa vie entière dans le coeur de ses auditeurs pour y introduire la conviction.
- » Il semblait être lui-même une illustration de la splendide image dont il fît usage pour peindre la crise présente du Fouriérisme.
- (1) Il faut comprendre que dans l’esprit de Channing l’Eglise unitaire était non-seulement le corps social américain, mais le corps social humain, l’Humanité.
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- » N’ayant pas le texte même du discours, il nous est impossible de le reproduire exactement pour le lecteur, nous voulons cependant lui en donner une idée :
- » Le mouvement « dit William Channing » a été puissamment, noblement engagé dans ce pays, mais il subit un arrêt. Quand Benvenuto Cellini moulait sa grande statue de Jupiter, à un moment donné, au cours des opérations, il tomba endormi, épuisé de fatigue. Bientôt les cris de ses ouvriers le réveillèrent: « Maître, venez vite, les feux s’éteignent, le métal se coagule ! »
- « Debout aussitôt : « Il nous faut recommencer » dit Benvenuto et, se précipitant dans le palais, il saisit la vaisselle d’or et d’argent, les objets d’art, jette tout dans le four à fusion; et prenant de même les objets combustibles, il les jette au fourneau pour ranimer le feu.
- » Peu après, les flammes rugissent, la fusion du métal commence et bientôt Jupiter apparaît dans sa complète majesté.
- » Amis, il en est ainsi de notre grand ouvrage : le mouvement se coagule dans sa course, nous nous sommes attiédis, nous avons dormi. Ne jetterons-nous pas dans la fournaise et notre or et notre argent et nous-mêmes, lorsqu’il s’agit de produire non une simple statue, mais une humanité harmonieuse et parfaite à l’image de Dieu.
- « Qui eut jamais un pareil but?.. »
- Le rapport sur les travaux du Comité exécutif, lu à l’Assemblée et approuvé par elle, avant sa séparation définitive, se terminait par ces paroles :
- « Action! Camarades associationnistes,Frères, Soeurs, chacun et tous ! Vous êtes encore une fois suppliés au nom de notre cause, celle de l’Unité universelle, de coo-
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- pérer énergiquement à l’exécution des plans de l’Union américaine: 1° Vous grouper en sociétés; 2° propager The Harbinger, 3° recueillir des fonds.
- » Il s’agit de trouver dans les Etats-Unis une centaine de personnes souscrivant 100 dollars annuellement pendant trois ans, ou bien 200 personnes souscrivant 50 dollars, afin d’établir la permanence de la propagande.
- » Il faut faire entendre à la nation le vrai sens de l’Evangile, ne nous aiderez-vous pas? »
- Signé « William H. Channing ».
- Les paroles enflammées de Cbanning évoquant l’image du grand artiste Benvenuto Cellini dans le sacrifice de ses meubles et bijoux précieux pour achever la fonte de la statue de Jupiter, témoignent du profond enthousiasme qui animait les novateurs de cette époque; mais l’entraînement, si grand qu’il soit, ne suffit pas à la solution des problèmes sociaux. Celle-ci exige l’immense concours de tous et des recherches scientifiques, longues et méthodiques. D’ailleurs, les échecs successifs étaient là pour témoigner des difficultés de l’entreprise ; aussi, ces premiers apôtres, malgré toute leur foi et leur ardeur, ne purent-ils, d’emblée, transformer la société. La suite de cette étude nous montrera une partie au moins des difficultés d’ordre si varié qui paralysèrent leurs efforts.
- Vve J.-B.-A. Godin née Moret.
- (à suivre).
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- La vérification des pouvoirs. — La liberté et la sincérité du vote.
- La courte session tenue par la nouvelle Chambre, du 1er juin à la veille du 14 juillet, peut être divisée en trois périodes à peu près égales, marquées par la constitution de la Chambre et de ses pouvoirs, l’interrègne ministériel, la préparation de ses travaux ultérieurs.
- Mais sa principale occupation, pendant tout ce temps, a consisté dans la vérification de l’élection de ses membres.
- Cette opération a montré, dans toute son étendue, la place de la corruption, de la fraude, de la pression patronale et, il faut bien l’ajouter, administrative qui ont caractérisé d’une manière toute particulière les élections de mai 1898.
- Vit-on jamais, notamment, pareille abondance des candidatures dites d’argent ?
- Les bureaux chargés de l’examen des élections furent inondés de protestations et ce fut, à la tribune, un bel étalage d’indignations. Aucun écho n’y répondit. C’est à grand peine qu’on se résigne vers la fin, à mettre un terme à une excessive indulgence par un ou deux actes de juste sévérité.
- Une élection fut annulée, une autre soumise à l’enquête. Et nous ne sommes pas bien sûr que le candidat qui avait profité de sa situation de ministre pour obtenir et publier contre son concurrent des notes confidentielles extraites de son dossier militaire, eût vu son mandat de député brisé par ses collègues, s’il n’avait demandé lui-même à être jugé par ses électeurs, et l’on ne se tromperait guère en attribuant le vote de l’enquête sur l’élection de M. Bartissol, à l’état d’esprit nouveau provoqué par l’invalidation de l’élection de M. Turrel, quelque bonnes raisons que l’on eût de soumettre l’une à l’enquête et d’invalider l’autre.
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- L’esprit de parti ou de camaraderie, le parti-pris théorique de ne pas s’ériger en juge de la validité d’une élection, et pour beaucoup peut-être, un sentiment de réserve bien naturel, s’il n’est pas puisé à la pure source évangélique, tout cela contribuait à opposer une barrière infranchissable aux demandes d’enquête ou d’invalidation, mais plus encore l’inconscience à peu près complète de la profondeur du mal résultant d’une pratique déjà longue des abus incriminés.
- Dès la constitution de la Chambre, il y eut, sur le bureau de son président, une véritable avalanche de propositions ayant pour objet d’assurer la liberté et la sincérité des opérations électorales, de réprimer la fraude et la candidature officielle.
- M. Bertrand Cadenat s’exprime ainsi dans son exposé des motifs :
- » La souveraineté nationale n’est jamais appelée à s’exercer par voie de scrutin, sans que, lors de la vérification des pouvoirs, la Chambre ne soit saisie de plaintes et de protestations contre la sincérité des opérations électorales.
- Pour mettre fin soit à ces fraudes, soit à des accusations qui, même lorsqu’elles ne sont pas suffisamment établies pour faire annuler l’élection, atteignent et diminuent l’autorité des élus, M. Cadenat propose de chercher immédiatement dans la composition des bureaux de vote une première et importante garantie de la loyauté du scrutin en autorisant les divers candidats à se faire représenter dans chaque bureau, de façon à exercer un contrôle permanent et réciproque qui écarterait jusqu’à l’idée d’une falsification.
- C’est ce que propose également M. Gouzy, qui voudrait en outre que le candidat ou son délégué fût admis de droit à la sous-préfecture, ou à la préfecture le jour du dépouillement, et que communication lui fût donnée des originaux, des télégrammes ou lettres apportant les résultats du vote des communes.
- La proposition de M. Gouzy modifie également la composition de la commission de recensement qu’elle coin-
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- pose de cinq membres du conseil général tirés au sort, à l’exclusion de ceux qui sont députés ou sénateurs. Les trois premiers seraient pour un an membres titulaires, les deux derniers membres suppléants de la commission de recensement.
- La proposition de M. le marquis de l’Estourbeillon ne diffère de la précédente, qu’en ce qu’elle fait opérer le recensement par une commission composée de six conseillers généraux au lieu de cinq, dont trois titulaires et trois suppléants.
- M. Sauvanet, que la commission de recensement avait déclaré en ballottage alors qu’il avait été élu dès le premier tour de scrutin, était bien qualifié pour demander à son tour que les opérations de cette commission fussent entourées de plus de garanties.
- Le député de l’Ailier estime, en conséquence, qu’il serait nécessaire d’autoriser les divers candidats à se faire représenter dans chaque commission, de façon à exercer un contrôle permanent et réciproque qui écarterait jusqu’à l’idée d’une falsification.
- Il s’agit ici, comme on le voit, de sauvegarder l’expression même du vote, bien plus encore que d’en assurer la liberté et la sincérité.
- D’autres propositions s’attachent surtout à ce dernier objectif.
- C’est ainsi qu’après avoir signalé la pression franchement et ouvertement exercée par un préfet, qui, à deux reprises avait fait des discours en faveur d’un candidat, et n’avait désavoué qu’après la validation l’assertion dont le candidat aurait bénéficié, M. Antide Boyer demande qu’on punisse la pression électorale exercée par un fonctionnaire, même si elle ne résulte que de paroles publiées et non immédiatement désavouées.
- Un partisan du régime qui ne vécut que par la candidature officielle, M. Cunéo d’Ornano, reprenant une proposition due à l’initiative de deux députés républi-c^ins et vieille de vingt-deux ans, vise d’une manière generale la répression de la candidature officielle, qui est
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- qualifiée crime et punie de la peine de la dégradation civique.
- Une des formes de l’intervention abusive de la richesse dans les élections, c’est la prodigalité des affiches. Les débauches d’affiches que peuvent se permettre certains candidats opulents, au détriment des candidats peu for-tunés, vont contre la raison et l’esprit même de la loi qui, en supprimant pour les affiches électorales les conditions du timbre, a voulu rendre égales et possibles pour tous ces communications aux électeurs.
- M. Carnaud demande une règlementation qui concilierait équitablement les.intérêts de tous les candidats et leur garantirait la libre jouissance des mêmes droits. A cet effet, les municipalités auraient à mettre à la disposition de chaque candidat un espace égal réservé à l’affichage de leurs professions de foi, circulaires, placards, etc. Tout affichage électoral, en dehors des cadres ainsi déterminés, serait interdit.
- Une autre proposition, due à l’initiative de M. Krauss simplifie les formalités exigées pour la tenue des réunions électorales, tandis qu’une proposition de M. Vaillant favorise la liberté de choix de l’électeur en restreignant les cas de suppression des droits civiques.
- Ainsi la fraude, la corruption et la pression électorales sont flétries dans l’exposé des motifs de nombreuses propositions, comme elles l’avaient été à la tribune même du Parlement lors de la vérification des pouvoirs, et cependant ni les auteurs de ces propositions, ni les orateurs qui ont attaqué les élections viciées, n’ont songé à remonter à la véritable source de tous ces abus, et à dénoncer le scrutin d’arrondissement comme le système électoral le plus apte à en favoriser l’éclosion et le moins capable d’assurer la liberté et la sincérité du suffrage universel.
- C’est même parmi les partisans les plus déterminés du scrutin d’arrondissement que se rencontre l’auteui’ d’une proposition des plus étudiées ayant pour objet de réprimer les actes de corruption dans les opération5 électorales. M. Odilon Barrot, qui préconise une sérié
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- de « mesures à prendre pour parer aux actes de corruption dont nos annales parlementaires ne révèlent que de trop nombreux et trop scandaleux exemples », s’était en effet, prononcé avec la plus grande énergie, au cours de la législature précédente, en qualité de rapporteur d’une commission chargée d’examiner une proposition relative au rétablissement du scrutin de liste, contre tout chan-oement du système électoral actuel.
- Sur ce dernier point, l’initiative parlementaire ne s’est encore exercée que très timidement, et quand nous aurons signalé une proposition de M. Antide Boyer ayant pour objet de faire renouveler la Chambre par tiers tous les deux ans, nous aurons épuisé le sujet.’
- Cependant, on pourrait croire que la Chambre désire mettre un terme à toutes les manœuvres et à toutes les violences dirigées contre le libre exercice du suffrage universel , puisqu’elle s’est ralliée dans son ensemble à la proposition de M. Alexandre Zévaès et de ses collègues socialistes, proposition qui tendait à la nomination d’une commission de 22 membres, dite « du suffrage universel » à l’effet de « réviser notre législation électorale et d’assurer la liberté et la sincérité du vote. »
- Cette commission a été nommée. Elle fonctionne. Justifiera-t-elle son nom ?
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- A NOS LECTEURS
- Ainsi que nous Pavons fait dans notre numéro de novembre 1897, nous reproduisons ci-dessous une des publications du Musée social (1), comme exemple de l’intérêt hors ligne et de la valeur éducative de ces documents.
- MUSÉE SOCIAL
- Paris, 30 juillet 1896.
- Série A. Circulaire no 7
- Les ouvriers de la construction navale en Angleterre, leur syndicat et leur Secrétaire général.
- M. ROBERT KNIGHT.
- Confèrence prononcée par M. André Fleury, membre de la mission envoyée en Angleterre par le Musée social.
- Je devais vous parler aujourd’hui de trois Unions: de l’Union des mécaniciens, de celle des fondeurs de fer et de celle des boilermakers. L’étendue du sujet m’oblige à le diviser ; je ne vous entretiendrai donc ce soir que de l’Union des ouvriers fabricants de chaudières et constructeurs de navires, que l’on appelle en anglais les boilermakers et les shipbuilders.
- C’est l’une des plus vieilles. Unions anglaises : son origine remonte à 1832. Comme la plupart des syndicats nés à cette époque en Angleterre, elle est, en même temps qu’une association formée en vue de la défense des intérêts professionnels d’un métier, une société amicale assurant à ses membres certains avantages pécuniaires, tels que les secours en cas de chômage, d’accidents, d’infirmités, et le bénéfice plus considérable encore d’une retraite, après un certain nombre d’années de présence dans la société. Il est aisé de se l’expliquer. A l’époque
- (1) Bulletin mensuel du Musée social, 5, rue Las Cases, Paris. Abonnement annuel : 20 francs.
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- où cette association a été constituée, c’est-à-dire dans la première moitié du siècle, les questions industrielles se trouvaient en quelque sorte à l’état embryonnaire et toutes les institutions qui facilitent aujourd’hui la prévoyance à l’ouvrier n’étaient encore qu’en voie d’organisation. Aussi était-il naturel que le premier objet d’une société d’ouvriers fût de prémunir ses membres contre les incertitudes de l’existence et les hasards de la vie industrielle, en remplissant le rôle actuellement dévolu à nos Sociétés de secours mutuels. C’est ainsi, Messieurs, que, pour emprunter à la France nos comparaisons, l’Union dont j’ai l’honneur de vous parler aujourd’hui est tout à la fois un syndicat et une société de secours mutuels.
- Si cette Union est vieille par son origine, elle est très vieille aussi par ses procédés et, à bien des égards, elle semble comme une survivance en plein dix-neuvième siècle, des vieilles corporations d’autrefois. Chose curieuse, elle doit cependant au progrès industriel de ce siècle son développement actuel et l’importance des métiers dont elle représente et défend aujourd’hui les intérêts. En effet, la substitution du fer au bois dans l’architecture navale a eu pour conséquence d’étendre le métier du fabricant de chaudières. Longtemps limité aux travaux de chaudronnerie, il a peu à peu englobé l’industrie des constructions navales qui, en Angleterre, le premier pays maritime du monde, constitue en quelque sorte une industrie nationale.
- Avant cette transformation, l’ouvrier constructeur de navires était le shipwrigkt, charpentier d’une valeur professionnelle supérieure, spécialisé dans l’industrie des constructions navales. Les shipwright formaient des sociétés d’origine très ancienne, possédant une puissante organisation, mais imbues de préjugés et de tendances exclusives. Ces préjugés furent la cause de leur ruine, quand survint cette transformation industrielle qui constitua pour les ouvriers de cette profession une véritable révolution. Ceux-ci, en substituant aux procédés de leur métier ceux que les conditions nouvelles de l’industrie
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- rendaient nécessaires, pouvaient conserver une spécialité que leurs connaissances et leur capacité professionnelles justifiaient amplement. Par un fatal aveuglement par maladresse, par préjugé, les charpentiers de marine s’y refusèrent. L/invention du navire en fer leur parut fantaisiste. Ils pensèrent qu’un bâtiment de cette sorte ne pourrait naviguer et se trouvait condamné à une perte infaillible. Malheureusement pour eux, les faits ont prouvé le contraire : les navires en fer ont flotté et les navires en bois ont complètement disparu des chantiers de construction. C’est ainsi que l’industrie des constructions navales a passé au métier dont la spécialité offrait le plus d’analogie avec les exigences nouvelles du travail, aux constructeurs de chaudières. Ceux-ci sont devenus constructeurs de navires, et leur Union a pris le nom de « Société des fabricants de chaudières et constructeurs de navires » (en anglais : United society of Boilermahen and Iron Shipbuilders).
- Il y avait évidemment une difficulté matérielle à ce que les charpentiers de navires devinssent des ouvriers en fer. Cependant l’obstacle n’était pas insurmontable et certains shipwrights se sont pliés aux exigences nouvelles de l’industrie. Dans le sud de l’Angleterre, dans les arsenaux de Portsmouth et de Plymouth, les ouvriers constructeurs de navires sont, àl’exclusion des fabricants de chaudières, les anciens charpentiers de navires. Ils ont conservé leur ancien nom de shipwright, bien qu’ils exécutent les ouvrages en fer aussi bien que les ouvrages en bois. Cette exception mise à part, dans toute l’Angleterre, dans le nord surtout, le seul ouvrier actuellement employé à la construction des navires est le fabricant de chaudières.
- Le shipwright, confiné dans son métier de charpentier, se trouve dans une situation difficile. Instruit par l’expérience, il voudrait bien travailler le fer et déclare pouvoir le faire. Il est trop tard, le fabricant de chaudières s’est emparé de l’industrie des constructions navales. Bien plus, dans l’exercice même de sa profession primitive, il rencontre une concurrence : celle du menuisier-
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- De là, entre ces deux corps de métiers, de perpétuels conflits pour la délimitation du travail. Ces difficultés sont telles parfois que, dans certaines villes du nord, des comités d’arbitrage, établis à titre permanent, ont pour mission d’apaiser les querelles, très âpres souvent, qui divisent ces deux métiers. A Newcastle, par exemple, suivant que les madriers et les planches à travailler ont plus ou moins d’épaisseur, l’ouvrage est exécuté par le menuisier ou par le charpentier.
- Je vous parlais de la région du nord. C’est en effet dans cette partie de l’Angleterre que, par suite de la transformation subie par l’industrie des constructions navales, celle-ci, autrefois répartie sur toutes les côtes anglaises, se trouve maintenant exclusivement cantonnée. C’est dans les rivières profondes qui se jettent sur la côte nord-est : la Tyne, la Tee, la Wear, à Hartlepool, àSun-derland, et à Newcastle; sur la côte nord-ouest, dans la Clyde, à Glasgow, et enfin depuis quelques années, dans le nord de l’Irlande, à Belfast, que sont les principaux centres de l’industrie navale. C’est dans cette région de l’Angleterre, véritable pépinière maritime du pays, que la société dont je vous entretiens aujourd’hui, se trouve dans toute sa force. C’est là qu’elle compte la majeure partie de ses membres.
- Le nombre de ceux-ci est extrêmement important : il s’élève à près de 40.000 personnes, alors que le chiffre total des ouvriers de la même profession ne dépasse pas 50.000 (1). Vous voyez combien est forte la proportion des syndiqués par rapport aux non syndiqués. Sur ces 40.000 adhérents, la grande majorité sont des constructeurs de navires qui se répartissent dans le nord de l’Angleterre. La minorité se compose de fabricants de chaudières disséminés dans les diverses parties de l’Angleterre, dans les grandes usines métallurgiques, à Birmingham et à Manchester notamment, centres les plus importants de l’industrie métallurgique.
- le
- 0) On trouvera à VAppendice (note II) quelques renseignements développement du Syndicat et sur ses ressources.
- sur
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- L’Union des fabricants de chaudières et constructeurs de navires n’est pas, comme on pourrait le supposer, une agglomération, un agrégat de syndicats, c’est une seule et même société, possédant une organisation homogène et s’étendant à toute l’Angleterre. Elle est divisée en « branches » (succursales), chargées des menues affaires d’administration et surtout des questions délicates qu’entraîne pour l’Union son rôle de société de secours mutuels. Au-dessus de ces succursales, des comités de district s’occupent spécialement des questions industrielles. Au sommet, se trouve un Conseil exécutif, composé de neuf membres, qui est chargé de l’administration générale delà société et qui exerce un contrôle très actif et très étroit sur les branches.
- Telle est l’organisation de l’Union, ou du moins son organisation apparente, car, derrière le Conseil exécutif, un homme d’une rare valeur, sous le titre de Secrétaire général, possède presque entièrement la direction des affaires et peut être considéré comme son seul chef.
- D’ordinaire, dans les Unions anglaises, le Secrétaire général ne possède pas un pouvoir sans partage. Il est chargé de centraliser tous les renseignements intéressant une société, de faire la correspondance, de recevoir les pièces comptables, sans toutefois exercer dans les affaires une influence absolument prépondérante. Dans l’Union des fabricants de chaudière et constructeurs de navires, tout au contraire, le Secrétaire général, M. Knight, en fonctions depuis 25 ans, peut être considéré comme un dictateur, comme un maître absolu.
- M. Knight est certainement l’une des personnalités les plus curieuses et les plus intéressantes du trade-unionisme anglais. Fils d’un ouvrier fabricant de chaudières, ouvrier lui-même pendant 20 ans, il jouit dans toute l’Angleterre d’une immense considération, non pas seu-ement dans son Union, mais encore dans tout le monde ouvrier, et, chose plus rare, parmi les patrons.
- A voirM. Knight, à le fréquenter, on croirait difficilement se trouver en présence d’un homme ayant travaillé, pendant de longues années, à l’un des métiers les
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- plus durs et les plus pénibles de l’industrie anglaise, pans le centre de l’Union, dans sa capitale, à Newcastle, U est l’hôte d’une superbe habitation appelée « Lifton house », vaste maison construite tout spécialement pour l’Union des fabricants de chaudières et constructeurs de navires. Lifton house s’élève au milieu d’un grand jardin, dans le plus beau quartier de Newcastle. Au fronton, on remarque les armes de la Société. On comparerait volontiers cette vaste demeure à l’une de nos belles préfectures de France dont elle a les vastes proportions. Comme dans nos édifices officiels, les bureaux sont distincts de la maison d’habitation du Secrétaire général, et l’intérieur de M. Knight, confortable, sinon luxueux, confirmerait encore cette première impression. L’hôte lui-même de Lifton House apparaît comme le type de l’Anglais pratique, habitué au maniement des grandes affaires. Dans un bureau aménagé avec un confort tout moderne, à rendre jaloux les plus huppés de nos bureaucrates, M. Knight, aidé d’un Secrétaire général adjoint et de quelques employés, dirige l’Union. Toutes les affaires importantes lui sont soumises et, chaque fois qu’une difficulté se produit sur un point quelconque de l’Angleterre, il quitte Newcastle et va la solutionner sur place. L’Union est à ses yeux comme une immense entreprise industrielle ou commerciale dont il serait le principal intéressé. La centralisation, poussée à l’extrême, est un des traits caractéristiques de ce syndicat.
- Un second caractère de l’Union est le sentiment aristocratique qui s’y manifeste. L’Union se compose de cinq catégories d’ouvriers. Les quatre premières comprennent : le forgeron de cornières, chargé de préparer les pièces angulaires, le plaquier, qui travaille les plaques ef les pose à la place qu’elles doivent occuper, le riveur cini, aidé du hoïder up, fixe ces plaques au bordage. Enfin une cinquième classe d’ouvriers comprend les helpers (auxiliaires). Ce sont des hommes de peine qui Relent les constructeurs de navires dans leur travail. De ces cinq classes, quatre seulement font partie de la so-
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- ciété, les forgerons de cornières, les plaquiers, les riveurs et les holders up ; la cinquième classe, les hel-pers, en est exclue. La raison en est que ces ouvriers sont ce qu’on appelle des unskilled Jabourers, c’est-à-dire des ouvriers qui n’ont pas passé par l’apprentissage et qui sont considérés comme appartenant à une catégorie inférieure de travailleurs. C’est bien un sentiment aristocratique qui les a fait écarter du syndicat ; mais nous verrons qu’il est une autre raison de leur exclusion, celle-là d’un caractère tout industriel. Nous la donnerons en examinant l’action industrielle de la société.
- Je vous ai parlé au début de cette conférence du Conseil exécutif et je vous disais que ce Conseil composé de neuf personnes était en quelque sorte le comité directeur de l’Union; je vous ai présenté également M. Knight comme le chef, le dictateur en quelque sorte de la société. Il suffira de vous dire quel est le mode d’élection du Conseil exécutif pour vous faire comprendre comment ce Conseil se trouve n’être, en fait, qu’un instrument docile entre les mains du Secrétaire général de l’Union.
- Le Conseil est élu en effet, non par le suffrage de tous les membres comme on le croirait volontiers, mais seulement par ceux d’entre eux qui appartiennent au district de Newcastle, siège de la société et résidence de M. Knight. Ce singulier mode d’élection s’explique par ce fait qu’autrefois le siège de la société se déplaçait tous les cinq ans, et que successivement toutes les parties de l’Union prenaient part à l’élection du Secrétaire général. L’importance prise par les fabricants de chaudières dans l’industrie des constructions navales a amené l’Union à établir son siège, à titre permanent, dans le centre même' de cette industrie, c’est-à-dire à Newcastle. En sorte que ce suffrage restreint n’a d’autre raison d’être maintenant que le désir du Secrétaire général de trouver dans le Conseil exécutif un serviteur complaisant.
- Une centralisation aussi excessive pourrait avoir de fâcheux effets, si elle n’était confiée à un homme aussi intelligent que M. Knight. Elle se manifeste surtout dans l’administration financière. Ainsi les succursales de la
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- Société ne peuvent disposer de leurs fonds sans l’autorisation du Conseil exécutif, c’est-à-dire du Secrétaire général, si bien que lorsqu’une succursale est sur le point de prendre une décision grave, de déclarer la grève par exemple, l’autorisation du Conseil exécutif lui est absolument nécessaire.
- En 1891, une grève se produisit à Glasgow: les patrons ayant voulu diminuer les constructeurs de navires de 10 0/0, ceux-ci cessèrent le travail. M. Knight arriva à Glasgow, et entra en pourparlers avec les patrons. Il les amena à réduire leur diminution à 5 0/0 et conseilla aux ouvriers d’accepter ces conditions qui, assurément, étaient plutôt favorables. L’industrie subissait une crise très aiguë, une diminution était rendue nécessaire par l’état du marché. Les ouvriers refusèrent de céder; contrairement à l’avis de l’autorité centrale, ils voulurent se mettre en grève. Le Conseil exécutif fit alors opposition sur toutes les sommes qui se trouvaient dans les caisses de la succursale de Glasgow. Les grévistes ne reçurent pas un sou et, faute de munitions pour continuer la grève, durent céder et reprendre le travail.
- Il est certain que cette autorité du Secrétaire général a pour résultat d’arrêter bien des conflits. Les événements de l’année dernière nous en fournissent un nouvel exemple. Au mois d’octobre 1895, les ouvriers des constructions navales, appartenant à tous les métiers de cette industrie, demandèrent une augmentation. Les ouvriers constructeurs de navires tombèrent d’accord avec les patrons après huit jours de pourparlers, alors que les mécaniciens subirent une grève de trois mois, dont vous avez sans doute entendu parler par les journaux et qu’on a appelée la grève des constructions navales.
- Les ouvriers constructeurs de navires demandaient 10 0/0 d’augmentation, les patrons refusèrent d’accorder cette avance, offrant seulement 5 0/0 en plus du taux actuel des salaires, à partir du mois de mars 1896, si toutefois l’état de l’industrie le permettait. M. Knight intervint alors et fît une transaction avec les patrons.
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- Ceux-ci consentirent à donner une augmentation de 5 0/0, non pas éventuellement comme ils le proposaient tout d’abord, mais suivant une promesse ferme pour le 4 février 1896. C’est grâce à cette concession mutuelle que la paix a pu être rétablie au grand bénéfice des patrons comme des ouvriers.
- A la fin de ces négociations, un grand dîner réunissait, dans un des hôtels les plus importants de Ulasgow, les délégués des patrons. M. Knight s’y trouvait également invité. Le président de la société des patrons lui adressa de très grands éloges et à la fin de son discours, le félicita de ce que, sous sa direction, un syndicat aussi puissant que celui des fabricants de chaudières et constructeurs de navires, au lieu de prêcher la guerre, s’efforcait de maintenir de bonnes relations entre les ouvriers et les patrons. Et, Messieurs, ce n’est pas là une opinion isolée : elle est à peu près générale en Angleterre. Voici ce que le secrétaire d’une Union de patrons me disait à propos de M. Knight :
- « Oh ! M. Knight, quand nous traitons avec lui, c’est « l’ambassadeur de France traitant avec l’ambassadeur « d’Angleterre. Nous savons, quand il prend un engage gement, qu’il le tiendra et qu’il le fera exécuter par la « société tout entière. En effet, il est le chef, il est obéi « de ses hommes, de ses ouvriers ; c’est un homme qui « donne l’impulsion, mais qui ne la reçoit pas ».
- Ce n’est pas que les membres de cette Union soient toujours très faciles à conduire : les ouvriers constructeurs de navires, comme beaucoup d’ouvriers travaillant le fer à haute température, et comme d’ailleurs quelques-uns de leurs compatriotes qui travaillent dans une atmosphère moins élevée ou même ne travaillent pas du tout, ont des habitudes d’intempérance parfois excessives. Contre ces tendances fâcheuses, M. Knight ne cesse de réagir avec la dernière énergie. Dans ses discours, il revient souvent sur cette question de l’alcoolisme. Quand il s’adresse aux membres de l’Union, le langage qu’on entend n’est pas celui du secrétaire d’une société, enjo livant le compte rendu financier de fin d’année de bana-
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- lités et de lieux communs ; c’est un chef de grande allure qui adresse à ses hommes, d’une façon extrêmement simple et pratique, une leçon de morale d’une très grande portée.
- Je vous demande la permission de vous citer un passage d’un de ces discours (1). Vous aurez ainsi une idée du ton général des allocutions de M. Knight :
- « Quoi de plus triste que ces malheureux qui, après un « dur labeur du lundi au samedi, ayant reçu le salaire « qu’ils ont gagné à la sueur de leur front, vont, au ca-« baret ou chez le bookmaker le dépenser aussi facile-« ment que s’ils n’avaient eu aucun mal à le gagner...
- « On a dénoncé, l’un après l’autre, le millionnaire et « le capitaliste comme des ennemis de la classe ou-« vrière et des adversaires du progrès et des réformes « que vous souhaitez. Combien est-il plus vrai de dire « que le jeu et l’intempérance sont de plus grands enne-« mis encore des vrais intérêts du travailleur ».
- M. Knight concluait en ces termes :
- « Laissez les journaux de course pour des livres tels m que la Richesse des nations de Smith ou le Progrès et « pauvreté Henry George. Au lieu de passer dans l’at-« mosphère empestée des tripots vos heures de loisir, « employez-les à fortifier vos muscles par l’exercice « physique ou à développer votre intelligence par le tra-« vail intellectuel. Votre vie vous semblera plus douce « et vos intérieurs plus agréables. Vous deviendrez des « citoyens plus utiles, des unionistes plus sincères et « des membres plus respectés de notre grande société ».
- C’est que M. Knight tient à n’avoir dans son Union pe des ouvriers de première valeur et de bonne conduite. C’est pour lui un moyen d’inspirer confiance aux patrons ; c’est la condition même du succès. Quand une Union comme celle des fabricants de chaudières et constructeurs de navires est arrivée à grouper la presque totalité des ouvriers d’une industrie, à traiter de puis-
- (1) Voir à Y Appendice (note III) d’autres passages de ce discours. On eû trouvera le texte dans la collection des Reports de la Société pour l’année 1894. (Bibliothèque du Musée Social, no 5056).
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- sance à puissance avec les patrons, quand elle a acquis droit de cité dans l’industrie, il est certain qu’elle devient responsable, dans une large mesure, de la conduite de ses membres. M. Knight tient aux patrons le langage suivant :
- « Je vous demande la préférence pour les hommes de ma société. Je réclame pour eux des conditions particulièrement avantageuses, mais en revanche, je vous garantis d’excellents ouvriers, des hommes se conduisant bien, et, si contrairement à notre attente, vous aviez à vous plaindre de quelqu’un des membres de l’Union, c’est moi qui suis responsable ».
- Non seulement M. Knight le dit, mais il fait ce qu’il dit. Voici ce que nous lisons dans un rapport de la société du mois d’avril 1894 :
- « Nous avons payé aux chantiers de constructions navales de Scotwood une somme de 438 fr. 65, pour indemniser cette maison de l’ouvrage gâché par plusieurs membres du syndicat. Ceux-ci devront rembourser le montant de nos avances sous peine d’exclusion ».
- Et le rapport continue :
- « John Brown de Sunderland est porté pour 213 fr. 65 ; trois autres pour 75 francs. Ils sont priés d’envoyer ces sommes par acomptes mensuels à la société. Si dans un délai de six mois le total de ces sommes n’est pas remboursé, ils seront exclus de la société ».
- Il est certain que les relations entre une société comme celle-ci et les patrons ne peuvent être qu’extrêmement cordiales. En voici une nouvelle preuve.
- L’Union des fabricants de chaudières et constructeurs de navires possède des fonds disponibles. Eh bien, elle a placé, elle, société d’ouvriers, une somme de 200.000 francs dans un grand chantier de constructions navales que vous connaissez bien, car il aune réputation européenne, dans la maison Armstrong de Newcastle. Par conséquent, la société est, dans une certaine mesure, l’associée des patrons. C’est là, dans l’histoire des unions anglaises, et même dans l’histoire des associa-
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- fions ouvrières en général, un fait absolument sans précédent.
- A un autre point de vue encore, on peut dire que la société agit en véritable patron. Mais, pour l’expliquer, il convient d’indiquer quelle est la condition particulière du contrat de travail entre l’ouvrier constructeur de navires et son patron.
- Les ouvriers constructeurs de navires sont payés aux pièces, d’après un contrat forfaitaire qui varie suivant l’étendue et la nature de l’ouvrage à exécuter. La conséquence de ce genre de contrat, c’est que le patron, pour s’épargner la surveillance d’un nombreux personnel, charge l’ouvrier constructeur de navires d’embaucher et de payer lui-même les auxiliaires, les helpers, qui l’aident dans l’exécution du travail. Les rapports de ces deux catégories d’ouvriers sont extrêmement curieux: ce sont, entre les auxiliaires d’une part et les constructeurs de l’autre, des rapports d’ouvriers à patron. Et cela est si vrai que lorsque, par suite d’un accident survenu à un auxiliaire, la responsabilité du patron se trouve engagée, ce n’est pas le propriétaire du chantier qui est poursuivi, ni passible de dommages-intérêts, c’est l’ouvrier constructeur de navires lui-même. Contre ces patrons d’un genre si spécial, les auxiliaires, eux aussi, ont constitué des Unions. Et celles-ci ont avec l’Union de M. Knight les mêmes rapports que cette société peut avoir elle-même avec les patrons, avec cette différence toutefois que les relations, très bonnes entre la société dont j’ai l’honneur de vous parler et les patrons, se trouvent avoir entre ces deux sociétés ouvrières-un tout autre caractère.
- Les ouvriers constructeurs de navires sont des patrons extrêmement durs et exigeants ; ils paient leurs ouvriers le moins cher possible et constamment les hel-pers se trouvent en lutte ouverte avec eux. En 1892, les ouvriers constructeurs de navires subirent une diminution et voulurent naturellement imposer une réduction proportionnelle à leurs auxiliaires. Cette grève a duré deux ou trois mois. Elle coûta très cher aux auxiliaires
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- et les autres Unions anglaises durent intervenir dans la lutte et faire comprendre à la société des ouvriers constructeurs de navires et fabricants de chaudièresqu’il étaitd’un très mauvais exemple de voir deux Unions donner le déplorable spectacle de semblables conflits.
- La même grève nous fournit un exemple bien préférable : celui de la solidarité et de la discipline qui existent dans le Syndicat, entre syndiqués. Pendant la grève, les constructeurs de navires et fabricants de chaudières, privés des services de leurs auxiliaires, se virent obligés d’interrompre leur travail. Par esprit de corps, les constructeurs de navires, qui se trouvaient sans emploi, prirent la place des grévistes et servirent leurs camarades comme simples auxiliaires.
- Le désir des helpers serait d’être payés directement par le patron, au lieu de l’être par le constructeur de navires. C’est ce qui se fait dans certaines parties du nord de l’Angleterre. Sur la côte nord-est par exemple, l’auxiliaire est embauché et payé directement par le patron. Les rapports n’en sont pas meilleurs entre eux et les constructeurs de navires. Quand un désaccord se produit entre des patrons et les auxiliaires, ceux-ci rencontrent les constructeurs de navires parmi leurs adversaires les plus acharnés.
- Il y a quelques années, une grève éclata sur la côte nord-est. Les patrons, pour remplacer les auxiliaires qui s’étaient mis en grève, firent venir des ouvriers des comtés agricoles de l’Angleterre. Les constructeurs de navires, le jour de l’arrivée de ces ouvriers, firent l’office de constables (agents de police) pour les protéger contre les violences des grévistes. Tout le temps que dura le conflit, ces nouveaux venus furent installés et logés, comme c’est l’usage en Angleterre, lorsqu’une grève se produit, dans les ateliers des fabriques. Pour les soustraire aux violences de ceux dont ils prenaient la place, toute sortie leur était interdite et, afin d’égayer cet emprisonnement forcé, des jeux, des représentations théâtrales furent organisés par les constructeurs de navires en l’honneur des nouveaux venus,
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- H est vrai que les auxiliaires, à leur tour, ont pris eux-mêmes la place des constructeurs de navires quand ceux-ci se sont mis en grève, et, bien que ces ouvriers n’aient pas fait d’apprentissage et qu’ils soient d’une catégorie inférieure au point de vue professionnel, ils ont acquis, par l’expérience, à la suite des années passées dans les ateliers auprès des constructeurs de navires, des connaissances presque équivalentes à celles de ceux-ci. Aussi se sont-ils trouvés à même de les remplacer lorsque l’occasion s’en est présentée. C’est là précisément le point vulnérable de l’Union, le défaut de sa cuirasse. Elle peut avoir à redouter de ces ouvriers une concurrence qui aurait pour effet de faire disparaître son monopole industriel. Voilà la seconde raison de l’exclusion des auxiliaires de la société des fabricants de chaudières et constructeurs de navires, à laquelle je faisais allusion au début de ma conférence en vous parlant du sentiment aristocratique qui semble dominer dans l’Union.
- C’est bien en effet un monopole industriel que les constructeurs de navires ont su conquérir. Dans tous les ateliers de constructions navales du nord de l’Angleterre, les seuls ouvriers employés à la construction des navires sont des membres du syndicat, et si, par hasard, un patron prenait un ouvrier resté en dehors de l’Union, celle-ci mettrait son chantier en interdit. Aussi les patrons se gardent-ils bien de provoquer un conflit de ce genre. Bien mieux, quand un membre est en retard pour le paiement de ses cotisations, l’Union trouve le moyen de le suspendre, de l’empêcher de travailler, en manière de punition. Les patrons, les directeurs des usines, les contre-maîtres sont membres d’honneur de la société. S’ils refusaient cette distinction, l’Union ordonnerait à tous eeuxde ses membres qui travaillent dans leurs chantiers t^les abandonner.
- Il paraît étrange qu’une société ait pu parvenir à de ^nblables résultats. La grande raison de son succès teside dans son importance numérique.
- * (A suivre).
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- ALLEMAGNE Patrons et ouvriers.
- Le 11 juillet, la République française publiait les li-gnes suivantes :
- « Il vient de se passer, en Allemagne, à Hambourg, un fait qui indique très bien comment les socialistes entendent la liberté individuelle. Assurément, ce n’est pas la première fois qu’il se produit, mais il est réellement topique ; il éclaire si complètement l’asservissement auquel les meneurs révolutionnaires veulent réduire la classe ouvrière, qu’il est utile de faire la lumière chaque fois qu’on en trouve l’occasion. Un litige de peu d’importance avait éclaté dans la ville hanséati-que entre ouvriers et patrons. Les agitateurs socialistes élargirent le terrain du conflit et exigèrent que, seuls, les ouvriers affiliés à la ligue socialiste des ouvriers boulangers pussent être occupés dans les boulangeries de Hambourg. Naturellement, un grand nombre de patrons refusèrent catégoriquement de se soumettre à cette injonction. Afin de vaincre leur résistance, les socialistes de Hambourg ont décidé, cette semaine, de boycotter toutes les boulangeries récalcitrantes, et, par voie de circulaires, d’affiches et de journaux, ils ont engagé le public à acheter du pain seulement dans les boulangeries don! ils indiquaient les adresses. Mais les commerçants de Hambourg ont relevé le gant qui leur était jeté, et, dans une grande assemblée ils ont décidé, à leur tour, de boycotter les boulangeries recommandées par les socialistes. Dans ce but, ils ont adressé un appel pressant a tous ceux qui ne veulent pas se courber sous le joug des ukases révolutionnaires. Cet appel a paru, jeudi, dans les journaux de Hambourg et il paraît avoir été entendu.
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- aussi pourrait-il en cuire aux boulangers qui, par égoïsme ou par peur, ont lait le jeu des socialistes ».
- Le même jour, ou pouvait lire, dans le Temps, la dépêche suivante de Berlin :
- « Le grand industriel de Neunkirchen , le baron Stuinm, que ses ennemis politiques et autres appellent le « roi Stumm », a été ballotté aux récentes élections au Reichstag par un candidat du centre, et un journal je la circonscription avait appuyé le candidat contre lui. Le roi Stumm vient de lancer en conséquence l’ukase suivant, adressé à ses sujets ouvriers :
- La Gazette de Neunkirchen m’a calomnié : je considère donc qu’il va de soi qu’aucun ouvrier ne recevra plus cette feuille chez lui.
- Déjà M. de Stumm a mis en interdit un autre journal qui s’était attaqué à lui. Il était allé jusqu’à enjoindre à ses ouvriers de boycotter les marchands qu’ils sauraient être abonnés à cette feuille ».
- La prétention des ouvriers dans le premier cas, n’a pas, cela se voit de reste, l’approbation du journal qui le rapporte. Nous ne lui demanderons pas ce qu’il pense du second qui est autrement typique, pour n’être pas, hélas! absolument unique.
- Le caractère et les procédés de la première série de faits s’expliquent suffisamment par l’organisation actuelle de l’industrie qui comporte l’antagonisme des intérêts. Les textes législatifs et les pouvoirs publics n’ont jamais entravé l’entente patronale.
- Après les avoir longtemps prohibées, ils ne favorisent guère encore aujourd’hui les coalitions ouvrières.
- La grève alterne avec le loch out, et le boycottage broche sur le tout. La grève est un droit : ce qui ne veut pas dire que les ouvriers ont toujours raison de la faire. En se plaçant, au point de vue strictement légal, on peut °u dire autant du loch out.
- Qui a raison? qui a tort? Il faut examiner chaque cas eu particulier sans oublier toutefois que si l’effort collec-hf, au prix des plus grands sacrifices pécuniaires, par-
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- vient à égaliser les chances de la lutte, en dehors de ces conditions anormales, où il risque son pain et celui de sa famille, la situation de l’ouvrier reste précaire sous le joug patronal aux deux attributs : disciplinaire et financier. Poser en principe que dans tous les conflits, l’ouvrier a toujours et quand même raison, parce qu’il est placé dans des conditions d’infériorité économique incontestable, qui autorisent tous les procédés, toutes les armes, et toutes les occasions, c’est sans doute provoquer • une affirmation contraire, également outrée, exaspérer le sentiment de la double prérogative patronale, que son ancienneté revêt des apparences du droit, rendre plus difficile la solution des conflits accidentels, et reculer l’ère de l’apaisement social par la reconnaissance légale des droits respectifs de chacun.
- Mais les procédés tyranniques du baron Stumm, on en conviendra, ne sont pas de nature à précipiter le dénouement désiré.
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- Les heures de travail
- Les rapports annuels des inspecteurs des fabriques contiennent des passages intéressants répondant aux questions du gouvernement au sujet de la fixation d’un maximum de la journée de travail dans les différentes industries insalubres. Pour 50 industries les rapports préconisent la diminution des heures de travail ; pour 21 industries, la journée de huit heures. Ils demandent la journée de six heures pour les fabriques de blanc de céruse, de cinq heures pour celles de caoutchouc, et la réduisent même à une heure ou une et demie si la fabrication nécessite l’emploi de matières soufrées.
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- BELGIQUE
- La Caisse d’épargne.
- Depuis le 1er juillet 1898, des modifications importantes ont été apportées dans le service de la Caisse d c-pargne entre la France et la Belgique.
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- Les fonds versés dans un pays peuvent être transférés sans frais dans l’autre, jusqu’à concurrence de la somme de 1.500 francs. Les titulaires des livrets peuvent obtenir sans frais le remboursement des sommes déposées par eux à la caisse d’épargne de l’autre pays, pes formules spéciales de remboursements internationaux sont mises à la disposition du public et transférées par les agents des postes des deux pays à la caisse détentrice des fonds. L’ordre de payement ne peut excéder 1.500 francs, mais jusqu’au 31 décembre 1900, ce chiffre pourra atteindre 2.000 francs.
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- PAYS-BAS
- Elections provinciales.
- Les élections provinciales qui ont eu lieu le 13 juin, n’ont pas beaucoup modifié les relations réciproques des différents partis.
- Un certain nombre de députés sortants n’ont pas eu de concurrents, et, en conséquence, ils ont été déclarés élus sans scrutin.
- Là où il y avait lutte, les députés sortants ont été en général réélus.
- Les libéraux ont perdu 13 sièges et leur défaite eût été plus complète si les anti-révolutionnaires qui ont été élus avec le concours des catholiques, n’avaient faussé compagnie à leurs alliés et reporté leurs voix sur des libéraux. Tous les élus de l’opposition sont protestants.
- Le service militaire personnel
- La première Chambre a adopté, par 32 voix contre le projet de loi du service militaire obligatoire et personnel voté par la seconde Chambre.
- Le régime de la conscription avec faculté de remplaçaient a vécu.
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- IRLANDE
- Le Local government bill.
- Le 15 juillet a été voté, en troisième lecture, le bill irlandais, (local government bill) qui concède à l’Irlande une partie des desiderata du «Home rule ».
- Ce projet, qui lors de la présentation et de la seconde lecture n’avait rencontré qu’une approbation unanime sur tous les bancs de la Chambre, a été voté sans modification, après un débat qui a été clos par un discours de remerciement du porte-parole du parti irlandais.
- Il est probable que le vote de ce bill désintéressera une bonne partie des libéraux de la poursuite du surplus des revendications irlandaises qui visent une séparation plus accentuée.
- AUTRICHE-HONGRIE Congrès socialiste
- Le parti de la démocratie sociale d’Autriche, qui est sectionné aujourd’hui en différents groupes nationalistes : allemand, tchèque, polonais, italien, etc.., mais qui, somme toute, est toujours encore placé sous la haute direction morale du docteur Adler, l’apôtre du socialisme en Autriche, a commencé la série de ses congrès annuels par le congrès des socialistes autrichiens-allemands à Linz.
- Le congrès de Linz a longuement discuté, pendant toute une semaine, les questions relatives au programme, à l’organisation et à la tactique du parti socialiste ; il a approuvé la gestion de son comité directeur, en renommant tous ses membres, et il a décidé de persister plus que jamais, en présence des succès du parti socialiste aux élections, dans sa campagne en faveur du suffrage universel et dans sa lutte contre le gouvernement et contre les partis extrêmes, antisémites et pangenna-nistes.
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- ITALIE
- Suppression du droit de grève.
- On ne connaissait jusqu’à présent qu’un seul pays en Europe, la Russie, où le seul fait de se mettre en grève fût assimilé à une révolte et réprimée immédiatement manu militari.
- Partout ailleurs, même dans les pays où les précautions légales et l’hostilité administrative multiplient les occasions de délits, la grève est considérée comme un droit imprescriptible.
- Au moment où les dispositions draconiennes disparaissent de la législation russe, elles trouvent un asile en Italie.
- Dans ce malheureux pays que la folie du militarisme, l’incurie gouvernementale et les exactions fiscales ont conduit aux émeutes de la famine, l’autorité militaire, pouvoir unique et sans contrôle, en l’absence des Chambres renvoyées, toutes garanties individuelles et constitutionnelles étant supprimées, l’autorité militaire, sabre à discrétion les émeutiers qui se réclament du droit à la vie, distribue les fusillades et les années de prison aux échappés du massacre, supprime les journaux qui pourraient se faire l’écho du bruit des fusillades et des cris d’agonie, et se substituant au pouvoir législatif chassé, fait des lois et les applique. Et c’est ainsi que le général Malacria, commissaire extraordinaire à Naples, décrète que tous les ouvriers, de quelque corporation que ce soit qui se mettront en grève, seront déférés aux tribunaux 'militaires comme provocateurs de désordres.
- Le gouverneur de Milan avait déjà bien déféré aux tribunaux militaires tout cycliste rencontré dans la province.
- Après l’interdiction de toutes les libertés, même de celle de se promener, il fallait bien finir par supprimer la liberté de ne rien faire.
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- SUISSE
- La Fédération ouvrière suisse*
- Le prochain Congrès de la Fédération ouvrière suisse aura lieu à Lucerne en 1899.
- Le programme de ses travaux a été arrêté comme suit, par le Comité central de la Fédération :
- Bureaux de placement; assurance contre le chômage; droit d’association ; révision de la loi sur les fabriques ; coopération au mouvement en faveur des syndicats.
- Dans la séance où a été arrêté le programme du Congrès, le Comité central a décidé d’augmenter le crédit pour le secrétariat ouvrier, en le portant de 25.000 à 30.000 francs, pour permettre la création d’un poste d’adjoint du secrétariat pour le Tessin.
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- Les syndicats obligatoires.
- Nous avons dit, dans notre numéro de juillet, que l’Union suisse des Arts et Métiers s’était occupée dans sa dernière assemblée générale tenue à Glaris, d’une question qu’elle agite depuis plusieurs années et qui a pour objet l’établissement d’une législation fédérale sur les métiers, et éventuellement, la révision des articles31 et 34 de la constitution qui garantissent la liberté d’industrie.
- On se souvient que, le 4 mars 1894, le peuple suisse rejetait un arrêté constitutionnel fédéral autorisant les Chambres à édicter une loi sur les métiers.
- On attribue la principale cause du rejet à la crainte qu’inspirait aux électeurs la perspective de l’institution de syndicats professionnels obligatoires dotés de certaines compétences législatives.
- Malgré cet échec, les partisans de cette idée n’ont pas renoncé à en poursuivre la réalisation.
- Le proj et que présente le comité central de la société suisse des Arts et Métiers, à la suite d’enquêtes et de délibérations approfondies, tend, en effet, à autoriser la majorité des
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- patrons et des ouvriers de chaque industrie à décréter la création d’un syndicat professionnel.
- L’entrée dans cette corporation ne serait pas obligatoire ; en revanche, les décisions qu’elle prendrait sous les formes et dans la limite des compétences déterminées par les lois et règlements, auraient force légale pour toutes les personnes exerçant le même métier, sous réserve cependant d’un droit de recours auprès d’une autorité impartiale. Les patrons et les ouvriers délibéreraient en commun sur toutes les affaires qui concernent les deux parties.
- M. Scheidegger, président du comité central, et l’auteur des postulats qui forment la base du projet soumis à l’assemblée, a indiqué dans son rapport, comme pouvant faire l’objet de l’activité des nouvelles corporations : les mesures à prendre contre la concurrence déloyale; la réglementation des soumissions de travaux et fournitures; la délimitation et l’exercice de certains droits professionnels ; la création de tribunaux industriels chargés de prononcer sur les litiges relatifs au contrat de livraison, et aux conflits entre patrons et ouvriers; l’organisation de l’instruction professionnelle et de l’apprentissage. Il a vivement protesté contre l’intention prêtée aux partisans du projet de vouloir régler les prix de vente des produits. Les syndicats devraient se borner, dans ce domaine, à lutter contre certaines spéculations telles que celles qui ont pour but de provoquer la ruine d’un concurrent par une baisse artificielle et temporaire des prix.
- L’assemblée de Glaris n’a eu à prononcer formellement que sur le principe de la création de syndicats professionnels, investis du droit d’édicter des lois spéciales applicables à toutes les personnes exerçant le même métier.
- Ces propositions ont donné lieu à une discussion fort animée. Les représentants de la Suisse orientale, dont nous avons déjà signalé l’opposition au projet, tout en étant partisans d’une révision de l’article constitutionnel sur la liberté de l’industrie, mais dans la mesure
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- seulement où elle serait nécessaire pour réprimer la concurrence déloyale, se sont placés, en ce qui concerne l’organisation industrielle, sur le terrain de la liberté d’association .
- Suivant eux, on devrait se borner à consulter les sociétés professionnelles libres sur les projets de loi qui les intéressent, à leur reconnaître certains droits d’initiative pour requérir l’application de ces lois; mais on doit bien se garder de leur donner aucune compétence législative.
- Ces arguments n’ont pas réussi à convaincre l’assemblée, qui, par 141 voix contre 31, s’est prononcée en faveur des propositions du comité central, c’est-à-dire de Félaboration d’une loi fédérale sur les métiers et de la révision des articles 31 et 34 de la Constitution.
- Le comité central a été chargé de continuer les travaux préparatoires et de s’occuper en particulier de la situation qui devrait être faite aux professions non organisées.
- FRANCE
- La coopération chez les marins-pêcheurs.
- Qui ne se sent ému à la pensée des dangers que bravent tous les jours les 80,000 marins qui se livrent à la pêche côtière ? On sait quel large tribut ils payent à la mort et que la vie, en revanche, ne leur réserve pas beaucoup de douceurs.
- Ils jettent sur le marché plus de cent millions de produits ; ils en touchent à peine soixante.
- Entre eux et le consommateur se trouvent les mareyeurs, qui profitant de l’urgence des besoins des pêcheurs, auxquels ils font des avances de toutes sortes, et de leur ignorance de la valeur du poisson sur les lieux de consommation, leur en donnent un prix qu’ils fixent à leur gré.
- Sans doute, la différence de quarante millions n’est pas tout entière absorbée par les mareyeurs. Une part passe en frais de transport, de vente, do manutention,
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- en rémunération du capital représenté par le bateau, lorsqu’il n’appartient pas au pêcheur, ce qui est le cas le plus fréquent. Mais même en tenant compte des risques de perte qu’ils encourent, les prix faits aux pêcheurs par les mareyeurs s’écartent dans une trop large mesure de ce qu’ils devraient être pour justement rémunérer le travail fait et les dangers courus.
- Dans quelques localités, des pêcheurs ont essayé de se grouper en vue d’échapper à ce monopole, le manque de capitaux et d’expérience commerciale, l’absence de représentants dans les grands centres d’écoulement s’opposent au développement de ces entreprises.
- Il y aurait donc un grand intérêt pour nos pêcheurs, à pouvoir entrer dans une association qui leur procurerait ce qui leur manque, et qui, opérant pour leur compte, leur réserverait entièrement les bénéfices absorbés aujourd’hui par de coûteux intermédiaires. Cet objectif ne pourrait être mieux atteint que par une société coopérative de production.
- Or, tel est le principal caractère de l’oeuvre entreprise par quelques hommes de bonne volonté, sous les auspices du Musée social, créé, comme on sait, en vue d’étudier et de favoriser les institutions ayant pour but l’amélioration du sort des travailleurs. L’oeuvre est organisée sur les bases suivantes :
- Les marins et patrons se livrant à la pêche côtière seraient conviés à adhérer à une association coopérative en vue de la vente de leur poisson par les soins de l’Administration de la Société. La pêche livrée par les associés leur serait payée au prix net de vente réalisé par l’Association, moyennant une retenue qui leur laisserait encore un prix supérieure celui qu’ils en retirent aujourd’hui. Le montant de ces retenues leur reviendrait d’ailleurs pour la plus grande part en fin d’exercice. Le produit annuel de ces retenues, après avoir servi à payer les frais généraux, aurait d’abord à supporter le prélèvement de la réserve légale , puis celui de l’intérêt du capital social. Le reste serait affecté à la formation d’un fonds de prévoyance pour servir à créer
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- des œuvres diverses à l’usage des pêcheurs, et, enfin, sauf une petite part donnée en gratifications au personnel salarié, réparti entre les associés au prorata de leurs livraisons de pêches. C’est donc absolument en vue de l’intérêt de ces derniers que l’Association a été conçue.
- Dans une Assemblée tenue au Musée social, les statuts de l’Association ont été soumis à de hautes notabilités de divers ordres, qui en ont vivement encouragé la création, ses fondateurs peuvent, en outre compter, pour entraîner de nombreuses adhésions, sur l’appui moral de l’Admistration de la marine, qui en a suivi la genèse avec intérêt.
- Le Conseil d’administration, où se grouperont des personnalités compétentes, dirigera étroitement l’entreprise, notamment par la personne d’un de ses membres, délégué, assisté d’un agent commercial.
- Les pêcheurs associés seront attachés à l’œuvre par la souscription d’une action au moins, exigée de chacun d’eux; mais une part notable du capital nécessaire, au début et lors des développements de l’Association, pour la constitution du matériel, les avances, etc., est demandée aux personnes désireuses d’y participer. On a pensé que dans aucun cas l’intérêt servi au capital ne devrait dépasser 4 p. 100, payable comme il est dit plus haut.
- S’organiser, au début, dans un petit nombre de centres de pêche, où déjà s’est manifesté un mouvement dans le sens de la coopération ; étendre progressivement le champ de l’Association ; marcher prudemment, sans oublier cependant que l’extension des opérations, en réduisant la part des frais généraux, contribuera au développement des bénéfices ; assurer le succès de l’entreprise par des réserves prudentes telles que le payement de la pêche après sa vente seulement, au prix net réalisé, et moyennant la retenue susvisée : tel est le plan des fondateurs de l’œuvre qu’une circulaire porte à la connaissance du public.
- Cette circulaire porte les signatures de MM. Emile Cacheux, membre du Conseil supérieur de la marine marchande, président de la Société d’enseignement pro-
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- fessionnel et technique des pêches maritimes; A. Rous-sin, commissaire général de la marine en retraite, vice-président de la Société d’enseignement professionnel et technique des pêches maritimes; baron Jules de Guerne, secrétaire général de la Société nationale d’acclimatation de France; Léon de Seilhac, délégué permanent du Musée social, 5, rue Las-Cases, à Paris, à qui les adhésions doivent être adressées.
- Les actions sont de cinquante francs.
- L’objet essentiel, immédiat de la société, rappelons-le, est celui d’une coopérative de vente. Plus tard, lorsque les réserves le permettront, elle pourra venir en aide à ses membres, sans engager de nouveaux capitaux, en achetant et cédant aux pêcheurs sociétaires et à leurs familles les choses nécessaires à leur entretien et à l’exercice de leur industrie.
- Des institutions de prévoyance créées au moyen des mêmes réserves, pourront être annexées à la coopération. Aucun elfort ne doit être épargné pour améliorer la situation des marins-pêcheurs de nos côtes, et l’œuvre entreprise doit être encouragée et soutenue afin qu’elle produise tous les bienfaits qu’on en attend.
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- L'enseignement agricole.
- Le président de la République a signé, le 25 mai, sur la proposition du président du Conseil, ministre de l’agriculture, un décret instituant près du ministre de l’agriculture un conseil supérieur de l’enseignement agricole.
- Ce Conseil a dans ses attributions tous les établissements d’enseignement agricole et les chaires d’agriculture créées ou subventionnées par le ministre de l’agriculture.
- Il donne son avis sur l’organisation et le fonctionnement des écoles et des chaires, sur les programmes d’admission aux écoles, sur les matières de l’enseignement, sur la répartition de ces matières entre les chaires, sur les méthodes d’enseignement, sur la distribution du
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- temps des élèves ; sur les examens de sortie et la délivrance des diplômes et certificats d’étude, sur le nombre et les conditions d’attributions des bourses et sur toutes les questions que le ministre croit devoir lui soumettre.
- Son avis est obligatoire pour tous les projets de création d’écoles ou de chaires d’agriculture, ainsi que sur toutes les modifications essentielles apportées dans le régime et la destination des écoles ou des chaires.
- Il reçoit en communication les comptes rendus des directeurs des établissements d’enseignement et des professeurs départementaux et spéciaux et, s’il y a lieu, les rapports des inspecteurs.
- Il se réunit au moins une fois par an, à l’époque fixée par le ministre.
- Il adresse, chaque année, après sa session, un rapport au ministre sur ses travaux et ses appréciations en donnant son avis motivé sur les réformes à opérer et les améliorations à introduire dans l’organisation de l’enseignement agricole.
- Une commission permanente de quinze membres choisis parmi les membres du conseil supérieur de l’enseignement agricole est nommée par arrêté du ministre de l’agriculture.
- Elle est chargée de toutes les affaires urgentes et de celles que le ministre croira devoir soumettre à son examen.
- Elle se réunit, toutes les fois qu’il est nécessaire, sur la convocation du ministre.
- A l’heure présente, l’agriculture française dispose d’un ensemble d’écoles techniques et de moyens d’instruction des plus complets.
- Nous avons, en effet:
- 1° Un enseignement supérieur des sciences appliquées à l’agriculture qui correspond à l’enseignement des Facultés ;
- 2° Un enseignement secondaire représenté par 3 écoles nationales d’agriculture, 1, école nationale des industries agricoles et 1, école nationale d’horticulture ;
- 3° Un enseignement du troisième degré ; ce sont les
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- écoles pratiques, au nombre de 44, lesquelles correspondent, dans l’ordre universitaire, aux collèges et aux écoles primaires supérieures;
- 4° Un enseignement du quatrième degré constitué par les écoles d’apprentissage et comprenant 14 fermes-écoles, 13 fromageries-écoles, 2 écoles d’aviculture, 2 écoles de laiterie pour filles et 1 magnanerie-école ;
- 5° Un enseignement spécial donné dans les écoles normales primaires, collèges, écoles primaires supérieures et dans les centres agricoles par 256 professeurs départementaux et spéciaux sous forme de cours d’adultes ou de conférences appuyées de démonstrations pratiques sur le terrain ;
- 6° Un enseignement pour les faits auquel se rattache le service des champs de démonstration ;
- 7° L’institution des stations agronomiques, des laboratoires spéciaux appelés à entreprendre les recherches et les études intéressant l’agriculture et chargés d’éclairer les agriculteurs sur la question des engrais, des semences, de l’outillage agricole, sur la composition des terres des divers départements, sur les falsifications, les maladies des plantes, les insectes nuisibles et sur les moyens de les combattre.
- L’agriculture générale, les "cultures industrielles, la viticulture, l’horticulture, l’arboriculture, la laiterie, la fromagerie, les industries agricoles, le drainage, les irrigations, la pisciculture, la sériciculture, l’aviculture ont leurs écoles particulières.
- Le cadre de l’organisation est donc d’ores et déjà complet.
- Mais en examinant attentivement le fonctionnement de nos écoles elles-mêmes, on y trouve des imperfections qu’il est temps de corriger.
- Il est urgent, en effet, de simplifier les programmes de notre enseignement agricole, de les mettre d’accord entre eux, de les rendre de plus en plus pratiques. Bien d’autres questions encore ont besoin d’être étudiées et approfondies par des hommes compétents.
- Les conseils de perfectionnement des différentes écoles
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- ne peuvent pas avoir les vues d’ensemble indispensables pour opérer une réforme aussi complexe et aussi difficile.
- C’est pour cela que le ministre a jugé indispensable la création d’un corps organisé permanent, placé au sommet de l’enseignement, ayant assez d’autorité pour émettre des avis devant lesquels tout le monde soit prêt à s’incliner.
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- RUSSIE
- Organisation du Socialisme.
- Le Vorwaerts, organe officiel des socialistes allemands, a publié naguère les renseignements suivants sur l’organisation du socialisme russe, telle qu’elle a été établie à une réunion secrète des délégués des trois associations suivantes :
- 1° Association pour la lutte et l’alfranchissement des classes ouvrières ;
- 2° Rédaction de la Gazette des Travailleurs ;
- 3° Association ouvrière générale juive de Russie et de Pologne.
- Ces trois groupes se sont fédérés en un seul qui prend le nom de Parti socialiste ouvrier russe. Il faut remarquer toutefois que l’Association ouvrière juive déclare conserver son autonomie et se réserver sa liberté d’action lorsqu’il s’agira des intérêts particuliers du prolétariat juif. Le nouveau parti a publié un manifeste dans lequel il déclare prendre comme base doctrinale les principes adoptés par l’ancienne organisation révolutionnaire russe, c’est-à-dire par les nihilistes, et dont le journal du comité exécutif, Narodnaia Volia, était l’organe. Il affirme que l’affranchissement du prolétariat, russe doit être son oeuvre propre, et il rejette le concours de la bourgeoisie. Par son comité central, il décide d’entrer en relations avec les organisations révolutionnaires de l’étranger.
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- ETATS-UNIS Socialisme municipal.
- Le trait saillant des nombreuses élections provinciales et locales qui ont eu lieu dans le mois d’avril, a été un considérable revirement en faveur des démocrates.
- Dans l’Ohio notamment les républicains ont été affreusement maltraités. A Cincinnati où les républicains disposaient d’une majorité de 20.000 voix, les démocrates l’emportent à une majorité de 2.000 voix. Toutes les grandes agglomérations à une ou deux exceptions près ont passé aux démocrates.
- Sans doute, les républicains ont gardé leurs positions dans nombre d’Etats, mais presque partout la faveur populaire se détourne d’eux et les laisse affaiblis.
- Un correspondant américain du Journal de Genève recherchant la cause de cette orientation nouvelle l’attribue, pour une certaine part, à l’usure des partis au pouvoir, au mécontentement qu’ils causent à une fraction de leurs adhérents, par le fait qu’ils ne sauraient les contenter tous ; mais surtout à la condescendance des républicains à l’égard des compagnies industrielles concessionnaires de services publics tels que l’éclairage au gaz, les tramways.
- On leur reproche d’avoir trop souvent lié les Etats ou les communes à des sociétés privées dont ils favorisaient les visées d’une manière scandaleuse : affaire de camaraderie, d’intérêt direct et parfois aussi de doctrinarisme étroit : on tenait absolument à passer par des intermédiaires au lieu d’opérer directement, même en des choses fort simples.
- Il y a quelques années, on s’est beaucoup diverti des rêvasseries socialisantes de ces déséquilibrés de « populistes » qui demandaient entre autres choses, la monopolisation de certains services publics. Il a suffi néanmoins de bien peu de temps pour donner raison aux populistes sur ce point.
- L’Anglerre est entrée depuis plusieurs années dans la
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- voie du socialisme municipal. Les Etats-Unis y entrent à leur tour.
- Le principal article du programme municipal dans les récentes élections, écrit F Outlook de New-York, du 23 avril, était, dans l’Ouest, la prise de possession par la communauté des services publics. Même dans le 'Wisconsin, où la population d’origine allemande s’était jusqu’ici montrée peu favorable à la municipalisation des services publics, c’est sur cette question que l’on a livré la bataille... A Chicago, où la question des concessions des tramways était en vedette? le triomphe de la Ligue des électeursmunicipaux est dû, avant toute autre chose,à la demande qu’elle a formulée de n’octroyer le renouvellement de ces monopoles que pour un temps très court et en assurant à la ville certains avantages... A Des Moines, où la question était brûlante, les deux partis ont soutenu l’appropriation par la ville des monopoles jusqu’ici concédés... A Détroit, où la politique du maire Pingree a porté ses fruits, la municipalité vient, dit-on, de prendre un arrêté stipulant qu’à l’avenir aucun service public ne sera concessionné sans l’approbation des citoyens.
- Le correspondant du Journal de Genève termine son exposé par cette réflexion :
- La tendance actuelle à charger les municipalités elles-mêmes d’entreprises industrielles considérables n’est pas sans dangers : où n’y en a-t-il pas ? Il est certain que confier aux politiciens, qui finissent presque toujours par s’introduire partout, la gestion de grosses affaires roulant sur d’énormes capitaux, répugne aux gens réfléchis ; mais ils s’y résignent. D’abord cela va si mal actuellement avec les compagnies exploitantes, qu’ils se demandent en quoi les intérêts publics pourraient être plus gravement lésés : et puis, ils se disent que, lorsque les municipalités auront assumé des responsabilités financières énormes, force sera aux citoyens modérés et conservateurs de s’occuper de savoir à qui on remet le pouvoir et de participer aux scrutins, ce qu’ils ne font pas toujours. Quoi que l’on puisse penser de toutes ces yues nouvelles, elles méritaient d’être indiquées.
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- Le système métrique.
- La Commission parlementaire des poids et mesures a présenté à la Chambre des représentants un rapport Ridant à rendre obligatoire pour l’Etat l’usage du système métrique dans toutes les transactions. Une fois les mesures métriques devenues nécessaires, soit pour les contrats, soit pour l’établissement des statistiques de l’Union, le public en viendrait vite à adopter les nouvelles unités, et cette adoption ne pourrait que servir
- les intérêts du commerce des Etats-Unis.
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- AFRIQUE DU SUD La confédération boer
- Une commission mixte de représentants de la République du Transvaal et de sa voisine et proche parente la République d’Orange, a fini, après de longs pourparlers, par s’entendre sur un projet de constitution commun qui ne ferait pas, il est vrai, des deux Etats une seule République ni une Confédération proprement dite de deux républiques, mais bien deux républiques soeurs aussi semblables l’une à l’autre par leurs institutions et aussi rapprochées qu’on peut l’être, sans se confondre.
- Les droits civils et les conditions de l’élection des présidents des deux Etats, les droits et devoirs des pouvoirs législatif et exécutif seraient identiques. On chercherait en outre à créer une législation uniforme pour les faillites, les orphelins, l’enregistrement, les assurances, les marques de fabrique, les mariages, les poids et mesures. On chercherait un moyen de rendre les décisions judiciaires de l’un des Etats exécutoires dans l’autre ; de faire en sorte que les monnaies aient un cours légal au-delà des frontières de celui des deux Etats °u elles ont été frappées. Enfin, l’on songerait à établir une cour d’appel commune.
- . confédération projetée pourrait bien, dans l’avenir, Jouer un rôle important dans la colonisation de l’Afrique
- Sud et former un solide noyau de résistance à l’ex-tension de l’influence britannique.
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- LE DEVOIR
- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
- Admissions dans la Société.
- Le Conseil de Gérance de la Société du Familitère, dans sa réunion du 26 juillet dernier, a admis en qualité de participants 58 membres résidant à Guise, dont 10 femmes et 48 hommes; et 10 membres résidant à Laeken-lez-Bruxelles, Belgique, dont 1 femme et 9 hommes.
- Dans sa séance de la veille, le Conseil avait conféré la qualité de sociétaires à 20 travailleurs: 4 femmes et 16 hommes demeurant au Familistère de Guise ; et à un travailleur demeurant au Familistère de Laeken.
- Le dimanche, 31 juillet, les Associés réunis en assemblée générale extraordinaire, au Familistère de Guise, procédèrent par les formalités statutaires à la nomination des 20 nouveaux associés dont voici les noms :
- Au Familistère de Guise:
- Madame Noizet, née Lanoy. — Messieurs Braillon Edmond. — Cartigny Léon. — Drocourt Jules. — Fortin Hector. — Halkin Louis. — Lamoureux Georges. —Leroy Henri. — Lhote Louis. — Montigny Alfred. — Plin-guet Louis. — Roy Léon.
- Au Familistère de Laeken:
- Messieurs Cnop Jean. — Damoisiaux Adelin. — De-bondt Henri. — Francotte Charles-Joseph. — Massart Jean-Baptiste. — Paquot Joseph. — Pauwels Jean-Baptiste. — Pelgrims Jean.
- Comité de conciliation.
- Les 11 et 18 août dernier, le Comité de conciliation a été renouvelé selon les prescriptions statutaires.
- MM. Quent Aimé et Piponnier Antoine ont été élus au premier tour de scrutin. M. Baillot Virgile a été élu au second tour.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- LA QUESTION DE LA PAIX
- Les budgets de la guerre et de la marine anglais
- réunis dépassent, cette année, un milliard de francs. Ils se montent exactement à 42.998. 500 liv. st., somme respectable autant que significative.
- Les dépenses totales du seul budget de la guerre ont atteint la somme de 19.630.000 liv. st. L’appropriation des crédits par chaque colonie montre sur tous les points une augmentation de dépenses.
- Mais outre cet accroissement nécessité par les besoins des différentes colonies, l’armée exige des sacrifices budgétaires nouveaux en raison du nombre toujours croissant des troupes employées aux garnisons extérieures.
- Pour 90.700 hommes qu’elle détachait en 1870 dans ses possessions lointaines, l’Angleterre en expédie aujourd’hui 117.700. Cette active demande en hommes entraîne à accroître l’armée permanente, ce qui ne peut se faire qu’à grand renfort de livres sterling.
- Les dépenses de la flotte atteignent de leur côté le chiffre de 22.778.000 liv. st., au lieu de 21.838.000 liv. st. dépensées en 1897-98. Cette augmentation notable a sa cause principale dans un renforcement du personnel. Un accroissement de 6.340 hommes, parmi lesquels 200 officiers, doit porter à 106,390 hommes le total des équipages de la flotte. Les constructions navales sont aussi en période croissante.
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- La Paix et les Sociétés féministes.
- Le mouvement pacifique commence à figurer à l’ordre du jour de la plupart des Congrès féministes. Ainsi l’année dernière, au Congrès de Stockholm, une norvégienne, Mme Marg. Vullum, en a fait le sujet d’un diseurs. Il a fait partie du programme d’un Congrès tenu en janvier dernier à Helsingfors et prendra une place
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- prépondérante dans les délibérations de l’« International Council of Women », qui aura lieu à Londres en 1899. Les deux rapports qui seront présentés au Congrès sur cette question traiteront de l’historique du mouvement pacifique et de l’arbitrage, avec des propositions touchant l’influence que les femmes peuvent exercer sur les progrès du mouvement de la Paix. Lady Aberdeen, présidente de F « International Council of Women », a dit à cette occasion : « Si la question de la Paix est traitée avec sérieux et réflexion par notre Congrès et qu’un Comité de dames se forme dans chaque pays en vue de travailler à la solution de ce problème, notre association pourra par ce seul fait justifier sa raison d’être ».
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- Le conflit entre le Pérou et le Chili.
- Un protocole a été signé dernièrement à Santiago (Chili) entre le vice-président du Pérou, M. Billinghurst, et le ministre des affaires étrangères du Chili, M. Latorre, pour le règlement de la question de Tacna et d’Arica.
- En vertu de ce protocole, il y aurait un plébiscite des habitants de ces provinces, présidé par un délégué de chacun des deux pays et un tiers-arbitre que l’Espagne serait invitée à désigner. Ce plébiscite décidera si Tacna et Arica, occupées provisoirement par le Chili depuis la guerre du Pacifique, c’est-à-dire depuis quinze ans, veulent rester chiliennes ou redevenir péruviennes. Le tiers-arbitre décidera quels sont les résidents ayant droit de participer au plébiscite. Le pays favorisé par le vote entrera immédiatement en possession définitive et payera un million de piastres dans les dix jours, et les neuf autres autres millions prévus dans le traité d’Ancon par versements répartis sur cinq années. Cette dette serait garantie par la douane d’Arica.
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- LE MOUVEMENT FEMINISTE
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- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- Les médecins allemands anti-féministes.
- Le 26e congrès des médecins allemands, qui s’est tenu, fin juin, à Wiesbaden, a voté une résolution demandant que l’on n’autorise pas les femmes à étudier la médecine ou tout au moins qu’on ne leur accorde pas de facilités dans ce but.
- On jugera de la force des raisons données par l’énumération suivante: 1° Le corps médical perdrait en considération par l’admission des femmes aux Universités allemandes. 2° Le bien général n’en profiterait aucunement. 3° Les femmes seraient les premières à en souffrir (?). 4° Nous, les médecins, nous ne voulons pas être les premiers à ouvrir les portes des carrières scientifiques aux femmes.
- Ils auraient pu résumer toutes leurs raisons dans une seule : nous avons peur que les femmes nous fassent du
- tort, qu’elles diminuent notre clientèle.
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- La femme avocat en Suisse.
- Le 3 juillet, a eu lieu, dans le canton de Zurich, un referendum populaire sur la nouvelle loi réglant la profession d’avocat et d’avoué.
- La loi a été adoptée par 24.200 voix contre 17.600.
- L’article additionnel qui accorde aux femmes le droit de plaider en justice et de présenter les intérêts d’un plaignant ou d’un prévenu a été voté par 21.700 voix contre 20.000.
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- LE DEVOIR
- WÂMIL1Æ
- par Hector MALOT
- Ouvrage couronné par l’Académie française
- ( Suite).
- — Et vous, comment que vous vous nommez ? »
- Perrine ne voulut pas dire son vrai nom, et elle en prit un au hasard :
- « Aurélie. »
- — Changeons donc de bras, mademoiselle Aurélie? »
- Quand, après un court repos, elles reprirent leur marche cadencée, Perrine revint tout de suite à ce qui l’intéressait :
- « Vous disiez que M. Edmond Paindavoine était parti fâché avec son père.
- — Et quand il a été dans l’Inde ils se sont fâchés bien plus fort encore, parce que M. Edmond se serait marié là-bas avec une fille du pays par un mariage qui ne compte pas, tandis qu’ici M. Vulfran voulait lui faire épouser une demoiselle qui était de la plus grande famille de toute la Picardie; c’est pour ce mariage, pour établir son fils et sa bru, que M. Vulfran a construit son château qui a coûté des millions et des millions. Malgré tout, M. Edmond n’a pas voulu se séparer de sa femme de là-bas pour prendre la demoiselle d’ici et ils se sont fâchés tout à fait, si bien que maintenant on ne sait seulement pas si M. Edmond est vivant ou s’il est mort. Il y en a qui disent d’un sens, d’autres qui disent le contraire ; mais on ne sait rien puisqu’on est sans nouvelles de lui depuis des années et des années... à ce qu’on raconte, car M. Vulfran n’en parle à personne et ses neveux n’en parlent pas non plus.
- — Il a des neveux, M. Vulfran?
- — M. Théodore Paindavoine, le fils de son frère, et
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- EN FAMILLE
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- M. Casimir Brefonneux, le fils de sa sœur qu’il a pris avec lui pour l’aider. Si M. Edmond ne revient pas, la fortune et toutes les usines de M. Vulfran seront pour eux.,
- — C’est curieux cela.
- — Vous pouvez dire que si M. Edmond ne revenait pas, ce serait triste.
- — Pour son père?
- — Et aussi pour le pays, parce qu’avec les neveux on ne sait pas comment iraient les usines qui font vivre tant de monde. On parle de ça ; et le dimanche, quand je sers au débit, j’en entends de toutes sortes.
- — Sur les neveux ?
- — Oui, sur les neveux et sur d’autres aussi ; mais ça n’est pas nos affaires à nous autres.
- — Assurément. »
- Et comme Perrine ne voulut pas montrer de l’insistance, elle marcha pendant quelques minutes sans rien dire, pensant bien que Rosalie, qui semblait avoir la langue alerte, ne tarderait pas à reprendre la parole ; ce fut ce qui arriva.
- « Et vos parents, ils vont venir aussi à Maraucourt ? dit-elle.
- — Je n’ai plus de parents.
- — Ni votre père, ni votre mère.
- — Ni mon père, ni ma mère.
- — Vous êtes comme moi, mais j’ai ma grand’mère qui est bonne, et qui serait encore meilleure s’il n’y avait pas mes oncles et mes tantes qu’elle ne veut pas fâcher ; sans eux je ne travaillerais pas aux usines, je resterais au débit ; mais elle ne fait pas ce qu’elle veut. Alors vous êtes toute seule ?
- — Toute seule.
- — Et c’est de votre idée que vous êtes venue de Paris à Maraucourt ?
- — On m’a dit que je trouverais peut-être du travail à Maraucourt, et au lieu de continuer ma route pour aller au pays des parents qui me restent, j’ai voulu voir Ma-
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- LE DEVOIR
- raucourt, parce que les parents, tant qu’on ne les connaît pas, on ne sait pas comment ils vous recevront.
- — C’est bien vrai ; s’il y en a de bons, il y en a de mauvais.
- — Voilà.
- — Eh bien, ne vous élugez point, vous trouverez du travail aux usines ; ce n’est pas une grosse journée dix sous, mais c’est tout de même quelque chose, et puis vous pourrez arriver jusqu’à vingt-deux sous. Je vais vous demander quelque chose ; vous répondrez si vous voulez ; si vous ne voulez pas, vous ne répondrez pas ; avez-vous de l’argent ?
- — Un peu.
- — Eh bien, si ça vous convient de loger chez mère Françoise ça vous coûtera vingt-huit sous par semaine en payant d’avance.
- — Je peux payer vingt-huit sous.
- — Vous savez, je ne vous promets pas une belle chambre pour vous toute seule à ce prix-là ; vous serez six dans la même, mais enfin vous aurez un lit, des draps, une couverture ; tout le monde n’en a pas.
- — J’accepte en vous remerciant.
- — Il n’y a que des gens à vingt-huit sous la semaine qui logent chez ma grand’mère ; nous avons aussi, mais dans notre maison neuve, de belles chambres pour nos pensionnaires qui sont employés à l’usine : M. Fabry, l’ingénieur des constructions ; M. Mombleux, le chef comptable ; M. Bendit, le commis pour la correspondance étrangère. Si vous parlez jamais à celui-là, ne manquez pas de l’appeler M. Benndite ; c’est un Anglais qui se fâche, quand on prononce Bandit, parce qu’il croit qu’on veut l’insulter comme si on disait « Voleur ».
- — Je n’y manquerai pas ; d’ailleurs je sais l’anglais.
- — Vous savez l’anglais, vous ?
- — Ma mère était Anglaise.
- — C’est donc ça. Ah bien, il sera joliment content de causer avec vous, M. Bendit, et il le serait encore bien plus si vous saviez toutes les langues, parce que sa grande récréation le dimanche c’est de lire le Pater
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- EN FAMILLE
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- dans un livre où il est imprimé en vingt-cinq langues ; quand il a fini, il recommence, et puis après il recommence, encore ; et toujours comme ça chaque dimanche ; c’est tout de même un brave homme.
- XII
- Entre le double rideau de grands arbres qui de chaque côté encadre la route, depuis déjà quelques instants se montraient pour disparaître aussitôt, à droite sur la pente de la colline, un clocher en ardoises, à gauche des grands combles dentelés d’ouvrages en plomb, et un peu plus loin plusieurs hautes cheminées en briques.
- « Nous approchons de Maraucourt, dit Rosalie, bientôt vous allez apercevoir le château de M. Vulfran, puis ensuite les usines ; les maisons du village sont cachées dans les arbres, nous ne les verrons que quand nous serons dessus ; vis-à-vis de l’autre côté de la rivière, se trouve l’église avec le cimetière »
- En effet, en arrivant à un endroit où les saules avaient été coupés en têtards, le château surgit tout entier dans son ordonnance grandiose avec ses trois corps de bâtiment aux façades de pierres blanches et de briques rouges, ses hauts toits, ses cheminées élancées au milieu de vastes pelouses plantées de bouquets d’arbres, qui descendaient jusqu’aux prairies où elles se prolongeaient au loin avec des accidents de terrain selon les mouvements de la colline.
- Perrine surprise avait relenti sa marche, tandis que Rosalie continuait la sienne, cela produisit un heurt qui leur fit poser le panier à terre.
- « Vous le trouvez beau hein ! dit Rosalie.
- — Très beau.
- — Eh bien M. Vulfran demeure tout seul là dedans avec une douzaine de domestiques pour le servir, sans compter les jardiniers, et les gens de l’écurie qui sont dans les communs que vous apercevez là-bas à l’extrémité du parc, à l’entrée du village où il y a deux cheminées moins hautes et moins grosses que celles des usines; ce sont celles des machines électriques pour éclairer le
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- LE DEVOIR
- château, et des chaudières à vapeur pour le chauffer ainsi que les serres. Et ce que c’est beau là-dedans ; il y a de l’or partout. On dit que MM. les neveux voudraient bien habiter là avec M. Vulfran, mais que lui ne veut pas d’eux et qu’il aime mieux vivre tout seul, manger tout seul. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il les a logés, un dans son ancienne maison qui est à la sortie des ateliers et l’autre à côté ; comme çà ils sont plus près pour arriver aux bureaux ; ce qui n’empêche pas qu’ils ne soient quelquefois en retard tandis que leur oncle qui est le maître, qui a soixante-cinq ans, qui pourrait se reposer, est toujours là, été comme hiver, beau temps comme mauvais temps, excepté le dimanche, parce que le dimanche, on ne travaille jamais, ni lui ni personne, c’est pour cela que vous ne voyez pas les cheminées fumer. »
- Après avoir repris le panier elles ne tardèrent pas à avoir une vue d’ensemble sur les ateliers ; mais Perrine n’aperçut qu’une confusion de bâtiments, les uns neufs, les autres vieux, dont les toits en tuiles ou en ardoises se groupaient autour d’une énorme cheminée qui écrasait les autres de sa masse grise, dans presque toute sa hauteur, noire au sommet.
- D’ailleurs elles atteignaient les premières maisons éparses dans des cours plantées de pommiers malingres et l’attention de Perrine était sollicitée par ce qu’elle voyait autour d’elle : ce village dont elle avait si souvent entendu parler.
- Ce qui la frappa surtout, ce fut le grouillement des gens: hommes, femmes, enfants endimanchés autour de chaque maison, ou dans des salles basses dont les fenêtres ouvertes laissaient voir ce qui se passait à l’intérieur: dans une ville l’agglomération n’eût pas été plus tassée ; dehors on causait les bras ballants, d’un air vide, désorienté ; dedans on buvait des boissons variées qu’à la couleur on reconnaissait pour du cidre, du café ou de l’eau-de-vie, et l’on tapait les verres ou les tasses avec des éclats de voix qui ressemblaient à des disputes.
- « Que de gens qui boivent ! dit Perrine.
- — Ce serait bien autre chose si nous étions un di-
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- manche qui suit la pave de quinzaine ; vous verriez combien il y en a qui, dès midi, ne peuvent plus boire. »
- Ce qu’il y avait de caractéristique dans la plupart des maisons devant lesquelles elles passaient, c’était que presque toutes si vieilles, si usées, si mal construites qu’elles fussent, en terre eu en bois hourdé d’argile, affectaient un aspect de coquetterie au moins dans la peinture des portes et des fenêtres qui tirait l’oeil comme une enseigne. Et en effet, c’en était une; dans ces maisons on louait des chambres aux ouvriers, et cette peinture, à défaut d’autres réparations, donnait des promesses de propreté, qu’un simple regard jeté dans les intérieurs démentait aussitôt.
- « Nous arrivons, dit Rosalie en montrant de sa main libre une petite maison en briques qui barrait le chemin dont une baie tondue aux ciseaux la séparait ; au fond de la cour et derrière se trouvent les bâtiments qu’on loue aux ouvriers : la maison, c’est pour le débit, la mercerie ; et au premier étage sont les chambres des pensionnaires. »
- Dans la haie, une barrière en bois s’ouvrait sur une petite cour plantée de pommiers, au milieu de laquelle une allée empierrée d’un gravier grossier conduisait à la maison. A peine avaient-elles fait quelques pas dans cette allée, qu’une femme, jeune encore, parut sur le seuil et cria :
- « Dépêche té donc, caleuse, en vl’a eine affaire pour aller à Picquigny, tu t’auras assez câliné.
- — C’est ma tante Zénobie, dit Rosalie à mi-voix, elle n’est pas toujours commode.
- — Qué que tu chuchottes?
- — Je dis que si on ne m’avait pas aidé à porter le panier, je ne serais pas arrivée.
- — Tu ferais mieux ed’ d’te taire, arkanseuse. »
- Comme ces paroles étaient jetées sur un ton criard,
- une grosse femme se montra dans le corridor.
- « Qu’est-ce que vos avé core à argouiller ? demanda-t-elle.
- — C’est tante Zénobie qui me reproche d’être en retard, grand’mère; il est lourd le panier.
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- LE DEVOIR
- — C’est bon, c’est bon, dit la grand’mère placidement, pose là ton panier, et va prendre ton fricot sur le potager, tu le trouveras chaud.
- — Attendez-moi dans la cour, dit Rosalie à Perrine,je reviens tout de suite, nous dînerons ensemble ; allez acheter votre pain ; le boulanger est dans la troisième maison à gauche, dépêchez-vous. »
- Quand Perrine revint, elle trouva Rosalie assise devant une table installée à l’ombre d’un pommier, et sur laquelle étaient posées deux assiettes pleines d’un ragoût aux pommes de terre.
- « Asseyez-vous, dit Rosalie, nous allons partager mon fricot.
- — Mais...
- — Vous pouvez accepter; j’ai demandé à mère Françoise, elle veut bien. »
- Puisqu’il en était ainsi, Perrine crut qu’elle ne devait pas se faire prier, et elle prit place à la table.
- « J’ai aussi parlé pour votre logement, c’est arrangé; vous n’aurez qu’à donner vos vingt-huit sous à mère Françoise : v’ià où vous habiterez. »
- Du doigt elle montra un bâtiment aux murs d’argile dont on n’apercevait qu’une partie au fond de la cour, le reste étant masqué par la maison en briques, et ce qu’on en voyait paraissait si usé, si cassé, qu’on se demandait comment il tenait encore debout.
- « C’était là que mère Françoise demeurait avant de faire construire notre maison avec l’argent qu’elle a gagné comme nourrice de M. Edmond. Vous n’y serez pas aussi bien que dans la maison ; mais les ouvriers ne peuvent pas être logés comme les bourgeois, n’est-ce pas ? »
- A une autre table placée à une certaine distance de la leur, un homme de quarante ans environ, grave, raide dans un veston boutonné, coiffé d’un chapeau à haute forme, lisait avec une profonde attention un petit livre relié.
- « C’est M. Bendit, il lit son Pater, » dit Rosalie à voix basse.
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- puis tout de suite, sans respecter l’application de l’employé, elle s’adressa à lui:
- « Monsieur Bendit, voilà une jeune tille qui parle anglais.
- — Ah ! » dit-il sans lever les yeux.
- Et ce ne fut qu’après deux minutes au moins qu’il tourna les yeux vers elles.
- « Are you an Engish girl? demanda-t-il,
- — No sir, but my mother was. »
- Sans un mot de plus il se replongea dans sa lecture passionnante.
- Elles achevaient leur repas quand le roulement d’une voiture légère se fit entendre sur la route, et presque aussitôt ralentit devant la haie.
- « On dirait le phaéton de M. Vulfran, » s’écria Rosalie en se levant vivement.
- La voiture fit encore quelques pas et s’arrêta devant rentrée.
- « C’est lui, » dit Rosalie en courant vers la rue.
- Perrine n’osa pas quitter sa place, mais elle regarda.
- Deux personnes se trouvaient dans la voiture à roues basses: un jeune homme qui conduisait, et un vieillard à cheveux blancs, au visage pâle coupé de veinules rouges sur les joues, qui se tenait immobile, la tête coiffée d’un chapeau de paille, et paraissait de grande taille bien qu’assis : M. Vulfran Paindavoine.
- Rosalie s’était approchée du phaéton.
- « Voici quelqu’un, dit le jeune homme qui se préparait à descendre.
- — Qui est-ce? » demanda M. Vulfran Paindavoine.
- Ce fut Rosalie qui répondit à cette question :
- « Moi, Rosalie.
- — Dis à ta grand’mère de venir me parler. »
- Rosalie courut à la maison, et revint bientôt amenant
- sa grand’mère qui se hâtait:
- « Bien le bonjour, monsieur Vulfran.
- — Bonjour, Françoise.
- — Qu’est-ce que je peux pour votre service, monsieur Vulfran?
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- LE DEVOIR
- — C’est de votre frère Orner qu’il s’agit. Je viens de chez lui, je n’ai trouvé que son ivrogne de femme incapable de ne rien comprendre.
- •— Orner est à Amiens ; il rentre ce soir.
- — Vous lui direz que j’ai appris qu’il a loué sa salle de bal pour une réunion publique à des coquins, et que je ne veux pas que cette réunion ait lieu.
- — S’il est engagé ?
- — Il se dégagera, ou dès le lendemain de la réunion je le mets à la porte ; c’est une des conditions de notre location, je l’exécuterai rigoureusement : je ne veux pas de réunions de ce genre ici.
- — Il y en a eu à Flexelles.
- — Flexelles n’est pas Marau court: je ne veux pas que les gens de mon pays deviennent ce que sont ceux de Flexelles, c’est mon devoir de veiller sur eux ; vous n’ê-tes pas des nomades de l’Anjou ou de l’Artois, vous autres, restez ce que vous êtes. C’est ma volonté. Faites-la connaître à Orner. Adieu Françoise.
- — Adieu, monsieur Vulfran. »
- Il fouilla dans la poche de son gilet :
- « Où est Rosalie ?
- — Me voilà, monsieur Vulfran. »
- Il tendit sa main dans laquelle brillait une pièce de dix sous.
- « Voilà pour toi.
- — Oh! merci, monsieur Vulfran. »
- La voiture partit.
- Perrine n’avait pas perdu un mot de ce qui s’était dit, mais ce qui l’avait plus fortement frappée que les paroles mêmes de M. Vulfran, c’était son air d’autorité et l’accent qu’il donnait à l’expression de sa volonté: «Je ne veux pas que cette réunion ait lieu... C’est ma volonté. » Jamais elle n’avait entendu parler sur ce ton, qui seul disait combien cette volonté était ferme et implacable, car le geste incertain et hésitant était en désaccord avec les paroles.
- Rosalie ne tarda pas à revenir d’un air joyeux et triomphant,
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- « M. Vulfran m’a donné dix sous, dit-elle en montrant la pièce.
- — J’ai bien vu.
- — Pourvu que tante Zénobie ne le sache pas, elle me les prendrait pour me les garder.
- .— J’ai cru qu’il ne vous connaissait pas.
- — Comment ! il ne me connaît pas ; il est mon parrain !
- — Il a demandé : « où est Rosalie? » quand vous étiez près de lui.
- — Dame, puisqu’il n’y voit pas.
- — Ï1 n’y voit pas !
- — Vous ne savez pas qu’il est aveugle?
- — Aveugle! »
- Tout bas elle répéta le mot deux ou trois fois.
- « Il y a longtemps qu’il est aveugle? dit-elle.
- — Il y a longtemps que sa vue faiblissait, mais on n’y faisait pas attention, on pensait que c’était le chagrin de l’absence de son fils. Sa santé, qui avait été bonne, devint mauvaise ; il eut des fluxions de poitrine, et il resta avec la toux; et puis, un jour il ne vit plus ni pour lire, ni pour se conduire. Pensez quelle inquiétude dans le pays, s’il était obligé de vendre ou d’abandonner les usines ! Ah! bien oui, il n’a rien abandonné du tout, et a continué de travailler comme s’il avait ses bons yeux. Ceux qui avaient compté sur sa maladie pour faire les maîtres, ont été remis à leur place, — elle baissa la voix, — les neveux, et M. Talouel le directeur. »
- Zénobie, sur le seuil, cria:
- « Rosalie, vas-tu venir, fichue caleuse?
- — Je finis d’manger.
- — Y a du monde à servir.
- — Il faut que je vous quitte.
- — Ne vous gênez pas pour moi.
- — A ce soir. »
- Et d’un pas lent, à regret, elle se dirigea vers la maison.
- XIII
- Après son départ, Perrine fût volontiers restée assise à sa table comme si elle était là chez elle. Mais juste-
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- LE DEVOIR
- ment elle n’était pas chez elle, puisque cette cour était réservée aux pensionnaires, non aux ouvriers qui n’avaient droit qu’à la petite cour du fond où il n’y avait ni bancs, ni chaises, ni table. Elle quitta donc son banc, et s’en alla au hasard, d’un pas de flânerie par les rues qui se présentaient devant elle.
- Mais si doucement qu’elle marchât, elle les eut bientôt parcourues toutes, et comme elle se sentait suivie par des regards curieux qui l’empêchaient de s’arrêter lorsqu’elle en avait envie, elle n’osa pas revenir sur ses pas et tourner indéfiniment dans le même cercle. Au haut de la côte, à l’opposé des usines, elle avait aperçu un bois dont la masse verte se détachait sur le ciel : là peut-être elle trouverait la solitude en cette journée du dimanche, et pourrait s’asseoir sans que personne fît attention à elle.
- En effet il était désert, comme déserts aussi étaient les champs qui le bordaient, de sorte qu’à sa lisière, elle put s’allonger librement sur la mousse, ayant devant elle la vallée et tout le village qui en occupait le centre. Quoiqu’elle le connût bien par ce que son père lui en avait raconté, elle s’était un peu perdue dans le dédale des rues tournantes ; mais maintenant qu’elle le dominait, elle le retrouvait tel qu’elle se le représentait en le décrivant à sa mère pendant leurs longues routes, et aussi tel qu’elle le voyait dans les hallucinations de la faim comme une terre promise, se demandant désespérément si elle pourrait jamais l’atteindre.
- Et voilà qu’elle y était arrivée ; qu’elle l’avait étalé devant ses yeux ; que du doigt elle pouvait mettre chaque rue, chaque maison à sa place précise.
- Quelle joie ! c’était vrai : c’était vrai, ce Maraucourt dont elle avait tant de fois prononcé le nom comme une obsession et que depuis son entrée en France elle avait cherché sur les bâches des voitures qui passaient ou celles des wagons arrêtés dans les gares, comme si elle avait besoin de le voir pour y croire, ce n’était plus le pays du rêve, extravagant, vague ou insaisissable, mais celui de la réalité.
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- Droit devant elle, de l’autre côté du village, sur la pente opposée à celle où elle était assise, se dressaient les bâtiments de l’Usine, et à la couleur de leurs toits elle pouvait suivre l’histoire de leur développement comme si un habitant du pays la lui racontait.
- Au centre et au bord de la rivière, une vieille construction en briques, et en tuiles noircies, que flanquait une haute et grêle cheminée rongée par le vent de mer, les pluies et la fumée était l’ancienne filature de lin, longtemps abandonnée, que trente-cinq ans auparavant le petit fabricant de toiles Vulfran Paindavoine avait louée pour s’y ruiner, disaient les fortes têtes de la contrée, pleines de mépris pour sa folie. Mais au lieu de la ruine, la fortune était arrivée, petite d’abord, sou à sou, bientôt millions à millions. Rapidement, autour de cette mère Gigogne, les enfants avaient pullulé. Les aînés mal bâtis, mal habillés, chétifs comme leur mère, ainsi qu’il arrive souvent à ceux qui ont souffert de la misère. Les autres, au contraire, et surtout les plus jeunes, superbes, forts, plus forts qu’il n’est besoin, parés avec des revêtements de décorations polychromes qui n’avaient rien du misérable hourdis fie mortier ou d’argile des grands frères usés avant l’âge, semblaient avec leurs fermes en fer et leurs façades roses ou blanches en briques vernies, défier les fatigues du travail et des années. Alors que les premiers bâtiments se tassaient sur un terrain étroitement mesuré autour de la vieille fabrique, les nouveaux s’étaient largement espacés dans les prairies environnantes, reliés entre eux par des rails de chemin de fer, des arbres de transmission et tout un réseau de fils électriques, qui couvraient l’usine entière d’un immense filet.
- Longtemps elle resta perdue dans le dédale de ces vues, allant des puissantes cheminées, hautes et larges, ^ux paratonnerres qui hérissaient les toits, aux mâts Métriques, aux wagons de chemin de fer, aux dépôts ^charbon, tâchant de se représenter par l’imagination ce que pouvait être la vie de cette petite ville morte en ce moment, lorsque tout cela chauffait, fumait, marchait,
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- LE DEVOIR
- tournait, ronflait avec ces bruits formidables qu’elle avait entendus dans la plaine Saint-Denis, en quittant Paris.
- Puis ses yeux descendant au village, elle vit qu’il avait suivi le même développement que l’usine: les vieux toits couverts de sedum en fleurs qui leur faisaient des chapes d’or, s’étaient tassés autour de l’église; les nouveaux qui gardaient encore la teinte rouge de la tuile sortie depuis peu du four, s’étaient éparpillés dans la vallée au milieu des prairies et des arbres en suivant le cours de la rivière ; mais, contrairement à ce qui se voyait dans l’usine, c’était les vieilles maisons qui faisaient bonne figure, avec l’apparence de la solidité, et les neuves qui paraissaient misérables, comme si les paysans qui habitaient autrefois le village agricole de Maraucourt, étaient alors plus à leur aise que ne l’étaient maintenant ceux de l’industrie.
- Parmi ces anciennes maisons, une dominait les autres par son importance, et s’en distinguait encore par le jardin planté de grands arbres qui l’entourait, descendant en deux terrasses garnies d’espaliers jusqu’à la rivière où il aboutissait à un lavoir. Celle-là, elle la reconnut: c’était celle que M. Vulfran avait occupée en s’établissant à Maraucourt, et qu’il n’avait quittée que pour habiter son château. Que d’heures son père, enfant, avait passées sous ce lavoir aux jours des lessives, et dont il avait gardé le souvenir pour avoir entendu là, dans le caquetage des lavandières, les longs récits des légendes du pays, qu’il avait plus tard racontés à sa fille: la Fée des tourbières, YEnlisage des Anglais, le Leuwarou d’Hangest,pX dix autres qu’elle se rappelait comme si elle les avait entendus la veille.
- Le soleil, en tournant, l’obligea à changer de place, mais elle n’eut que quelques pas à faire pour en trouver une valant celle qu’elle abandonnait, où l’herbe était aussi douce, aussi parfumée, avec une aussi belle vue sur le village et toute la vallée, si bien que, jusqu’au soir, elle put rester là dans un état de béatitude tel qu’elle n’en avait pas goûté depuis longtemps.
- (A suivre.)
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- ASSURANCES MUTUELLES
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- Société du Familistère. - Assurances Mutuelles
- MOUVEMENT DE JUIN 1898
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes....... 2.740 60 )
- Subventions de la Société......... 458 31 > 3.635 31
- Malfaçons et divers............... 436 40 )
- Dépenses...................................... 2.613 85
- Boni en avril... 1.021 46
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes......... 563 651
- Subvention de la Société............ 186 90 ? 750 55
- Divers.............................. » » )
- Dépenses......................................... 803 65
- Déficit en juin...... .......53 10
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et divers Intérêts des comptes courants et
- du titre d’épargne.............
- Dépenses :
- 132 Retraités définitifs...........
- 10 — provisoires...............
- Nécessaire à la subsistance........
- Allocations auxfamill8 des réservistes Divers, appointem., médecins, etc.
- 7.-913 53 )
- 12.453 53
- 4.540 J
- 8.109 »\
- 548 » /
- 2.256 05 ) 11.878 90 87 50 878 35 /
- Boni en juin.. .. __________574 63
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes. 590 15 )
- Subvention de la Société.... 139 50 j
- Dépenses......................................... 746 53
- Déficit en juin. ... ________16 88
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er juillet 1897 au 30 juin 1898 148.575 23) ^gg gg » individuelles » » » .. 42.178 60 i
- Dépenses » » » ........... 192.229 83
- Excédent des dépenses sur les recettes... 1.476 00
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE JUILLET 1898
- Naissances
- 7 Juillet. Léguiller Emilia-Louise, fille de Léguiller Emile et de Dupont Louise.
- 13 — Hutin Hélène, fille de Hutin Théophile et de
- Fouconnier Marthe.
- Décès :
- 9 — Bléron Charles, âgé de 51 ans.
- Le Secrétaire, A. Houdin
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nimes. — Typ. A. Chastanier, 12, rvie Pradier.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE COMPLÈTE
- de J. B.-André GODII7 U)
- Glorification du Travail. Emancipation des Travailleurs.
- , XVI (suite).
- Vue générale du mouvement Fouriériste aux Etats-Unis , 1840 à 1852
- 9, — Œuvre didactique de Brook Farm. Swedenborg et Fourier — 1844 1847.
- Le lecteur a vu (2) comment la propagande de la -doctrine fouriériste fut organisée à Brook Farm, en 1845.
- J. H. Noyés appréciant le travail ainsi accompli par Brook Farm écrit ces lignes : « Le fait remarquable, celui sur lequel j’appelle ici tout spécialement l’attention est que dans sa fonction didactique, Brook Farm apporta à l’esprit public non seulement un nouveau socialisme, mais une nouvelle religion, et cette religion fut le Swedenborgisme. »
- Que faut-il entendre par Swedenborgisme? Evidemment l’ensemble des vues exposées par l’illustre suédois Emmanuel Swedenborg.
- Mais celui-ci ne prétendait en rien apporter au monde une religion nouvelle. A ses yeux, la religion est une comme la science.
- A plusieurs reprises (spécialement dans notre numéro d’août 1897, p. 456, et dans celui de mars 1889,
- (0 Lire le Devoir depuis le mois de mars 1891, tome 15, page 129. (2) Précédente section du chapitre XVI.
- 1
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- p. 174), nous avons entretenu nos lecteurs de cette grande figure.
- Dans notre numéro d’août dernier, indiquant quelle était, dès 1847, la pensée religieuse de J. B. A. Godin, nous disions :
- « Il fut très sympathique à l’écho d’un mouvement théosophique et social qui lui arriva alors... Il s’agit du grand théosophe suédois, Emmanuel Swedenborg, dont les écrits conduisirent de notables réformateurs sociaux — aux Etats-Unis — à adopter les idées de Charles Fourier, ces idées leur paraissant receler le vrai mode d’application des principes du grand théosophe.
- » L’œuvre de Swedenborg date de plus d’un siècle. Swedenborg est né à Stockholm, le 29 janvier 1688; il est décédé à Londres, le 29 mars 1772. Il fut un des plus grands savants de son temps.
- » Pendant la seconde partie de sa vie et durant 27 ans il vécut dans de telles conditions psychiques que — constamment pour ainsi dire et avec une parfaite conscience de soi — il expérimenta et étudia cet ordre défaits occultes dont la science commence aujourd’hui à s’emparer.
- » A la lumière des connaissances qui lui arrivaient par cette voie, Swedenborg interpréta le sens des Ecritures dites religieuses; et il exposa une doctrine qui, approfondie et saisie dans son ensemble, ne comporte rien de moins que l’organisation sociale de la pratique de l’amour humanitaire... »
- L’action philosophique et sociale de Swedenborg s’exerça en Angleterre dès 1780. Mais ses œuvres étant écrites en latin, on comprend qu’elles ne pouvaient alors avoir beaucoup de retentissement.
- Néanmoins, en 1788, fut tenue une réunion entre les
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- Swedenborgiens d’Angleterre et de nombreuses associations ou chapelles se constituèrent (1).
- L'écho de ce premier mouvement alla en France, comme aux Indes et en Amérique. Noyés dit :
- « Les écrits de Swedenborg avaient circulé longtemps, mais faiblement, dans le pays. Des Eglises même s’étaient constituées dans nos cités avant la nouvelle ère du socialisme. Mais rien d’analogue à un intérêt général en faveur des écrits de Swedenborg ne s’était montré jusqu’au moment où Brook Farm et le Harbinger furent à leur apogée. Alors le mouvement de l’esprit public vers Swedenborg fut aussi palpable, aussi prodigieux que celui des plus vifs mouvements religieux connus dans notre pays. »
- La même renaissance du mouvement Swedenborgien se produisit en France. De nombreux articles sur l’oeuvre du grand Suédois furent publiés dans le journal de l’Ecole sociétaire: La Phalange, de 1844 à 1847, par Hughes Doherty, un fouriériste anglais.
- M. Doherty fut des premiers à faire ressortir le parallélisme entre les enseignements d’Emmanuel Swedenborg et ceux de Charles Fourier. Dès le 30 janvier 1844, il écrivait de Londres un article que reproduisit The Phalanx, le 7 septembre 1844, et dans lequel il déclare que sans les lumières qu’il a trouvées dans les lois d’ordre universel décrites par Charles Fourier, il eut probablement douté de la vérité de l’état transcendant dans lequel se trouvait souvent Swedenborg et il ajoute : « ou bien si j’avais été capable de concevoir l’ouverture de la vue spirituelle et d’en créditer les doctrines exposées par Swedenborg, probablement j’aurais compris ces doctrines seulement dans le degré où
- Ù) Emmanuel Swedenborg, sa vie et ses doctrines, par M. Matter, Editeurs Didier et Ce, 35, quai des Augustins, Paris.
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- le font la plupart des membres de la Nouvelle Eglise (1) que j’ai rencontrés en Angleterre, degré qui me semble aujourd'hui un aveuglement partiel.
- « Je dis ceci en toute humilité et sincérité de conscience , me proposant d’en référer à Swedenborg lui-même dans le monde spirituel ; et en vue d’induire les membres de la Nouvelle Eglise, généralement, à ne pas se contenter d’une connaissance superficielle et bornée de leur propre doctrine. »
- Le sujet touché par M. Doherty, celui du degré de lumière ou de profondeur dans lequel on saisit communément les choses, évoque un point essentiel dans l’œuvre du grand Théosophe, nous voulons parler de la théorie des degrés.
- Swedenborg expose qu’il yy a dans tout absolument deux genres de degrés.
- 1° Les degrés comme ceux de la lumière vers l’ombre , ou de la sagesse vers l’ignorance ; ces degrés sont dits continus parce qu'ils croissent ou décroissent.
- 2° Les degrés dérivés l’un de l’autre en série comme je principe, la cause et l’effet. Il appelle ceux-là degrés distincts ou discrets.
- Les degrés discrets sont homogènes dans leur série, le dernier étant le complexe des deux antérieurs.
- « La science des degrés est » dit-il (2) « comme une clef pour ouvrir les causes des choses; sans elle, les objets apparaissent comme s’il n'y avait en eux que ce que l’oeil y voit. Tandis que cependant plus on regarde intérieurement un objet, plus on y découvre de choses admirables. » Exemple :
- H) La Nouvelle Eglise ou Nouvelle Jérusalem était celle constituée par les adeptes des idées exposées par Swedenborg.
- (2) Sagesse angélique sur le divin amour, librairie de l’Eglise de l’avenir, 12, rue Thouin, Paris.
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- Toute semence contient la faculté de produire son végétal; comme par une sorte de volonté elle pousse son jet hors de terre, se revêt de branches, de bourgeons et de feuilles ; et ainsi se prépare comme par un entendement pour les fins dernières qui sont les fruits et la reproduction de semences nouvelles.
- Des merveilles semblables sont en tout.
- L’entendement de l’homme peut s’exercer simplement dans le désir de savoir les choses ; plus intérieurement dans la volonté de les comprendre; plus intimement encore dans l’amour de les mettre en pratique.
- La volonté, l’entendement, le travail ou la mise en pratique sont entre eux comme le principe, la cause et l’effet. Dans le dernier, les deux premiers sont dans le plein et dans la puissance.
- Les expressions : fins premières, fins moyennes, fins dernières sont aussi employées par Swedenborg concurremment avec celle de principe , cause, effet ; et il montre comment dans l’Universel les fins dernières d’une série deviennent les fins premières de la série suivante, jusqu’au grain de sable d’où il sort, dit-il, une exhalaison qui aide à produire, par conséquent à efficier quelque chose.
- En vain l’homme se croirait régénéré parce que de hautes pensées auraient flotté dans son entendement, cette sorte de lumière mentale ne lui demeurera acquise que si l’amour, en lui, a saisi, fécondé cette pensée, et s’est avec elle exprimé dans l’action.
- C’est ainsi que l’homme se modifie foncièrement. Dans l’infinité des modes d’existences, chaque individualité se classe, s’emploie selon sa valeur intrinsèque, c’est-à-dire son amour de fond, lequel est l’essence de l’individu.
- Ce qu’on entend généralement par les mots le Ciel
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- n’est pas un lieu, c’est un état ; et cet état l’individu le réalise lui-même dans cette vie ou s’en écarte, selon l’intention la plus profonde qui dicte ses actes.
- On entrevoit comment cette doctrine sape toute idée de salvation par les mérites ou les prières d’autrui, ou par les simples prières personnelles, comment elle oblige chacun à se scruter jusqu’au plus intime de l’être pour voir ce que , réellement, il aime, ce à quoi il veut par dessus tout s’employer ; car c’est là ce qui le qualifie pour tel ou tel mode d’existence.
- Par l’examen de ses oeuvres, par celui des pensées qu’il entretient avec le plus de plaisir, l’homme peut voir quel est son amour de fond, se saisir lui-même, dans l’intime. Et s’il veut élever, développer cet amour, en un mot progresser, c’est seulement, nous le répétons, par le travail, par les oeuvres utiles à la vie générale qu’il y arrivera.
- L’effort serait-il pénible au début qu’il finirait par être agréable, dit Swedenborg, la persistance dans la voie jugée bonne ayant modifié peu à peu l’amour de fond. Ainsi l’entendement peut éclairer la volonté.
- Ce rôle essentiel du travail dans les révélations de Swedenborg montre par quel côté pratique ces révélations complétaient les propositions de Fourier, touchant le travail attrayant.
- Aux Etats-Unis, d’après J. H. Noyés, le premier document notable sur les rapports essentiels entre Emmanuel Swedenborg et Charles Fourier se trouve dans l’ouvrage de Parke G-odwin : Popular viems of the doctrines of Charles Fourier, publié en 1844, à New-York.
- On lit dans cet ouvrage :
- « Nous avons exposé la doctrine de l’analogie universelle d’après Fourier, mais il est important d’observer que Fourier n’est pas le premier homme des temps mo-
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- dernes qui ait exposé cette pensée. Emmanuel Swedenborg , dont les révélations en connaissances spirituelles ont une coïncidence si exacte et si merveilleuse avec les découvertes scientifiques de Fourier, a, par sa doctrine des correspondances, précédé celui-ci dans l’annonce de la doctrine de l’analogie universelle, du moins sous beaucoup de rapports.
- » Ces deux grands esprits, les plus grands sans contredit de notre époque, furent les instruments de la Providence pour éclairer les mystères de la Parole et des oeuvres divines et nous découvrir les voies de la Terre promise, du royaume de la paix, de l’abondance et de la bénédiction. »
- Noyés dit encore :
- « William Henry Clianning, de Brook Farm, paraît avoir adopté simultanément le Swedenborgisme et le Fouriérisme. Il publia dans son journal The Présent, en avril 1844, un article intitulé : Fourier et Swedenborg, où nous lisons :
- « J’ai grand plaisir à annoncer un nouvel ouvrage sur Fourier et son système, par C. J. Hampel. Ce livre est très curieux et intéressant par l’exposition sinon de l’identité, au moins de l’extraordinaire ressemblance entre les vues de Fourier et celles de Swedenborg. Leurs doctrines respectives des correspondances et de l’Unité universelle concordent avec les plus profondes pensées de notre époque... »
- La nouvelle interprétation des œuvres de Swedenborg fut en partie cause, dit Noyés, « du mouvement qui, en 1845, se produisit en Angleterre pour la réédition des œuvres scientifiques et autres de l’illustre suédois. Cette réédition fut due à Wilkinson, de Londres, un philosophe critique dont la vigueur d’entendement n’a d’égal jue celle de Bacon.
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- « Swedenborg avait écrit ses œuvres en latin, 'Wilkinson les traduisit en anglais, langue commerciale et conquérante, bien propre à leur faire faire le tour du monde... »
- Simultanément, les œuvres de Swedenborg étaient traduites du latin en français par M. Le Boys des Guays, à Saint-Amand (Cher). Le Boys des Guays, de 1840 à 1849, publia une Revue religieuse et scientifique intitulée : « La nouvelle Jérusalem. » Edouard Richer, de Nantes, exposait dans cette Revue les enseignements d’Emmanuel Swedenborg, sous ce titre : La religion du bon sens.
- De nombreux^ articles consacrés à l’unité du Sweden-borgisme et du Fouriérisme parurent dans The Harbin-ger. Les Fouriéristes insistaient sur ce que Swedenborg avait révélé la Religion attendue par Fourier; les Swe-denborgiens, sur ce que Fourier avait découvert l’arrangement social divin correspondant aux vues de Swedenborg.
- Un des célèbres membres de Brook Farm, John S. Dwight, écrivait :
- « Nous révérons Swedenborg pour la grandeur et la profondeur de sa pensée. Nous l’étudions continuellement à cause de la lumière qu’il jette sur tant de problèmes de la destinée humaine, et spécialement en raison de l’admirable correspondance entre ses révélations et les plans d’organisation sociale de Fourier ; correspondance qui est comme celle de l’intime avec l’externe ou comme celle des principes avec les formes extérieures de la vie.
- « Fourier et Swedenborg, celui-ci grand poète et grand prêtre, celui-là grand économiste, préparent tous deux le règne de l’harmonie...
- « Ensemble ils sont la plus haute expression de la tendance de la pensée humaine vers l’Unité universelle. »
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- Charles A. Dana écrivait aussi dans The Herbinger :
- « Nous recommandons les écrits de Swedenborg à nos lecteurs de toutes dénominations , croyant ces écrits de la plus haute importance pour la famille humaine.
- » Aucun homme d’un entendement logique ne peut lire Swedenborg sans se sentir élevé dans un plan supérieur et poussé à une action nouvelle et plus profondément sentie.
- » Nous n’hésitons pas à dire que la publication et l’étude des ouvrages de Swedenborg ouvriront une nouvelle ère dans la science humaine et, conséquemment, dans l’organisation sociale ....
- » A l’étudiant philosophe, au savant, au disciple de la science sociale, les écrits de Swedenborg sont également nécessaires. Que nous cherchions la vérité dans les choses abstraites ou qu’au-delà de l’expérimentalisme moderne , contradictoire et sans but, nous cherchions la lumière des principes universels; que nous nous consacrions à la recherche des lois divines touchant l’ordre social et la réintégration de l’homme collectif; nous ne pouvons nous passer de l’aide de ce Sage aimant et aimé.
- » Il fut un grand génie noblement discipliné! En lui le dévouement presque effrayant à la vérité était tempéré par un égal amour de l’humanité et un respect suprême envers Dieu. Pour lui jamais l’ordre de l’Univers et le jeu des forces ne furent des objets de vaine curiosité et de froide spéculation. Il pénétra dans les retraites de la nature et dans la demeure occulte de l’âme comme un ministre de l’humanité, et non comme un explorateur avide d’ajouter à son fonds de merveilles et d’exercer ses facultés dans ces difficiles régions. Nul homme n’eut jamais une telle sincérité, ne fut aussi complètement affranchi de tout égoïsme intellectuel. »
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- George Ripley, le chef de Brook Farm Phalanx, tervint aussi en faveur de Swedenborg contre certains critiques orthodoxes. 11 défendit vigoureusement le langage habituel de ses frères socialistes concernant les révélations de l’illustre voyant, ses descriptions hardies et poétiques, ses principes profonds, vivants, émouvants, la vérité pénétrante de ses écrits, etc. (Voir The HarUnger, volume 3, page 317.)
- Revenant à l’ensemble de la propagande faite par Brook Farm, Noyés dit : « Le Swedenborgisme entra plus au fond des coeurs que le socialisme auquel il servait de véhicule, et cela, parce que le Swedenborgisme est une religion. Les hommes ont besoin d’autres choses encore que d’une reconstruction sociale.
- » Swedenborg par son apport d’un nouveau ciel et d’une nouvelle terre répondait magnifiquement à ce besoin. Il convenait aux esprits les plus divers.
- » Les savants -étaient charmés parce que Swedenborg était lui-même un prince de la science et que l’ordre scientifique se trouvait dans ses écrits ;
- » Les mystiques étaient conquis parce que Swedenborg les emportait courageusement dans les mystères des mondes invisibles de la pensée et de l’intuition ;
- » Les sceptiques eux-mêmes aimaient Swedenborg parce qu’ils lui voyaient rejeter la moitié de la Bible, y compris tous les écrits de Saint-Paul, comme n’appartenant pas à la Parole, et faire de tout le reste ce qu’il voulait grâce à l’interprétation du sens interne.
- « Les associations qui naquirent sous l’influence de Brook Farm et du HarUnger disparurent toutes en peu d’années sans exception ; mais le flot du Swedenborgisme soulevé en même temps est arrivé jusqu’à nous sous la forme du spiritualisme... c’est là l’oeuvre durable de Brook Farm. Son influence certainement n’a cessé de se faire sentir dans le pays. »
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- Il serait hors du cadre de notre présent travail d’examiner ce qu’est le spiritualisme aux Etats-Unis; nous regrettons néanmoins de ne pouvoir dire si ce spiritualisme s’est peu ou beaucoup écarté des propositions d’Emmanuel Swedenborg. Qu’il y ait eu modifications, cela est certain. Noyés l’indique en ces termes :
- « La jeune Amérique ne pouvait recevoir une philosophie ancienne et étrangère comme celle du Théosophe suédois, sans réagir contre et l’adapter aux nécessités du milieu.
- « L’ancienne inspiration avait besoin d’un nouveau médium. »
- Et il signale que ce nouveau médium fut Andrews Jackson Davis. Laissons l’oeuvre de Davis et revenons aux phalanges dont les échecs en se succédant contrecarraient tous les efforts des conférenciers. Ce sujet fera l’objet de notre prochain chapitre.
- Vve J.-B.-A. Godin née Moret.
- (à suivre).
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- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE DE GUISE
- 36e FÊTE DE L’ENFANCE
- Pour la 36e fois (la première ayant eu lieu le 13 septembre 1863 (1), la Fête de l’Enfance a été célébrée au Familistère de Guise ; et elle l’a été pour la 9e fois au Familistère de la succursale belge (2). Nous parlerons de cette dernière fête dans un prochain numéro.
- Nos lecteurs savent que la célébration de la fête de l’Enfance est fixée, pour Guise, au premier dimanche de septembre. Cette année, la fête tombait donc le 4 du mois.
- Comme d’habitude, le samedi, veille de la fête, tous les élèves furent réunis pour la proclamation des plus méritants d’entre eux et la distribution des décorations.
- La réunion eut lieu au théâtre.
- M. l’Administrateur-gérant, escorté de la commission scolaire, y présida.
- Parurent d’abord les enfants des classes maternelles et enfantines au nombre de 110 à 120, filles et garçons, de 4 à 7 ans.
- De petits chants furent très gentiment exécutés par les divisions de ces élèves avant la distribution des récompenses.
- Puis, ces enfants sortirent et furent remplacés par ceux des cours élémentaire, moyen, supérieur et complémentaire, au nombre d’environ 230, filles et garçons de 7 à 14 ans.
- Ceux-là aussi chantèrent des choeurs parmi lesquels
- (1) Devoir de juillet 1892, tome 16, page 381».
- (2) Devoir de septembre 1890, tome 14, page 513.
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- les deux qu’ils répétèrent le lendemain, à la fête ; après quoi vint la proclamation des plus méritants parmi les grands élèves ; puis, la distribution des décorations aux plus jeunes.
- Journée du dimanche, 4 septembre 1898
- Un temps splendide favorisa la fête. La cérémonie s’ouvrit au théâtre, à 3 heures du soir, par la « Marche des petits Pierrots » (Bosc) exécutée par la Société musicale du Familistère,, avec l’habileté accoutumée.
- Les musiciens occupaient le fond de la scène ; en avant se trouvaient les conseils et comités de l’Association. M. Colin, administrateur-gérant, était au centre du premier rang.
- Les enfants, avec leurs maîtres et maîtresses, emplissaient le parterre ; les trois rangs de galeries étaient bondés de spectateurs, habitants du Familistère ou de la ville et leurs invités.
- Après l’exécution du morceau de musique, un chœur : « Beau jour d’été » (de Saintis) fut très joliment chanté par une partie des grands élèves.
- Puis la musique reprit, et pendant qu’elle jouait, on fit passer dans un emplacement voisin les petits enfants des classes maternelles, afin de mieux assurer la tranquillité dans la salle du théâtre pour le discours attendu de l’Administrateur-gérant.
- Le silence étant établi, M. Colin se leva : nos lecteurs savent (1) que c’est un homme jeune, 33 ans ; stature élevée, tête énergique et intelligente, voix nette, distincte, bien timbrée, il prononça le discours suivant :
- (1) Devoir d’octobre 1897, page 599.
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- « Chers élèves,
- » Avant de récompenser ceux parmi vous qui se sont distingués par leur travail, leur assiduité et leur conduite, je vais vous donner connaissance des résultats obtenus aux examens et aux concours de l’année scolaire que nous terminons.
- » Aux examens pour le certificat d’Etudes primaires, nous avons présenté 35 élèves : 12 garçons et 23 filles, tant de la quatrième que de la cinquième année primaire.
- » 26 de ces élèves : 8 garçons et 18 filles ont obtenu le certificat.
- » Huit élèves : 5 garçons et 3 filles du cours complémentaire ont obtenu la mention de dessin.
- » Au concours ouvert par le « Manuel général » sur les facultés suivantes : orthographe, calcul, composition française, écriture ; sur 522 élèves âgés de moins de 13 ans, qui ont pris part au concours de la première série, Roger Adèle a obtenu un prix, et a été classée 38e avec 31 points, la première en ayant 35.
- » Sur 156 élèves âgés de plus de 13 ans qui ont pris part au concours de la deuxième série, sur les mêmes facultés, Jumeaux Louise a eu un rappel de prix et a été classée deuxième ex-æquo avec 65 points, la première en ayant 67.
- » La même élève Jumeaux Louise, déjà pourvue du brevet élémentaire, a été admise cette année avec le N° 4 à l’école normale d’institutrices de Laon.
- » Vos camarades, Allart Emile et Macaigne Léon, continuent d’une façon brillante leurs études à l’école professionnelle d’Armentières.
- » Leurs notes de travail et de conduite prouvent que les sacrifices que l’association s’est imposée pour eux ne pouvaient être plus profitables.
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- » Votre camarade, Hébert Marcel, qui a terminé sa deuxième année d’études à l’école d’Armentières a été reçu à l’examen écrit pour l’admissibilité à l’Ecole d’Arts et Métiers de Châlons. Il vient de passer son examen oral de manière à nous laisser espérer qu’il sera admis.
- » Votre ancien camarade, Painvin Emile, vient de terminer ses trois années d’études théoriques et pratiques à l’Ecole de Châlons. Il est entré dans l’industrie privée où il saura se faire une situation convenable.
- » En applaudissant à ces succès, je remercie vos maîtresses et vos maîtres du dévouement qu’ils apportent à l’accomplissement de leur mission et je leur adresse mes félicitations les plus sincères. (Bravos).
- » Vous allez maintenant, chers élèves, entrer en vacances. La manière dont vous en profitez dans nos écoles n’est peut-être pas de nature à vous les faire désirer. Ne vous en plaignez guère.
- » Cette coutume, qu’on n’oserait attaquer, s’expliquait à l’époque où les conditions de la vie éloignaient l’élève de sa. famille pendant les trois quarts de l’année; elle est devenue, je n’ose pas dire inutile, mais fort discutable avec les besoins et les usages contemporains.
- » L’écolier n’est-il pas d’ailleurs en vacances pour le motif le plus futile. Si l’on ajoute à cela les deux mois habituels de jeux, de voyages et de plaisirs, on constate que pour les jeunes gens de la classe bourgeoise, ces coutumes sont bien faites pour les façonner à des loisirs qu’ils exigeront plus tard sans avoir quelquefois l’éner-gie de les mériter.
- » Pour l’écolier de la classe ouvrière, les arguments d’un tout autre ordre ne militent pas davantage pour ks longues vacances. Les parents retenus à l’usine,
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- aux champs ou au magasin, ne peuvent que les abandonner à la rue du village ou au pavé de la grande ville.
- » C’est alors que l’enseignement du faubourg efface rapidement l’éducation que le maître était parvenu si difficilement à donner.
- » Vous voyez donc que, bien que les études soient relâchées, si les classes-sont maintenues dans les écoles du Familistère pendant les vacances, vos parents ont tout intérêt à vous les faire fréquenter, et vous avez le devoir de ne pas les déserter.
- » J’entends maintenant vos maîtresses et vos maîtres dire que les raisons qui motivent la lutte contre la tradition ne peuvent guère s’appliquer au professeur aussi bien qu’à l’élève, et que l’effort intellectuel de dix mois d’enseignement nécessite une suspension complète de quelque durée.
- » J’accorde bien volontiers créance à ces dires, car je ne sache pas que tâche plus difficile mérite mieux d’être encouragée que celle d’instituteur ; mais seuls les congés par roulement peuvent satisfaire aux intérêts des parents et aux desiderata bien justifiés des maîtres.
- » Malheureusement, il est une partie de la mission du maître qui ne supporte pas l’arrêt : c’est l’éducation de l’élève.
- » Orner l'esprit et la mémoire de l'enfant, l'instruire en un mot, n’est pas tout : il faut former sa raison, développer ses qualités morales en détruisant ses mauvais penchants, exciter son cœur, lui apprendre à connaître et à aimer le bien. C’est un travail de tous les instants qui exige la présence du maître dans les jeux comme dans la classe et qui exige surtout le concours des parents en dehors de l’école.
- » Précisément parce qu'à votre âge, l'étude est encore peu de chose, votre éducation devrait prendre la Vve'
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- inière place et appeler toute l’attention de vos parents.
- » Je serais heureux que certains de vos parents pussent tirer une impression des quelques lignes suivantes, écrites par une femme de bien, il y a quelque cinquante ans, et qui sont encore aussi vraies :
- « On a écrit, dit-elle, quelques beaux ouvrages sur » l’éducation : mais c’était sur un genre d’éducation » élégante, inaccessible aux enfants du peuple, et appro-» priée aux seuls enfants des classes distinguées qui,
- » mieux élevés sous certains rapports, et formés chez » leurs parents à des habitudes plus délicates, avaient » moins besoin que les autres qu’on leur vînt en aide.
- » Aujourd’hui, cependant, des généreuses tendances » se sont manifestées ; on paraît vouloir réparer l’ou-» bli qui a été fait. —La sollicitude publique est éveillée » et s’étend jusqu’aux plus pauvres et jusqu’à la plus » tendre enfance. On a entendu cette voix de la sagesse » qui nous dit : Donnez aux générations le trésor de > l’instruction et de la morale. Eclairez les fils du peu-» pie qui sont les appuis ou les perturbateurs des des-» tinées sociales. Inspirez-leur de bonne heure la vertu » et la dignité, pour empêcher que leur âge mûr ne » s’égare dans la corruption et le désordre. Songez » que ces petits êtres au berceau, faibles et nus, ces » petits enfants qui courent dans la rue en riant et en » jouant, insoucieux de l’avenir, sont aujourd’hui la gé-» nération la plus importante parmi vous; celle qui » pourra accomplir tout le bien que vous n’aurez eu » le temps que d’ébaucher, car elle sera encore quand » vous ne serez plus; et elle sera ce que vous l’aurez » faite ! » {Bravos).
- » Si ces lignes vraiment belles sont écrites pour les maîtres, qu’elles aillent néanmoins au cœur de vos Parents, qu’ils y prêtent l’oreille, elles leur indiqueront Uû des premiers, sinon le premier de leurs devoirs.
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- » La marche de votre éducation, qu’elle soit l’objet de la sollicitude de vos maîtres ou de la préoccupation de vos parents, doit, dans tous les cas, suivre une direction fixe, bien déterminée, en rapport avec les conditions actuelles de l’existence et appropriée au milieu qui vous voit grandir.
- Le Ministre de l’Instruction publique, dans son discours en Sorbonne, à la distribution des prix du concours général, disait :
- « Quels que soient les instruments choisis pour la » culture de l’homme, l’éducation de son intelligence, » de son coeur et de sa volonté doit répondre à trois » conditions.
- » Elle doit être une éducation nationale, éveillant en » lui le génie de sa race, développant en lui les idées,
- » les sentiments, les passions mêmes par lesquelles la » France est dans le monde, suivant le mot de Miche-» let, une personne véritable.
- » Elle doit être une éducation contemporaine, répon-» dant à l’ensemble des besoins qu’imposent à chaque » individu dans la nation et à chaque nation dans l’uni-» vers, la rapidité et la complexité des relations moder-» nés, et en même temps conforme à l’ensemble des » idées scientifiques et philosophiques où se résume » actuellement, dans les esprits les plus libres et les , » plus éclairés, la conception générale du monde mate-» riel et du monde moral.
- » Elle doit être enfin une éducation sociale, c’est-à-» dire une préparation et un entraînement à tous les » devoirs qu’impose la qualité de citoyen dans une » société d’hommes libres, égaux et solidaires. »
- » A ces conditions générales si bien déterminées, viennent s’ajouter les conditions particulières propres nu milieu dans lequel vous êtes appelés à vivre.
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- » Pour vous, enfants du Familistère, votre éducation sociale doit être aussi une préparation et un entrainement à tous les devoirs que vous imposera bientôt votre qualité de travailleur du Familistère, de membre d’une association prospère destinée, comme l’a dit son fondateur, à vous donner à tous l’accès à l’aisance et à satisfaire au droit naturel des faibles en leur assurant le nécessaire à l’existence.
- » Les leçons de morale doivent donc vous préparer à l’accomplissement de vos devoirs professionnels et sociétaires. __
- » Chacun de vous sera appelé dans cette association à remplir un rôle, à exercer une profession que les circonstances ou ses aptitudes lui auront assignée ; qu’il sache bien que seul l’exercice consciencieux de cette profession l’appellera au bénéfice commun ; qu’il n’a pas le droit de vendre à faux poids ou de tromper sur la qualité de la marchandise ; qu’il doit rendre tous les services que l’association peut attendre de lui. (.Bravos).
- » Que l’on vous apprenne donc à mépriser les parasites sans honneur, familiers de la paresse ou de l’ivrognerie, que traînent malheureusement derrière elles les institutions sociales les mieux organisées.
- » Vous entendrez sans doute ces désœuvrés développer cette maxime : « Je ne fais de tort qu’à moi-même ». Au Familistère plus que partout ailleurs, cette théorie doit être exécrée ; la loi doit j punir même les actes qui ne nuisent directement qu’à leur auteur. L’ivrogne, ravalé au rang de la brute et le paresseux qui végètent à la remorque de l’association, tous deux dégradés volontaires de l’armée du travail, non seulement font à tous le tort du bien qu’ils devraient faire, mais ils provoquent les plus mauvaises actions par les plus mauvais exemples et ils prennent au détriment
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- des nécessiteux les ressources communes. Honteux de renoncer par paresse aux chances d’aisance que la vie offre à tous dans une association comme la nôtre, honteux surtout du jugement qui est porté sur eux, ils se font flatteurs ou mendiants, pour perdre ainsi avec leur dignité, leur indépendance. 1
- (App laudissements).
- » Que vos parents profitent donc de vos années de jeunesse pour donner à votre intelligence et à votre raison tout le développement dont elles sont capables, pour vous faire une provision de bonnes dispositions et de bons sentiments.
- » Ils tiennent votre destinée dans leurs mains, il dépend d’eux de vous préparer une existence honorable ou un avenir misérable et plein de regrets.
- » Cette existence honorable, l’association vous la rendra heureuse, si vous avez appris à modérer vos désirs, à limiter votre ambition à votre mérite, et à respecter la loi commune.
- » Souhaitons donc que, grandis à l’aurore du vingtième siècle, respectueux de la règle faite et volontairement acceptée par ceux-là mêmes qui doivent s’y soumettre, vous deveniez les vrais citoyens d’une vraie démocratie républicaine, et les fidèles soutiens, non les perturbateurs, d’une association modèle en tête de laquelle ne doivent jamais pâlir ces trois mots que Godin a tracés : Paix, Liberté, mais Travail.
- {Des applaudissements prolongés témoignent que Vassemblée s’associe aux paroles de l’orateur).
- M. Colin reprit son siège, et la société musicale joua un nouveau morceau pendant lequel les enfants des classes maternelles rentrèrent dans le théâtre, en défilant devant des tables chargées de jouets. A mesure
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- qu’ils passaient devant ces tables, des institutrices leur mettaient en mains, à chacun, un jouet, et les bambins regagnaient, enchantés, les portes de sortie.
- Le « Grand Choeur avec mirlitons » (de Wattier), fut alors brillamment chanté par un groupe nombreux des élèves, filles et garçons. Une bonne partie de l’auditoire „ se fût volontiers mêlée aux chants populaires dont ce choeur est émaillé. Des bravos joyeux en accueillirent la fin.
- La Société musicale donna un nouveau morceau, après lequel commença la distribution proprement dite des prix. Nous vîmes délivrer une cinquantaine au moins de magnifiques in-folio, puis des in-4<> illustrés et dorés, et des centaines de grands in-8° et autres formats d’épaisseurs diverses.
- Les prix de couture étaient composés d’objets se rattachant à l’exercice de la faculté : matières premières ou instruments.
- Avant de sortir du théâtre, une partie de la foule se rendit au Foyer et y examina l’exposition des travaux des élèves. Cette exposition comprenait les objets dont l’énumération suit :
- Classes maternelles
- Tissages, piquages et découpages de .papier, constituant des planches de dessins encadrées elles-mêmes de ' guirlandes de papier plié ; modèles divers.
- Panier, tables, coffrets, bateaux, etc., en papier plié ou roulé.
- Un des points notables de cette exposition fut l’exécution de lettres et dessins variés sur canevas. Il y avait même une très jolie marque sur linge directement bro-dèe, par une petite fille âgée de 7 ans.
- Classes primaires
- Dessins linéaires et d’ornement exécutés les uns d’a-
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- près nature, les autres d’après plâtres ou d’après modèles.
- D’après nature, on remarquait une ombrelle et plusieurs ustensiles de ménage ; et aussi ’ des bureaux d’élève portant les indications nécessaires pour leur reproduction en menuiserie.
- A signaler que les dessins du cours élémentaire étaient très gentiment encadrés de broderies en lainages sur bristol, exécutées par les enfants mêmes du cours, filles et garçons.
- Couture : Tableaux au moins aussi remarquables que ceux de l’an dernier contenant des pièces de toile avec spécimens des divers points de couture : points devant, fronces, surfilage, couture anglaise, surjet, point de côté, ourlet, marque au point de croix, couture rabattue en droit fil et en biais, piqûre, boutonnière, bride, œillet, pièces rapportées de diverses façons, reprises-, broderies, etc., etc.
- Pièce de vêtements : Chemises, pantalons, camisoles, tabliers, admirablement cousus et pour la plupart garnis de très fines et jolies dentelles au crochet ou au tricot, surtout au crochet.
- Bas, chaussons, jupons, corsages, fichus, etc., en lainage, points variés au tricot ou au crochet.
- . Nous offrons nos félicitations à tous les petits exposants.
- Le programme va nous dire la suite de la fête :
- SORTIE DU THÉÂTRE
- (Dans la cour de l’aile droite) Marquise et Divette) Valse par Klein................................. RouveiroliS.
- A 8 heures du soir, dans le parc du Familistère, CONCERT par l’Harmonie,
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- PROGRAMME :
- lo Harche des petits Pierrots........ Rose.
- 2o mosaïque sur la Juive (Halévy)...... Clodomir.
- 30 La Hongroise, Mazurka............... G. Parés.
- 40 Grande Fantaisie sur Faust, Gounod... Ravel. marquise et Divette, Valse par Klein... Rouveirolis.
- A l’issue du Concert, BAL A GRAND ORCHESTRE.
- Ce bal eut lieu dans les jardins mêmes du Familistère brillamment illuminés. La température fut délicieuse; aussi une foule énorme se pressait-elle dans le parc, disant que la fête était des plus jolies qu’on eut encore vues.
- * * y
- Journée du lundi, 5 septembre 1898
- PROGRAMME DE LA MATINÉE THEATRALE
- DONNÉE PAR LES ÉLÈVES DES ÉCOLES DU FAMILISTÈRE à 2 heures 1/2, au Théâtre lo monsieur Printemps, Chant exécuté par les
- classes maternelles....................... P. Devaine.
- 2° La Poupée de Renée , Saynette à deux
- personnages................................ Gennevraye.
- 3° Les mirlitons, Chœur........................ Wattier.
- 4» La Verge de Noël, Comédie enfantine......... B. Vadier.
- 5° Le Tour du monde (reprise), Ronde pour
- jeunes garçons........................... Delbrück.
- 6° La Dînette, Comédie enfantine.................. Gennevraye.
- 7“ La Guirlande des Fleurs, Jeu pour fillettes Delbrück. 8° La St-Laurent, Saynette à trois personnages. B. Vadier. 9° Le Devin (reprise), Ronde avec jeu pour petits
- garçons.................................. Delbrück.
- TABLEAU FINAL
- A l’issue de la Matinée théâtrale, les enfants 'se rendront, sous la surveillance des Maîtres et des Maîtresses, dans la Cour du Pavillon central où une collation et des rafraîchissements leur seront servis.
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- Les éléments de ce spectacle furent trouvés dans les ouvrages suivants :
- Récréations instructives, par J. Delbriick. Éditeur ; A. Jeandé, Paris.
- U Ecole maternelle et enfantine. Éditeur : A. Jeandé, Paris.
- Le Magasin d’éducation et de récréation. Editeur ; Hetzel, Paris.
- Quant à la source où fut puisé l’élément vital par excellence, celui de l’organisation et de la préparation de ce charmant spectacle, elle est au cœur des personnes vraiment faites pour l’enseignement et douées d’assez de force et de jeunesse pour encourir les fatigues de ce travail où la main de l’ouvrier se dissimule si bien que ceux-là seuls qui se sont essayés à l’œuvre en conçoivent tout le poids.
- Les efforts cachés éclatent en jeux de scène réussis par les enfants, en notes pures lancées par des voix cristallines, et aussi en féériques transformations :
- Ainsi, dans « La guirlande des fleurs » bleuet, rose, œillet, pavot, reine-marguerite, pâquerette, pivoine, etc., etc., étaient figurées par les fillettes costumées en fleurs ; tandis que dans « Le tour du monde » de jeunes garçons offraient divers types de voyageurs, depuis le sauvage à la tête emplumée jusqu’au civilisé sur sa bicyclette. Au « Tableau final », tous les acteurs des différents morceaux étaient groupés sur la scène où l’œil séduit les embrassait, allant de « Monsieur Printemps » vrai rayon de soleil dans son idéal costume, au magistral « Devin » à la robe sombre et au chapeau pointu constellés d’or, en passant par tous les autres personnages trop nombreux pour pouvoir être énumérés.
- Ils répètent avec un entrain indicible le dernier cou-
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- plet du « Devin » et le rideau tombe. Mais l’auditoire proteste ; les bis ! bis ! et les applaudissements réclament ardemment le rayonnant tableau ; le rideau se relève, le couplet est répété ; puis le rideau retombe une nouvelle fois au milieu des bravos enthousiastes ; et il ne nous reste qu’à offrir aux personnes à qui est due cette belle fête nos félicitations émues.
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- Projets concernant le travail et la mutualité.
- Nous avons sommairement analysé dans notre dernière chronique, parmi les diverses propositions son-mises à la nouvelle Chambre, celles qui touchent à notre organisation électorale.
- L’initiative parlementaire ne s’est pas exercée -uniquement dans les questions qui touchent au recrutement de la Chambre des députés. Nombreuses sont déjà les propositions qui visent les conditions du travail et l’organisation de la mutualité sous ses diverses formes.
- En voici l’énumération :
- Proposition concernant les conditions du travail :
- 'Code du travail. — Proposition Groussier, 13 juin 1898.
- Ministère du travail. — Proposition Vaillant, 13 juin.
- Conditions du travail 'dans les travaux 'publics. — Propositions Dansette, 13 juin; Argeliès, 13 juin; Vaillant, 27 juin.
- Syndicats professionnels. — Propositions de loi portant modification à la loi du 21 mars 1884, déposées par M. Dansette le 20 juin ; par MM. Basly, Lamendin et Defontaine, le 7 juillet.
- ^ Durée du travail. — Salaires. —Proposition Vaillant tendant à instituer des délégués agricoles et un salaire minimum pour la protection du travail et des travailleurs agricoles, 27 juin; proposition Vaillant relative a l’établissement de la journée de huit heures et d un salaire minimum pour tous les ouvriers et employés de l’Etat, 27 juin.
- Délégués mineurs. — Proposition Basly, Lamendm et Defontaine, ayant pour objet de modifier la loi du
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
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- 8 juillet 1890 sur les délégués à la sécurité des ouvriers mineurs, 7 juillet.
- Inspecteurs du travail. — Proposition Bernard et Chiche, portant organisation du corps des inspecteurs du travail, 7 juillet.
- Coalitions. — Proposition Coûtant, 11 juillet, relative à l’abrogation des articles 414 et 415 du Code pénal.
- Ouvriers agricoles. — Proposition Muteau, 5 juillet, tendant à dispenser les ouvriers agricoles de la troisième année de service dans l’armée active.
- Ouvriers étrangers. — Proposition Chiché, 6 juillet, ayant pour objet de limiter le nombre des ouvriers étrangers employés dans les usines, manufactures et établissements industriels quelconques,proposition Jules Brice, 11 juillet, établissant une taxe sur les ouvriers étrangers.
- Sociétés.. — Proposition Graux et Boudenoot, 13 juillet, ayant pour objet de modifier la loi sur les sociétés , d’autoriser la création des actions de 25 francs et de faciliter la participation aux bénéfices.
- Propositions concernant l’organisation de la mutualité :
- Retraites et secours de maladie. —Proposition Zévaès, 20juin; proposition Guillemet, 20 juin, tendant à établir en France le monopole de la rectification de l’alcool et à en employer le produit à la création d’une caisse nationale de retraite en faveur des vieux travailleurs de l’industrie, du commerce et de l’agriculture; proposition Audiffred concernant les caisses de retraites, 4 juillet 1898; proposition Gervais, 12 juillet; proposition de Ramel, 13 juillet,
- Accidents du travail. — Proposition Dubuisson, 23 •Fin, et proposition Mirman , 27 juin, ayant pour objet de modifier l’article 3 de la loi du 9 avril 1898 concer-nant les responsabilités des accidents dont les ouvriers sont victimes dans leur travail.
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- Allocation auæ médaillés du travail. — Proposition Bourgeois (Jura) 4 juillet, tendant à accorder une allô-cation annuelle aux titulaires de la médaille du travail de l’industrie , du commerce et de l’agriculture.
- Indépendamment des propositions émanant de l’initiative parlementaire, la Chambre a été saisie par le Sénat de quelques propositions de loi se rattachant aux deux objets qui nous occupent.
- Presque toutes ces propositions avaient été primitivement adoptées par la Chambre, puis votées, avec ou sans modification par le Sénat. Elles ne tarderont sans doute pas à recevoir une solution définitive de la Chambre. D’autres au contraires seront très discutées.
- Voici la liste de ces diverses propositions :
- Proposition de loi sur le payement des salaires, transmise le 20 juin ;
- Proposition de loi ayant pour objet de garantir leur travail et leurs emplois auæ réservistes appelés par la loi à faire leur période militaire, adoptée avec modifications par le Sénat, le 8 juillet, et renvoyée à la Chambre le 12 juillet ;
- Proposition de loi concernant la participation des délégués mineurs aux caisses de retraite et de secours des ouvriers mineurs adoptée par le Sénat, le 20 juin.
- Les deux propositions suivantes procèdent de l’initiative sénatoriale.
- Proposition de loi ayant pour objet de modifier les articles 414 et 415 du Code pénal, sur les cessations concertées de travail, transmise le 20 juin, et proposition de loi portant modification de la loi du 2 novembre 1892 sur le travail des enfants, des filles 'mineures et des femmes dans les établissements industriels, transmise le 28 juin.
- Il importe de faire observer que la majeure partie de ces propositions, émanées de députés réélus, sont la reproduction de propositions présentées au cours de la
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- précédente législature et devenues caduques par l’expiration de celle-ci.
- Nous avons maintes fois signalé les graves inconvénients qui résultent de la caducité de propositions de loi examinées par les commissions, rapportées , parfois même discutées en première délibération.
- Pour faire aboutir ces propositions, il faut les reprendre de nouveau, souvent pendant plusieurs législatures, les faire réimprimer et passer par toute la filière réglementaire déjà suivie plusieurs fois. C’est ainsi, par exemple, que la proposition relative à l’armée coloniale revient régulièrement sur le tapis à chaque législature depuis dix ans ; celle sur les droits de succession, depuis dix ans ; celle sur l’enseignement agricole, depuis douze ans ; celle sur la chasse, depuis dix-huit ans , celle sur le régime des boissons , depuis dix-huit ans, etc.
- Ces propositions ont nécessité souvent de leurs auteurs , leurs commissions et leurs rapporteurs, un travail considérable , de patientes recherches, de longues rédactions. N’est-il pas déplorable de constater l’inutilité de tant d’efforts ? Le seul remède, c’est de supprimer la caducité.
- On peut la supprimer de deux manières : en établissant la permanence de la Chambre par le renouvellement partiel de ses membres. C’est la meilleure. Combinée avec la courte durée du mandat, cette.mesure représente le complément indispensable de la réforme.
- La réforme intégrale établie sur cette double base rendrait inutiles tous les palliatifs destinés à remédier aux vices du système électoral actuel et à l’imperfection ^ la procédure législative.
- La seconde mesure consisterait à modifier le règlement de la Chambre de façon à atténuer le mal, dans la mesure du possible. •
- M. Odilon Barrot pense qu’on obtiendrait le résultat désiré, en ajoutant quelques lignes à l'article 34 du règlement qui prévoit le dépôt des propositions prove-üant de l’initiative parlementaire et dispose que le
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- président, après avoir donné connaissance de la propo. sition à la Chambre, la renverra à la commission d’initiative. M. Odilon Barrot demande, en conséquence que toute proposition de loi présentée au cours de la législature précédente et dont le rapport au fond aurait été distribué avant la clôture de la dite législature bénéficie de la déclaration d’urgence et soit renvoyée directement à l’examen de bureaux.
- Un autre député, M. Guillemet, s’est également préoccupé d’éviter la caducité des propositions, émanées de l’initiative parlementaire, — on sait que les projets déposés par le gouvernement échappent à la caducité — ou tout au moins de celles qui, arrivées à l’état de rapport, pouvaient être appelées à une prochaine discussion.
- M. Guillemet propose de faire nommer au début de la législature une commission chargée de présenter, dans le délai de six mois, un rapport indiquant les propositions restées à l’état de rapport sous la précédente législature et qui pourront être soumises à la législature actuelle. Pour ces propositions, l’urgence serait déclarée de plein droit ; les rapports seraient imprimés de nouveau et distribués aux membres de la Chambre.
- En somme, il ne s’agit guère dans ces deux projets que d’atténuer les conséquences de la caducité en simplifiant les formalités à remplir pour les propositions précédemment prêtes à la discussion.
- On pourrait ainsi gagner au moins un an. La solution définitive dépendrait de l’activité des commissions, de la bonne volonté des rapporteurs et de quelques autres circonstances parmi lesquelles il faut compter l’abondance des projets dans les commissions et à l’ordre du jour des discussions, les propositions exagérées de certains débats qui laissent l’ordre du jour encombre à la fin des législatures.
- Les deux modestes propositions concernant la caducité ne constituent qu’une mince partie de la réforme
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- générale du travail parlementaire dont les défectuosités font courir un véritable péril à nos institutions.
- L’urgence de cette réforme est si peu contestée à l’heure actuelle, que la question de la révision du règlement s’est imposée à l’examen de la Chambre dès le début môme de la législature. La commission du règlement qui se borne d’ordinaire à recevoir le dépôt de quelques rares propositions s’est mise à l’œuvre dès sa constitution, et en trois ou quatre séances, elle a abouti à une série de propositions visant l’institution et le fonctionnement des commissions et des modifications aux articles relatifs aux amendements , à la déclaration d’urgence, à l’ordre du jour, et particulièrement aux questions et interpellations.
- M. Graux, chargé du rapport, le soumettra à la commission quelques jours avant la rentrée, afin que, dès le début de la session extraordinaire, la Chambre puisse se prononcer sur une réforme qui apparaît comme la préface et la condition de toutes les autres.
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- Parisy 30 juillet 1896.
- Série A. Circulaire n° 7
- Les ouvriers de la construction navale en Angleterre, leur syndicat et leur Secrétaire général.
- M. ROBERT KNIGHT.
- Confèrence prononcée par M. André Fleury, membre de
- la mission envoyée en Angleterre par le Musée social.
- (Suite et fin).
- Il reste à savoir comment l’Union est arrivée à réunir un aussi grand nombre de membres ? Une première raison est la grande valeur personnelle de' M. Knight. Encore l’action d’un homme ne suffit-elle pas, si elle ne se trouve aidée par les circonstances. Précisément la tâche de M. Knight a été singulièrement facilitée par les conditions mêmes de l’industrie des constructions navales.
- Cette industrie est par nature essentiellement irrégulière et migratice. Sur la côte nord-est de l’Angleterre, les navires marchands, les cargoboats, constituent la spécialité. Sur la côte nord-ouest au contraire et à Belfast, on construit surtout les croiseurs, les cuirassés de la marine militaire anglaise ou étrangère et les grands paquebots qui desservent les diverses lignes du monde. Il arrive fréquemment que des commandes nombreuses de cargoboats soient adressées sur la côte nord-est, dont le genre d’industrie est tout à fait différent de celui de la côte nord-ouest ; alors que la situation industrielle peut être, au même moment, tout à fait mauvaise sur la côte nord-ouest, par suite de l’absence de commandes de cuirassés et de grands paquebots.
- L’ouvrier des constructions navales est donc obligé de
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- se déplacer fréquemment ; il subit de longues interruptions de travail et des chômages fréquents. Aussi la protection d’une société comme celle des fabricants de chaudières et constructeurs de navires qui lui assure du travail, et lorsqu’il est inoccupé, lui accorde une aide pécuniaire, est-elle particulièrement précieuse pour cet ouvrier. C’est un des motifs pour lesquels les constructeurs de navires se sont groupés en si grand nombre autour de M. Knight. Ensuite, il faut le dire, il est une autre raison du développement numérique de l’Union ; c’est l’excellente organisation industrielle qui lui est donnée.
- Je vous ai parlé longuement de M. Knight, vous le connaissez maintenant. Mais il n’y a pas que M. Knight ; il y a, groupés autour de lui, ses collaborateurs qui sont fort distingués. Cet état-major se compose de district delegates (délégués de districts), spécialement chargés des questions de travail et qui, lorsqu’un conflit se produit entre ouvriers et patrons, ont mission d’aplanir les difficultés. Ce sont d’anciens ouvriers naturellement ; mais ils ne travaillent plus de leurs mains. L’Union leur sert un traitement qui leur permet de vivre indépendants, de consacrer tous leurs instants et toute leur activité aux affaires de la société. Ce traitement est en moyenne de 50 ou 60 fr. par semaine. Ces district delegates sont connus des patrons, ils sont en rapports continuels avec eux. Quand une difficulté surgit, le délégué se substitue aux ouvriers intéressés ; il va chez le patron, et discute avec lui les questions pendantes. Presque toujours, c’est par les voies pacifiques qu’elles sont tranchées. Ce qui distingue en effet la société, c’est que, faite pour la guerre, elle a voulu la paix, et qu’en toutes circonstances elle apporte un esprit de modération et de bonne foi dans ses relations âvec les patrons.
- Je vous ai déjà donné, à propos de cette grève de 1891, un exemple de l’esprit de conciliation dont M. Knight se trouve animé ; je vous citerai maintenant un temple de sa bonne foi.
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- Vous savez que les ouvriers constructeurs de navires sont payés aux pièces, c’est-à-dire que, pour chaque espèce de travail, ils font prix avec le patron suivant la nature de l’ouvrage. Eli bien, la fixation de ces prix amène souvent des conflits entre les patrons et les ouvriers. Pour y remédier, l’Union a fait, avec les différentes maisons de constructions navales, des arrangements destinés à fixer les prix à payer aux membres de l’Union. Dans l’une des maisons où un traité de ce genre était intervenu, on reçut d’une maison allemande la commande d’un grand paquebot. La construction de ce navire était extrêmement urgente ; il fallait le fournir dans un délai de dix mois. Voyant que le patron était pressé de son ouvrage, les ouvriers constructeurs de navires pensèrent saisir une bonne occasion d’obtenir une augmentation de salaires. Ils pensèrent que le patron, anxieux de livrer la commande, craindrait une grève et l’accorderait sans difficulté.
- Les chefs du chantier qui avaient arrêté, d’accord avec l’Union, le tarif des salaires de leurs ouvriers, s’adressèrent à M. Knight et lui dirent : « Nous avons conclu un arrangement sur la question des salaires, comment se fait-il que vos hommes viennent maintenant nous demander une augmentation ? >
- M. Knight leur répondit : « Le travail est très pressé; il convient avant tout d’éviter un conflit, accordez l’augmentation ; mais la question est simplement suspendue et elle sera résolue définitivement, je vous en donne ma parole, quand le navire sera terminé. »
- Lorsque le paquebot fut construit, M. Knight écrivit à la maison pour demander, en même temps que les noms des ouvriers qui avaient réclamé une augmentation, le montant de la somme reçue par chacun d’eux. Une fois nanti de ces renseignements, M. Knight écrivit aux divers ouvriers intéressés, les priant de vouloir bien rapporter au siège social de l’Union toutes les sommes qu’ils avaient indûment perçues, ,tout ce qu’ils avaient touché de plus que le salaire tel qu’il avait été fixé pai’ l’Union. Il les menaçait, s’ils ne rapportaient pas ces
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- sommes, de les exclure de la société. Pas un seul d’entre eux ne fut tenté de désobéir; tous rapportèrent l’argent. M. Kni'ght rassembla ces diverses sommes et en envoya le montant total aux patrons, les dédommageant ainsi de l’augmentation qu’ils avaient été indûment forcés d’accorder.
- Cette bonne foi, dans l’observation des engagements contractés, a singulièrement facilité la tâche du Secrétaire général. Il est bien certain que les patrons, se trouvant en présence d’un homme loyal, n’ont pas hésité à lui donner satisfaction toutes les fois qu’ils pouvaient le faire.
- C’est ainsi que l’Union a obtenu des avantages qui peuvent paraître excessifs. Il en est certainement ainsi de la limitation de l’apprentissage, mesure qui rapproche cette Union des anciennes corporations. Depuis quatre ou cinq années, l’Union des fabricants de chaudières et constructeurs de navires demandait avec persistance aux Unions de patrons de vouloir bien régler la question de l’apprentissage. Pendant longtemps les patrons ont refusé de se prêter à une mesure qui leur paraissait absolument excessive. A la fin de 1893, après de nouveaux pourparlers, les patrons finirent par céder et cherchèrent, d’accord avec l’Union, un moyen de régler la question. Un constructeur de navires, M. Inglis, l’un des principaux industriels de Glasgow, proposa la solution qui, aujourd’hui, sert de base à l’entente. Dans tous les chantiers de construction du nord, le nombre des apprentis est limité à un chiffre restreint fixé d’après une détermination statistique des besoins présents et futurs de l’industrie. D’après ces données scientifiques, sur lesquelles je ne veux pas insister, on est arrivé à fixer le nombre des apprentis à trois par sept ouvriers, en sorte que, maintenant, dans tous les chantiers de constructions navales du nord de l’Angleterre, la proportion des apprentis par rapport à celle des ouvriers ne dépasse pas le chiffre de trois apprentis par sept ouvriers.
- C’est là, assurément, un moyen de maintenir le mono-
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- pôle industriel de la société qui n’est plus en conformité avec les nécessités présentes de l’industrie. C’est une mesure de protection qui nous semble excessive et qui a paru telle, d’ailleurs, à ceux-là mêmes qui y ont souscrit. Aussi, l’auteur du projet, M. Inglis, dans une brochure parue à cette époque, traitant de cette question de l’apprentissage, ne se faisait-il aucune illusion sur la portée de la limitation. Il reconnaissait que c’était un moyen purement artificiel de régler la question industrielle et ajoutait que, si les patrons s’y étaient prêtés, c’était simplement pour ne pas entamer une lutte avec l’Union des fabricants de chaudières et constructeurs de navires. Ce qui paraissait avant tout désirable, c’était de maintenir la paix entre les patrons et la société, en raison des heureux résultats obtenus, dans ces dernières années, grâce au bon accord de ces deux puissances (1).
- Voici donc un syndicat qui est parvenu, vous le voyez, à exercer une véritable main mise sur l’industrie des constructions navales. Ce n’est ni par la force des choses, ni par suite de nécessités industrielles inéluctables, qu’un semblable résultat a été obtenu. Il est dû à l’intervention d’un homme de grande valeur et à l’emploi de procédés comme la limitation de l’apprentissage et comme l’exclusion de certaines catégories d’ouvriers dont la concurrence pourrait constituer un danger.
- Si considérables que soient les résultats obtenus, il ne faut s’en dissimuler ni la portée véritable, ni la durée probable. Il est bien certain qu’une société qui s’appuie sur de pareilles pratiques, pratiques contraires aussi bien aux lois économiques qu’aux nécessités ouvrières actuelles, pour conserver le monopole d’un travail qu’elle considère en quelque sorte comme sa propriété, est destinée tôt ou tard à se dissoudre. M. Knight le comprend si bien qu’il cherche à éviter toute cause de conflit. Mais, que M. Knight vienne à disparaître, que sa société vienne à subir un choc quelconque et le monopole industriel de son Union aura vécu.
- (1) Gf. le texte de la convention à VAppendice (note I).
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- Une chose subsistera cependant, c’est l’esprit de discipline et de bonne organisation qui fait de ce syndicat le modèle des Unions anglaises et aussi de toute organisation ouvrière, quelle que soit sa nationalité. Tous ces hommes formés à l’école de M. Knight apporteront à des sociétés nouvelles, constituées d’après les conditions modernes de l’industrie, d’après les lois du progrès, le même contingent de force, d’activité et de modération qui fait la valeur de la société d’aujourd’hui. Et, de ma courte fréquentation avec M. Knight, je remporte la conviction qu’un homme d’une si haute valeur morale et d’une si grande intelligence est pour la cause ouvrière, non pas seulement un élément de force dans le présent, mais aussi un éducateur dont l’influence survit aux événements et aux effets du temps.
- APPENDICE
- NOTE I
- Convention entre la Société des patrons métallurgistes et la Société des Boilermakers au sujet de l’apprentissage.
- I. — Les jeunes gens de moins de 14 ans seront employés comme aides-riveurs à titre de surnuméraires. Ils ne seront liés par aucun contrat. Sauf en des cas spéciaux, les apprentis seront choisis parmi ceux d’entre eux qui sont les plus capables et ont la meilleure conduite.
- II. — Les apprentis , n’ayant pas passé par le surnu-mérariat, commenceront leur apprentissage à 16 ans et serviront cinq ans en qualité d’apprentis. Quant aux surnuméraires, autant que possible ils deviendront apprentis à 16 ans également, à moins toutefois que les places ne fassent défaut, auquel cas, ils pourront entrer en apprentissage plus tard, pourvu cependant qu’ils ne soient pas âgés de plus de 18 ans. Dans tous les cas, l’apprentissage ne sera jamais de moins de cinq ans.
- III. — Chaque apprenti est nanti d’un engagement d’apprentissage, en la forme qu’il plaira d’adopter à la
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- maison où il se trouvera servir. Ce certificat pourra lui être retiré en cas de mauvaise conduite. Durant sa période d’apprentissage , il travaillera dans les ateliers de son patron à tous les ouvrages qui lui seront commandés , il sera employé soit aux travaux neufs, soit aux réparations, comme il plaira aux chefs de l’établissement. Mais il ne pourra être employé, au dehors, aux travaux neufs que dans les 18 mois qui précéderont sa sortie de l’apprentissage, et aux réparations que dans les 12 derniers mois de son temps d’apprenti. Il ne pourra appartenir à aucun syndicat autrement qu’en ce qui concerne les avantages pécuniaires (benefits.) A la fin de l’apprentissage, la maison dans laquelle il aura travaillé lui remettra un certificat constatant qu’il a satisfait à l’obligation de l’apprentissage.
- IV. — Les apprentis ne quitteront leurs patrons que sur une autorisation par écrit de ceux-ci.
- V. — Tout le temps perdu par un apprenti, au cours d’une année, à moins d’excuse résultant de maladie et établie par certificat, devra être intégralement complété à la fin de chaque année.
- Le salaire minimum des apprentis est fixé ainsi qu’il suit :
- lre année 6 sh. par semaine.
- 2e — 7 — —
- 3e — 8 — —
- 4e — 9 — —
- 5e — 10 — — .
- Les prix fixés pour l’ouvrage à la tâche sont établis dans chacun des divers districts de l’Union.
- VI. —La limitation des apprentis s’applique aux chantiers de construction navale, mais non aux ateliers de chaudronnerie, ni aux maisons construisant les ponts métalliques.
- VIL — Les règles ci-dessus ne s’appliquent pas aux apprentis payants (jeunes gens étrangers ou fils d’industriel qui, moyennant une petite pension , viennent étudier l’industrie dans les ateliers anglais).
- VIII. — Cette convention est faite pour une durée de
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- six ans. Si, passe cette époque, elle n’est pas dénoncée dans un délai de six mois, elle continuera d’être obligatoire.
- IX. — Seront considérés comme ateliers de chaudronnerie et de construction des ponts les ateliers dont le matériel est spécialement destiné à l’exécution du neuf dans ce genre d’industrie.
- John Laird ,
- Président du Comité exécutif de la Société des patrons métallurgistes.
- R. Knight ,
- Secrétaire de la Société des constructeurs de navires.
- 13 Décembre 1893.
- Note. — Les patrons reconnaissent que les fils des ouvriers du métier ont droit à être embauchés de préférence à tous autres, en qualité de surnuméraires et d’apprentis. Ils s’efforceront de faire porter leur choix sur ces jeunes gens, sans cependant prendre, à ce sujet, aucun engagement.
- NOTE II
- A la fin de 1894, l’Union comprenait, soit en Angleterre, soit dans les colonies, 253 succursales {branches).
- Le nombre de ses membres était, à la même époque, de 38.238. Ce chiffre était, en 1867, de 6.405 seulement ; en 1874, de 14.715 et en 1884 de 28.730.
- A la fin de 1894 son revenu était de L 107.338, soit 2.683.430 fr.
- Sur cette somme elle a dépensé, en 1894, à l’occasion de grèves ou de dissentiments avec les patrons, L. 1.474, soit 36.850 fr., soit 1 1/4 °/0 de son revenu total. Cette dernière proportion, pour 1889, n’était pas moindre de 4 1/2 e/0 et, pour 1888, de 5 1/2 %>•
- NOTE III
- A
- Extrait du rapport présenté par M. R. Knight, pour l’exercice 1894.
- Nous venons de traverser, dans l’industrie des constructions navales, une période de crise douloureuse au cours de laquelle un grand nombre de nos camarades
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- syndiqués se sont trouvés sans ouvrage. Silencieusement, de cruelles souffrances ont été endurées, et cela, malgré les secours prodigués par notre association. Sans eux, quel eût été le sort d’un grand nombre d’entre nous ! Cette pensée est trop triste pour que je m’y arrête ! Mais je dois vous faire remarquer qu’il y aurait folie, et folie dangereuse à compter trop fermement sur des secours qui ne peuvent être que des auxiliaires à quelque chose d’autre. Quel est ce quelque chose d’autre ? Ceci m’amène à parler de la nécessité de l’épargne et du savoir-faire, de la nécessité de l’effort individuel (selfhelp). Car, après tout, l’effort individuel est l’artisan du succès !
- Sans ces qualités, l’homme cesse d’être un homme, il abaisse son espèce pour mener la vie des animaux. Oui, je sais que la vie de l’ouvrier n’est pas des plus heureuses. Elle est précaire et presque tout entière consacrée aux occupations matérielles. Aucun luxe, peu de confort, et toujours la crainte de ces épidémies périodiques qui s’abattent sur l’industrie, apportant à l’ouvrier la détresse et le tourment. C’est là une terrible charge contre l’organisation sociale actuelle, que des hommes capables et désireux de travailler soient condamnés à vagabonder et à mourir de faim, tandis que le pays regorge d’une richesse telle que les avares eux-mêmes n’en conçoivent pas de semblable dans leurs rêves. Parfois, un moment, les demandes des sans-travail, les plaintes des enfants et des femmes réussissent à se faire entendre, puis la clameur s’évanouit, on l’oublie, et rien, ou presque rien, n’est fait pour diminuer les maux qui l’ont fait naître. Nous n’avons pas foi en ces élans de sympathie, en ces accès de zèle que déploient les politiciens de professions. Ce sont des ambitieux qui ont leur carrière à faire. Ils ont toujours quelque remède de charlatan à offrir quand la misère devient si vive qu’elle force l’attention. C’est là seulement temporiser., en face de problèmes nés d’un état de choses qui doit être réforme, avant qu’on en puisse arrêter et annihiler les conséquences. A l’État, incombe la responsabilité d’y apporter des changements, mais je crois qu’il dépend des travailleurs
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- eux-mêmes de diminuer leurs souffrances. Que doivent-ils faire pour cela ?
- Etudier et mettre en pratique cette théorie de l’effort individuel (self help), ces principes d’économie et de bonne administration, dont j’ai déjà parlé. Développer et perfectionner l’individu, voilà la plus urgente et la plus utile des réformes. C’est aussi la plus pratique. Ses avantages dépassent ceux de toute autre réforme ; son action est certaine, ses résultats immédiats : il n’est pas besoin ici, en effet, de mettre en mouvement une machine compliquée comme celle de l’État. Si l’association réussit (comme c’est notre cas) à obtenir pour ses membres des salaires normaux et des conditions raisonnables de travail, il faut que ceux-ci sachent en profiter, pour se perfectionner moralement et intellectuellement, accroître le bien-être de leur foyer, et faire des économies sur leurs gains, pendant la bonne saison, en prévision des maladies, des accidents, en prévision de cette vieillesse qui n’apparaît encore que dans un avenir lointain. Ma préoccupation du bien général me force à parler ainsi. Tant que nous ne tirerons pas parti des avantages à notre portée, à quoi bon soupirer et lutter pour en obtenir d’autres, encore bien loin de notre atteinte, perceptibles seulement à l’imagination. Il est inutile d’insister sur ce fait que l’imprévoyance, la nonchalance sont largement responsables de la misère qui nous entoure.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- FRANCE
- L’enseignement social
- Le Collège libre des sciences sociales a décidé de réunir à Paris, en 1900, le premier Congrès international de l’enseignement social.
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- Les cours d’adultes
- Les constatations les plus récentes permettent de se réjouir du progrès réalisé par les oeuvres qui veulent faire ou parfaire ce que la loi scolaire ne peut se flatter de réaliser.
- Les chiffres suivants sont extraits du rapport rédigé sur ce sujet pour le ministre de l’instruction publique par M. Edouard Petit, professeur au lycée Janson de Sailly, l’un des plus vaillants propagateurs des oeuvres postscolaires.
- En 1895, il y avait en France 8,288 cours d’adultes, dont 966 pour les filles ; en 1898, il y en a 30,368 dont dont 7,429 pour les filles. Pour cette année le chiffre total des inscriptions a été d’un peu plus de 850,000.
- C’est un précieux résultat.
- #
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- Les sociétés d’ouvriers
- Le ministre de la guerre vient de rappeler qu’en principe, les Sociétés d’ouvriers français sont toujours admises à prendre part aux adjudications des travaux de constructions ou de fournitures intéressant le service du génie, à moins que l’application de cette disposition de principe ne soit préjudiciable aux intérêts du service.
- Les cahiers des charges spéciales devront mention-
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- ner, à l’avenir, que les Sociétés d’ouvriers français sont dispensées de fournir un cautionnement lorsque le montant prévu des travaux ou fournitures faisant l’objet du marché ne dépasse pas 50,000 francs.
- Par dérogation aux précédentes dispositions , des, acomptes seront payés tous les quinze jours aux Sociétés d’ouvriers français.
- # *
- BELGIQUE
- Les habitations ouvrières
- Le Congrès des habitations ouvrières, réuni à Bruxelles, à la fin du mois de juillet, a traité d’intéressantes questions d’hygiène sociale. Voici quelques-uns des vœux qu’il a émis :
- « La conférence émet, après discussion , le voeu de voir former des mutualités entre les sociétés d’habitations ouvrières, en vue d’assurer elles-mêmes leurs immeubles contre l’incendie. Le Congrès a également formulé des voeux pour la surveillance de la construction et de l’entretien des habitations ouvrières. Un tract de propagande va être mis au concours et rédigé par les soins du Comité pour indiquer les conditions hygiéniques que doit réunir une maison ouvrière.
- « La conférence préconise également la formation, entre les habitants des maisons ouvrières, d’associations de secours mutuels contre le chômage involontaire.
- Avant de se séparer, elle forme la fédération des Sociétés d’habitations ouvrières dont le bureau est constitué séance tenante. »
- # *=
- ALLEMAGNE Le droit de grève menacé
- « Avant le toast des grandes manoeuvres de Westphalie où, avec la meilleure volonté du monde, il est impossible de voir une approbation du rescrit de l’Empereur Nicolas, malgré l’adhésion donnée par l’impérial et infa-
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- tigable discoureur à la proposition de conférence européenne, Guillaume II avait prononcé à Ognhausen d’autres paroles qui n’ont pas eu moins de retentissement en Allemagne et qui y ont produit une très vive agitation.
- C’est à propos de la liberté de coalition et du droit de grève qui a déjà fait l’objet d’une proposition restrictive à la Chambre des Seigneurs de Prusse. Il semble que Guillaume II ait repris pour son compte les idées du baron de Stumm, dont nous exposions naguère les incroyables prétentions, car il a annoncé qu’un projet serait déposé cette année, d’après lequel quiconque, quels que soient son nom et son rang, aurait tenté d’empêcher un ouvrier d’accomplir son travail ou aurait cherché à l’exciter à la grève, serait puni de prison.
- Qu’on remarque que la loi en vigueur punit de la prison ceux qui, par contrainte, menaces ou autres moyens auraient essayé d’empêcher un ouvrier d’accomplir son travail. On a cru tout d’abord que les paroles de l’Empereur avaient été inexactement rapportées : « Il est impossible d’admettre, écrivait la Gazette nationale, qu’un pareil projet puisse être présenté au Reichstag », et la Gazette ajoutait que l’empereur n’avait certainement pas trouvé sur le moment l’expression convenable pour préciser la portée du projet de loi annoncé.
- Il n’en était rien et le texte officiel du discours reproduit fidèlement les déclarations d’Ognhausen. L’émotion a été très vive en Allemagne non seulement dans le monde ouvrier, mais dans toute la presse libérale qui voit avec stupeur cette tentative contre le droit de grève, lequel est acquis depuis longtemps, en vertu de la loi qui a institué le droit de coalition.
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- AUTRICHE
- Création d’un office du travail
- Le gouvernement a déposé, le 1er juin 1898, sur le bureau de la Chambre des députés, un projet de loi en vue de créer au sein du Ministère du Commerce une section
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- chargée de réunir et de mettre en ordre des données statistiques destinées à servir de base à la législation sociale. Ces observations s’étendront à la situation des classes laborieuses, aux effets des institutions et des lois qui ont pour but d’augmenter le bien-être de ces classes ainsi qu’à l’état de la production,
- Une commission composée de délégués du gouvernement et de 24 membres prêtera son appui à l’office. Les 24 membres seront désignés par des tiers, parmi les industriels, les ouvriers et les spécialistes. Les membres ouvriers auront droit à une indemnité.
- Chaque année, l’office présentera au gouvernement un rapport sur l’ensemble de ses travaux.
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- Le Congrès international des mineurs
- Le Congrès international des mineurs réuni à Vienne au commencement de ce mois a adopté une résolution demandant que l’on fasse tous les efforts possibles pour obtenir la journée légale de 8 heures applicable aux ouvriers de la surface comme aux ouvriers du fond. Toutes les nations représentées au congrès ont voté pour, à l’exception de l’Angleterre.
- Sur le deuxième point de l’ordre du jour, la responsabilité patronale en cas d’accident, le congrès a voté une résolution ainsi conçue : « Le congrès réclame une loi d’après laquelle les patrons seront responsables de tous les accidents qui arriveront aux ouvriers, » Le député Basly, délégué des mineurs du Nord et du Pas-de-Calais, a relaté la récente loi française sur les accidents du travail. Il a déclaré que c’était là un progrès considérable et a fait ressortir que les ouvriers français pouvaient à cet égard être satisfaits.
- Au sujet du salaire minimum, le délégué de la Fédération des mineurs de la Grande-Bretagne estime que le moment est arrivé d’arrêter un salaire minimum pour tes mineurs de chaque pays et d’entreprendre une lutte en ce sens. Au contraire, le représentant des mineurs de Northumberland a prononcé un long réquisitoire
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- LE DEVOIR
- contre le salaire minimum au nom de la liberté économique et de la loi de l’offre et de la demande. En fin de compte, c’est la proposition de la Fédération de la Grande-Bretagne qui est adoptée à une grosse majorité.
- La dernière séance a été consacrée au vote de résolutions relatives à l’amélioration des lois sur les invalides du travail et les malades, à l’allocation aux inspecteurs du travail, d’un traitement suffisant et à la nationalisation de toutes les mines.
- Avant de se séparer, le congrès a élu membres du Comité international de l’industrie minière : pour l’Angleterre, MM. Burt, Pickart, Ashton ; pour la France, MM. Calvignac et Lamendin ; pour la Belgique, MM. Ca-viot et Collevarte ; pour l’Autriche, M. Startl.
- Le prochain congrès se tiendra, en 1899, à Bruxelles.
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- ANGLETERRE La Coopération
- Kettering(Northamptonshire)est une ville tout industrielle. On y fabrique des tissus de laine.
- Dans un discours prononcé naguère, au Palais de Cristal, lord Grey la citait comme un exemple à son auditoire.
- La population de Kettering, en effet, aurait vu ses conditions d’existence transformées par la pratique de la coopération.
- A entendre lord Grey, il ne tiendrait qu’à elle de faire de cette ville une sorte d’Eldorado en persévérant quelques années encore dans la ligne de conduite qu’elle a eu la sagesse d’adopter.
- Kettering compte 25.000 habitants, parmi lesquels 5785 — autrement dit à peu près toute la population mâle — font partie des sociétés coopératives locales.
- Ces sociétés sont au nombre de sept : une distributive et six 'productives.
- Ces six dernières sont représentées par autant de fabriques ou d’usines distinctes, dont la plus considérable
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- paie aux ouvriers-associés un dividende moyen et annuel de 7 1/2 0/° sur leur capital-actions, et de plus à titre de « participation » (bonus to labour), une prime de 7 1/2 o/° sur le montant de leurs salaires qui sont ceux adoptés parles Trade Unions. Tout cela est indépendant des répartitions de la société de consommation locale (13 o/°).
- Toujours d’après lord Grey, les coopérateurs de Kette-ring auraient accumulé, dans l’ensemble, un capital de 83.000 livres sterling (2.075.000 fr.), et réaliseraient un bénéfice annuel de 18,300 livres (457,500 fr.) Lord Grey voudrait leur voir consacrer une partie de cette richesse à l’acquisition, auxb aords de leur ville, d’un grand « parc coopératif » avec salle do réunions, locaux de gymnastique, jeu de criket, sans oublier, bien entendu, l’indispensable piste pour les bicyclettes ! Autour de ce parc, on construirait une ceinture de cottages, avecjardins, etc.
- Tout cela est extrêmement séduisant et se réalisera un jour, il faut l’espérer.
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- Le mouvement des affaires dans les Sociétés coopératives anglaises va croissant chaque année d’après les tableaux dressés par l’Office du travail anglais. A l’aide des rapports des Sociétés coopératives, nous trouvons que les sociétés de ventes au détail publiant des statistiques, ont, pour leur part, une augmentation de 7,2 pour cent, pendant le premier trimestre de 1898 comparé à la même période de 1897.
- Le nombre des Sociétés coopératives de détail publiant des rapports est de 972 pour l’Angleterre, le pays de Galles, l’Écosse et l’Irlande.
- Elle comptent 1.258.299 membres et ont fait des ventes pour (livres) 8,990,503, depuis le 1er janvier 1898. Les Sociétés coopératives de vente en gros sont également toutes en augmentation. sur la même période de 1897.
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- LE DEVOIR
- LA QUESTION DE LA PAIX
- La proposition du Tsar.
- Au moment où l’on s’y attendait certainement le moins, le tsar Nicolas II a surpris le monde en appelant les puissances à une conférence ayant pour but la recherche en commun des moyens susceptibles d’arrêter la marche progressive des armements et de donner à la paix générale une solidité qui rende leur augmentation inutile.
- Voici le texte complet de la communication que le comte Mouraview remettait, le 24 août, à tous les représentants étrangers accrédités à Saint-Pétersbourg et que publiait, le 28 août, le Messager officiel de Saint-Pétersbourg, par ordre de l’empereur :
- Le maintien de la paix générale et une réduction possible des armements excessifs qui pèsent sur toutes les nations se présentent dans la situation actuelle du monde entier comme l’idéal auquel devraient tendre les efforts de tous les gouvernements. Les vues humanitaires et magnanimes de Sa Majesté l’Empereur, mon Auguste maître, y sont entièrement acquises. Dans la conviction que ce but élevé répond aux intérêts les plus essentiels et aux vœux légitimes de toutes les puissances, le gouvernement impérial croit que le moment présent serait très favorable à la recherche, dans la voie de la discussion internationale, des moyens les plus efficaces à assurer à tous les peuples les bienfaits d’une paix réelle et durable, et à mettre avant tout un terme au développement progressif des armements actuels.
- Au cours des vingt dernières années, les aspirations à un apaisement général se sont particulièrement affirmées dans la conscience des nations civilisées.
- La conservation de la paix a été posée comme le bffi de la politique internationale.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- C’est en son nom que les grands Etats ont conclu entre eux de puissantes alliances ; c’est pour mieux garantir la paix qu’ils ont développé dans des proportions inconnues jusqu’ici leurs forces militaires, et continuent encore à les accroître sans reculer devant aucun sacrifice.
- Tous ces efforts pourtant n’ont pu aboutir encore aux résultats bienfaisants de la pacification souhaitée. Les charges financières, suivant une marche ascendante, atteignent la prospérité publique dans sa source. Les forces intellectuelles et physiques des peuples, le travail et le capital, sont en majeure partie détournés de leur application naturelle et consumés improductivement. Des centaines de millions sont employés à acquérir des engins de destruction effroyables, qui, considérés aujourd’hui comme le dernier mot de la science, sont destinés demain à perdre toute valeur à la suite de quelque nouvelle découverte dans ce domaine. La culture nationale , le progrès économique et la production des richesses se trouvent paralysés ou faussés dans leur développement; aussi à mesure qu’ils s’accroissent, les armements de chaque puissance répondent-ils de moins en moins au but que les gouvernements s’étaient proposé.
- Les crises économiques, dues en grande partie au régime des armements à outrance et au danger continuel qui gît dans cet amoncellement du matériel de guerre, transforment la paix armée de nos jours en fardeau écrasant que les peuples ont de plus en plus de peine à porter. Il paraît évident dès lors que si cette situation se prolongeait, elle conduirait fatalement à ce cataclysme même qu’on tient à écarter, et dont les horreurs font frémir à l’avance toute pensée humaine. Mettre un terme à ces armements incessants, et rechercher les moyens de prévenir des calamités qui menacent ie monde entier, tel est le devoir suprême qui s’impose aujourd’hui à tous les Etats.
- Pénétré de ce sentiment, Sa Majesté a daigné m’ordonner de proposer à tous les gouvernements dont les représentants sont accrédités près la cour impériale, la
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- réunion d’une conférence qui aurait à s’occuper de ce grave problème.
- Cette conférence serait, Dieu aidant, d’un heureux présage pour le siècle qui va s’ouvrir; elle rassemblerait, dans un puissant faisceau, les efforts de tous les Etats qui cherchent sincèrement à faire triompher la grande conception de la paix universelle sur les éléments de trouble et de discorde.
- Elle cimenterait en môme temps leurs accords par une consécration solidaire des principes d’équité et de droits sur lesquels reposent la sécurité des Etats et le bien-être des peuples.
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- La guerre hispano-américaine.
- Le 12 août 1898 a été signé à Washington, par MM. Cambon, ambassadeur de la République française, représentant les intérêts de l’Espagne, et Day, ministre •des affaires étrangères des Etats-Unis, le protocole des préliminaires de la paix.
- Aussitôt les signatures échangées, le président Mac Kinley faisait chercher MM. Alger, ministre de la guerre, et Long, ministre de la marine, et leur prescrivait d’envoyer immédiatement l’ordre aux commandants des forces militaires et navales de cesser les hostilités.
- Les prescriptions du protocole sont :
- 1° L’Espagne renonce à la souveraineté sur Cuba.
- 2° Porto-Rico et les autres îles espagnoles des Indes occidentales, ainsi que des îles de l’archipel des Ladro-nes, au choix des Etats-Unis, seront cédées aux Etats-Unis.
- 3° Les Etats-Unis occuperont la ville, la baie et le port de Manille et y resteront pendant les négociations pour la conclusion du traité de paix, qui déterminera les conditions de contrôle et de gouvernement des Phi' lippines. •
- 4o Cuba, Porto-Rico et les autres îles des Indes occidentales seront évacuées immédiatement. Des commis-
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- saires, qui devront être nommés dans un délai de dix jours, s’assembleront à la Havane et à San Juan de porto-Rico dans un délai de trente jours après la date de la signature du protocole pour arranger les détails de l’évacuation.
- 5° Les Etats-Unis et l’Espagne ne nommeront pas plus de cinq commissaires chacun pour conclure le traité de paix.
- Ces commissaires se réuniront à Paris, au plus tard le 1er octobre.
- 6° Dès la signature du protocole, les hostilités seront suspendues, et des ordres dans ce sens seront envoyés aussitôt que possible aux commandants des forces militaires et navales.
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- Moralité de la guerre hispano-américaine.
- Mme la baronne de Suttner ayant demandé à M. le contre-amiral Réveillère son avis sur la guerre hispano-américaine, cet éminent officier français lui a répondu par une lettre remarquable, qui a été publiée par la Dépêche, de Brest, et par la N eue freie Presse, de Vienne, puis reproduite par plusieurs autres journaux.
- L’honorable M. Réveillère constate, en rappelant les causes de la guerre, qu’il y a eu des torts des deux côtés ; — que jamais question peut-être n’a été plus indiquée que celle du « Maine » comme devant être soumise à un arbitrage, parce que les accusations d’assassinat ne se règlent pas en champ clos, mais devant la justice; — que les Etats-Unis ont montré trop d’empressement à saisir ce prétexte de guerre et que, d’autre part, l’Espagne a tout fait pour amener le présent état de choses en exploitant et pressurant ses colonies; — que l’émancipation des colonies espagnoles est une cause sainte, mais que les Etats-Unis ont trop affiché leur volonté de faire passer la force avant le droit ; — qu’il convient avant tout de consulter les Cubains, tout territoire appartenant aux populations qui l’habitent et uul n’ayant le droit d’en disposer sans leur consente-
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- mont; — que cette consultation donnerait pleine satisfaction aux Etats-Unis, qui ont déclaré ne prendre les armes que pour la délivrance des Cubains, en môme temps qu'à l’Espagne, qui céderait non plus à la force, mais à la justice ; enfin , que si l’Europe admet le principe de « l’Amérique aux Américains », elle doit ajouter : « L’Europe aux Européens et l’univers à la justice.»
- « Si », dit-il en terminant, au lieu de nous voler et de nous assassiner entre peuples , nous nous entendions pour lutter de concert contre les fléaux qui nous déciment , cela vaudrait peut-être mieux. »
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- Traité d’arbitrage italo-argentin.
- Le gouvernement italien vient de conclure avec la République argentine un traité qui remet à l’arbitrage les difficultés qui pourraient surgir entre les deux Etats. Ce traité durera aussi longtemps qu’il n’aura pas été dénoncé avant l’expiration d’une période décennale.
- Le tribunal arbitral sera composé de trois juges. Chacune des parties contractantes en désignera un et les deux arbitres choisiront le troisième. S’ils ne peuvent s’entendre sur le choix du troisième arbitre, celui-ci sera choisi par le chef d’un troisième Etat. A défaut d'entente, on s’adressera alternativement au Président de la Confédération suisse et au Roi de Suède et de Norvège. Le troisième arbitre sera un président de tribunal.
- Aucun des arbitres ne pourra être citoyen des Etats contractants, ni y avoir domicile.
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- Un arbitrage anglo-russe.
- La Grande Bretagne et la Russie ont décidé de soumettre à un arbitrage la question de l’indemnité due à la Grande Bretagne par la Russie, pour la capture illégale de vaisseaux originaires du Canada et qui se trouvaient dans les parages placés sous la juridiction russe.
- M. Alph. Rivier, professeur de droit international à
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- l’Université de Bruxelles et Consul général de Suisse, avait été choisi comme arbitre.
- La correspondance bi-mensuelle du Bureau international de la Paix, nous apprend que cet homme supérieur sous bien des rapports vient de mourir.
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- La guerre et l’instruction publique.
- A propos du désarmement, un journal étranger a eu l’idée de relever le rapport existant, dans chaque pays, entre les impôts payés pour la guerre et les impôts payés pour l’instruction publique.
- Il résulte de son calcul que la Suisse, qui occupe le premier rang pour l’instruction , avec 7 fr. 50 d’impôt annuel par habitant, est la dernière, côté guerre, avec 4 fr. 40.
- La France tient la tête au point de vue défense nationale avec 20 fr. 80 par habitant, alors que l’instruction publique ne revient qu’à 3 fr. 65; l’Allemagne est à 12 fr. 45 d’un côté et 2 fr. 40 de l’autre ; l’Angleterre à 19 fr. 25 et 2 fr. 75 ; l’Italie à 8 fr. et 1 fr. 85 ; l’Autriche à 7 fr. 05 et 1 fr. 75 ; enfin l’Empire russe réclame à chacun de ses sujets 10 fr. 25 pour la guerre et seulement 15 centimes pour l’instruction.
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- Les dépenses navales de l’Europe.
- Les calculs les plus modérés permettent d’évaluer les dépenses navales de l’Europe pour l’an prochain, à 1,600 millions au minimum.
- La progression est constante : l’ensemble des crédits pour toutes les puissances européennes, s’est élevé de '56 millions en 1875, à 1,400 millions en 1897.
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- L’Institut de droit international.
- ? La session de l’Institut de droit international qui s est tenue cette année à la Haye, a été ouverte en
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- présence des ministres et du corps diplomatique, par le ministre des affaires étrangères.
- M. de Beaufort a félicité l’Institut qui existe depuis vingt-cinq ans.
- Les déceptions n’ont pas fait défaut pendant ce temps. Le protectionnisme s’accorde mal avec le sentiment de solidarité des peuples. L’augmentation des budgets militaires est une cause de méfiance réciproque.
- La guerre récente a été cruelle, mais les idées n’en marchent pas moins; la course est abolie pour toujours et l’inviolabilité de la propriété des neutres sous le pavillon ennemi et la propriété ennemie sous le pavillon neutre a été reconnue même par les belligérants qui n’ont pas signé la déclaration de 1856.
- Une résolution du congrès préconise une fois de plus l’arbitrage international comme le meilleur moyen de la solution des différends.
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- Fédération des Etats-Unis de l’Amérique centrale.
- Une commission est chargée du gouvernement de la Fédération des Etats-Unis de l’Amérique centrale, à partir du 1er novembre, époque où la Constitution entre en vigueur jusqu’au 13 février, époque de l’élection du président.
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- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- Les femmes dans les chemins de fer.
- Sous ce titre, une revue américaine publie de curieux détails sur les femmes employées de chemins de fer aux Etats-Unis et dont le nombre atteint déjà près de quarante mille. On voit tout de suite que le féminisme marche à grande vitesse sur les voies ferrées du Nouveau-Monde.
- La femme-conducteur, la femme-contrôleur, la surveillante, la « cheffesse » de gare ne se comptent plus là-bas, surtout dans les plaines du Far West et le long de la frontière mexicaine.
- Mais voici qui est plus intéressant, plus typique, et qui était, croyons-nous, absolument ignoré en Europe.
- Dans la Virginie occidentale, on cite une miss Ida Hewitt qui est employée à salaire fixe sur la ligne de Cairo par le Baltimore Ohio Railroad comme mécanicienne. Elle porte l’uniforme de la Compagnie et mène sa locomotive avec une sûreté de coup d’oeil et un sang-froid étonnant.
- Le chef du service médical de la Northern Pacific Company est aussi une femme, Mme la doctoresse Lie-burg. Enfin, ce qui est plus fort, depuis sept ans, Mme Charles Haines dirige complètement le Médina Railway, au Texas , où , dit-on, elle est adorée de tout son personnel.
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- Subvention municipale à une société féministe.
- Le Conseil municipal de Paris a voté une subvention de 500 francs à la société féministe l’Egalité, en vue de la représentation de cette- société au congrès organisé à Londres, par la Fédération internationale pour l’abolition de la prostitution réglementée, ainsi qu’à l’Exposition dujtravail et des arts de la femme à la Haye
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- et au congrès féministe qui doit se tenir dans cette ville à l’occasion de l’Exposition.
- Les déléguées de VÉgalité devront remettre au Conseil un rapport sur le congrès de Londres et de La Haye, et sur l’Exposition de La Haye.
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- Les femmes chirurgiens.
- Mme Mac Geel, qui avait fait de brillantes études médicales, vient d’être admise dans l’armée américaine comme chirurgien-adjoint, avec le grade de second lieutenant.
- Doctoresse et pharmacienne.
- Les doctoresses en médecine sont de plus en plus nombreuses en France ; mais il n’existait pas encore de Françaises ayant obtenu à la fois le diplôme de doctoresse et celui de pharmacienne. Le fait vient de se produire à Paris. Il est des plus remarquables, si l’on songe que les études en pharmacie exigent autant de temps que les études en médecine, soit de cinq à six ans.
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- FAMILÎL
- par Hector MALOT
- Ouvrage oouronnè par F Académie française
- ( Suite).
- Certainement elle n’était pas assez imprévoyante pour s’abandonner aux douceurs de son repos , et s’imaginer que c’en était fini de ses épreuves. Parce qu’elle avait assuré le travail, le pain et le coucher, tout n’était pas dit, et ce qui lui restait à acquérir pour réaliser les espérances de sa mère paraissait si difficile qu’elle ne pouvait y penser qu’en tremblant ; mais enfin, c’était un si grand résultat que de se trouver dans ce Marau-court, où elle avait tant de chances contre elle pour n’arriver jamais, qu’elle devait maintenant ne désespérer de rien, si long que fût le temps à attendre, si dures que fussent les luttes à soutenir. Un toit sur la tête, dix sous par jour, n’était-ce pas la fortune pour la misérable fille qui n’avait pour dormir que la grand’-route, et pour manger, rien autre chose que l’écorce des bouleaux?
- Il lui semblait qu’il serait sage de se tracer un plan de conduite, en arrêtant ce qu’elle devait faire ou ne pas faire, dire ou ne pas dire, au milieu de la vie nouvelle qui allait commencer pour elle dès le lendemain ; mais cela présentait une telle difficulté dans l’ignorance de tout où elle se trouvait, qu’elle comprit bientôt que c’était une tâche de beaucoup au-dessus de ses forces : sa mère, si elle avait pu arriver à Maraucourt, aurait sans doute su ce qu’il convenait de faire; mais elle c’avait ni l’expérience, ni l’intelligence, ni la prudence , ni la finesse, ni aucune des qualités de cette pauvre mère, n’étant qu’une enfant, sans personne pour la guider, sans appuis, sans conseils. .
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- LE DEVOIR
- Cette pensée, et plus encore l’évocation de sa mère, amenèrent dans ses yeux un flot de larmes ; elle se mit alors à pleurer sans pouvoir se retenir, en répétant le mot que tant de fois elle avait dit depuis son départ du cimetière, comme s’il avait le pouvoir magique de la sauver :
- « Maman , chère maman ! »
- De fait, ne l’avait-il pas secourue, fortifiée, relevée quand elle s’abandonnait dans raccablement de la fati-gne et du désespoir? eût-elle soutenu la lutte jusqu’au bout, si elle ne s’était pas répété les dernières paroles de la mourante : « Je te vois... oui, je te vois heureuse?» N’est-il pas vrai que ceux qui vont mourir, et dont l’âme flotte déjà entre la terre et le ciel, savent bien des choses mystérieuses qui ne se révèlent pas aux vivants ?
- Cette crise, au lieu de l’affaiblir, lui fît du bien, et elle en sortit le coeur plus fort d’espoir, exalté de confiance , s’imaginant que la brise, qui de temps en temps passait dans l’air calme du soir, apportait une caresse de sa mère sur ses joues mouillées et lui soufflait ses dernières paroles : « Je te vois heureuse. »
- Et pourquoi non ? Pourquoi sa mère ne serait-elle pas près d’elle, en ce moment penchée sur elle comme son ange gardien ?
- Alors l’idée lui vint de .s’entretenir avec elle et de lui demander de répéter le pronostic qu’elle lui avait fait à Paris. Mais quel que fût son état d’exaltation, elle n’imagina pas qu’elle pouvait lui parler comme à une vivante, avec nos mots ordinaires, pas plus qu’elle n’imagina que sa mère pouvait répondre avec ces mêmes mots, puisque les ombres ne parlent pas comme les vivants, bien qu’elles parlent, cela est certain, pour qui sait comprendre leur mystérieux langage.
- Assez longtemps elle resta absorbée dans sa recherche , penchée sur cet insondable inconnu qui l’attirait en la troublant jusqu’à l’affoler; puis machinalement ses yeux s’attachèrent sur un groupe de grandes marguerites qui dominaient de leurs larges corolles blan-
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- ches l’herbe de la lisière dans laquelle elle était couchée, et alors, se levant vivement, elle alla en cueillir quelques-unes, qu’elle prit en fermant les yeux pour ne pas les choisir.
- Cela fait, elle revint à sa place et s’assit avec un recueillement grave; puis, d’une main que l’émotion rendait tremblante, elle commença à effeuiller une corolle :
- « Je réussirai, un peu, beaucoup, tout à fait, pas du tout; je réussirai, un peu , beaucoup, tout à fait, pas du tout. »
- Et ainsi de suite, scrupuleusement, jusqu’à ce qu’il ne restât plus que quelques pétales.
- Combien ? elle ne voulut pas les compter, car leur chiffre eût dit la réponse ; mais vivement, quoique son cœur fût terriblement serré, elle les effeuilla :
- «Je réussirai... un peu... beaucoup... tout à fait. »‘
- En même temps un souffle tiède lui passa dans les cheveux et sur les lèvres : la réponse de sa mère, dans un baiser, le plus tendre qu’elle lui eût donné. »
- XIV
- Enfin elle se décida à quitter sa place ; la nuit tombait, et déjà dans l’étroite vallée, comme plus loin dans celle de la Somme, montaient des vapeurs blanches qui flottaient , légères, autour des cimes confuses des grands arbres; des petites lumières piquaient çà et là l’obscurité , s’allumant derrière les vitres des maisons, et des rumeurs vagues passaient dans l’air tranquille, mêlées à des bribes de chansons.
- Elle était assez aguerrie pour n’avoir pas peur de s’attarder dans un bois ou sur la grand’route; mais, à quoi bon! Elle possédait maintenant ce qui lui avait si misérablement manqué : un toit et un lit ; d’ailleurs, puisqu’elle devait se lever le lendemain tôt pour aller au travail, mieux valait se coucher de bonne heure.
- Quand elle entra dans le village , elle vit que les rumeurs et les chants qu’elle avait entendus partaient des cabarets, aussi pleins de buveûrs attablés que lorsqu’elle
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- était arrivée, et d’où s’exhalaient par les portes ouvertes des odeurs de café, d’alcool chauffé et de tabac qui emplissaient la rue comme si elle eût été un vaste estaminet. Et toujours ces cabarets se succédaient, sans interruption, porte à porte quelquefois, si bien que sur trois maisons il y en avait au moins une qu’occupait un débit de boissons. Dans ses voyages sur les grands chemins et par tous les pays, elle avait passé devant bien des assemblées de buveurs, mais nulle part elle n’avait entendu tapage de paroles, claires et criardes, comme celui qui sortait confusément de ces salles basses.
- En arrivant à la cour de mère Françoise , elle aperçut, à la table où elle l’avait déjà vu, Bendit qui lisait toujours, une chandelle entourée d’un morceau de journal pour protéger sa flamme, posée devant lui sur la table, autour de laquelle des papillons de nuit et des moustiques voltigeaient, sans qu’il parût en prendre souci, absorbé dans sa lecture.
- Cependant, quand elle passa près de lui, il leva la tête et la reconnut ; alors, pour le plaisir de parler sa langue , il lui dit :
- « A good night’s rest to y ou. »
- A quoi elle répondit :
- « Good evening, sir.
- — Où avez-vous été? continua-t-il en anglais.
- — Me promener dans les bois, répondit-elle en se servant de la même langue.
- — Toute seule?
- — Toute seule, je ne connais personne à Maraucourt.
- — Alors pourquoi n’êtes-vous pas restée à lire? Il n’y a rien de meilleur, le dimanche, que la lecture.
- — Je n’ai pas de livres.
- — Êtes-vous catholique ?
- — Oui, monsieur.
- — Je vous en prêterai tout de même quelques-uns : farewell.
- — Good-bye, sir. »
- Sur le seuil de la maison , Rosalie était assise, adossée au chambranle, se reposant à respirer le frais.
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- « Voulez-vous vous coucher? dit-elle.
- — Je voudrais bien.
- — Je vas vous conduire, mais avant il faut vous entendre avec mère Françoise ; entrons dans le débit. »
- L’affaire, ayant été arrangée entre la grand’mère et sa petite-fille, fut vitement réglée par le payement des vingt-huit sous que Perrine allongea sur le comptoir, plus deux sous pour l’éclairage pendant la semaine.
- « Pour lors, vous voulez vous établir dans notre pays, ma petite? dit mère Françoise d’un air placide et bienveillant.
- — Sji c’est possible.
- — Ça sera possible si vous voulez travailler.
- — Je ne demande que cela.
- — Eh bien, ça ira; vous ne resterez pas toujours à cinquante centimes, vous arriverez à un franc, même à deux; si, plus tard, vous épousez un bon ouvrier qui en gagne trois, ça vous fera cent sous par jour; avec ça on est riche... quand on ne boit pas, seulement il ne faut pas boire. C’est bien heureux que M. Vulfran ait donné du travail au pays; c’est vrai qu’il y a la terre, mais la terre ne peut pas nourrir tous ceux qui lui demandent à manger. »
- Pendant que la vieille nourrice débitait cette leçon avec l’importance et l’autorité d’une femme habituée à ce qu’on respecte sa parole, Rosalie atteignait un paquet de linge dans une armoire et Perrine qui, tout en écoutant, la suivait de l’oeil, remarquait que les draps qu’on lui préparait étaient en grosse toile d’emballage jaune; mais, depuis si longtemps elle ne couchait plus dans des draps, qu’elle devait encore s’estimer heureuse d’avoir ceux-là, si durs qu’ils fussent. Déshabillée ! La Rouquerie, qui durant ses voyages ne faisait jamais la dépense d’un lit, n’avait pas même pas eu l’idée de lui offrir ce plaisir, et, longtemps avant leur arrivée en France, les draps de la roulotte, excepté ceux qui servaient à la mère, avaient été vendus ou s’en étaient allés en lambeaux.
- Elle prit la moitié du paquet, et, suivant Rosalie,
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- elles traversèrent la cour où une vingtaine d’ouvriers, hommes, femmes, enfants étaient assis sur des billots de bois, des blocs de pierre, attendant l’heure du coucher en causant et en fumant. Comment tout ce monde pouvait-il loger dans la vieille maison qui n’était pas grande ?
- La vue de son grenier, quand Rosalie eut allumé une petite chandelle placée derrière un treillis en fil de fer, répondit à cette question. Dans un espace de six mètres de long sur un peu plus de trois de large, six lits étaient alignés le long des cloisons, et le passage qui restait entre eux au milieu avait à peine un mètre. Six personnes devaient donc passer la nuit là où il y avait à peine place pour deux : aussi, bien qu’une petite fenêtre fût ouverte dans le mur opposé à l’entrée, respirait-on dès la porte une odeur âcre et chaude qui suffoqua Perrine. Mais elle ne se permit pas une observation , et comme Rosalie disait en riant :
- « Ça vous paraît peut-être un peu petiot? »
- Elle.se contenta de répondre :
- « Un peu. -
- — Quatre sous, ce n’est pas cent sous.
- — Bien sûr. »
- Après tout, mieux encore valait pour elle cette chambre trop petite que les bois et les champs : puisqu’elle avait supporté l’odeur de la baraque de Grain de Sel, elle supporterait bien celle-là sans doute.
- « V’ià votre lit » , dit Rosalie en lui désignant celui qui était placé devant la fenêtre.
- Ce qu’elle appelait un lit était une paillasse posée sur quatre pieds réunis par deux planches et des traverses; un sac tenait lieu d’oreiller.
- « Vous savez, la fougère est fraîche, dit Rosalie, on ne mettrait pas quelqu’un qui arrive coucher sur de la vieille fougère ; ce n’est pas à faire, quoiqu’on raconte que dans les hôtels, les vrais, on ne se gêne pas. »
- S’il y avait trop de lits dans cette petite chambre, par contre on n’y voyait pas une seule chaise.
- « Il y a des clous aux murs, dit Rosalie, répondant à
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- la muette interrogation de Perrine, c’est très commode pour accrocher les vêtements. » '
- Il y avait aussi quelques boîtes et des paniers sous les lits dans lesquels les locataires qui avaient du linge pouvaient le serrer, mais, comme ce n’était pas le cas de Perrine, le clou planté aux pieds de son lit lui suffisait du reste.
- « Vous serez avec des braves gens, dit Rosalie; si la Noyelle cause dans la nuit, c’est qu’elle aura trop bu, il ne faudra pas y faire attention : elle est un peu bavarde. Demain, levez-vous avec les autres; je vous dirai ce que vous devrez faire pour être embauchée. Bonsoir.
- — Bonsoir, et merçi.
- — Pour vous servir. »
- Perrine se hâta de se déshabiller, heureuse d’être seule et de n’avoir pas à subir la curiosité de la chambrée. Mais, en se mettant entre ses draps, elle n’éprouva pas la sensation de bien-être sur laquelle elle comptait, tant ils étaient rudes : tissés avec des copeaux, ils n’eussent pas été plus raides, mais cela était insignifiant, la terre aussi était dure la première fois qu’elle avait couché dessus, et, bien vite, elle s’y était habituée.
- La porte ne tarda pas à s’ouvrir et une jeune fille d’une quinzaine d’années étant entrée dans la chambre commença à se déshabiller, en regardant de temps en temps du côté de Perrine, mais sans rien dire. Comme elle était endimanchée, sa toilette tut longue , car elle dut ranger dans une. petite caisse ses vêtements des jours de fête, et accrocher à un clou pour le lendemain ceux du travail.
- (à suivre).
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- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- v MOIS D’AOUT 1898 Naissances :
- 1 Août Guerbé Henriette-Louise , fille de Guerbé Henri et de Poulain Marie ;
- 10 — Poulain Edmond-Jules, fils de Poulain Alexis et de Labbé Julia.
- 16 — Jumeaux Germaine-Marie, fille de Jumeaux
- 27 — Victor et de Leroy Hermance. Hennequin Madeleine-Eugénie-Adéline, fille de Hennequin Joseph et de Boinet Eugénie.
- 5 — 14 — Décès : Noizet Marguerite-Louise, âgée de 14 mois. Patat Auguste-Maximilien, âgé de 2 ans 3 mois.
- 17 — 21 — Poulain Edmond , âgé de 8 jours. Chimot Marcel, âgé de 1 jour.
- Le Secrétaire, A. Houdin
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nimes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE COMPLÈTE
- de J.B.-André G O DI N (6
- Glorification du Travail. Emancipation des Travailleurs. ' -
- XVI (suite).
- Vue générale du mouvement Fouriériste aux Etats-Unis , 1840 à 1852
- 10. — Continuation des échecs. — Fin de Brook-Farm.
- 1847.
- Charles Dana, nous l’avons vu (2), avait été délégué pour donner des conférences dans l’Etat de New-York.
- « Les renseignements font défaut » dit Noyés « sur les travaux de M. Dana. Mais nous avons des informations sur ceux de deux autres notables conférenciers également délégués par Brook-Farm : MM. John Allen et John Orvis.
- « Ces Messieurs firent deux ou trois tournées à travers la partie nord de la Nouvelle-Angleterre et, dans l’automne de 1847, ils donnèrent des conférences, ou plus exactement essayèrent d’en donner à Utica, Syracuse, Rochester et autres parties de l’Etat de Ne w-York.
- « Dans une lettre au Harbinger, en date de 1847, ils se plaignirent amèrement de l’indifférence qu’ils rencontraient à cause de la mauvaise influence des nombreux échecs ».
- Une seule tentative nouvelle avait vu le jour depuis R redoublement d’efforts propagandistes : celle de Spring-FarmTassociation, dans le Wisconsin ; et des
- (U Lire le Devoir depuis le mois de mars 1891, tome 15, page 129. $) Devoir de septembre dernier, page 517 .
- 1
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- échecs nouveaux s’étaient ajoutes aux précédents, portant à 31 le nombre total des associations défuntes.
- Cinq tentatives seulement subsistaient encore, y compris Brook-Farm qui allait disparaître le mois d’après, en octobre 1847.
- Des quatre autres, une s’éteignit en 1848, une en 1850 ; cette dernière : Wisconsin Phalanx forma avec Brook-Farm et North-Amêrican-Phalanæ, le lecteur le sait, le trio célèbre des entreprises fouriéristes américaines.
- Deux seules tentatives dépassèrent 1850, mais pour quelques années seulement. Nortli Américan Plialanx disparut en 1855-1856; enfin, Hopedale, une des sociétés fraternelles et religieuses qui avaient préparé la voie au fouriérisme survécut d’un an à toutes les phalanges et s’éteignit dans l’hiver 1856-57.
- Quant à Raritan-Bay Union, la 37e et dernière de notre nomenclature (1), sa fondation en 1853 fut due à une scission dans Nortli Américan Phalanx (nous verrons ces faits en leur temps) et la tentative s’effaça presque aussitôt sans laisser d’autre trace.
- Horace Greeley, le grand apôtre de la cause fourié-riste, résumant, après tous ces échecs, l’enseignement de son expérience, disait :
- « Toute tentative socialiste sera contrecarrée par un sérieux obstacle : la nature des gens qui y sontatéapri-lement attirés. A côté d’esprits nobles et élevés, dont les impulsions sont purement philantrophiques et qui sont disposés à supporter le travail et la peine pour le soutien d’une cause dont ils espèrent le- bien du genre humain, on trouve vingt fois plus de visionnaires, d’exaltés, d’égoïstes, d’esprits forts, de batailleurs, d’incompris, de gaspilleurs, de paresseux, en un mot de propres «
- (1) Devoir de juillet 1898, page 397.
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- rien. Ne se trouvant bien nulle part, ces gens concluent témérairement qu’ils sont exactement qualifiés pour une société plus parfaite.
- « Ils ont pu entasser faute sur faute, faillir à tous leurs engagements, ils ne s’en précipitent pas moins dans tout nouveau mouvement, comme s’ils étaient nés expressément pour le surveiller et le diriger. Dépourvus de ressources, d’habileté pratique, de tact et de sens commun, ils ont un tel fond d’audace et d’aplomb qu’ils s’emparent des positions dont les responsabilités sont telles que les gens capables et modestes hésiteraient à les accepter ; de sorte que les soins dont les plus capables devraient être chargés sont malheureusement dévolus aux plus aveugles. Telles expériences qui eussent prospéré, guidées par les meilleurs membres, courent ainsi au naufrage. »
- Les fondateurs des essais qui avaient sombré s’accordaient généralement sur ce point que la défectuosité commune était cause de la ruine. L’un d’eux disait : « Les temps ne sont pas encore venus ; les esprits ne sont pas préparés ; il y a à la surface des sociétés une somme d’individus remuants, mécontents, jaloux, paresseux, dégoûtés du présent système social, non parce que ce système enchaîne la masse dans la pauvreté, l’ignorance, le vice et une servitude sans fin, mais parce qu’ils ne peuvent pas faire tourner ce système à leur satisfaction personnelle.
- « L’expérience montre que cette somme d’individus est toujours prête à se rallier à tout mouvement nouveau qui promet bien-être, abondance et liberté personnelle. Mais, lorsque l’entreprise se refuse à prendre la licence pour la liberté et exige que chaque membre mette sa force et sa capacité au service du mouvement, alors le cri de tyrannie et d’oppression est jeté à la face de ceux qui se sont faits les avocats du travail et de
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- l’abnégation ; et la tentative meme est considérée comme responsable des vices des gens dont nous parlons ».
- Il est remarquable que celui qui s’exprimait ainsi était précisément Collins, le fondateur de la Skaneateles community dans l’Etat de New-York, entreprise reposant sur la théorie de liberté absolue ; chacun des membres croyait et faisait ce qu’il voulait.
- Un autre socialiste, fondateur d’une tentative dissoute, disait aussi : « Généralement les hommes ne sont pas préparés, l’association est pour l’avenir ».
- Cependant, en face des échecs fouriéristes, se maintenaient prospères, grandissaient et se multipliaient des tentatives communistes ayant une cause de lien, de ciment, un fondement d’harmonie dans Tunité des vues religieuses de leurs membres, hommes et femmes ; ce qui fait dire à J.-H. Noyés :
- « La connexion entre une religion, quelle qu’elle soit, et le succès des expériences socialistes est généralement reconnue meme parmi les partisans des associations non religieuses. Ainsi Horace Greeley, un phalansté-rien des plus notables, a écrit : La théorie la plus plausible est bien obligée de tenir compte des faits. Or, il est indéniable que les expériences socialistes qui ont su vivre et prospérer sont précisément celles qui reposaient sur une base que j’eusse cru fatale à leur développement. Tandis que des milliers de banques, de fabriques, de maisons de commerce, dirigées par des hommes habiles, rompus aux affaires, ont périclité depuis 60 ans, les communautés des Shakers fondées sur l’esprit religieux sont vivantes et prospères. Et il en est de même des communistes d’Economy, de Zoar, d’Ebenezer, etc., »•
- Il relève aussi ces paroles de .Charles Dana : « Les expériences socialistes basées sur des vues religieuses
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- particulières ont généralement prospéré. Les Shakers en sont un magistral exemple, en face des échecs des disciples de Fourier, Owen et autres ; ce qui prouve que sans le soutien de la pensée religieuse les plus brillantes théories sociales sont de peu de valeur ».
- Nous avons vu dans la précédente section que Charles Dana était rallié aux vues du grand Théosophe suédois Swedenborg ; et que ces vues faisaient en quelque sorte de la religion l’âme de la science, comme elles faisaient du travail le véritable culte. Mais de telles propositions ne pénètrent les esprit que très lentement.
- L’évolution morale est indispensable à l’évolution sociale, il faut donc s’employer sans relâche à l’éducation générale. Un des puissants moyens d’action dans cette Amie sera la réalisation , à côté de l’outillage industriel perfectionné, de la vraie méthode à suivre pour déterminer , — par la vérification des mérites effectifs et la vèrification permanente, — la juste part de chacun dans les fruits de la production (1).
- Ainsi sera réduite au minimum l’action perturbatrice du personnel humain insuffisant, incapable ou dépravé dont, petites ou grandes, toutes les sociétés ont à souffrir.
- Observons enfin que les entreprises religieuses communistes citées plus liant n’abordent en rien la solution d’un problème qui s’impose aujourd’hui : celui du rôle social de la femme ; et qu’à ce titre leur longévité n’est qu’un demi succès.
- Du reste, ces expériences \mient d’année en année diminuer le nombre de leurs membres; l’une d’elles, Zoar, s’est dissoute récemment. (Voir notre numéro d’avril 1898, page 226).
- *
- (1) Question déjà touchée. Voir : chapitre III, section 15, page 203, Devoir d’avril 1897 ; et présent chapitre, section 3, page 391, Devoir de Juillet dernier.
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- En mai 1845, nous l’avons vu, la Société de Brook Farm s’était définitivement constituée en phalange. L’année d’avant, elle avait préparé cette transformation par le développement de ses entreprises agricoles, la construction d’un vaste atelier et d’une section de demeure unitaire ou phalanstère. A peine cestravaux étaient-ils achevés qu’un effroyable incendie (en mars 1846) détruisit le grand édifice unitaire, lequel n’était pas assuré. Cet édifice était en bois ; il mesurait 175 pieds de longueur et avait trois étages, y compris le rez-de chaussée, avec jolies mansardes pour les célibataires. Cent cinquante personnes environ devaient y être logées.
- Le premier et le second étages comprenaient 14 suites d’appartements indépendants les uns des autres et composés chacun d’un salon et de trois chambres à coucher. Les appartements de chaque étage étaient reliés par une galerie.
- Une partie du deuxième étage avait été réservée pour l’installation d’une église ou chapelle. Le service religieux eût été pratiqué par William-Henri Channing.
- Le rez-de-chaussée comprenait une grande et commode cuisine, une salle à manger pouvant recevoir 300 à 400 cents personnes, deux salons publics et une vaste salle de conférences.
- « Bien que ce ne fût sous aucun rapport » dit The Harhinger « un modèle de phalanstère ou d’habitation unitaire à destination d’une phalange, il était bien adapté aux besoins présents du personnel...
- « Le coût du bâtiment, y compris le travail accompli par l’association, montait à environ 7.000 dollars (35.000 fr.) et l’on évaluait à 3.000 dollars les frais nécessaires à son achèvement.....
- « Comme l’édifice n’était pas encore habité, sa destruction n’apporta aucun changement essentiel dans les
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- arrangements domestiques et les travaux... Mais chacun sentait que la perte subie était une véritable calamité dans l’état naissant de l’entreprise.. ».
- En effet, elle nécessitait un redoublement d’efforts et de labeurs très rudes, peu en rapport avec les aptitudes de la plupart des membres de l’association.
- En juin suivant, Brook Farm Phalanx procéda, comme nous l’avons vu (1), à l’organisation de la propagande et, à partir de ce moment, tous les efforts se portèrent de ce côté.
- Les échecs démontraient combien l’oeuvre éducative était urgente, et, en même temps combien peu Brook-Farm pouvait compter sur l’aide du dehors ; la vraie besogne pour hâter l’avènement du nouveau régime était de préparer les hommes. Les directeurs de Brook-Farm n’envisagèrent plus autre chose.
- Le 30 octobre 1847, The Harbinger publié pour la dernière fois à Brook-Farm , annonça qu’il paraîtrait désormais à New-York sous la direction de Parke G-odwin, assisté de Georges Ripley et Charles A. Dana, de New-York, et de William Henry Channing et JJohn S. Dwight, de Boston.
- Ainsi fut dissoute une des trois sociétés les plus célèbres parmi les entreprises américaines.
- Donc, à la fin de 1847, des entreprises reliées au mouvement fouriériste, il ne restait de vivantes que Spring Farm association (Etat de Wisconsin) qui s’éteignit l’an d’après, 1848 ; Wisconsin Phalanx et North Américan Phalanx qui vont faire l’objet des dernières sections du présent chapitre.
- Vve J.-B.-A. Godin née Moret,
- (ci suivre).
- (0 Devoir de septembre 1898, page 515.
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- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE DE GUISE
- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE
- du 3 Octobre 1898
- Extraits du Procès-verbal
- Présidence de M. COLIN, administrateur-gérant
- Ordre du jour :
- 1° Rapport de M. l’Administrateur-gérant sur la situation morale, industrielle et financière de l’Association.
- 2° Rapport du Conseil de surveillance sur le même sujet.
- 3° Adoption du rapport de la Gérance.
- 4° Adoption du rapport du Conseil de surveillance.
- 5° Election, au bulletin secret et à la majorité absolue, de 3 commissaires rapporteurs devant former le Conseil de surveillance pour l’exercice 1898-99.
- 6° Election, au bulletin secret et à la majorité absolue, de 3 conseillers de gérance, en remplacement de MM. Jumeaux Emile, Lhote Henri et Louis Léon dont le mandat est expiré
- Sont présents ou représentés 286 associés sur 293 inscrits, ainsi qu’en témoigne la liste de présence annexée au procès-verbal.
- Présents..........«... 237 \
- Représentés ........... 49 > 293
- Absents................ 7 )
- Le bureau est composé de :
- M. Colin, Administrateur-gérant, président, et des Conseillers ayant qualité d’associés, savoir : Mme Marie Godin, MM. Alizard, Baillot, Bocbeux, Dirson, Henne-quin, Jumeaux Emile, Lemaire Emile, Lhote Henri, Louis Léon, Piponnier, Quent et Sékutowicz.
- M. Bocbeux, secrétaire de l’Assemblée, remplit sa fonction.
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- ASSEMBLEE GENERALE ORDINAIRE
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- Après l’appel nominal, M. le Président déclare la séance ouverte.
- Il constate que toutes les formalités d’affichage ont été remplies à Guise et à Laeken pour la convocation de l’assemblée.
- L’ordre du jour est abordé.
- 1« Rapport de M. T Administrateur-gérant sur la situation morale, industrielle et financière de l’Association.
- M. le Président s’exprime ainsi :
- Mesdames et Messieurs,
- Conformément aux prescriptions' des articles 60 et 73 des statuts, j’ai l’honneur de vous soumettre mon rapport sur la situation morale, industrielle et financière de la Société.
- Je vous demande de vouloir bien m’accorder toute votre attention à la lecture de ce rapport et de vous souvenir des enseignements que l’on doit tirer des résultats industriels de cette année. Je vous les développerai dans un instant, en vous montrant que si le chiffre des bénéfices à répartir est le même que celui de l’année dernière, c’est-à-dire que si cet exercice est magnifique comme résultat,...........................
- Au point de vue moral, notre situation est bonne, et la plupart des fautes de quelques-uns peuvent n’être considérées que comme des exceptions.
- Vous avez pu constater à la distribution des prix aux enfants de nos écoles que, si du côté de l’instruction les efforts nécessaires ont été faits par les professeurs et ont été couronnés par les succès scolaires que je vous ai énumérés avec satisfaction, du côté de l’éducation morale les efforts nécessaires ne sont pas toujours faits par les parents pour seconder les maîtres.
- En vous disant que les leçons de morale, aussi bien à la maison qu’à l’école, doivent préparer vos enfants à l’accomplissement de leurs devoirs professionnels et
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- sociétaires, j’insistais sur la nécessité de leur apprendre à détester l’ivrogne et le paresseux qui renoncent aux bienfaits de nos institutions pour prendre sur le fonds commun les ressources des nécessiteux.
- Votre administration a dû réduire aux minima statutaires les secours accordés aux habitants du Familistère à titre de taux.de subsistance, et cela en raison des exigences toujours croissantes de la caisse des pensions. Si des santés débiles résultant souvent d’excès désordonnés ne venaient pas alourdir notre budget des pensions, nous serions plus larges à l’égard des veuves et des orphelins, et vous savez qu’il nous serait bien agréable de pouvoir soulager davantage ces vrais besoins.
- Je manquerais donc de franchise, si je ne vous disais pas combien il est regrettable que, dans une institution comme la nôtre, l’ivrognerie ne puisse pas encore être regardée comme une exception.
- J’espère que vous, qui êtes l’élite des membres de notre société, joindrez vos efforts aux miens pour combattre ce fléau par l’exemple de votre conduite, de votre travail et par l’éducation que vous saurez donner à vos enfants.
- Je dois vous dire aussi que la direction des services du Familistère se plaint fort de la difficulté d’entretien des bâtiments, locaux, jardins et choses d’un usage commun. Nous serions bien désireux qu’un certain nombre d’habitants du Familistère fussent animés d’habitudes de propreté plus en rapport avec les nécessités de l’habitation collective, afin d’en rendre le séjour plus agréable à tous.
- Je constate maintenant avec plaisir que l’esprit de paix et d’entente règne parmi nous. Vous .continuez à comprendre ce que Godin du reste vous a dit tant de fois, que la prospérité de votre société tient surtout au calme que nous procurent cette entente et cette paix intérieure qui permettent à votre administration de consacrer tout son temps et toutes ses facultés au déve-
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- loppement industriel et commercial de votre affaire. (.Applaudissements).
- Moins votre administration rencontrera d’éléments de discorde, plus vous aurez de chances de voir votre administrateur vous apporter une situation de fin d’année comme celle que je vous présente aujourd’hui. Applaudissements
- J’aborde donc la situation industrielle, commerciale et financière.
- Le total des commandes en fourneaux et appareils de chauffage s’est élevé pendant l’exercice écoulé 1897-1898
- à l’usine de Guise....... à 108.624 1
- à l’Usine de Laeken (pro- > 139.900 fourneaux
- duits français déduits) à 31.276 )
- Le nombre des fourneaux expédiés dans les deux
- usines est de :
- à Guise............... 111.642
- à Laeken.............. 33.199
- Total. ...... 144.841
- Dans ces chiffres, pour l’usine de Laeken, sont compris les produits français reçus.
- Le chiffre des articles autres que ceux de cuisine ou de chauffage, compris dans les séries 12 à L7, c’est-à-dire les pompes, baignoires, lavabos, réservoirs, appareils inodores, éviers, mangeoires, articles de jardins, d’écuries, etc., etc... est supérieur au contraire au chiffre de l’exercice précédent.
- Le chiffre complet d’affaires net pour les deux usines s’est élevé pendant l’exercice écoulé 1897-1898 :
- à Guise à.. ......................... 3.594.393 72
- à Laeken (compris les produits français) à.............................fr. 1.013.144 16
- Total...................... 4.607.537 88
- Pendant l’exercice précédent 1896-1897, il s’était élevé :
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- à Guise à.. . ...................... 3.695.779 66
- à Laeken (compris les produits français) à............... ................ 944 092 75
- Total .................... 4.639 872 41
- Soit en moins pour l’exercice 1897-98. 32 334 53
- Le montant des ventes dans les services coopératifs des Familistères s’est élevé cette année au Familistère
- de Guise à...........................fr. 949.091 87
- il avait été l’année dernière de........ 912.900 89
- Soit en plus pour l’exercice écoulé.... 36.190 98
- au Familistère de Laeken à........... 41,158 34
- il avait été l’année dernière de..... 42 945 22
- Soit en moins pour l’exercice écoulé.. 1.786 88
- Le produit brut des loyers s’est élevé :
- à Guise à........................fr. 100.628 71
- et à Laeken à.., ......... .......... 15.276 23
- Le chiffre de nos affaires industrielles, commerciales et locatives s’est donc élevé à......... 5 713 693 03
- L’année dernière il s’était élevé à .. . 5 714.044 71
- Les bénéfices industriels se sont élevés pendant l’exercice écoulé 1897-1898 :
- à l’usine de Guise à la somme de. ... 640.475 62
- en diminution de 7.185 fr. 49 sur l’exercice précédent.
- à l’usine de Laeken à la somme de.. . 195.122 61
- en augmentation de 519 fr. 64 sur l’exercice précédent.
- Il faut ajouter à ces' sommes, après déduction faite de la répartition coopérative aux acheteurs, le reste des bénéfices commerciaux des Familistères, ainsi que les produits locatifs qui se sont élevés ensemble cette année : à Guise à la somme de. 78.346 73 j ^ gQg q4
- à Laeken à la somme de 9.261 31 j
- Ce qui donne un total de bénéfices pour •
- l’exercice écoulé 1897-1898 de.......... 923 206 27
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- Les bénéfices nets obtenus après déduction des amortissements, des frais d’éducation et des charges sociales s’élèvent cette année à la somme de 642.090 fr. 09. Il y a lieu de prélever sur cette somme pour interets
- à 5 0/0 du capital social................ 230,000 »
- Les bénéfices à partager s’élèvent donc cette année à la somme de........... 412.090 09
- En dehors de ces bénéfices, la répartition coopérative des services commerciaux des Familistères, comme remise aux acheteurs, a été faite pendant le mois d’août et s’est élevée cette année :
- pour Guise à............................ 106.310 85
- pour Laeken à....................... 1.178 21
- Total..................... "'107.489 06
- qui ont donné une répartition de :
- 12 fr. 10 0/0 à Guise et 5 57 0/0 à Laeken
- du montant des achats sur carnets.
- Les résultats de l’exercice sont donc satisfaisants, surtout au point de vue financier, puisque les bénéfices à partager sont pour ainsi dire les memes que ceux de l’exercice précédent qui dépassaient de beaucoup ceux des années antérieures.
- Comme je vous le disais en commençant ce rapport, il y a lieu de bien analyser ces résultats.
- Il est naturel que...................................
- A Guise comme à Laeken le chiffre des ventes des articles autres que ceux de cuisine et de chauffage {hygiène, bâtiment, assainissement, etc.) s’est sensiblement accru. Il représente environ cette année sans la 12e série :
- à Guise une vente nette de.... . fr. 375.000 »
- à Laeken une vente nette de......... 51.000 »
- Pendant l’exercice 1896-1897 ces ventes étaient :
- Pour Guise environ.................. 300.000 »
- Pour Laeken environ................. 46.000 »
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- 654
- LE DEVOIR
- Soit donc une augmentation totale pour les deux
- usines de..........................fr. 80.000 »
- Avec la 12e série, c’est-à-dire de la 12e inclus à la 17ti inclus, le produit total net des ventes est de :
- pour Guise......................... 408.000 »
- pour Laeken........................ 51 000 »
- Soit...................... 459.000 »
- Examinons maintenant la direction des différents services de l’usine de Guise et de l’usine de Laeken qui se continue dans de bonnes conditions.
- Aux modèles :
- Nous avons terminé notre série de cuisinières tôle et fonte du Nord et créé une série spéciale pour l’Ouest et une série de cuisinières entièrement en fonte spéciales pour l’Est..............................................
- Nous mettons en ce moment en vente une collection nouvelle de calorifères hygiéniques.
- Les baignoires et accessoires de salles de bains se complètent, mais il sera nécessaire de faire encore de nouveaux modèles pour répondre aux besoins. ^
- Nos séries d’appareils d’hygiène et d’assainissement ont été augmentées par de nouveaux modèles d’éviers, lavabos , urinoirs , mangeoires , appareils à chasses d’eau, etc., etc., que vous montrera bientôt l’album spécial quL est en ce moment à l’impression.
- Nous avons terminé cette année l’installation des salles d’exposition de nos différents modèles. Vous avez déjà pu juger du résultat qu’elles produisent.
- En vue de l’Exposition de 1900, nous continuons les modèles de quelques appareils de luxe : foyers de cheminées et calorifères, qui ne paraîtront qu’à ce moment.
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- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE 655
- Je dois .vous dire qu’il nous a été impossible, malgré toutes nos démarches, d’obtentr un emplacement pour y construire un pavillon spécial ; nous devrons exposer en différents endroits dans les galeries.
- Nous y serons certainement plus visités, aussi pour assurer tout l’effet voulu, les emplacements que nous avons demandés dans les différentes classes sont très grands, de façon à ce que chacune de ces expositions partielles, soit une exposition pour ainsi dire complète de nos produits.
- Le Conseil de Gérance a décidé aussi de prendre part à l’exposition d’économie sociale, de façon à faire bien ressortir le côté philantropique de l’œuvre de Godin. Il faut, en effet, que cette œuvre retienne les regards et la pensée de tous les hommes de bien et de progrès.
- Le service commercial qui éprouve de plus en plus de difficultés en raison de la concurrence croissante, fait tout le nécessaire pour étendre nos relations...........
- Nous avons renouvelé cette année nos traités de publicité dans les gares françaises et dans les principales villes de France, de Belgique et de Hollande, ainsi que quelques traités de publicité locale ; nous compléterons cela par un affichage temporaire, au moment de l’hiver, dans les villes où notre chiffre tend à baisser.
- Le Conseil de Gérance a décidé la publication d’un album général et d’un album de bâtiment, la dernière édition étant épuisée. Nous espérons les faire paraître au mois de novembre prochain.
- Ces dépenses élevées deviennent de plus en plus nécessaires, aussi le service commercial compte-t-il beaucoup sur la publicité, de même que..................
- A l’émaillerie le travail s’effectue dans de bonnes conditions, nos émaux sont préparés et réussis d’une façon satisfaisante, mais le matériel d’émaillage devient de pins en plus insuffisant à Guise et surtout à Laeken.
- La direction des ateliers de montage, de tôlerie et
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- LE DEVOIR
- (remballage se continue avec la vigilance et l’activité voulues ; il en est de meme du service de la fabrication et des expéditions qui devient de jour en jour plus complexe par suite de la création de nouveaux modèles ; aussi, voit-il avec satisfaction l’établissement du raccordement permettant le chargement direct à l’usine.
- A la fonderie, la diminution du chiffre des fourneaux expédiés, tout en permettant encore la marche des deux batteries du moulage mécanique, nous a obligés à n’employer qu’en partie la fonderie n° 4 que nous destinons précisément à la fabrication des articles spéciaux qui ne demanderont pas de montage.
- Ce service a ressenti cette année...................
- Je n’ai pas à vous parler du service de la comptabilité, votre Conseil de surveillance est là pour vous dire que nos écritures sont tenues avec tout le soin et toute la régularité nécessaires dans une grande affaire comme la nôtre.
- Le service du matériel et des constructions s’est ponctuellement acquitté des travaux courants d’entretien et de réparations de machines, outils, bâtiments et matériel divers, ainsi que de la création de matériel nouveau pour les deux usines. Les constructions et travaux neufs divers dont je vous ai parlé dans mon rapport de l’année dernière sont à peu près terminés.
- A Guise nous avons exécuté les principaux travaux suivants : Hangars à charbon, à coke et remise de voitures derrière l’émaillerie. — Clôture de l’usine. — Construction d’un hangar à sable derrière l’usine. — Construction d’une nouvelle cheminée à l’atelier de terre réfractaire. — Installation des agrandissements des ateliers de quincaillerie, de bronzage et d’empaquetage.
- A Laeken : Installation d’une nouvelle machine à vapeur et de sa chaudière.
- Nous n’avons pas encore pu commencer à Laeken l’étude du nouvel atelier d’émaillerie en raison de fex-
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- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE 657
- propriation d’une partie de la propriété par la Société du canal et des installations maritimes de Bruxelles. Cette affaire dont je vous ai entretenus en Assemblée générale du mois de juillet n’est pas encore terminée, elle est en bonne voie d’arrangement à l'amiable dans des conditions satisfaisantes. Aussitôt traitée, nous prendrons les mesures nécessaires pour le remise en état et les reconstructions diverses, d’accord avec le Conseil de gérance et en conformité des arrangements que nous aurons pris avec la Société du canal et des installations maritimes de Bruxelles qui entrerait en jouissance au commencement de l’année 1900.
- Nous pourrons alors terminer le raccordement à la voie de chemin de fer de la rue du Ruppel et commencer à étudier le nouvel atelier d’émaillage. Comme je vous l'ai déjà dit, cette dernière question très importante viendra à l’assemblée générale après étude complète.
- Nous aurons à nous occuper cette année de l’embranchement de chemin de fer reliant l'usine à la gare de Guise, dont vous avez décidé la construction. Les achats de terrains et l’étude définitive suivent leur cours, mais nous ne pourrons pas commencer les terrassements avant l’hiver ; nous ne pensons donc pas utiliser la ligne pour l'hiver 1899-1900.
- Mais, dans tous les cas, la chose sera activée le plus possible, en raison de l'économie que nous en attendons dans notre service de transports.
- L’usine sera ainsi complétée par un élément indispensable, elle sera telle que l’avait désirée Godin : vivante, prospère et animée par un personnel qui n'aura qu'un but : travailler en paix pour la prospérité de l’oeuvre et la glorification de celui qui l’a instituée. (Applaudissements).
- En terminant cette première partie de mon rapport, j’adresse aux membres sortants du Conseil de Gérance, MM. Jumeau Emile, Lhoto Henri et Louis Léon, nos bien sincères remerciements pour le concours qu'il nous ont donné pendant la durée de leur mandat, et je remercie vivement MM. les Membres du Conseil de Surveillance
- 2
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- LE DEVOIR
- du dévouement qu’ils ont apporté à l’accomplissement de leur mission.
- Nous allons, Mesdames et Messieurs, passer à la lecture de la partie financière.
- Je donne la parole au Secrétaire.
- PERSONNEL DE L’ASSOCIATION
- au 30 juin 1898.
- Membres actifs : Associés à Guise.. 272)
- — — à Laeken 22) l
- — Sociétaires à Guise.. 141 lt_0\ , 1no
- v T i <w 178/ i.iuy
- — — a Laeken 37) l
- — Participants à Guise.. 515)
- , — — à Laeken 122) I
- Propriétaires de parts d’épargnes ne prenant
- plus part aux travaux de l’Association.......... 472
- Auxiliaires prenant ou ayant pris part aux travaux de l’Association . ............... * ..... 912
- Total................. 2.493
- MUTATIONS DU PERSONNEL
- Les mutations qui se sont produites au cours de l’exercice 1897-1898 sont les suivantes :
- ASSOCIÉS
- Nombre existant au commencement de l’exercice 289
- Elus, sur leur demande,*par l’Assemblée pendant l’exercice........................... ^
- 3 09
- A déduire : Décédés........
- Démissionnaires
- 8
- 6
- 14
- 295
- Existant au 1er juillet 1898
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- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE
- 659
- SOCIÉTAIRES Au let juillet 1897 189
- Elus pendant l’exercice.... 21
- Total 210
- A déduire: Sociétaires devenus associés 20)
- — partis ou décédés. ... 8f 32
- — redevenus participants 4)
- Existant au 1er juillet 1898 178
- PARTICIPANTS
- Au 1er juillet 1897...............................
- Elus sur leur demande pendant l’exercice.....
- Associés redevenus participants...................
- Sociétaires. — — .. ............
- A déduire :
- Participants devenus sociétaires..............21 )
- — redevenus auxiliaires............ 4 >
- — partis ou décédés .............. 38 )
- Existant au 1er juillet 1898 ..................
- 625
- 68
- 3
- 4
- 700
- 63
- 637
- RETRAITÉS
- Les pensionnés au 1er juillet 1897 étaient au nombre
- de................................... 117 > _
- mis à la retraite pendant l’exercice.. 30 J
- A déduire :
- Décédés pendant l’exercice............ 19_________
- Reste au 1er juillet 1898..... 128 anciens
- travailleurs, jouissant de la retraite dans
- l’Association, plus........................ 11 retraités
- provisoirement, ce qui porte le total des ________________
- pensionnés à............................ .. 139
- SITUATION GÉNÉRALE DES ASSURANCES MUTUELLES ASSURANCE DES PENSIONS ET DU NECESSAIRE
- L’assurance des pensions et du nécessaire à la subsis-
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- 660
- LE DEVOIR
- 930
- 51
- 131
- 50,
- 4
- tance des familles dans le besoin possédait au
- 1897 :
- Un certificat d’épargnes de......fr.
- Plus la part attributive au travail des auxiliaires pour l’exercice 1896-1897 ..
- Annulation d’épargnes réservées ............... ... 7.523 »
- Achat de titres d’épargnes
- à divers................... 13.483 »
- Total des épargnes de l’Assurance au
- 30 juin 1898...........................
- à déduire :
- Remboursement d’épargnes............
- Montant du titre au 30 juin 1898.....
- Il va y avoir lieu d’ajouter à ce titre l’attribution des auxiliaires pour l’exercice 1897-1898.........................
- Annulation d’épargnes réservées......
- Ce qui portera la valeur du certificat
- d’épargnes à...........................
- à retrancher sur .ce titre le remboursement qui sera fait exercice 1897-1898. .
- La valeur du certificat d’épargnes est
- donc de................................
- Le solde créditeur du compte courant de l’assurance des pensions s’élevait au 30 juin 1898 à. ... 349.304 89 La répartition de cet exercice va y ajouter le solde des intérêts et dividende revenant au certificat d’épargnes......... 25 438 20
- Le remboursement d’épargnes de l’exercice 1897-
- 1898 est de.............. 117.977 44
- 30 juin . 545 » .073 »
- 21.006
- 1 002.624 »
- s.
- 452 »
- 871,172
- 149
- 417
- 925,
- 117
- 738 » 977 44
- 807.760 56
- > 492.720 53
- Cette assurance possède donc un capital de................................... 1 300 481 09
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- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE
- 661
- RECETTES ET DEPENSES DE L’ASSURANCE DES PENSIONS ET DU NÉCESSAIRE PENDANT L’EXERCICE ÉCOULÉ.
- Les recettes de cette assurance ont été :
- Subvention de l’association équivalente à 2 % des salaires ou appointements de
- l’exercice...........-...............fr. 51.848 52
- Supplément de subvention à 1 %.... 25.924 26
- Intérêts et dividende du titre de l’assurance pour l’exercice 1897-1898.......... 49.0tjj3 65
- Intérêts sur somme disponible, conseil de gérance et conseil de surveillance... 3 294 26
- Intérêts du compte courant de l’assurance......................................... 5.094 39
- Rentrées diverses................... 1.462 60
- Total des recettes......... 136.720 68
- Le montant des dépenses est de....... 141.077 34
- Excédent des dépenses sur les recettes_______4.356 66
- Il a été fait pendant l’exercice un rem-
- boursement d’épargnes de.... .......... 131.452 »
- Il a été acheté des titres à divers pour. 13.483 >
- Différence................... 117.969 »
- ASSURANCE MUTUELLE CONTRE LA MALADIE à Guise. — Section des Hommes.
- En caisse au 30 juin 1897............... 1.681 37
- Recettes de l’exercice 1897-1898 ....... 41.992 20
- Total............. 43.673 57
- Dépenses de l’exercice.................. 37.933 90
- .^Solde créditeur au 30 juin 1898......... 5.739 67
- Excédent des recettes sur les dépenses.. ^ 4.058 30
- â Guise. — Section des Dames.
- En caisse au 30 juin 1897....................... 12.328 09
- Recettes de l’exercice 1897-1898................. 7.223 25
- Total.................... 19.551 34
- Dépenses de l’exercice........................... 6.655 10
- Solde créditeur au 30 juin 1898................ Ï2.896 24
- Excédent des recettes sur les dépenses.. ___________568 15
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- 662
- LE DEVOIR
- Usine de Laeken
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- En caisse au 30 juin 1897 ....... fr. 2.361 57
- Recettes de l’exercice 1897-1898......... 7.308 82
- Total.................. 9.67Ô~39
- Dépenses de l’exercice ................ 7.473 89
- Solde créditeur au 30 juin 1898........ 1.296 5Ô
- Excédent des dépenses sur les recettes.. _______ 165 07
- ASSURANCE SPÉCIALE A LA PHARMACIE
- à Guise _
- En caisse au 30 juin 1897..................... 1.316 12
- Recettes de l’exercice 1897-1898............ 8.692 70
- Total.................. 10.008 82
- Dépenses de l’exercice........................ 8.754 40
- Solde créditeur au 30 juin 1898......... 1.254 42
- Excédent des dépenses sur les recettes.. 61 70
- à Laeken
- Recettes de l’exercice 1897-98................ 2.747 39
- Dépenses » » ......... 3.175 64
- Excédent des dépenses sur les recettes.. 428 25
- Couvert par une subvention de l’Association ........................................ 428 25
- ASSURANCES REUNIES
- Le montant général des recettes de nos
- assurances est de........................ 204.685 04
- Celui des dépenses est de................... 205.070 27
- Excédent des dépenses sur les recettes.. 385 23
- RÉSUMÉ GÉNÉRAL DES ASSURANCES
- Les 205.070 fr. 27 de dépenses des assurances mutuelles se décomposent ainsi :
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Payé aux malades pendant l’exercice 1897-1898 :
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- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE 663
- à Guise. — Section clés hommes Pour 18 519 journées de maladie à 885
- malades.........................fr.
- â Guise. — Section des dames Pour 5.822 journées de maladie à 193
- malades............................
- à Laeken. — Section unique.
- Pour 2.114 journées de maladie à 175 malades.........................
- 33.714 75
- 4.180 85
- 5.506 64
- POUR LES SECTIONS REUNIES. — FRAIS DE PHARMACIE
- à Guise.. .............. 8.754 40 /
- à Laeken.................... 3.175 64 j
- ~ PAYÉ AUX MÉDECINS
- à Guise pour la caisse d’assurance con- \
- tre la maladie 6.209 » i
- à Laeken id. id. 1.955 25 )
- Divers à Guise ............... 484 40 j
- » à Laeken................. 12 » )
- ASSURANCE DES PENSIONS ET DU NÉCESSAIRE
- Payé à 142 pensionnés dont 53 au Familistère et 89 au dehors 94 217 70 à 5 pensionnés à Laeken. 2.557 85 à 18 retraités provisoirement, y compris 5 malades
- depuis plus d’un an....... 8 375 50
- à 51 familles pour les nécessaire à la subsistance . 16.725 60 à 2 familles pour le nécessaire à la subsistance à
- Laeken....................... 285 50
- à 60 familles à titre d’allocations temporaires..... 10.237 65
- aux réservistes ........ 1.715 50
- aux médecins, sages-femmes, pour la caisse des pensions à Guise et à Laeken,. 2.753 50
- à l’hospice de Guise.. . . 1 215 50
- Appointements du Secrétaire................... 1.742 37
- Frais divers........... 1.250 67
- 11-930 04
- 8.164 25 496 40
- 141.077 34
- Total
- 205.070 27
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-
-
- 664
- LE DEVOIR
- DÉPENSES POUR FRAIS D’ÉDUCATION ET D'INSTRUCTION
- Nourricerie. (Enfants au berceau)..
- Ecoles maternelles, première année.
- (Pouponnât)........... -.. 1.571 11
- Ecoles maternelles et enfantines, 3 classes...... 4.924 28
- Ecoles primaires, 6 classes........
- » de Laeken............ ........
- Total.....,.,......
- Ces dépenses se décomposent ainsi :
- Appointements et salaires 27.792 62 Frais de nourriture et four- \ 36.609 95
- nitures scolaires....... 8-817 33 '
- 4.977 84
- 6.495 39
- 20.567 26 4.569 46 36.609 95
- RÉSUMÉ DES DÉPENSES CONSACRÉES A LA MUTUALITÉ
- Subventions aux malades à Guise.........
- » » à Laeken....
- Pensions aux retraités J
- définitifs................. 96 775 55 j
- Pensions aux retraités- [
- provisoires. ......... 8.375 50 ]
- Pensions temporaires et secours aux
- familles................................
- Frais d’éducation et d’instruction....
- Total..................
- 53.343 40 10.649 53
- 105.151 05
- 35.926 29 36.609 95
- 241.680 22
- Affaires industrielles, commerciales et locatives
- AFFAIRES INDUSTRIELLES
- Le total net des ventes à Guise a été de. 3.594.393 72 » » » à Laeken » . 1.013.144 16
- Total des affaires industrielles. ...... 4 607 537 88
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-
-
- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE
- 665
- affaires commerciales et locatives
- Vente des services commerciaux à Guise....... 949.091 87
- Vente des services commerciaux à Laeken....... 41.158 34
- Produit brut des loyers
- à Guise.................. 100.628 71
- Produit brut des loyers à Laeken.................. 15.276 23 )
- Le'chiffre de nos affaires industrielles, commerciales et locatives s’est élevé à.. 5.713.693 03
- COMPOSITION ET RÉPARTITION DES BÉNÉFICES Les bénéfices industriels, commerciaux et locatifs de l’exercice sont les suivants :
- Familistère de Guise :
- Services commerciaux
- et loyers................ 184.657 58
- Moins répartition coopérative à Guise......... 106.310 85
- Familistère de Laeken :
- Services commerciaux et
- loyers.................... 10.439 52
- Moins répartition coopérative à Laeken......... 1.178 21
- Usine de Guise........... ........... 640.475 62
- » de Laeken................... .. . 195.122 61
- Total.................... 923.206 27
- dont il faut déduire les charges suivantes : Amortissements statu- \
- taires................. 152.537 06
- Frais d’éducation et J
- d’instruction à Guise.... 32.040 49 (
- Frais d’éducation et / 281.116 18
- d’instruction à Laeken .. 4.569 46 l
- Solde débiteur du compte \
- charges et revenus sociaux..................... 91.969 17 /
- Plus-value au bilan.. A reporter. 642.090 09
- 78.346 73
- 9.261 31
- 1.106.155 15
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-
-
- 666
- LE DEVOIR
- Report. 642.090 09
- Il y a lieu de prélever sur cette somme pour interets à 5 %> du capital social... 230.000 »
- Reste à partager....... 412.090 09
- Soit, conformément à l’article 128 des statuts :
- Aux intérêts du capital et aux salaires
- du travail 75 °/° 309.068 »
- A l’Administrateur gérant. 4 % 16.484 »
- Aux 12 conseillers de gé- J rance en fonctions f 16 % 49.256 »
- En réserve pour 4 postes J
- sans titulaires 1 16.678 »
- Préparation et entretien
- d’élèves aux écoles de l’Etat. 1 o/° 4.121 09
- A la disposition du Conseil
- pour récompenser les inven-
- tions utiles 2 o/0 8.241 50
- Au Conseil de surveillance. 2 % 8.241 50
- Total 412 090 09
- - La somme de 309.068 fr. représentant les 75 o/° revenant au capital social et au travail est répartie dans la proportion des concours suivants :
- Salaires payés par le Familistère de Guise... 113.443 75
- » » » de Laeken . 8.194 85
- » » l’Usine de Guise ....... 2.100.186^57
- » » » de Laeken..... . 385.746 24
- Total des salaires.....
- Concours supplémentaire des associés,.. » » des sociétaires.
- » » des membres
- ayant plus de :
- 20 années de service et participant au
- même titre que les associés..........
- 20 années de service et participant au
- même titre que les sociétaires.......
- Concours du capital....................
- Total des services rendus prenant part à la répartition...................;. *.
- 2.607 571J1
- 548.852 15 116.455 80
- 75.985 60
- 89.919 65 230.000 >
- 3.668.784 61
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-
-
- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE
- 667
- TAUX DE LA RÉPARTITION
- Les 309.068 fr. attribués au capital et au travail divisés par le montant des concours et services rendus, représentés par les salaires des travailleurs et les intérêts du capital, donnent un taux de répartition de 8fr. 424 °/o.
- Cette répartition est faite dans la proportion des services rendus établis de la manière suivante :
- Salaires des associés.... 548.852 15
- Supplément................ 548.852 15
- Salaire des sociétaires... 232.911 60
- Supplément................ 116.455 80
- Salaire des participants. 764.523 65 Suivant art. 129
- Au taux des associés.. . 75.985 60 )
- Supplément................. 75.985 60 J
- Au taux des sociétaires. 179.839 35 / Supplément................. 89.919 65 \
- Salaires des épargnes réservées ..................
- Salaires auxiliaires.......
- Intérêts du capital social
- %
- 1.097.704 30 à 8.424 92.470»
- 349:367 40 à 8.424 29.430 »
- 764.523 65 à 8.424 64.403 »
- 151.971 20 à 8.424 12.802 »
- 269.759 » à 8.424 22.724 »
- 210.151 80 à 8.424 17.703 »
- 595.307 26 à 8.424 50.161 »
- 230.000 » à 8.424 19.375 »
- 3.668.784 61 ^ 309.068 »
- TAUX DE L’INTÉRÊT DU CAPITAL SOCIAL
- L’intérêt à payer au capital social à 5 oj* sur un capital de 4.600.000 fr., s’élève à........... 230 000 »
- Le dividende du capital, à 8 424 °{o, sur ces 230.000 fr. est de..................... 19.375 »
- Total....................... 249.375 >
- Soit : =5.42 o/°; taux de l’intérêt et
- 4.600.000 7
- dividende.
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- 668
- LE DEVOIR
- BILAN AU
- ACTIF
- FAMILISTÈRE DE GUISE
- Immeubles statutaires........... 959.445 71
- Matériel......................... 36.662 79
- Marchandises..................... 246.312 05
- Valeurs diverses, Comptes débiteurs,
- 10.628 70 19.089 49
- FAMILISTÈRE DE LAEKEN
- Marchandises 21. 654 58
- Comptes débiteurs 309 01
- Valeurs diverses 236 23
- USINE DE GUISE
- Immeubles statutaires ,... 431, .754 89
- Matériel » .... 687 .396 36
- Matières premières ... 1.510 .149 70
- Marchandises • .... 1.390 .866 24
- co
- «'
- P
- H
- J
- <
- >
- En caisse...... 29.016 05
- Chez les banquiers......... 1.222.876 99
- En portefeuille 42.132 46
- Bons des Expositions........ 207 50
- Actions verrerie d’Albi... 4 05
- 1.294.237 05
- Comptes débiteurs 1.410, .036 29
- USINE DE LAEKEN
- Immeubles statutaires 120. 000 »
- Matériel » 53. 123 69
- Matières premières 331. ,997 ,16
- Marchandises 422, .856 55
- Valeurs diverses 609 41
- Comptes débiteurs , 214 .765 16
- COMPTABILITE SOCIALE
- Constructions et Matériel créés depuis la fondation de l’association. 5.629.068 41 Comptes débiteurs............. 123.383 46
- 1.272.138 74
- 22.199
- 6.724.440
- 1.143.351 97
- 5.752.451 87
- 14.914.582 93
- ASSEMBLEE GENERALE ORDINAIRE
- 669
- 30 JUIN 1898
- PASSIF
- FAMILISTÈRE DE GUISE
- Comptes créditeurs.........................
- FAMILISTÈRE DE LAEKEN
- Comptes créditeurs.........................
- USINE DE GUISE
- Comptes créditeurs........... 1.811.022 18
- Assurance maladie Dames...... 12.896 24
- » » Hommes.... 5.739 67
- Caisse de pharmacie.............. 1.254 42
- USINE DE LAEKEN
- Comptes créditeurs.............. 21.250 71
- Assurances mutuelles............. 2.196 50
- Société de musique................. 192 82
- COMPTABILITÉ SOCIALE
- Comptes créditeurs........... 2.240.526 69
- Assurance des Pensions et du nécessaire........................ 349.304 89
- Amortissements immeubles et matériel ...................... 4.505.670 34
- Fonds de réserve................ 460.000 »
- CAPITAL SOCIAL
- Epargnes aux membres de l’Association.............. 3 476.927
- Epargnes de l’Assu- \ 4.600.000 »
- rance des pensions 871.172 Epargnes de la Société ........... 251.901
- 259.339 46 3.098 92
- .830.912 51
- 23.640 03
- >12.155.504 92
- Plus-value de l’exercice,
- 642.090 09
- 14.914.582 93
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- LE DEVOIR
- Mesdames et Messieurs,
- Je n’ai pas à insister sur les beaux résultats financiers de cet exercice, ils dépassent ce qu’on pouvait espérer après un hiver aussi peu accentué et ils nous permettent de continuer le remboursement de nos titres d’épargnes dans les conditions suivantes :
- Sur les 412,090 fr. 09 de dividendes, il y aura à rembourser la somme de 358,338 fr., savoir :
- Pour solde des épargnes délivrées pendant l’exercice de 1880-1881.......... 134.262f. 56
- Et 48,592 pour cent sur les épargnes attribuées pour l’exercice 1881-1882.. 224.075 44
- Total............... 358.338 f. ~>>
- Les épargnes délivrées en 1881-1882 se montent à la somme de 461,129 fr. 44. Le remboursement à 48,592 %
- est de................................. 224,075 f. 44
- il restera donc à rembourser sur cet exercice ................................. 237.054 »
- C’est la somme de 358,338 fr. qui sera inscrite à nouveau sur les titres afin que le total d’inscription reste toujours le même et égal au capital social.
- Examinons maintenant la situation des caisses de mutualité.
- Il a été fait pendant l’exercice un remboursement de 131,452 fr. sur le titre d’épargnes de la caisse des pensions, il sera fait cette année un remboursement de 117,977 fr. 44.
- Nous pensons pouvoir acheter au pair pour le compte de cette caisse, une certaine quantité de titres d’épargnes afin de compenser la diminution d’intérêts que produisent les remboursements.
- Malgré l’augmentation de subvention de la société à la caisse des pensions, cette année, les dépenses dépassent les recettes de 4,356 fr. 66 avec un nombre de retraités sensiblement le même : 139 contre 130 l’année dernière , auxquels on a payé 105,151 fr. 05 contre 88,828 fr. 10 l’année dernière.
- Vous voyez donc combien il est nécessaire, pour main-
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- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAÎRE
- 671
- tenir la situation de la caisse des pensions, d’employer ses ressources avec à propos et surtout de veiller à l’application stricte des règlements particuliers à cette assurance.
- A l’assurance contre la maladie, section des hommes,
- l’exercice se solde par un crédit de....... 5.739f. 67
- avec un excédent des recettes sur les dépenses de................................ 4.058 f. 30
- Dans la section des dames l’excédent des recettes sur
- les dépenses_est de..................... 568 f. 15
- et le solde créditeur s’élève à.......... 12.896f. 24
- A l’usine de Lacken, l’excédent des dépenses sur les recettes est de 165 fr. 07, alors que l’an dernier nous avions un excédent en faveur des recettes de 1,469 f. 69. Le solde créditeur est descendu à 2,196 fr. 50.
- La caisse de pharmacie à Guise se solde par un excédent de dépenses de 61 f. 70 avec un crédit de 1,254 f. 42
- A la - caisse de pharmacie de Laeken nous avons encore un déficit assez élevé : 428 fr. 25 que nous couvrons comme ceux des années précédentes en le passant au débit du compte charges et revenus sociaux.
- En résumé les caisses d’assurances mutuelles se maintiennent dans une situation normale, sauf la caisse des pensions qui doit comme toujours être l’objet de toute notre attention.
- Je termine, Mesdames et Messieurs, en vous répétant, je ne saurais trop vous le dire, que si notre situation financière de fin d’exercice.........................
- .......................... nous continuerons à créer
- toujours du nouveau, à étendre notre fabrication et à la soigner de façon à maintenir la réputation industrielle que nous a léguée celui dont le nom doit toujours signifier pour nous : Paix et entente dans le travail, et qui en nous confiant la mission de poursuivre son œuvre, nous a donné le meilleur moyen d’honorer sa mémoire. ( Vifs app taudis s emen ts).
- Avant de donner la parole à M. Leroy Charles, rapporteur du Conseil de surveillance, pour la lecture de
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- LE DEVOIR
- son rapport, je dois vous dire que notre usine de Laeken devra, à dater de cet exercice 1898-1899, être dénommée usine de Schaerbeck; elle se trouve, en effet, maintenant sur le territoire de Schaerbeck.
- La parole est à M. Leroy Charles.
- 2» Rapport du Conseil de Surveillance.
- Mesdames et Messieurs,
- L’année dernière, en assemblée générale, vous nous avez fait l’honneur de nous nommer membres du Conseil de surveillance pour l’exercice 1897-1898. Nous avons le plaisir aujourd’hui de vous dire combien notre mission a été facilitée par l’empressement qu’ont mis Messieurs les chefs du contrôle et de la comptabilité à nous procurer tous les renseignements dont nous avions besoin et par le concours que nous a prêté tout le personnel des bureaux; nous les en remercions sincèrement.
- La situation morale, industrielle et financière de notre Société vient de nous être exposée d’une façon éloquente, détaillée et précise, par notre Aministrateur-Gérant; nous n’avons rien à y ajouter, nous reconnaissons qu’elle est exacte en tous points.
- Nous nous sommes assurés de la bonne tenue des écritures par nos vérifications mensuelles.
- Les balances de fin de mois, le portefeuille, les caisses, etc... ont été soumis à notre examen.
- L’éloignement de la succursale de Laeken nous a empêchés d’y opérer les vérifications mensuelles, mais les travaux de comptabilité que nous avons examinés, nous prouvent suffisamment que les écritures y sont, comme à Guise, exactement et régulièrement tenues.
- Nous avons assisté aux travaux d’inventaire et pris connaissance des résultats acquis à Guise et à Laeken.
- En examinant la situation de nos caisses d’assurances mutuelles nous avons constaté que, si les caisses contre la maladie se maintiennent dans une situation normale, celle des pensions se solde par un déficit assez inquiétant qui met le comité et l’Administration dans l’obliga-
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- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE 673
- tion de restreindre les secours exceptionnels, alors que nous aurions tant de souffrances à soulager.
- En prenant connaissance du rapport de Monsieur EAdministrateur-Gérant, nous avons pu constater et vous l’aurez constaté comme nous, que c’est grâce à l’impulsion que M. Colin a su donner à la fabrication.......
- un chiffre d’affaires à peu près le même que celui de l’année dernière et que la façon dont il s’intéresse aux créations nouvelles, ainsi que la vigueur et l’activiét qu’il a apportées dans la direction de notre affaire, nous font espérer de pouvoir encore pendant de longues années ......................................................
- En résumé notre Société se maintient dans une situation prospère, puisque le chiffre des bénéfices à partager qui est à peu près égal à celui de l’an dernier, est de beaucoup supérieur à celui des années précédentes.
- En toute sincérité et en toute conscience, nous approuvons les chiffres qui viennent de vous être présentés et nous vous demandons, en assurant notre Administrateur-Gérant de votre sincère confiance, de faire tous vos efforts pour simplifier la lourde tâche qui lui incombe et d’approuver le rapport qu’il vient de vous présenter et celui de votre Cpnseil de surveillance. {Applaudissements).
- Vu et approuvé :
- Les commissaires de surveillance,
- Signé : Alavoine Marcellin,
- Dieux Albert.
- Le rapporteur,
- - Signé: Leroy Charles.
- 3
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- LE DEVOIR
- 3° Adoption du rapport de la gérance
- Monsieur le Président demande si quelqu’un a des observations à présenter sur ce rapport et si on désire voter à bulletin secret.
- Personne ne demandant la parole et le vote à mains levées étant réclamé, Monsieur le Président invite l’assemblée à approuver ou improuver le rapport dont il vient de lui donner lecture.
- Le rapport est adopté à l’unanimité à mains levées, après épreuve et contre épreuve.
- 4« Adoption du rapport du Conseil de surveillance
- M. le Président demande si quelqu’un a des observations à présenter sur le rapport du Conseil de surveillance et si on désire voter à bulletin secret.
- Psrsonne ne demandant la parole et le vote à mains levées étant réclamé, Monsieur le Président invite l’assemblée à approuver ou improuver le rapport.
- Le rapport du Conseil de surveillance est adopté à mains levées, à l’unamité, après épreuve et contre épreuve.
- 5o Election du Conseil de surveillance
- 6° Election de 3 Conseillers de gérance en remplace-
- cement de MM. Jumeaux Emile, Lhote Henri et
- Louis Léon.
- Monsieur le Président fait observer que les votes pour le Conseil de surveillance et pour celui du Conseil de gérance, auront lieu simultanément afin d’abréger la durée de l'assemblée générale.
- A cet effet, Messieurs les associés ont reçu à l’avance deux bulletins de vote :
- Un blanc pour le Conseil de surveillance,
- Un bleu pour le Conseil de gérance.
- Chaque bulletin portant imprimé sa destination, il n’y a pas d’erreur possible ; de plus chaque urne porte également une pancarte indiquant le scrutin qu’elle doit renfermer.
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- ASSEMBLEE GENERALE ORDINAIRE
- 675
- En ce qui concerne le vote pour le Conseil de surveillance, Monsieur le Président rappelle à l’assemblée que les trois commissaires doivent être choisis en dehors du Conseil de gérance, conformément à l’article 59 des statuts, et que l’élection doit se faire au scrutin secret et à la majorité absolue des membres présents ou régulièrement représentés pour le premier tour de scrutin et à la majorité relative dans le cas d’un second tour.
- En ce qui concerne le vote pour les trois conseillers de gérance, le mode de scrutin est le même que pour le Conseil de surveillance, mais M. le Président fait remarquer que, conformément aux articles 82 et 84 des statuts, les conseillers doivent être choisis parmi les auditeurs désignés par le Conseil de gérance et dont les noms suivent :
- 1° MM. Cartigny Jules.
- 2o Cartigny Léon.
- 3° Degagny Edouard.
- 40 Maillet Jules.
- 5<> Walton Louis.
- 6° Coutellier Alfred.
- 7o Lamoureux Prosper
- 8o Braillon Adolphe.
- Les associés présents ou représentés formant un quantum de 286, la majorité absolue est de 144.
- Les scrutins sont ouverts et donnent les résultats suivants: "çr " '
- 1° Conseil de surveillance.
- Pennelier Célestin . 225 voix. Elu.
- Plinguet Irénée, père 197 » Elu.
- Patte Elphège 194 » Elu.
- Legrand Achille 59 »
- Flamant Charles 38 »
- Lhote Charles 26 »
- Voix diverses 25 »
- Bulletins blancs et nuis 25 »
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- LE DEVOIR
- 2° Conseil de gérance.
- MM. Cartigny Léon 228 voix Elu.
- Cartigny Jules 184 » Elu.
- Lamoureux Prosper 173 » Elu.
- Maillet Jules 107 »
- Degagny Edouard 47 »
- Walton Louis 35 »
- Braillon Adolphe 20 »
- Coutellier Alfred 18 »
- Bulletins blancs et nuis 7 »
- En conséquence de ces votes, M. le Président proclame :
- Commissaires de surveillance pour Vexercice 1898-1899.
- MM. Pennelier Célestin.
- Plinguet Irénée père.
- Patte Elphège.
- Conseillers de gérance pour l’exercice 1898-1899.
- MM. Cartigny Léon.
- Cartigny Jules.
- Lamoureux Prosper.
- M. le Président informe l’assemblée que les possesseurs de certificats d’Epargnes toucheront le solde des intérêts de l’exercice 1887-1898 avec les parts de remboursement revenant aux titres de l’exercice 1880-81, solde, et 48,592 °/° sur ceux de 1881-1882, à la caisse de l’usine comme suit :
- Mardi 4 octobre du n° 1 à 1400
- Mercredi 5 » 1401 à 1600
- Jeudi 6 » 1601 » 2000
- Vendredi 7 » 2001 » 2200
- Samedi 8 » 2201 » 2484
- L’ordre du jour étant épuisé, M. le Président donne
- la parole au secrétaire pour la lecture du procès-verbal. Après la lecture, le procès-verbal est adopté.
- La séance est levée.
- Le Secrétaire, A. Bocheux.
- Le Présidentj L. Colin.
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- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
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- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
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- Fête de l’Enfance à la succursale de Belgique
- Huit jours après la célébration de la fête de l’Enfance au Familistère de Guise, (1) c’est-à-dire le dimanche, 11 septembre dernier, eut lieu la célébration de la même fête au Familistère, nous ne dirons plus de Laeken, mais de Scliaerbeck ; car, par suite de certaines modifications administratives, la partie de territoire sur laquelle est situé l’établissement de la Société du Familistère en Belgique, est passée du ressort de la commune de Lae-ken-lez-Bruxelles dans celui de la commune de Schaer-beck.
- Nos lecteurs vont entendre plus loin M. le Bourgmestre de Scliaerbeck noter le fait dans le discours qu’il a bien voulu prononcer à la fête de l’Enfance.
- Une circonstance particulière nous a fait assister à cette fête et nous en avons rapporté la meilleure impression.
- Le but de notre voyage était de nous procurer des vues photographiques de la succursale belge, afin de compléter une série de vues pour conférences avec projections lumineuses sur l’oeuvre de J. B. A. Godin.
- La première conférence en ce genre a été donnée à Nimes, le 14 avril dernier, à 8 h. l\2 du soir, dans le local du Laboratoire municipal, par notre ami et collaborateur, M. Aug. Fabre, l’un des chefs du mouvement coopératif en France et membre, à Nimes, de la Société d’Economie populaire.
- Les vues avaient été fournies par une parente du fondateur du Familistère, Mademoiselle M. J. Dallet. (2)
- (1) Devoir du mois dernier.
- (2) M‘Ie Dallet, nièce de la directrice du Devoir, est la fille de Mm0 E. Dallet, auteur d’une méthode de lecture très appréciée.
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- LE DEVOIR
- La conférence eut un vif succès; le sujet fut redemandé et la nécessité de donner des vues de la succursale belge devint évidente.
- Aussitôt après la célébration de la Fête de l’Enfance à Guise, célébration à laquelle Madame et Mademoiselle Dallet prennent une très grande part, nous partîmes donc pour la Belgique et arrivâmes à la Succursale précisément le jour de la célébration de la Fête de l’Enfance.
- Là, en entrant dans la cour intérieure du Familistère, notre premier regard fut attiré par le buste de J. B. A. Godin se détachant en blanc sur un faisceau artis-tement composé de drapeaux belges et français. L’effet était absolument satisfaisant. Toute la cour était pavoi-sée de mêmes drapeaux auxquels se joignaient des ban-derolles blanches et vertes, aux couleurs de la commune de Schaerbeck dont relève maintenant le Familistère.
- Le buste de Godin dominait une estrade recouverte d’un tapis et entourée de feuillages et d’arbustes en fleurs.
- Sur cette estrade étaient disposés des sièges à l’intention de M. le Bourgmestre, des représentants de l’Administration communale de Schaerbeck, du directeur de l’Etablissement, M. Charles Dequenne (fils de l’ancien administrateur-gérant de la Société du Familistère) et des principaux fonctionnaires. Citons parmi eux un ancien élève des classes du Familistère de Guise, M. Lecail Alphonse, à qui la renommée attribue une grande part de l’ornementation de la cour et qui, bien gentiment, nous répondit à ce sujet : « Je tâche simplement de faire pour les autres ce qu’on a fait pour nous autrefois». Excellent sentiment qui comporte la propagation indéfinie du bien.
- Sur la même estrade, de chaque côté et en avant, se trouvaient deux tables chargées de livres brillamment reliés dont les dorures étincelaient. Des prix divers et de nombreux jouets complétaient ce tableau plein de promesses.
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- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
- 679
- Sur la gauche de cette estrade principale en était une plus petite à l’intention des enfants qui ont prêté leur concours à la cérémonie par l’exécution de choeurs, saynètes et récitations diverses.
- Sur la droite était massé le groupe des musiciens du Familistère. Leur sûreté d’exécution et le sentiment qu’ils ont apporté dans tous les morceaux nous ont fait le plus grand plaisir.
- Le service d’ordre était fait par les pompiers de l’établissement.
- En avant des estrades et y faisant face, étaient groupés les enfants : garçons d’un côté, filles de l’autre ; un espace vide entre eux pour la circulation ; et derrière ces élèves se trouvaient une forte partie des habitants du Familistère accompagnés de leurs invités.
- De nombreux rangs de chaises avaient été mis à leur disposition par les soins de l’administration.
- Les balcons, en outre, étaient garnis de spectateurs.
- Trois lustres composés avec des lanternes vénitiennes descendaient de la toiture, ornant les hauteurs de la cour.
- Le nombre des écoliers, au Familistère belge, est de 120 à 130, soit :
- De 2 à 6 ans, filles et garçons, 45 à 50 ;
- De 6 à 9 ans. — une cinquantaine;
- De 9 à 14 ans, — une trentaine.
- Ils sont répartis en trois classes, et confiés : les plus jeunes à deux institutrices ; les aînés à un instituteur.
- Passons au programme de la cérémonie proprement dite de la distribution des prix :
- FÊTE DE L’ENFANCE
- Programme
- 1. Hommage et Reconnaissance, Marche, Preckher
- 2. Si fêtais Roi, Ouverture............... Adam
- 3. Nos villes, Chœur patriotique interprété
- par les élèves.
- 4. La même chose que lui, Duo.
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- LE DEVOIR
- 5. Récitations.
- 6. Au bord de VAmblève, Bluette......... Heymans
- 7. Blancbec et Noiraud, Saynette comique
- 8. Intermède de Cavaleria Rusticana. .. Mascagni
- 9. Entr’acte et chœurs des fiançailles de
- Lohengrin.......................... Wagner
- 10. Les Champs.................. i Chœurs, chantés
- 11. En passant devant le bois. .. i par les enfants
- 12. Discours.
- 13. Lecture du palmarès.
- 14. Visite des travaux des élèves exposés dans les classes.
- Les morceaux nos 1 et 2 de ce programme furent, nous le répétons, exécutés de façon à mériter tous les éloges.
- On passe au « Chœur patriotique » exécuté par les élèves. La petite estrade s’emplit d’un groupe de jeunes filles et de jeunes garçons et le chant s’élève soutenu par le maître qui, à côté, tient le piano.
- Les couplets, consacrés à chacune des principales villes, sont chantés par un jeune soliste et le refrain est repris par tout le groupe.
- Le duo : « La même chose que lui » est aussi très-gentiment chanté. Tous les morceaux exécutés par les enfants sont accueillis par des bravos, bien mérités, du reste.
- Le chœur : « En passant devant le bois » ravit absolument l’assemblée.
- Le moment de la distribution des récompenses est proche. Le directeur de l’établissement, M. Ch. De-quenne, se lève et prononce un discours que l’auditoire coupe de fréquents applaudissements.
- Voici les paroles de M. Dequenne:
- « Chers élèves,
- « Vous allez recevoir aujourd’hui la récompense due à vos efforts et elle vous sera d’autant plus précieuse, j’en suis sûr, qu’elle vous rappellera par l’apparat dont nous en entourons la distribution, tout l'intérêt que notre bienfaiteur Glodin portait à la jeunesse. (Bravos).
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- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
- 681
- « Je viens donc féliciter et les engager à continuer à bien faire, ceux qui par le travail assidu et la vigilance exemplaire se sont plus particulièrement distingués; quant à ceux dont les efforts ont été moins soutenus, dont l’ardeur s’est quelquefois ralentie et qui n’ont pu être compris sur la liste du vrai mérite, puissent-ils profiter de la leçon pour que l’an prochain ils récoltent à leur tour une ample moisson de lauriers.
- « Mais pour arriver à ce but, je rappellerai aux uns et aux autres qu’ils ont des devoirs à remplir.
- « L’assiduité doit être la première qualité qui fait le bon écolier. L’assiduité, c’est cette habitude de l’école qui fait qu’un enfant ne s’absente jamais sans un motif raisonnable, sans une permission obtenue de son maître. Elle consiste non seulement à suivre, sans en manquer un seul, tous les exercices de l’école, mais encore à s’y présenter à l’heure indiquée par le règlement. Sans cette qualité qui contient le germe de toutes les autres, nulle suite dans le travail, nulle liaison dans l’enseignement, et par conséquent nul progrès.
- » Gardez-vous donc de ces absences sans motif réel qui, vous promenant de distractions en distractions, vous feraient perdre avec le goût du travail le fil des études.
- » Appliquez-vous donc sérieusement et songez que le temps perdu ne se retrouve jamais.
- » A l’assiduité joignez la docilité, cette obéissance filiale qui vous fait prêter une oreille attentive aux leçons, aux conseils et aux exhortations de vos maîtres. — Investis par leurs fonctions d’une autorité toute paternelle, vos instituteurs ont le droit d’exiger de vous, pour le plus grand avantage de votre avenir, une soumission respectueuse. Vous manqueriez donc au précepte de la docilité si, par insouciance ou par calcul, vous ne teniez aucun compte des prescriptions qu’une sage discipline a établies au sein de l’école.
- » L'assiduité et la docilité sont ordinairement accompagnées d’un ardent désir de s’instruire. Aussi, suivez l’écolier assidu et docile jusque dans la maison pator-
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- 682
- LE DEVOIR
- nelle, vous le trouverez, soit au milieu de ses livres qu’il étudie avec ardeur, soit au milieu de ses cahiers où il achève les devoirs commencés à l’école. Pour lui, il n’est point de repos que la tâche donnée par le maître ne soit accomplie, que les leçons prescrites ne soient apprises avec exactitude. Visitez ses livres, ses cahiers, ils sont tenus avec un ordre, avec une propreté qui lui font honneur.
- » Ses camarades même qui ne marchent pas dans la même voie, ne peuvent s’empêcher de lui rendre cette justice qu’il est le plus docile, le plus appliqué, le plus assidu de tous, et ce parfum de bonne conduite se répand au dehors de l’école et signale cet élève laborieux à la bienveillance des personnes chargées de renseignement.
- » Vous, parents, vous contribuez dans une certaine mesure aux succès de vos enfants, car si l’instituteur est chargé d’expliquer pendant les exercices scolaires les matières d’un programme déterminé, à vous, parents, reste l’obligation de surveiller dans l’intervalle de chaque classe le travail de vos enfants, afin que la semence déposée par le maître tombe toujours dans une terre bien préparée. A vous de seconder les leçons du maître et cette obligation devient plus rigoureuse à mesure que vos enfants grandissent. Ne vous y trompez pas, sans cette surveillance active de votre part, il n’y a guère pour vos enfants de succès possible. Mais pour qu’elle soit efficace, cette surveillance doit être journalière et non s’exercer seulement en certains temps et en certaines circonstances. Et vous devez apporter d’autant plus de zèle à cette obligation qu’il y va de vos plus chers intérêts. Je ne saurai donc trop engager les parents à surveiller leurs enfants en dehors des classes : vous devez les maintenir occupés de leurs devoirs et de leurs leçons comme de leurs jeux et de leurs plaisirs, et ne pas souffrir qu’abandonnés à eux-mêmes sur les voies publiques, ils ne respirent le poison des mauvaises sociétés où ils apprennent un langage éhonté, funeste avant-coureur de la perversité des moeurs.
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- NOUVELLES DU FAMILISTERE
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- » Rien ne remplace l’influence du foyer paternel, ni la sage direction d’une mère éclairée, ni les conseils et les exemples d’un père laborieux.
- » J’insiste donc encore comme chaque année, et je ne trouve pas puéril de le répéter, sur la nécessité pour les parents de parfaire l’éducation de leurs enfants, et sur l’obligation pour les enfants de suivre religieusement les principes et les préceptes enseignés à l’école.
- » Vous préparerez ainsi, chers élèves, votre avenir dans le présent.
- > Que deviennent, en effet, les jeunes gens, quand ils ont quitté l’école?
- » Il semblerait, à voir le détachement avec lequel on les abandonne bien souvent à eux-mêmes, qu’ils n’aient plus rien à apprendre et qu’ils soient aptes à se diriger dans la vie. Or, c’est précisément à ce moment critique qu’ils ont le plus besoin d’être éclairés, avertis, sinon instruits. Alors, en effet, commence leur véritable éducation sociale. De leurs premiers pas dans la collectivité dépendra tout leur avenir.
- » Ceux qui ont le bonheur de continuer à vivre dans le giron de la famille, se guident facilement d’après elle et ils sont moins exposés à la contagion des mauvaises fréquentations et des pernicieux exemples. Mais les autres qui se croient ou qui sont émancipés parce qu’ils ont terminé leurs classes, combien de périls ne les menacent-ils pas? L’on ne saurait prêter une sollicitude trop attentive à l’entrée de la jeunesse dans le monde social. L’homme n’est pas fait encore lorsque l’élève croit avoir achevé ses classes : son éducation sociale ne commence qu’après l’école.
- » Je vous invite donc, chers élèves, à vous préparer dès maintenant à tenir dignement le rôle qui vous sera dévolu plus tard comme membre de l’Association et à être ensuite les futurs collaborateurs de cette belle œuvre. (Bravos).
- » Comme vos parents, comme vos aînés, par l’entente cordiale de vos rapports vous concourrez à la marche harmonique de notre organisation.
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- LE DEVOIR
- » Aimez-vous les uns les autres , redisait souvent Godin, notre vénéré fondateur, et ainsi vous marcherez ensemble, en amis et en frères d’une même famille, dans la voie du Travail, de la Paix et du Progrès. (.Bravos répètes).
- » Je ne veux pas terminer sans remercier les représentants de l’administration communale de Schaerbeck ainsi que les personnes étrangères à notre Association de leur bienveillante participation à notre petite fête. Nous les remercions de la marque de haut intérêt que nous apporte leur sympathique présence. Je serai heureux et fier que notre oeuvre ait pu retenir l’attention et provoquer l’admiration de tous ceux qui s’intéressent à la classe des travailleurs. Pour nous, qui avons le culte du souvenir, c’est un hommage rendu à la mémoire de Godin. ».
- Des applaudissements chaleureux accueillent la fin de ce discours.
- M. le Bourgmestre de Schaerbeck se lève, alors, et d’une voix qui porte à tous les points de la vaste cour, il improvise avec une émotion visible et qui se communique à toute l’assemblée, déjà impressionnée par les paroles de M. Dequenne, un discours, dont, à notre vif regret, nous ne pouvons qu’à peine indiquer le sens ; car l’enthousiasme du public va croissant à l’audition des paroles de M. le Bourgmestre et parfois les bravos couvrent pour nous la voix, toute forte qu’elle soit.
- M. le Bourgmestre exprime d’abord combien il est heureux d’avoir vu passer dans le ressort de la commune de Schaerbeck l’établissement Godin ; il dit que son collègue, le Bourgmestre de Laeken, en lui transmettant les affaires intéressant le territoire cédé à la commune de Schaerbeck lui avait signalé que « ce territoire comprenait le joyau de Laeken : l’établissement du Familistère. »
- Nous ne pouvons rendre l’impression profonde qui s’empare de l’assemblée à ces paroles ; des bravos en-
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- thousiastes emplissent la cour. M. le Bourgmestre continue : Il est heureux d’assister à la fête de famille qui réunit le jour de la distribution des prix tous les travailleurs. Il est émerveillé de la façon grandiose dont la salle est décorée. Les drapeaux belges et français qui marient leurs couleurs dans les trophées lui rappellent cette glorieuse époque de 1830 qui fut le signal de l’émancipation du pays.
- Appréciant l’œuvre sociale de Godin, il dit que la maison unitaire est la maison de l’avenir, la maison rêvée depuis si longtemps par les apôtres de l’émancipation humaine.
- « L’association instituée comme elle l’a été par Go-din, concilie les intérêts de tous les travailleurs attachés à une même œuvre ; elle rend visible la solidarité qui relie tous les membres de la famille humaine. »
- Prenant pour exemple le corps musical du Familistère de Schaerbeck, M. le Bourgmestre dit que l’harmonie si belle dont les musiciens ont fait jouir l’assemblée a été le résultat des efforts de chacun pour accomplir son rôle, se maintenir dans les accords voulus. Et il ajoute : « De même que les hommes s’associent pour obtenir l’harmonie musicale, ils peuvent s’associer — et c’est ce que démontre l’œuvre de Godin — pour obtenir l’harmonie sociale. »
- M. le Bourgmestre termine donc en rendant hommage à la mémoire de Godin qui a su donner à l’ouvrier la place qui lui est due, malgré tous les obstacles accumulés devant lui.
- Le discours s’achève au milieu d’indescriptibles bravos.
- On passe ensuite à la distribution des récompenses, puis un nouveau morceau de musique clôt cette partie de la cérémonie.
- Le cortège se reforme et va procéder à la visite des travaux des élèves exposés dans les classes.
- Nous retrouvons là des choses analogues à celles décrites dans notre dernier numéro, à l’occasion de la fête de l’Enfance, au Familistère de Guise : travaux de couture,
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- crochet, tricot, etc., de la part des jeunes filles ; dessins linéaires et dessins d’ornement ou d’objets divers, par les jeunes garçons.
- Comme au Familistère de Guise, un bal a lieu le soir dans la cour vitrée du Familistère et des jeux divers occupent la journée du lundi.
- Terminons en félicitant les habitants du Familistère de Schaerbeck des sentiments de paix et de cordialité qui rayonnent chez eux et sont bien de nature à rallier à l’idée de la maison de sécurité et de protection mutuelle, tous ceux qui en seront les témoins.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- ETATS-UNIS
- Développement commercial.
- La grande république transatlantique ne triomphe pas seulement dans la lutte engagée avec l’Espagne, mais aussi dans un autre domaine plus pacifique, celui de son commerce.
- L’année fiscale 1897-1898 qui vient de se clore lui a apporté à cet égard, une pleine satisfaction. Elle vient maintenant en second rang au point de vue de son commerce extérieur , n’ayant plus devant elle que la Grande-Bretagne ; elle a dépassé la France et l’Allemagne et fait neuf milliards de francs d’affaires.
- Les importations se sont élevées, en effet, dans le dernier exercice , à trois milliards de francs, et les exportations à six milliards.
- Jamais les importations n’avaient été aussi basses et les exportations aussi hautes.
- La plus forte partie des exportations a été naturellement fournie par le blé, mais les produits manufacturés forment pourtant un quart des six milliards.
- Il ne reste plus qu’à distancer l’Angleterre et ce n’est, pense-t-on, qu’une question de temps.
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- La lutte contre l’alcoolisme.
- On lit dans le Journal de Genève :
- « Il se fait aux Etats-Unis, comme bien l’on sait, une œuvre de propagande énorme pour répandre la pratique de la tempérance. Un puissant concours donné à cette œuvre, c’est la préférence dont jouissent en nombre de branches les professionnels abstinents. Ils font prime. Plus la responsabilité assumée dans un poste quelconque est grande, plus il y a de probabilités pour que l’on
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- fasse une condition aux titulaires de s’abstenir de toute boisson enivrante. Dans le service des chemins de fer, par exemple, il est presque indispensable pour faire son chemin d’être un anti-alcoolique.
- » Il n’en reste pas moins que la consommation des alcools est effroyablement élevée aux Etats-Unis. Il est même permis de penser que les individus qui ne rompent pas avec les liqueurs vont plus loin qu’ailleurs dans l’intempérance, car comment sans cela les résultats seraient-ils ce qu’ils sont?
- » On peut s’en faire une idée en parcourant le rapport d’une commission nommée par le Congrès en 1896 pour étudier ce point. Son travail, qui vient de paraître par les soins du département du travail, est d’une éloquence irrésistible, mais bien douloureuse. On peut juger de ce qui se boit par le montant des impôts perçus sur les spiritueux. La somme qu’ils forment serait presque suffisante pour faire face à tous les frais de l’enseignement officiel primaire et secondaire. On arrive, en effet, à 605 millions de francs pour la part du gouvernement fédéral, à 50 millions pour celle des Etats , 25 millions pour celle des comtés, et 175 millions pour celle des municipalités. On est heureux, cependant, de pouvoir constater que la bière fait souvent une concurrence très sensible aux boissons fortes.
- » En plusieurs des Etats de l’Union américaine, il existe une sorte de referendum restreint , portant exclusivement sur le régime des spiritueux. Dans les Etats en possession de ce droit, une localité quelconque pourra poser à ses habitants cette question : « Voulez-vous, oui ou non, autoriser les débits de spiritueux ? » Si la réponse est non, tout est dit, aucune patente n’est accordée pour l’exploitation de cabarets. Cet instrument de consultation populaire a nom local option, option locale.
- » Les villes, en général de second ou troisième ordre, ou moins encore, qui possèdent chez elles des Universités, sont naturellement très enclines, si elles jouissent du droit d’option locale, à s’en servir pour soustraire
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- la jeunesse des études aux tentations de l’alcoolisme.. Celle de Cambridge, près Boston, qui a l’honneur d’abriter chez elle l’Université de Harvard, le plus ancien établissement de haute culture des Etats-Unis, est dans ce cas. Mais elle voudrait faire un pas de plus dans la voie de la réglementation en revenant au couvre-feu, un peu modernisé, il est vrai. Nous lisons à ce sujet dans le Harper’s Weekly de New-York:
- « Les aiderai,en de Cambridge semblent bien disposés à l’égard du règlement du couvre-feu qui interdirait à tout enfant au-dessous de 16 ans de rester dans la rue, passé 9 h. 1/4, à moins d’y être accompagné par un parent ou gardien, ou porteur d’un billet écrit le jour même et l’autorisant à s’éloigner de la maison. On objecte à cela que Cambridge est trop grande ville pour qu’il soit possible d’appliquer cette mesure sans bien des embarras, et pourtant l’importance de Cambridge ne l’a pas empêchée de se doter de la loi supprimant les patentes de cabarets, et là où une telle loi existe et donne satisfaction au public, on ne voit pas pourquoi le règlement du couvre-feu ne s’exécuterait pas aussi. »
- ANGLETERRE
- Le socialisme municipal.
- Le conseil du comté (conseil municipal) de Londres a décidé de municipaliser à la fin de l’année toutes les lignes de tramways de la capitale.
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- Retraites pour la vieillesse.
- La commission chargée par le Trésor de faire une enquête sur la question des retraites pour la vieillesse vient de déposer son rapport.
- Après deux années d’études, la commission arrive à cette conclusion qu’aucun des projets examinés n’est réalisable.
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- FRANGE
- La dette nationale.
- Quoi est exactement le total de la dette de la France ?
- En 1890, un rapport de M. C.Pelletan en fixait le capital nominal 4 30,800,815,394 fr., le capital réellement emprunté s'élevant à 22,824,043,696 fr. Le taux réel auquel ressortissaient les emprunts s’élevait à 4,62 °/0.
- En 1893, M. Poincarré, dans son rapport général sur le budget du ministère des finances, évaluait à 30 milliards 611,685,122 fr. la dette publique en capital.
- Tout récemment, dans son rapport au nom de la commission des finances du Sénat pour le budge't de 1898, M. Morel, sénateur, évaluait le capital de la dette publique au 1er janvier 1898, y compris les cautionnements et la dette flottante à 30,506,255,301 fr.; mais dans ces chiffres n’étaient pas compris la dette viagère et les emprunts départementaux et communaux; de plus, le capital de la dette consolidée, rentes 3 1/2 et 3%, et celui de la rente amortissable étaient évalués au pair de 100 fr., alors que, d’après les cours cotés à la Bourse, le capital réel représenté par ces titres est de beaucoup supérieur.
- D’après d’autres économistes, on doit chiffrer à 32 milliards, en nombre rond, le capital de la dette de l’Etat et à 35 ou 36 milliards (près de 1,000 fr. de dette par tête d’habitant) , en ajoutant aux chiffres ci-dessus environ 3 milliards et demi de dettes locales.
- {République française).
- La loi Bérenger dans la marine.
- Le vice-amiral Humann vient d’adresser aux commandants des bâtiments de l’escadre de manœuvre une circulaire en vue de l’application à bord des principes pes de la loi Bérenger.
- Voici le texte de cette circulaire :
- « Le commandant en chef estime qu’il est sans inconvénient pour les principes de discipline militaire d’essayer
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- à bord des bâtiments de l’escadre l’applicatien de la loi Bérenger, dont les pouvoirs publics ont depuis plusieurs années introduit l’usage dans la justice civile, et voici comment le commandant en chef comprendrait qu’il y ait heu d’agir.
- » Une première faute du service courant commise par un homme, soit nouveau au service, soit récemment embarqué, soit enfin recommandable par ses bons antécédents , bénéficierait de la suspension de la peine disciplinaire.
- » Suivant la gravité du cas, l’homme serait ou averti ou réprimandé, et son nom serait affiché, sur un tableau placé dans une position assez apparente au poste de l’équipage pour que le délinquant reçoive, pendant une semaine, un avertissement permanent de la punition qu’il a encourue et qui n’est que différée; en cas de récidive à bref délai, le cumul de la punition serait applicable.
- » Le commandant en chef sait que des dispositions analogues existent déjà à bord de plusieurs bâtiments et que l’on a eu à s’en louer.
- » Il ne veut cependant pas les rendre impérativement obligatoires et laisse chaque commandant juge de la manière d’en régler le fonctionnement ainsi que du degré de gravité qui justifierait, même pour une première faute, une répression immédiate. »
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- BELGIQUE
- La villa des ouvriers.
- Une correspondance de Belgique annonce que l’on vient de fonder à Ostende, la plus luxueuse des cités balnéaires belges, une coopérative comportant à la fois une boulangerie et un hôtel où les ouvriers pourront se loger au plus bas prix possible et jouir pendant quelques jours du repos au bord de la mer. Les fonds sont faits ; le terrain est acheté, les plans des constructions sont en ce moment à l’étude. Nul doute qu’à la saison prochaine s’ouvrira sur la plage « la villa des ouvriers ».
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- ALLEMAGNE Les syndicats.
- Aux termes de l’intéressant rapport annuel publié par la Commission générale des Syndicats d’Allemagne sur la situation corporative du pays, le nombre des ouvriers syndiqués a été :
- En 1891, de 287,659 ; en 1892, de 244, 734; en 1893, de 229,810; en 1894, de 252,044; en 1895, de 269,954 ; en 1896, de 335,088; en 1897, de 419,169.
- Malgré l’acccroissement qui a eu lieu pendant ces dernières années, les ouvriers syndiqués ne forment qu’une partie insignifiante du nombre total des ouvriers occupés dans les industries où il existe des Syndicats ouvriers. Le nombre de ces derniers étant de 6,165,725, les ouvriers organisés ne constituent que 6,5 % du nombre total. Pour ce qui est des femmes, il n’y a sur
- I, 101,701 femmes occupées dans les industries que
- II, 644 syndiquées, soit 1,05 % du nombre total.
- Le métier qui compte le plus de syndiqués est celui de typographes ; sur 100 typographes, il y a 66,8 qui font partie d’un syndicat. Ensuite viennent les sculpteurs sur pierre, dont 55,45 % sont organisés ; les ouvriers des ports, avec 87,95 °/o de syndiqués. Parmi les métallurgistes, il n’y a que 9,27 °/o qui soient syndiqués.
- Au point de vue du nombre absolu d’adhérents, la Fédération la plus nombreuse est celle des métallurgistes avec 59,880 membres ; ensuite viennent les maçons avec 42,652 adhérents ; les ouvriers de l’industrie des bois avec 40,876 adhérents ; la Fédération des typographes avec 22,865 ; les ouvriers textiles avec 22,648 ; les mineurs avec 18,000 et les charpentiers avec 17,620 adhérents.
- Les Fédérations étaient au commencement de 1897 au nombre de 51. Le total de leurs recettes pour la même année s’est élevé à 4,598,872 francs, les dépenses à 3,915,427 fr.
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- DANEMARK
- Les progrès du socialisme.
- D’après les rapports fournis au récent congrès d’0~ densee, le nombre des cercles socialistes danois est de 250, comptant environ 30,000 membres. Ne sont pas comprises dans ce chiffre les associations de métiers, les sociétés ouvrières professionnelles et mutuelles qui, sans être affiliées au socialisme, lui empruntent cependant une certain nombre de revendications d’ordre économique. Les membres de ces sociétés forment une masse d’environ 70,000 hommes.
- Le parti socialiste est organisé principalement dans les villes. Il veut gagner les paysans, et le congrès, après avoir arrêté la fondation de nouveaux journaux quotidiens, a décidé de former un certain nombre d’orateurs, qui devront faire la propagande dans les régions agricoles.
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- UNE VISITE AU FAMILISTÈRE
- Le 24 octobre dernier, le Familistère a été honoré de la visite des personnes dont les noms suivent :
- MM. Luigi Luzzati, ancien Ministre des Finances d’Italie, et l’un des chefs du mouvement coopératif italien.
- Comte Collarini , conseiller d’ambassade , et deux chefs de Cabinet : MM. Poma et Gentili di Giuseppe.
- Jules Siegfried, sénateur, ancien ministre du commerce et de l’industrie, président du Comité de direction du Musée social;
- Léopold Mabilleau, professeur de Faculté, correspondant de l’Institut de France, directeur du Musée social;
- Léon de Seilhac, délégué au service industriel et ouvrier du susdit Musée;
- Grosseteste-Thierry, ingénieur, membre de la section des Assurances sociales ;
- Georges Maurin, avocat, rédacteur à VEmancipation, de Nimes.
- Ces messieurs arrivèrent vers midi et furent reçus par M. Colin, l’administrateur-gérant de la Société du Familistère. Après un déjeuner tout cordial au foyer du Théâtre et une visite à Mme veuve Godin, dans l’ancien appartement du fondateur de l’Association, ils examinèrent l’habitation unitaire et ses annexes, la nourricerie, les écoles maternelles , enfantines et primaires , les magasins, jardins, etc... puis l’usine.
- Tous ces messieurs témoignaient leur admiration pour l’organisme social et industriel qui se déroulait devant eux.
- M. Luigi Luzzati, ardent apôtre du mouvement coopératif et des Banques populaires en son pays, évoquait au cours de sa visite le souvenir d’Edward Yansittart Neale, le grand coopérateur anglais, admirateur si dévoué de l’oeuvre de J. B. A. Godin, et marquait hautement son approbation.
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- UNE VISITE AU FAMILISTÈRE
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- M. Grosseteste-Thierry , très compétent en matière d’assurance sociale, louait tout spécialement les nombreuses institutions de prévoyance dont il pouvait constater le mécanisme.
- Le lecteur jugera de l’impression très favorable que ces messieurs emportèrent de leur visite, par les deux citations suivantes que nous relevons sur le livre des visiteurs :
- « Avec l’expression de ma plus vive admiration pour > l’oeuvre industrielle , sociale et philanthropique de » M. Glodin ».
- Signé : Jules Siegfried, sénateur.
- « Venus pour nous instruire, nous avons beaucoup » appris et ne l’oublierons pas ».
- Signé : Léopold Mabilleau, directeur du Musée social.
- Ces messieurs quittèrent le Familistère vers 5 heures du soir, regrettant, disaient-ils, de n'avoir pu consacrer plus de temps à la visite d’un établissement « plus intéressant encore qu’ils ne l’avaient pensé ».
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- LE DEVOIR
- FAMILY
- par Hector MALOT
- Ouvrage couronné par l’Académie française
- ( Suite).
- Une autre arriva, puis une troisième, puis une quatrième; alors ce fut un caquetage assourdissant; toutes parlant en même temps , chacune racontait sa journée; dans l'espace ménagé entre les lits elles tiraient et repoussaient leurs boîtes ou leurs paniers qui s'enchevêtraient les uns dans les autres, et cela provoquait des mouvements d'impatience ou des paroles de colère qui toutes se tournaient contre la propriétaire du grenier.
- « Queu taudis!
- — El’mettra bentôt d’autres lits au mi tan.
- — Por sûr, j'ne resterai point là d’ans.
- — Où qu’ tiras; c’est-y mieux cheux l'zautres? »
- Et les exclamations se croisaient ; à la fin cependant, quand les deux premières arrivées se furent couchées, un peu d’ordre s’établit, et bientôt tous les lits furent occupés, un seul excepté.
- Mais pour cela les conversations ne cessèrent point, seulement elles tournèrent; après s’être dit ce qu’il y avait eu d’intéressant dans la journée écoulée, on passa à celle du lendemain, au travail des ateliers, aux griefs, aux plaintes, aux querelles de chacune, aux potins de l’usine entière, avec un mot de ses chefs : M. Yulfran, ses neveux qu’on appelait « les jeunes », le directeur, Talouel, qu’on ne nomma qu’une fois , mais qu’on désigna par des qualificatifs qui disaient mieux que des phrases la façon dont on le jugeait : la Fouine, l’Mince, Judas.
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- EN FAMILLE
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- Alors Perrine éprouva un sentiment bizarre dont les contradictions l’étonnèrent : elle voulait être tout oreilles , sentant de quelle importance pouvaient être pour elle les renseignements qu’elle entendait; et d’autre part elle était gênée, comme honteuse d’écouter ces propos.
- Cependant ils allaient leur train, mais si vagues bien souvent, ou si personnels qu’il fallait connaître ceux à qui ils s’appliquaient pour les comprendre ; ainsi elle fut longtemps sans deviner que la Fouine, l’Mince et Judas ne faisaient qu’un avec Talouel, qui était la bête noire des ouvriers, détesté de tous autant que craint, mais avec des réticences, des réserves, des précautions , des hypocrisies qui disaient quelle peur on avait de lui. Toutes les observations se terminaient par le même mot ou à peu près :
- « N’empêche que ce soit ein ben brav’ homme!
- — Et juste donc !
- — Oh ! pour ça! »
- Mais tout de suite une autre ajoutait :
- « N’empêche aussi... »
- Alors les preuves étaient données de façon à montrer cette bonté et cette justice.
- « S’il ne fallait point gagner son pain ! »
- Peu à peu les langues se ralentirent :
- « Si on dormait, dit une voix alanguie.
- — Qui t’en empêche?
- — La Noyelle n’est pas rentrée.
- — Je viens de la voir.
- — Ça y est-il ?
- — En plein.
- — Assez pour qu’elle ne puisse pas monter l’escalier?
- — Ça, je ne sais pas.
- — Si on fermait la porte à la cheville?
- — Et le tapage qu’elle ferait.
- — Ça va recommencer comme l’autre dimanche.
- — Peut-être pire encore. »
- A ce moment on entendit un bruit de pas lourds et hésitants dans l’escalier.
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- LE DEVOIR
- « La voilà. »
- Mais les pas s’arrêtèrent et il y eut une chute suivie de gémissements.
- « Elle est tombée.
- — Si elle pouvait ne pas se relever.
- — Elle dormirait aussi ben dans l’escalier qu’ici.
- — Et nous dormirions mieux. »
- Les gémissements continuaient mêlés d’appels.
- « Viens donc, Laïde : un p’tit coup de main, m’n’éfant.
- — Plus souvent que je vas y aller.
- — Obé ! Laïde, Laïde ! »
- Mais Laïde n’ayant pas bougé, au bout d’un certain temps les appels cessèrent.
- « Elle s’endort.
- — Quelle chance.
- Elle ne s’endormait pas du tout; au contraire, elle essayait à nouveau de monter l’escalier, et elle criait :
- « Laïde, viens me donner la main , m’n’éfant, Laïde, Laïde. »
- Elle n’avançait pas évidemment, car les appels partaient toujours du bas de l’escalier, de plus en plus pressants à chaque cri, si bien qu’ils finirent par s’accompagner de larmes :
- « Ma p’tite Laïde, ma p’tite Laïde, p’tite, p’tite; l’escalier s’enfonce, ob ! la! la! »
- Un éclat de rire courut de lit en lit.
- « C’est-y que t’es pas rentrée, Laïde, dis, dis Laïde, dis ; je vas aller te qu’ri.
- — Nous v’ià tranquilles, dit une voix.
- — Mais non , elle va chercher Laïde qu’elle ne trouvera pas, et quand elle reviendra dans une heure, ça recommencera.
- — On ne dormira donc jamais !
- — Va lui donner la main , Laïde;
- — Vas-y, té.
- — C’est té qu’é veut. »
- Laïde se décida, passa un jupon et descendit.
- « Oh ! m’n’éfant, m’n’éfant » , cria la voix émue de la Noyelle.
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- EN FAMILLE
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- Il semblait qu’elles n’avaient qu’à monter l’escalier qui ne s’enfoncerait plus, mais la joie de voir Laïde chassa cette idée :
- « Viens avec me, je vas te payer un p’tiot pot. »
- Laïde ne se laissa pas tenter par cette proposition.
- « Allons nous coucher, dit-elle.
- — Non, viens avec me, ma p’tite Laïde. »
- La discussion se prolongea, car la Noyelle qui s’était obstinée dans sa nouvelle idée, répétait son mot toujours le même :
- « Un p’tiot pot.
- — Ça ne finira jamais, dit une voix.
- — J’voudrais pourtant dormir, mé.
- — Faut s’iever demain.
- — Et c’est comme ça tous les dimanches.
- Et Perrine qui avait cru que, quand elle aurait un toit sur la tête, elle trouverait le sommeil le plus paisible ! Comme celui en plein champ, avec les effarements de l’ombre et les hasards du temps, valait mieux cependant que cet entassement dans cette chambrée, avec ses promiscuités, son tapage et l’odeur nauséeuse qui commençait à la suffoquer d’une façon si gênante qu’elle se demandait comment elle pourrait la supporter après quelques heures.
- Au dehors, la discussion durait toujours et l’on entendait la voix de la Noyelle qui répétait : « Un p’tiot pot », à laquelle celle de Laïde répondait : « Demain. »
- « Je vas aller aider Laïde, dit une des femmes, ou ça durera jusqu’à demain. »
- En effet elle se leva et descendit; alors dans l’escalier se produisit un grand brouhaha de voix, mêlé à des bruits de pas lourds, à des coups sourds et aux cris des habitants du rez-de-chaussée, furieux de ce tapage : toute la maison semblait ameutée.
- A la fin la Noyelle fut traînée dans la chambre, pleurant avec des exclamations désespérées:
- « Qu’est-ce que je vos ai fait? »
- Sans écouter ses plaintes, on la déshabilla et on la coucha; mais pour cela elle ne s’endormit point et continua de pleurer en gémissant.
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- « Qu’est que je vos ai tau pour que vous me brutalisiez? Je suis-ty malheureuse! Je suis-ty une voleuse qu’on ne veut pas boire avec me? Laïde, j’ai set. »
- Plus elle se plaignait, plus l’exaspération contre elle montait dans la chambrée, chacune criant son mot plus ou moins fâché.
- Mais elle continuait toujours :
- « Salut, turlututu, chapeau pointu, fil écru , t’es rabattu. »
- Quand elle eut épuisé tous les mots en u qui amusaient son oreille, elle passa à d’autres qui n’avaient pas plus de sens.
- « Le café à la vapeur, n’a pas peur, meilleur pour le cœur; va donc, balayeur; et ta sœur? Bonjour, monsieur le brocanteur. Ah! vous êtes buveur! ça fait mon bonheur, peut-être votre malheur. Ça donne la jaunisse ; faut aller à l’hospice ; voyez la directrice ; mangez de la réglisse ; mon père en vendait et m’en régalait , aussi ça m’allait. Ce que j’ai sef, monsieur le chef, sef, sef, sef! »
- De temps en temps la voix se ralentissait et faiblissait comme si le sommeil allait bientôt se produire ; mais tout de suite elle repartait plus hâtée, plus criarde, et alors celles qui avaient commencé à s’endormir se réveillaient en sursaut en poussant des cris furieux qui épouvantaient la Noyelle, mais ne la faisaient pas taire :
- «Pourquoi que vous me brutalisez? Ecoutez, pardonnez, c’est assez.
- — Vous avez eu une belle idée de la monter !
- — C’est té qu’as voulu.
- — Si on la redescendait ?
- — On ne dormira jamais. »
- C’était bien le sentiment de Perrine qui se demandait si c’était vraiment ainsi tous les dimanches, et comment les camarades de la Noyelle pouvaient supporter son voisinage : n’existait-il pas à Maraucourt d’autres logements où l’on pouvait dormir tranquillement ?
- Il n’y avait pas que le tapage qui fût exaspérant dans cette chambrée, l’air aussi qu’on y respirait commen-
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- çait à n’être plus supportable pour elle : lourd , chaud, étouffant, chargé de mauvaises odeurs dont le mélange soulevait le coeur ou le noyait.
- A la fin cependant le moulin à paroles de la Noyelle se ralentit, elle ne lança que des mots à demi formés, puis ce ne fut plus qu’un ronflement qui sortit de sa bouche.
- Mais, bien que le silence se fût maintenant établi dans la chambre, Perrine ne put pas s’endormir : elle était oppressée, des coups sourds lui battaient dans le front, la sueur l’inondait de la tête aux pieds.
- Il n’y avait pas à chercher la cause de ce malaise : elle étouffait parce que l’air lui manquait, et si ses camarades de chambrée n’étouffaient pas comme elle, c'est qu’elles étaient habituées à vivre dans cette atmosphère , suffocante pour qui couchait ordinairement en plein champ.
- Mais puisque ces femmes, des paysannes, s’étaient bien habituées à cette atmosphère, il semblait qu’elle le pourrait comme elles : sans doute il fallait du courage et de la persévérance; mais si elle n’était pas paysanne , elle avait mené une existence aussi dure que la leur pouvait l’être, même pour les plus misérables , et dès lors elle ne voyait pas de raisons pour qu’elle ne supportât pas ce qu’elles supportaient.
- Il n’y avait donc qu’à ne pas respirer, qu’à ne pas sentir, alors viendrait le sommeil, et elle savait bien que pendant qu’on dort l’odorat ne fonctionne plus.
- Malheureusement, on ne respire pas quand on veut, ni comme on veut : elle eut beau fermer la bouche, se serrer le nez, il fallut bientôt ouvrir les lèvres, les narines et faire une aspiration d’autant plus profonde qu’elle n’avait plus d’air dans les poumons ; et le terrible fut que, malgré tout, elle dut répéter plusieurs fois cette aspiration.
- Alors quoi? Qu’allait-il se produire? Si elle ne respirait pas, elle étouffait; si elle respirait, elle était malade.
- Comme elle se débattait, sa main frôla le papier qui
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- remplaçait une des vitres de la fenêtre, contre laquelle sa couchette était posée.
- Un papier n’est pas une feuille de verre, il se crève sans bruit et, crevé, il laissait entrer l’air du dehors. Quel mal y avait-il à ce qu’elle le crevât ? Pour être habituées à cette atmosphère viciée, elles n’en souffraient pas moins certainement. Donc, à condition de n’éveiller personne, elle pouvait très bien déchirer ce papier.
- Mais elle n’eut pas besoin d’en venir à cette extrémité qui laisserait des traces; comme elle le tâtait, elle sentit qu’il n’était pas bien tendu, et de l’ongle elle put avec précaution en détacher un côté. Alors se collant la bouche à cette ouverture, elle put respirer, et ce fut dans cette position que le sommeil la prit.
- XV
- Quand elle se réveilla, une lueur blanchissait les vitres, mais si pâle qu’elle n’éclairait pas la chambre ; au dehors des coqs chantaient, par l’ouverture du papier pénétrait un air froid ; c’était le jour qui pointait.
- Malgré ce léger souffle qui venait du dehors, la mauvaise odeur de la chambrée n’avait pas disparu ; s’il était entré un peu d’air pur, l’air vicié n’était pas du tout sorti, et en s’accumulant, en s’épaississant, en s’échauffant, il avait produit une moiteur asphyxiante.
- Cependant tout le monde dormait d’un sommeil sans 'mouvements que coupaient seulement de temps en temps quelques plaintes étouffées.
- Comme elle essayait d’agrandir l’ouverture du papier, elle donna maladroitement un coup de coude contre une vitre, assez fort pour que la fenêtre mal ajustée dans son cadre résonnât avec des vibrations qui se prolongèrent. Non seulement personne ne s’éveilla, comme elle le craignait, mais encore il ne parut pas que ce bruit insolite,eût troublé une seule des dormeuses.
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- Alors son parti fut pris. Tout doucement elle décrocha ses vêtements, les passa lentement, sans bruit, et prenant ses souliers à la main, les pieds nus, elle se dirigea vers la porte, dont l’aube lui indiquait la direction. Fermée simplement par une clenche, cette porte s’ouvrit silencieusement et Perrine se trouva sur le palier, sans que personne se fût aperçu de sa sortie. Alors elle s’assit sur la première marche de l’escalier et, s’étant chaussée, descendit.
- Ah! le bon air ! la délicieuse fraîcheur! jamais elle n’avait respiré avec pareille béatitude ; et par la petite cour elle allait la bouche ouverte, les narines palpitantes , battant des bras, secouant la tête : le bruit de ses pas éveilla un chien du voisinage qui se mit à aboyer, et aussitôt d’autres chiens lui répondirent furieux.
- Mais que lui importait : elle n’était plus la vagabonde contre laquelle les chiens avaient toutes les libertés, et puisqu’il lui plaisait de quitter son lit, elle en avait bien le droit sans doute, — un droit payé de son argent.
- Comme la cour était trop petite pour son besoin de mouvement, elle sortit dans la rue par la barrière ouverte, et se mit à marcher au hasard, droit devant elle, sans se demander où elle allait. L’ombre de la nuit emplissait encore le chemin, mais au-dessus de sa tête elle voyait l’aube blanchir déjà la cime des arbres et le faîte des maisons ; dans quelques instants il ferait jour. A ce,moment une sonnerie éclata au milieu du profond silence : c’était l’horloge de l’usine qui, en frappant trois coups, lui disait qu’elle avait encore trois heures avant l’entrée aux ateliers.
- (à suivre).
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- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE SEPTEMBRE 1898
- Naissances :
- 1er septembre Herblot Germaine, fille de Herblot Auguste et de Leroy Mélanie.
- 8 — Gagner Jeanne-Marguerite, fille de Ga-
- gner Auguste et de Carré Marie.
- 17 . — Potard Jeanne-Ernestine, fille de Potard
- Ernest et de Braconnier Jeanne.
- Décès :
- 19 — Hennequin Fernand, âgé de 12 ans 2
- mois.
- 22 — Bridoux Edouard, âgé de 61 ans 5 mois
- Le Secrétaire, A. Houdin
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nimes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- DOCUMENTS POUR UNE
- de J.-B.-André GODIN (l)
- Glorification du Travail. Emancipation des Travailleurs.
- XVI (suite).
- Vue générale du mouvement Fouriériste aux Etats-Unis, 1840 à 1852
- 11. — Wisconsin Phalanx 1844-1850.
- Warren Chase, le fondateur de Wisconsin Phalanx, était un spiritualiste convaincu que le point essentiel de la religion est la mise en pratique de la loi d’amour humanitaire.
- Voyant dans le principe d’association un mode d’application de cette loi, il chercha des personnes sympathiques à ses vues et rassembla ainsi une vingtaine d’hommes bons travailleurs, résolus, énergiques, en pleine force de l’âge. Ces hommes avaient connu la pauvreté et lutté contre les difficultés de l’existence, ce qui était un bon point de départ pour l’œuvre en vue. Ensemble ils possédaient environ 1.000 dollars (5.000 francs).
- Le groupe obtint du gouvernement la concession de 1440 acres (2) de terres dans une partie peu peuplée encore du Wisconsin. La concession comprenait une chute d’eau qu’on utilisa pour l’installation d’une scierie, d’un moulin, etc.
- Voici comment les débuts sont racontés dans une lettre publiée par le Southport Tèlègraph :
- (1) Lire le De,voir depuis le mois de mars 1891, tome 15, page 129.
- (2) U faut à peu près 2 acres et 1/2 pour faire un hectare.
- 1
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- « Wisconsin Phalanx.
- 27 mai 1844.
- « Nous quittâmes Southport , lundi 20 courant, et arrivâmes sans accident au domaine proposé, samedi dernier à 5 heures de l’après-midi.
- « Ce matin, lundi, notre premier soin fut de nous diviser en deux groupes : l’un chargé de relever les points de repère limitant notre propriété ; l’autre, de dresser la tente sur l’emplacement désigné pour les bâtiments et le jardin.
- « Huit hommes avec des attelages de boeufs et du bétail arrivèrent dans la matinée, entre 9 et 10 heures.
- « Après le repas, les membres se réunirent tous sous la tente. M. Chase présidait l’assemblée. M. Hounds occupait le poste de secrétaire.
- « S’unissant dans une prière, les membres remercièrent Dieu de leur bonne arrivée et invoquèrent sa bénédiction pour leur paix et leur prospérité future. Après quoi on procéda à l’organisation régulière, en commençant par l’appel des membres.
- « Vingt étaient présents.
- « Deux séries : une d’agriculture, une d’industrie furent d’abord constituées. Des membres s’y répartirent à leur gré ; et chacune des séries désigna son chef.
- « Les travailleurs divers restant composèrent une troisième série à la disposition de la direction,..
- « La série d’agriculture doit commencer demain ses travaux ; celle d’industrie va creuser une cave et faire les fondations d’un bâtiment d’habitation qui mesurera 22 pieds sur 20 ; ce bâtiment constituera la partie centrale d’un grand édifice.
- « Le stock comprend 54 têtes de gros et petit bétail, y compris 8 couples de bœufs et trois paires de chevaux.
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- « De nouveaux arrivants sont attendus. Des familles viendront réjoindre les pionniers, dès que le bâtiment d’habitation pourra les recevoir... »
- Un des traits frappants de Wisconsin Phalanx fut la résolution, l’énergie du personnel. En voici un exemple:
- A peine installés, les pionniers ne doutant pas que leur phalange sera le point de départ d’une ville nouvelle convinrent de nommer celle-ci Céresco et, s’adressant à la législature qui siégea au cours de l’hiver 1844-45, ils demandèrent et obtinrent pour la nouvelle cité d’abord un bureau de poste, puis l’organisation communale.
- « Notré’ville » écrivait plus tard Warren Chase « a été reconnue par la législature au moment où l’association elle-même fut enregistrée comme Société par actions d’après ses statuts ».
- En conséquence de cette décision les habitants de la nouvelle cité furent invités, au printemps de 1845, à procéder à des élections municipales. De nouveaux hommes, non membres de la Phalange, étaient venus s’installer sur le territoire de Céresco. Néanmoins tous les mandataires élus appartinrent à l’association.
- Quand la nouvelle ville fut requise d’élire des jurés, on se contenta de nommer les trois plus âgés parmi les membres de la société, pour remplir ces fonctions.
- Revenons aux opérations de la Phalange.
- Le fondateur, Warren Chase, écrivait le 12 septembre 1844 :
- « La population comprend actuellement 20 familles (80 personnes, hommes, femmes et enfants).
- » Elle est logée dans trois bâtiments qui doivent se rattacher à un grand édifice unitaire.
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- » La subsistance se prépare dans une seule cuisine; nous mangeons tous à une même table ».
- Arrêtons-nous sur ce point, car la question va diviser les esprits pendant toute la durée de l’entreprise.
- Nos lecteurs au courant de l’œuvre du Familistère savent parfaitement que l’habitation unitaire peut être comprise :
- 1° sans cuisine ni réfectoire communs, ce qui est le cas du Familistère ;
- 2° avec cuisine sociétaire, sans réfectoire commun, les mets pouvant être achetés tout préparés, puis corn sommés au foyer familial ;
- 3° avec cuisine et réfectoires sociétaires pour les personnes à qui le régime conviendrait.
- Mais les choses ne pouvaient être vues ainsi en 1844, l’expérience n’avait pas encore assez prononcé en ces matières.
- Toutes choses se réglant par la discussion et le vote à Wisconsin, les membres avaient donc'été appelés à se prononcer sur un problème posé comme suit:
- Maisons isolées et cuisines spéciales pour chaque famille ;
- Ou chambres d’habitation dans un édifice sociétaire ; cuisine et table communes.
- On se décida, à très petite majorité, paraît-il, pour ce dernier plan.
- Malgré cette faiblesse de majorité, on construisit les corps d’habitations sans aménager aucun appartement au point de vue des travaux culinaires et autres, à domicile.
- Les familles qui ne purent supporter le régime de la table commune, durent faire leur cuisine chez elles, et s’y trouvèrent fort mal à l’aise. Beaucoup restèrent quand même, mais quelques bons membres s’en allé-
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- rent. Ils furent remplacés par de nouveaux arrivants soigneusement triés, car les admissions n’étaient pas faciles à Wisconsin, mais l’union ne se fit pas sur le problème signalé. Bientôt même, la majorité fut du côté des familles qui prirent leurs repas à domicile.
- Un des principaux membles écrivit plus tard à propos de cette cause profonde de division des esprits:
- » Bien que le plan unitaire pût avoir sa valeur dans des circonstances et avec un personnel donné, il fut évidemment fâcheux pour nous; car les membres n’étaient pas suffisamment développés au point de vue social pour entretenir des relations aussi étroites que celles commandées par le plan adopté ».
- La sociabilité cependant se développait au sein de l’association. Ainsi nous lisons dans le rapport annuel de 1845:
- « Les quatre grands maux dont le monde est affligé : l’alcoolisme, les procès, les querelles, les blasphèmes n’ont jamais trouvé place dans notre société. Il n’y a que très peu de ces babillages, commérages et critiques si habituels dans les rassemblements de personnes...
- » Beaucoup ont développé en eux la sociabilité par l’étude et la pratique de la musique vocale et instrumentale ; en cela il y a un progrès constant et visible.
- » Nos jeunes gens se livrent-à la danse, spécialement en cas de mariage. Nous avons eu trois noces l’an dernier.
- » Ayant achevé notre bâtiment scolaire, nous allons procéder à l’installation de notre cours d’éducation physique, intellectuelle et morale ».
- On lisait beaucoup, paraît-il, au sein de la phalange. Chaque famille recevait en moyenne 5 à 6 journaux et pratiquaient l’échange de ces feuilles.
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- Concernant les cérémonies religieuses, le fondateur nous fournit ces indications :
- » Le service divin est célébré chaque dimanche ; mais comme nous n’avons qu’un lieu pour cet objet , nos membres de diverses dénominations : méthodistes, bap-tistes, presbytériens, congrégationnistes, etc., s’en servent tour à tour. Chacun semble déterminé à faire abstraction des différences métaphysiques et à n’attacher de prix qu’à l’effort social basé sur les principes fondamentaux de la religion ». Son avis était que « sans accord sur cette base, les membres d’une association n’arriveraient à rien ».
- La santé générale était bonne. En 1845, Warren Chase écrivait:
- « Nous pensons avoir bientôt un médecin ; mais son intérêt ne sera pas en conflit avec le nôtre et conséquemment sa présence n’augmentera pas les maladies ».
- Touchant la polilique, il disait : « Nous sommes à peu près divisés en deux partis et nous votons en conséquence ».
- Hommes et femmes étaient tous tempérants.
- Pendant les quatre premières années, on ne vendit point de liqueurs alcooliques sur le territoire de la commune, et jamais sur le domaine de la phalange, tant que dura l’association.
- Toutes les questions d’intérêt commun étant discutées en assemblée générale des membres , on conçoit quelle part les faits concernant la production devaient occuper dans ces assemblées.
- » Les membres » disent nos documents « étaient très industrieux. Ils débattaient longuement et avec animation les questions de travail, modes d’exécution, etc. Ils allaient discutant et travaillant, travaillant et discutant avec beaucoup d’énergie et d’efficacité ».
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- Dès le début, ils avaient installé sur le domaine une scierie et un moulin.
- Le fondateur éerivaiten août 1845: « 640 acres sont en culture dont 400 semés en froment. Nous avons recueilli Fan dernier 1500 boisseaux, ce qui est suffisant pour notre pain d’une année...
- » Nous avons abondance de bétail, récoltes et provisions pour les besoins de nos membres actuels et assez d’énergie physique pour nous procurer davantage de biens encore».
- A la même époque (1845) le journal « Ohio American » publiait ce qui suit touchant Wisconsin Phalanx :
- « La société possède 2000 acres de bonnes terres avec puissance hydraulique, 29 couples de boeufs, 37 vaches et quantité d’autre bétail, tels que chevaux, cochons, moutons, etc.
- » Elle a moissonné cette année 100 acres du plus beau froment, 57 acres d’avoine, etc.
- » Elle compte environ 30 familles. Elle ne doit rien à personne et veut vivre sans devoir jamais un seul dollar ».
- Quant à l’exécution des travaux on procédait comme suit:
- Les membres se formaient en groupes pour chaque nature de travail. Tout groupe d'au moins trois personnes en désignait une chargée de relever le nombre d’heures données au travail par chacun des membres du groupe.
- Ces comptes étaient relevés hebdomadairement en assemblée générale des membres de la phalange ; et le total des heures de travail de chacun était porté sur les livres de comptabilité en vue de la répartition des bénéfices de l'exercice.
- Les lecteurs du présent chapitre ont vu ci-dessus (3m
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- section) quelle était l’opinion courante des partisans de l’Association en Amérique touchant l’organisation des travaux. On répartissait ceux-ci en trois classes: Nécessité— Utilité — Agrément, ainsi que l’avait propose « The American industriel Union » , et que l’avaient pratiqué plusieurs sociétés, notamment Clark-son Plialanx.
- Néanmoins, à Wisconsin, on avait rangé momentanément, disent nos informations, tous les travaux (sauf une partie des occupations féminines pour lesquelles il y avait réduction de prix) dans une seule classe, celle d’utilité', c’était donc l’uniformité de prix. Ni cultivateurs, ni artisans, paraît-il, n’étaient satisfaits.
- Et bien que les questions de cette nature fussent régulièrement discutées entre les membres, nous ne voyons pas qu’ils eussent trouvé à instituer quelque mode plus en rapport avec leurs diverses convenances.
- Il ne paraît pas non plus qu’on ait abordé à Wisconsin Plialanx la délicate et difficile opération tentée à Clark-son, celle de la détermination de rangs entre les travailleurs pour une opération donnée.
- Consultant les chiffres d’inventaire pour l’année 1845, nous voyons que cette année-là, la plus-value sociale à répartir entre les membres à titre : 1° de capitalistes, 2° de travailleurs, fut, tous frais de nourriture déduits, de 8.136 dollars 04 cents.
- Un quart de ces bénéfices fut inscrit au crédit des membres à titre de répartition au capital ; ce qui, cette année-là, représenta 12 0{0 des fonds engagés dans l’entreprise ; les trois autres quarts furent inscrits au crédit des membres proportionnellement à leurs heures de travail, ce qui leur valut, pour ledit exercice, 7 cents l\2 (75 centimes) par heure de travail.
- L’année d’après, 1846, la société ayant eu à mettre en
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- culture de nouveaux terrains, les résultats de Fexercice ne permirent d’allouer au capital que 6 Q\0 et au travail 5 cents (25 centimes) par heure.
- En 1847, il y eut augmentation des bénéfices; on alloua au capital 7 3{4 OjO et au travail 7 cents 0{0 (en-viron 36 centimes) par heure.
- La comptabilité était soigneusement tenue ; et chacun pouvait à son gré contrôler les écritures.
- Warren Chase disait: « Nous avons entrepris notre oeuvre avec la résolution d’éviter toute dette et demeurerons fidèles à cette résolution. Car nous croyons que les dettes plus que toutes les autres causes réunies ont débandé les associations ».
- Un autre point sur lequel ils furent aussi rigides en vue de se conserver unis était celui des admissions.
- Beaucoup de postulants se présentaient, car la phalange avait une excellente réputation de probité et d’habileté, ses affaires étaient prospères et la fortune des membres semblait assurée. Mais dans l’intérêt même du maintien de cet état de choses et précisément parce qu’ils avaient le sens des affaires, les membres de Wisconsin Phalanx n’admettaient dans leurs rangs que ceux qui possédaient: 1° l’amour des principes de l’association, 2° ou des fonds suffisants à placer dans l’entreprise, ou des capacités garantissant que la dite personne ne deviendrait pas un fardeau pour la société. Plus des trois quarts de ceux qui se présentaient étaient écartés.
- Il est à signaler que, parmi les membres, plusieurs s’en allèrent pour chercher des occupations plus douces que le rude labeur pratiqué à la phalange.
- Vve J.-B.-A. Godin née Moret.
- (à suivre).
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- La chute du cabinet Brisson. — L’avènement du cabinet Dupuy.
- Lorsque, le 7 juillet 1898, la Chambre entière, à deux voix près et quelques abstentions, vota l’affichage du discours prononcé par le Ministre de la Guerre, M. Cavaignac, en réponse à une interpellation sur l’affaire Dreyfus, qui avait déjà fait l’objet de nombreuses questions ou interpellations, elle pensait bien que l’affaire ne reviendrait plus devant le Parlement, qu’elle ne passionnerait plus le pays, qu’elle était définitivement enterrée.
- Là dessus, elle prit ses vacances.
- Lorsqu’elle revint, le 25 octobre, elle se trouva en présence d’une vingtaine d’interpellations à liquider sur le même objet. Quant au triomphateur du 7 juillet, il n’était plus sur le banc des Ministres.
- C’est que des évènements singulièrement graves s’étaient produits pendant les vacances,'et l’espoir des hommes politiques, qui se croyaient à tout jamais débarrassés d’une question gênante, en avait été cruellement déçu.
- Tout d’abord, loin d’être découragés par une manifestation aussi catégoriquement contraire à la révision du jugement qui condamnait, en 1894, le capitaine Dreyfus à la détention dans une enceinte fortifiée pour crime de trahison, les partisans de cette révision avaient trouvé, dans les conditions mêmes de l’affaire telles qu’elles se présentaient dans le discours du Ministre de la Guerre, un nouveau motif de persévérance.
- En effet, qu’ils obéissent ou non à des considérations étrangères à la cause elle-même, les partisans de la révision entrent forcément dans les deux catégories suivantes : ceux qui contestent la régularité de la procédure, ceux qui ont foi dans l’innocence du condamné.
- Aux uns et aux autres, les prédécesseurs de M.
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE 715
- Cavaignac dans le Ministère Méline, répondaient invariablement en affirmant la régularité de la procédure et la justice de l’arrêt. Deux adverbes, d’une rondeur toute militaire: légalement, justement, servaient de corollaire à la phrase désormais célèbre : « Il n’y a pas d’affaire Dreyfus. » A les entendre si souvent répéter dans le même ordre, on avait l’impression d’un rapport de subordination du second au premier: «justement» semblait-on dire, parce que « légalement », la probité des juges ne faisant aucun doute.
- Le moindre tort de ce genre d’affirmations est de ne persuader que ceux qui sont déjà persuadés.
- Le Ministre de la guerre du cabinet Brisson voulut frapper un coup décisif. Moins affirmatif sur la question de régularité, M. Cavaignac l’était, par contre, d’une manière absolue sur la question de justice. Sur ce point il ne parlait pas de conviction, mais de certitude. Et qui s’arrêterait à quelques vices de forme, lorsque la culpabilité du traître éclaterait à tous les yeux ?
- En faisant bon marché de la question de régularité, M. Cavaignac laissait la porte ouverte aux espérances des partisans de la révision pour cause d’irrégularité. Mais il l’ouvrait bien davantage quand, pour démontrer la vanité de leur tentative et la frapper d’avance d’impuissance, il produisait à la tribune les documents sur lesquels il étayait sa conviction de la justice de l’arrêt du conseil de guerre.
- C’est ainsi que par la communication faite à la Chambre de quelques pièces, à ses yeux décisives, M. Cavaignac autorisait implicitement d’autres que lui à les examiner à leur tour et rouvrait la question qu’il se proposait de clore.
- Dès ce jour la question aurait dû, semble-t-il, reprendre son caractère judiciaire et quitter le terrain où les passions politiques la dénaturaient à l’envi.
- Mais la Chambre était bien loin de penser à la révision puisqu’elle était persuadée que la question ne reparaîtrait même pas devant elle.
- Aussi lorsque M. Fournière demanda à interpeller le
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- LE DEVOIR
- Ministre de la guerre au sujet de l'authenticité des pièces dont il avait donné lecture, la Chambre étonnée, à une immense majorité, renvoyait à un mois, c’est-à-dire après les vacances parlementaires, un débat qu’elle jugeait certainement d’une parfaite inutilité.
- Et cependant, dans l’intervalle, une lettre du défenseur du condamné, Me Démangé n’était-elle pas venue attester que les deux premières pièces lues à la tribune de la 'Chambre par M. Cavaignac et ayant contribué à former sa conviction, n’avaient été connues ni de Dreyfus ni de son défenseur, ce qui suffisait à entacher la sentence? N’avait-on pas, d’autre part, la double affirmation émanant de deux personnes également autorisées, et placées dans les camps les plus opposés, le lieutenant-colonel Picquart et le lieutenant-colonel Henry, tous deux successivement attachés au bureau des renseignements, que ces deux pièces étaient complètement étrangères à l’affaire Dreyfus ?
- Pour mettre en branle l’appareil de la révision, il a fallu l’arrestation du lieutenant-colonel Henry et l’aveu que le Ministre de la guerre a obtenu de cet officier que le troisième document, le seul où le nom de Dreyfus était prononcé, avait été fabriqué par lui-même.
- Et, en effet, bten que le faux fût postérieur à la condamnation, sa reconnaissance, rapprochée de ce fait que le colonel Henry avait été l’un des principaux témoins à charge contre le capitaine Dreyfus, devait considérablement renforcer les présomptions en faveur de l’innocence de celui-ci.
- Lorsque la Chambre se réunit le 25 octobre, M. Cavaignac refusant son consentement à la révision, avait cédé le portefeuille de la guerre au général Zurlinden, qui l’avait transmis pour les mêmes raisons au général Chanoine.
- Au début de la séance, le président M. Deschanel, énumère, dans l’ordre de leur dépôt, les diverses demandes d’interpellations qu’il a reçues.
- M, Brisson, président du Conseil, constate que parmi
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
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- les interpellations déposées, un certain nombre vise la révision du procès Dreyfus. Cette affaire, dit-il, est soumise à la Cour de cassation. Le Gouvernement a voulu enlever tout caractère politique à une affaire qui aurait dû demeurer dans le domaine judiciaire. Il demande donc à la Chambre d’ajourner les interpellations.
- L’intervention violente de M. Déroulède, dont le respect pour les chefs de l’armée ne s'étend pas, sans doute, à ceux qui ont, sur certains sujets, une opinion contraire à la sienne, amène à la tribune le général Chanoine, Ministre de la guerre.
- On croit que le Ministre va donner les motifs de son adhésion aux mesures prises par le cabinet dont il fait partie depuis un mois. A la grande stupéfaction du Gouvernement et de la Chambre, M. le général Chanoine déclare qu’il n?a jamais partagé la manière de voir de ses collègues. Il n’avait accepté le portefeuille de la guerre que sur les sollicitations pressantes de ses camarades ; et il remettait à la Chambre le dépôt qui lui avait été confié.
- Pendant dix minutes l'agitation produite par ce coup de théâtre est à son comble.
- Un peu de calme se fait cependant. M. Brisson en profite pour déclarer que la décision de renvoyer la demande de révision devant la Cour de cassation a été prise en conseil, en présence de M. Chanoine, dont la démission est contraire à tous les usages. Avant de se retirer pour délibérer sur la situation avec ses collègues, M. Brisson ajoute : Le Gouvernement espère que la Chambre le soutiendra pour faire prévaloir les pouvoirs civils sur les pouvoirs militaires.
- Ces paroles que soulignent des applaudissements répétés ne restent pas sans écho.
- Pendant la suspension de séance qui suit, un ordre du jour conforme aux intentions du Gouvernement et acceptant l’ajournement demandé par lui est préparé.
- Cet ordre du jour est ainsi conçu : La Chambre affirmant la suprématie du pouvoir civil et confiante dans l’armée, fidèle observatrice des lois de la République,
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- décide d’ajourner à jeudi la discussion des interpellations.
- Il porte les signatures de MM. Ribot, Isambert, de la Porte, Fourniôre, Méline, Barthou, etc., en un mot des chefs de tous les groupes républicains.
- Cette entente unique de son espèce, dans une circonstance aussi grave, ne devait pas être de longue durée. Les appétits de portefeuille n’avait consenti à s’assoupir que pour quelques minutes, le temps de recueillir quelques signatures pour la sauvegarde du principe de la suprématie du pouvoir civil.
- Ce principe ne soulève pas d’opposition. L’ajourne-nement des interpellations paraît unanimement accepté.
- Malheureusement pour le Ministère une adjonction à l’ordre du jour est proposée : c’est une motion de blâme. Le Gouvernement par l’organe du Ministère de la justice mis en cause, croit devoir fournir quelques explications. Le voilà pris dans l’engrenage.
- Les modérés ne pardonnent pas au Ministère un récent mouvement administratif qu’ils estiment contraire aux intérêts de leur politique. Ils dépêchent l’un d’entre eux à la tribune pour déclarer que la discussion étant engagée, l’ajournement n’est plus possible, et qu’en repoussant la motion de blâme, pour ne laisser subsister que la motion première, on semblerait donner au Gouvernement une confiance que les modérés entendaient bien lui refuser dès la prochaine séance.
- La Chambre décide que la discussion continuera.
- Presqu’aussitôt elle prend fin, et l’on passe au vote de la malencontreuse adjonction blâmant le Gouverne-meut de ne pas faire respecter l’armée. Les explications du Ministre de la justice avaient porté sur ce point qu’à toutes ses instances pour obtenir des poursuites, le Ministre de la guerre avait répondu par un refus absolu.
- La motion est repoussée par 277 voix contre 261.
- Mais voici qu’intervient une nouvelle adjonction :
- La Chambre invite le Gouvernement à mettre fin à la campagne d’injures contre l’armée.
- M. Brisson dit qu’il n'accepte pas plus l’invitation qu’il n’a accepté le blâme. Quand il avait voulu faire
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
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- respecter l’armée, la résistance lui était venue de celui-là même qui pouvait être considéré comme le protecteur naturel de l’armée. Et puis l’équivoque lui répugnait, et il craignait que, dans les circonstances actuelles, la protection accordée à l’armée ne s’étendît à des choses qui ne méritaient pas d’être protégées.
- L’adjonction mise aux voix est adoptée par 296 voix contre 243.
- Le Ministère est battu.
- Ses amis essaient vainement de le repêcher par une dernière adjonction exprimant la confiance qu’il saura prendre dans ce but (la répression de la campagne contre l’armée) les mesures nécessaires. Mais cette formule complémentaire est repoussée par 286 voix contre 254.
- Le Ministère Brisson avait succombé, victime d’une de ces perfides adjonctions à des ordres du jour qui avaient déjà entraîné la chute de son prédécesseur. Il avait vécu près de quatre mois, dont trois mois et demi loin des Chambres. Ce ne furent pas les moins pénibles.
- Pendant qu’il va remettre sa démission au Président de la République, les professionnels du patriotisme, crient : A bas les Juifs, sur la place de la Concorde, et l’Angleterre fait parade de ses forces maritimes en vue du règlement de la question de Fashoda.
- (
- Jamais peut-être crise ministérielle ne fut aussi promptement dénouée.
- Le Ministère qui se présenta le 4 novembre devant les Chambres, comme un « cabinet d’union entre les républicains, résolu à s’appuyer sur une majorité républicaine », avait à sa tête M. Charles Dupuy, avec le portefeuille de l’intérieur, et au Ministère de la guerre M. de Freycinet. Il se composait par moitié de radicaux et de modérés.
- Le nouveau cabinet affirme, d’accord avec l’ordre du jour du 25 octobre, la suprématie du pouvoir civil, principe fondamental de l’Etat républicain, et sa confiance dans l’armée, fidèle observatrice des lois de la
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- République. Il veut bien protéger l’armée contre les outrages ; mais il tient aussi à la dégager de solidarités compromettantes. Lorsqu’on essayera par des voies détournées de l’amener à dessaisir la Cour de cassation de l’affaire Dreyfus, il répétera que, respectueux de la justice, il fera respecter ses décisions : « La lumière se fera », dit le Président du conseil au cours de l’interpellation obligée qui fait suite à la lecture de la déclaration ministérielle, « la lumière se fera. Le jour où la justice aura parlé, nous nous inclinerons. »
- Ces paroles sont accueillies par des applaudissements prolongés.
- L’ordre du jour de confiance est voté par 413 voix contre 58.
- Vit-on jamais Chambre aussi divisée faire à un Ministère plus cordial accueil ? Combien durera la lune de miel ? Une première escarmouche n’a pu la troubler.
- Il ne s’agissait d’ailleurs que d’une question ; mais le sujet avait son importance.
- La question, développée par M. Fournière, visait la décision prise par le Gouvernement de poursuivre le livre de M. Urbain Gohier, Varmée contre la nation, décision que le député de la 2me circonscription de Vervins trouvait d’autant plus étrange que le livre n’est que la collection d’articles publiés depuis le mois de novembre 1897 jusqu'au mois d’août dernier, et qui n’ont pas été poursuivis jusqu’à ce moment.
- La question n’a pas eu de suite parlementaire. M. de Cassagnac en a bien demandé la transformation en interpellation ; mais l'interpellation a été renvoyée à un mois.
- Renvoyée également à un mois une interpellation de M. Lasies, sur les moyens que le Gouvernement compte prendre pour empêcher la divulgation de pièces intéressant la défense nationale.
- La Chambre veut travailler, et pour s'en faciliter les moyens, après avoir mis sa conscience à l’aise par le vote de quelques mesures d’amnistie, elle entreprend la réforme de son règlement.
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- SUISSE
- Le Grütliverein
- Le Grütliverein, la société du Grütli, a toujours été considérée comme la société ouvrière suisse par excellence.
- Fondée en 1830, elle ne comptait, au début, qu’une centaine d’ouvriers suisses formant une section unique. Elle se développa rapidement et devint bientôt la seule association ouvrière nationale, à la fois fortement organisée et largement répandue.
- L’influence du Grütli fut assez forte pour amener, en 1887, le Gouvernement fédéral à créer le secrétariat ouvrier suisse, cette institution qui a rendu possible la réunion en un seul faisceau des forces ouvrières de la Suisse.
- C’est également à la société du Grütli que revient l’idée originelle de la Fédération ouvrière qui englobe non seulement le Grütliverein mais encore presque toutes les associations ouvrières existant en Suisse, sociétés professionnelles et sociétés de secours de toutes opinions politiques ou religieuses et l’immense majorité des ouvriers de fabrique.
- « La société du Grütli est de beaucoup la plus puissante des sociétés fédérées », disait d’elle, en 1890. M. E. Arago, ambassadeur de France à Berne, dans son rapport sur les conditions du travail en Suisse.
- Il en résulte que c’est elle « qui, en réalité, conserve la direction effective du mouvement ouvrier, et que son comité central, dont les membres font en même temps partie du comité directeur de la Fédération, représente une force à peu près unifiée dont le secrétariat ouvrier est l’agent et le serviteur auprès du pouvoir central. »
- Le rapport de M. Arago ne se borne pas à signaler
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- l’importance et la force d’expansion du Grütliverein, il insiste sur le caractère pratique des réformes politi-tiques économiques et sociales que la société du Grütli poursuit par les voies pacifiques et légales sans bouleversement.
- Il félicite la Fédération ouvrière suisse et le Secrétariat ouvrier de la direction méthodique que ces institutions ont su donner aux revendications ouvrières, sans jamais provoquer d’agitations stériles.
- Ce qui fait, aux yeux de notre représentant à Berne, le mérite de ces institutions et de toutes les sociétés ouvrières suisses, en général, c’est leur préoccupation de conserver toujours et avant tout le sentiment de la patrie suisse.
- La société du G-rütli n’admet d’étrangers dans son sein, qu’à titre de membres passifs.
- En ce qui concerne la Fédération ouvrière, les ouvriers étrangers sont admis à faire partie des sociétés de secours mutuels, caisses de malades, etc., mais ils ne peuvent pas prendre part à la nomination des délégués pour les assemblées générales de la Fédération.
- Huit années se sont écoulées depuis les constatations qui précèdent. La résistance à l’internationalisme politique semble avoir fléchi.
- La propagande des congrès internationaux concordant avec les développements de la fabrique suisse, l’infiltration du socialisme allemand, favorisée, dans les cantons allemands, et par la communauté de langue, et par les agglomérations ouvrières qui s’y sont formées, grâce à l’extension de la grande industrie, ont sensiblement transformé le particularisme ouvrier suisse.
- Les éloges que M. E. Arago décernait à la Fédération ouvrière et au Secrétariat ouvrier suisse, et que cette dernière institution notamment, continue à mériter pour l’efficacité de ses services administratifs, n’iraient peut-être pas aujourd’hui sans quelque restriction. *
- On pouvait s’attendre à ce que le Grütliverein, qui en 1890, comptait 260 sections dans les parties de la Suisse où l’on ne parle que l’allemand, ne persisterait
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- pas indéfiniment dans son intransigeance primitive à l’égard du socialisme international.
- Vers la fin du mois de septembre, les délégués du G-rütli, au nombre de 126, représentant 97 sections, tenaient leur réunion générale annuelle à Lucerne.
- La proposition suivante fut soumise à l’assemblée :
- « Les délégués chargent le comité central d’entrer en négociations avec le comité du parti socialiste suisse, sur la base du projet de réorganisation du parti, et de présenter à la prochaine assemblée des délégués un rapport et des propositions au sujet de la collaboration de la société du Grütli dans l’oeuvre de réorganisation du parti socialiste suisse. »
- Après une discussion très animée la proposition fut adoptée.
- Le comité central reçut, en outre, pleins pouvoirs pour entrer en rapport avec d’autres organisations ouvrières, afin de chercher à obtenir, d’accord avec elles, le monopole des céréales.
- A la fin de la séance, au cours de laquelle avaient été votées ces deux résolutions et une troisième, qu’il n’est pas sans intérêt de signaler, réduisant de neuf à sept le nombre des membres du comité central, et de 1800 à 1600 l’indemnité annuelle qui leur est accordée, M. Bebel, député au Reichstag allemand, a été présenté à l’assemblée.
- L’orateur socialiste a pris la parole pour remercier de l’accueil aimable qui lui était fait, et a exprimé l’espoir que les socialistes suisses et allemands remporteront encore plusieurs victoires.
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- Société suisse des maîtres abstinents
- Sous cette dénomination vient de se constituer à Lausanne une nouvelle association, dans le but de répandre les idées de l’anti-alcoolisme au sein de la jeunesse suisse.
- La nouvelle société, sans aucune couleur confession-
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- nelle ou politique, réunira tous les maîtres supérieurs secondaires et primaires abstinents de la Suisse.
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- Une loi sur les débits de boissons.
- Échec du projet.
- Nous avons déjà parlé (1) de la nouvelle loi votée par le grand Conseil de Bâle-ville et de l’opposition que lui faisait à l’instigation des socialistes, dont l’influence y est prépondérante, une société de consommation très importante puisqu’elle ne compte pas moins de 17,000 membres.
- La loi soumise au référendum a été rejetée par 4,300 non contre 2,800 oui.
- Il est permis de regretter l’échec du projet de loi qui constituait un réel progrès au point de vue de l’hygiène et de la morale publique.
- Il avait pour but de réprimer, par une taxe assez élevée, les abus de la vente au détail du vin et de la bière, et sans doute a-t-il eu contre lui, outre l’intérêt pécuniaire de la société coopérative, ce préjugé très répandu que ces boissons sont toujours inoffensives et même hygiéniques.
- Mais la votation qui a repoussé la loi suggère une autre réflexion. En somme, c’est la société coopérative de consommation qui a triomphé à elle seule du grand Conseil et de la quasi unanimité de la presse.
- Car les journaux conservateurs, radicaux et catholiques, avaient fait campagne en faveur de la réforme votée par les pouvoirs publics.
- C’est un nouvel exemple de la puissance à laquelle peut atteindre la coopération.
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- * Le Congrès international des lithographes, réuni à Berne, a décidé la création d’une Union internationale de toutes les sociétés organisées de lithographie et des
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- branches similaires, ainsi que la création d’un secrétariat permanent et d’une caisse de résistance pour la grève.
- Le siège du secrétariat sera en Angleterre.
- Les statuts adoptés entreront en vigueur le 1er janvier prochain, tandis que le nouveau secrétariat commencera immédiatement son activité officielle.
- Paris a été nommé à l’unanimité comme siège du congrès de 1900.
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- Le salaire minimum repoussé à Berne.
- Le Conseil municipal de Berne, avait décidé, par 33 voix (20 socialistes et 13 radicaux) contre 19(11 radicaux et 8 conservateurs), de recommander l’adoption de la demande d’initiative de l’Union ouvrière au sujet de l’introduction du salaire minimum des ouvriers de la ville.
- Suivant un projet rédigé parM. Müller, directeur des finances municipales, un minimum serait fixé pour tous les ouvriers de la ville domiciliés dans la ville ou qui y sont occupés, à l’exception des invalides et des apprentis.
- Ce minimum serait de cinq francs pour les ouvriers de carrière et de quatre francs pour les manœuvres, pour dix heures de travail par jour.
- Le projet municipal reproduisait exactement les dispositions fondamentales du projet de l’Union ouvrière en les atténuant par quelques restrictions sans importance.
- A la votation, les projets de l’Union ouvrière et du conseil municipal ont été rejetés, le premier, à plus de 1200 voix, le second à plus de 900 voix de majorité.
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- Une Maison du Peuple à Zurich
- On va prochainement créer une maison du peuple qui aura pour but le relèvement de la moralité populaire. Elle renfermera des salles de lecture et de réunion,
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- une bibliothèque, un restaurant de tempérance, un pensionnat pour cinquante apprentis.
- La cuisine de l’établissement fournira des repas à domicile aux familles ouvrières.
- FRANGE Au Musée social Les lauréats du travail agricole
- Après avoir donné à 28 ouvriers français, le 3 mai 1896, dans la fête du travail, en présence du Président de la République, des contrats de rente viagère de 200 francs, M. le comte de Chambrun a voulu traiter de la même manière les paysans français.
- Le 20 octobre 1898, à la suite d’une longue enquête, la Chambre syndicale de V Union centrale des syndicats des agriculteurs de France, assemblée chez M. le comte de Chambrun, a arrêté la liste de 35 vieillards désignés pour recevoir des pensions viagères de 200 francs dont le capital total représente une somme de 52,000 francs.
- Plusieurs syndicats agricoles ont eu l’idée de transformer à leurs frais cette rente viagère unique en fondation perpétuelle, de manière à donner sans interruption des successeurs au titulaire actuel.
- Les nouveaux rentiers recevront la médaille d'argent du musée social ; 45 autres travailleurs l’auront aussi à titre de récompense.
- A cause de l’âge des candidats, 65 à 99 ans, la fête projetée au .musée social a été supprimée, mais les contrats et les médailles seront solennellement distribués dans les départements par les soins des grandes unions syndicats agricoles.
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- Les caisses patronales de retraites
- D’une enquête entreprise par VOffice du Travail, à la demande de la commission de prévoyance et d’assu-
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- rance sociales de la Chambre dans l’industrie proprement dite, c’est à dire dans les établissements soumis à l’inspection du travail, (les mines, où la loi de 1894 a rendu obligatoire la constitution de retraites, les entreprises de transports, 1 es maisons de commerce, les entreprises financières, les administrations privées et les établissements de l’Etat, étant mis à part) il résulte que pour un effectif de 2,656,000 personnes, le nombre des participants aux caisses patronales de retraites n’est que de 98,656 et la proportion de 3,71 pour 100 de l’effectif.
- Si l’on ajoute à l’industrie proprement dite les catégories non visées par l’enquête, et en outre, les cantonniers et les marins de commerce et pêcheurs subissant des retenues versées à la caisse des invalides de la marine, on obtient un total d’environ 660,000 participants à des institutions patronales de retraites, les caisses de l’Etat étant ici envisagées comme caisses patronales.
- Or, le recensement de 1881 indique, pour l’ensemble 'des ouvriers et employés appartenant aux catégories énumérées ci-dessus (les employés ou agents non entièrement assimilables à des ouvriers étant écartés) le chiffre global de 3,900,000 individus.
- Il s’ensuit que la proportion des participants atteindrait au plus 17 pour cent de la population salariée correspondante, même si l’on a soin d’ajouter aux effets produits par l’industrie privée, ceux dus à l’intervention de l’Etat.
- C’est assez dire, conclut le Bulletin de VOffice du travail qui reproduit ces chiffres, que le régime des retraites ouvrières est encore loin d’avoir atteint, en France, le degré de développement dont il peut être jugé susceptible. Puisse l’enquête faite par l’Office du travail avoir ce résultat d’intéresser le législateur au sort des 83 p. 100 de salariés qui sont exclus du bénéfice des diverses combinaisons de caisses de retraite.
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- L’Economie sociale à la Faculté de Droit
- On sait qu’une chaire d’économie sociale vient d’être instituée auprès de la Faculté de droit de Paris, grâce aux libéralités du comte de Chambrun. Le titulaire de la nouvelle chaire sera M. Charles Gide, l’économiste bien connu, professeur à l’Université de Montpellier. Le cours confié à M. Gide aura pour objet d’exposer et de comparer toutes les institutions sociales créées dans les divers pays à l’effet d’élever la condition matérielle et morale des classes ouvrières.
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- ITALIE Les illétrés
- La statistique officielle fait connaître que, dans le Piémont, sur cent conscrits, vingt-trois ne savent ni lire ni écrire.
- Dans l’Italie centrale, le nombre des conscrits illétrés est de 40 OjO ; dans l’Italie méridionale de 53 OjO, dans les îles italiennes de 56 0{0.
- ALLEMAGNE
- La coopération de construction suit en Allemagne une marche ascendante bien digne d’attirer l’attention. Au 31 mai 1897, les sociétés de cette nature étaient au nombre de 165, divisées en deux grandes catégories ; les unes construisant de grandes cités ouvrières avec des logements à bon marché pour la location ; les autres construisant de petites maisons indépendantes dont l’ouvrier se rend acquéreur par une série de versements régulièrement espacés.
- Ces dernières sont les plus répandues. Le compte rendu de M. le Dr Crüger donne le bilan de 26 de ces sociétés. Elles comptaient à cette date 5,374 membres appartenant à toutes les classes de la société, avec un capital d’environ 1,250,000 francs et un fonds de réserve de 225,000 francs.
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- Elles avaient déjà construit pour 6,730,000 francs d’immeubles en valeur vénale, et en avaient en chantier pour une valeur de 778,000 francs. Notons que, par une particularité assez rare en Allemagne, la plupart de ces sociétés adoptent la forme à responsabilité limitée.
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- ANGLETERRE La coopération
- La société de consommation de Farnworth (Lanca-shire), qui vient de célébrer le 25e anniversaire de sa fondation, est un nouvel exemple des étonnants résultats que les classes populaires de la Grande-Bretagne retirent de la pratique de la coopération. C’est en 1873 que cette société fut créée par un petit groupe d’ouvriers. Aujourd’hui elle compte 4,467 membres. Dans l’espace d’un quart de siècle, elle a fait pour plus de 47 millions de francs d’affaires et a distribué à ses actionnaires, à titre de dividendes, une somme de 6,800,000 francs. Elle a joint à ses diverses branches d’activité la construction d’habitations ouvrières et y a consacré un capital de 320 mille francs.
- Elle a fondé une caisse d’épargne {penny bank) qui compte 1100 déposants. Bref, elle est en train de transformer le sort des ouvriers de Farnworth et environs.
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- L’Enseignement scientifique dans les écoles primaires
- On lit dans le Temps du 30 octobre :
- A la dernière séance du School board de Londres, quelques faits intéressants ont été signalés. En dix ans, on a réussi à porter à 3 OjO de la population scolaire 'totale le nombre des enfants qui fréquentent encore l’école primaire après l’âge de treize ans. Dans la même période, l’âge moyen des enfants qui fréquentent l’école s’est élevé de six mois.
- On a, de nouveau, constaté que, dans les écoles primaires, l’enseignement élémentaire des sciences absor-
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- bait la plus grande part du temps et de l’activité. Parmi les sujets d’études facultatifs dans chaque classe (et la plupart sont facultatifs), le déclin est ‘ très marqué en langue anglaise (209,000 élèves en 1889 ; 120,000 en 1898) et en histoire. Au contraire, l’enseignement élémentaire des sciences choisi par 2,000 élèves seulement en 1889, l’était par 70,000 en 1898.
- Le School board estime qu’il y a là un danger.
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- Le système décimal
- On sait qu’un récent Acte du Parlement a rendu facultatif en Angleterre l’usage des mesures décimales. Mais comme il est difficile aux commerçants d’avoir deux systèmes de mesures, l’un pour l’Angleterre où les mesures anglaises sont encore universellement employées, l’autre pour l’étranger où le système décimal est presque universel, fabricants et industriels continuent de se servir des anciennes mesures.
- Les rapports consulaires et diplomatiques établissant que l’emploi d’un système strictement anglais de mesures contribue partout à faire reculer le commerce britannique, il est possible que le Parlement reprenne de nouveau la question.
- Du moins l’Association décimale de Londres, qui n’est ni plus ni moins qu’une branche de la chambre de commerce, par un récent manifeste et diverses réunions, travaille activement à obtenir ce résultat. Elle espère rendre dans un prochain avenir le système décimal obligatoire en Angleterre.
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- Augmentation des salaires
- Le Board of Trade vient de publier un intéressant document concernant l’échelle de salaires durant l’année dernière dans le Royaume-Uni. Le mouvement vers des salaires supérieurs, très prononcé en 1896, a été plus intense encore en 1897. Seulement 13,885 personnes ont vu leurs salaires réduits, tandis que 560,707 per-
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- sonnes ont obtenu une augmentation qui correspond dans l’ensemble à liv. st. 31,307 par semaine.
- Si on avait compris dans la nomenclature les marins, les ouvriers agricoles et les ouvriers des chemins de fer, on aurait eu à constater un accroissement dans les salaires hebdomadaires de liv. st. 45,000. En ce qui concerne les heures de travail, 69,572 ouvriers ont eu une réduction et 1060 ont travaillé davantage ; la diminution totale par semaine a été de 284,675 heures.
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- L’arbitrage obligatoire
- L’obligation de l’arbitrage en matière de conflits entre patrons et ouvriers vient d’être, à Londres, l’objet d’un débat public qui ne pouvait manquer d’être intéressant entre sir John Gorst, sir Charles Dilke, l’évêque de Hereford et le ministre de Chine, M. Ben Tillet et le grand juge d’Angleterre.
- M. Roeves, ancien ministre des travaux publics en Nouvelle-Zélande et qui présidait, a fait connaître les résultats de la loi instituant en Nouvelle-Zélande l’arbitrage obligatoire. Il les a proclamés excellents.
- Sir John Gorst, conservateur, s’est déclaré partisan pour l’Angleterre de cette mesure radicale. Sir Charles Dilke, radical, a plaidé le souci d’une prudence conservatrice.
- AUSTRALASIE
- Les retraites ouvrières en Nouvelle-Zélande
- Le parlement de la Nouvelle-Zélande a récemment adopté à une petite majorité, une loi assurant 450 francs de retraite annuelle à tout ouvrier qui n’a point encouru de condamnation.
- La Nouvelle-Zélande compte 700,000 habitants.
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- LE DEVOIR
- ETATS-UNIS
- La lutte contre l’alcoolisme au Parlement
- M. Ellis, député de l’Oregon, présentait il y a quelque temps, une proposition de loi tendant à interdire la vente des liqueurs enivrantes dans les réserves (territoire réservé aux Indiens) ainsi que dans les bâtiments dépendant du Gouvernement des Etats-Unis.
- La commission chargée d’examiner le bill Ellis s’est prononcée à l’unanimité en sa faveur.
- Cette mesure entraînerait la suppression de la buvette du congrès, ou tout au moins sa complète transformation.
- La commission ne s’en émeut guère.
- Elle se félicite aussi de voir débarrasser les asiles militaires des débits de spiritueux où les pensionnés laissent un dixième de leur pension, et les camps, où la tentation de prendre des liqueurs fortes est toujours si grande.
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- JAPON
- L’Église et l’État
- D’après le New York Observer, quelques-uns des hommes d’Etat les plus influents du Japon sont des partisans décidés du principe de la séparation de l’Eglise et de l’Etat.
- Le marquis Ito a refusé de prendre en considération une proposition tendant à établir une religion nationale et à faire enseigner la religion dans les écoles. 11 estime que le progrès accompli par le Japon, depuis l’année 1868, est du en partie au fait que, sous la Constitution en vigueur, il n’a pas été permis à la religion de s’allier avec les institutions politiques ou nationales.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- LA QUESTION DE LA PAIX
- Le Congrès de Turin.
- Pour diverses causes, entre autres des difficultés d’organisation survenues au dernier moment, le Congrès international de la Paix qui devait avoir lieu, cette année à Lisbonne, n’a pu se tenir dans cette ville.
- La Commission du Bureau de la Paix réunie à Turin le 24 septembre, décida sur la proposition du Comité permanent que l’Assemblée générale du Bureau serait considérée comme une Assemblée de délégués des Sociétés de la Paix, aux délibérations de laquelle s’appliqueraient les règles admises généralement pour les Congrès et non le Règlement des Assemblées spéciales du Bureau.
- La première Assemblée des délégués s’est ouverte le lundi 26 septembre, sous la présidence de M. H. Luzzati, président de la section turinaire de la Paix. Deux télégrammes ont été envoyés l’un au Tzar Nicolas, pour lui exprimer le souhait que sa généreuse initiative produise tous les fruits que les peuples en attendent ; l’autre au roi Humbert, pour lui exprimer l’espoir que son approbation à la proposition du Tzar contribuera à obtenir ce résultat.
- En réponse à ce dernier télégramme , le général Ponzio Yaglia, premier aide-de-camp général du roi, a répondu par un télégramme remerciant, au nom du roir l’Assemblée dont le souverain suivra les travaux avec un vif intérêt.
- A la suite de la lecture du Rapport sur les événements de l’année, les résolutions suivantes ont été prises, après une intéressante discussion, sur les démarches les plus propres à rendre fructueuse l’initiative de l’empereur de Russie :
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- LE DEVOIR
- « L’Assemblée des délégués des Sociétés de la Paix exprime l’espoir :
- » Que tous les Gouvernements donneront à la proposition de l’empereur de Russie une adhésion sincère ;
- » Que la Confèrence internationale projetée se réunira sans retard et aboutira le plus tôt possible à mettre un terme à l’accroissement indéfini des armements ;
- » Et que, sous toutes réserves par les nations signataires , quant à ceux de leurs différends qu’elles ne croiraient pouvoir résoudre auparavant ou soumettre immédiatement à l’arbitrage, et dont elles rechercheraient , pendant la durée du traité, les solutions pacifiques,
- » La Conférence, pour parer à tous dangers en attendant la fin de ses travaux, proposera aux nations la conclusion d’un < Traité général d’arbitrage permanent à sanctions pacifiques définies.
- » L’Assemblée exprime l’espoir que les travaux de la Conférence internationale serviront de point de départ pour l’adoption graduelle de lois internationales sauvegardant l’autonomie de chaque nation et assurant la justice entre les peuples; qu’ainsi le règne de la Paix sera substitué au régime barbare de la guerre et au régime ruineux de la paix armée. »
- Dans la séance du lendemain, 27 septembre, ont été adoptées à l’unanimité les résolutions suivantes, comme compléments de celles de la veille, touchant l’initiative du Tzar :
- « L’Assemblée estime que les Sociétés de la Paix doivent organiser, dans toute l’étendue de leur sphère d’action, des manifestations de toute nature, sous forme de pétitionnements, de conférences, de meetings, etc., selon les circonstances et les milieux, en faveur du succès de la proposition de Nicolas II ;
- » Invite les Sociétés à communiquer les résultats de ces manifestations au Bureau international de la Paix, qui leur donnera la plus grande publicité possible. »
- — « Le Bureau international de la Paix fera, quand il le jugera opportun, par telle voie qu’il jugera à pro-
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- pos, et en particulier par voie de délégation, toutes démarches utiles auprès de l’empereur de Russie, de son Gouvernement, de tous autres Gouvernements, de la Conférence internationale projetée ou de ses membres, en vue de faire produire à la proposition de Nicolas II le maximum d’effets heureux. »
- — « Le Bureau international de la Paiæ adressera aux chefs d’Etats, aux chefs de Gouvernements, aux ministres des Affaires étrangères et aux membres de la future Confèrence inte/ nationale, outre tous documents qu’il jugera à propos, une étude résumant les principaux travaux des Congrès, des Sociétés et des Amis de la Paix, ainsi que de la Conférence interparlementaire, en tant qu’ils sont relatifs aux travaux éventuels de la Conférence internationale. »
- D’autres résolutions importantes ont été prises dans cette séance, et dans celles qui ont suivi, notamment en ce qui concerne le rôle de la presse dans le mouvement pacifique.
- La question des traités d’arbitrage permanent a provoqué trois résolutions : une félicitant les gouvernements d’Italie et de la République argentine pour le grand exemple qu’ils ont donné en liant les deux nations par un traité d’arbitrage ; une autre exprimant le vœu que des traités d’arbitrage permanents unissent la Grande Bretagne, d’une part, et les Etats-Unis de l’autre ; la troisième rappelant avec l’espoir de les voir bientôt aboutir les négociations depuis longtemps commencées entre la Suisse et les Etats-Unis en vue d’un traité d’arbitrage permanent.
- Une proposition votée à l’unanimité proteste contre les iniquités infligées aux peuples faibles par leé peuples forts, et décide la nomination d’une commission chargée d’étudier les questions soulevées par la politique coloniale, et de proposer au prochain congrès de la paix les moyens qu’elle jugera les plus propres à faire pénétrer dans ce domaine les principes de la justice et de la paix.
- Enfin, l’assemblée a adopté par acclamations le texte
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- LE DEVOIR
- qu’on lira ci après, d’un appel aux nations, auquel il sera donné la plus grande publicité possible.
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- Appel aux nations
- Après les horreurs de la guerre hispano-américaine, le monde entier saluait avec un sentiment unanime d’enthousiasme et d’espérance la grande initiative de l’Empereur de Russie en faveur d’une politique d’apaisement.
- Au nom de l’humanité, au nom de la religion, au nom de la solidarité, désormais éclatante, qui relie entre elles toutes les parties de la grande famille humaine, nous nous sentons pressés d’appuyer de tout coeur la noble proposition du Tsar.
- Et rappelant aux Gouvernements et aux Peuples les engagements solennels, répétés d’année en année par les déclarations des chefs d’Etat, par les votes des parlements, par les stipulations les plus expresses des Congrès et des Conférences, nous les conjurons de profiter de cette initiative partie de si haut et d’élever la voix sans retard pour qu’au moins la guerre hispano-américaine, qu’il n’ont pu prévenir, marque l’agonie de la phase belliqueuse dans l’histoire de l'humanité.
- Nous déclarons, en effet, que ce n’est pas assez de faire cesser momentanément l’appel à la violence dans les relations internationales.
- A une époque de travail et de progrès il faut rendre * impossible le retour de semblables calamités. Il faut, profitant de la cruelle leçon qui nous est donnée, nous mettre, par l’organisation plus sérieuse d’une juridiction internationale, à l’abri de ces surprises de la passion qui semblent déjouer tous les calculs de la sagesse et de la prévoyance.
- Gouvernements et peuples, l’heure est solennelle ! Nous avons tous le devoir sacré de profiter de cette occasion précieuse pour sauvegarder l’avenir de la civilisation, le bien-être économique, le progrès moral des peuples. La terre est vaste et féconde ; le travail est
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- puissant, et la science lui ouvre des perspectives sans limite.
- Il ne tient qu’à nous d’exploiter ensemble notre commun héritage, au lieu de nous en disputer comme des bêtes de proie les dépouilles sanglantes. Il suffit de le vouloir.
- Mais il faut le vouloir. Pourrions-nous hésiter ? C’est désormais une question de vie ou de mort, et cette question, les gouvernements et leurs délégués à la Conférence proposée par le Tzar peuvent la résoudre en assurant à la famille humaine l’inestimable bienfait de la paix, que les peuples salueront avec une enthousiaste reconnaissance.
- L’arbitrage franco-brésilien
- Le Conseil fédéral suisse a accepté la mission d’arbitre qui lui a été proposée par la France et le Brésil dans l’affaire du contesté franco-brésilien.
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- LE DEVOIR
- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- L’électorat des femmes commerçantes
- Les listes des électeurs et électrices consulaires chargés de nommer, dans le courant de décembre, les membres du tribunal de commerce de la Seine ont été publiées le mois dernier. Ces listes sont déposées pour les électeurs et électrices parisiens au greffe du tribunal de commerce, pour les électeurs et électrices de la banlieue au greffe des justices de paix.
- Pour la première fois figurent sur ces listes les femmes commerçantes patentées, qui ont reçu de la loi du 28 janvier 1898, le droit de vote aux élections consulaires.
- Quelques journaux font remarquer, à ce sujet, que les femmes ont profité en petit nombre de la faculté que leur octroie la loi nouvelle, et que sur cinquante mille électeurs consulaires inscrits dans le département de la Seine, on compte à peine trois mille femmes.
- Cette constatation semble faite pour décontenancer quelque peu les féministes. Mais si l’on considère que les femmes commerçantes qui ont réclamé leur inscription sur les listes consulaires ont, selon toute probabilité, l’intention d’user de leurs droits électoraux, et d’autre part, que le tribunal de commerce de la Seine n’a jamais été élu que par cinq ou six mille suffrages, il apparaît tout de suite, qu’une action concertée des électrices consulaires, si elle était tentée, pourrait bien n’être pas dépourvue d’efficacité.
- Mais, sans caresser l’espoir d’une victoire féminine, forcément limitée d’avance par la non-éligibilité, il est, permis de se montrer satisfait des premiers résultats d’une expérience aussi en dehors des habitudes actuelles des femmes, et que leur isolement, leur éloignement des grands courants de la vie publique rendent si difficile.
- Que l’on supprime seulement une de ces trois causes
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- LE MOUVEMENT FÉMINISTE 739
- d’hésitation, et le mouvement s’accélère, l’affirmation du droit, l’intention de l’exercer se produit.
- Un exemple à l’appui de cette dernière considération: Sur les trois mille électrices récemment inscrites, le 1er arrondissement de Paris fournit environ le quart. C’est l’arrondissement des Halles centrales.
- Caisse des écoles du XVIIIe arrondissement
- Madame Maria Martin, directrice du Journal des femmes, vient d’être réélue membre du conseil d’administration de la caisse des écoles du XVIIIe arrondissement de Paris.
- On sait que le XVIIIe est le seul arrondissement où les femmes font partie de l’administration de la caisse des écoles.
- Il est temps que les autres arrondissements suivent cet exemple.
- Une réforme du Code au Canada
- Dans le Code civil de la province de Québec, la formule du mariage contient le mot d’ « Obéissance » que les femmes veulent faire supprimer par une pétition au Sénat, disant que c’est « humiliant et dégradant. »
- L’électorat et l’éligibilité des femmes en Australasie
- Pour la seconde fois, l’assemblée législative de Victoria vient d’adopter un bill conférant aux femmes le droit de vote aux élections de cette Chambre basse.
- On craint à Melbourne, que cette fois-ci comme en 1897, le conseil législatif, ou sénat victorien, ne rejette le « Woman’s suffrage bill. »
- Dans deux autres pays australasiens, on le sait, les femmes jouissent depuis quelques années de la franchise électorale.
- En Australie méridionale, une loi promulguée en 1894 a conféré aux femmes le droit électoral.
- Cette loi assimile complètement les électeurs des deux
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- LE DEVOIR
- sexes ; elle va meme plus loin, car elle favorise la femme en lui permettant do voter par lettre enregistrée, alors meme qu’elle est présente dans sa circonscription électorale le jour du scrutin.
- La Nouvelle-Zélande, où les femmes votent depuis 1893, se dispose à faire un pas de plus. Le Parlement de Wellington va être, en effet, saisi d’un bill accordant l’éligibilité aux femmes électeurs.
- , *
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- Les femmes et la Mutualité
- Parmi les nombreuses résolutions adoptées par le congrès de la Mutualité, qui s’est tenu dernièrement à Reims, deux résolutions concernent particulièrement la situation des femmes dans les sociétés de secours mutuels.
- Sur la proposition de la commission du service médical et pharmaceutique, le congrès a décidé, à l’unanimité, que la femme jouirait des mêmes avantages que l’homme dans les sociétés mutuelles.
- La seconde question étudiée par la commission, au sujet des risques encourus par les sociétés mixtes, a donné lieu à une longue discussion.
- Finalement la proposition de la commission indiquant qu’il y a lieu de maintenir les femmes dans les sociétés d’hommes a été adoptée.
- Admission des femmes comme témoins dans les actes d'engagement et de rengagement
- On sait que la loi du 7 décembre 1897, modifiant certains articles du code civil et de la loi du 25 ventôse an XI, a reconnu à la femme le droit d’être témoin dans les actes de l’état civil et les actes instrumentaires en général.
- Les deux questions suivantes ont été soulevées à ce sujet :
- 1° Peut-on admettre les femmes comme témoins dans
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- les actes d’engagement et de rengagement ? 2° Peut-on admettre le témoignage des femmes dans l’établissement des certificats de position que doivent produire aux conseils de révision ou aux chefs de corps, les jeunes gens qui sollicitent le bénéfice des dispenses prévues aux articles 21 et 22 (soutiens de famille), 49 et 50 (dispenses de périodes d’instruction et résidence à l’étranger) de la loi du 15 juillet 1889 sur le recrutement de l’armée ?
- La réponse du Ministre de la guerre consulté a été affirmative sur le premier point.
- Il y a donc lieu d’admettre, à l’avenir, les femmes comme témoins dans les actes d’engagement et de rengagement.
- Au contraire, en ce qui concerne la seconde question, c’est la négative qui a prévalu, par ce que, aux termes de la loi du 7 décembre 1897, la femme ne peut être admise en témoignage que pour des faits matériels. Les certificats de position continueront en conséquence, comme par le passé, à être établis sous la responsabilité de trois pères de famille résidant dans la commune et ayant un fils sous les drapeaux ou, à défaut, dans la réserve de l’armée active.
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- ÉCOLES DU FAMILISTÈRE
- Méthode de lecture
- Plus de dix années d’expérience n’ont cessé de vérifier l’excellence de la méthode de lecture usitée dans les classes du Familistère et sur laquelle à plusieurs reprises (1) nous avons appelé l’attention de nos lecteurs, convaincus que nous étions de rendre un véritable service à toute personne s’intéressant à l’éducation de l’enfant. Il s’agit de l’ouvrage intitulé :
- Petite méthode de lecture pour l’emploi des caractères mobiles, à l’usage des écoles et des familles, par Madame E. Dallet.
- Ce premier livre a été complété par un second non moins intéressant et dû au même auteur :
- Livret de transition pour conduire à la lecture courante et à l’écriture O
- Ces deux opuscules sont en vente : le premier au prix de 0 fr. 60, le second au prix de 0 fr. 50, à la librairie Delagrave 15, rue Soufflot, Paris.
- « Intéresser l’enfant à ce qu’il doit faire », tel est l’épigraphe du second livre de Madame E. Dallet. Il pourrait aussi figurer sur le premier : la méthode entière éveille et soutient excellemment l’attention de l’enfant.
- Le règlement pédagogique relatif à l’organisation des écoles maternelles dit : L’enseignement de la lecture portera non sur des combinaisons difficiles de lettres, ni sur des syllabes inintelligibles pour Venfant, mais sur des mots usuels et sur des phrases simples. Autant que possible les enfants se serviront de lettres mobiles pour apprendre à lire.
- (1) Devoir de Mars et Mai 1889, septemb re 1893 et décembre 1896.
- (2) Ce livret s’emploie à volonté indépendamment des caractères mobiles.
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- Rappeler ces indications, c’est dire le caractère essentiel de la méthode due à Madame Dallet. Empruntons à l’auteur l’indication du but poursuivi par elle et du moyen par elle adopté pour y atteindre :
- « L’enseignement est compris de façon à ne pas être dès le début une étude de toutes les lettres et de leurs assemblages, avec les difficultés de prononciation de la langue française, mais une occupation appropriée aux goûts et à l’âge des jeunes enfants.
- « La lecture, mise à la portée réelle de ces petits, doit être un jeu attrayant ayant pour résultat de les amener graduellement à la connaissance des lettres et à la formation des mots, en leur permettant de composer eux-mêmes et le plus tôt possible des mots qui leur plaisent parce qu’ils désignent des choses bien connues d’eux...
- « L’enfant qui s’amuse se donne tout entier à ce qu’il fait ; il y emploie toute son attention et ses facultés. Rappelons nos souvenirs personnels et nous serons certainement convaincus que le meilleur moyen, je dirai même l’unique moyen, de nous faire vite et bien apprendre quelque chose c’est de nous y intéresser.
- « Pour intéresser tout de suite le petit élève à la lecture, nous lui ferons connaître dès le premier exercice une consonne et une voyelle avec lesquelles il puisse former un petit mot de son vocabulaire, un mot cher à son cœur ou à son imagination. Et peu à peu, sans aridité, sans méthode apparente, l’enfant apprendra toutes ses lettres et les assemblages de lettres.
- « Nous inspirant de l’excellent procédé recommandé par Mme Kergomard, nous amènerons d’abord l’enfant à bien prononcer les mots choisis pour l’exercice, puis nous syllaberons ces mots et enfin nous en détacherons autant que possible chaque lettre par une prononciation distincte et bien accentuée. Ensuite nous donnerons à nos petits enfants des lettres mobiles pour représenter les sons qu’ils viennent d’émettre et composer les mots.
- « Pour commencer, chaque enfant n’aura à sa dispo-
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- sition que deux lettres à la fois, (le nombre en augmentera graduellement jusqu’à vingt), l’éducatrice — mère ou institutrice — l’exercera aies distinguer soigneusement les unes des autres, sous tous leurs aspects.
- « En vue de cela, elle disposera elle-même de cartons-modèles où les lettres — si l’on est à l’école — seront imprimées en dimensions voulues pour être vues de tous les points de la classe.
- « En procédant comme nous allons l’indiquer, on amène dès le premier jour les enfants à former la première syllabe du premier mot puis à connaître parfaitement le mot complet.
- « Le premier exercice ayant été compris, les exercices suivants deviennent un jeu et les enfants arrivent rapidement à composer plusieurs mots par jour. »
- Dans la préface de son second volume, Madame Dallet se livre à des considérations et énumère des résultats que nous jugeons des plus utiles à reproduire. Les voici :
- « Depuis neuf années , aux écoles maternelles du Familistère, 80 à 90 enfants de 4 à 6 ans sont initiés à la lecture au moyen des caractères mobiles et dans des conditions qui répondent pleinement aux dési-dérata du Règlement relatif à l’organisation pédagogique des Ecoles maternelles, c’est-à-dire que ces enfants sont accoutumés à composer, décomposer et recomposer à volonté les mots dans toutes leurs parties constituantes, sons et articulations, à retrouver toujours dans le groupement qui en résulte la représentation d’êtres, de choses ou d’idées en rapport avec leurs propres connaissances.
- » Aussi les voit-on, très vite, s’intéresser à la forme des lettres nouvelles :
- — « Et celle-ci, que va-t-elle faire ? » demandait un petit garçon à sa jeune maman institutrice.
- » On conçoit combien il y a loin de cette curiosité intellectuelle, provoquée chez l’enfant, à la fatigue et à l’apathie qu’engendraient chez lui les assemblages souvent incompréhensibles des tableaux de lecture.
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- » L’usage régulier de la méthode a eu ces autres conséquences notables : Chacun des exercices étant combiné de manière à ce que l’élément même de la leçon se trouve reproduit sous beaucoup de formes variées, les enfants ont acquis rapidement les notions de l’orthographe usuelle. En réponse aux interrogations des maîtresses, ils peuvent indiquer eux-mêmes la composition de mots proposés comme récapitulation.
- » Dans la classe enfantine, la même méthode a été appliquée aux dictées écrites, afin de fixer définitivement dans l’esprit des enfants les notions déjà acquises. Les résultats ont été tellement significatifs, que les membres de l’enseignement ont trouvé avantageux de donner aux élèves comme premier livre de lecture — pour alterner avec les caractères mobiles, puis pour les remplacer — la Méthode à Vusage du maître, malgré le peu de facilité qu’offraient aux jeunes enfants ses caractères d’impression relativement fins et serrés.
- » C’est ainsi que nous avons été amené à reconnaître l’utilité d’un Livret spècial pour l’èlhve, livret comprenant, avec nos exercices de récapitulation et une application plus étendue des éléments acquis, l’initiation à l’écriture, cette autre représentation de l’idée.
- Enseignement simultané de la Lecture et de l’Ecriture
- « L’enfant doit lire tout ce qu’il écrit » — ceci est vrai — mais faut-il qu’il « écrive tout ce qu’il lit ? »
- » En école maternelle, il est trop jeune pour écrire beaucoup ; tout en lui s’y oppose : ses doigts trop faibles encore et trop inhabiles ne s’y prêtent que lentement et très laborieusement ; l’attitude penchée du buste est préjudiciable à son développement thoracique ; l’application le fatigue ; s’il écrit trop ou trop tôt, ses doigts se crispent sur le crayon et il contracte l’habitude d’une tenue défectueuse de la main et du corps, habitude presque impossible à rectifier plus tard.
- » De plus, si l’on veut observer la gradation méthodique en écriture, il est impossible, pendant presque toute
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- la période initiale, — à moins de restreindre fâcheuse ment la lecture — de reproduire en totalité les éléments que celle-ci comporte. Et cela parce que :
- » 1° Le procédé phonique est beaucoup plus vif et plus alerte que le procédé graphique ;
- » 2° En lecture, les lettres représentant des sons extrêmement variables selon leurs différentes combinaisons , il est bon de multiplier les phrases données à l’appui des règles de prononciation. (Les enfants qui n’ont eu sous les yeux qu’un petit nombre d’exemples répétés à satiété ne savent pas lire en réalité, et se trouvent arrêtés à chaque pas lorsqu’on veut les faire passer à la lecture courante).
- » Tandis qu’en écriture, la forme des lettres étant invariable n’exige pas le même nombre d’exercices.
- » Enfin — raison primordiale — les difficultés inhérentes à ces deux ordres d’enseignement ne sont pas du tout en concordance. Exemples : les mots « papa, bébé, y> faciles à lire et malaisés à écrire ; « maman, » simple à écrire, mais difficile à lire à cause de la voyelle nasale.
- » Nous nous sommes donc arrêtés au Plan suivant pour concilier la gradation du double enseignement :
- » Les exercices d’écriture suivent l’ordre ra* tionel de la formation des lettres afin de faciliter la tâche du débutant.
- > Procédant comme pour la lecture, aussitôt que l’enfant a bien saisi la forme d’une lettre séparée, nous la présentons dans des groupements variés pour prévenir la monotonie.
- » Bien que les combinaisons des premières consonnes et voyelles étudiées ne fournissent que peu de mots, nous écartons ceux qui ne pourraient être compris des enfants.
- » Toutes les fois qu’il est possible de faire coïncider l’étude des mêmes lettres en lecture et en écriture, nous en saisissons l’occasion avec empressement.
- » Les mots proposés en exemples sont dans le présent livret indiqués en italiques à la fin de chaque exercice
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- de lecture et, pour offrir plus de variété encore, nous détachons de même du texte ceux qui, ne présentant que des lettres déjà vues, peuvent également se prêter si l’on veut aux exercices orthographiques.
- » II appartient aux professeurs de désigner quels sont les mots, membres de phrases, ou phrases complètes que Vèlève doit écrire.
- » Au £7me exercice, les lettres étant toutes connues, rien n’entrave plus la reproduction par l’écriture des éléments de la lecture et les citations en italiques cessent d’être utiles, les maîtres ayant toute latitude pour arrêter le choix des petits devoirs.
- y> Quant à la lecture, le classement des consonnes et la succession des exercices avaient été simplement déterminés dans notre ouvrage initial par analogie , d’abord, avec la Méthode phonomimique précédemment usitée dans nos Ecoles maternelles (afin que le procédé Grosselin puisse encore à volonté s’allier aux avantages des caractères mobiles), puis surtout par la recherche des éléments pouvant offrir le plus grand nombre de combinaisons familières et attrayantes dans la gradation des leçons.
- » Ce Livret de transition suit naturellement le même ordre, après avoir résumé en cinq leçons les quinze premiers exercices.
- » Il nous a paru utile de ne syllaber que les premiers exemples de chaque exercice nouveau et de réduire au minimum la séparation des syllabes, afin que le sens de l’ensemble puisse toujours être vite embrassé par l’œil et saisi par l’esprit.
- « Procédés et Résultats concernant l’ensemble de cette méthode.
- » PROCÉDÉS :
- » En Ecoles maternelles.
- » 1° Exercices de langage : mots très simples, ex. : « papa, bébé, dodo, » etc., prononciation nette de leurs
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- sons et articulations ; lettres qui les représentent, assemblage de syllabes, composition de mots, de phrases exécutées au tableau noir avec grandes lettres mobiles et simultanément par tous les élèves avec leurs caractères particuliers (1).
- » 2° Révision dans le Livret de transition des éléments ainsi étudiés, dès que l’enfant possède bien les 12 premières lettres.
- » 3° Dictées de mots ou de courtes phrases tirés de la leçon, et reproduits de mémoire par les élèves avec les caractères mobiles.
- » 4° Tracé au tableau noir des éléments d’écriture,— et, pour les débuts, comparaison avec les caractères mobiles typographiques ; — reproduction sur ardoise ou sur cahier des motifs d’écriture, puis copies ou dictées sur la substance meme de l’exercice de lecture.
- *
- * #
- » Toute personne qualifiée pour l’enseignement discernera très vite en feuilletant cet ouvrage quel parti elle peut en tirer pour faire agir, comparer, penser, parler, écrire les enfants et les amener enfin à posséder véritablement la lecture, cette « clé des autres connaissances >. Il ne nous reste qu’à indiquer par quelques chiffres les constatations faites dans les Écoles du Familistère, en août dernier (les élèves n’ayant eu encore en mains pour premier livret que la méthode du même Maître).
- RÉSULTATS .'
- « Dans la lre année d’enseignement (2) les enfants de 4 à 5 ans voient, avec les caractères mobiles exclusivement, — et plutôt comme jeu que comme devoir — environ les 20 premiers exercices de la méthode ; ils commencent même à écrire sur ardoise de tout petits mots.
- (1) Note de la 2e édition : Dans les Cours préparatoires qui ont adopté ce livret, l’enseignement préalable au tableau noir est jugé suffisant. (Les caractères mobiles se remplacent alors par des tracés à la craie.)
- (2) Réserve faite des petits enfants de 2 à 4 ans soignés à part dans les conditions les plus favorables à leur épanouissement.
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- « Dans la classe suivante : les élèves de 5 a 6 ans voient toute la méthode de lecture ainsi que les récapitulations du livre. Ils en appliquent les éléments à des exercices d’écriture et de copie. Ces exercices sont correctement reproduits au crayon, sur ardoise, au début de l’année, puis sur cahiers où les petits devoirs tiennent environ 1{3 de page. En général, ces devoirs sont soignés, bien compris, et font plaisir à voir.
- « En classe enfantine : les élèves de 6 à 7 ans arrivés à la lecture courante reproduisent en dictées (à l’encre) les principaux éléments de lecture de Tannée précédente, alternativement avec de petites dictées grammaticales, exercices d’invention, etc.
- « A l’examen fait par la commission scolaire, en 1896, une dictée comprenant de réelles difficultés a fourni les constatations suivantes :
- « Texte : « Un bon ouvrier travaille avec courage 'pour sa famille, il est heureux de lui faire du bien.
- <s.Nous aussi, nous aidons déjà avec plaisir les personnes qui ont besoin de nous. »
- « Sur 39 élèves présents à cette épreuve (en classe enfantine)
- 16 ont fait de 0 à 4 fautes 15 — 5 à 7 —
- 7 — 8 à 10 —
- 1 seul très faible 14 —-
- « En résumé, comme moyenne de fautes 5 1{4 pour Tensemble des élèves. — Deux autres dictées d’examen composées de quatre phrases plus enfantines avaient donné comme moyenne de fautes : l’une 3,74, l’autre 3,12. Et cela sans préjudice des autres facultés physiques et intellectuelles et sans aucun surmenage, les leçons n’ayant cessé d’être attrayantes.
- « Aussi, avons-nous considéré comme un devoir de soumettre ces résultats aux personnes vouées à l’enseignement. »
- Nous ne saurions mieux dire et terminons sur ce mot.
- Vve J.-B.-A. Godin
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- OUVRAGE REÇU
- Almanach de la coopération française pour 1899.
- Principaux articles :
- Introduction, de Boyve ; Contes russe, belge, espagnol, écossais, alsacien, français, anglais, etc., etc..., par divers ;
- Une Preuve authentique de Vinutilité de la Coopération, Ch. Gide ;
- Quelques mots sur le Comité central, de Boyve ;
- Z,a Coopération rurale en France, G. Maurin ;
- L’Œuvre du comte de Chambrun, Ch. Robert;
- Ar<9.'> Sociétés coopératives de consommation et leurs employés, L. Soria;
- La Fédération des Sociétés coopératives P.-L.-M., Chiouse, président ;
- Lne coopération de pêcheurs, L. de Seilhac ;
- Douane et Coopérative. Joseph Cernesson ;
- Associations de production, L. Comte ;
- AiiFamilistère de Guise, A. Fabre;
- Société philanthropique de St-Rèmy-sur-Avre, XXX.
- Biographie de M. Legrand, de Boyve;
- Éducation coopérative, Holyoake ;
- La Wholesale coopérative d’Angleterre, B. Jones ;
- L’Association du travail en Angleterre, Henry Vivian ;
- Cercles ouvriers, Hodgson Pratt ;
- Le Mouvement coopératif en Irlande, Horace Plunkett ;
- La Coopération en Serbie, Michel Auremowitch ;
- Le Succès de l’industrie en participation en Hollande, Ijeenk Willink ;
- Nombreuses gravures.
- Prix:de 1 à 40 exemplair., rendus franco, 0 40l’un De 50 à 499 — transp.ensus 0 25 —
- De 500 et au-dessus — 0 21 —
- S’adresser à M. L. Soria, secrétaire général du Comité central, 1, rue Christine, Paris.
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- EN FAMILLE
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- N FAMILY
- par Hector MA LOT
- Ouvrage couronné par l’Académie française
- ( Suite).
- Qu’allait-elle faire (le ce temps ? Ne voulant pas se fatiguer avant de se mettre au travail, elle ne pouvait pas marcher jusqu’à ce moment, et dès lors le mieux était qu’elle s'assît quelque part où elle pourrait attendre.
- De minute en minute, le ciel s'était éclairci, et les choses autour d’elle avaient pris, sous la lumière rasante qui les frappait, des formes assez distinctes pour qu’elle reconnût où elle était.
- Précisément au bord d’une entaille qui commençait là, et paraissait prolonger sa nappe d’eau, pour la réunir à d’autres étangs et se continuer ainsi d’entailles en entailles les unes grandes, les autres petites, au hasard de l’exploitation de la tourbe, jusqu’à la grande rivière. N’était-ce pas quelque chose comme ce qu’elle avait vu en quittant Picquigny, mais plus retiré, semblait-il, plus désert et aussi plus couvert d’arbres dont les files s’enchevêtraient eh lignes confuses ?
- Elle resta là un moment, puis, la place ne lui paraissant pas bonne pour s’asseoir, elle continua son chemin qui, quittant le bord de l’entaille, s’élevait sur la pente d’un petit coteau boisé ; dans ce taillis sans doute elle trouverait ce qu’elle cherchait.
- Mais, comme elle allait y arriver, elle aperçut au bord de l’entaille qu’elle dominait une de ces huttes en branchages et en roseaux qu’on appelle dans le pays des aumuches et qui servent l’hiver pour la chasse aux
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- oiseaux de passage. Alors l’idée lui vint que, si elle pouvait gagner cette hutte, elle s’y trouverait bien cachée, sans que personne pût se demander ce qu’elle faisait dans les prairies à cette heure matinale, et aussi sans continuer à recevoir les grosses gouttes de rosée qui ruisselaient des branches formant couvert au-dessus du chemin et la mouillaient comme une vraie pluie.
- Elle redescendit et, en cherchant, elle finit par trouver dans une oseraie un petit sentier à peine tracé, qui semblait conduire à l’aumuche : elle le prit. Mais, s’il y conduisait bien, il ne conduisait pas jusque dedans car elle était construite sur un tout petit îlot planté de trois saules qui lui servaient de charpente, et un fossé plein d’eau la séparait de l’oseraie. Heureusement un tronc d’arbre était jeté sur ce fossé, bien qu’il fût assez étroit, bien qu’il fût aussi mouillé par la rosée qui le rendait glissant, cela n’était pas pour arrêter Perrine. Elle le franchit et se trouva devant une porte en roseaux liés avec de l’osier qu’elle n’eut qu’à tirer pour qu’elle s’ouvrit.
- L’aumuche était de forme carrée et toute tapissée jusqu’au toit d’un épais revêtement de roseaux et de grandes herbes : aux quatre faces étaient percées des petites ouvertures invisibles du dehors, mais qui donnaient des vues sur les entours et laissaient aussi pénétrer la lumière ; sur le sol était étendue une épaisse couche de fougères ; dans un coin un billot fait d’un tronc d’arbre servait de chaise.
- Ah ! le joli nid ! qu’il ressemblait peu à la chambre qu’elle venait de quitter. Comme elle eût été mieux là pour dormir, en] bon air, tranquille, couchée dans la fougère, sans autres bruits que ceux du feuillage et des eaux, plutôt qu’entre les draps si durs de Mme Françoise, au milieu des cris de la Noyelle, et de ses camarades, dans cette atmosphère horrible dont l’odeur toujours persistante la poursuivait en lui soulevant le coeur.
- Elle s’allongea sur la fougère, et se tassa dans un coin contre la moelleuse paroi des roseaux en fermant les yeux. Mais, comme elle ne tarda pas à se sentir
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- gagnée par un doux engourdissement, elle se remit sur ses jambes, car il ne lui était pas permis de s’endormir tout à fait, de peur de ne pas s’éveiller avant l’entrée aux ateliers.
- Maintenant le soleil était levé, et, par l’ouverture exposée à l’orient, un rayon d’or entrait dans l’aumucho qu’il illuminait ; au dehors les oiseaux chantaient, et autour de l’îlot, sur l’étang, daus les roseaux, sur les branches des saules se faisait entendre une confusion de bruits, de murmures, de sifflements, de cris qui annonçaient l’éveil à la vie de toutes les bêtes de la tourbière.
- Elle mit la tête à une ouverture et vit ces bêtes s’ébattre autour de l’auinuche en pleine sécurité : dans les roseaux, des libellules voletaient de çà et de là ; le long des rives, des oiseaux piquaient de leur bec la terre humide pour saisir des vers, et, sur l’étang couvert d’une buée légère, une sarcelle d’un brun cendré, plus mignonne que les canes domestiques, nageait entourée de ses petits qu’elle tachait de maintenir près d’elle par des appels incessants, mais sans y parvenir, car ils s’échappaient pour s’élancer à travers les nénuphars fleuris où ils s’empêtraient, à la poursuite de tous les insectes qui passaient à leur portée. Tout à coup un rayon bleu rapide comme un éclair l’éblouit, et ce fut seulement après qu’il eût disparu qu’elle comprit que c’était un martin-pêcheur qui venait de traverser l’étang.
- Longtemps, sans un mouvement qui, en trahissant sa présence, aurait fait envoler tout ce monde de la prairie, elle resta à sa fenêtre, à le regarder. Comme tout cela était joli dans cette fraîche lumière, gai, vivant, amusant, nouveau à ses yeux, assez féerique pour qu’elle se demandât si cette île avec sa hutte n’était point une petite arche de Noé.
- A un certain moment elle vit l’étang se couvrir d’une ombre noire qui passait capricieusement, agrandie, rapetissée sans cause apparente, et cela lui parut d’autant plus inexplicable que le soleil qui s’était levé
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- IÆ DEVOIR
- au-dessus de l’horizon continuait de briller radieux dans le ciel sans nuage. D’où pouvait venir cette ombre ? Les étroites fenêtres de l’aumuclie ne lui permettant pas de s’en rendre compte, elle ouvrit la porte et vit qu’elle était produite par des tourbillons de fumée qui passaient avec la brise, et venaient dos hautes cheminées de l’usine où déjà des feux étaient allumés pour que la vapeur fût en pression à l’entrée des ouvriers.
- Le travail allait donc bientôt commencer, et il était temps qu’elle quittât l’aumuche pour se rapprocher des ateliers. Cependant avant de sortir, elle ramassa un journal posé sur le billot qu’elle n’avait pas aperçu, mais que la pleine lumière qui sortait par la porte ouverte lui montra, et machinalement elle jeta les yeux sur son titre : c’était le Journal d’Amiens du 25 février précédent, et alors elle fit cette réflexion que de la place qu’occupait ce journal sur le seul siège ou l’on pouvait s’asseoir, aussi bien que de sa date, il résultait la preuve que depuis le 25 février l’aumuche était abandonnée, et que personne n’avait passé sa porte.
- XVI
- Au moment où sortant de roseraie elle arrivait dans le chemin, un gros sifflet fit entendre sa voix rauque et puissante au-dessus de l’usine, et presqu’aussitôt d’autres sifflets lui répondirent à des distances plus ou moins éloignées, par des coups également rythmés.
- Elle comprit que c’était le signal d’appel des ouvriers qui partait de Maraucourt, et se répétait de villages en villages, Saint-Pipoy, Harcheux, Bacourt, Flexelles dans toutes les usines Paindavoine, annonçant à leur maître que partout en meme temps on était prêt pour le travail.
- Alors craignant d’être en retard elle hâta le pas, et en entrant dans le village elle trouva toutes les maisons ouvertes ; sur les seuils, des ouvriers mangeaient leur soupe, debout, accotés au chambranle delà porte; dans les cabarets d’autres buvaient, dans les cours, d’autres se débarbouillaient à la pompe ; mais person-
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- ne ne se dirigeait vers l’usine, ce qui signifiait assurément qu’il n’était pas encore l’heure d’entrer aux ateliers, et que, par conséquent, elle n’avait pas à se presser.
- Mais trois petit coups qui sonnèrent à l’horloge, et qui furent aussitôt suivis d’un sifflement plus fort, plus bruyant que les précédents firent instantanément succéder le mouvement à cette tranquillité : des maisons, des cours, des cabarets, de partout sortit une foule compacte qui emplit la rue comme l’eût fait une fourmilière, et cette troupe d’hommes, de femmes, d’enfants, se dirigea vers l’usine ; les uns fumant leur pipe à toute vapeur ; les autres mâchant une croûte hâtivement en s’étouffant ; le plus grand nombre bavardant bruyamment ; à chaque instant des groupes débouchaient des ruelles latérales et se mêlaient à ce flot noir qu’ils grossissaient sans le ralentir.
- Dans une poussée de nouveaux arrivants Perrine aperçut Rosalie en compagnie de la Noyelle, et en se faufilant elle les rejoignit :
- « Où donc que vous étiez? demanda Rosalie surprise.
- — Je me suis levée de bonne heure, pour me promener un peu.
- — Ah ! bon. Je vous ai cherchée.
- — Je vous remercie bien ; mais il ne faut jamais me chercher, je suis matineuse. »
- On arrivait à l’entrée des ateliers, et le flot s’engouffrait dans l’usine sous l’œil d’un homme grand, maigre, qui se tenait à une certaine distance de la grille, les mains dans les poches de son veston, le chapeau de paille rejeté en arrière, mais la tête un peu penchée en avant, le regard attentif, de façon que personne ne défilât devant lui sans qu’il le vît.
- « Le Mince », dit Rosalie d’une voix sifflée.
- Mais Perrine n’avait pas besoin de ce mot, avant qu’il lui fût jeté, elle avait deviné dans cet homme le directeur Talouel.
- « Est-ce qu’il faut que j’entre avec vous ? demanda Perrine.
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- — Bien sûr. »
- Pour elle, le moment était décisif, mais elle se raidit contre son émotion : pourquoi ne voudrait-il pas d’elle puisqu’on acceptait tout le monde ?
- Quand elles arrivèrent devant lui, Rosalie dit à Per-rine de la suivre et, sortant de la foule, elle s’approcha sans paraître intimidée :
- « M’sieu le directeur, dit-elle, c’est une camarade qui voudrait travailler. »
- Talouel jeta un rapide coup d’œil sur cette camarade :
- « Dans un moment nous verrons », répondit-il.
- Et Rosalie qui savait ce qu’il convenait de faire, se plaça à l’écart avec Perrine.
- A ce moment un brouhaha se produisit à la grille et les ouvriers s’écartèrent avec empressement, laissant le passage libre au phaéton de M. Vulfran, conduit par le même jeune homme de la veille : bien que tout le monde sût qu’il ne pouvait pas voir, toutes les têtes d’hommes se découvrirent devant lui, tandis que les femmes saluaient d’une courte révérence.
- « Vous voyez qu’il n’arrive pas le dernier », dit Rosalie.
- Le directeur fit quelques pas pressés au-devant du phaéton :
- « Monsieur Vulfran, je vous présente mon respect, dit-il le chapeau à la main.
- — Bonjour, Talouel. »
- Perrine suivait des yeux la voiture qui continuait son chemin, et, quand elle les ramena sur la grille, elle vit successivement passer les employés qu’elle connaissait déjà : Fabry l’ingénieur, Bendit, Mombleux et d’autres que Rosalie lui nomma.
- Cependant la cohue s’était éclaircie, et maintenant ceux qui arrivaient couraient, car l’heure allait sonner.
- « Je crois bien que les jeunes vont être en retard », dit Rosalie à mi-voix.
- L’horloge sonna, il y eut une dernière poussée, puis quelques retardataires parurent à la queue leu leu,
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- essoufflés, et la rue se trouva vide; cependantTalouel ne quitta pas sa place et, les mains dans les poches, il continua à regarder au loin, la tête haute.
- Quelques minutes s’écoulèrent, puis apparut un grandjeune homme qui n’était pas un ouvrier, mais bien un monsieur, beaucoup plus monsieur même par ses manières et sa tenue soignée que l’ingénieur et les employés; tout en marchant à pas hâtés il nouait sa cravate, ce qu’il n’avait pas eu le temps de faire évidemment.
- Quand il arriva devant le directeur, celui-ci ôta son chapeau comme il avait fait pour M. Vulfran, mais Perrine remarqua que les deux saluts ne se ressemblaient en rien.
- « Monsieur Théodore, je vous présente mon respect», dit Talouel.
- Mais bien que cette phrase fut formée des mêmes mots que celle qu’il avait adressée â M. Vulfran, elle ne disait pas du tout la même chose, cela était évident aussi.
- « Bonjour, Talouel. Est-ce que mon oncle est arrivé ?
- — Mon Dieu oui, Monsieur Théodore, il y a bien cinq minutes.
- — Ah!
- — Vous n’êtes pas le dernier ; c’est M. Casimir qui aujourd’hui est en retard, bien que comme vous il n’ait pas été à Paris, mais je l’aperçois là-bas. »
- Tandis que Théodore se dirigeait vers les bureaux, Casimir avançait rapidement.
- Celui-là ne ressemblait en rien à son cousin, pas plus dans sa personne que dans sa tenue ; petit, raide, sec ; quand il passa devant le directeur, cette raideur se précisa dans la courte inclinaison de tête qu’il lui adressa sans un seul mot.
- Les mains toujours dans les poches de son veston, Talouel lui présenta aussi son respect, et ce fut seulement quand il eut disparu qu’il se tourna vers Rosalie :
- « Qu’est-ce qu’elle sait faire ta camarade ?
- Perrine répondit elle-même à cette question :
- « Je n’ai pas encore travaillé dans les usines », dit-elle d’une voix qu’elle s’efforça d’affermir.
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- LE DEVOIR
- Talouel l’enveloppa d’un rapide coup d’oeil, puis s’adressant à Rosalie :
- «Dis de ma part à Oneux de la mettre aux wagonets, et ouste ! plus vite que ça.
- — Qu’est-ce que c’est que les wagonets ? demanda Perrine en suivant Rosalie à travers les vastes cours qui séparaient les ateliers les uns des autres. Serait-elle en état d’accomplir ce travail, en aurait-elle la force, l’intelligence? fallait-il un apprentissage ? toutes questions terribles pour elle, et qui l’angoissaient d’autant plus que maintenant qu’elle se voyait admise dans l’usine, elle sentait qu’il dépendait d’elle de s’y maintenir.
- « N’ayez donc pas peur, répondit Rosalie qui avait compris son émotion ; rien n’est plus facile. »
- Perrine devina le sens de ces paroles plutôt qu’elle ne les entendit ; car, depuis quelques instants déjà, les machines, les métiers s’étaient mis en marche dans l’usine, morte lorsqu’elle y était entrée, et maintenant un formidable mugissement, dans lequel se confondaient mille bruits divers, emplissait les cours ; aux ateliers, les métiers à tisser battaient, les navettes couraient, les broches, les bobines tournaient, tandis que dehors les arbres de transmission, les roues, les courroies, les volants, ajoutaient le vertige des oreilles à celui des yeux.
- « Voulez-vous parler plus fort ? dit Perrine, je ne vous entends pas.
- — L’habitude vous viendra, cria Rosalie, je vous disais que ce n’est pas difficile ; il n’y a qu’à charger les cannettes sur les wagonets ; savez-vous ce que c’est qu’un wagonet ?
- — Un petit wagon je pense.
- — Justement et quand le wagonet est plein, à le pousser jusqu’au tissage où on le décharge ; un bon coup au départ, et ça roule tout seul.
- — Et une cannette, qu’est-ce que c’est au juste ?
- (A suivre.)
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- TABLE DES MATIÈRES DU TOME VINGT-DEUXIÈME 759
- TABLE DES MATIÈRES
- DU TOME VINGT-DEUXIÈME
- ANNÉE 1898
- JEAN-BAPTISTE-ANDRÉ-GODIN
- Documents ponr une Biographie complète
- Adresse des phalanstériens des Etats-Unis (1844) à ceux
- de Paris........................................... 328
- Apôtres (Les premiers).............................. 264
- Attitude de l’Ecole sociétaire en face de la persécution.
- Nouveaux efforts de Godin (1849)................. 65
- Brevets d’invention. Etat de l’industrie de Godin (1850-
- 52)............................................ 193
- Brook Farm — évolution vers le Fouriérisme (1843-1845) 451
- » >» — fin (1847)............................... 641
- » » — œuvre didactique. Swedemborg et Fou-
- rier (1844-1847)....................... 577
- » » —Première phase (1841-1843)................ 449
- Condé sur Vesgres (Rappel de l’œuvre de)............ 257
- Convention nationale aux Etats-Unis (1844). ..... 321
- Deuxième visite domiciliaire chez Godin............... 207
- Documents pour une biographie complète de J.-B.-A. Godin.. 5, 65, 129, 193, 257, 321, 385, 449, 513, 577, 641
- [705
- Juin 1849. — Troubles politiques et sociaux.... 11, 65
- Macdonald (Res manuscrits de)......................... 391
- Méthode pratique (Recherche d’une) pour déterminer la part équitable du travailleur dans la production 385, 645
- Mouvement fouriériste aux Etats-Unis (1840 à 1852)
- 264, 321, 385, 449, 513, 577, 641, 705 Plans divers des phalanstériens( en 1852..... ........ 257
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- LE DEVOIR
- Projet de fondation d’unjournal en 1850.............. 200
- Projet, par Godin, d’organisation de ressources pour
- l’Ecole sociétaire .................«.............. 9
- Propagande (Organisation de la) William H. Channing
- (1845)..................................... 514
- Question sociale et solution phalanstérienne (Lettres de
- Godin).............................. 74 à 76, 131 à 139
- Redoublement d’efforts en faveur de l’idée Phalanstérienne (Janvier à Juin 1849)..,. 5, 71 à76, 129, 200 à 207 Sociétés reliées (Nomenclature des) au mouvement fou-
- riériste .. •.................•...................... 393
- Succursale en Belgique........... ....•.............. 199
- Union agricole du Sig.................................... 7
- Vue générale du mouvement fouriériste aux Etats-Unis
- (1840-1852)...... 264, 321, 385, 449, 513, 577, 641, 705
- Wisconsin Phalanx . .. ................................ 705
- ÉCONOMIE POLITIQUE ET SOCIALE
- Accidents du travail (Loi sur les).................
- Elections (Les)....................................
- Lutte contre l’alcoolisme..........................
- Musée social. — Ouvriers de la construction navale en
- Angleterre................................. 526,
- Question de l’Enseignement (La)..............,.....
- Réforme (La) électorale............... 16, 77, 140,
- ASSOCIATION DU FAMILISTÈRE
- 270
- 399
- 291
- 608
- 176
- 208
- Admissions dans la société............................ 558
- Assemblée générale ordinaire.......................... 648
- Assurances mutuelles (Mouvement des) 127, 191, 255,
- 319,383,447, 575
- Comité de conciliation........................... 558
- Conseil de gérance.................................... 674
- Conseil de surveillance............................... 674
- Ecoles du Familistère. Méthode de lecture, par Mme E.
- Dallet.........................s................'... 742
- Etat-Civil, .... 128, 192, 256, 320, 384, 448, 576, 640, 704 Familistère de Laeken devenu Familistère de Schaer-
- beck.................................'.............. 677
- Fête annuelle du travail............................... 359
- Fêtes de l’enfance.............................. 588, 677
- Schærbeck (Fête de l’Enfance au Familistère de)....... 677
- Visite (Une) au Familistère de Guise.................. 694
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- TABLE DES MATIÈRES DU TOME VINGT-DEUXIEME 761
- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- Accidents du travail (Loi sur les)............... 270, 287
- Assistance et hygiène publique........................ 31
- Bilan de la législature................................ 289
- Budget. (Discussion du)............................27, 155
- Cabinet Brisson )Chutedu)............................ 714
- Cabinet Dupuy (Avènement du)......................... 719
- Déclaration ministérielle.............................. 478
- Dernière session (La)................................... 90
- Discours présidentiels.................................. 90
- Enfance (Protection de 1’)........................... 218
- Formalités électorales........... •.......... ....... 30
- Garantie du travail.....*............................ 285
- Intérêt légal de l’argent............................... 30
- Interpellations......................................... 28
- Lois adoptées..................................... 95, 270
- Lois ouvrières : Condition du travail dans les travaux
- publics........................................... 220
- Nouvelle Chambre....................................... 405
- Office national du commerce extérieur................ 219
- Ouverture de la session.............................. 405
- Petite propriété rurale.............................. 286
- Projets divers . ...................................... 289
- Saisie-arrêt des salaires........................ 221, 286
- Sociétés de secours mutuels...................... 286, 336
- Travail et Mutualité (Projet concernant)............... 602
- Vérification des pouvoirs. ............................ 521
- Vote (Liberté et sincérité du)......................... 521
- Warrants agricoles .. ................................. 287
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX Afrique du Sud.
- Confédération bœr............*....................... 557
- Allemagne.
- Bourse du travail mixte en Prusse...................... 415
- Coopération (La)...................................... 161
- Coopération (La) de construction....................... 728
- Droit de grève menacé.................................. 619
- Heures de travail...................................... 542
- Les médecins et la législation sociale. t.... t........ T 104
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- 762 LE DEVOIR
- Mouvement syndical................................... 38
- Patrons et ouvriers..................•.............. 540
- Syndicats (Les) ................................... 692
- Autriche.
- Congrès international des mineurs................ 621
- Création d’un office du travail...................... 620
- Question des langues............. ................... 227
- Autriche-Hongrie.
- Congrès socialistes.................................. 544
- Socialisme agraire................................... 353
- Australasie.
- Les huit heures...................................... 104
- Retraites ouvrières en Nouvelle-Zélande.............. 730
- Australie.
- Fédération des Etats................................. 357
- Belgique.
- Biens communaux (reconstitution).................... 350
- Banques populaires (La participation dans les)....... 162
- Caisse d’épargne..................................... 542
- Fédération des-coopératives socialistes.............. 351
- Habitations ouvrières................................ 619
- Réglements d’ateliers............................... 36
- Unions professionnelles.............................. 417
- Villa des ouvriers................................... 691
- Danemark
- Accidents du travail................................. 300
- Elections au Folkething.............................. 352
- Progrès du socialisme.......;....................... 693
- Espagne
- Elections............................................ 355
- Etats-Unis
- Anti-immigration bill............................. 158
- Développement commercial............................. 687
- Dissolution d’une société communiste................. 226
- Lutte contre l’alcoolisme...................... 687, 732
- Organisations ouvrières (Les) et les grèves........... 35
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- TABLE DES MATIERES DU TOME VINGT-DEUXIÈME 763
- Socialisme municipal................................... 555
- Système métrique.................................... 557
- Travail et professions................................ 356
- France
- Alliance coopérative internationale, section française.. 410
- Caisses patronales de retraites....................... 726
- Congrès à l’exposition de 1900........................ 349
- Congrès national (Le 6me) des sociétés de secours
- mutuels et de retraites............................ 413
- Coopération chez les marins- pêcheurs............ . 548
- Cours d’adultes et d’adolescents...............^.... 618
- Dette nationale....................................... 690
- Droit d’association............................... 350
- Economie sociale (L’)à la Faculté de droit............ 728
- Enseignement agricole................................. 551
- Enseignement social................................... 618
- Château-Thierry (Jugement du Tribunal de)...... 223, 426
- Fête du travail agricole............................. 350
- Ligue de défense des droits de l’homme et du citoyen.. 294
- Loi Bérenger dans la Marine........................... 690
- Musée de souverains................................... 409
- Musée social : Concours ouverts................ 163, 498
- — Fête du travail agricole.................. 500
- — Les lauréats du travail agricole.......... 726
- Participation et sociétés compagnonniques............. 348
- Petites (Les) A....................................... 412
- Sociétés d’ouvriers................................... 618
- Syndicats professionnels en 1897...............*.. 225
- Syndicats (Les) et la politique....................... 295
- Travaux publics (conditions du travail dans les)....... 33
- Grande-Bretagne
- Arbitrage obligatoire (L’)............................ 731
- Augmentation des salaires ............................ 730
- Congrès de Péterboroug................................ 483
- Coopération (La)............................ 622, 729
- Elections au County council de Londres................ 225
- Enseignement scientifique dans les écoles primaires... 729
- Grève des mécaniciens anglais......................... 164
- Journée de huit heures................................ 298
- Participation aux bénéfices............................ 39
- Système décimal..................................... 730
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-
- 764 LE DEVOIR
- Responsabilité des accidents....................... 101
- Retraites pour la vieillesse......................... 689
- Socialisme municipal................................. 689
- Trades-Unions (Force des)............................ 226
- Italie
- Accidents ouvriers (Loi sur la responsabilité des).. 355
- Caisse de prévoyance pour la vieillesse.............
- et l’invalidité.................................. 354
- Illettrés (Les)...................................... 728
- Suppression du droit de grève........................ 545
- Union coopérative de Milan........................... 500
- Irlande
- Local government bill................................ 544
- Japon
- Journal socialiste japonais.......................... 164
- L’Eglise et l’Etat................................... 732
- Organisation ouvrière............o... .............. 358
- Luxembourg
- Police des cabarets........................... .. • • 502
- Norwège
- Suffrage universel.................................. 352
- Pays-Bas
- Chambres de travail.................................. 103
- Elections provinciales.............................. 543
- Parti socialiste démocrate ouvrier.................... 37
- Programme des socialistes parlementaires............. 351
- Service militaire personnel..................... 416, 543
- Pays divers
- Le téléphone ........................................ 358
- République Argentine
- Législation ouvrière................................ 39
- Russie
- Artels (Les)......................................... 98
- Coopération (La)................................. 227
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- TABLE DES MATIÈRES DU TOME VINGT-DEUXIÈME 765
- Population.............................................. 228
- Socialisme (Organisation clu).... ...................... 554
- Serbie
- Elections............................................... 416
- Suède-Norwège
- L’union Scandinave en péril............................ 158
- Suisse
- Association internationale des ouvriers lithographes
- (Projet d’une)........................................ 229
- Congrès international des ouvriers lithographes...... 724
- Conseils municipaux dans le Tessin. — Une innovation............................................... 104
- Coopération (La)........................................ 297
- Débits de boissons.............................. 501, 724
- Durée du travail dans les entreprises de transports. . . 414
- Election directe et représentation proportionnelle... 229
- Fédération des syndicats professionnels......... 228, 296
- Fédération ouvrière..................................... 546
- Grütliverein (Le) .................................... 721
- Maison du peuple à Zurich............................. 725
- Ouvriers lithographes........................... 229, 724
- Protection ouvrière..................................... 415
- Rachat des chemins de fer............................... 163
- Salaire minimum repoussé à Berne........................ 725
- Société suisse des maîtres abstinents................... 723
- Syndicats obligatoires................................. 546
- Unification du droit.................................... 501
- Union des arts et métiers............................... 413
- Union internationale des groupes ouvriers catholiques. 353
- COOPÉRATION ET PARTICIPATION
- Allemagne. — Coopération (La).......................... 161
- — Coopération de construction........ 728
- Belgique. — Fédération des coopératives socialistes... 351
- — Participation dans les banques populaires. 162
- - Unions professionnelles................. 4l 7
- France.—Alliance coopérative internationale. Section
- française................................. 410
- — Coopération des marins-pêcheurs........... 548
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- 766 LE DEVOIR
- France. — Participation (La) et les sociétés compagnon-
- niques ................................. 348
- Grande-Bretagne. — Congrès de Péterborough............ 483
- — Coopération (La)........ 622. 729
- — Participation aux bénéfices.... 39
- Russie. — Coopération (La)......................... 227
- Suisse. — Coopération (La)............................ 297
- — Syndicats obligatoires.................... 546
- — Union des arts et métiers................ 413
- PAIX ET ARBITRAGE INTERNATIONAL
- Allemagne. — L’arbitrage international et les partis
- politiques.......................... 232
- — Comité de conciliation................ 41
- — La Volkspartei et la paix............. 40
- Appel aux nations................................. 736
- Appel programme....................................... 425
- Arbitrage anglo-russe................................. 628
- — de Delagoa................................ 303
- — (L’) franco-brésilien.......... 108, 165, 737
- — italo-argentin (Traité)... ............... 628
- Association de la paix par le Droit................... 302
- Budget de la guerre et de la marine anglais.......... 559
- Canon monstre......................................... 424
- Conflit entre le Pérou et le Chili................... 560
- Congrès universel de la paix.................... 362, 733
- Convention de Genève.................................. 420
- Correspondance internationale................... 105, 230
- Danemark. — Association danoise de la paix............ 423
- — — Neutralité.............................. . 230
- — — Question des langues................... 304
- Dépenses navales de l’Europe.......................... 629
- Différends anglo-transvaaliens........................ 421
- Duel (Le).. •......................................... 231
- Ecole (L’) et la Paix................................. 167
- Extrême-Orient (En)................................... 108
- Fédération des Etats-Unis de l’Amérique centrale..... 630
- Grands (Les) partisans de l’arbitrage et de la paix..... 419 Guerre et Instruction publique........,............... 629
- — hispano-américaine........... 423, 503, 626, 627
- Institut de droit international....................... 629
- Ligue des femmes pour le désarmement international... 362
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- TABLE DES MATIÈRES DU TOME VINGT-DEUXIEME 767
- Manifestation du 22 février........................ 363
- Norwège.—Storting (Le) et la propagande pacifique.. 503
- Propagande (Organisation de la).................... 107
- Russie. — Proposition du Tsar...................... 624
- Séjour d’enfants et de jeunes gens en pays étranger. .. 107
- Société de paix et d’arbitrage du Familistère de Guise......................................... 232, 503
- — des amis de la paix de Clermont-Ferrand.... 233
- Sociétés féministes (La Paix et les).....•......... 559
- Traité^ d’arbitrage italo-argentin.................. 628
- — de paix gréco-turc................. .. ’... 40
- Tribunal permanent d’arbitrage (comment instituer un) 234 Union cosmopolite (L’).............................. 230
- MOUVEMENT FÉMINISTE
- Allemagne. — Les étudiantes........................ 174
- — Journal quotidien féministe........... 237
- — Médecins anti-féministes.............. 561
- Angleterre. — Femmes-avocat......................... 365
- — Population féminine................... 366
- Australasie (Electorat et éligibilité des femmes).. 739
- Avocat (femme).. .................................... 42
- Bureau central (Projet de création d’un)........... 168
- Canada (Une réforme du Code au)..................... 739
- Château-Thierry (Jugement du tribunal de)..... 223, 426
- Chine. —Le féminisme.............................. 169
- Cinquantenaire (Un)................................ 235
- Doctoresse et pharmacienne.......................... 632
- Egypte. — Revue féministe........................... 111
- Etats-Unis. — Femmes agents consulaires............. 174
- — Future avocate (Une)....................... 175
- Femme témoin........................................ 110
- Femme témoin dans certaines formalités postales.... 109
- Femmes-chirurgiens.................................. 632
- Femmes (Les) dans les chemins de fer................ 631
- — — dans les Universités françaises......... 364
- — — médecins dans les Ecoles................. 44
- France. — Admission des femmes comme témoins dans
- les actes d’engagement et de rengagement 740 — Assistance publique (L’) et les femmes)..... 237
- — Caisse des Ecoles du XVIIIe arrondissement 739
- — Co-éducation des sexes.................... 236
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- LE DEVOIR
- 768
- France. — Coopérative féminine..................... 365
- — Demande d’inscription sur les listes électo-
- — raies.................„............... 172
- — Droit de la femme dans le mariage........ 238
- — Electorat des femmes commerçantes.. 307, 738
- — Exposition universelle (L’) et les femmes... 113
- — Femme-avocat (La)................................ 306
- — Légion d’honneur et les femmes.......... 112
- — Journal quotidien féministe (Un grand).. 111
- — Les femmes et la mutualité....................... 749
- — Les femmes et les taxes municipales.............. 235
- — Programme électoral féministe.................... 171
- — Subvention municipale à une société fémi-
- — niste.....................* .......... 631
- Hollande. — Femmes dans l’administration scolaire... 367
- Norwège. — Suffrage des femmes..................... 429
- Roumanie. —- Doctoresse ès-lettres de marque....... 174
- Suède. —Le cas de Mlle Chauvin (en)................ 111
- Suisse. — Femme-avocat en Suisse................... 561
- — Société féminine protectrice des intérêts masculins...................................... 170
- — Surveillance des établissements pénitentiaires.. 365
- PHILOSOPHIE RELIGIEUSE
- Frontières (Les) de la physique, parM. de Rochas... 459
- Œuvre didactique de Brook Farm Phalanx. Swedenborg et B'ourier........... ..................... 577
- ROMANS
- Sans famille, par Hector Malot..................... 48
- En famille, par Hector Malot, 115, 180, 241, 308, 370, 431
- 505. 562, 633, 696, 751
- BIBLIOGRAPHIE
- Almanach de la coopération française pour 1899..... 750
- En Famille, par H. Malot. Lettre de M. Hector Malot. 115
- Maison du travail. Colonie ouvrière libre.......... 368
- Méthode de lecture, par Mme E. Dallet.. . ......... 742
- Ouvrages reçus,.................. 46, 179. 369, 430. 750
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nimes. — Typ. A. Chastanier, 12, r'ie Pradier.
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