Le Devoir
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- LE DEVOIR
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
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- LE
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- CRÉÉE EN 187©
- par J.-Bte André GODIN, Fondateur du Familistère de Guise
- TOME VIN GT-TROISIÈME
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- Rédacteur en chef : M. J. PASCALY, Paris Directrice : Madame veuve GODIN (Officier d’Académie) Au Familistère, Guise (Aisne).
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE COMPLÈTE
- de JB.-André O O DIM (i)
- Glorification du Travail. Emancipation des Travailleurs.
- XVI (suite).
- Vue générale du mouvement Fouriériste aux Etats-Unis , 1840 à 1852
- 11. — Wisconsin Pli alanx 1844 1850 (Fin).
- La renommée de Wisconsin Phalanx attirait les visiteurs. L’un d’eux, nommé Hinc, ayant, le 20 juillet 1847, publié dans New-York Tribune un récit très élo-gieux de l’entreprise, un autre visiteur, J. Cooke, écrivit au meme journal, le 28 août suivant, pour ramener, à son avis, les choses au point.
- Il signale, en autres défectuosités, les dissentiments intimes quant au régime domestique et l’absence, dans les statuts, de garantie du nécessaire pour les membres, en cas de maladie, invalidité, etc.
- Dans The Harbinger du 8 janvier 1848, le fondateur, M. Warren Chase, répond aux critiques de M. Cooke en admettant la vérité générale des dires de celui-ci, et en faisant observer, relativement au régime domestique, que l’association pratique les deux modes. Nombre de familles prennent leurs repas chez elles ; d’autres fréquentent la table commune ; c’est l’attraction seule qui doit prononcer en ces matières. Il dit aussi que la Phalange est maintenant en mesure de rembourser les fonds de tout membre qui désirerait s’en aller, et qu’on
- (D Lire le Devoir depuis le mois de mars 1891, tome 15, page 129.
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- a voté de procéder ainsi dorénavant, afin que rien n’entrave plus le progrès de la phalange.
- Au rang des épreuves dont ils avaient tiré des enseignements, il peut être bon de relever la suivante : Au début, nous l’avons vu, on avait édifié une seule cuisine et une seule salle à manger, en leur donnant les dimensions convenables pour répondre aux besoins de toute la population. Puis, de premières difficultés s’étant révélées et l’augmentation du nombre des membres entraînant la construction d’un nouveau bâtiment, on décida de pourvoir ce nouveau bâtiment d’une galerie conduisant à une seconde salle à manger, laquelle serait reliée à la cuisine unique. Mais l’ouverture de cette deuxième salle à manger ne suffit pas à rallier tous les esprits.
- Le rapport annuel de 1846 constate que sur les 180 membres de la phalange (ce fut le chiffre maximum de la population) 80 seulement prenaient leurs repas à l’une ou l’autre des tables communes.
- On comptait alors 36 familles et 35 célibataires. 15 familles et 30 célibataires se servaient des dites tables > 21 familles se nourrissaient chacune chez soi et 5 céli" bataires avaient obtenu pension dans l’une ou l’autre de ces familles.
- Parmi les motifs invoqués contre la table commune, nous relevons : le besoin d’une nourriture spéciale, vé~ gétarienne par exemple ; le désir chez les parents d’avoir les enfants avec soi ; le besoin d’ouvrir le repas par une prière; etc., etc.
- Au cours des discussions élevées à ce sujet, des membres proposaient de construire à l’avenir des maisons isolées, mais d’édifier un atelier unitaire comprenant la boulangerie, la laiterie, etc. ; afin de diminuer le fardeau de chaque ménage ; ce qui, à leur avis, pré-
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- parerait les esprits au travail coopératif et à la vie dans une demeure unitaire où le réfectoire commun serait pourvu de tables selon la variété des goûts.
- D’autres pensaient que le dévouement au but poursuivi devait être suffisant pour écarter toutes les préférences ou préjugés individuels, et faire que chacun se contentât de la table commune, celle-ci s’améliorant avec le temps.
- Cette question passionnait tellement les esprits qu’on en faisait le pivot des élections.
- M. Chase, s’efforçant de résumer les leçons de l’expérience faite à Wisconsin, écrivait, au cours de l’hiver 1846-47 :
- « Nous avons commis beaucoup d’erreurs parce que nous n’étions guidés par aucun précédent, et que nous avions plus de zèle que de savoir.
- « Les grands changements requièrent une action lente. Tous les pionniers ont à se souvenir qu’ils doivent être des constructeurs et non pas seulement des destructeurs ; qu’il ne leur faut pas jeter bas ce qu’ils condamnent, avant d’avoir édifié quelque chose de mieux pour le remplacer. »
- Et encore : « Généralement, les associations ont, au début, tenté trop de choses à la fois. La plupart ont rompu avec la maison isolée et la table de famille, avant d’avoir assez de science pour esquisser le plan d’un ménage unitaire. Maintenant la plupart des partisans de l’idée sont revenus de leur rêve et l’heure est sonnée pour des essais pratiques. »
- M. Chase, continuant, s’efforce de déterminer comme suit les 4 étapes de ces essais :
- 1° Se procurer un grand domaine dont la propriété, représentée par des actions, soit aux mains* des membres ; y établir pour ceux-ci une demeure unitaire.
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- 2o Organiser le travail coopératif et la répartition équitable des produits. Avoir de vastes champs, prairies, vergers, jardins, etc., plus ateliers mécaniques, magasin, buanderie commune, boulangerie, salle de bain, bibliothèque, salle de lecture, cabinet de physique, etc.
- 3<> Instituer un système d’éducation s’appliquant aux enfants et aux adultes et conduisant à l’adoption de la loi sériaire, à la réalisation des groupes et séries.
- « C’est seulement lorsque ce point sera atteint », dit M. Chase « que le travail commencera à être attrayant, indépendamment de la rémunération qui y sera attachée. »
- 4° Instituer l’ordre phalanstérien, la vie unitaire.
- « Dans la plupart des cas », dit-il, « beaucoup d’années seront nécessaires pour l’adoption des conditions de la seconde étape, encore plus pour celles de la troisième, et davantage encore pour celles de la quatrième.
- « Que ces remarques ne portent personne à croire que Wisconsin Phalanx soit dans un état d’association avancée. Nous avons fait le premier pas et commençons seulement le second. Nous avons employé trois ans à cette œuvre, et il nous faudra sans doute cinq à dix ans, peut-être davantage, pour être en état de commencer la troisième étape.
- « Une de nos erreurs les plus sérieuses fut de tenter la vie unitaire sans aucune des conditions environnantes adaptées à ce mode de vie. En vue de cet objet, nous avons construit, au coût de plus de 3.000 dollars, un long bâtiment à double façade, dont la ventilation ne peut être faite, qui n’a aucun confort et est extrêmement mal commode pour les familles qui y font leur cuisine.
- « Ce sont*là de ces épreuves inhérentes au début des tentatives, parce que tout enseignement pratique fait défaut.
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- « Mais les vrais partisans de l’idée n’en sont pas découragés ; sans doute, il y a parmi nous des gens qui n’ayant jamais partagé à fond nos principes, attendent une occasion favorable pour retourner à la civilisation ; de notre côté, nous les remplacerons volontiers par de meilleurs. »
- En regard des étapes proposées par M. Chase Warren, et comme confirmation de sa conclusion que la vie unitaire sera le couronnement de beaucoup d’autres progrès, il nous paraît instructif de rappeler ici, à grands traits, celles suivies par Godin, dans l’œuvre de l’Association du Familistère.
- Dans son volume Solutions sociales (1871) J. B. A. Godin a exposé le développement de son œuvre depuis la fondation de son industrie en 1840 jusqu’en 1871.
- lre étape : Ouvrier aspirant à améliorer les conditions d’existence des travailleurs, Godin fonde une fabrication de produits nouveaux répondant tellement aux besoins de la consommation que le succès s’y attache et qu’il trouve ainsi, avec le travail assuré pour ses ouvriers, les ressources indispensables à ses projets.
- 2e étape : à mesure du possible, il organise les conditions mêmes d’exécution du travail: vérification méthodique des produits par le poids, etc. ; paiement à la pièce etc, de façon à laisser à l’ouvrier sa liberté et à le rémunérer selon le résultat de ses efforts.
- Simultanément, il institue les premières garanties de l’existence ; caisses de secours en cas de maladie, etc.
- 3e étape : Convaincu que le mode le plus efficace d’améliorer le sort du travailleur est d’appliquer à des fondations et institutions d’utilité commune les parts de bénéfices à servir au travail en sus des salaires et appointements, il fonde le Familistère, en y réalisant les dispositions matérielles les plus propres au confort et à
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- l’hygiène, tout en laissant aux familles, par la multiplicité des escaliers et balcons, et les ressources des nombreux services généraux, plus de liberté, et en même temps, plus de facilité d’isolement que n’en offre la maison ordinaire commune à plusieurs locataires.
- Simultanément encore : 1° organisation des services généraux réalisant pour les habitants les équivalents de la richesse ; soin administratif de toutes les choses d’un usage commun ; ouverture des services de buanderie et autres, des magasins d’approvisionnements de toutes choses usuelles, des institutions pour le soin et l’éducation de l’enfance, etc. ; 2° Introduction d’un système électoral au sein de la population ; celle-ci étant appelée à désigner par le vote, des représentants des deux sexes chargés de participer au règlement de toutes les choses d’utilité commune ; 3° constitution de corps divers : pompiers, musiciens et autres pour l’utilité ou le plaisir de tous.
- 4e étape : Recherche pratique de la méthode la mieux adaptée au milieu pour déterminer la part équitable du travail dans les fruits de la production. Constitution légale de l’association entre le travail et le capital, de façon à solidifier les mesures de prévoyance mutuelle, d’éducation générale et autres.... consacrées par la pratique, et à mettre toujours aux mains des travailleurs actifs la propriété du fonds social.
- Godin fonda son industrie en 1840; le pacte d’association fut signé le 13 août 1880; 40 années furent donc employées à parcourir ces étapes ; et au moment où nous écrivons ces lignes, 1898, les habitants du Familistère n’ont pas encore la velléité de recourir à la table commune, ce point par lequel on débuta à Wisconsin et dans bien d’autres phalanges.
- La vie du chez soi est la seule pratiquée dans la
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- maison unitaire de Guise. On est heureux de l’entretien administratif de la propriété commune : cours, balcons, escaliers, jardins, lieux d’aisance, fontaines, éclairage, enlèvement des détritus, etc., etc. ; on se réjouit de la prospérité des services divers : boulangerie, boucherie, épicerie, vêtements, etc. ; chacun se félicite du niveau élevé atteint par les écoles ; les diverses corporations d’agrément constituées au sein du personnel sont actives ; les élections et autres opérations prescrites par le pacte statutaire (visites des malades pour le règlement des allocations, etc.), s’opèrent avec régularité ; mais là se borne, quant à présent, la vie sociétaire.
- Nous ne savons ce que réserve l’avenir et n’avons ici qu’à enregistrer les faits acquis.
- Au lieu d’embrasser à peine 200 personnes, comme ce fut le cas pour bien des phalanges américaines, l’oeuvre de Godin en embrasse plus de 2.000 ; les tentatives auxquelles nous la comparons n’ont vécu que quelques mois ou quelques années ; l’oeuvre de Godin compte, si l’on se reporte à la fondation de l’industrie en 1840, déjà plus d’un demi-siècle ; les enseignements qu’on en
- peut tirer sont donc du plus grand intérêt social.
- # »
- Au cours de 1848 et sans doute après l’échec de Spring Farm Association dans l’Etat de Wisconsin, le bruit courut dans la presse américaine que la dernière association fouriériste venait de disparaître. Ce n’était pas exact, puisque Wisconsin Phalanx et North-Ameri-can Phalanx étaient toujours debout, sans parler de Hopedale, l’une des sociétés qui avaient ouvert la voie au Fouriérisme.
- Un membre de Wisconsin Phalanx écrivait doncàiWw?-York’s Tribune, le journal d’Horace Greley, pour redresser cette allégation. Nous croyons intéressant de noter
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- que ce membre avait déjà participé à plusieurs tentatives : d’abord à Syl vania Association , puis à Leraysville Phalanx, toutes deux en Pennsylvanie. Après l’échec de Leraysville, en 1844, il s’était attaché à l’entreprise communiste de Skaneateles, Etat de New-York, et quand celle-ci sombra à son tour, en 1846, il rentra momentanément sous le régime de la compétition civilisée. Mais ce régime lui étant devenu insupportable, il poursuivit son admission dans Wisconsin Phalanx, et il en était membre depuis quelques mois, lorsqu’il écrivit la lettre ' dont nous extrayons ce qui suit :
- c< J’ai travaillé ici, dans les divers groupes, côte à côte avec les membres, et je n’ai jamais vu dans aucune association un personnel plus persévérant, ni mieux adapté à son oeuvre.....
- « J’ai visité presque toutes les tentatives d’association du pays, celle-ci me paraît la meilleure, je la crois hors de la possibilité d’un échec. »
- Sauf les dissentiments que nous avons signalés, tout allait bien à Wisconsin Phalanx, l’association était prospère ; elle jouissait d’une excellente réputation dans le monde commercial, et pourtant l’heure de la dissolution allait venir pour elle, comme elle était venue pour tant d’autres tentatives.
- Pour quelle part les divisions intestines signalées entrèrent-elles dans la résolution que prit la Phalange de se dissoudre en 1850 ? Cela n’est pas dit et les causes memes de la dissolution demeurent obscures.
- « Certains membres » disent nos documents, « avaient toujours douté de la durée de l’œuvre ; en conséquence, ils s’étaient préoccupés d’amasser des biens personnels, et quand la prospérité fut à un certain point, ils jugèrent que la liquidation serait la meilleure des choses.
- « Dans l’été et l’automne de 1849, des plans furent
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- dressés pour opérer la dissolution, sans recourir aux tribunaux, et les mandataires, élus cette année-là, furent chargés tout spécialement de préparer l’opération.
- « En janvier 1850, le contrat social fut modifié afin qu’on pût procéder à la vente du domaine.
- « En avril suivant, les membres firent d’un commun accord l’estimation de leurs terres en petits lots. Le produit des ventes devait revenir au fonds social; il était convenu que chaque actionnaire recevrait sa part proportionnelle de toute augmentation ou diminution.
- « La plupart des membres achetèrent eux-mêmes des lots de culture ou de ville et restèrent, en conséquence, habitants du pays.
- « Finalement, la liquidation rapporta 8°/o au-dessus du pair.
- « Un certain nombre de membres regrettèrent la dissolution ; d’autres, qui s’v étaient enrichis et avaient plus d’amour mondain que d’amour social, ne s’en préoccupèrent pas autrement. »
- Il est relevé à l’honneur de cette tentative qn’aucun procès, d’aucune espèce, ni au cours de la société, ni à sa clôture, ne se produisit entre les sociétaires.
- Concluant à son égard, J. H. Noyés prononce le verdict suivant :
- « Morte par suicide délibéré et pour des raisons non clairement dites. »
- Dans un chapitre final où il passe en revue les causes d’échec des tentatives sociales, J. H. Noyés fait les réflexions suivantes :
- « Il faut observer que les révélations touchant les causes de désagrégation étaient généralement faites avec répugnance et conséquemment très imparfaites.
- « Une grande somme de passions difficiles à gouverner ne sont pas même mentionnées. Exemple : l’amour.
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- « Ce sujet qui a causé aux Shakers, aux Rappites, aux Onéidiens et à toutes les communautés religieuses tant de troubles, qui a nécessité tant d’efforts pour prévenir, diriger ou contenir les terribles passions qu’il soulève, est absolument perdu de vue. En fait, les femmes sont rarement mentionnées dans les récits des tentatives sociales. Parmi les plaintes, les désaccords, aucune allusion n’est faite aux querelles et jalousies en matière d’amour...
- « Est-il possible que dans les expériences fouriéristes -où des hommes, des femmes, des jeunes gens, filles et garçons, se trouvaient réunis par vingtaines ou par centaines dans des conditions les obligeant à de constants rapports, il n’y ait jamais eu de poussée sexuelle de nature à troubler le cercle domestique ?
- « La seule conclusion que nous puissions formuler est celle-ci : quelques-unes des plus importantes expériences de ces tentatives n’ont pas été relevées pour l’histoire. »
- Des difficultés de cette nature ont bien pu jouer à Wisconsin Phalanx un rôle déterminant.
- Nous avons vu dans quelles conditions difficiles vivaient la grande majorité des familles qui, répugnant à la table commune, faisaient la cuisine dans leurs chambres non aménagées pour cela ; il faut de pressants motifs, des raisons intimes puissantes pour se placer en de telles conditions.
- A défaut de plus de lumière, nous terminerons ce rapide exposé de Wisconsin Phalanx par ces mots empruntés à l’un des historiens :
- « La vérité est que cette tentative fut pécuniairement un succès, socialement un échec.
- Vve J.-B.-A. Godin née Moret.
- (à suivre).
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- L’Office du travail a fait une enquête sur le fonctionnement et l’importance dans l'industrie française des associations ouvrières de production.
- Le Bulletin de l’Office du travail définit ainsi le but qui avait été assigné à l’enquête :
- Mesurer les efforts faits par les ouvriers pour substituer au « salariat i> l’association intime du capital et de la main d’œuvre pour remettre entre les mains des ouvriers ou employés qui y travaillent, la gestion en commun et les bénéfices totaux des entreprises industrielles ; rendre compte des déformations qu’a subies l’idée coopérative primitive, à travers les nécessités pratiques, en montrant les divers types actuels d’associations ouvrières et en constatant l’extension prise par chacun d’eux; dénombrer par catégorie le personnel de ces associations, évaluer leurs productions ; donner les éléments de leur situation financière; indiquer leurs échecs ou leurs succès et livrer les documents permettant d’en rechercher les causes.
- L’enquête n’a rejeté aucune entreprise se disant association ouvrière de production ; toutefois, on a considéré séparément quelques combinaisons qui s’éloi. gnaient trop du type normal étudié, défini par les conditions essentielles que voici :
- A. — Les sociétaires doivent avoir une influence directe, par leurs votes, sur la gérance de la société : l’assemblée générale approuve les comptes et choisit les gérants. Sinon, on se trouve en présence d’une entreprise en quelque sorte patronale, qui laisse à un nom-
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- bre plus ou moins grand d’ouvriers une part plus ou moins forte des bénéfices.
- B. — 1° Le capital actions (non compris les emprunts à intérêts fixes) doit appartenir aux ouvriers des spécialités professionnelles employées dans l’entreprise ; 2° peuvent toutefois être actionnaires les ouvriers et employés d’autres spécialités lorsqu’ils sont eux-mêmes occupés par l’entreprise ; 3° les sociétaires admis au moment où ils remplissaient les conditions 1° et 2° pourront garder leurs actions jusqu’à la mort. Mais les actions ne sont pas transmissibles aux héritiers ni à des tiers autres que les ouvriers et employés remplissant les conditions d’admission.
- La première condition, celle de la spécialité ouvrière des sociétaires, indique que tous les sociétaires doivent pouvoir être employés dans la société, lorsque celle-ci aura trouvé des débouchés suffisants ; elle se rattache à l’idée corporative qui est la base de nombreuses associations. La deuxième, celle qui autorise l’admission comme sociétaires, de toutes catégories de personnes employées dans l’entreprise même, se rattache le plus directement à l’idée d’exploitation coopérative. La troisième permet de conserver pour le bien de l’entreprise, l’expérience et l’aide matérielle des vieux sociétaires.
- C. — L’association comptera au moins sept membres, C’est le nombre minimum des actionnaires d’une société anonyme, forme générale des sociétés coopératives. Comme il fallait tracer une limite pour ne pas étendre l’enquête abusivement jusqu’aux sociétés patronales réunissant trois ou quatre associés en nom collectif, la limite de sept a paru nécessaire aux enquêteurs.
- Les nombreuses leçons qui ressortent de l’enquête ont été mises en lumière par le principal auteur de cette enquête, M. Arthur Fontaine.
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- Défalcation faite de 19 associations qui n’ont pas été classées par les enquêteurs parmi les associations coopératives proprement dites, parce qu’elles pouvaient être considérées plutôt comme des associations patronales ou comme des dépendances des sociétés de consommation, il résulte de l’enquête que 172 associations ouvrières de production ont fonctionné en 1895.
- Un tableau publié par le Bulletin de l’Office du travail de mai 1898 résume les principaux chiffres qui caractérisent la situation et l’activité de ces associations.
- Dans ce tableau sont groupées, à divers points de vue, les 172 associations ouvrières comprises dans l’enquête. En regard de chaque groupement, on trouve le nombre des sociétés qui le composent, le nombre de sociétaires et d’auxiliaires, le capital social, les salaires payés en 1895, le montant des affaires annuelles et des travaux exécutés pour l’Etat, le chiffre des bénéfices et le nombre des sociétés en bénéfice.
- Un groupement a été établi au point de vue des formes légales que revêtent les associations. C’est ainsi qu’on trouve 146 sociétés anonymes à capital variable, 7 sociétés anonymes, 14 sociétés sous le nom du gérant ou en nom collectif avec ou sans commandite, 5 sociétés mal définies ou définies par une loi spéciale.
- Autre groupement : sociétés corporatives restées liées à un syndicat, 24 : sociétés corporatives non liées à un syndicat, 28; sociétés fondées avec des tendances corporatives, mais restées en pratique aux mains d’un petit nombre de coopérateurs, 11 ; sociétés fondées par de petits groupes de coopérateurs pour l’exploitation d’un établissement, 87 ; sociétés pour l’exploitation d’un établissement, mais restées liées au mouvement syndical, 13; sociétés douteuses, 9.
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- En ce qui concerne la répartition des bénéfices, on voit notamment que 19 sociétés accordent aux travailleurs associés ou non, sur les bénéfices nets, le capital social étant rémunéré à 5 p. 0/0 au plus, une part égale ou supérieure à 50 p. 0/0 des bénéfices, et 61 sociétés, dans les mêmes conditions, une part inférieure à 50 p. 0/0 des bénéfices.
- Dans 56 sociétés employant des auxiliaires, aucune participation aux bénéfices n’est accordée à ces travailleurs. '
- Les auxiliaires ne sont employés, dans 27 sociétés, ni en principe ni en pratique.
- Les autres sociétés n’ont rien distribué aux actionnaires ni aux auxiliaires ou ont disparu sans avoir rien distribué ni décidé.
- Les 172 associations soumises à l’enquête, en 1895, ont été, en outre, partagées en deux catégories suivant qu’elles satisfont ou ne satisfont pas encore aux prescriptions principales du projet de loi sur les sociétés coopératives. La première catégorie comprend seulement 34 sociétés, la seconde 138. On sait que parmi ces prescriptions se trouve l’obligation pour les sociétés coopératives de faire participer leurs employés aux bénéfices. C’est un point sur lequel se rencontraient les partisans et les adversaires habituels de la participation, collectivistes et individualistes.
- Sur 172 sociétés, 97 faisaient ou avaient fait partie delà Chambre consultative, en 1895; A coup sûr, ces 97 sociétés, si elles emploient des auxiliaires, les admettent aux bénéfices dans une proportion quelconque, puisque la Chambre consultative s’est fait une règle de ne recevoir que des sociétés où la participation est appliquée aux auxiliaires.
- Les salaires distribués aux sociétaires ont pu' être
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- évalués à 6,370,000 francs, ceux des auxiliaires à 5,785,000 francs. Ces salaires seraient sensiblement supérieurs aux salaires touchés par les employés de la grande et moyenne industrie.
- Le bénéfice réparti entre les deux catégories de tra. vailleurs représenterait un supplément de salaires de 1 fr. 25 par jour pour les sociétaires et de 0 fr. 35 pour les auxiliaires intéressés aux bénéfices. Ceux-ci repré. sentent la moitié environ du chiffre total des auxiliaires.
- Comme le salaire moyen est de 4 fr. par jour environ (1410 fr. par an), c’est un supplément de revenu de 32 p. 0/0, près d’un tiers.
- Il convient d'ajouter qu’une partie seulement des bénéfices est distribuée en argent. La plus grosse part est mise en réserve pour grossir le capital de l’association tout en étant inscrite au compte du bénéficiaire. C’est ainsi que les associations de production se mettent à l’abri des coups de la mauvaise fortune, qu’elles prospèrent, grandissent et rendent possible la transformation sociale qui fut l’objectif des premiers coopérateurs.
- Evidemment pour mettre à son comble la satisfaction des amis de la coopération, il ne leur suffira pas d’apprendre que la coopération productive a, dans son ensemble, fait à ses travailleurs des conditions d’existence supérieures à celles qu’ils auraient trouvées dans l’industrie ordinaire, au cours de l’année 1895. Encore faut-il qu’on se trouve en présence d’un mouvement continu et susceptible de développement.
- Or, les chiffres de 1896 peuvent être opposés victorieusement à ceux de l’exercice 1895. On puisera dans cette comparaison les indications suivantes : En 1896, trente associations de plus qu’en 1895 ; capitaux inscrits : 18.865.000 francs au lieu de 13.050.000 francs ; capitaux versés : 12.300.000 francs au lieu de 11.715.000 i
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- effectif des associés, 9.800 au lieu de 9.000 ; enfin, augmentation des affaires, d’une année à l’autre : 30 OjO.
- Nous pouvons ajouter, d’après la dernière statistique publiée par l’Office du travail, que les associations de production de France, au 1er janvier 1898, étaient au nombre de 214, dont 111 étaient adhérentes à la Chambre consultative.
- Parmi celles-ci, 80 sociétés soit 72 OjO ont été fondées depuis 1892. On assiste donc en ce moment à une réelle poussée du mouvement coopératif.
- J. P.
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- Mœurs électorales. — Le budget ajourné.
- Lois sociales.
- Poursuivant la vérification des pouvoirs de ses membres, la Chambre, qui avait invalidé précédemment l’élection d’un député de l’Aude, a prononcé, après enquête, l’annulation de l’élection d’un autre député de ce département.
- Deux élections entachées de fraudes, au scrutin d’arrondissement, dans le même département, c’est beaucoup, semble-t-il. Mais si l’on considère qu’un seul autre département, celui qui, après le département de la Seine, fournit à la Chambre des députés le plus grand nombre de représentants, le département du Nord, a donné lieu à une mesure du même genre, on serait tenté de croire que du Nord au Midi et de l’Est à l’Ouest en passant naturellement par le Centre, la carte électorale de la France, est, à trois petites taches près, absolument indemne de toute souillure.
- Un pareil optimisme ne trouverait guère sa justification dans les protestations motivées dans un grand nombre d’autres élections, par les faits de corruption et de pression, de violation matérielle du suffrage, qui ont été portés à la tribune, et que la Chambre a amnistiés sans s’apercevoir, comme l’a dit un confrère, qu’en validant ainsi à outrance, elle s’invalidait elle-même.
- De l’excès du mal le remède sortira-t-il enfin. On a surpris des traces d’indignation parmi les organes les plus modérés, dont les amis politiques sont le plus souvent cependant les heureux, mais indignes, bénéficiaires de l’indulgence de la Chambre.
- L’un d’eux terminait un jour l’un de ses articles par ces mots que nous citons volontiers :
- « On ne s’occupe même pas de sauvegarder la liberté
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- matérielle, le secret et la sincérité du vote, et l’électeur de province, qui marche à l’urne candidement, comme les mages marchaient à l’étoile, n’est jamais bien certain que son vote ne sera point changé Ou divulgué. Il s’expose surtout à être tourmenté pendant, de longs mois par un maire malveillant, pour avoir rempli son devoir électoral avec indépendance. Ce « souverain » doit se cacher, s’il ne veut pas expier par des tracasseries interminables sa minute de souveraineté. De là son indifférence et sa docilité. Nous déclamons parfois contre son inertie ou sa bassesse, mais que faisons-nous pour le protéger ? >
- Jusqu’à présent on s’est borné à nommer une commission du suffrage universel.
- On a renvoyé trois députés à leurs électeurs, et, comme suite d’un débat sur l’un des récents scandales électoraux, on a voté à une majorité considérable, le 15 décembre, un ordre du jour, accepté, du reste, par le Gouvernement , flétrissant les candidatures officielles.
- Mais quand se décidera-t-on à voter la seule mesure capable d’empêcher le retour de ces détestables pratiques et de délivrer le « souverain » de toutes ses entraves en lui rendant la liberté et l’efficacité de son vote par l’élargissement de la circonscription électorale jusqu’à l’unité du collège national ?
- La commission du suffrage universel a reçu communication des nombreux projets qui sont nés du désir sincère de remédier au lamentable état de choses actuel.
- Nous les avons sommairement analysés dans notre numéro de septembre.
- D’autres, depuis lors, sont venus les rejoindre, notamment une proposition de loi tendant à assurer le secret et la liberté du vote, signée Pastre ; deux propositions tendant à modifier divers articles du décret organique du 2 février 1852 sur les élections , l’une de M. Morlot, l’autre de M. Colliard et un certain nombre de ses collègues socialistes ; une proposition de
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- M. E. Vaillant ayant pour objet d’assurer l’exercice du droit de réunion et de discussion des affaires publiques, par l’acquisition, la construction ou l’aménage-ment des salles publiques de réunion ; une proposition de M. Jacob, tendant à assurer le libre exercice du suffrage universel et la sincérité du vote, et une proposition (reprise) de M. de Ramel ayant four objet la modification et l’amélioration de la législation électorale.
- Nous rééditerons au sujet du dépôt de ces nouvelles propositions l’observation que nous avions déjà présentée au sujet de celles qui les ont précédées, à savoir qu’aucune d’elles ne vise la transformation du mode électoral.
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- « Si, par un effort qui n’est pas impossible», disait, en s’installant au fauteuil de la présidence de la Commission du budget, M. Mesureur, « nous mettions le Parlement en mesure de discuter le budget de 1899 à bref délai et d’en assurer la promulgation à la date normale du 31 décembre, nous aurions bien mérité du pays qui verrait ensuite, dans cet acte une garantie d’ordre et de sécurité et un nouveau motif de confiance dans le régime parlementaire qui s’est trop souvent oublié dans l’ornière des douzièmes provisoires. »
- Et insistant sur les avantages de cet effort tout à fuit indispensable, M. Mesureur ajoutait, avec raison :
- « La Chambre ainsi libérée, pourrait, dès le 1er janvier 1899, se consacrer à la discussion féconde des lois d’ordre économique et social qui sont impatiemment attendues. Elle serait saisie en temps utile du prochain et dernier budget de ce siècle qu’elle examinerait dans la plénitude et la liberté que lui donneront de longs délais. Notre législature qui est encore à ses débuts, pourrait alors faire pénétrer dans les finances de la République l’esprit profondément démocratif et égalitaire qu’elle a puisé dans la récente consultation nationale. »
- Si l’on veut bien se rappeler que l’avortement des
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- réformes les plus utiles, pendant le cours de la précédente législature, a été précisément causé parle chevauchement, d’une année sur l’autre, des divers budgets, on voit combien sage était le conseil de M. Mesureur.
- Il était d’autant plus facile à suivre, que le budget de 1899 ne comporte guère, si l’on s’en tient à la réalité, qu’une série de votes ayant pour objet, non pas de modifier, en quoi que ce soit, notre situation budgétaire, mais seulement de la régulariser. On ne pouvait songer à y incorporer des réformes qui demandent de longs mois de préparation. Vouloir établir le budget de 1899 sur des nouveautés fiscales encore à créer, c’était vouloir ajourner à cinq ou six mois le vote définitif de ce budget.
- Hélas! ceux qui considèrent un prompt retour à la régularité budgétaire comme une des plus urgentes nécessités de l’heure actuelle, n’ont pas lieu d’être satisfaits. Le budget n’est pas encore voté, et l’on ne saurait dire que ce retard soit dû à l’intempestive préoccupation d’y introduire des réformes fiscales, puisque ces réformes n’ont pas même été discutées. Nous sommes retombés dans l’ornière des douzièmes provisoires. On en a voté deux.
- La présente législature s’en tiendra-t-elle au moins à ce fâcheux début? Saura-t-elle prévenir à temps les conséquences que l’ajournement du vote du budget pourrait avoir sur la confection des lois d’ordre économique et social impatiemment attendues ?
- # #
- Une de ces réformes, du moins, a failli échapper au sort qui les menace et, pour que cette chronique ne soit pas uniquement l’histoire de ce que la Chambre aurait dû faire et n’a pas fait, nous devons la mentionner.
- Nous voulons parler de la loi portée au Sénat, après avoir été votée par la précédente Chambre,' et ayant pour objet de garantir leur travail et leurs emplois aux
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- réservistes et aux territoriaux appelés à faire une période d’instruction militaire.
- En voici le texte :
- Article premier. — En matière de louage de services, si l’employé ou l’ouvrier est appelé sous des drapeaux comme réserviste ou territorial pour une période obligatoire d’instruction militaire, son contrat ne peut être rompu à raison de ce fait.
- Art. 2. — Alors même que pour une autre cause légitime Femployeur viendrait à dénoncer le contrat, la durée de la période militaire obligatoire est exclue des délais impartis par l’usage pour la validité de la dénonciation.
- Art. 3. — L’employé ou ouvrier, congédié en violation de l’article premier, aura droit à des dommages-intérêts, qui ne pourront être inférieurs aux appointements de deux mois pour l’employé et au salaire d’un mois pour l’ouvrier.
- Cette loi était nécessaire et s’il faut s’étonner d’une chose, c’est qu’on ait attendu si longtemps pour la voter.
- Il est on ne peut plus juste de ne pas aggraver par une perte de leur travail ou de leur emploi la situation des hommes appelés à remplir un service militaire obligatoire.
- Il est équitable qu’une indemnité soit allouée au travailleur dont le contrat aura été rompu à raison de ce fait.
- Le cas ne s’est pas souvent présenté. Il peut arriver néanmoins qu’un employeur se trouve dans l’impérieuse nécessité de remplacer un employé momentanément absent.
- Pourquoi l’employeur devra-t-il seul subir un préjudice, alors que l’obligation imposée à l’employé en ce qui concerne son service militaire, vient d’une exigence de l’Etat ?
- On peut encore critiquer l’attribution du minimum
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- fixé par le troisième article de la loi à des professions dans lesquelles la rupture du contrat se fait ordinairement sans donner lieu à des dommages-intérêts, et à la catégorie des employés à qui les usages établis n’octroient généralement que le salaire d’un mois au plus.
- L’exemple de ce qui s’est passé au sujet de la loi sur les accidents du travail aurait pu faire réfléchir la Chambre.
- Elle en a le temps maintenant : la loi dort au Sénat.
- Deux ou trois autres lois d’ordre économique ou social ont bénéficié d’une prise en considération ou même d’un vote ; elles n’ont pu devenir définitives, un désaccord existant entre le texte voté par la Cham-brp et le texte voté par le Sénat, lorsqu'elles ont déjà passé par cette assemblée.
- Tel est le cas de la proposition de loi relative au paiement des salaires des ouvriers.
- Cette question, des plus intéressantes, était pendante devant le Parlement depuis 1892.
- Elle avait fait l’objet d’une proposition très étendue de M. Ferroul, sur les règlements d’atelier. Adoptée par la Chambre le 5 novembre 1892, elle fut adoptée avec de profondes modifications, le 27 avril 1894, par le Sénat qui lui donna son titre actuel.
- La Chambre vient de l’adopter à son tour, le 8 décembre 1898, en la modifiant, sans toutefois revenir au texte primitivement voté par sa devancière.
- L’odyssée de cette loi n’étant pas sur le point de prendre fin, nous aurons l’occasion d’y revenir.
- Rappelons toutefois, à son sujet, que la nécessité d’une réglementation en matière de règlement de salaires a été reconnue, bien avant nous, par d'autres nations.
- En Suisse, une loi fédérale du 23 mars 1877, relative au travail dans les fabriques, vise les règlements d’ateliers qu’elle rend obligatoires et, par ses articles 7 et 8, prescrit que les amendes ne doivent pas dépasser une l\2 journée de salaire et doivent être employées dans l’intérêt des ouvriers.
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- L’Allemagne a une loi analogue.
- En Russie, la loi du 3 juin 1886 limite l’amende au lj3 du salaire quotidien et réglemente, sous le contrôle des inspecteurs du travail, l’emploi de ces amendes dans l’intérêt des ouvriers.
- En Autriche, par la loi du 8 mars 1855, et en Hongrie par la loi du 21 mai 1844, le maximum de l’amende est fixé au chiffre d’une journée de salaire.
- La Belgique, en 1891 était, elle-même saisie d’un projet de loi qui réglementait l’amende.
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- FRANCE
- Au Musée social Les Conférences
- M. Charles Dupuy, président du Conseil, a présidé, le 22 novembre, dans le Grand Hall du Musée social, la séance d’inauguration des conférences de cet hiver.
- Sur l’estrade avaient pris place, aux côtés du président du Conseil, M. Léopold Mabilleau, professeur suppléant au Collège de France et directeur du Musée social et les autres collaborateurs du comte de Chambrun, fondateur du musée, dans son œuvre d’utilité sociale : MM. Jules Siegfried, président du comité de direction, Audiffred, Georges Picot, Charles Robert, Cheysson, Aucoc, Bérenger, Laroche-Joubert, de Seilhac. MM. Léon Bourgeois et Maruéjouls, anciens ministres, étaient éga-ment présents.
- Après une allocution de bienvenue de M. Jules Siegfried, au nom de M. de Chambrun que l’état de sa santé a retenu à Nice, allocution dans laquelle M. Siegfried rappelle le but assigné par ce dernier à son œuvre : l’étude de tous les moyens qui peuvent améliorer la situation morale et matérielle de tous les travailleurs, XI. Charles Dupuy a pris la parole.
- Le président du Conseil a fait l’éloge du Musée social, qu’il considère comme « le centre d’éducation de la démocratie » et auquel il est heureux d’apporter officiellement le témoignage de sympathie du gouvernement. « Cette institution, a-t-il dit, est aujourd’hui justement appréciée dans le monde entier. Elle prépare pour les esprits et pour les cœurs des satisfactions dont le siècle prochain verra le plein développement. Vous travaillez pour l’avenir. » Au reste, la sympathie de
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- M. Charles Dupuy pour cette œuvre est si grande que c’était lui, rappelle-t-il, qui devait faire cette première conférence. S’il en a été empêché par ses occupations nouvelles, il veut, du moins, indiquer rapidement les progrès accomplis dans ces derniers temps par l’idée de mutualité; ces progrès sont surtout dus„à la loi de 1882. Le ministre est persuadé que cette belle idée de mutualité progressera encore ; il a foi dans l’avenir de la démocratie. Il termine par ces paroles : « On avait dit que le siècle prochain serait le siècle de l’ouvrier ou le siècle de l’association. De ces deux formules, la seconde a mes préférences ; seule, elle n’éveille pas l’idée de la différence des classes, et c’est pourquoi elle m’apparaît plus noble, plus élevée, plus humaine ; elle réunit tous les éléments de la société française. »
- M. Léopold Mabilleau avait été chargé de faire la conférence, Il avait choisi pour ce sujet : « l’Avenir de la mutualité ». Le directeur du musée, fréquemment applaudi, s’est efforcé d’établir que la mutualité fournit une solution modeste et progressive, mais morale et certaine du problème social. L’intérêt de cette conférence était dans la thèse, soutenue par l’auteur, de la mutualité, œuvre de l’initiative individuelle ; cette thèse allait à l’encontre du projet étudié par M. Maruéjouls, alors qu’il était ministre et qu’il instituait l’assurance obligatoire sur le modèle de la législation allemande. Après sa conférence, M. Mabilleau a annoncé que le comte de Chambrun venait de décider de faire un nouveau don de 100.000 francs ; cette fois, ce sont les institutions ouvrières féminines qui bénéficieront de cette générosité.
- M. Charles Dupuy a repris alors la parole pour faire l’éloge de M. de Chambrun et de « l’âme puissante de cet ami du peuple. » Faisant allusion à la thèse soutenue par l’orateur, le président du Conseil accorde que la prévoyance est sans doute supérieure à l’assistance, mais il objecte qu’elle n’est pas toujours possible au modeste travailleur chargé de famille. L’Etat a donc le devoir
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- d’intervenir pour remédier à l’insuffisance de l’initiative individuelle et aider les grands bienfaiteurs.
- C’est sur ces paroles, d’après lesquelles l’auditoire a cru comprendre que le gouvernement avait l’intention de reprendre le projet Maruéjouls, et après un salut à M. Léon Bourgeois, « qui a si puissamment contribué à faire comprendre que l’humanité doit avoir pour règle la solidarité », qu’a pris fin l’allocution de M. Charles Dupuy.
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- La seconde conférence de la saison a été faite par M. E. Cheysson, sous la présidence de M. Delombre, ministre du commerce et de l'industrie.
- M. Cheysson avait choisi pour sujet : « la coopération et la mutualité. » En voici les idées principales :
- Jadis, on ne prêchait à l’ouvrier que la résignation ; aujourd’hui, on veut souvent lui faire croire que l’Etat est le dispensateur de tous les biens. Il est plus sage de lui montrer la force de l’association qui « de l’impuissance de chacun fait la puissance de tous. » La 'mutualité et la coopération, dans leurs diverses formes, sont peut-être actuellement les éléments de progrès social les plus remarquables : 400,000 coopérateurs et 1,700,000 mutualistes attestent l’importance de ce mouvement qui doit encore s’accentuer. La coopération apportera à l’ouvrier une épargne que, devenu mutualiste, il emploiera à se prémunir contre les accidents de la vie. Non contente de le soulager, la coopération et la mutualité développent ses qualités morales et familiales ; elles préparent par l’amour cette solution de la question sociale que l’on demande trop souvent à la haine.
- M. Delombre, après avoir remercié le conférencier, exprime les regrets du président du Conseil, qui a présidé la première conférence du Musée social et aurait voulu assister à la seconde. Le Ministre reconnaît, avec M. Cheysson, que des problèmes dont la solution nous presse aujourd’hui ne se posaient pas jadis. Ces problèmes sont le tourment de tous les penseurs, qui
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- voient autour d’eux des misères et des tristesses auxquelles ils ne peuvent rien. Mais il faut chercher sans cesse ; la démocratie laborieuse, si elle se lance parfois dans des voies utopiques, ne cesse de chercher des améliorations aux conditions sociales. Le ministre félicite le Musée de son oeuvre. « Vous vous/ occupez du chiffre, du document, afin de pouvoir fonder sur des bases solides l’édifice de la paix sociale, et nous, hommes politiques, nous devons vous consulter, vous, les sages, les aimants et les savants que réunit cette maison. » Rappelant les conclnsions de M. Cheysson, M. Delombre ajoute : « Vous avez parlé de la mutualité, de la coopération. Mais c’est là tout un monde î La mutualité, la coopération ne peuvent exister que par le développement de l’épargne, par la multiplication des capitaux. Les coopératives sont des semences, d’épargne. On ne saurait donc louer trop leur action. Car, si la haine qui existe entre les éléments sociaux devait un jour détruire le monde, ce n’est pas le capital qui serait la première victime, ce serait le travail. »
- En terminant, M. Delombre rend hommage au fondateur du Musée social et à son œuvre qui réunit les sympathies et le concours de tous les gens de bien.
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- Les autres conférences auront lieu aux dates suivantes : les 10 et 24 janvier 1899, 7 et 21 février, 7 et 21 mars.
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- Les habitations à bon marché
- La loi du 30 novembre 1894 sur les habitations à bon marché n’a pas prévu toutes les difficultés qu’on rencontrerait dans la pratique. Aussi n’est-elle appliquée qu’avec une grande lenteur.
- C’est ce qui résulte du rapport du Conseil supérieur des habitations à bon marché pour l’année 1897.
- Il n’existait à fin 1897, que 41 sociétés d’habitations à bon marché réparties dans 24 départements. Ces sociétés se trouvent à Amiens, Bolbec, Rouen, Epinal, Bel-
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- fort, Armentières, Lille, Longwy, Roubaix, Douai, Beauvais, Lunéville, Paris,j la Garenne-Colombes, Villeneuve-Saint-Georges, Rueil, Athis-Mons , Saint-Denis, Fontainebleau, Pontoise. Elles sont moins nombreuses dans le Midi, où l’on en trouve à Marseille, Bordeaux, La Rochelle, Périgueux.
- Ces sociétés peuvent affecter la forme anonyme ou la forme coopérative.
- Elles furent surtout anonymes au début ; puis un courant se forma en faveur de la forme coopérative.
- Ainsi, en 1896, snr 33 sociétés déclarées, on ne comptait que 8 coopératives contre 25 anonymes, soit 24 0{0 du total; en 1897, sur 41 sociétés, il en était 13 coopératives, soit 32 0{0. Leur proportion est passée environ du quart au tiers.
- L’auteur du rapport constate que dans les pays anglo-saxons la forme anonyme, qui est celle d’un patronage bienveillant, est presque inusitée, et qu'on y pratique, au contraire, sur une immense échelle, celle de la société coopérative, fie la Building society, qui met aux mains des intéressés eux-mêmes, le problème de leur habitation et en demande la solution à leurs propres efforts.
- Malheureusement l’essor de la société coopérative de construction est subordonné aux facilités qu’on lui assure pour se procurer les capitaux dont elle a besoin. L’avenir de ce genre de coopération est là.
- , *
- Le travail des enfants, des filles mineures et des femmes en 1897.
- La commission supérieure du travail vient de terminer son rapport sur l’application, pendant l’année 1897, de la loi du 2 novembre 1892 sur le travail des enfants, des filles mineures et des femmes dans les établissements industriels.
- Le nombre des établissements, usines ou ateliers existant en 1897 était de 290,305, occupant 2,591,288 ouvriers, dont 223,285 garçons âgés de moins de dix-
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- huit ans, 210,182 filles âgées de moins de dix-huit ans, 600,408 filles mineures ou femmes et 1,557,313 hommes au-dessus de dix-huit ans. Les inspecteurs ont visité 125,775 établissements et le nombre des visites et contre-visites a été de 146,504.
- Le service d’inspection a dressé pour infractions aux lois sur le travail 1,264 procès-verbaux, s’appliquant à 9,156 contraventions. Le nombre des procès-verbaux avait été de 703 en 1894, 1,332 en 1895, 1,612 en 1896.
- *
- BELGIQUE
- Fédération des coopératives socialistes
- La Fédération des sociétés coopératives socialistes belges dont nous avions annoncé la formation, est aujourd’hui définitivement constituée.
- Il y a vingt ans que l’idée de réunir la grande famille coopérative belge en une vaste fédération, avait été lancée au Congrès des banques-populaires. Elle se heurta à l’indifférence générale. Repris en 1894, par M. Louis Bertrand, député socialiste, le vaillant rédacteur du journal Les Coopèrateurs belges, le projet de Fédération fut sur le point d’aboutir.
- Un Congrès des représentants les plus autorisés de toutes les sociétés coopératives belges fut convoqué par ses soins. Il était secondé par M. Charles de Queker, administrateur-délégué de la Banque populaire de crédit mutuel de Bruxelles.
- Les statuts furent discutés et finalement adoptés.
- Mais la constitution définitive de la Fédération fut encore une fois entravée par la résistance des coopératives socialistes.
- Les dirigeants du parti socialiste, pour la plupart, tenaient essentiellement, en effet, à donner un caractère politique à ses institutions coopératives. Or, le Congrès de 1894 avait formellement déclaré que la Fédération était fondée en dehors de tout esprit de parti.
- C’est le projet du parti socialiste qui se trouve aujourd’hui réalisé.
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- Le parti ouvrier belge compte 97 sociétés coopératives dans son sein. Sur ce nombre 66 sociétés étaient représentées au Congrès qui a décidé, le 6 novembre dernier, sur l’avis du Congrès tenu, en avril, à Ver-viers, de constituer la Fédération des coopératives socialistes.
- De la circulaire que le comité de la nouvelle fédération vient de lancer, nous extrayons les passages suivants :
- « Dans le but de vous faire saisir complètement le rôle du nouvel organisme, nous ne croyons mieux faire que de mettre sous vos yeux l’énumération de ses attributions, ainsi que le texte des statuts admis :
- A. — Au point de vue de l’organisation intérieure des Sociétés coopératives :
- Etablir les modes de contrôle, la rémunération du personnel, la durée du travail, le cautionnement, la participation aux bénéfices; le mode de comptabilité; les succursales; les institutions de prévoyance et d’éducation ; les procédés techniques de production. — (Avantages, inconvénients). — Innovations et résultats.
- Réunir les statuts et les bilans des Sociétés affiliées. Tableau comparatif.
- B. — Au point de vue commercial :
- Centraliser les catalogues et les échantillons des maisons commerciales avec l’indication des marchandises (prix ou qualité) qui font l’objet de leur négoce.
- Réunir quotidiennement des renseignements relatifs à l’espèce, à la qualité, au lieu de production, aux prix d’achats et de vente des marchandises vendues ou produites par nos Sociétés ; à l’emballage, au transport, aux droits de douane, aux poids et mesures; aux fournisseurs, procédés bons et mauvais; aux contrats; aux modes et facilités de paiement; au crédit; aux banques; aux cours de la bourse et marchés.
- Recueillir les informations qui pourraient intéresser le commerce et l’industrie des Coopératives : Industries nouvelles, débouchés, etc.
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- La Commission formée de 9 membres élus par le Congrès, tiendra ses séances le 2e mercredi de chaque mois, à 4 heures, à la Maison du Peuple de Bruxelles. Elle a appelé provisoirement aux fonctions de Secrétaire et de Trésorier, les compagnons Zéo et L. Bertrand. » *
- La sécurité et la salubrité dans les établissements
- industriels
- M. Nyssens, ministre de l’industrie et du travail, vient de déposer un projet de loi en vue de la protection, de la sécurité et de la santé des ouvriers occupés dans les entreprises commerciales ou industrielles.
- Jusqu’à présent, les mesures de l’espèce étaient principalement du ressort de la police des établissements dangereux, insalubres ou incommodes, et ne visaient en général que les voisins de ces établissements. Quant aux mines et établissements métallurgiques, ils sont régis, au point de vue de la sécurité, par la loi de 1810, mais rien n’est stipulé sous le rapport de la salubrité. C’est cette lacune qu’on veut combler en investissant le gouvernement d’un droit d’intervention dans toutes les industries, tant au point de vue de la sécurité qu’à celui de la santé des ouvriers employés.
- Les inspecteurs du travail pour la plupart de ces industries, et le corps des mines pour les mines, carrières et métallurgies, seront investis des fonctions de surveillance pour l’application de la loi à intervenir.
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- SUÈDE
- Mandement en faveur du suffrage universel
- Pendant que la Norvège accentue son mouvement séparatiste, on signale en Suède une agitation qui va croissant pour une révision de la Constitution dans un sens démocratique. Un vaste pétitionnement vient d’être organisé en faveur du suffrage universel.
- Le gouvernement, faisant la part du feu, a annoncé
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- la présentation très prochaine d’une réforme qui élargira considérablement les bases du suffrage.
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- SUISSE
- L’unification du droit
- Le peuple suisse vient d’accomplir, sans bruit, une révolution qui marquera certainement une date dans l’histoire du développement de son esprit public.
- Appelé le dimanche, 13 novembre, à se prononcer sur les propositions fédérales, tendant à charger la Confé-' dération de préparer l’unification du droit civil et du droit pénal, il a ratifié par 262,000 voix contre 100.000 les projets qui lui étaient soumis et dont nous avons déjà parlé.
- L’organisation de l’apprentissage et de l’enseignement professionnel à Zurich
- Le projet de loi sur les métiers, récemment adopté par le Grand Conseil de Zurich, autorise le Conseil d’Etat à accorder des subsides pour des apprentissages pouvant être particulièrement profitables chez des patrons consciencieux.
- La forme écrite est obligatoire pour les contrats d’apprentissage. Les patrons doivent laisser aux apprentis le temps nécessaire pour leur permettre de suivre l’enseignement scolaire, religieux et les cours complémentaires et professionnels, en leur accordant dans ce but quatre heures au maximum par semaine de travail. Tout châtiment, consistant en privation de nourriture, est interdit. Le Conseil d’Etat est autorisé à édicter des prescriptions sur la durée des apprentissages et le nombre maximum des apprentis. Le projet déclare, en outre, obligatoires les examens d’apprentissage.
- Les écoles complémentaires, y compris celles créées par des corporations ou des particuliers pour l’éducation professionnelle des jeunes artisans et des jeunes commerçants, ont droit à des subsides de l’Etat.
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- La fréquentation de ces écoles est obligatoire. L’enseignement y est gratuit. Des bourses peuvent être accordées à des élèves dénués de ressources.
- L’Etat peut aussi organiser des cours spéciaux et des conférences pour encourager les métiers. Il est autorisé à soutenir par des subsides, la création d’écoles professionnelles et d’ateliers destinés à favoriser le développement des industries et des métiers existants ou à en introduire de nouveaux, ainsi qu’à développer, dans la mesure du possible, les écoles professionnelles et complémentaires et les écoles ménagères et de cuisine pour les jeunes filles.
- Des législations similaires sont depuis longtemps en vigueur dans d’autres cantons de la Suisse, notamment à Genève, à Neufchatel et dans le canton de Yaud.
- ***
- ANGLETERRE La journée de huit heures
- La Trésorerie d’Angleterre a fixé à huit heures la journée de travail pour tous les commis.
- Cette mesure, applicable à partir du 1er janvier, est provisoire et doit servir à des expériences. Si l’épreuve aboutit à des résultats satisfaisants, la journée de huit heures serait appliquée dans les autres administrations publiques, notamment dans les Postes et Télégraphes.
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- Revendications ouvrières
- Les revendications des travailleurs en Angleterre ont pris depuis quelques années un caractère interventionniste de plus en plus prononcé.
- Le Congrès des Trade’s Unions, tenu à Bristol l’année dernière, avait décidé que le comité parlementaire serait chargé d’élaborer un programme formulant le minimum de ce qu’exigent pour le moment les ouvriers de Grande-Bretagne et d’Irlande.
- Très peu chargé et extrêmement modéré, ce programme, qui a été élaboré par M. Woods, comprend,
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- dans ses termes généraux : 1° l’extension du droit de vote et mise à la charge de l’Etat des frais électoraux, l’abolition du vote plural et suppression de la disposition retirant le droit de vote à ceux qui ont été à la charge de la charité publique ; 2° la taxation, pour leur pleine valeur, des terres non exploitées ; 3° le paiement des membres du Parlement ; 4° l’extension de la loi sur les accidents à toutes les industries terrestres et maritimes, et introduction d’une disposition portant que l’indemnité sera due dès la première semaine qui suivra l’accident ; 5° l’application plus sévère de la résolution qui a été votée en février 1891 à la Chambre des communes, relative à l’établissement d’un salaire équitable dans les administrations et les industries dépendant de l’Etat, et l’adoption d’un salaire minimum de trente francs par semaine ; 6° le vote d’un bill établissant la journée de huit heures dans les mines ; 7° une enquête par le Board of Trade, sur l’oppression dont sont victimes les employés de chemins de fer ; 8° l’adoption du bill proposé par M. Samuel pour réglementer la profession des mécaniciens et des chauffeurs.
- Après sa ratification par les Trade’s Unions, ce programme sera soumis aux ministres en exercice, aux anciens ministres, ainsi qu’aux principaux membres du Parlement et aux futurs candidats aux élections pour lesquels il constituerait une charte dont tous les articles seraient obligatoires.
- En cas de refus d’y adhérer, ces hommes politiques seraient combattus par les masses ouvrières, quels que fussent par ailleurs leurs mérites.
- L’exercice du feu dans les écoles
- On lit dans le Journal de Genève :
- Dans sa séance du 16 décembre courant, le conseil scolaire de la ville de Londres, qui a sous sa direction environ onze mille régents ou régentes et plus de 750,000 enfants, a adopté, sur la proposition de M. G.
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- Wallas, une disposition destinée à réduire au minimum le risque toujours possible d’une panique en cas de feu.
- Attendu, est-il dit dans le code des instructions à l’usage du personnel enseignant, que lorsqu’un incendie vient de se déclarer, soit dans le bâtiment même de l’école, soit dans son voisinage immédiat, le danger principalement à redouter est celui d’une panique parmi les élèves, et qu’il n’y a pas de crainte à avoir pour peu que ces derniers puissent être congédiés avec ordre et sans perte de temps, il est indispensable que, dans toutes les écoles, toutes les divisions soient d’avance et absolument familiarisées avec un mode de sortie de classe à la fois rapide et systématique, une sorte d’exercice du feu (fire drilï) qui devra être obligatoire.
- Une fois au moins tous les trois mois, ce système devra être mis à l’épreuve, simultanément dans toutes les divisions d’une même école. A un signal donné — qui devra nécessairement être une surprise, mais qui ne devra jamais consister dans le cri : au feu ! — les élèves de chaque classe devront être conduits tranquillement% rapidement et dans un ordre fixe à l’avance, hors du bâtiment, et amenés dans le préau de récréation.
- En dehors de son but spécial, cette manoeuvre ne serait pas sans portée pour la discipline générale de l’école ; des enfants auxquels on aura enseigné des mouvements rapides et précis seront moins accessibles à la panique que d’autres.
- M. G. Wallas, auquel cette innovation est due, est le même qui est venu visiter, l’été dernier, les écoles primaires de la Ville de Genève.
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- RUSSIE
- L’enseignement industriel et commercial
- On signale, depuis quelque temps, l’existence en Russie d’un vif courant en faveur de l’instruction. Le mouvement progressif qui se produit de nos jours, et auquel participent les diverses classes de la société, se
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- LE DEVOIR
- fait plus particulièrement sentir dans les branches industrielles, techniques et commerciales. Bien que ses efforts ne datent pas de très loin, la Russie possède déjà les Ecoles polytechniques de Saint-Pétersbourg, de Riga et de Helsingfort ; l’Ecole des Arts et Métiers de Saint-Pétersbourg et de Varsovie, l’Ecole d’Agronomie et de Sylviculture de Novo Alexandria, sans compter un grand nombre d’établissements d’ordre secondaire.
- Une correspondance adressée de Kief au Journal de Genève, le 2 octobre 1898, donnait de très intéressants détails sur ce mouvement encore peu connu, surprenant par sa soudaineté, plus surprenant encore par sa persévérante extension.
- Sait-on que les professeurs ne vont pas tarder à faire défaut aux nombreuses écoles commerciales et aux instituts techniques qui se fondent sur tous les points du territoire, comme en vertu d’une génération spontanée ?
- En quelques mois, plus de cinquante écoles communales ont été inaugurées et les demandes d’ouverture d’écoles nouvelles affluent, venant d’un peu partout, du centre, de Pologne, du Caucase même, au ministère des Finances, dont relèvent les écoles industrielles et de commerce, et qui est secondé, dans sa nouvelle tâche, par la corporation des marchands.
- Malheureusement, le ministre des Finances est obligé de songer à la préparation de maîtres spéciaux avant de pouvoir accorder toutes les autorisations qui lui sont demandées.
- Il en est de même pour les instituts techniques; On en a inauguré deux, il y a quelque temps ; on se propose d’en fonder encore un à Nijni-Novgorod, un autre au Caucase et un troisième dans l’Oural ; mais il n’y a pas de professeurs, et l’on envoie à l’étranger un certain nombre de candidats afin qu’ils se préparent à leur nouvelle carrière et s’y perfectionnent.
- A peine ouvertes, les classes commerciales sont occupées par tous les enfants qui, pour une raison ou pour une autre, faute de préparation suffisante ou faute de
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- place, n’ont pu se faire admettre dans les gymnases ou les écoles réales.
- Les établissements dépendant du Ministère de l’Instruction publique semblent, il est vrai, rester plutôt stationnaires, mais il ne faut pas perdre de vue que ce Ministère est déjà très chargé et que, jusqu’à présent , les écoles qui en dépendent étaient* seules accessibles à tous.
- A côté des établissements commerciaux et techniques, les écoles industrielles et les écoles de métiers vont aussi se développant sans cesse. Toutes les branches de l’industrie vont avoir la responsabilité de former des apprentis dans des écoles spéciales. C’est ainsi qu’il y aura une école pour tout ce qui concerne l’imprimerie, une autre pour les arts graphiques plus spécialement en rapport avec l’imprimerie, ou encore une école pour former les ouvriers des fabriques d’instruments de musique, etc.
- En même temps que l’on s’occupe du côté technique de la question, et de la préparation d’apprentis, on a soin de faire tout ce qui est possible pour développer les connaissances des apprentis et ouvriers actuels, ou plus exactement, pour leur donner des connaissances, car l’ignorance est générale dans cette classe de la population.
- Pour parer à cet inconvénient, dit le correspondant du Journal de Genève, et pour aider ces ouvriers ou ces employés à s’élever quelque peu au-dessus du niveau moyen, pour leur donner la facilité d’apprendre quelque chose et, de cette façon, la possibilité d’obtenir quelque emploi plus élevé, on a ouvert des cours du soir qui sont très fréquentés. On y enseigne le russe, l’arithmétique, quelques autres branches, parmi lesquelles une ou deux langues vivantes, le plus souvent l’allemand.
- Les maîtres chargés de cet enseignement disent que, jamais, ils n’ont eu d’élèves plus attentifs ni plus désireux de travailler que ces ouvriers et ces commis qui
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- leur arrivent le soir, à huit ou neuf heures, après une journée de labeur.
- Il existe des classes semblables tant pour les hommes que pour les femmes. Le correspondant du Journal de Genève, après avoir signalé, dans cet ordre d’idées, la création, décidée par la corporation des marchands de Kief, d’une école de commerce pour les jeunes filles et la demande adressée au Ministère, par de nombreuses villes, de transformer les écoles primaires de jeunes filles en écoles ménagères et industrielles, formule cette conclusion, à laquelle il est impossible de ne pas souscrire : « Ces quelques données font voir que la Russie n’est pas étrangère à la question de l’enseignement pratique et qu’elle marche à pas de géant dans cette voie nouvelle par la création de nombreuses écoles communales, industrielles, techniques et professionnelles. »
- Le transsibérien
- Un avis du gouvernement russe, affiché dans toutes les villes principales de l’empire, annonce que depuis le 1er décembre 1898, la première section du chemin de fer transsibérien, entre Moscou et Tomsk, est officiellement ouverte à l’exploitation.
- Jusqu’à présent, il y avait bien un train par semaine dans chaque sens ; mais, outre que sa marche était des plus lentes, ce soi-disant express ne suivait pas un horaire fixe, partant et s’arrêtant suivant les besoins du service. A dater du 1er décembre, au contraire, le service a été régularisé d’une manière définitive, et, au lieu d’un train par semaine, il y a un départ chaque jour.
- En outre, la marche de l’express sibérien est sensiblement accélérée. Le trajet total — de 3933 kilomètres — sera désormais accompli normalement en soixante-quinze heures. Malgré les difficultés de l’exploitation sur ces lignes nouvelles, la vitesse commerciale, sur tout le parcours, sera voisine de 60 kilomètres à l’heure.
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- Entre les stations de Riagesk et de Pendza, le train marche pendant treize heures, sans rencontrer aucune gare et sans s’arrêter autrement que pour changer de machine. C’est le plus grand trajet accompli dans ces conditions par un express, aussi bien dans l’ancien que dans le nouveau monde.
- La nouvelle ligne transsibérienne semble d’ailleurs appelée à rendre d’immenses services aux populations russes : plus de deux cent mille familles ont déjà demandé à profiter des tarifs réduits consentis aux émigrants.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
- Les Sociétés de la Paix et le Rescrit du Tzar
- Le Bureau international de la Paix a envoyé aux Comités des Sociétés de la Paix une circulaire, datée du 24 novembre dernier, pour leur rappeler la résolution prise par l’Assemblée des délégués à Turin relativement au Rescrit du Tzar, dans les termes suivants :
- « L’Assemblée estime que les Sociétés de la Paix doivent organiser, dans toute l’étendue de leur sphère d’action, des manifestations de toute nature, sous forme de pétitionnements, de conférences, de meetings, etc., selon les circonstances et les milieux, en faveur du succès de la proposition de Nicolas II, et elle invite les Sociétés à communiquer les résultats de ces manifestations au Bureau international de la Paix, qui leur donnera la plus grande publicité possible.
- « Ces différentes formes de manifestations sont donc laissées complètement à l’appréciation des groupes pacifiques, qui peuvent, s’ils le jugent convenable, se servir au besoin des idées exprimées dans VAppel aux nations, dont l’Assemblée générale de Turin a adopté le texte à la clôture de ses délibérations.
- « L’importante initiative de l’Empereur de Russie en faveur des idées de paix et de trêve d’armements ne saurait, en effet, être considérée comme un évènement dont il suffit de prendre note en attendant que des conséquences pratiques s’en dégagent. Elle impose à tous les amis de la paix et à.tous les groupes pacifiques le devoir de se prononcer publiquement pour que ce grand fait ne ressemble pas à un beau rêve qui ne laisse rien derrière lui. Les chancelleries sont nanties du généreux programme du Tzar, c’est aux populations qu’il appartient de graver ce programme dans la cons-
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- cience publique, afin qu’il ne puisse pas être enlisé par les préjugés, les intérêts égoïstes et la routine. »
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- L’arbitrage international
- Au nom de la Ligue internationale de la Paix et de la Liberté, son président, M. Emile Arnaud, s?est adressé au Ministre des affaires étrangères de France et au secrétaire d’Etat, M. Day, président de la Commission américaine pour la paix, à Paris, en leur recommandant de réouvrir les précédentes négociations en vue de la conclusion d’un traité d’arbitrage permanent entre la République française et les Etats-Unis. La lettre à M. Day contient aussi une recommandation instante pour que les Etats-Unis concluent un traité d’arbitrage permanent avec l’Espagne, afin que la paix entre les deux pays soit assurée à l’avenir.
- Ces deux lettres portent la date du 3 novembre et prennent texte de la résolution votée sur ce sujet par l’Assemblée des Sociétés de la Paix réunie en septembre à Turin.
- Une adresse dans le même esprit a été envoyée par M. Arnaud à M. Montero Rios, président de la commission espagnole pour la paix, à Paris.
- M. Fréd. Passy, de son côté, a chaleureusement appuyé auprès du ministre français des affaires étrangères, M. Delcassé, la démarche de M. Arnaud en faveur des traités d’arbitrage, en souhaitant que la France ne sera pas la dernière des nations civilisées qui s’engageront dans cette voie salutaire.
- La Gaceta de Madrid, du 12 août 1898, publie un protocole additionnel, autrement dit : traité d’arbitrage — au traité de paix et d’amitié du 14 août 1879 entre l’Espagne et le Pérou.
- Le dit protocole de traité d’arbitrage permanent a été signé le 16 juillet 1897 et ratifié le 18 juin 1898.
- A teneur de l’article premier, toute controverse et tout différend qui pourraient surgir entre les deux
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- LE DEVOIR
- Etats contractants touchant l’interprétation de traités en vigueur ou de traités futurs seront examinés par un arbitre proposé et accepté d’un commun accord.
- Des différends qui pourraient surgir sur des points qui n’ont pas été prévus dans les dits traités ou conventions seront, de même, soumis à l’arbitrage. Si ce procédé n’est pas applicable, parce qu’il s’agirait de la souveraineté nationale ou d’autres questions auxquelles le principe d’arbitrage ne serait pas applicable, les deux gouvernements n’en seront pas moins obligés d'accepter la médiation ou les bons offices d’un autre gouvernement pour la solution pacifique de la controverse. Suivent des règles plus détaillées pour l’application de ce principe.
- * *
- Le Président du bureau international de la Paix a reçu du Président de la République Argentine la réponse suivante au télégramme et à la lettre de l’Assemblée générale des sociétés de la Paix à Turin :
- Buenos-Aires, 27 octobre 1898.
- Monsieur le Président du Bureau International de la Paix,
- J’ai reçu avec le plus vif plaisir le télégramme et maintenant la lettre que vous avez eu la bonté de m’adresser.
- «. Heureusement les difficultés touchant la démarcation des limites entre la République Argentine et le Chili étaient terminées quand ces communications sont arrivées en ma possession.
- La République Argentine n’a jamais désiré la guerre; elle l’aurait faite forcée par le Chili et obligée de maintenir son intégrité nationale où. son honneur est intéressé. Elle ne l’aurait jamais provoquée injustement.
- Les dispositions pacifiques de mon pays doivent être, du reste, connues du monde entier. Le traité signé dernièrement avec l’Italie en est la preuve la plus éloquente.
- L’arbitrage est considéré dans la République Argen-
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- tine comme la solution la plus équitable et pratique de tous les différends internationaux, et dans ce sens, mon Gouvernement sera toujours d’accord sur les idées émises par le savant et digne Congrès que vous présidez avec tant d’autorité.
- Veuillez agréer, etc...
- Voilà un noble langage. Il rappelle celui que tenait jadis le Président de la République Américaine. Seulement à l’honneur du Président de la République Argentine, il n’a pas été démenti par les faits.
- *
- * *
- Une consultation générale
- La Vita Internationale, avec le concours de YHumanité nouvelle, Paris-Bruxelles, pose aux amis de la Paix les questions suivantes :
- 1° La guerre entre nations civilisées est-elle encore compatible avec Vhistoire, le droit, le progrès ?
- 2° Quels sont les effets intellectuels, moraux, physiques, économiques, politiques du militarisme ?
- 3° Quelles sont les solutions qu’il convient de donnert pour l’avenir de la civilisation mondiale, aux graves problèmes de la guerre et du militarisme ?
- 4° Quels sont les moyens de parvenir le plus tôt possible à ces solutions ?
- On est prié d’envoyer les réponses à ces questions à . E. T. Moneta, Portici Settentrionali, Milan, ou à . A. Hamon, 5, Impasse de Béarn, à Paris.
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- LE DEVOIR
- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- Les femmes fonctionnaires aux Etats-Unis
- On lit dans le Journal des femmes :
- Ne voulant rien insérer dans le Journal des femmes, dont nous ne pouvons certifier l’exactitude, nous avons écrit à notre distinguée collaboratrice, Mme Belva-Lokwood, pour vérifier la nouvelle de la nomination d’une dame comme ministre de l’instruction publique dans l’Etat d’Idaho.
- Nous avons reçu la réponse suivante que nous communiquons à nos lecteurs:
- Washington D C nov.'ll, 1898
- Chère madame Martin,
- Il est parfaitement exact que miss Lucy Deane a été nommée directrice de l’Etat (State superintendant) de l’instruction publique dans l’Etat d’Idaho.
- Mme Mary A. Lease fut nommée directrice de l’Assistance pnblique de l’Etat de Kansas, en 1894.
- Miss Anita Mac Gee, de Washington, a tout récemment été nommée médecin militaire avec titre de lieutenant et l’autorisation de porter les galons de ce grade. Elle a fait passer des examens à un grand nombre d’infirmières pendant la dernière guerre. Miss Mac Gee est la fille d’un savant bien connu, le professeur Newcomb.
- Beaucoup de femmes occupent d’importantes fonctions officielles.
- Bien sincèrement à vous.
- Belva A. Lokwood.
- Mme Belva Lokwood a eu l’aimable idée d’ajouter à sa lettre quelques portraits de femmes : Mme Anna; M. Strain, maire de Jamestown, Kansas ; Mme Hart-
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- LE MOUVEMENT FÉMINISTE 49
- well, président du Conseil municipal de Jamestown et quelques dames, membres du Conseil.
- Ces dames, dit-elle, administrent la ville de Jamestown qui n’a jamais été mieux gouvernée.
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- Les femmes dans les professions industrielles et commerciales en Angleterre.
- On écrit de Londres au Temps :
- « L'une des particularités du mouvement féministe en ce pays, c’est que les Anglaises ne s’acharnent pas spécialement à la conquête des professions libérales. On s’y tromperait à première vue en considérant le nombre vraiment prodigieux des femmes de lettres dont les productions encombrent les vitrines de nos libraires, et plus encore les étalages de nos bouquinistes ; un examen plus appliqué montre que les doctorats sont moins recherchés qu’en France, en Allemagne et en Belgique, et que la femme anglaise va de préférence aux professions de rapport immédiat du commerce, de l’industrie et de la spéculation. Sans compter la baronne Burdett-Couts, qui dirige effectivement une des premières maisons de banque de la Cité, je crois qu'on trouverait difficilement sur le continent un cas analogue à celui de miss Penman, depuis dix ans directrice du contrôle de la Compagnie des tramways de Londres, et à qui ses nombreux employés viennent d’offrir un objet d’art à l’occasion de l’anniversaire de son entrée en fonctions.
- » Fille de bourgeois aisés qui lui ont laissé une assez jolie fortune, miss Penman a voulu cependant conquérir son indépendance par le travail, et elle a obtenu un emploi à la Compagnie des omnibus de Glasgow. Quand les tramways de Londres s’organisèrent, elle s’installa dans la métropole, s’intéressa à cette affaire par une importante souscription, fut nommée en assemblée générale membre du Conseil d’administration et appelée à diriger le service du contrôle. C’est elle, depuis dix ans, qui nomme et révoque tous les contrôleurs du
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- réseau, reçoit quotidiennement leurs rapports et surveille leur règlement de comptes, Elle commande à près de 1,200 hommes et mène son service avec une régularité et une intelligence qui lui ont valu la gratitude des actionnaires en même temps que celle de son personnel. Hier, la plupart de ses employés avaient renoncé à une moitié de leur repos dominical pour lui faire en corps une visite de félicitations.
- » Contraste amusant : le frère de miss Penman est « modiste » à Liverpool, — j’entends par là qu’il y dirige un atelier et un magasin de modes.
- Les femmes chefs de gare de Norvège
- En Norvège, depuis cet été, on emploie les femmes comme chefs de gare. Elles reçoivent les rapports des conducteurs, donnent aux voyageurs tous renseignements en norvégien, en anglais et en allemand. Elles expédient les marchandises et les télégrammes , et remplissent, en général, tous les devoirs inhérents à leurs fonctions. Le public en est fort content.
- Les lycées et collèges de jeunes filles en France
- Quatre nouveaux collèges de jeunes filles viennent d’être créés à Aix, Caen, Morlaix et Annecy.
- Ces établissements portent à vingt-cinq le nombre des collèges et à quarante-un celui des lvcées de jeunes filles.
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- OUVRAGES REÇUS
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- OUVRAGES REÇUS
- Socialisme e cooperazione. — Questioni sociali. Dialoghi popolari, par Ercole Bassi.
- Ouvrage en vente au prix de 1 fr. 50, à la librairie Ditta Giacomo Agnelli, Milan, Italie.
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- Morale, Religion, Eglise, par Félix Carrier, curé de Genève.
- L’auteur déclare avoir fait cette brochure 'pour aider au relèvement social. L’ouvrage est en vente, au prix de 30 centimes, à la librairie populaire, 119, boulevard Sébastopol, Paris.
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- Un théosophe du siècle dernier. Swedenborg. — Sa vie, ses œuvres, ses enseignements, par un membre de la Société Swedenborgienne de France.
- Cette brochure est distribuée gratuitement à toute personne qui en fait la demande affranchie à M. J. Décembre, 83, rue de l’Amiral-Roussin, Paris.
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- L’Alsace-Lorraine. — Opuscule en vente au prix de 30 centimes à la librairie A. Charles, 8, rue Monsieur-le-Prince, Paris.
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- Almanach des coopérateurs belges, huitième année, 1899. Prix : 15 centimes, chez L. Bertrand, 11, rue James-Watt, Bruxelles, Belgique.
- L’ouvrage porte en épigraphe : Tous pour un, Un pour tous.
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- Quelques exemples de distribution des salaires,
- par Lucien Mar ch.
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- LE DEVOIR
- Les salaires et la durée du travail dans l’industrie française, par le même auteur.
- Ces deux brochures peuvent être obtenues à l’imprimerie Berger-Levrault et Cie, rue des Glacis, à Nancy, Meu rthe-et-Mo selle.
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- History of the Leicester co-opérative Hosiery, ma-nufacturing sociéty Limited, by Thomas Blandford and George Newell.
- Joli volume illustré de nombreuses gravures. En vente à l’adresse suivante :
- Leicester : Co-opérative Printing sociéty limited, East bond Street.
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- Bulletin des délibérations du Ville Congrès universel de la Paix. — Prix 1 fr. 50, et, port compris.
- S’adresser au Bureau international de la Paix à Berne (Suisse), au Bureau français de la Paix, 6, rue Favart, à Paris, ou à l’une des Sociétés de la Paix.
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- EN FAMILLE
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- FAM11LL
- par Hector MALOT
- Ouvrage couronné par l’Académie française
- {Suite)
- — Vous ne savez pas ce que c’est qu’une cannette ? oh ! puisque je vous ai dit hier que les cannetières étaient des machines à préparer le fil pour les navettes ; vous devez bien voir ce que c’est.
- — Pas trop. »
- Rosalie la regarda, se demandant évidemment si elle était stupide ; puis elle continua :
- « Enfin, c’est des broches enfoncées dans des godets, sur lesquelles s’enroule le fil ; quand elles sont pleines, on les retire du godet, on en charge les wagonets qui roulent sur un petit chemin de fer, et on les mène aux ateliers de tissage; ça fait une promenade; j’ai commencé par là ; maintenant je suis aux cannettes. >
- Elles avaient traversé un dédale de cours, sans que Perrine, attentive à ces paroles, pour elles si pleines d’intérêt, pût arrêter ses yeux sur ce qu’elle voyait autour d’elle, quand Rosalie lui désigna de la main une ligne de bâtiments neufs, à un étage, sans fenêtres, mais éclairés à l’exposition du nord par des châssis vitrés qui formaient la moitié du toit.
- « C’est là », dit-elle.
- Et aussitôt ayant ouvert une porte, elle introduisit Perrine dans une longue salle, où la valse vertigineuse de milliers de broches en mouvement produisait un vacarme assourdissant.
- Cependant, malgré le tapage, elles entendirent une voix d’homme qui criait :
- « Te voilà, rôdeuse!
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- LE DEVOIR
- — Qui, rôdeuse? qui rôdeuse? s’écria Rosalie, ce n’est pas moi, entendez-vous, père la Quille ?
- — D’où viens-tu ?
- — C’est l’Mince qui m’a dit de vous amener cette jeune fille pour que vous la mettiez aux wagonets. »
- Celui qui leur avait adressé cet aimable salut était un vieil ouvrier à jambe de bois, estropié une dizaine d’années auparavant dans l’usine, d’où son nom de la Quille. Pour ses invalides, on l’avait mis surveillant auxcanne-tières, et il faisait marcher les enfants placés sous ses ordres, rondement, rudement, toujours grondant, bougonnant, criant, jurant, carie travail de ces machines est assez pénible, demandant autant d’attention de l’œil que de prestesse de la main pour enlever les cannettes pleines, les remplacer par d’autres vides, rattacher les fils cassés, et il était convaincu que s’il ne jurait pas et ne criait pas continuellement, en appuyant chaque juron d’un vigoureux coup du pilon de sa jambe de bois appliqué sur le plancher, il verrait ses broches arrêtées, ce qui pour lui était intolérable. Mais comme, au fond, il était bon homme, on ne l’écoutait guère, et, d’ailleurs, une partie de ses paroles se perdait dans le tapage des machines.
- « Avec tout ça, tes broches sont arrêtées! cria-t-il à Rosalie en la menaçant du poing.
- — C’est-y ma faute?
- — Mets-toi au travail pus vite que ça. »
- Puis, s’adressant à Perrine :
- « Comment t’appelles-tu ? »
- Comme elle ne voulait pas donner son nom, cette demande qu’elle aurait dû prévoir, puisque la veille Rosalie la lui avait posée, la surprit, et elle resta interloquée.
- Il crut qu’elle n’avait pas entendu et, se penchant vers elle, il cria en frappant un coup de pilon sur le plancher :
- « Je te demande ton nom. >
- Elle avait eu le temps de se remettre et de se rappeler celui qu’elle avait déjà donné :
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- EN FAMILLE
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- € Aurélie, dit-elle.
- — Aurélie qui?
- — C’est tout.
- — Bon; viens avec moi. »
- Il la conduisit devant un wagonet garé dans un coin, et il lui répéta les explications de Rosalie, s’arrêtant à chaque mot pour crier :
- « Comprends-tu? »
- A quoi elle répondait d’un signe de tête affirmatif.
- Et de fait son travail était si simple qu’il eût fallu qu’elle fut stupide pour ne pas pouvoir s’en acquitter; et, comme elle y apportait toute son attention, tout son bon vouloir, le père la Quille, jusqu’à la sortie, ne cria pas plus d’une douzaine de fois après elle, et encore plutôt pour l’avertir que pour la gronder :
- « Ne t’amuse pas en chemin. »
- S’amuser elle n’y pensait pas, mais au moins, tout en poussant son wagonet d’un bon pas régulier, sans s’arrêter, pouvait-elle regarder ce qui se passait dans les différents quartiers qu’elle traversait, et voir ce qui lui avait échappé pendant qu’elle écoutait les explications de Rosalie? Un coup d’épaule pour mettre son chariot en marche, un coup de reins pour le retenir lorsque se présentait un encombrement, et c’était tout ; ses yeux, comme ses idées, avaient pleine liberté de courir comme elle voulait.
- A la sortie, tandis que chacun se hâtait pour rentrer chez soi, elle alla chez le boulanger et se fît couper une demi-livre de pain qu’elle mangea en flânant par les rues, et en humant la bonne odeur de soupe qui sortait des portes ouvertes devant lesquelles elle passait, lentement quand c’était une soupe qu’elle aimait, plus vite quand c’en était une qui la laissait indifférente. Pour sa faim, une demi-livre de pain était mince, aussi dis-parut-elle vite; mais peu importait, depuis le temps qu’elle était habituée à imposer silence à son appétit, elle ne s’en portait pas plus mal : il n’y a que les gens habitués à trop manger qui s’imaginent qu’on ne peut pas rester sur sa faim ; de même, il n’y a que ceux qui
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- LE DEVOIR
- ont toujours eu leurs aises, pour croire qu’on ne peut pas boire à sa soif, dans le creux de sa main, au courant d’une claire rivière,
- XVII
- Bien avant l’heure de la rentrée aux ateliers, elle se trouva à la grille des shèdes, et à l’ombre d’un pilier, assise sur une borne, elle attendit le sifflet d’appel, en regardant des garçons et des filles de son âge arrivés comme elle en avance, jouer à courir ou à sauter, mais sans oser se mêler à leurs jeux, malgré l’envie qu’elle en avait.
- Quand Rosalie arriva, elle rentra avec elle et reprit son travail, activé comme dans la matinée par les cris et les coups de pilon de la Quille, mais mieux justifiés que dans la matinée, car à la longue la fatigue, à mesure que la journée avançait, se faisait plus lourdement sentir. Se baisser, se relever pour charger et décharger le wagonet, lui donner un coup d’épaule pour le démarrer, un coup de reins pour le retenir, le pousser, l’arrêter, qui n’était qu’un jeu en commençant, répété, continué sans relâche, devenait un travail, et avec les heures, les dernières surtout, une lassitude qu’elle n’avait jamais connue, même dans ses plus dures journées de marche, avait pesé sur elle.
- « Ne lambine donc pas comme ça! » criait la Quille.
- Secouée par le coup de pilon qui accompagnait ce rappel, elle allongeait le pas comme un cheval sous un coup de fouet, mais pour ralentir aussitôt qu’elle se voyait hors de sa portée. Et maintenant tout à sa besogne, qui l’engourdissait, elle n’avait plus de curiosité et d’attention que pour compter les sonneries de l’horloge, les quarts, la demie, l’heure, se demandant quand la journée finirait et si elle pourrait aller jusqu’au bout.
- Quand cette question l’angoissait, elle s’indignait et se dépitait de sa faiblesse. Ne pouvait-elle pas faire ce que faisaient les autres qui n’étant ni plus âgées, ni plus fortes qu’elle, s’acquittaient de leur travail sans paraître en souffrir; et cependant elle se rendait bien
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- compte que ce travail était plus dur que le sien, demandant plus d’application d’esprit, plus de dépense d’agilité. Que fût-elle devenue si, au lieu de la mettre aux wagonets, on l’avait tout de suite employée aux cannet-tes? Elle ne se rassurait qu’en se disant que c’était l’habitude qui lui manquait, et qu’avec du courage, de la volonté, de la persévérance, cette accoutumance lui viendrait : pour cela comme pour tout, il n’y avait qu’à vouloir, et elle voulait, elle voudrait. Qu’elle ne faiblît pas tout à fait ce premier jour, et le second serait moins pénible, moins le troisième que le second.
- Elle raisonnait ainsi en poussant ou en chargeant son wagonet, et aussi en regardant ses camarades travailler avec cette agilité qu’elle leur enviait, lorsque tout à coup elle vit Rosalie, qui rattachait un fil, tomber à côté de sa voisine : un grand cri éclata, en même temps tout s’arrêta; et au tapage des machines, aux ronflements, aux vibrations, aux trépidations du sol, des murs et du vitrage succéda un silence de mort, coupé d’une plainte enfantine.
- « Oh ! la ! la !
- Garçons, filles, tout le monde s’était précipité; elle fit comme les autres, malgré les cris de la Quille qui hurlait :
- « Tonnerre ! mes broches arrêtées ! »
- Déjà Rosalie avait été relevée ; on s’empressait autour d’elle, l'étouffant.
- « Qu’est-ce qu’elle a? »
- Elle-même répondit :
- « La main écrasée. >
- Son visage était pâle, ses lèvres décolorées tremblaient, et des gouttes de sang tombaient de sa main blessée sur le plancher.
- Mais, vérification faite, il se trouva qu’elle n'avait que deux doigts blessés, et peut-être ‘même un seul écrasé ou fortement meurtri.
- Alors la Quille, qui avait eu un premier mouvement de compassion, entra en fureur et bouscula les camarades qui entouraient Rosalie.
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- LE DEVOIR
- « Allez-vous me fiche le camp? V’ià-t-il pas une affaire !
- — C’était peut-être pas une affaire quand vous avez eu la quille écrasée », murmura une voix.
- Il chercha qui avait osé lâcher cette réflexion irrespectueuse, mais il lui fut impossible de trouver une certitude dans le tas. Alors il n’en cria que plus fort :
- * Fichez-moi le camp ! »
- Lentement on se sépara, et Perrine comme les autres allait retourner à son wagonet quand la Quille l’appela :
- « Hé, la nouvelle arrivée, viens ici, toi, plus vite que
- ca. »
- «
- Elle revint craintivement, se demandant en quoi elle était plus coupable que toutes celles qui avaient abandonné leur travail; mais il ne s’agissait pas de la punir.
- « Tu vas conduire cette bête-là chez le directeur, dit-il.
- — Pourquoi que vous m’appelez bête? cria Rosalie, car déjà le tapage des machines avait recommencé.
- — Pour t’être fait prendre la patte, donc.
- — C’est-y ma faute !
- — Bien sûr que c’est ta faute, maladroite, feignante. »
- Cependant il s’adoucit :
- « As-tu mal ? »
- — Pas trop.
- — Alors file. »
- Elles sortirent toutes les deux, Rosalie tenant sa main blessée, la gauche, dans sa main droite.
- « Voulez-vous vous appuyer sur moi? demanda Perrine.
- — Merci bien ; ce n’est pas la peine, je peux marcher.
- — Alors cela ne sera rien, n’est-ce pas?
- — On ne sait pas; ce n’est jamais le premier jour qu’on souffre, c’est plus tard.
- — Comment cela vous est-il arrivé ?
- — Je n’y comprends rien ; j’ai glissé.
- — Vous étiez peut-être fatiguée, dit Perrine pensant à elle-même.
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- EN FAMILLE
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- — C’est toujours quand on est fatigué qu’on s’estropie: le matin on est plus souple et on fait attention. Qu’est-ce que va dire tante Zénobie ?
- — Puisque ce n’est pas votre faute.
- — Mère Françoise croira bien que ce n’est pas ma faute, mais tante Zénobie dira que c’est pour ne pas travailler.
- — Vous la laisserez dire.
- — Si vous croyez que c’est amusant d’entendre dire. »
- Sur leur chemin les ouvriers qui les rencontraient les arrêtaient pour les interroger : les uns plaignaient Rosalie; le plus grand nombre l’écoutaient indifféremment, en gens qui sont habitués à ces sortes de choses et se disent que ça a toujours été ainsi; on est blessé comme on est malade, on a de la chance ou on n’en a pas; chacun son tour, toi aujourd’hui, moi demain; d’autres se fâchaient :
- « Quand ils nous auront tous estropiés !
- — Aimes-tu mieux crever de faim ? »
- Elles arrivèrent au bureau du directeur, qui se trouvait au centre de l’usine, englobé dans un grand bâtiment en briques vernissées bleues et roses, où tous les autres bureaux étaient réunis mais tandis que ceux-là, même celui de M. Vulfran, n’avaient rien de caractéristique, celui du directeur se signalait à l’attention par une véranda vitrée à laquelle on arrivait par un perron à double révolution.
- Quand elles entrèrent sous cette véranda, elles furent reçues par Talouel, qui se promenait en long et en large comme un capitaine sur sa passerelle, les mains dans ses poches, son chapeau sur la tête.
- Il paraissait furieux :
- « Qu’est-ce qu’elle a encore celle-là? » cria-t-il.
- Rosalie montra sa main ensanglantée.
- « Enveloppe-la donc de ton mouchoir, ta patte ! » cria-t-il.
- Pendant qu’elle tirait difficilement son mouchoir, il arpentait la véranda à grands pas ; quand elle l’eut tor-
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- LE DEVOIR
- tille autour de sa main, il revint se camper devant elle :
- « Vide ta poche. » v
- Elle regarda sans comprendre.
- « Je te dis de tirer tout ce qui se trouve dans ta poche. »
- Elle fit ce qu’il commandait et tira de sa poche un attirail de choses bizarres : un sifflet fait dans une noisette, des osselets, un dé, un morceau de jus de réglisse, trois sous et un petit miroir en zinc.
- Il le saisit aussitôt :
- « J’en étais sûr, s’écria-il, pendant que tu te regardais dans ton miroir un fil aura cassé, ta cannette s’est arrêtée, tu as voulu rattraper le temps perdu, et voilà.
- — Je me suis pas regardée dans ma glace, dit-elle.
- — Vous êtes toutes les mêmes; avec ça que je ne vous connais pas. Et maintenant qu’est-ce que tu as?
- — Je ne sais pas ; les doigts écrasés.
- — Qu’est-ce que tu veux que j’y fasse?
- — C’est le père la Quille qui m’envoie à vous. »
- Il s’était retourné vers Perrine.
- « Et toi, qu’est-ce que tu as?
- — Moi, je n’ai rien, répondit-elle décontenancée par cette dureté.
- — Alors?...
- — C’est la Quille qui lui a dit de m’amener à vous, acheva Rosalie.
- — Ah ! il faut qu’on t’amène ; eh bien alors qu’elle te conduise chez le Dr Ruchon; mais tu sais! je vais faire une enquête, et si tu as fauté, gare à toi ! »
- Il parlait avec des éclats de voix qui faisaient résonner les vitres de la véranda, et qui devaient s’entendre dans tous les bureaux.
- Commes elles allaient sortir, elles virent arriver M. Vulfran qui marchait avec précaution en ne quittant pas de la main le mur du vestibule :
- « Qu’est-ce qu’il y a, Talouel?
- — Rien, monsieur, une fille des cannetières qui s’est fait prendre la main.
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- EN FAMILLE
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- — Où est-elle ?
- ____ Me voici, monsieur Vulfran, dit Rosalie en revenant vers lui.
- __ N'est-ce pas la voix de la petite-fille de Françoise?
- dit-il.
- — Oui, monsieur Vulfran, c’est moi, c’est moi Rosalie. »
- Et elle se mit à pleurer, car les paroles dures lui avaient jusque-là serré le cœur et l’accent de compassion avec lequel ces quelques mots lui étaient adressés le détendait.
- « Qu’est-ce que tu as, ma pauvre fille?
- — En voulant rattacher un fil j’ai glissé, je ne sais comment, ma main s’est trouvée prise, j’ai deux doigts écrasés... il me semble.
- — Tu souffres beaucoup?
- — Pas trop.
- — Alors pourquoi pleures-tu ?
- — Parce que vous ne me bousculez pas. »
- Talouel haussa les épaules.
- « Tu peux marcher? demandaM. Vulfran.
- — Oh! oui, monsieur Vulfran.
- — Rentre vite chez toi ; on va t’envoyer M. Ruchon. »
- Et s’adressant à Talouel :
- « Ecrivez une fiche à M. Ruchon pour lui dire de passer tout de suite chez Françoise ; soulignez « tout de suite », ajoutez « blessure urgente ».
- Il revint à Rosalie :
- « Veux-tu quelqu’un pour te conduire?
- — Je vous remercie, monsieur Vulfran, j’ai une camarade.
- — Va, ma fille; dis à ta grand’mère que tu seras payée. »
- C’était Perrine maintenant qui avait envie de pleurer ; mais sous le regard de Talouel elle se raidit ; ce fut seulement quand elles traversèrent les cours pour gagner la sortie qu’elle trahit son émotion :
- « Il est bon M. Vulfran.
- — Il le serait ben tout seul ; mais avec le Mince, il ne
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- LE DEVOIR
- peut pas ; et puis il n’a pas le temps, il a d’autres affaires dans la tête.
- — Enfin il a été bon pour vous. »
- « Oh! moi, vous savez, je le fais penser à son fils; alors vous comprenez, ma mère était la soeur de lait de M. Edmond.
- — Il pense à son fils?
- — Il ne pense qu’à ça. »
- On se mettait sur les portes pour les voir passer, le mouchoir teint de sang dont la main de Rosalie était enveloppée provoquant la curiosité; quelques voix aussi les interrogeaient :
- « T’es blessée?
- — Les doigts écrasés.
- — Ah ! malheur ! »
- Il y avait autant de compassion que de colère dans ce cri, car ceux qui le proféraient pensaient que ce qui venait d’arriver à cette fille pouvait les frapper le lendemain ou à l’instant même dans les leurs, mari, père, enfants : tout le monde à Maraucourt ne vivait-il pas de l’usine?
- Malgré ces arrêts, elles approchaient de la maison de mère Françoise, dont déjà la barrière grise se montrait au bout du chemin.
- « Vous allez entrer avec moi, dit Rosalie.
- — Je veux bien.
- — Ça retiendra peut-être tante Zénobie. »
- Mais la présence de Perrine ne retint pas du tout la terrible tante qui, en voyant Rosalie arriver à une heure insolite, et en apercevant sa main enveloppée, poussa les hauts cris :
- « Te v’ià blessée, coquine ! Je parie que tu l’as fait exprès.
- — Je serai payée, répliqua Rosalie rageusement.
- — Tu crois cà?
- t>
- — M. Vulfran me l’a dit. »
- (à suivre).
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- ASSURANCES MUTUELLES
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- Société du Familistère. - Assurances Mutuelles
- MOUVEMENT DE SEPTEMBRE 1898
- assurance contre la maladie
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes....... 2.312 85
- Subventions de la Société......... 386 05
- Malfaçons et divers............... 428 95
- Dépenses......................................
- Boni en septembre... Section des Dames
- Cotisations des mutualistes............ 490 05
- Subvention de la Société............... 163 10
- Divers................................... » »
- Dépenses........v...........................
- Déficit en septembre
- 3.127 85
- 2.916 80 211 05
- 653 15
- 714 85 61 70
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et divers 6.032 37 )
- Intérêts des comptes courants et ? 10.326 37
- du titre d’épargne............. 4.294 n)
- Dépenses :
- 125 Retraités définitifs............... 7.862 55 \
- 10 — provisoires.................... 548 » /
- Nécessaire à la subsistance......... 2.423 85 ) 11.857 15
- Allocations auxfamills des réservistes 489 » i
- Divers, appointent!., médecins, etc. 533 75 /
- Défiçit en septembre.. .. 1.530 78
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes... 539 00 ) qk
- Subvention de la Société...... 198 85 j
- Dépenses................................. 695 19
- Boni en septembre... _____42 66
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er juillet au 30 septembre 1898. 33.301 89) q/
- » individuelles » » » ,. 9.084 05 i y4
- Dépenses » » » ........... 44.379 60
- Excédent des dépenses sur les recettes... 1.993 66
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS D’OCTOBRE 1898
- 1er octobre. — Naissances : Romby Henriette-Renée, fille de Romby
- 22 — Léandre et de Brogniez Georgina. Enfant mort-né de Vaché Joseph et de
- 26 — Philipot Marie. Abraham Gaston-André, fils de Abraham
- • Emile et de Julliart Virginie.
- 4 — Décès ; Husson Andréa-Jeanne, âgée de 18 mois.
- 12 — Mme Braillon, née Gautier Louise, âgée
- * de 33 ans 3 mois.
- Le Secrétaire, A. Houdin
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nimes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE COMPLI
- de J. B.-André GODIN 6)
- Glorification du Travail. Emancipation des Travailleurs.
- XVI (suite).
- Vue générale du mouvement Fouriériste aux Etats-Unis , 1840 à 1852
- 12. — North American Phalanx 1843 à 1852.
- Nous voici arrivés à l’entreprise typique parmi les essais fouriéristes aux Etats-Unis.
- Albert Brisbane fut au rang de ses principaux instigateurs et elle eut pour vice-président Horace Greeley.
- La tentative survécut à toutes les autres ; elle était encore en plein fonctionnement lors du voyage de Victor Considérant aux Etats-Unis, voyage qui devait aboutir à la fondation de la société de colonisation au Texas. Considérant séjourna même à North American Phalanx et s’inspira de l’organisation du dit essai dans les dispositions qu’il arrêta plus tard à l’intention du premier groupe de colons au Texas ; c’est dire l’intérêt que nous avons à voir d’aussi près que possible les faits de cette tentative.
- Les fondateurs désiraient prouver par l’exemple la possibilité :
- 1° De l’accord entre les hommes dans l’association ;
- 2° D’assurer à tous, par l’union des efforts et l’emploi des machines, non seulement l’abondance et le confort, niais aussi l’éducation et le raffinement ;
- (U Lire le Devoir depuis le mois de mars 1891, tome 15, page 129.
- 1
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- LE DEVOIR
- 3° Ils voulaient enfin montrer comment le véritable sentiment religieux pouvait s’exprimer dans les institutions sociales.
- « Démontrons par les faits, disaient-ils « que l’homme n'est pas, comme on le croit généralement, inapte aux relations commandées par l’association ; que la production, chose si essentielle à la vie et au progrès, n’est pas contrecarrée par ce régime ; que l’élément religieux, bien loin d’en être écarté, y trouve sa véritable place ; et nous aurons gagné l’esprit public à notre cause. »
- Voyons les débuts de l’entreprise : Le 6 avril 1843 un groupe de membres fondateurs avait adopté les statuts où l’objet de la société était défini comme suit :
- « Nous, soussignés, en vue d’étudier la théorie de réforme sociale de Fourier exposée par Albert Brisbane et, si nous le jugeons à propos, de coopérer à d’autres organisations semblables à la nôtre, nous nous associons aujourd’hui pour fonder et organiser ultérieurement une phalange commerciale et industrielle. »
- Poursuivant ses opérations le noyau fondateur donna des conférences, fit de la publicité sur ses projets et, en même temps, chargea une commission d’explorer les environs de New-York et de Philadelphie, en quête d’un domaine convenable à la réalisation des nouvelles institutions sociales.
- Cette commission comprenait : Albert Brisbane délégué par les fouriéristes de New-York, et Allen Worden délégué par ceux d’Albany.
- Un site fut choisi dans Monmouth County, New-Jersey, à environ 40 milles au sud de New-York.
- Le 12 août 1843, à la suite d’une annonce publique, une convention fut tenue à la Bourse d’Albany. Là, North American Phalanx prit naissance ; on adopta pour elle une constitution et l’on recueillit des signatures de souscripteurs d’actions.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- Mais ces derniers furent à peine une douzaine lors-qu’arriva le moment de verser les fonds et de s’employer effectivement à l’organisation sociale.
- Finalement, dix d’entre eux s’engagèrent personnellement dans la voie nouvelle.
- La souscription totale était de 8000 dollars (40,000 fr.) On avait évalué à 400,000 dollars (2,000,000 de francs) le capital nécessaire pour réaliser les conditions du travail attrayant.
- Mis en regard des espérances primitives, ce premier résultat était donc un échec. Néanmoins, on se mit à l’oeuvre.
- Au mois de septembre de la même année 1843, plusieurs familles prirent possession du domaine, lequel comprenait deux maisons de ferme.
- Les nouveaux associés commencèrent l’édification d’un bâtiment à deux étages mesurant 40 pieds sur 80, à destination des membres qui devaient s'unir à l'oeuvre au printemps suivant. A ce bâtiment un autre beaucoup plus vaste et qu’on désigna sous le nom de Phalanstère fut adjoint plus tard.
- On acheta des attelages et des instruments d’agriculture; les champs furent ensemencés. On bâtit des ateliers et plus tard un moulin.
- Au cours de l’année 1844, la population compta 90 personnes, dont 40 enfants au-dessous de 16 ans.
- Les droits de chacun et les théories sociales furent débattus.
- Il faut dire, de suite, qu'à North American Phalanx comme dans les autres tentatives, il y avait au sein des familles quelques membres amenés'là par la force des choses, mais dont les sympathies n’étaient pas avec les modifications sociales projetées.
- Néanmoins, la généralité des membres acceptant la
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- LE DEVOIR
- théorie de Fourier, on eut volontiers institué de nouvelles formes sociales ; mais on manquait de vues bien définies sur ce qui était à faire.
- En outre, là comme partout, l’éducation avait confirmé chez chacun la nécessité des institutions existantes.
- Enfin, l’on sait qu’en règle générale, il est très difficile, sinon impossible, aux personnes ayant atteint la maturité de rompre avec toutes les habitudes et préjugés, d’adopter de nouveaux modes d’action et de se réadapter soi-même à de nouvelles conditions sociales.
- Toutes ces causes réunies firent éclater assez vite des dissentiments au sein de la phalange. Ils s’accentuèrent surtout en ce qui avait trait à la grosse et difficile question d’organisation du travail et finirent par diviser les membres en deux partis principaux :
- L’un tenait pour l’autorité renforcée par des règles strictes et l’appel final à la décision du directeur en chef.
- L’autre demandait la décentralisation et l’organisation des responsabilités.
- En d’autres termes :
- Des membres, au nom du maintien de l’ordre, voulaient un pouvoir centralisé et une administration souveraine.
- D’autres disaient qu’agir ainsi serait répéter les institutions de la vie civilisée ; que l’association ainsi gouvernée serait privée de vie corporative ; qu'il fallait procéder tout autrement et réaliser l’ordre par la méthode naturelle des séries.
- La lutte fut longue, vigoureuse et donna lieu à tant de projets de règlement que Charles Sears, le chef de la Phalange, put s’exprimer ainsi :
- « Dire que les jours se passaient à travailler et les nuits à légiférer au cours des cinq premières années de
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- la Phalange, serait à peine une exagération. C’est que la question était vitale. Il s’agissait de savoir si l’association naissante serait civilisée ou phalanstérienne ? Si elle serait une simple Société par actions ou si la nouvelle forme d’organisation industrielle indiquée par Fourier serait mise à l’essai? Finalement, ce dernier principe l’emporta. »
- Bien entendu, on ne pouvait que préparer les voies à la réalisation complète de la théorie phalanstérienne. Les membres qui n’étaient pas disposés à marcher dans cette direction se retirèrent. Restait à organiser le travail sur la hase des efforts coopératifs, de la propriété par actions, et de l’unité des intérêts.
- Comment faire ?
- Nous avons vu (3me section du présent chapitre), quelles étaient sur ce point les propositions de « The American industrial Union ». S’engageant dans la voie indiquée, North American Phalanx répartit les travaux à exécuter sur son domaine en trois classes :
- Nécessité, Utilité, Agrément.
- En conséquence :
- Aux travaux nécessaires mais répulsifs ou épuisants, on alloua les plus forts salaires.
- Aux travaux utiles mais moins répugnants ou moins pénibles, on alloua des salaires moindres ;
- Aux travaux agréables, on en donna de moindres encore.
- Nos documents sur North American Phalanx ne nous fournissent pas l’énumération des travaux ainsi classés. Peut-être la classification fut-elle la même que celle indiquée par « The American Industrial Union. »
- Nous ne voyons pas non plus si North American Phalanx pratiquait comme l’avait fait Clarkson industrial association, l’attribution de rangs aux travailleurs,
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- selon les mérites de chacun dans l’accomplissement des diverses fonctions.
- Il est dit seulement que North American Phalanx prétendait rétribuer le travailleur :
- 1® Pour l’oeuvre de telle ou telle classe : Nécessité, Utilité, Agrément ;
- 2° Pour le talent déployé dans l’usage des moyens ou pour l’adaptation des moyens aux fins : sage administration, etc. ;
- 3° Pour l’usage de son capital.
- Inutile d’insister sur l’intérêt qu’il y aurait à savoir si réellement et par quels modes l’association saisissait les mérites signalés au paragraphe 2° ci-dessus, afin de leur donner leur juste part.
- La question est encore à résoudre aujourd’hui ; elle est même le problème de l’époque ; à plusieurs repri" ses (1) déjà nous l’avons signalée à nos lecteurs et aurons à y revenir plus d’une fois au cours des présents docu-ments, car J.-B.-A. Bodin n’a cessé de s’en occuper. — Exemple : L’étude sur sa tentative de Représentation du travail au Familistère par la constitution de groupes, Unions de groupes et Conseils d’unions en 1877; Etude publiée dans le Devoir année 1896 et numéro de janvier 1897.
- Quant à la méthode pratiquée à North American Phalanx, rappelons que le complément d’informations peut fort bien se trouver dans les manuscrits de A.-J. Macdonald (2). Combien serait-il important de savoir aujourd’hui tout ce qui a pu être essayé en fait de comptabilité du travail pour la classification de tous les mérites et la rémunération équitable de tous les efforts
- (1) Devoir d’avril 1897, p. 203 ; de juillet 1898, p. 391 ; de novembre 1898, p. 645.
- (2) Devoir de juillet 1898, p. 393.
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- producteurs, afin de ne pas s’engager à nouveau dans les voies sans issues, mais de poursuivre celles où il n’y a qu’à imiter d’abord, puis à perfectionner.
- Touchant le mariage, point sur lequel on attaquait si passionnément les phalanstériens, North American Phalanx prenait l’attitude suivante : c’est à la femme de régler la question.
- Que la femme considérée uniquement comme un être humain, soit mise en possession de ses droits, qu’elle ait son indépendance sociale et pécuniaire, qu’elle légifère à l’égal de l’homme, alors elle promulguera la véritable loi des relations sexuelles.
- Ne pouvant toucher au fond de la question socialement parlant, la phalange se bornait à rétribuer au même taux le travail masculin ou féminin ; et à recueillir également dans ses opérations intérieures les votes des femmes comme ceux des hommes. Sous les rapports matrimoniaux proprement dits rien donc n’était changé.
- Beaucoup de renseignements pratiques nous manquent sur North American Phalanx.
- Ainsi touchant le taux des salaires nous n’avons que des indications.
- En 1852 les salaires des divers travaux agricoles, mécaniques et professionnels variaient de 6 à 10 cents (30 à 50 centimes) par heure, ce dernier prix était le maximum.
- Ces taux de salaires étaient supérieurs à ce qu’ils avaient été au début de l’entreprise.
- Les travaux étaient surtout agricoles. La terre était épuisée quand l’association avait pris possession du domaine; elle ne recueillit pas de profits au-delà de l’entretien de son existence, pendant ses premières années d’installation et d’aménagement.
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- Dans la sixième année le moulin qu’elle installa lui rapporta des bénéfices. Elle faisait la bâtisse, la serrurerie, la ferblanterie, la cordonnerie, etc... mais pour satisfaire à ses propres besoins et sans en tirer de revenus proprement dits.
- Sous quel mode s’opérait le paiement des salaires à North American Phalanx ? Sur ce point encore, il nous est difficile de tirer de ce que nous lisons des renseignements précis.
- Plusieurs plans semblent avoir été suivis.
- Un document semi-officiel, datant de la neuvième année d’existence et revêtu de la signature de plus de 50 membres, nous dit que la phalange avait une monnaie spéciale émise au fur et à mesure de la production du travail, et délivrée aü producteur.
- Le document ajoute : « Nous résolvons ainsi d’une façon pratique le problème d’émission et de circulation que Warren proposait de réaliser par les billets de travail et d’échange à prix coûtant. » (Voir Robert Owen, par Aug. Fabre; chap. xxvi, Magasins d’échange de travail, à Londres, 1832-1834.)
- Cette monnaie ne pouvait servir pour les relations extérieures. La phalange opérait des transactions; elle occupait des travailleurs salariés; elle devait donc aussi avoir la monnaie du pays.
- A une autre place — nous lisons — à propos du restaurant — que l’individu était débité de ce qu’il consommait, de même qu'il était crédité pour le travail qu’il avait accompli. Dans ces cas il s’agit de simples passements d’écritures.
- Combien tous ces détails seraient utiles à connaître en regard de leurs résultats.
- Une comptabilité fonctionnait à North American Phalanx et résumait les opérations annuelles.
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- Au cours des huit premières années les bénéfices ne permirent de couvrir, en sus de l’entretien journalier, que le paiement des salaires et un intérêt de 4 à 5 pour cent au capital.
- En 1852 (neuvième année d’existence) pour la première fois les salaires du travail et les intérêts du capital étant servis, il resta de quoi donner un dividende aux ayants-droits. Nous ne savons pas comment s’opéra la répartition de ce dividende.
- La retenue d’un quart des salaires pour augmentation du fonds social fut pratiquée pendant un temps, mais semble avoir été abandonnée dans les dernières années de l’association Cependant la phalange avait besoin de capitaux; mais, est-il dit, les membres pré“ féraient placer leurs économies dans des entreprises leur rapportant un plus fort intérêt ; car à la Phalange ils ne recevaient guère que 4 1/2; l’année où ils touchèrent 5 0/0 fut exceptionnelle.
- « Nous avons besoin de plus de capitaux », (dit le document semi-officiel déjà cité) « mais par dessus tout nous avons besoin de nouveaux membres disposés à travailler par amour de l’œuvre, d’hommes et de femmes habiles à établir et à conduire des branches d’industries lucratives, qui sachent comprendre le mouvement social, la portée des institutions réalisées ici et de celles que nous nous proposons d’avoir; qui se donnent enfin, pour but la coopération fraternelle en opposition avec la recherche du gain individuel, accompagnée des désordres, de l’iniquité et de l’oppression toujours croissant dans la civilisation actuelle. » Ces paroles nous indiquent que, là aussi, se révélait la nécessité d’un haut idéal social chez les membres.
- Vve J.-B.-A. Godin née Moret,
- (à suivre),
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- La rentrée.
- La discussion du budget s’est ouverte à la Chambre le 16 janvier seulement, c’est-à-dire quinze jours après le commencement de l’exercice auquel il s’applique.
- On ne trouverait certainement pas de précédent à ce retard, en dehors des époques révolutionnaires, dans toute l’histoire du siècle.
- C’est M. Camille Pelletan lui-même qui a fait cette remarque judicieuse au début de son rapport général.
- Les trois ou quatre séances tenues depuis le 10 janvier , avaient été occupées par la nomination du bureau de la Chambre et naturellement par la discussion d’interpellations. Suivant le rite, le premier jour, discours du doyen d’âge, le même à la Chambre que l’année dernière. Plus morose encore que l’année dernière, M. Charles Boysset. Son allocution manque de cette sérénité qui mettait tant de réconfort dans les allocutions de l’honorable Pierre Blanc.
- Au Sénat, c’est encore M. Vallon qui prononce le discours de bienvenue. L’honorable doyen ne taquine pas trop la Chambre cette fois. Elle est trop jeune encore pour avoir attiré son attention. D’ailleurs , il a bien autre chose à faire ! Ne faut-il pas qu’il défende sa fille bien-aimée, la Constitution, contre les attaques dont elle est l’objet. Or, la tâche n’est pas mince, car, les modérés eux-mêmes, certains modérés, s’avisent de trouver maintenant qu’elle n'est pas parfaite, la Constitution de 1875.
- La session de 1899 s’est ouverte, en réalité, le 12 janvier, à la Chambre, et le 13, au Sénat.
- Les deux présidents élus , ont, suivant l’usage , prononcé à cette occasion, deux discours de circonstance.
- L’un et l’autre ont parlé de l’armée et de la magis-
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- trature, et essayé, à propos de ces deux institutions, la conciliation que les passions surexcitées s’efforcent de détruire.
- « La France , a dit M. Deschanel, entoure d’une sollicitude maternelle ses enfants armés pour sa défense, sauvegarde de son indépendance et de son existence même. En même temps elle a la passion de la justice et de la vérité. Or, par quel vertige, par quel contraste impie, pourrait-on opposer l'un à l’autre ces deux nobles amours de la France, au risque de lui déchirer le coeur? >
- Des applaudissements unanimes et répétés ont accueilli ces belles paroles.
- Du reste , la Chambre n’a pas davantage ménagé ses applaudissements à cette adjuration directe à nos honorables :
- « C’est à vous, Messieurs , qu’il appartient de donner l’exemple du calme et du sangfroid, car la dignité de nos débats est une part du bon renom de notre pays et une condition de sa puissance. »
- Aussitôt après le discours de M. Deschanel, a commencé la discussion d’une interpellation , discussion des plus orageuses, au cours de laquelle ont fait fureur les inoubliables cris de : hou ! hou ! qui ont fait dire un moment à M. Deschanel, mais bien en vain : « Cessez, Messieurs, ces cris qui n’ont rien d’humain! »
- Les conseils qüe M. Loubet, au Sénat, a cru devoir adresser au pays plutôt qu'à ses collègues, hommes de nature calme et rassise, sur l’affaire qui nous divise, peuvent se résumer dans le passage que voici :
- « S’il est des hommes assez peu clairvoyants pour opposer les uns aux autres les organes essentiels de toute société civilisée, le robuste bon sens de la nation, respectueuse de la justice et attachée à l'armée nationale, sa sauvegarde, saura rétablir Ja concorde et l’harmonie un instant compromis. »
- La plupart des interpellations discutées soit au cours de la session extraordinaire de 1898, soit depuis la reprise des travaux parlementaires, se rattachent à
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- l’affaire à laquelle ont fait allusion les présidents de^ nos deux assemblées. :
- Nous aurons l’occasion de revenir sur celles d’entre elles qui touchent aux intérêts permanents du pavs.
- Qu’on nous permette, en attendant, deux constatations : la première, c’est que le gouvernement est jusqu’à présent sorti victorieux de ces rencontres; la seconde c’est que la Chambre a fini par marquer, de significative manière, sa lassitude de débats soulevés? parles uns sous le prétexte d’apporter à la justice des éléments nouveaux d’appréciation, par les autres, en vue d^apporter le plus d’entraves possibles à l’enquête poursuivie par la justice, débats dont le moindre tort était de replacer constamment sur le terrain politique une affaire qui devait rester sur le terrain judiciaire.
- Questions ouvrières et sociales
- Vingt-quatre projets ou propositions de loi concernant Vorganisation du travail, de l’assurance et de la prévoyance sociales ont été déposés au cours de la session extraordinaire de 1898.
- Le 11 novembre, M. Dutreix a déposé une proposition de loi tendant à la création d’un sous-secrètariat du travail au ministère du commerce et de l’industrie, en remplacement de l’office du travail.
- Le 4 novembre, M. Holtz a déposé une proposition de loi sur les conditions du travail à insérer dans les cahiers des charges des travaux exécutés au compte de l’Etat, des départements, des communes et des éta-' blissements publics.
- Le nombre des propositions concernant les conditions du travail dans les travaux publics, déposé au cours de la présente législature se trouve ainsi porté à quatre.
- On peut faire entrer dans ce groupe de propositions celle que M. André Castelin a déposée le 18 novembre, • et qui porte règlementation du travail sur les chantiersf de l’Etat, des départementsf des communes et les entre-±
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- prises d’utilité publique exécutées par les particuliers, et relative : 1° aux conditions du travail, assurances, accidents, hospitalisation, repos hebdomadaire ; 2° à la limitation du nombre des ouvriers étrangers sur les chantiers ; 3° à la participation des associations ouvrières aux travaux publics.
- La durée du travail a fait l’objet d’une proposition de MM. Loyer et Rogez, déposée le 16 novembre. La proposition tend à ramener à onze heures, durée légale du travail des femmes, la journée de travail des adultes.
- Une proposition signée par plusieurs députés socialistes tend à modifier le personnel de l’inspection du travail dans les usines, manufactures, chantiers, et son mode de recrutement de la manière suivante : Les inspecteurs du travail sont élus, à raison d’un pour chacune des circonscriptions à faire déterminer par une loi spéciale, par les ouvriers et ouvrières des usines, manufactures et chantiers soumis à la loi. Ils sont élus pour trois ans et rééligibles. Les inspecteurs sont assistés, dans toutes les villes où existent des conseils de prud’hommes, par des commissions locales, composées, selon l’importance de la population ouvrière, de trois à sept conseillers prud’hommes ouvriers désignés annuellement par leurs collègues et rétribués par la commune.
- Une commission supérieure, composée de neuf membres, serait établie auprès du Ministre du Commerce et de l’Industrie. Cette commission, renouvelable tous les quatre ans, comprendrait un membre élu de l'Académie de médecine, un membre élu de l’Académie des sciences, un délégué du Conseil supérieur d’hygiène, deux Conseillers prud’hommes ouvriers parisiens, désignés par l’ensemble de leurs collègues, et quatre membres nommés par les syndicats ouvriers du département de la Seine. Elle est chargée : 1° de veiller à l’application uniforme et vigilante de toutes les lois concernant le travail ; 2° de donner son avis sur les règlements à
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- faire et, en général, sur les diverses questions intéressant les travailleurs protégés ou à protéger ; 3° d’arrêter les conditions d’admissibilité des candidats à l’inspection et le programme du concours qu’ils devront subir.
- Le 8 novembre, M. Coûtant et cinquante-trois de ses collègues ont déposé une proposition de loi relative au -placement des employés et ouvriers des deux sexes et de toute profession.
- Cette proposition tend à la suppression des bureaux de placement payés et à l’organisation du placement gratuit par l’entremise des Bourses du travail, des syndicats ouvriers, groupes corporatifs, et par les municipalités qui y sont, du reste, autorisées par la loi municipale de 1884.
- On sait qu’après de longues années d’incubation, une loi sur les bureaux de placement avait enfin vu le jour à la Chambre, il y a deux ans, et qu’elle s’est enfouie pour ne plus en sortir dans les cartons du Sénat.
- La proposition de loi sur les règlements d’atelier, déposée le 4 novembre, par M. Zévaès et quelques-uns de ses collègues socialistes, se rencontre sur plus d’un point avec la proposition de loi adoptée le 8 décembre par la Chambre, sous le titre de loi sur le paiement des salaires des ouvriers. Les deux projets ont, en effet, une commune origine : la proposition de loi déposée, en 1891 par M. Ferroul, sous le titre repris aujourd’hui par M. Zévaès.
- La proposition de M. Ferroul avait pour double but : 1° la prohibition des amendes infligées par les patrons et 2° l’interdiction pour les patrons d’édicter des règlements d’ateliers qui n’auraient pas été approuvés par une commission du travail, composée, pour moitié, d’ouvriers et de patrons. La Chambre d’alors se déclara pour la suppression pure et simple des amendes. Elle déféra aux conseils de prud’hommes et, à défaut, aux juges de paix, l’appréciation des cas de malfaçons ou de détérioration des matières premières, entraînant
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- des retenues à titre de dommages-intérêts ; elle fixa les conditions d’établissement des règlements d’ateliers ; les délais de prévenance ; le mode et les délais de paiement des salaires et enfin , sans préjudice des responsabilités civiles, la sanction pénale aux infractions de la loi.
- Le Sénat, révisant le projet de la Chambre, revint au maintien des amendes sous cette triple obligation : lo que le règlement d’atelier qui prescrit les retenues de salaires soit porté à la connaissance des ouvriers et, depuis un mois, au moins, déposé au secrétariat du conseil des prud’hommes ; 2° que l’amende soit modérée au 1/4 du salaire quotidien; 3° que l’emploi des amendes soit fait dans l’intérêt des ouvriers.
- Le Sénat décidait en outre : 1° que les salaires des ouvriers seraient payés en matière métallique ou fiduciaire ayant cours légal, nonobstant toute stipulation contraire, à peine de nullité ; 2° que les salaires des ouvriers seraient payés, au moins deux fois par mois, à seize jours au plus d’intervalle, à moins de conventions écrites contraires ; 3° que les paiements ne pourraient être faits que dans l’usine ou dans l’un de ses bureaux et non dans les débits de boissons ou dans les magasins de vente au détail.
- Quant aux malfaçons, la contestation devait, d’après le Sénat, être jugée suivant les règles du droit en matière de dommages-intérêts. Aucune sanction pénale pour les infractions aux articles mêmes de la loi.
- Cette loi ne différait guère de celle votée par la Chambre que sur trois points principaux : la réglementation des amendes au lieu de la suppression ; l’absence de toute prescription en ce qui touche la prévenance ; et, troisièmement, la substitution de la juridiction de droit commun à celle des prud’hommes et du juge de paix en matière de contestation, poux malfaçons ou détériorations de matières premières.
- C’est cette loi que la Chambre examinait à son tour dernièrement.
- Elle a maintenu à peu près textuellement les disposi-
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- tions adoptées par le Sénat en ce qui concerne le paiement des salaires et la déduction de salaire pour malfaçon.
- Comme lui, elle est restée muette sur la question des délais de prévenance, estimant que l’article 1780 du Code, modifié par la loi de 1890, était plus libéral encore que l’article voté , à cet égard , par la Chambre de 1892.
- Par contre, en ce qui concerne la question capitale des amendes, la Chambre, revenant au texte adopté par sa devancière, s’est prononcée pour leur suppression absolue.
- Reste la question du règlement. La proposition primitive, à l’exemple de la législation suisse, établissait l’obligation du règlement, et confiait à une commission instituée dans les centres industriels et composée en nombre égal de délégués élus par les ouvriers et employés des diverses industries et par les employeurs, le mandat de réviser et d’approuver, après audition des employeurs et des employés ou ouvriers intéressés, les règlements d’atelier, d’usine, de magasin, qui, à cette heure, sont l’expression exclusive de l’une des parties.
- La Chambre de 1892 n'a pas cru devoir rendre le règlement obligatoire, ni en faire l’œuvre de la collaboration des ouvriers et des employeurs.
- Tout en conservant au règlement son caractère facultatif, elle le soumettait à l’homologation du Conseil des prud’hommes, ou, à leur défaut, du juge de paix du canton , l’homologation ne devenant définitive qu’un mois après l’affichage dans l’usine.
- Pour le Sénat, comme pour la Chambre actuelle, le règlement d’atelier reste facultatif. Ni pour l'une, ni pour l’autre assemblée, il n’est plus question d’homologation. Le texte sénatorial et le texte de la Chambre prescrivent simplement le dépôt du règlement pendant un mois au moins au secrétariat du Conseil des prud-hommes ou, à défaut, au greffe de la justice de paix et l’affichage dans les ateliers.
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- L’unique différence, en matière de règlement, entre les deux textes, consiste dans la prohibition faite par la Chambre, de toute clause édictant des amendes ou retenues et dans le maintien avec réglementation de ces peines disciplinaires, parle Sénat. La proposition Zévaès reproduit purement et simplement le texte de M. Fer-roul, c’est-à-dire qu’elle exige l’approbation des règlements d’ateliers par une commission composée d’ouvriers et de patrons et supprime radicalement les amendes.
- Le 28 novembre, M. Coûtant et plusieurs de ses collègues ont déposé une proposition de loi ayant pour objet d’assurer aux employés limonadiers , restaurateurs et assimilés l’intégralité de leur salaire.
- Le 8 novembre , MM. Paul Beauregard et Lannes de Montebello ont déposé une proposition de loi sur la réforme des Conseils de prud’hommes.
- La proposition substitue aux anciens Conseils de prud’hommes des tribunaux de travail placés au même rang de la hiérarchie judiciaire que les tribunaux de commerce, ceux-ci s’occupant du règlement des affaires, ceux-là réglant les questions de salaires. Les tribunaux du travail comprendraient : 1° une chambre de conciliation; 2° une chambre de jugement. Les séances delà chambre de conciliation ne seront pas publiques. Tout justiciable appelé en conciliation est autorisé à se faire représenter. Le principe de l’égalité entre les représentants des patrons et ceux des ouvriers est maintenu. Il est même assuré plus exactement qu’à l’heure actuelle, puisque la proposition de loi décide que la chambre de jugement se composera d’un nombre pair de juges, sans que son président ait voix prépondérante.
- En cas de partage, l’affaire sera renvoyée devant de nouveaux juges du même tribunal. Si le partage se produit une deuxième fois, la cause sera purement et simplement renvoyée devant le juge de paix.
- Les présidents et vice-présidents seraient nommés pour trois ans. o
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- La proposition étend la compétence de la juridiction du travail aux employés de commerce, au moins lorsque l’importance de l’affaire ne dépasse pas 2,000 francs. Elle augmente, en la portant jusqu’à 500 francs, la compétence des tribunaux du travail, en dernier ressort.
- Enfin elle retire la juridiction d’appel aux tribunaux de commerce, composés seulement de représentants de l’entreprise, pour la confier aux tribunaux civils.
- Rappelons que le Sénat est déjà saisi depuis le lec mai 1894, d’un projet de loi sur la matière voté par la Chambre le 17 mars 1890.
- Le 14 novembre, M. Dutreix déposait également une proposition de loi tendant à modifier la législation des Conseils de prud’hommes.
- Cette proposition assimile les houilleurs aux autres catégories de travailleurs, en les appelant à élire des Conseils de prud’hommes mineurs.
- Elle exige, pour être éligible, trois années de présence à la mine.
- MM. Basly, Lamendin et Defontaine, auteurs d’une proposition de loi, déposée le 2 décembre, et ayant particulièrement pour objet la création de Conseils de prud'hommes mineurs, trouvent ce délai insuffisant. Ils demandent que le temps de présence à la mine soit au moins de cinq .ans. En outre, contrairement à la proposition de M. Dutreix, ils n’admettént pas dans la catégorie des électeurs ouvriers, les chefs mineurs, chefs de chantiers et surveillants des mines dont les intérêts sont diamétralement opposés à ceux des houilleurs. Ce n’est pas la première fois qu’il est question de doter les mineurs d’une juridiction de prud’hommes.
- A notre connaissance le premier projet dans ce sens fut déposé, en 1882, par M. Waldeck-Rousseau. Ce projet, comme tant d’autres, fut victime de la mauvaise organisation du travail de la Chambre.
- La loi du 27 décembre 1892 sur la conciliation et l’arbitrage entre patrons et ouvriers et employés n’a
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- pas répondu aux espérances de ses auteurs. On avait pris soin de respecter la liberté des patrons et des ouvriers ; on n’avait attaché à la loi aucune sanction pénale. L’opinion publique devait être le seul juge, et, pour solliciter son verdict, la demande de conciliation et d’arbitrage, le refus ou l’absence de réponse de la partie adverse, la décision du comité de conciliation ou celle des arbitres devaient être rendus publics par affichage à la place réservée aux publications officielles dans chacune des communes où s’étendait le différend.
- L’expérience démontra bien vite que les prévisions du législateur avaient été optimistes.
- En 1895, par exemple, il y a eu 405 grèves dans le courant de l’année et 84 différends seulement ont donné lieu à des tentatives de conciliation ; sur ces 84 recours, 79 se sont produits après la déclaration de la grève ; 5 seulement avant cette déclaration. Or, ce que la loi de 1892 avait voulu avant tout, c’était que la cessation de travail n’eût lieu désormais qu’après un préliminaire de conciliation qui mît les parties en présence, qui leur permît d’exposer leurs prétentions et de les discuter sans que leur liberté d’action pût être aliénée en aucune façon en cas de désaccord persistant.
- Devant ces résultats le Gouvernement se résolut à modifier la loi et à introduire la sanction qui y manquait.
- Le 22 janvier 1896, le ministre du commerce, M. Mesureur, déposa un projet de loi, portant modification à la loi sur la conciliation et l’arbitrage.
- Le projet, comme tant d’autres, n’est jamais venu en discussion.
- Repris par MM. Bovier-Lapierre, et Charles Ferry, qui en avait fait le rapport, il a été déposé sur le bureau de la nouvelle Chambre le 22 novembre 1898.
- Toute l’économie du projet de loi repose sur l’obligation du recours à la procédure de conciliation. Comme sanction, l’amende. Quant à l’arbitrage, il reste facultatif comme dans la loi de 1892.
- Le 14 novembre, M. Léon Barthet a déposé une pro-
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- position de loi portant modification de la loi du 21 mars 1884 sur les syndicats professionnels et tendant à permettre à ces syndicats de créer des habitations à bon marché.
- Viennent ensuite les propositions de loi ayant pour objet de protéger le travail national soit en établissant une taxe sur les ouvriers étrangérs employés dans les usines, manufactures et établissements industriels quelconques ou sur les patrons qui les occupent, soit en limitant le nombre de ces ouvriers.
- Aux deux propositions dans ce sens, déposées dès le début de la législature, sont venues s’ajouter : le 4 novembre, une proposition de M. Magniaudé frappant tout commerçant, industriel, agriculteur ou particulier, qui emploiera une ou plusieurs personnes de nationalité étrangère, d’une taxe de cinquante centimes par jour et par personne employée, quel qu’en soit le sexe;
- Le 7 novembre, une proposition de M. Holtz astreignant tout patron qui occupe des ouvriers ou employés étrangers, au paiement au profit de l’Etat, d’une taxe fixée, pour chaque ouvrier ou employé occupé à 72 fr. par an dans les villes ayant une population de plus de 100,000 âmes, à 52 francs dans les villes ayant une population inférieure a 100,000 âmes;
- Le 18 novembre, une proposition de M. de Montfort relative à l’établissement : 1° d’une taxe militaire sur les étrangers résidant en France ; 2° d'une taxe supplémentaire sur les étrangers y exerçant une profession salariée ou patentée ;
- Le 24 novembre, une proposition, signée par M. Coûtant et cinquante-quatre de ses collègues, interdisant à tout employeur de payer les ouvriers étrangers à un salaire inférieur à celui basé sur les tarifs des chambres syndicales ouvrières, locales ou régionales, et fixant à 10 0/0 le maximum des ouvriers étrangers employés dans les mines, manufactures, chantiers, exploitations commerciales, agricoles ou industrielles.
- Lorsque nous aurons fait remarquer que les proposi-sitions de loi relatives aux conditions du travail dans
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- les entreprises d’utilité publique, et que nous avons déjà mentionnées renferment généralement des dispositions concernant l’emploi d’ouvriers étrangers, il ne restera plus pour épuiser le sujet, qu’à signaler le dépôt fait par M. Dubuisson, à titre d’amendement à la loi de finances de 1899, d’une proposition tendant à assujetir tout chef d’entreprise employant des ouvriers de nationalité étrangère à une taxe annuelle de 60 francs par ouvrier. Si l’emploi de l’ouvrier étranger n’est pas continu, la taxe serait due pour le temps passé par celui-ci dans le chantier ou l’atelier.
- Le 18 novembre M. Georges Berry et plusieurs de ses collègues déposent une proposition de loi sur les sociétés coopératives de consommation.
- C’est une arme de guerre dirigée contre les sociétés coopératives que tarde trop à secourir la loi votée depuis dix ans par la Chambre et enfouie depuis deux ans dans les cartons du Sénat.
- Passons maintenant à l’énumération des projets ou propositions de loi intéressant la mutualité sous ses diverses formes :
- Le 25 octobre, dépôt par M. Maruéjouïs, Ministre du Commerce et de l’Industrie, d’un projet de loi. sur les retraites ouvrières.
- Le même jour, M. Dubuisson a déposé une proposition de loi ayant pour objet la création d’une caisse nationale garantissant aux travailleurs des deux sexes une indemnité de chômage en cas de maladie et une_ retraite à l’âge de soixante-dix ans.
- Le 14 novembre, M. Puech et M. Chauvière ont déposé chacun une proposition fie loi sur les retraites pour les vieillards et les invalides.
- Le même jour, M. Bompard a déposé une proposition de loi relative à la révision de la loi dîi 22 janvier 1851 sur l’assistance judiciaire.
- Le 14 novembre également, M. Sucheteta déposé une proposition de loi tendant à modifier et à compléter le
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- paragraphe 5 de l’article 21 de la loi du 1er avril 1898 sur les sociétés de secours mutuels.
- Cette proposition qui est revêtue de la signature de soixante-dix députés appartenant à toutes les nuances politiques, demande l’extension, aux pensions liquidées par la Caisse nationale des retraites aux membres des sociétés de secours mutuels lorsque ces pensions de retraite ne dépassent pas 360 francs, de la faveur accordée à leurs dépôts par l’article 21 de la loi de 1898, assurant, au moyen de crédits annuellement ouverts au budget du ministère de l’intérieur, la fixité du taux d’intérêt de 4 1/2 des dépôts.
- Parmi les propositions de loi que nous venons d’énumérer , beaucoup ont été inspirées à leurs auteurs par le louable désir soit d’empêcher l’avortement de l’oeuvre collective de leurs devanciers, inexplicablement arrêtée par la fin des législatures, soit de donner à cette oeuvre, lorsqu’elle est achevée, les perfectionnements que l’expérience peut suggérer.
- C’est ainsi que nous voyons reprendre, à chaque législature nouvelle, une masse de propositions minutieusement examinées au cours de la législature précédente et qui, semblables au rocher de Sisyphe, retombent tous les quatre ans dans le néant.
- Et c’est ainsi que nous voyons proposer des améliorations à diverses lois qui ont reçu leur consécration définitive, quelquefois même avant leur mise en vigueur, aux lois sur les délégués mineurs, sur les sociétés de secours mutuels , sur les accidents du travail, etc.
- Il convient de signaler d'une manière toute particulière le nombre croissant des propositions de loi destinées à donner satisfaction aux revendications ou aux intérêts d’ordre économique et qui sont d’abord étudiées et rédigées par les associations professionnelles ou groupements intéressés.
- Cette contribution à l’œuvre législative est toute à l’honneur du principe d’association qui fait ainsi péné-
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- trer l’initiative privée dans ce domaine réservé jusqu’ici par l’Etat, dans le domaine législatif.
- Elle témoigne aussi de la vitalité, de l’esprit de suite et de rattachement aux procédés de l’évolution pacifique de ces organismes librement constitués qui, par leur seule existence, défendraient notre pays contre le reproche de désagrégation, s’il pouvait naître des douloureux malentendus de l’heure présente, et dont l’action méthodique et coordonnée, lui préparerait, si elle n’était pas entravée, une ère insoupçonnée de vigueur physique, de splendeur intellectuelle et morale.
- En dehors des débats provoqués par les interpellations et de la discussion du budget qui s’arrange d’une manière inquiétante, rares ont été les discussions sur des projets de loi.
- Le bagage législatif de la dernière session est tout juste représenté par une demi-douzaine de projets de loi.
- Dans le nombre, nous avons plaisir à citer le projet de loi ratifiant l’arrangement commercial par lequel nous abaissons pour l’Italie notre barrière de douane.
- Cet arrangement, dont notre ministre des affaires étrangères, M. Delcassé, a pu dire qu’il pourrait peut-être servir à l’apaisement général , est le couronnement des persévérants efforts des personnages les plus autorisés des deux côtés des Alpes, parmi lesquels nous mentionnerons particulièrement l’éminent coopérateur Luzzati, ancien ministre des finances d’Italie, qui avait déjà pris une si grande part à la conclusion du traité italo-tunisien, ce premier grand pas fait vers la réconciliation des deux nations soeurs.
- Nous nous reprocherions, en terminant cette chronique où nous avons fait allusion à de déplorables habitudes parlementaires, de ne pas rendre hommage à la dignité de la Chambre française dans les débats sur les affaires étrangères.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- FRANGE
- Un Congrès patronal.
- Le Moniteur des Syndicats ouvriers, du 22 janvier, rend compte du Congrès tenu vers la fin du mois de décembre au Conservatoire des arts et métiers, par les Chambres syndicales des entrepreneurs de bâtiment et de travaux publics de Paris et du département de la Seine.
- Les nombreuses questions à l’ordre du jour ont, paraît-il, donné lieu à des débats fort intéressants.
- Parmi les résolutions adoptées signalons le voeu que les adjudications soient scindées par spécialités, aussi bien pour les travaux particuliers que pour les travaux publics. Le maintien de l’état de choses actuel en mettant l’adjudicataire d'un lot dans l’obligation de recourir à un sous-adjudicataire pour l’exécution de travaux qui ne sont pas de sa spécialité, perpétue ce marchandage qui brave depuis si longtemps toutes les mesures légales dirigées contre lui. Le morcellement des lots aurait, en outre, l’avantage d’en faciliter l’accès aux sociétés ouvrières d§ production qui n’ont cessé de réclamer cette réforme aux municipalités et aux pouvoirs publics.
- En ce qui concerne le repos hebdomadaire, le Congrès a repoussé l’obligation légale du repos, tout en exprimant le voeu que « les syndicats recherchent les moyens pratiques de préparer nos industries à cette innovation. »
- La question des grèves et des moyens de les prévenir devait naturellement tenir une grande place dans un Congrès réuni pour ainsi dire au lendemain de la grève des terrassiers qui a failli amener la cessation du travail
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX 89
- dans tous les métiers du bâtiment. Comme sanction à la discussion qui s’est engagée sur ce point, le Congrès a invité les syndicats de l’entreprise à s’organiser de façon à pouvoir d’accord avec les syndicats ouvriers, éviter les grèves si funestes à l’industrie nationale. Et pour que ces syndicats représentant les divers facteurs du produit aient l’autorité que comporte toute mission conciliatrice, le Congrès a demandé que tous les syndicats, patronaux ou ouvriers, soient constitués légalement sous peine de dissolution et de pénalités.
- Le voeu que, d’accord avec le Moniteur des syndicats ouvriers, nous enregistrons, avec le plus vif plaisir, est le voeu relatif à la participation aux bénéfices.
- Nous savions que le groupe patronal du bâtiment travaille depuis longtemps à de nombreuses créations intéressant le personnel des entreprises . : Apprentissage, assurance contre les accidents, caisses de prévoyance et de retraites, etc. ; mais jusqu’à présent il ne s’était guère occupé de participation. Les rares allusions qu’on avait faites à ce système de rémunération, sans témoigner d’une hostilité de parti pris, aboutissaient à cette conclusion qu’il était inapplicable à l’industrie du bâtiment, en raison de la nature des travaux, des habitudes nomades des ouvriers, etc.
- Cette fois le Congrès vient de répondre affirmativement à la question de possibilité, en adoptant le voeu que le Conseil d’administration du groupe et les sections permanentes du Congrès étudient la question de participation aux bénéfices des ouvriers et employés et les rapports qu’elle peut avoir avec la création de caisses pour secours en cas de maladie et de retraite pour la vieillesse.
- C’est la première fois, constate le signataire de l’article du Moniteur, M. F. Veyssier, que la participation aux bénéfices fait l’objet d’une étude spéciale dans un Congrès patronal*
- Maintenant, ajoute-t-il, elle a acquis droit de cité et, petit à petit, elle finira par occuper la place qui lui revient, d’autant plus que les autres groupes de syndi-
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- cats patronaux ne pourront se dispenser d’imiter l’exemple donné par les syndicats du bâtiment à qui reviendra l’honneur de ce résultat dont nous le félicitons bien sincèrement.
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- # 4
- La lutte contre l’alcoolisme.
- Le septième congrès international contre l’abus des boissons alcooliques se tiendra à Paris du 4 au 9 avril. C’est sur la proposition de M. le docteur Legrain, médecin en chef des asiles d’aliénés de la Seine, que le congrès tenu à Bruxelles en septembre 1897, a décidé qu’il se réunirait à Paris en 1899. M. Legrain était au congrès le délégué du gouvernement français.
- Les rapports qu’on nous annonce pour le prochain congrès, rapports signés de noms illustres en France, en Belgique, en Suisse, en Allemagne, en Roumanie, en Angleterre, en Hollande, représentent les observations , les recherches de ces deux dernières années ; ils seront comme la codification de tout ce qui a été dit, de tout ce qui a été tenté au point de vue des sciences médicales et de l’hygiène, de l’économie politique et sociale , de la législation, de l’enseignement, de l'éducation et de la propagande.
- L’action des sociétés anti-alcooliques est appréciée en termes fort justes par un de nos confrères.
- Il est bien évident, dit la République française, que le prosélytisme des sociétés anti-alcooliques a été fécond. Le temps n’est pas très éloigné où l’idée était accueillie de fort mauvaise grâce dans les milieux mêmes où elle a pénétré, et où toute élévation du droit sur l’alcool apparaissait comme une mesure de persécution contre le peuple. Cette fiction a pris fin et on a vu le Conseil municipal, en dépit de la sollicitude dont il est animé, voter l’élévation du droit, non pas seulement comme une compensation à des dégrèvements qui n’ont pas été effectués, mais comme un moyen de combattre l’alcoolisme,
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- Le danger apparaît à cette heure évident aux yeux de ceux qui ne voulaient pas le voir, qui le niaient ou qui prétendaient lui trouver des excuses légitimes. L’alcoolisme a perdu ses défenseurs, pendant que l’antialcoolisme recrutait chaque jour de nouvelles adhésions et s’imposait aux esprits les plus réfractaires, les plus volontairement fermés. C’est là l’œuvre des sociétés, des congrès, contre l’ahus des boissons alcooliques.
- Ces sociétés ont découronné l’alcool de son prestige et de son auréole : elles en ont révélé l’inefficacité, les tares, les conséquences ataviques ; elles ont détruit la légende plus difficile à ébranler que l’histoire elle-même ; elles ont préparé l’opinion à une réforme fiscale et législative qui s’accomplira un jour ou l’autre dans tous les pays civilisés et qui ne rencontrera aucune résistance, quand elle pourra être inscrite dans les lois sans porter une trop grave atteinte aux intérêts des finances publiques.
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- L’Office du Travail continue sans relâche ses travaux. L’année nouvelle verra paraître un certain nombre d’études résumant ses travaux sur divers sujets.
- En première ligne, nous devons mettre la nouvelle enquête qui se poursuit sur le placement des ouvriers et employés. La dernière enquête sur cette intéressante question remonte à 1892.
- L’Annuaire des syndicats pour 1899 contiendra l’énumération d’environ 600 syndicats agricoles de plus que le précédent Annuaire, qui en mentionnait 1300. Ce mouvement ascendant est attribué à la loi qui a accordé 40 millions pour les caisses régionales de crédit.
- L’Annuaire des grèves n’accusera pas de bien grandes différences avec ceux des années précédentes. Le mouvement des grèves est resté stationnaire.
- L’enquête sur les caisses patronales de retraites des établissements industriels dont les résultats ont été publiés dernièrement, sera complétée par une enquête sur les caisses de secours créées par les patrons dans les mêmes établissements,
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- Enfin, ¥ Office du Travail publiera dans le courant de l’année une très intéressante étude sur l’historique des associations professionnelles depuis le commencement du siècle. Ce premier travail sera limité aux professions qui ont abouti à la création de fédérations de syndicats de même profession.
- Service agricole du musée social
- A la suite de la distribution des récompenses du concours institué par M. le comte de Chambrun entre les syndicats agricoles (31 octobre 1897), le Comité de direction du Musée social a organisé un service d’études et de renseignements mis à la disposition des agriculteurs et des diverses associations agricoles.
- Ce nouveau service intéresse un très grand nombre d’associations répandues dans les campagnes :
- Syndicats professionnels agricoles et leurs Unions ;
- Comices agricoles et sociétés d’agriculture ;
- Sociétés de crédit agricole et caisses rurales ;
- Sociétés coopératives agricoles de production et de vente, de travail, de consommation, ou sociétés mixtes ;
- Mutualités d’assurance ou de secours contre les sinistres agricoles ;
- Sociétés de secours mutuels et autres institutions d’assistance rurale, etc., etc.
- Toutes les oeuvres si variées qu’a enfantées dans les campagnes l’esprit d’association, de solidarité professionnelle et d’aide mutuelle trouveront au Musée social le concours le plus favorable à leur développement.
- Il s’efforcera de fournir à ses correspondants, sur leur demande et à titre absolument gratuit, des modèles éprouvés de statuts, des informations précises sur l’organisation et le fonctionnement des oeuvres similaires en France et à l’étranger ; enfin des consultations juridiques ou techniques sur des questions d’ordre général.
- Les communications de ce genre devront être adressées au Musée social, 5, rue Las-Cases,
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- SUÈDE
- Extension des droits électoraux.
- Le roi Oscar a reçu, après les fêtes du nouvel an, une députation qui lui a présenté une pétition couverte de 363,638 signatures, demandant l’extension des droits électoraux en Suède.
- Entre autres arguments, la pétition fait valoir les dangers qui peuvent résulter du fait que la majeure partie du peuple suédois serait continuellement traitée avec injustice en ce qu’on ne lui imposerait que des devoirs pendant qu’on lui refuserait des droits.
- Le roi, qui a écouté la députation avec une bienveillance toute particulière, a répondu que la question avait attiré toute son attention. Comme roi constitutionnel, il ne peut cependant donner de lui-même une réponse définitive, attendu qu’il doit d’abord en référer à ses conseillers officiels. Toutefois, il a promis que cette affaire-serait l’objet des plus sérieuses délibérations. En quittant le roi, la députation se rendit auprès du ministre-président Bostroem, qui dit à son tour qu’il envisageait l’extension des droits électoraux comme équitable et juste.
- On sait que la Suède est soumise à un régime censitaire assez semblable à celui dont la Norvège s’est débarrassée l’année dernière, par la loi du 21 avril, établissant le suffrage universel, loi qui recevra son application dans un ou deux ans.
- **# .
- ÉTATS-UNIS La question des noirs.
- Les nègres des Etats-Unis, faisant appel aux puissances européennes, au nom de l’humanité, pour les délivrer de l’oppression de la grande république qui vient de faire la guerre à l’Espagne pour arracher les Cubains et les Philippins à son joug, voilà bien une
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- des ironies de la politique des interventions humanitaires.
- Un médecin nègre, le docteur Butler, très influent à Atlanta (Géorgie), publie dans la Voix des Missions de l’évêque Turner un remarquable article, où il propose qn’un mémoire formulant tous les griefs et les doléances des douze millions de nègres des États-Unis soit présenté par une délégation de couleur aux gouvernements et aux Parlements des grandes puissances du monde, en leur demandant d’intervenir dans l’intérêt de l’humanité oppressée.
- « C’est notre dernier espoir, c’est tout ce qu’il nous reste à faire, «ajoute le docteur Butler ». Tous les tribunaux, aussi bien de l’Union que des Etats-Unis, ont prononcé contre nous dans toutes les contestations. Le gouvernement national dit qu’il est impuissant et la prétendue Eglise chrétienne des blancs contemple impassible, approuve même la barbarie et l’inhumanité dont est victime la population de couleur.
- » Faisons donc appel au monde civilisé pour le supplier d’employer ses bons offices à apporter une atténuation à l’injustice et à la cruauté dont les noirs ne sont l’objet qu’aux Etats-Unis. »
- On sait que cette question des noirs va être encore posée devant le Congrès américain, à propos des récents conflits de races dans le Sud à l’occasion des dernières élections.
- {Le Temps).
- IRLANDE
- Les élections municipales.
- Des élections viennent d’avoir lieu en Irlande en vertu de la récente loi qui a donné à cette île les menus droits et règlements municipaux dont jouit l’Angleterre et quadruplé le nombre des électeurs municipaux.
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- Autant que permettent d’en juger les résultats d’élections impressionnées le plus souvent par dés considérations d’ordre local, le parti de l’intransigeance et du sécessionnisme ne semble pas avoir gagné du terrain. Il est vrai que la nouvelle loi donne satisfaction à quelques-unes des revendications irlandaises.
- La victoire a été pour un nouveau parti dit du travail (labour party) qui, dans la vieille municipalité de Dublin, n’avait que trois sièges et qui, dans la nouvelle, en possède 12 sur 60.
- Ce mouvement est des plus significatifs.
- *##
- ESPAGNE
- La situation économique.
- Il résulte d’une statistique récente, que depuis le 1er janvier 1891 jusqu’à fin 1897, c’est-à-dire dans l’espace de sept ans : 1800 fabriques espagnoles ont fermé leurs portes, 60.000 faillites ont été déclarées et 1.881.557 propriétés ont été vendues pour payer la contribution territoriale : 64.000 Espagnols ont émigré en Algérie et 1.500.000 aux Républiques américaines.
- RUSSIE
- Le budget des voies de communications
- Connaît-on beaucoup de pays où le budget de la guerre n’occupe pas le premier rang ? La Russie présente ce rare phénomène. En effet, le budget des voies de communications l’emporte de près de cent millions de francs sur le budget de la guerre. Il est de 399 millions de roubles ; celui de la guerre de 360 millions de roubles sur un total de 1571 millions de roubles.
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- LE DEVOIR
- LA QUESTION DE LA PAIX
- La conférence du désarmement
- Le Ministre des Affaires étrangères de l’Empire russe a adressé aux représentants des puissances, à Saint-Pétersbourg, le 30 décembre 1898 (11 janvier 1899), une nouvelle circulaire relative à la proposition de désarmement et dont voici le texte :
- « Lorsqu’au mois d’août dernier, mon auguste maître m’ordonnait de proposer aux gouvernements dont les représentants se trouvent à Saint-Pétersbourg, la-réunion d’une conférence destinée à rechercher les moyens les plus-efficaces d’assurer à tous les peuples les bienfaits d'une paix réelle et durable, et de mettre avant tout un terme au développement progressif des armements actuels, rien ne semblait s’opposer à la réalisation plus ou moins prochaine de ce projet humanitaire.
- « L’accueil empressé fait à la demande du gouvernement impérial par presque -toutes les puissances ne pouvait que justifier cette entente. Appréciant hautement les termes sympathiques dans lesquels était conçue l'adhésion de la plupart des gouvernements, le cabinet-impérial a pu recuellir en même temps, avec une vive satisfaction, les témoignages du plus chaleureux assentiment qui lui ont été adressés et qui ne cessent de parvenir de toutes les classes de la société et de tous les points du monde.
- « Malgré le grand courant d’opinion qui s’était produit en faveur des idées de pacification générale, l’horizon politique a sensiblement changé d’aspect. En ces derniers temps, plusieurs puissances ont procédé à des armements nouveaux, s’efforçant d’accroître encore leurs forces militaires et,; en présence de cette situation incertaine, on pourrait être amené à se demander si les
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- puissances ont jugé le moment actuel opportun pour la discussion internationale des idées émises dans la circulaire du 12 août.
- « Espérant toutefois que les éléments de trouble qui agitent les sphères politiques feront bientôt place à des dispositions plus calmes et de nature à favoriser le succès de la conférence projetée, le gouvernement impérial est d’avis qu’il serait possible de procéder, dès à présent, à un échange préalable d’idées entre les puissances dans ce but, et de rechercher, sans retard, les moyens de mettre un terme à l’accroissement progressif des armements de terre et de mer, question dont la solution devient évidemment de plus en plus urgente, en vue de l’extension nouvelle donnée à ces armements et de préparer les voies à une discussion des questions se rapportant à la possibilité de prévenir les conflits armés par les moyens pacifiques dont peut disposer la diplomatie internationale.
- « Dans le cas où les puissances jugeraient le moment actuel favorable à la réunion d’une conférence sur ces bases, il serait certainement utile d’établir entre les cabinets une entente au sujet du programme de ses travaux ; les thèmes à soumettre à une discussion internationale au sein de la conférence pourraient en traits * généraux se résumer comme suit :
- « 1° Entente stipulant la non-augmentation pour un terme à fixer des effectifs actuels des forces armées de terre et de mer, ainsi que des budgets de guerre y afférents ; étude préalable des voies dans lesquelles pourrait même se réaliser dans l’avenir une réduction des effectifs et des budgets ci-dessus mentionnés ;
- «2<> Interdiction de la mise en usage, dans les armées et les flottes, de nouvelles armes à feu quelconques et de nouveaux explosifs, aussi bien que de poudres plus puissantes que celles adoptées actuellement tant pour les fusils que pour les canons.
- » 3° Limitation de l’emploi, dans les guerres de campagne, des explosifs d’une puissance formidable déjà existants et prohibition du lancement de projectiles ou
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- d’explosifs quelconques du haut des ballons ou par des moyens analogues ;
- « 4° Défense d'employer dans les guerres navales des bateaux torpilleurs sous-marins ou plongeurs, ou d'autres engins de destructions de la même nature ; engagement de ne pas construire à l’avenir de navires de guerre à éperon ;
- « 5U Adaptation aux guerres maritimes des stipulations de la convention de Genève de 1864, sur la base des articles additionnels de 1868 ;
- « 6° Neutralisation, au même titre, des navires ou chaloupes chargés du sauvetage des naufragés, pendant ou après les combats maritimes ;
- « 7° Révision de la déclaration concernant les avis et coutumes de la guerre, élaborée en 1874 par la conférence de Bruxelles et restée non ratifiée jusqu’à ce jour ;
- « 8° Acceptation, en principe, de l’usage des bons offices de la médiation et de l’arbitrage facultatif, pour des cas qui s’y prêtent, dans le but de prévenir des conflits armés entre les nations ; entente au sujet de leur mode d’application et établissement d’une pratique uniforme dans leur emploi.
- « Il est bien entendu que toutes les questions concernant les rapports politiques des Etats et l’ordre de choses établi par les traités comme, en général, toutes les questions qui ne rentreront pas directement dans le programme adopté par les cabinets, devront être absolument exclues des délibérations de la conférence.
- « En vous adressant, monsieur, la demande de bien vouloir prendre, au sujet de ma présente communication, les ordres de votre gouvernement, je vous prie, en même temps, de porter à sa connaissance que, dans l'intérêt de la grande cause qui tient si particulièrement à coeur à mon auguste maître, Sa Majesté impériale juge qu’il serait utile que la conférence ne siégeât pas dans la capitale de l’une des grandes puissances, où se concentrent tant d’intérêts politiques qui pourraient peut-être réagir sur la marche d’une oeuvre à laquelle
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- sont intéressés, à un égal degré, tous les pays de l’univers. »
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- Questions militaires et questions d’argent.
- On peut dire sans exagération que, depuis les désastres de l’année terrible, la France n’a jamais marchandé son argent lorsqu’il s’est agi de le consacrer à la réorganisation de la défense nationale.
- Depuis vingt-huit ans, les sommes dépensées pour l’armée de terre et pour la marine s’accroissent d’un budget à l’autre.
- M. Alfred Neymarck, l’éminent économiste, en a fait le compte exact dans un travail publié au commencement de l’année dernière : « Les impôts et la richesse publique de 1869 à 1897 », et il a pu dire que, depuis la guerre de 1870, qui nous a coûté 12 milliards , nous avons dépensé 20 milliards pour la guerre et la marine, et que c’est à ces dépenses énormes que nous devons l’accroissement des charges fiscales et de la dette publique.
- Le budget de la guerre pour 1899 atteint le chiffre formidable de 643 millions 427,000 fr., en augmentation de 10 millions sur celui de 1898. Si l’on ajoute à cela les crédits supplémentaires qui viendront, comme chaque année, grossir ces dépenses, on est comme effrayé de cette dépense énorme de millions qui ne rapportent rien au pays.
- Les résultats obtenus sont-ils en rapport avec les énormes sacrifices que la nation s’est imposée ?
- Il est difficile de répondre à cette question surtout en ce qui concerne la marine qui ne cesse pas de s’attirer les critiques des hommes les plus compétents.
- En ce qui concerne l’armée, et pour répondre du même coup à l’argument que nos voisins font la même chose, ne peut-on pas invoquer cette timide observation que le budget de la guerre en Allemagne est moins elevé que chez nous, ce qui ne l’empêche pas d’avoir un effectif plus nombreux.
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- Notre effectif pour 1899 est fixé à 577,000 hommes et nous dépensons 643 millions 427.000 francs. L’effectif de l’armée allemande est de 600,000 hommes et elle ne dépense que 639 millions.
- Nous avons 300 généraux, tandis que les Allemands n’en ont que 284 pour une armée plus considérable que la nôtre.
- N’insistons pas trop sur ces écarts : l’équilibre se rétablit peut-être par ailleurs.
- Mais , enfin , en supposant même le plus juste emploi possible de nos dépenses, il faut toujours en revenir à la question : cela peut-il durer longtemps ainsi? Le pays pourra-t-il continuer à payer des sommes de plus en plus élevées pour l’armée et pour la marine sans voir finalement décroître sa richesse et sa vitalité ?
- « *
- Le sociologue et économiste russe, I. deBlioch, dont le grand ouvrage sur la « Guerre future » a,en partie, inspiré le rescrit de Nicolas II au comte Mouravief, a publié tout récemment un résumé de ses idées et de ses observations, sous forme d’article, dans un périodique allemand : la Revue des Sciences sociales, dirigée par le professeur Wolf.
- Après avoir énuméré les forces matérielles et morales considérables que la guerre future exigera des armées et de leurs chefs , M. de Bliocli expose l’étendue des sacrifices économiques et sociaux que la guerre entraînera.
- L’Etat qui sera relativement le moins vulnérable à cet égard est la Russie, à cause de son climat, de son sol et de son étendue sur deux continents. La puissante flotte de l’Angleterre la protège contre une invasion, mais son commerce, son industrie, et avant tout son ravitaillement sont à la merci des croiseurs ennemis. En meilleure situation, mais cependant très gênées encore pour cette question de la nourriture, seraient l’Allemagne et l’Italie, qui vivent pendant deux ou trois mois des céréales étrangères.
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- La France n’a besoin de celles-ci que pour un mois. L’Autriche peut suffire à sa consommation.
- Le plus intéressant de l’article, sans contredit, est le calcul des frais journaliers que la guerre imposerait à chacune des cinq grandes puissances européennes. Voici ce calcul reproduit en un tableau synoptique :
- Allemagne (2,550,000 soldats)...........Fr.
- Autriche (1,304,000 — )...............
- Italie (1,281,000 - )...............
- Total pour les armées de la triple alliance.........................Fr.
- France (2,554,000 soldats).............Fr.
- Russie (2,800,000 — )...............
- Total pour les armées de la double alliance.........................Fr.
- 25.500.000
- 13.040.000
- 12.810.000
- 51.350.000
- 25.540.000
- 28.000.000
- 53.540.000
- Les dépenses quotidiennes de guerre pour l’armée française, y compris la marine, ont été évaluées par un autre calculateur expert, M. Jules Roche, au chiffre de 26 millions, qui correspond, en nombre rond, à celui établi par l’économiste russe.
- M. Jules Roche ne raisonne que les chiffres en mains et voici les chiffres qu’il nous donne dans le Figaro :
- La guerre de 1870-1871 a coûté environ dix millions par jour. Les 600.000 hommes qui furent appelés sous les drapeaux, du 15 septembre à la fin de février, coûtèrent mille francs chacun, pour cette période. Total 600 millions. A ce chiffre, il faut ajouter les frais normaux, soit 280 millions, et les dépenses de la commission d’armement, et celles des mobilisés qui étaient au nombre de 3 à 400.000, au moment où survint la paix.
- Or, ces dépenses ne sont rien, à côté de celles qu’exigera la future campagne.
- « D’abord, l’armée de première ligne, active et réserve, soit 13 classes de 220.000 hommes chacune en moyenne ; cela donne 2.860.000 hommes. Retranchez 25 0/0 pour déchets de tous genres; restent 2.160.000 hommes. Mettons 2.000.000 pour arrondir.
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- « Puis l’armée territoriale avec sa réserve, soit 12 classes ; à 200.000 seulement, c’est 2.400.000 hommes. Avec un déchet de 25 0/0, c’est 1.800.000 hommes.
- « Total : 3.800.000 hommes.
- « Les Allemands comptent que nous aurions 4.450 000 hommes. C’est le nombre qu’ils publient. Supposons seulement 3.000.000 d'hommes, pour calculer au plus bas possible ; à 8 fr. 80 par homme et par jour, ce serait une dépense de 36.400.000 fr. par jour. Disons 25 millions , vingt millions même, si vous voulez. »
- « D’ailleurs, puisqu’il a fallu 10 millions par jour en 1870, avec une armée de 600,000 hommes , n’est-il pas évident qu’il faudrait au moins deux fois plus de dépenses avec une armée plus de trois fois plus nombreuse ?
- « Donc, au moins 600 millions par mois, — une fois en train.
- « Mais il faudrait s’y mettre.
- « Il faudrait commencer par les dépenses de première mise indispensables , essentielles à la mobilisation et à la concentration. D’abord, les indemnités d’entrée en campagne , les indemnités de chaussures , les indemnités de route, les dépenses spéciales pour la préparation et l’organisation de la défense des places fortes, pour les ravitaillements suivant les séries prévues, pour les réquisitions et les achats de chevaux et de voitures, — (songez qu’il faudra au moins... enfin plusieurs centaines de milliers de chevaux et mulets !.. .) — pour les collections d’effets de diverses sortes à constituer, pour les transports, etc., etc. Arrêtons la litanie.
- « Evaluer tout cela par franc et centime est impossible , — quoique certains éléments soient fixés. Vous comprendrez que je ne veuille pas , sur ces points, articuler des chiffres précis, — les Allemands ne les ayant pas publiés, quoiqu’ils les connaissent sans doute. Ils n’ont, d’ailleurs, qu’à raisonner par analogie.
- « A coup sùr, cependant, ce sont là des dépenses voisines de 2 milliards, qu’il faudra effectuer dès le premier mois , ou à peu près.
- «Tel est le devis approximatif des dépenses de la guerre
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- future, — sans parler des pertes qu’elle entraînerait pour lë pays.
- «Ces milliards, où les prendre? Nulle part, on ne les trouvera jamais ! La Banque de France , mise à sec, fournira 3 milliards au maximum, et ce sera tout. Car la rentrée des impôts ne se fera pas, ou très mal, et les premiers frais épuiseront vite les ressources du Trésor.
- « Alors ? »
- M. Jules Roche, qui constate que l’Allemagne, plus riche que nous, est préparée à une offensive immédiate, moins coûteuse que la défensive, conclut ainsi :
- « Nous avons une organisation militaire onéreuse ; nous la supportons résolument, parce que nous tenons pour certain qu’elle pourrait fonctionner efficacement en temps de guerre. Mais, s’il en était autrement, s’il était prouvé que cette organisation , par sa masse, par sa complexité, par son étendue, par les contre-coups que doit déterminer sa mise en oeuvre, exige de telles ressources financières, qu’il serait impossible de les réaliser, on serait bien forcé d’en conclure qu’un système qui ne peut subsister que sur le papier, et qui succomberait sous son propre poids le jour où il devrait entrer en action , doit être modifié et remplacé par un autre, plus simple, mais efficace. »
- Ce système ne peut être que le désarmement.
- Sortira-t-il de la conférence provoquée par le Tsar ?
- Les suggestions du gouvernement russe en ce qui concerne l’arbitrage facultatif, dé manière à rendre les guerres de plus en plus rares dans l’avenir, ont trouvé dans tous les pays, dans tous les milieux, l’accueil le plus sympathique.
- Désarmement, arbitrage ! Que la voix du peuple se fasse entendre, et les gouvernements donneront à leurs représentants des instructions précises. Et alors, peut-être, se dissipera l’horrible appréhension de la guerre, et apparaîtra la possibilité de détourner les ressources des nations de l’œuvre destructive pour les consacrer à l’œuvre de production et de bien-être pour tous.
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- L’arbitrage
- Le Conseil de la Société française pour l’arbitrage entre nations, a, dans sa séance du 29 décembre, adopté les résolutions suivantes :
- Le Conseil,
- Convaincu qu’il n’existe pas de meilleur moyen de garantir le maintien de la paix et de préparer l’allègement des charges militaires, sous lesquelles fléchit le monde, que le recours habituel aux procédés juridiques, déjà tant de fois heureusement employés pour le règlement de ces différends.
- Regrettant que, malgré tant d’exemples de la bienfaisante efficacité de ces procédés, et en dépit des votes unanimement émis par l’union interparlementaire dans ses deux sessions de Bruxelles, il n’ait encore été donné aucune suite au projet de cour «internationale d’arbitrage à soumettre, au nom de cette union, à l’examen des puissances européennes.
- Constatant, d’autre part, que l’Italie et la République argentine sont, jusqu’à présent, les seules nations qui aient eu la prévoyante sagesse de se lier par un traité général et permanent d’arbitrage.
- Mais, observant que la réunion prochaine des représentants des puissances civilisées, à Saint-Pétersbourg, offre une occasion unique de réaliser les améliorations nécessaires des relations internationales.
- Décide :
- 1° Qu’une lettre rappelant au gouvernement de la République française le vote unanime émis, en 1895, par la Chambre des Députés, et l’invitant à s’en inspirer dans les instructions à donner aux délégués français à Saint-Pétersbourg, sera adressée au ministre des Affaires étrangères et au Président du Conseil.
- 2° Qu’une copie de cette lettre et de la présente délibération sera envoyée au gouvernement de l’empereur de Russie ; et que les félicitations et les voeux que les diverses sociétés de la paix, tant individuellement que collectivement, par l’intermédiaire du bureau
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- international de Berne, ont déjà respectueusement fait parvenir à sa Majesté Nicolas II, sont par la présente délibération unanimement et instamment renouvelés.
- %
- Les armées défensives.
- Au cours de la discussion de la loi militaire, au Reichstag, M. Bebel ayant fait l’éloge du système des milices qui réussit fort bien en Suisse et qui a fait ses preuves dans la guerre hispano-américaine, le général Gossler, ministre de la guerre , a répondu au député socialiste : il a parlé avec considération de l’armée suisse, qui, dit-il, est solide et en état de remplir sa tâche qui est de défendre son pays , cela ne fait aucun doute. Mais il a ajouté que cette armée avait des défauts que l’opinion publique en Suisse, et surtout celle des spécialistes, avait reconnus et qui appelaient une réforme urgente.
- A l’allégation du ministre prussien, le Journal de Genève, aussi bien placé que quiconque pour savoir la vérité, fait la réponse suivante :
- « Nous ne savons rien ni de ces grands défauts, ni de ces réformes projetées ; nous n’avons entendu parler que d’améliorations de détail qui ne nécessiteront pas de grands remaniements, et la tendance de l’opinion en Suisse est plutôt de conserver à notre organisation militaire le caractère d’une armée de milices avec un but nettement défensif, que d’en faire un outil stratégique perfectionné dont nous ne sentons pas le besoin. Nous n’en devons pas moins remercier le général de Gossler du témoignage flatteur qu’il a bien voulu rendre à notre armée, considérée comme elle doit l’être, comme une armée de milices organisée dans un but de défense de nos frontières. »
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- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- La féminisation des services de la Préfecture de la Seine
- On va prochainement procéder à an essai d’emploi du personnel féminin dans plusieurs services de la Préfecture de la Seine. Si l’expérience réussit (et pourquoi ne réussirait-elle pas, puisqu’elle a depuis longtemps donné les meilleurs résultats dans les plus grandes administrations?) cette mesure sera généralisée.
- # #
- L’éducation des filles
- Dans le Journal des Femmes, de janvier, Mme B. M., directrice d’école primaire dans une commune rurale, se préoccupe des moyens d’assurer aux jeunes filles de la campagne les notions d’une sage hygiène, celles de l’enseignement ménager, des soins nécessaires à la première enfance.
- L’absence d’air et de lumière dans les habitations qu’une raison d’économie mal entendue prive d’ouvertures nécessaires, l’alimentation insuffisante et mal appropriée, l’incurie qui par suite de l’ignorance, préside à tant de foyers ruraux, et les fâcheuses conséquences qu’elle entraîne pour le développement de la population et la vigueur de la race, toutes les fautes contre l’hygiène de la première enfance et des adultes sont signalées par une personne bien placée pour voir et qui sait voir.
- Et le remède ? Il ne saurait être question, comme on l’a fait dans un bon nombre de villes, de créer une école professionnelle d’enseignement ménager faisant suite à l’école primaire. Mais l’auteur de l’article pense que d’heureuses modifications apportées aux programmes de l’école rurale combleraient en partie cette
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- lacune ; il faudrait consacrer plus de temps à l’enseignement de l’hygiène et de l’économie domestiques. Quand les élèves auront bien compris l’utilité de l’une et l’importance de l’autre, quand elles connaîtront les moyens de vivre et surtout de faire vivre les leurs dans des conditions plus favorables à la santé et au bien-être matériel, se refuseront-elles à mieux diriger leur propre intérieur. Il est impossible de le croire, malgré ce qu’on peut attendre de la force de la routine et des vieux préjugés.
- Un souhait termine l’article : toutes les écoles rurales devraient être pourvues d’une garderie pour les jeunes enfants au-dessous de l’âge scolaire, y compris les tout petits lorsque les mères ne pourront s’en occuper. Ce serait, d’une part, un remède à la funeste pratique de Fabandon de l’enfant au logis quand les travaux des champs ou quelque autre chose plus ou moins urgente appelle la mère au dehors ; d’autre part, cette garderie étant annexée à Fécole des filles, celles-ci pourraient la visiter souvent et régulièrement sous la direction d’une personne compétente, et elles se familiariseraient ainsi quelque peu avec les soins nécessaires à la première enfance : double résultat excellent au point de vue du bien-être et de la sécurité des jeunes enfants, au point de vue de l’initiation pratique des futures jeunes mères.
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- Le Groupe français d’études féministes
- Bans la Fronde du 6 janvier, Me Clotilde Dissard expose la genèse et le programme du nouveau groupe :
- Il y aura un an bientôt qu’une femme de lettres d’un grand mérite, Mme Anna Lamperière, fondait sous le titre : Société d’études féminines, une association destinée à lutter contre le mouvement féministe. Il s’agissait de lier à tout jamais la femme au foyer où elle a suffisamment à faire, nous disait-on, si elle veut ordonner son intérieur avec goût et préparer des ali-
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- ments substantiels pour réparer les forces de l’homme et développer une famille matériellement et moralement saine.
- A ce manifeste exposé en détails dans le Temps, une de nos féministes des plus distinguées et des plus convaincues, Mme Oddo Deflou vient de répondre en créant, avec le concours de Mme Herter Eymond, un Groupe français d’études féministes.
- Mme Oddo Deflou pense, avec quelques raisons, que la ménagère dont le buffet est vierge de tout aliment et l’armoire vide de linge et de vêtementsa a de nombreux loisirs. C’est avec l’intention de lui aider à utiliser ces loisirs que la nouvelle Société s’est fondée.
- Avec une même méthode et un nom presque identique — puisqu’il ne diffère que par la terminaison iste — on poursuit, en réalité, le même but, on veut améliorer la condition de la femme dans quelque situation qu’elle se trouve, on cherche à lui créer sa part de joie et de bonheur aussi large que possible, seules les solutions proposées diffèrent du tout au tout.
- Mme Oddo est une femme d’action et comme telle , elle entre vigoureusement en lutte ne s’attardant point aux rêveries délicieuses, mais bien inefficaces d’un avenir meilleur. Elle pense que cet état social si parfait, que nous promettent tant de généreux penseurs, ne se réalisera pas tout seul, et dans la mesure de ses forces elle prépare son avènement. En attendant, comme la période de transition sera peut-être longue et douloureuse, elle veut des femmes fortes, énergiques, capables de comprendre leurs maris et de former l’intelligence, le coeur et l’esprit de leurs fils et de leurs filles.
- Le moyen est de préparer la femme à savoir concilier ses devoirs d’épouse et de mère, avec ceux que lui crée la vie actuelle, toute hérissée de difficultés et d’exigences parfois douloureuses.
- Voici, d’ailleurs, le manifeste lancé par le nouveau groupe et publié dans l’excellente revue : La Nouvelle Encyclopédie.
- « Le droit et le devoir sont corrélatifs ; le droit et le
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- devoir ne sont que les deux faces d’une même idée ; il n’y a pas de devoir sans droit. Voilà, sous diverses formes, un axiome proclamé par les philosophes et adopté par le genre humain. On découvre donc avec une extrême surprise quand on l’examine scrupuleusement que, général dans sa teneur et dans son application théorique, il est restreint dans son application pratique au seul genre masculin; quant au genre féminin qui a eu jusqu’ici la bonté trop naïve d’en accueillir le texte sans en tirer les conséquences, il ne lui convient guère que renversé; car la femme a beaucoup de devoirs, peu de droits, et la femme qui assume de si importants , si dangereux et si multiples devoirs n’a plus de droits du tout.
- « C’est sous l’empire de ces considérations que s’est formé le Groupe français d’Etudes féministes. Son ambition est grande ; il ne vise à rien moins qu’à rétablir l’équilibre dans la société, l’égalité dans la famille et la logique dans la philosophie.
- « Il veut que les beaux principes des moralistes ne restent pas relégués dans l’obscurité de leurs livres, il entend leur faire subir l’épreuve de la pleine lumière et de la vie. Il se révolte contre l’esclavage où la femme a été tenue, il s’indigne particulièrement à la pensée que le mariage, qui devrait lui confier un surcroît d’autorité et de dignité, la dépouille de sa personnalité civile, de sa liberté et de ses biens ; la ravale, devant son mari et ses enfants, au rang des mineurs, des condamnés et des fous.
- « Son but spécial est aussi clairement déterminé. Il se propose avant tout d’obtenir des réformes profondes dans la constitution légale du mariage, et cela, non pour le détruire, mais au contraire pour le conserver en le rajeunissant. D’ailleurs, il ne restera indiflérent à aucune des questions relatives à l’amélioration du sort de la femme, et afin d’y intervenir de façon efficace et en temps opportun, il se tiendra soigneusement au courant des détails de l’évolution féministe de tous les pays. »
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- Le nouveau groupe acceptera avec reconnaissance, il sollicite même tous les concours utiles. Les personnes qui sont sympathiques à son entreprise, qui peuvent lui fournir un moyen d’action quelconque sont priées d’entrer en relations avec Mme Oddo Deflou, 128, rue de l’Université, ou avec Mme Herter Eymond, rue de Douai.
- Souhaitons à cette société une œuvre féconde et durable.
- Clotilde Dissard.
- Le Groupe, constitué depuis le 26 octobre, tient régulièrement ses séances le deuxième et le quatrième mercredi de chaque mois.
- Profitant de la bonne volonté manifestée par M. Beau-quier, député du Doubs, qui a exprimé l’intention de reprendre sa proposition de loi de la dernière législature, relative à la pension des femmes divorcées d’employés de l’Etat, il s’est occupé de réunir, en France et à l’étranger, une collection de documents susceptibles d’éclairer la question et d’augmenter les chances d’une solution avantageuse. De même le groupe s’emploiera de toutes ses forces à activer le vote des projets de lois consacrant les droits des femmes.
- Les femmes étudiantes en Allemagne
- A l’Université de Berlin, on a inscrit, cette année, 160 dames, dont 102 prussiennes, 26 russes, 21 américaines.
- Presque toutes sont protestantes ; 12 seulement sont mariées ; 7 étudient la théologie, 3 la médecine.
- Ce dernier chiffre, si faible, s’explique par les difficultés qu’on leur oppose pour l’étude de l’anatomie.
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- par Hector MALOT
- Ouvrage couronné par l’Académie française
- {Suite)
- Mais cela ne calma pas tante Zénobie, qui continua de crier si fort que mère Françoise, quittant son comptoir, vint sur le seuil ; mais ce ne fut pas par des paroles de colère qu’elle accueillit sa petite-fille : courant à elle, elle la prit dans ses bras :
- « Tu es blessée ? s’écria-t-elle.
- — Un peu, grand’maman, aux doigts; ce n’est rien.
- — Il faut aller chercher M. Ruchon.
- — M. Vulfran l’a fait prévenir.
- Perrine se disposait à les suivre dans la maison, mais tante Zénobie se retournant sur elle l’arrêta :
- — Croyez-vous que nous avons besoin de vous pour la soigner ?
- — Merci », cria Rosalie.
- Perrine n’avait plus qu’à retourner à l’atelier, ce qu’elle fit ; mais au moment où elle allait arriver à la grille des shèdes, un long coup de sifflet annonça la sortie.
- XVIII
- Dix fois, vingt fois pendant la journée, elle s’était demandé comment elle pourrait bien ne pas coucher dans la chambrée où elle avait failli étouffer, où elle avait peu dormi.
- Certainement elle y étoufferait tout autant la nuit suivante et elle ne dormirait pas mieux. Alors, si elle ne trouvait pas dans un bon repos à réparer l’épuisement de la fatigue du jour, qu’arriverait-il?
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- C’était une question terrible dont elle pesait toutes les conséquences ; qu’elle n’eût pas la force de travailler, on la renvoyait et c’en était fini de ses espérances; qu’elle devînt malade, on la renvoyait encore mieux, et elle n’avait personne à qui demander soins et secours : le pied d’un arbre dans un bois, c’était ce qui l’attendait, cela et rien autre chose.
- Il est vrai qu’elle avait bien le droit de ne plus pccu-per le lit payé par elle ; mais alors où en trouverait-elle un autre, et surtout que dirait-elle à Rosalie pour expliquer d’une façon acceptable que ce qui était bon pour les autres ne rétait pas pour elle? Comment les autres, quand elles connaîtraient ses dégoûts, la traiteraient-elles ? N’y aurait-il pas là une cause d’animosité qui pouvait la contraindre à quitter l’usine? Ce n’était pas seulement bonne ouvrière qu’elle devait être, c’était encore ouvrière comme les autres ouvrières.
- Et la journée s’était écoulée sans qu’elle osât se résoudre à prendre un parti.
- Mais la blessure de Rosalie changeait la situation : maintenant que la pauvre fille allait rester au lit pendant plusieurs jours sans doute, elle ne saurait pas ce qui se passerait à la chambrée, qui y coucherait ou n’y coucherait point, et par conséquent ses questions ne seraient pas à craindre. D’autre part, comme aucune de celles qui occupaient la chambrée ne savait qui avait été leur voisine pour une nuit, elles ne s’occuperaient pas non plus de cette inconnue, qui pouvait très bien avoir pris un logement ailleurs.
- Cela établi, et ce raisonnement fut vite fait, il ne restait qu’à trouver où elle irait coucher si elle abandonnait la chambrée.
- Mais elle n’avait pas à chercher. Combien souvent n’avait-elle pas pensé à l’aumuche avec une convoitise ravie! comme on serait bien là pour dormir si c’était possible ! rien à craindre de personne puisqu'elle n’était fréquentée que pendant la saison de la chasse, ainsi que le numéro du Journal d’Amiens le prouvait : un toit sur la tête, des murs chauds, une porte, et pour
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- lit une bonne couche de fougères sèches ; sans compter le plaisir d’habiter dans une maison à soi, la réalité dans le rêve.
- Et voilà que ce qui semblait irréalisable devenait tout à coup possible et facile.
- Elle n’eut pas une seconde d’hésitation, et après avoir été chez le boulanger acheter la demi-livre de pain de son souper, au lieu de retourner chez mère Françoise, elle reprit le chemin qu’elle avait parcouru le matin pour venir aux ateliers.
- Mais en ce moment des ouvriers qui demeuraient aux environs de Maraucourt suivaient ce chemin pour rentrer chez eux, et comme elle ne voulait point qu’ils la vissent se glisser dans le sentier de l’oseraie, elle alla s’asseoir dans le taillis qui dominait la prairie; quand elle serait seule, elle gagnerait l’aumuche, et là bien tranquille, la porte ouverte sur l’étang, en face du soleil couchant, assurée que personne ne viendrait la déranger, elle souperait sans se presser, ce qui serait autrement agréable que d’avaler les morceaux en marchant, comme elle avait fait pour son déjeuner.
- Elle était si ravie de cet arrangement qu’elle avait hâte de le mettre à exécution ; mais elle dut attendre assez longtemps, car après un passant, il en arrivait un autre, et après celui-là d’autres encore ; alors l’idée lui vint de préparer son emménagement dans l’aumuche, qui sans doute était propre et confortable, mais pouvait le devenir plus encore avec quelques soins.
- Le taillis où elle était assise se trouvait en grande partie formé de maigres bouleaux sous lesquels avaient poussé des fougères ; qu’elle se fît un balai avec des brindilles de bouleau, et elle pourrait balayer son appartement; qu’elle coupât une botte de fougères sèches, et elle pourrait se faire un bon lit doux et chaud.
- Oubliant la fatigue, qui, pendant les dernières heures de son travail, avait si lourdement pesé sur elle, elle se mit tout de suite à l’ouvrage : promptement le balai fut réuni, lié avec un brin d’osier, emmanché d’un bâton ; non moins vite la botte de fougère fut cou-
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- pée et serrée dans une hart de saule de façon à pouvoir être facilement transportée dans l’aumuche.
- Pendant ce temps les derniers retardataires avaient passé dans le chemin, maintenant désert aussi loin qu’elle pouvait voir et silencieux; le moment était donc venu de se rapprocher du sentier de l’oseraie. Ayant chargé la botte de fougère sur son dos et pris son balai à la main, elle descendit du taillis en courant, et en courant aussi traversa le chemin. Mais dans le sentier, il fallut qu’elle ralentît cette allure, car la botte de fougère s’accrochait aux branches et elle ne pouvait la faire passer qu’en se baissant à quatre pattes.
- Arrivée dans l’îlot, elle commença par sortir ce qui se trouvait dans l’aumuche, c’est-à-dire le billot et la fougère, puis elle se mit à tout balayer, le plafond, les parois, le sol ; et alors, sur l’étang comme dans les roseaux, s’élevèrent des vols bruyants, des piaillements, des cris de toutes les bêtes que ce remue-ménage troublait dans leur tranquille possession de ces eaux et de ces rives où depuis longtemps ils étaient maîtres.
- L’espace était si étroit qu’elle eut vite achevé son nettoyage, si consciencieusement qu’elle le fît, et elle n’eut plus qu’à rentrer le billot ainsi que la vieille fougère en la recouvrant de la sienne qui gardait encore la chaleur du soleil, avec le parfum des herbes fleuries au milieu desquelles elle avait poussé.
- Maintenant il était temps de souper et son estomac criait famine presque aussi fort que sur la route d’Ecouen à Chantilly. Heureusement ces mauvais jours étaient passés, et établie dans cette jolie petite île, son coucher assuré, n’ayant rien à craindre de personne, ni de la pluie, ni de l’orage, ni de quoi que ce fût, un bon morceau de pain dans sa poche, par cette belle et douce soirée, elle ne devait se rappeler ses misères que pour les comparer à l’heure présente et se fortifier dans l’espérance du lendemain.
- Comme en mangeant lentement son pain, qu’elle coupait par petits morceaux de peur de l’émietter, elle ne faisait plus de bruit, la population de l’étang, rassurée,
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- revenait à son nid pour la nuit, et à chaque instant c’étaient des vols qui rayaient l’or du couchant, ou des apparitions d’oiseaux aquatiques- qui sortaient avec précaution des roseaux et nageaient doucement, le cou allongé, la tête aux écoutes pour reconnaître la position. Et comme leur réveil l’avait amusée le matin, leur coucher maintenant la charmait.
- Quand elle eut achevé son pain, qui tourna court, bien qu’elle fît, à mesure qu’il diminuait, les morceaux de plus en plus petits, les eaux de l’étang, quelques instants auparavant brillantes comme un miroir, étaint devenues sombres et le ciel avait éteint son éblouissant incendie; dans quelques minutes la nuit descendrait sur la terre, l’heure du coucher avait sonné.
- Mais avant de fermer sa porte et de s’étendre sur son lit de fougère, elle voulut prendre une dernière précaution, qui était d’enlever le pont jeté sur le fossé. Assurément elle se croyait en pleine sécurité dans l’au-muche ; personne ne viendrait la déranger, de cela elle était sûre ; et, en tout cas , on ne pourrait pas en approcher sans que les habitants de l’étang, qui avaient l’oreille fine, lui donnassent l’éveil parleurs cris; mais enfin, tout cela n’empêchait pas que l’enlèvement du pont, s’il était possible, ne fût une bonne chose".
- Et puis il n’y avait pas que la question de sécurité dans cet enlèvement, il y avait aussi celle du plaisir : est-ce que ce ne serait pas amusant de se dire qu’elle était sans aucune communication avec la terre, dans une vraie île dont elle prenait possession? Quel malheur de ne pas pouvoir hisser un drapeau sur le toit comme cela se voit dans les récits de voyage, et de tirer un coup de canon.
- Vivement elle se mit à l’ouvrage, et ayant avec son manche à balai dégagé la terre qui à chaque bout entourait le tronc de saule servant de pont, elle put le tirer sur son bord.
- Maintenant elle était bien chez elle, maîtresse dans son royaume, reine de son île qu’elle s’empressa de baptiser, comme font les grands voyageurs ; et pour le
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- nom elle n’eut pas une seconde d’embarras ou d’hésitation : que pouvait-elle trouver de mieux que celui qui répondait à sa situation présente :
- — Good hope.
- Il y avait bien déjà le cap de Bonne-Espérance ; mais on ne peut pas confondre un cap avec une île.
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- C’est très amusant d’être reine, surtout quand on n’a ni sujets, ni voisins, mais encore faut-il n’avoir rien autre chose à faire que de se promener de fêtes en fêtes à travers, ses États.
- Et justement elle n’en était pas encore à l’heureuse période des fêtes et des promenades. Aussi quand le lendemain, au jour levant, la population volatile de l’étang la réveilla par son aubade, et qu’un rayon de soleil, passant par une des ouvertures de l’aumuche, se joua sur son visage, pensa-t-elle tout de suite que ce n’était plus à poings fermés qu’elle pouvait dormir, mais assez légèrement au contraire, pour se réveiller lorsque, le premier coup de sifflet ferait entendre son appel.
- Mais le sommeil le plus solide n’est pas toujours le meilleur, c’est bien plutôt celui qui s’interrompt, reprend, s’interrompt encore et donne ainsi la conscience de la, rêverie qui se suit et s’enchaîne; et sa rêverie n’avait rien que d’agréable et de riant : en dormant, sa fatigue de la veille avait si bien disparu qu’elle ne s’en souvenait même plus; son lit était doux, chaud, parfumé ; l’air qu’elle respirait embaumait le foin fané; les oiseaux la berçaient de leurs chansons joyeuses, et les gouttes de rosée condensée sur les feuilles de saules qui tombaient dans l’eau faisaient une musique cristalline.
- Quand le sifflet déchira le silence de la campagne. elle, fut vite sur ses pieds, et après une toilette soignée au bord de l’étang, elle se prépara à sortir. Mais sortir do son île en remettant le pont en place lui parut un
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- moyen qui, en plus de sa vulgarité, présentait ce danger d’offrir le passage à ceux qui pourraient vouloir entrer dans l’aumuche, si tant était que quelqu’un eût avant l’hiver cette idée invraisemblable. Elle restait devant le fossé, se demandant si elle pourrait le franchir d’un bond , quand elle aperçut une longue branche qui étayait l’aumuche du côté où les saules manquaient, et la prenant, elle s’en servit pour sauter le fossé à la perche, ce qui pour elle, habituée à cet exercice qu’elle avait pratiqué bien souvent, fut un jeu. Peut-être était-ce là une façon peu noble de sortir de son royaume, mais comme personne ne l’avait vue , au fond cela importait peu; d’ailleurs les jeunes reines doivent pouvoir se permettre des choses qui sont interdites aux vieilles.
- Après avoir caché sa perche dans l’herbe de l’oseraie pour la retrouver quand elle voudrait rentrer le soir, elle partit et arriva à l’usine des premières. Alors, en attendant, elle vit des groupes se former et discuter avec une animation qu’elle n’avait pas remarquée la veille. Que se passait-il donc?
- Quelques mots qu’elle entendit au hasard le lui apprirent.
- « Pove fille !
- — On y a copé le dé.
- — L’pétiot dé ?
- — L’pétiot.
- — Et l’ote ?
- — On y a pas copé.
- — Ail’ a criai ?
- — C’étaient des beuglements à faire pleurer ceux qui l’y entendaient. »
- Perrine n’avait pas besoin de demander à qui on avait coupé le doigt ; et après le premier saisissement de la surprise, son cœur se serra: sans doute elle ne la connaissait que depuis deux jours , mais celle qui l’avait accueillie à son arrivée, qui l’avait guidée, l’avait traitée en camarade, c’était cette pauvre fille qui venait de si cruellement souffrir et qui allait rester estropiée.
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- Elle réfléchissait désolée, quand , en levant les yeux machinalement, elle vit venir Bendit; alors , se levant, elle alla à lui, sans bien savoir ce qu’elle faisait et sans se rendre compte de la liberté qu’elle prenait, dans son humble position, d’adresser la parole à un personnage de cette importance, qui de plus était Anglais.
- « Monsieur, dit-elle en anglais, voulez-vous me permettre de vous demander, si vous le savez, comment va Rosalie ? »
- Chose extraordinaire, il daigna abaisser les yeux sur elle et lui répondre :
- « J’ai vu sa grand’mère, ce matin , qui m’a dit qu’elle avait bien dormi.
- — Ab ! monsieur, je vous remercie. »
- Mais Bendit qui de sa vie n’avait jamais remercié personne, ne sentit pas tout ce qu’il y avait d’émotion et de cordiale reconnaissance dans l’accent de ces quelques mots.
- « Je suis bien aise », dit-il en continuant son chemin.
- Pendant tcute la matinée elle ne pensa qu’à Rosalie, et elle put d’autant plus librement suivre sa vision que déjà elle était faite à son travail qui n’exigeait plus l’attention.
- A la sortie, elle courut à la maison de mère Françoise, mais comme elle eut la mauvaise chance de tomber sur la tante, elle n’alla pas plus loin que le seuil de la porte.
- « Voir Rosalie, pourquoi faire? Le médecin a dit qu’il ne fallait pas l’éluger. Quand elle se lèvera, elle vous racontera comment elle s’est fait estropier, l’imbécile! »
- La façon dont elle avait été accueillie le matin l’empêcha de revenir le soir ; puisque certainement elle ne serait pas mieux reçue, elle n’avait qu’à rentrer dans son île qu’elle avait bâte de revoir. Elle la retrouva telle qu’elle l’avait quittée, et ce jour-là n’ayant pas de ménage à faire , elle put souper tout de suite.
- Elle s’était promis de prolonger ce souper ; mais si petit qu’elle coupât ses morceaux de pain, elle ne put pas les multiplier indéfiniment, et quand il ne lui en
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- resta plus, le soleil était encore haut à l’horizon; alors, s’asseyant au fondée l’aumuche sur le billot, la porte ouverte, ayant devant elle l’étang et au loin les prairies coupées de rideaux d’arbres, elle rêva au plan de vie qu’elle devait se tracer.
- Pour son existence matérielle, trois points principaux d’une importance capitale se présentaient : le logement, la nourriture, l’habillement.
- Le logement, grâce à la découverte qu’elle avait eu l’heureuse chance de faire de cette île, se trouvait assuré au moins jusqu’en octobre, sans qu’ellè eût rien à dépenser.
- Mais la question de nourriture et d’habillement ne se résolvait pas avec cette facilité.
- Etait-il possible que pendant des mois et des mois, une livre de pain par jour fût un aliment suffisant pour entretenir les forces qu’elle dépensait dans son travail ? Elle n’en savait rien, puisque jusqu'à ce moment elle n’avait pas travaillé sérieusement ; la peine, la fatigue, les privations, oui, elle les connaissait, seulement c’était par accident, pour quelques jours malheureux suivis d’autres qui effaçaient tout; tandis que le travail répété, continu , elle n’avait aucune idée de ce qu’il pouvait être, pas plus que des dépenses qu'il exigeait à la longue. Sans doute, elle trouvait que depuis deux jours ses repas tournaient court ; mais ce n’était là, en somme, qu’un ennui pour qui avait connu comme elle le supplice de la faim ; qu’elle restât sur son appétit n’était rien, si elle conservait la santé et la force. D’ailleurs, elle pourrait bientôt augmenter sa ration, et aussi mettre sur son pain un peu de beurre , un morceau de fromage ; elle n’avait donc qu’à attendre, et quelques jours de plus ou de moins, des semaines même n’étaient rien.
- Au contraire l’habillement, au moins pour plusieurs de ses parties, était dans un état de délabrement qui l’obligeait à agir au plus vite, car les raccommodages faits pendant ses quelques jours de séjour auprès de La Rouquerie, ne tenaient plus.
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- Ses souliers particulièrement s’étaient si bien amincis que la semelle fléchissait sous le doigt quand elle la tâtait : il n’était pas difficile de calculer le moment où elle se détacherait de l’empeigne, et cela se produirait d’autant plus vite que, pour conduire son wagonet, elle devait passer par des chemins empierrés depuis peu, où l’usure était rapide. Quand cela arriverait, comment ferait-elle ? Evidemment elle devrait acheter de nouvelles chaussures ; mais devoir et pouvoir sont deux : où trouverait-elle l’argent de cette dépense !
- La première chose à faire, celle qui pressait le plus, était de se fabriquer des chaussures, et cela présentait pour elle des difficultés qui tout d’abord, quand elle envisagea l’exécution, la découragèrent. Jamais elle n’en avait eu l’idée de se demander ce qu’était un soulier ; mais quand elle en eut retiré un de son pied pour l’examiner , et qu’elle vit comment l’empeigne était cousue à la semelle, le quartier réuni à l’empeigne et le talon ajouté au tout, elle comprit que c’était un travail au-dessus de ses forces et de sa volonté , qui ne pouvait lui inspirer que du respect pour l’art du cordonnier. Fait d’une seule pièce et dans un morceau de bois, un sabot était par cela même plus facile ; mais comment le creuser quand , pour tout outil, elle n’avait que son couteau?
- Elle réfléchissait tristement à ces impossibilités , quand ses yeux, errant vaguement sur l’étang et ses rives , rencontrèrent une touffe de roseaux qui les arrêta : les tiges de ces roseaux étaient vigoureuses, hautes , épaisses, et parmi celles poussées au printemps , il y en avait de l’année précédente , tombées dans l’eau, qui ne paraissaient pas encore pourries. Voyant cela, une idée s’éveilla dans son esprit : on ne se chausse pas qu’avec des souliers de cuir et des sabots de bois ; il y a aussi des espadrilles dont la semelle se fait en roseaux tressés et le dessus en toile. Pourquoi n’essayerait-elle pas de se tresser des semelles avec ces roseaux qui semblaient poussés là exprès pour qu’elle les employât, si elle en avait l’intelligence ?
- Aussitôt elle sortit de son île, et, suivant la rive, elle
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- arriva à la touffe de roseaux, où elle vit qu’elle n’avait qu’à prendre à brassée parmi les meilleures tiges, c’est-à-dire celles qui, déjà desséchées, étaient cependant flexibles encore et résistantes.
- Elle en coupa rapidement une grosse botte qu’elle rapporta dans l’aumuche où aussitôt elle se mit à l’ouvrage.
- Mais après avoir fait un bout de tresse d’un mètre de long à peu près, elle comprit que cette semelle, trop légère parce qu’elle était trop creuse, n’aurait aucune solidité, et qu’avant de tresser les roseaux, il fallait qu’ils subissent une préparation qui, en écrasant leurs fibres, les transformerait en grosse filasse.
- Cela ne pouvait l’arrêter ni l’embarrasser : elle avait un billot pour battre dessus les roseaux ; il ne lui manquait qu’un maillet ou un marteau ; une pierre arrondie qu’elle alla choisir sur la route, lui en tint lieu ; et tout de suite elle commença à battre les roseaux, mais sans les mêler. L’ombre de la nuit la surprit dans son travail; et elle se coucha en rêvant aux belles espadrilles à rubans bleus qu’elle chausserait bientôt, car elle ne doutait pas de réussir, sinon la première fois, au moins la seconde, la troisième, la dixième.
- Mais elle n’alla pas jusque-là : le lendemain soir elle avait assez de tresses pour commencer ses semelles, et le surlendemain, ayant acheté une alêne courbe qui lui coûta un sou , une pelotte de fil un sou aussi , un bout de ruban de coton bleu du même prix, vingt centimètres de gros coutil moyennant quatre sous, en tout sept sous , qui étaient tout ce qu’elle pouvait dépenser, si elle ne voulait pas se passer de pain le samedi, elle essaya de façonner une semelle à l’imitation de celle de son soulier : la première se trouva à peu près ronde, ce qui n’est pas précisément la forme du pied ; la deuxième, plus étudiée ne ressembla à rien; la troisième ne fut guère mieux réussie ; mais enfin la quatrième, bien serrée au milieu, élargie aux doigts, rapetissée au talon, pouvait être acceptée pour une semelle.
- Quelle joie î Une fois de plus la preuve était faite
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- qu’avec de la volonté, de la persévérance, on réussit ce qu’on veut fermement, même ce qui d’abord paraît impossible, et qu’on n'a pour tout aide qu’un peu d’ingéniosité, sans argent, sans outil, sans rien.
- L’outil qui lui manquait pour achever ses espadrilles, c’était des ciseaux. Mais leur achat entraînerait une telle dépense, qu’elle devait s'en passer. Heureusement elle avait son couteau ; et au moyen d’une pierre à aiguiser qu’elle alla chercher dans le lit de la rivière, elle put le rendre assez coupant pour tailler le coutil appliqué à plat sur le billot.
- La couture de ces pièces d'étoffe n’alla pas non plus sans tâtonnements et recommencements, mais enfin elle en vint à bout, et le samedi matin elle eut la satisfaction de partir chaussée de belles espadrilles grises qu’un ruban bleu croisé sur ses bas retenait bien à la jambe.
- Pendant ce travail, qui lui avait pris quatre soirées et trois matinées commencées dès le jour levant, elle s’était demandé ce qu’elle ferait de ses souliers, alors qu’elle quitterait sa cabane. Sans doute elle n’avait pas à craindre qu’ils fussent volés par des gens qui les trouveraient dans l’aumuche, puisque personne n’y entrait. Mais ne pourraient-ils pas être rongés par des rats ? Si cela se produisait, quel désastre ! Pour aller au-devant de ce danger, il fallait donc qu’elle les serrât dans un endroit où les rats qui pénètrent partout, ne pourraient pas les atteindre ; et ce qu’elle trouva de mieux, puisqu’elle n’avait ni armoire, ni boîte, ni rien qui fermât, ce fut de les suspendre à son plafond par un brin d’osier.
- XX
- Si elle était hère de ses chaussures, elle avait d’autre part cependant des inquiétudes sur la façon dont elles allaient se comporter en travaillant : la semelle ne s’élargirait-elle pas, le coutil ne se distendrait-il pas au point de ne conserver aucune forme ?
- Aussi, tout en chargeant son wagonet ou en le poussant, regardait-elle souvent à ses pieds. Tout
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- EN FAMILLE 123
- d’abord elles avaient résisté ; maïs cela continuerait-il ?
- Ce mouvement, sans doute, provoqua l’attention d’une de ses camarades qui, ayant regardé les espadrilles, les trouva à son goût et en fit compliment à Perrine.
- « Où qu’c’est que vo avez acheté ces chaussons? demanda-t-elle.
- — Ce ne sont pas des chaussons, ce sont des espadrilles.
- — C’est joli tout de même ; ça coûte-t-y cher ?
- — Je les ai faites moi-même avec des roseaux tressés et quatre sous de coutil.
- — C’est joli. »
- Ce succès le décida à entreprendre un autre travail, beaucoup plus délicat, auquel elle avait bien souvent pensé, mais en l’écartant toujours, autant parce qu’il entraînait une trop grosse dépense que parce qu’il se présentait entouré de difficultés de toutes sortes. Ce travail, c’était de se tailler et de se coudre une chemise pour remplacer la seule qu’elle possédât maintenant et qu’elle portait sur le dos, sans pouvoir l’ôter pour la laver. Combien coûteraient deux mètres de calicot, qui lui étaient nécessaires ? Elle n’en savait rien. Comment les couperait-elle lorsqu’elle les aurait ? Elle ne le savait pas davantage. Et il y avait là une série d’interrogations qui lui donnaient à réfléchir ; sans compter qu’elle se demandait s’il ne serait pas plus sage de commencer par se faire un caraco ou une jupe en indienne pour remplacer sa veste et son jupon, qui se fatiguaient d’autant plus qu’elle était obligée de coucher avec. Le moment où ils l’abandonneraient n’était pas difficile à calculer. Alors comment sortirait-elle ? Et pour sa vie, pour son pain quotidien, aussi bien que pour le succès de ses projets, il fallait qu’elle continuât à être admise à l’usine.
- Cependant quand, le samedi soir, elle eut entre les mains les trois francs qu’elle venait de gagner dans sa semaine, elle ne put pas résister à la tentation de
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- LE DEVOIR
- la chemise. Assurément le caraco et la jupe n'avaient rien perdu de leur utilité â ses yeux ; mais la chemise aussi était indispensable, et, de plus, elle se présentait avec tout un entourage d’autres considérations : habitudes de propreté dans lesquelles elle avait élevée, respect de soi-même, qui finirent par l’emporter. La veste, le jupon elle les raccommoderait encore, et comme leur étoffe était de fabrication solide, ils porteraient bien sans doute quelques nouvelles reprises.
- Tous les jours, quand à l’heure du déjeuner elle allait de l’usine à la maison de mère Françoise pour demander des nouvelles de Rosalie, qu’on lui donnait ou qu’on ne lui donnait point, selon que c’était la grand’mère ou la tante qui lui répondaient, elle s’arrêtait, depuis que l’envie de la chemise la tenait, devant une petite boutique dont la montre se divisait en deux étalages, l’un de journaux, d’images, de chansons, l’autre de toile, de calicot, d’indienne, de mercerie ; se plaçant au milieu, elle avait l’air de regarder les journaux ou d’apprendre les chansons, mais en réalité elle admirait les étoffes. Comme elles étaient heureuses celles qui pouvaient franchir le seuil de cette boutique tentatrice et se faire couper autant de ces étoffes qu’elles voulaient ! Pendant ses longues stations, elle avait vu souvent des ouvrières de l’usine entrer dans ce magasin, et en ressortir avec des paquets soigneusement enveloppés de papier, qu’elles serraient sur leur cœur, et elle s’était dit que ces joies n’étaient pas pour elle... au moins présentement.
- Mais maintenant elle pouvait franchir ce seuil si elle voulait, puisque trois pièces blanches sonnaient dans sa main, et, très émue, elle le franchit.
- « Vous désirez ? mademoiselle », demanda une petite vieille d’une voix polie, avec un sourire affable, z Comme il y avait longtemps qu’on ne lui avait parlé avec cette douceur, elle s’affermit.
- « Voulez-vous bien me dire, demanda-t-elle, combien vous vendez votre calicot... le moins cher?
- — J’en ai à quarante centimes le mètre. »
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- Perrine eut un soupir de soulagement.
- « Voulez-vous m’en couper deux mètres ?
- — C’est qu’il n'est pas fameux à l’user, tandis que celui à soixante centimes...
- — Celui à quarante centimes me suffit.
- — Comme vous voudrez ; ce que j'en disais, c’était pour vous renseigner; je n’aime pas les reproches.
- — Je ne vous en ferai pas, madame. »
- La marchande avait pris la pièce du calicot à quarante centimes, et Perrine remarqua qu’il n’était ni blanc, ni lustré comme celui qu’elle avait admiré dans la montre.
- « Et avec ça ? demanda la marchande, quand elle eut déchiré le calicot avec un claquement sec.
- — Je voudrais du fil.
- — En pelote, en écheYeau, en bobine ?...
- — Le moins cher.
- — Voilà une pelote de dix centimes ; ce qui nous fait en tout dix-huit sous. »
- A son tour, Perrine éprouva la joie de sortir de cette boutique en serrant contre elle ses deux mètres de calicot enveloppés dans un vieux journal invendu : elle n’avait, sur ses trois francs, dépensé que dix-huit sous, il lui en restait donc quarante-deux jusqu’au samedi suivant, c’est-à-dire qu’après avoir prélevé les vingt-huit sous qu’il lui fallait pour le pain de sa semaine, elle se voyait pour l’imprévu ou l’économie un capital de sept sous, n’ayant plus de loyer à payer.
- Elle fit en courant le chemin qui la séparait de son île, où elle arriva essoufflée, mais cela ne l’empêcha pas de se mettre tout de suite à l’ouvrage, car la forme qu’elle donnerait à sa chemise ayant été longuement débattue dans sa tête, elle n’avait pas à y revenir : elle serait à coulisse ; d’abord parce que c’était la plus simple et la moins difficile à exécuter pour elle qui n’avait jamais taillé des chemises et manquait de ciseaux, et puis parce qu’elle pourrait faire servir à la nouvelle le cordon de l'ancienne.
- Tant qu’il ne s’agit que de couture, les choses mar-
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- LE DEVOIR
- chèrent à souhait, sinon de façon à s’admirer dans son travail, au moins assez bien pour ne pas le recommencer. Mais où les difficultés et les responsabilités se présentèrent , ce fut au moment de tailler les ouvertures pour la tête et les bras, ce qui, avec son couteau et le billot pour seuls outils, lui paraissait si grave, que ce ne fut pas sans trembler un peu qu’elle se risqua à entamer l’étoffe. Enfin, elle en vint à bout, et le mardi matin elle put s’en aller à l’atelier habillée d’une chemise gagnée par son travail, taillée et cousue de ses mains.
- Ce jour-là, quand elle se présenta chez mère Françoise, ce fut Rosalie qui vint au-devant d’elle le bras en écharpe.
- « Guérie !
- — Non, seulement on me permet de me lever et de sortir dans la cour. »
- Tout à la joie de la voir, Perrine ne répondait que d’une façon contrainte.
- Qu’avait-elle donc ?
- A la fin elle lâcha une question qui éclaira Perrine :
- « Où donc logez-vous maintenant ? »
- N’osant pas répondre, Perrine se jeta à côté :
- « C’était trop cher pour moi, il ne me restait rien pour ma nourriture et mon entretien.
- — Est-ce que vous avez trouvé à meilleur prix autre part ?
- — Je ne paye pas.
- — Ah ! »
- Elle resta un moment arrêtée, puis la curiosité l’emporta.
- « Chez qui? »
- Cette fois Perrine ne put pas se dérober à cette question directe :
- « Je vous dirai cela plus tard.
- (à suivre).
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- ASSURANCES MUTUELLES
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- Société du Familistère. - Assurances Mutuelles
- MOUVEMENT DE NOVEMBRE 1898
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes...... 2.208 45 1
- Subventions de la Société.......... 368 85 > 2.913 55
- Malfaçons et divers................ 336 25 )
- Dépenses.................................. 2.740 15
- Boni en novembre. .._____173 40
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes........ 498 25
- Subvention de la Société........... 161 70
- Divers........................... 3 65
- Dépenses........ ......................
- Boni en novembre.....
- 663 60 378 80
- 284 80
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et divers 6.241 74 Intérêts des comptes courants et [ 10.535 74
- du titre d’épargne.......... 4.294 »
- Dépenses :
- 124 Retraités définitifs........ 7.807 »
- 10 — provisoires............... 548 3>
- Nécessaire à la subsistance.... 2.497 60 ^ 11.243 10
- Allocations auxfamills des réservistes 70 »
- Divers, appointem., médecins, etc. 320 50
- Déficit en novembre., .. 707 36
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes. 544 50
- Subvention de la Société Dépenses..........
- 210 45
- 754 95 634 48
- Boni en novembre.
- 120 47
- RESUME
- Recettes sociales du 1er juillet au 30 novembre 1898. 57.235 49 j gg^
- » individuelles » » » .. 15.832 » (
- Dépenses » » » ............ 75.145 39
- Excédent des dépenses sur les recettes... 2.077 90
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE DÉCEMBRE 1898
- Naissances :
- 16 Décembre. — Husson Marcel, fils de Husson Victor et de Proust Hermance.
- Décès :
- 5
- 19
- 24
- Mme Marchand, née Boussus lsmérie, âgée de 62 ans.
- Vinchon Louise, âgée de 18 ans. Alizard Julien, âgé de 18 ans.
- Le Secrétaire, A. Houdin
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nimes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE COMPLÈTE
- de J. B.-André GODILM 6)
- Glorification du Travail. Emancipation des Travailleurs.
- XYI (Fin du chapitre).
- Vue générale du mouvement Fouriériste aux Etats-Unis, 1840 à 1852
- 12. — North American Phalanx, 1843 à 1852.
- En novembre 1852, après neuf années d’existence, North American Phalanx comptait au total 112 personnes, dont 48 hommes, 37 femmes et 27 enfants de moins de 16 ans.
- Les formalités d’admission étaient les suivantes :
- Le postulant demeurait 30 jours comme s’il était un simple visiteur. Parfois, au bout de cette période, on lui demandait de continuer de la même façon 30 jours encore. Après quoi le postulant pouvait être admis en qualité de candidat pour une période d’un an. Au bout de l’année, les membres décidaient de l’admission ou du départ définitif du candidat.
- La phalange proclamait avoir réalisé pour tous les sociétaires des conditions de sécurité, de bien-être physique et mental supérieures à celles qu’ils eussent pu se procurer dans l’isolement.
- Elle proclamait aussi, toujours dans le document semi-officiel (2), avoir rendu au travail Phonneur qui lui est dû et rompu avec les relations serviles de maîtres à ouvriers.
- (D Lire 1 e-Devoir depuis le mois de mars 1891, tome 15, page 129.
- (2) Devoir de février dernier, page 72.
- 1
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- « C’est précisément », disait-elle, « sur le point où l’échec nous était prédit avec le plus d’assurance, que nous avons obtenu le plus grand succès, savoir les travaux domestiques. Et cela, croyons-nous, parce que le grand nombre des membres (hommes et femmes) attachés à ces sortes de travaux, nous a permis d’y appliquer plus complètement la méthode sériai re. »
- Il est dit que le docteur médecin de l’établissement était au rang des personnes des deux sexes qui, par attraction, faisaient le service durant les repas.
- On comprend combien de telles déclarations devaient encourager dans leur voie les disciples de l’Ecole sociétaire.
- En outre, North American Phalanx bénéficiait dans la vie courante des économies que Fourier montrait inhérentes au régime de l’association.
- La vie y coûtait relativement peu de chose. Un célibataire, vivant bien, payait, pour sa pension, un dollar 50 centimes par semaine (7 fr. 50) et 12 dollars par an (60 francs) pour le loyer d’une chambre.
- Pendant les 8 premières années la Phalange eut une table publique où les membres prenaient leurs repas. Les bons morceaux étaient naturellement les plus recherchés ; il fallait préparer une grande quantité de nourriture pour contenter le plus grand nombre. Il en résultait un certain gaspillage et une dépense qui absorbaient presque tous les profits... Il fallut renoncer à ce système et recourir à celui du restaurant où chacun fut débité de ce qu’il consommait. Une économie des deux tiers (particulièrement dans l’article du sucre) fut de ce chef réalisée.
- Le système de travail à volonté n’assurait pas l’exécution de tout ce qui était à faire sur le domaine
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- de la phalange : non seulement les membres pouvaient manquer d'attraction pour les travaux à opérer, mais aussi ils pouvaient ne pas posséder les connaissances voulues. Alors il fallait recourir aux travailleurs étrangers et les rémunérer comme partout.
- En juillet 1852, la phalange occupait, en qualité de salariés, 16 ouvriers dont un charpentier engagé au prix de 1 dollar 50 centimes (7 fr. 50) par jour. Parmi les membres on comptait, en 1852, six français qu'on disait être des exilés. Ils étaient, paraît-il, très industrieux et très aimés.
- La propriété, à cette époque, aurait pu, au lieu d’une centaine, soutenir un millier de personnes, mais le recrutement ne s’opérait pas.
- Quelques membres disaient qu'il n'y avait pas à augmenter le nombre des associés tant qu’on ne serait pas plus riche. Tous reconnaissaient que la marche pécuniaire était bonne, mais certains prétendaient que le même domaine géré sous le mode individuel aurait rapporté davantage encore.
- Absorbés dans les soins matériels, ils ne donnaient pas assez d’attention (eux-mêmes le reconnaissaient) à l’éducation des enfants. Ils renvoyaient cela à plus tard.
- A la susdite époque, ils avaient encore 18.000 dollars de dettes (90.000 fr.). Leur domaine leur avait coûté 20.000 dollars d’achat (100.000 fr.), mais il valait alors 55.000 dollars (275.000 fr.) ; leur dette était donc plus que couverte par la valeur du fonds social.
- La plus-value de la valeur foncière était due, disent nos documents, plus encore à l’élévation générale du prix de la terre dans le pays qu’aux améliorations réalisées par les associés.
- Macdonald s’exprime comme suit au début du récit de sa première visite à la Phalange, en octobre 1851 :
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- « Il était nuit quand j’arrivai au Phalanstère. Des fenêtres de plusieurs grands édifices filtraient à travers les arbres des rayons de lumières dont la vue me réjouit à mesure que j’approchai... Les sons des voix, les notes de musique au milieu de la nature paisible et sombre, me donnaient à penser qu’il y avait là une communauté où les gens étaient réellement heureux.
- « J’entrai et demandai M. Bucklin, près de qui j’avais une lettre de recommandation... On me conduisit à lui. Il était dans un cabinet de lecture en compagnie de 4 ou 5 personnes. Je lui expliquai le but de ma visite...
- « Peu après, il me demanda si je voulais souper et m’emmena dans un autre bâtiment. Nous traversâmes un passage et arrivâmes dans une très belle salle à manger pouvant, selon moi, contenir deux cents personnes.
- « A l’une des extrémités de cette salle, il y avait une galerie ou balcon. La salle avait six fenêtres de chaque côté. Elle contenait deux rangées de tables et chaises ; chaque table pouvait servir à 10 ou 12 personnes. Trois lampes brillantes étaient suspendues au plafond.
- « Une des extrémités de cette salle était dominée par un balcon. Les tables et chaises avaient été écartées de cette partie là, et,des Messieurs et Dames y dansaient au son d’un violon. Le musicien (un amateur) se tenait sur le balcon.
- L’autre extrémité de la salle communiquait avec la cuisine au moyen d’un passage. C’est de côté que le souper me fut servi.
- « M. Bucklin me présenta à M. Holmes qui avait autrefois participé aux entreprises de Skaneateles com-munity et Trumbull Phalanx. Il est à noter qu’on
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- retrouve dans les phalanges un certain nombre des mêmes personnes qui, ayant goûté de la vie associative, ne peuvent plus supporter le régime actuel de l’isole-ment. »
- Poursuivant son récit, Macdonald raconte que, parmi les danseuses, les unes portaient la robe longue habituelle; d’autres, la blouse et le pantalon; son premier étonnement passé, il se prononce en faveur de ce dernier costume plus favorable, dit-il, à l’action et que plusieurs dames portaient avec beaucoup d’élégance.
- Macdonald trouva sa chambre à coucher dans un autre bâtiment et, le lendemain , examinant les constructions, il dit qu’elles consistaient en deux grands bâtiments d’habitation dont un tout récent, ayant portique en avant et en arrière et semblant être l’aile d’un plan général à développer plus tard.
- Il signale que le vieux bâtiment était en bois, formant un parallélogramme à deux étages, avec grandes mansardes.
- Un hall courait dans toute la longueur de ce bâtiment et se terminait par une petite pièce servant de bibliothèque, à laquelle était joint un bureau. Aux étages étaient des appartements qui semblaient tous occupés.
- Le nouveau bâtiment contenait, de chaque côté de l’entrée principale, des salons bien meublés. La grande salle à manger était sur le même plan. Aux étages étaient les chambres très confortables.
- Tous les appartements étaient loués par les membres, à des prix variant suivant la supériorité relative de chaque chambre.
- Quand le déjeùner appela de nouveau Macdonald dans la salle à manger, il constata qu’il y avait une table végétarienne. A cette époque, 1851, le système de la table commune était encore en vigueur. Il fut abandonné l’an d’après.
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- On dit à Macdonald, en réponse à une question, que chacun avait l’habitude d’occuper toujours la même place aux repas.
- « La nourriture, » poursuit Macdonald, « était excellente et abondante. Des jeunes gens, hommes et femmes, faisaient le service des tables et cela était animé et agréable. Un sentiment d’harmonie et de liberté douce semblait prévaloir. »
- Après le déjeûner, Macdonald fut présenté à M. Sears qui, dit-il, était en quelque sorte le chef de file. «C’était un homme de grande taille, de tempérament nerveux, de sensibilité vive, de manières affables. »
- M. Sears conduisit Macdonald dans un bureau et lui communiqua tous les documents que celui-ci pouvait désirer. Peut-être donc parmi ces documents y avait-il ceux qu’il nous serait si important de connaître aujourd’hui, et que Macdonald (1) a dû relever avec le plus grand soin , puisque son but était leur recherche même.
- Après qu'il eut achevé ce travail, Macdonald fut présenté par M. Sears à un des membres de la phalange, M. Renshaw, qui avait appartenu autrefois à « Ohio phalanx >. La conversation s’anima entre ces trois personnages. M. Sears soutenait que les tentatives socialistes avaient failli parce que les comptes n’y étaient ni clairement ni fidèlement tenus. (Qu’on nous permette de rappeler ici quel rôle Godin assigne pour l’avenir à la comptabilité dans les entreprises sociales. Devoir d’avril 1897 , page 204). M. Renshaw répondait que les tentatives avaient failli par manque de ressources et que l’opinion publique se trompait en croyant que les membres y étaient en désaccord.
- Hélas, quelques mois plus tard, en 1853, North
- (1) Devoir de juillet 1898, page 392.
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- American Phalanx elle-même, qui déjà au début avait vu une scission s’opérer dans son sein, en devait subir une nouvelle (1) qui lui porta un grand préjudice et fortifia dans le monde le sentiment de la difficulté de l’accord entre les hommes, tant que les moyens d’assurer à la fois le meilleur déploiement des forces individuelles et la répartition équitable des produits du travail ne seront pas déterminés pratiquement.
- Macdonald fit aussi la connaissance de M. John Gray, un membre venu de chez les « Shakers. » Tous deux poursuivaient alors un même but : recueillir les enseignements pratiques fournis par les expériences sociales et les publier, afin de hâter la marche du progrès.
- Macdonald devait poursuivre son but jusqu’à son dernier jour et mourir, ainsi que nous l’avons dit, avant d’avoir opéré la publication préparée. Quant à John Gray, qui était originaire d’Angleterre, il s’en alla bien de North American Phalanx quelques mois plus tard, mais il y revint vite, ayant constaté, (dit Macdonald lui-même, dans le récit d’une seconde visite), qu'il ne pouvait plus supporter les conditions de l’existence dans la vieille société.
- La deuxième visite de Macdonald à Nortli Américan Phalanx va nous fournir l’occasion de reparler de John Gray.
- Parmi les membres ayant appartenu à d’anciennes tentatives et que Macdonald rencontra à North Américan , il faut citer une femme.
- Celle-ci avait pris part à l’entreprise de « Hopedale » dans le Massachusetts et déclarait préférer North Ame-
- Ci) Cette scission se relie à l’essai mort-né pour ainsi dire de Raritan Bay Union (la 37e et dernière société de notre nomenclature, section 3e, présent chapitre, Devoir de juillet 1898, page 397.) Le sujet sera vu à son temps.
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- rican Phalanx à cause de ses bâtiments d’habitation plus unitaires. Selon elle, le système des habitations isolées était mauvais. Jamais, avec lui, la femme ne pourrait s’élever à sa véritable position.
- Nous avons indiqué ci-dessus le système monétaire de la phalange, la représentation des valeurs produites en une monnaie courante remise au producteur. Macdonald discuta ce point important avec des membres de la phalange. « Beaucoup, dit-il, croyaient invincibles les diffficultés d’estimer le coût de nombre de choses ; les détails d’application du système leur semblaient devoir se perdre dans des minuties sans valeur. »
- Là n'était pas encore la vraie solution du problème d’émission et de circulation de la monnaie, puisque des causes de mécontentements et de désaccord existaient de ce chef entre les membres. L’insuffisance du’ système avait déjà été vérifiée ailleurs, nos lecteurs le savent. (Y. Robert Owen, par A'ug. Fabre).
- En juillet 1852, Macdonald fit une seconde visite à la Phalange. Il constata entre autres choses le remplacement de la table commune par le restaurant et dit que cette mesure causait une satisfaction générale.
- Il renoua connaissance avec John Gray, l’ancien Shaker, et celui-ci qui, chez les Shakers d’abord puis à North Américan Phalanx, avait acquis une longue expérience de la table commune, lui exprima nettement, à propos de l'adoption du système du restaurant, système qui laisse l’individu à sa propre initiative, cet avis bon à retenir :
- « Plus le régime individualiste se développera au sein de l’association, plus on gagnera en liberté et bonheur ; au contraire, plus on ira vers le communisme, plus opposés seront les résultats. »
- Nous avons dit plus haut que John Gray, sorti de
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- chez les Shakers, visitait les tentatives sociales et y résidait afin de recueillir les enseignements révélés par la pratique et d’en opérer la vulgarisation, ce qui était aussi le plan de Macdonald.
- John Gray avait-il visité l’association « d’Oneida » avant de venir à North American Phalanx ? Nous sommes portés à le croire ; car, à propos des conflits ou mécontentements qui s’élèvent dans les associations ou personne ne détient l’autorité, où nul n’a le droit de commander en maître à autrui, où chacun fait ce qu’il veut ; il indiquait comme régulateur contre les essors désordonnés des forces individuelles « le criticisme mutuel organisé. »
- Nous ne sachions pas que le « criticisme mutuel » ait été largement pratiqué ailleurs que dans la tentative réalisé à Oneida par J. Humphrey Noyés.
- Ne pouvant ici développer le sujet, nous nous bornons à le signaler au passage, sauf à y revenir, si les faits s’y prêtent. »
- Des mécontentements pour tfuotifs divers, religieux et autres, existaient parmi les membres et furent exprimés à Macdonald en 1852. Un individu qui était là depuis cinq ans, disait qu’il y avait quelque chose d’erroné dans le système ; que si c’était l’association même, le principe alors était faux.
- Il disait que certains membres écrasaient les autres et essayaient de faire partir ceux qui ne partageaient pas leurs avis.
- Quelques-uns se plaignaient des taux des salaires, les trouvant trop bas ; cependant le coût de la vie, dit Macdonald, ne dépassait pas deux dollars (10 fr.) par semaine, y compris le lavage et toutes choses, excepté le vêtement et les objets de luxe.
- Il y avait, nous l’avons dit, des salariés ; et il
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- fallait compter à ceux-ci la rémunération qu’ils eussent pu trouver ailleurs. Des comparaisons s’élevaient-elles à ce propos dans l’esprit des membres, lesquels pouvaient être moins rétribués ? c’est possible.
- L’ancien Shaker, John Gray, balançant les difficultés et les avantages de l’association, concluaient que ces derniers devaient l’emporter dans la balance ; mais il eût voulu, nous le répétons, voir instituer le régime du « criticisme mutuel organise », afin de parer aux causes de mécontentement.
- Une addition avait été faite au grand bâtiment.
- On était alors en juillet 1852. Les moissons avaient une apparence excellente, supérieure à celle des moissons du voisinage. L’association possédait de grands champs de céréales, pommes de terre, tomates, melons, etc., etc.
- On avait aussi commencé une briqueterie en vue de construire un second moulin. On espérait pour cette entreprise un prêt de capitaux de la part d’Horace Greeley. En attendant, l’emplacement du futur moulin donnait lieu à discussion entre les membres.
- Telle était la situation générale à North American Phalanx, lorsque Victor Considérant y arriva à la fin de la dite année, en décembre 1852.
- Ici finit la période (1840-1852) du mouvement fourié-riste aux Etats-Unis embrassée dans le présent chapitre. C’est maintenant au cours de l’historique des faits généraux de l’entreprise de colonisation européo-américaine au Texas, et parce que les deux entreprises sont liées, que nous verrons la suite du mouvement et dirons ce qui advint de North American Phalanx.
- Vve J.-B.-A. Godin née Moret.
- (à suivre),
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- LA COOPÉRATION INDUSTRIELLE
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- LA COOPÉRATION INDUSTRIELLE
- ET LE CAPITAL
- La coopération peut-elle prétendre à opérer la transformation économique et sociale qui doit mettre l’ordre dans l’organisation du travail et la justice dans la répartition de ses fruits ?
- Elle a déjà résolu deux problèmes qu’on supposait devoir l’embarrasser fort : celui de vivre, et celui de prendre de l’extension. Des hommes d’une très grande autorité, après lui avoir contesté la possibilité de vivre, lui refusaient tout avenir.
- Sur ces deux derniers points, les premiers dans l’ordre chronologique et dans l’ordre purement logique, la coopération distributive a répondu victorieusement, et l’on peut dire qu’elle s’assimile tous les jours les éléments de la solution du problème final.
- En ce qui concerne la coopération productive, le langage des faits est peut être moins éclatant, à de brillantes exceptions près, mais il ne manque pas d’éloquence, et c’est surtout en pareille matière qu’il convient d’opposer les faits aux mots. Car il suffit de quelques succès durables pour ôter toute leur valeur à l’objection d’impossibilité.
- Or, si la première en date des sociétés coopératives de consommation existe encore en Angleterre et peut montrer de forts beaux états de service, quelques sociétés de production en France peuvent se montrer justement fières d’une existence demi-centenaire.
- Les pionniers de la coopération eurent foi dans l’efficacité de l'association comme moyen d’émancipation
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- sociale. Cette foi n’est pas morte. Elle inspire les efforts de plus en plus harmoniques de groupements chaque jour plus considérables et la propagande d’une élite d’écrivains, de conférenciers et de professeurs.
- Cependant l’idéal des pionniers n'a pas toujours été et n’est pas encore celui de tous les coopérateurs. De même que certaines sociétés coopératives de consommation , n’ayant en vue qu’une réduction de dépenses, pratiquent le système de la vente au prix de revient, s’interdisant ainsi tout développement ultérieur, de même il y a encore des sociétés coopératives de production qui pourraient prendre à leur compte la déclaration de cette société d’imprimeurs de 1848 : « Notre unique but est de travailler pour produire et d’épargner pour avoir. »
- L’enquête faite par les soins de l’Office du travail a montré qu’en fondant les associations de production , les ouvriers, sans avoir toujours en vue la réalisation d’un idéal supérieur, n’obéissaient pas toujours aux suggestions de l’égoïsme personnel ou corporatif, et que nombre de sociétés ont été fondées pour la défense, contre le chômage, des chefs les plus compromis aux veux des patrons dans les syndicats et les grèves, et pour le maintien par les intéressés de certaines industries locales ou de certains établissements prêts à disparaître.
- Mais combien de sociétés établies sur les bases du plus pur altruisme, une fois aux prises avec les difficultés , et quelquefois même les difficultés surmontées, ont tourné le dos à l’idéal primitif!
- Difficultés et défections ont fourni un aliment à l’esprit de critique déjà fort enclin à tenir pour des quantités négligeables, à raison de leur petit nombre, les succès de très bon aloi.
- Au point de vue doctrinal, les adversaires de la coo-
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- pération se recrutent dans les deux clans extrêmes du monde économique et social. Economistes, d’un côté, collectivistes, de l’autre, ceux qui ne veulent pas qu’on touche au régime économique actuel et ceux qui veulent le transformer de fond en comble, se sont rencontrés dans un sentiment de commune hostilité, à l’égard de la coopération, dont l’ambition rénovatrice trouble la quiétude des premiers et porte ombrage aux prétentions des autres.
- Les termes de la querelle qu’on lui cherche ont varié avec les diverses phases de son évolution. Elle fut tour à tour bourgeoise et socialiste aux yeux de chacun de ses antagonistes socialiste et bourgeois. Mais deux objections la poursuivent depuis son entrée dans le monde, s’efforçant de l’arrêter dans sa marche. C’est l’objection tirée de l’insuffisance de capacité technique et l’objection tirée de l’insuffisance du capital.
- Il est à remarquer que la critique des économistes, défenseurs des privilèges du capital, insiste surtout sur la première, la critique des collectivistes, apôtres des revendications du travail, sur la seconde. Nous ne retiendrons que celle-ci, à raison de ce fait qu’elle est propagée dans les milieux où la coopération doit recruter ses adhérents.
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- A quels moyens recourir pour se procurer le capital ?
- Le plus simple, semble-t-il, consiste à prendre le capital tout fait, là où il est, chez les capitalistes. C’est le procédé collectiviste, le seul d’après M. J. Guesde, qui ne soit pas une utopie. Nous devons à la vérité d’ajouter qu'il n’est pas encore sorti du domaine de la théorie, le capital de l’unique expérience de collectivisme qui ait été faite dans l’industrie privée, en France, du moins à notre connaissance, la verrerie d’Albi, ayant été cons-
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- titué par des dons volontaires, auxquels sont venus s’ajouter les subventions des pouvoirs publics.
- Autre combinaison : l’organisation par les soins de l’Etat d’un ensemble d’associations ouvrières au compte desquelles l’Etat rachèterait une partie des ateliers industriels.
- Dans cette solution, élaborée au Luxembourg, en 1848, vinrent se concréter les idées de Louis Blanc et de Pecqueur, reprises plus tard par Lassalle. Elle diffère de la conception collectiviste actuelle en ce sens qu’elle oppose le rachat à Pexpropriation pure et simple, et qu’elle fait passer graduellement entre les mains des associés les instruments de travail, ateliers et capitaux, au lieu d’en opérer la remise intégrale et immédiate à la collectivité.
- L’expérience de cette combinaison n’a été faite ni en France, ni en Allemagne, ni ailleurs.
- On en a eu la contrefaçon quelques mois après, lors de l’affectation aux sociétés coopératives de production d’une somme de 3 millions, sur lesquels 1,140,000 fr. seulement furent distribués à 39 associations.
- Des renseignements puisés à différentes sources, il résulte que d'une manière générale les associations qui ont le mieux réussi sont celles qui se sont créées elles-mêmes.
- Quelques-unes de ces associations, il est vrai, après leur fondation, alors qu’elles étaient déjà en voie de prospérité, ont reçu du gouvernement des subventiosn plus ou moins élevées, mais elles avaient déjà donné des preuves de vitalité et fourni la preuve qu’elles pouvaient marcher seules.
- Quant à celles qui ont été dotées dès leur naissance, sauf exceptions très honorables, elles ont eu peu de succès, et la plupart ont vite sombré.
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- Nous tomberions dans le travers, beaucoup trop répandu, des généralisations précipitées, si nous voulions conclure de ce fait à l’inefficacité de l’intervention pécuniaire de l’Etat dans l’association ouvrière ; mais ce n’est pas se montrer trop téméraire que d’y voir la démonstration de la nécessité de l’effort personnel. Or, de toutes les leçons que les travailleurs, en particulier , et les hommes en général, peuvent tirer de l’expérience, celle-ci est peut-être la plus importante.
- Beaucoup des associations de 1848, dit M. A. Fontaine, (Les associatioxs ouvrières de production), rêvaient, en raison même peut-être de l’importance des subventions espérées ou accordées, de devenir très rapidement des associations générales du métier. D’où moindre sélection des membres, et emploi, notamment dans les associations mal définies légalement, de directeurs inexpérimentés , ayant à conduire trop sans avoir été formés par le lent développement d’une entreprise entre leurs mains ; enfin, aussi, sociétaires moins intéressés et moins aptes à la conservation d’une entreprise qu’ils n’avaient pas formée de leur travail et de leurs épargnes.
- Lors du nouvel essor qu’elles prirent, en 1863, à la suite du rapport enthousiaste pour le self help anglais de la délégation ouvrière à l’exposition de Londres, les sociétés coopératives, à l’encontre de ce qui s’était passé en 1848, professèrent un éloignement absolu pour tout coucours pécuniaire de l’Etat. On eut recours aux institutions de crédit. Outre les sociétés de crédit mutuel, au nombre de quarante environ à Paris, il se forma, le lec octobre 1863, une importante société dite de Crédit au travail, qui était destinée à créditer les sociétés coopératives existantes et à aider à la formation de nouvelles associations.
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- Cette société qui avait été fondée et qui était dirigée par M. G. Beluze, gendre de Cabet, sombra parce qu’elle avait été trop généreuse. Il est permis de supposer que cette générosité n’avait pas porté bonheur aux sociétés qui en avaient abusé.
- Ce n’est pas un argument contre le crédit, mais la preuve que, si les établissements qui le procurent ne peuvent pas impunément s’affranchir de la commune règle de prudence, d’autre part, les associations qui en profitent auraient tort de s’imaginer que le crédit peut suppléer à l’absence ou à l’insuffisance des capacités techniques générales et des qualités propres à l'association.
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- En partant* de la conception collectiviste, nous sommes insensiblement arrivés à la solution coopérative en ce qui concerne les moyens de pourvoir les groupements ouvriers du capital indispensable à la production.
- Quelles seront lés conditions de cette solution? Prenons la plus infime association ouvrière à son début.
- Des ouvriers d’un même métier se réunissent pour travailler ensemble sous la direction de celui ou de ceux qu'ils auront choisi pour chef ou gérant ou directeur. Ils ont pour objectif, une fois le produit achevé, de le vendre pour se partager le bénéfice. Voilà l’association ouvrière constituée au point de vue du personnel. Que lui manque-t-il pour fonctionner? Le capital.
- Le premier noyau du fonds social est généralement formé par les apports en argent, en outils ou en matériaux des sociétaires eux-mêmes. Quelques prêts obtenus de l’amitié ou de sympathies particulières viennent grossir cette modeste masse.
- Alors il est permis à l’association ouvrière d’entreprendre la fabrication dans les métiers où le prix de la
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- main d’oeuvre constitue la plus grande partie de la dépense.
- La société peut ensuite développer régulièrement son personnel et son capital par l’institution d’une catégorie d’adhérents admis à verser, et parmi lesquels elle se recrute au fur et à mesure des besoins de la fabrication.
- Il n’est pas difficile de supposer que, si elle réussit, les bénéfices accumulés lui fourniront le capital nécessaire pour acquérir un outillage important et aborder la grande industrie. L’imagination peut même suivre les péripéties de la lutte engagée par l’industrie coopérative d’une profession contre les établissements rivaux, assister à la défaite de ceux-ci, à l’élimination progressive de toutes les industries concurrentes au profit des industries coopératives coalisées, nous montrer au terme de cette évolution, l’ouvrier associé seul maître de tout le travail et de tout le capital réunis entre ses mains.
- La réalité ne va pas si vite. Sa marche est plus embarrassée.
- Tant que la production s’est maintenue dans les limites étroites de l’embryonnaire société qui nous a servi de type, les divers éléments qui y coopèrent, capital, talent, main-d’œuvre, ont pu se confondre dans les mêmes personnes, comme autrefois en l’artisan. Mais dès que l’industrie, soit coopérative soit compétitive, prend un certain développement, l’importance de la division du travail et de la spécialisation des fonctions apparaît de plus en plus nettement. Les capacités directrices, administratives , commerciales, inventives, exigent une culture toute particulière. D’où la nécessité d’un personnel distinct qu’il est indispensable d'attirer, d’attacher à l’association de façon qu’ils fassent partie intégrante de la société, en y trouvant les satisfactions morales, et
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- matérielles auxquelles lui donnerait droit le concours apporté à l’oeuvre commune.
- Par cette adjonction de l’élément talent, bien plus aisément et plus efficacement que par l'incorporation lente ou rapide de l’élément travail qui est l’unique objectif des sociétés à tendance égalitaire, la coopération poursuivrait la conquête du monde économique.
- Nous ne dirons pas que ces sociétés ne sont possibles que pour les très petites entreprises. L’exemple des charpentiers de la Villette, et des mineurs de Monthieux et de Rive-de-Gier démontre le contraire ; car ces deux dernières sociétés ont succombé pour des causes dans lesquelles n’entre pour rien l’étendue de l’entreprise. C’est dans les industries où la main-d’œuvre prédomine que ces sociétés trouveront leur champ d’action. Elles ont donc un rôle considérable à jouer dans l’évolution coopérative.
- Mais, de l’aveu même de leurs plus chaleureux partisans, les industries à grand capital, les manufactures, les fabriques où les dépenses en bâtiments, en matière première, en machines, constituent la plus grande partie de la valeur des produits, leur sont inaccessibles.
- Ni les apports, ni les emprunts, ni les crédits, ni les réserves, ne sauraient suffire.
- Pour appeler le capital, en suffisante quantité, il faut
- recourir à une autre combinaison.
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- La question suivante fut posée au Congrès des Sociétés coopératives tenu à Lyon, en 1894 :
- « La souscription d’actions doit-elle se limiter aux seuls actionnaires pouvant à un moment donné, faire partie de la Société comme producteurs? »
- Et voici comment s’exprimait à ce sujet le rapporteur M. Buisson, directeur de la Société des ouvriers peintres « le Travail » :
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- « Notre opinion personnelle est que chaque fois qu’une association ouvrière peut, par les moyens ordinaires de crédit, se procurer les capitaux dont elle a besoin, elle doit s’abstenir d’admettre dans son sein l’élément capitaliste à titre d’actionnaire.
- « Voilà la règle ; mais elle comporte des exceptions que la peur des mots ne doit pas empêcher les associations ouvrières d’admettre. Ainsi, l’acceptation des capitaux s’impose, d’où qu’ils viennent, lorsque le capital versé par les associés ouvriers est notoirement insuffisant et que le crédit est difficile, sinon impossible, à trouver. Ce serait une grave faute de refuser l’admission d’un capital purement actionnaire quand de son acceptation dépend la vie des sociétés.
- « Nous pensons même qu’on devrait bien accueillir le capital, toutes les fois qu’il pourrait être une cause de prospérité pour l’association, d’où résulterait une amélioration matérielle pour l’élément producteur.
- « Quelle que soit la raison qui fasse accepter ce concours , il est sage, dans les statuts, de limiter avec soin les droits et les pouvoirs des deux éléments : travail et capital. -S’il est juste, en raison des risques qu’il court, d’accorder au capital, outre un intérêt à taux fixe, une part dans les bénéfices sous forme de dividende , et de lui donner même la possibilité du contrôle de l’emploi des fonds, il ne faut en aucun cas qu’il puisse prendre la prépondérance sur l’élément Travail.»
- Quatre ans après, M. Buisson avait l’occasion de faire l’application de ces idées à la Société qu’il dirigeait.
- La prospérité de cette association n’avait fait que croître depuis sa fondation en 1882. Le bénéfice annuel, si l’on s’en rapporte aux bilans des deux dernières années, était de près de 110,000 francs ; les actions de 100 francs rapportaient de 110 à 120 francs d’intérêt et
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- dividende ; le fonds de commerce valait de 250 à 300,000 francs.
- La pire aventure qui pouvait atteindre la Société « le Travail » , c’était de piétiner sur place, son capital ne concordant plus avec le développement continu de ses affaires.
- Ce n’était donc pas pour détourner l’imminence d’une crise, qu’elle allait admettre le capital étranger. D’ailleurs, en quelles conditions, en pareille occurrence, le concours de ce capital eût-il pu être obtenu ?
- Dans la combinaison projetée, au contraire, aucune des parties ne pouvait imposer à l’autre des conditions léonines : l’association entre le capital et le travail était librement contractée.
- Le concours dé l’élément capital a été apporté à la Société « le Travail » transformée, par un banquier, M. Paul Bernhard, ancien juge au tribunal de commerce de la Seine, membre du comité d’admission du groupe des sociétés ouvrières de production et de crédit à l’Exposition de 1900. Un large droit de contrôle est réservé à l’élément capital; mais l’administration, la direction de la Société restent à l’élément travail.
- Les fondateurs de la nouvelle société ne se sont pas uniquement attachés à bien délimiter le rôle et les droits respectifs des éléments qui concourent à l’oeuvre de production : le capital, le travail et le talent qui assure la bonne administration de la société, ils se sont également efforcés de déterminer équitablement la part qui doit revenir à chacun d’eux dans les bénéfices dus à leur collaboration.
- La participation aux bénéfices attribuée au travail est notamment organisée de telle sorte, que la paqt à lui revenir dans le partage des profits s’élève en même temps que grandit la proportion du bénéfice net par rapport au capital versé.
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- Le projet de transformation de la société à capital et personnel variables « le Travail » en société anonyme à capital fixe, dans les conditions que nous venons d’indiquer, fut approuvé à l’unanimité par ses membres, le 21 avril 1898.
- La société perdait-elle à ce changement son caractère d’association ouvrière?
- Telle est la question que la Chambre consultative des associations ouvrières de production de France, dont faisait partie « le Travail » eut à résoudre.
- Elle était d’un grand intérêt pour M. Buisson et ses collaborateurs à raison sans doute des avantages particuliers qui s’attachent à cette qualité, mais aussi pour des motifs que comprendront ceux qui savent quel élément de force a été la société « le Travail », pendant quinze années, pour la Chambre consultative, et quels services M. Buisson a rendus à cette institution ainsi qu’à la Banque coopérative, cette autre colonne de la coopération productive. Elle était d’un intérêt bien plus considérable encore pour la coopération tout entière devant laquelle s’ouvrait une voie nouvelle dont une décision négative pouvait détourner les associations ouvrières.
- Le but de la Chambre consultative, tel qu’il est défini par l’article premier de ses statuts, est de grouper en une action commune toutes les Associations ouvrières de production , afin de leur faciliter l’obtention des travaux, soit par la recherche collective, soit par la mutualité, et de favoriser le développement du principe de la coopération en faisant bénéficier l’organisation des jeunes Associations de l’expérience acquise par les anciennes et l’obtention du crédit.
- Au point de vue industriel et commercial, la Chambre consultative met en rapport direct le consommateur et le producteur.
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- Au point de vue social, elle préconise, sans tenir compte des préjugés, les idées de progrès qui doivent amener le taux du salaire à être conforme aux besoins de la vie.
- Elle étudie les moyens qui peuvent hâter la solution du problème social : « La répartition équitable du produit du travail », et prépare en ce sens les bases des conventions qui doivent intervenir entre les coopérateurs, sous forme de statuts ou de règlement.
- Dans l’article second, consacré à l’exposé des principes, il est dit que le mobile des aspirations de la Chambre consultative réside dans ce premier principe de tout contrat social : « solidarité ».
- Son principe de répartition équitable du produit du travail est : « A chacun selon ses œuvres » »
- En résumé : « Faire converger les efforts de l’individualité dans l’intérêt de la collectivité, afin d’obtenir, par contre, une garantie plus grande de sécurité pour la collectivité au profit de l’individualité », tel est l’esprit de la Chambre consultative.
- C’est, en d’autres termes, l’idée moderne : « Comprendre son bonheur dans le bonheur général », opposée à la doctrine égoïste : « Chacun pour soi ».
- Sur un point les statuts sont précis : l’obligation d’une «répartition équitable des produits du travail». Par contre, on y chercherait vainement une définition nette des éléments qui caractérisent la véritable coopération ouvrière.
- C’est pour cela que, parmi les personnes autorisées dont l’avis a été pris, dans le Comité chargé de présenter un rapport à la Chambre consultative sur la question, et dans l’Assemblée générale elle-même de la Chambre consultative, les avis ont été partagés sur la question de savoir si oui ou non la nouvelle société « le Travail »
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- est une association absolument ouvrière. La question a été finalement tranchée par l’affirmative après un long débat des plus instructifs par les intéressés.
- En ce qui concerne la participation aux bénéfices, la prétention de la Société « Le Travail » car c’est elle-même qui avait provoqué le débat, ne pouvait être sérieusement contestée. Sous sa forme ancienne cette ‘société avait toujours largement pratiqué la participation, et sa nouvelle constitution donnait à ce principe une satisfaction au moins aussi complète. Aussi n’est-ce pas sur ce point que la discussion a surtout porté. Sans doute, ce n’est pas chose indifférente, en bonne règle, qu’il y ait un grand écart entre le nombre des sociétaires et celui des simples auxiliaires. L’emploi des auxiliaires dans les sociétés ouvrières n’est pas, dans tous les cas, motivée par le désir d’exploiter à son profit le travail d’autrui. Quand bien même aucune raison d’ordre professionnel, comme l’intermittence de la poussée productive, n’en ferait une obligation, il y aurait danger pour les sociétés à se priver des garanties d’un bon recrutement que leur procure l’institution des auxiliaires considérée comme une sorte de noviciat, danger surtout à faciliter l’intrusion dans leurs opérations de membres n’ayant pas d’épargne chez elle et ne regardant pas à compromettre l’avenir.
- Tout en admettant que les sociétés ouvrières n’employant pas d’auxiliaires réalisent une des conditions de l’idéal coopératif, il faut bien reconnaître que ce n’est le plus souvent, qu’au prix du sacrifice de bien d’autres conditions, en se condamnant notamment à une existence végétative et précaire dans le présent, en renonçant à tout développement ultérieur et en se mettant dans l’impossibilité de contribuer d’une manière efficace à la conquête du monde commercial et industriel, idéal supérieur de la coopération.
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- Mais l’emploi d’auxiliaires ne peut se justifier en toute équité dans la coopération ouvrière, qu’à cette double condition, que les auxiliaires participeront dans une mesure équitable aux avantages de la société et que l’accès de la société leur sera toujours possible lorsqu’ils se conformeront à la règle qui en a ouvert la porte aux associés.
- Nous ne sommes pas encore arrivés au terme de l’évolution coopérative.
- Afin d’arriver plus vite à l’émancipation définitive du travailleur dans la société commanditée, il faudra donner aux actionnaires travailleurs le plus de part possible à l’administration et, quand on le pourra, stipuler un mode de remboursement des actions, de manière à éliminer peu à peu le capital étranger et à concentrer l’autorité suprême et unique d ans l’élément travail» leur.
- De la plate-forme nouvelle où s’installe la coopération pourvue de tous ses organes, maîtresse chez elle, maîtresse de son capital, elle peut regarder avec satisfaction la distance qui la sépare de l’embryonnaire société en quête de ses conditions d’existence.
- Si, des avantages particuliers que la combinaison nouvelle doit procurer à la Société « Le Travail », nous passons aux perspectives qu’elle ouvre à la coopération de production en général, nous voyons ,. pour employer les termes dont s’est servi un homme de foi et d’action, M. Ladousse, dont l’intervention a fortement contribué à entraîner l’adhésion de la majorité de la Chambre consultative à l’innovation proposée ; « nous voyons s’étendre un horizoû infini où les conséquences naturelles et déjà réalisables sont celles-ci :
- « Au lieu de modestes associations ouvrières comprenant de 7 à 10 associés sur des milliers de la même
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- corporation, et ne pouvant apporter une amélioration sensible aux travailleurs étant donné leur faible rayon d’action, nous voyons que tout change avec le capital actionnaire et associé; les relations s’étendent, les grandes entreprises s’offrent pour ainsi dire d’elles-mêmes, la publicité, une des grandes forces de ce temps, se fait toute seule : au lieu d’une dizaine de compagnons associés, voilà 500 bientôt 1000 travailleurs dans les ateliers et dans les chantiers, touchant le maximum de salaire, plus une large part dans les bénéfices qu’ils pourront placer à leur tour dans l’entreprise dont ils deviendront, s’ils le veulent, les seuls actionnaires.
- « Ensuite, pourquoi ces grandes sociétés ouvrières ne deviendraient-elles pas propriétaires des usines, fabriques, mines, transports, etc., faisant profiter des centaines de mille de travailleurs des bienfaits de la coopération ? »
- Ces espérances sont partagées par des hommes qui ont rendu à la cause de l’émancipation des travailleurs et de l’évolution pacifique des sociétés les plus signalés services.
- Il nous suffira de citer l’infatigable et clairvoyant apôtre de la justice dans la répartition des fruits du travail, M. Charles Robert, dont «l’opinion est entièrement favorable à la tentative hardie , à la révolution coopérative entreprise par la société « Le Travail » et son vaillant chef », et l’éminent jurisconsulte aux lumières duquel J. B. A. Godin fit appel pour la rédaction des statuts de l’Association du Familistère, M. A. Vavasseur, avocat à la Cour d’appel de Paris, rédacteur en chef de la Revue des Sociétés qui salua avec bonheur, dans cette généreuse et intelligente initiative, l’aurore d’un régime nouveau qui serait de nature à calmer les haines, à résoudre les malentendus et les divisions,
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- l’alliance du travail et du capital, c’est-à-dire «la fraternité réelle fondée sur l’intérêt réciproque et l'équité.»
- Cette combinaison a rencontré même dans les milieux qui espèrent de la coopération la transformation économique et sociale, une résistance explicable par la nouveauté de sa conception et la vieille défiance du capital, unique bénéficiaire de l’organisation actuelle.
- On concevra aisément la froideur de l’accueil que lui réserve l’élément qui n’attend cette transformation que de l’action révolutionnaire ou de la conquête des pouvoirs politiques.
- Le collectivisme n’admet, en effet, aucune rémunération du capital, ni intérêt, ni dividende, même dans les sociétés coopératives où il appartient exclusivement aux travailleurs, et ne lui reconnaît même pas le droit à l’existence en d’autres mains que les leurs.
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- En dehors du procédé qui consisterait à prendre, ou , pour se conformer davantage au sentiment collectiviste, à reprendre le capital pour le remettre à la société tout entière ; en dehors de ce procédé que les collectivistes considèrent comme le plus prompt, le plus aisé, et le seul efficace dans sa parfaite légitimité, — tous points sur lesquels les véritables coopérateurs, ceux qui veulent faire aboutir l’évolution coopérative à un meilleur sort du monde, sont d’un avis diamétralement opposé,— n’existe-t-il, pour réunir le capital au travail et pour l’accroître, d’autres moyens que l’épargne pénible, la subvention plus ou moins médiocre de l'Etat, le crédit mesuré au peu d’importance du capital existant, la formation d’une réserve d’autant plus lente que les bénéfices sont plus faibles avec de modestes capitaux, l’emprunt qui laisse le capitaliste en dehors de l'association , mais qui fait peser sur la société la gêne de l’in-
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- térêt fixe à payer et la menace du remboursement à effectuer au moment le plus défavorable, et enfin l’association du capital et du travail, n’accordant de prépondérance à aucun de ces agents de la production, mais les intéressant tous deux à la prospérité de l’entreprise suivant le mode expérimenté par M. Buisson et ses collaborateurs du « Travail » ?
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- Imbus de l’idée qu’une organisation nouvelle ne pourrait pas se substituer à l’organisation capitaliste actuelle sans lui reprendre tous les capitaux et tout le matériel de la' production, les collectivistes croient mettre les coopérateurs dans un cruel embarras, en leur montrant toute l’étendue des richesses accumulées, et la concentration des forces productives des grandes entreprises individuelles.
- Puisque les coopérateurs répugnent à la reprise pure et simple de cet énorme capital, disent-ils, force leur est de le racheter. Ont-ils réfléchi à la distance qui les sépare d’un pareil but ? Cette distance augmente tous les jours, à mesure que l’industrie se transforme en grande production. Il y a un siècle, on l’eût peut-être franchie. Mais' aujourd’hui !...
- — Les coopérateurs ne songent pas le moins du monde à entreprendre une telle tâche. Il s’agit bien d’acheter des capitaux, quand on peut les faire soi-même !
- Mais le moyen? « Le moyen est d’une efficacité et d’une simplicité vraiment merveilleuses » disait un des représentants les mieux qualifiés de l’idée coopérative en France, M. Charles Gide, dans son magnifique discours inaugural du deuxième Congrès coopératif, tenu à Lyon, en 1886.
- Ce moyen consiste dans l’association qui achète au prix du gros, revend au prix du détail et porte les
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- bénéfices réalisés au compte de l’associé proportionnellement à ses achats. L’associé qui achète pour 1000 fr. d’objets de consommation se trouve avoir épargné à son insu 100, 120, peut-être 150 fr. et même au-delà.
- « On n’admire pas assez cette idée, » ajoutait M. Charles Gide : « elle en vaut pourtant bien la peine! Voir marier ces deux éléments, qui paraissent aussi ennemis que l’eau et le feu, à savoir l’épargne et la dépense; — constater que la consommation, c’est à dire en somme une satisfaction, une jouissance, peut procurer les mêmes avantages qu’une privation, c’est-à-dire qu’une souffrance ; — se dire que chaque fois que l’on verse une pièce de 1 franc entre les mains du marchand il y a quelque part une pièce de 2 sous qui tombe dans une tire-lire, — pouvoir, comme le disent les Anglais, se constituer un capital rien qu’en mangeant et à chaque pain que l’on vient d’achever, se dire qu’il en reste tout de même une tranche pour les enfants ou pour soi-même quand on sera devenu vieux; — je trouve cela tout bonnement étourdissant. »
- Comment ne pas admettre, avec M. Charles Gide, qu’on n’a rien inventé dans le domaine social de plus surprenant ?
- L’association de consommation est pour les ouvriers coopérateurs une excellente école de solidarité, en même temps qu’une école préparatoire aux affaires commerciales et industrielles, en attendant qu’elle leur fournisse les capitaux nécessaires pour aborder l’industrie et ensuite les débouchés.
- Les adversaires les plus déterminés de la coopération ne lui feront pas l’injure de la supposer incapable de tenter avec les centaines de millions qu’elle possède, ce que tente journellement tel ou tel ouvrier entreprenant, mais tout à fait dépourvu de capital. D’ailleurs la supposition viendrait trop tard.
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- En résumé, comme l’a écrit un des hommes qui ont le plus contribué à répandre dans notre pays les saines idées coopératives, M. de Boyve, « la coopération apprend non seulement à l’ouvrier à économiser, mais à se grouper dans un but commun; elle lui donne les moyens de réunir ses capitaux et de préparer sans secousses une société nouvelle ayant tous les avantages du régime collectiviste, du régime individualiste et n’en ayant pas les inconvénients. »
- *
- Il reste encore aux sans-le-sou, comme les appellent les détracteurs de la coopération, lorsqu’ils veulent lui montrer le néant de ses prétentions, un moyen de s’installer en maîtres, en propriétaires, dans ces formidables entreprises qui exigent pour fonctionner, le concours de milliers de bras et de millions de francs.
- Le moyen, à la vérité ne dépend pas uniquement d’eux. Il ne peut, en outre, s’appliquer d’emblée, sans préparation. Mais qui pourrait se plaindre de la nécessité d’une préparation qui constitue par elle-même un véritable capital, un avantage considérable dans le contrat à intervenir. Car c’est bien d’un contrat qu’il s’agit ici, d’un contrat de vente. Il est évident qu’une grande entreprise, munie de tous ses organes, en pleine prospérité, peut être transmise à une association ouvrière offrant toute les garanties de capacité, à des conditions avantageuses pour les deux contractants. C’est ainsi que la société des lunettiers acquit pour trois millions une grande usine d’instruments de précision.
- Mais cette combinaison suppose une société coopérative ayant fait ses preuves et pourvue de capitaux.
- Une grande usine ne trouve pas toujours un acheteur disposé à se prêter aux soucis d’une pareille affaire ou à risquer la fortune qu’il possède. Elle ne trouve pas
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- toujours une société ouvrière suffisamment riche et sûre d’elle-même pour y engager ses épargnes et assumer la responsabilité d’une gestion plus étendue et de charges plus considérables. Cela viendra sans doute.
- Ne voit-on pas déjà le capital s’offrir à des sociétés ouvrières qui ne lui donnent d’autres garanties que celle d’une bonne gestion antérieure ?
- La solution la plus juste, en même temps qu’elle est la plus favorable au maintien de la prospérité de l’étar-blissement industriel, consiste à en opérer la cession au profit de ceux qui y travaillent depuis longtemps, lorsqu’ils y auront été préparés par la pratique de la participation.
- « On constate avec regret, » écrivait Godin, « combien sont éphémères les établissements industriels les mieux fondés, combien il est difficile de leur maintenir une bonne direction. Les usines, les établissements les mieux organisés ne durent qu’un temps. Après une phase très remarquable, souvent presque étonnante, ils entrent en liquidation, puis disparaissent.
- » Quelle était la cause de leur prospérité et pourquoi son action a-t-elle cessé au moment où tous les éléments de marche étaient assurés ?
- « C’est que , sous le régime actuel de l’industrie, l’intelligence des affaires de chaque maison s’incarne, généralement , en un homme, quelquefois, rarement en deux ou trois ; dans tous les cas, en un groupe familial très restreint. Tant que dure le concours de celui qui est l’âme de l’établissement, la prospérité se maintient dans l’industrie, mais la masse des travailleurs , employés et ouvriers , n’y est pas intéressée. Elle n’y participe qu’avec l’indifférence qu’on apporte aux choses qui ne nous concernent pas..,..
- « L’association entre tous les éléments producteurs
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- sera le seul remède à ces maux (les établissements tombés en ruines), parce qu’elle perpétuera au sein des établissements des forces vives , des capacités diverses, toutes étroitement liées à la conservation, au progrès de la source commune, de leur bien-être et de leur prospérité. >
- Godin ne s’en est pas tenu aux conseils : il a prêché d’exemple.
- Dans l’association du Familistère, les bénéfices réglés par voie statutaire sont répartis entre les divers facteurs de la production proportionnellement au concours de chacun d’eux, et la part revenant au travail est obligatoirement consacrée à rendre les travailleurs associés co-propriétaires du fonds social.
- Un roulement ingénieux des titres de propriété et leur remboursement successif par l’emploi des bénéfices annuels, maintient entre les mains des ouvriers nouveaux le droit et le fait de propriété qui, sans cette clause statutaire, passeraient à la longue entre les mains des ouvriers anciens ou dans celles de leurs héritiers naturels.
- Il est impossible de réaliser plus complètement que sous cette forme, sans violence ni spoliation, l’idéal collectiviste et l’idéal coopératif : l’accession des travailleurs à la co-propriété des instruments de travail.
- J. Pascaly.
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- LE DEVOIR
- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- L’élection présidentielle.
- Une fois de plus à la suite de la mort du Président de la République, M. Félix Faure, on a pu apprécier la régularité du fonctionnement de la clause constitutionnelle relative à la transmission de la suprême magistra-tùre.
- M. Félix Faure est mort subitement jeudi 16 février, à 10 heures du soir. Dès le lendemain matin, le Congrès était convoqué par le Président du Sénat, président légal du Congrès, pour samedi et le palais de Versailles était préparé pour recevoir les deux Chambres.
- Le 18 février l’élection présidentielle avait lieu. M. Loubet, président du Sénat, était élu au premier tour de scrutin par 483 voix contre M. Méline, ancien président du Conseil, qui en obtenait 273.
- M. Loubet n’a rallié sur son nom que des voix républicaines depuis celles des républicains les plus modérés jusqu’à celles des plus ardents socialistes.
- Sur le nom de M. Méline, qui avait avancé sa candidature, puis l’avait retirée, puis s*était fait prier de nouveau, de sorte qu’on ne savait pas au juste s’il était candidat ou s’il ne l’était pas, se sont groupées les voix de royalistes, d’impérialistes, de ralliés, de boulangistes et d’antisémites et quelques voix de républicains modérés.
- L’élection de M. Loubet est donc incontestablement un succès pour la République.
- Dès les premières paroles qu’il a prononcées en apprenant par quels nombreux suffrages il venait d’être élevé à la plus haute des magistratures, le nouveau président a su remettre dans sa pleine lumière la grande vérité qui fut formulée, il y a plus d’un quart de siècle par
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE 16l
- l’un de ses éminents prédécesseurs, lorsque celui-ci disait :
- « Pour notre pays, le gouvernement nécessaire, parce qu'il est le seul durable, c’est celui de la nation par elle-même dans sa réalité, dans sa sincérité, en d’autres termes, le gouvernement démocratique et républicain.
- « Quand on songe aux suites du renversement de la République par une nouvelle restauration, aux émotions intestines, aux périls extérieurs, au retour offensif de la volonté nationale méprisée, au renouvellement fatal du vieux duel entre la démocratie et la monarchie si souvent vaincue, à la nouvelle révolution qui en serait l’inévitable issue et dont tant de causes pourraient aggraver le caractère, on est confondu de l’aveuglement des partis qui jouent avec tant de témérité, contre un triomphe d’un jour, le repos et peut-être les destinées de la France ! »
- Dans son Message lu à la Chambre par M. Dupuy, président du Conseil, ministre de l’intérieur et des cultes, et au Sénat par M. Lebret, ministre de la justice, garde des sceaux, M. Loubet insiste sur la signification que son élection doit avoir aux yeux de tous :
- « L’Assemblée nationale a marqué nettement, dans la journée du 18 février, son désir de réaliser l’apaisement des esprits et de rétablir et faire durer Punion de tous les républicains passionnément attachés aux principes de la Révolution française et au régime de liberté.
- « J’aurai pour préoccupation constante d’aider le Parlement dans cette oeuvre nécessaire de tolérance et de concorde. Au cours des difficultés passagères que nous avons traversées , la France, par le sang froid , la dignité et le patriotisme du Parlement, a grandi dans l’estime du monde.
- « Pourquoi, continue M. Loubet, pourquoi ne pas espérer que la même entente pourrait s’établir sur nos affaires intérieures. Cette entente n’existe-t-elle pas
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- LE DEVOIR
- dans le pays? A-t-il le moindre doute sur la nécessité de respecter également les organes essentiels de la société, les Chambres qui délibèrent librement les lois, la magistrature qui les applique, le gouvernement qui en assure l’exécution et l’armée nationale qui sauvegarde l’indépendance et l'intégrité de la Patrie, cette armée que le pays aime et qu’il a raison d’aimer , parce que la nation tout entière accomplit les mêmes devoirs d’abnégation et de discipline, et sait qu’elle trouvera en elle, la gardienne fidèle de son honneur et de ses lois.
- « La France, sûre d’elle-même, pourra travailler avec calme à la solution des problèmes qui intéressent le bien-être moral et matériel des citoyens, et continuer son œuvre pacifique et féconde, aussi bien dans le domaine des idées, des sciences, des arts, que dans celui du travail économique, sous toutes ses formes, agriculture, commerce, iudustrie.
- « Soyons plus justes envers nous-mêmes, et ne laissons pas oublier que notre France a toujours professé le même amour du progrès, de la justice et de l’humanité. Son passé de gloire constitue un patrimoine que nous devons conserver et accroître. La République a donné à la France, nos institutions libres ; elle lui a assuré le bienfait inestimable d’une paix ininterrompue ; elle a pansé ses blessures, reconstitué son armée et sa marine, fondé un grand empire colonial, organisé l’instruction publique à tous les degrés, conquis des alliances et des amitiés précieuses, provoqué un merveilleux élan des œuvres d’assistance , de mutualité et de prévoyance, qui ont pour but de supprimer ou de diminuer les souffrances imméritées. Développons cette œuvre qui est l’honneur de notre pays. Je m’estimerai heureux si, par un labeur que rien ne rebutera, je puis, grâce à l’union que tous mes efforts tendront à maintenir, contribuer, dans la limite des droits que je tiens de la Constitution et que je ne laisserai pas affaiblir dans mes mains, à la réalisation de nos communes espérances et à l’affermissement de la République ! »
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE. 16B
- Il manque quelques ombres au tableau des bienfaits de la République si opportunément évoqués par son nouveau président.
- Sans doute la paix n’a pas été troublée, si l’on entend par là que la France n’a. pris aucune part aux batailles qui se sont livrées sur le sol de la vieille Europe depuis 1871. Mais le sang des enfants de la France n’a été que trop répandu dans les autres parties du monde pour la fondation de ce vaste empire colonial dont nous sommes si fiers, aussi bien que de notre armée et de notre marine, et qui nous coûtent cher, comme elles.
- La République a organisé l’instruction publique à tous les degrés. Cette oeuvre qui sera son éternel honneur, demande à être consolidée, recommencée même sur certains points. Simultanément, le Sénat et la Chambre s’y sont attelés. Dans chacune de ces assemblées fonctionne une commission de l’enseignement. Celle de la Chambre des députés procède à une grande enquête sur cette question, vitale pour la République. Les oeuvres d’assistance, de mutualité et de prévoyance dont la République a le droit de s’enorgueillir ont encore beaucoup à attendre des pouvoirs publics et de l’initiative des citoyens.
- Quand donc le Parlement dans son ensemble méritera-t-il sur tous les points le juste éloge qu’en a fait M. Loubet, pour son attitude dans les questions de politique extérieure !
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- LE DEVOIE
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- AUSTRALASIE.
- Les pensions de retraite en Nouvelle-Zélande.
- Nous avons sommairement annoncé que le Parlement de la Nouvelle-Zélande avait décidé la fondation d’une caisse de retraites exclusivement alimentée par l’Etat.
- M. P. Reeves, agent général, à Londres, de la colonie, vient de publier dans la National Review, une analyse fort instructive de l’Acte adopté en 1898, qui institue au sein de cette communauté, le service de ce que les Anglais appellent « the old âge pensions » :
- Cet Acte va être appliqué pendant trois années au bout desquelles le Parlement colonial décidera s’il veut continuer à voter les subsides nécessaires au fonctionnement du système, ou s’il préfère laisser tomber la chose.
- La dépense pour la première année a été évaluée à un peu moins de 100,000 liv. st. (2,500,000 fr.).
- Aux termes de la nouvelle loi, tout Nouveau-Zélan-dais de l’un ou l’autre sexe, âgé de 65 ans et habitant la colonie depuis vingt-cinq ans au moins , a droit à une pension viagère, incessible et insaisissable, d’environ 9 francs par semaine, soit 450 francs par année. Toutefois , cette pension n’est payable intégralement qu’aux individus dont le revenu annuel, de quelque source qu’il provienne, est inférieur à 850 fr. Quand le revenu dépassera ce dernier chiffre, on déduira 25 fr. de la pension pour chaque 25 fr. de revenu supplémentaire, ce qui équivaut à dire que dans les cas où le revenu d’autres sources dépasserait de 450 fr. le chiffre réglementaire de 850 fr. (autrement dit où il atteindrait 1,300 fr.), l’Etat ne paiera aucune pension. Il en sera de même pour les personnes qui se trouveraient posséder un capital (accumulated property), de 15,000 fr.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- N’auront pas non plus droit à la pension de l’Etat les individus qui auraient subi une condamnation à cinq années de prison, ou même qui auraient commis certains délits que la loi spécifie ; les conjoints qui auraient déserté le domicile conjugal pendant six mois au minimum. Enfin , une dernière clause stipule que tout prétendant à la pension doit pouvoir fournir la preuve qu’il jouit d’une bonne réputation (good moral charac-ter) et que , depuis cinq ans au moins, il mène une vie « sobre et respectable ». ' . -
- Ni les étrangers , ni les personnes naturalisées depuis moins de cinq ans, ni enfin les Chinois ou autres Asiatiques (naturalisés ou non), ne peuvent devenir pensionnaires de l’Etat. Èn revanche les indigènes (Maoris) sont admis aux avantages de la pension, au même titre que les colons de nationalité britannique.
- On évalue à cinq ou six mille le nombre des pensions que l’Etat sera appelé à payer dans la première année.
- Il ne paraît pas inutile de rappeler que la Nouvelle-Zélande, avec une étendue presque égale à celle du Royaume-Uni, ne compte encore que 703.000 habitants de race européenne, plus 40.000 Maoris. Sa colonisation ne remonte qu’à soixante années en arrière.
- L’autorité royale y est représentée, pour la forme, par un gouverneur assisté d’un ministère responsable, d’un conseil législatif et d’une Chambre des représentants, à l’élection de laquelle on le • sait, concourent depuis 1893, les femmes de la colonie.
- Le budget actuel s’élève à quatre ou cinq millions sterling. Les importations en 1897 ont été de 201 millions de francs, les exportations de 250 millions. Il y a une dette publique d’environ 45 millions sterling.
- GRANDE-BRETAGNE Diminution de la criminalité
- La statistique officielle des cours criminelles en Angleterre, pour l’année 1897, vient d’être publiée. Elle
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- LE DEVOIR
- démontre que la décroissance du crime est constante. Les attentats contre les personnes diminuent cependant plus régulièrement et plus rapidement que les attentats contre la propriété.
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- SUISSE
- Une Maison du Peuple à Genève
- La fédération des sociétés ouvrières de Genève vient de prendre l’initiative de la création dans cette ville d’une Maison du peuple.
- A en juger d'après le projet accepté par la Commission spéciale de la Fédération, ce sera un beau et grand bâtiment qui abritera des ateliers, des salles de conférences, de lecture ; de nombreux locaux pour syndicats et, en outre, une boulangerie et une épicerie, des restaurants, qui livreront aux ouvriers des produits de bonne qualité, aux prix les plus bas possible.
- Dans une annexe séparée du bâtiment principal par une cour et jardin, il y aura encore une grande salle de spectacle qui pourra contenir 1400 personnes assises ou 3000 debout.
- D’une communication faite par le Comité de la Fédération nous extrayons les renseignements suivants relatifs aux établissements du même genre qui fonctionnent dans d'autres pays :
- La classe ouvrière de Suède possède déjà une belle maison à Malmoe et une autre à Gràgelberg, mais comme cela ne lui suffît pas, elle en construit deux nouvelles, l’une à Gôteborg et l’autre à Stockholm, la capitale du pays. Celle de Stockholm sera un magnifique bâtiment de cinq étages qui coûtera un demi-million de couronnes (700,000 fr.). A Malmoe, à Helsingborg, à Lanskrona, à Lund, à Ystad, à Elkilstuna, les ouvriers possèdent aussi des parcs destinés à des promenades et des réunions d’été. Tout cela est d’autant plus digne d’attention que la classe ouvrière est peu nombreuse en Suède et que la concentration de ses
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- efforts est beaucoup entravée par la conformation géographique du pays.
- Mais si remarquables que soient ces résultats, ils paraissent tqut à fait minimes en comparaison de ceux que l’on a obtenus en Belgique. Dans ce dernier pays, il y a de grandes et belles maisons du peuple à Gand, à Anvers, à Bruxelles, à Louvain, à Liège, à Nivelles et à Verviers. A côté de ces grandes maisons plus ou moins anciennes, il y en a d’autres nouvellement fondées par des fédérations ouvrières d’origine plus récente. « Il ne se passe pas de mois, dit un des meilleurs connaisseurs de cette sorte d’institutions, où l’on n’inaugure une maison du peuple, siège d’une nouvelle coopérative de boulangerie. »
- La maison du peuple de Bruxelles est actuellement la plus importante boulangerie du pays ; pendant l’année 1897 on a produit dans les deux fabriques qui lui appartiennent plus de dix millions de kilogs de pain.
- Les autres branches de la coopérative : épicerie, boucherie, commerce de charbon, n’ont pas, il est vrai, l’importance acquise par la boulangerie, mais se trouvent néanmoins dans une situation excellente.
- Aussi construit-on à Bruxelles une nouvelle maison du peuple, véritable palais dont on a évalué le coût à un million de francs.
- La grande société coopérative de Gand, le célèbre Vooruit, qui possède quatre pharmacies, six magasins d’épicerie, une vaste fabrique de pain, des ateliers pour la cordonnerie, la métallurgie, la fabrication des cigares, etc., etc., a plusieurs maisons, dont la plus considérable, le Feestlokaal du Vooruit, est situé dans le quartier aristocratique de Gand.
- Les coopérations belges ont révolutionné l’industrie du pain en y introduisant la production sur une grande échelle ; elles ont fait baisser le prix du pain de près de moitié. Leurs résultats au point de vue du développement moral et intellectuel des ouvriers ont été au moins aussi importants. Chaque groupe ouvrier affilié à
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- la maison du peuple y trouve un local gratuit, un lieu de réunion où il cultive son esprit et les sentiments de solidarité qui le rattachent aux autres groupements. Dans les maisons du peuple les plus importantes, il existe encore des sections d’art et d’enseignement, véritables universités de cette population pauvre mais pleine d’intelligence et d’énergie.
- Celui qui a eu l’occasion de visiter les maisons du peuple de Belgique se souviendra toujours du noble enthousiasme avec lequel les ouvriers belges parlent de ces maisons et combien ils sont fiers de ce qu’ils ont réussi à créer, grâce à leur persévérance et à leur bonne volonté. On peut dire sans exagération aucune que ces maisons-là constituent la meilleure école de morale pour la classe ouvrière de Belgique.
- Pour construire la nouvelle Maison du peuple à Bruxelles, les coopérateurs ont emprunté en hypothéquant leurs deux fabriques de pains pour sept cent mille francs. Le prêteur est la Caisse d’Epargne et de Retraite sous la garantie de l’Etat. Le même procédé a servi aux coopérateurs de Dinant et de Nivelles pour obtenir les capitaux dont elles avaient besoin et il est probable que, dans l’avenir, d’autres associations y auront également recours.
- Pour se procurer l’argent nécessaire à la construction de la Maison du peuple de Genève, la Fédération ouvrière ne s’adresse pas à l’Etat, elle croit pouvoir l’emprunter à des personnes privées et aux groupements ouvriers suisses et étrangers. A cet effet, elle va émettre des cédules hypothécaires rapportant 3 3/4 o/o.
- Voilà qui est fait pour rassurer les adversaires de l’intervention de l’Etat dans les affaires de ce genre, et réjouir ceux qu’afflige l’ordinaire intransigeance des
- socialistes à l’égard du capital.
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- FRANGE
- La population française en 1897,
- Le mouvement de la population française continue à baisser,
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- Il n’y a eu que 859.107 naissances, c’est-à-dire 6,479 de moins que pendant l’année précédente, qui pourtant n’était pas brillante. Ce chiffre est l’un des plus faibles qui aient jamais été enregistrés en France.
- Avant l’année 1890 (année de la grippe), on n’en avait jamais rencontré d'aussi bas (excepté en 1871), depuis que la statistique existe, c’est-à-dire depuis le commencement du siècle.
- Il est vrai que l’année 1897 est remarquable par la faiblesse de la mortalité. On ne relève que 751,019 décès, ce qui est extraordinairement peu.
- (La moyenne des dix années précédentes est : 841,000.)
- Il faut remonter jusqu’à l’année 1845 pour trouver un chiffre aussi faible. Ce résultat est très heureux sans doute, mais il est manifestement passager, donc insignifiant.
- Quoi qu’il en soit, grâce à cette diminution des décès, l’excédent des naissances sur les décès s’est élevé à 108,088, alors qu’en 1896 cet excédent était de 93,700, et qu’en 1895 il y avait eu, au contraire , un excédent des décès sur les naissances de 17,813.
- Les mort-nés, qui ne figurent au total ni des naissances ni des décès, ont donné 42,249 unités; les enfants du sexe masculin l’emportent ici dans une très forte proportion, 24,124 contre 18,125 du sexe féminin.
- Relativement au chiffre de la population totale de la France, 38,269,091, le nombre des naissances, en 1897, a été de 22,4 pour 1,000 habitants. Cette proportion est inférieure de 0,5 à celle de 1896, mais supérieure de 1 unité à celle de 1895. • ;
- La proportion est contraire pour les décès, où l’amélioration ne cesse d’aller en progressant : en 1895, la proportion avait été de 22,4 pour 1,000 habitants; en 1896, elle était descendue à 20,2 ; enfin, pour 1897, elle n’est plus que de 19,6, soit une amélioration de 0,6 sur 1896 et de 2,8 sur 1895. Les décès ont compris 390,301 individus du sexe masculin et 360,718 du sexe féminin.
- En résumé, la mortalité, qui est généralement modé-
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- rée en France, s’est montrée, l’an dernier, extraordinairement bénigne. La natalité est plus faible qu’elle n’a jamais été,
- #
- Les retraites agricoles.
- Depuis près de deux ans, des efforts sont poursuivis dans un certain nombre de régions agricoles, en vue de la création de caisses de retraites pour les vieux travailleurs.
- A peu près simultanément dans les premiers mois de 1897, deux premières organisations de ce genre voyaient le jour, l’une dans le département de l’Ailier, l’autre dans celui de l’Aude.
- Dans l’un et l’autre cas, c’est sur l’organisation du syndicat agricole, ce mécanisme si souple, que la caisse de retraites a été greffée.
- Nous trouvons dans la République française du 7 janvier , quelques détails sur l’organisation de ces deux institutions et de quelques autres qui se sont fondées à leur exemple.
- Dans l’Ailier, c’est un syndicat spécial qui a été constitué pour Inorganisation des caisses de retraites agricoles, sur l’initiative de M. Marcel Vacher, dans le canton de Montmarault ; l’organisation y a pris un caractère spécial en vue des vieux métayers, nombreux dans le pays.
- Dans l’Aude, c’est le syndicat agricole de Castelnau-dary qui, à l’instigation de son président, M. de Lau-rens-Castelet, a organisé une caisse de retraites pour les vieux ouvriers.
- Dès la première année de leur constitution, ces deux caisses de retraites ont commencé à fonctionner, en montrant qu’avec quelques efforts, on pouvait facilement répandre dans les campagnes l’idée à laquelle elles répondent.
- Dans le courant de l’année dernière, l’idée a commencé à faire son chemin. On la voit appliquée, notamment, par plusieurs syndicats du département du Rhône, par le syndicat agricole de Châlons-sur-Mdrne, par le syndicat des agriculteurs du Loiret, par le syndicat général agricole de la Charente-Inférieure, etc.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
- La conférence du désarmement.
- Toutes les puissances invitées à la conférence du désarmement ont adhéré à la proposition de la Russie, tendant à convoquer la conférence à la Haye.
- Toutes les sociétés de la paix, dans des manifestations dont quelques-unes ont revêtu un caractère grandiose, et qui seront suivies de bien d’autres, ont exprimé le vœu que l’initiative prise par l’empereur de Russie de convoquer une conférence internationale eût un plein succès et réalise l’idée de l’arbitrage pour liquider les conflits internationaux en ayant également pour conséquence une diminution des charges militaires.
- Une certaine unité a été donnée aux démonstrations multiples qui se sont faites à ce sujet par les manifestations annuelles du 22 février.
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- Conduite à l’égard des peuples non civilisés.
- Voici le texte du questionnaire provisoire adressé à un certain nombre d’amis de la Paix par la Commission d’enquête chargée par l’Assemblée générale de Turin de préparer un rapport au prochain Congrès sur la question des égards auxquels les aborigènes ont droit de la part des nations civilisées :
- I. Que convient-il d’entendre au juste par l’expres-
- sion « Etat policé » ?
- II. Quels sont exactement les droits et les devoirs des
- nations civilisées ou « peuples majeurs » vis-à-vis a) des populations sauvages, b) des autres « peuples mineurs » ? (1)
- (1) Par «peuples mineurs », nous entendons, non seulement les populations entièrement dépourvues de civilisation, mais aussi celles qui, tout en jouissant d’une certaine civilisation, souvent fort ancienne, sont hors d’état de maintenir leur indépendance contre les empiètements des nations qui jouissent delà civilisation moderne.
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- III. Quels sont, à défaut des conquêtes à main armée,,
- déjà réprouvées par les Sociétés et les Congrès de la Paix, les moyens légitimes de faire accepter des populations mineures le protectorat des peuples majeurs?
- IV. Quels sont, en dehors du protectorat, les moyens
- pacifiques les mieux appropriés à répandre les bienfaits de la civilisation parmi les peuples mineurs ?
- V. Les mesures de rigueur employées après la con-
- quête ou l’établissement du protectorat vis-à-vis des indigènes (réquisitions, corvées, châtiments corporels, exécutions sommaires, etc.), ne vous paraissent-elles pas des abus qu’il serait possible d’éviter ?
- VI. Comment éviter ces abus?
- VII. Les décisions de la conférence de Bruxelles sur
- l’esclavage, la vente aux indigènes d’armes , de poudre, d’alcool, etc., n’ont-elles pas été, à votre connaissance, fréquemment violées?
- VIII. Quels moyens voyez-vous d’entraver ces violations?
- IX. N’y aurait-il pas lieu de compléter les décisions de
- l’acte de Bruxelles? En quel sens?
- X. N’v aurait-il pas lieu de constituer, à côté du
- Bureau officiel de Bruxelles, un Bureau international officieux qui aurait pour mission de travailler par tous les moyens à la répression des abus signalés ci-dessus qui arriveraient à sa connaissance?
- XI. A quelles conditions un traité conclu entre les re-. présentants de nations civilisées et les chefs
- indigènes peut-il être légitimement tenu pour valable ?
- La neutralisation de la Suède et Norvège et du
- Danemark.
- On écrit de Stockolm à la Correspondance politique : Depuis longtemps il se manifeste dans les trois pays
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- Scandinaves des tendances pour déterminer les gouvernements à faire auprès des grandes puissances les démarches nécessaires pour obtenir la neutralité de la Suède-Norvège et du Danemark. Les gouvernements de ces Etats se sont montrés très favorables à ces tendances, mais les ont déclarées provisoirement irréalisables. Ces voeux de neutralisation n’avaient donc abouti jusqu’à présent à aucun résultat palpable. Or, ces jours derniers, vingt-quatre membres de la seconde Chambre suédoise ont soumis à celle-ci une pétition priant le Reischtag d’inviter le roi à entamer le plus tôt possible des négociations entre les trois pays Scandinaves, à l’effet d’obtenir une entente en vertu de laquelle on adresserait aux autres puissances une déclaration commune disant que la Suède, la Norvège et le Danemark veulent, par principe et d’une manière permanente, rester pays neutres.
- La pétition explique qu’en l’état où en sont les choses, il serait de la plus haute importance que non seulement les gouvernements des trois pays renouvelassent leurs manifestations pacifiques antérieures, mais que les représentations nationales de la Suède, de la Norvège et du Danemark, fissent en même temps la déclaration solennelle qu’en cas de conflit, elles ne prendraient parti, sous aucune condition, pour l’une ou l’autre puissance étrangère. Les auteurs de la pétition ne demandent aucunement des garanties de neutralité de la part des grandes puissances, attendu que ces garanties seraient non seulement sans importance, mais peut-être même dangereuses. Ils veulent principalement que les voisins des Etats Scandinaves acquièrent la conviction que ceux-ci ne participeront en aucun cas à des conflits éventuels entre d’autres Etats.
- Le Groupe interparlementaire danois.
- Avant les élections au parlement danois qui ont eu lieu en 1898, les candidats ont été interpellés sur la question de savoir s'ils voulaient adhérer au groupe
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- interparlementaire au cas où ils seraient élus (voir la « Corr. bi-mens. » du 10 avril 1898, p. 31). Avant ces élections — en avril pour la Chambre et en septembre pour la moitié du Sénat — le Groupe interparlementaire danois comptait 89 membres. Le 1er janvier 1899 il en compte Î12 (dont un seulement est un ancien député). 90 des 114 députés, et 21 des 66 sénateurs danois sont membres du Groupe. Le 17 janvier, il tiendra son assemblée générale annuelle. A l’ordre du jour de cette séance se trouve la discussion sur l’attitude vis-à-vis de la Conférence interparlementaire à Kristiania (août 1899).
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- Au Japon.
- On savait déjà que le Japon n’était inférieur à aucune des belliqueuses nations européennes en matière d’armement.
- Le voilà en passe d’en opérer la complète transformation.
- Le fusil Mourata, qui est dû à un colonel japonais, sera pourvu d’un nouveau système à répétition, imaginé aussi par un officier japonais. Les anciens canons seront remplacés par une pièce à tir rapide, construite sur les instructions du colonel japonais Arisaka. Ce canon, à la fois très puissant et très léger, tire huit coups à la minute, et, après essais, il a été jugé supérieur à toutes les armes étrangères proposées au gouvernement japonais.
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- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- Les Congrès de 1900.
- La Ligue française pour le droit des Femmes a pris l’initiative d’un Congrès international des Droits de la Femme.
- Ce Congrès, qui aura lieu à Paris pendant l’Exposition de 1900, se préoccupera surtout de la condition économique des femmes.
- PROGRAMME DES QUESTIONS A ÉTUDIER
- Déclaration du principe de la nécessité de l’indépendance économique de la femme, indispensable à sa dignité, à son bonheur et à celui de la Société tout entière.
- Tableau de la situation économique de la femme dans les divers pays.
- Rapport sur l’inégalité des salaires attribués aux deux sexes, dans chaque nation.
- Causes de cette inégalité ; étude des moyens propres à la faire disparaître.
- Indépendance économique de la femme mariée ; étude comparée des diverses législations sur ce sujet ; évaluation du travail de la femme dans la famille,
- Education intégrale pour les deux sexes.
- Co-éducation pour établir dès l’enfance le principe d’égalité entre les deux sexes ; une seule morale pour les deux sexes.
- Droit à la maternité ; droit de l’enfant à son développement physique, moral et intellectuel.
- Suppression de la prostitution réglementée.
- Droits civils et politiques égaux pour les deux sexes.
- Le Groupe de la solidarité des femmes, qui avait déjà accepté la proposition faite par un de ses membres d’organiser pour l’Exposition un Congrès féministe
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- pour l’étude des questions sociales, économiques et politiques, a, dans sa séance du 14 décembre, donné son adhésion au projet de la Ligue française pour le droit des femmes.
- On trouvera dans le Journal des femmes de janvier 1899 les conditions d’adhésion.
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- Un autre Congrès est organisé par les soins de Mme Vincent, présidente du Groupe l’Egalité.
- Il y aura donc deux Congrès féministes à l’occasion de l’Exposition.
- Il y en aura même trois, puisqu’il a été décidé par la dernière conférence féministe de Versailles qu’il y aurait un Congrès des institutions et des oeuvres féministes, analogue à celui qui fut tenu en 1889 à l’occasion de l’Exposition du centenaire.
- On s’explique plus aisément l’existence d’un Congrès de ce genre fonctionnant concurremment avec un Congrès purement féministe, que le fractionnement des Congrès demandant au même titre pour les femmes justice et liberté.
- Mme Maria Martin a fait dans le Journal des femmes de février un appel à l’unité d’action qui mérite d’être entendu.
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- par Hector MALOT
- Ouvrage couronné par l’Académie française
- (Suite)
- — Quand vous voudrez ; seulement vous savez, lors-qu’en passant vous verrez tante Zcnobie dans la cour ou sur la porte il vaudra mieux ne pas entrer : elle vous en veut ; venez le soir plutôt, à cette heure-là elle est occupée. >
- Perrine rentra à l’atelier attristée de cet accueil ; en quoi donc était-elle coupable de ne pas pouvoir continuer à habiter la chambrée de mère Françoise?
- Toute la journée elle resta sous cette impression, qui revint plus forte quand le soir elle se trouva seule dans Faumuche, n’ayant rien à faire pour la première fois depuis huit jours. Alors, afin de la secouer, elle eut l’idée de se promener dans les prairies qui entouraient son île, ce qu’elle n’avait pas encore eu le temps de faire. La soirée était d’une beauté radieuse, non pas éblouissante comme elle se rappelait celles de ses années d’enfance dans son pays natal, ni brûlante, sous un ciel d’indigo, mais tiède, et d’une clarté tamisée qui montrait les cimes des arbres baignées dans une vapeur d*or pâle : les foins, qui n’étaient pas encore mûrs, mais dont les plantes défleurissaient déjà, versaient dans l’air mille parfums qui se concentraient en une senteur troublante.
- Sortie de son île, elle suivit la rive de l’entaille, marchant dans les herbes hautes qui, depuis leur pousse printanière, n’avaient été foulées par personne, et de temps en temps se retournant, elle regardait à travers les roseaux de la berge son aumuche qui se
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- confondait si bien avec le tronc et les branches des sanies, que les bêtes sauvages ne devaient certainement pas soupçonner qu'elle était un travail d’homme, derrière lequel l’homme pouvait s’embusquer avec un fusil.
- Au moment où , après un de ces arrêts qui l’avait fait descendre dans les roseaux et les joncs, elle allait remonter sur la berge, un bruit se produisit à ses pieds qui l’effara, et une sarcelle se jeta à l’eau en se sauvant effrayée.
- Alors regardant d’où elle était partie, elle aperçut un nid fait de brins d’herbe et de plumes, dans lequel se trouvaient dix œufs d’un blanc sale avec de petites taches de couleur noisette : au lieu d’être posé sur la terre et dans les herbes, ce nid flottait sur l’eau ; elle l’examina pendant quelques minutes, mais sans le toucher, et remarqua qu’il était construit de façon à s’élever ou s’abaisser selon la crue des eaux, et si bien entouré de roseaux que ni le courant, si une crue en produisait un, ni le vent ne pouvaient l’entraîner.
- De peur d’inquiéter la mère, elle alla se placer à une certaine distance, et resta là immobile. Cachée dans les hautes herbes où elle avait disparu en s’asseyant, elle attendit pour voir si la sarcelle reviendrait à son nid ; mais comme celle-ci ne reparut pas, elle en conclut qu’elle ne couvait pas encore, et que ces œufs étaient nouvellement pondus; alors elle reprit sa promenade, et de nouveau au frôlement de sa jupe dans les herbes sèches elle vit partir d’autres oiseaux effrayés, — des poules d’eau si légères dans leur fuite qu’elles couraient sur les feuilles flottantes des nénuphars sans les enfoncer; des râles au bec rouge; des.bergeronnettes sautillantes ; des troupes de moineaux qui, dérangés au moment de leur coucher, la poursuivaient du cri auquel ils doivent leur nom dans le pays « cra-cra ».
- Allant ainsi à la découverte, elle ne tarda pas à arriver au bout de son entaille, et reconnut qu’elle se réunissait à une autre plus large et plus longue, mais par cela même beaucoup moins boisée; aussi, après
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- avoir suivi dans la prairie une de ses rives pendant un certain temps, s’expliqua-t-elle que les oiseaux y fussent moins nombreux.
- C’était son étang avec ses arbres touffus, ses grands roseaux foisonnants, ses plantes aquatiques qui recourraient les eaux d’un tapis de verdure mouvante que ce monde ailé avait choisi parce qu’il y trouvait sa nourriture aussi bien que sa sécurité; et quand, une heure après, en revenant sur ses pas, elle le revit à demi noyé dans l’ombre du soir, si tranquille, si vert, si joli, elle se dit qu’elle avait eu autant d’intelligence que ces bêtes de le prendre, elle aussi, pour nid.
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- Chez Perrine, c’était bien souvent les événements du jour écoulé qui faisaient les rêves de sa nuit, de sorte que les derniers mois de sa vie ayant été remplis par la tristesse, il en avait été de ses rêves comme de sa vie. Que de fois, depuis que le malheur avait commencé à la frapper, s’était-elle éveillée baignée de sueur, étouffée par des cauchemars qui prolongeaient dans le sommeil les misères de la réalité. A la vérité, après son arrivée à Maraucourt, sous l’influence des pensées d’espoir qui renaissaient en elle, comme aussi sous celle du travail, ces cauchemars moins fréquents étaient devenus moins douloureux, leur poids avait pesé moins lourdement sur elle, leurs doigts de fer l’avaient serrée moins fort à la gorge.
- Maintenant lorsqu’elle s’endormait, c’était au lendemain qu’elle pensait, à un lendemain assuré, ou bien à l’atelier, ou bien à son île, ou bien encore à ce qu’elle avait entrepris ou voulait entreprendre pour améliorer sa situation , ses espadrilles, sa chemise , son caraco , sa jupe. Et alors son rêve, comme s’il obéissait à une suggestion mystérieuse, mettait en scène le sujet qu’elle avait tâché d’imposer à son esprit : tantôt un atelier dans lequel la baguette d’une fée remplaçant le pilon
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- de La Quille, donnait le mouvement aux mécaniques, sans que les enfants qui les conduisaient eussent aucune peine à prendre; tantôt un lendemain radieux, tout plein de joies pour tous ; une autre fois il faisait surgir une nouvelle île d’une beauté surnaturelle avec des paysages et des bêtes aux formes fantastiques qui n’ont de vie que dans les rêves ; ou bien encore , plus terre à terre, son imagination lui donnait à coudre des bottines merveilleuses qui remplaçaient ses espadrilles, ou des robes extraordinaires tissées par des génies dans des cavernes de diamants et de rubis, lesquelles robes remplaceraient à un moment donné le caraco et la jupe en indienne qu’elle se promettait.
- Sans doute ce moyen de suggestion n’était pas infaillible , et son imagination inconsciente ne lui obéissait ni assez fidèlement, ni assez régulièrement pour avoir la certitude, en fermant les yeux, que les pensées de sa nuit continueraient celles de sa journée, ou celles qu’elle suivait quand le sommeil la prenait, mais enfin cette continuation s’enchaînait quelquefois, et alors ces "bonnes nuits lui apportaient un soulagement moral aussi bien que physique qui la relevait.
- Ce soir-là quand elle s’endormit dans sa hutte close , la dernière image qui passa devant ses yeux à demi noyés par le sommeil, aussi bien que la dernière idée qui flotta dans sa pensée engourdie, continuèrent son voyage d’exploration aux abords de son île. Cependant ce ne fut pas précisément de ce voyage qu’elle rêva, mais plutôt de festins : dans une cuisine haute et grande comme une cathédrale, une armée de petits marmitons blancs, de tournure diabolique, s’empressait autour de tables immenses et d’un brasier infernal : les uns cassaient des oeufs que d’autres battaient et qui montaient, montaient en mousse neigeuse; et de tous ces œufs, ceux-ci gros comme des melons, ceux-là à peine gros comme des pois, ils confectionnaient des plats extraordinaires, si bien qu’ils semblaient avoir pour but d’arranger ces œufs de toutes les manières
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- connues, sans en oublier une seule : à la coque, au fromage, au beurre noir, aux tomates, brouillés, pochés, à la crème, au gratin , en omelettes variées , au jambon, au lard, aux pommes de terre, aux rognons, aux confitures, au rhum qui flambait avec des lueurs d’éclairs; et à côté de ceux-là d’autres plus importants, et qui incontestablement étaient des chefs, mélangeaient d’autres oeufs à des pâtes pour en faire des pâtisseries, des soufflés, des pièces montées. Et chaque fois qu’elle se réveillait à moitié, elle se secouait pour chasser ce rêve bête, mais toujours il reprenait et 1 s marmitons qui ne la lâchaient point continuaient leur travail fantastique, si bien que quand le sifflet de l’usine la réveilla, elle en était encore à suivre la préparation d’une crème au chocolat dont elle retrouva le goût et le parfum sur ses lèvres.
- Et alors , quand la lucidité commença à se faire dans son esprit qui s’ouvrait, elle comprit que ce qui l’avait-frappée dans son voyage, ce n’était ni le charme, ni la beauté, ni la tranquillité de son île, mais tout simplement les oeufs de sarcelle qui avaient dit à son estomac que depuis quinze jours bientôt, elle ne lui donnait que du pain sec et de l’eau : et c’étaient ces œufs qui avaient guidé son rêve en lui montrant ces marmitons et toutes ces cuisines fantastiques ; il avait faim de ces bonnes choses cet estomac et il le disait à sa manière en provoquant ces visions , qui en réalité n’étaient que des protestations.
- Pourquoi n’avait-elle pas pris ces œufs, ou quelques-uns de ces œufs qui n’appartenaient à personne, puisque la sarcelle qui les avait pondus était une bête sauvage? Assurément, n’ayant à sa disposition ni casserole, ni poêle, ni ustensile d’aucune sorte, elle ne pouvait se préparer aucun des plats qui venaient de défiler devant ses yeux, tous plus alléchants, plus savants les uns que les autres ; mais c’est là le mérite des œufs précisément qu’ils n’ont pas besoin de préparations savantes : une allumette pour mettre le feu à un petit
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- tas de bois sec ramassé dans les taillis , et sous la cendre il lui était facile de les faire cuire comme elle voulait, à la coque ou durs, en attendant qu’elle pût se payer une casserole ou un plat. Pour ne pas ressembler au festin que son rêve avait inventé, ce serait un régal qui aurait son prix.
- Plus d’une fois pendant son travail ce pourquoi lui revint à l’esprit, et si ce ne fut pas avec le caractère d’une obsession comme son rêve, il fut cependant assez pressant pour qu’à la sortie elle se trouvât décidée à acheter une boîte d’allumettes et un sou de sel ; puis ces acquisitions faites elle partit en courant pour revenir à son entaille.
- Elle avait trop bien retenu la place du nid pour ne ne pas le retrouver tout de suite, mais ce soir là la mère ne l’occupait pas ; seulement elle y était revenue à un moment quelconque de la journée, puisque maintenant au lieu de dix œufs il y en avait onze;, ce qui prouvait que n’ayant pas fini de pondre elle ne couvait pas encore.
- C’était là une bonne chance, d’abord parce que les œufs seraient frais, et puis parce qu’en en prenant seulement cinq ou six la sarcelle, qui ne savait pas compter, ne s’apercevrait de rien.
- Autrefois Perrine n’eût pas eu de ces scrupules et elle eût vidé complètement le nid , sans aucun souci, mais les chagrins qu’elle avait éprouvés lui avaient mis au cœur une compassion attendrie pour les chagrins des autres , de même que son affection pour Palikare lui avait inspiré pour toutes les bêtes une sympathie qu’elle ne connaissait pas en son enfance. Cette sarcelle n’était-elle pas une camarade pour elle? Ou plutôt en continuant son jeu , une sujette? Si les rois ont le droit d’exploiter leurs sujets et d’en vivre, encore doivent-ils garder avec eux certains ménagements.
- Quand elle avait décidé cette chasse, elle avait en même temps arrêté la manière de la faire cuire : bien entendu ce ne serait pas dans l’aumuche, car le plus
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- léger flocon de fumée qui s’en échapperait pourrait donner l’éveil à ceux qui le verraient, mais simplement dans une carrière du taillis où campaient les nomades qui traversaient le village, et où par conséquent ni un feu, ni de la fumée ne devait attirer l’attention de personne. Promptement elle ramassa une brassée de bois mort et bientôt elle eut un brasier dans les cendres duquel elle fit cuire un de ses œufs, tandis qu’entre deux silex bien propres et bien polis elle égru-geait une pincée, de sel pour qu’il fondît mieux. A la vérité, il lui manquait un coquetier; mais c’est là un ustensile qui n’est indispensable qu’à qui dispose du superflu. Un petit trou fait dans son morceau de pain lui en tint lieu. Et bientôt elle eut la satisfaction de tremper une mouillette dans son œuf cuit à point ; à la première bouchée , il lui sembla qu’elle n’en n’avait jamais mangé d’aussi bon, et elle se dit qu’alors même que les marmitons de son rêve existeraient réellement ils ne pourraient certainement pas faire quelque chose qui approchât de cet œuf de sarcelle à la coque, cuit sous les cendres.
- Réduite la veille à son seul pain sec, et n’imaginant pas qu’elle pût y rien ajouter avant plusieurs semaines, des mois, peut-être, ce souper aurait dû satisfaire son appétit et les tentations de son estomac. Cependant il n’en fut pas ainsi ; et elle n’avait pas fini son œuf qu’elle se demandait si elle ne pourrait pas accommoder d’une autre façon ceux qui lui restaient, aussi bien que ceux qu’elle se promettait de se procurer par de nouvelles trouvailles. Bon , très bon l’œuf à la coque; mais bonne aussi une soupe chaude liée avec un jaune d’œuf. Et cette idée de soupe lui avait trotté par la tête avec le très vif regret d’être obligée de renoncer à sa réalisation. Sans doute la confection 'de ses espadrilles et de sa chemise lui avait inspiré une certaine confiance , en lui démontrant ce qu’on peut obtenir avec de la persévérance. Mais cette confiance n’allait pas jusqu’à croire qu’elle pourrait jamais se fabriquer une casserole en
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- terre ou en fer-blanc pour faire sa soupe, pas plus qu’une cuiller en métal quelconque ou simplement en bois pour la manger. Il y avait là des impossibilités contre lesquelles elle se casserait la tête ; et, en attendant qu’elle eût gagné l’argent nécessaire pour l’acquisition de ces deux ustensiles, elle devrait, en fait de soupe, se contenter du fumet qu’elle respirait en passant devant les maisons, et du bruit des cuillers qui lui arrivait.
- C’était ce qu’elle se disait un matin en se rendant à son travail, lorsqu’un peu avant d’entrer dans le village, à la porte d’une maison d’où l’on avait déménagé la veille, elle vit un tas de vieille paille jeté sur le bas côté du chemin avec des débris de toutes sortes, et parmi ces débris elle aperçut des boîtes en fer-blanc qui avaient contenu des conserves de viande, de poisson, de légumes ; il y en avait de différentes formes, grandes, petites, hautes, plates.
- En recevant l’éclair que leur surface polie lui envoyait, elle s’était arrêtée machinalement; mais elle n’eut pas une seconde d’hésitation : les casseroles, les plats, les cuillers, les fourchettes qui lui manquaient, venaient de lui sauter aux yeux ; pour que sa batterie de cuisine fût aussi complète qu’elle la pouvait désirer, elle n’avait qu’à tirer parti de ces vieilles boîtes. ‘D’un saut elle traversa le chemin, et à la hâte fît choix de quatre boîtes qu’elle emporta en courant pour aller les cacher au pied d’une haie, sous un tas 'de feuilles sèches : au retour le soir, elle les retrouverait là et alors, avec un peu d’industrie, tous les menus qu’elle inventait pourraient être mis à exécution.
- Mais les retrouverait-elle? Ce fut la question qui pendant toute la journée la préoccupa. Si on les lui prenait, elle n’aurait donc arrangé toutes ses combinaisons de travail que pour les voir lui échapper au moment même où elle croyait pouvoir les réaliser.
- Heureusement aucun de ceux qui passèrent par là ne s’avisa de les enlever, et quand la journée finie elle revint à la haie, après avoir laissé passer le flot des
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- ouvriers qui suivaient ce chemin, elles étaient à la place même ou elle les avait cachées.
- Comme elle ne pouvait pas plus faire du bruit dans son île que de la fumée, ce fut dans la carrière qu’elle s’établit, espérant trouver là les outils qui lui étaient nécessaires, c’est-à-dire des pierres dont elle ferait des marteaux pour battre le fer-blanc; d’autres plates qui lui serviraient d’enclumes, ou rondes de mandrins; d’autres seraient des ciseaux avec lesquels elle le couperait.
- Ce fut ce travail qui lui donna le plus de peine, et il ne lui fallut pas moins de trois jours pour façonner une cuiller; encore n’était-il,pas du tout prouvé que si elle l’avait montrée à quelqu’un, on eût deviné que c’était une cuiller; mais comme c’en était une qu’elle avait voulu fabriquer, cela suffisait, et d’autre part, comme elle mangeait seule, elle n’avait pas à s’inquiéter des jugements qu’on pouvait porter sur ses ustensiles de table.
- Maintenant pour faire la soupe dont elle avait si grande envie, il ne lui manquait plus que du beurre et de l’oseille.
- Pour le beurre, il en était comme du pain et du sel ; ne pouvant pas le faire de ses propres mains, puisqu’elle n’avait pas de lait, elle devait l’acheter.
- Mais pour, l’oseille elle économiserait cette dépensée par une recherche dans les prairies où non seulement elle trouverait de l’oseille sauvage, mais aussi des carottes, des salsifis qui tout en n’ayant ni la beauté, ni la grosseur des légumes cultivés, seraient encore très bons pour elle.
- Et puis il n’y avait pas que des œufs et des légumes dont elle pouvait composer le menu de son dîne*", maintenant qu’elle s’était fabriqué des vases pour les cuire, une cuiller en fer-blanc et une fourchette en bois pour ies manger, il y avait aussi les poissons de l’étang, si elle était assez adroite pour les prendre. Que fallait-il pour cela? Des lignes qu’elle amorcerait avec des vers
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- qu’elle chercherait dans la vase. De la ficelle qu’elle avait achetée pour ses espadrilles, il restait un bon bout; elle n’eut qu’à dépenser un sou pour des hameçons; et avec des crins de cheval qu’elle ramassa devant la forge, ses lignes furent suffisantes pour pêcher plusieurs sortes de poissons, sinon les plus beaux de l’entaille qu’elle voyait, dans l’eau claire, passer dédaigneux devant ses amorces trop simples, au moins quelques-uns des petits, moins difficiles, et qui pour elle étaient d’une grosseur bien suffisante.
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- Très préoccupée par ces divers travaux qui lui prenaient toutes ses soirées, elle resta plus d’une semaine sans aller voir Rosalie ; et comme, par une de leurs camarades aux cannetières qui logeait chez mère Françoise , elle eut de ses nouvelles ; d’autre part comme elle craignait d’être reçue par la terrible tante Zénobie, elle laissa les jours s’ajouter aux jours ; mais à la fin, un soir elle se décida à ne pas rentrer tout de suite chez elle, ou d’ailleurs elle n’avait pas à faire son dîner, composé d’un poisson froid pris et cuit la veille.
- Justement Rosalie était seule dans la cour, assise sous un pommier ; en apercevant Perrine elle vint à la barrière d’un air à moitié fâché et à moitié content :
- € Je croyais que vous vouliez ne plus venir?
- — J’ai été occupée.
- — A quoi donc? »
- Perrine ne pouvait pas ne pas répondre : elle montra ses espadrilles, puis elle raconta comment elle avait confectionné sa chemise.
- « Vous ne pouviez pas emprunter des ciseaux aux gens de votre maison ? dit Rosalie étonnée.
- — Il n’y a pas de gens qui puissent me prêter des ciseaux dans ma maison.
- — Tout le monde a des ciseaux. »
- Perrine se demanda si elle devait continuer à garder
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- le secret sur son installation, mais pensant qu’elle ne pourrait le faire que par des réticences qui fâcheraient Rosalie, elle se décida à parler.
- « Personne ne demeure dans ma maison, dit-elle en souriant.
- — Pas possible.
- — C’est pourtant vrai, et voilà pourquoi, ne pouvant pas non plus me procurer une casserole pour me faire de la soupe et une cuiller pour la manger, j’ai dû les fabriquer, et je vous assure que pour la cuiller c’a été plus difficile que pour les espadrilles.
- — Vous voulez rire.
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- — Mais non, je vous assure. »
- Et sans rien dissimuler, elle raconta son installation dans l’aumuche, ainsi que ses travaux pour fabriquer ses ustensiles , ses chasses aux oeufs, ses pêches dans l’entaille, ses cuisines dans la carrière.
- A chaque instant Rosalie poussait des exclamations de joie comme si elle entendait une histoire tout à fait extraordinaire :
- « Ce que vous devez vous amuser! s’écria-t-elle quand Perrine expliqua comment elle avait fait sa première soupe à l’oseille.
- — Quand ça réussit, oui; mais quand ça ne marche pas! J’ai travaillé trois jours pour ma cuiller; je ne pouvais pas arriver à creuser la palette : j’ai gâché deux morceaux de fer-blanc ; il ne m’en restait plus qu’un seul; pensez à ce que je me suis donné de coups de caillou sur les doigts.
- — Je pense à votre soupe.
- — C’est vrai qu’elle était bonne...
- — Je vous crois.
- — Pour moi qui n’en mange jamais, et ne mange non plus rien de chaud.
- — Moi j’en mange tous les jours, mais ce n’est pas la même chose : est-ce drôle qu’il y ait de l’oseille dans les prairies, et des carottes , et des salsifis !
- — Et aussi du cresson, de la ciboulette, des mâches,
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- des panais, des navets, des raiponces, des bettes et bien d’autres plantes bonnes à manger.
- — Il faut savoir.
- — Mon père m’avait appris à les connaître. »
- Rosalie garda le silence un moment d’un air réfléchi ;
- à la fin elle se décida :
- « Voulez-vous que j’aille vous voir?
- — Avec plaisir si vous me promettez de ne dire à personne où je demeure.
- — Je vous le promets.
- , — Alors quand voulez-vous venir ?
- — J’irai dimanche chez une de mes tantes à Saint-Pipoy; en revenant dans l’après-midi je peux m’arrêter.»
- A son tour Perrine eut un moment d’hésitation, puis d’un air affable :
- « Faites mieux, dînez avec moi. »
- En vraie paysanne qu’elle était, Rosalie s’enferma dans des réponses cérémonieuses, sans dire ni oui ni non; mais il était facile de voir qu’elle avait une envie très vive d’accepter.
- Perrine insista :
- « Je vous assure que vous me ferez plaisir, je suis si isolée !
- — C’est tout de même vrai.
- — Alors c’est entendu; mais apportez votre cuiller, car je n’aurai ni le temps ni le fer-blanc pour en fabriquer une seconde.
- — J’apporterai aussi mon pain, n’est-ce pas?
- — Je veux bien. Je vous attendrai dans la carrière; vous me trouverez occupée à ma cuisine »
- Perrine était sincère en disant qu’elle aurait plaisir à recevoir Rosalie, et à l’avance elle s’en fît fête : une invitée à traiter, un menu à composer, ses provisions à trouver, quelle affaire ! et son importance devint quelque chose de sensible pour elle-même : qui lui eût dit quelques jours plus tôt qu’elle pourrait donner à dîner à une amie?
- Ce qu’il y avait de grave, c’étaient la chasse et la
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- pêche, car si elle ne dénichait pas des oeufs, et ne pêchait pas du poisson, ce dîner serait réduit à une soupe à l’oseille, ce qui serait vraiment par trop maigre. Dès le vendredi elle employa sa soirée à parcourir les entailles voisines, où elle eut la chance de découvrir un nid de poule d’eau ; il est vrai que les œufs des poules d’eau sont plus petits que ceux des sarcelles, mais elle n’avait pas le droit d’être trop difficile. D’ailleurs sa pêche fut meilleure, et elle eut l’adresse de prendre avec sa ligne amorcée d’un ver rouge une jolie perche, qui devait suffire à son appétit et à celui de Rosalie. Elle voulut cependant avoir en plus un dessert, et ce fut un groseiller à maquereau poussé sous un têtard de saule qui le lui fournit; peut-être les groseilles n’étaient-elles pas parfaitement mûres, mais c’est une des qualités de ce fruit de pouvoir se manger vert.
- Quand à la fin de l’après-midi du dimanche Rosalie arriva dans la carrière, elle trouva Perrine assise devant son feu sur lequel la soupe bouillait :
- « Je vous ai attendue pour mêler le jaune d’œuf à la soupe, dit Perrine, vous n’aurez qu’à tourner avec votre bonne main pendant que je verserai doucement le bouillon ; le pain est taillé. »
- Bien que Rosalie eût fait toilette pour ce dîner, elle ne craignit pas de se prêter à ce travail qui était un jeu, et des plus amusants pour elle encore.
- Bientôt la soupe fut achevée, et il n’y eut plus qu’à la porter dans l’île, ce que fit Perrine.
- Pour recevoir sa camarade qui tenait encore sa main en écharpe, elle avait rétabli la planche servant de pont.
- « Moi, c’est à la perche que j’entre et sors, dit-elle, mais cela n’eût pas été commode pour vous, à cause de votre main. »
- La porte de l’aumuche ouverte, Rosalie ayant aperçu dressées dans les quatre coins des gerbes de fleurs variées, l’une de massettes, l’autre de butomes rosés, celle-ci d’iris jaunes, celle-la d’aconit aux clochettes bleues, et à terre le couvert mis, poussa une exclamation qui paya Perrine de ses peines.
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- « Que c’est joli ! »
- Sur un lit de fougère fraîche deux grandes feuilles de patience se faisaient vis-à-vis en guise d’assiettes, et sur une feuille de berce beaucoup plus grande, comme il convient pour un plat, la perche était dressée entourée de cresson ; c’était une feuille aussi, mais plus petite, qui servait de salière, comme c’en était une autre qui remplaçait le compotier pour les groseilles à maquereau ; entre chaque plat était piquée une fleur de nénuphar qui sur cette fraîche verdure jetait sa blancheur éblouissante.
- « Si vous voulez vous asseoir », dit Perrine en lui tendant la main.
- Et quand elles eurent pris place en face l’une de l’autre, le dîner.commença.
- « Cemme j’aurais été fâchée de n’être pas venue, dit Rosalie, parlant la bouche pleine, c’est si joli et si bon.
- — Pourquoi donc ne seriez-vous pas venue ?
- — Parce qu’on voulait m'envoyer à Picquigny pour M. Bendit qui est malade.
- — Qu’est-ce qu’il a, M. Bendit?
- — La fièvre typhoïde; il est très malade, à preuve que depuis hier il ne sait pas ce qu’il dit, et ne reconnaît plus personne; c’est pour cela qu’hier justement j’ai été pour venir vous chercher.
- — Moi! Et pourquoi faire?
- • — Ah! voilà une idée que j’ai eue.
- — Si je peux quelque chose pour M. Bendit, je suis prête : il a été bon pour moi ; mais que peut une pauvre fille? Je ne comprends pas.
- — Donnez-moi encore un peu de poisson, avec du cresson, et je vais vous l’expliquer. Vous savez que M. Bendit est l’employé chargé de la correspondance étrangère, c’est lui qui traduit les lettres anglaises et allemandes. Comme maintenant il n’a plus sa tête, il ne peut plus rien traduire. On voulait faire venir un autre employé pour le remplacer; mais comme celui-là pourrait bien garder la place quand M. Bendit sera
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- EN FAMILLE
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- guéri, s’il guérit, M. Fabry et M. Mombleux ont proposé de se charger de son travail, afin qu’il retrouve sa place plus tard. Mais voilà qu’hier M. Fabry a été envoyé en Ecosse, et M. Mombleux est resté embarrassé, parce que s’il lit assez bien l’allemand, et s’il peut faire les traductions de l’anglais avec M. Fabry, qui a passé plusieurs années en Angleterre, quand il est tout seul, ca ne va plus aussi bien, surtout quand il s’agit de lettres en anglais dont il faut deviner l’écriture. Il expliquait çà à table où je le servais, et il disait qu’il avait peur d’être obligé de renoncer à remplacer M. Bendit; alors j’ai eu idée de lui dire que vous parliez l’anglais comme le français...
- — Je parlais français avec mon père, anglais avec ma mère, et quand nous nous entretenions tous les trois ensemble, nous employions tantôt une langue, tantôt l’autre, indifféremment, sans y faire attention.
- — Pourtant je n’ai pas osé; mais maintenant, est-ce que je peux lui dire cela?
- — Certainement, si vous croyez qu’il peut avoir besoin d’une pauvre fille comme moi.
- — Il ne s’agit pas d’une pauvre fille ou d’une demoiselle, il s’agit de savoir si vous parlez l’anglais.
- — Je le parle, mais traduire une lettre d’affaires, c’est autre chose.
- — Pas avec M. Mombleux qui connaît les affaires.
- — Peut-être. Alors, s’il en est ainsi, dites à M. Mombleux que je serais bien heureuse de pouvoir faire quelque chose pour M. Bendit.
- — Je le lui dirai. »
- La perche, malgré sa grosseur, avait été dévorée, et le cresson avait aussi disparu. On arrivait au dessert. Perri-ne se leva et remplaça les feuilles de berce sur lesquelles le poisson avait été servi par des feuilles de nénuphar en forme de coupe, veinées et vernissées comme eût pu l’être le plus beau des émaux ; puis elle offrit ses groseilles à maquereau :
- « Acceptez donc, dit-elle en riant comme si elle avait joue à la poupée, quelques fruits de mon jardin.
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- LE DEVOIR
- — Où est-il votre jardin ?
- — Sur notre tête ; un groseiller a poussé dans les branches d’un des saules qui sert de pilier à la maison.
- — Savez-vous que vous n’allez pas pouvoir l’occuper longtemps encore votre maison ?
- — Jusqu’à l’hiver, je pense,
- — Jusqu’à l’hiver ! Et la chasse au marais qui va ouvrir ; à ce moment l’aumuche servira pour sûr.
- — Ah ! mon Dieu. »
- La journée qui avait si bien commencé finit sur cette terrible menace, et cette nuit-là fut certainement la plus mauvaise que Perrine eût passé dans son île depuis qu’elle l’occupait.
- Où irait-elle ?
- Et tous ses ustensiles, qu’elle avait eu tant de peine à réunir, qu’en ferait-elle?
- XXIII
- Si Rosalie n’avait parlé que de la prochaine ouverture de la chasse au marais , Perrine serait restée sous le coup de ce danger gros de menaces pour elle, mais ce qu’elle avait dit de la maladie de Bendit et des traductions de Mombleux apportait une diversion à cette impression.
- Oui, elle était charmante son île, et ce serait un vrai désastre que de la quitter ; mais en ne la quittant point, elle ne se rapprocherait pas, et même il semblait qu’elle ne se rapprocherait jamais du but que sa mère lui avait fixé et qu’elle devait poursuivre. Tandis que si une occasion se présentait pour elle d’être utile à Bendit et à Mombleux, elle se créait ainsi des relations qui lui entrouvriraient peut-être des portes par lesquelles elle pourrait passer plus tard ; et c’était là une considération qui devait,1’emporter sur toutes les autres, même sur le chagrin d’être dépossédée de son royaume :
- (.A suivre.)
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nimes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradler.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE COMPLETE
- de J.-B.-André GÔDIN 0)
- Glorification du Travail. Emancipation des Travailleurs.
- XVII
- Victor Considérant à North American Phalanx 1852-1853. L’union de Raritan-Bay.
- En 1852, Albert Brisbane, avons-nous dit (Chap. XV, page 261), venu en Belgique près des chefs de l’Ecole sociétaire, Cantagrel et Considérant, exilés de France pour raisons politiques, engageait ceux-ci, spécialement Victor Considérant, à aller étudier aux Etats-Unis les ressources du pays en vue de réaliser des expérimentations sociétaires.
- Dans le même chapitre, nous avons indiqué que Considérant, à cette époque, songeait à procéder à une expérimentation en Suisse. Il tâcha donc, mais sans succès, d’amener Brisbane à ses vues.
- Finalement, Considérant se rendit en Amérique pensant (2) y passer 3 ou 4 mois à voir le Nouveau-Monde ; et il avait si peu l’idée d’y trouver une issue à ses préoccupations sociales qu’il emporta avec lui les bases toutes rédigées du projet d’expérimentation en Suisse, pensant le terminer en mer et l'envoyer à Paris après son débarquement.
- Parti d’Anvers le 28 novembre 1852, il arriva à
- (11 Lire le Devoir depuis le mois de mars 1891, tome 15, page 129. (2) « Au Texas » 1854 par V. Considérant.
- 1
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- LE DEVOIE
- New-York le 14 décembre. On entrait au coeur de l’hiver. Considérant sentait le besoin d’apprendre un peu d’anglais, et Brisbane, de son côté, avait des affaires à régler avant de procéder à une tournée dans le pays avec Considérant.
- 11 fut donc résolu que ce dernier résiderait pendant quelques semaines à North American Phalanx, où il recevrait d’excellentes leçons d’anglais, en même temps qu’il verrait de près un établissement sociétaire dont l’étude était du plus grand intérêt pour lui.
- Brisbane, qui était un des initiateurs de la phalange, y conduisit Considérant.
- Celui-ci séjourna pendant six semaines à l’établissement et, par lettres, tint les amis d’Europe au courant de ses impressions. Plus tard dans l’ouvrage intitulé : Au Texas : (librairie phalanstérienne, 29, quai Voltaire, Paris 1854) il reprit et publia tout ce qui se rattache à ce voyage.
- Nous empruntons à la dite publication ce qui suit, touchant les appréciations de Victor Considérant sur North American Phalanx ;
- « L’établissement compte à l’heure qu’il est dix années d’existence. Son personnel de 120 à 130 membres, y compris les femmes et les enfants, est resté numériquement stationnaire. Une telle faiblesse en nombre n’a permis d’y tenter la moinbre ébauche d’organisation sériaire. Un atelier s’appelle bien groupe ; une division série, mais le travail n’en fonctionne pas moins, comme dans tout établissement civilisé, en mode motononeet continu, sans rivalités ni diversités engrenées quelconques. Seulement les coopérateurs sont égaux, libres et associés.
- « Hé bien ! même en cet état pour qui connaît la théorie phalanstérienne, la North American Phalanx en est déjà une confirmation formelle. En effet, tout ce qui en
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- est réalisé sur ce petit théâtre y produit, proportionnellement, les conséquences prévues, et tout ce qui manque laisse voir, dans les résultats, les lacunes correspondantes ....
- « L’association végète plutôt qu’elle ne vit abondamment. Elle semble plus ennuyée et somnolente qu’alerte, gaie, active et passionnée à son oeuvre. Ceci répond clairement à l’absence de l’excitateur nerveux, de l’organisme sériaire. La science enseigne, en effet, que, faute de cet appareil, l’association ne fait qu’agréger les individus et tend à noyer la personnalité dans la substance collective.
- « Mais, d’autre part, les rapports de maître et d’ouvrier, de propriétaire et de prolétaire, de chef omnipotent et d’employé dépendant, la domesticité salariée, l’avilissement des fonctions répugnantes, les conflits et les discords de la concurrence anarchique, la dépréciation des salaires, l’infériorité de la condition industrielle des femmes, etc, etc, tous ces phénomènes que le morcellement engendre fatalement, ont disparu, remplacés par l’égalité des personnes et des sexes, l’honorabilité de tous les travaux, la dignité d’une subordination pratique, libre et consentie, et l’accord collectif dans l’intérêt commun. Les avantages économiques de l’Association se révèlent d’ailleurs proportionnellement aux nombres. Le fait de leur accélération progressive avec le nombre est mis en toute évidence.
- « Tout inférieurs et rudimentaires qu’en soient l’organisation et le titre de vie, la North American Phalanx n’en présente donc pas moins déjà, péremptoirement réalisées, les solutions de plusieurs problèmes sociaux de première valeur, par la pratique, si réduite encore, du seul principe de l’Association. Le Phalanstérien ins-• truit dans la doctrine éprouve une jouissance scientifi-
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- LE DEVOIR
- que, mêlée d’une certaine tristesse que l’énormité des lacunes explique, à l’aspect de ces résultats si exactement proportionnels à la quantité de théorie réalisée ; et le visiteur civilisé, ne sût-il s’en rendre compte, sent lui-même au contact de ces transformations une satisfaction inconnue. Ce n’est pas, en effet, sans un genre de charme tout nouveau qu’il se voit, dès son premier repas, servi par des jeunes filles, des jeunes garçons et des dames, qui sont les enfants et les femmes des maîtres de l’établissement, et qui bientôt après ont pour serviteurs, à leur tour, une partie de ceux aux ordres de qui ils étaient tout à Fheure. C’est que, aussi bien, ce qu’il a sous les yeux, n’est rien de moins qu'une grande émancipation sociale réalisée, accomplie.....
- « Les jeunes filles et les dames gagnent sans difficulté leur existence. Les femmes prennent part active aux séances où se décident les intérêts de l’Association, émettent librement leurs opinions et votent comme les hommes.
- « L’égalité industrielle et sociale des sexes se trouve ainsi établie comme d’elle-même, et ici encore la nouveauté paraît chose si simple et si naturelle que, sans aucun doute, la plupart des civilisés ne songeraient pas même, en face du fait, qu’ils ont devant eux toute une grande évolution historique accomplie.
- « Les heures qui ne sont pas employées au service de l’Association ne donnent lieu, cela va sans dire, à aucune rétribution ; mais aucun travail n’est obligatoire; chacun se dispense, quand il lui plaît, de sa tâche ; cependant, tous les travaux nécessaires s’exécutent régulièrement (1). On ne sent à la North American
- (1) Nous ayons vu chapitre XVI pages 130, 131, qu’au besoin on employait des salariés.
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- Phalanx aucune domination, aucune contrainte ; il n’y existe pas l’ombre d’une autorité ayant capacité pour enjoindre, réprimer, punir; toutes choses, néanmoins, s’y passent fort convenablement ; on ne rencontrerait nulle part des mœurs plus honorables et plus décentes. Aussi imaginé-je que tant de braves gens qui ne peuvent se représenter la pratique de l’Association que comme l’Abomination de la désolation, seraient bien plus surpris encore, de ce qu’ils n’y sauraient trouver que de ce qu’ils y pourraient voir.... »
- Le témoignage de Macdonald (Devoir de mars dernier, page 137), nous a informés que des dissentiments existaient dans la phalange.
- Considérant que son peu de connaissance de la langue anglaise devait gêner pour saisir les nuances en pareille matière, dit : « les conflits et les discords de la concurrence anarchique... ont disparu remplacés par... l’accord collectif dans l’intérêt commun. »
- Ce qui mieux que tout fixe l’esprit à ce sujet, c’est la scission nouvelle qui se produit à North American Phalanx au début de l’année 1853, presque aussitôt après le départ de Victor Considérant.
- Lui-même relève cette scission à plusieurs places dans son volume «Au Texas», spécialement p. 149; il signale que des membres de North American Phalanx, gênés par les dispositions statutaires qui obligeaient l’individu après un certain temps de résidence à s’éloigner de l’association, s’il n’v avait été admis en pleine qualité de membre, se séparèrent de l’établissement et allèrent fonder une autre tentative : T Union de Raritan Bay, à Perth Ambov, New Jersey.
- Disons quelques mots de cette dernière tentative. Elle avait pour devise, lisons-nous dans le livre de J. Hum-phrey Noyés, « Honneur au travail ! »
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- « De grands ateliers, » disait-on, « seront édifiés et de deux choses l’une : ou ils seront conduits par la coopération, ou ils seront loués (avec une force de vapeur suffisante) à des groupes de membres.
- « Chaque industrie devra se soutenir elle-même. Raritan-Bay fera de la combinaison, non de la confusion. Chaque travailleur sera payé pour ce qud aura fait ; et nul ne sera payé à rien faire ».
- Ce trait semble indiquer que les causes déterminantes de la scission à North American' Phalanx trouvaient leur principal aliment dans cette redoutable question de la rémunération du travail qui occupera les esprits jusqu’à ce que la véritable méthode d’appréciation du labeur soit trouvée.
- Cette méthode devra convaincre l’exécutant qu’aucun de ses efforts producteurs n’a été donné en vain, qu’il a bien sa juste part et, simultanément, convaincre du même fait la masse des co-intéressés.
- L’Union de Raritan Bay ne s’employa pas longtemps à la poursuite du but qu’elle s’était assigné : à peine fondée elle disparut sans laisser aucune autre trace.
- North American Phalanx se soutint jusque dans l’hiver de 1855-56; nous verrons les causes de sa dissolution lorsque les faits nous auront amenés à cette époque.
- XVIII
- Pensée de Godin, en 1853, sur les tentatives américaines , le travail attrayant et la grande industrie.
- Germe de l’idée d’où sortira plus tard le Familistère.
- J.-B.-A. Godin était au nombre des plialanstériens qui se tenaient soigneusement au courant des informations envoyées par Considérant sur les expérimentations sociétaires aux Etats-Unis,
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- Nous en avons le témoignage par la lettre suivante qu’il adressait à Cantagrel le 16 mars 1853 :
- « Mon cher ami,
- » J’arrive de Paris où j’avais déjà appris ce que votre » lettre contient sur les essais phalanstériens d’Amé-» rique ; c’est une nouvelle preuve des difficultés à » surmonter pour arriver à la réalisation du travail » attrayant, grave question dont les premiers disciples * de Fourier même ont fait trop bon marché et dont » le côté pratique a trop échappé à leurs études. Il se » pourrait bien qu’imbus d’idées théoriques (contenant
- > des vérités dont l’évidence nous soutient) nous n’en » soyons pas moins destinés à reconnaître, un peu tard, » que notre bonne opinion des hommes sur leur apti-» tude à entrer dans la voie du travail attrayant ne » soit pas plus fondée que celle entretenue en 1848 sur » leur capacité à user du suffrage universel.
- » Le travail attrayant ne sera possible que lorsque » les aptitudes individuelles seront assez étendues pour » que chacun puisse s’exercer avec distinction et uti-
- > lité dans un grand nombre de branches diverses du » travail en général. La grande industrie qui s’organise » à pas de géants dans le monde civilisé tend précisé-» ment à un résultat contraire. Le travail s’y divise à » l’infini, mais pour assujettir l’individu à un détail .» exclusif et le priver de connaissances plus étendues.
- » S’il est une considération qui puisse militer en
- > faveur de cet état de choses, ce ne pourrait être que » la facilité qu’il procurera pour la constitution du
- > ménage sociétaire, c’est-à-dire de la vie en commun.
- > Cela m’amène à vous dire que depuis que j’ai été
- > obligé de refouler si profondément mes espérances de
- > réalisation phalanstérienne en France, œuvre en vue
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- » 'de laquelle je n’aurais pas voulu éparpiller le peu de » force et de concours que je pouvais lui accorder, je » me suis déjà demandé bien des fois si ma position ne » me permettrait pas de réaliser, à côté de mon éta-» blissement, une cité ouvrière dans laquelle un » véritable confort serait accordé à mes ouvriers, eu » égard à l’état dans lequel ils vivent.
- » Ceci est à l’état d’études, une autre fois je vous en » dirai davantage. »
- Quelques jours après, le 25 mars, dans une nouvelle lettre à Cantagrel, après quelques réflexions sur le peu de probabilités que les phalanstériens puissent avant longtemps édifier un Phalanstère, il ajoute : « Neserait-» il pas, dans l’intérêt bien compris de l’avenir du > monde, de pousser les populations vers les idées de » garantisme et d’association, en procédant à des appli-» cations partielles à la portée de chacun ? »
- Cantagrel dans sa réponse à la précédente lettre s’exprime ainsi :
- « Tout ce que vous me dites sur les difficultés et les conditions d’une expérimentation pratique est parfaitement juste et rentre complètement dans mon sentiment sur ce point délicat et décisif de notre tâche.
- » C’est du reste une raison de 'plus pour se mettre une bonne fois à l’œuvre et pour s’y mettre le plus tôt possible.
- » Je serais bien aise d’apprendre que vous vous missiez en mesure d’offrir à vos ouvriers les avantages de la cuisine sociétaire et autres douceurs que peut assurer une cité ouvrière. Mais ne sera-ce pas employer pour un mince résultat des capitaux qui, unis à d’autres, pourraient faciliter la création d’un ordre de choses plus satisfaisant et de nature à se propager avec 'infiniment plus de rapidité ? »
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- L’espoir de réaliser un phalanstère soit en France, soit à l’étranger était encore vivace, on le voit, au sein de la direction de l’Ecole sociétaire. Aussi Godin ne reprit-il l’idée de s’employer personnellement à l’édification d’une véritable cité du travail qu’après l’échec du plan, si grandiose dans sa conception première par Considérant et Brishane, de fondation au Texas d’un Etat ouvert à tous les essais sociaux.
- Vve J.-B.-A. Godin née Moret.
- (à suivre).
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- L'union coopérative suisse.
- Le premier Congrès général des Sociétés coopératives existant en Suisse, s’est réuni, le 19 février, à Olten.
- Environ 200 sociétés étaient représentées par 350 délégués.
- L’Assemblée a décidé la constitution définitive de l’Union coopérative suisse (Schweizerischer Genossens-chaftbund), dont les bases avaient été arrêtées à Zurich le 20 mars 1898.
- Le comité central a été nommé au scrutin , comme suit : MM. Schræmli, gérant de la Fédération des syndicats agricoles de la Suisse orientale, à Winterthur, recteur Abt, à Brugg, Werder, rédacteur du journal Le Syndicat, à Brugg, Schaer, président de l’Union des sociétés suisses de coopération, à Bâle, Edmond Pictet, président de la Société coopérative suisse à Genève, Dr H. Muller, secrétaire de l’Union des sociétés coopératives suisses, à Bâle, Sulzer, président de la Cour d’appel à Zurich, Dr H. Ruegg, rédacteur du Landbote à Winterthur, Stephan Gschwind, député, à Oberwyl.
- Nous empruntons au Journal de Genève les détails qui suivent sur cette intéressante page de l’histoire du mouvement coopératif suisse :
- Les Sociétés coopératives de consommation de la Suisse sont déjà unies entre elles depuis plusieurs années en une association (Verband schweizerischer Consumve-reine), qui a son siège à Bâle et qui a avant tout un but commercial, celui de faire des achats en gros et d'obtenir ainsi des prix plus réduits pour certains articles. La nouvelle Union qui a été créée hier a à la fois un but un peu différent et un caractère plus général. Elle
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- LA COOPÉRATION
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- doit son origine aux tendances de certains cantons de faire payer aux sociétés coopératives et aux syndicats agricoles des impôts que ces associations trouvent exorbitants et contre lesquels elles protestent vivement. Les sociétés menacées ont donc éprouvé le besoin de se liguer, afin de solidariser leurs intérêts et d’opposer ainsi une force de résistance plus grande aux exigences du fisc. En même temps , elles vont chercher à faire une propagande morale plus intense en faveur des principes de la coopération.
- La nouvelle Union ne comprend du reste pas seulement ce que nous appelons en français des sociétés coopératives. Son nom allemand de Genossenschaftsbund est plus général encore que celui d’Union coopérative et n’a pas d’équivalent exact en français. D’après les statuts et d’après les explications qui ont été données hier à l’assemblée , la nouvelle Ligue comprendra toutes les associations économiques d’utilité publique qui sont basées sur le principe de la mutualité, ainsi par exemple aussi bien les mutualités d'assurance et de crédit que que les sociétés coopératives de consommation et de production et les syndicats agricoles.
- Les bases de la nouvelle Union ont été jetées l’année dernière à Zurich à une grande assemblée qui avait été convoquée à la fois par l’Union des sociétés coopératives suisses et par la Fédération des syndicats agricoles de la Suisse orientale. L’assemblée de Zurich avait nommé un comité provisoire chargé d’élaborer un projet de statuts. Il s’agissait hier, à Olten, de voter ces statuts et de constituer définitivement l’Union coopérative.
- C’est M. Schaër, de Bâle, qui a présidé la séance. L’assemblée était fort nombreuse. Elle comprenait 347 délégués qui représentaient plus de 200 sociétés et 88,000 membres environ. La Société coopérative de Genève était représentée par deux délégués. En ouvrant la séance, M. Schaër s’est félicité de voir la réunion si nombreuse. Il a exposé en quelques mots le but de l’Union. Il ne s’agit pas, a-t-il dit, de défendre des inté-
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- rets particuliers. Ce qui nous réunit, c’est le souci du bien des petits et des faibles et le désir d’améliorer leur situation. Nous ne demandons pas de privilège pour une classe; nous ne poursuivons pas de but politique. Nous cherchons à réconcilier le capital et le travail sur le terrain de la coopération. Et pour cela nous ne demandons nullement la protection de l’Etat; nous avons confiance dans nos propres forces, et la seule prière que nous adressions aux pouvoirs publics, c’est de nous laisser notre liberté. Le but que nous poursuivons, ce n’est pas l’intervention de l’Etat, ce n’est pas la socialisation des moyens de production. Nous aspirons à la production coopérative qui alliera les avantages du progrès moderne à ceux qui résultent d’une juste répartition des bénéfices du travail.
- Ce discours fort intéressant a été très applaudi. Après la constitution du bureau , le secrétaire de l’Union coopérative , M. le Dr H. Muller, de Baie, a fait une conférence sur l’état actuel de la question de l’imposition des sociétés coopératives en Suisse. M. Müller a constaté que depuis l’assemblée de l’année dernière à Zurich, les efforts des sociétés coopératives n’avaient pas été inutiles. Sans doute, ils n’ont pas encore abouti partout aux résultats espérés; cependant la situation des coopératives vis-à-vis des fiscs cantonaux a déjà changé. L’orateur a donné sur les différents cantons des détails dans lesquels nous ne pouvons pas entrer. Puis il a quitté son sujet spécial pour faire une conférence très étudiée sur le but de la coopération en général et particulièrement sur les avantages que l’application des principes coopératifs pourrait avoir pour la situation économique et commerciale de la Suisse. D’après M. Müller, la coopération qui rapproche le producteur du consommateur en supprimant l’intermédiaire favoriserait la consommation des produits nationaux et rendrait à la production un grand nombre de personnes qui sont occupées actuellement d’une manière moins utile comme intermédiaires entre le producteur et le consommateur. Le
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- développement de la coopération, indépendamment de ses avantages pour les coopérateurs, renforcerait donc la position économique générale de la Suisse en diminuant le déficit considérable de notre balance commerciale, déficit qui p rovient de l’excédent des importations sur les exportations.
- La conférence de M. Millier, dont nous ne pouvons donner qu’une esquisse, a été écoutée avec beaucoup d’attention et accueillie par de vigoureux applaudissements. A la suite de ce discours , l’assemblée a voté une résolution maintenant les décisions prises l’année dernière à Zurich et protestant de nouveau contre les tendances fiscales des gouvernements cantonaux. Puis elle a entamé la discussion des statuts qui avaient été élaborés par le comité provisoire. Le débat, auquel ont pris part avec le rapporteur , M. Gass, MM. Pflüger, pasteur à Zurich, Gschwind , président de la Société coopérative de Birseck, Weber , de Neuchâtel, Erb, de Lausanne, etc., etc., a plutôt porté sur des points de détail et les statuts ont été acceptés sans modification essentielle.
- D’après ces statuts, l’Union coopérative vise à grouper et à organiser toutes les associations coopératives de la Suisse en vue du maintien et de la défense de leurs intérêts communs. Elle a en particulier pour objet de faire valoir les droits de ces associations dans le domaine de la législation, devant les administrations publiques et les tribunaux, de seconder les efforts qui tendent à la création de nouvelles organisations coopératives et de propager les principes justes en matière de coopération. Elle cherche à atteindre ce but par la réunion d’un congrès coopératif annuel et par la constitution d’un comité central, par la publication d’une feuille périodique et la diffusion d’écrits, par la création d’une banque coopérative (qui toutefois ne sera organisée que dans l’avenir), enfin par tous les autres moyens qui seront jugés convenables.
- L’Union coopérative a son siège à Zurich. Elle a, à sa
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- tête, un comité central de neuf membres qui choisit dans son sein une direction de trois membres. Les frais communs de l’Union sont couverts exclusivement par les contributions des sociétés fédérées. Le rapporteur, M. Gass, a déclaré que, à la différence des autres associations analogues, l’Union coopérative ne demandait et ne voulait demander aucune subvention quelconque à la Confédération, mais qu’elle tenait à rester indépendante de l’Etat et à subvenir elle-même à ses besoins.
- Les statuts ont été adoptés et le comité central a été nommé. L’Union coopérative est donc constituée et il sera très intéressant de suivre son action. Ce qui est particulièrement sympathique dans la nouvelle association, c’est l’indépendance complète qu’elle entend garder vis-à-vis de l’Etat. Ce n’est pas dans le socialisme d’Etat, c’est dans le principe de l’association sur le terrain de la liberté que les coopérateurs suisses entendent poursuivre la réforme du système économique actuel. On ne peut que leur souhaiter bon succès et les encourager à persévérer dans cette voie. D’autant plus que l’on peut espérer également que l’Union coopérative défendra les principes libre-éehangistes et formera ainsi un contrepoids utile aux tendances protectionnistes qui pourraient se développer dans l’Union des paysans.
- Les statuts définissent comme suit le but de l’association :
- En vue de contribuer à la prospérité générale du peuple suisse, de développer sa vie économique et de la diriger de plus en plus du côté des principes de la vérité, de l’économie et de la justice sociale, il existe sous le nom de Union coopérative suisse (Sr;hweiz. Genossens-chaftsbund) une association à durée indéfinie, constituée dans le sens du titre XXVII du code fédéral des obligations et qui a son siège à Zurich.
- L’Union coopérative suisse vise au groupement et à l’organisation de toutes les associations coopératives de la Suisse, en vue du maintien et de la défense de leurs intérêts communs.
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- Elle a en particulier pour objet : a) de représenter et de faire valoir les droits de ces associations dans le domaine de la législation, de l’administration publique et des tribunaux ; b) de seconder les efforts qui, au sein du peuple suisse, tendraient à la création de nouvelles organisations coopératives et de propager les vrais principes en ce qui concerne la coopération.
- L’Union comprend : a) des associations ou sociétés isolées en tant qu’elles sont inscrites au registre du commerce et qu’elles possèdent le caractère d’associations d’utilité publique, économiques mais non constituées dans un but de gain ; b) les fédérations de sociétés coopératives. Par l’admission d’une de ces fédérations , chacune des sociétés dont elle se eompose acquiert individuellement la qualité et les droits d’un membre de l’Union coopérative suisse, mais elle en assume en même temps les devoirs. La fédération ainsi admise veille à ce que ses diverses sections s’acquittent de ces devoirs.
- Il ne sera pas sans intérêt de reproduire les chiffres suivants tirés du Correspondenzblatt du 18 février :
- A l’expiration de l’exercice 1897-1898,1’ «Union suisse des sociétés de consommation » comprenait 90 sociétés distinctes ; 78 de ces associations ont fourni, sur leur activité durant l’année, des renseignements d’où il résulte qu’elles possédaient ensemble 64,107 membres ; qu’elles avaient vendu pour 25,875,418 francs de marchandises, et que, sur cette vente, elles avaient bonifié aux consommateurs une somme de 2,035,000 francs ; sans parler de ce qu’elles avaient attribué à leurs employés, à titre de « participation », ou de ce qu’elles avaient porté à la réserve. Le nombre total des magasins de vente était de 307, celui des employés 1040.
- La moyenne des membres par société atteignait 821 (208 par magasin), et celle des achats individuels 403 fr. pour l’année. Le bénéfice, autrement dit l’économie réalisée par les consommateurs associés , sur leurs dépenses de ménage, équivaut au 11.4 °/°.
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- La discussion du budget
- Nous voici vers la fin de mars , et la discussion du budget de 1899 se poursuit à la Chambre avec un luxe de développement et surtout une lenteur qui feraient supposer qu’il s’agit de l’exercice prochain au lieu de l’exercice ouvert depuis un quart d’année déjà.
- De temps en temps le cours en est interrompu pour laisser passer le torrent tumultueux des interpellations, le flot pressé de quelque loi de circonstance, ou se glisser sans bruit, sans façon, comme un simple projet de loi d’intérêt local indigne de retenir plus d'une demi-minute les soins de la représentation nationale, un ou deux douzièmes provisoires.
- On en compte déjà cinq. De sorte que près de la moitié de l’année est soumise au régime des douzièmes provisoires. N’est-ce pas le cas de répéter qu’il n’y a, en France, que le provisoire qui dure.
- Il eût été préférable de voter en bloc dès le début le budget de 1899, puisqu’il n’était compliqué par aucune innovation fiscale et d’entreprendre immédiatement l’examen du budget de 1900, qui devrait, en bonne règle, être voté à ce moment de l’année ; ou mieux encore d’appliquer à l’exercice 1899 le budget de l'année dernière, car, à l’avantage de permettre l’examen en temps utile du budget de 1900, s’ajoutait pour le contribuable, celui de réaliser un bénéfice assez notable.
- En effet, le budget de 1899, tel qu’il a été établi, comporte une augmentation de dépenses de 36 millions de francs. C’est donc l’économie de trois millions de francs par mois, soit cent mille francs par jour que le vote du budget de l’année dernière nous eût procurée cette année.
- Cette économie, il est vrai, les douzièmes nous l’assurent pendant cinq mois, outre qu’ils nous mettent à
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- l’abri, pour le même temps, des augmentations de dépenses qui vont résulter du vote de nombreux amendements.
- On serait donc tenté de dire : à quelque chose malheur est bon, si l’inépuisable sagesse des nations n’offrait à nos méditations cet autre adage : reculer pour mieux sauter.
- A voir se dérober sans cesse le terme de la discussion du budget, on pourrait croire que son charme captive l’assemblée qui l’éternise. Il n’en est rien.
- Cependant, elle est parfois des plus intéressantes ; et si elle n’évoque le plus souvent, que par un contraste frappant des souvenirs d’éloquence électrisant une foule trop à l’étroit dans une vaste salle, elle abonde en renseignements instructifs : c’est un véritable Larousse parlé.
- Veut-on connaître le nombre de fonctionnaires qui émargent au budget? M. Aimond, en ouvrant la discussion générale — car nous avons eu cette année cette préface obligée d’une discussion de budget qui tient à ses aises, — M. Aimond nous apprend que nous entretenons au budget 415,000 fonctionnaires, qui se partagent une somme de 630 millions. Sur ces 415,000 fonctionnaires, 141,000 ont un traitement qui varie de 200 à 1,000 francs, et 210,000 touchent de 1,000 à 2,000 fr.
- Dans les diverses administrations, il y a de nombreuses sinécures, des emplois inutiles que l’on pourrait supprimer sans nuire pour cela au fonctionnement des divers services.
- Le rapporteur du budget de la justice a cité, à ce propos, quelques exemples édifiants. Ainsi, il paraît que le ministère de la justice est composé de 40 fonctionnaires. Outre cela, il y a un personnel de 89 employés dont 37 chefs de division, chefs de bureaux et sous-chefs. Ce qui fait 37 supérieurs pour 52 employés subalternes. Il faut ajouter 31 brigadiers, huissiers, suisses , portiers, ordonnances, garçons de bureau , frotteurs et une lingère.
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- Que dire des ministères gros dépensiers de la marine et de la guerre ?
- M. Pelletan, rapporteur général du budget, ne leur ménage pas les sévères appréciations. « La population de la France, dit-il, représente à peu près le dixième de l’Europe et nous supportons la cinquième partie des dépenses militaires qui incombent à tous les Etats européens réunis. Un contribuable français supporte donc de ce chef deux fois autant de charges que tout autre Européen ». Le rapporteur général établit par des chiffres et des faits que tout l’argent qu’on demande au contribuable ne sert pas à la défense nationale.
- M. Pelletan n’est pas plus tendre pour l’administration coloniale. Il soutient que nous dépensons plus que le reste du monde pour nos colonies qui nous coûtent 175 millions et nous rapportent 118 millions.
- D’une façon générale, la France est le pays qui paie le plus au .fisc. Chaque citoyen paie en moyenne 75 fr. 50 d’impôts, tandis que l’Anglais en paie 62; le Hollandais, 50; l’Autrichien, 44; le Danois, 34; le Belge, 31 et l’Allemand , 30,50.
- Voulez-vous savoir maintenant combien d’animaux reçoivent l’hospitalité au Jardin des Plantes de Paris ? Non? Eh bien, sachez qu’on en compte douze ou treize cents, jouissant, tant bien que mal, — car si quelques-uns y trouvent leur compte d’autres auraient le droit de se plaindre, — d’un budget de 45,000 francs. La moyenne de la dépense quotidienne est de 9 centimes 6 par tête. Or, les grands carnassiers mangent de 6 à 8 kilos de viande par jour, et le lion marin avale, dans le même temps, 10 kilos de poissons ; ce qui porte à 4,000 f. par an , le coût de la nourriture de celui-ci. On voit qu’il ne faudrait pas une douzaine de lions marins pour absorber la totalité du budget du Jardin des Plantes. Apprenez également, si vous l’ignorez, qu’un des gros mangeurs de l’endroit, l’hippopotame, étant mort dans le courant de l’exercice 1898, il faudrait au moins 25,000 francs pour le remplacer. Or, on n’affecte-que
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- 4,000 francs par an à l’achat d’animaux vivants. Le Jardin des Plantes restera donc privé d’hippopotame. D’où une disponibilité de nourriture qui se répandra peut-être en manne bienfaisante jusqu’aux plus petits oiseaux.
- 11 est bien dommage que le jeune public, que ces détails pourraient intéresser, ne soit pas, en pareil cas, admis à la séance. Il y aurait au moins, ce jour-là, quelque animation dans la salle.
- A côté de détails capables de fixer la pensée à quelque idée générale, ou simplement pittoresque, que de chiffres arides ! Qu’il s’agisse de la longueur des voies ferrées, des lignes télégraphiques, ou de leur coût, de la dimension des navires de guerre ou de la vente des timbres-poste on ne nous fait pas grâce d’une décimale. Ce n’est pas cet esprit de minutie qui est regrettable ; mais l’inopportune application qui en est faite.
- Le plus futile détail donne lieu à des développements exagérés On a parlé à trois reprises des conserves alimentaires pour l’armée à propos des trois budgets des colonies, de l’agriculture et de la guerre. Trois ministres ont fait une réponse identique à la même question trois fois répétée.
- La discussion du budget des postes et des télégraphes a tenu, cette année, une place hors de proportion avec son'importance. Elle a été en outre, des plus passionnée. N’est-ce pas à croire que les partis se disputent la force électorale que représentent les 70.000 facteurs ? Ce qui a caractérisé cette discussion c’est l’antagonisme entre le gouvernement et la commission, celle-ci refusait généralement tout crédit demandé par le gouvernement et réciproquement. On a même assisté à ce spectacle peu ordinaire qu’une proposition que la commission rejetait et que le gouvernement acceptait, a été combattue par celui-ci quand la commission s’y est ralliée.
- Il convient de noter que les décisions prises par la commission avaient été acceptées par le ministre et le sous-secrétaire d’Etat ; or, en séance publique,
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- ministre et sous-secrétaire d’Etat ne perdaient aucune occasion de se prononcer contre elle. L’initiative parlementaire n’avait pas besoin de ce fâcheux exemple pour multiplier les manifestations en faveur d’une catégorie d’agents, d’ailleurs des plus intéressants, et les augmentations de crédit d’aller leur train, et l’équilibre du budget de se détruire de plus en plus.^
- Il s’en faut de beaucoup cependant que tous les auteurs d’amendement obtiennent satisfaction. Sur tel chapitre du budget des postes et télégraphes notamment on n’a pas déposé moins de quinze amendements. Le chapitre n’a pas subi quinze modifications, si même il en a subi une seule. Mais on peut être certain qu’une douzaine de discours au moins, sans compter les répliques, ont été prononcés.
- On a vu une demi-douzaine de députés de Paris se succéder à la tribune pour demander la création d’un bureau de poste dans un de leurs quartiers respectifs, comme s’il n’existait aucun autre moyen d’obtenir cette installation, si elle est nécessaire. Ce n’est donc, pour la plupart du temps, que pour la galerie, ce mot pris, bien entendu, dans son sens figuré, que les députés défendent avec une déplorable prolixité des amendements ayant pour objet des augmentations de dépense, comme un peu plus tard, lors de la discussion du budget des recettes, ils demanderont, par voie d’amendement, des réductions de recettes d’autant plus impraticables que l’équilibre budgétaire aura reçu plus d’atteintes.
- Quand un budget est établi de telle façon que les dépenses et les recettes se balancent strictement, sans qu’il soit possible d’attendre d’un remaniement de l’assiette des impôts un excédent de ressources, la plupart des discussions sont forcément stériles ; les combinaisons numériques sur lesquelles elles reposent, sont sans objet.
- Les longues théories de chiffres, où se complait le plus souvent la fraîche érudition d’un nouveau venu au Parlement, n’ont pas le don de forcer l’indifférence générale.
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- D’ailleurs on sait où les trouver : dans les volumineux rapports que la commission fait confectionner par ses rapporteurs.
- Or d’un budget à l’autre, à de très rares exceptions près, ces rapports se suivent et se ressemblent, comme les discours de ceux qui les soutiennent et de ceux qui les combattent. Les chiffres seuls se modifient : ils grossissent. L’historique obligé des innombrables questions soulevées ne se différencie de celui de l’année précédente que par la contribution de l’année courante.
- Et voilà pourquoi la salle reste vide, si la tribune n’est pas muette.
- Un soir, au moment de clore sa séance, la Chambre décida à la majorité énorme de 492 voix, qu’elle tiendrait séance le lendemain matin. Ce n’est pas parce qu’elle tenait à allonger de quelques heures les longs mois qu’elle consacre à la discussion du budget, mais parce qu’elle était décidée à ne pas siéger l’après-midi à l’occasion de la mi-carôme.
- On ne compta que 72 présents à la séance du matin, parmi lesquels ne se trouvaient peut-être pas dix des 492 votants de la veille. On dût suspendre la séance.
- Deux jours après, même pénurie d’assistants. Un député socialiste joue à ses collègues le mauvais tour de déposer un projet de résolution tendant à décider que le Journal officiel publiera, chaque jour, les noms des députés présents à la séance de la veille. Cette présence serait constatée par des feuilles d’émargement sur lesquelles les députés apposeraient leurs signatures.
- L’urgence du projet est votée par 231 voix contre 222, les amis, bien entendu, votant pour les amis, et le projet renvoyé à la commission du règlement qui décidera, pour sauver ce qu’on peut sauver du prestige de la Chambre, qu’il n’y a pas lieu de l’adopter.
- Du reste la leçon n’a pas servi à grand chose. Il faut bien reconnaître que l’absentéisme, qui est, pour une bonne part, le résultat de discussions fastidieuses, encourage, loin de le refroidir, le zèle des discoureurs, et que la Chambre tourne dans un cercle vicieux,
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- Si elle a voulu fournir une fois de plus la preuve qu’une Assemblée issue du scrutin uninominal est incapable de s’élever à la compréhension des intérêts vitaux de la nation lorsque l’intérêt électoral de ses membres est en jeu, elle y a pleinement réussi.
- Autrefois la discussion du budget commençait et s’achevait pendant la session ordinaire d'au moins cinq mois, commençant à la mi-janvier. Petit à petit elle en vint à remplir la plus grande partie de la session extraordinaire d’automne; puis à ne commencer qu’au début de cette même session. Il arriva fréquemment à cette époque que le budget était définitivement bouclé le dernier jour de l'année.
- La dernière législature prit l’habitude de ne consacrer que quelques semaines à la discussion du budget, si bien, qu’à une exception près, elle dut, chaque année, recourir finalement à l’expédient des douzièmes provisoires. C’est par là que la législature actuelle a commencé.
- Il lui était facile au début de s’arranger pour accomplir sa besogne en temps utile. Maintenant il est trop tard. La voilà dans l’ornière où se sont lamentablement traînées ses devancières. Comment en sortira-t-elle?
- La longue et pénible gestation du budget actuel aura son terme. Mais elle a engagé l’avenir d’une manière lâcheuse. Si la Chambre persistait dans ses errements, la session extraordinaire de 1899 ne suffirait pas à la discussion du budget de 1900, quand bien même elle n’en distrairait aucune de ses séances , ce qui est inadmissible , si l’on considère les nombreux motifs d’interpellations forcément accumulés pendant trois longs mois de vacances.
- On aboutirait ainsi à la permanence de la discussion du budget. Or, les Chambres ne sont pas élues seulement pour discuter la levée des impôts et leur emploi, mais aussi pour contrôler les actes du pouvoir et pour faire des lois.
- Ln vue d’enrayer le mal et d’en prévenir le retour,
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- divers moyens ont été mis en avant, quelques-uns môme ont déjà revêtu la forme de propositions.
- L’un de ces moyens consisterait, une fois le budget de 1899 voté , à établir, pour 1900, un budget qui serait l’exacte reproduction du précédent et que les Chambres voteraient en bloc.
- Autant vaudrait, dans ce cas, faire l’économie d’un scrutin qui ne serait qu’une pure formalité, et décider tout simplement, ainsi que plusieurs sénateurs y ont songé, par un article introduit dans la loi de finances, que les recettes et les dépenses votées pour cette année auront force de loi pour l’année prochaine.
- La proposition de M. Fleury-Ravarin n’a pas ce caractère absolu. Le député du Rhône n’entend pas supprimer toute discussion, mais il veut la réduire au strict nécessaire en ne la faisant porter que sur les changements indispensables qui s’imposent d’une année à l’autre et qui modifient forcément sur certains chapitres les chiffres de l’exercice. Il suffirait pour cela de renoncer au vote du budget par chapitres et de se contenter du vote en bloc des articles de la loi de finances, c’est-à-dire du total des dépenses et des recettes. C’est sur ces articles seuls que pourrait s’exercer le 'droit d’amendement.
- Evidemment la proposition de M. Fleury-Ravarin corrigerait ce que peut avoir d’excessif la proposition plus radicale qui a rencontré quelque faveur dans le milieu sénatorial. Mais s’il est à craindre, dans ce dernier cas, que la Chambre ne' transforme l’expédient en système, l’autre mesure pourrait bien être impuissante à endiguer le flux des amendements qui s’accumulant sur les articles réservés à la discussion, au lieu de se répartir sur les divers chapitres du budget, apporteraient le désordre dans la discussion.
- Mieux vaudrait cependant risquer cet inconvénient que de créer le fâcheux précédent de la suppression de tout débat.
- Le travail parlementaire peut être régularisé sans
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- qu’il soit nécessaire de porter atteinte aux prérogatives, au droit de contrôle du Parlement, ou de limiter son droit d’initiative en matière budgétaire.
- Il devrait être entendu que les discussions budgétaires sont d’ordre exclusivement financier et que personne n’a le droit d’y introduire des motions, des réso-solutions, des propositions de loi, qui ont un tout autre caractère. Une place pour chaque chose et chaque chose à sa place : excellente dans la vie privée, cette pratique ne l’est pas moins dans la vie publique. Le budget doit cesser d’être une vaste interpellation. Une réforme du règlement dans ce sens n’est pas chose impossible. De sa propre autorité, le président radical, M. Brisson, a pu jadis contenir, dans une certaine limite, le flot grossissant des motions introduites dans la discussiôn du budget, et l’on sait que le programme des hommes les plus marquants du parti modéré comporte l’introduction de cette règle dans la procédure de la Chambre.
- Les députés d’arrondissements auront-ils suffisamment conscience de leurs devoirs envers la nation pour s’imposer cette discipline ?
- Jamais législature ne fut saisie d’un plus grand nombre de propositions ayant pour objet de modifier le règlement.
- Parmi les propositions dont elle fut saisie dès le début de ses travaux, nous citerons celle de M. Bertrand, celle de M. Boudenoot, revêtue de 71 signatures, et de M. G. Graux, qui contiennent, croyons-nous, toutes les dispositions qui ont pu être proposées par d’autres membres de la Chambre, concernant la procédure de la discussion du budget. A cet égard, la proposition de M. Graux est celle qui s’écarte le plus du règlement actuel en vigueur. Elle est ainsi conçue :
- « Aucune motion tendant à imposer une nouvelle charge au budget ne sera examinée que si elle est appuyée par le Gouvernement.
- » Toute modification à l’organisation et au fonctionnement des services publics devra faire l’objet d’une proposition de loi.
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- » Tout amendement au budget, tendant, parla réduction d’un crédit, à opérer Tune de ces modifications, ne sera discuté que s’il est accepté par le Gouvernement.»
- La proposition de M. Boudenoot comporte la disposition suivante :
- « Après la clôture de la discussion générale du budget, il ne pourra plus être présenté d’amendements ou d’articles additionnels ayant pour but d’augmenter les crédits proposés par la commission du budget. »
- La proposition de M. Bertrand stipule que « pour le budget des recettes et des dépenses, les amendements ou articles additionnels, déposés après le commencement de la discussion du budget d’un ministère, ne seront pas soumis aux délibérations de la Chambre. »
- La commission du règlement fit sienne la proposition de M. Bertrand , qu’elle rédigea en ces termes :
- « Tout amendement relatif à un budget particulier, doit être déposé avant l’ouverture de la discussion de ce budget. »
- Elle y ajouta les dispositions suivantes :
- « Les amendements au budget entraînant une augmentation de dépenses ou une diminution de recettes, sont soumis à la prise en considération ..
- » Ceux de ces amendements qui sont pris en considération font l’objet d’un rapport d’ensemble de la commission du budget.
- » Avant le vote définitif du budget, ce rapport est soumis à la Chambre, qui adopte ou rejette ces amendements. »
- La partie du rapport de la commission du règlement concernant le budget, n’a pas encore été examinée par la Chambre, qui s’est bornée à en discuter les dispositions relatives à l’organisation des commissions.
- Depuis lors, les lenteurs où se traîne la discussion du.budget ont suggéré à d’autres députés quelque remède ou palliatif. M. le comte d’Agoult attribuant la cause de cette prolongation des débats au nombre considérable des amendements développés à la tribune par
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- leurs auteurs et combattus, et faisant une distinction entre les amendements relatifs à des réductions de dépense —, dont il n’y a pas à en regretter le dépôt ni la discussion, attendu que le rôle des députés est de travailler à réduire les dépenses, — et les amendements, ceux-ci en grande majorité, relatifs à des augmentations de crédits, propose :
- « Les propositions de loi et les amendements, faits par un ou plusieurs députés, ne sont pas pris en considération, lorsqu’ils sont de nature'à augmenter les crédits budgétaires ou la dette publique, ou à diminuer le domaine national. »
- Nous n’étonnerons personne en disant que la Chambre n’a pas fait à la proposition de M. d’Agoult, survenant en pleine discussion du budget, le 9 mars, un accueil des plus chaleureux.
- Quelques jours auparavant, le 16 février, M. Gerville-Réaclie déposait un projet de révision des lois constitutionnelles renfermant, en ce qui concerne le fonctionnement législatif, la disposition suivante :
- « Le 29 décembre, lorsque le budget de l’exercice prochain n’aura pas été régulièrement voté, à moins que la Chambre des Députés n’ait formellement refusé deprocéder à ce vote à titre de blâme de la politique du cabinet, le budget de l’année précédente sera promulgué pour un nouvel exercice.
- « Si le budget a été envoyé par la Chambre au Sénat avant le 29 novembre et que le Sénat ne l’ait pas voté avant le 29 décembre, c’est, le projet de budget voté par la Chambre qui sera promulgué à cette dernière date.
- « Au cours de l’exercice, les Chambres pourront, par voie de rectification, mettre au point le budget promulgué avec les besoins de l’année courante. »
- Une autre disposition que l’on retrouve dans quelques autres projets et qui est applicable en dehors du budget à toute proposition d’ordre financier, porte que « toute proposition entraînant une dépense doit être accompagnée de la recette effective nécessaire pour y faire face, faute de quoi elle devra être rejetée. »
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- Il est évident que ces diverses propositions sont plus ou moins restrictives du droit d’initiative en matière budgétaire. La Chambre sera-t-elle assez bien inspirée pour s’arrêter au moindre mal, s’il y a quelque mal à s’imposer à soi-même une règle de conduite ?
- Le pire mal, pour la Chambre, c’est le discrédit qui résulte pour elle de l’impuissance où elle se trouve de boucler le budget en temps utile tout en lui consacrant presque tout son temps, au détriment de sa tâche législative.
- Ni budget, ni réformes : pauvre bilan ! Et cependant lorsque le budget est bouclé tant bien que mal, car il fait partie des choses qui ont une fin, ce qu’il laisse, avec les souvenirs désagréables de sa longue incubation, c’est un accroissement des charges nécessité par l’augmentation des dépenses, tandis que la richesse nationale demeure à peu près stationnaire.
- C’est une singulière, mais fatale aventure, que celle d’une assemblée élue attisant le ressentiment de ses électeurs à mesure qu’elle s’attache à leur complaire.
- Tant il est vrai que les nécessités de la vie nationale doivent passer avant les intérêts même les plus légitimes de telle ou telle catégorie d’électeurs.
- La Chambre du scrutin d’arrondissement ne saurait, il est vrai J complètement échapper à la fatalité de son origine, ni se dégager, par sa seule volonté, des entraves constitutionnelles qui atténuent sa responsabilité.
- Raison de plus pour qu’elle mesure exactement la simple tâche qu’elle peut remplir à l’abri de toute difficulté étrangère : l’examen du budget, le contrôle des actes du pouvoir et la confection des lois. .
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- SUISSE
- Coopératives et assurances
- L’idée d’utiliser le dividende des sociétés coopératives pour assurer un ou plusieurs membres de la famille contre la maladie, ou de le verser comme prime à une société d’assurance sur la vie, a été discutée à plusieurs reprises en Suisse, où elle compte de nombreux partisans.
- Mais, jusqu’à présent, elle n’est entrée dans la pratique qu’à titre individuel.
- La société coopérative de consommation et de production de la Birsek (Bâle-Campagne) va chercher à la généraliser. Elle vient en effet d’adjoindre à ses nombreuses séries une caisse d’assurance sur la vie.
- Les secours aux passants
- Le Grand Conseil du canton de Berne est saisi d’un projet de décret réorganisant l’Assistance publique au point de vue des secours aux passants, nomades et voyageurs. Ce décret est basé sur ce principe qu’aucun secours en argent ne doit être donné aux passants, et que les secours en nature, les aliments notamment, ainsi que le logement, doivent être remis non pas par les particuliers à leur porte, mais dans les locaux spéciaux installés à cet effet. Plusieurs grandes villes, Bâle entre autres, possèdent déjà de ces refuges pour Ileitmatlose (sans-pays).
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- La Bourse du travail de Zurich et les grèves
- La Bourse du travail de Zurich a adopté les règles
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX 221
- suivantes en ce qui concerne son office de placement, en cas de grève :
- 1. Dans le cas de grève, lockout, etc..., la bourse ferme provisoirement son office de placement au corps de métier intéressé.
- 2. Ledit office n’est pas réouvert ou ne reste pas ouvert à moins qu’il n’en soit décidé ainsi par un conseil d’arbitrage reconnu en cette qualité par les ouvriers et dans lequel ils soient représentés en nombre égal avec les patrons.
- 3. Dans le cas où, en vertu d’une décision de ce genre, la bourse est conduite à maintenir ouvert ou à réouvrir son office, elle se réserve le droit d’informer les demandeurs de travail qu’il y a une grève en cours.
- 4. Si les patrons refusent l’arbitrage, la bourse se réserve le droit d’agir comme il appartiendra, d’accord avec le syndicat ouvrier intéressé.
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- ANGLETERRE Le minimum de salaire.
- Le 13 février 1891, la Chambre des communes adoptait à l’unanimité une résolution invitant le gouvernement à prendre des mesures pour que les ouvriers employés à des travaux exécutés pour le compte de l’Etat fussent convenablement payés au taux courant dans chaque métier.
- Il y a deux ans, une Commission parlementaire fut choisie pour étudier l’effet produit par cette résolution et l’application qui en avait été faite par les différents départements ministériels. La Commission a interrogé les chefs de ces départements, les secrétaires des trade-unions, les entrepreneurs de travaux publics. Elle a constaté que, sauf quelques difficultés inhérentes à l’introduction d’un nouveau système, la résolution de 1891 avait produit d’excellents résultats.
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- LE DEVOIR
- « En ce qui concerne les relations entre patrons et ouvriers, dit le rapport, il ne paraît pas que son exécution ait produit un effet nuisible. Au contraire, il semble probable qu’elle a contribué à promouvoir les conventions entre maîtres et ouvriers relativement au taux des salaires et aux conditions du travail. Il n’apparaît pas non plus que les entrepreneurs, en général, soient opposés à la mesure adoptée par la Chambre ni à la façon dont elle a été appliquée. Il apparaît aussi que les plaintes des ouvriers contre des violations de la résolution ne sont plus aussi fréquentes actuellement qu’auparavant. »
- BELGIQUE
- La sécurité des ouvriers.
- Le ministre du Travail a déposé à la Chambre un projet de loi donnant au Gouvernement le droit de prescrire toute mesure, propre à assurer la sécurité et la santé des ouvriers dans toutes les entreprises industrielles et commerciales dont l’exercice présente des dangers à cet égard, même lorsque ces entreprises ne sont pas rangées dans la catégorie des établissements dangereux, insalubres ou incommodes.
- Les délégués du Gouvernement auront la libre entrée dans les locaux affectés à Tentreprise.
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- FRANGE
- L’antialcoolisme à la caserne.
- Dans toutes les casernes de la garnison de Paris, les murs seront bientôt décorés de dessins figurant : d’un côté, l’état des viscères d’un alcoolique ; de l’autre, l’état des viscères d’un homme en bonne santé, qui n’a pas pour habitude de « tuer le ver » le matin et de s’offrir des apéritifs tout le long de la journée, sans parler du casse-poitrine, de la rincette et de la surrincette.
- Ces images suggestives seront placardées un peu partout, dans les postes, les réfectoires et jusque dans les
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- lavabos. Et, à côté de ces images, des notices qui les commenteront et renseigneront le lecteur sur les conséquences pathologiques et morales qu’entraîne l’abus de l’alcool.
- Cette idée, qui témoigne si hautement de la sollicitude des chefs pour les soldats, n’est-elle pas excellente et de nature à frapper vivement l’esprit de nos troupiers ? A l’aspect de ces poumons ravagés, de ces lobes dévastés, de ces organes atrophiés, ils comprendront le danger de trop fêter Bacclius, de stationner longuement, les jours de prêt, devant le zinc des comptoirs. Et, rendus à la vie civile, ils garderont le souvenir de cette vision lamentable, et plus d’un hésitera avant de prendre part à la tournée qui ne finit pas, sous l’œil béat du marchand ravi d’écouler ses terribles mélanges, pendant que, lui-même, dans son verre plus petit, ne s’abreuve que d’eau rougie ou de quelque inoffensive tisane.
- (Répub lique française).
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- PAYS DIVERS Le prix du port des lettres.
- C’est en France que le prix du port des lettres est le plus élevé.
- En effet, en Allemagne, on paie 12 centimes 1/2 jusqu’à 15 grammes, et 25 centimes de 15 à 250 grammes ; en Angleterre, 10 centimes jusqu’à 28 grammes 1/2, 15 centimes de 28 1/2 à 57 grammes; 20 centimes de 57 à 114 grammes, et ainsi de suite en augmentant de 5 centimes par 57 grammes ; en Suisse, on paie 10 centimes jusqu’à 250 grammes.
- En France, nous en sommes encore à la taxe de 15 centimes par 15 grammes, de sorte que le prix du port d’une lettre de 200 grammes coûte 10 centimes en Suisse, 25 centimes en Allemagne, 30 centimes en Angleterre, et 2 fr. 10 en France.
- Résultante : on a calculé que chaque Anglais expédie en moyenne 55 lettres par an, le Suisse 43, l’Allemand 31 et le Français 22.
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- La Société de paix et d’arbitrage international du Familistère de Guise (Aisne) a tenu une réunion extraordinaire au foyer du théâtre le 21 février. Dans son discours d’ouverture, M. Sarrazin-Duhem, président , a passé en revue les évènements de l’année, heureux ou malheureux, a rendu hommage aux pionniers de l’idée de la paix universelle , sans oublier l’initiative du Tsar, et a proposé l’approbation du texte de résolution soumis aux Sociétés par le Bureau de Berne à l’occasion du 22 février. Ce texte a été voté à l’unanimité.
- * #
- Le banquet des Sociétés françaises de la paix.
- Le 1er mars a eu lieu , à Paris , sous la présidence de M. Frédéric Passy, le banquet des Sociétés françaises de la Paix, fixé d’abord au 22 février et que la mort du président Faure avait fait ajourner. Plus de cent représentants des diverses associations avaient répondu à l’appel de la Société d’arbitrage.
- Après un discours d’ouverture de M. Passy, qui a exposé les vicissitudes et les progrès de l’idée pacifique depuis le 22 février 1898, l’assemblée a voté d’acclamation une résolution ainsi conçue :
- « L’assemblée, à l’unanimité, appelle de tous ses voeux la réussite de la Conférence d’Etats provoquée par la généreuse initiative de l’Empereur de Russie ;
- » Invite cette conférence à s’entendre pour assurer, par des stipulations formelles, la reconnaissance et l’application du principe de l’arbitrage international ;
- » Joint sa voix à celles qui, de toutes parts, s’élèvent vers les gouvernements pour réclamer l’allègement des charges qui écrasent le peuple, et l’éloignement des menaces qui compromettent l’avenir ;
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- » Et, quels que'soient les résultats immédiats de la Conférence, s’engage à poursuivre énergiquement et sans relâche l’abolition de l’odieux droit du plus fort et l’établissement de l’état juridique des nations. »
- Plusieurs discours ont été prononcés à la suite de ce vote, après quoi M. W. Stead, de Londres, a fait son entrée dans la salle, pour entretenir les délégués des Sociétés françaises de la croisade pacifique dont il a pris l’initiative.
- En résumé, M. Stead a annoncé que les représentants envoyés par lui dans les divers pays du continent ont dû reconnaître que le temps fait matériellement défaut pour improviser partout une agitation dont les moyens existent en Angleterre à l’état permanent. Aussi a-t-il dû modifier son projet définitif, ou du moins le remplacer par un autre, d’une aussi haute portée morale et d’une réalisation plus assurée. Le pèlerinage, au lieu de servir de prologue à la Conférence, en 1899, en sera la conclusion en 1900. Au lieu d’aboutir à Saint-Pétersbourg, il aura pour but Paris et la grande fête pacifique de l’Exposition du XIXe siècle, où l’on peut espérer qu’il se rencontrera avec un Congrès universel de la Paix d’une importance exceptionnelle.
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- Litiges coloniaux.
- Le jugement arbitral à propos du différend anglo-portugais au sujet de la baie de Delagoa sera rendu en juin ou juillet. Les experts ont déposé leur rapport final au tribunal fédéral suisse, qui l’a remis aux parties. Celles-ci présenteront vers la fin de mars leurs arguments de fait et de droit.
- — Les commissaires portugais pour la délimitation du Manicaland ont informé leur gouvernement qu’ils sont arrivés à une entente avec les commissaires anglais sur le partage des territoires britannique et portugais. La ligne de démarcation fixée par l’arbitre a été légèrement modifiée, les deux parties ayant fait des con-
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- cessions. Les commissaires ont fait dresser des cartes de la nouvelle délimitation pour les remettre à leurs gouvernements.
- Un appel.
- Au moment où les rapports entre la France et l’Angleterre étaient des plus tendus, le Temps publiait le 20 décembre sous le titre qu'on vient de lire, un article de nature à consoler les pacifiques de quelques vieilles railleries démodées, s’ils avaient pu jamais en être affectés. Nous croyons intéressant de le reproduire à l’heure où ils affirment par des manifestations réitérées leur invincible confiance dans le triomphe définitif de leur cause :
- « Le but que poursuivent les ligues de la paix et de la solution des conflits internationaux par l’arbitrage est-il aussi chimérique ou même aussi éloigné que le croient les hommes d’Etat réalistes ? Bismarck, dit-on, souriait ou s’indignait de ce rêve. Est-il bien sûr que le rêve ne puisse devenir sinon une réalité, du moins une force politique assez grave pour peser efficacement dans les délibérations des gouvernements et, par suite, dans les destinées du monde ? Depuis que le Tzar a proposé une conférence aux grandes nations européennes pour étudier les moyens pratiques d’arriver à un désarmement général ou, pour être plus exact, à la limitation des charges militaires, n’est-il pas évident que l’idéal des pacifiques s’est rapproché de nous et que s’il est encore inaccessible, pourtant il n’est plus derrière les nuages. Les hommes d’Etat sont amenés à le considérer directement et à voir de quelle façon il pourrait un jour prendre pied sur notre planète que la guerre ensanglante depuis l’origine des êtres vivants...
- » Malgré les apparences, deux grandes forces aujourd’hui concourent à la paix : d’une part, la science dont les progrès en procurant aux peuples des moyens de destruction d’une puissance inouïe, les décourage en même temps dans l’intention de s’en servir ; de l’autre,
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- le développement de la conscience morale à qui l’état et même la simple idée de guerre devient de plus en plus intolérable. On voit dès lors que s’il y a en Afrique, en Asie, en Amérique et ailleurs maintes causes de conflits, il y a en Europe même bien des garanties de paix qui ne sauraient disparaître soudainement. En Angleterre et en France, il appartient aux hommes justes et pacifiques de les fortifier au point de les rendre invincibles. >>
- Les progrès de l’idée pacifique en Russie.
- On lit dans la Correspondance bi-mensuelle du Bureau international de la Paix, du 10 mars :
- « Nous avons reçu de M. Jean de Bloch, à Varsovie, les deux premiers volumes intitulés «Der Krieg ». Ce travail, des plus intéressants et qui paraît avoir produit une grande impression sur le Tzar, expose l’état actuel de la technique militaire et les troubles économiques que provoquerait inévitablement une guerre en Europe dans les conditions actuelles. L’auteur a travaillé 8 ans à cet ouvrage, en recueillant avec le plus grand soin des renseignements précis sur les questions suivantes : Comment une guerre se ferait-elle dans les conditions actuelles ? Quels seraient vraisemblablement sa durée et ses résultats ?
- Il est parvenu à la conviction qu’une guerre serait, dans l’état actuel des armements, une entreprise très risquée, eu égard aux dévastations que produiraient les immenses armées mises en campagne, à l’impossibilité de soigner les blessés après chaque combat, aux épidémies qui décimeraient les troupes et à la famine qui seraient la conséquence inévitable de l’interruption des relations internationales.
- Il s’est demandé pourquoi les Etats s’épuisent par l’accumulation des moyens d’attaque qui correspondent d’autre part au perfectionnement des moyens de défense, dans l’unique but de se livrer entre eux à des
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- guerres titanesques qui ne sauraient aboutir à la solution durable d’aucun litige. En examinant ce point, il a dû reconnaître qu’il serait possible d’arriver à une entente pour prévenir une guerre dans de pareilles conditions, par l’institution d’une cour permanente cl'arbitrage international. Il a consulté à ce sujet les meilleurs auteurs et son travail est un des plus remarquables qui aient été faits sur cette matière.
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- Une société de la Paix s’organise à Odessa par les soins de M. Novicow. Les statuts qui ont été signés par des fonctionnaires de l’Etat fort en vue et par de nombreux particuliers seront soumis à l’approbation du ministre de l’intérieur. Aussitôt que cette approbation
- sera obtenue , la société se constituera.
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- Les Sociétés anglaises de la paix et la politique de conquête.
- Le Comité de 1’ « International Arbitration and Peace Association » a pris la résolution suivante :
- « Le Comité félicite cordialement M. John Morley du discours courageux qu’il a prononcé dans la Chambre des communes et où il a protesté contre la conquête du Soudan. Il félicite également les autres membres du Parlement qui l’ont soutenu. Il proteste à nouveau contre la politique de conquête par rapport à l’Afrique centrale, politique opposée aux intérêts moraux, politiques et économiques du Soudan, de l’Egypte et de la Grande-Bretagne. Convaincu que la récente campagne, où l’on a tant versé de sang, était superflue et injustifiable, répugnant à l’outrage fait à la tombe du Malidi et à sa dépouille mortelle, le Comité demande que le Parlement refuse la gratification de 30,000 livres sterling qu’on se
- propose d’accorder au général responsable de ces actes. »
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- L’arbitrage international.
- Le comité anglais de la conférence parlementaire
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- internationale pour l’établissement de l’arbitrage en matière de différends internationauxs’est réuni le 15 lévrier, à la Chambre des communes, sous la présidence de M. Philip Stanhope, ancien ministre dans le cabinet libéral.
- Ce comité, qui comprend quatre-vingt-quatre membres du Parlement, a adopté des résolutions saluant, avec la plus grande satisfaction, le rescrit du Tsar, se réjouissant de la promesse du gouvernement anglais de prendre part à la conférence du désarmement, et invitant les membres du groupe anglais qui assisteront à la conférence de Christiania, au mois d’août, à demander la nomination d’une commission chargée de solliciter des hommes d’Etat et des gouvernants des plus petits Etats de l’Europe l’initiative de la constitution d’un tribunal arbitral.
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- Un secrétariat Italien de la Paix.
- Le comité de la Société turinaise de la Paix et de l’arbitrage international étudie la création d’un secrétariat italien de la paix, qui serait chargé de recueillir et do coordonner les travaux particuliers des sociétés pacifiques d’Italie pour les faire connaître au gouvernement et à la presse.
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- Un arbitrage anglo-brésilien.
- Une dépêche du 9 mars annonce que le gouvernement brésilien a accepté la proposition britannique de soumettre à l’arbitrage la question de délimitation de la frontière de la Guyane.
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- La transformation des armées.
- L’idée fouriériste pour la transformation des armées, qui avait trouvé en la regrettée Mme Griess-Traut, une apôtre si dévouée, serait-elle en train de recevoir un commencement de réalisation en Russie? Le fait est que les ministres de la guerre et de l’agriculture se sont entendus pour faire prendre, à titre d’essai, aux soldats de la 40e division à Bobronjsk, des cours réguliers d’agriculture pendant deux années.
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- Au cas où cet essai donnerait de bons résultats, on rendrait le cours d’agriculture obligatoire dans toute l’armée russe.
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- Les armées.
- D’après le Scientific American , en temps de paix les forces militaires de l’Europe s’élèvent à 3 millions 475,000 hommes. De tous les Etats européens , le Danemark est celui qui entretient le moins de soldats en paix; environ 10,000 hommes. A l’autre extrémité de l’échelle figure la Russie, avec ses 896,000 soldats ; puis vient l’Allemagne, avec 580,000, et ensuite la France avec 570,000 hommes.
- Les armées européennes emploient 550,000 chevaux en temps de paix.
- En Asie, ajoute le Scientific American, on compte 800,000 hommes sous les armes, dont 270,000 pour la Chine, 200,000 aux Indes, 100,000 au Japon et 25,000 en Perse.
- Dans le Nouveau Monde, le nombre des solda ts en temps de paix s’élève à peine à 160,000 hommes; les prinèi-pales armées sont celles du Mexique qui est de 40,000 hommes, et des Etats-Unis qui compte 30,000 soldats.
- On peut estimer en chiffres ronds à 4 millions 600,000 le nombre des soldats réguliers en temps de paix, pour l’ensemble des nations, et à 700,000 le nombre des chevaux.
- L’entretien de toutes ces armées coûterait environ 25 milliards chaque année.
- En temps de guerre, tout cela prendrait des proportions fantastiques. La Russie mettrait en ligne 8 millions de combattants, l’Allemagne 5 millions, la France 4 millions 500,000, l’Italie 3 millions, l’Autriche 2 millions, et si la conflagration était générale, si toutes les puissances européennes se trouvaient engagées dans la lutte, ce qui peut arriver à l’improviste, on verrait alors plus de 23 millions d’hommes armés de pied en cap, entraînés avec soin et prêts à s’entr’égorger avec enthousiasme, Quelle perspective et quelle horreur!
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- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- Le travail des femmes.
- Mme Marguerite Durand, directrice de la Fronde, était poursuivie pour avoir occupé des femmes typographes ou rédactrices de son journal après neuf heures du soir, en violation de la loi du 2 novembre 1892.
- Le tribunal correctionnel jugeant sur opposition a acquitté Mme Durand.
- Voici les principaux considérants de ce jugement :
- Attendu que les dispositions de l’article 4 de ladite loi, interdisant le travail des femmes, la nuit, dans les établissements industriels, ne sont pas générales et absolues ; que le même article prévoit, en effet, qu’il pourra y être dérogé en certain cas, pourvu que la durée du travail ne dépasse pas sept heures par vingt-quatre heures; qu’une première et très importante exception est notamment formulée en l’article qui autorise l’emploi des femmes, la nuit, aux travaux indispensables dans les usines à feu continu ;
- Attendu qu’en outre d’autres exceptions très nombreuses ont été admises par les règlements d’administration publique pris en exécution de la loi ;
- Qu’il est donc évident que, d’après le vœu même du législateur, la prohibition du travail de nuit cesse toutes les fois que les nécessités d’une industrie l’exigent, etc.
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- Le travail des femmes en Angleterre.
- D’après les dernières statistiques, il existe dans le Royaume-Uni: 61,000 tailleuses et 70,000 serveuses; 4,500 femmes travaillant dans les imprimeries, et 4,721 dans les mines. L’administration des postes emploie 34,000 femmes. Dans l’industrie du chanvre et du
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- jute, on compte 195 femmes pour 100 hommes. Il y a 130,000 institutrices, le triple du nombre des instituteurs.
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- Les industries de femmes.
- Un groupe de dames vient de créer à Paris une Union centrale des industries de femmes dont le but est de centraliser les offres et demandes des syndicats de dentellières, brodeuses, passementières, couturières et modistes de Paris et des départements. Cette Union de syndicats supprime ainsi les intermédiaires si onéreux entre les ouvrières et les magasins. Le siège de l’Union est : 15, rue de Verneuil.
- Le suffrage des femmes à Victoria.
- Le gouvernement de Victoria, en Australie, a adhéré ces temps-ci, au principe du Droit de vote pour les femmes. Voici sur quoi M. Reid, qui en a fait la déclaration, s’est appuyé : « En dehors de leurs autres charmes, dit-il, les femmes paient leurs impôts à l’Etat sous la forme la plus noble ; elles élèvent la nation de demain de façon à lui faire jouer son rôle dans le monde. D’après le principe que tout contribuable doit être représenté, elles ont donc droit à être représentées aussi. »
- C’est, paraît-il, la première fois qu’on invoque l’élevage et l’éducation des enfants comme un motif suffisant de droit à la représentation parlementaire.
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- Le salaire des ouvrières de la confection en Hollande.
- La section pour la confection de l’Exposition des travaux de la femme, à La Haye, vient de publier un rapport sur les salaires que gagnent les couturières en Hollande. Ainsi, à Amsterdam, un tablier (1 h. 1/2 de travail) est payé environ 4 centimes ; à Nimègue, le même travail n’est payé que 2 centimes 1/2. Une chemi-
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- se est payée à Haarlem 25 centimes, à Eindhoven , 16 centimes. Un drap de lit se paie 2 centimes 1/2, ce qui porte le salaire journalier de l’ouvrière à 1 fr. 25 au maximum.
- Il n’y a en Hollande qu’un seul syndicat de couturières, à Amsterdam ; mais le nombre de ses adhérents étant minime, son influence peut être considérée comme nulle.
- Quelques notes sur la situation des femmes en
- Finlande.
- Sous ce titre on lit dans la Fronde :
- Une nouvelle loi vient d’être promulguée en Finlande : les femmes pourront désormais obtenir des postes de professeur dans les lycées de jeunes filles, sans demander au préalable Vaffranchissement de leur sexe.
- Pour comprendre cette loi, il faut connaître un peu la situation des femmes de Finlande. D’après les anciennes lois (écrites dans-le Code, mais peu suivies actuellement en pratique) les droits des femmes sont très limités ; pour presque tous les actes de la vie civile, elles sont assimilées aux mineurs et aux interdits. Et la femme qui veut obtenir une situation quelconque : organiste dans une église, professeur dans une école, avocat, médecin et même suivre les cours de l’Université, doit d’abord demander « que son sexe ne l’en empêche pas », en langage technique cela s’appelle recevoir « l’affranchissement de son sexe » (dispens frau sitt Kon).
- Ainsi chaque fois qu’une femme veut obtenir quelque droit, il faut une loi spéciale, une loi d’exception, qui dépend du bon vouloir des chefs d’administration.
- La nouvelle loi citée plus haut délivre les femmes de cette demande d’« affranchissement de son sexe », en ce qui concerne les fonctions de professeur.
- Mais malgré des lois très étroites, la femme en Finlande, jouit en réalité d’une liberté aussi grande que celle des femmes habitant les pays les plus civilisés, et, en dépit
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- des mœurs et de l’opinion publique, la Finlandaise occupe dans la société de-son pays, une place prépondérante. C’est en s’occupant d’œuvres philantropiques, en s’élevant contre l’injustice et la cruauté, que la femme en Finlande a commencé à sortir de l’ombre. Déjà en 1840 il y avait une Société féminine de bienfaisance qui compte maintenant plusieurs milliers de membres et a des sections dans presque toutes les villes du pays. La Société cherche du travail pour les femmes pauvres, soigne les enfants abandonnés, les place dans des asiles, ou les confie à de braves familles de paysans. Dans beaucoup de villes, les dames ont organisé des ouvroirs où l’on confectionne des vêtements pour les enfants des écoles. Ces ouvroirs s’appellent « Réunion de coutures » (Syforeningar).
- Une autre partie de l’œuvre philanthropique créée en Finlande par les femmes, consiste en établissements d’éducation et de sauvetage pour les enfants, et en maisons de travail, où les enfants reçoivent des connaissances pratiques et apprennent à gagner leur vie.
- Les Sociétés féminines ont fondé en outre : des asiles pour les mendiants des deux sexes, un asile pour les servantes restées sans place, un autre pour celles qui sont trop âgées pour travailler encore ; un hospice pour les femmes aveugles, un autre pour les femmes atteintes de maladies incurables, etc.
- Ne trouvant pas leur œuvre assez complète par toutes ces fondations humanitaires, les femmes finnoises luttent depuis longtemps déjà, avec une grande énergie, pour l’amélioration de leur situation sociale et politique.
- Leurs efforts persévérants ont obtenu déjà quelques résultats. Actuellement, la femme qui est soutien de famille a le droit de vote dans l’administration communale ; elle prend part à l’élection des conseillers municipaux et du maire, à celle des médecins municipaux, du pasteur de son église et des membres de la fabrique,
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- Les femmes non mariées, depuis l’âge de 15 ans peuvent disposer à leur gré de l’argent qu’elles gagnent : à partir de 21 ans elles peuvent disposer de leurs biens. La femme a le droit de faire un contrat qui lui garantit l’absolue propriété de ses biens.
- Le mouvement féministe est soutenu en Finlande par deux Sociétés. L’une fondée en 1884 n’est composée que de femmes ; grâce aux nombreuses pétitions qu’elle a présentées au parlement finnois, et qui ont été accueillies avec bienveillance, les lois de la vieille constitution du pays, concernant les femmes, n’existent plus guère que sur le papier. L’autre Société a été fondée en 1892 elle s’appelle « Unionen » (les Unions), les hommes peuvent y être admis. Comme la première elle s’efforce d’améliorer la situation des femmes dans la famille et dans la société.
- Pour atteindre leur but, les deux Sociétés éditent un grand nombre de livres, font beaucoup de Conférences et acquièrent ainsi une influence de plus en plus grande sur l’opinion publique. Julia Wlada.
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- Encore une nouvelle doctoresse
- Du Petit Journal :
- Un gros succès pour la colonie laborieuse des étudiantes russes à Paris.
- L’une d’elles, Mlle Reveliotti, a, en effet, soutenu hier sa thèse de doctorat et a obtenu de la Faculté de médecine la note « extrêmement bien », qui est la plus haute note qui puisse être accordée et, par là même, la plus rarement décernée.
- Mlle Reveliotti est une gracieuse jeune fille au pur type slave. Elle a traité devant son jury, composé des professeurs Richet, président, Tillaux, Thiery et Vidal,
- le sujet suivant: L’acide picrique est-il toxique ?
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- Deux doctoresses chinoises ont été envoyées comme déléguées au Congrès des femmes-médecins à Londres.
- Ce Congrès a, dit-on, inspiré à l’impératrice de Chine le plus vif intérêt.
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- OUVRAGES REÇUS
- Société d’études psychiques de Genève. — Rapports pour Pexercice de 1898 présentés à l’assemblée générale du 9 janvier 1899.
- La brochure (Imprimerie Wyss et Duchène, rue Ver-daine, Genève) ouvre par le compte-rendu des travaux de l’année 1898, rédigé par M. Daniel Metzger, président de la Société.
- Au rang de ces travaux est signalée une Conférence sur le Familistère de Guise, conférence donnée en décembre dernier par Mademoiselle Ch. Champury. C’est avec émotion et sympathie que nous inscrivons ici ce nom de Champury ; car la personne désignée est la soeur du journaliste dont le nom est attaché à la fondation du « Devoir », M. Edouard Champury a qui Godin confia la rédaction des premières années du journal.
- Mademoiselle Champury, lisons-nous « traça un tableau aussi captivant qu’instructif d’une des œuvres sociales les mieux conçues et les plus admirablement exécutées ».
- La valeur morale de l’opuscule qui nous occupe sera entrevue dans les lignes suivantes prises entre bien d’autres : « Ce que notre intelligence a conçu, les doctrines qu’elle s’est appropriées, les hautes spéculations qui lui sont familières, tout cet ensemble de pensées et de théories, excellentes et précieuses, ne valent, pour nous et pour les autres, qu’autant que de l’entendement elles passent dans la vie. »
- On ne peut mieux dire.
- Le rapport financier par M. Louis Gardy, trésorier de la Société et celui de M. A. Richardson, bibliothécaire, terminent l’ouvrage.
- Nous nous réjouissons vivement de la bonne marche d’un groupe si bien orienté pour le perfectionnement mutuel de ses membres.
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- OUVRAGES REÇUS
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- Le désarmement et la question sociale,, par M. L.
- Gagneur. — L’auteur démontre que le désarmement, qui serait le plus grand acte civilisateur de l’histoire du monde, n’est réalisable qu’à la condition de le combiner avec la solution de la question sociale. C’est l’exposé d’un projet qui permettrait, avec l’entente des Etats euro-' péens, l’étude scientifique et l’essai loyal, selon la méthode expérimentale, des diverses théories sociales. Ces pages seront lues avec le plus vif intérêt par tous les esprits éclairés, tous les amis de la paix et surtout par les représentants des Etats d’Europe à la prochaine Conférence pour le désarmement. (Fayard, éditeur, 78, boulevard Saint-Michel. Prix : 1 franc.)
- Madame M. L. Gagneur. — Biographie.
- Brochure en vente au prix de 1 franc avec un beau portrait de l’auteur. Librairie Vanier, 19, quai Saint-Michel, Paris.
- Madame M. L. Gagneur est l’auteur bien connu de nombreux romans, parmi lesquels nous citerons : La croisade noire, Le calvaire des femmes, Les forçats du mariage, Chair à canon, etc., etc,..
- Catéchisme de l’ouvrier. — Les maux de la vie ouvrière, leurs causes et leurs remèdes ou le socialisme pratique dans et par VEvolution naturelle, par Ch. Baggio, Carvin, Pas-de-Calais.
- En vente chez l’auteur, au prix de 50 centimes.
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- par Hector MA LOT
- Ouvrage couronné par 1’ .\oadéirj.ie française
- (Suite)
- Ce n’était pas pour jouer à ce jeu, si amusant qu’il fût, pour dénicher des nids, pêcher des poissons, cueillir des fleurs, écouter le chant des oiseaux, donner des dînettes, qu’elle avait supporté les fatigues et les misères de son douloureux voyage.
- Le lundi, comme cela avait été convenu avec Rosalie, elle passa devant la maison de mère Françoise à la sortie de midi, afin de se mettre à la disposition de Mombleux, si celui-ci avait besoin d’elle; mais Rosalie vint lui dire que, comme il n’arrivait pas de lettre d’Angleterre le lundi, il n’y avait pas eu de traductions à faire le matin; peut-être serait-ce pour le lendemain.
- Et Perrine rentrée à l’atelier avait repris son travail, quand, quelques minutes après deux heures, La Quille la happa au passage :
- « Va vite au bureau.
- — Pour quoi faire?
- — Est-ce que ça me regarde? on me dit de t’envoyer au bureau, vas-y. »
- Elle n’en demanda pas davantage, d’abord parce qu’il était inutile de questionner La Quille, ensuite parce qu’elle se doutait de ce qu’on voulait d’elle; cependant, elle ne comprenait pas très bien que, s’il s’agissait de travailler avec Mombleux à une traduction difficile, on la fit venir dans le bureau où tout le monde pourrait la voir et, par conséquent, apprendre qu’il avait besoin d’elle.
- Du haut de son perron, Talouel, qui la regardait venir, l’appela :
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- EN FAMILLE
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- « Viens ici. »
- Elle monta vivement les marches du perron.
- « C’est bien toi qui parles anglais? demanda-t-il, réponds-moi sans mentir.
- — Ma mère était Anglaise.
- — Et le français? Tu n’as pas d’accent.
- — Mon père était Français.
- — Tu parles donc les deux langues ?
- — Oui, monsieur.
- — Bon. Tu vas aller à Saint-Pipoy, où M. Vulfran a besoin de toi. »
- En entendant ce nom, elle laissa paraître une surprise qui fâcha le directeur.
- « Es-tu stupide ?»
- Elle avait déjà eu le temps de se remettre et de trouver une réponse pour expliquer sa surprise.
- « Je ne sais pas où est Saint-Pipoy.
- — On va t’v conduire en voiture, tu ne te perdras donc pas. »
- Et du haut du perron, il appela :
- « Guillaume! »
- La voiture de M. Vulfran qu’elle avait vue rangée, à l’ombre, le long des bureaux, s’approcha :
- « Voilà la fille, dit Talouel, vous pouvez la conduire à M. Vulfran, et promptement, n’est-ce pas! »
- Déjà Perrine avait descendu le perron, et allait monter à côté de Guillaume, mais il l’arrêta d’un signe de main :
- « Pas par là, dit-il, derrière. »
- En effet, un petit siège pour une seule personne se trouvait derrière ; elle y monta et la voiture partit grand train.
- Quand ils furent sortis du village, Guillaume, sans ralentir l’allure de son cheval, se tourna vers Perrine.
- * C’est vrai que vous savez l’anglais? demanda-t-il.
- — Oui.
- — Vous allez avoir la chance de faire plaisir au patron. »
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- Elle s’enhardit à poser une question :
- « Comment cela?
- — Parce qu’il est avec des mécaniciens anglais qui viennent d’arriver pour monter une machine et qu’il ne peut pas se faire comprendre. Il a amené avec lui M. Mombleux, qui parle anglais à ce qu’il dit; mais l’anglais de M. Mombleux n’est pas celui des mécaniciens, si bien qu’ils se disputent sans se comprendre, et le patron est furieux; c’était à mourir de rire. A la fin, M. Mombleux n’en pouvant plus, et espérant calmer le patron, a dit qu’il y avait aux cannettes une jeune fille appelée Aurélie qui parlait l’anglais, et le patron m’a envoyé vous chercher. »
- Il y eut un moment de silence ; puis de nouveau, il se tourna vers elle.
- « Vous savez que si vous parlez l’anglais comme M. Mombleux, vous feriez peut-être mieux de descendre tout de suite. »
- Il prit un air gouailleur :
- « Faut-il arrêter ?
- — Vous pouvez continuer.
- — Ce que j’en dis, c’est pour vous.
- — Je vous remercie. »
- Cepehdant, malgré la fermeté de sa réponse elle n’était pas sans éprouver une angoisse qui lui étreignait le coeur, car si elle était sûre de son anglais, elle ignorait quel était celui de ces mécaniciens, qui n’était pas celui de M. Mombleux, comme disait Guillaume en se moquant; puis elle savait que chaque métier a sa langue ou tout au moins ses mots techniques, et elle n’avait jamais parlé la langue de la mécanique. Qu’elle ne comprît pas, qu’elle hésitât, et M. Vulfran n’allait-il pas être furieux contre elle, comme il l’avait été contre M. Mombleux ?
- Déjà ils approchaient des usines de Saint-Pipoy, dont on apercevait les hautes cheminées fumantes, au-dessus des cimes des peupliers; elle savait qu’à Saint-Pipoy on faisait la filature et le tissage comme à Maraucourt, et
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- que, de plus, on y fabriquait des cordages et des ficelles; seulement, qu’elle sût cela ou l’ignorât, ce qu’elle allait avoir à entendre et à dire ne s’en trouvait pas éclairci.
- Quand elle put, au tournant du chemin, embrasser d’un coup d’œil l’ensemble des bâtiments épars dans la prairie, il lui sembla que pour être moins importants que ceux de Maraucourt, ils étaient considérables cependant; mais déjà la voiture franchissait la grille d’entrée, presque aussitôt elle s’arrêta devant les bureaux.
- « Venez avec moi », dit Guillaume.
- Et il la conduisit dans une pièce où se trouvait M. Vul-fran, ayant près de lui le directeur de Saint-Pipoy avec qui il s’entretenait.
- « Voilà la fille, dit Guillaume, son chapeau à la main.
- — C’est bien, laisse-nous. »
- Sans s’adresser à Perrine, M. Vulfran fit signe au directeur de se pencher vers lui, et il lui parla à voix basse; le directeur répondit de la même manière, mais Perrine avait l’ouïe fine, elle comprit plutôt qu’elle n’entendit que M. Vulfran demandait qui elle était, et que le directeur répondait : « Une jeune fille de douze à treize ans qui n’a pas l’air bête du tout. »
- « Approche, mon enfant », dit M. Vulfran d’un ton qu’elle lui avait déjà entendu prendre pour parler à Rosalie et qui ne ressemblait en rien à celui qu’il avait avec ses employés.
- Elle s’en trouva encouragée et put se raidir contre l’émotion qui la troublait.
- « Conyncnt t'appelles-tu ? demanda M. Vulfran.
- — Aurélie.
- — Qui sont tes parents ?
- — Je les ai perdus.
- — Depuis combien de temps travailles-tu chez moi ?
- — Depuis trois semaines.
- — D’où es-tu?
- — Je viens de Paris.
- — Tu parles anglais?
- — Ma mère était Anglaise.
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- — Alors, tu sais l’anglais?
- — Je parle l'anglais de la conversation et le comprends, mais...
- — Il n’y a pas de mais, tu le sais ou tu ne le sais pas ?
- — Je ne sais pas celui des divers métiers qui emploient des mots que je ne connais pas.
- — Vous voyez, Benoist, que ce que cette petite dit là n’est pas sot, fit M. Vulfran en s’adressant à son directeur.
- — Je vous assure qu’elle n’a pas l’air bête du tout.
- — Alors, nous allons peut-être en tirer quelque chose. »
- Il se leva en s’appuyant sur une canne et prit le bras du directeur.
- « Suis-nous, mon enfant. »
- Ordinairement les yeux de Perrine savaient voir et retenir ce qu’ils rencontraient, mais dans le trajet qu’elle fit derrière M. Vulfran, ce fut en dedans qu’elle regarda : qu’allait-il advenir de cet entretien avec les mécaniciens anglais?
- En arrivant devant un grand bâtiment neuf construit en briques blanches et bleues émaillées, elle aperçut Mombleux qui se promenait en long et en large d’un air ennuyé, et elle crut voir qu’il lui lançait un mauvais regard.
- On entra et l’on monta au premier étage, où au milieu d’une vaste salle se trouvaient sur le plancher des grandes caisses en bois blanc, bariolées d’inscriptions de diverses couleurs avec les noms Matter et Platte, Manchester, répétés partout; sur une de ces caisses les mécaniciens anglais étaient assis, et Perrine remarqua que pour le costume au moins ils avaient la tournure de gentlemen ; complet de drap, épingle d’argent à la cra-vatte, et cela lui donna à espérer qu’elle pourrait mieux les comprendre que s’ils étaient des ouvriers grossiers. A l’arrivée de M. Vulfran ils s’étaient levés ; alors celui-ci se tourna vers Perrine :
- « Dis-leur que tu parles anglais et qu’ils peuvent s’expliquer avec toi. »
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- Elle fit ce qui lui était commandé, et aux premiers mots elle eut la satisfaction de voir la physionomie renfrognée des ouvriers s’éclairer ; il est vrai que ce n’était là qu’une phrase de conversation courante, mais leur demi-sourire était de bon augure.
- « Ils ont parfaitement compris, dit le directeur.
- — Alors maintenant, dit M. Vulfran, demande-leur pourquoi ils viennent huit jours avant la date fixée pour leur arrivée ; cela fait que l'ingénieur qui devait les diriger et qui parle anglais est absent. »
- Elle traduisit cette phrase fidèlement, et tout de suite la réponse que l’un d’eux lui fit :
- « Ils disent qu’ayant achevé à Cambrai le montage des machines plus tôt qu’ils ne pensaient, il sont venus ici directement au lieu de repasser par l’Angleterre.
- — Chez qui ont-ils monté ces machines à Cambrai? demanda M. Vulfran.
- — Chez MM. Aveline frères.
- — Quelles sont ces machines ? »
- La question posée et la réponse reçue en anglais, Perrine hésita.
- « Pourquoi hésites-tu? demanda vivement M. Vulfran d’un ton impatient.
- — Parce que c’est un mot de métier que je ne connais pas.
- — Dis ce mot en anglais.
- — Hydraulic mangle.
- — C’est bien cela. »
- Il répéta le mot en anglais , mais avec un tout “autre accent que les ouvriers, ce qui expliquait qu’il n’eût pas compris ceux-ci lorsqu’ils l’avaient prononcé, puis s’adressant au directeur :
- « Vous voyez que les Aveline nous ont devancés ; nous n’avons donc pas de temps à perdre : je vais télégraphier à Fabry de revenir au plus vite ; mais en attendant il nous faut décider ces gaillards-là à se mettre au travail. Demande-leur, petite, pourquoi ils se croisent les bras. »
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- Elle traduisit la question , à laquelle celui qui paraissait le chef fit une longue réponse.
- « Eh bien? demanda M. Yulfran.
- — Ils répondent des choses très compliquées pour moi.
- — Tâche cependant de me les expliquer.
- — Ils disent que le plancher n’est pas assez solide pour porter leur machine qui pèse cent vingt mille livres...»
- Elle s’interrompit pour interroger les ouvriers en anglais :
- « One hundred and twenty ?
- — Y es.
- — C’est bien cent vingt mille livres, et que ce poids crèverait le plancher, la machine travaillant.
- — Les poutres ont soixante centimètres de hauteur. »
- Elle transmit l’objection, écouta la réponse des ouvriers et continua :
- « Ils disent qu’ils ont vérifié l’horizontalité du plancher et qu’il a fléchi. Ils demandent qu’on fasse le calcul de résistance, ou qu’on place des étais sous le plancher.
- — Le calcul, Fabry le fera à son retour ; les étais on va les placer tout de suite. Dis-leur cela. Qu’ils se mettent donc au travail sans perdre une minute. On leur donnera tous les ouvriers dont ils peuvent avoir besoin : charpentiers , maçons. Ils n’auront qu'à demander en s’adressant à toi qui seras à leur disposition, n’ayant qu’à transmettre leurs demandes à M. Benoist.»
- Elle traduisit ces instructions aux ouvriers , qui parurent satisfaits quand elle dit qu’elle serait leur inter-pr ête.
- « Tu vas donc rester ici, continua M. Vulfran ; on te donnera une fiche pour ta nourriture et ton logement à l’auberge, où tu n’auras rien à payer. Si l’on est content de toi, tu recevras une gratification au retour de M. Fabry. »
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- Interprète, le métier valait mieux que celui de rou-
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- leuse : ce fut en cette qualité que, la journée finie , elle conduisit les monteurs à l’auberge du village, où elle arrêta un logement pour eux et pour elle, non dans une misérable chambrée, mais dans une chambre où chacun serait chez soi. Comme ils ne comprenaient pas et ne disaient pas un seul mot de français, ils voulurent qu’elle mangeât avec eux, ce qui leur permit de commander un dîner qui eût suffi à nourrir dix Picards, et qui par l’abondance des viandes ne ressemblait en rien au festin cependant si plantureux que, la veille, Perrine offrait à Rosalie.
- Cette nuit-là ce fut dans un vrai lit qu’elle s’étendit et dans de vrais draps qu’elle s’enveloppa, cependant le sommeil fut long, très long à venir ; encore lorsqu’il finit par fermer ses paupières, fut-il si agité qu’elle se réveilla cent fois. Alors elle s’efforcait de se calmer en se disant qu’elle devait suivre la marche des événements sans chercher à les deviner heureux ou malheureux; qu’il n’y avait que cela de raisonnable; que ce n’était pas quand les choses semblaient prendre une direction si favorable qu’elle pouvait se tourmenter; enfin qu’il fallait attendre ; mais les plus beaux discours , quand on se les adresse à soi-même, n’ont jamais fait dormir personne , et même plus ils sont beaux plus ils ont chance de nous tenir éveillés.
- Le lendemain matin, quand le sifflet de l’usine se fît entendre, elle alla frapper aux portes des deux monteurs, pour leur annoncer qu’il était l’heure de se lever ; mais des ouvriers anglais n’obéissent pas plus au sifflet qu’à la •sonnette, sur le continent au moins , et ce ne fut qu’après avoir fait une toilette que ne connaissent pas les Picards, et après avoir absorbé de nombreuses tasses de thé, avec de copieuses rôties bien béurrées, qu’ils se rendirent à leur travail, suivis do Perrine qui les avait discrètement attendus devant la porte , en se demandant s’ils en finiraient jamais, et si H. Vulfran ne serait pas à l’usine avant eux.
- Ce fut seulement dans l’après-midi qu’il vint accom-
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- pagne d’un de ses neveux, le plus jeune, M. Casimir , car, ne pouvant pas voir avec ses yeux voilés , il avait besoin qu’on vît pour lui.
- Mais ce fut un regard dédaigneux que Casimir jeta sur le travail des monteurs , qui, à vrai dire, ne consistait encore qu’en préparation :
- « Il est probable que ces garçons-là ne feront pas grand’chose tant que Fabry ne sera pas de retour, dit-il ; au reste il n’y a pas à s’en étonner avec le surveillant que vous leur avez donné. »
- Il prononça ces deux mots d’un ton sec et moqueur; mais M. Yulfran, au lieu de s’associer à cette raillerie, la prit par le mauvais côté.
- « Si tu avais été en état de remplir cette surveillance , je n’aurais pas été obligé de prendre cette petite aux cannetières. »
- Perrine le vit se cabrer d’un air rageur sous cette observation faite d’une voix sévère, mais Casimir se contint pour répondre presque légèrement :
- « Il est certain que si j’avais pu prévoir qu’on me ferait un jour quitter l’administration, pour l’industrie, j’aurais appris l’anglais plutôt que l’allemand.
- — Il n’est jamais trop tard pour apprendre», répliqua M. Yulfran de façon à clore cette discussion où de chaque côté les paroles étaient parties si vite.
- Perrine s’était faite toute petite, sans oser bouger, mais Casimir ne tourna pas les yeux vers elle, et presque aussitôt il sortit en donnant le bras à son oncle; alors elle fut libre de suivre ses réflexions : il était vraiment dur avec son neveu, M. Vulfran, mais combien le neveu était-il rogue, sec et déplaisant ! S’ils avaient de l’affection l’un pour l’autre, certes il n’y paraissait guère ! Pourquoi cela ? Pourquoi le jeune homme n’était-il pas affectueux pour le vieillard accablé par le chagrin et la maladie? Pourquoi le vieillard était-il si sévère avec l’un de ceux qui remplaçaient son fils auprès de lui? ,
- Comme elle tournait ces questions, M, Vulfran ren-
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- tra dans l’atelier, amené cette fois par le directeur, qui, l’ayant fait asseoir sur une caisse d’emballage, lui expliqua où en était le travail des monteurs.
- Après un certain temps, elle entendit le directeur appeler à deux reprises :
- « Aurélie! Aurélie! »
- Mais elle ne bougea pas, ayant oublié qu’Aurélie était le nom qu’elle s’était donné.
- Une troisième fois il cria :
- « Aurélie ! »
- Alors, comme si elle s’éveillait en sursaut, elle courut à eux :
- « Est-ce que tu es sourde? demanda Benoist.
- — Non, monsieur; j’écoutais les monteurs.
- — Vous pouvez me laisser », dit M. Vulfran au directeur.
- Puis, quand celui-ci lut parti, s’adressant à Perrine restée debout devant lui :
- « Tu sais lire, mon enfant ?
- — Oui, monsieur.
- — Lire l’anglais ?
- — Comme le français; l’un ou l’autre, cela m'est égal.
- Mais sais-tu en lisant l’anglais le mettre en français ?
- — Quand ce ne sont pas de belles phrases, oui, monsieur.
- — Des nouvelles dans un journal?
- — Je n’ai jamais essayé, parce que si je lisais un journal anglais je n’avais pas besoin de me le traduire à moi-même, puisque je comprends ce qu’il dit.
- — Si tu comprends, tu peux traduire.
- — Je crois que oui, monsieur, cependant je n’en suis pas sûre.
- — Eh bien nous allons essayer; pendant que les monteurs travaillent, mais après les avoir prévenus que tu restes à leur disposition et qu’ils peuvent t’appeler s’ils ont besoin de toi, tu vas tâcher de me traduire dans ce journal les articles que je t’indiquerai. Va les prévenir et reviens t’asseoir près de moi. »
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- Quand, sa commission faite, elle se fut assise à une 'distance respectueuse de M. Vulfran, il lui tendit son journal : le Dundee News.
- « Que dois-je lire? demanda-t-elle en le dépliant.
- — Cherche la partie commerciale. »
- Elle se perdit dans les longues colonnes noires qui se succédaient indéfiniment, anxieuse, se demandant comment elle allait se tirer de ce travail nouveau poumelle, et si M. Vulfran ne s’impatienterait pas de sa lenteur, ou ne se fâcherait pas de sa maladresse.
- Mais au lieu de la bousculer il la rassura, car avec sa finesse d’oreille si subtile chez les aveugles, il avait deviné son émotion au tremblement du papier.
- « Ne te presse pas, nous avons le temps; d’ailleurs tu n’as peut-être jamais lu un journal commercial.
- — Il est vrai, monsieur. »
- Elle continua ses recherches et tout à coup elle laissa échapper un petit cri.
- « Tu as trouvé ?
- — Je crois.
- — Maintenant cherche la rubrique : Linen, hemp, jute, sacks, twine.
- — Mais, monsieur, vous savez l’anglais! s’écria-t-elle involontairement.
- — Cinq ou six mots de mon métier, et c’est tout, malheureusement. »
- Quand elle eut trouvé, elle commença sa traduction, qui fut d’une lenteur désespérante pour elle, avec des hésitations, des ânonnements, qui lui faisaient perler la sueur sur les mains, bien que M. Vulfran de temps en temps la soutînt :
- « C’est suffisant, je comprends, va toujours. »
- Et elle reprenait, élevant la voix quand les mécaniciens menaçaient de l’étouffer dans leurs coups de marteau.
- Enfin elle arriva au bout.
- « Maintenant, vois s’il y a des nouvelles de Calcutta? >
- Elle chercha.
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- « Oui, voilà : « De notre correspondant spécial. »
- — C’est cela ; lis.
- — « Les nouvelles que nous recevons de Dakka... »
- Elle prononça ce nom avec un tremblement de voix
- qui frappa M. Yulfran.
- « Pourquoi trembles-tu? demanda-t-il.
- — Je ne sais pas si j’ai tremblé; sans doute c’est l’émotion.
- — Je t’ai dit de ne pas te troubler; ce que tu donnes est beaucoup plus que ce que j’attendais.'»
- Elle lut la traduction de la correspondance de Dakka qui traitait de la récolte du jute sur les rives du Brah-mapoutra; puis, quand elle eut fini, il lui dit de chercher aux nouvelles de mer si elle trouvait une dépêche de Sainte-Hélène.
- « Saint Helena est le mot anglais » , dit-il.
- Elle recommença à descendre et à monter les colonnes noires : enfin le nom de Saint Helena lui sauta aux yeux :
- « Passé le 23, navire anglais Alma de Calcutta pour Dundee ; le 24, navire norwégien Grundloven de Na-raïngaudj pour Boulogne. »
- Il parut satisfait :
- « C’est très bien , dit-il, je suis content de toi.
- Elle eût voulu répondre, mais de peur que sa voix trahit son trouble de joie, elle garda le silence.
- Il continua :
- » Je vois qu’en attendant que ce pauvre Bendit soit guéri je pourrai me servir de toi. »
- Après s’être fait rendre compte du travail accompli par les monteurs, et avoir répété à ceux-ci ses recommandations de se hâter autant qu’ils pourraient, il dit à Perrine de le conduire au bureau du directeur.
- « Est-ce que je dois vous donner la main ? demanda-t-elle timidement.
- — Mais certainement, mon enfant, comment me guiderais-tu sans cela? Avertis-moi aussi quand nous trouverons un obstacle sur notre chemin ; surtout ne sois pas distraite.
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- — Oh ! je vous assure, monsieur, que vous pouvez avoir confiance en moi !
- — Tu vois bien que je l’ai cette confiance. »
- Respectueusement elle lui prit la main gauche, tandis
- que de la droite il tâtait l’espace devant lui du bout de sa canne.
- A peine sortis de l’atelier, ils trouvèrent devant eux la voie du chemin de fer avec ses rails en saillie, et elle crut devoir l’en avertir.
- « Pour cela c’est inutile, dit-il, j’ai le terrain de toutes mes usines dans la tête et dans les jambes, mais ce que je ne connais pas, ce sont les obstacles imprévus que nous pouvons rencontrer; c’est ceux-là qu’il faut me signaler ou me faire éviter. »
- Ce n’était pas seulement le terrain de ses usines qu’il avait dans la tête, c’était aussi son personnel; quand il passait dans les cours, les ouvriers le saluaient, non seulement en se découvrant comme s’il eût pu les voir, mais encore en prononçant son nom :
- « Bonjour, monsieur Vulfran. »
- Et pour un grand nombre, au moins pour les anciens, il répondait de la même manière : « Bonjour Jacques », ou « bonjour Pascal », sans que son oreille eût oublié leur voix. Quand il y avait hésitation dans sa mémoire , ce qui était rare, car il les connaissait presque tous, il s’arrêtait :
- « Est-ce que ce n’est pas toi? » disait-il en le nommant.
- S’il s’était trompé , il expliquait pourquoi.
- Marchant ainsi lentement, le trajet fut long des ateliers au bureau; quand elle l’eut conduit à son fauteuil, il la congédia :
- « A demain >, dit-il.
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- En effet, le lendemain à la même heure que la veille, M. Vulfran entra dans l’atelier, amené par le directeur,
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- mais Perrine ne put pas aller au-devant de lui, comme elle l’aurait voulu, car elle était à ce moment occupée à transmettre les instructions du chef monteur aux ouvriers qu’il avait réunis : maçons, charpentiers, forgerons, mécaniciens, et nettement, sans hésitations, sans répétitions, elle traduisait à chacun les indications qui lui étaient données en même temps qu’elle répétait au chef monteur les questions ou les objections que les ouvriers français lui adressaient.
- Lentement, M. Vulfran s’était approché, et les voix s’interrompant, de sa canne il avait fait signe de continuer comme s’il n’était pas là.
- Et pendant que Perrine obéissante se conformait à cet ordre, il se penchait vers le directeur :
- « Savez-vous que cette petite ferait un excellent ingénieur, dit-il à mi-voix, mais pas assez bas cependant pour que Perrine ne l’entendit point.
- — Positivement elle est étonnante pour la décision.
- — Et pour bien d’autres choses encore, je crois; elle m’a traduit hier le Dundee News plus intelligemment que Bendit; et c’était la première fois qu’elle lisait la partie commerciale d’un journal.
- — Sait-on ce qu’étaient ses parents?
- — Peut-être Talouel le sait-il, moi je l’ignore.
- — En tout cas, elle paraît être dans une misère pitoyable.
- — Je lui ai donné cinq francs pour sa nourriture et son logement.
- — Je veux parler de sa tenue : sa veste est une dentelle ; je n’ai jamais vu jupe pareille à la sienne que sur le corps des bohémiennes ; certainement elle a dû fabriquer elle-même les espadrilles dont elle est chaussée.
- — Et la physionomie, qu’est-elle, Benoist ?
- — Intelligente, très intelligente.
- — Vicieuse ?
- — Non , pas du tout; honnête au contraire , franche et résolue; ses yeux perceraient une muraille et cependant ils ont une grande douceur, avec de la méfiance.
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- — D’où diable nous vient-elle ?
- — Pas de chez nous assurément.
- — Elle m’a dit que sa mère était Anglaise.
- — Je ne trouve pas qu’il y ait en elle rien des Anglais que j’ai connus; c’est autre chose, tout autre chose; avec cela jolie, et d’autant plus que son costume réellement misérable fait ressortir sa beauté. Il faut vraiment qu’il y ait en elle une sympathie ou une autorité native, pour qu’avec une pareille tenue nos ouvriers veuillent bien l’écouter. »
- Et comme Benoist était de caractère à ne pas laisser passer une occasion d’adresser une flatterie au patron qui tenait la liste des gratifications, il ajouta :
- « Sans la voir vous avez deviné tout cela.
- — Son accent m’a frappé. >
- Bien que n’entendant pas tout ce discours, Perrine en avait saisi quelques mots qui l’avaient jetée dans une agitation violente contre laquelle elle s’était efforcée de réagir; car ce n’était pas ce qui se disait derrière elle, qu’elle devait écouter, si intéressant que cela pût être, mais bien les paroles que lui adressaient le monteur et les ouvriers : que penserait M. Vulfran si dans ses explications en français elle lâchait quelque ineptie qui # prouverait son inattention?
- Elle eut la chance d’arriver au bout de ses explications, etj, alors, M. Vulfran l’appela près de lui :
- « Aurélie. »
- Cette fois elle n’eut garde de ne pas répondre à ce nom qui désormais devait être le sien.
- Comme la veille il la fit asseoir près de lui en lui remettant un papier pour qu’elle le traduisit ; mais au lieu d’être le Dundee News, ce fut la circulaire de la Dunde trades report Association, qui est en quelque sorte le bulletin officiel du commerce du jute ; aussi, sans avoir à chercher de-ci, de-là, dut-elle la traduire d’un bout à l’autre.
- Comme la veille aussi, lorsque la séance de traduction fut terminée, il se fit conduire par elle à travers
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- les cours de l’usine; mais cette fois ce fut en la questionnant :
- « Tu m’as dit que tu avais perdu ta mère; combien y a-t-il de temps ?
- — Cinq semaines.
- — A Paris ?
- — A Paris.
- — Et ton père ?
- — Je l’ai perdu il y a six mois. »
- Lui tenant la main dans la sienne, il sentit à la contraction qui la rétracta combien était douloureuse l’émotion que ses souvenirs évoquaient ; aussi, sans abandonner son sujet, passa-t-il les questions qui nécessairement découlaient de celles auxquelles elle venait de répondre.
- « Que faisaient tes parents ?
- — Nous avions une voiture et nous vendions.
- — Aux environs de Paris ?
- — Tantôt dans un pays, tantôt dans un autre ; nous voyagions.
- — Et ta mère morte, tu as quitté Paris ?
- — Oui, Monsieur.
- — Pourquoi ?
- —Parce que maman m’avait fait promettre de ne pas rester à Paris quand elle ne serait plus là, et d’aller dans le Nord,, auprès de la famille de mon père.
- — Alors pourquoi es-tu venue ici?
- — Quand ma pauvre maman est morte, il nous avait fallu vendre, notre voiture, notre âne, le peu que nous avions, et cet argent avait été épuisé par la maladie ; en sortant du cimetière il me restait cinq francs trente-cinq centimes, qui ne me permettaient pas de prendre le chemin de fer. Alors je me décidai à faire la route à pied. »
- M. Vulfran eut un mouvement dans les doigts dont elle ne comprit pas la cause.
- « Pardonnez-moi si je vous ennuie, Monsieur, je dis sans doute des choses inutiles.
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- — Tu ne m’ennuies pas ; au contraire, je suis content de voir que tu os une brave fille ; j’aime les gens de volonté, de courage, de décision, qui ne s’abandonnent pas ; et si j’ai plaisir à rencontrer ces qualités chez les hommes, j’en ai un plus grand encore à les trouver chez un enfant de ton âge. Te voilà donc partie avec cent sept sous dans ta poche...
- — Un couteau, un morceau de savon, un dé, deux aiguilles, du fil, une carte routière ; c/est, tout.
- — Tu sais te servir d’une carte?
- — Il faut bien, quand on roule par les grands chemins ; c’était tout ce que j’avais sauvé du mobilier de notre voiture. »
- Il l’interrompit :
- « Nous avons un grand arbre sur notre gauche, n’est-ce-pas ?
- — Avec un banc autour, oui, Monsieur.
- — Allons-y; nous serons mieux sur ce banc. »
- Quand ils furent assis, elle continua son récit, qu’elle
- n’eut plus souci d’abréger, car elle voyait qu’il intéressait M. Vulfran.
- « Tu n’as pas eu l’idée de tendre la main ? demanda-t-il, qu-and elle en fut à sa sortie de la forêt où l’orage avait fondu sur elle.
- — Non, Monsieur, jamais.
- — Mais sur quoi as-tu compté quand tu as vu que tu ne trouvais pas d’ouvrage ?
- — Sur rien ; j’ai espéré qu’en allant tant que j’aurais des forces, je pouvais me sauver; c’est quand j’ai été à bout, que je me suis abandonnée, parce que je ne pouvais plus ; si j’avais faibli une heure plus tôt, j’étais perdue. »
- (A suivre.)
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- ASSURANCES MUTUELLES
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- Société du Familistère. - Assurances Mutuelles
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- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes....... 2.374 75 1
- Subventions de la Société......... 396 85 > 3.111 60
- Malfaçons et divers............... 340 »)
- Dépenses...................................... 2.834 50
- Boni en janvier...________277 10
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes....... 519 55 1
- Subvention de la Société.......... 165 20 > 690 85
- Divers...................... .. 6 10 )
- Dépenses............................................670 30
- Boni en janvier..... 20 55
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et divers 6.282 38 \
- Intérêts des comptes courants et i 10.576 38
- du titre d’épargne............... 4.294 » )
- Dépenses :
- 120 Retraités définitifs............. 7.652 95 \
- 9 — provisoires............... 473 » i
- Nécessaire à la subsistance...... 2.447 85 S 10.766 05
- Allocations aux famill8 des réservistes »
- Divers, appointem., médecins, etc. 192 25 /
- Déficit en janvier.. . . ________189 67
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes. 651 50 \
- Subvention de la Société.... 351 62 j
- Dépenses...................................... 699 17
- Boni en janvier. .. _____303 95
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er juillet au 31 janvier 1899. 81.110 63 ^
- individuelles » » » .. 22.948 50 ( 1 ‘
- Dépenses » » » ............ 106.185 24
- Excédent des dépenses sur les recettes... 2.126 11
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- Le devoir
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE JANVIER 1899
- Naissances :
- 20 Janvier. — Herbin Paul-Emile, fils de Herbin Emile et de Possier Louise.
- Décès :
- 5 — Lairloup Jules, âgé de 57 ans.
- 14 — Dégagnv Henri, âgé de 5 ans, 4 mois.
- 24 — Locqueneux Henri, âgé de 26 ans.
- Le Secrétaire, A. Houdin
- Le Gérant : H. E. Bu ridant.
- Nimes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- I
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES 257
- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE COMPLETE
- de J. B.-André GODIN 0)
- Glorification du Travail. Emancipation des Travailleurs.
- XIX
- Conception par Considérant et Brisbane de l’idée de fonder au Texas un Etat ouvert à tous les essais sociaux.
- Victor Considérant partit de North American Phalanx dans la première quinzaine de février 1853.
- Il était incapable (2) encore de parler l’anglais, mais préparé à recevoir avec fruit les leçons de l’usage. De là à la fin d’avril, en attendant que Brisbane fût libre , il visita Boston, le nord de l’Etat de New-York, les bords du lac Erié et du Niagara, non loin de Batavia où il rejoignit Brisbane.
- Considérant, nous le savons (3), était parti d’Europe emportant le plan d’une entreprise sociale qu’il eût désiré voir réaliser en Suisse, tandis que Brisbane poussait de toutes ses forces à la réalisation d’une œuvre aux Etats-Unis.
- Différentes idées (4) furent examinées par les deux amis, puis écartées: D’abord, la création d’un grand journal et d’une vaste propagation ; ensuite l’acquisition de quelques lieues carrées de terres dans l’Ohio, l’Illi-
- (H Lire le Devoir depuis le mois de mars 1891, tome 15, page 129.
- (2) « Au Texas », par V. Considérant, 1S54, page 13.
- (3) Chapitre XVII.
- (4) « Au Texas », p. 15 et suivantes.
- 1
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- LE DEVOIR
- nois, ou l’un des Etats voisins, où l’on établirait des opérations de grande culture avec des machines et des escouades agricoles rivalisées, etc.
- D’autres fois , il s’agissait de modifier North American Phalanx ou de fonder un établissement d’éducation intégrale, etc., etc.
- En résumé, la pensée d'une oeuvre pratique avait pris rang pivotai dans les spéculations des deux amis. Et ils étaient d’accord sur les incontestables avantages qu’un mélange de population américaine et européenne offrirait à une oeuvre sociétaire quel qu’en dût être le plan.
- D’un commun accord aussi ils excluaient les Etats du Nord, de l’Est et de l’Ouest proprement dit, comme champ d’exécution, parce que les changements de température y sont excessifs du froid rigoureux à l’extrême chaleur ; que les meilleures terres y sont appropriées , etc.
- Le développement si prompt et si remarquable des Mormons établis à l’Ouest des Montagnes rocheuses , les frappait vivement.
- L’exemple des quelques pèlerins qui, à peine200 ans auparavant, avaient déterminé la naissance du grand peuple des Etats-Unis comptant alors 25 millions d’âmes, inclinait Brisbane à jeter quelque part les bases d’un Etat garantiste, dont l’accroissement, disait-il , ne saurait manquer d’être rapide.
- « Si nous ne pouvons pas fonder l’harmonie sociale, » répétait-il souvent, «fondons du moins la justice... » « Là-dessus », dit Considérant « nous discutions ; lui prétendant qu’il était aujourd’hui plus facile de fonder la justice que l’harmonie; moi soutenant qu’on réaliserait beaucoup plus aisément la première par la seconde, qu’en la poursuivant isolément. »
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- Considérant ajoute : « Il est visible aujourd’hui que les plus grands obstacles rencontrés par le socialisme lui sont venus principalement de l’obstination qu’il a mise, malgré nos constants efforts, à vouloir faire passer ce troisième terme : Répartition universellement agréée avant les deux autres : 1° Combinaison parfaite et absolue des choses et des forces sociales ; 2° Liberté parfaite et absolue des éléments humains — qui scientifiquement le précèdent, le continuent et l’engendrent.»
- Le lecteur pensera, comme nous, que Brisbane, instruit par l’expérience des tentatives sociales américaines et de leurs nombreux échecs, avait plus que Considérant le sens des nécessités de l’évolution. Il ne pouvait passer, sans les voir, par dessus les degrés inévitables.
- Les faits survenus depuis lors prouvent de plus en plus que le progrès suit une marche évolutive et que la première des choses à accomplir actuellement dans le monde du travail, c’est précisément la détermination de la vraie méthode d’appréciation du travail et conséquemment de la vraie répartition des bénéfices.
- Nous reprenons le livre : « Au Teæas. »
- L’accord se fit avec facilité (entre Considérant et Brisbane) sur une formule générale (p. 17) :
- « Création d’un milieu social librement ouvert à » toutes les idées progressives , où les phalanstériens de » pleine foi se proposeraient particulièrement l’organi-» sation de l’harmonie sériaire intégrale. »
- Gardons bien ce fait en mémoire; car les termes mêmes de cet accord vont constituer le fond de la tentative de Société de colonisation au Texas : Se procurer un champ tellement vaste qu’il pût être ouvert à tous et se prêter à la démonstration expérimentale des vérités sociales dont chaque théorie peut contenir quelques parcelles.
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- C’est ce plan qu’acceptera Godin, auquel il se dévouera de toutes ses forces , jusqu’au moment où l’on sera contraint d’y renoncer, ainsi que le verra le lecteur.
- Dans son livre « Au Texas », (p. 18), Considérant dit qu’il ramenait souvent entre Brisbane et lui une idée qui lui était venue tout au début de ces hypothèses dont l’Amérique était le champ. « 11 existe » , disait-il, « sur le sol immense de l’Union, des quantités encore illimitées pour ainsi dire de terres désertes et non appropriées. Or, on sait que la valeur des terres est en
- *
- fonction très rapidement proportionnelle à la population qui s’y porte...
- « Qu'est-ce à dire, sinon que l'Idée phalanstérienne possède un capital virtuel énorme dans la communauté de foi qui rassemblerait, sur des espaces donnés, un concours de personnes dévouées à l’objet de la conviction collective. Cette foi serait donc ici une puissance financière très sérieuse et de nature , si elle s’ébranlait et agissait résolument, à fournir à une oeuvre pratique de larges conditions de développement.
- « En effet... la seule fixation un peu intelligente de ce noyau de population sur des terres inoccupées , réaliserait immédiatement une création de plus-values territoriales croissant avec le nombre qui seraient d’ores et déjà des forces] financières, des valeurs positives, certaines, indépendantes même du plan de colonisation , et qui, en partie escomptées, en partie réservées pour l’œuvre, concourraient aussi utilement à la fondation de celle-ci qu’à ses développements ultérieurs.
- « Cette idée... ouvrait une issue toute nouvelle à la conception des voies et moyens appropriés aux choses du Nouveau-Monde...
- « Mais où aller ?... Des renseignements circonstanciés dus à l’obligeance du capitaine Marcy qui avait dirigé
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- différentes reconnaissances du côté des frontières du Mexique nous fixèrent » , dit Considérant (p. 20 « sur des points moins éloignés du Golfe que ceux auxquels Brisbane avait songé. »
- Le 30 avril 1853, ils partirent et virent d’abord d’excellents amis de la cause à Cincinnati et à Patriot. Ces amis approuvèrent vivement le projet de chercher un champ de grande réalisation, ont of civilisation, et exprimèrent la résolution de vendre leurs propriétés et de se joindre à l’entreprise.
- Enfin, Considérant et Brisbane se dirigèrent vers les forêts et prairies du Territoire indien et du Texas.
- Du 27 mai au 10 juillet 1853, ils explorèrent le pays ; et leurs impressions ainsi que les renseignements recueillis furent tels qu’ils se décidèrent en faveur de l’Etat du Texas pour y chercher les terres convenant à leur projet.
- Considérant s’exprime ainsi (p. 37) :
- « La superficie de l’Etat du Texas est à peu près la même que celle de la France. Cet état s’étend sur le golfe du Mexique depuis l’embouchure du Rio-Grande-del-norte jusqu’à celle delà Sabine. A l’Ouest, une chaîne des Rocheuses le sépare du Nouveau-Mexique. La rivière rouge fait sa frontière au Nord et au Nord-Est...
- « Nulle contrée n’est plus heureusement ni plus régulièrement arrosée.... Le sol du Texas étant d’une richesse supérieure, la prairie offre presque partout des pâturages de premier ordre. Elle abonde en graminées de toutes sortes.
- « Pendant les onze premiers jours de l’exploration que nous en fîmes avec un détachement de la petite garnison du fort Worth, nous n’avons pas aperçu trace d’habitations, ni rencontré figure humaine. Des trou-
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- peaux de dindons sauvages, d’antilopes et de daims sont actuellement les seuls propriétaires de ces lieux, et nous n’eûmes pas à nous plaindre d’eux : ils nous fournirent abondamment une excellente nourriture.
- « Nous avons vu au fort Worth et au fort Graham des parties de prairies, des moins bonnes, choisies uniquement parce ce qu’elles touchaient aux habitations qui, après avoir été retournées par les soldats, avaient bientôt après produit les plus beaux jardinages.
- « Tous nos légumes d’Europe y croissent à côté de ceux des contrées méridionales...»
- Parlant du climat, Considérant dit (p. 48, 49) :
- « La saison d’hiver commence dans la dernière moitié de novembre. Les feuilles jaunissent et tombent sous l’influence des Northern ou brises du Nord, qui commencent à devenir froides. Cette brise peut durer un jour ou deux, jamais Tlus de trois... Bref, on évalue à une trentaine, pendant les mois d’hiver, les journées froides dévolues aux Northern... Les soixante qui restent à la brise du golfe, pendant la mauvaise saison, sont charmantes. Il faut seulement veiller à ne pas se laisser surprendre par le Northern en habits légers : les transitions brusques sont partout dangereuses.
- « Vers la seconde moitié de février, la végétation se remet en marche... Au 25 mai les moissons sont faites... En juin et juillet le soleil était sur nos têtes à dix degrés du Zénith.... néanmoins, tant que nous sommes restés dans le haut Texas, nous n’avons pas souffert des chaleurs...
- « La salubrité du pays est à la hauteur de sa fertilité et de son climat... Nous avons consulté, dans les forts, les registres des hôpitaux, interrogé les médecins, les officiers et les soldats, les témoignages et les faits étaient d’accord...
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- « Nulle part, dans tous les Etats-Unis, la santé des soldats n’égale celle dont ils jouissent dans les forts du Haut-Texas. »
- Considérant montre ensuite avec quelle rapidité les villes se fondent aux Etats-Unis et deviennent de grandes cités. Brooklin qui n’avait que 12,000 habitants en 1830, en a plus de 100,000 à l’heure où l’auteur écrit... Il poursuit :
- « Si l’on veut faire au Texas des choses merveilleuses (p. 69), c’est-à-dire si l’on se propose d’y atteindre des résultats énormes avec dçs moyens d’une infériorité relative... il ne faut pas perdre de temps... parce que le Texas va être bientôt mieux connu... et que la grande spéculation, les chemins de fer, l’industrie, les éléments propres de l’Est ne tarderont pas à y descendre. Etabli avant cette invasion on profite gratuitement et abondamment du nouveau lot de plus-values et du grand mouvement d’affaires qu’elle apporte avec elle. Après, au contraire , les rôles sont renversés, et il faudra bien lui payer tribut...
- « A notre retour (p. 75), nous avons rencontré, entre Galveston et Austin, des notabilités capitalistes de New-York qui venaient s’enquérir elles-mêmes de Fétat des choses et voir ce qu’il y avait à faire en acquisitions de terrains, constructions de chemins de fer et opérations de grande spéculation.
- « Déjà, l’exécution des premières voies de ce genre est commencée dans le bas pays...»
- Passant aux prix d’acquisition des terres, Considérant donne ces détails :
- (Page 77) « Lors de la guerre de l’Indépendance, le gouvernement Texien obligé de recruter des forces contre le Mexique, dut appeler des volontaires, et leur offrir pour appât et récompenses, d’immenses conces-
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- sions territoriales, qni furent effectivement distribuées sous forme de bom au porteur, nommés head-rights, donnant droit à la propriété de la quantité de terres énoncée, dans le titre, à choisir sur les surfaces libres.
- » Or, il arriva que ces volontaires, aventuriers étrangers pour la plupart, se dépêchèrent de faire argent chacun de son head-right : d’aussi énormes espaces de terre, jetés sur le marché, firent tomber le prix à des chiffres presque nuis, et longtemps même après la guerre, les causes dont j’ai parlé plus haut pesèrent sur une émission déjà écrasée par son propre poids.
- » Tant est que l’acre (environ 2/5 de l’hectare, exactement : ares 40,4671) de terre n’était coté en headr rights que 5 cents (1) (25 centimes), il n’y a p^s plus de 5 ans. Mais cette période d’extrême avilissement est passée; en 5 ans les head-rights s’élevant en progression régulière, ont réalisé un accroissement de 400 pour 100 ; ils se tenaient, lors de notre passage, entre 18 et 22 cents l’acre, soit 1 franc... Evidemment la phase de très rapide transition ascendante n’est pas seulement préparée, mais bien réellement déjà commencée.
- » Ce n’est pas tout. Eu égard à l’étendue si vaste de ses terres et à l’intérêt du pays à être promptement peuplé, la loi texienne fait à tout immigrant la concession de 320 acres de terres à choisir d’un seul tenant, moyennant une rétribution de 20 dollars pour différents frais. Le prix de l’acre est, dans ce cas, d’environ 30 centimes.
- » En résumé, les prix étaient, il y a 5 ans, par head-rights : l’acre 25 centimes ; l’hectare 60 centimes. Ils sont aujourd’hui par la même voie : l’acre 1 fr., l’hec-
- (1) (Le cent est à peu près notre sou de 5 centimes. 109 cents valent 1 dollar. Un dollar vaut à Paris 5 fr. La valeur réelle est de 5 fr. 48 cents ep sa valeur théorique aux Etats-Unis est de 5 fr, 83 cents).
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- tare 2 fr. 50. Et par voie d’établissement direct : l’acre 0 fr. 50 ; l’hectare 0 fr. 75 cent.
- » Tel est sur ce sujet, l’état des choses en ce moment. La lieue carrée de 1,600 hectares qui valait 1,000 fr. il y a 5 ans, en head-rights, en vaut maintenant 4,000, et s’acquiert d’ailleurs pour 1,200 fr. par chaque douzaine de colons arrivant.
- > Telles sont les causes, toutes particulières au Texas, résultant de son histoire propre, de son immense étendue et de l’origine obscure et aventureuse dont il se dégage, qui font que les terres libres, malgré leur supériorité incontestée, sont encore dans cet Etat 6 fois un quart moins cher pour un cas et 20 fois pour l’autre que dans les autres parties de l’Union Américaine. »
- Considérant continue : «Hé bien, me direz-vous, (p. 82) maintenant que vous nous avez exposé le Texas, et que nous connaissons l’état des choses, que nous proposez-vous ?...
- > Je propose que tous et chacun nous nous affranchissions sur le champ,... des découragements, des torpeurs, des impossibilités théoriques et pratiques, et des sombres réalités actuelles de l’Europe , ou des illusions d’un espoir passif décevant et sans vertu. Je propose que chacun... salue dans son cœur la patrie des réalisations premières et prochaines, de ses idées, de sa religion, de sa foi...
- * » Tant que n’avions que les données de l’Europe il ne
- s’agissait et ne pouvait s’agir que d’une réunion de capitaux convaincus et dévoués, faisant les frais d’une expérience circonscrite.
- » Sur l’horizon nouveau les voies et moyens de la réalisation sont changés et singulièrement élargis... Pour nous (p. 86) je parle ici de Brisbane et de moi, dès que nous eûmes sous les yeux les données qui vous
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- sont maintenant connues, toutes nos discussions antérieures cessèrent ; la nature des choses nous indiquait les hases de l’oeuvre à proposer à nos coreligionnaires des deux mondes ; et telle est la largeur de ces bases qu’elles se prêtent à tout ce qui peut être conçu et s’arrangent même fort bien des diversités dont les vues, les procédés d’exécution et les voies et moyens sont susceptibles.
- » Nous allons nous occuper de déterminer ces bases :
- « Idée générale et principiante.
- » L’idée génératrice et première est la fondation, de toutes pièces, sur terres libres, au Texas, d’une société nouvelle non-seulement dans son existence, mais nouvelle encore par son caractère.
- ï Ce caractère est déterminé par Vobjet même de la fondation et par son procédé d’action :
- » Elle se propose d’asseoir sur un développement rapide de grande prospérité matérielle, la réalisation du Progrès social dont elle proclame le dogme moderne ; d’inaugurer, par la liberté et par la science, la vérité, la solidarité, la justice distributive, la combinaison convergente et spontanée des activités individuelles, VHarmonie sociale enfin, qui est son idéal et sa foi.
- » Tel est son but ; et le procédé pratique dont elle joint, comme moyen adéquat, la proclamation à celle de son but, est le libre emploi du Procédé expérimental à la recherche des conditions du perfectionnement des rapports sociaux des hommes. »
- Passant à l’application l’auteur continue :
- « Uorgane initial est évidemment une agence de colonisation à laquelle incomberont d’abord deux fonctions préalables :
- » 1° L’acquisition des terres où s’asseoiront les premiers noyaux de la société proposée ;
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- 2° La préparation qui devra rendre ces terres propres à la réception convenable des premiers essaims de la population.
- > Les organes ultérieurs seront ces noyaux euæ-mêmes, fonctionnant librement dans la direction des idées quHls auront apportées et semées dans le champ social où ils seront établis.
- » En vue d’assurer à la société à créer la... puissance d’atteindre son but... l’agence de colonisation acquerra des terres assez étendues pour former l’élément d’un nouvel Etat, si le Texas, ainsi qu’on le croit assez probable vu ses dimensions, doit être ultérieurement fractionné, ou au moins la base d’un ou de plusieurs districts. »
- Vve J.-B.-A, Godin née Moret,
- (A suivre),
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- LA RESPONSABILITE DES ACCIDENTS DU TRAVAIL
- C’est le 1er juin prochain que doit entrer en application la loi du 9 avril 1898 sur la responsabilité des accidents dont les ouvriers sont victimes dans leur travail.
- En effet, le Journal officiel a publié, le 1er mars, les trois règlements d’administration publique élaborés par le Conseil d’Etat en vue d’en assurer l’exécution, et cette publication, aux termes de l’article 33 de la loi, la rend exécutome après le délai de trois mois qui la suit.
- Le premier décret prévu par l’article 26 de la loi du 9 avril 1898, règle le fonctionnement du fonds spécial de garantie alimenté par une taxe additionnelle sur les patentes et sur les redevances des mines et destiné à assurer le payement des pensions dues aux ouvriers par les chefs d’entreprise qui deviendraient insolvables.
- Ce décret comporte les trois titres suivants :
- 1° Conditions dans lesquelles les victimes d’accidents ou leurs ayants droit sont admis à réclamer le paiement de leurs indemnités;
- 2° Du recours de la caisse des retraites pour le recouvrement de ses avances et pour l’encaissement ‘ des capitaux exigibles;
- 3° Organisation du fonds de garantie.
- Le titre 1er dispose que tout bénéficiaire d’une indemnité, à lui accordée pour cause d’accident, qui n’a pas pu en obtenir le paiement après s’être adressé soit au chef d’entreprise, soit aux Compagnies d’assurance, soit aux Syndicats de garantie, doit en faire la déclaration au maire de la commune de sa résidence.
- Cette déclaration, qui est exempte de tous frais, doit contenir les indications suivantes : ~
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- lo Les nom, prénoms, âge, profession, domicile, nationalité, etc., du bénéficiaire de l’indemnité;
- 2° Les nom et domicile du chef d’entreprise débiteur, ou, s’il y a lieu, la désignation du siège de la Société d’assurances ou du Syndicat de garantie qui aurait dû payer à ses lieu et place ;
- 3° La nature de l’indemnité due ainsi que son montant ;
- 4° Le titre (ordonnance ou jugement suivant le cas) en vertu duquel le bénéficiaire réclame;
- 5° Les nom, prénoms, profession et domicile du mandataire, si le bénéficiaire ne fait pas la réclamation lui-même.
- Cette déclaration, accompagnée de tous les documents de nature à jeter quelque lumière sur les côtés obscurs de la réclamation, est transmise, dans les vingt-quatre heures, par les soins du maire, au directeur général de la Caisse des dépôts et des consignations.
- Dans les quarante-huit heures de la réception de ces pièces, le directeur de la Caisse est tenu d’adresser ce dossier au juge de paix du domicile du débiteur de l’indemnité et de l’inviter à convoquer celui-ci d’urgence, par lettre recommandée et non par huissier, afin d’éviter des frais.
- Si le débiteur ne comparaît pas au jour fixé, le juge de paix ouvre dans la huitaine une enquête dont le but est de rechercher :
- 1° Si le débiteur convoqué n’a pas changé de domicile ;
- 2° S’il a cessé son industrie, soit volontairement, soit par cession d’établissement, soit par faillite, liquidation judiciaire, etc.
- Le procès-verbal du juge de paix constate la non-comparution ainsi que le résultat de l’enquête.
- Si le débiteur comparait, ou bien il se reconnait débiteur pour le tout ou partie seulem'ent; ou bien il ne se reconnait pas débiteur.
- S’il se reconnait débiteur pour le tout, le juge de paix l’invite, soit à s’acquitter immédiatement par devant
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- lui, soit à expédier au réclamant la somme due au moyen d’un mandat-carte et à communiquer au greffe, au plus tard dans les deux jours de la comparution, le récépissé de cet envoi.
- Il peut arriver que le comparant, tout en se reconnaissant débiteur, ne se trouve pas en état de s’acquitter immédiatement, dans ce cas, le juge de paix est autorisé à lui accorder un délai qui ne peut jamais excéder un mois. Nous verrons plus loin que ce délai n’empêche pas le bénéficiaire de toucher son indemnité avant son expiration.
- Si le comparant ne se reconnaît débiteur que pour partie, il paie comme ci-dessus la somme non contestée. Mais dans son procès-verbal, le juge de paix constate le refus partiel et indique les raisons qui ont été invoquées à l’appui de ce refus.
- S’il déclare, d’une manière absolue, n’être débiteur d’aucune indemnité, le magistrat cantonal ne fait pas fonction de juge. Il se contente de mentionner dans son procès-verbal la déclaration qui lui est faite; il y fait également connaître les motifs qui lui sont donnés pour expliquer le refus total de paiement.
- Dans les deux jours qui suivent, soit la libération immédiate du débiteur, soit sa comparution devant le juge de paix au cas où il a refusé le paiement ou obtenu un délai, soit la clôture de l’enquête au cas de non comparution, le juge de paix doit adresser le dossier de l’affaire qui lui a été communiquée et le procès-verbal qu’il a dressé lui-même.
- S’il résulte du procès-verbal dressé par le juge de paix que le débiteur n’a pas contesté sa dette, mais qu’il ne l’a pas payée, ou bien encore si les motifs allégués pour refuser le paiement ne paraissent pas légitimes, le directeur de la Caisse doit, dès la réception du dossier, remettre directement au réclamant, s’il est présent, ou lui adresser par mandat-carte, s’il est absent, la somme à laquelle il a droit.
- Même solution si le débiteur ne s’est pas présenté
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- devant le juge de paix et si toutefois la réclamation du bénéficiaire de l’indemnité paraît justifiée.
- Il en est autrement si les motifs invoqués par le prétendu débiteur pour refuser le paiement, paraissent fondés, ou bien si, en cas de non-comparution, la réclamation formulée par le bénéficiaire ne semble pas suffisamment justifiée. Dans ces deux hypothèses, le directeur de la Caisse renvoie, par l’intermédiaire du maire, au réclamant, le dossier qu’il a produit et lui laisse le soin d’agir contre celui dont il se prétend créancier en observant les formes ordinaires de la procédure, c’est-à-dire en lui intentant un procès devant les tribunaux.
- Le recours de la Caisse nationale des retraites pour le recouvrement de ses avances et pour l’encaissement des capitaux exigibles, qui fait l’objet du titre deuxième, s’exerce de la manière suivante :
- Dans les cinq jours qui suivent le paiement fait au bénéficiaire de l’indemnité ou à l’expiration du délai dont il a été question plus haut, si le remboursement n’a pas été opéré dans ce délai, le directeur général de la Caisse des dépôts et consignations informe le débiteur, par lettre recommandée, du payement effectué pour son compte. Faute par le débiteur d’avoir remboursé dans un délai d’une quinzaine le montant de la somme payée, le recouvrement est poursuivi par la voie judiciaire. La contrainte décernée à cet effet par le directeur général de la Caisse des dépôts et consignations est visée et déclarée exécutable par le juge de paix du domicile 'du débiteur.
- L’exécution de la contrainte ne peut être interrompue que par une opposition formée par le débiteur et contenant assignation donnée au directeur général de la Caisse des dépôts et consignations devant le tribunal civil du domicile du débiteur.
- Les frais de poursuites et dépens de l’instance auxquels a été condamné le débiteur débouté de son opposition sont recouvrés par le_ directeur général de la
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- LE DEVOIR
- Caisse des dépôts et consignations au moyen d’un état de frais taxé sur sa demande et rendu exécutoire par le président du tribunal.
- Lorsque le capital représentatif d’une pension est, conformément aux termes de l’article 28 de la loi du 9 avril 1898, devenu exigible par suite de la faillite ou de la liquidation judiciaire du débiteur, le directeur général de la Caisse des dépôts et consignations représentant la Caisse nationale des retraites pour la vieillesse demande l’admission au passif pour le montant de sa créance.
- En cas d’exigibilité du capital par suite d’une des circonstances prévues en l’article 28 de la loi du 9 avril 1898 autre que la faillite ou la liquidation judiciaire du débiteur, le directeur général de la Caisse des dépôts et consignations, par lettre recommandée, met en demeure le débiteur ou ses représentants d’opérer dans les deux mois qui suivront la réception de la lettre de versement à la Caisse nationale des retraites du capital exigible, à moins qu’il ne soit justifié que les garanties prescrites par le troisième décret ci-après ont été fournies.
- Si, à l’expiration du délai de deux mois, le versement n’a pas été effectué ou les garanties exigées n’ont pas été fournies, il est procédé au recouvrement dans les mêmes conditions et suivant les formes énoncées ci-dessus.
- — En dehors des délais fixés par les dispositions qui précèdent, le directeur général de la Caisse des dépôts et consignations peut accorder au débiteur tous délais ou toutes facilités de paiement.
- Le directeur général peut également transiger.
- L’organisation du fonds de garantie fait l’objet du titre troisième du présent décret.
- On sait qu’aux termes de l’article 25 de la loi du 9 avril 1898, pour la constitution de ce fonds de garantie, il est ajouté au principal de la contribution des patentes
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- des industriels responsables des accidents qui peuvent arriver à leurs ouvriers, quatre centimes additionnels. En outre, il est perçu sur les mines une taxe de cinq centimes par hectare concédé.
- Le fonds de garantie fait l’objet d’un compte spécial ouvert dans les écritures de la Caisse des dépôts et consignations.
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- Le deuxième décret portant règlement d’administration publique pour l’exécution de l’article 27 de la loi du 9 avril 1898, organise le contrôle de l’Etat sur les compagnies d’assurance et sur les mutualités d’assurances qui prendront charge des indemnités à servir dans les termes de la loi. Il prévoit la constitution du cautionnement et des réserves, le recrutement des commissaires-contrôleurs et la production des justifications à fournir par les compagnies ou sociétés surveillées. Il contient enfin les dispositions de principe applicables à la constitution des syndicats solidaires de garantie que les industriels voudraient former entre eux.
- Dans le dernier décret portant règlement d’administration publique pour l’exécution du dernier alinéa de l’article 26 de la loi du 9 avril, sont spécifiés les cas où, par exception, un chef d’entreprise cessant son industrie peut être exonéré du versement à la caisse nationale des retraites du capital constitutif des pensions dont il était débiteur.
- Bien qu’il ne fût guère possible, avant le 1er mars, en l’absence des textes définitifs ci-dessus analysés, de préparer l’application delà loi nouvelle, le ministre du commerce s’était déjà préoccupé d’en assurer l’exécution pour la date prévue par le législateur.
- C’est ainsi qu’en dehors de la contribution du ministère à l’élaboration des décrets il avait confié à une commission tchnique, présidée par M. Guievsse, le soin d’établir les bases du tarif de mortalité prévu par le 2e
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- paragraphe de l’article 28, et qu’il avait prescrit l’exécution d’un certain nombre de mesures préparatoires.
- La publication des règlements d’administration publique a permis aux différents départements ministériels de préparer les mesures d’exécution qui leur incombaient tout spécialement ; au ministre des finances d’élaborer, d’accord avec le service compétent du ministère du commerce, l’établissement de la liste des patentes imposables à la taxe additionnelle ; au ministère de la justice, de l’intérieur et des travaux publics d’examiner également, avec le ministre du commerce, les mesures relatives à la déclaration des accidents, aux enquêtes , au fonctionnement des sociétés de secours mutuels et des caisses de secours des ouvriers mineurs dont le concours est destiné à se produire dans certains cas spéciaux.
- Une part considérable dans la préparation des mesures d’exécution prévues par les règlements d’administration publique avait été confiée à une commission consultative.
- Cette commission a élaboré quatre arrêtés qui ont été promulgués par le Journal officiel du 2 avril.
- Le premier arrêté détermine les bases des cautionnements que doivent constituer les sociétés d’assurances contre les accidents du travail.
- Il est ainsi conçu :
- Article premier. — Le cautionnement dont la constitution préalable est prévue par l’article 2 du décret du 28 février 1899 susvisé doit représenter pour les sociétés françaises :
- 1° La première année de fonctionnement sous le régime dudit décret, 400,000 fr.;
- 2* Les années ultérieures, 2 0/0 au total des salaires ayant servi de base aux assurances pendant la dernière année, sans que toutefois la somme ainsi calculée puisse être inférieure à 400,000 fr. ni supérieure à 2 millions.
- Art. 2. — Si la société, d’après ses statuts, n’assure
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- que des ouvriers d’une meme profession ou de plusieurs professions présentant un risque identique, le cautionnement doit représenter, sauf application du minimum et du maximum fixés à l’article précédent, une fois et demie la valeur des primes brutes à verser pour couvrir le risque d’accidents ayant entraîné la mort ou une incapacité permanente, à moins toutefois que la prime adoptée par la société se trouve inférieure à la prime déterminée par arrêté ministériel, en exécution du dernier alinéa de l’article 6 du décret du 28 février 1899 susvisé. Dans ce dernier cas, la prime déterminée par l’arrêté ministériel sert de base au calcul du cautionnement.
- Art. 3.—Pour les sociétés dont les statuts stipulent que les capitaux constitutifs de toutes les rentes ou indemnités prévues par la loi du 9 avril 1898 en cas d’accident ayant entraîné la mort ou une incapacité permanente doivent être immédiatement versés à la Caisse nationale des retraites, le cautionnement ne doit représenter que la moitié de la somme spécifiée, suivant les cas, soit à l’article 1er, soit à l’article du présent arrêté, le minimum étant alors réduit à 200,000 fr. et le maximum à 1 million.
- Art. 4.— Pour les sociétés étrangères, le cautionnement est fixé sur les bases respectivement déterminées par les articles 1er, 2 et 3 ci-dessus, avec majoration-de 50 0|0, le minimum étant alors de 600,000 fr. ou de 300,000 fr. et le maximum de 3 millions ou 1,500,000 fr. suivant le cas.
- Le second arrêté détermine les groupements d’industrie en ce qui concerne les sociétés mutuelles d’assurances contre les accidents du travail.
- Pour être admises à la réduction de cautionnement prévue par un des règlements d’administration publique promulgué le 1er mars, les sociétés d’assurances mutuelles contre les accidents du travail, devront notamment justifier que les ouvriers assurés par elles appar-
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- tiennent à des professions comprises dans un seul des neuf groupes déterminés par l’arrêté. Néanmoins, lorsqu’une industrie emploie accessoirement pour son exploitation des ouvriers appartenant à une profession comprise dans un autre groupe que l’industrie principale, ces ouvriers peuvent être assurés à la même mutualité.
- Le troisième arrêté détermine les primes à verser, suivant diverses professions , pour couvrir le risque d’accidents ayant entraîné la mort ou une incapacité permanente.
- Ces primes seront révisées pour le 1er janvier 1900. Pour les professions non déterminées par l’arrêté, la prime sera fixée, le cas échéant, par décision ministérielle spéciale, d’après l’analyse des risques.
- Le quatrième arrêté détermine les conditions dans lesquelles sont recrutés les commissaires-contrôleurs des sociétés d’assurances contre les accidents du travail.
- Ces fonctionnaires sont recrutés au concours. Les concours ont lieu suivant les besoins du service.
- Un arrêté ministériel détermine la date des épreuves, le délai dans lequel les demandes doivent être adressées au ministère du commerce, le nombre de places à attribuer, etc.
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- Tels sont, en résumé, les décrets et arrêtés ministériels destinés à régler le fonctionnement de la loi sur la responsabilité des accidents.
- Cette loi réalise un progrès considérable. Le principe du risque professionnel, qu’elle consacre, n’est pas contestable. On ne saurait nier, en outre, les avantages de la simplification des délais et formalités en cas de contestation, et les garanties sérieuses contre l’insolvabilité des patrons qu’elle assure aux ouvriers.
- Néanmoins, elle est boiteuse, incomplète, et son application risque de soulever les difficultés les plus graves
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- soit au point de vue des intérêts des ouvriers, soit au point de vue des intérêts des patrons.
- Des plaintes se sont élevées contre elle des deux côtés, et l’on s’est demandé s’il ne vaudrait pas mieux l’amender, contrairement à l’usage toujours suivi, avant même de l’avoir expérimentée.
- Des propositions ont été faites dans ce sens.
- Finalement, on s’est mis d’accord pour reconnaître qu’il convenait d’appliquer la loi le plus tôt possible, parce que c’est le seul moyen d’en faire apparaître les mauvais côtés.
- Peut-être a-t-on bien fait de ne pas ajourner davantage l’application d’une loi si longtemps attendue.
- Une disposition de la loi, en effet, avaient particulièrement provoqué un concert de récriminations où les voix patronales se confondaient avec les voix ouvrières : la disposition majorant l’indemnité due, en cas de mort, suivant l’importance de la famille.
- Les défenseurs des intérêts ouvriers montraient les patrons incités par cette disposition à employer des célibataires de préférence aux pères de famille. De même les chefs d’industrie protestaient, au nom des principes et au nom de leurs intérêts, contre une mesure leur imposant des charges financières d’autant plus lourdes que la famille de la victime d’un accident mortel est plus nombreuse. -
- Or, la commission d’assurance et de prévoyance sociales de la Chambre des députés recevait naguère une lettre du président du syndicat des compagnies d’assurances à primes fixes contre les accidents.
- Cette lettre contient une déclaration très important è' qui répond à cette double préoccupation. • n
- Voici le texte de cette lettre : "V ****u
- « Les sociétés d'assurances mutuelles ou à primes-fixes ne tiennent jamais compte de l’état civil des ouvriers dans la fixation de leurs primes qui sont uniquement proportionnelles à la totalité des salaires payés par les chefs d’entreprise, sans que la personnalité des ou-
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- vriers intervienne en quoi que ce soit dans le calcul, le coefficient de proportionnalité ne dépendant que de l’industrie exercée et de l’installation plus ou moins satisfaisante des ateliers.
- « Lors même que les sociétés d’assurances voudraient abandonnei^leurs traditions, invariables jusqu’ici sur ce point, elles ne le pourraient pas, il serait pratiquement impossible de suivre sans interruption l’état civil de tous les ouvriers attachés à une entreprise soit à titre permanent, soit à titre temporaire et de contrôler les déclarations qui seraient faites par les intéressés , notamment au point de vue des mariages et des naissances d’enfants que les ouvriers auraient intérêt à dissimuler.
- « Les industriels assurés payent donc exactement la même prime pour leurs ouvriers, quelles que soient la nationalité ou la situation de famille de ceux-ci. Ils n’ont dès lors pas le moindre intérêt à exclure les uns plutôt que les autres. »
- Ce document ne rassure pas tout le monde. Les com-. pagnies ont des traditions, dit le président du syndicat, mais elles ont aussi des intérêts , et c’est même la bonne administration de leurs intérêts qui forme peu à peu leurs traditions.
- Dans l’espèce et avant la dernière loi sur les accidents , les compagnies avaient établi leurs tarifs d’après une jurisprudence qui allouait des indemnités à la victime, sans tenir compte des charges de famille. Or, d’après la loi nouvelle , les tribunaux seront obligés de tenir compte de ces charges.
- Comment la bonne administration des compagnies d’assurances n’en serait-elle pas influencée?
- On s’explique donc que les protestations continuent et que des interpellations sur ce sujet à la Chambre soient annoncées pour la rentrée.
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- La participation aux bénéfices.
- La vingt-deuxième assemblée générale de la Société pour l’étude de la participation aux bénéfices a été tenue fin mars, au Musée social, sous la présidence de M. Paul Delombre, ministre du commerce et de l’industrie.
- Le ministre avait à ses côtés MM. Luigi Luzzati, ancien ministre du Trésor en Italie; Lourties, sénateur, ancien ministre du commerce; Mabilleau et de Seilhac, directeur et délégué permanent du Musée social, et le bureau de la Société pour Pétude de la participation aux bénéfices.
- M. Charles Robert, président de la Société, a pris le premier la parole. Il rappelle un article du Temps du 5 décembre 1879, dans lequel l’auteur se demandait « s’il ne conviendrait pas d’attribuer aux ouvriers une partie des plus-values que donne à l’industrie une situation prospère. » Cet article était de M. Paul Delombre et M. Charles Robert félicite le ministre du commerce d’aujourd’hui de défendre les idées que défendait déjà le publiciste de 1879.
- Après un éloge de M. le comte de Chambrun, que la Société de participation eut l’honneur de mettre en contact, en 1891, « avec le monde actif et militant de l’économie sociale », M. Charles Robert définit l’action de la Société qu’il préside.
- « Cette Société, dit-il, a donné à la science sociale un très précieux contingent d’informations, un trésor de documents. Mais elle ne se borne pas à voir dans la participation un stimulant, un simple mode d’économie de production, comparable aux sursalaires et aux pri-
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- mes ; elle voit au-dessus de ces avantages matériels le grand côté normal de la participation, qui est toujours et partout appelée à remplacer le brutal antagonisme des forces par la conciliation des intérêts solidaires et le respect de tous les droits. »
- M. Albert Trombert secrétaire de la Société, rappelle ensuite dans un rapport remarquable, l’origine et le but de la Société, la nature et la portée de ses travaux, enfin son action durant l’année écoulée.
- Dès 1879, la Société publiait dans le premier numéro de son bulletin, un catalogue méthodique des ouvrages et des documents qui pouvaient servir à Fétude de la participation.
- En 1880, elle annexait à ce bulletin les premiers fascicules de l’important ouvrage du docteur Bohmert.
- En 1889, elle a provoqué le Congrès international de la participation.
- En 1900, elle prendra une large part à l’Exposition universelle.
- Après M. Goffinon, qui a donné l’état des comptes de la Société, lesquels ont été approuvés séance tenante, le ministre du commerce a pris la parole.
- M. Paul Delombre, remercie M. Charles Robert d’avoir bien voulu l’inviter à cette intéressante réunion qui compte tant d’hommes éminents, parmi lesquels il se félicite en particulier de rencontrer M. Luzzati. La présence parmi nous du célèbre coopérateur italien est une nouvelle preuve de la communauté d’aspirations, qui, sur le terrain des réformes sociales, comme au point de vue économique, tend de plus en plus à rapprocher les deux nations.
- Parlant ensuite de l’oeuvre de la participation aux bénéfices, le Ministre du commerce rend hommage aux efforts si méritants que font les hommes comme M. Charles Robert pour améliorer la situation de la démocratie laborieuse.
- Aujourd’hui, comme il y a dix ans, il voit dans la participation l’un des plus sûrs moyens de prévenir le
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- malentendu qui pourrait exister entre le capital et le travail, le patron et l’ouvrier.
- Il est très heureux de constater que les patrons s’intéressent chaque jour davantage à cette façon nouvelle de comprendre la règlementation des conditions du travail, et il se plait à espérer que grâce à leur initiative, grâce à leur sens prqfond des devoirs de solidarité sociale, comine aussi de leurs intérêts bien entendus, les difficultés que rencontre encore l’application de cette réforme si démocratique finiront par s’aplanir tout à fait.
- En tout cas, l’œuvre entreprise par M. Charles Robert est grosse de conséquences heureuses pour le monde du travail, et le gouvernement ne peut que l’encourager en s’en réjouissant.
- « Chaque fois, » dit le ministre en terminant, « qu’on travaille à l’union de ces deux forces qui doivent être inséparables : le travail et le capital, on travaille au progrès social, à la paix de l’humanité. Non, il ne faut plus que la démocratie laborieuse soit isolée. Le temps est passé des égoïsmes anciens ! Aimez-vous les uns les autres. Ces paroles n’ont pas toujours eu peut être tout l’écho désirable. Il les faut répandre. Il faut avoir confiance dans toutes les initiatives que je découvre de toutes parts, et de ces initiatives, je place la vôtre au premier -rang. Car non seulement la participation aux bénéfices ouvre des horizons nouveaux pour le monde industriel, lui assure le lendemain, mais surtout elle est un instrument inappréciable pour la paix sociale, pour l’apaisement. >
- M. Luzzati, au nom des coopérateurs italiens « exprime une pensée de profonde reconnaissance à la mémoire du fondateur du Musée social, ce laboratoire de science sociale, où l’on étudie, où l’on recherche pour le bonheur de tous ceux qui travaillent dans l’humanité. >
- Il remercie M. Delombre d’avoir été l’artisan de l’accord commercial, « qui a commencé la détente entre la France et l’Italie, qui a préparé leur entente future.
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- Cet accord, dit-il, ouvriers et coopérateurs italiens Font accueilli avec enthousiasme. Lui aussi croit à la grandeur de ces idées de participation, de coopération, sorties des entrailles de ceux qui travaillent et souffrent. Ceux-là, ce sont nos maîtres à tous, ces apôtres inconnus qui ne connaissaient pas les lois de l’économie sociale, mais qui les sentaient. Car ces grandes idées sont celles qui jaillissent tout armées du cœur humain. » M. Luzzati expose ensuite comment ces idées ont été appliquées en Italie, et en particulier l’œuvre des banques populaires , dont lui-même fut le promoteur. Chaque pays, dit-il, s’est occupé surtout d’une forme particulière de la coopération : l’Angleterre a ses coopératives de production , l’Italie le crédit populaire, la France ses sociétés de participation, ses syndicats agricoles. « Mais,» s’écrie en terminant M. Luzzati, « mon espoir ardent, mon souhait est que tous ces essais de coopération , de participation n’affaiblissent jamais l’idée de l’individualité humaine, qui a été toujours le couronnement de toute grande institution. »
- Les assistants, parmi lesquels se trouvaient de nombreux ouvriers , n’ont pas ménagé leurs applaudissements aux divers orateurs et particulièrement à l’illustre italien qui disait naguère, au Congrès du crédit populaire et agricole d’Angoulême, que dans sa vie toutes les amertumes lui sont venues de la politique, toutes les joies de la coopération, et à qui la politique réservait les plus douces jèies qui puissent emplir le cœur d’un patriote et d’un humanitaire.
- # «
- La Justice en 1896.
- Le Journal officiel a publié, le 15 avril dernier seulement, le compte général de l’administration de la justice criminelle en France et en Algérie pendant l’exercice 1896.
- Ce compte général débute par ce préambule consolant :
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- « En voyant la courbe des délits et celle même des récidives correctionnelles, sinon celle des crimes proprement dits , et des récidives criminelles, continuer à fléchir, il est permis de penser que cette diminution du nombre des infractions et des poursuites n’est pas un accident passager, une oscillation sans importance, mais bien l’indice d’un progrès réel, et dans certaine mesure l’effet de récentes mesures législatives. »
- Si, depuis plusieurs années, les travaux des cours d’assises sont en voie de diminution, cependant, ce progrès plus apparent peut-être que réel, ne s’est pas prolongé en 1896.
- Le chiffre des accusés a un peu diminué en un an (de 3,553 à 3,550), mais celui des accusations s’est légèrement relevé (de 2,526 à 2,588).
- Le nombre des individus poursuivis pour meurtre, assassinat, parricide, empoisonnement, est descendu de 559 en 1893, après une hausse graduelle, à 520 en 1894, à 494 en 1895 et à 466 en 1896.
- Les infanticides sont en diminution sur 1893; les viols également.
- En ce qui concerne les homicides volontaires, le nombre des mineurs qui s’en rendent coupables est en voie d’accroissement.
- Le nombre des mineurs de moins de seize ans qui ont été envoyés par les cours d’assises dans une maison de correction est en voie de déclin. Cette décroissance s’explique par le jeu de certaines mesures de protection.
- Au point de vue civil, la criminalité des célibataires continue à êtré environ trois fois supérieure à celle des mariés et à celle des veufs, eu égard à la population respective de ces trois groupes.
- La contribution des villes à la criminalité est toujours plus forte que celle des campagnes.
- La proportion moyenne annuelle sur 100.000 personnes des accusés appartenant à la même classe a été en 1896 : classe agricole (crimes contre les personnes), 4.2, (crimes contre les biens), 3.7 ; classe industrielle (cri-
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- mes contre les personnes), 5.2, (contre les biens), 6.9 ; classe commerciale (contre les personnes, 3.6 (contre les biens) 10.1; classe des domestiques (contre les personnes), 9.1 (contre les biens), 10.2; classe des professions libérales (contre les personnes), 2.3 (contre les biens), 3.2 ; classe des gens sans aveu (contre les personnes), 6.5 (contre les biens), 16.9.
- La proportion sur 100 des accusés ne sachant ni lire ni écrire a été, pour la période quinquennale de 1892 à 1896, de 18 (homicides), 22 (viols), 14 (vols et abus de confiance) ; des accusés sachant lire et écrire, de 79 (homicides), 73 (viols), 84 (vols et abus de confiance) ; des accusés instruits, de 2.36 (homicides), 3.66 (viols), 2.41 (vols et abus de confiance).
- Les poursuites pour délits politiques et de presse jugés par les cours d’assises ont augmenté en nombre de 1895 à 1896.
- En 1895, on comptait 21 prévenus, en 1896, on en compte 60. Les futures statistiques, celles de 1897 et de 1898, que l’on devrait déjà connaître, montreront certainement une augmentation du nombre des applications de la loi de 1881. Ce qui peut faire croire à l’efficacité si contestée de cette loi contre l’injure, la calomnie et la diffamation, c’est que les journalistes et les législateurs qui la connaissent bien, sont à peu près les seuls qui y ont recours.
- En ce qui concerne les tribunaux correctionnels, le nombre des préventions est en diminution. La baisse numérique constatée porte en partie sur des délits de peu d’importance tels que ceux de chasse et de pêche. Elle affecte aussi l’article des vols. Le nombre des escroqueries et des abus de confiance a un peu augmenté.
- La diminution des poursuites contre le vagabondage a» été de 1,124 par rapport au chiffre total de 1895.
- La question du vagabondage est une des plus passionnantes de l'heure actuelle. L’insuffisante organisation de la police rurale, dont on se plaint depuis nombre d’années, ne suffirait pas évidemment pour expliquer la
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- différence des chiffres constatée entre deux années consécutives. Cette différence s’explique en partie par une plus grande répugnance à poursuivre les auteurs de cet hvpothétique délit. On admet de moins en moins les rigueurs de la société pour les victimes de son incurie.
- Les coups et blessures ne cessent de progresser : de* 24,840 en 1895 à 26,482 en 1896. Voir le chapitre de l’alcool.
- Les atteintes à la liberté du travail et de l’industrie à l’occasion des grèves, ont donné lieu à 64 affaires correctionnelles concernant 107 prévenus. Le nombre des poursuites a considérablement décru depuis quelques années.
- Les lois du 19 mai 1874 et du 2 novembre 1892 relatives à la durée du travail des enfants dans les manufactures ont motivé, en 1896, 43 affaires correctionnelles où un nombre égal de prévenus était impliqué.
- La loi du 7 décembre 1874, sur la protection des enfants employés dans les professions ambulantes, conti-'nue à être appliquée. De 1892 «à 1896 le nombre des affaires de ce chef a été successivement de 93, 54, 56, 44, 56.
- Enfin, la la loi du 23 décembre 1874, sur la protection des enfants en nourrice, a reçu de fréquentes applications .
- Les lois des 12 décembre 1893 et du 29 juillet 1894 sur l’apologie des faits qualifiés crimes n’ont suscité en 1896 que treize poursuites; la loi sur les engins explosifs du 18 décembre 1898 n’a suscité que quatre affaires à l’égard de six prévenus.
- Sur les 230,368 prévenus jugés par les tribunaux correctionnels, 31,680 étaient des femmes , proportion de 13 o/o égale à celle de 1895. Le nombre des prévenus acquittés a été de 16,103. Le bénéfice des circonstances atténuantes a été accordé 117,617 fois ; celui de la loi de sursis 24,117 fois.
- Le nombre des criminels récidivistes a été de 1.395 et celui des récidivistes correctionnels de 97,271,
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- L’orphelinat de la coopération.
- Un groupe important de directeurs de Sociétés coopératives de production, affiliées à la Chambre consultative, a décidé la création d’un «Orphelinat de la coopération » qui aura pour but de recueillir et de faire élever les enfants des coopérateurs , membres d’une Société adhérente. Un comité d’initiative s’est formé, les statuts ont été élaborés et l’œuvre est prête à fonctionner.
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- Les maréchaux-ferrants et l’automobilisme.
- La Chambre syndicale des ouvriers maréchaux de Paris, effrayée du développement de l’automobilisme, a adressé un appel aux membres de la corporation pour rechercher d’un commun accord les moyens de parer au danger qui menace la profession.
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- La Caisse nationale d’épargne.
- Le rapport au président de la République sur les opérations de la Caisse nationale d’épargne pendant l’année 1897 établit que, durant cette année, les dépôts reçus se sont élevés à la somme de 366 millions contre 327 millions de remboursements, d’où un excédent de recettes de 39 millions.
- ALLEMAGNE
- Le travail dans les magasins.
- Le gouvernement impérial allemand vient de soumettre au Reichstag un projet de loi qui réglemente le travail des employés dans les magasins.
- Les principales dispositions de ce projet exigent que l’employé jouisse, après sa journée, d’un repos ininterrompu de dix heures au moins et qu’il ait une heure de temps au moins pour prendre son repas de midi.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- Si les deux tiers des commerçants d’une localité sont d’accord, l’administration pourra ordonner la fermeture des magasins de 8 ou 9 heures du soir à 6 ou 7 heures du matin.
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- AUTRICHE
- Bureau international de statistique sociale.
- A la Chambre autrichienne, le ministre du commerce d’Autriche et le président de la Chambre de commerce de Vienne se sont déclarés favorables à la création, à Berne, d’un bureau international de statistique sociale.
- La proposition dans ce sens, faite par le député Lécher, a été adoptée à l’unanimité.
- *
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- SUISSE
- Le rôle social de la coopération.
- Les faits suivants, empruntés au dernier rapport du Consumverein d’Olten, montrent quels services les sociétés coopératives rendent, non seulement à leurs propres membres, mais, à l’occasion, au public dans son ensemble.
- On se souvient de la hausse subite et énorme qu’éprouvèrent, en Europe, au printemps de l’année dernière, les cours des blés et en général de tous les farineux et de leurs dérivés. Essentiellement dû aux opérations insensées d’un seul spéculateur américain, nommé Lei-ter, ce mouvement n’était pas destiné à se maintenir longtemps., Néanmoins , pendant plusieurs semaines, il eut pour résultat de bouleverser, dans notre pays comme dans d’autres, l’industrie de la boulangerie. Bans certaines parties de la Suisse, le prix des farines renchérit, par bonds successifs, d’au moins 17 centimes par kilo.
- Ce fut alors que l’on put apprécier l’utilité de la Société de consommation d’Olten. Fabriquant elle-même
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- le pain sur une grande échelle, cette association, qui avait su s’approvisionner de farine à temps, n’éleva son prix en tout et partout, que de deux centimes et demi par kilo, tandis que, dans les environs, nombre de boulangers étaient obligés d’élever le leur de cinq et même de sept centimes et demi. Les prix du « Consumverein » en question faisant règle dans la ville d’Olten pour la vente au détail, il en est résulté, pour l’ensemble de la population locale, dans l’espace de trois mois , une économie d’au moins 20,000 fr.
- Le même fait a dû se produire, du plus au moins, dans la plupart des villes et villages de Suisse où existent des boulangeries coopératives.
- Ajoutons pour terminer que la Société d’Olten, qui compte actuellement 1,500 membres, a distribué, depuis qu’elle existe, 752,818 fr. de bénéfices à ses adhérents, tout en accumulant une belle réserve.
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- BELGIQUE
- Le mesurage du travail des ouvriers.
- Le Ministre de l’Industrie et du Travail belge a déposé à la Chambre des représentants un projet de loi réglementant le mesurage du travail des ouvriers. Ce projet a pour but de remédier à de nombreux abus qui existaient en matière de contrat de travail à cause de l’absence d’instruments vérifiés et poinçonnés. Des enquêtes entreprises par l’inspecteur du travail ont démontré la nécessité d’une intervention légale. On ne saurait'd’ailleurs refuser aux ouvriers, en vue de la juste détermination du salaire, la protection que l’on accorde aux'commerçants et au public en général en vue de la juste détermination du coût des marchandises. Les patrons et les ouvriers ont grand intérêt à éviter des discussions irritantes, en présence surtout du développement considérable qu’a pris en Belgique, comme dans tous les pays industriels, le système de rémunération du travail à la pièce.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- Mutualités et coopératives.
- Le nombre des sociétés mutualistes reconnues était, au 31 décembre 1898, de 1,924 ; on en comptait 1,256 en 1897 et 946 en 1896.
- 263 sociétés coopératives ont été fondées en 1898. Dans ce nombre figurent 43 sociétés de consommation, 30 sociétés de production et 119 sociétés agricoles. D’après un tableau de la* Revue du Travail (n° de janvier 1898), il existait, à la fin de Tannée 1898, 1,128 sociétés coopératives en Belgique.
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- ANGLETERRE
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- La journée de huit heures.
- Au banquet annuel des ouvriers de la Société de métallurgie et de constructions navales de la Tamise, le directeur de l’établissement, M. Hills, a déclaré que l’introduction de la journée de huit heures avait été un bienfait pour les ouvriers, pour le travail et pour les actionnaires.
- Depuis 1894, la journée de huit heures est établie et elle n’a pas empêché (nous ne disons pas qu’elle a été cause) : a) que les ouvriers de la Société de la Tamise, soient les mieux payés de tous les ouvriers de la même branche d’industrie en Angleterre; b) que les frais de production aient diminué de beaucoup, ce qui permet à la société de soumissionner à des prix plus bas que ses concurrents ; c) que la participation des ouvriers aux bénéfices ait été introduite également et qu’elle ait rapporté aux ouvriers l’année dernière 15,390 livres sterling.
- Ces déclarations de M. Hills valent bien une centaine de manifestations en faveur des trois huit.
- (Revue sociale catholique).
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- L'Union nationale des instituteurs anglais, qui compte environ 40,000 membres et est une véritable puissance
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- LE DEVOIR
- en Angleterre, tient en ce moment son congrès annuel à Cambridge. Le professeur Jebb, député de l’université de Cambridge, une des gloires de la culture classique en Angleterre , a prononcé un grand discours d’ouverture, sur l’unité dans l’éducation. Il a démontré que les procédés et résultats étaient supérieurs dans l’enseignement primaire à tout ce qui se fait dans l’enseignement secondaire. Il demande plus d’unité dans l’éducation, une plus facile sélection des enfants intelligents dans les écoles primaires, une rapide transformation de l’enseignement classique. Son discours a fait scandale en maint quartier et le Times enregistre cette impression dans un article de fond.
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- La suppression du système du demi-temps.
- La Chambre des Communes a voté une loi interdisant aux industriels d’employer de jeunes enfants au-dessous de l’âge de douze ans. La loi supprime aussi le système du « demi-temps » qui permettait aux parents d’envoyer dès onze ans leurs enfants dans les ateliers accomplir une demi-journée de travail, l’autre moitié de la journée restant consacrée !à l’école.
- La population, le revenu et le commerce de l’Empire
- britannique.
- Un des plus éminents statisticiens de la Grande-Bretagne, sir R. Giffen, vient de dresser le bilan des progrès accomplis par son pays depuis 1871. Ce bilan, qui a été communiqué à l’Institut royal des colonies, porte sur le développement considérable de la population, des revenus et du commerce de l’Empire britannique.
- La population totale de l’Empire s’élève aujourd’hui à 407 millions d’habitants, dont 50 millions anglais. C’est le quart de la population du globe.
- L’augmentation, depuis 1871, est de 125 millions. Celle des Anglais proprement dits, c’est-à-dire des habi-
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- tants des Iles Britanniques, du Canada et de l’Australie, où les races indigènes n’existent pour ainsi dire pas, est de 12 millions 1/2. Celle des sujets est de 112 millions
- I /2, répartis dans l’Inde , l’Afrique anglaise et les petites colonies.
- L’Inde seule entre dans ce total pour 300 millions d’habitants avec une augmentation de 73 millions. L’accroissement, dans ce pays et en Afrique, est dû, pour la moitié à la conquête, ce qui revient à dire que, dans la Birmanie et l’Afrique australe et occidentale, l’Angleterre a annexé , au cours de cette période , environ 50 millions de sujets.
- Bans l’Afrique australe, la population a à peu près •doublé, mais elle ne s’élève pas encore à 4 millions d’habitants.
- Au contraire, la conquête de l’Afrique orientale et du Soudan égyptien, où les Anglais ont manifestement l’intention de créer des « Indes africaines » , a augmenté la population de l’Empire de 434 millions , au bas mot, de sujets de Sa Gracieuse Majesté.
- D’autre part, la Guyane, et les petites colonies sont plutôt en décroissance.
- En 1871, les impôts de FEmpire produisaient 3 milliards 1/2; ils en produisaient, en 1897, 6 1/2, presque le double, dont 3 milliards 700 millions sont fournis par les Anglais et le reste par les sujets.
- Le total du commerce extérieur s’élève à 35 milliards, dont 26 milliards en pays anglais, en augmentation de
- II milliards sur l’année 1871.
- Un fait significatif, c’est que ce commerce n’a augmenté que de 31 0/o en Angleterre, au Canada et en Australie, et qu’il s'est accru de 15 0/0 dans les pays sujets. Il est d’environ 5 milliards pour l’Inde.
- Déjà, cependant, on commence à signaler un arrêt dans les relations commerciales et la production industrielle de l’Empire britannique. Les hommes d’Etat de ce pays ne sont pas sans inquiétude à cet égard ; aussi ne négligent-ils rien pour augmenter leurs possessions
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- LE DEVOIR
- et leurs débouchés. Mais les progrès parallèles des autres puissances feront fatalement obstacle à l’extension territoriale indéfinie de la Grande Bretagne. Sur quel terrain et dans quelles conditions mentales nouvelles l'activité du peuple Anglais s’exercera-t-elle ?
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- ÉTATS-UNIS.
- Colonies agricoles.
- « Placez la main-d’œuvre sans emploi sur des terrains sans emploi en utilisant le capital sans emploi, et vous convertirez trois inutilités en une trinité d’utilités. >
- C’est parler d’or. Et l’homme qui donne cet excellent conseil prêche également d’exemple. C’est le commandant Booth Lucker, de l’Armée du Salut, qui vient d’organiser en Amérique trois colonies agricoles destinées à recevoir le trop-plein des villes.
- La première colonie est située à Fort-Amity. 640 acres (l’acre vaut 40 ares) ; les deux autres, moins considérables, se trouvent dans l’Ohio et en Californie.
- La colonie de Fort-Amity comprend une centaine de personnes, hommes, femmes et enfants, la colonie de l’Ohio, environ vingt-cinq, et celle de la Californie soixante-dix.
- Le plan de cette œuvre est d’assigner à chaque famille un lot de cinq ou de dix acres pour les cultiver, et il serait prélevé sur le rendement de ces terrains des annuités jusqu’à l’amortissement intégral de leur coût, car M. Booth-Tucker entend que tout se passe d’après le principe commercial et en rompant avec l’idée de l’assistance ou de l’aumône.
- Il a déjà dépensé, entre ces trois colonies, 135,000 fr., et il estime qu’il lui faudra encore quelque 150,000 fr. pour arriver au bout. Dans ces chiffres, n’entre pas le prix du terrain. Les familles aident à la construction de leurs demeures ; chaque famille coûte, en moyenne, 2,500 francs à établir.
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- LE MOUVEMENT FEMINISTE
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- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- L’épargne et le produit du travail de la femme en
- Belgique.
- La Chambre belge aura prochainement à statuer sur une proposition de loi de M. Vandervelde relative à la disposition par la femme mariée de son épargne et du produit de son travail.
- La section centrale de la Chambre a terminé, en effet, l’examen de cette proposition, et s’il faut en croire l’intéressant rapport de M. H. Denis résumant les délibérations de la section, la question pendante depuis huit années est tout près d’aboutir.
- Allant au-delà des précédentes propositions qui ne visaient exclusivement que l’épargne de la femme mariée, celle de M. Vandervelde s’étend au droit pour la femme de disposer de son travail même ; et la section centrale en a admis le principe à l’unanimité.
- On reconnaît que le fruit du travail de la femme est destiné pour la plus grande part à retourner à la famille , mais on entend l’armer contre le mari dissipé ou sans scrupule qui voudrait abuser de son autorité. Et on lui donne la libre disposition dans les limites indiquées de ce qu’elle a gagné comme de ce qu’elle a épargné.
- Voici le texte du projet adopté définitivement par la section centrale :
- 1) Le produit et la rémunération du travail personnel de la femme mariée, l’épargne et les acquisitions qui en proviennent, sont régis par les dispositions relatives à la séparation de biens judiciaire.
- 2) En cas de contestation, la femme est admise à établir par toutes les voies de droit, même par commune renommée, la consistance des biens acquis par
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- LE DEVOIR
- son travail personnel. Elle peut, dans ce cas , ester en justice sans aucune autorisation.
- 3) A la dissolution du mariage, le mari et ses héritiers peuvent exiger que les biens personnels de la femme, acquis comme il est dit à l’article 1er, soient rapportés à la communauté ; si la femme et les héritiers renoncent à la communauté, ils ne sont pas soumis à cette obligation.
- 4) Les conventions matrimoniales ne peuvent déroger aux dispositions de la présente loi ; à partir de la promulgation de celle-ci, ses dispositions sont applicables à tous les époux, quelle que soit l’époque de leur mariage.
- 5) Toute femme mariée est autorisée à faire ouvrir à la Caisse d’épargne et de retraite établie sous la garantie de l’Etat un livret en son nom sans l’assistance de son mari et à affecter sur ce livret des dépôts à concurrence de 3,000 francs ;
- Elle peut retirer toute somme déposée sans l’assistance de son mari, sauf opposition de celui-ci pour cause de divertissement ;
- Dans ce cas, l’opposition devra être portée par lui, dans les quinze jours , devant le juge de paix.
- Les « Health visitors ».
- Le conseil municipal de Birmingham a nommé quatre femmes comme inspectrices du service d’hygiène : elles auront spécialement pour mission de visiter les quartiers les plus pauvres de la ville et de répandre, au cours de leur tournée , les notions d’hygiène sur la ventilation des habitations , la tenue du ménage, la nourriture des enfants, etc. ; elles auront à distribuer et à expliquer aux ménagères les traités publiés par la Commission d’hygiène sur les règles à suivre en cas de maladie.
- Cette innovation sera couronnée de succès à en juger par les résultats obtenus à Manchester où, depuis plusieurs années , les « Health visitors » , fonctionnent à la satisfaction générale. (.L’Avenir social).
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- LE MOUVEMENT FEMINISTE
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- Le congrès des professeurs.
- Le troisième congrès annuel de professeurs de l’enseignement secondaire public s’est tenu à Paris dans la première quinzaine d’avril.
- Pour la première fois, un nombre assez grand de délégués représentaient les lycées et collèges de jeunes filles.
- Siégeait au bureau , parmi les vice-présidents élus, Mlle Pitsch, du lycée Victor-Hugo.
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- Les femmes et la mutualité.
- On comptait en France , à la fin de l’année 1895, un effectif de 1,600,000 personnes environ, soit 1,141,758 hommes et 418,227 femmes.
- L’infériorité numérique de ces dernières saute aux yeux. Elle n’est pas toujours le résultat de l’imprévoyance. Beaucoup d’ouvrières ont juste de quoi ne pas mourir de faim et ne sauraient prélever sur leur triste nécessaire l’obole de la cotisation la plus minime.
- Parmi les sociétés de secours mutuels, il en est 227 qui ont été approuvées par le gouvernement et qui sont exclusivement féminines. Le total des recettes de ces associations s’élevait, en 1895, à 386,728 fr. Malheureusement les dépenses dépassaient les recettes de 58,579 fr. Ce déficit, naturellement comblé par les membres honoraires, en dit long sur la situation gé nérale des femmes dans la société, puisque les efforts des moins dénuées aboutissent à une pareille impuissance.
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- REVUE DE MORALE SOCIALE, publiée sous la direction de M. Louis Bridel, professeur à la Faculté de
- Droit, Genève.
- Abonnement annuel : 10 francs pour l’Union postale.
- S’adresser pour la France chez MM. V. Giard et E. Brière, libraires-éditeurs, 10, rue Soufflot, Paris. Pour les autres pays, au Bureau même de la Revue, 1, place du Port, à Genève, Suisse.
- Nous saluons cordialement l’apparition de cette Revue trimestrielle et en reproduisons ci-dessous le programme comme étant la meilleure recommandation :
- « Pro Justitia.
- « Programme
- « Parmi les nombreuses « questions » qui se posent de nos jours, comme autant de sphinx menaçant la route où passent les générations actuelles, il n’en est guère d’une importance plus considérable que le problème des relations morales et sociales entre les sexes.
- » Droits et devoirs réciproques de l’homme et de la femme, obligations et prérogatives de l’un et de l’autre dans la famille et dans la société, règlement de leurs rapports de coexistence : questions vitales pour la collectivité dans son ensemble et pour chacun de ses membres.
- » De la solution qui ieur est donnée dépendent en grande partie le bonheur ou le malheur des individus, la prospérité des nations ou leur décadence, l’avenir même de la race humaine.
- » Et cependant, il serait difficile de trouver un domaine aussi mal exploré et plus encombré de préjugés de toute espèce, — terre classique des traditions aveugles et des jugements sommaires les plus hasardés.
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- » Observez les multiples manifestations de l’opinion, étudiez les dispositions de la loi, consultez les productions de la littérature contemporaine, prêtez l’oreille aux conversations légères ou sérieuses, aux propos des salons ou de la rue... quelle étrange aberration des idées et quelle absence de tout principe directeur!
- > Il est toutefois un fait qui ressort manifestement de cette enquête, pour quiconque s’y livre sans préventions ni parti-pris : c’est l’injustice dont la femme est victime, injustice que révèle sur toute la ligne l’état des mœurs et des institutions.
- » Qu’il s’agisse de morale, de droit, de pédagogie, d’économie politique ou de sociologie, les choses ne sont-elles pas envisagées au point de vue plus ou moins exclusif de l’homme seulement? — Comme si la femme d’essence inférieure et de valeur accessoire ne devait être prise en considération que dans la mesure où l’homme y trouve son propre compte. Lui seul est un but; la femme n’est qu’un moyen.
- « Mais de divers côtés, et de plus en plus, la légitimité d’un pareil système est aujourd’hui contestée. On aperçoit, en effet, combien cet exclusivisme au détriment de l’une des parties en présence est contraire à la nature des choses et périlleuse pour l’ordre social.
- » Un changement de régime s’annonce et se prépare.
- » D’ailleurs on commence à le comprendre; bien loin d’élever autel contre autel en faisant appel à l’antagonisme des sexes, il faut agir dans un esprit d’harmonie et de large solidarité : non seulement au profit de la femme, dont les droits et les intérêts ne sauraient être isolés de ceux de l’homme, mais pour le plus grand bien de la société tout entière.
- » Un recueil spécialement consacré à l’examen de ces questions, n’existant pas jusqu’ici, il nous a paru que l’heure était venue de tenter l’entreprise; et nous présentons au public la Revue de morale sociale pour laquelle nous sollicitons bon accueil et sympathie.
- » A la fois scientifique et réformiste cette revue aura
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- pour objet : cl’une part l’étude approfondie de tout ce qui concerne les relations morales et sociales entre les sexes; d’autre part la recherche des meilleures solutions à faire prévaloir dans la pratique et leur énoncé aussi clair et précis que possible.
- » Des groupements divers surgissent toujours plus nombreux, pour des réformes dans ce domaine, notre ambition serait de créer, en dehors de tout esprit sectaire, un centre de ralliement à tant d’elforts actuellement épars.
- » Les pages de ce recueil seront ouvertes aux opinions philosophiques, religieuses, économiques et politiques les plus divergentes, chacun devant être libre de combattre sous son drapeau, pourvu qu’il participe à la croisade.
- » Prête à publier des articles contradictoires sur tel point particulièrement sujet à discussion, la présente Revue n’en a pas moins ses principes, que la Rédaction tiendra toujours à devoir et honneur de soutenir en combattant les thèses qui s’en écarteraient. — Ces principes les voici :
- « Unité de la loi morale pour les deux sexes.
- » Respect de la personne humaine, qui ne doit jamais être envisagée comme un simple moyen pour autrui.
- « Reconnaissance et garantie des droits de la femme, aussi bien que des droits de l’homme , l’un et l’autre devant être également libres et responsables.
- « Intervention de la collectivité en faveur de ceux que 'leur état de subordination ou de faiblesse relative rend inhabiles à se défendre.
- « Prohibition de toute espèce d’organisation officielle de la débauche et condamnation de toutes mesures d’ex-cqption sous prétexte de mœurs.
- « En résumé : Pro Justifia! Tel est notre mot d’ordre.
- « Vaste est le champ d’activité qui nous attend.
- « Sans déterminer d’avance les sujets à traiter , nous indiquerons comme rentrant le plus directement dans le cadre de la Revue les matières qui suivent :
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- « La morale sexuelle , l’amour, le libertinage ; — les droits de la femme et le mouvement féministe; — la famille, le mariage et l’union libre ; — la séduction, l'enfant naturel, l’infanticide;— la prostitution, le proxénétisme et la traite des femmes, la police des mœurs, la réforme abolitionniste ; — la protection des mineures et des personnes que leur état de dépendance expose à devenir la proie de la luxure ou de l’exploitation ; — le rôle respectif de l’homme et de la femme dans l’Etat et dans la société ; — d’autres chapitres encore de la question sociale, en tant que plus ou moins connexes avec ce qui précède, tels que : le gagne-pain de la fille du pauvre, les salaires, l’éducation de l’enfance, l’alcoolisme, l’hygiène publique et privée, la dépopulation , le militarisme, etc.
- « Nous pensons, en effet, que 1 e problème inter searuel doit être envisagé sous tous ses aspects , sans étroitesse de point de vue et sans rien négliger.
- « Quant aux genres d’articles et de travaux que publiera la Revue, l'énumération suivante en donnera l’idée :
- « Etudes critiques approfondies destinées à élucider les différentes parties de notre programme ; chroniques et correspondances ; statistiques accompagnées de tableaux graphiques; analyses d’ouvrages, comptes-rendus et notices bibliographiques ; variétés et faits divers plus éloquents parfois que les meilleures dissertations; lois et projets de lois ; rapports et documents législatifs.
- « Il est bien entendu qu’il s’agit d’un recueil international. Les articles et les correspondances de nos collaborateurs de langue étrangère paraîtront en traduction.
- « Pour terminer , nous adressons un chaleureux et pressant appel à tous ceux qui, comprenant la portée de ces problèmes, estiment qu’il y a quelque chose à faire dans le sens d’une réforme des mœurs et des lois en vue d’un avenir meilleur, et nous comptons sur leur appui.
- « Nous faisons très particulièrement appel aux fem"
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- mes , les premières intéressées à notre entreprise ; sans leur concours nous ne pouvons gagner une cause qui est la leur et celle de l’humanité.
- « Le régime actuel est un régime incohérent et profondément injuste, plein de larmes et de misères.
- « Une rénovation est nécessaire : œuvre de destruction et de reconstruction, d’affranchissement individuel et d’ordre social. Quelque indignes que nous soyons pour une si grande et si noble tâche, nous y travaillerons de tout cœur, dans la mesure de nos forces.
- « L’espérance et la foi en l’avènement d’une- ère de justice ne sauraient être une chimère !
- « Avoir un idéal est encore la plus sûre boussole.
- « Les Fondateurs de la Revue :
- € Louis Bridel, directeur. — Alfred de Meuron , — H. Minod ,—Auguste de Morsier, —Emma Piec , — Zynska, — Camille Vidart, —William Viollier.
- « Mars 1899. »
- Un article des plus suggestifs, entre bien d’autres, se trouve dans ce pr.emier numéro. Il est intitulé :
- L’évolution du sexe.
- Déjà , il a dix ans, les auteurs de cet article, MM. Patrick Geddes et Arthur Thomson, ont publié sous le même titre (The évolution of sex) un ouvrage dont une 3e édition, revue, va paraître cette année. »
- Dans cette œuvre, ils ont cherché, disent-ils, à démontrer « l’unité physiologique que recouvre la diversité des phénomènes du sexe. »
- Ne connaissant pas l’ouvrage, polis ne savons si les auteurs y transportent leurs études jusque dans le domaine de la métaphysique; ils font surtout de la biologie dans l’article publié par la Revue de morale sociale et nous y lisons : « La raison d’être du dimorphisme sexuel nous devient intelligible, dès que nous voyons qu’il exprime l’alternative fondamentale dans la vie cellulaire ; l’alternative entre une prédominance
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- relative de l’élément actif ou destructif et une prédominance retape de l’élément passif ou constructif... » En d’autres termes, l’alternative entre la prédominance relative des deux fonctions vitales : Dépense ou reproduction, accumulation ou nutrition.
- Les lignes de variations qui tendent à la prédominance relative de l’un ou de l’autre élément, actif ou passif, disent les auteurs qui nous occupent, sont déterminés par la nature même du métabolisme protoplasmique. Elles expriment les deux possibilités, les deux alternatives physiologiques.
- Or, le rapport entre les deux éléments n’est pas constant et la dominance de l’un ou de l’autre constitue la différence physiologique fondamentale entre les sexes.
- Ils citent des exemples d’organismes alternativement mâles et femelles selon qu’ils spécialisent la fonction de nutrition ou de reproduction.
- II nous semble nécessaire d’admettre, disent-ils, comme postulat que l’hérédité est toujours bi-sexuelle pour commencer, bien que le plus souvent l’expression ou réalisation soit unisexuelle.
- A l’appui de leur point de départ, MM. Geddes et Thomson rappellent la conception fondamentale due à Claude Bernard « et sur laquelle celui-ci n’a cessé d’insister : que toutes les fonctions et par conséquent toutes les variations trouvent leur interprétation dans le métabolisme de la cellule, dans sa tendance alternativement constructive et destructive, en d’autres termes dans son anabolisme et son catabolisme. »
- Ces propositions donnent beaucoup à penser et leur application aux choses de l’esprit s’impose, si quittant le champ de la biologie on se transporte dans celui de la métaphysique, afin d’en rechercher un peu les causes.
- Il est évident, en effet, que les formes sont selon les forces qui les déterminent.
- Quelles forces peuvent donc déterminer les formes organiques qui nous occupent ?
- Les faits de nutrition et de reproduction sont-ils,
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- comme l’a dit un grand théosophe, Swedenborg, la correspondance, l’expression matérielle pour ainsi dire de l’amour de savoir et de produire? Et ces deux grands aspects de la vie mentale n’entraînent-ils pas une alternance : le savoir porte à l’action, et l’action, à son tour, porte au besoin d’assimiler plus de savoir encore.
- Ce qui se passe couramment dans la vie mentale individuelle au cours d’une existence, ne se répète-t-il pas en plus larges périodes dans l’évolution indéfinie des êtres au sein de la vie générale.
- Les données purement biologiques, nous le répétons, de l’article de MM. G-eddes et Thomson, nous ont donc amené à penser que la portée finale de tels travaux, serait la démonstration, si possible, de l’alternance dans la vie spirituelle des individus — et conséquemment dans la vie corporelle à travers des séries indéfinies d’existences — de la prédominance relative de chacune des deux grandes fonctions déterminatives du sexe ; chaque être s’effigiant ainsi alternativement en masculin et en féminin.
- Une telle démonstration, scientifiquement établie, aiderait puissamment à l’instauration de la morale vraiement sociale, et nous souhaitons vivement qu’elle se dégage de plus en plus des travaux des chercheurs de « l’Unité physiologique sous la diversité des phénomènes du sexe. »
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- par Hector MALOT
- Ouvrage couronné par l’Académie française
- (Suite)
- Elle raconta alors comment elle était sortie de son évanouissement sous les léchades de son âne, et comment elle avait été secourue par la marchande de chiffons; puis, passant vite sur le temps pendant lequel elle était restée chez la Rouquerie, elle en vint à la rencontre qu’elle avait faite de Rosalie :
- « En causant, dit-elle, j’appris que dans vos usines on donne du travail à tous ceux qui en demandent, et je me décidai à me présenter ; on voulut bien m’envoyer aux cannetières.
- — Quand vas-tu te remettre en route ? »
- Elle ne s’attendait pas à cette question qui l’interloqua :
- « Mais je ne pense pas à me remettre en route, répondit-elle après un moment de réflexion.
- — Et tes parents ?
- — Je ne les connais pas ; je ne sais pas s’ils sont disposés à me faire bon accueil, car ils étaient fâchés avec mon père. J’allais près d’eux, parce que je n’ai personne à qui demander protection, mais sans savoir s’ils voudraient m’accueillir. Puisque je trouve à travailler ici, il me semble que le mieux pour moi est de rester ici. Que deviendrais-je si l’on me repoussait? Assurée de ne pas mourir de faim, j’ai très peur de courir de nouvelles aventures. Je ne m’y exposerais que si j’avais des chances de mon côté.
- — Ces parents se sont-ils jamais occupés de toi?
- — Jamais.
- — Alors ta prudence peut être avisée ; cependant, si
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- LE DEVOIR
- tu ne veux pas courir l’aventure d’aller frapper à une porte qui reste fermée et te laisse dehors, pourquoi n’écrirais-tu pas, soit à tes parents, soit au maire ou au curé de ton village? Ils peuvent n’être pas en état de te recevoir; et alors tu restes ici où ta vie est assurée. Mais ils peuvent aussi être heureux de te recevoir à bras ouverts; alors tu trouves près d’eux une affection, des soins, un soutien qui te manqueront si tu restes ici ; et il faut que tu saches que la vie est difficile pour une fille de ton âge qui est seule au monde,.. • triste aussi.
- — Oui monsieur, bien triste, je le sais, je le sens
- tous les jours, et je vous assure que si je trouvais des bras ouverts, je m’y jetterais avec bonheur; mais s’ils restent aussi fermés pour moi qu’ils l’ont été pour mon père....
- — Tes parents avaient-ils des griefs sérieux contre ton père, je veux dire légitimes par suite de fautes graves ?
- — Je ne peux pas penser que mon père, que j’ai connu si bon pour tous, si brave, si généreux, si tendre , si affectueux pour ma mère et pour moi, ait jamais rien fait de mal ; mais enfin ses parents ne se sont pas fâchés contre lui et avec lui sans raisons sérieuses , il me semble.
- — Evidemment ; mais les griefs qu’ils pouvaient avoir contre lui, ils ne les ont pas contre toi ; les fautes des pères ne retombent pas sur les enfants.
- — Si cela pouvait être vrai ! »
- Elle jeta ces quelques mots avec un accent si ému, que M. Vulfran en fut frappé.
- « Tu vois, comme au fond du cœur, tu souhaites d’être accueillie par eux.
- — Mais il n’est rien que je redoute tant que d’être repoussée.
- — Et pourquoi le serais-tu ? Tes grands parents avaient-ils d’autres enfants que ton père?
- — Non.
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- EN FAMILLE
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- — Pourquoi ne seraient-ils pas heureux que tu leur tiennes lieu du fils perdu ? Tu ne sais pas ce que c’est que d’être seul au monde.
- — Mais justement je ne le sais que trop.
- — La jeunesse isolée, qui a l’avenir devant elle, n’est pas du tout dans la même situation que la vieillesse, qui n'a que la mort. »
- S’il ne pouvait pas la voir, elle de son côté ne le quittait pas des yeux, tâchant déliré en lui les sentiments que ses paroles trahissaient : après cette allusion à la vieillesse, elle s’oublia à chercher sur sa physionomie la pensée du fond de son cœur.
- « Eh bien, dit-il, après un moment d’attente, que décides-tu ?
- — N’allez pas imaginer, monsieur, que je balance; c’est l’émotion qui m’empêche de répondre ; ah ! si je pouvais croire que ce serait une fille qu’on recevrait, non une étrangère qu’on repousserait !
- — Tu ne connais rien de la vie, pauvre petite ; mais sache bien que la vieillesse ne peut pas plus être seule que l’enfance.
- — Est-ce que tous les vieillards pensent ainsi, monsieur ?
- — S'ils ne le pensent pas, ils le sentent.
- — Vous croyez? », dit-elle les yeux attachés sur lui, frémissante.
- Il ne lui répondit pas directement, mais parlant à mi-voix comme s’il s’entretenait avec lui-même :
- « Oui, dit-il, oui, ils le sentent. »
- Puis se levant brusquement comme pour échapper à des idées qui lui seraient douloureuses, il dit d’un ton de commandement :
- <c Au bureau. »
- XXVI
- Quand l’ingénieur Fabry reviendrait-il? ^
- C’était la question que Perrine se posait avec inquié-
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- tude, puisque ce jour-là son rôle d’interprête auprès des monteurs anglais serait fini.
- Celui de traductrice des journaux de Dundee pour M. Vulfran continuerait-il jusqu’à la guérison de Ben-dit? en était une autre plus anxieuse encore.
- Ce fut le jeudi, en arrivant le matin avec les monteurs , qu’elle trouva Fabry dans l’atelier, occupé à inspecter les travaux qui avaient été faits; discrètement elle se tint à une distance respectueuse et se garda bien de se mêler aux explications qui s’échangèrent, mais le chef monteur la fit quand même intervenir :
- « Sans cette petite, dit-il, nous n’aurions eu qu’à nous croiser les bras. »
- Alors Fabry la regarda, mais sans rien lui dire, tandis que de son côté elle n’osait lui demander ce qu’elle devait faire, c’est-à-dire si elle devait rester à Saint-Pipoy ou retourner à Maraucourt.
- Dans le doute elle resta, pensant que puisque c’était M. Vulfran qui l’avait fait venir, c’était lui qui devait la garder ou la renvoyer.
- Il n’arriva qu’à son heure ordinaire, amené par le directeur qui lui rendit compte des instructions que l’ingénieur avait données et des observations qu’il avait faites; mais il se trouva qu’elles ne lui donnèrent pas entière satisfaction.
- » Il est fâcheux que cette petite ne soit pas là, dit-il, mécontent.
- — Mais elle est là, répondit le directeur, qui fit signe à Perrine d’approcher.
- — Pourquoi n’es-tu pas retournée à Maraucourt? demanda M. Vulfran.
- — J’ai cru que je ne devais partir d’ici que quand vous me le commanderiez, répondit-elle.
- — Tu as eu raison, dit-il, tu dois être ici à ma disposition quand je viens.... »
- Il s’arrêta, pour reprendre presque aussitôt :
- « Et même j’aurai besoin de toi aussi à Maraucourt; tu vas donc rentrer ce soir, et demain matin tu te présenteras au bureau ; je te dirai ce que tu as à faire. »
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- Quand elle eut traduit les ordres qu’il voulait donner aux monteurs, il partit, et ce jour-là il ne fut pas question de lire des journaux.
- Mais qu’importait; ce n’était pas quand le lendemain semblait assuré qu’elle allait prendre souci d’une déception pour le jour présent.
- « J’aurai besoin de toi aussi à Maraucourt. »
- Ce fut la parole qu’elle se répéta dans le chemin qu’en venant à Saint-Pipoy, elle avait fait à côté de Guillaume. A quoi allait-elle être employée? Son esprit s'envola, mais sans pouvoir s’accrocher à rien de solide. Une seule chose était certaine : elle ne retournait point aux cannetières. Pour le reste il fallait attendre ; mais non plus dans la fièvre de l’angoisse, car ce qu’elle avait obtenu lui permettait de tout espérer, si elle avait la sagesse de suivre la ligne que sa mère lui avait tracée avant de mourir, lentement, prudemment, sans rien brusquer, sans rien compromettre : maintenant elle tenait entre ses mains sa vie qui serait ce qu’elle la ferait ; voilà ce qu’elle devait se dire chaque fois qu’elle aurait une parole à prononcer, chaque fois qu’elle aurait une résolution à prendre, chaque fois qu’elle risquerait un pas en avant ; et cela sans pouvoir demander conseil à personne.
- Elle s’en revint à Maraucourt en réfléchissant ainsi, marchant lentement, s’arrêtant lorsqu’elle voulait cueillir une fleur dans le pied d’une haie, ou bien lorsque par-dessus une barrière une jolie échappée de vue s’ofïrait à elle sur les prairies et les entailles : un bouillonnement intérieur, une sorte de fièvre la poussaient à hâter le pas, mais volontairement elle le ralentissait ; à quoi bon se presser? C’était une habitude qu’elle devait prendre, une règle qu’elle devait s’imposer de ne jamais céder à des impulsions instinctives.
- Elle retrouva son île dans l’état où elle l’avait laissée, avec chaque chose à sa place ; les oiseaux avaient même respecté les groseilles du saule qui ayant mûri pendant son absence, composèrent pour son souper un plat sur lequel elle ne comptait pas du tout.
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- Comme elle était rentrée de meilleure heure que lorsqu’elle sortait de l’atelier, elle ne voulut pas se coucher aussitôt son souper fini et en attendant la tombée de la nuit, elle passa la soirée en dehors de l’aumuche, assise dans les roseaux à l’endroit où la vue courait librement sur l’entaille et ses rives. Alors elle eut conscience que si courte qu’eût été son absence, le temps avait marché et amené des changements pour elle menaçants. Dans les prairies ne régnait plus le silence solennel des soirs, qui l'avait si fortement frappée aux premiers jours de son installation dans l’île, quand dans toute la vallée on n’entendait sur les eaux, au milieu des hautes herbes, comme sous le feuillage des arbres, que les frôlements mystérieux des oiseaux qui rentraient pour la nuit. Maintenant la vallée était troublée au loin par toutes sortes de bruits : des battements de faux, des grincements d’essieu, des claquements de fouet, des murmures de voix. C’est qu’en effet, comme elle l’avait remarqué en revenant de Saint-Pipoy, la fenaison était commencée dans les prairies les mieux exposées, où l’herbe avait mûri plus vite ; et bientôt les faucheurs arriveraient à celles de son entaille qu’un ombrage plus épais avait retardées.
- Alors sans aucun doute elle devrait quitter son nid, qui pour elle ne serait plus habitable ; mais que ce fût par la fenaison ou par la chasse, le résultat ne devrait-il pas être le même, à quelques jours près?
- Bien qu’elle fût déjà habituée aux bons draps, ainsi qu’aux bonnes fenêtres et aux portes closes, elle dormit sur son lit de fougères comme si elle le retrouvait sans l’avoir quitté, et ce fut seulement le soleil levant qui l’éveilla.
- A l’ouverture des grilles, elle était devant l’entrée des Shèdes, mais au lieu de suivre ses camarades pour aller aux cannetières, elle se dirigea vers les bureaux, se demandant ce qu’elle devait faire : entrer, attendre ?
- Ce fut à ce dernier parti qu’elle s’arrêta : puisqu’elle
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- se tenait devant la porte, on la trouverait, si on la faisait appeler.
- Cette attente dura plus d’une heure ; à la fin elle vit venir Talouel qui durement lui demanda ce qu’elle faisait là.
- « M. Vulfran m’a dit de me présenter ce matin au bureau.
- — La cour n’est pas le bureau.
- — J’attends qu’on m’appelle.
- — Monte. »
- Elle le suivit; arrivé sous la véranda, il alla s’asseoir à califourchon sur une chaise, et d’un signe de main appela Perrine devant lui.
- « Qu’est-ce que tu as fait à Saint-Pipoy? ».
- Elle dit à quoi M. Vulfran l’avait employée.
- « M. Fabry avait donc ordonné des bêtises?
- — Je ne sais pas.
- — Comment tu ne sais pas ; tu n’es donc pas intelligente?
- — Sans doute je ne le suis pas.
- — Tu l’es parfaitement, et si tu ne réponds pas, c’est parce que tu ne veux pas répondre ; n’oublie pas à qui tu parles. Qu’est-ce que je suis ici?
- — Le directeur.
- — C’est-à-dire le maître, et puisque comme maître, tout me passe par les mains, je dois tout savoir; celles qui ne m’obéissent pas, je les mets dehors, ne l’oublie pas. »
- C’était bien l’homme dont les ouvrières avaient parlé dans la chambrée, le maître dur, le tyran qui voulait être tout dans les usines, non seulement à Maraucourt, mais encore à Saint-Pipoy, àBacourt, à Flexelles, partout , et à qui tous les moyens étaient bons pour étendre et maintenir son autorité, à côté, et au-dessus même de celle de M. Vulfran.
- « Je te demande quelle bêtise a faite M. Fabry, reprit-il en baissant la voix.
- — Je ne peux pas vous le dire puisque je ne le sais
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- pas ; mais je peux vous répéter les observations que M. Vulfran m’a fait traduire pour les monteurs. »
- Elle répéta ces observations sans en omettre un seul mot.
- « C’est bien tout ?
- — C’est tout.
- — M. Vulfran t’a-t-il fait traduire des lettres?
- — Non, monsieur, j’ai seulement traduit des passages du Dundee News, et en entier la Dundee trades report Association..
- — Tu sais que si tu ne me dis pas la vérité, toute la vérité, je l’apprendrai bien vite, et alors ouste ! »
- Un geste souligna ce dernier mot, déjà si précis dans sa brutalité.
- « Pourquoi ne dirais-je pas la vérité?
- — C’est un avertissement que je te donne.
- — Je m’en souviendrai, monsieur, je vous le promets.
- — Bon, maintenant va t’asseoir sur le banc là-bas ; si M. Vulfran a besoin de toi, il se rappellera qu’il t’a dit de venir. »
- Elle resta près de deux heures sur son banc, n’osant pas bouger tant que Talouel était là, n’osant même pas réfléchir, ne se reprenant que lorsqu’il sortait, mais s’inquiétant au lieu de se rassurer, car il eût fallu, pour croire qu’elle n’avait rien à craindre de ce terrible homme, une confiance audacieuse qui n’était pas dans son caractère. Ce qu’il exigeait d’elle ne se devinait que trop : qu’elle fût son espion auprès de M. Vulfran , tout simplement, de façon à lui rapporter ce qui se trouvait dans les lettres qu’elle aurait à traduire
- Si c’était là une perspective bien faite pour l’épouvanter , cependant elle avait cela de bon de donner à croire que Talouel savait ou tout au moins supposait qu’elle aurait des lettres à traduire, c’est-à-dire que M. Vulfran la prendrait près de lui tant que Bendit serait malade.
- Cinq ou six fois en voyant paraître Guillaume, qui, lorsqu’il ne remplissait pas les fonctions de cocher,
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- était attaché au service personnel de M. Vulfran, elle avait cru qu’il venait la chercher, mais toujours il avait passé sans lui adresser la parole, pressé, affairé, sortant dans la cour, rentrant. A un certain moment il revint ramenant trois ouvriers qu’il conduisit dans le bureau de M. Vulfran, où Talouel les suivit. Et un temps assez long s’écoula, coupé quelquefois par des éclats de voix qui lui arrivaient quand la porte du vestibule s’ouvrait. Evidemment M. Vulfran avait autre chose à faire que de s’occuper d’elle et même de se souvenir qu’elle était là.
- A la fin les ouvriers reparurent accompagnés de Talouel : quand ils étaient passés la première fois, ils avaient la démarche résolue de gens qui vont de l’avant et sont décidés ; maintenant ils avaient des attitudes mécontentes, embarrassées, hésitantes. Au moment où ils allaient sortir, Talouel les retint d’un geste de main.
- « Le patron vous a-t-il dit autre chose que ce que je vous avais déjà dit moi-même? Non, n’est-ce pas. Seulement il vous l’a dit moins doucement que moi, et il a eu raison.
- — Raison ! Ah ! malheur !
- — Vo n’direz point ça.
- — Si, je le dirai parce que c’est la vérité. Moi, je suis toujours pour la vérité et la justice. Placé entre le patron et vous, je ne suis pas plus de son côté que du vôtre, je suis du mien qui est le milieu. Quand vous avez raison je le reconnais ; quand vous avez tort, je vous le dis. Et aujourd’hui vous avez tort. Ça ne tient pas debout vos réclamations. On vous pousse, et vous ne voyez pas où l’on vous mène. Vous dites que le patron vous exploite, mais ceux qui se servent de vous vous exploitent encore bien mieux ; au moins le patron vous fait vivre, eux vous feront crever de faim, vous , vos femmes, vos enfants. Maintenant il en sera ce que vous voudrez, c’est votre affaire bien plus que la mienne. Moi je m’en tirerai avec de nouvelles machines qui marcheront avant huit jours et feront votre ouvrage
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- mieux que vous, plus vite, plus économiquement, et sans qu’on ait à perdre son temps à discuter avec elles — ce qui est quelque chose, n’est-ce pas? Quand vous aurez bien tiré la langue, et que vous reviendrez en couchant les pouces, votre place sera prise, on n’aura plus besoin de vous. L’argent que j’aurai dépensé pour mes nouvelles machines, je le rattraperai bien vite. Voilà. Assez causé.
- — Mais....
- — Si vous n'avez pas compris, c’est bête ; je ne vais pas perdre mon temps à vous écouter. »
- Ainsi congédiés, les trois ouvriers s’en allèrent la tête basse, et Perrine reprit son attente jusqu’à ce que Guillaume vint la chercher pour l’introduire dans un vaste bureau où elle trouva M. Vulfran assis devant une grande table couverte de dossiers qu’appuyaient des presse-papiers marqués d’une lettre en relief, pour que la main les reconnût à défaut des yeux, et dont l’un des bouts était occupé par des appareils électriques et téléphoniques.
- Sans l’annoncer, Guillaume avait refermé la porte derrière elle. Après un moment d'attente, elle crut qu’elle devait avertir M. Vulfran de sa présence.
- « C'est moi, Aurélie, dit-elle.
- — J’ai reconnu ton pas; approche et écoute-moi. Ce que tu m’as raconté de tes malheurs , et aussi l’énergie que tu as montrée m’ont intéressé à ton sort. D’autre part, dans ton rôle d’interprète avec les monteurs, dans les traductions que je t’ai fait, faire, enfin dans nos entretiens j’ai rencontré en toi une intelligence qui m’a plu. Depuis que la maladie m’a rendu aveugle, j'ai besoin de quelqu’un qui voie pour moi, et qui sache regarder ce que je lui indique aussi bien que m’expliquer ce qui le frappe. J'avais espéré trouver cela dans Guillaume, qui lui est aussi intelligent, mais par malheur la boisson l’a si bien abêti qu’il n’est plus bon qu’à faire un cocher, et encore à condition d’être indulgent. Veux-tu remplir auprès de moi la place que Guillaume n’a
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- pas su prendre ? Pour commencer tu auras quatre-vingt-dix francs par mois, et des gratifications si, comme je l’espère, je suis content de toi. »
- Suffoquée par la joie, Perrine resta sans répondre.
- » Tu ne dis rien?
- — Je cherche des mots pour vous remercier, mais je suis émue, si troublée que je n’en trouve pas ; ne croyez pas....»
- Il l’interrompit :
- « Je crois que tu es émue en effet, ta voix me le dit, et j’en suis bien aise, c’est une promesse que tu feras ce que tu pourras pour me satisfaire. Maintenant autre chose : as-tu écrit à tes parents?
- — Non, monsieur; je n’ai pas pu, je n’ai pas de papier....
- — Bon, bon ; tu vas pouvoir le faire, et tu trouveras dans le bureau de M. Bendit, que tu occuperas en attendant sa guérison, tout ce qui te sera nécessaire. En écrivant, tu devras dire à tes parents la position que tu occupes dans ma maison ; s’ils ont mieux à t’offrir, ils te feront venir : si non ils te laisseront ici.
- — Certainement, je resterai ici.
- — Je le pense, et je crois que c’est le meilleur pour toi maintenant. Comme tu vas vivre dans les bureaux où tu seras en relation avec les employés, à qui tu porteras mes ordres, comme d’autre part tu sortiras avec moi, tu ne peux pas garder tes vêtements d’ouvrière, qui, m’a dit Benoist, sont fatigués....
- * — Des guenilles : mais je vous assure, monsieur, que ce n’est ni par paresse, ni par incurie, hélas !
- — Ne te défends pas. Mais enfin comme cela doit changer, tu vas aller à la caisse où l’on te remettra une fiche pour que tu prennes, chez Mme Lachaise, ce qu’il te faut en vêtements, linge de corps, chapeau, chaussures. »
- Perrine écoutait comme si au lieu d’un vieillard à la figure grave, c’était une belle fée qui parlait, sla baguette au-dessus d’elle.
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- M. Vulfran la rappella à la réalité :
- «. Tu es libre de chosir ce que tu voudras, mais n’oublie pas que ce choix me fixera sur ton caractère. Occupe-toi de cela. Pour aujourd’hui je n’aurai pas besoin de toi. A demain. »
- XXVII
- Quand à la caisse on lui remit, après l’avoir examinée des pieds à la tête, la fiche annoncée par M. Vulfran, elle sortit de l’usine en se demandant où demeurait cette Mme Lachaise.
- Elle eût voulu que ce fût la propriétaire du magasin où elle avait acheté son calicot parce que la connaissant déjà elle eût été moins gênée pour la consulter sur ce qu’elle devait prendre.
- Question terrible qu’aggravait encore le dernier mot de M. Vulfran : « ton choix me fixera sur ton carac-tère ». Sans doute elle n’avait pas besoin de cet avertissement pour ne pas se jeter sur une toilette extravagante ; mais encore ce qui serait raisonnable pour elle, le serait-il pour M. Vulfran? Dans son enfance elle avait connu les belles robes, et elle en avait porté dans lesquelles elle était fière de se pavaner ; évidemment ce n’étaient point des robes de ce genre qui convenaient présentement ; mais les plus simples qu’elle pourrait trouver conviendraient-elles mieux ?
- On lui eût dit la veille, alors qu’elle souffrait tant de sa misère, qu’on allait lui donner des vêtements et du linge, qu’elle n’eût certes pas imaginé que ce cadeau inespéré ne la remplirait pas de joie, et cepen_ dant l’embarras et la crainte l’emportaient de beaucoup en elle sur tout autre sentiment.
- C’était place de l’Eglise que Mme Lachaise avait son magasin, incontestablement le plus beau, le plus coquet de Maraucourt, avec une montre d’étoffes, de rubans, de lingerie, de chapeaux, de bijoux, de parfumerie qui éveillait les désirs, allumait les convoitises des coquet-
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- tes du pays et leur faisait dépenser là leurs gains, comme les pères et les maris dépensaient les leurs au cabaret.
- Cette montre augmenta encore la timidité de Perri-ne, et comme l’entrée d’une déguenillée ne provoquait les prévenances ni de la maîtresse de maison, ni des ouvrières qui travaillaient derrière un comptoir, elle resta un moment indécise au milieu du magasin, ne sachant à qui s’adresser. A la fin elle se décida à élever l’enveloppe qu’elle tenait dans sa main.
- « Qu’est-ce que c’est, petite ? » demanda Mme Lachaise.
- Elle tendit l’enveloppe qui à l’un de ses coins portait imprimée la rubrique : Usines de Maraucourt, Vul-fran Paindavoine ».
- La marchande n’avait pas lu la fiche entière que sa physionomie s’éclaira du sourire le plus engageant :
- « Et que désirez-vous, mademoiselle? » demanda-t-elle en quittant son comptoir pour avancer une chaise •
- Perrine répondit qu’elle avait besoin de vêtements » de linge, de chaussures, d’un chapeau.
- « Nous avons tout cela et de premier choix ; voulez-vous que nous commencions par la robe ? Oui, n’est-ce pas. Je vais vous montrer des étofies; vous allez voir. »
- Mais ce n’est point des étoffes qu’elle voulait voir c’était une robe toute faite qu’elle pût revêtir immédiatement o^i tout au moins le soir même, afin de pouvoir sortir le lendemain avec M. Yulfran.
- « Ah ! vous devez sortir avec M. Vulfran », dit vivement la marchande dont la curiosité se trouvait surexcitée par cet étrange propos qui la faisait se demander ce que le tout puissant maître de Maraucourt pouvait bien avoir à faire avec cette bohémienne.
- Mais au lieu de répondre à cette interrogation, Perrine continua ses explications pour dire que la robe dont elle avait besoin devait être noire, parce qu’elle était en deuil.
- » C’est pour aller à l’enterrement, cette robe?
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- — Non.
- — Vous comprenez, mademoiselle, que l’usage auquel vous devez employer votre robe dit ce qu’elle doit être, sa forme, son étoffe, son prix.
- — La forme, la plus simple; l’étoffe, solide et légère; le prix, le plus bas.
- — C’est bien, c’est bien, répondit la marchande, on va vous montrer. Virginie, occupez-vous de mademoiselle.. »
- Comme le ton avait changé, les manières changèrent aussi ; dignement Mme Lachaise reprit sa place à la icaisse, dédaignant de s’occuper elle-même d’une acheteuse qui montrait de pareilles dispositions : quelque fille de domestique sans doute à qui M. Vulfran faisait l’aumône d’un deuil, et encore quel domestique
- Cependant comme Virginie apportait sur le comptoir une robe en cachemire, garnie de passementerie et de jais, elle intervint:
- « Cela n'est pas dans les prix, dit-elle ; montrez la jupe avec blouse en indienne noire à pois; la jupe sera un peu longue, la blouse un peu large, mais avec un rempli et fies pinces, le tout ira à merveille ; au reste nous n’avons pas autre chose. »
- C'était là une raison qui dispensait des autres ; d’ailleurs malgré leur taille, Perrine trouva cette jupe et cette blouse très jolies et puisqu’on lui assurait qu’avec quelques retouches, elles iraient à merveille, elle devait lé croire. *
- Pour les bas et les chemises, le choix était plus facile, puisqu’elle voulait ce qu’il y avait de moins cher; mais quand elle déclara qu’elle ne prenait que deux paires de bas et deux chemises, Mlle Virginie se montra aussi méprisante que sa patronne, et ce „fut par grâce qu’elle daigna montrer les chaussures et «le chapeau de paille noire qui complétaient l’habillement de cette petite niaise : avait-on idée d’une sottise pareille, deux paires de bas ! deux chemises ! Et quand 'Perrine demanda des mouchoirs de poche, qui
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- depuis longtemps étaient l’objet de ses désirs, ce nouvel achat limité d’ailleurs à trois mouchoirs, ne changea ni le sentiment de la patronne, ni celui de la demoiselle de magasin :
- « Moins que rien cette petite.
- — Et maintenant, est-ce qu’il faudra vous envoyer ça? demanda Mme Lachaise.
- — Je vous remercie,madame, je viendrai le chercher ce soir.
- — Pas avant huit heures, pas après neuf. >
- Perrine avait cette bonne raison pour ne pas vouloir
- qu’on lui envoyât ses vêtements, qu’elle ne savait pas où elle coucherait le soir. Dans son île, il n’y fallait pas songer. Qui n’a rien se passe de portes et de serrures, mais la richesse — car malgré le dédain de cette marchande, ce qu’elle venait d’acheter constituait pour elle de la richesse —a besoin d’être gardée; il fallait donc que la nuit suivante elle eût un logement, et tout naturellement elle pensa à le prendre chez la grand’mère de Rosalie, et en sortant de chez madame Lachaise elle se dirigea vers la maison de mère Françoise, pour voir si elle trouverait là ce qu’elle désirait, c’est-a-dire un cabinet ou une toute petite chambre, qui ne coûtât pas cher.
- Comme elle allait arriver à la barrière elle vit Rosalie sortir d’une allure légère.
- « Vous partez !
- — Et vous, vous êtes donc libre ! »
- En quelques mots précipités elles s’expliquèrent :
- Rosalie, qui allait à Picquigny pour une commission pressée, ne pouvait pas rentrer chez sa grand’mère immédiatement comme elle l’aurait voulu, de façon à arranger pour le mieux la location du cabinet ; mais puisque Perrine n’avait rien à faire de la journée, pourquoi ne l’accompagnerait-elle pas à Picquigny ? elles reviendraient ensemble ; ce serait une partie de plaisir.
- Rapide à l’aller, cette partie de plaisir, une fois la
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- commission faite, s’agrémenta si bien au retour de bavardages, de flâneries, de courses dans les prairies, de repos à l’ombre, qu’elles ne rentrèrent que le soir à Ma-raucourt : mais ce fut seulement en passant la barriè" re de sa grand’mère que Rosalie eut conscience de l’heure.
- « Qu’est-ce que va dire tante Zénobie ?
- — Dame !
- —Ma foi tant pis ; je me suis bien amusée. Et vous?
- — Si vous vous êtes bien amusée, vous qui savez avec qui vous entretenir toute la journée, pensez ce qu’a été notre promenade pour moi qui n’ai personne.
- — C’est vrai tout de même. »
- Heureusement la tante Zénobie était occupée à servir les pensionnaires, de sorte que l’arrangement se fit avec mère Françoise, ce qui permit qu’il se conclût assez promptement sans être trop dur : cinquante francs par mois pour deux repas par jour, douze francs pour un cabinet orné d’une petite glace avec une fenêtre et une table de toilette.
- A huit heures Perrine dînait seule à sa table dans la salle commune une serviette sur ses genoux; à huit heures et demie elle allait chercher ses vêtements qui se trouvaient prêts ; et à neuf heures, dans son cabinet dont elle fermait la porte à clef, elle se coucha un peu troublée, un peu grisée, la tête vacillante, mais au fond pleine d’espoir.
- Maintenant on allait voir.
- Ce qu’elle vit le lendemain matin, lorsqu’après avoir donné ses ordres à ses chefs de service qu’il appelait par une sonnerie aux coups numérotés dans le tableau électrique du vestibule, M. Vulfran la fit venir dans son cabinet, ce fut un visage sévère qui la déconcerta , car bien que les yeux qui se tournèrent vers elle à son entrée fussent sans regards, elle ne put se méprendre sur l’expression de cette physionomie qu’elle connaissait pour l’avoir longtemps observée.
- (à suivre).
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- ASSURANCES MUTUELLES
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- Société du Familistère. - Assurances Mutuelles
- MOUVEMENT DE FÉVRIER 1899
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes . 2.098 90)
- Subvention de la Société 351 35 > 2.739 55
- Malfaçons et divers 289 30 )
- Dépenses 1.933 75
- Boni en février 805 80
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes 491 75)
- Subvention de la Société 160 30 653 80
- Divers 1 75 )
- Dépenses 567 95
- Boni en février... 85 85
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et divers 5=706 59 )
- Intérêts des comptes courants et > 10.000 59
- du titre d’épargne............. 4.294 »)
- Dépenses :
- 120 Retraités définitifs............... 7.673 35 \
- 9 — provisoires.................... 473 » /
- Nécessaire à la subsistance......... 2.511 35 > 11.156 15
- Allocations aux famill8 des réservistes » » \
- Divers, appointent!., médecins, etc. 498 45 /
- Déficit en février.. .. 1.155 56
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes....... 651 50 |
- Subvention de la Société.......... 351 62 )
- Dépenses.....................................
- Boni en février. ..
- 1.003 12 711 44 291 68
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er juillet au 28 février 1899. 92.265 54 ).,0 /ce ,n
- » individuelles » » » .. 26.190 65 f118'456 19
- Dépenses » » » ........... 120.554 53
- Excédent des dépenses sur les recettes... 2.098 34
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- 320
- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- • MOIS DE FÉVRIER 1899 Naissances :
- 10 Février. — Jamart Georges-Emile, fils de Jamart Georges et de Rousselle Maria.
- 00 r-H Rombaut Rénée, fille de Rombaut Jean et de Wilhelmine Roggemans. *
- 24 — Pennelier Maurice Eugène, fils de Pen-nelier Célestin et de Prévôt Célina. Décès : ,
- 18 — Mme Alavoine née Hamel Philomène,
- 22 — âgée de 61 ans. Mme Berlemont née Minette Aline, âgée de 56 ans.
- 24 — Noizet Emile, âgé de 35 ans.
- N
- Le Secrétaire, A. Houdin
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nimes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- POUR UNE
- COMPLETE
- de J. B.-André GO DIM U)
- Glorification du Travail. Emancipation des Travailleurs.
- XIX (Suite.)
- Conception par Considérant et Brisbane de l’idée de fonder au Texas un Etat ouvert à tous les essais sociaux.
- Précisant bien son but, Considérant ajoute (2) : « Il s’agit de créer, sur un théâtre où toutes les ressources de la nature s’unissent à de très heureuses circonstan-tances économiques , un vaste champ d’activité sociale ; d’y assurer d’abord la prospérité collective, non pas en débutant par des innovations et des expériences , mais en y important et y combinant, dans des conditions de prévoyance et de solidarité pour l’ensemble en même temps que de pleine liberté pour l’action individuelle, les instruments éprouvés, les connaissances et les procédés techniques déjà créés et utilisés ailleurs, et de le consacrer champ général d’asile et de libre épanouissement ouvert à la pensée progressive de l’humanité........
- Et encore : « Nous créons un champ d’expériences pour nos propres procédés de réalisation du progrès, et nous ouvrons ce champ aux idées rivales; nous convions toutes les doctrines organisatrices à venir y faire, comme nous, leurs preuves au profit de l’huma nitè.....
- (U Lire le Devoir depuis le mois de mars 1891, tome 15, page 129. (2) « Au Texas », 1854, p. 92 et suivantes.
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- « Amener l’idée sur un libre champ de réalisation, lui donner les moyens de produire rapidement, elle-même , sur ce champ, la substance indispensable à la construction progressive de sa forme propre, de l’organisme , tangible et visible dont elle est le prototype, c’est mettre l’âme en création du corps auquel elle aspire. »
- Il passe ensuite à la première des conditions pratiques , l’acquisition des terres :
- « Les raisons qui commandent une acquisition considérable ont déjà été implicitement ou explicitement exposées. D’abord , il est clair qu’il y aurait folie caractérisée à concevoir et à commencer une opération destinée à amener, sur des points donnés, des capitaux, un mouvement, une vie et une population qui élèveraient immédiatement sur les zones ambiantes des plus-values.considérables , et à laisser bénévolement la spéculation étrangère s'emparer de ces valeurs qu'on aurait créées soi-même.
- « Ce serait, en outre, une gêne, une entrave sérieuse, un rempart qu’on élèverait ainsi contre son propre développement; car la localisation des premiers établissements ne serait pas plutôt faite, que la spéculation étrangère s’emparerait bien vite des terres environnantes ....
- « Le but général de l’oeuvre et la raison d’affaire et de conduite pratique sont donc parfaitement d’accord pour réclamer une assez large acquisition de terres pendant que celles-ci sont encore, somme toute, à très bon marché.
- « Et d’ailleurs , quel danger y a-t-il à une telle acquisition ? Ne fit-on rien sur ces terres, les plus-values les aurait bientôt atteintes avec le 'peuplement croissant du pays et le flot montant des affaires. Le prix des
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- head-rights (1) quadruplé dans les cinq dernières années et croissant chaque jour, montre assez que, ne fût-ce que comme pure spéculation, l’acquisition de terres convenablement choisies au Texas ne serait déjà pas un placement à dédaigner. »
- Examinant ensuite la préparation des terres, il dit (page 94) « Cet objet est très important.
- C’est, en effet, faute d’avoir tenu compte de la nécessité absolue de cette fonction, — la préparation locale antérieure à l’installation des premiers essaims de la colonisation , — que tant d’entreprises , inaugurées sous les auspices de l’espoir et meme de l’enthousiasme , mais dirigées par l’illusion, l’ignorance et l’imprévoyance ,' sont tombées misérablement.
- « Amener un noyau de colons et particulièrement de colons européens , sur un terrain vierge, sans dispositions préalables , c’est, dans la plupart des cas , avoir préparé tout au moins la dispersion des éléments dont il se compose, et souvent un désastre.
- « La règle est ici que les éléments colonisateurs doivent trouver à leur arrivée, une vie au moins égale, en conditions élémentaires d’existence et de bien-être, à celle qu’ils auront quittée, plus l’espoir, fondé en motifs positifs et palpables, d’une amélioration rapide. Ceci est une condition fondamentale.....»
- Considérant expose (page 103) comment le milieu serait préparé par des Américains exercés aux prises de possession de la nature vierge, et rompus à ces travaux de pionniers et d’avant-garde. Il indique dans quelle mesure des éléments européens y devraient concourir : « La prairie est transformée en champs de grande culture et en jardins ; des entailles sont pratiquées dans
- (1) Chapitre XIX, Devoir de mai dernier, page 264.
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- les forêts : les ' constructions s’élèvent sur des plans donnés. Les troupeaux sont installés sur les terres... enfin les lieux peuvent recevoir le premier noyau de colons. Ceux-ci devront être surtout aptes aux travaux agricoles, et bientôt après être secondés par les travailleurs propres aux opérations des arts , métiers et industries dites de nécessité. »
- Il s’efforce de montrer le bien fondé de cette méthode faute de laquelle, dit-il, tant d’expériences ont abouti à des échecs. Il cite à ce propos (p. 108) l’émigration phalanstérienne de 1842 pour le Brésil (1).
- ai très avoir développé comment le vaste champ de la
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- Société en projet se prêtera à la fois aux exigences les plus prononcées du régime morcelé et aux conditions d’un régime sociétaire aussi développé qu’on voudra le supposer, il ajoute (p. 127) : « Les dispositions des personnes que l’idée génératrice amènera les premières sur le terrain, porteront certainement une plus ou moins grande partie de celles-ci à vouloir immédiatement pour elles-mêmes, un régime de coopération intégrale ajialogue à ce qui a été facilement réalisé dans la North Américan Phalanx, avec les principes élémentaires et purement économiques de la théorie.
- « Cette réalisation sera plus aisée encore ici par plusieurs motifs que nous déduirons plus tard, mais d’abord par cette raison catégorique que l’organisation de la North Américan Phalanx est actuellement un fait pratique, une affaire expérimentée, une donnée que l’on peut étudier et reproduire, fût-ce sans améliorations immédiates comme point de départ.
- « Or, tel qu’il est, le système de la North Américan
- (1) Nous ne savons rien autre de cette tentative si ce n’est qu’elle aurait été faite par le docteur Mur et avec la protection de l’Empereur dom Pedro II. [La Iiénovation, 31 octobre 1897, p. 8/9).
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- Phalanx transporté avec une population plus nombreuse, non fatiguée, et dans les conditions supérieures que Ton connaît sur le champ de la colonisation , y suffirait pleinement déjà à la représentation embryonnaire du régime coopératif intégral. Rien ne limite, d’ailleurs, les perfectionnements que l’on pourra apporter à son organisme.
- « D’autres immigrants moins pressés, moins désireux de s’engager, eux et leurs familles , dans un genre de vie nouveau , plus disposés enfin , pour des motifs quelconques , à une complète indépendance, préféreront s’établir séparément et à leur compte. Les besoins de la colonie naissante (p. 128) réclament d’ailleurs des établissements isolés, notamment pour l’occupation de ses lignes de communication, de ses points de débarquement , et pour certaines exploitations plus ou moins éloignées du premier centre, au sein duquel, entendons-nous bien, le régime individuel sera lui-même tout- à fait facultatif.
- « Le vaste champ des faits afférents à l’ordre transitoire ou garantiste est ouvert, et chacun s’y meut librement avec ses vues , ses idées , ses ressources et son industrie.
- « Tout est à faire, tout à créer, l’espace ne manque dans aucune direction et l’on peut à sa guise concevoir et poursuivre toutes sortes d’entreprises. — De libres contrats, naturellement assis sur le principe de réciprocité , suffiront à la réalisation de tous les rapports et de toutes les associations intermédiaires .. »
- Envisageant (page 131) la réalisation de son plan, Considérant suppose l’entreprise fondée au capital de 4,000,000 de francs.
- Il fixe à environ 100 lieues carrées de 1600 hectares l’étendue de terre à-acquérir tout d’abord, en réunissant
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- des head-riglüs pour une valeur d’environ 400,000 fr.
- Nous ne pouvons relever ici son devis des travaux d’installation grâce auxquels dès le commencement de la seconde année, dit-il, (page 135) «la préparation nécessaire à réception des premières colonnes de l’immigration est faite. »
- Revenant sur l’exemple de North American Phalanx, Considérant écrit (page 147) :
- «Nous avons reconnu plus haut que, sans aucun doute, une partie considérable des nouveaux arrivants voudront immédiatement profiter de la faculté qui leur est offerte de se constituer sur les bases sociétaires analogues, par exemple, à celles de la North American Phalanx. Nous pouvons donc raisonner comme si cet établissement était transporté sur le terrain colonial, avec une population plus nombreuse, fraîche, et dont les ressorts, au lieu d’être fatigués, jouissent de toute leur vigueur première.
- « Or, je dis que^cet établissement lui-même tel qu’il est, s’il se trouvait sur le champ de la colonie, y rencontrerait à l’instant des conditions de vie capables de triompher aisément des causes qui ont paralysé son développement.
- « Le climat y ferait déjà une différence très sensible, mais il faut compter aussi l’extrême facilité relative des travaux d’agriculture, la rapidité d’accroissement de la prospérité individuelle et collective et le charme résultant de la promptitude des créations de toutes sortes et des conquêtes remportées sur une nature qui ne demande qu’à livrer ses trésors.
- « Mais un ressort d’une efficacité incontestablement plus énergique encore se trouverait dans le nouveau but et les nouvelles fonctions qui lui seraient tout à coup offerts.
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- « Ce qui pèse le plus lourdement, en effet,, sur la North American Phalanx, — il est facile de s’en convaincre quand on y passe quelque temps, — c’est le sentiment du but manque et le peu d’espoir restant d’atteindre celui-ci désormais.
- « Sur le champ où nous la supposons transportée, la North American Phalanx se sentirait immédiatement apte à une fonction de haute importance : elle se concevrait bien vite une raison d’être; un nouveau but d’activité se dressant tout à coup devant elle ; et ce but, cette fois, elle ne saurait le manquer.
- « Telle qu’elle est actuellement, en effet, elle serait déjà très propre à la réception des éléments de l’immigration; et fonctionnerait convenablement en tant qu’organe d’alimentation de la colonie. — Le milieu où elle serait placée étant indéfiniment extensible, elle se développerait rapidement elle-même, comme organe spécial, tout en faisant incessamment grandir le corps dont elle serait l’embryon.
- « Cette hypothèse et cette discussion nous mettent à même de calculer, avec une très grande probabilité, la marche que suivront naturellement les choses dans notre premier centre de population.
- « Une grande partie des premiers colons opteront pour une organisation sociétaire immédiate, sur un plan analogue à celui de la North American Phalanx. Cela est certain.
- « Cette première ébauche de l’ordre coopératif se trouvera néanmoins assise sur des hases beaucoup plus larges et sa constitution sera éminemment plus élastique. A la North American Phalanx, en effet, les individus admis comme aspirants doivent après un certain temps de résidence, être admis comme membres ou s’éloigner de rétablissement. Il n’y a pas de degrés
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- intermédiaires. — Ce manque d’élasticité a été considéré comme un défaut sérieux, et la conception du nouvel établissement que d’anciens membres de la Nortli American Plialanx élèvent à Raritan-Bay (1), est sorti de cette critique. On se propose à ce dernier établissement de laisser aux individus la faculté de s’associer intégralement ou partiellement, ou encore de former, par groupes, des ateliers ou des entreprises à leur compte. Or, telles sont précisément les conditions que nos données offrent d’elles-mêmes aux éléments dont nous recherchons l’arrangement probable.
- « Le but proposé n’étant point l’expérience ou la réalisation du régime sériaire mais simplement la colonisation , les esprits des immigrants ne sont pas montés à un diapason d’espoir exagéré et susceptible de causer, s’il était déçu, un découragement fâcheux dans la masse.
- « D’autre part, les facilités offertes à l’établissement privé ne sont pas une moindre garantie pour les noyaux où la vie sociétaire s’ébauche, que pour les intérêts et les convenances personnelles des immigrants. Elles permettent, en effet, aux Associations de ne garder, en pleine coopération, que les éléments à qui leur régime convient complètement et qui y conviennent eux-mêmes, sans écarter absolument toutefois le concours des autres.
- « Grâce à cette faculté, personne ne craindra d’essayer d’abord de la vie des grands établissements , et, tout naturellement ceux-ci se trouveront ne retenir que les éléments en affinité et en corrélation décidée de convenances avec leur régime. Tout discord, toute incompatibilité , toute gêne réciproque se résolvent par
- (1) Chapitre XVII, Devoir d’avril dernier, page 197,
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- l’établissement individuel ou par des positions quelconques sur l’échelle des degrés intermédiaires. Les molécules intégrantes prennent donc ici, comme dans les organismes naturels, les places correspondant à leurs natures respectives. »
- Passant (page 150) aux heureuses conséquences d’un rassemblement entre Français et Américains, Considérant s’attache à faire voir comment les colons se compléteront les uns les autres, et comment les établissements coopératifs bénéficieront des qualités dominantes des deux races.
- « Chacun », dit-il, (page 153), « reconnaîtra aisément au reste, comme une expérience de dix années l’a prouvé à North American Phalanx que l’association est parfaitement compatible avec la liberté personnelle, la conservation de l’intérieur et des habitudes quotidiennes de la vie de famille...
- « Que le régime de ces ébauches (les premiers établissements coopératifs) dépassât ou non les degrés élémentaires de la North American Phalanx, l’oeuvre générale n’en serait pas moins fondée sur des bases solides, et assurée d’un développement de prospérité qui amènerait promptement, à son tour, celui des idées auxquelles la société nouvelle aura dû son origine...
- « Que chacun de nous (page 156) se demande à lui-même si le terrain de l’Europe, — quelque hypothèse que l’on fasse sur les choses qui peuvent survenir, — offre à la réalisation de l’Idée dont nous avons charge, des chances comparables à une perspective aussi prochaine et aussi sûre ?
- « Pour moi ma réponse est faite. 11 arriverait demain telles circonstances qui me permettraient de rentrer en France à mon aise que je n’en serais pas moins, dans quelques mois, sur la route du Texas. La réalisation
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- de l’oeuvre à laquelle ma vie appartient est là : j’v vais.
- «Aussi la question n’est plus, pour moi, de savoir si la chose proposée se fera. Ce qui reste seulement en question, c’est l’échelle de proportion sur laquelle elle pourra débuter, — question importante, sans doute, mais cependant secondaire. Ceci mes amis, dépendra de vous et de vos concours. »
- Considérant expose ensuite (p. 158 à 160), quelles seraient, en cas de succès, les conséquences sociales, ultérieures et extérieures de la fondation proposée. Il termine enfin (p. 173) son ouvrage par ces paroles : _
- « Je vous le dis en vérité, l’état des choses européennes fut-il demain tout autre, ce serait encore hors' de l’Europe qu’il faudrait, demain, songer à résoudre le problème social.
- « Ce problème, qui est la grosse affaire du siècle , est posé aujourd’hui en Europe d’une manière telle que, de longtemps, il ne sera facile de l’v résoudre tranquillement et scientifiquement s’il n’a d’abord été expérimenté ailleurs... Qui habet aures audiendi audiat.
- « Il ne s’agit pas d’abandonner la patrie européenne; il s’agit, encore et toujours, de préparer son salut, et celui du monde. »
- La parole même de Fourier devait être invoquée par Considérant en faveur de son plan de colonisation au Texas. En effet, son volume contient, à la suite des pages dont nous venons de donner des extraits, la reproduction d’une lettre de Charles Fourier, datée Paris, 30 décembre 1823, et adressée à M. John Barnet, consul des Etats-Unis à Paris. Dans cette lettre, l’auteur de la théorie de l’Unité universelle, expose l’intérêt et les facilités qu’il y aurait à faire, aux Etats-Unis, une épreuve de sa théorie.
- Vve J.-B.-A. Godin, née Moret,
- (A suivre).
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- Au Sénat : Le budget. — Le contrat du travail et les réservistes. — Le crédit agricole. — Projets divers.
- Ayant un arriéré à liquider avec le Sénat, c’est par cette assemblée que nous commencerons aujourd’hui, bien qu’elle n’ait repris ses travaux qu’une semaine après la Chambre.
- Ce supplément de vacances, le lui a-t-on assez reproché du côté de la Chambre ! Les moins indignés d’un pareil sans-gêne n’étaient pas ceux qui avaient le plus contribué à éterniser à la Chambre la discussion du budget. Le vote en temps utile de cette loi si urgente n’allait-il pas être irrémédiablement compromis ?
- Dès le premier jour, le Sénat s’attaquait à cette ingrate besogne qu’il devait. poursuivre sans désemparer. Aucun de ces levers de rideau si fréquents à la Chambre qu’on appelle des interpellations. Seulement la discussion des chapitres a été précédée d’une discussion où il s’est dit d’excellentes choses dont les représentants du suffrage universel devraient bien faire leur profit.
- Ceci par exemple : que d’année en année les dépenses budgétaires augmentent sans que le Gouvernement ni les Chambres paraissent s’apercevoir de la gravité de la situation financière du pays, et sans que personne essaie sérieusement de résister au courant qui les entraîne ; que les ressources de l’Etat sont nécessairement limitées, et qu’il est impossible de demander davantage au contribuable si l’on songe que les deux tiers du budget actuel sont absorbés par la dette publique et les dépenses militaires.
- A ces constatations faites par un ancien ministre, M. Antonin Dubost, M. Hugot ajoute les siennes.
- L’honorable sénateur se plaint des augmentations
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- successives du nombre des fonctionnaires depuis 1873: ils absorbent à l’heure actuelle plus d’un dixième du budget. Il estime que l’accroissement des dépenses vient également de la fâcheuse habitude prise par le Parlement de voter des lois sans se rendre compte de leur répercussion sur les finances publiques.
- Au sujet de la Dette publique qui s'élève à ‘37 milliards 12, M. Hugot s’exprime ainsi :
- « En présence de ce colossal engagement, et comme circonstance aggravante, un amortissement nul, et des budgets qui s’accroissent tous les ans de 40 millions ! Voilà la situation. Ne justifie-t-elle pas les paroles que prononçait en 1895 M. Emile Loubet, alors président de la commission des finances, dans un grand discours qui eut l’honneur de l’affichage dans toutes les communes de France, alors qu’il disait avec sa parole autorisée : « que les charges de la France étaient arrivées à leur limite extrême, et que vouloir les augmenter dans une mesure appréciable constituerait un véritable danger pour la prospérité publique ».
- D’autres orateurs s’efforcent d’établir que la situation n’est pas aussi mauvaise qu’on le prétend et que les diverses augmentations de dépenses sont en partie justifiées.
- Le ministre des finances, M. Peytral, intervient comme jadis Marthe, et fait observer qu’on s’occupe beaucoup de la situation financière générale et fort peu du budget de 1899. Et c’est Marthe qui a satisfaction cette fois.
- On passe à Pexamen des chapitres.
- Dans ses séances des 2 et 24 février 1899, le Sénat a adopté, avec modification, la proposition de loi votée par la Chambre ayant pour objet d’assurer le maintien du contrat de louage de service pendant les périodes d’instruction militaire des réservistes, 28 jours, et des territoriaux, 13 jours.
- On se rappelle que le projet de loi, adopté une pre-
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- mière fois par la Chambre le 25 mars 1898, avait été remanié le 8 juillet par le Sénat, et voté une seconde fois par la Chambre, le 25 novembre.
- La Chambre avait persisté dans sa manière de voir ; le Sénat, de son côté, a tenu bon. Les principales modifications qu’il a apportées au texte de la Chambre sont les suivantes :
- Le Sénat a introduit dans les trois articles de la loi la réciprocité, en vue des petits patrons principalement et interdit à l’ouvrier aussi bien qu’au patron de rompre le contrat de louage pour cause d’appel de l’autre partie sous les drapeaux. Le texte voté par la Chambre ne s’appliquait qu’aux périodes obligatoires d’instruction militaire, excluant ainsi de son bénéfice celles auxquelles les officiers de la réserve et de l’armée territoriale sont astreints. La suppression du mot obligatoire fait disparaitre cette restriction.
- Ici, une objection a été formulée : Si le patron appelé à faire une période de 28 jours est obligé de fermer boutique, les ouvriers devront-ils se croiser les bras en attendant son retour, sous peine de condamnation pour rupture de contrat ? Telles seront bien les conséquences de l’égalité de traitement établie par le Sénat, pour ne pas avoir l’air de créer un privilège pour l’ouvrier.
- Enfin l’article 3 de la Chambre accordait « à l’employé ou ouvrier congédié en violation de l’article 1er des dommages et intérêts au moins égaux aux appointements de deux mois pour l’employé et au salaire d’un mois pour l’ouvrier ». Le Sénat a laissé au juge le soin de fixer l’indemnité due à l’une ou l’autre partie dans les conditions du droit commun fixées par le nouvel article 1780 du code civil (loi du 27 décembre 1890) sur les ruptures dommageables du contrat de louage de services fait sans détermination de durée.
- Voici le texte même des dispositions adoptées par le Sénat et renvoyées au nouvel examen de la Chambre.
- « En matière de louage de services, si un patron, un employé ou un ouvrier est appelé sous les drapeaux
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- comme réserviste ou territorial, pour une période d’instruction militaire, son contrat ne pourra être rompu à raison de ce fait.
- » Alors même que, pour une autre cause légitime, le contrat serait dénoncé par l’une des parties, la durée de la période militaire sera exclue des délais impartis par l’usage pour la validité de la dénonciation, sauf toutefois dans le cas où le contrat de louage aura pour objet une entreprise temporaire prenant fin pendant la période d’instruction militaire.
- » En cas de violation des dispositions précédentes par l’une des parties, la partie lésée aura droit à des dommages et intérêts qui seront arbitrés par le juge conformément aux indications de l’article 1780 du code civil ».
- Le Sénat a voté, le 17 mars, le projet de loi sur les caisses régionales de crédit agricole. Aucun changement n’ayant été apporté aux termes du projet sorti des délibérations de la Chambre, le texte en est devenu définitif et la loi a été promulguée le 31 mars.
- L’économie de la loi est exposée dans les trois premiers articles dont voici le texte :
- Article lei\—L’avance de quarante millions de francs* (40.000.000 fr.) et la redevance annuelle à verser au Trésor par la Banque de France, en vertu de la convention du 31 octobre 1896, approuvée par la loi du 17 novembre 1897, sont mises à la disposition du gouvernement pour être attribuées à titre d'avances sans intérêts aux caisses régionales de crédit agricole mutuel qui seront constituées d’après les dispositions de la loi du 5 novembre 1894.
- Art. 2. — Les caisses régionales ont pour but de faciliter les opérations concernant l’industrie agricole effectuées par les membres des sociétés locales de crédit agricole mutuel de leur circonscription et garanties par ces sociétés.
- A cet effet, elles escomptent les effets souscrits par
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- les membres des sociétés locales et endossés par ces sociétés.
- Elles peuvent taire à ces sociétés les avances nécessaires pour la constitution, de leurs fonds de roulement.
- Toutes autres opérations leur sont interdites.
- Art. 3. — Le montant des avances faites aux caisses régionales ne pourra excéder le montant du capital versé en espèces. Ces avances ne pourront être faites pour une durée de plus de cinq ans. Elles pourront être renouvelées.
- Elles deviendront immédiatement remboursables en cas de violation des statuts ou de modifications à ces statuts qui diminueraient les garanties de remboursement.
- Aux termes de l’article 4, la répartition des avances sera faite par le ministre de l’agriculture, sur l’avis d’une commission spéciale nommée par décret.
- Un autre décret, rendu sur l’avis de la commission, fixera les moyens de contrôle et de surveillance à exercer sur les caisses régionales (art. 5).
- *
- * #
- Le Sénat n’a pas borné son activité à l’examen des projets dont nous venons de parler et qui lui avaient été transmis, après adoption , par la Chambre.
- Sur la demande du Gouvernement, il s’est mis dernièrement à remanier les lois anciennes sur le casier judiciaire, pour les mettre en harmonie avec la loi Bérenger.
- Des dispositions du projet, qui aura force de loi quand les députés l’auront ratifié, il résulte :
- 1° Que le casier judiciaire ne mentionnera pas les condamnations couvertes d’un voile indulgent par la loi Bérenger ;
- 2° Qu’il ne mentionnera pas les peines légères infligées à des accusés âgés de moins de seize ans;
- 3° Qu’il ne mentionnera pas les condamnations à un mois do prison pendant la durée du sursis de peine
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- accordé par la loi Bérenger , c’est-à-dire pendant cinq ans;
- 4° Qu’il ne mentionnera pas les peines, même multiples , remontant à plus de dix ans, à la condition que le total de ces peines ne dépasse point un an d’emprisonnement.
- * *
- Un autre projet des plus équitables devenu définitif par le vote de la Chambre, et sur lequel s’est exercée l’initiative du Sénat, c’est le projet étendant aux personnes poursuivies devant un conseil de guerre le bénéfice de la loi de 1897 supprimant le secret de l’instruction .
- A la Chambre : Etat des travaux législatifs, — La justice militaire. — L’enseignement secondaire. — Lois ouvrières.
- Pendant la première partie de la session ordinaire de 1899, du 10 janvier au 30 mars, la Chambre a été saisie de 106 projets de loi, de 128 propositions d’initiative parlementaire et de 2 propositions provenant de l’initiative du Sénat, ce qui donne un total de 236 affaires législatives nouvelles.
- Enjoignant ces 236 affaires aux 615 qui provenaient des sessions antérieures, on arrive au chiffre de 851 pour les trois sessions que la septième législature a déjà tenues. A la date du 30 mars, 309 affaires étaient complètement terminées, 1 par rejet, 31 par retrait, les autres par adoption.
- A une quinzaine d’exception près, parmi lesquelles 3 propositions sur 30 provenant du Sénat, tous les projets adoptés ont un caractère d’intérêt local, et leur vote n’est qu’une simple formalité qui passe inaperçue. Il reste donc 542 projets ou propositions sur le chantier, en état d’élaboration plus ou moins avancée. D’ici à la fin de la législature cet écart aura sans doute grossi.
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- La quatrième législature avait laissé en souffrance 604 affaires; la cinquième 709; la sixième 877. Aucune amélioration n’ayant été apportée aux procédés de travail de la Chambre, en dépit des belles promesses de son début, il n’y a pas de raison pour qu’elle échappe à la progression du nombre des lois tombées en caducité, établie par ses devancières. Mais n’anticipons pas.
- Parmi les projets de loi déposés au cours de la partie de la session qui va du Jour de l’an à Pâques, on compte quatre propositions de loi concernant Vorganisation politique. Ce sont les propositions de loi, de M. Gerville-Réache (16 février 1899) ayant pour objet la révision des lois constitutionnelles ; de M. Odilon Barrot (16 janvier) tendant à compléter l’article 34 du décret organique du 2 février 1852, concernant les droits politiques ; de M. Berton (24 mars) ayant pour objet d’interdire aux membres du Parlement de faire partie, à un titre quelconque, des sociétés financières ; et celle de M. Coûtant (25 mars) relative aux incompatibilités parlementaires.
- Deux propositions tendent à modifier le Règlement de la Chambre : celle de M. des Rotours (12 janvier) visant les interpellations et les discussions des lois ouvrières ; et celle de M. Breton (Cher) relative à la présence des députés aux séances.
- Seize projets ou propositions de loi concernent l’organisation du travail, de l’assurance et de la prévoyance sociales. En voici la liste :
- Proposition Ernest Roche (1er février) ayant pour objet la règlementation du travail, de telle sorte que les salaires soient assurés conformément aux prix de série, le marchandage réprimé, la dignité et la sécurité des ouvriers placés sous la sauvegarde de la loi ; proposition analogue de M. Gervaize (10 mars) ; proposition de M. Lhopiteau (4 mars) tendant à attribuer aux tribunaux ordinaires l’appréciation des difficultés qui peuvent s’élever entre l’administration des chemins de fer de l’Etat et ses employés à l’occasion du contrat de travail ; proposition de MM. Bonard et Florent (16 mars)
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- portant établissement d’une subvention annuelle destinée au maintien et au développement des petits ateliers de famille ; proposition de loi, modifiée par le Sénat, ayant pour objet de garantir leur travail et leurs emplois aux réservistes et aux territoriaux appelés à faire leur période d’instruction militaire (28 février) ; proposition Louis Ricard (30 mars), Vaillant (4 mars) sur les retraites ouvrières ; Emile Rey (3 février) sur l’assistance des vieillards et des infirmes ; proposition Coûtant (17 janvier) ayant pour objet de prélever sur la force motrice une taxe par cheval-vapeur, pour créer une caisse nationale de secours contre le chômage et pour alimenter une caisse de retraites pour les ouvriers ; propositions Basly (6 et 10 mars) ayant pour objet de modifier la loi du 29 juin 1894 sur les caisses de secours et de retraites des ouvriers mineurs ; proposition du même (21 mars) portant modification de la loi du 8 juillet 1890 sur les délégués à la sécurité des mineurs ; proposition Zévaès (12 janvier) ayant pour but l’annulation des contrats ayant aliéné la propriété nationale et l’exploitation des mines parles travailleurs y employés ; proposition Gervaise (23 mars) tendant à réglementer la répartition des rentes entre les membres des Sociétés civiles de retraites ; proposition Fleury-Ravarin (29 mars) tendant à autoriser l/administration des postes et télégraphes à effectuer, pour le compte de la Caisse des dépôts et consignations, l’encaissement, des fonds des sociétés de secours mutuels approuvées ; enfin projet de loi déposé, le 10 février 1899, par M. Camille Krantz, ministre des travaux publics, concernant les contraventions aux règlements sur les appareils à pression de vapeur ou de gaz sur les bateaux à bord desquels il en est fait usage.
- En joignant les projets et propositions de loi que nous venons d’énumérer aux projets et propositions de loi du même genre provenant des sessions antérieures, et dont nous avons déjà dressé la liste, on trouve que la septième législature a été saisie jusqu’à présent de
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- 35 propositions concernant l’organisation politique et électorale ; que le règlement de la Chambre a donné lieu à 19, et le travail, l’assurance et la prévoyance sociale, à une soixantaine de projets.
- En dehors de ces projets se rattachant à des questions qui entrent plus spécialement dans le cadre du Devoir, et des projets de loi d’intérêt purement local, les propositions déposées pendant cette première année de la septième législature, se rapportent, pour la plupart, aux objets suivants : Organisation administrative et municipale, 27; réforme judiciaire , 15; code civil, 14; propositions, parmi lesquelles diverses propositions relatives au divorce, à la légitimation des enfants naturels , à la recherche de la paternité , à la constitution de biens de famille insaisissables, etc. ; code pénal et instruction criminelle, 44 ; code rural ou forestier , 4 ; code de commerce, 3; de terre ou de mer, 98; régime douanier, 55; finances publiques, 37; enseignement public, 13; agriculture, 30; travaux publics et navigation, 19; commerce, 5; Algérie et colonies, 19. Une trentaine de projets de loi environ, notamment un projet relatif à la protection de l’enfance, et un projet de loi tendant à permettre aux femmes munies des diplômes de licencié ou de docteur en droit de prêter le serment d’avocat et d’exercer cette profession , ne rentrent dans aucune des catégories qui précèdent.
- On peut se rendre compte , par cette énumération, de la nature des questions qui font l’objet des délibérations du Parlement dans un pays centralisé comme la France où rien ne se fait sans l’assentiment des Chambres et de l’importance relative qu’v attachent les élus du suffrage dit universel. La comparaison de ces chiffres avec les chiffres des périodes antérieures correspondantes, permettrait de mesurer l’intensité plus ou moins variable des préoccupations qui s’attachent à telles ou telles questions. Sans avoir sous les yeux ces éléments d’appréciation , nous pouvons affirmer que si les préoccupa-
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- tions relatives à la défense nationale n’ont jamais été pins vives, jamais aussi les membres du Parlement n’avaient été plus sollicités par la force des choses et l’indication des évènements, d’apporter au code de justice militaire d’indispensables modifications pour le mettre en harmonie avec le droit commun, tous les français payant aujourd’hui l’impôt du sang.
- Nous savons bien , et notre chronique d’aujourd’hui en fournit une nouvelle preuve, qu’il y a loin souvent de la coupe aux lèvres, et que si le dépôt de propositions nouvelles est l’indice des préoccupations du moment, la maturité est souvent lente à venir. Mais ce. que la législature actuelle ne fera pas, une autre le fera : la cognée est au pied de l’arbre.
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- Une autre question des plus graves est posée devant le Parlement. Le petit nombre de propositions auxquelles elle a donné lieu n’en laisse pas deviner l’importance. Il s’agit de la crise que renseignement secondaire traverse dans notre pays et que complique, chez nous, comme on l’a dit, la lutte engagée depuis un demi-siècle , entre l’enseignement donné par l’Etat et l’enseignement que distribuent le clergé et les congrégations.
- La commission parlementaire de l’enseignement a fait une enquête et recueilli les dépositions des personnages les plus autorisés. De son côté, le gouvernement a soumis un questionnaire aux Conseils généraux réunis dans leur session d’avril. La plupart de ces assemblées ont remis l’examen de ce questionnaire à leur session d’août pour plus ample informé.
- Dès leur rentrée , les membres du Parlement ont reçu
- * * communication des volumineux procès-verbaux de
- l’enquête qui a été poursuivie au Palais-Bourbon par la
- commission de l’enseignement.
- Dans une préface qui précède les procès-verbaux des 196 dépositions reçues, le président de la commission, M. Ribot, résume les indications générales qui ressortent de l’enquête.
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- M. Ribot a fait observer que les plans d’études, les programmes de l’enseignement secondaire, le système des examens sont mis en question sur des points essentiels.
- « On songe, dit-il, à réformer le baccalauréat. L’égalité des sanctions est réclamée pour l’enseignement moderne. Le caractère de cet enseignement, ses résultats , la durée normale qu’il convient de lui assigner, sont l’objet d’ardentes controverses. D’autre part, on se demande si l’enseignement classique doit être donné, d’une manière uniforme, jusqu’après la rhétorique, à ceux qui ont surtout besoin d’une forte culture littéraire et à ceux qui se dirigent vers les carrières scientifiques.
- « La suppression de l’enseignement spécial est signalée , de toutes parts, comme ayant porté un coup sensible au recrutement de nos collèges. On voudrait que les familles pussent choisir, entre l’enseignement classique et un cycle d’etudes plus court et mieux adapté aux besoins des diverses régions.
- « Les programmes sont, en général, l’objet des critiques les plus vives; on leur reproche de surcharger l’esprit des enfants de connaissances trop multiples et trop superficielles, d’affaiblir même le goût des études personnelles et la curiosité scientifique. »
- En terminant, M. Ribot exprime l’espoir « que la commission pourra saisir la Chambre -du résultat de ses délibérations dans un temps assez prochain. »
- Ses devancières ont résolu les questions de l’enseignement primaire et de l’enseignement supérieur. Ce serait un grand honneur pour elle de résoudre conformément aux aspirations modernes et à la nécessité d’une haute culture, le problème de l’enseignement secondaire.
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- Rien à dire des propositions relatives au travail, à la prévoyance et assurance sociales. Leur nombre reste
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- sensiblement le meme, tant est lente l’œuvre législative en ce qui les concerne.
- C’est par la discussion d’une loi ouvrière cependant que la Chambre, comme pour bien indiquer sa prédilection pour le monde du travail, devait ouvrir la 2e partie de la session ordinaire de 1899. Le projet de loi sur les conditions du travail dans les marchés de travaux publics était inscrit à l’ordre du jour de la première séance. Mais, comme nous le faisions prévoir dernièrement , les objections soulevées contre l’application immédiate de la loi sur la responsabilité des accidents du travail, ont été portées à la tribune dès l’ouverture des travaux. La discussion engagée à ce sujet n’a été qu’un premier engagement qui s’est terminé sans vote. M. Delombre, ministre du commerce, s’est résolument opposé à tout ajournement de la loi, car l’ajournement équivaudrait à une remise en question de la loi. Le ministre affirma qu'il était prêt à déposer un projet de loi réorganisant la caisse nationale des assurances, de manière à offrir des facilités plus grandes aux intéressés , et à admettre des corrections aux dispositions de la loi sur les accidents qui paraissaient les plus défectueuses, à la condition toutefois que ces remaniements ne portassent pas sur le principe de la loi, ni sur ses dispositions essentielles, parce qu’elle devait être corn sidérée comme une loi définitive.
- C’est ainsi que la commission de prévoyance et d’assurance sociales fut saisie d’un projet de loi tendant à étendre les applications de la Caisse nationale d’assurances en cas d’accidents et de quelques propositions d’initiative parlementaire, notamment d’une proposition de M. Gervais, tendant à considérer comme caducs les contrats d’assurance qui ne seraient pas en conformité avec l’esprit de la loi.
- Disons à ce sujet que, d’une façon générale , l’opposition à la loi vient surtout du monde patronal qui ne voit que les sacrifices qu’elle lui impose sans vouloir convenir des avantages qu’elle leur assure et dont le
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- plus important est de définir clairement les obligations que les patrons contractent envers leurs employés et de mettre fin à des conflits sans cesse renaissant.
- Les ouvriers , eux, se rendent compte que malgré quelques imperfections, la loi leur offre des avantages précieux, qui peuvent se résumer ainsi : 1° Tout accident donne droit à une indemnité ; 2° il n’y a pas besoin de s’adresser aux tribunaux pour la fixation de cette indemnité; 3° le travail est sûr d’être payé de cette indemnité. C’est pour cela que pendant que les patrons font flèche de tout bois contre la loi, les ouvriers multiplient les réunions et les démarches en sa faveur.
- Le lendemain du jour où la Chambre avait en quelque sorte pris l’engagement de sauvegarder la loi votée par sa devancière en n’v apportant des modifications que par la voie ordinaire, c’est-à-dire par vote de dispositions législatives complémentaires, elle abordait la loi sur les conditions du travail, qu’elle abandonnait après une ou deux séances, pour commencer la discussion d’une interpellation sur l’Algérie, discussion bien vite interrompue par une autre interpellation, bientôt suivie d’une troisième qui n’était, pas la dernière.
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- FRANGE
- Le Mouvement mutualiste.
- Le Journal officiel a publié, le 9 mai, le décret portant règlement d’administration publique sur l’élection des représentants des Sociétés de secours mutuels au Conseil supérieur, institué par la loi du 1er avril 1898.
- On sait qu’aux termes de cette loi le Conseil supérieur comprendra trente-six membres dont cinq seulement nommés par le Gouvernement, plus trois membres de droit. Tous les autres seront ou les délégués du Sénat, de la Chambre, du Conseil d’Etat, de l’Académie des sciences morales, de certaines compagnies savantes, ou les représentants des Sociétés de secours mutuels.
- Ces représentants au nombre de dix-huit, — la moitié, par conséquent, du Conseil supérieur — seront élus par la mutualité.
- L’article 34 de la loi du 1er avril 1898 dit à ce sujet :
- « Les dix-huit représentants, dont six appartenant aux Sociétés libres, seront élus par les délégués des Sociétés dans des formes qui seront déterminées par un règlement d’administration publique.
- » Chaque représentant des Sociétés approuvées sera élu par un collège comprenant un certain nombre de départements. •
- » Cette division sera faite par le reglement d’administration publique à intervenir, de telle sorte que chaque collège comprenne un nombre à peu près égal de mutualistes.
- » Tous les membres sont nommés pour quatre ans; leurs pouvoirs sont renouvelables. »
- La délégation conférée par les Chambres aux rédac-
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- tours du règlement d’administration publique était double.
- Ils avaient mission tout d’abord de~ constituer les collèges électoraux.
- La péréquation du nombre des mutualistes a été réalisée aussi exactement qu’il était possible. Pour le département de la Seine, toutefois, il a fallu répartir les sociétés en plusieurs collèges. Au point de vue géographique, les circonscriptions présentent de très grandes inégalités. Tel collège renferme quatre départements, tel autre quinze. Mais ces différences étaient inévitables, elles s’expliquent du reste par la distribution très inégale de la population mutualiste. Telle Société d’une de nos grandes villes compte plus de mutualistes que trois ou quatre départements. La Gironde renferme plus de 600 Sociétés et environ 66,000 sociétaires, alors que le Cantal et la Corrèze ont chacun une douzaine de mutualités avec 2000 membres.
- Les cadres constitués, c’est à dire deux séries de collèges, l’une pour les représentants des Sociétés dites approuvées, l’autre pour les représentants des Sociétés libres, le règlement fixe les conditions de la procédure électorale.
- Article 6 du décret :
- « Lorsqu’il y a lieu de procéder à l’élection du représentant au conseil supérieur, le Ministre de l’Intérieur fixe le jour, l’heure et la durée des opérations électorales par un arrêté inséré au Journal officiel. Le jour fixé doit toujours être un dimanche. Les élections des représentants des sociétés approuvées et des sociétés libres ne peuvent avoir lieu le même jour, dans un même département ».
- Aussitôt l’arrêté publié, dans chaque département, le Préfet invitera les présidents des sociétés à réunir leurs conseils d’administration pour Vlésigner, dans les dix jours, les délégués qui éliront le représentant du collège, au conseil supérieur. Le décret fait élire les délégués des sociétés, non par l’assemblée générale, mais
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- par le conseil d'administration de chaque société. Ce système évite la mise en mouvement, pour tout le territoire, de deux millions d’individus. Est-ce bien ainsi que le législateur avait compris la nomination des délégués ? Si tel n’était pas son avis, il devait le formuler expressément. A défaut de texte explicite, on peut admettre que les délégués élus par les conseils d’administration sont les délégués naturels de la société elle-même.
- Le maire de chaque commune transmettra les noms de ces délégués au préfet, lequel en dressera une liste, instrument de contrôle et de recensement. Enfin le jour du scrutin venu, les délégués n’ont point à se déplacer pour se réunir au chef-lieu de canton, ou d’arrondissement, ou de département. C’est à leurs mairies respectives qu’ils remettent leurs bulletins de vote sous enveloppes cachetées. Le scrutin clos, le maire adresse les enveloppes à la Préfecture, où une commission de mutualistes effectue le dépouillement. Les résultats sont envoyés au ministère de l’intérieur où une commission centrale opère le relevé général des votes.
- Tel est le mode et le mécanisme des élections organisé par le décret du 2 mai 1899,, en vue du fonctionnement prochain du conseil supérieur des sociétés de secours mutuels institué par la loi du 1er avril 1898.
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- L’Exposition d’économie sociale
- MM. Bovier-Lapierre, député, président de la section d’économie sociale (syndicats professionnels) à l’Exposition de 1900, L. Finance, chef de bureau des syndicats professionnels et des études d’économie sociale à l’Office du travail, vice-président, et L. de Seilhac, délégué permanent du Musée social, secrétaire, viennent d’adresser aux unions de syndicats, aux fédérations de métiers, aux bourses du travail, une circulaire, leur demandant leur adhésion à l’Exposition d’économie sociale.
- Cette Exposition, rappelle la circulaire, se tiendra
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- dans un palais spécial, on voie de construction, place de l’Alma. Ce palais renfermera, avec l’exposition des syndicats et des associations coopératives de France, l’exposition des trade-unions anglaises et américaines, et celle des différents syndicats et coopérations de l’étranger. « Il importe donc que la France y tienne une place honorable. »
- Les unions de syndicats, les fédérations de métiers, les bourses du travail auront, à l’Exposition d’économie sociale, une occasion unique de faire connaître à tous les visiteurs les services rendus par ces institutions, encore trop méconnues, en raison de leur création relativement récente. Cette Exposition leur offre un moyen facile et sûr d’éclairer sur leur compte et de se rendre favorable l’opinion publique, cette si grande force de notre démocratie.
- Des tableaux statistiques ou des cartes murales indiquant, d’année en année, la progression du nombre des syndicats adhérents à l’Union, la progression du nombre de leurs membres, et les diverses opérations de l’association — principalement les placements d’ouvriers — serviront a la fois d’enseignement et de propagande, ce qui est le but essentiel des Expositions.
- Les sociétés pourront compléter leur exposition par des collections ou specimens de leurs publications, journaux , comptes rendus, annuaires, statuts, et aussi par des vues photographiques, des insignes, emblèmes, bannières, etc.
- La circulaire rappelle enfin que l’Exposition est gratuite pour tout ce qui concerne les frais d’installation.
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- La lutte contre l’alcoolisme.
- Le 7e congrès international contre l’abus des boissons alcooliques, qui s’est tenu à à Paris du 4 au 9 avril 1899, a eu dans le monde un retentissement considérable. Son succès d’ailleurs était assuré par le
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- nombre de ses adhérents qui a dépassé toutes les prévisions, et par la grande autorité des médecins, hygiénistes, sociologues, professeurs, qui se sont constitués, en tous pays, les défenseurs de la cause antialcoolique.
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- La conférence internationale antialcoolique s'est réunie le 25 avril, à Bruxelles ; elle est une conséquence de la conférence de 1890. L’acte général de Bruxelles régla la question de l’importation des spiritueux à la côte occidentale de l’Afrique, et des droits de douane. Une clause de l’acte portait qu’une nouvelle réunion des représentants des puissances signataires aurait lieu sept ans après. L’empoisonnement des nègres par l’alcool rapporte de si beaux bénéfices que les pays qui en profitent ne sont pas très pressés de supprimer cette source de revenus. C’est l’Angleterre qui a pris l’initiative de la convention ; son gouvernement a été pour ainsi dire forcé par l’opinion publique, et notamment par les puissantes sociétés évangéliques et de tempérance. Cette situation étant donnée, beaucoup de personnes craignent que les mesures qui sortiront de la nouvelle conférence ne soient guère plus efficaces contre le mal que celles édictées en 1890. Espérons que ces prévisions ne se réaliseront pas.
- L’assistance par le travail
- Une œuvre très curieuse et très intéressante se fonde pour donner du travail aux mutilés et aux Aveugles. Le premier atelier de ces pauvres affligés se spécialisera dans la reliure et la confection du paillasson, qui ne demandent pas7 d’effort physique et qui n’exigent qu’un très court apprentissage. On réservera à ceux qui n’ont pas de bras l’ouvrage qui peut se faire avec le pied, comme le perforage des livres à souche. Quand ce premier atelier aura donné les résultats qu’on espère, on en ouvrira d’autres dans la banlieue partout où le besoin
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- s’en fera sentir. Alors tout infirme, tout aveugle qui voudra travailler trouvera à s’employer, ce qui diminuera singulièrement l’intérêt de ceux qui resteront dans la rue à mendier, en traînant leur infortune.
- La lutte contre les grands magasins
- La Chambre syndicale des marchands et fabricants papetiers de Paris, afin de lutter contre la concurrence des grands magasins et des bazars, a organisé un service d’achats en commun qui fonctionne à l’entière satisfaction de ses adhérents. Ce service consiste à centraliser les achats d’articles de marque et à faire profiter les papetiers des avantages consentis par les fabricants en raison de l’importance des commandes.
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- AUTRICHE
- Le mouvement séparatiste
- Le 17 janvier 1898, à Vienne, une réunion des nationaux allemands, fraction Schoenerer, tenue sous la présidence de celui-ci, décide d’entreprendre en Autriche un mouvement de propagande dont le mot d’ordre est : « Répudions Rome ! »
- Dès que dix mille adhérents seront réunis, ils proclameront solennellement leur abjuration de la foi catholique et leur conversion au protestantisme, pour mieux manifester leur attachement à l’empire « évangélique » allemand.
- Le représentant de l’autorité qui assistait à la réunion étant intervenu pour la déclarer dissoute, les schoene-riens se sont retirés en poussant les cris de « Vive la grande Allemagne-! Vive Luther! » et en entonnant la Garde au Rhin.
- De la capitale le mouvement gagne la province. En Styrie, notamment, on se convertit en masse. C’est une trainée de poudre. Les allemands catholiques de Bohème
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- accueillent avec enthousiasme ce nouveau mode de protestation .
- A Aussig, quatre-vingt-cinq familles se convertissent à la suite de la défense d’un meeting nationaliste par le préfet ; à Carlsbad cent deux personnes ont suivi cet exemple, après une conférence d’un pasteur protestant qui analysait les différences entre les religions catholique et protestante ; à Langeneau, quatre cents habitants se sont convertis et ont commencé la construction d’un temple ; à Klostergrab trente familles se sont converties et font une quête dans tout le pays pour reconstruire un vieux temple détruit par l’archevêque de Prague en 1617. Ce temple, dont pas une pierre n’existe plus, est célébré, sa destruction a été une des causes de la guerre de Trente ans.
- Ce mouvement de conversion en masse au protestantisme n’éveille pas, paraît-il, un grand enthousiasme chez les protestants autrichiens eux-mêmes qui représentent une élite morale et intellectuelle et se défient instinctivement de ces foules qui leur arrivent comme un tourbillon poussée par le vent de la politique.
- Le conseil des pasteurs luthériens a lancé une circulaire pour se dégager de toute solidarité avec un mouvement qui, malgré son étiquette religieuse, est purenent et exclusivement politique.
- Tel n’est pas l’avis cependant des membres du clergé protestant qui travaillent de bonne foi à faire passer le plus grand nombre de catholiques dans le'giron du protestantisme.
- Ceux-ci, dans leur enthousiasme pour cette singulière agitation dont ils enregistrent les conséquences bien plus qu’ils n’y contribuent, vont jusqu’à la comparer au mouvement de la Réforme qui détacha du catholicisme la plus grande partie de la population allemande. Ni les causes de cette agitation, ni son importance , n’autorisent une pareille assimilation. La grande insurrection des consciences et du bon sens , qui porte dans l’histoire le nom de Réforme, n’a que d’im-
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- perceptibles traits de ressemblance avec la volte-face actuelle provoquée par* un dépit, ayant lui-même sa source dans un sentiment d’injustice. La minorité allemande, en Bohême, ne veut consentir, à aucun prix, à reconnaître les récentes mesures qui placent la langue de la majorité tchèque sur le même pied d’égalité que la leur. Dans l’ancien royaume de Venceslas, comme dans les autres parties de l’Autriche où elle domine, l’orgueil de la race allemande est froissé par la marche ininterrompue de la Hongrie vers la rupture des derniers liens qui l’attachent à l’Autriche, et par les prétentions naissantes analogues des au très «peuples dont la juxta-position constitue l’empire d’Autriche-Hongrie.
- C’est pourquoi les Allemands d’Autriche tournent les yeux vers la grande Allemagne, vers le puissant empire allemand. Ils oublient, dans leur haine pour les autres peuples que leur incurie et leurs injustices détachent d’eux, que la grande Allemagne s’est surtout constituée à leurs dépens, et que ce sont les fondateurs de l’empire allemand qui leur ont asséné les plus rudes coups.
- L’homme dont la politique implacable les dépouilla de l’hégémonie qu’ils exerçaient au-delà même de leurs frontières et contribua le plus à leur décadence, le prince de Bismark, est aujourd’hui leur héros. Les chants composés en l’honneur du véritable vainqueur de Sadowa, alternent avec le choral de Luther et c’est avec leurs spoliateurs d’hier que certains Allemands d’Autriche aspirent à monter la garde sur le Rhin. Car, si faible qu’il soit pour le moment , c’est bien, en effet, d’un mouvement séparatiste qu’il s’agit et non d’un mouvement religieux. On aurait compris une révolte politico-religieuse sous le régime antérieur à 1867, alors que le gouvernement, armé par des lois contre toute dissidence, ne se faisait pas faute d’y recourir : car la persécution engendre la révolte. Les circonstances dans lesquelles s’accomplit ce mouvement ne permettent pas d’en attribuer la principale cause aux exac-
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- tions (15m clergé catholique jouissant encore de certaines prérogatives politiques. En abandonnant leur religion qui est celle de plus d’un tiers de la population de l’empire allemand, de la partie de-cette population que tant d’affinités et tant de souvenirs communs semblaient devoir rapprocher de l’Autriche allemande, pour embrasser la religion de la majorité, plus répandu dans l’Allemagne du Nord, qui fit sentir sa rude poigne à l’Allemagne du Sud et à l’Autriche, les mécontents de ce dernier pays ont sans doute voulu donner plus de piquant à leurs protestations, plus de poids à leur profession de pangermanisme.
- Les peuples suivent maintenant l’exemple que leur donnent depuis si longtemps leurs maîtres. Princes ou princesses catholiques, protestants ou grecs orthodoxes épousant princesses ou princes d’une religion différentes renoncent à la religion de leurs ancêtres, de leur enfance et de leur jeunesse, et commettent avec la plus grande désinvolture, pour une couronne, cet acte qu’on flétrissait jadis du nom d’apostasie. Des considérations d’un ordre politique à peu près semblable incitent les populations à des revirements du même genre. Seulement comme le vote est la forme de manifestation de la volonté collective, on décide que lorsqu’on sera dix mille on procédera à. une abjuration solennelle.
- Il en résulte que 9.999 catholiques réunis resteront fidèles à la .foi de leurs pères, tant que manquera la précieuse unité dont l’adhésion transformera ces 9.999 catholiques en autant de protestants fervents.
- Il est probable qu’on se réjouit plus de ces conversions dans certain royaume de la terre que dans le royaume des cieux.
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- La situation des instituteurs.
- Une députation d’instituteurs primaires a remis aux ministres de l’Instruction publique et des Finances un
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- mémoire sur la situation précaire de cette classe du corps enseignant en Autriche.
- D’après les journaux viennois, il est dit dans ce document que beaucoup d’instituteurs primaires de province sont obligés pour vivre de recourir à des travaux accessoires incompatibles avec leur dignité. C’est ainsi que dans certaines contrées du Tyrol, beaucoup d’instituteurs seraient forcés, en été, de s’engager comme vachers ou de travailler comme journaliers dans les champs. En Gulicie, des instituteurs seraient morts de faim. Au surplus, plus de 400,000 enfants de cette province ne recevraient pas l’instruction primaire, faute d’instituteurs. Dans le Tyrol, plus de 500 personnes rempliraient, sans aucun examen préalable, les fonctions de maître d’école. Dans cette région, l’instituteur qui refuserait de remplir en même temps les fonctions de bedeau perdrait immédiatement sa place.
- Le mémoire, après avoir exposé la misère des instituteurs primaires, prie le gouvernement d’y porter remède.
- HONGRIE
- Développement de l’industrie.
- Il n’y a pas vingt ans, la Hongrie était un pays uniquement agricole.
- C’est seulement à partir delà loi de 1884, accordant à l’industrie des dégrèvements d’impôts, que l’industrie se développa. De 1882 à 1890, on vit se créer 195 entreprises industrielles, sans compter 266 distilleries agricoles.
- La constitution, en 1889, du ministère du commerce, a amené aussi un accroissement considérable de l’industrie. Les principales branches cultivées en rapport avec les produits du sol, sont la minoterie, la distillerie et l’industrie sucrière.
- Le gouvernement, écrit M. H. Blancheville dans la République française du 9 avril, a eu en vue l’extension
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- des industries qui se rattachent à la consommation générale et des industries mécaniques.
- Ce système consistait en remises sur les impôts, en commandes, en secours directs, et enfin dans la formation d’un état-major d’ingénieurs et d’ouvriers capables. En neuf ans, l’industrie manufacturière a reçu, en secours directs, 5,600,000 couronnes (la couronne vaut à peu près 1 fr. 25). Outre les mesures prises en faveur des ouvriers, l’enseignement professionnel est l’objet d’un soin tout particulier et des bourses de voyage sont allouées à de jeunes industriels pour aller étudier, à l’étranger, les industries similaires, et pour rapporter dans leur pays les perfectionnements qu’ils auront pu acquérir. Dans les neuf dernières années, les subventions, pour ces bourses, ont absorbé 453,000 couronnes.
- D’après les dernières statistiques publiées, on comptait en Hongrie, au 31 décembre 1897, 4,408 usines ou fabriques employant 188,635 ouvriers, sans comprendre l’industrie domestique, qui représente 248,470 petits industriels, occupant 122,845 ouvriers, 75,030 apprentis et 25,275 aides, soit un personnel de 223,146 individus. Ce ne sont que les premiers pas de la Hongrie dans la voie industrielle. La population agricole figure encore pour 76 0/0 de la population totale, tandis que l’industrie ne représente guère plus de 5 0/0. Mais les résultats que nous venons de signaler méritent une sérieuse attention.
- ALLEMAGNE
- Les conséquences d’un contrat
- La Gazette de Francfort du 30 mars publiait ce qui suit :
- « On a enterré ces jours derniers à Aschaffenburg un ouvrier qui s’est suicidé. Il est déjà bien triste d’ôtre obligé d’employer ce moyen, mais les circonstances qui
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- sont la cause de ce suicide sont d’un intérêt tout particulier. La fabrique do Waldliof, près Mannheim, tait des contrats avec ses employés et contre-maitres par lesquels ces derniers s’engagent, même s’ils sont renvoyés, à n’entrer dans aucune fabrique analogue et cela pendant trois ans à partir de la sortie de la fabrique. Le 1er décembre de l’année passée, le contre-maître Zwickardt, pour un léger motif a été renvoyé de la fabrique ; il trouva un emploi dans la fabrique Stockstadt sur le Mein, où il serait aussi resté si le précédent employeur de Z. n’eût pas informé la fabrique Stockstadt que cet ouvrier, suivant son engagement, n’avait pas le droit de travailler dans une fabrique analogue pendant trois ans. La direction de la fabrique Stockstadt se trouva dans une situation désagréable lorsqu’elle reçut cette communication ; son directeur est président d’un syndicat de fabriques dont fait partie l’établissement de Waldhof. Il était impossible d’ignorer l’engagement pris, Z. fut donc renvoyé. Le tribunal du district cassa le contrat, mais le tribunal de Mannheim donna raison à la fabrique. Z. ne trouva plus de place et se suicida.
- « Ce cas donne sérieusement à réfléchir. Qu’on en en juge : pour une petite différence, l’employé est renvoyé, pendant trois ans il ne peut trouver une place convenable et voit toute sa carrière compromise ; de désespoir il se tue. Que signifie, dit la Gazette de Francfort,, le don de 100.000 marcs fait dernièrement à ses ouvriers par la fabrique de Waldhof ? 3000 marcs d’intérêt contre la vie d’un homme ? S’il se trouve des employeurs qui imposent à leurs employés et contre-maîtres de pareils contrats et d’une monstrueuse manière leur ferment leur carrière, les pouvoirs publics devraient agir. Le simple bon sens et l’humanité ne donnent à personne le droit, par un contrat, de rendre quelqu’un malheureux. De pareils contrats devraient être non valables ».
- Le fait signalé par la Gazette de Francfort a soulevé
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- en Allemagne une assez vive émotion. Partout, du reste, il a été apprécié avec toute la sévérité qu’il mérite.
- Un journal suisse qui ne saurait être suspecté de favoriser l’ingérence de l’Etat dans le contrat de travail, le Journal de Genève, en reproduisant l’article de la Gazette de Francfort, l’accompagne des réflexions suivantes auxquelles il est impossible de ne pas souscrire :
- « Que s’il y a des cas où l’Etat devrait intervenir pour protéger le faible contre le fort, c’est bien dans ces occasions-là. La liberté des contrats est une très belle chose. Mais il faut reconnaître que l’employé qui se présente pour chercher du travail ne peut pas traiter sur un pied d’égalité avec le patron auquel il en demande et qu’il est forcé parfois d’accepter des conditions draconiennes qui peuvent le conduire à la misère > ou môme au suicide. L’intervention de la loi se justifierait donc parfaitement en pareil cas ».
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- ANGLETERRE Le service téléphonique
- L’administration publique des postes a décidé de faire concurrence aux compagnies privées exploitant le service des téléphones.
- Ces compagnies, plus préoccupées de leur dividende que de l’intérêt du public, avaient émis la prétention d’être en possession d’un monopole. Elles prétendaient qu’une concurrence gouvernementale serait une spoliation déguisée. Cet argument a fait hésiter un peu le gouvernement, mais les compagnies ont à ce point abusé de la tolérance qu’on leur accordait qu’après avoir fait constater par ses avocats que le monopole n’existait pas dans la loi, l’administration publique des postes et télégraphes s’est décidée à pourvoir elle-même aux besoins téléphoniques du public.
- Le conseil de Londres et la corporation de la Cité ont appuyé cette initiative qui est la confirmation du vieux principe du droit romain que rien ne vaut contre l’inté-
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- rêt du plus grand nombre. C’est un salutaire avertissement aux compagnies des eaux et du gaz.
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- IRLANDE
- Les élections locales.
- Les résultats des élections pour la constitution des nouvelles autorités locales prévue par une récente loi, ont causé une véritable déception au gouvernement. Des 638 conseillers élus, 526 sont nationalistes et 112 unionistes.
- Ce qui prédomine parmi les nationalistes triomphants,
- ce sont les élus paysans et ouvriers du labour parti/.
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- BELGIQUE
- Le contrat de travail.
- La Chambre belge a achevé, en première lecture, l’examen du projet relatif au contrat de travail.
- Le projet s’applique aux seuls ouvriers manuels, à l’exclusion des employés et des domestiques. En cas de contestation entre patron et ouvrier, la preuve testimoniale est admise, quelle que soit la valeur du litige. Lorsque l’engagement prend fin , le chef d’entreprise a l’obligation de délivrer à l’ouvrier qui le demande un certificat constatant la date de son entrée et celle de sa sortie. Sauf disposition contraire résultant d’une stipulation expresse ou de l’usage , les parties sont tenues de se donner un préavis de congé de sept jours au moins; l’obligation et le délai du préavis sont réciproques. Un amendement des socialistes disant que le préavis ne serait pas obligatoire en cas de grève a été rejeté. Le Gouvernement proposait une disposition additionnelle d’après laquelle ne tombent point dans la communauté les sommes ou valeurs que la femme mariée acquiert par son travail personnel ; les droits et obligations de la femme à l’égard de ces acquisitions sont régis par les
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- dispositions relatives à la femme judiciairement séparée de biens. La Chambre a voté la disjonction de cette disposition.
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- BOSNIE-HERZÉGOVINE Prospérité économique.
- Trois députés jeunes tchèques au Parlement de Vienne, MM. Dyk, Hajek et Hœning, viennent de se livrer à un consciencieux examen du degré de culture et de développement économique atteint par la Bosnie-Herzégovine pendant les vingt ans que l’Autriche a administré ces deux provinces.
- Le rapport où ils ont résumé leurs observations est des plus intéressants. Ce qui les a le plus frappés , ce sont les progrès rapides obtenus en si peu de temps tant au point de vue de la culture que du bien-être matériel. Là où, il y a vingt ans, on ne voyait pas la moindre trace de culture ni de civilisation, on est agréablement surpris de rencontrer aujourd’hui l’ordre et la sécurité. Des voies de communication dans tous les sens, des chemins de fer relient ces régions avec les autres parties de la monarchie austro-hongroise. L’industrie a fait des progrès extrêmement rapides. Quant à la population croate, en Bosnie-Herzégovine, elle se montre très satisfaite, et il n’y a pas de doute que l’accroissement de cet élément ne serve à raffermir la situation des autres Slaves de la monarchie.
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- NORVÈGE
- Le mouvement ouvrier.
- Les syndicats norvégiens , réunis en Congrès à Christiania , pour donner plus de force à leurs revendications, ont décidé de se grouper en une seule organisation nationale sous le nom de : Union centrale des associations corporatives de Norvège.
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- SUISSE
- La statistique sociale.
- -On va très prochainement créer à Berne un bureau international de statistique sociale. La proposition a rencontré un accueil favorable dans les principaux Etats industriels.
- RUSSIE
- La durée du travail.
- La loi de 1897 a établi en Russie la journée de travail de 11 b. 1/2. Le Gouvernement aurait actuellement l’intention d’introduire dans plusieurs ateliers de l’État la journée de dix heures.
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- ITALIE
- Les hôtels populaires coopératifs.
- Sur l’initiative de l’Union coopérative de Milan, il vient de se constituer dans cette ville une Société ayant pour but la construction et l’exploitation d’hôtels populaires coopératifs, d’après le système des Howton Houses de Londres.
- PAYS DIVERS Les téléphones.
- La Suède est, avec la Suisse, le pays d’Europe où l’usage du téléphone s’est le plus rapidement répandu et où les taxes sont le moins élevées pour les petits abonnés.
- En 1895, il y avait en Suède 1 abonné pour 115 habitants; en Suisse, 1 pour 129; en Allemagne, 1 pour 397 ; en France , 1 pour 1216 ; en Italie, 1 pour 2649.
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- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
- FÊTE DU TRAVAIL
- La Fête du travail, une des deux grandes fêtes statutaires de la Société du Familistère, a été célébrée cette année les dimanche 7 et lundi 8 mai dernier, dans les mêmes conditions que d’habitude.
- A l’occasion de cette fête et en exécution des articles 128 des Statuts, 73 et 78 du Règlement, des Récompenses exceptionnelles ont été allouées aux travailleurs qui se sont distingués, au cours de l’exercice, par des propositions utiles.
- Quatre personnes, dont les noms suivent, ont ainsi produit des innovations appliquées depuis près d’un an avec succès et ont reçu , en conséquence, les allocations indiquées :
- MM. Sarrazin Duhem.—Demande et obtention
- de réduction des prix de transport des cokes et charbons....... 300 f.
- Maréchal Florent. —Remplacement des toiles du moulage mécanique par des toiles à voiles et remplacement des bordures en cuir par de la toile ordinaire......................... . ... 100 f.
- Lefèvre Alexandre.—Modification au système de démoulage automatique, pose d’un siège en acier en remplacement du siège en fonte dans les grues hydrauliques et suppression des guides
- des tables........... 200 f.
- Pourrier Ernest. — Modification de la pose
- de la gutta des cuves à décaper............ 100 f.
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- La question de la paix.
- La Commission, composée de MM. Fréd. Passy, président; Emile Arnaud, Charles Beauquier, Edouard Decharme, Marcel Huart, Gaston Mocli, secrétaire, rue Favart, 6, à Paris ; Gaston Morin, Charles Richet et Edmond Thiaudière, annonce, par une circulaire du 6 mars, que le Congrès de la Paix aura lieu dans l’enceinte de l’Exposition, au Palais des Congrès, et que les membres jouiront des facilités accordées en pareil cas. Le Congrès est inscrit pour avoir lieu en septembre 1900 et pour durer une semaine.
- La Commission est assurée d'obtenir gratuitement le terrain nécessaire pour un pavillon spécial destiné à une exposition d’objets se rapportant à la cause de la paix; mais avant d’examiner plus à fond si l’on peut faire quelque chose dans cet ordre d’idées, elle s’adresse aux amis et aux sociétés de la Paix pour savoir s’ils sont disposés à concourir à la dépense qu’entraîneraient la construction d’un modeste pavillon, l’installation, l’entretien et le gardiennage.
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- La Conférence de la Paix.
- La conférence internationale provoquée par l’initiative de l’empereur de Russie, Nicolas II, s’est réunie, le 18 mai, à La Haye.
- Elle est présidée effectivement par le délégué russe, baron Staal, ambassadeur à Londres, et honoraire-ment par M. de Beau fort, ministre des affaires étrangères des Pays-Bas, par les soins duquel les invitations officielles avaient été lancées le 8 avril.
- L’invitation énumérait les raisons qui ont déterminé le Tsar Nicolas, à choisir comme siège de la conférence
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- La Haye, de préférence à la capitale d’une grande puissance. On rappelait ensuite, dans ce document, que la conférence aurait à « discuter les questions exposées dans la seconde circulaire russe du 30 décembre 1898/11 janvier 1899 (1), ainsi que toutes autres questions se rattachant aux idées émises dans la circulaire du 12/24 août 1898 (2). avec exclusion toutefois des délibérations de tout ce qui touche aux rapports politiques des Etats ou à l’ordre de choses établi par les traités. »
- Quelque temps avant la réunion de la conférence, les puissances s’étaient mises d’accord pour prendre des dispositions rigoureuses , en vue d’empêcher qu’on n’ou-trNepasse le programme des délibérations.
- Il avait été décidé, en conséquence, conformément à l’usage adopté jusqu’à présent pour les conférences internationales, que les communications adressées à la Conférence par des associations politiques ou non politiques seraient refusées, ainsi que les propositions ou mémoires émanant des gouvernements et tendant à discuter la situation intérieure d’autres pays.
- Voici les Etats qui ont été invités à prendre part à la conférence : Russie, Suède et Norvège, Danemark, Angleterre, Pays-Bas, Belgique, Luxembourg, Allema-magne, Autriche-Hongrie, Serbie, Roumanie, Monténégro, Turquie, Grèce, Italie, Espagne, Portugal, France et Suisse .
- En dehors de l’Europe : Etats-Unis de l’Amérique du Nord, Siam, Perse, Chine et Japon.
- Quoique ces Etats aient plusieurs délégués, chacun n’a qu’un vote qui est donné par le chef de la délégation.
- Le Français est la langue du Congrès.
- C’est dans le petit Palais royal, connu sous le nom de Maison du Bois (Huis ten Bosch) et qui est situé au milieu du grand bois de La Haye à l’ouest de la ville que
- (1) Voir le Devoia d’octobre 1898.
- (2) Voir le Devoir de février 1899.
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- se tiennent les séances. Celles-ci ne sont pasv publiques. Des communications sont faites à la presse.
- La réunion de La Haye porte officiellement le nom de Conférence de la Paix.
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- Ligue internationale de la Paix et de la Liberté
- Dans l’assemblée générale qu’elle a tenue le 22 février à Berne, sous la présidence de M. Emile Arnaud, la Ligue a pris la décision suivante :
- « La Ligue internationale de la Paix et de la Liberté attache une grande importance à l’institution d’une Agence permanente de renseignements exacts et précis sur les questions de politique internationale qui peuvent faire naître des difficultés entre des Etats.
- « Elle désire vivement qu’on arrive le plus tôt possible à coordonner à cet effet la collaboration :
- « De l’Union interparlementaire en ce qu’elle exécuterait la résolution prise dans sa session de 1897 à Bruxelles ;
- « De l'association internationale des journalistes amis de la Paix, qui vient de décider l’organisation de sections d’études, de documentation et de conférences ;
- « et des Conseils de conciliation internationale à créer dans les principales villes.
- « Elle lait appel au dévouement des personnes généreuses pour faire face aux frais qu'entraîneraient ces organisations et l’établissement d’un lien entre elles. » (L’assemblée évalue à 20.000 fr. le montant du premier fonds nécessaire pour parfaire ces organisations).
- « La commission d’étude nommée par l'assemblée
- générale de la Ligue en 1898 continuera ses travaux
- dans le sens de la résolution ci-dessus. »
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- Arbitrages.
- L’affaire Cousouno, qui était pendante depuis 16 ans entre l’Italie et la Perse et qui avait causé une rupture
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- diplomatique d’une certaine duree entre les deux pays, est enfin réglée.
- Le roi de Suède, auquel on s’était adressé pour la nomination d’un tribunal, a choisi des arbitres qui viennent de déclarer non fondées les revendications de l’Italie et de donner gain de cause à la Perse. Le texte de la sentence arbitrale a été remis par le ministre des affaires étrangères de Suède aux représentants
- des deux Etats , à Stockholm.
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- I/incident Cerruti, qui avait occasionné une rupture de relations entre l’Italie et la Colombie, est réglé.'La
- Colombie payera 1,500,000 dollars.
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- M. de Montholon, ambassadeur de France, agissant comme commissaire dans l’affaire du conteste franco-brésilien soumis à l’arbitrage du Conseil fédéral suisse, et le commissaire brésilien , M. Riobranco, ont remis dans les premiers jours d’avril les mémoires de leurs gouvernements respectifs. Le délai pour la présentation des mémoires expirait le 6 avril.
- L’arbitre a huit mois pour étudier le dossier et demandera ensuite aux parties leurs explications complémentaires.
- Un nouveau groupe de l'Union interparlementaire.
- 11 s’est formé en Serbie, par l’initiative de M. Nico-laveritz, conseiller d’Etat, un groupe de l’Union interparlementaire pour l’arbitrage et la paix.
- Plus de cent députés ont signé le procès-verbal d’adhésion, qui a été publié dans le journal officiel Sepske N ovine.
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- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- La condition civile des femmes en Suisse
- Le Grand Conseil de Vaud a voté une loi améliorant les conditions civiles de la femme mariée, lui permettant de conserver le produit de son travail, d’être tutrice de ses enfants, et facilitant la reconnaissance de ses biens, etc.
- Moins libérale que le Grand Conseil de Vaud, s’est montrée la Landsgemeinde du demi-canton de Nidwald qui s’est tenue à Stans dans la première semaine de mai. On sait que dans certains cantons de la Suisse centrale et orientale, ceux d’Uris, de Glaris, d’Appenzell et celui d’Unterwald (dont fait partie le demi-canton de Nidwald) le pouvoir réside dans l’assemblée générale des citoyens (landsgemeinde) convoquée tous les ans en plein air, qui décide de tout et nomme à toutes les fonctions publiques sans traitement.
- La Landsgemeinde de Stans avait à discuter une question assez intéressante. Il s’agissait de réformer le droit de succession en vigueur dans le Bas-Unterwald. La loi actuelle est très dure pour les femmes. S’inspirant d’une disposition de l’ancien droit germanique, elle exclut à peu près complètement la mère et les parents en ligne maternelle de la succession d’un enfant. En outre, elle interdit à l’époux dé faire une donation entre vifs à sa femme, elle ne l’autorise à léguer à sa veuve que l’usufruit d’une faible partie de sa fortune.
- Quelques citoyens proposèrent de modifier cette loi barbare, de rétablir l’égalité entre la ligne maternelle et la ligne paternelle, au point de vue du droit de succession et de supprimer la disposition interdisant les donations entre vifs de l’époux au profit de sa femme.
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- Cette initiative a été appuyée par une série de bons arguments et par plusieurs des hommes les plus influents de la Landsgemeinde. Néanmoins , il a suffi d’une proposition de rejet pour que cette réforme fut repoussée à une majorité considérable.
- Le peuple nidwaldois a fait preuve, dans cette circonstance, de peu de sentiment de l’équité en maintenant le privilège brutal de l’homme sur la femme.
- A la législation civile, fédérale, dont la mise en oeuvre a été décidée par la grande majorité du peuple suisse, il appartiendra de faire pénétrer dans ce canton arriéré des règles plus équitables.
- Les pouvoirs publics trouveront à cet égard des indications suffisantes dans le document suivant, publié à l’époque où fut prise cette décision, et qui émane d’un des groupes féminins les plus considérables et les plus actifs de la Suisse, le Comité des Dames de Berne (Frauen-comitê) dont l’initiative a déjà provoqué la création de tant d’institutions, et le vote de tant de lois destinées à améliorer le sort des femmes :
- Considérant que l’unification du droit civil en Suisse appelle une nouvelle codification du droit des personnes et de la famille, le comité des dames de Berne (.Frauen-comité), présidente Mme Carola dé Wattenwvl ; secrétaire, Mme Julie Ryff, a soumis au département fédéral de justice les postulats suivants :
- Postulats préalables du comité des dames de Berne pour le futur droit de famille
- DROIT MATRIMONIAL
- Dispositions générales
- 1. Le mariage est l’union librement consentie entre deux personnes de sexes différents, à l’effet de vivre en commun et de constituer une famille.
- 2. L’union conjugale est sanctionnée par les lois de la Confédération et placée sous la protection des cantons.
- 3. Les époux sont mutuellement astreints à la vie conjugale et aux égards de convenance.
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- 4. Le mari est le chef de la famille ; il a l’obligation de pourvoir à son entretien ; il a également, dans la mesure de ses ressources, l’obligation de pourvoir à la bonne éducation de ses enfants, jusqu’à ce qu’ils soient en état de subvenir par eux-mêmes à leurs besoins ou qu’ils aient atteint l’âge de majorité.
- 5. La femme a le droit et le devoir de tenir le ménage et de veiller, conjointement avec son mari, à la bonne éducation des enfants ; elle doit à cet égard se diriger d’après la situation économique du ménage.
- 6. Les époux ont le droit de disposer librement de leurs apports par contrat de mariage, à condition que ce contrat ne soit pas contraire aux bonnes moeurs et qu’il ne porte pas préjudice aux droits des tiers.
- 7. A défaut de contrat, les époux sont soumis au régime de la séparation ou indépendance des biens ; toutefois, les revenus de leurs biens sont affectés à supporter les charges du mariage.
- 8. Les époux ont le droit de faire dresser un inventaire légalisé des biens qu'ils possèdent en propre au moment du mariage, et d’exiger l’inscription au registre des conventions matrimoniales du chiffre total de cet inventaire. Il en est de même pour tous les biens qui leur échoient en propre pendant le mariage, par voie d’héritage, de donation ou autrement. Tous autres biens existants à la dissolution du mariage sont réputés acquêts.
- 9. Les acquêts, c’est-à-dire le produit du travail et de l'épargne communs des époux, appartiennent à ces derniers par parts égales et sont administrés en commun. Il est indifférent que les gains aient été réalisés par l’emploi des revenus de l’un ou de l’autre des époux.
- 10. Le salaire de la femme produit par son travail individuel et sans le concours du mari lui appartient en propre, pour servir à son entretien personnel, et, en cas de nécessité, à celui de la famille.
- 11. La capacité civile des époux n’est pas atteinte par le mariage.
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- 12. Un inventaire sera dressé d’office à chaque décès ; le droit de l’époux survivant à la succession est identique pour le mari et pour la femme ; ce droit n’est pas atteint par un nouveau mariage de l’époux survivant.
- 13. Un exemplaire des dispositions générales relatives au droit matrimonial doit être remis à chaque partie par l’officier d’état civil au moment de la déclaration des promesses de mariage.
- Il est désirable que des femmes appartenant à toutes les conditions sociales étudient la codification du droit des personnes et de la famille par la future législation fédérale et soumettent, relativement à ces matières, leurs observations à l’autorité compétente.
- En dehors du droit matrimonial, les questions suivantes présentent encore pour la femme un intérêt particulier :
- Droits des parents et droits de l’enfant ; spécialement droit de l’enfant illégitime ;
- Droit de succession ;
- Législation en matière de tutelle et d’assurance.
- Ces questions méritent d’être étudiées par des femmes d’une manière approfondie : au besoin, il doit être fait
- appel au concours^de jurisconsultes compétents.
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- L'éligibilité des femmes en Angleterre.
- La question de la nomination de femmes aux fonctions municipales s’est posée en Angleterre à l’occasion de la discussion, devant la Chambre des communes, du bill divisant la ville de JLondres en un certain nombre de grandes municipalités.
- Un amendement tendant à faire admettre la femme à la dignité de maire a été repoussé par 175 contre 17. lin] autre amendement voté par 155 contre 124 leur refuse la possibilité de devenir alderman.
- Par contre, la proposition d’accorder aux femmes l’éligibilité pour les fonctions de conseiller, faite dans le projet, a été admise à une forte majorité.
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- Des adversaires même de l’admission de femmes aux fonctions de maire conviennent que les femmes ont déjà conquis leurs places dans les conseils des pauvres, des écoles , qu’elles ont rempli ces fonctions d’une façon souvent très remarquable, et que le droit de vote qui leur est reconnu par les lois électorales , comporte logiquement celui d’éligibilité.
- La logique reprend ici ses droits méconnus par les deux premiers votes; mais rien n’est encore définitif,
- car le projet a été renvoyé à une commission spéciale.
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- Congrès féministe international.
- Un Congrès international de femmes aura lieu cette année à Londres, du lundi 26 juin au mardi 4 juillet. Ce Congrès est organisé sous les auspices du Conseil international des femmes.
- Il est ouvert à tous ceux qui désirent en faire partie. Le programme est divisé en cinq sections, sous les titres suivants: éducation, professions des femmes, législation et industrie, questions politiques et sociales.
- Adresser les communications et demandes de renseignements, à la secrétaire correspondante, 20, Motcomb Street, à Londres.
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- Une proposition de loi de M. Guillemet demande que les femmes soient admises à élire, outre les membres des conseils d’agriculture ceux des chambres consultatives des arts et manufactures.
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- Les femmes et la paix.
- L’adresse qui a été mise en circulation par l’Association des femmes de Suède pour la Paix, dans l’intention d’appuyer l’initiative du Tzar, s’est couverte jusqu’à présent de 195,000 signatures et l’on espère en recueillir davantage encore.
- (Correspondance bi-mensuelle, 25 février.)
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- PAMILL
- par Hector ÎHALOT
- Ouvrage couronné par l’Académie française
- (Suite)
- Assurément ce n’était pas la bienveillance qu’exprimait cette physionomie, mais plutôt le mécontentement et la colère.
- Qu’avait-elle donc fait de mal qu’on pût lui reprocher?
- A cette question qu’elle se posa, elle ne trouva qu’une réponse : ses achats , chez Mme Lachaise, étaient exagérés. D’après eux, M. Vulfran jugeait son caractère. Et elle qui s’était si bien appliquée à la modération et à la discrétion. Que fallait-il donc qu’elle achetât , ou plutôt n’achetât point ?
- Mais elle n’eut pas le temps de chercher , M. Vulfran lui adressait la parole d’un ton dur :
- « Pourquoi ne m’as-tu pas dit la vérité ?
- — A propos de quoi ne vous aurais-je pas dit la vérité ? demanda-t-elle effrayée.
- — A propos de ta conduite depuis ton arrivée ici?
- — Mais je vous affirme, monsieur, je vous jure que je vous ai dit la vérité.
- — Tu m’as dit que tu avais logé chez Françoise. Et en partant de chez elle où as-tu été ? Je te préviens que Zénobie, la fille de Françoise, interrogée hier par quelqu’un qui voulait avoir des renseignements sur toi, a dit que tu n’as passé qu’une nuit chez sa mère, et que tu as disparu sans que personne sache ce que tu as fait depuis ce temps-lâ. »
- Perrine avait écouté le commencement de cet interrogatoire avec émoi, mais à mesure qu'il avançait elle s’était affermie.
- « Il y a quelqu’un qui sait ce que j’ai fait depuis que j’ai quitté la chambrée de mère Françoise.
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- EN FAMILLE
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- — Qui?
- — Rosalie, sa petite-fille, qui peut vous confirmer ce que je vais vous dire , si vous trouvez que ce que j’ai pu faire depuis ce jour mérite d’être connu de vous.
- — La place que je te destine auprès de moi exige que je sache ce que tu es.
- — Eh bien, monsieur, je vais vous le dire. Quand vous le saurez, vous ferez venir Rosalie , vous l’interrogerez sans que je l’ai vue, et vous aurez la preuve que je ne vous ai pas trompé.
- — Cela peut en effet se faire ainsi, dit-il d’une voix adoucie , raconte donc. »
- Elle fit ce récit en insistant sur l’horreur de sa nuit, dans la chambrée, son dégoût, ses malaises, ses nausées , ses suffocations.
- « Ne pouvais-tu supporter ce que les autres acceptent?
- — Les autres n’ont sans doute pas vécu comme moi en plein air, car je vous assure que je ne suis difficile en rien , ni sur rien, et que la misère m’a appris à tout endurer; je serais morte ; et je ne pense pas que ce soit une lâcheté d’essayer d’échapper à la mort.
- — La chambrée de Françoise est-elle donc si malsaine?
- — Ah! monsieur, si vous pouviez la voir, vous ne permettriez pas que vos ouvrières vivent là.
- — Continue. »
- Elle passa à sa découverte de l’île, et à son idée de s’installer dans l’aumuche.
- « Tu n’as pas eu peur?
- — Je suis habituée à n’avoir pas peur.
- — Tu parles de l’entaille qui se trouve la dernière sur là route de Saint-Pipoy , à gauche ?
- — Oui, monsieur.
- — Cette aumuche m’appartient et elle sert à mes neveux. C’est donc là que tu as dormi.
- — Non seulement dormi, mais travaillé, mangé, même donner à dîner à Rosalie, qui pourra vous le raconter; je ne l’ai quittée que pour Saint-Pipoy quand vous m’avez dit de rester à la disposition des monteurs,
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- LE DEVOIR
- ot cette nuit pour loger chez mère Françoise, où je peux maintenant me paver un cabinet pour moi seul.
- — Tu es donc riche que tu peux donner à dîner à ta camarade ?
- — Si j’osais vous dire.
- — Tu dois tout me dire.
- — Est-il permis de prendre votre temps pour des histoires de petites filles ?
- — Ce n’est pas trop court qu’est le temps pour moi, depuis que je ne peux plus l’employer comme je voudrais , c’est long, bien long... et vide. »
- Elle vit passer sur le visage de M. Vulfran un nuage sombre qui accusait les tristesses d’une existence* que l’on croyait si heureuse et que tant de gens enviaient, et à la façon dont il prononça le mot « vide » elle eut le cœur attendri. Elle aussi depuis qu’elle avait perdu son père et sa mère , pour rester seule , savait ce que sont les journées longues et vides, que rien ne remplit si ce n’est les soucis, les fatigues et les misères de l’heure présente, sans personne avec qui les partager, qui vous soutienne ou vous égaie. Lui ne connaissait ni fatigues, ni privations, ni misères. Mais, sont-elles tout au monde, et n’est-il pas d’autres souffrances, d’autres douleurs ! C’étaient celles-là que traduisaient ces quelques mots, leur accent, et aussi cette tête penchée, ces lèvres , ces joues affaissées, cette physionomie allongée par l’évocation sans doute de souvenirs pénibles.
- Si elle essayait de le distraire? sans doute cela était bien hardi à elle qui le connaissait si peu. Mais pourquoi ne risquerait-elle point, puisque lui-même demandait qu’elle parlât , d’égayer ce sombre visage et de le faire sourire? Elle pouvait l’examiner, elle verrait bien si elle l’amusait ou l’ennuyait.
- Et tout de suite d’une voix enjouée, qui avait l’entrain d’une chanson, elle commença :
- « Ce qui est plus drôle que notre dîner, c’est la façon dont je me suis procuré les ustensiles de cuisine pour le faire cuire, et aussi comment, sans rien dépenser,
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- ce qui m’eût été impossible, j’ai réuni les mets de notre menu. C’est cela que je vais vous dire, en commençant par le commencement qui expliquera comment j’ai vécu dans l’aumuche depuis que je m’y suis installée.
- Pendant son récit elle ne quitta pas M. Vulfran des yeux, prête à couper court, si elle voyait se produire des signes d’ennui, qui certainement ne lui échapperaient pas.
- Mais ce ne fut pas de l’ennui qui se manifesta, au contraire ce fut de la curiosité et de l’intérêt.
- « Tu as fait cela? » interrompit-il plusieurs fois.
- Alors il l’interrogea pour qu’elle précisât ce que, par crainte de le fatiguer, elle avait abrégé, et lui posa des questions qui montraient qu’il voulait se rendre un compte exact non seulement de son travail, mais surtout des moyens qu’elle avait employés pour remplacer ce qui lui manquait.
- «' Tu as fait cela ! »
- Quand elle fut arrivée au bout de son histoire, il lui posa la main sur les cheveux :
- « Allons, tu es une brave fille, dit-il, et je vois avec plaisir qu’on pourra faire quelque chose de toi. Maintenant va dans ton bureau et occupe ton temps comme tu voudras ; à trois heures nous sortirons. »
- XXVIII
- Son bureau, ou plutôt celui de Bendit, n’avait rien pour .les dimensions ni l’ameublement du cabinet de M. Vulfran, qui, avec ses trois fenêtres, ses tables , ses cartonniers, ses grands fauteuils en cuir vert, les plans des différentes usines accrochés aux murs dans des cadres en bois doré, était très imposant et bien fait pour donner une idée de l’importance des affaires qui s’y décidaient.
- Tout petit au contraire était le bureau de Bendit, meublé d’une seule table avec deux chaises , des casiers en bois noirci, et une chart of the world sur laquelle
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- des pavillons de diverses couleurs désignaient les principales lignes de navigation ; mais cependant avec son parquet de pitchpin bien ciré, sa fenêtre au milieu tendue d’un store en jute à dessins rouges , il paraissait gai à Perrine, non seulement en lui-même, mais encore parce qu’en laissant sa porte ouverte, elle pouvait voir et quelquefois entendre ce qui se passait dans les bureaux voisins : à droite et à gauche du cabinet do M. Vulfran, ceux des neveux, M. Edmond et M. Casimir, ensuite ceux de la comptabilité et de la caisse, enfin vis-à-vis celui de Fabry, dans lequel des commis dessinaient debout devant de hautes tables inclinées.
- N’avant rien à faire et n’osant occuper la place de Rendit, Perrine s’assit à côté de cette porte , et, pour passer le temps, elle lut des dictionnaires qui étaient les seuls livres composant la bibliothèque de ce bureau. A vrai dire, elle en eût mieux aimé d’autres , mais il fallut bien qu’elle se contentât de ceux-là, qui lui firent paraître les heures longues.
- Enfin la cloche sonna le déjeûner, et elle fut une des premières à sortir; mais en chemin, elle fut rejointe par Fabry et Mombleux, qui, comme elle, se rendaient chez mère Françoise.
- « Eh bien, mademoiselle, vous voilà donc notre camarade » , dit Mombleux, qui n’avait pas oublié son humiliation de Saint-Pipoy et voulait la faire payer à celle qui la lui avait infligée.
- Elle fut un moment déconcertée par ces paroles dont elle sentit l’ironie, mais elle se remit vite :
- « La vôtre non , monsieur, dit-elle doucement, mais celle de Guillaume. »
- Le ton de cette réplique plut sans doute à l’ingénieur, car se tournant vers Perrine, il lui adressa un sourire qui était un encouragement en même temps qu’une approbation.
- «Puisque vous remplacez Rendit, continua Mombleux, qui pour l’obstination n’était pas à moitié Picard.
- — Dites que mademoiselle tient sa place, reprit Fabry.
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- — C’est la môme chose.
- — Pas du tout, car dans une dizaine, une quinzaine de jours, quand M. Bendit sera rétabli, il la reprendra cette place, ce qui ne serait pas arrivé, si mademoiselle ne s’était pas trouvée là pour la lui garder.
- — Il me semble que vous de votre côté, moi du mien, nous avons contribué à la lui garder.
- — Comme mademoiselle du sien; ce (|ui fait que M. Bendit nous devra une chandelle à tous trois, si tant est qu’un Anglais ait jamais employé les chandelles autrement que pour son propre usage. »
- Si Perrine avait pu se méprendre sur le sens vrai des paroles de Mombleux, la façon dont on agit avec elle chez mère Françoise, la renseigna, car ce ne fut pas à la table des pensionnaires qu’elle trouva son couvert mis , comme on eût fait pour une camarade, mais sur une petite table à part, qui pour être dans leur salle, ne s’en trouvait pas moins reléguée dans un coin, et ce fut là qu’on la servit après eux, ne lui passant les plats qu’en dernier.
- Mais il n’y avait là rien pour la blesser; que lui importait d’être servie la première ou la dernière, et que les bons morceaux eussent disparu? Ce qui l’intéressait, c’était d’être placé assez près d’eux pour entendre leur conversation, et par ce qu’ils diraient de tâcher de se tracer une ligne de conduite au milieu des difficultés qu’elle allait affronter. Ils connaissaient les habitudes de la maison; ils connaissaient M. Vulfran, les neveux, Talouel de qui elle avait si grande peur; un mot d’eux pouvait éclairer son ignorance et, en lui montrant des dangers qu’elle ne soupçonnait meme pas, lui permettre de les éviter. Elle ne les espionnerait pas ; elle n’écouterait pas aux portes ; quand ils parleraient, ils sauraient qu’ils n’étaient pas seuls; elle pouvait donc sans scrupule profiter de leurs observations.
- Malheureusement, ce. matin-là, ils ne dirent rien d’intéressant pour elle ; leur conversation roula tout le temps du déjeuner sur des sujets insignifiants : la poli-
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- tique, la chasse, un accident de chemin de fer; et elle n’eut pas besoin de se donner un air indifférent pour ne pas paraître prêter attention à leur discours.
- D’ailleurs, elle était forcée de se hâter ce matin-là, car elle voulait interroger Rosalie pour tâcher de savoir comment M. Vulfran avait appris qu’elle n’avait couché qu’une fois chez mère Françoise.
- « C’est le Mince qui est venu pendant que nous étions à Picquigny ; il a fait causer tante Zénobie sur vous, et vous savez, çà n’est pas difficile de faire causer tante Zénobie, surtout quand elle suppose que ça ne vaudra pas une gratification à ceux dont elle parle ; c’est donc elle qui a dit que vous n’aviez passé qu’une nuit ici, et toutes sortes d’autres choses avec.
- — Quelles autres choses ?
- — Je ne sais pas, puisque je n'y étais pas , mais vous pouvez imaginer le pire; heureusement, ça n'a pas mal tourné pour vous.
- — Au contraire ça a bien tourné, puisque avec mon histoire j’ai amusé M. Vulfran.
- — Je vais la raconter à tante Zénobie ; ce que ça la fera rager !
- — Ne l’excitez pas contre moi.
- — L’exciter contre vous ! maintenant il n’y a pas de danger ; quand elle saura la place que M. Vulfran vous donne, vous n’aurez pas de meilleure amie... de semblant ; vous verrez demain ; seulement si vous ne voulez pas que le Mince apprenne vos affaires, ne les lui dites pas à elle.
- — Soyez tranquille.
- — C’est qu’elle est maline.
- — Mais me voilà avertie. »
- A trois heures, comme il l’en avait prévenue, M. Vulfran sonna Perrine, et ils partirent, en voiture, pour faire la tournée habituelle des usines, car il ne laissait pas passer un seul jour sans visiter les différents établissements, les uns les autres, sinon pour tout voir, au moins pour se faire voir, en donnant ses ordres â
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- ses directeurs , après avoir entendu leurs observations; et encore y avait-il bien des choses dont il se rendait compte lui-même, comme s’il n'avait point été aveugle, par toutes sortes de moyens qui suppléaient ses yeux voilés.
- Ce jour-là ils commencèrent la visite par Flexelles, qui est un gros village, où sont établis les ateliers du peignage du lin et du chanvre; et en arrivant dans l’usine, M. Vulfran, au lieu de se faire conduire au bureau du directeur, voulut entrer, appuyé sur l’épaule de Perrine, dans un immense hangar où l’on était en train d’emmagasiner des ballots de chanvre qu’on déchargeait des wagons qui les avaient apportés.
- C’était la règle que partout où il allait, on ne devait pas se déranger pour le recevoir, ni jamais lui adresser la parole, à moins que ce ne fût pour lui .répondre. Le travail continua donc comme s’il n’était pas là, un peu plus hâté seulement dans une régularité générale.
- « Ecoute bien ce que je vais t’expliquer, dit-il à Perrine, car je veux pour la première fois tenter l’expérience de voir par tes yeux en examinant quelques-uns de ces ballots qu’on décharge. Tu sais ce que c’est que la. couleur argentine , n’est-ce pas ? »
- Elle hésita.
- « Ou plutôt la couleur gris-perle ?
- — Gris-perle, oui monsieur.
- — Bon. Tu sais aussi distinguer les différentes nuances du vert : le vert foncé, le vert clair, et aussi le gris brunâtre, le rouge?
- — Oui, monsieur, au moins à peu près.
- — À peu près suffit ; prends donc une petite poignée de chanvre à la première balle venue et regarde-la bien de manière^à me dire quelle est sa nuance. »
- Elle fît ce qui lui était commandé, et, après avoir bien examiné le chanvre, elle dit timidement :
- « Rouge; est-ce bien rouge?
- — Donne-moi ta poignée. »
- Il la porte à ses narines et la flaira :
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- « Tu ne t’es pas trompée, dit-il, ce chanvre doit être rouge en effet. »
- 6 Elle le regarda surprise ; et, comme s’il devinait son étonnement, il continua :
- « Sens ce chanvre : tu lui trouves, n’est-ce pas, l’odeur de caramel?
- — Précisément , monsieur.
- — Eh bien , cette odeur veut dire qu’il a été séché au four où il a été brûlé, ce que traduit aussi sa couleur rougo; donc odeur et couleur, se contrôlant et se confirmant , me donnent la preuve que tu as bien vu et me font espérer que je peux avoir confiance en toi. Allons à un autre wagon et prends une autre poignée de chanvre.
- Cette fois elle trouva que la couleur était verte.
- « Il y a vingt espèces de vert ; à quelle plante rapportes-tu le vert dont tu parles ?
- — A un chou, il me semble, et, de plus, il y a par places des taches brunes et noires.
- — Donne ta poignée. »
- Au lieu de la porter à son nez, il l’étira des deux mains et les brins se rompirent.
- » « Ce chanvre a été cueilli trop vert, dit-il, et de plus il a été mouillé en halle : cette fois encore ton examen est’juste. Je suis content de toi ; c’est un bon début. »
- Ils continuèrent leur visite par les autres villages, Bacourt, Hercheux, pour la terminer par Saint-Pipoy, et celle-là fut de beaucoup la plus longue, à cause de l’inspection du travail des ouvriers anglais.
- Comme toujours, la voiture, une fois que M. Vulfran en était descendu, avait été conduite à l’ombre d’un gros tremble ; et au lieu de rester auprès du cheval pour le garder, Guillaume l’avait attaché à un banc pour aller se promener dans le village, comptant bien être de retour avant son maître, qui ne saurait rien de sa fugue. Mais, au lieu d’une rapide promenade, il était entré dans un cabaret avec un camarade qui lui avait fait oublier l’heure, si bien que lorsque M. Vulfran était revenu pour monter en voiture, il n’avait trouvé personne.
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- « Faites chercher Guillaume, » dit-il au directeur qui les accompagnait.
- Guillaume avait été long à trouver, à la grande colère de M. Vulfran, qui n’admettait pas qu’on lui fît perdre une minute de son temps,
- A la fin, Perrine avait vu Guillaume accourir d’une «allure tout à fait étrange : la tête haute, le cou et le buste raides, les jambes fléchissantes, et il les levait de telle sorte en les jetant en avant, qu’à chaque pas il semblait vouloir sauter un obstacle.
- « Voilà une singulière manière de marcher, dit M. Vulfran, qui avait entendu ses pas inégaux; l’animal est gris, n’est-ce pas, Benoist ?
- — On ne peut rien vous cacher.
- — Je ne suis pas sourd, Dieu merci. »
- Puis s’adressant à Guillaume, qui s’arrêtait:
- « D’où viens-tu ? .
- — Monsieur... je vais... vous dire... »
- — Ton haleine parle pour toi, tu viens du cabaret ; et tu es ivre, le bruit de tes pas me le prouve.
- — Monsieur... je vais... vous dire... »
- Tout en parlant, Guillaume avait détaché le cheval, et, en remettant les guides dans la voiture, fait tomber le fouet ; il voulut se baisser pour le ramasser, et trois fois il sauta pardessus sans pouvoir le saisir.
- « Je crois qu’il vaut mieux que je vous reconduise à Maraucourt, dit le directeur.
- — Pourquoi ça ? répliqua insolemment Guillaume qui avait entendu.
- — Tais-toi, commanda M. Vulfran d’un ton qui n’admettait pas la réplique; à partir de l’heure présente tu n’es plus à mon service.
- — Monsieur... je vais... vous dire... »
- Mais, sans l’écouter, M. Vulfran s’adressa à son directeur :
- « Je vous remercie , Benoist, la petite va remplacer cet ivrogne.
- — Sait-elle conduire ?
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- — Ses parents étaient des marchands ambulants , elle a conduit leur voiture bien souvent; n’est-ce pas, petite?
- — Certainement, monsieur.
- — D’alleurs, Coco est un mouton ; si on ne le jette pas dans un fossé, il n’ira pas de lui-même. »
- Il monta en voiture, et Perrine prit place près de lui, attentive, sérieuse, avec la conscience bien évidente de la responsabilité dont elle se chargeait.
- « Pas trop vite, dit M. Vulfran , quand elle toucha Coco du bout de son fouet légèrement.
- — Je ne tiens pas du tout à aller vite, je vous assure, monsieur.
- — C’est déjà quelque chose. »
- Quelle surprise quand, dans les rues de Maraucourt, on vit le phaéton de M. Vulfran conduit par une petite fille coiffée d’un chapeau de paille noire, vêtue de deuil, qui conduisait sagement le vieux Coco, au lieu de le mener du train désordonné que Guillaume obligeait la vieille bête à prendre bien malgré elle ! Que se passait-il donc ? Quelle était cette petite fille ? Et l’on se mettait sur les portes pour s’adresser ces questions, car les gens, étaient rares dans le village qui la connaissaient, et plus rares encore ceux qui savaient quelle place M. Vulfran venait de lui donner auprès de lui. Devant la maison de mère Françoise, la tante Zénobie causait appuyée sur sa barrière avec deux commères ; quand elle aperçut Perrine, elle leva les deux bras au ciel dans un mouvement de stupéfaction, mais aussitôt elle lui adressa son salut le plus avenant accompagné de son meilleur sourire, celui d’une amie véritable.
- « Bonjour, monsieur Vulfran ; bonjour, mademoiselle Aurélie. »
- Et aussitôt que la voiture eut dépassé la barrière, elle raconta* à ses voisines comment elle avait procuré à cette jeune personne, qui était leur pensionnaire, la bonne place qu’elle occupait auprès de M. Vulfran, par les renseignements qu’elle avait donnés au Mince :
- « Mais c’est une gentille fille, elle n’oubliera pas ce qu’elle me doit, car elle nous doit tout. »
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- EN FAMILLE
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- Quels renseignements avait-elle pu donner ?
- Là dessus elle avait enfilé une histoire, en prenant pour point de départ les récits de Rosalie, qui, colportée dans Maraucourt avec les enjolivements que chacun y mettait selon son caractère, son goût ou le hasard, avait fait à Perrine une légende, ou plus justement cent légendes devenues rapidement le fond de conversations d’autant plus passionnées que personne ne s’expliquait cette fortune subite ; ce qui permettait toutes les suppositions, toutes les explications avec de nouvelles histoires à côté.
- Si le village avait été surpris de voir passer M. Vul-fran avec Perrine pour conductrice, Talouel en le voyant arriver fut absolument stupéfait.
- « Où donc est Guillaume ? s’écria-t-il en se précipitant au bas de l’escalier de sa véranda pour recevoir le patron.
- — Débarqué pour cause d’ivrognerie invétérée, répondit M. Vulfran en souriant.
- — Je suppose que depuis longtemps vous aviez l’intention de prendre cette résolution , dit Talouel.
- — Parfaitement. »
- Ce mot « je suppose» était celui qui avait commencé la fortune de Talouel dans la maison et établi son pouvoir. Son habileté, en effet, avait été de persuader à M. Vulfran qu’il n’était qu’une main, aussi docile que dévouée, qui n’exécutait jamais que ce que le patron ordonnait ou pensait.
- Si j’ai une qualité, disait-il, c’est de deviner ce que veut le patron, et en me pénétrant de ses intérêts , de lire en lui. »
- Aussi commençait-il presque presque toutes ses phrases par son mot :
- « Je suppose que vous voulez.....»
- « Je suppose que vous voulez... »
- Et comme sa subtibilté de paysan toujours aux aguets s’appuyait sur un espionnage qui ne reculait devant que un moyen pour se renseigner , il était rare que
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- LE DEVOIR
- M. Vulfran eut à faire une autre réponse que celle qui se trouvait presque toujours sur ses lèvres :
- « Parfaitement. »
- « Je suppose, aussi, dit-il en aidant M. Vulfran à descendre, que celle que vous avez prise pour remplacer cet ivrogne s’est montrée digne de votre confiance ?
- — Parfaitement.
- — Cela ne m’étonne pas ; du jour où elle est entrée ici amenée par la petite Rosalie, j’ai pensé qu’on en ferait quelque chose et que vous la découvririez.
- En parlant ainsi il regardait Perrine, et d’un coup d’oeil qui lui disait en insistant :
- « Tu vois ce que je fais pour toi ; ne l’oublie pas et tiens-toi prctre à me le rendre. »
- Une demande de paiement de ce marché ne se fit pas attendre ; un peu avant la sortie il s’arrêta devant le bureau de Perrine et sans entrer, à mi-voix de façon à n’être entendu que d’elle :
- « Que s’est-il donc passé à Saint-Pipoy avec Guillaume ? »
- Comme cette question n’entraînait pas la révélation de choses graves, elle crut pouvoir répondre, et faire le récit qu’il demandait.
- « Bon, dit-il, tu peux être tranquille, quand Guillaume viendra demander à rentrer, il aura affaire à moi. »
- XXIX
- Le soir au souper, cette question : « Que s’est-il passé à Saint-Pipoy avec Guillaume? » lui fut de nouveau posée par Fabry et par Mombleux, car il n’était personne de la maison qui ne sût qu’elle avait ramené M. Vulfran, et elle recommença le récit qu’elle avait déjà fait à Talouel ; alors ils déclarèrent que l’ivrogne n’avait que ce qu’il méritait.
- (A suivre.)
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- ASSURANCES MUTUELLES
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- Société du Familistère. - Assurances Mutuelles
- MOUVEMENT L)E MARS 1899
- ASSURANCE] CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes . 2.339 70)
- Subvention de la Société 390 95 > 3.088 70
- Malfaçons et divers 358 05)
- Dépenses 2.893 80
- • Boni en mars.. 194 90
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes 502 45 1
- Subvention de la Société 162 95 668 55
- Divers 3 15 )
- Dépenses 1.103 20
- Déficit en mars.., 434 65
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et divers 6.505 20 Intérêts des comptes courants et f 10.799 20
- du titre d’épargne.......... 4.294 »
- Dépenses :
- 119 Retraités définitifs........ 7.723 45
- 9 — provisoires....... 452 »
- Nécessaire à la subsistance..... 2.505 70 / 11.258 30
- Allocations aux famill3 des réservistes 17 50 Divers, appointem., médecins, etc. 559 65
- Déficit en mars...... 459 10
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des piutualistes, Subvention de la Société .. Dépenses......................
- 541
- 167
- »
- 10
- 708 10 770 76
- Déficit en mars.
- 62 66
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er juillet au 31 mars 1899.. 104.146 94 j,qq », » individuelles » » » .. 29.573 80 i
- Dépenses » » » .......... 136.580 59
- Excédent des dépenses sur les recettes... 2.859 85
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- 384
- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE MARS 1899
- Naissances :
- 17 Mars. — Poulain Edouard, fils de Poulain Edouard
- 22 — et de Vallier Marie. Russel Julien-Fèrnard, fils de Russel Julien et de Hennequin Marguerite.
- 30 — Flamant Marcel-Paul, fils de Flamant Ernest et de Lecomte Louise. Décès :
- 2 — 12 — 26 — 30 — Gaucher Irma, âgée de 49 ans. Braillon Adrienne, âgée de 5 ans et 1 mois. Dumur Paul, âgée de 50 ans. Herblot Germaine, âgé de 7 mois. MOIS D’AVRIL 1899
- 4 Avril.— Naissances : Néant. Décès : - Point Léonore-Désiré, âgé de 61 ans et demi.
- Le Secrétaire, A. Houdin.
- Le Gérant : H. E. Buridant. Nimes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE COMPLETE
- 7 de J. 33.-André GODIN 0)
- Glorification du Travail. Emancipation des Travailleurs.
- XX
- Retour de Considérant en Belgique. Première étude par Godin de statuts d’association entre le ^capital et le travail. Février 1854.
- Le voyage de Considérant aux Etats-Unis dura ne ut mois. Rentré en Belgique, le 29 août 1853, le chef de l’Ecole sociétaire s’établit dans sa famille à Barvaux et là, par la correspondance ou des entretiens avec ses amis, il développa le bien fondé de ses propositions touchant le Texas. (Les amis étaient déjà renseignés par ses lettres.) Il procéda en meme temps à l’impression du volume « Au Texas » , lre, 2e et 3e parties.
- A cette même époque (hiver 1853-1854), il demanda à un certain nombre des partisans de la cause leur avis sur les dispositions statutaires à adopter pour l’oeuvre en projet.
- J.-B.-A. Godin fut au nombre des personnes à qui Considérant écrivit ainsi. Nous n’avons pas la lettre de ce dernier, mais voici des extraits de la réponse que Godin lui adressa, le 4 lévrier 1854 :
- « Mon cher ami,
- « Vous m’avez demandé de vous adresser mes réfle-« xions sur les conditions à faire au capital dans votre « projet de colonisation au Texas...
- « Il faut constituer la Société de colonisation do telle
- (H Lire le Devoir depuis le mois de mars 1891, tome 15, page 129.
- 1
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- 386
- LE DEVOIR
- « sorte que les exigences du capital ne puissent pas se « dresser un jour en face du travail et qu’on ne puisse « dire que nous avons été réaliser, au Texas, une nou-« velle Irlande.
- « Quelles que soient la fertilité naturelle des terres et « la quantité de richesses minérales qu’elles contien-« nent, le capital possesseur n’en serait pas moins « réduit à n’en rien tirer sans le concours de bras « vigoureux et d’intelligences actives. C’est donc dans « les avantages bien ordonnés faits aux travailleurs de « tous ordres, surtout aux hommes laborieux, que sera « le succès de l’entreprise.
- « Pour cela il me paraît utile : d’abord de mettre le « siège de l’administration au sein même de la colonie , « afin que les véritables besoins de l’oeuvre soient « appréciés des administrateurs et que ceux-ci s’y inté-« ressent ; ensuite de ménager le plus possible aux « colons les moyens de devenir actionnaires de la Société « de colonisation , de manière à identifier les intérêts « de la Société et ceux de la colonie et à empêcher la « richesse créée de s’éloigner de l’entreprise.
- « La conséquence logique de ces premières proposi-« tions, c’est l’association dans l’exploitation de toutes « les industries, la Société se donnant pour but de « coloniser par le travail libre.
- « Deux modes s’ofïrent à elle : ou favoriser les entre-« prises individuelles et isolées, ou grouper ces entre-« prises dans des exploitations communes.
- « Il est sans doute prudent d’accepter ces deux modes; « mais il me paraît impossible qu’il soit rien fait de re-« marquable, si les premières ressources de la-Société « ne sont concentrées de telle sorte que tous les élé-« ments industriels puissent se développer à l’aise en « se prêtant un mutuel concours.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES 387
- « Co n’est pas que je puisse croire qu’il soit prudent « de songer, dès le début, à la réalisation du travail « attrayant, non. Sans y semer la répugnance, il me « paraît indispensable que des mains vigoureuses con-« duisent les débuts industriellement bien que socié-« tairement, afin de tirer tout le parti possible des « forces vives dont on disposera et qu’on ne trouvera « pas en suffisance chez les plialanstériens.
- « Tout concourra, si on le veut, à pousser la colonie « dans la voie de l’association ; car c’est aussi par cette « voie seule qu’on pourra pondérer les exigences du « capital...
- « Je crois vous avoir entendu dire que la lieue carrée « vaut au Texas environ 1,500 francs. Les terrains de « production moyenne en France valent 1,000 francs « l’hectare ; soit, pour une lieue carrée de 1600 hectares, « 1,600,000 francs ; ce qui donne à 2 1/2 0/0 un revenu « de 40,000 francs.
- « Sans admettre que les fermages puissent d’ici à « longtemps atteindre un pareil taux au Texas, il n’est « pas moins vrai qu’il est facile de prévoir un revenu « considérable, relativement au capital engagé, si la « Société sait amener des colons sur ses terres.
- « Pour cela, elle devra comprendre que tout travail-« leur nouveau sera pour elle un nouvel élément de « richesses, et que plus séduisantes seront les perspec-« tives d’avenir offertes au travail, plus grande sera la « rapidité d’accroissement du capital primitif. Les riches-« ses naturelles du pays se développeront parallèlement « à celles créées par le travail,'et la part du capital se « fera comme toujours par l’influence meme du travail.
- « Je viens d’examiner que le revenu do la terre en « France est plus de 25 fois supérieur à la valeur du « fonds au Texas; c’est donc surtout dans l’augmenta-
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- « tion de la valeur du sol que les chances des actionnai-« res sont les plus grandes ; c’est donc sur les plus-« values foncières qu’il est bon de poser des limites à « la part du capital ou plutôt de baser les encourage-« nients à donner au travail.
- « Ce problème qui me paraît facile à résoudre si l’on « admet l’association, me semble moins abordable en ce « qui concerne les colons non associes. Je ne vois meme « pas de position stable pour ceux-ci, à moins qu’ils ne « deviennent tout à fait etrangers à la Société par « convention......
- « Mais il n’est pas bien nécessaire de s’occuper autant « de la partie des colons qui auront voulu travailler » dans le cercle étroit des intérêts individuels; et si d nous 'parvenons sur quelques'points à donner au tra-« vail sa juste part et à le faire vivre en bonne intel-« ligence avec le capital, ne pouvons-nous pas croire « la difficulté vaincue? C’est mon avis, et voici comme « j’entrevois la réalisation.
- « La Société de colonisation vendra ses droits sur par-» tie de ses terres, sous réserve de certaines obligations « pour les acheteurs, en vue de l’avenir de la co-« Ionie.
- « Elle concentrera ses ressources sur quelques points « dans des associations reliées à elle par l’intérêt et la « sympathie.
- « C’est ici le cas d’observer que si la lieue carrée arec rive à valoir au Texas 1;600,000 francs après avoir « été achetée 1,600 francs, cette énorme plus-value « n’aura pas été acquise par le concours seul du capi-« tal; or, la justice réclame que chaque concours ait sa « juste part. Il faut donc que le travail ne soit pas « considéré comme suffisamment rétribué par les salai-« res; mais que ces salaires mêmes entraînent pour le
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- « travail, après un temps déterminé , la qualité d’asso-« cié et constituent pour lui un titre à la participation « dans les bénéfices réalisés par la Société. Ainsi, tout « en taisant au capital primitif une belle et prompte part, « on peut prévoir le moment où la colonie s’appartien-« dra à elle-môme.
- « Ai-je exposé le meilleur mode de réaliser ces choses « dans l’Etude ci-dessous rédigée en forme d’articles de « statuts? Je ne doute pas du contraire, mais je serais « heureux que cette étude vous servît à la conception « d’une autre supérieure; et je vous prie de me faire « prochainement le plaisir de me dire si vous trouvez « quelque utilité à ce que je m’occupe d’autres questions?
- « Pour peu que cela soit, croyez-moi toujours disposé « à examiner avec empressement tels points que vous « signalerez à mon attention. »
- Godin termine sa lettre à Considérant par ces paroles :
- « Vous remarquerez, mon ami, que je ne me suis « occupé ni des formes légales, ni des conditions cons-« titutivcs de la société, ni même des garanties et sùre-« tés à donner au capital, pas plus que des modifica-« tions ultérieures dans l’existence de la Société. Ces « choses sont encore moins de mon ressort que le reste.»
- Un mot avant de passer aux articles de statuts proposés par Godin : Invité par Considérant à formuler les conditions à faire au capital dans la Société en projet et déjà au courant des dispositions générales du fondateur même à cet égard, Godin, jugeant que le meilleur mode de servir le capital est d’assurer — par les bonnes conditions faites au travail — la prospérité de l’entreprise , s’attache surtout à ce qui concerne les travailleurs dans les associations à fonder sur le sol de la future colonie et ne donne, pour le reste, que des indications à grands traits. Voici son projet :
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- « Société âe colonisation.
- « Art. 1er. — Une Société est établie sous la raison
- « sociale..................... à l'effet do fonder une
- « colonie dans le Texas.
- « Art. 2. — La Société prend le titre de Société de « colonisation du Texas.
- « Art. 3. — Le siège do l’administration est fixé pro-
- « visoirement à............... et sera transporté dans
- « la colonie des Pinstallation du premier groupe de « colonisation.
- « Art. 4. — La Société est constituée au capital de « cinq millions de francs divisé en mille actions de cinq « mille francs, qui pourront être subdivisées en coupons « d’actions de........... si la Gérance le juge ultérieu-
- re rement convenable.
- « Art. 5. — Ce capital pourra être augmenté des âpre ports que les colons voudront ajouter au capital de la « Société, en échange des actions qui leur seront délire vrées à ce sujet.
- Art. 6. — Le capital sera employé :
- « A l’acliat de terrains d’une superficie de 400 lieues « carrées environ ;
- « A la construction de maisons ;
- « Aux travaux de mise en culture ;
- « A l’acliat des instruments de travail;
- « A l’acliat du bétail ;
- « Aux plantations ;
- «Enfin, à tous les travaux jugés nécessaires sur la « colonie; et aux frais de voyage des colons.
- « Art. 7. — Les travaux préparatoires seront efiec-« tués par des Américains ou pionniers avec lesquels la « Société traitera de gré à gré, dès la première année « de la fondation.
- « Art. 8. — L’annéo suivante, les habitations cons-
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- « truites et la mise en culture commencée, l’œuvre de « colonisation s’ouvrira par l’admission de tous les « actionnaires qui voudront y prendre part, et de « tous les travailleurs laborieux que leurs aptitudes et « leurs capacités auront permis d’agréer, jusqu’à con-« currencc de l’occupation des habitations construites ; « elle se continuera ainsi suivant les ressources de la « Société.
- « Art. 9. — Le premier essaim de colonisation compo-« sé de mille à deux mille colons sera constitué en « association pour la production, la consommation, « l’industrie agricole, manufacturière, commerciale, « enfin pour toutes les fonctions.
- « Art. 10. — Cette association ainsi que celles qui « pourront se former par la suite feront partie de la « Société de colonisation dans 'les conditions suivantes :
- « 1° Chacune d’elles s’administrera par un conseil » qu’elle choisira dans son sein ; la Société de colonisa-« tion n’interviendra que pour exercer le contrôle « nécessaire à la justification de l’intérêt à revenir à la « dite Société, comme il sera dit ci-apres, art. 11 et 14.
- « 28 Chacune des associations assurera aux enfants, aux « malades et invalides, un minimum de nourriture, vête-« monts, logement et les soins que réclamera leur état.
- «Art. 11.— Chaque association servira un intérêt « aux actions ; et celles-ci représenteront ce qu’auront « coûté les terrains, habitations, matériel, toutes les « dépenses enfin qui auront été faites pour l’association.
- « Cet intérêt sera arrêté, chaque année, entre la « Gérance de la Société de colonisation et un nombre « égal de membres élus en Assemblée générale par « chaque association.
- « En cas de partage d’avis, l’association intéressée « sera elle-même appelée à prononcer.
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- « Art. 12. — Dans chaque association , le travail des « membres sera rétribue, soit :
- « 1° D’apres des conventions entre le conseil de l’As-« sociation et les travailleurs, après acceptation de ces « conventions en assemblée générale ;
- « 2° D’après les prix arretés en séances d’ordre, où « les travaux seront mis en adjudication chaque jour « et où se ratifieront les transactions entre travailleurs.
- « Art. 13. — Le salaire aura pour base : ou la quan-« tité de travail accompli ou le temps employé ; et aussi « la perfection et les difficultés du travail en lui-même.
- « Art. 14. — S’il reste des bénéfices après paiement « des salaires du travail et des intérêts du capital, la « répartition s’en fera au prorata des salaires et des « intérêts. Il en serait de même du déficit s’il s’en « trouvait un.
- « Art. 15. — Nul associé no pourra se constituer * « détenteur de produits dans le but de servir d’intermé-« diaire entre le producteur et le consommateur. Toute « opération de commerce sera faite au nom de chaque « Association dès qu’il s’agira des intérêts de celle-ci « ou do l’un de ses membres.
- « Art. 16. — Chaque association aura des comptoirs « où ses produits seront emmagasinés et vendus sous « la surveillance de travailleurs commis à cet effet.
- « Art. 17. — Néanmoins, tout associé pourra porter « son action individuelle sur des opérations commercia-« les ou industrielles en dehors de celles de l’association « à laquelle il sera relié, dès qu’il le fera avec des res-« sources autres que celles de l’association même ou « que celles qu’il aura engagées au service de la dite « association.
- « Art. 18. — Chaque association veillera à réaliser « l’économie du numéraire pour ses opérations inté-
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- « pioucos , en créant un signe conventionnel rémunéra-» tif du concours et des services rendus, et pouvant « servir entre les membres , comme signe d’échange « journalier.
- « Art. 19. — Les économies des membres pourront « être déposées à la Caisse de chaque association et « rapporteront à leurs possesseurs un intérêt arrêté « par l’association mêfiie.
- « Art. 20. — Ces économies restant au service de « l’association donneront lieu à la délivrance d’une ac-« tion lorsqu’elles atteindront un chiffre à fixer.
- « Art. 21. — Les capitaux des associations faisant de « droit partie de la Société de colonisation seront « convertis en actions de la dite Société et jouiront des « avantages faits au capital primitif.
- « Art. 22. — Indépendamment du système de coloni-« sation inauguré par les présent statuts, la Société « de colonisation examinera toutes les propositions qui « lui seront faites et traitera sur. toutes les bases que « la Gérance jugera compatibles avec les intérêts de la « Société même, pour affermer ou vendre partie des « terres de la Société.
- « Art. 23. — La Société de colonisation est donc aussi « disposée à favoriser le mode de colonisation par famil-« les ou exploitations particulières dans toutes les bran-« clies d’industrie, et pour fixer ses intentions sur ce « point, indépendamment des conventions particulières « que chacun pourra faire avec elle, elle fera connaître « ultérieurement le programme des conditions obligatoi-« res qu’elle s’impose vis-à-vis des colons non associés, « ainsi que les conditions générales qu’elle réclame d’eux.
- « Art. 24. — Les produits résultant de l’aliénation « partielle ou totale des droits de la Société sur partie « de ses terres, seront employés directement à des tra-
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- « vaux jugés nécessaires à la prospérité de la colonie et « à la fondation d’édifices et établissements utiles aux « associations d’exploitation unies d’intérêts à la « Société.
- « Art. 25. — Les intérêts à servir au capital de la « Société de colonisation résulteront donc : 1° des fer-« mages et redevances diverses consenties par les colons « et par les associations ; 2° de la participation du capi-« tal aux bénéfices0 des associations. (Art. 11, 14).
- « Art. 26. — Dès que le total des sommes allouées au « capital actionnaire s’élèvera au montant des actions, « plus intérêt à 5 % l’an depuis le jour de l’émission, « les bénéfices do la Société de colonisation se réparti-« ront de la manière suivante :
- « Le capital prélèvera sur les revenus de la Société « jusqu’à 10 % de la valeur primitive des actions, « mais pour le surplus tous les travailleurs, membres « des associations d’exploitation seront admis concur-« remment avec toutes les actions à s’en répartir le « montant suivant l’importance des salaires reçus par « eux depuis leur entrée dans l’une des associations de « la colonie.
- » Des titres spéciaux seront créés à cet effet pour « être délivrés à chacun d’eux. »
- Les statuts de la Société de colonisation au Texas lurent, nous le verrons, tout autre chose que le projet de Godin.
- Mais do ce projet' nous devons retenir l’article 14 qui prescrit la répartition des bénéfices, au sein des associations, sur la base du montant des salaires et de celui des intérêts. C’est là un point vital dans l’organisation du travail et sur lequel nous devons nous arrêter.
- Vve J.-B.-A. Godin, née Moret.
- (A suivre).
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- Ie Lenteurs législatives
- Au moment où la Chambre reprenait ses travaux, le 2 mai, on comptait 28 projets ou propositions à soumettre aux bureaux, 15 soumis aux commissions d’initiative, 21 à l’état de rapport sommaire, c’est-à-dire n’avant pas encore subi la formalite de la prise en considération, 11 renvoyés aux commissions d’intérêt local, 422 en commissions spéciales et 45 à l’état de rapport sur le tond, par conséquent prêts à être discutés, ce qui ne veut pas dire près de l’être.
- Ce n’est pas que nous éprouvions le moindre désir de voir un si grand nombre de lois prendre place dans nos codes. Quand nous reprochons à nos assemblées la lenteur de leurs travaux, nous pensons autant aux lois à défaire qu’aux lois à faire.
- Depuis le 4 août 1789 jusqu’au 18 brumaire an VIII, les diverses assemblées de la Révolution avaient fabriqué 4.834 lois et décrets. Le premier Empire ne fut pas moins fécond ; il publia 10.572 lois ou senatus-consultes. La Restauration publia plus de 34.458 ordonnances, la plupart du temps pour défaire ce que l’Empire avait édifié. La monarchie de juillet ajouta 3.792 lois à l’arsenal de nos lois. La République de 1848 en publia 12.386 et le second Empire 45.589. Depuis le 4 septembre 1870, la République nous a dotés, paraît-il, de plus de 70.000 lois nouvelles. Bref, nous approchons du joli chiffre de 200.000 lois. Beaucoup, il est vrai, n’avaient que des attributions temporaires ou locales. Mais il en reste assez pour constituer le plus formidable tissu d’incohérences et de contradictions que l’on puisse imaginer. Dans le domaine judiciaire, c’est une forêt sombre. Aussi n’est-il pas rare de voir des juges rendre une sentence tout à fait différente dans des causes absolument identiques.
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- C’est dix ans après la promulgation des droits de l’hoinmc que le droit d’association est encore soumis à des lois restrictives et les réunions de plus de vingt personnes sont punies en vertu d’une loi presque séculaire.
- Quand remplacera-t-on par une loi conciliant les droits de l’individu et les intérêts de la société, cette loi tellement odieuse ou ridicule qu’on préfère la laisser dormir le plus souvent, quitte à mettre encore plus en évidence sa double tare, lorsqu’on la réveille, comme on vient de le voir tout récemment ?
- Depuis quinze ou vingt ans, chaque ministère élabore sur ce droit primordial d’association un projet de loi qui ne vient jamais en discussion, le ministère qui en est l’auteur tombant chaque fois avant qu’il ait vu le jour, et le ministère suivant se gardant bien de reprendre un projet qui ne porterait pas sa marque.
- La loi qui mettrait un terme au régime du bon plaisir administratif et de la tolérance intermittente n’est pas facile à faire. Raison de plus pour l’entreprendre vite et avec la ferme volonté d’aboutir.
- Nous avons trop de lois ; c’est vrai, mais surtout trop de mauvaises lois. Toutes les mesures destinées à corriger leurs imperfections ne sont pas hérissées de difficultés.
- Dernièrement la Chambre en a voté une qui était à l’ordre du jour depuis quatre-vingts ans et dont la nécessité avait été proclamée en 1840, par un des maîtres du droit, M. Faustin Elie.
- Il s’agissait de continuer une oeuvre commencée à la précédente législature et de permettre au prévenu de se faire assister devant la Chambre des mises en accusation, comme il se fait assister, en vertu de la loi do 1897, devant le juge d’instruction. Sur la demande de son auteur, M. Cruppi, l’urgence a été proclamée et la loi votée le 9 juin, sans débat.
- Pourquoi la Chambre n’a-t-elle pas mis le même empressement à rendre applicable à la juridiction militaire la loi^sur l’instruction contradictoire.
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- Lorsqu’on a fait cotte loi, l’intention du législateur n’était point de distinguer entre les diverses juridictions. Les juges militaires n’ayant pas admis cette interprétation large de la loi de 1897, M. Constans, auteur de cette loi, proposa de voter une loi nouvelle en un seul article, qui étendait le bénéfice de la réforme aux tribunaux militaires. Le Sénat vota sans peine la proposition de M. Constans. Elle réparait un lapsus. Il a fallu deux mois à la commission de la Chambre pour examiner cette modeste proposition. La commission a déposé un rapport favorable. Mais son texte différait légèrement do celui du Sénat. C’est seulement au bout de trois mois, le 8 juin, que les conclusions du rapport ont été discutées par la Chambre, qui les a fort heureusement repoussées, pour se rallier au texte sénatorial, ce qui a permis d’éviter de nouvelles lenteurs.
- Dernièrement, la Chambre votait un projet de loi fort simple et peu passionnant. S’il l’eût été davantage, peut-être aurait-il plus vite abouti. Il s’agit d’un titre du Code rural, d’un paisible projet du gouvernement relatif au bail emphytéotique, qui a donné lieu à une très courte discussion au Sénat et qui a été voté sans débat à la Chambre. 11 n’a cependant pas fallu moins de vingt-trois ans pour le transformer en loi.
- M. Georges Graux, qui l’avait rapporté en dernier lieu devant la Chambre, en a raconté ainsi l’histoire :
- « Le 13 juillet 1876, le gouvernement a déposé sur le bureau du Sénat un projet de loi, qui avait été mûrement délibéré en Conseil d’Ètat. Le Sénat a discuté ce projet les 27 janvier et 28 février 1882; il l’a adopté à cette dernière date. Le 11 mars 1882, ce projet a été transmis à la Chambre. La législature de 1881 s’est terminée sans qu’il y ait été discuté.
- » Il devint caduc. Le 15 février 1886, second dépôt du même projet à la Chambre par le gouvernément. La législature de 1885 s’occupe plus du boulangisme que du Code rural. Seconde caducité du projet, qui, le 8 novembre 1898, est, pour la troisième lois, déposé sur le bureau de la Chambre.
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- » Ici, nous entrons dans une phase nouvelle. Le 10 novembre 1898, la commission de l’agriculture est chargée de l’étude du bail emphytéotique. Elle adopte la loi, elle me charge de la rapporter, et, le 16 décembre, je dépose mon rapport. A la séance du 27 février 1899, les députés ayant eu tout le loisir de l’examiner, le projet arrive en tête de l’ordre du jour, sous la réserve qu’il n’y aura pas de débat. Au moment où il va être mis en discussion, à la surprise générale, M. le Président de la Chambre annonce qu’il a reçu une lettre du ministre des finances en demandant l’ajournement. Pourquoi ?
- » L’enregistrement soulevait una légère objection.
- » La commission de l’agriculture s’empresse d’entendre l’honorable M. Fernand Faure. Elle lui donne satisfaction.
- » Le 10 mars, je dépose un rapport supplémentaire et, le 18 mars, le projet de loi est enfin voté. »
- L’histoire de ce projet révèle tous les défauts de notre méthode parlementaire.
- Cette réforme des plus utiles n’a rencontré aucune résistance. Elle n’a été retardée que par l’imperfection de la machine législative, et cela pendant vingt-trois ans.
- Tout récemment, la Commission instituée pour recueillir les programmes et engagements électoraux des députés, a décidé que ces programmes et engagements seraient réunis en un volume qui sera imprimé et distribué.
- La Commission fera publier en même temps un tableau indiquant l’opinion des membres de la Chambre sur les principaux problèmes politiques, économiques et sociaux.
- Ne vaudrait-il pas mieux que cette opinion s’exprimât par des actes législatifs ?
- On croirait vraiment que, par leur négligence, leurs retards, le gaspillage du temps, et en se refusant toute velléité d’enrayer le mal, nos assemblées ont pris à tâche de fournir des arguments aux adversaires du régime parlementaire et aux ennemis de la République.
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- Depuis notre dernière chronique, le bagage législatif de la Chambre n’a pas énormément grossi.
- La discussion de la loi sur les conditions du travail, commencée le 4 mai et suspendue le môme jour, n’a pas encore été reprise.
- La discussion des interpellations sur l’Algérie, commencée le 9 mai, n’était pas encore terminée le 12juin, lorsqu’une autre interpellation, la sixième, sans compter les interpellations sur l’Algérie, amena la chute du cabinet Dupuy.
- Indépendamment de ces interpellations, la Chambre a consacré deux jours à l’examen des modifications que le Sénat avait introduites dans le budget et le reste du temps à la discussion des projets et propositions de loi qui viennent se greffer sur la loi du 9 avril 1898 relative à la responsabilité des accidents ouvriers.
- 2o La responsabilité des accidents du travail.
- Pour présenter un état suffisamment net de cette question, il nous faut la dégager de la confusion des débats parlementaires où la replongent sans cesse les difficultés qu'elle renferme et celles qui naissent des solutions qui leur sont apportées.
- On sait que la loi du 9 avril 1898 sur les accidents du travail devait être appliquée le 1er juin 1899. Mais au dernier moment on s’est aperçu que son application soulevait des inconvénients telle-ment graves, pour la moyenne et la petite industrie, que le gouvernement a dû soumettre à la Chambre un projet de loi qui autorise la Caisse nationale des assurances pour les accidents à étendre ses opérations.
- Le principe de cette loi n’a pas été combattu, tout le monde, à la Chambre comme au Sénat, considérant, au contraire, qu’elle est indispensable pour soustraire aux conditions léonines des compagnies d’assurances la moyenne et la petite industrie à qui échappe la possibilité do se constituer immédiatement en syndicats de garantie ou des assurances mutuelles.
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- La question s’cst donc posée de savoir si, d’ici le 1er juin , la loi étant votée par le Parlement et les tarifs publiés, les intéressés auraient le temps matériel do se rendre compte du 'mécanisme de cette assurance par l’Etat et pourraient signer des contrats en temps utile.
- Sur ce point essentiel, les avis étaient très partagés , tant à la Chambre qu’au Sénat.
- Le 2 mai, cependant, la Chambre, bien qu’elle n’eût pas émis un vote formel à cet égard, avait acquiescé au maintien de la date légale du 1er juin, conformément au désir du gouvernement, qui venait de se déclarer prêt à déposer la loi réorganisant la Caisse nationale des assurances.
- Le 15 mai, le Sénat reprenait la question. L’inter-pellateur, M. Félix Martin , ne se bornait pas à demander Fajournemcnt de la loi, il allait meme jusqu’à contester la légalité de la date de 1er juin. Il affirmait, en effet, que le délai de trois mois, pour l’entrée en vigueur de la loi du 9 avril 1898, devait partir seulement de la promulgation des arrêtés ministériels complétant les reglements d’administration publique prévus par la loi. Or , le dernier arrêté ayant paru le 7 mai, l’application de la loi devait, par suite, être renvoyée au 7 août. Le ministre du commerce, M. Paul Delom-bre, n’eut pas de peine à établir que le délai de trois mois devait partir du jour de la publication du dernier reglement d’administration publique et non du jour de la publication du dernier arreté, car, dans ce dernier cas, il aurait dépendu du ministre de retarder indéfiniment la mise en vigueur de la loi. D’ailleurs, le texte de la loi était formel. Il maintenait donc la date du 1er juin.
- Ces explications ne satisfirent pas le Sénat qui vota, par 196 voix contre 55, un projet de résolution invitant le gouvernement à présenter d’urgence un projet de loi prorogeant l’application de la loi du 9 avril 1898; cette prorogation ne pouvant excéder un mois qui prendra cours à partir du jour où la Caisse des acci-
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- dents aura publié ses tarifs au Journal officiel et admis les industriels à contracter des polices.
- Le lendemain 16 mai, la Chambre adoptait, sur la proposition de M. Trannoy, une proposition identique à celle du Sénat.
- La proposition Trannoy devint l’article 2 de la loi réorganisant la Caisse nationale des assurances.
- Les adversaires de l’ajournement firent ajouter à cet article un paragraphe portant que la loi du 9 avril 1898 sera applicable en tout cas à partir du 1er juillet 1899.
- Il est permis de croire que l’unique objectif des députés et sénateurs qui avaient voté l’ajournement, était de permettre aux industriels de prendre un parti en connaissance de cause, après avoir comparé entre les divers modes d’assurance qui leur étaient offerts : assurance par une compagnie moyennant une prime fixe ; assurance par un syndicat de garantie comportant la responsabilité solidaire des adhérents ; assurance par une Société d’assurances mutuelles, et finalement assurance par l’Etat. Mais cette attitude avait aux yeux des partisans de l’application immédiate de la loi une signification bien différente. Ils y voyaient la manifestation d’un ferme dessein d’empêcher par tous les moyens possibles l’entrée en vigueur de la loi de 1898.
- La préoccupation d’éviter l’échec de cette loi se fait jour à toute occasion, qu’il s’agisse de la loi d’extension des attributions de la Caisse nationale des assurances, ou de toute autre mesure complémentaire de la loi principale.
- Bonne garde est faite autour de celle-ci. Les dispositions additionnelles ne pourront être adoptées qu’à titre de propositions spéciales. La loi du 9 avril 1898 ne doit pas être remise en question. C’est pour cela que le pTojet relatif à la Caisse nationale des assurances est devenu, lui-même, une loi distincte.
- Elle décide que les opérations de cette Caisse seront étendues aux risques prévus par la loi du 9 avril 1898
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- pour les accidents ayant entraîné la mort ou une incapacité permanente absolue ou partielle.
- M. Aimond et quelques députés estiment que pour répondre exactement à l’esprit de la loi du 9 avril 1898, la Caisse devrait se charger aussi des accidents amenant une incapacité temporaire, puisque c’est l’incapacité temporaire de travail qui se produit dans la plupart des accidents et qu’en l’excluant du bénéfice da la loi, on livre les industriels aux compagnies d’assurances : proposition distincte.
- M. Pourquery de Boisserin dépose un amendement tendant à instituer l’assurance obligatoire. Il faudra peut-être en venir là. Mais, en attendant, la commission de prévoyance et d’assurance sociales n’accueille l’amendement, avec l’assentiment de son auteur, qu'à titre de proposition distincte.
- C’est malgré son auteur, et malgré la commission de prévoyance et d’assurance elle-même, que la Chambre transforme en proposition distincte une disposition additionnelle de M. Mirman en vertu de laquelle « du 1er juin 1899 jusqu'à la fin du délai prévu par la loi, l’Etat effectuera aux victimes d'accidents du travail le payement intégral des pensions et immunités que cette loi leur assure, ce payement devant être assuré au moyen d’un crédit spécial», «sauf recours de l’Ètat contre les tiers responsables », avait ajouté la commission.
- Dans toutes ces discussions, le ministre du commerce s’est montré résolument hostile à toute prorogation de la loi de 1898, à toutes les dispositions complémentaires, demandant une étude approfondie, qui pouvaient alourdir la loi en discussion. A chacune de ces interventions, il a obtenu gain de cause, sauf en ce qui concerne l’ajournement.
- La loi, étendant en vue de l’application de la loi du 9 avril 1898yles opérations de la Caisse nationale des assurances, adoptée sans modification était promulguée le 24 mai.
- Le 2 juin, la Chambre votait, après un débat de deux
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- jours, sur la proposition de sa commission et malgré l’opposition du garde des sceaux, une proposition de M. Gervais, (encore une proposition de loi distincte) ayant pour but de décider que « les contrats d’assurance collectifs ou individuels contre les accidents du travail souscrits sous l’empire de la législation antérieure à la loi du 9 avril 1898, soit par les chefs d’entreprises visés à l’article 1er de ladite loi, soit par leurs employés ou ouvriers, sont résolus de plein droit à partir du 1er juin 1899. >
- Elle adoptait également, malgré l’opposition de la commission cette fois, une disposition additionnelle de M. Rose ainsi conçue :
- « Il en sera de même pour les contrats d’assurance souscrits sous l’empire de la loi du 9 avril 1898 et antérieurement à la loi du 24 mai 1899. »
- Au cours de cette discussion, la question se posa de savoir si l’agriculture serait soumise, comme l’industrie , à la loi du 9 avril 1898.
- Certains orateurs prétendaient que l’agriculture y échappait, d’autres ne voyaient pas de raison suffisante pour l’en affranchir.
- La commission de prévoyance sociale, saisie de la question, soumit à la Chambre, le 8 juin, le texte suivant :
- « Les accidents occasionnés par l’emploi de machines agricoles, mues par des moteurs inanimés, et dont sont victimes, par le fait ou à l’occasion du travail, les personnes, quelles qu’elles soient, occupées à la conduite ou au service de ces moteurs ou machines sont à la charge de l’exploitant du dit moteur.
- « Est considéré comme exploitant l’individu ou la collectivité qui dirige le moteur ou le fait diriger par ses préposés.
- « Si la victime n’est pas salariée ou n’a pas un salaire fixe, l’indemnité due est calculée, selon les tarifs de la loi du 9 avril 1898, d’après le salaire moyen des ouvriers agricoles de la commune. »
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- LE DEVOIR
- La Chambre se trouve-t-elle en présence d’une proposition spéciale ou d’une disposition additionnelle à la loi de 1898?
- Que la Chambre se prononce dans ce dernier sens, et la loi de 1898 se trouve remise en discussion. Deux tentatives sont faites pour l’y amener, avant et après le vote, elles sont repoussées. Le texte de la commission est adopté. C’est une loi spéciale nouvelle qui vient s’ajouter à celles que la loi du 9 avril 1898 a fait éclore.
- La Chambre ne s’est pas encore prononcée sur tous es projets de loi qui lui ont été soumis.
- Le Sénat, de son côté, n’a encore sanctionné qu’un des projets de loi adoptés par la Chambre.
- Il nous reste à dire un mot de la proposition que M. Mirman avait présentée au cours de la discussion du projet de loi modifiant le fonctionnement de la Caisse nationale d’assurances en cas d’accidents, proposition tendant à mettre à la charge de l’Etat les indemnités ou pensions qui seraient dues aux ouvriers victimes d’accidents, dans la période qui s’écoulerait du 1er juin au jour d’entrée en vigueur de ladite loi.
- Cette proposition avait été approuvée par la Commission d’assurance et de prévoyance sociales. Le président du Conseil, M. Charles Dupuy, s’étant rendu devant cette commission, lui a fait savoir que le gouvernement, sans méconnaître l’intérêt que présentait la proposition, estimait qu’elle avait l’inconvénient d’introduire dans la législation un principe nouveau qu’il ne saurait accepter.
- Il a ajouté que le gouvernement avait adopté une autre combinaison, qui placerait les ouvriers blessés du 1er juin au 1er juillet, dans une situation de fait équivalente à la situation de, droit où ils se seraient trouvés si la loi de 1898 entrait en vigueur le 1er juin.
- Suivant cette combinaison, le gouvernement fera dresser, dès les premiers jours de juillet, l’état de tous les ouvriers blessés dans le mois de juin, ainsi que l’état des indemnités qui leur auraient été allouées en vertu
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- de la loi nouvelle, apres avoir défalqué les indemnités que les ouvriers auraient dû recevoir en vertu du droit commun de celles qu’ils auraient reçues si l’ajournement de l’applicatien de la loi du 9 avril 1898 n’avait pas été voté ; il demandera au Parlement l’ouverture d’un crédit en vue de les indemniser dans la mesure du préjudice qui leur aura été causé.
- Le président du Conseil a réitéré cette déclaration devant la Chambre, dans la séance du 8 juin, et la Chain bre, sur l’avis conforme de sa commission, l’a ratifiée par le vote d’une résolution adoptée par 492 voix contre 7.
- Les documents officiels qui suivent font suite aux décrets et arrêtés ministériels élaborés en vue de l’application de la loi du 9 avril 1898, et dont nous avons publié l’analyse dans le Devoir de mai 1899.
- Le Devoir de mai 1898 contient le texte complet de cette loi.
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- 3° Documents officiels
- concernant le fonctionnement de la loi sur les accidents
- du travail.
- Un arrêté du ministre do l’intérieur réglant l’intervention des sociétés de secours mutuels dans les accidents du travail, a été publié au Journal officiel le 7 mai.
- Voici les principales dispositions de cet arrêté :
- Art. 1er. — Les Sociétés de secours mutuels peuvent dans les conditions prévues à l’article 5 de la loi du 9 avril 1898, passer, avec des chefs d’entreprise, des conventions à l’effet de prendre à forfait, en cas d'accidents entraînant une incapacité temporaire de travail, la charge de payer à ceux de leurs membres participants occupés par ces chefs d’entreprise, les frais de maladie et d’indemnité journalière ou partie seulement de cette indemnité. La convention peut également stipuler le paiement des mêmes frais ou indemnités, en cas d’acci-
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- dents entraînant la mort ou une incapacité permanente.
- Les articles 3, 4 et 5 sont relatifs aux cotisations à payer par les chefs d’entreprises. Elles ne peuvent être inférieures au tiers du montant des cotisations statutaires.
- Les articles 5 et 7 établissent les obligations des sociétés.
- Art. 6.— Les sociétés, à partir du cinquième jour après l’accident et pendant la durée fixée par la convention (30, 60 ou 90 jours,) fournissent à leurs membres participants, blessés par le fait ou à l’occasion du travail, les soins médicaux et pharmaceutiques et l’indemnité journalière prévue dans les statuts. Dans le cas où l’indemnité journalière statutaire n'atteint pas 50 0/0 du salaire journalier touché au moment de l’accident, le complément est payé aux victimes, soit directement par les chefs d’entreprise, soit par les sociétés, moyennant le remboursement par les chefs d’entreprise, soit directement par les sociétés, si elles ont consenti cette charge spéciale dans la convention.
- Les frais et indemnités dus au-delà du délai spécifié par la convention et jusqu'au moment de la guérison, de l’entrée en jouissance d’une pension ou du décès, sont payés soit directement par les chefs d’entreprise, soit par les sociétés, à charge de remboursement par les chefs d’entreprise.
- Art. 7. — Les sociétés doivent fournir, et les participants sont tenus d’accepter, les secours médicaux et pharmaceutiques dans les conditions fixées aux statuts. En cas d’accidents régis par la loi du 9 avril 1898, ces soins, ainsi que les indemnités convenues, sont fournis pendant toute la période pour laquelle les chefs d’entreprise ont payé l’allocation stipulée au contrat, même si les participants n’ont point payé leur cotisation personnelle statuaire.
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- Un décret conférant au comité consultatif des assurances contre les accidents du travail la gestion de
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- certaines caisses de secours constituées en vertu de l’article 6 de la loi du 9 avril 1898 a paru le 11 mai, au Journal officiel. Il est ainsi conçu :
- « Pour les caisses de secours constituées dans les industries autres que les mines, minières et carrières, en vertu de l’article 6 de la loi du 9 avril 1898, conformément à la loi du 29 juin 1894 , les attributions conférées par le titre III de cette dernière loi au conseil général des mines et aux ingénieurs des mines sont respectivement exercées, sous l’autorité du ministre du commerce et de l’industrie, par le comité consultatif des assurances contre les accidents du travail et par des agents de surveillance spécialement délégués à cet effet. »
- L’article 6 de la loi du 9 avril 1898 prévoit pour tous les industriels autres que les exploitants de mines, minières et carrières, la faculté de se décharger des frais et indemnités mentionnés à l’article 5 de la même loi, sur des caisses particulières de secours constituées en conformité du titre III de la loi du 29 juin 1894 sur les caisses de secours et de retraites des ouvriers mineurs, sous réserve de l’approbation du ministre du commerce et de l’industrie.
- Le Journal officiel a publié, le 24 mai, la loi étendant, en vue de l’application de la loi du 9 avril 1898, les opérations de la caisse nationale d’assurances en cas d’accidents.
- En voici le texte :
- Article premier. — Les opérations de la caisse nationale d’assurances en cas d’accidents, créée par la loi du 11 juillet 1868, sont étendues aux risques prévus par la loi du 9 avril 1898, pour les accidents ayant entraîné la mort ou incapacité permanente, absolue ou partielle.
- Les tarifs correspondants seront, avant le 1erjuin 1899, établis par la Caisse nationale d’assurances en cas d’accidents et approuvés par décret rendu sur le rap-
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- port du ministre du commerce, de l’industrie, des postes et des télégraphes, et du ministre des finances.
- Les primes devront être calculées de manière que le risque et les frais généraux d’administration de la caisse soient entièrement couverts, sans qu’il soit nécessaire de recourir à la subvention prévue par la loi du 11 juillet 1868.
- Art. 2. — La loi du 9 avril 1898 ne sera appliquée qu’un mois après le jour où la caisse des accidents aura publié ses tarifs au Journal officiel et admis les industriels à contracter des polices, et où ces tarifs auront été approuvés par décret rendu sur le rapport du ministre du commerce, de l’industrie, des postes et des télégraphes, et du ministre des finances.
- En aucun cas, cette prorogation ne pourra excéder le 1er juillet 1899.
- *
- * *
- Le Journal officiel a publié, le 27 mai, le décret approuvant les tarifs établis par la Caisse nationale d’assurances en cas d’accidents, en conformité de la loi du 24 mai 1899, le tarif maximum des primes à payer par
- 100 francs de salaires pour assurer les risques prévus par la loi du 9 avril 1898 pour les accidents ayant entraîné la mort ou une incapacité permanente, absolue ou partielle, et une note sur le fonctionnement delà Caisse nationale d'assurances en cas d’accidents, en ce qui concerne l’application de la loi du 24 mai 1899.
- Voici le texte de ce dernier document :
- « La Caisse nationale d’assurances en cas d’accidents, créée par la loi du 11 juillet 1868, est autorisée, par la
- 101 du 24 mai 1899, à étendre ses opérations aux risques prévus par la loi du 9 avril 1898 pour les accidents ayant entraîné la mort ou une incapacité de travail permanente, absolue ou partielle.
- « La Caisse nationale d’assurances en cas d’accidents est placée sous la garantie de l’Etat et gérée par la direction générale de la Caisse des dépôts et consignations.
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- « Tout chef d’entreprise qui veut contracter une assurance peut s’adresser : soit à Paris, à la direction générale de la Caisse des dépôts et consignations, 56, rue de Lille ; chez le receveur central des finances de la Seine, 16, place Vendôme ; les receveurs-percepteurs des contributions directes ou les receveurs des postes, soit dans les départements, chez les trésoriers-payeurs généraux, les receveurs particuliers des finances, les percepteurs des contributions directes ou les receveurs des postes.
- « Le chef d’entreprise souscrit une demande et y joint les renseignements nécessaires à la direction générale de la Caisse des dépôts et consignations pour l’évaluation des risques à assurer.
- « Toutefois, le souscripteur de la demande et la Caisse nationale d’assurances ne sont engagés que par la signature de la police définitive.
- « L’assurance, porte, en principe, sur tout le personnel (emplôyés, ouvriers et apprentis) à occuper soit par le souscripteur lui-même, soit par ses tâcherons ou sous-traitants pour l’exercice de la profession déclarée.
- « Elle garantit le paiement des rentes et pensions à accorder aux victimes d'accidents ou à leurs ayants droit. Elle garantit, en outre, à la demande du souscripteur , le paiement des frais funéraires, des indemnités journalières et des frais médicaux et pharmaceutiques dus à la suite d’accidents mortels ou d’accidents ayant entraîné une incapacité permanente. Elle ne couvre, en aucun cas, les frais et indemnités résultant de l’incapacité temporaire.
- « Aucune clause de déchéance ne sera opposée aux ouvriers par la caisse nationale.
- « Lors de la signature de la police, l'assuré aura à donner la liste de son personnel et, par la suite, à faire connaître les changements qui surviendront dans l'état de ce personnel. A cet effet, des imprimés seront fournis à l’assuré par la Caisse nationale d’assurances.
- La prime est fixée provisoirement dans la police
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- d’après les déclarations acceptées du chef de l’entreprise en ce qui concerne le montant des salaires.
- « La police est annuelle ; la prime est payable par quart et d’avance, de trois mois en trois mois, à toutes les caisses désignées ci-dessus.
- « Il est versé, en outre, à titre de provision, une somme égale au quart de la prime provisoire. Dans le cas où le personnel employé viendrait, en cours d’assurance, à dépasser notablement les prévisions du chef d’entreprise, un complément de provision pourrait lui être demandé.
- « En fin d’assurance, il est procédé au règlement définitif de la prime qui donne lieu soit à un versement de l’assuré, soit à un remboursement de la caisse * d’assurances. »
- D’autre part, le ministre du commerce fait publier au Journal officiel, conformément à la loi, la liste des sociétés d’assurances contre les accidents du travail qui ont effectué, à la caisse des dépôts et consignations, le versement du cautionnement réglementaire.
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- L’Europe et ses colonies
- Dans une excellente étude, M. Levasseur, comparant entre elles les forces productives des divers Etats de l’Europe, établit comme suit l'étendue territoriale et le chiffre de la population de ces Etats, y compris leurs colonies.
- Le territoire sur lequel règne la reine Victoria a une superficie de 29 millions de kilomètres carrés et une population de 380 millions d’âmes.
- Le tsar étend sa domination sur un territoire moins vaste et beaucoup moins peuplé ; mais il est encore immense. La superficie en est de 20 millions de kilomètres carrés et la population de 129 millions d’individus.
- La France avec son empire colonial vient loin au troisième rang. Elle représente environ 4 millions 1/2 de kilomètres avec 72 millions d'habitants.
- La Hollande, avec ses vastes et belles colonies dans l’Océanie, comprend 2 millions de kilomètres carrés et 31 millions d’âmes.
- L’Espagne avant la guerre avec les Etats-Unis avait une superficie de 1 million de kilomètres carrés et comptait au total 25 millions d’habitants.
- L’empire allemand y compris son territoire colonial, peut être évalué à 3 millions de kilomètres carrés avec 55 millions d’habitants.
- Le Portugal possède approximativement un territoire de 2 millions de kilomètres avec une population de 10 millions d’âmes.
- La Belgique, avec l’Etat indépendant du Congo, compte environ 2 millions de kilomètres carrés et plus de 14 millions d’habitants.
- Enfin, le Danemark avec ses établissements du Groen-
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- land et d’Islande et ses trois îles des Antilles possède un territoire de 230,000 kilomètres et compte 2,100,000 habitants.
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- FRANCE
- Les petites « A »
- Conformément à la décision prise, l’année dernière, à Saint-Etienne, par le premier Congrès des petites «A», Associations amicales des anciens et anciennes élèves des écoles laïques, le deuxième Congrès de ces associations a eu lieu, cette année, à Lyon.
- M. Compayré, recteur de l’Université de Lyon, présidait.
- A Saint-Etienne, une quinzaine de départements avaient pris part au Congrès ; on en comptait soixante-sept, à Lyon, représentant près de quatre cents associations.
- Celles-ci ont pris une rapide extension. En 1895, il y en avait 692; en 1898, 2,579, et en 1899, 3.761.
- M. Compayré examinant le but des associations amicales a dit :
- La tâche des petites A est complexe. Viser à des buts différents tel doit être leur objectif. La vie des petites A dépendra de la souplesse avec laquelle elles s'adapteront aux besoins locaux, aux besoins du quartier. Il y a aussi le point de vue récréatif ; il faut favoriser la civilisation morale : fêtes du printemps, chansons honnêtes, théâtre populaire. Il y a aussi les excursions, mais il faut surtout développer les bibliothèques. Ne pas négliger l’éducation physique par les sociétés de gymnastique ni l’éducation morale. Certaines s’appliquent spécialement à développer la politique.
- Enfin les petites A doivent être des associations de protection de l’école laïque. Tout le monde est d’accord sur cette question, M. Bourgeois disait : « Autant d’A que d’écoles » ; de son côté Léon XIII disait, il y a quelque temps : « A côté de chaque école, il faut un patronage scolaire ».
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- La population et les ressources des Universités
- D’après la Revue internationale de Venseignement, les quinze Universités françaises (Paris, Aix-Marseille, Besançon, Bordeaux, Caen, Clermont, Dijon, Grenoble, Lille, Lyon, Montpellier, Nancy, Poitiers, Rennes, Toulouse) ont une population scolaire de 27.080 étudiants (dont 12,057 pour Paris). Elles dépensent par an 13 millions 859,500 francs ; l’instruction de chaque étudiant coûte donc 511 fr. par an, en moyenne. Pour payer ces dépenses, les revenus universitaires n’interviennent que pour la somme minime de 2.093.700.
- Les subventions diverses, legs, donations, etc., ne s’élevant qu’à une somme globale de 1,511,600 francs, l’Etat doit payer chaque année, pour parfaire aux dépenses, le joli denier de 10,524,200 francs, c’est-à-dire que chaque étudiant coûte, en moyenne, à l’Etat, par an, 378 francs.
- Cette situation onéreuse est due surtout à l’insuffisance des legs et donations ; Paris ne reçoit de ce chef que 79,000 francs, Bordeaux 12, Lyon 7, Nancy 6, Lille 5, Montpellier 4, Toulouse 2, Caen, Dijon, Rennes, Poitiers, un peu plus de mille.
- Pour les subventions, les chiffres sont aussi faibles : Paris 62,000 francs, Lille 40,000, Nancy 38,000, Aix-Marseille 28,000, Lyon 26,000, Toulouse 24,000, Montpellier 17.000, Bordeaux 16,000, Dijon 12,000, Poitiers 10,000, Grenoble, Caen 9,000, Rennes 5,000, Besançon 4.000. Si l’on considère tout ce que les Universités ont déjà fait pour l’organisation des enseignements régionaux, on ne pourra s’empêcher de constater que les départements, les communes, les particuliers sont loin de leur avoir apporté tout l’appui désirable.
- Il reste beaucoup à faire pour que les subventions, donations et legs soient en rapport avec les services rendus, et surtout permettent à nos Universités de rendre tous ceux qu’on peut en attendre.
- En cette matière, Pexemple de l’Amérique et même
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- LE LEŸOÏK
- celui de l’Angleterre est bien fait pour être proposé â tous ceux qui s’intéressent au développement intellectuel de notre pays.
- RUSSIE
- Fin de la déportation en Sibérie
- Le tsar Nicolas veut abolir la déportation en Sibérie.
- Le 18 mai, jour où s'ouvrait à La Haye la conférence de la Paix, dont il avait pris l’initiative, et qui est également l’anniversaire de sa naissance, l’empereur a ordonné la création d’une commission qui, sous la présidence du ministre de la justice, étudiera les moyens de remplacer la déportation en Sibérie par d’autres peines.
- La décision du tsar est motivée de la façon suivante :
- « La déportation des criminels en Sibérie, pratiquée depuis le dix-septième siècle, se trouve être, depuis la colonisation libre de ce pays, non seulement inutile, mais même nuisible pour cette province.
- « Par suite de l’amélioration des voies de communication et des progrès de la culture en Sibérie, la déportation y a perdu graduellement son caractère pénal, tandis que le mal causé à cette province par l’importation des criminels va croissant chaque année.
- « L’abolition de la déportation et des travaux forcés en Sibérie a fait le souci des empereurs Alexandre II et Alexandre III. »
- Cet exposé des motifs empêche qu’on se méprenne sur la véritable portée de la mesure prise.
- Ce n’est pas dans l’intérêt des déportés et dans un but supérieur d’humanité qu’a été prise cette résolution, mais dans l’intérêt des colons et des travailleurs libres qui, depuis une cinquantaine d’années, affluent de plus en plus dans ce pays, et qui y afflueront davantage quand le Transsibérien sera construit.
- C’est, du reste, un fait qui se produit partout où existent des centres de déportation.
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- FAÏTS^UOLITIQUES ET SOCIAUX
- La pénalité qui sera substituée à la déportation sera-t-elle moins cruelle que l’implacable enfer sibérien qui, depuis trois siècles, a dévoré par centaines de mille des malheureux coupables, pour la majeure partie, d’aspirations vers un peu de progrès.
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- Les capitaux étrangers dans les entreprises industrielles russes.
- On vient de publier, en Russie, une intéressante statistique, celle des capitaux étrangers employés dans de nouvelles entreprises industrielles ou à l’extension des anciennes.
- La somme est montée à 360 millions de francs en 1898 contre 190 millions en 1897 et 9 millions en 1893. Or, tandis que la part des sociétés belges est de 107 millions et celle des sociétés anglaises de 89 millions, celle des sociétés françaises monte seulement à 33 millions.
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- BELGIQUE
- Conférence internationale socialiste de Bruxelles
- Une conférence internationale socialiste s’est réunie à Bruxelles, le mois dernier, pour élaborer le programme du prochain Congrès socialiste international, qui se réunira à Paris.
- L’Allemagne, l’Autriche, la Hollande, la France, le Danemark, les Etats-Unis, l’Angleterre, l’Italie, la Pologne, la Russie et la Belgique y étaient représentés.
- Les délégués français auraient voulu que l’on n’invitât que les groupes qui acceptent la socialisation des moyens de production et d’échange ; mais leur proposition a été repoussée, et l’on a décidé d’inviter tous les groupes qui poursuivent la transformation du système capitaliste de production et d’échange en régime socialiste et qui considèrent la participation à l’action législative et parlementaire comme un des moyens néces-
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- LE REVOIR
- saires pour la réalisation de ce but. Seront aussi invitées, toutes les associations syndicales qui, alors même qu’elles ne participent pas comme telles à l’action politique, reconnaissent, cependant, la nécessité de l’action politique et parlementaire. Quant aux anarchistes, ils seront exclus.
- L’ordre du jour du congrès a été ensuite fixé ainsi qu’il suit :
- 1° Exécution des décisions du congrès. Recherche et application des moyens pratiques pour l’entente, l’organisation et l’action internationales des travailleurs et des socialistes; 2° législation internationale du travail par la limitation de la journée de travail. Discussion sur la possibilité d’un minimum de salaire dans les divers pays ; 3° des conditions nécessaires de l’affran-chissement du travail : a. constitution et action du prolétariat en parti de classe ; b. expropriation politique et économique de la bourgeoisie ; c. socialisation des moyens de production ; 4° paix internationale, militarisme, suppression des armées permanentes ; 5° la politique coloniale ; 6<> organisation des travailleurs maritimes ; 7<> la lutte pour le S. U. et la législation directe ; 8» le socialisme communal ; 9° la conquête des pouvoirs publics et les alliances avec les partis bourgeois ; 10° le Premier-Mai; 11» les trusts.
- La conférence internationale antialcoolique
- La conférence de Bruxelles chargée de procéder à la révision du régime des spiritueux en Afrique, a clôturé, le 8 juin, ses travaux.
- La convention issue de ses délibérations a été signée par les plénipotentiaires.
- On a décidé, en faisant exception pour la colonie fran-çaise du Dahomey, d’élever le tarif de 15 francs l’hectolitre à un chiffre qu’on tient encore secret, mais qui doit osciller entre 65 et 75 francs.
- L’Angleterre aurait voulu un droit encore plus prohi-
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- faits politiques et sociaux 417
- bitif, mais a dû faire des concessions aux Allemands et aux Hollandais.
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- Le travail des femmes et des enfants
- Le gouvernement se propose de revenir sous peu sur la législation protectrice du travail des femmes et des enfants dans les mines et manufactures.
- Le temps maximum du travail serait fixé, non plus par jour, mais par semaine, de façon à pouvoir reporter vers la fin de la semaine, où le travail est généralement le plus important, un nombre d’heures plus considérable. Le département du travail étudie la question qui serait ainsi résolue à la satisfaction des industriels autant que des ouvriers.
- * *
- SUISSE
- Les employés de transport et l’Etat.
- La commission du Conseil national pour la révision de la loi fédérale concernant la durée du travail dans les entreprises de transport avait remis au Conseil fédéral une série de questions auxquelles elle le priait de répondre. Elle demandait en particulier que le Conseil fédéral donnât son avis sur la question de savoir si, après la nationalisation des chemins de fer, il pourrait être encore considéré comme utile de régler la durée du travail par une loi, ou bien s’il ne serait pas préférable de renoncer à l’élaboration d’une loi générale et de régler la durée du travail au moyen de règlements séparés, qui seraient élaborés par les administrations et que le Conseil fédéral sanctionnerait.
- La commission a demandé aussi s’il ne serait pas particulièrement pratique de soumettre à une loi semblable toutes les différentes branches du service.
- Bans sa réponse détaillée à ces questions, le Conseil fédéral s’est prononcé formellement pour l’élaboration
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- LE DEVOIR
- d’une loi générale. Il estime que cette loi sera nécessaire , meme après la remise des lignes de chemin de fer à la Confédération, afin de protéger les employés contre le surmenage et pour pouvoir augmenter la sécurité de l’exploitation et enfin parce que de nombreuses entreprises de transport ne passent pas à la Confédération , mais qu’il paraît naturel de soumettre aux mêmes lois tous les employés de transport.
- Le Conseil fédéral est enfin d’avis qu’il ne convient pas de priver de la protection de la loi quelques catégories d’employés. Il ajoute que là où des conditions spéciales existent, c’est lui qui peut le mieux décider dans chaque cas.
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- GRANDE BRETAGNE
- L’âge de la fréquentation obligatoire scolaire en
- Angleterre est onze ans. Il semble que personne n’aurait dû trouver excessif de le porter à douze ans.
- Un bill était proposé à la fois par M. Gray, un conservateur , et par M. John Burns, un quasi socialiste. Les représentants des industriels conservateurs du Lan-cashire ont réussi à en empêcher l’adoption, contre le voeu même du gouvernement. Mais c’est un de ces succès que ne pardonne guère l’opinion.
- SUÈDE
- La réforme électorale repoussée
- Le Parlement suédois vient de clore sa session. Ce que celle-ci a eu de plus caractéristique a été le refus d’étendre le droit de suffrage.
- La Chambre haute a rejeté toute réforme et la Chambre basse n’a pas pu se mettre d’accord sur un projet viable.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- DANEMARK Pensions ouvrières
- Le gouvernement danois vient de porter de deux millions à deux millions et demi de couronnes, la subvention annuelle pour le service de pensions.
- Ces pensions sont accordées en vertu d’une loi du 9 avril 1891, à toute personne âgée de 60 ans, qui se trouve, sans sa faute, dans la misère et n’a pas subi de condamnation pour vagabondage.
- Les frais de ces pensions sont à la charge des communes ; le gouvernement en supporte la moitié jusqu’à un certain maximum.
- AUSTRALIE
- La durée du travail des employés de magasins
- Aux termes d’une loi récente de l'Australie occidentale, promulguée le 28 octobre 1898 et s’appliquant à un certain nombre de districts spécifiés, tous les magasins, sauf des exceptions énumérées, doivent être fermés de 6 heures du soir à 8 heures du matin.
- Cependant le magasinier peut tenir sa boutique ouverte jusqu’à 10 heures du soir le mercredi ou le samedi (à condition que ce jour ne soit pas celui du demi congé accordé au personnel). Les exceptions dont il a été parlé comprennent les boutiques de pharmaciens, bouchers, et débits de boissons, etc... ; en ce qui concerne l’ouverture du matin, les employés des laitiers, bouchers, marchands de légumes, fruitiers et boulangers, peuvent commencer le travail avant 8 heures du matin.
- Tous les employés doivent jouir d’une heure pleine de repos pour le repas de midi et pour le goûter du samedi soir ainsi que d’une demi-journée de congé par semaine. Les femmes, adolescents ou enfants ne doi-
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- LE DEVOIR
- vent travailler dans ou pour le magasin pendant plus de 48 heures par semaine, non compris les heures de repas.
- Les garçons coiffeurs ont une demi-journée de congé hebdomadaire et ne doivent pas travailler après 7 h. 30 du soir sauf les samedis et la veille de certaines fêtes : le travail peut alors se prolonger jusqu’à dix heures du soir.
- Des inspecteurs généraux veilleront à l’application de la loi. Les contraventions seront punies d’amende.
- ALLEMAGNE
- Les conventions de tarifs.
- Au Congrès de Francfort tenu en mai par les syndicats ouvriers allemands, on a conclu à l’adoption du système des conventions de tarifs entre les organisations ouvrières et les syndicats patronaux, afin d’améliorer les conditions du travail suivant le développement économique de l’industrie.
- Un Office du travail.
- Deux députés ont proposé au Reichstag la création d’un Office du Travail. Celui-ci serait chargé de rechercher et de constater la situation de la classe ouvrière et de fournir les renseignements statistiques sur lesquels on pourrait baser la législation sociale. Ce serait une sorte « d’observatoire du travail » qui dominerait
- l’ensemble de la situation économique et sociale.
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- ITALIE
- Congrès international des télégraphistes.
- Vers la fin de mai s’est tenu à Corne, patrie de Volta, à l’occasion de la découverte de l’électricité, un congrès international de télégraphistes.
- Il y avait 80 délégués. MM. Baudot et Amiot, repré-
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- sentant les télégraphistes français ; M. Koenig, les allemands ; M. Garland, les anglais ; M. Burton, les américains.
- M. di San Giuliano, ministre de rinstruction publique d’Italie, a prononcé un discours où il a dit que ce n’est pas par hasard que la découverte de Volta a coïncidé avec la période historique où s’est formée la société moderne. Volta comprit tous les problèmes politiques et sociaux de son temps et il prévit ceux de l’avenir jusqu’à l’influence que l’électricité devait exercer ; leur solution relève l’importance du congrès.
- Il a ajouté que ces fréquentes réunions internationales dissipent les préjugés et les malentendus, engendrent des courants électriques dè sympathie réciproque et contribuent à fermer les frontières aux armées et à les ouvrir aux idées, au trafic, au travail.
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- RÉPUBLIQUE DE SAINT-MARIN Frappe de monnaie.
- La République de Saint-Marin vient de faire frapper pour la première fois des monnaies d’argent de 50 centimes et de 1 franc pour la somme de 40,000 francs. Elles auront cours dans toute l’Italie. Elle fera bientôt frapper des pièces de 2 et de 5 francs.
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- LE DEVOIR
- CHARLES FOURIER
- Le dimanche 4 juin 1899, à trois heures et demie, a eu lieu la cérémonie de la remise à la ville de Paris du monument élevé à la mémoire de Charles Fourier, sur le terre-plein de la place Clichy, en face de la rue Caulaincourt.
- Cette cérémonie avait réuni autour de la statue une foule -sympathique et recueillie. Les adeptes de l’école phalanstérienne, les membres du Comité et les membres de la Chambre consultative des Associations ouvrières de production avaient pris place aux côtés de M. Del-bruck, qui présidait, de M. John Labusquière, vice-président du Conseil municipal, représentant la ville de Paris, de MM. Adrien Veber et Le Grandais, conseillers municipaux du 18e arrondissement.
- Le ministre de l’intérieur, président du Conseil, et le Préfet de la Seine, s’étaient fait représenter.
- M. Delbruck, président du Comité, prend la parole pour remettre la statue à la ville de Paris :
- « Monsieur le Président,
- « En ma qualité de doyen d’âge et de président du comité qui s’était constitué en vue d’élever une statue à Charles Fourier, je viens aujourd’hui, au nom de notre comité, faire l’abandon et la remise de cette statue à la ville de Paris. Elle veut bien en accepter l’hommage et elle lui a affecté un emplacement en plein Paris, sur le prolongement de la place de Clichy.
- « Nous remercions la ville de Paris de cette marque insigne de sympathie pour la mémoire du grand économiste social qui, inspiré par les plus nobles sentiments de l’âme et éclairé par une étude approfondie de la nature de l’homme, de ses instincts, de ses besoins sociaux et de ses aspirations vers le but suprême, « le
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- CHARLES FOURIER
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- bonheur de l’humanité sur la terre », a tracé d’une main sûre les lois de l’organisation sociale de l’avenir.
- « L’homme, placé dans un milieu conforme à sa nature, .doit créer le bonheur pour lui et pour tous, par le simple et complet épanouissement de toutes ses activités, comme l’abeille, au milieu des plaines fleuries, produit instinctivement et naturellement son miel.
- « Fourier a été longtemps méconnu parce qu’il est resté longtemps ignoré.
- « Un petit groupe d’hommes d’étude qui suivait avec une ardente sollicitude les transformations économiques prévues et si lumineusement prédites par Fourier, a été particulièrement frappé de quelques faits que nous allons rappeler et qui ont été réalisés par des disciples de ce grand homme de bien.
- « A Paris, Leclaire, entrepreneur de peinture en bâtiment, avait fondé, en 1838 déjà, avec un éclatant succès, une première association du capital, du travail et du talent.
- « A Guise, dans le département de l’Aisne, Godin — un disciple de Fourier également — Godin a fondé, il y a une quarantaine d’années, une usine dont la prospérité croissante et l’importance sont bien connues en France et à l’étranger.
- « L’association du travail, du capital et du talent y a fait merveille, et cette usine, évaluée aujourd’hui à une quinzaine de millions de francs, est, tout entière, la propriété des travailleurs, tous actionnaires.
- « Enfin, un troisième événement économique tout récent, et de grande importance, vient de s’accomplir à Paris.
- « Des sociétés coopératives de production (elles sont actuellement au nombre de 116) ont vu comme une sorte de révélation dans la formule de Fourier : « Association du travail, du capital et du talent ». Plusieurs de ses sociétés, et non des moindres, se sont l’année dernière, transformées sur cette base en laissant aux travailleurs une direction prépondérante. Fourier est
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- ' maintenant acclamé et invoqué par un monde de travailleurs-ouvriers. Les coopératives ont voulu apporter, aujourd’hui meme, tout leur concours à l’érection de la statue de Fourier et leurs corps d’état ont travaillé de leurs mains à l’exécution des moindres détails.
- « Cette évolution économique des coopératives, dans une voie nouvelle et féconde, ne tendrait-elle pas visiblement à substituer à l’anarchie industrielle la participation d’abord, et ensuite la solidarité ?
- « La pensée de Fourier, l’auteur de « l’Association domestique industrielle et agricole » , semble donc entr’ouvrir aux destinées heureuses de l’humanité des horizons nouveaux. Notre comité en a la confiante espérance.
- « Au nom du comité, je vous livre, Monsieur le Président, la statue de Charles Fourier, encore cachée sous le voile dont l’a enveloppée le jeune sculpteur Derré.
- « A vous, qui représentez la ville de Paris, de faire découvrir et de mettre ainsi en pleine lumière l’image de Fourier devant Paris, devant la France ! »
- Pendant que les applaudissements saluent cet éloquent et substantiel discours, le voile qui enveloppait la statue tombe et chacun peut admirer la belle œuvre de M. Emile Derré qui représente Fourier assis, dans une attitude méditative.
- Les inscriptions gravées sur le piédestal rappellent la date de la naissance et de la mort du « révélateur des lois de l’harmonie universelle réalisée par l’association intégrale » : 1772-1837, et les trois formules magiques :
- Association du Capital, du Travail et du Talent.
- Les attractions sont proportionnelles aux destinées.
- La série distribue les harmonies.
- La parole est ensuite donnée à M. Adrien Veber qui, à titre de représentant du quartier où reposent les cendres de Fourier, remercie tous les fouriéristes, ceux de l’école sociétaire de la « Rénovation » et ceux des associations ouvrières de production, du grand honneur qu’ils ont fait à Montmartre, en l’autorisant à deman-
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- der au Conseil municipal cet emplacement populaire pour la belle oeuvre d’art d’Emile Derré, qui va perpétuer à tout jamais la noble et douce physionomie d’un des plus grands précurseurs du socialisme moderne, de l’annonciateur de la morale humaniste et de la sympathie universelle, opposés aux desséchants principes du « chacun pour soi » et à la glorification meurtrière de la concurrence universelle. L’orateur retrace ensuite quelques-uns des aperçus prophétiques de Charles Fou-rier qui ont été vérifiés par le temps.
- La théorie organique des sociétés et même de l’humanité entière, envisagées comme des êtres qui naissent, se développent et meurent, est, dit-il, tout entière dans Fourier.
- Il a dépeint, comme s’il vivait aujourd’hui, la féodalité industrielle et commerciale.
- Telles de ses pages pourraient admirablement figurer comme préface à une édition du beau livre de M. No-vicow sur « les gaspillages des sociétés modernes. »
- N’a-t-il pas encore le premier dénommé la politique fiscale et emprunteuse de tous nos gouvernements «l’art de dévorer l’avenir » ?
- Il a aussi pressenti le téléphone et formellement prédit les paiements par virements et compensations des Clearing-Houses et les émissions d’obligations du Crédit foncier qui donnent « la faculté de réduire les immeubles en effets circulants, réalisables à volonté. »
- Sous le nom de comptoir communal agricole, il a eu l’idée des magasins généraux ou docks et du warantage mis au service de l’agriculture.
- Il a même pensé au comptoir coopératif de vente, qui a récemment fait l’objet de discussions au sein de l’alliance coopérative internationale.
- Fourier a, en outre, prévu les Bourses du travail et des lois sur l’hygiène publique et la surveillance des maisons à construire et construites.
- Description divinatoire de la féodalité industrielle, de la mobilisation des immeubles, des leçons de choses et
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- jardins d’enfants, des warrants, des sociétés coopératives, des « clubs et trusts », voilà le bilan économique de Fourier.
- Au point de vue social, ses titres, égaux à ceux d’Owen, comme inspirateur du mouvement coopératif, ne font plus doute, et demeurent inébranlablement établis par la reconnaissance des édificateurs de sa statue.
- « Gloire éternelle à Fourier » , s’écrie en terminant M. Veber, « Gloire au poète de la compatissance universelle , au prophète de l’union entre les nations, et du bonheur terrestre par la justice et la solidarité! Gloire à l'apôtre de la libre harmonie parmi les hommes.»
- Des applaudissements répétés saluent cette péroraison.
- M. John Labusquière, vice-président du Conseil municipal , prend, au nom de la ville de Paris, possession du monument.
- Dans son discours d’une belle allure et d’un généreux souffle , M. Labusquière, comme M. Veber , s’attache à montrer en Fourier « un des précurseurs le plus merveilleusement doués du socialisme contemporain, méthodique, qui entend tirer des phénomènes économiques les éléments mêmes de la préparation et de la réalisation de l’harmonie sociale, dans une République où le travail affranchi sera la loi commune; où tous les êtres humains trouveront paix, justice, égalité, bonheur. »
- D’autres orateurs ont pris la parole : M. Ladousse, au nom de la Chambre consultative des Associations ouvrières de production : M. Alhaiza, au nom de Forgane la « Rénovation » ; M. Ledrain, au nom du Comité.
- Les allocutions de ces hommes éminemment qualifiés pour parler de Fourier, sont des plus instructives, mais nous avons tenu , dès à présent, à mettre en relief le significatif hommage rendu, au nom de la ville de Paris, par deux socialistes militants au génial penseur dont Godin a pu dire qu’il avait élaboré le plus vaste système qui soit jamais sorti du cerveau d’un homme.
- La cérémonie s’est terminée par la lecture de quelques
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- belles poésies où Mme Hammer, MM. Fabre des Essartset Edouard Francklin glorifient Fourier et son oeuvre.
- Pour que renseignement qui ressortait de cette magnifique fête fût complet et durable, le Comité avait fait distribuer aux assistants une petite brochure contenant quelques aperçus sur Fourier et sa doctrine.
- Deux belles photogravures ornent la couverture. L’une représente le monument élevé à Fourier, l’au-tre une splendide vue d’ensemble du Familistère : habitations, ateliers et magasins de l’usine, services divers, théâtre, écoles, bains et lavoirs, etc.
- Du reste, parmi les réalisations dont se fait honneur l’Ecole sociétaire, la brochure du Comité mentionne tant au point de vue de la réforme architecturale préconisée par Fourier, qu’au point de vue de ses idées sur l’association, l’éducation nouvelle, etc., le Familistère, ce prototype de l’habitation unitaire dont les avantages n’échappent qu’aux esprits superficiels, son association où la formule « Travail, capital et talent a fait des merveilles », son théâtre, ses écoles, sa nourrice-rie, son pouponnât, son bambinat, en un mot tous les éléments réunis par Godin , et qui portent tous à bon droit sa marque pour satisfaire dans la mesure du possible tous les besoins légitimes, physiques et moraux de l’enfance, de l’âge mûr et de la vieillesse, de façon à constituer pour la classe ouvrière les « Equivalents de la Richesse ».
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- NECROLOGIE
- Charles Goûté et Paul-Emile Laviron.
- On pourrait faire une application particulière aux deux disparus dont nous venons d’écrire les noms des paroles émues par lesquelles M. John Labusquière terminait son discours à la cérémonie de l’inauguration de la statue de Charles Fourier :
- « Combien ils seraient heureux, si la mort ne les avait emportés , les propagandistes sociétaires, s’ils pouvaient assister à cette cérémonie, retrouver dans une œuvre fort expressive, le maître qu’ils aimèrent et qui, en son attitude calme, méditative, semble encore rêver à l’avenir ! »
- Dimanche 28 mai ont eu lieu à Ouchamps (Loir-et-Cher) les obsèques de M. Charles Goûté ; une foule considérable que l’on peut évaluer à 1200 personnes suivait le corbillard.
- Le maire d’Ouchamps et le maire de Blois ont fait tous deux l’éloge de ce dévoué citoyen qui était un disciple zélé (de Charles Fourier.
- Quand on parlait de lui on disait : c’est un homme juste !
- C’est un bel éloge dans les temps où nous vivons !
- Voici la fin du discours du maire de Blois :
- « Les hommes, qui comme Charles Goûté ont eu dans la vie un idéal qu’ils ont poursuivi sans pouvoir le réaliser, laissent à ceux qui leur survivent, à leurs amis et surtout à leurs enfants un grand exemple à imiter : Marcher dans la voie du bien, de l’amélioration morale et matérielle de l’humanité, considérer tous les hommes comme des frères et penser que nul n’a le droit d’être heureux tant qu’un membre de la famille humaine est exposé à la souffrance et à la faim.
- « Si ce sont là les pensées de ceux qui lui survivent, son esprit dégagé de la matière, les suivra joyeux en attendant la réunion qui, fatalement, doit s’opérer dans un temps plus ou moins éloigné.
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- NÉCROLOGIE
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- « Ami Goûté, au nom do l’Ecole sociétaire fouriériste, au nom des spiritualistes, qui partagent une partie de ces croyances je ne te dis pas adieu, mais : Au revoir. »
- Un autre disciple de Fourier, ami d’enfance de Proudhon, et plus tard son commentateur, Paul-Emile Laviron, vient de mourir à Paris, à l’âge de quatre-vingt-neuf ans. Laviron fut l’apôtre d’un principe : le droit des travailleurs à la Retraite.
- Durant un quart de siècle, il employa toute la volonté de son caractère, toute la vigueur de son tempérament, à l’étude, au développement, à la propagande de la question des Retraites ouvrières.
- Et, tandis qu’il obtenait, par son infatigable ténacité la consécration parlementaire du principe, d’autre part il dégageait, par l’action théorique , la confusion existante entre le Droit naturel — et le Droit écrit — entre le Droit primordial de jouir delà valeur de son travail, et le Droit arbitraire de profiter du travail d’autrui. Laviron a consigné, dans son Livre sur Le Droit des travailleurs à la Retraite, des observations irréfutables :
- « L’ouvrier resté prolétaire n’a point consommé c tout ce qu’il a produit; la plus-value réalisée sur le « travail effectué n’a pas été réalisée dans l’intérêt « direct de celui qui l’a produit; cette plus-value a « profité à la société prise dans son ensemble ; confon-« due avec la masse des revenus capitalisés, et aug-« mente, ainsi, la richesse nationale; il est donc « rigoureusement équitable que les Pensions des labo-« rieux usés ou démonétisés, deviennent une charge « sociale aussi rationnelle que l’instruction, la justice, « l’armée, etc. »
- Paul-Emile Laviron, nature robuste, a gardé jusqu’aux dernières années, malgré un affaiblissement de la vue, la pensée lucide et ferme ; nous devons au dé-voûment d’une de ses parentes, Mme Jannin, qui fut son secrétaire et collaborateur, la mise au point des écrits sociologistes de cet homme de bien.
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- LE DEVOIE
- Hommage à la mémoire du fondateur du Familistère
- La rue Godin à Nimes
- Il y a quelques années la petite ville de Guise, où s’élève le Familistère fondé par J.-B. A. Godin, payait sa dette de reconnaissance à la mémoire de l’homme qui l’avait dotée d’une des plus grandes industries qu’il y ait en France, en donnant à l’une de ses rues le nom d’André Godin.
- Aujourd'hui, c’est une des plus importantes villes de France qui vient rendre un hommage identique à la mémoire du Fondateur du Familistère, de l’un des initiateurs de l’association du travail et du capital.
- Dans une de ses dernières séances, en effet, le Conseil municipal de Nimes (Gard), après avoir décidé de donner les noms des philosophes Condorcet, Descartes, Diderot, Spinosa et d’Alembert à cinq nouvelles rues de la ville, a également décidé que la ruelle des Saintes-Maries prendra le nom de rue Godin.
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- LE MOUVEMENT FEMINISTE
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- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- La condition des femmes en Belgique
- Voici les principales dispositions d’une proposition de loi que la Chambre belge vient de prendre en considération sur l’initiative de M. Desmet de Naeyer :
- La femme mariée, placée sous un régime qui confère à son mari l’administration de ses biens pourra, néanmoins, se faire ouvrir un livret à la Caisse d’épargne sans l’assistance de son mari. Mais elle ne sera admise à retirer, sans cette assistance, et sauf opposition du mari, qu’une somme de 100 fr. par mois (somme paraissant nécessaire au législateur pour payer les frais d’un ménage ouvrier, au fur et à mesure qu’ils se produiront.) •
- La main-levée de l’opposition du mari pourra être ordonnée par le juge en cas d’inconduite notoire du mari, ou si les époux sont séparés de fait.
- Le juge ne peut user de cette faculté si les fonds, quoique déposés au nom de la femme, sont cependant le bien propre du mari. En ce cas ce dernier devra fournir la preuve, s’il y a doute.
- En cas d’interdiction, d’absence ou d’empêchement de la femme, le mari pourra être autorisé à retirer les fonds déposés par elle jusqu’à concurrence d’une certaine somme à fixer d’après les circonstances.
- Deux articles de la proposition traitent de la situation du mineur vis-à-vis de la-Caisse d’épargne. Dans ses rapports avec la Caisse d’épargne le mineur émancipé sera considéré comme majeur. Le mineur, non émancipé pourra, lui aussi, se faire délivrer un livret sans l’intervention de son représentant légal. Il pourra, lui aussi, retirer seul les sommes inscrites au livret ainsi ouvert ; seulement ses retraits ne pourront dépasser 100 francs mensuellement ou plus du dixième du solde.
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- LE DEVOIR
- Les femmes conseillers municipaux en Angleterre
- La question de la nomination des femmes aux fonctions municipales est revenue devant la Chambre des communes, à l’occasion du bill divisant la ville de Londres en un certain nombre de grandes municipalités.
- Par 196 voix contre 161, la Chambre des communes a admis l’éligibilité des femmes aux fonctions de conseiller municipal et d’alderman.
- La proposition adoptée, et qui est de M. Courtney, porte que « ni le sexe, ni le mariage ne seraient une disqualification pour les fonctions de conseiller ou d’alderman des nouvelles municipalités. »
- Le cas de Mlle Chauvin... en Roumanie
- Mme Pella, -doctoresse en droit de la Faculté de Bruxelles, vient de passer avec succès son examen de libre pratique à la Faculté de Jassy (Roumanie). Elle va demander son inscription au barreau de Bucharest.
- Dans le cas où la Cour d’appel refuserait à Mrae Pella le droit de prêter le serment professionnel, elle se propose de se pourvoir en cassation.
- Souhaitons à Mme Pella des juges plus féministes, plus justes que ceux qui refusèrent à Mlle Chauvin l’exercice d’une profession à laquelle tout lui donnait droit.
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- Une jeune fille ingénieur.
- Une compagnie de chemins de fer vient d’engager une jeune fille comme ingénieur, dirigeant les travaux de création d’une nouvelle ligne. Cette jeune personne, Mlle E... a déjà travaillé à la construction de plusieurs voies ferrées.
- Le fait se passe en Russie.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- LA QUESTION DE LA PAIX
- Commission arbitrale anglo-vénézolane
- Le 15 juin, la commission arbitrale, chargée de trancher le différend entre la Grande-Bretagne et le Véné-zuela, a tenu sa première réunion au ministère des affaires étrangères.
- On se rappelle qu’en 1895, à la veille de l’ouverture des hostilités entre la Grande-Bretagne et le Véné-zuela, le cabinet de Washington déclara ouvertement à l’Angleterre qu’il s’opposerait, au besoin par la force, à tout envahissement du Yénézuela.
- Après de longues négociations, lord Salisbury accepta le principe de l’arbitrage et, à cet effet, les deux pays nommèrent chacun deux arbitres. Ceux-ci, à leur tour, choisirent un cinquième arbitre pour les départager, en cas de besoin.
- Les deux arbitres, choisis par le gouvernement anglais, sont : lord Russell Kellonen (lord chief justice of England) et « lord justice » Henn Collins.
- Le gouvernement vénézolan crut agir sagement en faisant porter son choix sur deux magistrats américains.
- Il désigna donc M. Fieller, président de la Cour suprême des Etats-Unis, et M. Brewer, membre de cette même Cour.
- Les avocats chargés des intérêts vénézolans sont MM. Harrison, ancien président des Etats-Unis ; Mallet-Prévost et Trécy-Soulé, avocats.
- Les quatre arbitres choisirent, d’un commun accord, comme cinquième arbitre, M. de Martens, professeur de droit international à l’Université impériale de Saint-Pétersbourg.
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- OUVRAGES REÇUS
- Condition du travail en Europe, par Mme Destriché, Officier d’Académie.
- Opuscule de 36 pages donnant des renseignements sur les conditions générales d’existence de l’ouvrier et sur les modes d’exécution du travail dans les pays suivants : Suisse — Espagne — Portugal — Italie — Suède — Norvège — Danemark — Angleterre — Belgique — Hollande — Russie — Allemagne et Autriche-Hongrie.
- Un coup d’œil sur les données de la concurrence asiatique et des Notes complémentaires terminent cette Etude (1).
- L’auteur conclut que l’évolution continue des sentiments d’amour humanitaire, engendre le progrès de la mutualité ; et que la mutualité conduira le travailleur à l’association.
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- Une échappée sur l’Infini, parEd. Grimard.
- Le livre porte en sous-titre ces trois mots : Vivre, mourir, revivre.
- L’auteur, Ed. Grimard, n’est pas un inconnu. Autrefois rédacteur scientifique de la Revue des Deux-Mondes, il a publié depuis chez Hetzel la Plante, la Goutte de sève, le Jardin d’acclimatation, l’Enfant et écrit encore, chez le même éditeur, dans son Magasin d’éducation.
- Le nouvel ouvrage de M. Grimard est en vente, au prix de 3 fr. 50, chez M. Leymarie, éditeur, 42, rue Saint-Jacques, Paris.
- f-
- # ^
- Coopérative productions of various countries 1899.
- — First catalogue issued by the international co-opéra-
- (1) Imprimerie A. Menier, Château du Loir, Sarthe.
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- OUVRAGES REÇUS 435
- tive Alliance, 15, Southampton Row, London W. C., on behalf of the British section of the Alliance.
- *
- * #
- La Laborieuse. — L’Association Ouvrière La Laborieuse vient de publier le rapport sur les travaux de l’association du 31 octobre 1897 au 31 décembre 1898, ainsi que les discours prononcés au banquet anniversaire présidé par M. Charles Gide.
- Cette publication est une merveille d’imprimerie qui donnera une idée du talent artistique des ouvriers associés de La Laborieuse.
- Elle est destinée aux amis de l’association.
- Un exemplaire a été envoyé au secrétaire général de l’Union Coopérative à Paris, 1, rue Christine, le citoyen Soria, en témoignage de reconnaissance au Comité Central qui a bien voulu charger La Laborieuse de la publication de l’Almanach de la Coopération pour 1900.
- Le Comité Central, en prenant cette décision, a voulu donner aux ouvriers associés de Nimes un encouragement et répondre aux critiques des Sociétés de province qui se plaignent que les associations de Paris sont seules favorisées.
- Les associés de l’Imprimerie Coopérative de la rue Cadet, à Paris, (imprimerie du Comité Central), ont des sentiments trop élevés pour ne pas approuver cette mesure prise, pour cette année, en faveur de leur soeur cadette.
- Un exemplaire de la publication de La Laborieuse sera envoyé à tous ceux qui le demanderont à M. Gignoux, rue Godin, à Nimes, directeur de l’association ; mais il faut se presser, il n’y a que 300 exemplaires disponibles.
- Les amis de l’imprimerie à Nimes pourront feuilleter cette petite brochure chezM. Lavagne, libraire, qui veut bien l’exposer dans sa vitrine.
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- FAMILY
- par Hector JHALOT
- Ouvrage oouronné par l’Académie française
- {Suite)
- « C’est miracle qu’il n’ait pas versé dix fois le patron, dit Fabry, car il conduisait comme un fou...
- — Prononcez plutôt comme un saoul, répondit Mom-bleux en riant.
- — Il y a longtemps qu’il aurait dû être congédié.
- — Et qu’il l’aurait été en effet sans certains appuis...>
- Elle devint tout oreilles, mais en s’efforçant de ne
- pas laisser paraître l’attention qu’elle prêtait à ces paroles.
- « Il le payait cet appui.
- — Pouvait-il faire autrement ?
- — Il l’aurait pu s’il n’avait pas donné barre sur lui : on est fort pour résister à toutes les pressions d’où qu’elles viennent, quand on marche droit.
- — C’était là le diable pour lui de marcher droit.
- — Êtes-vous sûr qu’on ne l’a pas encouragé dans son vice, au lieu de le prévenir qu’un jour ou l’autre il se ferait renvoyer?
- — Je pense qu’on a dû faire une drôle de mine quand on ne l’a pas vu revenir : j’aurais voulu être.là.
- — On s’arrangera pour le remplacer par un autre qui espionne et rapporte aussi bien.
- — C’est tout de même étonnant que celui qui est victime de cet espionnage ne le devine pas et ne comprenne pas que ce merveilleux accord d’idées dont on se vante, que cette intuition extraordinaire ne sont que le résultat de savantes préparations : qu’on me rapporte que vous avez ce matin exprimé l’opinion que le foie de veau aux carottes était une bonne chose, et je n’aurai
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- pas grand mérite à vous dire ce soir que je suppose que vous aimez le veau aux carottes. »
- Ils se mirent à rire en se regardant d’un air goguenard.
- Si Perrine avait eu besoin d’une clé pour deviner les noms qu’ils ne prononçaient pas, ce mot « je suppose » la lui eût mise aux mains ; mais tout de suite elle avait compris que le « on » qui organisait l’espionnage était Talouel, et celui qui le subissait M. Vulfran.
- « Enfin quel plaisir peut-il trouver à toutes ces histoires? demanda Mombleux.
- — Comment, quel plaisir ? On est envieux ou on ne l’est pas ; de même on n’est ou l’on n’est pas ambitieux. Eh bien, il se rencontre qu’on est envieux et encore plus ambitieux. Parti de rien, c’est-à-dire d’ouvrier, on est devenu le second dans une maison qui, à la tête de l’industrie française, fait plus de douze millions de bénéfices par an, et l’ambition vous est venue de passer du second rang au premier; est-ce que cela ne s’est pas déjà produit, et n’a-t-on pas vu de simples commis remplacer des fondateurs de maisons considérables? Quand on a vu que les circonstances , les malheurs de famille, la maladie , pouvaient un jour ou l’autre mettre le chef dans l’impossibilité de continuer à la diriger, on s’est arrangé pour se rendre indispensable, et s’imposer comme le seul qui fût de taille à porter ce fardeau écrasant. La meilleure méthode pour en arriver là n’était-elle pas de faire la conquête de celui qu’on espérait remplacer, en lui prouvant du matin au soir qu’on était d’une capacité, d’une force d’intelligence, d’une aptitude aux affaires au delà de l’ordinaire? De là le besoin de savoir à l’avance ce qu’a dit le chef, ce qu’il a fait, ce qu’il pense, de manière à être toujours en accord parfait avec lui, et même de paraître le devancer; si bien que quand on dit : « Je suppose que vous voudriez bienananger du veau aux carottes >, la répons© obligée soit : « Parfaitement ».
- De nouveau ils se mirent à rire, et pendant que Zénobie changeait les assiettes pour le dessert ils gardé-
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- rent un silence prudent; mais lorsqu’elle fut sortie, ils reprirent leur entretien comme s’ils n'admettaient pas que cette petite qui mangeait silencieusement dans son coin pût en deviner les dessous qu’ils brouillaient à dessein.
- « Et si le disparu reparaissait? dit Mombleux.
- — C’est ce que tout le monde doit souhaiter. Mais s’il ne reparaît pas, c’est qu’il a de bonnes raisons pour ça, comme d’être mort probablement.
- — C’est égal, une pareille ambition chez ce bonhomme est raide tout de même, quand on sait ce qu’il est, et aussi ce qu’est la maison qu’il voudrait faire sienne.
- — Si l’ambitieux se rendait un juste compte de la distance qui le sépare du but visé, le plus souvent il ne se mettrait pas en route. En tout cas, ne vous trompez pas sur notre bonhomme, qui est beaucoup plus tort que vous ne croyez, si l’on compare son point de départ à son point d’arrivée.
- — Ce n’est pas lui qui a amené la disparition de celui dont il compte prendre la place.
- — Qui sait s’il n’a pas continué à provoquer cette disparition ou à la faire durer ?
- — Vous croyez ?
- — Nous n’étions ici ni l’un ni l’autre à ce moment, nous ne pouvons donc pas savoir ce qui s’est passé; mais étant donné le caractère du personnage, il est vraisemblable d’admettre qu’un événement de cette gravité n’a pas dû se produire sans qu’il ait travaillé à envenimer les choses de façon à les incliner du côté de son intérêt.
- — Je n’avais pas pensé à cela, tiens, tiens !
- — Pensez-y, et rendez-vous compte du rôle, je ne dis pas qu’il a joué, mais qu’il a pu jouer en voyant l’importance que cette disparition lui permettait de prendre.
- — Il est certain qu’à ce moment il pouvait ne pas prévoir que d’autres hériteraient de la place du disparu;
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- mais maintenant que cette place est occupée, quelles espérances peut-il garder?
- — Quand ce ne serait que celle que cette occupation n’est pas aussi solide qu’elle en a l'air. Et de fait est-elle si solide que ça?
- — Vous croyez...
- — J’ai cru en arrivant ici qu’elle l’était ; mais depuis j’ai vu par bien des petites choses, que vous avez pu remarquer vous-même, qu’il se fait un travail souterrain à propos de tout, comme à propos de rien , qu’on devine, plutôt qu’on ne le suit, dont le but certainement est de rendre cette occupation intolérable. Y parviendra-t-on? D’un côté arrivera-t-on à leur rendre la vie tellement insupportable qu’ils préfèrent, de guerre lasse, se retirer ? De l’autre trouvera-t-on moyen de les faire renvoyer? Je n’en sais rien.
- — Renvoyer ! Vous n’y pensez pas.
- — Evidemment s’ils ne donnent pas prise à des attaques sérieuses, ce sera impossible. Mais si dans la confiance que leur inspire leur situation ils ne se gardent pas; s’ils ne se tiennent pas toujours sur la défensive; s’ils commettent des fautes, et qui n’en commet pas ? alors surtout qu’on est tout-puissant et qu’on a lieu de croire l’avenir assuré, je ne dis pas que nous n’assisterons pas à des révolutions intéressantes.
- — Pas intéressantes pour moi les révolutions , vous savez.
- — Je ne crois pas que j’aurais plus que vous à y gagner; mais que pouvons-nous contre leur marche? Prendre parti pour celui-ci? Prendre parti pour celui-là? Ma foi non. D’autant mieux qu’en réalité mes sympathies sont pour celui dont on vise l’héritage, en escomptant une maladie qui doit, semble-t-il aux uns et autres , le faire disparaître bientôt ; ce qui, pour moi, n'est pas du tout prouvé.
- — Ni pour moi.
- — D’ailleurs on ne m’a jamais demandé nettement mon concours, et je ne suis pas homme à l’offrir.
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- — Ni moi non plus.
- — Je m’en tiens au rôle de spectateur, et quand je
- vois un des personnages de la pièce qui se joue sous nos yeux entreprendre une lutte qui semble impossible aussi bien que folle, n’ayant pour lui que son audace, son énergie...
- — Sa canaillerie.
- — Si vous voulez je le dirai avec vous, cela m’intéresse, bien que je n’ignore pas que, dans cette lutte, des coups seront donnés qui pourront m’atteindre. Voilà pourquoi j’étudie .ce personnage, qui n’a pas que des côtés tragiques, mais qui en a aussi de comiques, comme il convient d’ailleurs dans un drame bien fait.
- — Moi je ne le trouve pas comique du tout,
- — Comment, vous ne trouvez pas personnage comique un homme qui à vingt ans savait à peine lire et signer son nom, et qui a assez courageusement travaillé pour acquérir une calligraphie et une orthographe impeccables, qui lui permettent de reprendre tout le monde ni plus ni moins qu’un maître d’école ?
- — Ma foi, je trouve ça' remarquable.
- — Moi aussi je trouve ça remarquable, mais le comique c’est que l’éducation n’a pas marché parallèlement avec cette instruction primaire, que le bonhomme s’imagine être tout dans le monde, si bien que malgré sa belle écriture et son orthographe féroce, je ne peux pas m’empêcher de rire quand je l’entends faire usage de son langage distingué dans lequel les haricots sont « des flageolets » et les citrouilles « des potirons » ; nous nous contentons de soupe, lui ne mange que « du potage » ; quand je veux savoir si vous avez été vous promener, je vous demande : « Avez-vous été vous promener? > lui vous dit: «Allâtes-vous à la promenade? Qu’éprouvâtes-vous ? Nous voyageâmes. » Et quand je vois qu’avec ces beaux mots il se croit supérieur à tout le monde, je me dis que s’il devient maître des usines qu’il convoite, ce qui est possible, sénateur, administrateur de grandes compagnies, il voudra sans doute
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- se faire nommer de l’Académie française, et ne comprendra pas qu’on ne l’accueille point. »
- A ce moment Rosalie entra dans la salle et demanda à Perrine si elle ne voulait pas faire une course dans le Village, Comment refuser? Il y avait longtemps déjà quelle avait fini de dîner, et rester à sa place eût pu éveiller des suppositions qu’elle devait éviter de faire naître, si elle voulait qu’on continuât de parler librement devant elle.
- La soirée étant douce et les gens restant assis dans la rue en bavardant de porte en porte, Rosalie aurait voulu flâner et transformer sa course en promenade ; mais Perrine ne se prêta pas à cette fantaisie, elle prétexta la fatigue pour rentrer.
- En réalité ce qu’elle voulait c’était réfléchir, non dormir , et dans la tranquillité de sa petite chambre, la porte close, se rendre compte de sa situation, et de la conduite qu’elle allait avoir à tenir.
- Déjà pendant la soirée où elle avait entendu ses camarades de chambrée parler de Talouel, elle avait pu se le représenter comme un homme redoutable ; depuis , quand il s’était adressé à elle pour qu’elle lui dît « toute la vérité sur les bêtises de Fabry » , en ajoutant qu’il était le maître et qu’en cette qualité il devait tout savoir, elle avait vu comment cet homme redoutable établissait sa puissance, et quels moyens il employait ; cependant tout cela n’était rien à côté de ce que révélait l’entretien qu’elle venait d’entendre.
- Qu’il voulût avoir l’autorité d’un tyran à côté, au-dessus même de M. Vulfran, cela elle le savait; mais qu’il espérât remplacer un jour le tout-puissant maître des usines de Maraucourt, et que depuis longtemps il travaillât dans ce but, cela elle ne l’avait pas imaginé.
- Et pourtant c’était ce qui résultait de la conversation de l’ingénieur et de Mombleux, en situation de savoir mieux que personne ce qui se passait, de juger les choses et les hommes et d’en parler.
- Ainsi le on qu’ils n’avaient pas autrement désigné,
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- devait s’arranger pour remplacer par un autre l’espion qu’il venait de perdre; mais cet autre c’était elle-même qui prenait la place de Guillaume.
- Comment allait-elle se défendre ?
- Sa situation n’était-elle pas effrayante ? Et elle n’était qu'une enfant, sans expérience, comme sans appui.
- Cette question elle se l’était déjà posée, mais non dans les mêmes conditions que maintenant.
- Et assise sur son lit, car il lui était impossible de rester couchée, tant son angoisse était énervante, elle se répétait mot à mot ce qu’elle avait entendu :
- » Qui sait s’il n’a pas contribué à provoquer l’absence du disparu , et à la faire durer.
- — La place qu’ont prise ceux qui doivent remplacer ce disparu, est-elle aussi solidement occupée qu'on croit, et ne se fait-il pas un travail souterrain pour les obliger à l’abandonner, soit en les forçant à se retirer, soit en les faisant renvoyer ? »
- S’il avait cette puissance de faire renvoyer ceux qui semblaient désignés pour remplacer le maître, que ne pourrait-il pas contre elle qui n’était rien, si elle essayait de lui résister, et se refusait à devenir l’espionne qu’il voulait qu’elle fût !
- Comment ne donnerait-elle pas barre sur elle ?
- Elle passa une partie de la nuit à agiter ces questions, mais quand à la fin la fatigue la coucha sur son oreiller , elle n’en avait vu que les difficultés sans leur trouver une seule réponse rassurante.
- XXX
- La première occupation de M. Vulfran en arrivant le matin à ses bureaux était d’ouvrir son courrier, qu’un garçon allait chercher à la poste et déposait sur la table en deux tas, celui de la France et celui de l’étranger. Autrefois il décachetait lui-même toute sa correspondance française, et dictait à un employé les annotations que chaque lettre comportait, pour les réponses à
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- faire ou les ordres à donner; mais depuis qu’il était aveugle il se faisait assister dans ce travail par ses neveux et par Talouel, qui lisaient les lettres à haute voix et les annotaient ; pour les lettres étrangères, depuis la maladie de Bendit, après les avoir ouvertes on les transmettait à Fabry si elles étaient anglaises, allemandes à Mombleux.
- Le matin qui suivit l’entretien entre Fabry et Mombleux qui avait ému Perrine si violemment, M. Vulfran, Théodore, Casimir et Talouel étaient occupés à ce travail de la correspondance, quand Théodore, qui ouvrait les lettres étrangères, en annonçant le lieu d’où elles étaient écrites, dit :
- « Une lettre de Dakka, 29 mai.
- — En français, demanda M. Vulfran.
- — Non , en anglais.
- — La signature ?
- — Pas très lisible, quelque chose comme Feldes, Faldes, Fildes, précédé d’un mot que je ne peux pas lire ; quatre pages ; votre nom revient plusieurs fois ; à transmettre à M. Fabry, n’est-ce pas ?
- — Non ; me la donner. »
- En même temps Théodore et Talouel regardèrent M. Vulfran , mais en voyant qu’ils avaient l’un et l’autre surpris le mouvement qui venait de leur échapper, et trahissait une même curiosité, ils prirent un air indifférent.
- « Je mets la lettre sur votre table, dit Théodore.
- — Non, donne-la-moi. »
- Bientôt le travail prit fin, et le commis se retira en emportant la correspondance annotée ; Théodore et Talouel voulurent alors demander à M. Vulfran ses instructions sur plusieurs sujets , mais il les renvoya, et aussitôt qu’ils furent partis il sonna Perrine.
- Instantanément elle arriva.
- « Qu’est-ce que c’est que cette lettre ? » demanda M. Vulfran.
- Elle prit la lettre qu’il lui tendait et jeta les yeux
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- dessus; s’il avait pu la voir, il aurait constaté qu'elle pâlissait et que ses mains tremblaient.
- « C’est une lettre en anglais datée de Dakka du 29 mai.
- — La signature? »
- Elle la retourna :
- « Le père Fildes.
- — Tu en es certaine ?
- — Oui, monsieur, le père Fildes.
- — Que dit-elle?
- — Voulez-vous me permettre d’en lire quelques lignes avant de répondre?
- — Sans doute, mais vite. »
- Elle eût voulu obéir à cet ordre, cependant son émotion , au lieu de se calmer, s’était accrue, les mots dansaient devant ses yeux troubles.
- « Eh bien? demanda M. Vulfran d’une voix impatiente.
- — Monsieur, cela est difficile à lire, et difficile aussi à comprendre : les phrases sont longues.
- — Ne traduis pas, analyse simplement ; de quoi s’agit-il? »
- Un certain temps s’écoula encore avant qu’elle répondit ; enfin elle dit :
- « Le père Fildes explique que le père Leclerc à qui vous aviez écrit est mort, et que lui-même chargé par le père Leclerc de vous répondre, en a été empêché par une absence, et aussi par la difficulté de réunir les ren-• seignements que vous demandez ; il s’excuse de vous écrire en anglais, mais il ne possède qu’imparfaitement votre belle langue.
- — Ces renseignements ! s’écria M. Vulfran.
- — Mais, monsieur, je n’en suis pas encore là. »
- Bien que cette réponse eût été faite sur le ton d’une extrême douceur, il sentit qu’il ne gagnerait rien à la bousculer.
- « Tu as raison, dit-il, ce n’est pas une lettre française que tu lis ; il faut que tu la comprennes avant de me l'expliquer. Voilà ce que tu vas faire : tu vas prendre cette lettre et aller dans le bureau de Bendit, où tufia
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- traduiras aussi fidèlement que possible, en écrivant ta traduction que tu me liras... Ne perds pas une minute. J’ai hâte, tu le vois, de savoir ce qu’elle contient. »
- Elle s’éloignait, il la retint :
- «Ecoutebien.il s’agit, dans cette lettre, d’affaires personnelles qui ne doivent être connues de personne ; tu entends, de personne; quoi qu’on te demande, s’il se trouve quelqu’un qui ose t’interroger, tu * ne dois donc rien dire, mais même ne laisser rien deviner. Tu vois la confiance que je mets en toi ; je compte que tu t’en montreras digne ; si tu me sers fidèlement, sois certaine que tu t’en trouveras bien.
- — Je vous promets, monsieur, de tout faire pour mériter cette confiance.
- — Va vite et fais vite. »
- Malgré cette recommandation, elle ne se mit pas tout de suite à écrire sa traduction, mais elle lut la lettre d’un bout à l’autre , la relut, et ce fut seulement après cela qu’elle prit une grande feuille de papier et commença.
- « Dakka, 29 mai.
- « Très honoré monsieur,
- « J’ai le vif chagrin de vous apprendre que nous avons eu la douleur de perdre notre révérend père Leclerc à qui vous aviez bien voulu demander certains renseignements, auxquels vous paraissez attacher une importance qui me décide à vous répondre à sa place, en m’excusant de n’avoir pas pu le faire plus tôt, empêché que j’ai été par des voyages dans l’intérieur, et retardé d’autre part par les difficultés, qu’après plus de douze ans écoulés, j’ai éprouvé à réunir ces renseignements d’une façon un peu précise ; je fais donc appel à toute votre bienveillance pour qu’elle me pardonne ce retard involontaire, et aussi de vous écrire en anglais ; la connaissance imparfaite de votre belle langue en est seule la cause. »
- Après avoir écrit cette phrase qui était véritablement longue, comme elle l’avait dit à M. Yulfran, et qui par
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- LE DEVOIR
- cela seul présentait de réelles difficultés pour être mise au net, elle s’arrêta pour la relire et la corriger. Elle s’y appliquait de toutes les forces de son attention quand la porte de son bureau, qu’elle avait fermée, s’ouvrit devant Théodore Paindavoine qui entra et lui demanda un dictionnaire anglais-français.
- Justement elle avait ce dictionnaire ouvert devant elle; elle le ferma et le tendit à Théodore.
- « Ne vous en serviez-vous pas ? dit celui-ci en venant près d’elle.
- — Oui, mais je peux m’en passer.
- — Comment cela ?
- — J’en ai plus besoin pour l’orthographe des mots français que pour le sens des mots anglais, un dictionnaire français le remplacera très bien. »
- Elle le sentait sur son dos, et bien qu’elle ne pût pas voir ses yeux n’osant pas se retourner, elle devinait qu’ils lisaient par-dessus son épaule.
- « C’est la lettre de Dakka que vous traduisez ? »
- Elle fut surprise qu’il connût cette lettre qui devait rester si rigoureusement secrète. Mais tout de suite elle réfléchit que c’était peut-être pour la connaître qu’il l’interrogeait, et cela paraissait d’autant plus probable que le dictionnaire semblait être un prétexte : pourquoi aurait-il besoin d’un dictionnaire anglais-français puisqu’il ne savait pas un mot d’anglais ?
- « Oui, monsieur, dit-elle.
- — Et cela va bien cette traduction ? »
- Elle sentit qu’il se penchait sur elle, car il avait la vue basse; alors vivement elle tourna son papier de façon à ce qu’il ne le vît que de côté.
- € Oh ! je vous en prie, monsieur, ne lisez pas, cela ne va pas du tout, je cherche,... c’est un brouillon.
- — Cela ne fait rien.
- — Si, monsieur, cela fait beaucoup, j’aurais honte. »
- suivre.)
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- assurances mutuelles
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- Société du Familistère. - Assurances mutuelles
- MOUVEMENT D’AVRIL 1899
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes....... 2.102 95)
- Subvention de la Société.......... 350 30 > 2.744 70
- Malfaçons et divers............... 291 45)
- Dépenses..................................... 2.760 40
- Déficit en avril....
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes....... 489 80 J
- Subvention de la Société.......... 158 85 > 654 85
- Divers......................... .. 6 20 j
- Dépenses...................... ................ 1.008 75
- Déficit en avril.. ......353 90
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et divers 5.624 32)
- Intérêts des comptes courants et > 9.918 32
- du titre d’épargne.... ..... 4.294 » )
- Dépenses :
- 120 Retraités définitifs......... 7.561 »\
- 9 — provisoires............. 473 » /
- Nécessaire à la subsistance...... 2.596 90 > 12.697 65
- Allocations auxfamilP des réservistes 35
- Divers, appointem., médecins, etc. 1.031 75 /
- Déficit en avril 2.779 33
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes 508 » ) Subvention de la Société et divers. 242 85 j Dépenses 750 85 791 34
- Déficit en avril... 40 49
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er juillet au 30 avril 1899.. 115.114 91 » individuelles » » » .. 32.674 55 Dépenses » » » Excédent des dépenses sur les recettes... Jl47.789 46 153.838 73 6.049 27
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE MAI 1899
- Naissances :
- 4 Mai. — Boulard Marcel-Henri, fils de Boulard Léopold et de Carton Louise ;
- 11 — Garbe Maurice-Emile, fils de Garbe Léon
- et de Godelle Marie.
- Décès :
- Néant.
- Le Secrétaire, A. Houdin.
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nimes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE COMPLÈTE
- Glorification du Travail. Emancipation des Travailleurs.
- XXI
- Répartition des bénéfices de la production.
- J.-B.-A. Godin, par les articles 10 à 14 de son projet de statuts (2) à l’intention des associations à fonder sur le domaine de' la Société de colonisation, prescrivait, qu’après acquittement des charges sociales et paiement des salaires convenus pour le travail et des intérêts également convenus pour le capital, la répartition des bénéfices restants se ferait «au prorata des salaires et des intérêts. »
- Ce mode de répartition qu’il proposait dès février 1854, Godin le reprit et le développa en 1871 dans son volume Solutions sociales et, finalement, le traduisit en pratique dans l’association du Familistère, 1880.
- L’importance de la question nous porte à donner ici les quelques informations historiques en notre possession* sur la matière.
- L’Ecole sociétaire énumérait trois facultés industrielles entre lesquelles devait s’opérer la répartition des bénéfices. Ces trois facultés étaient : le Capital, le Travail et le Talent.
- Godin, dans son volume Solutions sociales, range le Talent sous le titre Invention et ajoute, aux trois fac-
- (11 Lire le Devoir depuis le mois de mars 1891, tome 15, page 129. (2) Chap. XX, p. 390, Devoir de juillet dernier.
- 1
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- teurs proclamés par l’Ecole sociétaire, la Production* naturelle. Ecoutons son raisonnement (1) :
- « Principe de répartition.
- « C’est à la réunion des quatre éléments producteurs : Travail, Capital, Invention et Production naturelle qu’est dû tout ce qui est nécessaire à la vie humaine... Ce sont donc quatre termes à unir dans une répartition équitable...
- « Le prix du Travail se règle par des conventions, lorsqu’il se rapporte à une œuvre exceptionnelle ou inconnue. Il se règle par des tarifs et des usages lorsqu’il s’agit d’une œuvre souvent renouvelée, dont l’objet et la valeur sont bien déterminés , ou encore suivant la durée du temps qui y est employé.
- « Le Capital qui se livre ou se prête rend à la production un service qui se reconnaît par l’intérêt. Cet intérêt varie suivant importance du service ; il se règle par des conventions ; et même, à défaut de conventions, par la loi.
- « L’Invention, le génie, la capacité ont droit à une prime proportionnée à l’importance des nouveaux produits qu’ils ont découverts ou rendu plus faciles à exécuter.
- « La Production naturelle légitime le droit social de chacun : elle constitue la part nécessaire pour assurer la protection due aux faibles et le respect de la liberté et du progrès de la vie en chacun de nous. Dans l’état actuel de nos sociétés, l’impôt, les assurances, les fonds de secours mutuels en sont une faible représentation.
- « Le travail, le capital et l’invention étant les moyens de production propres à l’homme, c’est sur la proportionnalité de leur concours que la répartition peut s’établir. Le droit social de tous étant la représentation
- (1) Solutions sociales, 1871, chap. XVII, p. 333 à 336.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES 45i
- du droit au fonds commun de la nature, il a pour mesure le minimum indispensable aux besoins de ceux qui ne peuvent vivre de leurs ressources personnelles.
- « Ces principes généraux une fois posés, on peut concevoir leur application dans la répartition.
- « Les salaires, l’intérêt et les primes sont prélevés avant tout sur la partie disponible des produits ; les bénéfices généraux sont ensuite répartis à la réserve sociale, au travail, au capital, et à l’invention, proportionnellement à leur droit légitime représenté par :
- « Les salaires du travail,
- « L’intérêt du capital,
- « Les primes de l’invention,
- « La part des besoins sociaux. »
- Dans le titre 1er : Déclaration de principes des statuts de la Société du Familistère (1), Godin ajoute à la production naturelle le domaine public et unifie les deux comme base de la part des besoins sociaux dans la répartition équitable des bénéfices de la production.
- La plus lointaine expression que nous ayons vue de l’idée de faire intervenir dans le partage des bénéfices, le capital sur la base seulement de ses intérêts et le travail sur la base du total des appointements et salaires se trouve dans le premier journal de l’Ecole sociétaire : « La réforme industrielle ou le Phalanstère » , n° 26, en date du 22 novembre 1832.
- Au cours du projet d’acte pour la fondation d’une colonie sociétaire à Condé sur Vesgres, il est dit (art. 38) qu’après paiement :
- 1° Des salaires aux ouvriers;
- 2<> Des traitements aux employés ;
- (1) Mutualité sociale, édition, page 87.
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- LE DEVOIR
- 3° Des intérêts aux actions, s’il y a excédant, cet excédant « augmentera proportionnellement le minimum des salaires, le minimum des traitements et le minimum des intérêts des actionnaires. »
- La même chose est répétée dans l’acte définitif du 11 juin 1833 (numéro de « La Réforme industrielle » , du 14 juin 1833, page 279.)
- Avant la date ci-dessus : Novembre 1832, il ne semble pas qu’on ait conçu la formule qui nous occupe. Dans le prospectus général du journal « Le Phalanstère » , juin 1832, au cours d’un projet de statuts pour la Société de fondation d’une phalange, on lit (art. 37), que « le bénéfice net sera réparti d’après le 'procédé sociétaire proportionnellement aux trois facultés industrielles : travail, capital, talent. »
- Cela ne dit pas quelle attribution sera faite à chacune de ces facultés. Il n’est précisé que ceci : « Sur le dividende du capital, il sera fait déduction aux actionnaires des 5 °/0 alloués pour intérêt sur le produit brut. »
- La formule : Travail, Capital et Talent était acceptée par les apôtres du mouvement fouriériste américain. Ainsi Park Godwin au cours des actes de la Convention nationale de 1844 (1), proposait comme type du mode de répartition des bénéfices dans les entreprises à créer : 5/12 au travail ;
- 3/12 au talent ;
- 4/12 au capital; ou autrement :
- 1 /3 au capital ;
- 2/3 au travail et talent.
- Nous avons donné (2) les indications formulées en
- (1) Chap. XVI, 2“ section, page 323, Devoir de juin 1898.
- (2) Chap. XVI, 3e section, p. 387 à 391, Devoir de juillet 1898.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- 1844, par The american industrial Union, en ce qui avait trait à l’organisation du travail ; et relevé, à titre d’exemple pratique, deux tableaux d’heures de travail et rangs d’exécution afférents à la tentative de Clarkson Phalanx.
- L’attribution de rangs aux travailleurs dans l’exécution d’une besogne donnée, était un moyen de faire une part spéciale au talent, de même que la répartition des travaux en trois classes : Nécessité, Utilité, Agrément, avec rémunération selon la classe, était aussi un moyen défaire part spéciale à des efforts qu’on jugeait devoir encourager ainsi.
- Nous ne pouvons que réitérer nos regrets (1) de n’avoir pas plus de renseignements sur ces faits de première importance en organisation sociale et notre espoir de voir, un jour, les manuscrits de Macdonald publiés in-extenso.
- Nos lecteurs savent qu’un certain nombre de tentatives, entre autres Wisconsin Phalanx (chap. XVI, 11e section) et North american Phalanx (même chapitre, 12e section) s’inspirèrent des indications de The american industrial Union. A Wisconsin Phalanx, les bénéfices annuels étaient répartis sur la base de 3/4 au travail, 1/4 au capital.
- En 1846, un écrivain français F. Vidal, traite la question qui nous occupe en un volume intitulé : « De la répartition des richesses ou de la justice distributive en économie sociale », ouvrage contenant l’examen critique des théories exposées soit par les Economistes, soit par les Socialistes.
- Ce livre fut publié à la librairie Capelle, 10, rue des Grès, Sorbonne, Paris. Il est remarquable à tous égards. C’est par une circonstance toute fortuite et récente que
- (1) Chap. XVI, 3c section, p. 391 à 393, Devoir de juillet 1898.
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- nous en avons eu connaissance. Aussi sommes-nous convaincue que Godin ne connaissait pas l’ouvrage de Vidal.
- Cependant la similitude des conclusions de F. Vidal et de celles traduites en acte par Godin est trop parfaite pour que nous n’ayons pas un mot à en dire ici. Et nous croyons être agréable à nos lecteurs en reproduisant les pages suivantes du livre de F. Vidal.
- P. 488. « Avant tout, il faut rendre les intérêts solidaires, associer tous les producteurs, si l’on ne peut associer et les producteurs et les consommateurs ; puis, ensuite, il faut distribuer les produits ou les bénéfices entre les associés.
- » Le capital aujourd’hui est prépondérant, il domine même d’une manière exclusive. Il ne s’agit donc pas tant de préciser et de limiter le droit rigoureux, que de proposer des conditions raisonnables, des conditions qui puissent être acceptées. Nous croyons, quant à nous, que le capital, simple instrument, ne devrait pouvoir prétendre à autre chose qu’à un loyer fixe ou intérêt annuel et à des frais d’entretien ; 'mais le capitaliste exigerait certainement davantage ; et, pour rendre l’accord possible, il faut transiger, faire des concessions. Nous admettrons donc le capital tout comme le travail, à participer proportionnellement aux produits, et nous poserons ainsi les bases de la répartition :
- » Pour le travail : 1° Un salaire fixe ou minimum garanti, variable selon la force, l’intelligence, l’habileté et l’activité de l’ouvrier ; 2° Dividende proportionnel au total des salaires gagnés dans l’année par chaque travailleur.
- « Pour le capital : 1° Intérêt fixe à 5 ou 4 °/0, selon le taux habituel du loyer des capitaux dans le pays ; 2° Dividende proportionnel au montant des intérêts annuels , et non pas proportionnel au chiffre du capital.
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- « Sur le bénéfice brut, on prélèverait d’abord les salaires ; on prélèverait ensuite tous les frais de production, l’entretien des outils, des machines, la prime d’assurance contre les sinistres de toute espèce, enfin l’intérêt même du capital. Tout le surplus formerait le bénéfice net.
- « Sur ce bénéfice net, 10 % seraient encore prélevés pour former un fonds de réserve, et dans l’intérêt des 1 capitalistes et dans l’intérêt des travailleurs. Enfin, tout l’excédant serait réparti entre le capital ou les capitalistes d’un côté, et les travailleurs de l’autre, proportionnellement aux intérêts annuels et aux salaires gagnés.
- « Nous voudrions que le capital, qu'il appartienne à un seul ou à plusieurs individus , fût divisé par actions et par coupons d’actions ; nous voudrions que les travailleurs eussent le privilège de pouvoir toujours devenir actionnaires, à l’aide de leurs économies; le privilège de pouvoir rembourser les capitalistes par voie de rachat, d’amortissement, ou de toute autre manière. Il importe que les ouvriers puissent arriver à la propriété , et devenir capitalistes comme les capitalistes peuvent se faire ouvriers, ingénieurs, etc. ; et le mieux serait que chacun pût en même temps participer aux bénéfices en raison de son travail et en raison de son capital. Alors il y aurait association complète et tous les intérêts deviendraient réellement solidaires. »
- Ainsi que le lecteur le sait, Godin devait répondre magistralement aux voeux de François Vidal.
- En janvier 1855, Victor Considérant, dans son projet de Convention provisoire (1) à destination du premier groupe d’immigrants au Texas, fait intervenir
- (1) « Au Texas ». Appendice, chapitre final, 1855.
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- (art. 13), (nous le verrons plus loin), dans la répartition des bénéfices, certaines catégories d’actions dites d’exploitation et les actions foncières pour leur chiffre nominal ou pour certains quantièmes ; puis, passant aux actions qu'il appelle ouvrières (celles provenant des économies des travailleurs), il propose de leur faire part dans les bénéfices « au prorata du capital représenté à 5 %, par l’intérêt, auquel elles ont droit.». » L’art. 13 ajoute :
- « Les travailleurs entrent dans le partage des bénéfices au prorata du capital qui donnerait, à 5 °/o, une rente égale à la somme qu’ils auront touchée dans l’année à titre de rétribution...»
- Au cours des explications sur ce projet, Considérant dit (1) :
- « Quant à la part faite au travail dans les bénéfices collectifs, il est très facile d’en comprendre le procédé d’attribution. Ce procédé repose sur ce raisonnement bien simple :
- « Si l'association stipule un intérêt minimum de 1,000 francs pour un capital actionnaire de 20,000 fr. (5°/o), c’est qu’elle considère que 1,000 francs est le ' prix minimum du service que lui rendent la disposition et l’emploi de ce capital pendant l’année.
- « Or, si elle a stipulé également 1,000 francs pour prix minimum du travail d’un de ses membres, c’est qu’elle estime que ce travail lui vaut juste autant, concourt pour autant à la création des produits que l’emploi du capital de 20,000 fr. En conséquence, il est juste de faire à ces deux éléments équivalents dans la production, un droit égal dans la répartition. »
- En d'autres termes (2) « le salaire du travailleur était
- (1) « Au Texas ». Appendice, chapitre final, 1855, p. 21.
- (2) Bulletin de la Société de colonisation européo-américaine au Texas, o'ctobre 1855.
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- considéré comme le simple intérêt quotidien d’un capital-travail, ayant [droit au partage des bénéfices avec le capital-argent. »
- Lorsqu’au mois d’août de la même année, 1855 (le fait viendra en son temps) Considérant eut à constituer au Texas une Société spéciale (1), il y institua statutairement des Bailleurs de fonds et des Bailleurs de travail. Les uns et les autres devaient recevoir, à titre de minimum, les premiers le tiers de l'intérêt, les seconds le tiers du salaire courants dans le pays et selon la classe (Nécessité, Utilité, Agrément) pour le travail.
- Avec les bénéfices annuels, on devait :
- 1° Compléter, la moitié de Tintérêt et des salaires convenus ;
- 2° Servir un vingtième des bénéfices à la Société générale ;
- 3° Arrondir les salaires et l’intérêt;
- 4° Distribuer le reste à tous les associés proportionnellement aux parts de capital et de salaire.
- Ajoutons que, pendant les trois premières années, une prime devait être servie aux fonds représentant les salaires.
- Le lecteur remarquera que ce n’était plus la répartition au prorata des intérêts du capital et des salaires et appointements du travail.
- Ces prescriptions n’eurent pas à être appliquées, vu la mauvaise marche de la Société à lequelle elles étaient destinées.
- Revenons donc au plan adopté par J.-B.-A. Godin :
- La répartition des bénéfices de la production au prorata des salaires ou appointements convenus pour l’exécution du travail et des intérêts également conve-
- (1) La Société des propriétaires de Réunion.
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- nus pour l’usage du capital — et cela après réserve des fonds de protection mutuelle et d’intérêt social — est la solution d’un des plus difficiles problèmes sociaux, mais à une condition première, c’est que les déterminations fondamentales :
- 1° Du taux des salaires et appointements ;
- 2° Du taux de l’intérêt ;
- 3o Des réserves sociales ;
- auront été, au préalable, opérées dans des conditions se justifiant par elles-mêmes aux yeux de tous les intéressés.
- Autrement, les co-partageants peuvent critiquer la part de bénéfices qui revient à tel ou tel, à commencer par celle versée en raison des salaires ou appointements.
- La véritable difficulté est donc celle de la fixation du salaire équitable, du salaire selon le résultat de l’effort.
- Dans la suite du présent travail nous dirons, à mesure des faits, lorsqu’il s’agira du Familistère, les expériences de J.-B.-A. Dodin pour favoriser au point de départ de la'' production les oeuvres les meilleures et faire autant que possible que le plus fort salaire allât au travailleur le plus habile, le plus soigneux. Mais tout lui semblait encore à faire sous ce rapport. Nous avons déjà touché la question, chapitre III, 15e section, numéro d’avril 1897, pages 204, 205.
- « Godin eût voulu », disions-nous, « saisir — afin de leur attribuer leur juste part de bénéfices —des mérites très-féconds en résultats, mais que leur délicatesse même rend difficiles à constater exactement.
- « Nous voulons parler de la bonne volonté, de l’attention, de l’assiduité, de l’économie, de l’habileté, de la conscience, qui peuvent être apportés par les travailleurs jusque dans les moindres détails de leur fonction.
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- « On entrevoit l’importance de la question quand on réfléchit aux frais énormes, — incalculables presque par leurs ricochets— causés journellement en industrie par les dispositions morales opposées de travailleurs de tous ordres, employés et ouvriers ; l’incurie, la négligence, la mauvaise volonté, le gaspillage de temps et de matières, les malfaçons plus ou moins dissimulées, etc, etc, causent des pertes sur lesquelles les yeux sont ouverts, sans qu’on ait jusqu’ici trouvé le moyen de susciter, contre ce gaspillage, les ressorts opposés, énumérés ci-dessus : bonne volonté des travailleurs, attention, esprit de prévoyance, d’économie, etc.
- « On ne peut y arriver qu’en donnant à l’ouvrier toute la part de bénéfices engendrés par ses soins. Susciter ces efforts et les rénumérer pleinement : tel fut de constant désir de Godin.
- « Tout le monde connaît le carnet scolaire, le livret militaire, Godin eût voulu organiser en quelque sorte le carnet professionnel.
- « La perfection apportée dans l’obtention d’un produit, l’économie de matières premières, d’outillage, de temps; etc, sont des valeurs qui peuvent donner lieu à des notes indicatives des forces mises par l’individu au service de la production, notes qui, à leur tour, peuvent servir de base à une détermination de part dans les bénéfices.
- « Le problème est pratiquement à l’étude sur plus d’un point dans le monde du travail parce que, de tous côtés, est ressentie la nécessité d’arriver à constituer une sorte de crible humain pour le classement des êtres selon leur é'tat moral et leurs capacités. Cette évolution est indispensable à l’organisation du régime démocratique dans l’industrie. Alors, chacun pourrai^ être mis à sa vraie place ; individus et société y gagne-
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- raient; car il y a toujours souffrance et pour* l’individu — quand celui-ci n’accomplit pas le vrai rôle auquel ses aptitudes et ses capacités le destinent — et pour la société elle-même quand les fonctions n’ont pas leurs véritables titulaires. »
- Que la science se fasse sur ces points délicats, y apporte sa lumière démonstrative et l’égoïsme individuel, lui-même, s’efforcera en sens contraire de ce que nous voyons aujourd’hui.
- Quand les allocations de salaires ou appointements seront proportionnelles à la valeur effective des capacités, les co-intéressés dans une association, bien loin par exemple de s’offusquer des gros traitements, sentiront leur avenir et leur prospérité garantis par la présence dans leurs rangs de capacités industrielles ou administratives de premier ordre et seront heureux de leur voir faire part équitable et satisfaisante. La culture des capacités n’en sera que plus activée dans tous les esprits.
- Mais encore une fois : il faut, à la base des allocations de salaire ou appointements, la vérification des mérites effectifs et la vérification permanente.
- Vve J.-B.-A. GtOdin, née Moret.
- (A suivre).
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- LA COOPÉRATION
- Le Congrès de Liverpool.
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- Le 31e Congrès annuel des associations coopératives de la Grande Bretagne s’est réuni à Liverpool, le 22 mai dernier.
- On ne comptait pas moins de 1500 délégués. La salle était bondée. Il y avait beaucoup de dames dans les tribunes et les galeries.
- En constatant que le Congrès est le plus nombreux qu’il y ait eu jusqu’à présent, le président d’honneur, M. Hardern, d’Oldham, dans son discours d’ouverture exprime le voeu qu’il soit aussi le plus utile de tous.
- M. Hardern expose à cette occasion les avantages des Congrès coopératifs.
- Ces Congrès sont indubitablement le côté caractéristique du mouvement ; ils permettent aux coopérateurs de se rencontrer régulièrement dans l’intérêt du bien général. Grâce à ces Congrès, nous pouvons juger des progrès accomplis dans le passé et nous entendre sur les progrès à réaliser dans l’avenir.
- Le Congrès est le pouvoir législatif de la coopération; il permet de délibérer sur toutes les questions qui se rapportent à sa constitution. Il nous donne l’occasion de nous rencontrer, d’échanger nos idées, de corriger les fautes du passé et de résoudre les problèmes du présent. La preuve de l’utilité des Congrès est démontrée par ce fait que ces assemblées sont toujours de plus en plus nombreuses et que chaque fois une nouvelle question importante y est résolue.
- M. Hardern insiste sur l’énorme développement qu’a pris en dernier lieu la coopération dans le Royaume-Uni.
- Hans l’espace des dix dernières années, le nombre des sociétés coopératives s’est accru de 12 % ? celui des
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- membres de 66 % ; le montant du capital-actions de 80 %; celui des ventes de 111 %, et enfin le chiffre des bénéfices de 120 o/0.
- A l’heure présente, le nombre des coopérateurs dépasse un million et demi, sans compter les membres de fleurs familles , de telle sorte que l’on peut considérer le sixième de la population du pays comme désormais acquis à ce système économique.
- L’orateur passe ensuite en revue les diverses questions qui se posent devant la coopération anglaise.
- Il rappelle les vigoureux efforts qui sont faits pour répandre l’instruction. M. Vansittard Neale, dit-il, résumait le mouvement coopératif en deux mots : « moral et économique. »
- Moral. — Les apôtres de la coopération enseignent la haute moralité de leur oeuvre, la nécessité d’un bouleversement complet dans notre vie sociale, une transformation de ce système qui crée d’un côté un millionnaire et de l’autre côté un indigent ; et la nécessité de faire de l’homme un être plus moral, un meilleur citoyen (.Applaudissements).
- Economique. — Les Coopérateurs sont fiers des résultats obtenus pour arriver à une meilleure distribution des richesses.
- Nous devons enseigner qu’il y a quelque chose de plus élevé que de se précipiter sur l’or, c’est de perfectionner nos âmes ; nous devons répéter que notre devoir est d’améliorer le présent, de rendre l’homme plus équitable au point de vue économique et de préparer l’Etat à devenir plus paternel et plus juste.
- Nous avons déjà fait quelque chose dans cette voie, mais il y a encore bien plus à faire ! 55 0/0 des Sociétés ne versent rien ou à peu près rien au fonds pour le développement de l’instruction. C’est une faute. La ligue des femmes pour le progrès coopératif rend de grands services, il faut l’encourager. Si nous avions la foi et l’énergie des premiers pionniers nous ferions bien davantage.
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- Il y a 50 ans — il y avait deux classes très opposées l’une à l’autre — les riches et les pauvres. Il peut être paradoxal de dire que les premiers s’engraissaient du travail des seconds, mais c’est vrai ; les pauvres devenaient plus pauvres et ils se nourrissaient des miettes qui tombaient de la table des riches. Un mouvement qui a versé près de 2 milliards 500 millions entre les mains des ouvriers peut bien être considéré comme l’organisation la meilleure des temps modernes pour relever le niveau social dans son ensemble.
- Il ne faut pas pour cela se déclarer satisfait et prendre du repos — il faut agir, toujours agir.
- Il faut mettre la coopération à la portée des plus pauvres.
- Puisque la coopération englobe une importante fraction de la population britannique, pourquoi les coopérateurs ne seraient-ils pas représentés dans tous les corps municipaux et législatifs ?
- On a toujours objecté qu’il ne fallait pas risquer de compromettre la coopération en la poussant dans la mêlée politique. A cela M. Hardern répond :
- « Les coopérateurs ne sont d’aucun parti, mais leurs principes sont les plus élevés de tous ceux de l’économie politique. Il ne sont d’aucune religion, mais leur religion est la plus belle de toutes, c’est la religion enseignée par le charpentier de Nazareth, quand il dit : « Faites aux autres ce que vous voudriez qu’on vous fit ! » (Applaudissements).
- Il est profondément triste de voir les partis politiques se rejeter de l’un à l’autre les plus belles questions sociales du jour, puis les escamoter.
- Voilà pourquoi si les coopérateurs abordaient le domaine politique, ils auraient l’occasion de réformer les moeurs.
- La partie finale du discours de M. Hardern est consacrée à l’examen de l’intéressant problème des 'pensions de retraites.
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- ‘Rappelons à ce sujet que le Congrès de Perth, il y a deux ans, avait décidé de soumettre la question d’une caisse de retraite des employés à l’examen de toutes les Sociétés coopératives.
- Le rapport, à la suite duquel cette décision avait été prise à l’unanimité moins deux voix, établissait que le salaire moyen de ces- employés, 1,100 francs par an, était insuffisant pour leur permettre de réaliser des économies en vue d’une pension de retraite.
- Le système de retraite proposé était basé sur l’idée de subsides à fournir par les sociétés intéressées. Ces sociétés étaient invitées à consacrer une partie de leurs bénéfices, à la création et à l’entretien de la caisse.
- La majorité des sociétés coopératives consultées s’est prononcée contre ce système.
- C’est ainsi que l’année dernière , les délégués des sociétés de consommation dont l’ensemble constitue la Coopérative Wholesale Society de Manchester, réunis dans cette ville au nombre de 843, ont repoussé à une énorme majorité un projet de caisse de retraite en faveur des employés de ladite Wholesale Society, lesquels sont au nombre de 6.500 environ.
- Les délégués ont estimé qu’une institution de ce genre ne pouvait et ne devait être que volontaire et indépendante, en d’autres termes, que c’était aux employés eux-mêmes à s’assurer à leurs propres frais, et cela d’autant plus que beaucoup d’entre eux touchent un salaire plus élevé que nombre de membres de sociétés coopératives.
- Un orateur a fait même observer que la solution de la question de l’assurance devait être cherchée dans la pratique même de la coopération, c’est-à-dire que les employés étant membres eux-mêmes des associations coopératives qu’ils servent, pouvaient facilement consacrer leurs dividendes à s’assurer. Il a fait le calcul qu’un homme qui se serait fait recevoir d’une Société à l’âge de 25 ans et qui y aurait acheté régulièrement pendant 35 années, se trouverait, à soixante ans et grâce
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- aux dividendes qu’il aurait accumulés, en possession d’une somme de 520 livres st., suffisante pour lui procurer une rente viagère de 17 sh. (21 fr. 25) par semaine.
- Cette façon d’envisager la question des pensions de retraite pour les coopérateurs est également celle de M. Hardern.
- Depuis de longues années déjà, dit-il, les coopérateurs de la Grande-Bretagne résolvent, à leur manière et par leurs seules forces ce problème épineux, et l’on ne saura jamais combien de milliers d’existences, dans les rangs des travailleurs, ont été assurées jusqu’à la fin par le ressort de l’économie et de la prévoyance.
- M. Hardern termine en se félicitant des bons rapports qui existent entre les Coopérateurs de tous pays et il rend hommage à la mémoire du distingué coopérateur français, M. le comte de Chambrun.
- '. * *
- Le rapport du Comité Central contient d’intéressants détails sur la situation des Sociétés coopératives et sur ses propres opérations.
- Le Comité Central avait reçu le bilan de 1.461 sociétés de consommation, avec 1.535.189 membres, un chiffre de ventes de 1.039.457.475 francs et un bénéfice de 162.276.700 francs.
- Les Sociétés Coopératives d’Irlande, au nombre d’environ 300, n’ayant pas communiqué leur situation financière, ne sont pas sur la liste. Leur développement est devenu très rapide.
- Quant aux Wholesales anglaise et écossaise toutes leurs industries sont en progrès très marqué sur l’année dernière.
- Les ventes des industries de ces grands établissements ont passé , de 7.451.000 à 68.491.375 francs en dix ans.
- Les Wholesales ont commencé cette année à faire
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- des prêts aux Sociétés pour la construction de maisons ouvrières. 21 Sociétés ont emprunté 1.700.000 francs.
- Les fermes coopératives, associations agricoles sont en forte progression.
- Les Sociétés abonnées au Coopérative News sont au nombre de 752. La vente est de 47.549 numéros.
- Le Comité Central possède 5.000 verres avec des lanternes pour projections : il les met à la disposition des Sociétés pour conférences. Ces conférences faites par des coopérateurs et des professeurs des universités de Cambridge et d’Oxford, roulent sur les sujets les plus divers : Sciences, littérature, voyages, coopération.
- Dans le compte rendu d’une des conférences données à l’occasion du Congrès et qui le complètent si bien en y ajoutant par surcroît le charme des concerts qui les précédent, nous trouvons des renseignements complémentaires sur l’oeuvre d’éducation accomplie par la coopération anglaise.
- Nous y voyons qu’en 1886 l’Union coopérative dépensait pour Vinstruction, 500.000 fr. ; en 1893, 850.000 fr. ; en 1898, 1.333.575 francs.
- Un orateur a fait remarquer que l’oeuvre la plus importante du Comité de l’instruction est l’organisation de classes dans les différentes sections pour l’étude des principes coopératifs, de l’histoire industrielle, des devoirs du citoyen et de la tenue des livres.
- En 1896, on comptait 21 cours avec 222 élèves brevetés ; l’année dernière il y en avait 52 avec 391 élèves. Il y a aussi des écoles pour enfants au-dessous de seize ans pour l’étude des premiers principes de la coopération : 1139 enfants ont passé des examens.
- ' Une exposition coopérative a eu lieu à Liverpool, conformément à un usage constant, pendant la durée des travaux du Congrès.
- Les sociétés de production et industries coopératives qui avaient exposé leurs produits étaient au nombre de 106.
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- Cette exposition a permis d’apprécier les progrès réalisés par les associations de production au point de vue de la variété des produits.
- Quant à leur prospérité , elle est attestée par les cliif-fres suivants :
- Le nombre des sociétés de production, en dehors des Wholesales, a passé, en dix ans, de 76 à 147 (non comprises les sociétés irlandaises dont le bilan n’était pas parvenu au Comité central); celui des ouvriers associés de 23,309 à 31,890. Pendant la même période, le chiffre des actions a augmenté de 40 °/0, celui des ventes de 70 % et celui des bénéfices de 106 %.
- Le mardi, 23 mai, le Congrès a entendu la lecture du rapport de M. Gfreening sur les moyens à employer pour que la coopération réussisse dans les grandes villes.
- En voici le résumé d’après le compte rendu publié par l’Emancipation.
- Jusqu’à présent les Sociétés coopératives, d’après le système de Rochdale, qui ont pris une si grande extension dans les villes moyennes, ne se sont pas développées dans les grandes villes et dans les grands ports de mer. Cependant, c’est dans ces grands centres que se trouvent les masses ouvrières.
- En 1881, la population entière de la Grande-Bretagne et de l’Irlande, était de 25,241,428 : elle s’élevait en 1891 à 27,880,764 habitants. La population a augmenté de 2,639,282 soit de 7 1/2 p. o/0.
- Si nous comparons cette moyenne avec celle de la population des grandes villes, nous serons frappés de la différence.
- J'ai fait à cet effet trois tableaux.
- Le premier comprend 15 villes de 100,000 habitants et au-dessus. Le second 23 ports de mer commerciaux de 50,000 habitants et au-dessus. Le troisième concerne Londres.
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- Si je réunis la population de ces 39 villes, je trouve : En 1881 10,461,091
- En 1891 12,836,583
- Augmentation en dix ans : 2,375,492 soit 22 1/2%.
- Il en résulte que la population des grands centres augmente trois fois plus rapidement que celle de toutes les autres villes prises dans leur ensemble.
- On peut en tirer cette conclusion que l’Angleterre, qui fait tant de dépenses pour étendre son empire colonial, est obligée de reconnaître que près des 2/3 de ses villes souffrent de la dépopulation. — Un économiste très autorisé, a affirmé que de 1871 à 1891, il y avait eu dans les campagnes une diminution de 63 3/4.
- Les masses se dirigent vers les villes.
- Si les naissances et les décès suivaient le cours ordinaire, à Londres l’augmentation de la population ne devrait être (si on compare les chiffres de la population de 1871 avec ceux de 1891) que de 475,000 au lieu de 867,145.
- Qu’un philosophe considère ce phénomène comme un signe des temps, c’est son affaire. Mais nous sommes des réformateurs sociaux et nous ne pouvons laisser ces masses privées de tout secours. Nous ne pouvons pas répéter les paroles odieuses de Bismarck en 1870, quand il parlait des Parisiens : « Il faut les laisser cuire dans leur jus ! »
- Notre devoir est de mettre la coopération à la portée de tous et de chercher les moyens les plus pratiques pour y arriver.
- Pour faire des comparaisons utiles, j’ai pris : 1» le chiffre des Sociétés Coopératives dans 50 villes manufacturières de population moyenne.
- 2° Celui des Coopérateurs dans les grandes villes commerciales ;
- 3° Celui des Coopérateurs dans les principaux ports de mer.
- Et enfin le chiffre des Coopérateurs à Londres.
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- Il en résulte que, dans 50 villes d’un total de 1 million 1 /2 d’habitants, il y a 300.000 Coopérateurs, soit 1/5 0/0 de la population.
- Dans 15 grandes villes commerciales de plus de 100.000 habitants, on compte 183.000 Coopérateurs sur 3 millions l\2 d’habitants, soit le 1/19 0/0.
- Et dans les 23 principaux ports de mer avec 3.900.000 d’habitants il y a 128.000 Coopérateurs ou 1/30 0/0.
- Dans la banlieue de Londres il y a 50.000 Coopérateurs sur 5 millions d’habitants, soit un pour cent, tandis qu’à Londres même sur 4 millions d’habitants, on compte seulement 16.000 Coopérateurs, soit un sur 250.
- Bien des efforts ont été tentés pour acclimater la coopération à Londres, mais sans résultat. La dernière tentative a été faite par la Wholesale et le Comité Central de l’Union Coopérative.
- On avait cru d’abord que les insuccès tenaient au défaut de capitaux et à la mauvaise administration.
- Dans cette pensée la Wh°lesale vota 75.000 francs, choisit un Conseil d’administration et fonda, à Londres, la société L’Association du peuple.
- Le Comité Central, de son côté, organisa des conférences, des concerts, des réunions d’études sociales et il semblait que tout irait bien.
- La Wholesale commença par payer la moitié des frais généraux et l’on put donner 5 francs de bonis, puis ces bonis descendirent à 2 fr. 40 et, enfin, à zéro. On annonce maintenant que plusieurs succursales vont se fermer.
- D’un autre côté, il faut remarquer que les Sociétés Coopératives placées près de grandes industries, dans la banlieue de Londres, ont admirablement réussi ; quelques-unes existent depuis 30 ans.
- La Société de Woolwich Arsenal, par exemple , possède un capital de 2,500,000 francs et fait 6,750,000 francs d’affaires par an. Elle a de grands magasins et des succursales, une boulangerie colossale, une ferme qui a très bien réussi et elle vient d’acheter des ter-
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- rains pour une somme de 1,250,000 francs, sur lesquels elle va faire construiré 3,000 maisons pour ses membres.
- Cette Société distribue à ses employés , pour leur part dans les bénéfices, 2.500 francs par an. La propagation sociale et coopérative de cette Société est des plus actives.
- M. Greening conclut que la coopération, d’après les principes de Rochdale, ne peut se développer dans les grandes villes.
- En voici la raison : dans les villes comme Rochdale , Oldham, Bolton et Bury, les ouvriers se connaissent.
- Dans toutes ces villes de population moyenne, douze hommes d’action finiront toujours par avoir une certaine influence politique ou sociale.
- Qu’un homme, dans une ville manufacturière, soit travailleur, tempérant, honnête et ami sûr, il sera respecté et recherché dans les clubs, dans les trade-unions, dans les Sociétés de prévoyance, de construction de maisons ouvrières.
- Prenez une douzaine d’hommes de cette trempe et vous avez le noyau nécessaire pour créer une Société coopérative et la faire marcher.
- Supposons que cette Société ait des pertes au début ; on criera peut-être un peu, mais on sera indulgent pour des hommes dont on connaît la valeur, et le succès ne tardera pas à venir.
- M. Greening dit qu’à Londres il a fait partie d’une Société coopérative; il en a même été nommé président; elle existait depuis 3 ans. Il voulut faire une enquête et il apprit que la Société, qui comptait 300 membres sur le papier, le jour de sa création, n’en avait plus que 250. Les autres avaient quitté le quartier à la recherche de travail. Lui-même, au bout de quelque temps, fut appelé par ses affaires dans un autre quartier. A Londres ces changements de domicile sont constants et on ne connaît pas ses voisins. Les meilleurs membres du
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- Conseil sont appelés au loin par des travaux et ne peuvent assister régulièrement aux séances.
- 11 en résulte un état d’instabilité incompatible avec les affaires.
- Le premier problème à résoudre est de trouver une base solide sur laquelle on puisse établir l’édifice coopératif dans les grands centres populaires.
- Il faut trouver des groupes d’hommes ayant un domicile fixe, de manière que l’esprit de solidarité ait le temps de se développer parmi eux ; ce que les Français appellent Vesprit de corps.
- Les classes moyennes ont créé à Londres des magasins prospères. Quelle a été la cause de leur succès ?
- M. Greening ne croit pas que ce soit la suppression des bonis sur les achats, ni la vente à bon marché ; car ou l’esprit de corps n’existait pas ce système n’a pas réussi.
- La Civil Service Supply Association est composée principalement d’employés des postes et des douanes, et son Conseil doit être choisi dans ces services d’après une proportion donnée.
- Le magasin de Haymarket est dirigé par d’anciens serviteurs de l’Etat. L’ « Army and Navy » par des officiers de terre et de mer ; dans toutes ces Sociétés il y a un groupe d’élite qui dirige.
- Comment pourra-t-on trouver ce groupe d’élite dans nos populations industrielles ?
- Celui que la Wholesale avait fourni à la Société de Consommation , Vassociation du peuple (The People Society) était inconnu. Les masses populaires se méfieront toujours de ceux qui ne sortent pas de leur milieu.
- Il importe donc d’avoir un conseil composé de personnes connues et appréciées par celles qui font partie de la Société.
- Ce noyau ou groupe d’élite peut être choisi parmi les employés de l’Association. Si ces employés reçoivent une part raisonnable dans les bénéfices, ils s’intéresseront à la Société autant que des associés dans une entreprise industrielle,
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- M. Greening croit qu’une participation de 25 0/0 (1/4 des bonis) suffirait. Ces bénéfices seraient payés en actions transférables qui permettraient à l’employé de toucher tout ou partie de ces actions, avec l’autorisation du Conseil. Il faut que l’employé comprenne que, s’il a quelque chose à gagner, il peut aussi, en cas de mauvaise gestion, perdre ce qu’il a.
- Les boutiquiers amateurs n’ont pas leur place dans les grandes villes.
- L’organisation qu’il propose ost réalisable partout où le système de Rochdale ne peut pas se développer.
- Il est l’avocat de la participation des ouvriers aux bénéfices et il croit que si les Sociétés coopératives mettaient en pratique le système qu’il préconise, la coopération de consommation pourrait réussir dans les grandes villes.
- Il voudrait que les bonis lussent remis en chèques transférables qui ne seraient payés que sur avis, après qu’on aurait constaté qu’une somme équivalente a été encaissée.
- Il serait nécessaire d’organiser des distractions de toutes sortes pour créer des liens entre les sociétaires. Dans les grandes villes, les plaisirs sont nombreux. A Londres, il y a plus de soixante théâtres et environ quatre cents salles de concert et d’amusements. Il importe d’attirer les coopérateurs en leur fournissant des distractions plus élevées. Il faut consacrer une certaine somme pour cet objet.
- M. Greening propose la distribution des bonis dans
- les conditions suivantes :
- Au consommateur...................... 50 0/0
- Aux employés......................... 25 0/0
- Fonds de réserve................... 10 0/0
- Fonds d’assurances.................... 5 0/0
- Fonds pour l’éducation................ 2 1/2 0/0
- Fonds de propagande................... 2 1/2 0/0
- Fonds chanté.......................... 2 1/2 0/0
- Fonds pour l’organisation de fêtes.... 2 1/2 0/0
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- Le système proposé par M. Greening, n’a pas eu l’assentiment de la majorité des membres du Congrès.
- Il a eu naturellement contre lui tous les adversaires de la participation aux bénéfices, et ils sont nombreux en Angleterre, puisque le magasin de gros anglais n’a jamais voulu admettre cette règle d’équité.
- Mais il n’a pas rallié davantage tous les amis^de la participation. C’est ainsi que M. Vivian, de Londres, se plaçant au point de vue industriel a pu dire qu’il était d’accord avec M. Greening sur ce point que l'ouvrier doit participer aux bénéfices de toute entreprise ; mais qu’il lui paraissait difficile de créer une Société coopérative de consommation en s’appuyant seulement sur un groupe d’employés.
- La question a été renvoyée à la commission d’études.
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- Le mercredi, 24 mai, jour de clôture, le Congrès a émis les vœux suivants qui répondent à des préoccupations suffisamment indiquées par leur teneur :
- Le Congrès, considérant que la multiplicité des Sociétés de Consommation ou de •Production dans une même localité peut nuire sérieusement au développement de la Coopération ;
- Emet le vœu que dans le but de faciliter l’action coopérative des Sociétés de consommation et de production dont les intérêts sont menacés, le Comité actuel des Sociétés Coopératives de production soit chargé, en ce qui concerne la production, de préparer un rapport sur cette question, — et, quant à la compétition entre Sociétés de consommation, le Comité Central soit chargé de nommer une Commission qui préparera, elle aussi, un rapport concernant cette branche de la Coopération.
- Dans le but de développer l’instruction coopérative.
- yo jjn registre sera ouvert dans les bureaux du Comité Central sur lequel seront inscrits les noms des instructeurs de la coopération recommandés par le Comité Central ;
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- 2® Ces instructeurs devront être reconnus capables et placés sous le patronage des universités d’Oxford et de Cambridge ;
- .5° Il est désirable que les Sociétés Coopératives choisissent de préférence leurs délégués parmi les instructeurs de la Coopération.
- Signalons encore parmi les autres vœux émis par le Congrès, un vœu en faveur de la construction de maisons ouvrières à louer aux prix les moins élevés à. la façon des pionniers de Rochdale qui ont construit 300 maisons et sont les propriétaires les plus humains du pays ; un autre, en faveur de l’agriculture coopérative, par lequel le Congrès engage les sociétés coopératives à acheter des terrains pour y créer des fermes coopératives.
- Deux autres votes, rendus à l’unanimité, constituent d’intéressantes manifestations.
- Par le premier, le Comité central est autorisé à prendre toutes les mesures nécessaires pour que l’Exposition coopérative de la Grande-Bretagne à Paris, soit digne de l’Union de la Grande-Bretagne.
- Par le second, le Congrès, au nom des 1.500.000 coopérateurs Anglais représentés à Liverpool, exprime le vœu que la conférence réunie à La Haye, sur l’invitation du Tsar, résolve la question de l’arbitrage, préserve la civilisation des horreurs de la guerre et resserre les liens d’amitiés qui doivent unir tous les peuples.
- Pour qui sait de quelle façon consciente et logique l’élite de la coopération poursuit la fin de tous les genres de compétition, ce dernier vote est particulièrement significatif.
- Le Congrès de Lucerne.
- L’assemblée annuelle de l’Union suisse des sociétés de consommation, qui a eu lieu les 24 et 25 juin à Lucerne, a été extrêmement fréquentée.
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- Soixante-cinq associations y avaient envoyé un ensemble d’environ 150 délégués.
- Les séances se sont tenues dans la belle salle du Grand Conseil, sous la présidence de M. J.-F. Scbaër de Bâle.
- Parmi les décisions votées par l’assemblée de Lucerne, il convient de citer la ratification d’un achat de terrains d’une valeur de 50.000 francs dans la ville de Bâle, pour la construction de magasins centraux.
- Il a été également décidé que l’Union ferait acte d’adhésion, comme telle, c’est-à-dire en masse, au Schweizer Genossenschaftsbund ( Ligue coopérative suisse) dont’ nous avons annoncé, dans notre numéro d’avril, la constitution à Olten. Elle apporte à cette Ligue un appoint de 80.000 nouveaux membres environ. Neuchâtel a été choisi comme lieu de la prochaine réunion.
- Le rapport de gestion du comité central témoigne de la prospérité croissante de l’Union. Il est accompagné d’une statistique établie avec beaucoup de soin par le secrétaire général, M. le docteur Muller, et qui fournit des renseignements très instructifs sur ce mouvement économique.
- Au 16 mai dernier, on. comptait, en Suisse, 328 associations coopératives de consommation. Relativement à l’ensemble de la population, comme nous avons eu l’occasion d'en taire la remarque, c’est probablement la proportion la plus élevée que l’on connaisse.
- Le chiffre total des membres de ces diverses sociétés s’élève à 104,920 contre 91,200 en octobre 1898.
- Le 14 % de ces institutions appartient à la Suisse française ou italienne, tout le reste aux cantons de langue allemande. Bâle-Ville, Zurich et Saint-Gall sont de beaucoup les cantons qui renferment le plus de coopérateurs ; Genève et Neuchâtel se placent également en fort bon rang.
- On ne possède de données absolument précises que sur les 98 sociétés qui composent V Union Suisse ; et ce
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- sont, en général les plus nombreuses et les mieux orgar nisées du pays ; 79 d’entre elles ont fourni à l’enquête des renseignements d’où il résulte que, dans le courant de l’année 1897-1898, elles ont vendu pour 25,876,328 fr. de marchandises, dont 5/6 environ aux sociétaires, le reste au public.
- Ces opérations ont laissé, tous frais déduits, un excédent de recettes de 2.748.924 fr. équivalent au 10, 6% du chiffre d’affaires.
- Les sommes payées aux consommateurs sous forme de bonifications ont dépassé deux millions.
- Le taux du dividende varie singulièrement d’une société à l’autre. Il va de 4 o/0 à 18 1/2 o/0, suivant que les sociétés préfèrent vendre bon marché ou s’en tenir au prix du commerce de détail.
- Dans le premier cas, l’économie pour l’acheteur est immédiate, dans le second elle est différée.
- Cependant la majorité des sociétés tiennent à offrir à leurs membres des répartitions qui en vaillent la peine ; et, en 1896-97, le taux du boni payé, par 55 d’entre elles, a été de 9 1/2 % sur le montant de la dépense des sociétaires.
- Mais ce chiffre est loin de représenter l’ensemble des bénéfices que retire le consommateur du fait de se fournir au magasin social. Il faut tenir compte, en outre, des avantages de la sécurité au point de vue de la pureté des denrées, du poids et de la mesure justes, et aussi de l’effet bienfaisant de la suppression des achats à crédit.
- De tout cela résulte sur l’ensemble des dépenses du ménage une économie qui va jusqu’à 12, 15 et même 20 o/0.
- Il est à désirer, toutefois, qu’à l’exemple de la fédération des sociétés coopératives agricoles, les sociétés de consommation se préoccupent avant tout de réaliser des bénéfices suffisants pour alimenter leur réserve et non pour élever la part de profits de leurs membres.
- Quelques-unes le font et non des moindres. C’est à cette condition qu’elles ont pu prospérer et s’étendre.
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- Le capital d’exploitation dont disposaient les 79 sociétés ci-dessus, s’élevait à 7.539.435 francs, les fonds de réserve à 1.541.134 francs. Les immeubles représentent une valeur totale, dans les livres, de 5.711.451 francs.
- Le nombre total des « fonctionnaires », c’est-à-dire des administrateurs, d’une part, et des employés rétribués, de l’autre, est de 1653. Le personnel salarié représente la moitié environ de ce nombre.
- Pendant l’exercice 1896-1897, il se composait exactement de 598 personnes pour les 280 magasins des sociétés affiliées à l’Union.
- L’ensemble des ventes effectuées dans le courant de cet exercice ayant atteint tout près de 22 millions de francs, il en résulte qu’en, moyenne chaque magasin a vendu pour plus de 78.130 francs et qu’il a suffi d''un employé pour faire face à un mouvement d'affaires de 36.450 francs.
- Ce fait parmi beaucoup d’autres fait toucher du doigt l’extrême économie de frais que présente l’organisation coopérative.
- Entre elles toutes, les Sociétés possèdent 329 magasins de vente distincts, ce qui donne la moyenne très élevée de 78,650 fr. d'affaires par magasin. Le côté faible de la coopération suisse, c’est que la presque totalité des Sociétés ne bouclent leurs comptes et ne distribuent leurs bénéfices qu’une fois dans l’année. Quelques-unes seulement paraissent avoir des bilans semestriels. En Angleterre, la plupart des Sociétés de consommation établissent leur bilan tous les six mois, ou même tous les trois mois.
- La très grande majorité des Sociétés se bornent à la vente des denrées alimentaires et des articles nécessaires dans un ménage.
- Le tiers des Sociétés ont créé des boulangeries qu’elles exploitent elles-mêmes. Production : 18,352 kilog. par jour.
- - La Société de consommation de Lucerne, Allgemeiner
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- Consum-Verein Luzern, qui a fait avec beaucoup de cordialité les honneurs de la ville et de ses environs aux délégués présents , est l’une des plus jeunes et en même temps des plus actives de la Suisse. Elle en est déjà à un chiffre d’affaires d’un million par an, bien qu’elle ne date que de 1891. Le nombre de ses membres atteint près de 5,000. '
- Fabriquant elle-même, elle avait, au mois d’avril abaissé le prix de son pain à 31 centimes pour la première qualité et à 28 pour la seconde. L’association des boulangers de Lucerne et environs interdit aussitôt aux meuniers fournisseurs de la coopérative de lui livrer aucune farine, sous peine de se voir eux-mêmes « boycottés. » Les coopérateurs lucernois en furent quittes pour se pourvoir ailleurs. Le résultat le plus clair de ce genre d’incidents semble être, d’ailleurs, d’amener aux unions de consommations de nouveaux renforts.
- De même que la Société de consommation de Lucerne fut en lutte avec les boulangers à l’occasion du prix du pain, celle de Coire eut maille à partir avec les bouchers à l’occasion de sa boucherie coopérative.
- Les bouchers de Coire, en vertu d’arrangements passés avec le Consum-Verein,-fournissaient la viande aux membres de l’association-avec un rabais de 50/0. Ils se lassèrent, paraît-il, de cette concession modeste et, il y a environ deux ans, dénoncèrent le pacte ; sur quoi le Consum-Verein décida d’avoir sa propre boucherie et se mit à la recherche, pour l’établisement à créer, d’un gérant qui fut de la partie.
- Tous les maîtres bouchers de Coire prirent alors, vis-à-vis les uns des autres l’engagement solennel, sous peine d’amende , de ne point s’offrir pour la place à pourvoir. Ils ne purent empêcher , toutefois, qu’une quarantaine de maîtres bouchers du dehors, plus un certain nombre de garçons ne se présentassent, de sorte que l’homme dont on avait besoin fut assez vite trouvé.
- Le Consum-Verein fît ensuite l’achat, pour installer sa boucherie, de deux maisons au prix de 80,000 francs.
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- C’est dire que les choses furent menées résolument du côté des consommateurs. Dans l’espérance de tuer la nouvelle concurrence, les bouchers baissèrent de 10 à 15 0/0 le prix de la viande. Le Conseil d’administration de la Consum Verein adressa, de son côté, une pressante exhortation à tous les membres de cette Société, les engageant à rester unis et à poursuivre la campagne contre les bouchers jusqu’à ce que ces derniers fussent tous, ou du moins en partie, hors de combat. L’administration de la Société du commerce et de l’industrie répondit à cette invitation par une adresse à ces mêmes membres, les priant instamment de ne pas participer à cette guerre de destruction.
- Nous manquons de renseignements sur le résultat final de cette lutte.
- En 1896, on comptait cinq boucheries coopératives en Suisse. La statistique de l’année dernière ne fait mention d’aucune boucherie coopérative. Auraient-elles cessé d’exister ? ,
- En tout cas, ces échecs, si échec il y a, loin de décourager les coopérateurs, sembleraient plutôt les inciter à reprendre la lutte dans de meilleures conditions de succès.
- Il y a quelques mois , en effet, dans une assemblée générale extraordinaire, la Société générale de consommation de Bâle-Ville acceptait presque à l’unanimité le projet présenté par le Conseil d’administration pour la fondation d’une boucherie coopérative avec exploitation en grand.
- Un crédit de 300,000 fr. fut voté à cet effet.
- L’évolution naturelle qui porte les sociétés coopératives vers l’absorption des diverses branches de la consommation puis de la production, ne pourrait être qu’accélérée par le boycottage.
- Les bénéfices réalisés par les sociétés coopératives ne vont pas toujours uniformément à leurs membres sous forme de parts ou au fonds de réserve. Ils trouvent
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- parfois d’autres applications de nature à satisfaire ceux qui, sans enfermer la coopération dans une mission de pure philanthropie qui lui interdirait tout développement , n’admettent son extension qu’en vùe de satisfaction d’ordre purement mutualiste.
- Nous avons raconté dernièrement que la société coopérative de consommation et de production de la Birsek (Bâle-Campagne) venait d’adjoindre à ses nombreuses séries une caisse d’assurance sur la vie.
- D’après les statuts de cette caisse, tout membre d.e la société âgé de plus de 16 ans et de moins de 50 ans peut contracter une assurance sur la vie ou. une assurance mixte variant entre 500 et 20,000 francs. Le capital est payable ou bien à la mort de l’assuré ou bien à l’assuré lui-même à 50, 55 ou 60 ans.
- Les primes calculées d’après les tarifs de la Sterbe-und Alterkasse, sont payables tous les trois mois par des retenues sur le dividende auquel l’assuré a droit^ sur sa consommation. Si le montant de la prime dépasse la valeur du dividende, l’assuré doit payer le solde dans un délai d’un mois à partir du premier avis de payer.
- Dès la cinquième année, la prime annuelle est réduite de 2 3/4 %. Pour faciliter l’entrée dans la caisse d’assurance, la société de consommation peut chaque année verser un subside à cette caisse.
- Les assurés qui quittent le pays et cessent de faire partie de la société de consommation peuvent ou bien racheter leur police ou bien la faire transférer à la Schwecz-Alters-und Sterbekasse.
- L’année dernière, vingt-six sociétés avaient constitué, au profit dé leurs membres, des caisses d’épargne qui détenaient pour 1,518,585 francs de dépôt. Ces dépôts ne sont autre chose que des bénéfices accumulés, sur lesquels leurs possesseurs perçoivent un intérêt uniforme de 4 %. Une seule caisse donne le cinq.
- Une vingtaine de sociétés assurent leur personnel contre les risques de maladie ou d’accidents.
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- Un exemple de la rapide extension de certaines Sociétés de consommation nous est fourni par la Société de Zurich, dite Lebensmittel-Verein qui vient de publier son rapport pour l’exercice 1898-1899.
- Ce rapport accuse un mouvement d’affaires de 2 millions 231,405 francs, soit environ 450,000 francs d'augmentation sur l’exercice précédent. Elle possède actuellement 64 magasins de détail et pour 712,000 francs d’immeubles.
- Depuis huit ans que cette Société s’est transformée en « coopérative. » (Genossenschaft), au sens strict du mot, elle a vu le nombre de ses membres passer de 575 à 9,320. Dans les cinq dernières années seulement elle a vendu pour 6,850,000 francs de marchandises, et elle a distribué à ses adhérents 406,000 francs sous forme de dividende sur leurs achats, plus de 65,000 francs à titre d'intérêts. Le capital social s’élève aujourd’hui à 257,000 francs.
- Enfin, pour en revenir à l’Union, le bureau central organisé par elle à Bâle en vue des achats en commun a déjà fait, depuis sept ans qu’il existe, pour plus de 8 millions d’affaires.
- Ces résultats, on le voit, sont des plus satisfaisants, et comme le mouvement va sans cesse en se développant, on peut prévoir qu’il jouera un rôle de plus en plus considérable dans la vie économique de la Suisse et influencera même l’orientation politique de ce pays.
- N’a-t-on pas vu naguère la Société coopérative de Bâle-ville faire échouer un projet de loi sur les débits de boissons et triompher, à elle seule, du Grand Conseil qui avait élaboré le projet et de la quasi unanimité de la presse qui le soutenait..
- L'autonomie traditionnelle des communes et des cantons s’accommode fort bien de ce libre jeu d’association.
- Le but moral, économique et politique de la coopération est admirablement précisé dans le passage suivant d’un discours prononcé pas M. Schaer, le président et
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- l’initiateur de l’Union suisse des Sociétés coopératives de consommation.
- « Elle est grande, infiniment grande, la tâche qui nous reste à accomplir. Les Sociétés de consommation, même les mieux organisées, ne sont qu’au début de leur haute mission historique et sociale. Qu’on le sache bien, leur but n’est pas seulement de vendre du café et du sucre le meilleur marché possible et de partager ensuite les bénéfices. Elles sont appelées à jouer un rôle prépondérant dans la lutte des peuples pour le mieux.....
- A mesure que les consommateurs associés comprendront quelle force économique réside en leur faculté d’achat, et à mesure que se concentreront ces forces, plus vite et plus sûrement aussi la Société de consommation se fera Société de production et, par cela même, mettra un terme, sans l’intervention de l’Etat, à l’enrichissement
- de quelques-uns au préjudice delà généralité.......Là
- où la libre association existe, il y a assez de place pour la libre expansion de l’individualité, et là où le sentiment de solidarité tient en bride et limite les excès d’usurpation individualiste, il n’y a plus de place pour la misère des masses. »
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- DE LA PRODUCTION INDUSTRIELLE. — Associa-tion du capital, du travail et du talent, par Paul Boilley (1).
- Ce n’est pas la description du lonctionnement des divers agents qui concourent à la production; c’est encore moins le facile tableau des merveilles dont elle nous éblouit chaque jour davantage.
- En quelques mots, d’une touche sobre, M. Boilley se borne à rappeler que depuis près d’un siècle, la production industrielle a pris une telle importance qu’elle est devenue la caractéristique de la phase sociale actuelle : la phase de l’industrialisme, et que cette phase est particulièrement accentuée chez les nations les plus avancées en civilisation. Dans ces conditions, ajoute-t-il, et le voilà en plein dans son sujet, toute cause susceptible d’arrêter ou simplement de gêner la production industrielle, est un évènement néfaste dont le contre-coup est appelé à se répercuter fâcheusement sur tout le corps social.
- Or, que la situation économique soit gravement troublée, cela éclate aux yeux des moins clairvoyants. Personne ne se méprend à la véritable cause de ce trouble qui est la mésintelligence entre les divers agents de la production. En quoi consiste exactement ce désaccord ? Voici : le travail se plaint d’être mal partagé dans la répartition des richesses. De son côté, le capital trouve exorbitantes les prétentions du Travail.
- Que les griefs réciproques soient plus ou moins exagérés, ils n’en méritent pas moins un sérieux examen. La tension semble avoir atteint sa limite la plus extrême. Il faut trouver au plus vite un modus vivendi qui assure à chacun des agents de production la possession complète de la part à laquelle il a droit.
- (1) Paris, Félix Alcan, libraire-éditeur, 108, boulevard Saint-Germain.
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- Ils sont trois; toutefois dans un but de simplification, au cours de son étude, M. Boilley ne considère pas le talent comme une entité particulière, mais comme un degré puissanciel du travail. C’est ainsi qu’il nous arrive en parlant de la règle de répartition appliquée au Familistère, de ne viser, pour donner de la précision à notre argumentation, que deux facteurs sur trois : le Capital et le Travail.
- Le nouveau livre de M. Boilley fait suite, logiquement suite, aux deux autres ouvrages du même auteur dont nous avons rendu compte en leur temps : La législation internationale du Travail (1892) et les Trois socialismes (1895).
- Nous ne surprendrons pas ceux de nos lecteurs qui ont eu la bonne fortune de lire les deux premiers livres en disant qu’ils retrouveront dans le troisième les mêmes qualités de clarté dans l’exposition , de précision dans l’argumentation , de pénétration et de finesse dans l’analyse qui les avaient sans doute frappés, comme nous, et aussi ce vif sentiment de justice distributive qui ne pousse pas seulement l’auteur à la recherche passionnée de la stricte équité dans la répartition des fruits du travail, mais encore ne lui fait pas plus ménager les vérités, même désagréables, aux amis qu’aux adversaires.
- Dans la Législation internationale du travail, M. Boilley a pris à tâche de démontrer les difficultés et l’insuffisance d’une réforme basée seulement sur une réduction de la journée de travail.
- S’il condamne la fixation légale d’une journée uniforme, aussi bien d’ailleurs que d’un minimum uniforme de salaire, c’est surtout parce qu’elle a le tort, à ses yeux, de mesurer tous les hommes et tous les travaux à la même aune.
- Ses considérations sur les salaires, l’intensité compensatrice du temps, le travail aux pièces, à l’heure, le surmenage, etc, sont des plus attachantes.
- En manière de conclusion Fauteur indique la nécessité
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- d’orienter le monde du travail en quête de mieux être, vers Fêquité de répartition, qui en le libérant économiquement, lui permettra de fixer lui-même le temps qu’il peut consacrer au travail sans souffrir physiquement et moralement.
- Ce n’est pas l’oeuvre d’un jour ; mais la fixation légale de la durée ou du prix du travail changerait-elle plus vite, la position respective de l’entrepreneur et de l’ouvrier, celui-ci restant, comme devant, salarié, et le premier, seul propriétaire des bénéfices réalisés ?
- Dans Les trois socialismes, dont le morceau capital est une très remarquable critique du marxisme, on voit le conflit s’exaspérer sous la tension des systèmes exclusifs qui en généralisent les effets. Le socialisme révolutionnaire (ne se contente plus de soumettre aux gouvernements bourgeois des requêtes contresignées Guillaume, empereur, et Léon XIII, pape. Hardiment placé sur le terrain politique, s’appuyant sur le suffrage universel, il se fait fort de résoudre souverainement par force ou par décret tous les problèmes de la production et de la répartition.
- Qui l’emportera du capitalisme ou du socialisme, du patron ou du salarié, de celui qui possède tout et veut tout garder ou de celui qui n’a rien et veut tout avoir ?
- Alors intervient le socialisme réformiste qui pense que les dissidences peuvent s’arranger à l’amiable et qu’il ne s’agit pas de tout prendre à Lun pour donner à l’autre, mais qu’il faut donner à chacun sa part.
- Nous en avons assez dit pour faire comprendre l’unité de l’œuvre de M. Paul Boilley et la raison de sa ténacité dans la recherche de la formule de répartition.
- Les économistes estiment généralement qu’il, s’agit bien moins de répartition que de production et qu’en l’état de celle-ci la réduction des bénéfices de l’entrepreneur par la participation ou même leur suppression totale par la coopération n’ajouterait guère au gain de l’ouvrier, tandis qu’en augmentant la quantité de cho-
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- ses à consommer tout le monde en aurait davantage et serait satisfait.
- L’augmentation du nombre des produits consommables doit être, évidemment, l’objectif constant de nos sociétés ; mais, la situation respective des facteurs restant la même, c’est-à-dire le capital, — qui conduit et dirige tous les organismes de la production, et en fait sa chose à tel point que les mots capitalisme et industrialisme sont devenus synonimes, — le capital, continuant de s’attribuer sans contrôle tous les résultats de la production, déduction faite de l’indemnité qu’il est bien obligé de laisser au travail et au talent pour obtenir leur indispensable concours, il faut bien reconnaître que les entrepreneurs seraient fort capables d’accaparer le surplus de production obtenu.
- « Vous pouvez doubler, tripler, décupler les salaires, ditM. Boilley, il se trouvera toujours des esprits inquiets qui se croiront quand même exploités et dupés. »
- La première chose à faire suivant lui est de calmer la défiance de l’ouvrier, en lui donnant voix délibérative dans la fixation des conditions de son travail.
- « Notre époque est positivement orientée vers les groupements corporatifs, les syndicats, le mutualisme, tout ce qui en un mot pousse à l’association, à la solidarité, au garantisme.
- « Nier ce mouvement, c’est nier l’évidence. L’idée a même pénétré dans les sphères gouvernementales qui, par nature, sont peu faciles à mouvoir. Un ancien président du Conseil des Ministres, M. Méline, qu’on ne peut confondre avec un socialiste, n’a-t-il pas dans un de ses discours, préconisé la formation de Chambres agricoles électives? Pourquoi n’en serait-il pas de même pour la production industrielle?
- « Que le groupement s’opère par une fusion des syndicats patronaux et ouvriers, et qu’on institue officiellement des Commissions spéciales électives, par région èt pour chaque genre d’industrie, avec la mission expresse de fixer le taux des salaires, le temps de tra-
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- vail, et la réglementation des ateliers, il n’est pas besoin d’autre chose.
- «... Peu importe la méthode employée, pourvu qu’elle soit à l’abri de tout soupçon, et que les intérêts en jeu soient également représentés...
- « C’est ce que demandait André Godin, ce que demandait le comte de Chambrun, ce que demandent tous ceux qu’écœure et que navre la lutte sacrilège qui se livre de nos jours sur le terrain économique.
- « Tout cela n’est pas impossible, il suffirait de le vouloir fermement.
- « Dans ce cas les déductions s’éclaircissent et se simplifient.
- « Sûr de n’être pas volé, comme on le lui dit et comme il le croit, l’ouvrier n’aurait plus aucune raison d’accuser son patron.
- « Alors, c’est la réconciliation et un apaisement moral dont l’effet salutaire serait de faire comprendre à chacun qu’il doit maintenir ses prétentions dans les limites de ses facultés et de ses fonctions, dans le grand courant producteur. »
- A la faveur de cette trêve qu’un intérêt commun, celui de la prospérité industrielle, protégerait désormais contre toute velléité de rupture, pourraient se développer des formes de plus en plus expressives * de l’idéal d’équité.
- A l’heure présente , la coopération productive, où le principe de droit dont M. Boillev a fait sa*pierre d’assise , trouve son entière application, la coopération productive est placée entre deux dangers contraires : une intempestive précipitation ruinerait cette expérience par laquelle la classe ouvrière s’exerce à la conquête et à la direction du monde économique ; d’autre part, la lenteur de son mouvement fait craindre qu’elle ne puisse résoudre la question économique avant que l’impatience d’une longue attente n’ait jeté le prolétariat dans les bras des révolutionnaires communistes.
- Cette crainte disparue , rien n’empêcherait la coopé-
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- ration de poursuivre son objectif dans les conditions de temps nécessaires.
- Un sociologue distingué, M. Charles Secrétan, cité par M. Boilley, écrivait en 1890: «Pour faire cesser l’antagonisme, pour améliorer du tout au tout la condition générale des ouvriers , il ne serait point nécessaire que toute la production d’un pays fût transformée : il suffirait que l’atelier coopératif eût fait la preuve qu’il est viable et qu’il fournit à la classe ouvrière des points d’appui et des centres de ralliement. Alors, sans doute, on verrait se multiplier le nombre des patrons, qui font entrer leurs collaborateurs en partage dans leurs bénéfices, forme plus prompte et plus facile de concilier les intérêts du capitaliste et ceux du travailleur. »
- Ainsi se répercuterait sur la participation, qui chemine lentement, malgré ses incontestables succès, entre l’indifférence ouvrière et l’indifférence patronale, l’impulsion reçue par la coopération.
- Ainsi, outre les bienfaits immédiats qui en résulteraient pour les contractants, le concordat intervenu sur le marché du travail aurait cette heureuse conséquence de créer entre les directions antagonistes de la production, une sorte d’émulation pour l’équité, qui aboutirait à la sanction légale, pratique, la plus parfaite possible, d’un droit indiscutable : le droit des producteurs à la propriété du produit.
- Le livre de M. Boilley, c’est l’histoire attachante de ce droit en marche vers sa consécration, des oppositions irréductibles qu’il provoque lorsque, mal aiguillé, il se heurte contre d’autres droits essentiels, tels que la liberté et l’égalité, et des luttes difficiles qu’il soutient contre les lois imparfaites, les intérêts mal compris, les préjugés et l’ignorance.
- M. Boilley ne récrimine pas. Il n’est pas sentimental. Du moins, le sentiment n’embarrasse pas son argumentation. Il mesure mathématiquement l’élan et la résistance , enregistre le résultat et table, sans regret apparent, sur neuf lorsqu’il ne peut pas obtenir dix.
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- Devant lui, l’hydrogène et l’oxygène n’ont pas l’honneur de se combiner. Ils se combinent purement et simplement, s’ils doivent se combiner. Il ne s’attendrit pas sur la transformation de ces deux gaz, où l’imagination de certains pourraient voir une déchéance, et ne demande pas au produit de cette transformation d’autres qualités que celles qu’on peut attendre du liquide appelé : eau.
- Mais ce qui rend son livre particulièrement intéressant, c’est la précieuse contribution qu’il apporte à la recherche de la valeur des concours dans l’oeuvre de la production.
- Mme Godin disait naguère ici-même qu’il serait extrêmement important de savoir aujourd’hui tout ce qui a pu être fait dans ce sens, afin de ne pas s’engager à nouveau dans les voies sans issues, mais de poursuivre celles où il n’y a qu’à imiter d’abord, puis à perfectionner.
- Des expériences ont été faites dont les résultats sont perdus. D’autres se sont poursuivies ou se poursuivent encore, avec les inventions les plus variées : cubes polychromes de Robert Owen, dont parle notre ami Auguste Fabre dans la biographie de ce grand socialiste pratique; fiches accompagnant chaque pièce de bois depuis le premier coup de hache du bûcheron jusqu’à sa sortie toute ouvrée des magasins, par lesquelles M. Dolge, le grand manufacturier américain, assurait, il y une dizaine d’années, qu’il était parvenu à établir le bénéfice réel procuré à l’usine par chaque ouvrier ; système de contrôle inauguré par M. Yan Marken, permettant d’attribuer des primes à chaque mérite ; etc. La classification des mérites a été la préoccupation constante de Godin, comme on peut s’en convaincre par la lecture des Documents "biographiques
- Là, en elfet, est le nœud de la question sociale.
- M. Boilley examine quelques-uns des procédés par lesquels on a essayé théoriquement de déterminer la part respective de tous les efforts producteurs. Ses investi-
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- gâtions personnelles l’amènent à reconnaître qu’il serait possible de mesurer les apports et les concours, avec une approximation suffisante, soit par la capitalisation individuelle du travailleur, soit par l’évaluation des fonctions.
- Cette dernière conclusion se rapproche de la solution pratiquée depuis plus de vingt ans au Familistère de Guise.
- « A première vue, dit M. Boilley, ceci paraît être une espèce de réminiscence de la formule Godin ; en effet, c’en est une modification. La seule différence, c’est qu’au lieu d’agir sur les intérêts et les salaires nous calculons sur le Capital-Argent et le Capital-Travail, dont la valeur est exposée à des variations de cours. »
- C’est vrai ; mais si l’on appliquait à l’appréciation des salaires qui est à la base du système Godin, les règles d’évaluation que M. Boilley applique à la détermination de la valeur des concours dans son hypothétique association, toute différence de fond entre les deux formules disparaîtrait. La modification subie par la formule Godin dans la très originale conception de M. Boilley, rappellerait alors, pour nous permettre un genre de comparaison qui lui est familier, la transformation opérée dans une fraction arithmétique dont on aurait multiplié les deux termes par une même quantité.
- M. Boilley a dédié son livre à la mémoire de J.-B.-A. Godin, fondateur du Familistère de Guise. Ce n’est pas uniquement par un sentiment de confraternité puisé dans le souvenir d’une commune inspiration fouriériste. En réalité, plus M. Boilley approfondit les divers éléments du problème social, plus il se rend compte de l’énorme contribution apportée à sa solution par Godin. C’est pourquoi dans ses dernières oeuvres il fait à l’Association du Familistère une place de plus en plus grande, car il la considère comme la plus grandiose et la plus complète qui ait été réalisée dans cet ordre d’idées.
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- Fin de session.
- Le cabinet Waldeck-Rousseau fut constitué sur l’ordre du jour par lequel la Chambre déclarait qu’elle ne donnerait sa confiance qu’à un gouvernement décidé à défendre avec énergie les institutions républicaines et à assurer l’ordre public.
- C’était un ministère de conciliation, en ce sens que nul parti n’était favorisé par sa composition, puisqu’il partait du plus pur opportunisme avec M. Waldeck-Rousseau , pour aboutir au socialisme collectiviste avec M. Millerand, en passant par le général de Gallifet, qui n’a d’autre opinion que d’être militaire.
- Lorsqu’il se présenta devant la Chambre, le 26 juin, il fut vivement pris à partie. Et cependant les attaques ne s’adressèrent ni à ces actes, car les actes avaient devancé les promesses, ni à son programme.
- Quelques orateurs socialistes, dont les bulletins devaient se confondre peu après avec ceux des royalistes, impérialistes, césariens, nationalistes et antisémites, dénoncèrent, au nom de la probité politique, la coalition monstrueuse et étalèrent verbeusement l’horreur que leur inspire l’équivoque. Quel ministère eût-on fait si des éléments aussi disparates l’eussent emporté, et pour quelle besogne?
- Par 263 voix contre 237 l’ordre du jour Péril-lier, approuvant les déclarations et les actes du gouvernement, fut adopté aux applaudissements de la gauche.
- Au Sénat, la manifestation fut encore plus significative. Sans discussion, par 187 voix contre 2, le Sénat reprit, en l’appliquant au nouveau ministère, la formule votée le 12 juin par la Chambre.
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- Les trois ou quatre séances qui suivirent celle où le nouveau ministère avait pris contact avec la Chambre furent des séances de liquidation.
- Tout d’abord on renvoie à un mois, terme réglementaire, en réalité à trois mois, quantité d’interpellations par lesquelles les adversaires du cabinet se proposaient uniquement de lui rendre l’existence désagréable.
- Est également renvoyée à la session d’automne l’éternelle et bien inutile discussion sur l’Algérie, inutile parce que tout le monde est d’accord pour la clore par le vote d’une enquête éternelle , puisque l’enquête donnera lieu à de nouveaux débats.
- Un questionneur, cependant, reçoit satisfaction immédiate.
- C’est M. Mirman qui rappelle l’engagement pris par le précédent cabinet, de faire dresser l’état des accidents du travail survenus pendant le mois de juin, et demande si le ministère actuel ratifie de son côté cet engagement.
- Le président du Conseil répond que le gouvernement est tout disposé à se conformer à la résolution votée par la Chambre à ce sujet. Dès que l’enquête qui se fait en ce moment au ministère du commerce sera terminée le gouvernement demandera les crédits nécessaires.
- La Chambre avait, le 28 juin, adopté le projet de loi modifié par le Sénat, autorisant la résiliation des polices d’assurances, accidents, antérieures à la loi du 9 avril 1898.
- Puisque nous sommes sur le chapitre des accidents, ajoutons que le 29 juin, le Sénat adopte :
- 1® Le crédits de 50,000 francs déjà voté par la Chambre, pour la création de contrôleurs destinés à assurer l’application de la loi sur les accidents du travail ;
- 2° La proposition relative aux conditions d’application de la loi du 9 avril 1898, en ce qui concerne les acci-
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- dents causés dans les exploitations agricoles par l’emploi de machines mues par des moteurs inanimés.
- Un amendement de M. Félix Martin en faveur des ouvriers agicoles qui n’auraient pas de recours contre l’exploitant insolvable, a été rejeté sur la promesse du Ministre du Commerce, M. Millerand, que le Parlement serait saisi d’une loi spéciale sur les accidents agricoles.
- Le Sénat met du reste le plus louable empressement à faciliter la tâche du nouveau ministère en se prêtant à la liquidation vigoureusement menée par la Chambre.
- Sachons lui gré d’avoir pris en considération la proposition de loi de M. Siegfried tendant à modifier la loi du 17 juillet 1880 sur les cafés, cabarets et débits de boissons, en vue d’en limiter le nombre. Mais il ne s’agit que d’une prise en considération. Et en admettant que la proposition soit votée par le Sénat, quel sort la Chambre lui réserve-t-elle ?
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- Revenons à la Chambre pour la féliciter, à son tour, du vote de la proposition Yiviani tendant à ouvrir aux femmes l’exercice de la profession d’avocat.
- L’éloquent député socialiste a développé, avec une clarté vraiment remarquable, l’économie de sa proposition, qui a été votée par la Chambre à une majorité considérable : 319 voix contre 179.
- Immédiatement après, sur la demande du garde des sceaux, M. Monis, on adopte un projet de loi modifié par le Sénat, substituant la responsabilité de l’Etat à la responsabilité civile des membres de l’enseignement et substituant la juridiction des tribunaux civils et des justices de paix à celle du Conseil d’Etat.
- Longtemps agitée dans le Parlement, sans qu’elle eût cependant revêtu la forme d’une proposition ferme, la question de l’application à l’année 1900 du budget de
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- l’année 1899, a été tranchée affirmativement par la Chambre quelques jours avant sa séparation. En conséquence, il a été décidé à une énorme majorité qu’afin de hâter la discussion du budget de 1900 et d’en faciliter le vote avant le 31 décembre prochain, la Commission du budget de 1899 restera en fonctions, à titre exceptionnel, pour l’examen du budget de l’an prochain, budget qu’elle aura déjà ainsi discuté à l’occasion de l’examen du budget de 1899 reproduit pour 1900.
- Sans doute, la mesure est tout à fait insolite et extraordinaire , mais elle ne l’est pas plus que Tétât de choses qui l’a rendu nécessaire.
- La Chambre allait reprendre la discussion du projet de loi relatif aux conditions du travail dans les entreprises de l’Etat des départemedts et des communes, lorsque le Président du Conseil en a obtenu l’ajourne-nement, le gouvernement ayant le désir de proposer à la commission des mesures propres à bâter la solution de cette importante question.
- En effet, MM. Waldeck-Rousseau et Millerand entendus par la commission, lui ont déclaré qu’en ce qui concerne les entrepreneurs de l’Etat, le gouvernement avait le droit de modifier par décret les décrets et ordonnances antérieurs, en vue d’introduire dans le cahier des charges les conditions que le projet de la commission veut prescrire législativement. '
- Ces conditions portent :
- 1° Un jour de congé hebdomadaire ;
- 2° La fixation de la proportion des ouvriers étrangers ;
- 3° La fixation de la durée des heures de travail ;
- 4° La détermination, par région, d’un salaire moyen d’après les usages locaux.
- Seules, les sanctions pénales ne peuvent être déterminées par le gouvernement.
- Dans ces conditions, la commission a pris acte de la déclaration des ministres.
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- Elle reste saisie du projet de loi, dont les conclusions étaient obligatoires pour l’Etat, et facultatifs pour les départements et les communes, mais laissera se poursuivre l’expérience que va tenter le gouvernement.
- Bien qu’une vive opposition se soit manifestée contre la prétention du gouvernement de modifier des décrets par un décret, opposition bien compréhensible puisque nombreux sont les députés qui ne lui reconnaissent même pas le droit de les modifier par une loi, la Chambre a ratifié l’arrangement intervenu et c’est immédiatement après le débat soulevé à cette occasion que le décret de clôture a été lu , le 4 juillet.
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- LE DEVOIR
- LA QUESTION DE, LA PAIX
- La conférence de La Haye.
- La conférence de La Haye a terminé ses travaux le 28 juillet.
- Les dispositions de Facto général qui a été soumis ce jour là aux représentants des puissances pour les signatures , ne répondent pas toutes, nous ne dirons pas aux espérances qu’on avait pu concevoir, mais à l’importance du travail accompli par les commissions.
- Il est bien vrai que la conférence a laissé à l’avenir le soin de résoudre la question de désarmement proprement dite ; il est bien vrai qu’elle n’a pas voté toutes les mesures susceptibles de rendre la guerre plus humaine et que son oeuvre capitale se borne à rétablissement de règles d’arbitrages très élastiques et dépourvues de sanction :
- Et cependant, qui aurait dit, il n’y a pas même un an, que le 25 juillet 1899, vingt-quatre nations apposeraient le même jour leur signature au bas d’un traité d’arbitrage comportant l’établissement d’une cour permanente ?
- D’ailleurs, la conférence n’eùt-elle fait que compléter sur certains points la convention de Genève et de décider son application à la guerre maritime, elle n’aurait pas été inutile.
- Pour répondre à l’accusation d’avortement inconsidé-remment formulée par quelques journaux, ce n’est pas même à ces résultats tangibles que s’en réferait notre éminent confrère M. Cornély, dans un article publié quelques jours avant la clôture des travaux du congrès.
- L’opinion de M. Cornély en cette matière, comme en bien d’autres , vaut assez la peine d’être recueillie pour que nous nous fassions un plaisir de la reproduire ici.
- Voici la fin de son article :
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- LA QUESTION DE LA PAIX 497
- « Mais le résultat le plus considérable de la Conférence de La Haye — car je suis de ceux qui ne croient pas à son avortement — a été de mettre en contact tous les cabinets civilisés, tous les peuples, par l’intermédiaire de leurs représentants, de les réunir «dans une aspiration, même platonique, vers la paix, de les assembler dans une horreur commune de la guerre, de les habituer à entendre parler de leurs droits réciproques, droits qui, M. Léon Bourgeois l’a très bien dit, ne se mesurent pas à l’importance des Etats, à la grandeur des territoires et aux ressources militaires, mais qui sont les mêmes pour les petits et pour les grands. J’ai particulièrement goûté ce discours de M. Léon Bourgeois parce qu’il caresse une de mes idées favorites :
- « Oui, il faut renforcer cette habitude qu’ont déjà prise les peuples civilisés, les peuples chrétiens, de se considérer comme une société, c’est-à-dire comme un ensemble d’êtres individuels ou collectifs, dont les droits sont les mêmes et dont la sécurité générale se trouve compromise lorsqu’un seul d’entre eux se trouve victime d’un attentat ou d’un déni de justice.
- « Cette idée a pénétré déjà profondément l’Europe. Si, en cette fin du dix-neuvième siècle, on promène son regard sur les nations qui la composent et sur leurs chefs, et si l’on rassemble les souvenirs que nous a laissés l’Histoire, on conclura que jamais, peut-être, période n’a vu plus de bonne foi, plus de conscience, plus d’envie de bien faire, sur les sommets humains. C’est nous, les Français, qui en sommes cause. Avec notre Révolution, nous avons non seulement organisé l’Europe, mais nous avons moralisé les rois. Et, parmi tous ces chefs, le sentiment dominant, le sentiment moderne, est qu’il faut être avare du sang des sujets ; que les guerres de magnificence, d’orgueil, de vanité, sont des crimes inexpiables , et qu’on n’a le droit d’envoyer à la mort la jeunesse d’un pays que lorsque l’existence même de ce pays est en jeu.
- « Les choses me paraissent arrangées de telle sorte
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- leJdevoir
- qu’aujourd’hui aucun peuple, aucun souverain n’oserait se permettre une de ces agressions sans motifs vitaux qui ont déshonoré l’histoire de presque tous les peuples. Pendant trois siècles et demi, on s’est battu en Europe pour se disputer des lambeaux de territoire. Il y a eu des guerres qui ont ressemblé à des brigandages. Il est permis d’espérer qu’on ne reverra plus rien de pareil et que la malédiction du genre humain fera reculer toujours le fou qui, pour assouvir des ambitions ou résoudre des difficultés intérieures, serait tenté de donner le signal d’une conflagration "européenne.
- « Toutes ces idées, tous ces sentiments fermentent, s’épanouissent et se répercutent au milieu des hommes lorsque les représentants des nations se réunissent dans des congrès pacifiques comme celui de La Haye. Les aviver est déjà un résultat considérable, C’est pourquoi je refuse de m’unir aux confrères qui considèrent comme un avortement l’issue prochaine de la Conférence de La Haye. »
- La Fédération internationale des Etudiants dont la naissance a été saluée avec joie par le Congrès universel de la Paix de 1897, a été définitivement constituée à Rome le 24 novembre 1898, avec des statuts dont l’art. 4 porte : « La Fédération internationale des Etudiants se propose aussi de seconder par tous les moyens en son pouvoir l’oeuvre de la Paix et de l’arbitrage entre nations. ».
- Son président est M. le Dr Efîsio Giglio-Tos, à Turin, assisté de treize vice-présidents, choisis dans différents pays d’Europe et d’Amérique. L’organe de la Société a pour titre Corda Fratres.
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- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- Les femmes conseillers municipaux en Angleterre.
- A la Chambre des Lords, une assez forte majorité a rejeté l’article du bill sur le gouvernement de Londres qui conférait aux femmes les fonctions de conseiller municipal et d’adjoint au maire.
- Quelques jours après, le bill revenait devant la Chambre des Communes,
- Lors du premier vote, le ministère avait laissé à ses adhérents la liberté de leur opinion, et aux Lords le chef lui-même du cabinet avait profité de cette liberté pour voter, avec la petite minorité, (un contre trois environ), en faveur des revendications féminimes, tandis que tous les autres ministres votaient contre.
- Mais dans cette seconde épreuve, le Whip ministériel a dû se conformer aux précédents et lancer une circulaire invitant tous les députés ministériels à voter en faveur de la décision des Lords.
- A la majorité de 68 voix sur 400 votants, la Chambre des Communes s’est rangée à l’opinion des Lords.
- > *
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- Un conseil municipal de femmes aux Etats-Unis.
- Dédié aux législateurs d’Angleterre et autres pays :
- Les habitants de la petite ville de Beattie, dans le Kansas septentrtonal, écœurés par la corruption de la municipalité , viennent de mettre le gouvernement municipal dans la main des femmes. Mme Totten, femme d’un riche négociant, a été élue mairesse. Le secrétaire de la mairie et la majeure partie des nouveaux conseillers, appartiennent également au sexe féminin. Tout le personnel de l’administration municipale, la police comprise, a été changé et remplacé en grande partie par des femmes.
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- Il est fort heureux pour la moralité publique qu’aucune loi n’interdise aux femmes du Kansas l’accès des fonctions municipales.
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- Le Conseil international des femmes.
- C’est au moment où la Chambre des Lords refusait l’admission des femmes aux fonctions municipales que se réunissait, à Londres, le Congrès international des femmes.
- Cette réunion a été des plus brillantes et il s’y est dit d’excellentes choses. Les déléguées étaient venues de toutes les parties du monde.
- La place nous manque aujourd’hui pour un compterendu, fut-il des plus succincts. Nous nous contenterons de rappeler en quelques lignes l’origine, le fonctionnement et le but du Conseil international des femmes qui avait organisé le Congrès.
- L’International Conseil of Women qui est présidé par la comtesse Aberdeen, a été fondé en 1888 à Washington. Il est composé de la présidente et de deux déléguées de chacun des conseils nationaux qui ont été fondés successivement dans les divers pays.
- A l’heure actuelle, le Canada, les Etats-Unis, l’Allemagne, l’Angleterre, la Nouvelle-Zélande, la Nouvelle-Galles du Sud, la Suède, l’Italie, possèdent des Congrès nationaux.
- Celui des'Etats-Unis réunit 700,000 membres, c’est de beaucoup le plus nombreux ; celui de l’Angleterre qui vient ensuite compte 300,000 membres répartis en 200 Sociétés ; celui de l’Allemagne 66,000 membres en 100 Sociétés.
- En Suisse, en Hollande, en Danemark, en Autriche les Conseils sont en formation.
- La France, qui compte cependant des groupements féministes très actifs, n’a pas encore constitué de Conseil national.
- Le but des Conseils nationaux d’après la circulaire américaine est le suivant :
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- lo Faire connaître et apprécier davantage la part prise par la femme dans le travail de l’humanité (éclairer l’opinion publique).
- 2° Eviter la multiplication de Sociétés de femmes poursuivant les mêmes buts (concentration des forces).
- 3° Servir de centre de réunion à toutes les femmes, leur permettre de se connaître, de s’entendre (augmenter leur sympathie mutuelle.)
- 4° Grouper toutes ces énergies et les diriger sur des objets, que toutes approuvent sans restriction.
- Le respect des opinions des minorités doit être observé de la façon la plus absolue. Si une seule des'Socié-tés adhérentes refuse de coopérera une action commune, le Conseil ne se reconnaît pas le droit d’engager en son propre nom cette action.
- L’activité sociale qui a fait jusqu’ici l’objet des Sociétés qui composent le Conseil national américain est ainsi résumé :
- 1« A travail égal salaire égal.
- 2° Réforme des lois sur le divorce.
- 3° Réforme du costume féminin.
- 4° Education civique dans les écoles de filles et de garçons.
- 5o Paix et arbitrage.
- 6o Une seule morale pour les deux sexes.
- Quant au Conseil international qui est la synthèse active des Conseils nationaux, il réunit à l’heure actuelle plus de 2,000,000 de femmes. C’est la plus puissante organisation du monde entier.
- Son but est :
- D’établir des rapports entre les Sociétés féminines de tous les pays ;
- De donner aux femmes de tous les pays, l’occasion de se voir et de se concerter sur les questions qui touchent à la vie familiale et à la vie sociale ;
- D’augmenter parmi les femmes l’unité de pensée, de sentiment, de volonté, et d’organiser l’action féminine comme le meilleur moyen de travailler au bien de la famille et de l’Etat.
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- L’enseignement secondaire pour les jeunes filles.
- Lorsque les deux Chambres législatives françaises entreprirent presque simultanément la réforme de renseignement secondaire s’attachant plus particulièrement : la Chambre, à la refonte des programmes, le Sénat, à la transformation de la sanction finale des études, l’attention des groupes féministes fut attirée sur l’anomalie qui résulte du caractère absolument différent de l’enseignement des jeunes gens et des jeunes filles, et du manque d’issue de ce dernier.
- Plusieurs sociétés féministes ont adressé à ce sujet la pétition suivante au Sénat et à la Chambre des députés :
- «Les sociétés féministes, etc., etc.,
- « Se préoccupant du fait que renseignement' donné dans les lycées de jeunes filles est complètement dénué de but pratique, que c’est en quelque sorte un enseignement de luxe, un enseignement décoratif qui peut mettre la femme en état de faire bonne figure dans un salon , mais ne l’aide pas à gagner sa vie ;
- « Considérant que, cependant, toute éducation doit tendre, en première ligne, à rendre la personne qui la reçoit capable de se suffire à elle-même, c’est-à-dire de gagner sa vie honorablement; qu’il ne doit y avoir nulle exception sous ce rapport en ce qui concerne la femme, puisque l’insuffisance des ressources pécuniaires est la cause la plus puissante qui la pousse à l’immoralité et à la débauche;
- « Que d’ailleurs il est naturel que chaque femme trouve le moyen de travailler sans sortir de la classe sociale à laquelle elle appartient, qu’en particulier les professions de médecins et de pharmaciens conviennent parfaitement aux femmes et qu’il est injuste de leur en fermer l’accès en leur refusant la préparation aux examens qui y conduisent;
- « Que ce traitement est d’autant plus inique que nos facultés sont ouvertes aux étudiants et étudiantes étrangers sur la production d’un certificat nullement équivalent au baccalauréat, faveur refusé aux étudiantes françaises ;
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- « Qu’enfin il est absolument logique que l’enseignement des lycées de jeunes filles serve, comme celui des lycées de jeunes gens, de porte d’entrée à l’enseignement supérieur ;
- « En vue des réformes qui se préparent actuellement dans l’enseignement secondaire, expriment le voeu :
- « Que, quelles que soient ces réformes, le programme des lycées de jeunes filles soit modifié en conséquence, de façon à permettre à celles qui le désireraient un facile passage de leur lycée aux Ecoles d’enseignement supérieur.
- « Plus explicitement, si le passage de l’enseignement secondaire à l’enseignement supérieur continue d’être marqué par un baccalauréat ou un examen quelconque, que les lycées de jeunes filles préparent à ce baccalauréat ou à cet examen ; si le même passage est effectué au moyen d’un.certificat de fin d’études, que le certificat délivré dans les lycées de jeunes filles ait les mêmes sanctions que celui des lycées de jeunes gens. »
- L’adoption par la Chambre de la proposition de M. Yiviani, tendant à permettre aux femmes licenciées en droit d’exercer la profession d’avocat, donne un surcroît de force aux motifs invoqués par les pétitionnaires.
- D’autre part, une pétition adressée à la Chambre, par la Ligue française pour le droit des femmes, à l’occasion de l’octroi annuel de bourses de l’enseignement secondaire, demande l’admission gratuite dans les écoles secondaires de filles des élèves les plus méritantes dans la même proportion que les garçons.
- Lycées de jeunes filles préparant au baccalauréat en Allemagne.
- On vient de créer à Hanovre un lycée de jeunes filles qui prépare au baccalauréat et correspond directement avec l’école supérieure déjà existante. Le premier lycée de ce genre fonctionne déjà à Karlsruhe.
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- LE DEVOIR
- FAMILL
- par Hector K1ALOT
- Ouvrage couronné par l’Académie française
- (Suite)
- Il voulut prendre la feuille de papier, elle mit la main dessus ; si elle avait commencé à se défendre par un moyen détourné, maintenant elle était résolue à faire tête, même à l’un des chefs de la maison.
- Il avait jusque-là parlé sur le ton de la plaisanterie, il continua :
- « Donnez donc ce brouillon, est-ce que vous me croyez homme à faire le maître d’école avec une jolie jeune fille comme vous?
- — Non, monsieur, c’est impossible.
- — Allons donc. »
- Et il voulut le prendre en riant ; mais elle résista.
- « Non, monsieur, non , je ne vous le laisserai pas prendre.
- — C’est une plaisanterie.
- — Pas pour moi, rien n’est plus sérieux : M. Vulfran m’a défendu de laisser voir cette lettre par personne, j’obéis à M. Vulfran.
- — C’est moi qui l’ai ouverte.
- — La lettre en anglais n’est pas la traduction.
- — Mon oncle va me la montrer tout à l’heure cette fameuse traduction.
- — Si monsieur votre oncle vous la montre, ce ne sera pas moi ; il m’a donné ses ordres, j’obéis , pardonnez-le-moi. »
- Il y avait tant de résolution dans son accent et bans son attitude que bien certainement pour avoir cette feuille de papier, il faudrait la lui prendre de force ; et alors ne crierait-elle point?
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- EN FAMILLE
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- Théodore n’osa pas aller jusque-là :
- « Je suis enchanté de voir, dit-il, la fidélité que vous montrez pour les ordres de mon oncle, même dans les choses insignifiantes. »
- Lorsqu’il eut refermé la porte, Perrine voulut se remettre au travail, mais elle était si bouleversée que cela lui fut impossible. Qu’allait-il advenir de cette résistance , dont il se disait enchanté quand au contraire il en était furieux ? S’il voulait la lui faire payer, comment lutterait-elle, misérable sans défense, contre un ennemi qui était tout-puissant? Au premier coup qu’il lui porterait, elle serait brisée. Et alors il faudrait qu’elle quittât cette maison, où elle n’aurait que passé.
- A ce moment sa porte s’ouvrit de nouveau, doucement poussée, et Talouel entra à pas glissés, les yeux fixés sur le pupitre où la lettre et son commencement de traduction se trouvaient étalés.
- « Eh bien cette traduction de la lettre de Dakka, ça marche-t-il?
- — Je ne fais que commencer.
- — M. Théodore t’a dérangée. Qu’est-ce qu’il voulait?
- — Un dictionnaire anglais-français.
- — Pourquoi faire? il ne sait pas l’anglais.
- — Il ne me l’a pas dit.
- — Il ne t’a pas demandé ce qu’il y a dans cette lettre ?
- — Je n’en suis qu’à la première phrase.
- — Tu ne vas pas me faire croire que tu . ne l’as pas lue.
- — Je ne l’ai pas encore traduite.
- — Tu ne l’as pas écrite en français, mais tu l’as lue. »
- Elle ne répondit pas.
- « Je te demande si tu l’as lue; tu me répondras peut-être.
- — Je ne peux pas répondre.
- — Parce que ?
- — Parce que M. Vulfran m’a défendu de parler de cette lettre.
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- LE DEVOIR
- — Tu sais bien que M. Vulfran et moi nous ne faisons qu’un. Tous les ordres que M. Vulfran donne ici passent par moi, toutes les faveurs qu’il accorde passent par moi, je dois donc connaître ce qui le concerne.
- — Même ses affaires personnelles ?
- — C’est donc d’affaires personnelles qu’il s’agit dans cette lettre ? »
- Elle comprit qu’elle s’était laissé surprendre.
- « Je n’ai pas dit cela ; mais je vous ai demandé si, dans le cas d’affaires personnelles , je devrais vous faire connaître le contenu de cette lettre. '
- — C’est surtout s’il s’agit d’affaires personnelles que je dois les connaître, et cela dans l’intérêt même de M. Vulfran. Ne sais-tu pas qu’il est devenu malade à la suite de chagrins qui ont failli le tuer? Que tout à coup il apprenne une nouvelle qui lui apporte un nouveau chagrin ou lui cause une grande joie, et cette nouvelle trop brusquement annoncée, sans préparation, peut lui être mortelle. Voilà pourquoi je dois savoir à l’avance ce qui le touche, pour le préparer; ce qui n’aurait pas lieu, si tu lui lisais ta traduction tout simplement. »
- Il avait débité ce petit discours d’un ton doux, insinuant , qui ne ressemblait en rien à ses manières ordinaires si raides et si hargneuses.
- Comme elle restait muette, le regardant avec une émotion qui la faisait toute pâle , il continua :
- « J’espère que tu es assez intelligente pour comprendre ce que je t’explique là, et aussi de quelle importance il est pour tous, pour nous, pour le pays entier qui vit par M. Vulfran, pour toi-même qui viens de trouver auprès de lui une bonne place qui ne peut que devenir meilleure avec le temps, que sa santé ne soit pas ébranlée par des coups violents auxquels elle ne résisterait pas. Il a l’air solide encore, mais il ne l’est pas autant qu’il le paraît ; ses chagrins le minent, et d’autre part la perte de sa vue le désespère. Voilà pourquoi nous devons tous ici travailler à lui adoucir
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- la vie, et moi le premier, puisque je suis celui en qui il a mis sa confiance. »
- Perrine n’eût rien su de Talouel, qu’elle se fût sans doute laissé prendre à ces paroles habilement arrangées pour la troubler et la toucher ; mais après ce qu’elle avait entendu , et des femmes de la chambrée qui à la vérité n’étaient que de pauvres ouvrières , et de Fabry et de Mombleux qui eux étaient des hommes capables de savoir les choses aussi bien que de juger les gens, elle ne pouvait pas plus ajouter foi à la sincérité de ce discours, qu’avoir confiance dans le dévouement du directeur yil voulait la faire parler, voilà tout, et pour en arriver là tous les moyens lui étaient bons : le mensonge , la tromperie, l’hypocrisie. Elle eût pu avoir des doutes à ce sujet, que la tentative de Théodore auprès d’elle devait empêcher de les admettre : pas plus que le neveu , le directeur n’était sincère, l’un et l’autre voulaient savoir ce que disait la lettre de Dakka et ne voulaient que cela; c’était donc contre eux que M. Vulfran prenait ses précautions quand il lui disait : « S’il se trouve quelqu’un qui ose t’interroger, tu dois non seulement ne rien dire, mais même ne laisser rien deviner; » et c’était à M. Vulfran, qui certainement avait prévu ces tentatives, à lui seul qu’elle devait obéir, sans prendre autrement souci des colères et des haines qu’elle allait accumuler contre elle.
- Il était debout devant elle, appuyé sur son bureau , penché vers elle, la tenant dans ses yeux, l’enveloppant, la dominant; elle fit appel à tout son courage, et d’une voix un peu rauque qui trahissait son émotion, mais qui ne tremblait pas cependant, elle dit :
- « M. Vulfran m’a défendu de parler de cette lettre à personne. »
- Il se redressa furieux de cette résistance , mais presque aussitôt se penchant de nouveau vers elle en se faisant caressant dans les manières comme dans l’accent:
- « Justement je ne suis personne , puisque je suis son -second , un autre lui-même.
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- LE DEVOIR
- Elle ne répondit pas.
- « Tu es donc stupide? s’écria-t-il d’une voix étouffée.
- — Sans doute, je le suis.
- — Alors, tâche de comprendre qu’il faut être intelligent pour occuper la place que M. Vulfran t’a donnée auprès de lui, et que puisque cette intelligence te manque, tu ne peux pas garder cette place, et qu’au lieu de te soutenir comme je l’aurais voulu, mon devoir est de te faire renvoyer. Comprends-tu cela?
- — Oui, monsieur.
- — Eh bien, réfléchis-y, pense à ce qu’est ta situation aujourd’hui, représente-toi ce qu’elle sera demain dans la rue, et prends une résolution que tu me feras connaître ce soir. »
- Là-dessus, après avoir attendu un moment sans qu’elle faiblît, il sortit à pas glissés comme il était entré.
- XXXI
- « Réfléchis. >
- Elle eût voulu réfléchir ; mais comment, alors que M. Vulfran attendait?
- Elle se remit donc à sa traduction, se disant que pendant qu’elle travaillerait, son émotion se calmerait peut-être, et qu’alors elle serait sans doute mieux en état d’examiner sa situation et de décider ce qu’elle avait à faire.
- « La principale difficulté que j’ai, comme je vous le dis, rencontrée dans mes recherches, a été celle du temps qui s’est écoulé depuis le mariage de M. Edmond Paindavoine, votre très cher fils. Tout d’abord je vous avoue que, privé des lumières de notre révérend père Leclerc qui avait béni cette union, j’ai été complètement désorienté, et que j’ai dû chercher de différents côtés avant de recueillir les éléments d’une réponse qui pût vous satisfaire.
- « De ces éléments il résulte que celle qui est devenue la femme de M. Edmond Paindavoine était une jeune
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- EN FAMILLE
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- personne douée de toutes les qualités : l’intelligence, la bonté, la douceur, la tendresse de'l’âme, la droiture du caractère, sans parler de ces charmes personnels qui, pour être éphémères, n’en ont pas moins une importance souvent décisive pour ceux qui laissent leur coeur se prendre par les vanités de ce monde. »
- Quatre fois elle recommença la traduction de cette phrase : la plus entortillée à coup sûr de cette lettre, mais elle s’acharna à la rendre avec toute l’exactitude qu’elle pouvait mettre dans ce travail, et si elle n’arriva pas à se satisfaire elle-même, au moins eut-elle la conscience d’avoir fait ce qu’elle pouvait.
- « Le temps n’est plus où tout le savoir des femmes hindoues consistait dans la science de l’étiquette, dans l’art de se lever ou s’asseoir, et où toute instruction, en dehors de ces points essentiels, était considéré comme une déchéance ; aujourd’hui un grand nombre, même parmi celles des hautes castes, ont l’esprit cultivé et se rappellent que dans l’Inde ancienne, l’étude était placée sous l’invocation de la déesse Sarasvati. Celle dont je parle appartenait â cette catégorie, et son père ainsi que sa mère, qui étaient de famille brahmane, c’est-à-dire deux fois nés , selon l’expression hindoue, avaient eu le bonheur d’être convertis à notre sainte religion catholique, apostolique et romaine par notre révérend père Leclerc pendant les premières années de sa mission. Par malheur pour la propagation de notre foi dans le Hind l’influence de la caste est toute-puissante, de sorte que qui perd sa foi perd sa caste, c’est-à-dire son rang, ses relations, sa vie sociale. Ce fut le cas de cette famille, qui par cela seul qu’elle se faisait chrétienne , se faisait en quelque sorte paria.
- « Il vous paraîtra donc tout naturel que, rejetée du monde hindou , elle se soit tournée du côté de la société européenne, si bien qu’une association d’affaires et d’amitié l’a unie à une famille française pour la fondation et l’exploitation d’une fabrique importante de mousseline sous la raison sociale Doressany (Hindou) et Bercher (le Français).
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- LE DEVOIR
- « Ce fut dans la maison de Mme Bercher que M. Edmond Paindavoine fit la connaissance de Mlle Marie Doressany et s’éprit d’elle; ce qui s’explique par cette raison principale qu’elle était bien réellement la jeune fille que je viens de vous dépeindre, tous les témoignages que j’ai réunis concordent entre eux pour l’affirmer, mais je ne peux pas en parler moi-même, puisque je ne l’ai pas connue et ne suis arrivé à Dakka qu’après son départ.
- « Pourquoi s’éleva-t-il des empêchements au mariage qu’ils voulaient contracter? C’est une question que je n’ai pas à traiter.
- « Quoi qu’il en ait été, le mariage fut célébré, et dans notre chapelle le révérend père Leclerc donna la bénédiction nuptiale à M. Edmond Paindavoine et à Mlle Marie Doressany ; l’acte de ce mariage est inscrit à sa date sur nos registres, et il pourra vous en être délivré une copie si vous en faites la demande.
- « Pendant quatre ans M. Edmond Paindavoine vécut dans la maison des parents de sa femme où une enfant, une petite fille, leur fut accordée par le Seigneur Tout-Puissant. Les souvenirs qu’ont gardés d’eux ceux qui à Dakka les ont alors connus sont des meilleurs, et les représentent comme le modèle des époux, se laissant peut-être emporter par les plaisirs mondains, mais cela n’était-il pas de leur âge, et l’indulgence ne doit-elle pas être accordée à la jeunesse?
- « Longtemps prospère, la maison Doressany et Bercher éprouva coup sur coup des pertes considérables qui amenèrent une ruine complète : M. et Mme Doressany moururent en quelques mois d’intervalle, la famille Bercher rentra en France, et M. Edmond Paindavoine entreprit un voyage d’exploration en Dalhousie comme collecteur de plantes et de curiosités de toutes sortes pour des maisons anglaises : avec lui il avait semmené sa jeune femme et sa petite fille alors âgée de trois ans environ.
- (M suivre.)
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- ASSURANdES MUTUELLES
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- Assurances Mutuelles
- MOUVEMENT DE MAI 1899
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes 2.191 95)
- Subvention de la Société.. . 366 20 > 2.860 70
- Malfaçons et divers 302 55)
- Dépenses....'. . . ' , . 2.642 65
- Boni en mai... 218 05
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes 496 60)
- Subvention de la Société. . 159 95 659 80
- Divers 3 25 )
- Dépenses 771 45
- Déficit en mai.., • » 111 65
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et divers 5 = 956 68 )
- Intérêts des comptes courants et l 10.250 68
- du titre d’épargne............. 4.294 »/
- Dépenses :
- 121 Retraités définitifs........... 7.562 80
- 9 — provisoires................. 473 »
- Nécessaire à la subsistance..... 2.435 40 10.977 95
- Allocations aux familf des réservistes 73 50 Divers, appointem., médecins, etc. 433 25
- Déficit en mai..... 727 27
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes. 543 » }
- Subvention de la Société.... 142 » )
- Dépenses.............................................707 70
- Déficit en mai... 22 70
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er juillet au 31 mai 1899.. 126.339 54 Eg2 245 64 » individuelles » » » .. 35.906 10 (
- Dépenses » » » .......... 168.938 48
- Excédent des dépenses sur les recettes... 6.692 74
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE JUIN 1899
- Naissances :
- 19 Juin. — Alavoine René-Charles, fils de Alavoine Charles et de Lamoureux Georgina ;
- 28 — Gacoin Etienne-Léonce, fils de Gacoin
- Charles et de Louis Hélène.
- Décès :
- Néant.
- Le Secrétaire, A. Houdin.
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nimes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE COMPLÈTE
- de J. B.-André GODIN (U
- Glorification du Travail. Emancipation des Travailleurs.
- XXII
- Publication de « Au Texas », par V. Considérant. — Souscription consentie par J.-B.-A. Godin, en faveur de la Société de colonisation. — Examen par lui de l’idée de s’expatrier pour concourir à des essais sociaux.
- C’était le 4 février 1854 que Godin avait envoyé à Victor Considérant, sur la demande de celui-ci, le projet d’articles de statuts relevé dans notre XXe chapitre.
- Ce travail trouva Considérant complètement absorbé dans la publication de sa première brochure intitulée « Au Texas ». Aussi Godin resta-t-il près de trois mois sans savoir même si sa lettre du 4 février était parvenue à destination. Nous voyons qu’il s’informe à ce* sujet près de Cantagrel, le compagnon d’exil de Considérant, dans une lettre en date du 23 avril 1854. Il dit dans cette même lettre :
- « S’il n’est pas de Texas possible pour nous en Eu-« rope, j’aime mieux suivre Considérant au Texas « d’Amérique, dites-le lui, je vous prie. »
- C’est la première expression par Godin de l’idée de s’expatrier, s’il le faut, pour concourir activement à la réalisation d’un monde social nouveau. Il ajoute :
- « Je serais allé à Bruxelles depuis longtemps si je « n’avais eu le désir de lire la brochure de Considérant
- (1) Lire le D&voir depuis le mois de mars 1891, tome 15, page 129.
- 1
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- Le devoir
- « avant de le revoir, afin d’être fixé sur l’état de son « projet et par conséquent sur le concours que j’y prê-« terai. Le climat est la seule chose qui me paraisse « pouvoir faire obstacle. S’il est prouvé que rien n’est « à redouter de ce côté, que pouvons-nous espérer de « mieux?
- « Je vous ai exprimé l’embarras que j’éprouve à dé-« terminer dans quelle mesure je devrai participer à « cette affaire; car, j’accorderai d’autant plus de con-« fiance à l’entreprise qu’elle sera aidée de capitaux « suffisants. Voici comment j’ai résolu, pour moi, la « question : Si l’entreprise se fait par voie de souscrip-« tion, je verserai soit le centième, roit le cinquan-« tième du capital souscrit, selon que les dispositions « du projet me paraîtront plus ou moins satisfaisantes. « Dans tous les cas, je ne verserai pas moins de cinq « mille francs, si faible que soit le nombre des adhé-« sions.
- « C’est vous dire combien j’attache d’importance à « voir tourner nos efforts vers le côté pratique de nos « idées. Je ne crois pas à la nécessité des livres en ce « moment, s’ils n’ont pour but de nous appeler directe-« ment sur ce terrain. Aussi vois-je avec regret le « retard apporté dans l’envoi du projet de Considérant. « On l’avait promis pour le mois de mars... Je rece-« vrais de vous avec grand plaisir quelque éclaircisse-« ment sur les causes de ce retard. »
- Enfin, le travail attendu fît son apparition au mois de mai suivant. Le lecteur le connaît dans ses grandes lignes (Chapitré XIXe). Bornons-nous à ajouter que le volume reproduisait diverses pièces à l’appui des affirmations de l’auteur, entre autres une Notice concernant les richesses naturelles du Texas, sa salubrité, son climat, ses produits, etc..
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 515
- Cette Notice était extraite du livre de M. Goodrich, ex-consul des Etats-Unis à Paris , — livre intitulé : Les Etats-Unis d’Amérique: aperçu statistique, historique, géographique, industriel et social, à Vusage de ceux qui recherchent des renseignements précis sur cette partie du Nouveau-Monde. — Paris, 1852— chez Guillaumin et Ce.
- Dans cette Notice, il est signalé « qu’on a trouvé au Texas des mines de houille de qualité supérieure ainsi que des mines de fer. On a exploité aussi des mines d’argent dans les régions montagneuses. Le nître abonde à l’Est. Beaucoup de lacs et de sources fournissent du sel. On rencontre du bitume sur divers points, du gypse, du granit, de la pierre à chaux et de l’ardoise presque partout. »
- Est annexé également au livre de Considérant un extrait des Annales du commerce extérieur, lequel extrait avait été inséré au Moniteur (n° du jeudi., 27 octobre 1853) : ce qui faisait dire à Considérant : « La publication (de ce document) au Moniteur, et la place qu’il y occupe, lui donnent le caractère d’un avertissement administratif adressé au commerce français sur les débouchés que le prochain avenir de ce pays peut offrir, si l’on se met en mesure d’en profiter. »
- Mais un point très important pour la suite de l’histoire de la Société de colonisation est à signaler : Le livre de Victor Considérant parut dans les premiers jours de mai 1854 ; or, il y écrit (page 75) :
- « Au moment où je corrige les épreuves de ce chapitre, je reçois des nouvelles qui montrent que les choses ont beaucoup marché depuis que j’ai quitté le pays. Brisbane vient de m’envoyer une carte sur laquelle le projet le plus probable de la ligne Texienne (ligne reliée au Pacific-Railroad ) est tracé. »
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- LE DEVOIR
- Et, page 172, il dit : « J’ai dit, page 75, que nous avions rencontré, à notre retour, des capitalistes de New-York qui venaient voir « ce qu’il y avait à faire au Texas », et je prédisais que les entreprises du Nord ne tarderaient pas à descendre dans le pays. — Mes prévisions sont gagnées de vitesse. Je ne m’attendais pas, je l’avoue, à recevoir aussitôt communication du tracé d’une ligne telle que celle-ci, et de la conclusion d’une convention du gouvernement texien à ce sujet.
- « La chose est faite. Quoique le tracé ne soit pas encore arrêté définitivement, la législature texienne n’en a pas moins rendu une loi par laquelle elle concède 13,000 acres de terre (trois lieues carrées de 1,600 hectares), par mille de chemin de fer, à la Compagnie qui propose l’exécution. — Voilà comment, là-bas, vont les choses.*
- « Cette ligne traverse l’Etat de l’Arkansas et va joindre le Mississipi, c’est-à-dire le système de la grande circulation des Etats de l’Atlantique, à Memphis. D’El Paso à Memphis, 400 lieues de 25 au degré. La ligne doit être continuée jusqu’en Californie-
- « La communication intérieure des Etats du Sud avec ceux du Pacifique se fera indubitablement par le Texas. Joignez cela à ce que vous savez de ce pays. » L’annonce de cette concession de 3 lieues carrées de 1600 hectares par chaque mille de chemin de fer — en même temps qu’elle devait montrer aux partisans de Considérant qu’effectivement les choses marchaient vite au Texas— devait aussi leur faire craindre que, rapidement , les vastes étendues de terres libres vues par le chef de l’Ecole, l’année d’avant, se trouvassent appropriées , et les amener à ce dilemme : ou rejeter l’idée de coloniser au Texas ou la réaliser d’urgence.
- Nous verrons au cours du développement des faits que les deux faces du dilemme ont été suivies :
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- La première, abandon de l’idée, par Brisbane et ses partisans, malgré l’acceptation des statuts par Brisbane , ainsi que nous le montrerons.
- La seconde, réalisation d’urgence, parles phalansté-riens d’Europe.
- « Au Texas » se terminait par l’invitation à tous les phalanstériens de faire connaître, soit à une agence constituée à Paris, soit à Victor Considérant ou à F. Can-tagrel en Belgique, leurs intentions relativement au projet de colonisation, sans 'prendre encore aucun engagement. Voici cette invitation :
- Premières Instructions
- Pour les personnes disposées à concourir à la colonisation Europèo-Amèricaine, au Texas.
- « On peut concourir à l’oeuvre proposée, soit avec le dessein de s’y engager corps et biens, soit en conservant sa position actuelle.
- « L’opération réclame des capitaux, des hommes, des industries et des idées.
- « a 1) Il résulte des faits énoncés dans le Rapport, que la chose la plus pressante est de réunir un premier groupe de capitaux destinés à l’acquisition d’une certaine quantité de head-rights ou bons au porteur du Texas.
- « Le prix des head-rights monte continuellement : il devient chaque jour moins aisé et plus coûteux de s’en procurer. L’acquisition de ces Boris constitue un placement sûr et avantageux. Elle peut être faite au compte et au nom de chaque bailleur de fonds, antérieurement même à la constitution définitive de la Société de colonisation , qui aura pour fonction de localiser les head-rights sur des terres de choix et d’effectuer les préparations coloniales. Brisbane et plusieurs de nos amis, en Europe et en Amérique, se disposent à faire des fonds pour ces acquisitions préalables...
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- LE DEVOIR
- « La chose importante, en ce moment, c’est que ceux qui sont disposés à concourir à ces premières acquisitions fassent connaître immédiatement leur intention, afin que l’on sache promptement sur quelle base les démarches de recherches des head-rights doivent être faites, et que des propositions fermes d’acquisitions nominatives puissent suivre le plus tôt possible.
- — Les plus petites sommes ne doivent pas craindre de se produire : Au prix de l’été dernier, 25 francs représentaient 10 hectares de terre. Or, 10 hectares de terres d’une haute fertilité, c’est déjà quelque chose qui vaut considération.
- « a 2) Le second objet est la souscription du capital nécessaire à la constitution de la Société de colonisation. Les fonds ici ne devront être fournis que plus tard après la constitution de la Société et par versements successifs.
- « V) Le troisième concerne l’enregistrement des personnes qui pourront figurer dans l’opération, soit dès les débuts, soit postérieurement à la préparation.
- « c) Le quatrième, enfin, consiste dans la réunion et le classement des documents relatifs aux industries, idées et opérations de détail qui pourront être utiles à la colonie.
- » Il est des industries impérativement désignées par la nature des choses ; mais nombre d’autres seront facultatives et il sera bon d’avoir tout préparé à l’avance.
- » Les opérations agricoles, comprenant la grande culture, l’horticulture, les pépinières, la culture de la vigne et la fabrication du vin, l’élève des animaux, la fromagerie, etc., viennent au premier rang..
- » Les industries de bâtiment, vêtement, chaussures, la confection des meubles, la serrurerie se présentent aussi en première ligne.
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- » Inutile de mentionner la cuisine et tout ce qui se rapporte aux préparations de bouche. Mais il faut noter que parmi ces préparations celles qui sont de conserve devront fournir bientôt des branches très importantes au commerce extérieur de la colonie. — La fabrication des viandes salées, fumées ou séchées, des saucissons , rillettes, gelées animales, etc., devra être montée promptement sur une assez grande échelle.
- » On a nommé , dans le rapport, la tannerie , la corroyerie, la poterie, la brasserie ; ajoutons-y divers travaux sur métaux , des constructions mécaniques, la verrerie (pour carreaux de vitres, verres à boire et bouteilles) , et bientôt quelques industries de haute métallurgie, notamment la production du fer.
- » II serait oiseux d’allonger cette nomenclature technologique. Chacun trouvera facilement dans ses connaissances spéciales , dans son entourage , dans les idées qui peuvent lui survenir, des éléments de propositions diverses.
- » La Société de colonisation aura à exécuter, comme il a été dit, des opérations commerciales de différentes nature. Il lui faudra pour cela des agents et des correspondants partout où il pourra être utile d’étendre des ramifications de ses rapports. L’industrie de la France et de la Belgique ne fait encore pas, ou presque pas, d’affaires directes avec le Texas. Nous aurons à lui ouvrir des débouchés sur ce pays ; une assez notable quantité de ceux des nôtres qui resteront en Europe, pourront rendre, avantageusement pour eux-mêmes, des services à la colonisation dans cet ordre d’affaires.
- » d) La colonie recevra, comme témoignage de concours (indépendamment du payement des souscriptions en produits) des dons tels que livres, gravures, tableaux, instruments et produits de toutes sortes. La
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- valeur de ces objets pourra être estimée et représentée par des actions à donner, en primes, à des émigrants pauvres et méritants, ou servant à constituer des dots à des enfants, etc.
- » Chacun peut recueillir des noyaux de fruits, des graines d’arbres et de plantes de toutes sortes, avec grande utilité pour notre objet. Il ne faut pas craindre de faire des récoltes qui pourraient paraître ne pas valoir la peine. Beaucoup de graines, très communes en Europe, même parmi les simples herbes des champs, seront précieuses au Texas, où nous aurons à obtenir le plus grand nombre de naturalisations possible.
- » En conséquence des indications ci-dessus , nous demandons, à titre de renseignements préalables, sans que cela constitue aucun engagement et sous toutes réserves, des réponses immédiates sur les intentions, en ce qui concerne :
- a 1) Capital. '— Le concours que Ton serait disposé à fournir à l’affaire de l’acquisition préalable des Head-Rights ;
- » a 2) Celui que l’on pense pouvoir fournir, par versements successifs, échelonnés en plusieurs années et postérieurement à la constitution de la Société de colonisation, au cas, bien entendu, où les statuts en paraîtraient satisfaisants ;
- » b 1) Personnel. — Les dispositions où l’on se trouve soi-même quant à l’immigration ;
- » b 2) Des renseignements sur les individus que l’on jugerait disposés à se rendre plus ou moins promptement sur les lieux ; le genre d’utilité dont ils y pourraient être, la position, l’âge, la santé, ne doivent pas être oubliés ;
- » c) Documents divers. — Ceux qui auront à fournir des documents réclamant des développements sont priés de faire d’abord une réponse immédiate et sommaire,
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- » d) Les dons que l’on aurait à faire ultérieurement peuvent être déjà indiqués à l’avance. Nous attendons particulièrement de nos amis, artistes ou industriels, des exemplaires de leurs productions personnelles.
- » Un projet de statuts pour la Société de colonisation est déjà dressé ; on comptait même le joindre à ce Mémoire. Il a paru convenable de recueillir d’abord les premiers renseignements généraux demandés dans la présente instruction, afin de pouvoir prendre, avant la publication, l’avis de ceux que les prochaines réponses classeront, présomptivement, parmi les plus intéressés au contrat, et dont le concours s’annoncera comme devant être le plus effectif. Cette voie, somme toute, sera encore la plus rapide pour arriver au but définitif.
- « Chacun de ceux qui se sentent désireux de se rendre utiles, à un titre quelconque, à l’oeuvre proposée , comprendra qu’il ne doit pas remettre au lendemain pour fournir les indications présentement demandées. Ces indications qui ne portent encore que sur des intentions, et qui n'engagent à rien, on le répète, sont absolument nécessaires pour débrouiller d’abord les premiers éléments virtuels de la fondation. Time is money , le temps est de l’argent, disent les Anglais et les Américains. Ici le temps est de l’argent, et plus encore. Nous comptons sur des réponses immédiates de toutes les bonnes volontés.
- « Les réponses doivent être adressées, franco, à M. C. Brunier, 2, nie de Beaune, à Paris.
- « L’agence de Paris composée provisoirement de MM. Charles Brunier,
- Emile Bourdon ,
- Allyre Bureau,
- Amédée Guillon,
- aura pour fonctions d’enregistrer les réponses qui lui
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- seront adressées , et de transmettre tous les renseignements qui pourraient lui être demandés. Ainsi que cela est exposé plus haut, il ne s’agit pour le moment d’aucun versement de fonds.
- « De la Belgique et de l’étranger, on peut adresser les réponses à M. V. Considérant ou à M. F. Cantagrel à Bruxelles. »
- Dès qu’il eût le livre en mains, Godin écrivit à Considérant, le 13 mai 1854 :
- « Mon cher ami,
- « Au Texas» vient de me parvenir; je l’ai plutôt « parcouru que lu ; mais, enfin, mes doutes et mes « craintes sur le climat, la salubrité et la sécurité de « cette contrée se sont évanouies en presence des ren-« seignements que votre exploration vous • a mis à « même de nous donner.
- « Et quand vous dites : « Il arriverait demain telles « circonstances qui me permettraient de rentrer en « France à mon aise que je n’en serais pas moins dans « quelques mois sur la route du Texas », il n’est pas « possible, je ne dirai pas à ceux qui se disent vos amis, « mais à ceux qui le sont, de tarder un seul instant à « vous répondre et à vous donner la mesure approxi-« mative du concours que vous pouvez attendre d’eux.
- « J’ai écrit il y a quelques jours à Cantagrel à qui je « disais un mot de mes intentions. La lecture de votre « rapport les a rendues plus précises, les voici :
- « Je vous propose de m’inscrire pour la cinquantième « partie du capital de la Société de colonisation. Vous « supposez le capital de quatre millions, ce serait donc, « pour ma part, quatre-vingt-mille francs, que je « verserai, ce capital étant souscrit.
- « Vous fixez au dixième du capital social celui néces-
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- « saire pour l’acquisition des terres , je dois donc y « contribuer pour une somme de huit mille francs, « cette somme dès aujourd’hui est à votre disposition » quoi qu’il arrive ; et je m’en réfère à vos instructions « pour la manière dont je dois la verser.
- « Quant à ma coopération personnelle , je n’ai qu’un « regret, c’est d’être presque entièrement privé des « véritables connaissances théoriques et scientifiques « nécessaires pour solliciter de vous, d’une manière « utile, la faveur de vous accompagner dans votre pre-« mier voyage. Mais dès que l’installation sera effectuée « et que le moment des créations industrielles sera « venu, ma présence pourra, je pense, y devenir d’une « utilité réelle. Je ferai alors le voyage du Texas pour « juger par moi-même et savoir si je devrai faire mes « adieux à cette Europe où l’activité de l’homme n’a « pour résultat qu’un lucre sans but. »
- Le lecteur remarquera certainement la portée de cette phrase qui révèle un des traits caractéristiques de J.-B.-A. Godin : un très haut idéal social. Il sera non moins frappé de l’extrême modestie de celui qui devait plus tard fonder en France la première association entre le capital et le travail.
- Envisageant le cas où il prendrait la détermination de se rendre au Texas , Godin poursuit sa lettre en ces termes :
- « J’aviserais alors à réaliser tout ou partie de ce que « je possède et, quelles que soient les difficultés de « cette opération, je pourrais toujours, je crois, re-« tourner au Texas avec au moins trois cent mille « francs. Je me mettrais immédiatement à l’oeuvre pour « installer les ateliers de production des choses les « plus nécessaires aux besoins de la colonie, sauf à « étudier d’ici-là d’une manière toute particulière ce
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- « qui sortirait du cadre de mes connaissances spéciales « actuelles qui sont le travail des métaux en général et « de la fonte du fer en particulier. »
- Bien loin d’être disposé à s’en tenir à ces connaissances , et tout en proclamant l’utilité de l’application du travail du fer et de la fonte à la confection des instruments aratoires , du mobilier des habitations, etc., etc., il ajoute : « circonscrit dans ces limites ce champ d’ao « tivité serait trop restreint pour moi. »
- 'Envisageant quelles autres industries pourraient lui offrir des éléments d’activité, il dit : « J’ai entre autres « fait des études sur les arts céramiques et la verrerie; « je pourrais les compléter, si cela devient nécessaire.
- <t Dès que le cadre des premières industries possibles « sera tracé, je trouverai ma place et m’exercerai à € l’occuper d’une manière utile à l’oeuvre entreprise. » Le même jour, 13 mai 1854, il écrit à M. Lh.
- « Mon cher ami,
- « Je vous fais remettre « Au Texas ». Si, après lec-« ture, vous jugez devoir vous intéresser à cette entre-« prise et s’il vous convient de me prendre pour interne médiaire, je pourrai remettre prochainement à Con-« sidérant lui-même, les offres que vous pourriez faire.
- « Je me suis inscrit pour la cinquantième partie du « capital social, soit 80 à 100 mille francs.
- « Au Texas , ou jamais , nous devons faire le premier « Phalanstère.
- « Tout à vous d’amitié ,
- « Godin. »
- Peu après, il se procure des livres élémentaires et commence à s’initier à la connaissance de la langue anglaise.
- Vve J.-B.-A. Godin, née Moret.
- ~ (A suivre).
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- LES CONDITIONS DU TRAVAIL
- Les conditions du travail dans les marchés de travaux publics.
- Le Journal officiel a publié, le 11 août, les décrets sur les conditions du travail.
- Ces décrets, au nombre de trois, visent les marchés passés au nom de l’Etat, les marchés passés au nom des départements, les marchés passés au nom des communes et des établissements de bienfaisance.
- Ces trois décrets sont identiques en ce qui concerne le principe des quatre conditions du travail désormais imposées : pour le repos hebdomadaire, limitation des ouvriers étrangers, salaire normal, limitation de la durée de la journée de travail, et en ce qui concerne l’interdiction de céder à des sous-traitants, enfin en ce qui concerne la vérification du taux normal des salaires et de la journée de travail.
- Ainsi nous bornons-nous à reproduire le premier des trois décrets, celui relatif aux marchés passés au nom de l’Etat.
- Le Président de la République française,
- Sur le rapport du Ministre des finances et du Ministre du commerce, de l’industrie, des postes et télégraphes,
- Vu la loi du 31 janvier 1833, en son article 12 : « Une ordonnance royale réglera les formalités à suivre à l’avenir dans tous les marchés passés au nom de l’Etat »;
- Vu le décret du 18 novembre 1882, relatif aux adjudications et aux marchés passés au nom de l’Etat;
- Le Conseil d’Etat entendu ,
- Décrète :
- Art. 1er. Les cahiers des charges des marchés de travaux publics ou de fournitures passés au nom de l’Etat, par adjudication ou de gré à gré, devront contenir des
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- clauses par lesquelles l’entrepreneur s’engagera à ob-' server les conditions suivantes en ce qui concerne la main-d’œuvre de ces travaux ou fournitures, dans les chantiers ou ateliers organisés ou fonctionnant en vue de l’exécution du marché :
- 1° Assurer aux ouvriers et employés un jour de repos par semaine ;
- 2° N’employer d’ouvriers étrangers que dans une proportion fixée par l’administration selon la nature des travaux et la région où ils sont exécutés;
- 3° Payer aux ouvriers un salaire normal égal,-pour chaque profession et dans chaque profession pour chaque catégorie d'ouvriers, au taux couramment appliqué dans la ville ou la région où le travail est exécuté ;
- 4° Limiter la durée du travail journalier à la durée normale du travail en usage, pour chaque catégorie, dans la dite ville ou région.
- En cas de nécessité absolue, l’entrepreneur pourra, avec l’autorisation expresse et spéciale de l’administration, déroger aux clauses prévues aux paragraphes 1° et 4° du présent article. Les heures supplémentaires de travail ainsi faites par les ouvriers donneront lieu à une majoration de salaire dont le taux sera fixé par le cahier des charges.
- Dans les cas prévus à l'article 18, paragraphes 3 et 5, du décret du 18 novembre 1882, l’insertion des clauses et conditions ci-dessus énoncées sera facultative.
- Art. 2. L’entrepreneur ne pourra céder à des sous-traitants aucune partie de son entreprise, à moins d’obtenir l’autorisation expresse de l’administration et sous la condition de rester personnellement responsable, tant envers l’administration que vis-à-vis des ouvriers et des tiers.
- Une clause du cahier des charges rappellera l’interdiction du marchandage telle qu’elle résulte du décret du 2 mars 1848 et de l’arrêté du gouvernement du 21 mars 1848.
- Art. 3. La constatation ou la vérification du taux nor-
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- mal et courant des salaires et de la durée normale et courante de la journée de travail sera faite par les soins de l’administration qui devra :
- 1« Se référer, autant que possible, aux accords entre les syndicats patronaux et ouvriers de la localité ou de la région ;
- 2° A défaut de cette entente, provoquer l’avis de commissions mixtes composées en nombre égal de patrons et d’ouvriers et, en outre, se munir de tous renseignements utiles auprès des syndicats professionnels, conseils de prud’hommes, ingénieurs, architectes départementaux et communaux et autres personnes compétentes.
- Les bordereaux résultant de cette constatation devront être joints à chaque cahier des charges, sauf dans les cas d’impossibilité matérielle. Ils seront affichés dans les chantiers ou ateliers où les travaux sont exécutés.' Ils pourront être révisés, sur la demande des patrons ou des ouvriers, lorsque des variations dans le taux des salaires ou la durée du travail journalier auront reçu une application générale dans l’industrie en cause.
- Cette révision sera faite dans les conditions indiquées sous les numéros 1° et 2° du présent article. Une révision correspondante des prix du marché pourra être réclamée par l’entrepreneur ou effectuée d’office par l’administration, quand les variations ainsi constatées dans le taux des salaires ou la durée du travail journalier dépasseront les limites déterminées par le cahier des charges.
- Lorsque l’entrepreneur aura à employer des ouvriers que leurs aptitudes physiques mettent dans une condition d’infériorité notoire sur les ouvriers de la même catégorie, il pourra leur appliquer exceptionnellement un salaire inférieur au salaire normal. La proportion maxima de ces ouvriers par rapport au total des ouvriers de la catégorie et le maximum de la réduction possible de leurs salaires seront fixées par le cahier des charges.
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- Art. 4. Le cahier des charges stipulera que l’administration, si elle constate une différence entre le salaire payé aux ouvriers et le salaire courant déterminé conformément à l’article précédent, indemnisera directement les ouvriers lésés au moyen de retenues opérées sur les sommes dues à l’entrepreneur et sur son cautionnement.
- Art. 5. Lorsque des infractions réitérées aux conditions du travail auront été relevées à la charge d’un entrepreneur, le ministre pourra, sans préjudice de l’application des sanctions habituelles prévues au cahier des charges, décider, par voie de mesure générale, de l’exclure, pour un temps déterminé ou définitivement, des marchés de son département.
- Art. 6. Le Ministre des finances, le Ministre du commerce, de l’industrie, des postes et des télégraphes, et tous les autres Ministres sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l’exécution du présent décret, qui sera publié au Journal officiel et inséré au Bulletin des lois.
- Fait à Rambouillet, le 10 août 1899.
- Emile Loubet.
- Par le Président de la République ;
- Le Ministre des finances,
- J. Caillaux.
- Le Ministre du commerce, de l'industrie, des postes et des télégraphes,
- A. Millerand.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- FRANCE
- Les Conseils généraux et la réglementation du travail
- A l’occasion de l’ouverture de la session d’août des Conseils généraux, M. Millerand, ministre du commerce, a adressé aux préfets une circulaire tendant à modifier la composition des commissions chargées d’étudier les modifications ou les améliorations qu’il serait possible d’apporter à la loi du 2 novembre 1892, réglementant le travail des enfants, des filles mineures et des femmes dans les établissements industriels.
- Aux termes de l’article 24 de la loi, les inspecteurs divisionnaires et départementaux, les présidents et vice-présidents du conseil de'prud’hommes du chef-lieu ou du principal centre industriel du département et, s’il y a lieu, l’ingénieur des mines en font partie de droit. Mais à côté d’eux les conseils généraux à qui incombe le soin d’instituer ces commissions, n’ont guère appelé à y siéger (indépendamment de quelques membres des conseils d’hygiène) que des patrons choisis d’ailleurs parmi les individualités les plus autorisées ; ce n'est que dans quelques cas tout à fait exceptionnels qu’ils se sont adressés à des ouvriers et à des représentants de syndicats.
- Le ministre a pensé que pour obtenir de ces commissions une action réellement utile, il convenait d’y faire entrer, à côté des membres de droit et des hygiénistes, un certain nombre de représentants des associations patronales et ouvrières : Chambres de commerce, bourses de travail, syndicats professionnels.
- La loi du 2 novembre 1892 étant une loi de protection ouvrière et les commissions départementales du travail ayant pour objet de faire des rapports sur son exécu-
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- tion et d’exprimer des vœux sur les améliorations dont elle serait susceptible, il est juste qu’ouvriers et patrons y soient représentés par un nombre égal de mandataires.
- Le rapprochement, à l’intérieur de ces commissions, d’ouvriers et de patrons délégués les uns et les autres de groupements organisés, ne saurait manquer de donner lieu à des "échanges de vues du plus haut intérêt.
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- La direction du travail
- M. Millerand, ministre du commerce et de l’industrie, vient de créer dans son ministère, une Direction du Travail.
- Le titulaire de cette nouvelle fonction est M. Arthur Fontaine, sous-directeur de l’Office du Travail, ingénieur des mines de lre classe.
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- La population des travailleurs de la Seine
- La population totale de la Seine, chiffres du recensement de 1896, est de 3.340.514 habitants, dont 2.536,834 pour Paris , 475.398 pour l’arrondissement de Saint-Denis et 328,282 pour l’arrondissement de Sceaux.
- D’après les chiffres fournis par le recensement professionnel de la France qui s’achève actuellement et sera publié à la fin de l’année, la population des travailleurs de la Seine est de 1.816.746, dont 1.473.192 pour Paris et 343.554 pour les arrondissements de Saint-Denis et Sceaux. '
- Il y a donc à Paris, défalcation faite des vieillards, infirmes, malades, femmes et enfants 58.07 0/0 de travailleurs par rapport à la population totale et dans le reste du département 42.74 0/0. L’ensemble pour la Seine et Paris représente 54.38 0/0 de travailleurs par rapport à la population totale.
- C’est le chiffre de travailleurs de beaucoup le plus élevé de la France proportionnellement.
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- L'hygiène des ateliers
- Les documents publiés par l’Office du Travail montrent que chaque jour l’état et la tenue des ateliers en France s’améliorent. Sans doute, il existe encore trop d’anciens ateliers qu’il serait difficile, sinon impossible de transformer sans être obligé de les démolir. Mais le temps et la vétusté aidant, ils se font de plus en plus rares et les nouveaux établissements ofîrent des garanties toujours complètes de sécurité et d’hygiène pour les travailleurs.
- Dans nombre d’entre eux, le cube d’air des salles est très grand, les appareils de ventilation fonctionnent et les machines sont prudemment espacées, en même temps qu’elles sont munies d’organes préservateurs. Il serait à souhaiter que ces appareils de protection fussent généralisés. Les risques d’accidents s’en trouveraient singulièrement diminués, pour le plus grand bien des ouvriers comme des patrons.
- Il est de l’intérêt des chefs d’atelier de veiller par eux-mêmes à l’excellente tenue des lieux de travail.
- La loi du 2 novembre 1892 et le décret du 13 mai 1893 ne leur ont pas imposé des règles coûteuses ni difficiles à observer. Cependant l’inspection, quoique paternellement exercée, a été contrainte de relever encore 1.176 infractions pendant l’année 1897. Elle n’en avait signalé que 398 en 1894, 804 en 1895 et 1.080 en 1896, parce qu’on s’était contenté, au début de l’application du régime nouveau, de multiplier les avertissements amiables. On a été amené à déployer plus de rigueur, et depuis il semble que l’on témoigne un respect plus grand des sages dispositions adoptées pour la protection des travailleurs.
- On ne saurait évidemment regretter la sévérité de l’administration quand elle interdit de graisser des machines pendant qu’elles sont en marche, d’employer des enfants de moins de seize ans au travail des lames tranchantes mécaniques, de moins de treize ans à
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- souffler le verre ou à servir sur des échafaudages volants, etc.
- Un point intéressant â retenir, c’est que le maintien des bonnes mœurs et de la décence a été si constant que l’inspection n’a eu à relever aucun manquement de ce genre.
- Mais l’amélioration incessante du régime des ateliers en France a eu pour conséquence de rendre les accidents beaucoup moins fréquents qu’ils ne le sont dans de grands pays industriels européens : l’Autriche et l’Allemagne, par exemple. Ainsi, en 1897, il a été déclaré 28.954 accidents qui ont frappé 29.089 victimes ; la proportion a donc été de 12 personnes atteintes sur 1.000, alors qu’en Autriche et en Allemagne elle s’élève annuellement à 60. Il y a lieu d’espérer que ces chiffres iront toujours en s’abaissant, par suite du développement de l’esprit de prévoyance et d’une plus prudente et plus complète installation du mécanisme dans les ateliers.
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- Les coopératives et le commerce
- La proposition de loi Berry, demandant l’application de la patente et de diverses charges fiscales aux Sociétés coopératives de consommation a donné lieu, le 19 mai dernier, à une intéressante discussion à la Société d’économie sociale populaire de Paris.
- Cette Société, qui avait réuni à la Mairie du Xe arrondissement un fort nombreux auditoire, composé surtout de délégués des Sociétés coopératives parisiennes , sous la présidence de M. Charles Gide , le distingué professeur de la Faculté de droit, continuait la série de ses études par l’examen approfondi de la proposition de loi Berry.
- M. Artaud, l’un des secrétaires, fait Phistorique de cette proposition qui ne tend à rien moins qu’à ruiner les Sociétés coopératives de consommation. Il examine un à un les griefs reprochés aux coopératives, et montre
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- combien les articles de la loi proposée sont illogiques. Un vaste pétitionnement contre la proposition a été organisé. Ne vaudrait-il pas mieux, conclut M. Artaud , accepter résolument l’obligation de la patente, refusant ainsi une loi d’exception ? Le commerce de détail ne serait-il pas alors le premier à réclamer le retour au droit commun primitif?
- Posée en ces termes , la question ouvrait d’elle-même un large champ de discussion. Plusieurs orateurs, définissant exactement le rôle de la coopération, qui consiste surtout à faire de l’éducation mutuelle, et à procurer aux associés des marchandises saines et à meilleur compte, sont d’avis qu’il convient de lutter contre le principe de la patente.
- La patente ferait naître l’esprit mercantile. Les Sociétés prospères ne voudraient plus accepter de nouveaux adhérents et se transformeraient en Sociétés à personnel et capital fixes. Certains fonctionnaires de l’Etat ou employés de grandes administrations ne pourraient faire partie des Conseils d’administration de coopératives, où ils rendent des services, n’ayant pas le droit de s’immiscer dans des affaires commerciales. Enfin, on ne trouverait plus d’administrateurs désintéressés pour accepter la responsabilité. Un mouvement de protestation a été organisé par le Comité central de l’Union coopérative : il faut s’y rallier.
- M. Charles Gide, président de la réunion, a excellemment résumé les débats.
- « La discussion, dit-il, a roulé sur la question de savoir si on doit accepter ou refuser la patente.
- Les arguments de ceux qui sont contraires à la patente, et qui sont la majorité, peuvent se ranger en quatre groupes :
- Les arguments financiers : C’est une charge pour une petite Société qui débute ;
- Les arguments juridiques : On ne peut patenter que les commerçants qui achètent pour revendre, tandis que les coopératives achètent pour partager et par suite l’acte de commerce manque.
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- Les arguments pratiques : La patente va gêner la marche de la Société en ce qui concerne l’administration ;
- L’argument moral, qui est le plus puissant chez les coopérateurs : Ils trouvent vexant d’être soumis à la patente qui les assimile à des commerçants alors qu’ils ont pour but de supprimer le commerce.
- Les arguments en faveur de la patente sont soutenus chez nous par la minorité , mais ils ont reçu l’adhésion des étrangers. Au point de vue moral, pourquoi le fait de payer patente pourra-t-il enlever les sentiments de philanthropie ? On dit que c’est la vente au public qui pervertira nos Sociétés, mais il n’y a qu’à ne pas vendre au public et j’ai entendu des coopérateurs soutenir cette idée que la patente ne doit pas changer le caractère de la coopérative. Ceux qui sont d’avis que l’on doit admettre la patente pensent qu’on est trop modeste et qu’on n’a pas assez d’ambition ; la coopération ne doit pas être une petite église, il faut qu’elle ait tous ses moyens d’action, toutes ses armes. Les commerçants veulent tuer les coopératives, de même que celles-ci veulent tuer les marchands. Selon elles, il n’y aura pas de marchands dans la république coopérative, ils seront remplacés par des coopératives.
- Précisément parce qu’elles veulent remplacer les marchands, elles doivent lutter avec eux à armes égales. Qui jugera ces deux mécanismes? Qui dira lequel va le mieux? C’est la concurrence qui s’opérera avec la sélection. Il faut qu’on sache que si les coopératives vendent à meilleur marché, ce n’est pas à cause de la dispense de la patente.
- On peut dire qu’en France, les Sociétés coopératives gagneraient aux yeux du public si elles ne jouissaient d’aucun privilège et si elles vivaient sous le même régime d’impôt.
- J’ai résumé les arguments aussi fidèlement que j’ai pu : nous n’avons pas de solution à donner ici. Mon opinion personnelle, ce serait de laisser la loi dans les
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- cartons du Sénat et d’empêcher même qu’on l’en sorte. Voilà bien des années que la coopération vit sous un régime suffisant et ce n’est pas la législation qui empêchera le mouvement qui se produit en France. Je crois, d’ailleurs, que le projet de loi, à cause des contradictions qu’il contient, n’a aucune chance d’être voté.
- J’émets le voeu que la Société d’économie populaire se réunisse souvent (en changeant de Président) et qu’elle porte ses réunions dans les divers quartiers de Paris. Le succès de la réunion de ce soir montre combien l’idée de coopération a fait de progrès chez nous. »
- BELGIQUE
- Une laiterie coopérative socialiste
- La Maison du Peuple de Bruxelles a constitué, en plein pays agricole du Brabant flamand, une laiterie coopérative.
- Un organe doctrinaire, la Gazette de Charleroi, publie à ce sujet sous le titre « Socialistes Capitalistes » l’article qu’on va lire :
- « On ne songe généralement, quand on parle de la propagande socialiste, qu’à la propagande oratoire, aux discours et aux meetings. C’est la plus facile, sans doute, et les socialistes y réussissent fort bien. Mais il est des formes de propagande qui exigent plus d’intelligence et où ils ne réussissent pas moins. •
- « Témoin cet exemple que cite M. Paul Hymans dans la Meuse :
- « En plein Brabant flamand et catholique, à Herfle-lingen, près de Lennick-Saint-Quentin, en pleine campagne cléricale, où les prêtres sont maîtres, les socialistes sont venus, il y a un an, fonder une laiterie coopérative. Ils y ont dépensé plus de cinquante mille francs de capital. Arrivés au pays inconnu et hostile, ils ont attiré un certain nombre de cultivateurs par les avantages pratiques de leur combinaison. Dès à pré-
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- sent ils ont réuni 35 adhérents qui leur envoient tout le lait de leurs fermes et sont actionnaires de la coopérative. Les trois premiers quarts des bénéfices sont attribués aux fournisseurs de lait. Ceux-ci, en qualité d’actionnaires, participent encore à la distribution du dernier quart. La coopérative produit par jour 80 kilogrammes de beurre, qu’elle envoie tous les matins à la Maison du Peuple de Bruxelles et lui expédie, en outre, 800 litres de lait. C’est la Maison du Peuple qui vend et distribue à ses clients.
- « L’installation de cette agreste exploitation est à la fois coquette et pratique. L’outillage mécanique est complet et perfectionné. Toute l’organisation paraît conçue avec une entente parfaite des nécessités de cette petite industrie naissante, destinée un jour à devenir, par l’augmentation du nombre des adhérents, un foyer socialiste en plein centre de domination cléricale. Rien n’aide à l’assimilation des idées comme la distribution des bénéfices. Et des associés de commerce, dont on soigne les intérêts pécuniaires, deviennent aisément des affiliés politiques.
- « Les socialistes paraissent fort bien comprendre ce côté de la nature humaine et l’utilisent à merveille.
- « C’est par le capital que ces anticapitalistes ont conquis les ouvriers des villes, par leurs Maisons du Peuple et leurs coopératives. C’est par le capital qu’ils vont chercher à tourner contre lui les terriens fanatisés des campagnes catholiques. »
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- PAYS-BAS
- Fédération de sociétés coopératives
- La Hollande ne compte pas moins de sept fédérations de sociétés coopératives, savoir :
- a) Le Nederlansche Côôperatieve Bond (La Fédération coopérative Néerlandaise), dont le siège est à La Haye et qui a une section d’achat en gros à Rotterdam. Elle comprend 59 participants : 56 sociétés coopératives
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- et 3 fédérations; elle publie un journal hebdomadaire « Ons Belaug », un annuaire (Jaarboek) et des circulaires, quand le besoin s’en fait sentir.
- b) Le Geldersch-Overyselsche Zuivelbond (La Fédération des laiteries coopératives de la Gueldre et de l’Over-Yssel), dont le siège est à Zutfen et qui associe 22 laiteries.
- c) Le Drentsche Zuivelbond (La Fédération de laiteries coopératives de la Drenthe). Siège : Assen, 15 sociétés fédérées.
- d) Le Bond van côàperatieve Zuivelfabrieken (La Fédération des laiteries coopératives), qui comprend 43 laiteries de la Frise et dont le siège est à Leeuwarden.
- e) Le Zuid-Nederlansche Zuivelbond (La Fédération des laiteries coopératives de la Hollande méridionale), établie àRuremonde et comptant 103 sociétés.
- f) La Côôperatieve Vereehiging van Raiffeisenbanken en landbouw vereenigingen (La Fédération coopérative des banques RaifFeisen et des associations agricoles), dont le siège est à Utrecht.
- (Coopérateurs Belges).
- ALLEMAGNE '
- La Coopération agraire
- La Coopération agraire prend un accroissement toujours plus grand dans l’Empire Allemand. A la fin de 1898 le nombre des associations de toute nature s’élevait à 12.180, au lieu de 11.095 en 1897, soit une aug-mention de 1.085. Ces chiffres se décomposent ainsi : 8.655 caisses de crédit ; 1.059 sociétés d’achats de matières premières ; 1.755 laiteries et 708 sociétés diverses. La fédération générale agricole, dirigée par le Dr Haas, à Ofiènbach, a vu le recrutement des sociétés affiliées s’augmenter dans de considérables proportions, 1.757 au total ; elle a donc attiré à elle non seulement toutes les sociétés créées, mais encore un grand
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- nombre d’anciennes sociétés demeurées indépendantes jusqu’ici. Actuellement cette fédération représente le 51 °/o de l’association agricole ; c’est-à-dire qu’elle a la majorité absolue. Elle compte unions de contrôle ; 39 caisses centrales ; 3,884 caisses de crédit ; 1.287 sociétés de consommation ou de production ; 924 laiteries et 197 sociétés diverses.
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- SERBIE
- La Coopération en Serbie
- Si le mouvement coopérateur continue à progresser en Serbie comme il a fait jusqu’à présent, ce petit pays pourra être cité bientôt comme un modèle en Europe. Actuellement il y a 200 caisses Raiffeisen, du type le plus pur, c’est-à-dire sans distribution de dividendes aux associés ; 78 banques populaires du type Luzzatti, donc à responsabilité limitée ; 20 sociétés coopératives de production ; 4 sociétés de consommation et 200 sociétés de secours mutuels.
- Les sociétés coopératives sont réunies en une fédération, présidée par Michel Avrainovikt et ayant pour organe Zemljoradnichka Zadruga (La coopération agricole), un journal qui compte déjà quatre années d’existence.
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- ESPAGNE
- Les progrès de la coopération
- Le mouvement coopératif a pris une extension considérable en Espagne.
- La Catalogne notamment est devenue un centre des plus actifs. Il s’y est constitué depuis peu un groupe puissant, composé d’une soixantaine de coopératives.
- Elles viennent de fonder un organe , la Revista coopè-rativa catalana, sous la direction d’un avocat de talent, S. Juan Salas Anton, et elles ont tenu au mois de juin leur premier congrès régional à Barcelone.
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- Le travail des femmes et des enfants
- Deux projets relatifs au travail des femmes et des enfants ont été déposés aux Cortès et seront prochainement examinés.
- Le premier interdit aux femmes le travail nocturne et le travail minier, et fixe à dix heures la durée maximum de leur labeur.
- Le second fixe le maximum d’heures de travail à cinq heures pour les enfants des deux sexes de douze à quatorze ans, à huit heures pour ceux de quatorze à dix-huit ans sans qu’il puisse y avoir plus de quatre heures de travail consécutif.
- Il porte en outre création d’inspecteurs chargés de surveiller l’hygiène des ateliers et la santé des enfants.
- Le Gouvernement, absorbé par d’autres soucis, ne s’est pas mis en frais d’imagination pour l’élaboration de ce dernier projet qui n’est que la reproduction, à peu près exacte, du projet de loi déposé le 1er avril 1889 sur le bureau des Cortès et légèrement amendé par la commission de la Chambre des députés à laquelle il avait été renvoyé.
- La loi de 1889 était destinée à remplacer la première loi votée sur la matière, celle du 24 juillet 1873, qui était restée à l’état de lettre morte, le règlement d’administration publique qui devait la compléter et organiser sans doute un service de surveillance n’ayant jamais été élaboré.
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- SUISSE
- La conciliation et l’arbitrage
- Le Grand Conseil Neuchâtelois vient de prendre en considération, à l’unanimité, un projet de loi émanant du Conseil d’Etat et réorganisant la Chambre cantonale du commerce, de l’industrie et du travail.
- Le titre IV contient des dispositions nouvelles sur la conciliation et l’arbitrage. Il crée au sein de la Chambre du commerce un bureau de conciliation et un bureau d’arbitrage.
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- LE DEVOIR
- Le bureau de conciliation se compose du président de la Chambre, du secrétaire permanent et de l’inspecteur cantonal des apprentissages.
- D’après le projet, il doit intervenir d’office lorsqu’il surgit un différend collectif entre patrons et ouvriers et il doit s’efforcer d’amener une entente. Si cette tentative de conciliation échoue, le conflit est porté devant lo bureau d’arbitrage.
- Ce bureau est composé d’abord des trois membres du bureau de conciliation, puis de quatre autres membres de la Chambre de commerce, dont deux patrons et deux ouvriers. Lorsqu’une des parties refuse de soumettre le différend à ce tribunal arbitral, les motifs du refus sont consignés dans un procès-verbal qui est publié. Si au contraire l’arbitrage est accepté, le bureau examine les causes du conflit et les revendications formulées par les parties. Après une étude approfondie de tous les éléments de la cause, il prononce un arbitrage.
- La loi ne peut pas obliger les parties à accepter cette sentence, mais le Conseil d’Etat, dans son rapport, fait valoir qu’un jugement ainsi rendu par une autorité impartiale, aura une grande valeur morale et que dans la plupart des cas il suffira pour terminer les conflits.
- Le projet a été renvoyé au Conseil d’Etat qui fera son
- rapport dans une prochaine session.
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- HONGRIE
- La législation ouvrière
- Nous avons signalé dernièrement la rapide extension de l’industrie hongroise.
- Dès ses premiers pas dans la voie industrielle, la Hongrie se dotait d’une législation ouvrière.
- C’est ainsi que la loi du 21 mai 1884 prévoit à son article 116, pour les femmes en couches, une suspension de travail de quatre semaines. La loi de 1884 ne contient pas d’autres dispositions spéciales en vue de protéger les ouvrières adultes.
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- La législation est également muette en ce qui concerne la protection (les adultes mâles. .
- Quant aux enfants et aux adolescents, les articles 57 et 87 de la loi de 1884 contiennent, entre autres :
- 1° La défense défaire travailler pendant plus de huit à dix heures, selon l’âge, les enfants de douze à quatorze ans ; il doit leur être accordé des heures de repos déterminées. Le travail de nuit leur est interdit ;
- 2° La défense de faire travailler, dans les fabriques, les enfants de moins de dix ans, ou de les recevoir comme apprentis avant douze ans. Toutefois, les autorités peuvent tolérer le travail entre dix et douze ans, moyennant l’observance de l’obligation scolaire ;
- 3° La stipulation que, de quatorze à seize ans, le maximum de la durée du travail sera de dix à douze heures, avec interdiction du travail de nuit, et des heures de repos pour les enfants.
- Par exception, l’autorité peut autoriser l’emploi, dans certaines industries, des adolescents et des enfants de quatorze ans, mais seulement pour une partie de la nuit.
- En ce qui concerne le travail des enfants et des femmes dans les établissements dangereux et insalubres, le ministre fixe, pour chaque cas, les* conditions à observer.
- La limitation des heures de travail des ouvriers protégés a très souvent pour conséquence indirecte de limiter également la journée des ouvriers adultes.
- La loi ne défend pas le travail du dimanche, mais elle prescrit aux patrons de donner à leurs apprentis, aides et ouvriers, le temps nécessaire pour qu’ils puissent, aux jours de fête de leur religion, assister aux services divins.
- L’application de cette mesure entraîne, en fait, le chômage général de l’industrie les jours fériés.
- Aucune disposition légale ne réglait tout d’abord la fixation et le paiement des salaires. Mais les abus du truck-system ont amené le législateur à régulariser
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- LE DEVOIR
- cette situation. La loi prescrit maintenant que le paiement des ouvriers doit être fait en espèces et défend d’opérer des retenues en dehors de celles qui ont pour but d’améliorer la situation des ouvriers (logement, chauffage, nourriture, ainsi que les cotisations à la caisse de secours en cas de maladie).
- Des prescriptions sont également édictées afin de protéger les ouvriers contre les accidents (loi de 1884) et une loi de 1893 a institué des inspecteurs du travail chargés de veiller à l’exécution stricte de ces diverses dispositions.
- Avant de légiférer pour l’ensemble de l’industrie, l’Etat avait donné l’exemple, comme patron, en affiliant tous les ouvriers de ses mines et forges aux caisses fraternelles (Brüderladen) qui existent dans tout le pays.
- La législation hongroise renferme, relativement à l’arbitrage entre patrons et ouvriers, des prescriptions intéressantes.
- Les litiges entre patrons et ouvriers sont réglés par des jurys spéciaux d’arbitrage. Cet arbitrage, autrefois facultatif, a été rendu obligatoire par la loi de 1884.
- Le jury d’arbitrage se compose de six patrons et de six ouvriers appartenant à la même branche industrielle et élus parmi les industriels indépendants de leurs 'ouvriers ; le jury d’arbitrage de la Corporation industrielle comprend six industriels et six ouvriers; les premiers sont élus parmi les chefs de la corporation, et les seconds sont élus parmi tous les ouvriers engagés chez les membres de la corporation. La présidence du jury des arbitrages est dévolue au chef de l’autorité industrielle.
- Le jury doit essayer d’abord de mettre d’accord les deux parties ; s’il n’y réussit pas, il décide à la majorité des voix, celle du président étant prépondérante. Les décisions du jury sont exécutées, en cas de besoin, par l’autorité industrielle. Ces jurys, librement élus par les parties intéressées, fonctionnent très bien, et les cas d’appel aux tribunaux civils sont rares.
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- La loi a aussi prévu les cas de maladie : une loi de 1891 a rendu obligatoire l’assurance des ouvriers contre les maladies et a prescrit que le tiers des versements à effectuer à la Caisse de secours incombait aux patrons , tandis que les deux autres tiers pouvaient être retenus sur le salaire des ouvriers.
- L’assurance contre les accidents existe également, mais elle n’est pas obligatoire : elle n’engage que l’ouvrier qui opère seul les versements. La loi de 1893 n’impose aux patrons que des mesures préventives afin de garantir la santé et la sécurité des ouvriers.
- Il existe également un certain nombre d’institutions en faveur des ouvriers : bureaux de placement, homes ouvriers, associations , caisses d’invalides et de retraites , caisses d’enterrement, conférences, bibliothèques , cercles, etc. Mais ces institutions sont dues à l’initiative privée et sont encore en assez petit nombre.
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- ANGLETERRE
- L’âge de la fréquentation scolaire obligatoire
- La Chambre des lords a adopté la loi élevant l’âge minimum de sortie de l’école primaire de 11 à 12 ans.
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- LE DEVOIE
- LA QUESTION DE LA PAIX ,
- La Conférence de La Haye
- Vacte final de la Confèrence énumère les conventions et déclarations votées, ainsi que les voeux émis par les délégués des puissances en vue de diminuer la fréquence et la cruauté des guerres modernes.
- Les conventions sont au nombre de trois :
- 1° Convention pour le règlement pacifique des conflits internationaux ;
- 2° Convention concernant les lois et coutumes de la guerre sur terre;
- 3° Convention pour l’application à la guerre maritime des principes de ia convention de Genève du 22 août 1864.
- Trois déclarations concernent :
- 1° L’interdiction de l’emploi des projectiles et des explosifs du haut des ballons ou par d’autres modes analogues nouveaux ;
- 2° L’interdiction de l’emploi des projectiles ayant pour but unique de répandre des gaz asphyxiants ou délétères ;
- 3° L’interdiction de l’emploi des balles qui s’épanouissent ou s’aplatissent facilement dans le corps humain, telles que les balles à enveloppe dure dont l’enveloppe ne couvrirait pas entièrement le noyau ou serait pourvue d’incision.
- La Conférence a émis les voeux suivants :
- 1° La Conférence, prenant en considération les démarches préliminaires faites par le gouvernement fédéral suisse pour la révision de la Convention de Genève, émet le vœu qu’il soit procédé à bref délai à la réunion d’une conférence spéciale ayant pour objet la révision de cette convention.
- 2° La Conférence émet le vœu que la question des droits et des devoirs des neutres soit inscrite au programme d’une prochaine conférence.
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- 3° La Conférence émet le vœu que les questions relatives aux fusils et aux canons de marine, telles qu’elles 'ont été examinées par elle, soient mises à l’étude par les gouvernements, en vue d’arriver à une entente concernant la mise en usage de nouveaux types et calibres.
- 4o La Conférence émet le vœu que les gouvernements, tenant compte des propositions faites dans la Conférence, mettent à l’étude la possibilité d’une entente concernant la limitation des forces armées de terre et de mer et des budgets de guerre.
- 5» La Conférence émet le vœu que la proposition tendant à déclarer l’inviolabilité de la propriété privée dans la guerre sur mer soit renvoyée à l’examen d’une Conférence ultérieure.
- 6° La Conférence émet le vœu que la proposition de régler la question du bombardement des ports, villes et villages par une force navale soit renvoyée à l’examen d’une Conférence ultérieure.
- Le premier vœu a été voté à l’unanimité, les cinq autres à l’unanimité sauf quelques abstentions.
- En outre, la résolution suivante a été adoptée à l’unanimité.
- « La Conférence estime que la limitation des charges militaires qui pèsent actuellement sur le monde est grandement désirable pour l’accroissement du bien-être matériel et moral de l’humanité. »
- L’acte final de la Conférence de La Haye a été signé par l’unanimité des vingt-six puissances représentées, soit :
- Allemagne, Autriche-Hongrie, Belgique, Chine, Danemark, Espagne, Etats-Unis d’Amérique, Etats-Unis du Mexique, France, Grande-Bretagne, Grèce, Italie, Japon, Luxembourg, Monténégro, Pays-Bas, Perse, Portugal, Roumanie, Russie, Serbie, Siam, Suède et Norvège, Suisse, Turquie, Bulgarie.
- Les conventions et déclarations n’ont pas rencontré la même unanimité.
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- LE DEVOIR
- Quelques puissances n’ont signé ni conventions, ni déclarations, ni vœux.
- Un autre groupe, composé de la France, de la Russie et de treize à quatorze autres Etats, a tout signé ou à peu près.
- Mais le protocole reste ouvert pour les adhésions, jusqu’au 31 décembre 1899, et l’on ne met pas en doute que les puissances non signataires, ne donnent avant même que ce délai soit expiré leur adhésion à toutes ou à presque toutes les conventions et déclarations.
- La convention pour le règlement pacifique des conflits internationaux a été signée séance tenante par 16 Etats.
- Une entente ultérieure entre les gouvernements décidera des conditions auxquelles les Puissances non représentées à la Conférence de la Haye pourront être admises à adhérer à la convention relative à l’arbitrage international.
- Nous publions ci-après le texte de cette importante convention.
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- Convention pour le règlement pacifique des conflits internationaux
- Les souverains ou chefs d’Etats des pays représentés à la Conférence,
- (Suivent les noms)
- Animés de la ferme volonté de concourir au maintien de la paix générale ;
- Résolus à favoriser de tous leurs efforts le règlement amiable des conflits internationaux ;
- Reconnaissant la solidarité qui unit les membres de la société des nations civilisées ;
- Voulant étendre l’empire du droit et fortifier le sentiment de la justice internationale ;
- Convaincus que l’institution permanente d’une juridiction arbitrale accessible à tous au sein des puissances indépendantes peut contribuer efficacement à ce résultat ;
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- Considérant les avantages d’une organisation générale et régulière de la procédure arbitrale ;
- Estimant, avec l’auguste initiateur de la Conférence internationale de la paix, qu’il importe de consacrer dans un accord international les principes d’équité et de droit sur lesquels reposent la sécurité des Etats et le bien-être des peuples ;
- Désirant conclure une convention à cet effet, ont nommé pour leurs plénipotentiaires, savoir :
- (Suivent les noms)
- Lesquels, après s’être communiqué leurs pleins pouvoirs, trouvés en bonne et due forme, sont convenus des dispositions suivantes :
- Titre Tx. — Du maintien de la paix générale.
- Article 1er. — En vue de prévenir autant que possible le recours â la force dans les rapports entre les Etats, les puissances signataires conviennent d’employer tous leurs efforts pour assurer le règlement pacifique des différends internationaux.
- Titre IL — Des bons offices et de la médiation.
- Art. 2. — En cas de dissentiment grave ou de conflit, avant d’en appeler aux armes, les puissances signatai-taires conviennent d’avoir recours, , en tant que les circonstances le permettront, aux bons offices ou à la médiation d’une ou de plusieurs puissances amies.
- Art. 3. — Indépendamment de ce recours, les puissances signataires jugent utile qu’une ou plusieurs puissances étrangères au conflit offrent de leur propre initiative, en tant que les circonstances s’y prêtent, leurs bons offices ou leur médiation aux Etats en conflit.
- Le droit d’offrir les bons offices ou la médiation appartient aux puissances étrangères au conflit, même pendant le cours des hostilités.
- L’exercice de ce droit ne peut jamais être considéré par l’une ou l’autre des parties en litige comme un acte peu amical.
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- Art. 4.— Le rôle du médiateur consiste à concilier les prétentions opposées et à apaiser les ressentiments qui peuvent s’être produits entre les Etats en conflit.
- Art. 5. — Les fonctions du médiateur cessent du moment où il est constaté, soit par l’une des parties en litige, soit par le médiateur lui-même, que les moyens de conciliation proposés par lui ne sont pas acceptés.
- Art. 6. — Les bons offices et la médiation, soit sur le recours des parties en conflit, soit sur l’initiative des puissances étrangères au conflit, ont exclusivement le caractère de conseil et n’ont jamais force obligatoire.
- Art. 7. — L’acceptation de la médiation ne peut avoir pour effet, sauf convention contraire, d’interrompre, de retarder ou d’entraver la mobilisation ou autres mesures préparatoires à la guerre.
- Si elle intervient après l’ouverture des hostilités, elle n’interrompt pas, sauf convention contraire, les opérations militaires en cours.
- Art. 8. — Les puissances signataires sont d’accord pour recommander l’application, dans les circonstances qui le permettent, d’une médiation spéciale sous la forme suivante :
- En cas de différend grave compromettant la paix, les Etats en conflit choisissent respectivement une puissance à laquelle ils confient la mission d’entrer en rapport direct avec la puissance choisie d’autre part, à l’effet de prévenir la rupture des relations pacifiques.
- Pendant la durée de ce mandat dont le terme, sauf stipulation contraire, ne peut excéder trente jours, les Etats en litige cessent tout rapport direct au sujet du conflit, lequel est considéré comme déféré exclusivement aux puissances médiatrices. Celles-ci doivent appliquer tous leurs efforts à régler le différend.
- En cas de rupture effective des relations pacifiques, ces puissances demeurent chargées de la mission commune de profiter de toute occasion pour rétablir la paix.
- Titre III. — Des commissions internationales d’enquête
- Art. 9. — Dans les litiges d’ordre international ‘n’en-
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- gageant ni l’honneur ni des intérêts essentiels et provenant d’une divergence d’appréciation sur des points de fait, les puissances signataires jugent utile que les parties qui n’auraient pu se mettre d’accord par les voies diplomatiques instituent, en tant que les circonstances le permettront, une commission internationale d’enquête chargée de faciliter la solution de ces litiges en éclaircissant, par un examen impartial et consciencieux, les questions de fait.
- Art. 10. —Les commissions internationales d’enquête sont constituées par convention spéciale entre les parties en litige.
- La convention d’enquête précise les faits à examiner et l’étendue des pouvoirs des commissaires.
- Elle règle la procédure.
- L’enquête a lieu contradictoirement.
- La forme et les délais à observer, en tant qu’ils ne sont pas fixés par la convention d’enquête, sont déterminés par la commission elle-même.
- Art. 11. — Les commissions internationales d’enquête sont formées, sauf stipulation contraire, de la manière déterminée par l’article 32 de la présente convention.
- Art. 12. —Les puissances en litige s’engagent à fournir à la commission internationale d’enquête, dans la plus large mesure qu’elles jugeront possible, tous les moyens et toutes les facilités nécessaires pour la connaissance complète et l’appréciation exacte des faits en question.
- Art. 13. — La commission internationale d’enquête présente aux puissances en litige son rapport signé par tous les membres de la commission.
- Art. 14. — Le rapport de la commission internationale d'enquête, limité à la constatation des faits, n’a nullement le caractère d’une sentence* arbitrale. Il laisse aux puissances en litige une entière liberté pour la suite à donner à cette constatation.
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- Titre IV. — De l’arbitrage international Chapitre Ier. — De la justice arbitrale
- Art. 15. — L’arbitrage international a pour objet le règlement de litiges entre les Etats par des juges de leur choix et sur la base du respect du droit.
- Art. 16. — Dans les questions d’ordre juridique, et en premier lieu dans les questions d’interprétation ou d’application des conventions internationales, l’arbitrage est reconnu par les puissances signataires comme le moyen le plus efficace et en même temps le plus équitable de régler les litiges qui n’ont pas été résolus par les voies diplomatiques.
- Art. 17. — La convention d’arbitrage est conclue pour des contestations déjà nées ou pour des contestations éventuelles.
- Elle peut concerner tout litige ou seulement les litiges d’une catégorie déterminée.
- Art. 18. — La convention d’arbitrage implique rengagement de se soumettre de bonne foi à la sentence arbitrale.
- Art. 19. — Indépendamment des traités généraux ou particuliers qui stipulent actuellement l’obligation du recours à l'arbitrage pour les puissances signataires, ces puissances se réservent de conclure, soit avant la ratification du présent acte, soit postérieurement, des accords nouveaux, généraux ou particuliers, en vue d’étendre l’arbitrage obligatoire à tous les cas qu’elles jugeront possibles de lui soumettre.
- Chapitre ii. — de la Cour permanente d’arbitrage.
- Art. 20. —Dans le but de faciliter le recours immédiat à l’arbitrage pour les différends internationaux qui n’ont pu être réglés par la voie diplomatique, les puissances signataires s’engagent à organiser une Cour permanente d’arbitrage, accessible en tout temps et fonctionnant, sauf stipulation contraire des parties, conformément aux règles de la procédure insérées dans la présente convention.
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- Art. 21 — La Cour permanente sera compétente pour tous les cas d’arbitrage, à moins qu’il n’y ait entente entre les parties pour l’établissement d’une juridiction spéciale.
- Art. 22. — Un bureau international établi à La Haye sert de greffe à la Cour.
- Ce bureau est l’intermédiaire des communications relatives aux réunions de celle-ci.
- Il a la garde des archives et la gestion de toutes les affaires administratives.
- Les puissances signataires s’engagent à communiquer au bureau international de La Haye une copie certifiée conforme de toute stipulation d’arbitrage intervenue entre elles et de toute sentence arbitrale les concernant et rendue par des juridictions spéciales.
- Elles s’engagent à communiquer de même au bureau les lois, règlements et documents constatant éventuellement l’exécution des sentences rendues par la Cour.
- Art. 23. — Chaque puissance signataire désignera, dans les trois mois qui suivront la ratification par elle du présent acte, quatre personnes au plus, d’une compétence reconnue dans les questions de droit international, jouissant de la plus haute considération morale et disposées à accepter les fonctions d’arbitres.
- Les personnes ainsi désignées seront inscrites, au titre de membres de la Cour, sur une liste qui sera notifiée à toutes les puissances signataires par les soins du bureau.
- Toute modification à la liste des arbitres est portée,' par les soins du bureau , à la connaissance des puissances signataires.
- Deux ou plusieurs puissances peuvent s’entendre pour la désignation en commun d’un ou de plusieurs membres.
- La même personne peut être désignée par des puissances différentes.
- Les membres de la Cour sont nommés pour un terme de six ans. Leur mandat peut être renouvelé.
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- ' En cas de décès ou de retraite d’un membre de la Cour, il est pourvu à son remplacement selon le mode fixé pour sa nomination.
- Art. 24. — Lorsque les puissances signataires veulent s’adresser à la Cour permanente pour le règlement d’un différend survenu entre elles, le choix des arbitres appelés à former le tribunal compétent pour statuer sur ce différend doit être fait dans la liste générale des membres de la-Cour.
- A défaut de constitution du tribunal arbitral par l’accord immédiat des parties , il est procédé de la manière suivante :
- Chaque partie nomme deux arbitres et ceux-ci choisissent ensemble un surarhitre.
- En cas de partage des voix, le choix du surarhitre est confié à une puissance tierce, désignée de commun accord par les parties.
- Si Taccord ne s’établit pas à ce sujet, chaque partie désigne une puissance différente et le choix du surarbitre est fait de concert par les puissances ainsi désignées.
- Le tribunal étant ainsi composé, les parties notifient au bureau leur décision de s'adresser à la Cour et les noms des arbitres.
- Le tribunal arbitral se réunit à la date fixée par les parties.
- Les membres de la Cour, dans l’exercice de leurs fonctions et en dehors de leur pays , jouissent des privilèges et immunités diplomatiques.
- Art. 25. — Le tribunal arbitral siège d’ordinaire à La Haye.
- Le siège ne peut, sauf le cas de force majeure, être changé par le tribunal que de l’assentiment des parties.
- Art. 26. — Le bureau international de La Haye est autorisé à mettre ses locaux et son organisation à la disposition des puissances signataires pour le fonctionnement de toute juridiction spéciale d’arbitrage.
- La juridiction de la Cour permanente peut être éten-
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- due, dans les conditions prescrites par les règlements, aux litiges existant entre des puissances non signataires ou entre des puissances signataires et des puissances non signataires, si les parties sont convenues de recourir à cette juridiction.
- Art. 27. — Les puissances signataires considèrent comme un devoir, dans le cas où un conflit aigu menacerait d’éclater entre deux ou plusieurs d’entre elles, de rappeler à celles-ci que la Cour permanente leur est ouverte.
- En conséquence, elles déclarent que le fait de rappeler aux parties en conflit les dispositions de la présente convention, et le conseil donné, dans l’intérêt supérieur de la paix, de s’adresser à la Cour permanente, ne peuvent être considérés que comme acte de bons offices.
- Art. 28. — Un conseil administratif permanent, composé des représentants diplomatiques des puissances signataires accrédités à La Haye et du ministre des affaires étrangères des Pays-Bas, qui remplira les fonctions de président, sera constitué dans cette ville le plus tôt possible après la ratification du présent acte par neuf puissances au moins.
- Ce conseil sera chargé d’établir pt d’organiser le bureau international, lequel demeurera sous sa direction et sous son contrôle.
- Il notifiera aux puissances la constitution de la Cour et pourvoira à l’installation de celle-ci.
- Il arrêtera son règlement d’ordre, ainsi que tous autres règlements nécessaires.
- Il décidera toutes les questions administratives qui pourraient surgir touchant le fonctionnement de la Cour.
- Il aura tout pouvoir quant à la nomination, la suspension ou la révocation des fonctionnaires et employés du bureau.
- Il fixera les traitements et salaires et contrôlera la dépense générale.
- La présence de cinq membres dans les réunions dû-
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- ment convoquées suffit pour permettre au conseil de délibérer valablement. Les décisions sont prises à la majorité des voix.
- Le conseil communique sans délai aux puissances , signataires les règlements adoptés par lui. Il leur adresse chaque année un rapport sur les travaux de la Cour, sur le fonctionnement des services administratifs et sur les dépenses.
- Art. 29. — Les frais du bureau seront supportés par les puissances signataires dans la proportion établie par le bureau international de l’Union postale universelle.
- Chapitre iii.- — de la procédure arbitrale.
- Art. 30. — En vue de favoriser le développement de l’arbitrage, les puissances signataires ont arrêté les règles suivantes, qui seront applicables à la procédure arbitrale , en tant que les parties ne sont pas convenues d’autres règles.
- Art. 31. — Les puissances qui recourent à l’arbitrage signent un acte spécial (compromis) dans lequel sont nettement déterminés l’objet du litige, ainsi que l’étendue des pouvoirs des arbitres. Cet acte implique rengagement des parties de se soumettre de bonne foi à la sentence arbitrale.
- Art. 32. — Les fonctions arbitrales peuvent être conférées à un arbitre unique ou à plusieurs arbitres désignés par les parties à leur gré, ou choisis par elles parmi les membres de la Cour permanente d’arbitrage établie par le présent acte.
- A défaut de constitution du tribunal par l’accord immédiat des parties , il est procédé de la manière suivante :
- Chaque partie nomme deux arbitres et ceux-ci choisissent ensemble un surarbitre.
- En cas de partage des voix , le choix du surarbitre est confié à une puissance tierce, désignée de commun accord par les parties.
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- Si l’accord ne s’établit pas à ce sujet, chaque partie désigne une puissance différente et le choix du surarbitre est fait de concert par les puissances ainsi désignées.
- Art. 33. — Lorsqu’un souverain ou un chef d’Etat est choisi pour arbitre, la procédure arbitrale est réglé par lui.
- Art. 34, — Le surarbitre est de droit président du tribunal.
- Lorsque le tribunal ne comprend pas de surarbitre, il nomme lui-même son président.
- Art. 35. — En cas de décès, de démission ou d’empêchement, pour quelque cause que ce soit, de l’un des arbitres , il est pourvu à son remplacement selon le mode fixé pour sa nomination.
- Art. 36. — Le siège du tribunal est désigné par les parties. A défaut de cette désignation le tribunal siège à La Haye.
- Le siège ainsi fixé ne peut, sauf le cas de force majeure, être changé par le tribunal que de l’assentiment des parties.
- Art.'37.— Les parties ont le droit de nommer auprès du tribunal des délégués ou agents spéciaux, avec la mission de servir d’intermédiaires entre elles et le tribunal.
- Elles sont en outre autorisées à charger de la défense de leurs droits et intérêts devant le tribunal, des conseils ou avocats nommés par elles à cet effet.
- Art. 38. — Le tribunal décide du choix des langues dont il fera usage et dont l’emploi sera autorisé devant lui.
- Art. 39.— La procédure arbitrale comprend en règle générale deux bases distinctes : l’instruction et les débats.
- L’instruction consiste dans la communication faite par les agents respectifs, aux membres du tribunal et à la partie adverse, de tous actes imprimés ou écrits et de tous documents contenant les moyens invoqués dans la cause. Cette communication aura lieu dans la forme et
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- dans les délais déterminés par le tribunal en vertu de l’article 49.
- Les débats consistent dans le développement oral des moyens des parties devant le tribunal.
- Art. 40. — Toute pièce produite par l’une des parties doit être communiquée à l’autre partie.
- Art. 41. — Les débats sont dirigés par le président.
- Ils ne sont publics qu’en vertu d’une décision du tribunal, prise avec l’assentiment des parties.
- Ils sont consignés dans des procès-verbaux rédigés par des secrétaires que nomme le président.
- Ces procès-verbaux ont seuls caractère authentique.
- Art. 42. — L’instruction étant close, le tribunal a le droit d’écarter du débat tous actes ou documents nouveaux qu’une des parties voudrait lui soumettre sans le consentement de l’autre.
- Art. 43. — Le tribunal demeure libre de prendre en considération les actes ou documents nouveaux sur lesquels les agents ou conseils des parties appelleraient son attention.
- En ce cas, le tribunal a le droit de requérir la production de ces actes ou documents, sauf l’obligation d’en donner connaissance à la partie adverse.
- Art. 44. — Le tribunal peut, en outre, réquérir des agents des parties la production de tous actes et demander toutes explications nécessaires. En cas de refus, le tribunal en prend acte.
- Art. 45. — Les agents et les conseils des parties sont autorisés à présenter oralement au tribunal tous les moyens qu’ils jugent utiles à la défense de leur cause.
- Art. 46. — Ils ont le droit de soulever des exceptions et incidents. Les décisions du tribunal sur ces points sont définitives et ne peuvent donner lieu à aucune discussion ultérieure.
- Art. 47. — Les membres du tribunal ont le droit de poser des questions aux agents et aux conseils des parties et de leur demander des éclaircissements sur les points douteux.
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- Ni les questions posées, ni les observations faites par los membres du tribunal pendant le cours des débats ne peuvent être regardées comme l’expression des opinions du tribunal en général ou de ses membres en particulier.
- Art. 48. — Le tribunal est autorisé à déterminer sa compétence en interprétant le compromis, ainsi que les autres traités qui peuvent être invoqués dans la matière , et en invoquant les principes du droit international.
- Art. 49.— Le tribunal a le droit de rendre des ordonnances de procédure pour la direction du procès, de déterminer les formes et délais dans lesquels chaque partie devra prendre ses conclusions et de procéder à toutes les formalités que comporte l’administration des preuves.
- Art. 50. — Les agents et les conseillers des parties ayant présenté tous les éclaircissements et preuves à l’appui de leur cause, le président prononce la clôture des débats.
- Art. 51. — Les délibérations du tribunal ont lieu à huis clos.
- Toute décision est prise à la majorité des membres du tribunal.
- Le refus d’un membre de prendre part au vote doit être constaté dans le procès-verbal.
- Art. 52. — La sentence arbitrale, votée à la majorité des voix, est motivée. Elle est rédigée par écrit et signée par chacun des membres du tribunal.
- Ceux des membres qui sont restés en minorité peuvent constaterj en signant, leur dissentiment.
- Art. 53.,— La sentence arbitrale est lue en séance publique du.tribunalj les agents et les conseils des parties présents ou dûment appelés.
- Art. 54. — La sentence arbitrale, dûment prononcée et notifiée aux agents des parties en litige, décide définitivement et sans appel la contestation.
- Art. 55. — Les.parties peuvent se réserver dans le
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- LÉ DEVOIR
- compromis de demander la révision de la sentence arbitrale.
- Dans ce cas et sauf convention contraire, la demande doit être adressée au tribunal qui a rendu la sentence. Elle ne peut être motivée que par la découverte d’un fait nouveau qui eût été de nature à exercer une influence décisive sur la sentence et qui, lors de la clôture des débats, était inconnu du tribunal lui-même et de la partie qui a demandé la révision.
- La procédure de révision ne peut être ouverte que par une décision du tribunal constatant expressément l’existence dû fait nouveau, lui reconnaissant les caractères prévus par le paragraphe précédent et déclarant à ce titre la demande recevable.
- Le compromis détermine le délai dans lequel la demande de révision doit être formée-.
- Art. 56. — La sentence arbitrale n’est obligatoire que pour les parties qui ont conclu le compromis.
- Lorsqu’il s’agit de l’interprétation d’une convention à laquelle ont participé d’autres puissances que les parties en litige, celles-ci notifient aux premières le compromis qu’elles ont conclu. Chacune de ces puissances a le droit d’intervenir au procès. Si une ou plusieurs d’entre elles ont profité de cette faculté, l’interprétation contenue dans la sentence est également obligatoire à leur égard.
- Art. 57. — Chaque partie supporte ses propres frais et' une part égale des frais du tribunal.
- Art. 58. — La présente convention sera ratifiée dans le plus bref délai possible.
- Les ratifications seront déposées à La Haye.
- Il sera dressé du dépôt de chaque ratification un procès-verbal , dont une copie, certifiée conforme , sera remise par la voie diplomatique à toutes les puissances qui ont été représentées à la Conférence de la paix de La Haye.
- Art. 59. — Les puissances non signataires qui ont été représentées à la Conférence internationale de la Paix
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- pourront adhérer à la présente convention. Elles auront à cet effet à faire connaître leur adhésion aux puissances contractantes au moyen d’une notification écrite adressée au gouvernement des Pays-Bas et communiquée par celui-ci à toutes les autres puissances contractantes.
- Art. 60. — Les conditions auxquelles les puissances qui n’ont pas été représentées à la Conférence internationale de la Paix pourront adhérer à la présente convention, formeront l’objet d’une entente ultérieure entre les puissances contractantes.
- Art. 61. — S’il arrivait qu’une des hautes parties contractantes dénonçât la présente convention , cette dénonciation ne produirait ses effets qu’un an après la notification faite par écrit au gouvernement des Pays-Bas et communiquée immédiatement par celui-ci à toutes les autres puissances contractantes.
- Cette dénonciation ne produira ses effets qu’à l’égard de la puissance qui l’aura notifiée.
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- LE DEVOIR
- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- Programme du Congrès féministe de 1900
- Le Comité d’organisation du Congrès officiel « de la condition et des droits des femmes » , a arrêté le programme suivant :
- lre SECTION
- Questions économiques, morales et sociales.
- Situation des femmes dans les divers domaines de l’activité humaine.
- A Salaires.
- B Evaluation du travail de la femme dans la famille.
- C Durée du travail.
- D Hygiène.
- Morale.
- Une seule morale pour les deux sexes. Suppression de la prostitution réglementée.
- 2e section. — Education.
- Education intégrale pour les deux sexes.
- Co-éducation.
- 3e section. — Législation.
- Droit privé.
- Réforme des lois concernant le mariage :
- A Quant aux personnes.
- B Quant aux intérêts pécuniaires.
- Organisation de la famille.
- Droit public.
- Admission des femmes aux fonctions et charges publiques.
- Droits civils et politiques égaux pour les deux sexes.
- Sfr
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- Un Congrès féministe ouvrier et socialiste.
- L’Indépendance Belge du 24-25 juillet 1899 a publié les lignes suivantes :
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- Le mouvement féministe
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- Le premier Congrès féministe ouvrier et socialiste s’est réuni, dimanche, à Charleroi, au Temple de la Science, sous la présidence de Mme Pirson-Lothier.
- Un grand nombre de groupes socialistes des différentes villes du pays étaient représentés. Parmi les membres , on remarquait Mmes Hector Denis, Gatti de Gamond, Sorgue, Vanden Eynde, une socialiste de la Finlande et des femmes socialistes de Londres et d’autres pays.
- Les ordres du jour suivants ont été votés :
- A. Le Congrès émet le vœu : 1° De voir accorder aux ouvrières les mêmes droits d’électorat et d’éligibilité qu’aux ouvriers pour les Conseils de l’industrie et du travail et pour les Conseils des prud’hommes; 2° De voir le gouvernement nommer davantage des femmes aux fonctions d’inspectrices du travail, et spécialement de confier exclusivement à des femmes l’inspection des industries et métiers féminins.
- B. Le Congrès est d’avis qu’il faut constamment prêcher l’esprit d’organisation chez les femmes, et notamment préconiser l’organisation des syndicats mixtes (hommes et femmes) et là où ils sont impossibles, l’organisation des syndicats de femmes et des cercles où les femmes s’occuperont de leur relèvement politique, social, légal et économique.
- Le Congrès a également réclamé pour la femme un salaire égal à celui de l’homme, à travail égal. Enfin, il a chargé Mmes Gatti de Gamond, Denis, Pirson, Van-derhaengen, Leroy, Eggerickx et M. Gilbert, d’aller exposer au ministre du travail les raisons qui militent en faveur du vote par le Parlement de la proposition de MM. Denis, Yandervelde et consorts sur la question de l’épargne de la femme mariée. Le Congrès demande que la femme soit maîtresse de son salaire et des objets'qu’elle achète par son salaire.
- Le prochain Congrès aura lieu à Bruxelles dans le courant du mois de janvier 1900.
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- LE DEVOIR
- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
- Admissions dans la Société.
- Le Conseil de Gérance de la Société du Familistère, dans sa réunion du 27 juillet dernier, a admis en qualité de participants 22 membres résidant à Guise, dont 3 femmes et 19 hommes ; et 8 membres résidant à Schaerbeek-Bruxelles, tous hommes.
- Dans la même séance, le Conseil a, en outre , conféré la qualité de sociétaires à 17 membres , dont 4 femmes et 13 hommes demeurant au Familistère de Guise ; et à 3 travailleurs demeurant au Familistère de Schaerbeek-Bruxelles.
- Le dimanche, 30 juillet, les associés réunis en assemblée générale extraordinaire, au Familistère de Guise, procédèrent par les formalités statutaires à la nomination des 26 nouveaux associés , dont voici les noms :
- Au Familistère de Guise :
- MM. Alavoine Eugène — Baquet Stanislas — Brunois Alphonse — Govin Henri — Hanquet Alfred — Labbe Louis — Lécuyer Eugène — Lefèvre Julien — Lefèvre Stanislas — Léguiller Georges-Louis — Mansieaux Apollon — Meufroy Camille — Péteau Marcel — Romby Jules — Rousseau Albert — Rousseau Narcisse — Sar-razin Duhem — Valentin Etienne.
- Au Familistère de Schaerbeek-Bruxelles :
- MM. Damoisiaux Léopold—Debecker Jean-Baptiste:— Deems Jean-Baptiste — Delaet Jean — Leemans Jean— Maréchal Isidore — Merken Josse dit Georges — Raymond Georges.
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- NOUVELLES DU EAMILISTERE
- Comité de conciliation
- Les 10 et 12août dernier, le Comité de conciliation a été renouvelé selon les prescriptions statutaires.
- Ont été nommés : au 1er tour de scrutin ,
- MM. Quent Aimé, par 213 voix.
- Piponnier Antoine, 187 —
- Au 2e tour,
- Baillot Virgile , par 172 —
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- Récompenses honorifiques
- M. Jules Demolon, directeur des Ecoles au Familistère de Guise, a été nommé Officier d'Académie , le 20 août dernier.
- Le même jour, les dix travailleurs dont la liste suit, ont reçu « la Médaille d’honneur du Ministère du commerce pour longs et bons services. »
- N° 1. Proix Denis-Joseph, né à Flavigny-le-Grand, canton de Guise (Aisne), le 8 juin 1844 ; entré à l’usine à l’âge de 10 ans, en juin 1854.
- 45 ans de présence sans interruption.
- Surveillant de fonderie, serviteur on ne peut plus dévoué à l’établissement, d’une honorabilité parfaite, d’une conduite irréprochable et d’une assiduité exceptionnelle. Habite le Familistère de Guise.
- •
- N° 2. Gouppé Ernest-François, né à Lesquielles-Saint-Germain, canton de Guise (Aisne), le 16 avril 1846, entré à l’usine le 1er octobre 1862.
- 34 ans de présence.
- Ouvrier mouleur, conduite hors ligne, honorabilité irréprochable, d’une assiduité exemplaire, a toujours été occupé aux travaux de moulage les plus fatigants et les plus difficiles ; ouvrier d’une adresse exceptionnelle dans son travail. Habite Guise.
- 6 ans de service militaire, a fait la campagne de 1870 au 12e cuirassiers. Prisonnier de guerre pendant 8 mois.
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- LE DEVOIR
- N» 3. Maire Eugène dit Carlier, né à Lesquielles-Saint-Germain, canton de Guise (Aisne), le 14 août 1846, entré à l’usine à l’âge de 12 ans, le 17 juin 1858.
- 40 ans et 6 mois de présence.
- Ouvrier-modeleur-mécanicien. Bonne conduite. Bons et loyaux services. Habite Guise.
- N° 4. Gouppé Alexis-Joseph, né à Lesquielles-Saint-Germain, canton de Guise (Aisne), le 5 décembre 1842, entré à l’usine le 1er octobre 1862.
- 36 ans et 6 mois de présence.
- Ouvrier mouleur, conduite hors ligne, assiduité exceptionnelle, serviteur on ne peut plus dévoué. Habite Lesquielles-Saint-Germain.
- N° 5. Gouppé Alfred-Joseph, né à Lesquielles-Saint-Germain, le 10 novembre 1845, entré à l’usine le 5 mai 1861.
- 37 ans de présence.
- Ouvrier mouleur, conduite hors ligne, honorabilité parfaite, assiduité exceptionnelle, serviteur très dévoué. Habite Lesquielles-Saint-Germain.
- N° 6. Gasseleux Edmond-Charles, né à Lesquielles-Saint-Germain, canton de Guise (Aisne), le 13 août 1849, entré à l’usine le 15 avril 1861.
- 36 ans et 10 mois de présence.
- Ouvrier mouleur, conduite hors ligne, assiduité exceptionnelle, honorabilité parfaite, serviteur dévoué. Habite Lesquielles-Saint-Germain.
- N° 7. Garnier Victor-Jules, né à Guise (Aisne), le 25 novembre 1845, entré à l’usine le 2 novembre 1860.
- 37 ans et 2 mois de service.
- Ouvrier mouleur, bonne conduite, bons et loyaux services, a élevé une nombreuse famille (7 enfants). Habite Guise.
- N° 8. Maldérez Pierre-Edouard, né à Flavigny-le-
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- NOUVELLES DU FAMILISTERE 565
- Grand, canton de Guise (Aisne), le 12 avril 1843, entré à l’usine le 5 juin 1859.
- 33 ans de présence.
- Ouvrier mouleur, conduite hors ligne, assiduité exceptionnelle, serviteur dévoué. Habite Guise.
- 6 ans de service militaire, campagne de 1870.
- N° 9. Fontaine Alexis-Désiré , né à Lesquielles-Saint-Germain , canton de Guise (Aisne), le 15 juin 1845, entré à l’usine le 5 août 1866.
- 33 ans de présence.
- Ouvrier mouleur, d’une conduite et d’une honorabilité irréprochables. Bons et loyaux services. A élevé une nombreuse famille (6 enfants). Habite Lesquielles-Saint-Germain.
- N° 10. Andrieux Jean , né le 30 mars 1847 à Aurillac (Cantal), entré à l’usine le 10 novembre 1864.
- 33 ans de présence.
- Ouvrier mouleur, d’une conduite et d’une honorabilité irréprochables. Bons et loyaux services. Habite Guise.
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- par Hector MALOT
- Ouvrage couronné par l’Académie française
- (Suite)
- « Depuis il n’est pas revenu à Dakka, mais j'ai su par un de ses amis à qui il a écrit plusieurs fois, et aussi par un de nos pères qui tenait ces renseignements du révérend père Leclerc, resté en correspondance avec Mme Edmond Paindavoine, qu’il a habité pendant plusieurs années la ville de Dehra, choisie par lui comme centre d’exploration, sur la frontière thibétaine et dans l’Himalaya, qui, dit cet ami, ont été fructueuses.
- «Je ne connais pas Dehra, mais nous avons une mission dans cette ville, et si vous pensez que cela peut vous être utile dans vos recherches, je me ferai un plaisir de vous envoyer une lettre pour un de nos pères dont le concours pourrait peut-être les faciliter. »
- Enfin elle était terminée, la terrible lettre, et tout de suite après le dernier mot écrit, sans môme traduire la formule de politesse de la fin , elle ramassa les feuillets et se rendit vivement auprès de M. Vulfran, qu’elle trouva marchant d’un bout à l’autre de son cabinet en comptant les pas, autant pour ne pas aller donner contre la muraille que pour tromper son impatience.
- « Tu as été bien lente, dit-il.
- — La lettre est longue et difficile.
- — N'as-tu pas été dérangée aussi ? J’ai entendu la porte de ton bureau s'ouvrir et se fermer deux fois. »
- Puisqu’iLl’interrogeait, elle crut qu’elle devait répondre sincèrement ; peut-être était-ce la seule solution honnête et juste aux questions qu’elle avait agitées sans leur trouver de réponses satisfaisantes ;
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- EN FAMILLE 567
- « M. Théodore et M. Talouel sont venus dans mon bureau.
- — Ah ! »
- Il parut vouloir s’engager sur ce point, mais s’arrêtant , il reprit :
- « La lettre d’abord ; nous verrons cela ensuite ; assieds-toi près de moi, et lis lentement, distinctement, sans hausser la voix. »
- Elle fît sa lecture comme il lui était commandé, et d’une voix plutôt faible que forte.
- De temps en temps M. Vulfran l’interrompit, mais , sans s’adresser à elle, en suivant sa pensée :
- ... Modèle des époux,
- ... Plaisirs mondains,
- ... Maisons anglaises , quelles maisons?
- ... Un de ses amis ; quel ami?
- ... De quelle époque datent ces renseignements ?
- Et quand elle fut arrivée à la fin de la lettre, résumant ses impressions, il dit :
- « Des phrases..Pas un nom. Pas une date. Que c/est gens-là ont donc l’esprit vague ! »
- Comme ces observations ne lui étaient pas faite directement, Perrine n’avait garde de répondre; alors un silence s’établit que M. Vulfran ne rompit qu’après un temps de réflexion assez long :
- « Peux-tu traduire du français en anglais comme tu viens de traduire de l’anglais en français?
- — Si ce ne sont pas des phrases difficiles , oui.
- — Une dépêche?
- — Oui, je crois.
- — Eh bien, assieds-toi à la petite table et écris. »
- Il dicta :
- « Père Fildes - *
- « Mission
- « Dakka.
- « .Remerciements pour lettre.
- « Prière envoyer par dépêche, réponse payée vingt » mots, nom de l’ami qui a reçu nouvelles, dernière
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- LE DEVOIR
- « date de celles-ci. Envoyer aussi nom du père de Dehra.
- « Lui écrire pour le prévenir que je m’adresse à lui « directement. « Paindavoine. »
- « Traduis cela en anglais, et fais plutôt plus court que plus long; à 1 fr. 50 le mot, il ne faut pas les prodiguer ; écris très lisiblement. »
- La traduction fut assez vivement achevée et elle la lut à haute voix.
- « Combien de mots? demanda-t-il.
- — En anglais quarante-cinq. »
- Alors il calcula tout haut :
- « Cela fait 72 francs pour la dépêche, 32 pour la réponse; 104 francs en tout que je vais te donner; tu la porteras toi-même au télégraphe et la liras à la receveuse, pour qu’elle ne commette pas d’erreur. »
- En traversant la véranda elle y trouva Talouel qui, les mains dans les poches, se promenait là, de manière â surveiller tout ce qui se passait dans les cours aussi bien que dans les bureaux.
- « Où vas-tu ? demanda-t-il.
- — Au télégraphe porter une dépêche. »
- Elle la tenait d’une main et l’argent de l’autre ; il la lui prit en la tirant si fort que si elle ne l’avait pas lâchée, il l’aurait déchirée , et tout de suite il l’ouvrit. Mais en voyant qu’elle était en anglais, il eut un mouvement de colère.
- « Tu sais que tu as à me parler tantôt, dit-il.
- — Oui, monsieur. »
- Ce fut seulement à trois heures qu’elle revit M. Vul-fran, quand il la sonna pour partir. Plus d’une fois elle s’était demandé qui remplacerait Guillaume; sa surprise fut grande quand M. Vulfran lui dit de prendre place à ses côtés, après avoir renvoyé le cocher qui avait amené Coco.
- « Puisque tu as bien conduit hier, il n’y a pas de raisons pour que tu ne conduises pas bien aujourd’hui. D’ailleurs nous avons à parler, et il vaut mieux pour cela que nous soyons seuls. »
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- EN FAMILLE
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- Ce fut seulement après être sortis du village où sur leur passage se manifesta la meme curiosité que la veille, et quand ils roulèrent doucement à travers les prairies où la fenaison était dans son plein, que M. Vulfran, jusque-là silencieux, prit la parole, au grand émoi de Perrine qui eût bien voulu retarder encore le moment de cette explication si grosse de dangers pour elle, semblait-il.
- «Tu m’as dit que M. Théodore et*M. Talouel étaient venus dans ton bureau.
- — Oui, monsieur.
- — Que te voulaient-ils ? »
- Elle hésita, le cœur serré.
- « Pourquoi hésites-tu ? Ne dois-tu pas tout me dire ?
- Oui, monsieur, je le dois, mais cela n’empêche pas que j’hésite.
- — On ne doit jamais hésiter à faire son devoir; si tu crois que tu dois te taire, tais-toi ; si tu crois que tu dois répondre à ma question, car je te questionne, réponds.
- — Je crois que je dois répondre.
- — Je t’écoute.
- Elle raconta exactement ce qui s’était passé entre Théodore et elle, sans un mot de plus, sans un mot de moins.
- « C’est bien tout? demanda M. Vulfran lorsqu’elle fut arrivée au bout.
- — Oui, monsieur , tout.
- — Et Talouel? »
- Elle recommença pour le directeur ce qu’elle avait fait pour le neveu, aussi fidèlement, en arrangeant seulement un peu ce qui avait rapport à la maladie de M. Vulfran, de façon à ne pas répéter « qu’une mauvaise nouvelle trop brusquement annoncée, sans préparation, pouvait le tuer ». Puis, après la première tentative de Talouel, elle dit ce qui s’était passé pour la dépêche, sans cacher le rendez-vous qui lui était assigné à la fin de la journée.
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- LE DEVOIR
- Tout à son récit, elle avait laissé Coco prendre le pas, et le vieux cheval, abusant de cette liberté, se dandinait tranquillement, humant la bonne odeur du foin séché que la brise tiède lui soufflait aux naseaux, en même temps qu’elle apportait les coups de marteau du battement des faux qui lui rappelaient les premières années de sa vie, quand, n’ayant pas encore travaillé , il galopait à travers les prairies avec les juments et ses camarades les poulains, sans se douter alors qu’ils auraient à traîner un jour des voitures sur les routes poussiéreuses, à peiner, à souffrir les coups de fouet et les brutalités.
- Quand elle se tut, M. Vulfran resta assez longtemps silencieux, et comme elle pouvait l’examiner sans qu’il sût qu’elle tenait les yeux attachés sur lui, elle vit que son visage trahissait une préoccupation douloureuse faite , semblait-il, d’autant de mécontentement que de tristesse ; enfin, il dit :
- « Avant tout, je dois te rassurer ; sois certaine qu’il ne t’arrivera rien de mal pour tes paroles qui ne seront pas répétées, et que si jamais quelqu’un voulait se venger de la résistance que tu as honnêtement opposée à ces tentatives, je saurais te défendre. Au reste, je suis responsable de ce qui arrive. Je les pressentais ces tentatives quand je t’ai recommandé de ne pas parler de cette lettre qui devait éveiller certaines curiosités , et, dès lors, je n’aurais pas dû t’y exposer. A l’avenir, il n’en sera plus ainsi. A partir de demain, tu abandonneras le bureau de Bendit, où on peut aller te trouver, et tu occuperas dans mon cabinet, la petite table sur laquelle tu as écrit ce matin la dépêche : devant moi on ne te questionnera pas, je pense. Mais comme on pourrait le tenter en dehors des bureaux, chez Françoise , à partir de ce soir, tu auras une chambre au château et tu mangeras avec moi. Je prévois que je vais entretenir avec les Indes un échange de lettres et de dépêches que tu seras seule à connaître. 11 faut que je prenne mes précautions pour qu’on ne cherche pas à t’arracher
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- EN FAMILLE
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- de force, ou à te tirer adroitement des renseignements qui doivent rester secrets. Près de moi, tu seras défendue. De plus , ce sera ma réponse à ceux qui ont voulu te faire parler , aussi bien que ce sera un avertissement à ceux qui voudraient le tenter encore. Enfin , ce sera une récompense pour toi. »
- Perrine, qui avait commencé par trembler, s’était bien vite rassurée; maintenant, elle était si violemment secouée par la joie qu’elle ne trouva pas un mot à répondre.
- « Ma confiance en toi m’est venue du courage que tu as montré dans la lutte contre la misère ; quand on est brave comme tu l’as été, on est honnête ; tu viens de me prouver que je ne me suis pas trompé, et que je peux me fier à toi, comme si je te connaissais depuis dix ans. Depuis que tu es ici tu as dû entendre parler de moi avec envie : être à la place de M. Vulfran , être M. Vulfran, quel bonheur ! La vérité est que la vie m’est dure, très dure, plus pénible, plus difficile que pour le plus misérable de mes ouvriers. Qu’est la fortune sans la santé, qui permet d’en jouir? le plus lourd des fardeaux. Et celui qui charge mes épaules m’écrase. Tous les matins, je me dis que sept mille ouvriers vivent par moi, pour qui je dois penser, travailler, et que si je leur manquais ce serait un désastre, pour tous la misère, pour un grand nombre la faim, la mort peut-être. Il faut que je marche pour eux, pour l’honneur de cette maison que j’ai créée, qui est ma joie, ma gloire, — et je suis aveugle ! »
- Une pause s’établit et l’âpreté de cette plainte emplit de larmes les yeux de Perrine ; mais bientôt M. Vulfran reprit :
- « Tu devais savoir par les conversations du village, et tu sais par la lettre que tu as traduite , que j’ai un fils; mais entre ce fils et moi, il y a eu, pour toutes sortes de raisons dont je ne veux pas parler, des dissentiments graves qui nous ont séparés et qui, après son mariage conclu malgré mon opposition , ont amené une
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- rupture complète, mais n’ont pas éteint mon affection pour lui, car je l’aime , après tant d’années d’absence, comme s’il était encore l’enfant que j’ai élevé, et quand je pense à lui, c’est-à-dire le jour et la nuit si longs pour moi, c’est le petit enfant que je vois de mes yeux sans regard. A son père, mon fils a préféré la femme qu’il aimait et qu’il avait épousée par un mariage nul. Au lieu de revenir près de moi, il a accepté de vivre près d’elle, parce que je ne pouvais ni ne devais la recevoir. J’ai espéré qu’il céderait ; il a dû croire que je céderais moi-même. Mais nous avons le même caractère : nous n’avons cédé ni l’un ni l’autre. Je n’ai plus eu de ses nouvelles. Après ma maladie qu’il a certainement connue, car j’ai tout lieu de penser qu’on le tenait au courant de ce qui se passe ici, j’ai cru qu’il reviendrait. Il n’est pas revenu , retenu évidemment par cette femme maudite qui, non contente de me l’avoir pris, me le garde , la misérable !... »
- Perrine écoutait, suspendue aux lèvres de M. Vul-fran , ne respirant pas ; à ce mot, elle interrompit.
- « La lettre du père Fildes dit : « Une jeune personne « douée des plus charmantes qualités : l’intelligence, « la bonté, la douceur, la tendresse de l’âme, la droi-« ture du caractère », on ne parle pas ainsi d’une misérable.
- — Ce que dit la lettre peut-il aller contre les faits ? et le fait capital qui m’a inspiré contre elle l’exaspération et la haine, c’est qu’elle me garde mon fils, au lieu de s’effacer comme il convient à une créature de son espèce, pour qu’il puisse retrouver et reprendre ici la vie qui doit être la sienne. Enfin par elle nous sommes séparés, et tu vois que, malgré les recherches que j’ai fait entreprendre, je ne sais même pas où il est ; comme moi, tu vois les difficultés qui s’opposent à ces recherches. Ce qui complique ces difficultés, c’est une situation particulière que je dois t’expliquer, bien qu’elle soit sans doute peu claire pour une enfant de ton âge ; mais, enfin, il faut que tu t’en rendes à peu
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- près compte, puisque par la confiance que je mets en toi, tu vas m’aider dans ma tâche. La longue absence, la disparition de mon fils , notre rupture, le long temps qui s’est écoulé depuis les dernières nouvelles qu’on a reçues de lui, ont fatalement éveillé certaines espérances. Si mon fils n’était plus là pour prendre ma place quand je serai tout à fait incapable d’en porter les charges , et pour hériter de ma fortune quand je mourrai, qui occuperait cette place? A qui cette fortune reviendrait-elle? Comprends-tu les espérances embusquées derrière ces questions ?
- — A peu près, monsieur.
- — Cela suffit, et même j’aime autant que tu ne les comprennes pas tout à fait. Il y a donc près de moi, parmi ceux qui devraient me soutenir et m’aider, des personnes qui ont intérêt à ce que mon fils ne revienne pas, et qui par cela seul que cet intérêt trouble leur esprit, peuvent s’imaginer qu’il est mort. Mort, mon fils ? Est-ce que cela est possible ! Est-ce que Dieu m’aurait frappé d’un si effroyable malheur ! Eux peuvent le croire, moi je ne peux pas. Que ferais-je en ce monde si Edmond était mort? C’est la loi de la nature que les enfants perdent leurs parents. Enfin, j’ai cent raisons meilleures les unes que les autres qui prouvent l’insanité de ces espérances. Si Edmond avait péri dans un accident, je l’aurais su ; sa femme eût été la première à m’en avertir. Donc Edmond n’est pas, ne peut pas être mort; je serais un père sans foi d’admettre le contraire».
- Perrine ne tenait plus ses yeux attachés sur M. Vul-fran, mais elle les avait détournés pour cacher son visage, comme s’il pouvait le voir.
- « Les autres qui n’ont pas cette foi, peuvent croire à cette mort, et cela t’explique leur curiosité en même temps que les précautions que je prends pour que tout ce qui se rapporte à mes recherches reste secret. Je te le dis franchement. D’abord pour que tu voies la tâche à laquelle je t’associe : rendre un fils à son père ; et je suis certain que tu as assez de cœur pour t’y employer
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- fidèlement. Et puis je t’en parle encore, parce que c’a toujours été ma règle de vie d’aller droit à mon but, en disant franchement où je vais; quelquefois les malins n’ont pas voulu me croire et ont supposé que je jouais au fin ; ils en ont toujours été punis. On a déjà tenté de te circonvenir ; on le tentera encore, cela est probable, et de différents côtés ; te voilà prévenue, c’est tout ce que je devais faire. »
- Ils étaient arrivés en vue des cheminées de l’usine de Hercheux, de toutes la plus éloignée de Maraucourt ; encore quelques tours de roues, ils entraient dans le village.
- Perrine, bouleversée, frémissante, cherchait des paroles pour répondre et ne trouvait rien, l’esprit paralysé par l’émotion , la gorge serrée, les lèvres sèches :
- « Et moi, s’écria-t-elle enfin, je dois vous dire que je suis à vous, monsieur, de tout coeur. »
- XXXII
- Le soir, la tournée des usines achevée, au lieu de revenir aux bureaux comme c’était l’habitude, M. Vul-fran dit à Perrine de le conduire directement au château ; et pour la première fois elle franchit la magnifique grille dorée, chef-d’œuvre de serrurerie, qu’un roi n’avait pu se donner à l’une des dernières expositions, racontait-on, mais que le riche industriel n’avait pas trouvée trop chère pour sa maison de campagne.
- « Suis la grande allée circulaire >>, dit M. Vulfran.
- Pour la première fois aussi elle vit de près les massifs de fleurs que jusque-là elle n’avait aperçus que de loin, formant des taches rouges ou roses sur le velours foncé des gazons tondus ras. Habitué à faire ce chemin, Coco le montait d’un pas tranquille et, sans avoir besoin de le conduire, elle pouvait poser ses regards, à droite et à gauche, sur les corbeilles, ou les plantes et les arbustes que leur beauté rendait dignes d’être isolés en belle vue ; car, bien que leur maître ne pût plus les
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- EN FAMILLE
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- admirer comme naguère, rien n’avait été changé dans l’ordonnance des jardins , aussi soigneusement entretenus, aussi dispendieusement ornés qu’au temps où, chaque matin et chaque soir, il les passait en revue avec fierté.
- De lui-même, Coco s’arrêta devant le large perron, où un vieux domestique, prévenu par le coup de cloche du concierge, attendait.
- « Bastien, tu es là? demanda M. Vulfran sans descendre.
- — Oui, monsieur.
- — Tu vas conduire cette jeune personne à la chambre des papillons, qui sera la sienne, et tu veilleras à ce qu’on lui donne tout ce qui peut lui être nécessaire pour sa toilette ; tu mettras son couvert vis-à-vis le mien ; en passant, envoie-moi Félix, qu’il me conduise aux bureaux. »
- Perrine se demandait si elle était éveillée.
- «Nous dînerons à huit heures, ditM. Vulfran; jusque-là tu es libre. »
- Elle descendit et suivit le vieux valet de chambre, marchant éblouie , comme si elle était transportée dans un palais enchanté.
- Et réellement, le hall monumental, d’où partait un escalier majestueux aux marches en marbre blanc, sur lesquelles un tapis traçait un chemin rouge, n’avait-il pas quelque chose d’un palais ? A chaque palier, de belles fleurs étaient groupées avec des plantes à feuillage dans de vastes jardinières, et leur parfum embaumait l’air renfermé.
- Bastien la conduisit au second étage, et, sans entrer, lui ouvrit une porte :
- « Je vais vous envoyer la femme de chambre», dit-il en se retirant.
- (A suivre'.)
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE JUILLET 1899
- Naissances :
- 1er Juillet. — Froissart Robert-Ferdinand, fils de Froissart Fernand et de Deflorenne Marthe.
- 2 — Léguiller Henriette, fille de Léguiller
- Georges fils et de Delaplace Marie.
- 4 — Hamel Marcel-Henri, fils de Hamel
- Charles et de Bourgeois Antoinette.
- Décès :
- 7 Juillet. — Mme Cochet née Hutin Léontine, âgée de 39 ans.
- Le Secrétaire, A. Houdin.
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nimes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- DOCUMENTS POUR UNE
- COMPLÈTE
- Glorification du Travail. Emancipation b;\
- Y?'\.
- T\-nfN Tr> A TT A TT T T71TTTAC1 ' ^
- de J.B.-André GODIN 0)
- des Travailleurs.
- s
- XXIII
- Accueil général fait à la proposition de V. Considérant. Travaux de Godin en faveur de la Société de
- Colonisation avant la signature de l’acte social.
- Juin à Septembre 1854.
- La proposition rie fonder, au Texas, un Etat ouvert à tous les essais sociaux reçut des phalanstériens un accueil qui dépassa les prévisions de son auteur lui-même.
- En effet, on lit dans la deuxième brochure écrite par Considérant sous le titre « Au Teæas » : (2)
- « Lorsque nous eftmes fait, Brisbane et moi, notre reconnaissance au Texas, nous ne pouvions savoir comment seraient reçues, en Europe, les propositions que j’y devais apporter.
- «Il nous faudra peut-être, pensions-nous, plusieurs années pour réunir les éléments d’une Société de colonisation vraiment sérieuse.
- « Dans ce cas et en vue de l’organisation ultérieure de celle-ci, il serait toujours bon d’obtenir promptement des capitaux uniquement destinés à acheter soit des Head-rights (3), soit des terres.
- « Ces acquisitions, faites par les premiers capitaux
- (U Lire le Devoir depuis le mois de "mars 1891, tome 15, page 129.
- (3) Au Teæas, 4™e partie; complément, p. 51 à 53.
- (3) Chapitre XIX«, p. 264, Devoir de mai 1899.
- 1
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- amenés au projet, seraient une base offerte à la Société de colonisation à fonder plus tard. Il y aurait donc lieu , dans cette hypothèse, à une première Société de propriétaires , lesquels feraient apport de leurs acquisitions dans la Société de colonisation. Je pensai même, en y réfléchissant à mon retour, que la Société générale pourrait être formée de deux branches, l’une représentée par des actions foncières, l’autre par des actions plus particulièrement appelées de colonisation, et j’expliquai , dans nos conférences à Barvaux, cette idée à nos amis avant d’écrire mon Rapport.
- « Celui-ci achevé, ne pouvant calculer encore, après une séparation de quatre années et dans l’état de dispersion et de sommeil où se trouvait l’Ecole, l’accueil que vous feriez à la proposition si imprévue que contenait mon écrit,— et je l’avouerai, n’espérant pas, malgré ma confiance, des résultats aussi promptement considérables , — les Premières instructions (1) furent rédigées sous les impressions que je viens de dire.
- « Je vous demandais quelles sommes vous seriez disposés à placer en acquisitions de Head-rights, quelles sommes vous destineriez à la colonisation ? Je vous faisais cette question en mai.
- « Mais, déjà, à la fin de juin, le concours manifesté était tel que je jugeai : 1° que la Société de colonisation pourrait être constituée cette année même ; 2° qu’elle représenterait une masse de capitaux et une puissance de colonisation très suffisantes pour que nous fussions en mesure de nous présenter au gouvernement du Texas, avec une très-grande chance d’obtenir de lui des concessions gratuites (2), et, en conséquence, heu-
- (1) Chapitre XXII8, p. 517 , dernier numéro.
- (2) Chapitre XIX8, p. 264, Devoir de mai 1899.
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- reusement dispensés sinon pour la totalité du moins pour la grande partie , de faire des achats territoriaux.
- « La double question posée dans les Premières instructions perdait ainsi l’un de ses buts. Elle n’en avait pas moins atteint son objet principal qui était de faire sortir vos manifestations de concours; et le but perdu ne l’était, en réalité, que parce que nous l’avions du premier coup dépassé. »
- Donc, en six semaines, les phalanstériens avaient fourni les hommes et les capitaux en nombre suffisant pour l’ouverture des opérations proposées ; cet accueil enthousiaste était connu de Godin qui, par de fréquents voyages à Bruxelles et des entrevues avec Considérant, se tenait au courant de tout ce qui concernait l’oeuvre en faveur de laquelle il avait déjà souscrit une somme s’élevant au tiers de ce qu’il possédait alors (1). Mais la masse des adhérents ne connut le succès de l’appel qu’en novembre 1854, par la publication de la brochure de Considérant, visée ci-dessus. Cette brochure contient aussi les statuts de la Société de colonisation à la rédaction définitive desquels Considérant s’employa dès qu’il eût vu le succès de sa proposition. Ces statuts sont, le lecteur le sait déjà, tout autre chose (nous le verrons en détail plus loin), que ceux proposés par Godin au mois de février précédent.
- Cependant, les souscripteurs et adhérents qui avaient répondu avec tant d’ardeur à l’appel de l’Ecole, s’impatientèrent vite de ne point connaître quelle suite était donnée à leurs offres. Des échos de cette impatience revenaient à Godin ; et celui-ci pénétré, en outre, de l’urgence qu’il y avait à devancer au Texas l’appropriation des terres déjà commencée (2), pressait Considérant
- (1) Solutions sociales, par Godin, p. 148.
- (2) Ghap. XXIIe, p. 516, dernier numéro.
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- de terminer et publier les statuts; de faire connaître au public où en étaient les choses, afin d’entretenir les bonnes volontés ; en un mot, d’imprimer à Foeuvre un mouvement véritable. Dans une lettre datée 18 juillet 1854, Godin rappelle à Considérant combien étaient pressants les motifs d'action invoqués dans le 1er livre : « Au Texas » ; il mentionne aussi trois réunions pendant lesquelles ont été examinées entre eux les bases des statuts de la Société en formation ; enfin, visant l’appel auquel les phalanstériens avaient répondu avec tant d’ardeur, il ajoute :
- « On ne quitte pas l’Europe sans s’y préparer à l’avance. Peut-on le faire sans que les bases d’un contrat soient connues ? »
- Et encore : « Vous invitez vos amis à faire collection de graines (1). Ils se disent : Quand les sèmera-t-on? »
- Plus loin, la lettre témoigne que Godin s’initiait alors, en prévision des besoins de la Société du Texas , à tout ce qui concernait la boucherie, à ce qui avait trait à la conservation des bois, etc. Ses efforts ne cessent plus de s’exercer dans toutes les directions tendant à l’organisation de l’œuvre convenue.
- Le 31 juillet, nouvelle lettre de lui à Considérant touchant— à titre de renseignement comparatif — la rétribution des employés dans les Sociétés anonymes de Belgique.
- Autre question : Dans cette même lettre, il signale que les frais de traversée des colons pour le Texas ne sont pas réglés dans le projet de statuts ; et, remarquant à ce propos que d’excellents éléments colonisateurs pourraient dépenser à ces frais le peu qu’ils possèdent, il demande s’il ne serait pas juste de rembour-
- (1) Chapitre XXIIe. Premières instructions , p. 520, dernier numéro.
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- ser en actions de plus-value les frais de traversée aux émigrants qui seraient partis avec Vassentiment de la Gérance. Il ajoute que ce serait encourager l’émigration des travailleurs et aussi assurer l’établissement de, l’émigrant sur les terres de la colonie puisqu’autre-ment celui-ci perdrait tout droit aux dites actions.
- Notons au passage cette expression de Godin : « émigrants qui seraient partis avec Vassentiment de la Gérance. »
- Instruit de quelques-unes des tentatives sociales qui avaient eu lieu aux Etats-Unis et ailleurs, il savait combien facilement les motifs les plus divers poussent les individus vers les fondations de cette nature, et eût voulu prévenir un tel envahissement, en même temps que réserver les places aux membres les mieux choisis.
- Le 1er août, il écrit à trois agences d’émigration et à deux agences de navires et paquebots américains, pour obtenir des renseignements sur les meilleures conditions de transport de plusieurs milliers de personnes en Amérique.
- A des correspondants qui s’adressent à lui pour obtenir les statuts de la future Société du Texas, il répond qu’on s’occupe d’arrêter définitivement les bases de la Société et qu’il enverra les statuts dès que ceux-ci seront publiés.
- Le 2 du même mois, il écrit à son cousin Jacques Moret en vue de se rencontrer avec lui à Paris, où il lui parlerait du Texas. L’entrevue est empêchée par une circonstance fortuite et Godin envoie à son parent le livre même de Victor Considérant et des documents sur le projet de colonisation au Texas.
- Le 7 août, Godin continuant ses recherches écrit, à nouveau, à deux agences d’émigration pour se fixer sur
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- les frais de voyage aux Etats-Unis et les modes les meilleurs et les plus économiques d’opérer la traversée.
- A la fin du même mois, le 30, une lettre de, Godin à Allyre Bureau, un de ses condisciples et un des futurs gérants de la Société de colonisation au Texas témoigne de l’impatience ressentie par Godin en face du retard apporté dans la constitution de la Société. Bureau répond qu’il éprouve les mêmes regrets de ce retard.
- Que se passait-il donc du côté de Considérant ?
- Il écrivait alors la chaleureuse adresse datée 9 août 1854, publiée en tête de la brochure : « Au Texas », 4e partie, complément. En voici les termes :
- « Amis, je vous ai adressée une Proposition décisive pour la réalisation sociale de notre Foi commune.
- « Vous avez répondu à mon appel. C’est à moi aujourd’hui à reprendre la parole. Ecoutez-moi donc.
- « Et d’abord, que cette communication nouvelle s’ouvre par une action de grâces. — Comment pourrais-je discuter froidement des règlements d’affaires si je n’avais donné cours aux sentiments qui se pressent en moi ?
- « Pendant que vous ignorez encore les résultats d’ensemble; que vous êtes encore incertains, chacun, des dispositions et du concours des autres, et que, inquiets, en proie à une ardente impatience de savoir, vous m’accusez peut-être de lenteur, j’ai là, réunies sous mes mains, toutes vos réponses, — les preuves et les témoignages ! Loin de vous reprocher cette impatience, je la bénis. C’est une soif sainte et le moment de l’étancher est venu.
- « A tons ceux, donc, qui, dans la dispersion et l’isolement, pouvaient croire les sources de notre Foi taries, éteinte l’ardeur des âmes, brisée la solidarité des volontés et des concours, je le dis aujourd’hui, non plus en
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- espoir mais en accomplissement : Réjouissez-vous et buvez à la source ; car les eaux ont recommencé à couler, avec abondance, plus fraîches et plus vives que jamais !
- «... Cette fondation que je vous ai présentée il n’y a pas encore trois mois, et qui, alors, n’était qu’un simple projet, une simple proposition, une idée, aujourd’hui elle n’est plus cela.
- « Aujourd’hui elle est un fait. Elle est née à la réalité. Elle existe.
- « Je vous disais, il y a trois mois, {Au Texas p. 83) en vous proposant une résolution souveraine :
- « L’Ecole phalanstérienne compte plus de forces que l’initiative de l’oeuvre n’en exige. Qu’elles s’ébranlent, s’unissent et convergent : Virtuellement et d’ores et déjà, la fondation est opérée. »
- « Ce que je vous disais en ces termes, il y a si peu de temps, à l’heure qu’il est cela est accompli. Cette fondation est opérée. Réjouissez-vous donc en apprenant chacun que tous vous êtes prêts.
- « J’emporterais avec moi, si je mourais aujourd’hui, la certitude que l’œuvre que je vous ai proposée pour la réalisation de notre Foi et pour le salut social du monde, est tellement engagée aujourd’hui, qu’elle se fera désormais quand même le promoteur viendrait à y manquer.
- « Ceux-mêmes qui ont jusqu’ici méconnu nos sentiments et calomnié nos croyances n’assisteront point sans un mouvement de sympathie sérieuse et profonde à cet Exode dont nous allons les rendre témoins.
- « Une masse d’hommes, dont beaucoup vivent dans l’aisance, un certain nombre dans la fortune, s’ébranlant à la voix d’une Idée, d’une Idée calme, lumineuse, pure de tout fanatisme et de tout exclusivisme; — mus
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- par l’amour de l’humanité collective dont ils croient posséder la loi providentielle et libératrice ; abandonnant la civilisation où ils ont vécu, la société où ils ont leur rang et leurs influences, l'Europe où ils sont nés ; partant avec leurs biens , leurs industries, leurs familles et leurs dieux domestiques ; emmenant leurs femmes, leurs enfants , leurs vieux parents ; traversant quinze cents lieues de grande mer et s'enfouçant dans les solitudes de l’Amérique jusqu’aux pieds des Rocheuses , pour donner une patrie à leur toi, et dresser sous le soleil libre et rayonnant du désert le tabernacle de leur croyance, qu’ils emportent de la terre d’Europe avec eux: Un tel acte, dans un tel siècle, accompli avec réflexion et maturité, délibéré, pesé et volontaire, un tel acte, je le dis en vérité, est grand dans la
- Conscience humaine..........
- ... « J’ai tenu à ce que tout d’abord, vous sachiez chacun que vous ne vous appelez plus, ici et pour cette œuvre, Pierre, ou Jean, ou Marc, ou Paul; mais que chacun et tous — sans vous être encore ni consultés ni éntendus, — vous vous êtes baptisés vous-mêmes et
- vous appelez ici Légion........
- « Maintenant donc vous êtes instruits de votre virtualité collective. Vous savez qu’à tout évènement, notre œuvre est fondée ; fondée par vos forces propres et dans vos volontés propres dont je vous annonce en ce mo-munt à chacun la simultanéité convergente et la synergie constituée. Vous savez que — quoi qu’il arrive, — vous devez continuer l’œuvre et la pouvez accomplir.
- « Hier encore , peut-être, un accident qui m’eût pris, eût compromis cet œuvre-ci. Demain j’y puis être, j’y serai, je l’espère, utile. Dès aujourd’hui j’ai formellement cessé d’y être nécessaire : c’est, — en cas , — ce que je tenais aussi et encore à vous dire.
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- « Tout homme qui possède ou qui accomplit quelque chose en ce monde, s’il n’est point un insouciant ou un égoïste, doit avoir son testament toujours fait, et le refaire à chaque changement sérieux qui marque une époque nouvelle dans sa vie. Voici le mien pour cette heure de la mienne. Je l’ouvre pour vous. Il est en vingt lignes et à votre adresse.
- « Quoi qu'il arrive ! sans que rien de ce qui pourrait survenir en Europe ; sans que ni paix, ni guerre, ni révolutions vaincues, ni révolutions triomphantes, ni victoires, ni revers d’aucune sorte, ni succès inespérés, ni difficultés dans vos affaires, ni embarras de familles, ni considérations de fortune, de place ou de position, de présent, de passé ou d’avenir, sans que rien, rien entendez-moi bien, rien, rien, rien, vous en détourne... allez au Texas.
- « Continuez l’oeuvre en la prenant où je vous la laisse.
- « Et en la prenant avec la résolution que rien n’ébranle, prenez-là aussi avec la prudence qui est, dans les grandes choses, une force aussi nécessaire que cette résolution. Agissez avec ordre, sans précipitation ni confusion, et tenez en considération sérieuse, pour la greffe de l’ordre nouveau, pour la conduite délicate et difficile des premières transitions surtout, les principes exposés touchant les débuts de cette oeuvre, dans la Troisième partie du Rapport que j’ai rédigé pour vous. Les livres du Maître, tous les écrits de l’Ecole et l’expérience vous diront le reste.
- « Dans ces vingt lignes je lègue à chacun de vous la révélation de la force créatrice qui réside en vous tous à cette heure.
- « Vous êtes en aimantation collective, en gravitation convergente sur une oeuvre historique et religieuse de premier titre, aujourd’hui déterminée et parfaitement
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- pratique. Cette œuvre est toute entière en puissance dans vos âmes, par la double virtualité de la volonté commune qui vous unit et de la lumière commune qui vous éclaire. Vous êtes les Elus de Dieu pour le salut social du monde. Sachez seulement que l’heure est venue et que vous êtes prêts. Enterrez-moi sans vous arrêter un jour. Emportez mon souvenir dans vos cœurs parce que je vous ai aimés et que j’ai aimé et servi notre Cause ; et suivez le soleil jusqu’à la terre qu’il illumine quand il abandonne aux ombres de la nuit les vieilles civilisations qui s’éteignent.
- « Faites cela quoiqu’il arrive.
- « Bioci et salvi animam meam.
- V. Considérant. »
- « Bruxelles, le 9 août 1854. »
- Mais un nouvel évènement vint retarder encore la publication de ces lignes. Au moment où Considérant les écrivait, il fut suspecté de complot contre la sûreté du gouvernement belge ; la police pénétra chez lui le 11 août et l’arrêta.
- Il fut tenu au secret pendant neuf jours et, finalement relâché, l’accusation n’étant pas fondée.
- Considérant crut devoir alors raconter cette arrestation dans une brochure spéciale qu’il publia sous le titre : Ma justification. Bruxelles, 1854.
- Mis au courant de cette nouvelle cause de retard, J.-B.-A. Godin revint à la charge près de Considérant, par une lettre dont voici des extraits :
- Guise, le 2 septembre 1854.
- « Mon cher ami,
- ... « 11 me sied sans doute fort mal de faire de la « critiquée auprès de vous, mais vous m’avez témoigne € la confiance de me proposer une part active dans « l’œuvre que vous entreprenez, je veux répondre à
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- « cette marque de confiance par la vérité ; et ce serait « y faillir que de vous taire mes impressions.
- « Or, je vois avec le plus profond regret s’entretenir « en vous l’illusion qu’on puisse en ce moment agir « avec efficacité sur le monde par les écrits ; cette « période est passée ; il faut aujourd’hui des actes, des « faits, du mouvement, de l’action matérielle enfin.
- « Cantagrel nous dit que vous rédigez un compte-« rendu de l’arrestation dont nous avons eu le chagrin « de vous savoir victime.
- « Quoi! il serait besoin de la plus petite justification € auprès de vos amis ! Non, cela n’est pas ; ceux qui en « auraient besoin ne vaudraient pas pour vous les indif-« férents.
- « Il était un sûr moyen de répondre aux accusations « lancées contre vous ; c’était de dire : La prison n’a « pu m’empêcher de suivre le travail constitutif de la « Société de colonisation et je vous livre les statuts.
- « Ce mémoire eût été le meilleur démenti aux accu-« sations portées contre vous et sur lesquelles, en « France, on professe, du reste, la plus complète indif-« férence....
- « Si la démocratie européenne ou plutôt universelle « doit avec raison attendre quelque chose de vous, c’est « la démonstration palpable des principes d’unité, non « encore définis pour elle....
- « Vous nous avez indiqué le champ de manoeuvres, « faites donc en sorte de nous y conduire par le plus « court chemin.....
- « Si je me rappelle bien vous avez dit : Le Temps, « c’est de l’argent ; mais on peut dire aussi : Le Temps, « c’est la vie ! A ce titre nous devons en être avare et « n’en faire l’échange que contre la production de tou-€ tes les choses utiles... »
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- « Le temps, c’est la vie » magnifique expression de l’ardeur avec laquelle le grand travailleur que fut Godin s’employa, sans repos ni trêve, dans la mesure de ce qui lui fut possible, à l’obtention du but qu’il s’était assigné : La glorification du travail, l’émancipation des travailleurs.
- Un autre point est à relever dans la susdite lettre, Godin dit à Considérant :
- « Vous m’avez témoigne la confiance de me proposer une part active dans l’œuvre que vous entreprenez. » Ceci est la seule trace que nous ayons du fait que ce fut sur la proposition de Victor Considérant que J.-B.-A. Godin, lors de la fondation de la Société de la colonisation européo-américaine au Texas (26 septembre 1854) participa à la gérance de la dite Société ; la raison sociale ayant alors été : Bureau, Guillon, Godin et Ce.
- Nous verrons que la Société de colonisation au Texas ne demeura qu’un temps (le tiers environ de son existence) sous ce premier régime. De puissantes raisons l’amenèrent, après quelques années, à se transformer de Commandite européenne par actions avec siège social à Bruxelles, en Société incorporée américaine avec siège social au Texas. L’ancienne gérance fut alors remplacée par une autre organisation et Godin ne fut plus qu’un simple actionnaire de l’entreprise.
- Revenons à la période antécédente à la signature du contrat primitif.
- Evidemment, l’ardent amour de Godin pour l’évolution sociale, l’énergie de ses aspirations vers la mise en pratique de la théorie phalanstérienne, ses capacités industrielles, son dévouement éprouvé, tout cela avait frappé le chef de l’Ecole ; lui avait inspiré le désir d’attacher étroitement ces forces précieuses à l’oeuvre du Texas. En outre, J.-B.-A. Godin était un des plus forts souscripteurs.
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- A la susdite lettre de Godin, Considérant répondit par l’annonce de l’achèvement sinon de la brochure complémentaire touchant le Texas, au moins des statuts eux-mêmes ; ce qui allait permettre de signer le pacte social avant la fin du mois. Dans cette même lettre, Considérant déclare que Godin « est le meilleur des hommes et le plus solide des phalanstériens. « Ces paroles affectueuses pénétrèrent de joie notre héros chez qui le besoin d’amitié était très développé.
- De cette époque, premiers jours de septembre 1854, au 26 du même mois, jour de la constitution légale de la Société de colonisation au Texas, les efforts de Godin se suivent sans arrêt pour l’organisation des choses concernant la Société. Il se renseigne sur les moyens d’obtenir du papier négociable sur tous les points dès Etats-Unis ; il engage des correspondants (colons présumés) à se bien pénétrer des plus petits détails de leurs industries spéciales. Auprès de ses collègues de la gérance, il insiste sur les comptes à ouvrir pour faciliter les traités et conventions en Europe, la comptabilité à organiser pour l’Amérique, les agences de renseignements à instituer sur divers points, etc., etc.
- Profondément pénétré de la complexité des choses inhérentes à l’oeuvre engagée et des différences entre la conception théorique et les nécessités de la réalisation , Godin, trois jours avant la signature du pacte social, c’est-à-dire le 23 septembre 1854, écrivait à ses collègues : « Considérant sera l’âme de l’entreprise ,...
- « mais ses vues d’ensemble auront besoin d’être sé-« rieusement assistées de capacités embrassant les « détails. Nous avons donc à nous livrer activement à « la recherche de ces capacités. »
- Vve J.-B.-A. Godin , née Moret.
- (A suivre).
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- NOUVELLES DES FAMILISTÈRES
- DE GUISE ET DE SCHAERBEEK-BRUXELLES
- FÊTE DE L’ENFANCE (3 et 10 septembre 1899)
- Le dimanche, 3 septembre, a été célébrée, au Familistère de Guise, la 37e fête de l’Enfance ; et le dimanche, 10 septembre, la même fête s’est renouvelée pour la 10e fois au Familistère de la succursale, à Schaerbeek-Bruxelles.
- Notre compte-rendu de l’an passé (numéro de novembre, p. 677) a indiqué les traits principaux de cette cérémonie en Belgique. C’est autant que possible, le lecteur l'a vu, la reproduction de ce qui se fait à Guise. Nous donnons plus loin le programme de la fête belge, passons aux traits généraux de la fête française.
- Journée du Samedi.
- La veille de cette fête, dans la réunion habituelle qui a lieu pour la proclamation des élèves les plus méritants et la remise des décorations, un fait tout exceptionnel et des plus intéressants s’est produit : Nos lecteurs ont pu lire dans notre dernier numéro (p. 563) que le Directeur des Ecoles du Familistère de Guise, M. Demolon Jules, venait d’être nommé officier d’académie. S’associant à cette reconnaissance du mérite de M. Demolon, le Conseil de Gérance d’une part, et, d’autre part, le personnel enseignant des Familistères de Guise et de Schaerbeek-Bruxelles, auxquels s’étaient joints la Commission scolaire de Guise et le Directeur de la succursale belge; plus, à Guise, les dames employées dans les services de la Nourricerie et aussi, trait touchant, les anciens élèves, jeunes gens des deux sexes qui ont passé, au sortir des classes du Familistère de Guise, par les écoles de l’Etat, — ont offert au nouvel officier d’académie : l’un des palmes académiques ornées
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- de brillants, les autres une statuette en bronze représentant la Science.
- La réunion avait lieu dans la salle du théâtre. Tous les élèves des classes maternelles et primaires, au nombre d’environ 400, étaient témoins de l’hommage rendu à leur directeur, M. Demolon.
- Voici le discours prononcé en cette occasion par l’Ad-ministrateur-gérant de la Société du Familistère, M. Colin.
- (S’adressant à VAssemblée :)
- « Mes Amis,
- « Il y a quinze jours, lors de l’inauguration du monument élevé à la mémoire des trois instituteurs du département de FAisne morte glorieusement pour la patrie en 1870, M. le Ministre de l’Instruction publique décernait à votre directeur le titre d’officier d’académie.
- « Le décret ayant été signé la veille, M. Demolon n’a pas été prévenu suffisamment à temps pour se rendre à Laon et y recevoir des mains du délégué de M. le Ministre le ruban et le diplôme d’officier d’académie.
- « M. l’Inspecteur d’Académie a bien voulu me les confier pour les remettre à M. Demolon.
- « Le lendemain j’informais le Conseil de gérance de la récompense si justement méritée qui était accordée à votre Directeur. Le Conseil décidait aussitôt de lui offrir au nom de tous ses membres et en témoignage de sympathie des palmes d’honneur.
- « Nous ne pouvions mieux choisir pour la remise de ces palmes que le jour de la distribution de vos décorations. Aussi est-ce avec le plus grand plaisir et la plus sincère satisfaction que le Conseil de gérance a tenu à se joindre à l’Administrateur-gérant en cette occasion, non seulement pour la remise des palmes d’honneur, mais pour donner, par sa présence, un témoignage officiel de la considération que l’Administration de la Société du Familistère professe à l’égard de M. Demolon.
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- « Je n’ai pas à vous rappeler, mes amis, que les écoles du Familistère se sont toujours maintenues au premier rang dans le département. Les succès que les élèves ont obtenus, tant aux examens du certificat d’études, du brevet, de l’école normale, des écoles professionnelles et des écoles d’Arts et Métiers, prouvent que le personnel enseignant a toujours été à la hauteur de sa fonction, ils prouvent aussi que la direction a toujours été active et intelligente.
- « Ces succès ont attiré l’attention sur nos professeurs et sur notre enseignement dont ils ont établi la réputation.
- « Aussi suis-je persuadé que cette récompense si bien méritée que vient d’obtenir M. Demolon, en rejaillissant sur les maîtres, sur les écoles et sur la Société du Familistère, ne fera qu’accroître l’estime qu’ont pour l’œuvre de Godin tous ceux qui s’intéressent aux questions d’instruction et d’éducation.
- « Je suis donc heureux de pouvoir féliciter de tout cœur, au milieu de ses élèves, à côté de ses dévoués collaborateurs, le Directeur de nos écoles dont le dévouement, le zèle et l’intelligence sont au-dessus de tout éloge.
- « Je suis certain que l’exemple de ces palmes sera pour tous les professeurs un encouragement à continuer de bien remplir leur délicate et difficile mission et qu’il sera surtout pour les élèves, à l’égard de leur Directeur, un titre de plus au respect qu’ils lui doivent. »
- De chaleureux applaudissements accueillent les paroles de M. Colin et continuent pendant que celui-ci attache à la boutonnière de M. Demolon les palmes académiques. D’une voix coupée par l’émotion, M. Demolon s’efforce d’exprimer, en ces termes, les sentiments qui l’agitent :
- « Monsieur l’Administrateur-Gérant,
- « Je vous remercie bien vivement des paroles si bon-
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- nés que vous venez de prononcer, tant en votre nom personnel qu’au nom du Conseil de gérance. Ce double témoignage d’estime et de sympathie m’est très précieux, et je vous en suis sincèrement reconnaissant.
- « Laissez-moi, M. l’Administrateur, faire deux parts des éloges que vous m'adressez. L’une, fort modeste, sera la mienne ; l’autre, de beaucoup la plus large, je la répartis entre mes collègues qui depuis longtemps déjà me donnent sans compter le concours de leurs forces et de leur dévouement. Et je m’imagine que cette distinction m’a été décernée par l’Administration pour récompenser les Ecoles du Familistère en général, plutôt que des services et des mérites individuels.
- € Soyez assuré, Monsieur l'Administrateur, et vous aussi, Messieurs les Conseillers de gérance, que les uns et les autres, nous continuerons comme par le passé à travailler pour maintenir nos écoles au rang qu’elles ont su conquérir parmi les meilleures du département. Nous ferons mieux encore si c’est possible.
- « Je ne suis qu’un partisan très modéré du certificat d’études ; mais puisque cette institution existe, puisque ce titre est recherché des parents et des élèves, je voudrais que pas un enfant du Familistère ne sortît de nos écoles pour entrer dans les ateliers sans être pourvu de ce petit diplôme ; et si nous n’arrivons pas à ce résultat absolu, nous travaillerons à nous en approcher de plus en plus.
- < Je voudrais surtout, et c’est notre idéal à tous, développer le sens moral de nos jeunes élèves, éveiller leur conscience, la cultiver, y faire pénétrer les notions du juste et du bien, y graver fortement les principes moraux qui seront la lumière directrice de leur vie et qui leur permettront d’être plus tard des hommes dans la vraie acception du mot. Nous nous attacherons enfin, Monsieur l’Administrateur, à leur faire comprendre, c’est-à-dire aimer, l’oeuvre de leur bienfaiteur M. Godin, afin que connaissant mieux leur devoir, ils puissent mieux l’accomplir, et vous rendre aussi plus facile la tâche qui vous incombe. »
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- De nouveaux applaudissements éclatent et l’un des professeurs, M. Gagner, s’avançant à son tour près de M. Demolon, lui dit :
- « Monsieur et cher Directeur,
- « Permettez-moi, au nom de la Direction des services de l’enfance, au nom de tout le Personnel de l’Education des Familistères de Guise et de Schaerbeek, au nom de vos anciens Elèves reconnaissants, de m’associer de grand coeur aux félicitations de M. l’Administrateur-Gérant.
- « Nous sommes heureux, nous aussi, de la distinction honorifique que vous accorde M. le Ministre de l’Instruction publique. Mais si le mérite est pour vous, M. le Directeur, pour nous est l’honneur; pour nous qui connaissons et savons apprécier vos qualités de cœur et d’esprit ainsi que votre dévouement à la cause de l’enseignement dans notre établissement; pour nous qui travaillons sous votre direction éclairée et toute bienveillante ; pour nous enfin qui avons pu profiter de vos excellentes leçons. Aussi nous voulons profiter de cette circonstance pour vous renouveler l’assurance de notre profonde estime, de notre vive sympathie et de notre inaltérable reconnaissance.
- « Et pour marquer cette heureuse étape de notre enseignement, nous vous prions d’accepter ce modeste hommage qui vous rappellera à jamais la sincérité de nos sentiments à laquelle nous vous prions de croire. >
- L’assemblée s’associe, par ses bravos répétés, aux paroles de M. Gagner ; une émotion très- vive est peinte sur les visages de plusieurs des membres de l’enseignement. M. Demolon, extrêmement ému lui-même, prend à nouveau la parole :
- > Cher Monsieur Gagner, et vous chers amis, merci. Merci pour ce que vous appelez un simple hommage, et qui me sera un précieux souvenir, merci surtout pour les sentiments si élevés que vous me témoignez comme
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- porte-paroles des instituteurs, des institutrices et des dames de la Nourricerie. J’en suis profondément touché, et je vous en exprime toute ma gratitude. Merci aussi à ceux qui ont voulu se joindre à vous, et montrer, en participant à cette petite fête, qu’ils n’ont pas oublié leur ancien maître et le peu qu’il a su faire pour eux. Qu’ils sachent bien que la satisfaction qui en résulte pour moi en ce moment est une des plus douces et des plus complètes qu’un maître puisse éprouver. Je souhaite qu’ils en jouissent à leur tour quelque jour.
- > Je ne veux pas laisser échapper cette occasion tout exceptionnelle sans insister sur un point de votre allocution. Je suis très heureux que vous ayez apprécié si favorablement nos relations réciproques. Dans ces relations, il y a les rapports ordinaires d’homme à homme ; il y a aussi les rapports de service. C’est de ceux-ci que je veux vous dire un mot.
- > Certes, entre les uns et les autres, il y a eu des frottements quelquefois pénibles, des chocs, des froissements , même. Ne nous en plaignons pas trop. Ces heurts, ces froissements sont inévitables partout où des hommes, c’est-à-dire des volontés se trouvent en contact. Si l’on ne peut envisager que d’une seule manière possible notre rôle d’instituteurs et d’éducateurs , chacun de nous a une conception particulière des moyens et des voies les meilleurs pour le remplir ce rôle. Et quelle que soit notre expérience, quelle que soit notre conviction, il arrive parfois que nous devons céder devant une raison d’intérêt général.
- > Qu’importent après tout quelques légères blessures d’amour-propre produites par des arêtes trop vives, mais franches, si par elles nous dégageons de ses obscurités, si nous apercevons plus nettement le but que nous devons atteindre. Et devant les résultats acquis, quand nous avons la satisfaction du devoir accompli, nous en estimons-nous moins les uns et les autres ?
- > J’ajoute, Messieurs, que je trouve ces heurts nécessaires. Un ciel toujours pur me paraîtrait monotone,
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- une eau toujours calme me serait suspecte, une harmonie parfaite, sans la moindre note discordante, ne me dirait rien qui vaille, car elle nous amènerait insensiblement. mais sûrement à un état de somnolence qui marquerait un arrêt, un recul même, dans notre marche incessante pour le mieux. Et puis, n’avons-nous pas toujours constaté qu’après un orage, la terre alanguie et sans sève, reprend une nouvelle vigueur, une nouvelle activité.
- » Seulement, je vous demande, et c’est par là que je termine, je vous demande que nos orages scolaires, si je puis parler ainsi, n’aient aucun écho, aucune répercussion à l’extérieur; je vous demande qu’en franchissant le seuil de la classe, les uns et les autres nous oubliions les discussions professionnelles, les désaccords momentanés, pour n’être plus que de bons et sincères camarades. »
- (Applaudissements).
- Sur un signe du professeur de musique, les élèves qui, déjà au début de la cérémonie, avaient chanté un premier choeur, se rangent à nouveau pour l’exécution d’un second chant. Mais, cette fois, la musique qu’ils font entendre est due au professeur même, M. L. Drecq.
- Le morceau est intitulé : « Invocation à la nature ». Il débute par des phrases musicales d’un sentiment large, élevé ; d’autres, poétiques, succèdent ; enfin, le travail fécond est chanté en des mesures d’un rythme vif et joyeux. Somme toute, l’invocation est belle et nous en félicitons vivement le compositeur.
- Ensuite, eut lieu la distribution des décorations. Celles-ci furent remises aux enfants désignés par leur conduite et leurs travaux de toute l’année pour le port de
- ces distinctions le jour de la fête.
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- Journée du Dimanche.
- La cérémonie s’ouvrit à 3 heures de l’après-midi, au
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- théâtre. Comme toujours, les enfants occupaient le parterre. L’Administrateur-Gérant, les Conseils et Comités divers de l’Association occupaient la scène. En arrière d’eux était la Société musicale du Familistère sous la direction de son chef habile et expérimenté, M. F. Poulain.
- Les pompiers faisaient le service d’ordre.
- Les galeries étaient combles de spectateurs.
- Après l’exécution du morceau d’ouverture de la Fête par la Société musicale, les élèves de la classe de chant vinrent, au signal du professeur, M. L. Drecq, se ranger au bas de la scène, et répétèrent le premier chœur déjà dit par eux le samedi : Soirée d’automne, par L. de Rillé. ( Vifs applaudissements).
- La musique se fit entendre à nouveau pendant que sortaient, momentanément, les petits enfants des classes maternelles, afin d’assurer la tranquillité dans la salle pour le discours de l’Administrateur-Gérant.
- M. Colin se leva et s’exprima en ces termes :
- € Mesdames,
- « Messieurs, *
- € Chers Elèves,
- « Je serai certainement l’interprète de tous les membres du Conseil de Gérance en vous disant, que de toutes les prérogatives attachées à notre fonction, l’une des plus précieuses pour nous est celle qui nous vaut l’honneur de présider cette cérémonie.
- « Chez vous la joie de la récompense obtenue, chez vos professeurs la satisfaction du devoir accompli, chez nous le plaisir de vous apporter les félicitations méritées et d’applaudir à vos succès, voilà ce qui caractérise cette belle et charmante fête, et cela d’autant mieux que l’année scolaire que nous terminons a été fertile en résultats.
- « A la louange de vos maîtres je me hâte de dire qu’elle ne doit rien aux années précédentes.
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- « Aux examens du certificat d’études primaires nous avons présenté 15 garçons et 16 filles.
- « Dans la 4me année, professeur M. Moiroud, ont été présentés 5 garçons et 4 filles, tous reçus.
- « Dans la 5me année, professeur M. Dehorter, ont été présentés 10 garçons et 12 filles, tous sauf un candidat ont été reçus.
- « Au total 31 élèves présentés et 30 reçus.
- « 6 élèves filles du cours complémentaire ont obtenu la mention de dessin.
- « Cette mention fait partie maintenant des épreuves obligatoires du certificat d’études pour les garçons, elle n’est donc plus Fobjet d'un examen facultatif.
- « Au premier concours ouvert par le «Manuel général > sur les facultés suivantes : Orthographe, écriture, composition française et calcul, Gosset Louise a obtenu un prix et a été classée troisième sur 108 élèves âgés de plus de 13 ans qui ont pris part au concours. (Bravos).
- « Au deuxième concours ouvert par le « Manuel général » (mêmes facultés),
- « Sur 291 élèves âgés de moins de 13 ans qui ont pris part au concours, Dirson Emilia a été classée 6me avec 34 points, la première en ayant 35 ; . ..
- « Sur 157 élèves âgés de plus de 13 ans qui ont pris part au concours, Hébert Gaston a été classé 6me avee 64 points et Démoion Elise a été classée lre avec 68 points;
- « Ces trois élèves ont obtenu un prix. (Bravos).
- « L’élève Gosset Louise du cours complémentaire, professeur M. Gagner, a obtenu son brevet élémentaire devant la commission d’examen de Laon.
- « Au concours d’admission à l’école normale de Laon, la même élève Gosset Louise a été reçue avec le n° 1 sur 29 concurrentes et 17 admises.
- « L’élève Macaigne Emile que nous avons envoyé à l’école professionnelle d’Armentières, a subi avec succès l’examen d’admissibilité à l’école des Arts et Métiers de Châlons, tout nous fait espérer qu’il sera reçu à la suite des examens d’admission.
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- « Ces résultats prouvent que vos professeurs ont apporté à Faccomplissement de leurs devoirs une conscience digne d'éloges. Je les en félicite.
- « A ce. sujet je suis heureux de vous rappeler qu’il y a quelques jours, à l’occasion de l’inauguration du monument élevé à la mémoire des trois instituteurs du département de l’Aisne morts pour la patrie, M. le Ministre de l’Instruction publique a nommé M. Demo-lon, directeur de nos écoles, Officier d’Académie.
- « Hier, dans une véritable réunion de famille, le Conseil de Gérance apportait à M. Demolon, devant ses élèves, le témoignaged’estime le plus sincère en lui offrant les palmes académiques ; et les maîtres et maîtresses ses collaborateurs lui exprimaient toute leur sympathie en lui remettant un amical souvenir.
- « Aujourd’hui je vous demande d’applaudir avec moi à la récompense si justement méritée du labeur et du dévouement dont M. Demolon a toujours fait preuve. (Applaudissements).
- « Je voudrais, mes amis, puisque l’usage en est ainsi, mêler quelque enseignement, je n’ose pas dire quelque leçon aux félicitations que je vous apporte. Bien mauvais moment, me direz-vous ; je suis de votre avis, sans cependant ajouter : bien mauvais usage.
- « J’essaierai néanmoins d’attirer encore l’attention de vos parents sur une des parties les plus importantes de leur mission : sur votre éducation.
- « Comme le disait dernièrement un ministre : Il ne suffit pas de remplir la tête d’un enfant comme un grenier, il faut décorer son âme comme un temple.
- « L'instruction , disait-il, constitue le fonds social des « connaissances mises à la disposition des membres « d’une société.
- « L’éducation enseigne à utiliser ces connaissances « pour le bien général et prépare aux grands devoirs « sociaux.
- <c Dans une démocratie, l’instruction est obligatoire « parce que, tous les citoyens participant à la puissance
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- « publique, la collectivité exige comme garantie un « minimum de capacités.
- « Ce minimum de capacités est illusoire et ne pré-« serve la collectivité d’aucune aventure si l’éducation « ne développe pas chez le citoyen le sentiment de la « solidarité et de la subordination des intérêts particule liers aux intérêts généraux.
- « Pour un peuple libre, un ignorant est un danger ; « mais un ignorant qui raisonnerait juste serait un « danger moins grand qu’un savant qui raisonnerait « faux. »
- « Et le Ministre rappelle les paroles de Socrate : « Qui sait si toutes les sciences sans la science du bien ne seraient pas plus nuisibles qu’utiles? »
- « Voilà bien établie, par une voix éloquente, la ligne de démarcation entre l’instruction et l’éducation.
- « Si je pose maintenant cette question : Qui la fera votre éducation ?
- « Le maître, me répondra-t-on.
- « Et les parents, ajouterai-je aussitôt, car dans le cas qui nous occupe, le maître ne saura rien faire sans le concours des parents.
- « Et comment la feront-ils ?
- « Par l’éducation morale pratique dans la famille.
- « La morale pratique est l’application de la loi du devoir.
- « Je sais bien que le devoir se réduit à peu de chose pour vous qui n’êtes encore qu’à l’entrée du grand chemin de la vie; cependant, vous préparer dès maintenant aux devoirs de la vie domestique, tel est le but que vos parents doivent avoir en vue dans votre éducation , s’ils veulent seconder efficacement l’action de vos maîtres.
- « Les devoirs domestiques ne sont d’ailleurs pas en opposition avec les devoirs sociaux et civiques, puisque les peuples les plus civilisés et les plus prospères sont précisément ceux où la famille existe et où les vertus domestiques sont le plus développées.
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- « Les devoirs du père de famille ont même une importance sinon supérieure, du moins égale à ceux du citoyen.
- « Puisque la grandeur et la force d’une société dépendent en dernier ressort de la moralité des citoyens qui la composent et puisque l’éducation est le seul moyen d'influer sur leur moralité, on peut dire que la prospérité de la société est fondée sur celle de la famille et que l’éducation morale dans la famille a au moins la même importance que l’éducation sociale et civique dans la classe. (Bravos.)
- « On est bien convaincu que pour savoir gagner sa vie dans ce monde, il est avantageux de posséder une instruction solide, voire même une éducation sociale suffisante, mais on oublie volontiers que quand l’enfant a grandi, qu’il est devenu homme, il se sépare de la famille où il est né pour en fonder une nouvelle et que trop souvent il est incapable de remplir la plus rude de toutes les tâches de la vie adulte : le gouvernement de la famille qu’il a créée.
- € Est-ce donc que tout jeune homme ou toute jeune fille acquerront d’eux-mêmes, par leur propre initiative, les connaissances nécessaires à l’accomplissement de leurs futurs devoirs de pareiits ?
- « Non, car Part d’élever des enfants n’est pas de ceux dans lesquels on a le plus de chance de se former soi-même.
- « Il faut pour le pratiquer avec fruit avoir reçu de ses propres parents une préparation morale suffisante par l’exemple qu’ils ont su vous donner, c’est-à-dire par la manière même dont ils vous ont élevés.
- « Combien de parents malheureusement répètent la parole de Louis XV : « Après moi le déluge' » aussi indigne dans la bouche d’un père que dans celle d’un roi. Ils s’inquiètent peu de la direction morale de leur famille. Ils cèdent à tous les caprices de leurs enfants, ils les gâtent, suivant l’expression consacrée et qui est très juste, croyant ainsi leur donner une preuve de
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- tendresse, alors qu’ils montrent par là la plus honteuse faiblesse. En un mot ils ne comptent que sur le développement moral naturel de leurs rejetons pour en faire des hommes.
- « Quelle vie pleine de regrets leur préparent-ils et quelle amère déception les attend eux-mêmes !
- « D’autres au contraire, qui discutent quelquefois les questions d’éducation ont pour principes d’attribuer tous les défauts, d’imputer toutes les difficultés aux enfants. Ils les traitent comme s’ils étaient foncièrement mauvais et corrompus par nature. « Qui'aime bien châtie bien » disent-ils avec le proverbe.
- « Leur colère qui s’exprime par des mots durs et par des actes sévères ainsi que la souffrance physique que l’enfant en reçoit est généralement la conséquence d’une mauvaise action.
- « Ils trouvent cette conséquence toute naturelle.
- « C’est là une opinion fausse ; une sévérité excessive est au moins aussi funeste qu’une trop grande indulgence.
- « Ce mode de traitement doit être abandonné aujourd’hui. Tout au plus sera-t-il toléré quand il s’agira d’enfants ingouvernables, nés de parents qui ont été eux-mêmes mal gouvernés dans leur jeunesse et qui incitent leur famille aux mauvaises actions par l’exemple de leur mauvaise conduite.
- « Le système d’éducation doit être avant tout en rapport avec le degré de culture de la société. Les membres civilisés d’une société civilisée doivent être portés à témoigner leur mécontement d’une manière moins violente, user naturellement de moyens plus doux: moyens qui seront suffisamment forts pour leurs enfants déjà améliorés.
- « Ils doivent en un mot chercher à appliquer le plus souvent possible le châtiment naturel, résultant de la peine directe que l’enfant éprouve de sa mauvaise action, au châtiment artificiel souvent plus en rapport avec l’état d’esprit momentané des parents qu’avec la faute à punir.
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- « On est généralement plus apte à se conduire comme il faut dans la vie quand on comprend les conséquences de ses mauvaises actions que lorsqu'on n’y croit que sous l’effet de l’autorité des autres et surtout quand cette autorité se manifeste d’une façon brutale.
- « Il n'est d’ailleurs pas vrai que les enfants élevés avec une sévérité excessive fassent les meilleurs hommes ; le passage de l’autorité paternelle à la liberté du monde leur est trop souvent funeste.
- « Il est toujours vrai que ceux qui sont élevés avec faiblesse produisent les plus mauvais éléments.
- « Pénétrez-vous donc que la tâche qui vous incombe est la plus difficile, celle qui demande le plus de réflexion et le plus de patience.
- « Ayez de la suite dans la manière d’user de votre autorité, ne lui laissez pas subir l’influence de l’humeur passagère. Est-il nécessaire de sévir, faites-le toujours, sans indécision, mais sous une forme raisonnée.
- « Habituez vos enfants à reconnaître dans la répression de leurs fautes, non votre autorité mais votre affection, vous fortifierez le respect qu’ils ont pour vous.
- « Souvenez-vous bien que le but de l’éducation est de former un être qui d’abord sera capable de se gouverner seul dans la vie, et ensuite qui saura gouverner sa famille.
- « Ce n’est que lorsque vous aurez compris et fait comprendre à vos enfants la grandeur du mot famille, que vous aurez l’espoir de faire d’eux non seulement des citoyens mais des hommes. »
- ( Vifs app laudissements.)
- La Société musicale joua un nouveau morceau pendant l’exécution duquel reparurent les petits enfants. Mais, précédemment, des tables chargées de jouets à eux destinés avaient été apportées, et, à mesure que les bébés passaient devant ces tables, un jouet était remis à chacun d’eux ; après quoi l’enfant reprenait la file et disparaissait par la porte de sortie opposée.
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- Après cette distribution aux enfants des classes maternelles, le chœur : Invocation à la nature, musique de M. L. Drecq, fut chanté par les élèves et accueilli par les bravos répétés de l’auditoire.
- Puis, la Société musicale se fit entendre ; et, enfin, eut lieu la distribution proprement dite des prix. Nous ne pourrions que répéter ici notre texte de l’an passé sur la beauté et le nombre des volumes distribués, la composition des prix de couture, etc.
- L’exposition des travaux des élèves au foyer du Théâtre attira, comme l’an dernier, la foule, et sur ce point encore, nous ne pourrions que nous répéter dans l’énumération des objets.
- A l’issue de la cérémonie au théâtre, des mouvements d’ensemble furent très habilement exécutés, dans la cour du pavillon central, par la Société de gymnastique La Pacifique.
- A 5 heures, sur la place du Familistère eut lieu l’ascension de sujets en baudruche. Ce spectacle est une nouveauté dans la composition des fêtes au Familistère, et nouveauté tout à fait bien choisie en la circonstance. Tout le monde en jouit indistinctement: aussi bien la foule rassemblée sur le lieu de la fête que le vieillard, l’infirme ou le malade retenu à domicile dans l’habitation unitaire et qui, de sa fenêtre, voit ‘s’envoler les sujets dont le départ ne suscite d’autre bruit que les acclamations joyeuses de la foule. Ainsi plaisir pour la généralité sans accompagnement de ces tapages auxquels on ne peut se soustraire : détonations violentes, sons de tambours, trompettes, etc..., toujours pénibles pour quelques-uns : familles en deuil, enfant malade, etc..., lorsqu’ils se produisent sous les fenêtres des habitations.
- On s’appliquera, certainement, de plus en plus à l’avenir, non seulement dans les villes mais dans les centres industriels où se célèbrent des fêtes analogues à celles du Familistère, à organiser ces fêtes de façon à ce que la tranquillité du domicile puisse être conser-
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- vée, première condition du reste pour que ceux mêmes qui s’amusent puissent le faire avec plus de quiétude et d’abandon.
- A 8 heures du soir s’ouvrit la fête de nuit dans les jardins de l’Association brillamment illuminés.
- L’Harmonie du Familistère donna, de 8 à 9 heures, un concert dont voici le programme :
- 1° ILe Cimbre, allegro................................. Signard.
- 2» La Flandre, ouverture par Bouillon.................. F. Poulain.
- 3° JLa Vie Champêtre, fantaisie........................ Bajus.
- 4° Seine et Tamise, fantaisie pour Basse............... Boulcourt.
- o0 Lia Belle Fatma, valse.............................. Boisson.
- Après le concert, commença le bal. Un temps splendide favorisa les divertissements.
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- Journée du Lundi.
- PROGRAMME DE LA MATINÉE THÉÂTRALE
- DONNÉE PAR LES ÉLÈVES DES ÉCOLES DU FAMILISTÈRE
- à 9 heures 1/®, au Théâtre.
- 1° Jacquotte et Jacquot, chant avec gestes par
- les enfants des Ecoles maternelles...... A. Perronnet,
- 2“ Lie Béveil, chant et jeu pour fillettes.. J. Delbrück.
- 3* Lie Gâteau des Bois, monologue........... Berthe Vadier.
- 4° Les Instruments de musique (reprise),
- ronde pour jeunes garçons............... J. Delbrück.
- 5° Intermède, duo de pistons................ X...
- 6° doucette, comédie à 3 personnages........ B. Vadier.
- 7° Le Jeu du Blé (reprise), Jeu gymnastique.. Mme Pape Carpentier.
- 8° La Bouche, proverbe à 4 personnages...... B. Vadier.
- 9° Chœur des Cloches de Cornevllle..^....... R. Planquette.
- 10* L’Oiseleur, jeu pour jeunes filles et fillettes. J. Delbrück.
- 11° Tableau final.
- A l'issue de la Matinée théâtrale, les enfants se rendront, sous la sur-
- veillance des Maîtres et des Maîtresses, dans la cour du Pavillon central où une collalion et des rafraîchissements leur seront servis.
- Ce programme fut exécuté de tous points et à la satisfaction générale.
- La comédie intitulée : Poucette et le proverbe intitulé : La Mouche comportaient, chacun, des couplets pour lesquels le professeur de chant déjà nommé, M. L. Drecq , avait composé une musique vive et légère,
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- LE DEVOIR
- extrêmement bien appropriée aux sujets. Nous l’en félicitons cordialement.
- Quant à l’ensemble de la Matinée, à sa composition, à sa préparation, nous dirons, comme l’an dernier, son élément vital par excellence est le dévouement aidé d’une ingéniosité dont il est difficile de peindre les charmants produits. Maîtres et Maîtresses se donnent de tout coeur à la répétition laborieuse de ces petites scènes; mais il faut, en outre, transformer un peu fééri-quement tout ce petit monde pour lui faire représenter les personnages divers indiqués au programme, depuis l’Aurore présidant au Réveil jusqu’aux pinsons ou alouettes que poursuit l’Oiseleur. ' Et tout ce délicat travail qui ravit et transforme les petits acteurs, enchante les pères et les mères, enlève les bravos de l’assemblée, nous ne pouvons le peindre. Autant l’oeil est vite séduit par l’œuvre ingénue qui d’une fillette a fait une hirondelle ou une fauvette, autant l’esprit se fatiguerait à suivre le détail descriptif.
- Hommage donc aux mérites modestes qui font de la Fête de l’Enfance au Familistère, une véritable fête enfantine et familiale.
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- Programme de la Fête de l’Enfance célébrée au Familistère de Schaerbeek-Bruxelles, le dimanche 10 septembre 1899.
- 1. Allégro militaire................................... J. Preckher.
- 2. Une Fête champêtre, ouverture...................... Labory.
- par la Musique du Familistère. Directeur M. J. Preckher.
- 3. La Guirlande de fleurs, jeu pour fillettes.
- 4. Lakmé, fantaisie.................................... Léo Delibes.
- 5. Célèbre Menuet classique.......................... Bocherini.
- par la Musique du Familistère.
- 6. Le Moulin, chansonnette.
- 7. Les Médecins imaginaires, Saynète pour garçons.
- 8. Frésillon, polka pour deux bugles................... Desormes.
- par la Musique du Familistère.
- < La Langue maternelle..............................
- 9* | Reconnaissance à Godin............................ J. Preckher.
- Chœur par les Enfants.
- 10. Discours.
- 11. Lecture du palmarès.
- 12. Visite des travaux des Elèves exposés dans les classes.
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- NOUVELLES DES FAMILISTERES 607
- Comme au Familistère de Guise, un bal couronna la cérémonie au Familistère de Schaerbeek.
- Le n° 3 du programme montre tout spécialement ce que nous disions au début : que les deux fêtes se célèbrent autant que possible dans les mêmes conditions. En effet, La Guirlande de fleurs, jeu pour fillettes, faisait partie de la Fête de l’Enfance célébrée à Guise l’an dernier (1). Il fut reproduit à Schaerbeek, les fillettes étant, comme à Guise, transformées en fleurs par des costumes spéciaux qui ravirent les spectateurs.
- Mais ce que nos lecteurs auront aussi noté, c’est le chœur Reconnaissance à Godin, composé par le directeur de la Société musicale du Familistère de Schaer-beek-Bruxelles et exécuté par les élèves. Le talent musical de M. J. Precker est connu en Belgique. Il a été aussi apprécié en France et ici même, lors de la visite amicale faite en juin dernier, à Guise, par les musiciens du Familistère de Schaerbeek-Bruxelles. N'ayant pas eu la satisfaction d’entendre, personnellement, cette année la musique de M. Precker, nous ne pouvons que nous faire l’écho du sentiment d’autrui en proclamant le mérite de la nouvelle composition due à M. Precker. Ce que nous ajoutons avec bonheur, c’est que la pensée qui a dicté cet hommage à Godin est de celles destinées à orienter les esprits vers l’idéal de l’harmonie entre les peuples, de la reconnaissance de leurs mérites mutuels; aussi en félicitons-nous vivement l’auteur, de même què nous félicitons la direction du Familistère de Schaerbeek-Bruxelles de ses efforts pour la célébration la mieux comprise de la Fête de l’Enfance.
- (1) Devoir d’octobre 1898, p. 599, 600.
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- 008
- LE DEVOIR
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- FRANGE
- Réorganisation du conseil supérieur du travail.
- Parmi les améliorations apportées par M. Millerand à son département ministériel, il convient de signaler celle qui a pour objet la réorganisation du Conseil supérieur du travail.
- A plusieurs reprises, depuis des années, et notamment au cours de la discussion du budget de 1899, lorsque fut abordé le chapitre relatif au Conseil supérieur du travail, des critiques furent élevées à la Chambre des députés sur le mode de recrutement des membres de ce conseil, désignés jusqu’alors par le seul choix du Ministre du commerce et de l’industrie.
- Il y a deux ou trois ans, les voix isolées qui réclamaient une modeste réforme sur ce point étaient couvertes par des majorités considérables.
- C’est pour répondre au voeu émis, il y a quelques mois, à une majorité de plus de 100 voix par la Chambre des députés que le Ministre du commerce a soumis à la signature du Président de la République un décret qui modifie la constitution du Conseil supérieur du travail et introduit le principe électif dans le recrutement de cette assemblée.
- Voici quelques indications à ce sujet :
- Les syndicats professionnels, créés par la loi de 1884, ont paru tout indiqués pour procéder à l’élection des représentants des ouvriers. Toutefois, un certain nombre de sièges ont été réservés à des prud’hommes ouvriers élus par leurs pairs.
- Pour les patrons, il a semblé plus simple et au moins aussi équitable de prendre pour électeurs les membres des chambres de commerce et des chambres consultatives des arts et manufactures, élus déjà par le suffrage
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX 609
- direct des intéressés. Des sièges, cependant sont réservés aux prud’hommes patrons, parce qu’il est probable, en effet, que les membres des chambres de commerce éliront surtout de grands industriels, et qu’il est utile qu’un autre mode de recrutement ouvre, d’une façon plus certaine, la porte du conseil à de petits patrons.
- En dehors des patrons et des employés ou ouvriers élus en nombre égal, savoir : 15 patrons élus par les chambres de commerce et les chambres consultatives des arts et manufactures et 15 ouvriers élus par les syndicats ouvriers, plus 7 conseillers prud’hommes ouvriers respectivement élus par les patrons et les ouvriers de tribunaux de prud’hommes désignés par le sort, l’expérience des dernières années a fait maintenir au conseil supérieur du travail 22 membres désignés par leurs fonctions ou leur compétence, parmi lesquels 4 seulement sont au choix du ministre. Ce sont des sénateurs et des députés élus par le Parlement, quelques fonctionnaires peu nombreux, le représentant des Associations ouvrières de production, le président du Conseil municipal de Paris, celui de la chambre de commerce de Paris, le vice-président du Comité consultatif de la Bourse du travail de Paris, quelques économistes et jurisconsultes. On a pris soin dans ces choix, de maintenir l’équilibre entre les éléments patronaux et ouvriers.
- Le conseil se réunira, chaque année, le premier lundi de juin et, conformément aux dispositions contenues déjà dans le décret de 1891, les questions mises à l’enquête seront suivies par une commission permanente de 22 membres prise dans le sein du conseil.
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- La journée de huit heures dans les ateliers de l’Etat.
- Le 16 septembre a commencé dans les ateliers de vérification et de réception du matériel postal, situés boulevard Brune, à Paris, l’essai de la journée de huit heures, qui a été prescrit par M. Millerand, ministre du
- commerce et des postes et télégraphes.
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- Le devoir
- Les habitations à bon marché
- Des rapports présentés au conseil supérieur des habitations à bon marché par son comité permanent, il résulte que les sociétés autorisées sont actuellement au nombre de 46, dont 32 anonymes et 14 coopératives, soit un tiers du total pour ces dernières.
- Les sociétés fondées antérieurement à la loi de 1894 sont au nombre de 15. On ne comptait que 4 sociétés en 1889.
- Quant aux comités locaux des habitations à bon marché , leur nombre est de 88 répartis en une cinquantaine de départements.
- Une « Société de crédit des habitations à bon marché », devant servir d’intermédiaire entre les sociétés locales de construction et la Caisse des dépôts et consignations, s’est fondée en juillet 1898 au capital de 500,000 francs. Elle prête à 3 % de l’argent.
- Mais il paraît que le mouvement en faveur de la création des habitations à bon marché est, en France, loin d’être comparable à celui qui s’est produit en Belgique où , grâce au concours de la Caisse générale d’épargne de Bruxelles, 20 millions environ ont été, en 1897, prêtés aux diverses sociétés qui s’occupent de la construction d’habitations à bon marché.
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- Les conseils de prud’hommes en 1896
- Le rapport adressé au Président de la République par le Darde des sceaux, ministre de la justice, sur l’administration de la justice civile et commerciale, pendant l’année 1896 (Journal officiel du 29 juillet 1899) contient le passage suivant :
- Les fonctions des conseils de prud’hommes n’ont pas continué à se développer. Le nombre des affaires dont leur bureau particulier a été saisi ne s’est guère grossi (51,460 en 1895; 51,683 en 1896), et celui des affaires portées dans leur bureau général a décliné (15,926 en 1895; 15,754 en 1896).
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- &AITS POLITIQUES ET SOCIAUX 611
- Nous regrettons d’avoir à constater de nouveau, comme dans notre précédent rapport, que les décisions de ces conseils sont de plus en plus fréquemment frappées d’appel et sont loin de s’imposer avec la même autorité qu’autrefois.
- En 1895, les tribunaux de commerce avaient eu à examiner le bien-fondé de 700 d’entre elles et en avaient infirmé 279, chiffres déjà très supérieurs à ceux des années passées. En 1896, le nombre des appels s’est élevé à 824 et celui des infirmations à 459.
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- Le quatrième Congrès de l’Alliance coopérative internationale.
- VAlliance coopérative internationale organise un grand Congrès pour l’Exposition de 1900.
- Ce congrès sera tenu à Paris dans le palais de l’Economie sociale et des Congrès, du 18 au 22 juillet 1900.
- Le Comité central de l’Alliance et la Commission française d’organisation, dont le siège est à Paris, 5, rue Las Cases, viennent de lancer la circulaire suivante :
- Aux Sociétés coopératives et aux coopêrateurs membres ou non de VAlliance ;
- . Aux amis de la coopération en France et à Vétranger.
- Messieurs et chers Coopérateurs,
- Le bureau directeur de VA lliance coopérative internationale qui a son siège à Londres, 15, Southampton Row, et la Commission française d’organisation établie à Paris, 5, rue Las-Cases, viennent d’un commun accord vous prier de prendre part au quatrième Congrès de l’Alliance, qui, par décision du Comité central, doit avoir lieu à Paris au mois de juillet 1900.
- U Alliance coopérative internationale dont les statuts ont été délibérés et adoptés à Paris, par son deuxième Congrès, le 30 octobre 1896, a été créée pour propager la coopération sous toutes ses formes, consommation,
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- LE DEVOIR
- crédit, production et la participation aux bénéfices. Elle ne s’occupe ni de politique, ni de religion. Elle a pour but de faire connaître les coopérateurs de chaque pays et leurs oeuvres aux coopérateurs de tous les autres pays ; d’élucider et d’affirmer les vrais principes coopératifs, et d’établir, dans l’intérêt réciproque de tous les coopérateurs, des relations d’affaires entre les Sociétés coopératives des différents pays.
- Le quatrième Congrès de l’Alliance fait partie des congrès internationaux de l’Exposition universelle de 1900.
- En cette qualité, il siégera, du 18 au 22 juillet 1900, dans le Palais de l’Economie sociale et des Congrès situé au Cours la Reine près du pont de l’Alma.
- Il occupera la grande salle de ce palais et jouira tout en gardant sa pleine et entière indépendance, des avantages accordés aux congrès internationaux de l’exposition.
- D’après les statuts de l’Alliance, le droit de voter dans ses Congrès n’appartient qu’aux Sociétés coopératives qui sont devenues membres de cette Alliance en payant la cotisation annuelle de fr. 12,50 prescrite par l’article 9 des statuts.
- Les coopérateurs qui sont membres de l’Alliance à titre individuel et qui paient une cotisation annuelle de fr. 6,25 n’ont pas droit de voter (sauf désignation par dix membres). Ils ont voix consultative seulement.
- Aux termes de l’article 19 des mêmes statuts les sociétés coopératives non adhérentes à l’Alliance, les Sociétés diverses d’économie sociale et les amis de la coopération peuvent être invités. Ils assisteront aux séances en qualité d’auditeurs. Une liste de souscription volontaire sera présentée aux invités. Ceux qui auront souscrit pour cinq francs au moins recevront le compte rendu des séances du Congrès.
- La constitution du bureau d’honneur du Congrès, de de son bureau effectif prévue par l’article 19 des statuts et d’un grand Comité international de patronage seront l’objet de communications ultérieures.
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- Les trois premiers Congrès de l’Alliance tenus à Londres, en 1895 ; à Paris, en 1896 ; et à Delft, en 1897, ont eu les meilleurs résultats. Les votes de ces Congrès ont servi, en maintes occasions, de guide et de règle aux Sociétés coopératives. Les délégués de ces Sociétés devant se trouver à Paris en très grand nombre au mois de juillet 1900, les résolutions du quatrième Congrès auront une autorité considérable. Il importe qu’elles soient préparées avec beaucoup de soins pour former, à la fin de ce siècle, les cahiers internationaux de la coopération.
- Veuillez agréer, etc.
- Le bureau de la Commission Le bureau directeur
- française d’organisation. de l’Alliance.
- BELGIQUE
- La sécurité et la santé des ouvriers.
- La loi du 2 juillet 1899 concernant la sécurité et la santé des ouvriers employés dans les entreprises industrielles et commerciales autorise, dans son article premier, le gouvernement à prescrire les mesures propres à assurer la salubrité des ateliers ou du travail et la sécurité des ouvriers dans les entreprises industrielles et commerciales dont l’exploitation présente des dangers, même lorsqu’elles ne sont pas classées comme dangereuses, insalubres ou incommodes.
- Ces mesures peuvent être imposées tant aux ouvriers, s’il y a lieu, qu’aux patrons ou chefs d’entreprises.
- Le gouvernement est également autorisé à prescrire la déclaration des accidents du travail qui surviennent dans ces entreprises.
- Sont exceptées les entreprises où le patron ne travaille qu’avec des membres de sa famille habitant chez lui ou avec des domestiques ou gens de la maison.
- Sauf en ce qui concerne les entreprises qui, indépendamment de la présente loi, sont soumises à un régime
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- LE DEVOIR
- d’autorisation ou de déclaration préalable, le gouvernement (art. 2) ne peut exercer les pouvoirs déterminés à l’article précédent que par voie d’arrêtés généraux et après avoir reçu l’avis :
- 1° Des conseils de l’industrie et du travail ou des sections de ces conseils représentant les industries, professions et métiers en cause ;
- 2° Des députations permanentes des conseils provinciaux ;
- 3° De l’Académie royale de médecine, du conseil supérieur d’hygiène publique ou du conseil supérieur du travail.
- Ces collèges transmettront leur avis dans les deux mois de la demande qui leur en sera faite, à défaut de quoi il sera passé outre.
- Les délégués du gouvernement pour la surveillance de l’exécution de la présente loi ont, d’après l’article 3 et dernier, la libre entrée dans les locaux affectés à l’entreprise.
- La constatation et la répression des infractions auront lieu conformément à la loi du 5 mai 1888 relative à l’inspection des établissements dangereux, insalubres ou incommodes, sans préjudice toutefois de l’application des dispositions du titre X de la loi du 21 avril 1810 en ce qui concerne les mines, minières, carrières souterraines et usines métallurgiques régies par ladite loi.
- NOUVELLE-GALLES DU SUD
- La loi de 1899 sur la conciliation et l’arbitrage
- Cette loi remplace celle de 1892 qui n’avait pas donné de résultats satisfants.
- Le caractère distinctif de la loi nouvelle est l’institution d’enquête publique sur la demande de l’une des parties. L’enquête est dirigée par un juge de la Cour suprême ou par le président du tribunal (Land Court).
- Des peines sévères sont édictées contre les personnes
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX 615
- qui entraveraient sa marche ou refuseraient d’y comparaître comme témoins.
- En dehors de l’influence que peut avoir une enquête ainsi menée sur l’opinion publique et sur la solution du conflit, aucune sanction positive n’est donnée aux conclusions du juge enquêteur.
- La loi accorde d’ailleurs au ministre le droit de prendre l’initiative d’une enquête directe, de désigner un conciliateur à la requête d’une des parties et un arbitre à la requête des deux parties.
- PAYS-BAS
- Création d’un Musée social
- Sur l’initiative du docteur Cringard, de Delft, une réunion d’une soixantaine de personnalités appartenant à tous les partis politiques, tenue à Utrecht, a décidé la création d’une Société analogue au Musée social de Paris et ayant le même objet. Cette institution n’aura aucun caractère politique. Elle prendra à tâche d’étudier tous les moyens d’améliorer la condition des travailleurs : elle créera un office central de renseignements à Amsterdam, un service de statistique sociale et une bibliothèque,
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- LE DEVOIR
- LA QUESTION DE LA PAIX
- Union interparlementaire de la Paix
- La IXe Conférence de l’Union interparlementaire a été ouverte le 2 août à Christiania par un discours du ministre d’Etat, M. Steen. Le nombre des membres présents était de plus de 300. La salle du Storthing était entièrement remplie. La population a fait aux conférenciers un accueil des plus sympathiques et la réception a été grandiose. La flotte de guerre a salué militairement. Au nombre des invités se trouvaient Mme la baronne deSuttner, M. Stead, M. Ibsen, M. de Block, M. Bjôrnson. Ce dernier a prononcé, au banquet, un discours enthousiaste sur la vérité et la morale dans la politique. On a beaucoup regretté l’absence de M. Frédéric Passy, retenu chez lui par la maladie.
- Les débats, du 2 au 4 août, ont été dirigés par M. John Lund, président du Lagthing, et M. Horst, président de l’Odelsthing.
- Après la présentation des rapports des divers groupes parlementaires, un certain nombre de résolutions ont été adoptées.
- C’est ainsi que la IXe Conférence interparlementaire a émis le voeu que les Conférences diplomatiques du genre de celle qui vient d’avoir lieu à La Haye se suivent autant que possible, pour l'application la plus complète du principe de l’arbitrage permanent entre les nations et pour la constitution graduelle d'une législation de droit international public.
- Elle est heureuse de trouver dans le texte officiel de la convention conclue à La Haye, l’acceptation en principe du projet adopté par elle à la réunion de Bruxelles en 1895 pour la constitution d’un tribunal international d’arbitrage, et elle a tout droit de constater avec
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- LA QUESTION DE LA PAIX 617
- satisfaction que ses travaux n’ont pas été sans utilité pour les décisions de la Conférence de La Haye.
- Tout en admettant avec le président, M. de Staal, que l’œuvre de cette Conférence « n’est pas aussi parfaite qu’on aurait pu le désirer » — elle y voit un évènement historique heureux et des plus importants, et elle a confiance que ce premier pas, le plus difficile de tous, une fois franchi, les dispositions favorables des gouvernements, exprimées à La Haye par la plupart de leurs représentants, et la force de l’opinion, encouragée par ce premier résultat, assureront le développement ultérieur des institutions inaugurées. Dans ce but elle offre son concours moral, pénétrée qu’elle est du devoir de poursuivre son œuvre avec un redoublement de zèle, après un succès si considérable.
- La Conférence interparlementaire engage ses groupes à employer leur influence dans les buts suivants :
- 1° Obtenir l’adhésion de leurs gouvernements aux résolutions pacifiques humanitaires de la Conférence de La Haye — si cette adhésion n’était pas encore donnée.
- 2° Encourager leurs gouvernements à conclure des traités d’arbitrage avec plus d’Etats possible.
- 3° Faciliter l’accession des pays non représentés à la convention conclue par la Conférence de La Haye.
- 4° Porter à la connaissance de leurs compatriotes, avec les explications et les appréciations nécessaires, les résultats de la Conférence de La Haye.
- Un traité permanent d’arbitrage
- Un traité d’arbitrage général aurait été conclu entre le Brésil, la République Argentine et le Chili, à l’occasion du voyage du général Roca, président argentin dans la capitale du Brésil.
- Ce traité qui soumet à l’arbitrage tous les litiges qui viendraient à s’élever entre les trois puissances sera signé ultérieurement à Buenos-Aires.
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- LE DEVOIR
- Les trois gouvernements auraient en outre décidé de réduire leurs armements.
- Sé-
- Impérialisme ou démocratie?
- M. Bryan, candidat démocrate à la présidence, avait étonné les Américains eux-mêmes, lors de la campagne présidentielle de 1896, par son extraordinaire tempérament d’orateur et le nombre incroyable de discours qu’il avait prononcés. Il paraît devoir battre son propre record dans la campagne qui s’ouvre.
- Déjà il prodigue de toutes parts cette éloquence faite de métaphores et d’un tour biblique qui le caractérisent.
- A San-Francisco, parlant sur l’impérialisme, il a dit à son auditoire :
- « N’aliénons pas notre droit d’aînesse, là liberté, pour le plat de lentilles des Philippines ; étendons aux Philippines la doctrine que nous avons proclamée pour l’Amérique, et, les ayant aidés à conquérir leur indépendance, disons-leur : « Levez-vous ! soyez libres ! » et au monde entier : « Bas les mains ! Laissez cette république et vivre et suivre ses destinées ! »
- » Le peuple français, notre viel ami depuis la Révolution, a placé dans le port de New-York l’héroïque statue de la Liberté éclairant le monde.
- » Enlèverons-nous cette statue et la renverrons-nous à la France, en lui disant que nous ne savons plus faire oeuvre de liberté ? Et demanderons-nous à l’Angleterre une statue d’occasion de Guillaume le Conquérant pour la mettre à la place de celle de la Liberté pour marquer le changement qui s’est opéré parmi nous?
- » Donnons plutôt aux Philippines, pour la baie de Manille, une nouvelle statue de la Liberté éclairant l’Orient, car telle doit être la vraie politique américaine. »
- New-York prépare un triompe à l’amiral Dewey, le « héros de Cavité », dont l’arrivée est imminente.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- Un arc gigantesque, orné des statues de marins célèbres de Thistoire américaine, est érigé à Madison square. Les maisons sont déjà pavoisées du haut en bas, des estrades s’élèvent de toutes parts. Une vaste spéculation s’est organisée sur les places réservées aux fenêtres donnant sur les voies par lesquelles passera l’amiral ; on paye déjà ces places jusqu’à mille francs.
- Ce sera à la fois le triomphe du héros et de l’impérialisme américain.
- Le président Mac-Kinley attend l’amiral avec non moins d’enthousiasme que les chauvins enthousiastes de « notre Dewey », mais pour le consulter, dans une entrevue à laquelle assisteront également les commissaires civils retour de Manille, sur le parti à prendre concernant le sort futur des Philippines, dont la bataille
- de Cavité est loin d’avoir assuré la conquête.
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- Arbitrage.
- La question de la Puna d’Atamaca, territoire contesté , sur laquelle la commission mixte Argentine et Chilienne n’avaient pu se mettre d’accord, a été soumise le 20 mars à l’arbitrage du ministre des Etats-Unis à Buenos-Aires , M. Buchanan , qui l’a réglée , comme il était convenu , dans les trois jours.
- La ligne de démarcation adoptée par l’arbitre dans cette région que le Chili revendiquait par droit de conquête à la suite de la guerre du Pacifique et que la République argentine réclamait en vertu de la cession qui lui a été faite de ce territoire par la Bolivie, est en partie celle proposée par les Argentins et en partie celle proposée par les Chiliens.
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- LE DEVOIR
- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- Le projet de loi belge sur l’épargne de la femme mariée
- La commission spéciale de la Chambre, chargée d’examiner le projet de loi sur l’épargne de la femme mariée, a fini ses travaux. Une partie du rapport de M. Hoyois est consacrée à l’économie générale de la proposition. Le système repose tout entier sur la présomption d’un mandat donné par le mari à sa femme tant pour les dépôts que pour les retraits opérés sans son assistance. Pour le dépôt pas de difficulté : le mandat présumé ne peut pas nuire au mari plus qu’à la femme. Rien de mieux que de faire produire intérêts à des tonds qui n’en produisaient point, tant qu’ils ne sont point nécessaires aux besoins du ménage. S’ils le deviennent, le mandat du mari à celle qui a la direction du ménage s’explique également pour lui permettre de retirer ces fonds au fur et à mesure des besoins, ceux-ci évalués pour une famille ouvrière, à cent francs par mois tout au plus. Et cette latitude est admise sur le livret inscrit au nom de la femme tant pour les fonds lui appartenant en propre que pour l’avoir de la communauté et même pour le patrimoine personnel du mari.
- Au delà de cent francs, le concours des époux est exigé pour le retrait. Au delà de cette limite, le mandat du mari n’est pas présumé ; on estime que ce dernier doit tenir à surveiller lui-même l’emploi des fonds qui ne sont pas indispensables au ménage et qui ne demeureraient pas à la caisse d’épargne. On lui permet néanmoins de renverser éventuellement la présomption de mandat pour le retrait des sommes inférieures à 100 francs par mois pour sauvegarder, le cas échéant, soit ses intérêts personnels, soit ceux du ménage, soit ceux de sa femme. La garantie suffisante et
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- LE MOUVEMENT FEMINISTE ’ 621
- égale pour les deux époux est l’intervention du juge, exigée par la loi pour la vérification du bien-fondé de l’opposition du mari. Cette disposition nouvelle, qui n’a pas été adoptée par la plupart des législations étrangères, garantit la femme contre le bon plaisir ou le mauvais vouloir du mari, et celui-ci contre une tendance à porter atteinte aux prérogatives essentielles de l’autorité maritale en levant trop facilement l’opposition du mari.
- Aussi la commission a-t-elle proposé l’adjonction à la loi du paragraphe suivant : « Le juge appelé à statuer sur l’opposition prévue à l’alinéa précédent peut en ordonner la mainlevée si les intérêts soit du ménage, soit de la femme l’exigent. »
- Le juge ne pourra regarder « l’intérêt de la femme » comme exigeant la mainlevée de l’opposition maritale que dans Lunique cas de séparation du fait des époux. En dehors de ce cas, ce sera exclusivement de « l’intérêt du ménage » que pourra se prévaloir le juge pour motiver valablement son refus de valider l’opposition du mari. (Le Temps).
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- Le travail industriel des femmes en Angleterre
- L’Angleterre est le pays du monde où l’ouvrier touche les plus hauts salaires; il est en même temps celui où le travail industriel des femmes est le plus répandu, et où le dogme de l’indépendance économique est appliqué dans toute sa rigueur. Le féminisme, c’est tout d’abord pour l’ouvrière l’affranchissement de la misère par le travail, et il est en même temps un affranchissement matériel et moral, car celle qui sait devoir et pouvoir compter sur elle-même puise en ce sentiment d’autonomie personnelle qu’elle acquiert, des raisons nouvelles de dignité, de vie et de force morale.
- Dans le Royaume-Uni —• ce sont les chiffres donnés par la statistique officielle — sur 10.000 femmes, il y en a 3.442 qui remplissent des emplois salariés. Elles se
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- LE REVOIR
- répartissent de la manière suivante, dans les différents corps de métiers :
- Il y a 1.251 femmes qui appartiennent au service domestique, 363 modistes, tailleuses et couturières, 290 attachées aux manufactures de cotons et cotonnades, 162 blanchisseuses et baigneuses, 120 institutrices et maîtresses d’écoles, professeurs et conférencières ; 115 occupées dans les manufactures de draps et lainages, 92 femmes de ménage, 78 tailleuses pour hommes, 45 infirmières, sages-femmes et gardes-malades, 46 chemisières et lingères, 40 employées dans la fabrication des chaussures, pantouffles et sabots, 40 à la draperie, la meunerie et la toilerie, 40 à la préparation et à la vente de l’épicerie, du thé, du chocolat et du café, 39 tenancières de pensions et logements, 39 sommelières, 28 aux manufactures de soieries, satins, velours et rubans, 21 ouvrières ou servantes de campagne.
- Les chiffres de la statistique totale ne sont pas moins éloquents. Il existe plus d’un million de femmes, de plus de dix-huit ans, employées dans les manufactures et les usines. Les usines textiles en comptent 482.030, les non textiles 341.957 et les ateliers 250.480.
- Les jeunes filles de 14 à 18 ans sont au nombre de 388.517, et celles de 11 à 14 ans, 32.675.
- Ce développement exceptionnel du travail industriel des femmes assurerait à tout un sexe des conditions favorables de vie, si le revers de la médaille n’était point si triste. Malheureusement, les salaires sont extrêmement réduits. Pour un même travail, l'ouvrier gagne le double ou quelquefois le triple de l’ouvrière. Ce sont ces salaires dérisoires qui incitent l’ouvrière à donner le maximum d’effort, à accepter les travaux excessifs, les longues et fréquentes veillées trop prolongées, qui l’anémient et la vieillissent avant l’âge,
- (La Fronde), Clotilde Dissard.
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- Les éducatrices
- Sous la signature de M. Henri Berenger, un univer-
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- LE MOUVEMENT FEMINISTE
- sitaire dont la compétence pédagogique ne saurait être mise en doute, la Dépêche de Toulouse a publié dernièrement sur la réforme universitaire, un article dont nos lecteurs liront avec intérêt le passage suivant :
- M. Mielle, professeur au lycée de Tarbes, demande que l’on confie à des professeurs-femmes toutes les classes inférieures et élémentaires de nos lycées et collèges de garçons. L’on a déjà commencé à confier à des institutrices la classe enfantine, et même une ou plusieurs classes primaires, dans un grand nombre d’établissements universitaires. Ét l’on a constaté qu’élevés par des professeurs-femmes, les garçons sont plus doux, plus polis, moins turbulents, moins bruyants. Leur tenue est plus propre, leurs livres et leurs cahiers sont moins négligés, leur langage est plus soigné. Ils contractent ainsi dès l’enfance ces habitudes gracieuses et charmantes à quoi se reconnaissent les enfants élevés par des femmes. Et puisque l’on veut rapprocher le lycée de la famille, quoi de plus naturel que de substituer à la mère véritable et absente d’autres femmes délicates et instruites qui donneront à « la caserne des gosses » un visage moins dur et presque maternel?
- Je suis sûr que toutes les mères de famille et même bien des pères s’associeront aux voeux de M. Mielle. Ils partent d’un esprit pénétrant et d’un coeur élevé. Le professeur du lycée de Tarbes les motive par cette considération évidente : « Ce que nous ne faisons, nous autres hommes, qu’à force de soins et d’étude, en forçant pour ainsi dire notre naturel , sans grâce par conséquent, les femmes Taccomplissent spontanément en suivant la pente de leur instinct. Elles sont éduca-trices-nées. »
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- Le baccalauréat et les femmes.
- Le nombre des femmes candidat au baccalauréat a été inférieur, cette année, de quelques unités, à celui de l’année dernière.
- La session d’août à Paris comportait environ six mille
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- candidats dont la moitié ont été reçus bacheliers et, sur ce chiffre, quatorze femmes seulement ont obtenu des diplômes de diverses parties du baccalauréat.
- Les journaux qui ont signalé ce fait contesté par d’autres, nous n’avons pu contrôler, en auraient pour un peu, tiré cette conclusion que les femmes se désintéressent de la poursuite du précieux parchemin. Il ne faudrait pas oublier cependant qu’aucun établissement public, en France, ne prépare les jeunes filles au baccalauréat qui ne lui ouvrait d’ailleurs jusqu’à présent , que la carrière médicale, alors que tous les lycées et collèges des garçons n’ont pas d’autre objet que de faire des bacheliers devant qui s’ouvriront, par la suite, les portes des universités et la plupart des administrations.
- Aujourd’hui rien n’empêche les femmes d’exercer la médecine si l’obtention du baccalauréat lui a permis de faire les études spéciales qui conduisent au doctorat. La loi qui autorise les femmes à exercer la profession d’avocat dans les mêmes conditions que les hommes aura demain sa répercussion sur le nombre des bachelières . Que serait-ce, si la réforme du programme de l’enseignement secondaire des jeunes filles leur permettait de subir les examens qui servent de transition entre l’enseignement secondaire et l’enseignement supérieur ?
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- L’école et le crime.
- M. Ruyssen, professeur agrégé de philosophie, se préoccupe de la question, il l’a étudiée d’après Y Officiel,
- Parmi les causes de la criminalité juvénile, on n’avait pas manqué de dénoncer l’école de la soudaine diffusion de l’instruction primaire.
- « La coïncidence semblait établir un rapport immédiat entre les lois scolaires de 1881 et le moment où la statistique constatait, parmi les jeunes, une brusque recrudescence de l’épidémie criminelle. De 1826 à 1880, le
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- nombre des crimes d’adultes avait crû suivant une progression plus rapide que celui des crimes d'enfants, et voici que 1880 à 1892, la proportion se renverse ; la proportion n’est que de 11 0/0 chez les adultes, elle s’élève de 24 0/0 chez les mineurs de 21 ans. De là à crier que l’école corrompt les consciences et détraque les volontés, il n’y avait qu’un pas ; on devine s’il se trouve des ennemis de notre régime scolaire pour le franchir >.
- MM. Tarde, Foullée et Buisson ont répondu comme il convient à cette accusation, M. Ruyssen se contente de montrer , chiffres en main, qu’il y a diminution numérique sensible de crimes cupides.
- « En revanche, cette diminution coïncide avec une augmentation notable des crimes de sang, commis par des individus sachant lire et écrire, tandis que les homicides commis par des illettrés diminue de près de moitié. Il est vrai que ce dernier phénomène s’explique en grande partie par la diminution du nombre des illettrés (18 0/0 en 1874, 5,50 0/0 en 1894) et par l’augmentation du nombre des individus sachant lire et écrire (82 0/0 en 1874, 94,5 0/0 en 1894). Mais il n’en reste pas moins vrai — et c’est là le point noir de la statistique — que les homicides eommis par les illettrés ne diminuent que de moitié, tandis que le nombre des illettrés diminue des deux tiers, — et que réciproquement le nombre des individus sachant lire et écrire n’augmente que de 12,5 0/0, tandis que le nombre des homicides qui leur est imputé augmente de 19 0/0.
- D’autre part, c’est bien parmi ceux que l’école ne retient pas que l’on trouve les criminels, ou parmi ceux qui n’ont pas vécu dans le milieu familial. En veut-on une preuve ? Voici le résultat d’une enquête sur les jeunes filles récidivistes :
- SUR CENT JEUNES FILLES RÉCIDIVISTES ON A TROUVÉ
- En 1890, orphelines d’un ou de deux parents 49
- — 1891
- — 1892
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- En 1891, filles de repris de justice — 1892 —
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- — 1891, jeunes filles dépourvues d’instruc-
- tion professionnelle
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- — 1892
- « On ne saurait exiger d’aucun maître, conclut l’auteur, qu’il refonde à neuf des consciences si le métal qui lui est livré est déjà altéré dans sa constitution intime par un alliage vil. S’il échoue parfois dans sa tache de rénovateur moral, c’est plus haut, plus loin que l’école qu’il faut rechercher l’origine des tares indé-lébilés, dans l’hérédité pourvoyeuse de corps débiles et de cerveaux mal équilibrés, dans l’exemple contagieux des vices domestiques, ou simplement dans la tristesse des foyers mornes, sans confort, sans gaîté, sans amour ».
- De son côté, M. Jacques Bozon, avocat à la Cour d’appel de Paris, vient de publier sur la législation de l’enfance, de 1789 à 1898, un ouvrage qui contient un enseignement précieux et un historique complet de la question. M. Bozon craint qu’à l’école on ne sacrifie l’instruction à l’éducation.
- « Il faut, dit-il, qu’on s’attache davantage à l’éducation et à la formation patiente des âmes, plutôt que des intelligences. — Et plus loin : — L’Ecole ne se réformera pas dans les congrès ou les distributions de prix. Elle s’améliorera lorsque l’instituteur se sentira le droit de parler à cœur ouvert, sans crainte de suspicion hiérarchique, comme il parle à ses propres enfants, autour de la table familiale. C’est, en effet, l’éducation morale qui manque à l’enfant dont la famille ne peut s’occuper suffisamment, surtout lorsque la direction religieuse fait défaut. L’instruction est utile à l’homme, mais la morale lui est encore plus indispensable, puisqu’elle le protège contre lui-même et par suite est un élément nécessaire de défense sociale. »
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- Tribunaux de femmes
- Il y a quelque temps, à la Cour du comté de Lambeth, Angleterre, le juge Emden eut à prononcer un jugement dans plusieurs procès intentés par des dames à leurs couturières pour avoir manqué une robe et perdu par conséquent l’étoffe.
- A la fin le juge s’écria : « Il devrait j avoir un tribunal composé de femmes et chargé de décider dans des cas de cette espèce. Des femmes seraient plus compétentes que moi en ces sortes d’affaires. »
- Aux Etats-Unis, on pense que la compétence des femmes pourrait s’étendre à d’autres objets.
- En effet, on élabore actuellement dans l’Etat de New-York, un projet de loi, tendant à déférer à des tribunaux composés uniquement de femmes mariées les délits commis par des enfants de moins de douze ans.
- Le principe.que, seules les mères sont aptes à juger les enfants délinquants, trouve pour la première fois son application.
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- Le féminisme en Alsace-Lorraine
- Le Sénat académique de Strasbourg, dans sa séance de clôture de l’année universitaire a pris, en faveur des femmes, une décision extrêmement importante :
- A la rentrée de novembre, les femmes de tout âge seront admises à suivre les cours de l’Université même ceux de droit et de médecine. Les professeurs pourtant conserveront le droit de refuser l’accès des cours aux femmes qui ne justifieront pas d’une instruction préparatoire suffisante.
- L’Université de Strasbourg bien que magnifiquement installée compte peu d’étudiants, à l’égard des autres universités allemandes — 1.001 élèves, dont 185 Alsaciens-Lorrains. C’était la seule université d’Allemagne d’où les femmes fussent exclues.
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- Les sciences appliquées et les femmes
- Le Conseil municipal de Boulogne a décidé la création d’une Ecole polytechnique où les femmes seront admises. Cette école n’a aucun rapport avec celle d’où sortent nos officiers d’artillerie.
- C’est une école pour l’enseignement des sciences appliquées, où se formeront des femmes capables de diriger les usines et les travaux de construction; fonctions ordinairement confiées aux ingénieurs civils.
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- Un club féminin international à Rome
- Malgré son amour de la tradition, la formaliste Italie vient de faire un pas vers le féminisme. Un Club féminin international s’est ouvert à Rome. Ce club est, toutefois , moins un cercle qu’une salle de conférences recrutée parmi les membres des ligues féministes.
- A Milan, un mouvement analogue se produit. On y forme également un comité de propagande pour la paix où les plus grands noms de noblesse lombarde s’unissent aux noms des plus ardentes féministes.
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- Historique du mouvement pacifique, par Edmond Potonié, avec portrait de l’auteur et avec avant-propos d’Elie Ducommun.
- Dans cette introduction, le distingué secrétaire du Comité permanent du Bureau international de la Paix rappelle qu’Edmond Potonié s’est trouvé, bien jeune encore, dans les rangs de la vaillante phalange qui reproduisit et précisa, vers le milieu de ce siècle, le programme des premiers pionniers de la cause pacifique. Son père, Denis Potonié, comptait au nombre des zélés propagateurs de cette idée , dans l’intimité de Victor Hugo, de Bastiat, de Joseph Garnier, et c’est avec une touchante expression de respect que le fils nous résume Phistoire de cette lutte pour le bien. ,
- « Nous suivons avec lui », poursuit M. Ducommun, « les pénibles, mais glorieuses étapes de la formation successive des Sociétés de la Paix créées dans les vingt premières années de ce siècle par l’initiative des Noah Worcester, des Channing en Amérique, des Bowring, des Sellon en Europe; puis nous initiant aux émotions que lui fait éprouver l’intimité des pacifiques de 1844 à 1849, il fait passer devant nos yeux les traits de lumière qui, partant des premiers Congrès de la Paix, sillonnaient le ciel noir de cette époque. Viennent ensuite les réunions internationales pacifiques de Francfort-s ur-Mein et d’ailleurs, où notre ami commence à jouer un rôle actif et dont il nous retrace les principaux épisodes avec cette vision nette que donne le souvenir des choses vécues. »
- Après avoir pris connaissance de ce livre qui lui rappelait les communs efforts pour combattre le fléau de la guerre, M. Frédéric Passy écrivait à l’auteur une lettre bien touchante par moments. On y lisait : « Il y a eu (il y aurait peut-être encore) bien que le temps ait rapproché bien des hommes autrefois séparés et effacé bien des différences d’opinion , certains points de dissem-
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- blance entre nos programmes ou nos moyens d’action. Mais une chose est certaine : c’est que de tout temps, et avqjit de nous être rencontrés, nous avons professé la même horreur pour la guerre.
- « Dès 1844, dans une brochure publiée en 1846, je parlai de la suppression future de la guerre par le mélange des produits, des idées, des langues et des hommes. En 1856, à propos des inondations de la Loire, je montrai la stupidité de l’humanité, se désolant sous l’atteinte des maux naturels, qu’elle parvient cependant à réduire de plus en plus, et s’appliquant à développer les maux artificiels, à force d’or, de temps et de science, « En 1859, avec Clavel et Molinari, après avoir protesté contre la guerre d’Italie, j’essayai de fonder Y Europe Internationale. Et, depuis, sans interruption, partout où je l’ai pu par la plume ou par la parole, je n’ai cpssé de travailler à la propagande de la paix.
- » Vous avez fait de même. Et, comme moi, malgré l’âge et les deuils, vous êtes encore sur la brèche. Il vous reste des yeux. Je n’en ai plus. Et je ne sais si je réussirai jamais, dans le peu de temps qui me reste, à donner un aperçu historique des travaux auxquels j’ai été particulièrement mêlé. Ce serait désirable et instructif. Une chose tout au moins est certaine : c’est que nous avons beaucoup écrit, beaucoup parlé, beaucoup sacrifié, et que, somme toute, malgré les traverses et les déboires, nous ne l’avons pas fait en vain. Rendons-nous mutuellement ce témoignage sans vanité, comme sans rivalité ; et joignons nos vieilles mains et nos vieilles voix en l’honneur de la Paix? »
- Nous resterons sur cet hommage rendu à l’auteur de Y Historique du mouvement de la paix par l’un des hommes qui ont le plus contribué à la diffusion des idées pacifiques dans la seconde moitié de ce siècle.
- Prix 1 fr. (et 1 fr. 20 franco par la poste) l’exemplaire broché, au Bureau français de la Paix, rue Favard, 6, à Paris, et au Bureau international de la Paix, à Berne. Pour l’envoi franco du volume, s’adresser à E. Poto-
- nié, à Fontenay-sous-Bois, près Paris.
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- Les Congrès ouvriers en France, par M. Léon de Seilhac, librairie Armand Colin et Cie, 5, rue de Méziè-res, à Paris. Prix : 4 francs.
- M. Léon de Seilhac est un des membres les plus actifs et les plus érudits du Musée social et chacune de ses publications enrichit notablement l’histoire documentaire du socialisme théorique et des expérimentations sociales. Il suffit de rappeler le Monde socialiste (groupes et programmes) et la Grève de Carmauæ qui obtinrent le plus légitime succès.
- On ne contestera pas l’à-propos de la publication nouvelle : Les Congrès ouvriers.
- Au moment où la présence d’un membre du parti socialiste au gouvernement amène une fois de plus le parti à préciser la façon dont il entend la conquête des pouvoirs politiques et peut servir de prétexte à une nouvelle scission, il n’est pas sans intérêt de connaître les discussions auxquelles cette question a déjà donné lieu dans les divers Congrès, et les' divisions qu’elle y a provoquées.
- A la vérité, et si l’on considère que l’action parlementaire des élus du parti est subordonnée aux décisions des Congrès, l’histoire du parti socialiste est uniquement celle de ses Congrès.
- Le livre de M. de Seilhac est le résumé des « protocoles », des différents Congrès ouvriers depuis la ruine de 1’ « Association internationale des travailleurs » jusqu’à la fin de 1897.
- Ces <t protocoles » ont souvent été publiés dans des journaux, dont il est impossible de retrouver la collection, ou dans des brochures disparues.
- M. de Seilhac a donc rendu un grand service à ceux qui suivent, avec une sympathie plus ou moins mitigée ou avec une curiosité plus ou moins bienveillante, l’évolution du parti socialiste et aux membres même de ce parti qui trouveront certainement profit à la lecture des débats et des résolutions votées et même des légères critiques qui ponctuent parfois les résumés analytiques qui relient entre eux ces documents, de manière à en faire la vivante histoire du plus vivant des partis.
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- par Hector MALOT
- Ouvrage couronné par l’Académie française
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- Après avoir traversé une petite entrée sombre, elle se trouva dans une grande chambre très claire, tendue d’étoffe de couleur ivoire, semée de papillons aux nuances vives qui voletaient légèrement ; les meubles étaient en érable moucheté, et sur le tapis gris s’enlevaient vigoureusement des gerbes de fleurs des champs : pâquerettes , coquelicots , bleuets, boutons d’or.
- Que cela était frais et joli.
- Elle n’était pas revenue de son émerveillement, et s’amusait encore à enfoncer son pied dans le tapis moelleux qui le repoussait, quand la femme de chambre entra.
- « Bastien m’a dit de me mettre à la disposition de mademoiselle. »
- Une femme de chambre en toilette claire, coiffée d’un bonnet de tulle, aux ordres de celle qui quelques jours avant couchait dans une hutte, sur un lit de roseaux, au milieu d’un marais, avec les rats et les grenouilles ! il lui fallut un certain temps pour se reconnaître.
- « Je vous remercie, dit-elle enfin, mais je n’ai besoin de rien... il me semble.
- — Si mademoiselle veut bien, je vais toujours lui montrer son appartement. »
- Ce qu’elle appelait « montrer l’appartement », c’était ouvrir les portes d’une armoire à glace et d’un placard , aiusi que les tiroirs d’une table de toilette, tout remplis de brosses, de ciseaux, de savons et de flacons ; cela fait, elle mit la main sur un bouton posé dans la tenture :
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- « Celui-ci, dit-elle, est pour la sonnerie d’appel ; celui-là pour l’éclairage. »
- Instantanément, la chambre, l’entrée et le cabinet de toilette s’éclairèrent d’une lumière éblouissante qui, instantanément aussi, s’éteignit ; et il sembla à Perrine qu’elle était encore dans les plaines des environs de Paris, quand l’orage l’avait assaillie et que les éclairs fulgurants du ciel entr’ouvert lui montraient son chemin ou le noyaient d’ombre.
- « Quand mademoiselle aura besoin de moi, elle voudra bien me sonner : un coup pour Bastien, deux coups pour moi. »
- Mais ce dont « mademoiselle avait besoin », c’était d’être seule, autant pour passer la visite de sa chambre que pour se ressaisir, ayant été jetée hors d’elle-même par tout ce qui lui était arrivé depuis le matin.
- Que d’événements , que de surprises en quelques heures , et qui lui eût dit le matin quand, sous les menaces de Théodore et de Talouel, elle se voyait en si grand danger, que le vent, au contraire,-allait si favorablement tourner pour elle ! N’y avait-il pas de quoi rire de penser que c’était leur hostilité même qui faisait sa fortune ?
- Mais combien plus encore eût-elle ri si elle avait pu voir la tête du directeur en recevant M. Vulfran au bas de l’escalier des bureaux.
- « Je suppose que cette jeune personne a fait quelque sottise? dit Talouel.
- — Mais non.
- — Pourtant vous vous faites ramener par Félix ?
- — C’est qu’en passant je l’ai déposée au château , afin qu’elle ait le temps de se préparer pour le dîner.
- — Dîner! Je suppose... »
- Il était tellement suffoqué qu’il ne trouva pas tout de suite ce qu’il devait supposer.
- « Je supposé, moi, dit M. Vulfran , que vous ne savez que supposer.
- — ... Je suppose que vous la faites dîner avec vous.
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- — Parfaitement. Depuis longtemps je voulais avoir près de moi quelqu’un d’intelligent, de discret, de fidèle, en qui je pourrais avoir confiance. Justement cette petite fille me paraît réunir ces qualités : intelligente elle l’est, j’en suis sûr; discrète et fidèle elle l’est aussi, j’en ai la preuve. »
- Cela fut dit sans appuyer, mais cependant de façon que Talouel ne pût se méprendre sur le sens de ces paroles.
- « Je la prends donc ; et comme je ne veux pas qu’elle reste exposée à certains dangers , — non pour elle, car j’ai la certitude qu’elle n’y succomberait pas, mais pour les autres, ce qui m'obligerait à me séparer de ces autres... »
- IPappuya sur ces mots :
- «... Quels qu’ils fussent, elle ne me quittera plus; ici elle travaillera dans mon cabinet; pendant le jour elle m’accompagnera, elle mangera à ma table, ce qui rendra moins tristes mes repas qu’elle égayera de son babil, et elle habitera le château. »
- Talouel avait eu le temps de retrouver son calme, et comme il n’était ni dans son caractère, ni dans sa ligne de conduite de faire formellement la plus légère opposition aux idées du patron, il dit :
- « Je suppose qu’elle vous donnera toutes les satisfactions, que très justement, il me semble, vous pouvez attendre d’elle.
- — Je le suppose aussi. »
- Pendant ce temps, Perrine, accoudée au balcon de sa fenêtre, rêvait en regardant la vue qui se déroulait devant elle : les pelouses fleuries du jardin, les usines, le village avec ses maisons et l’église, les prairies , les entailles dont l’eau argentée • miroitait sous les rayons obliques du soleil qui s’abaissait, et vis-à-vis, de l’autre côté, le bouquet de bois où elle s’était assise, le jour de son arrivée, et où dans la brise du soir elle avait entendu passer la douce voix de sa mère qui murmurait : « Je te vois heureuse ».
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- Elle avait pressenti l’avenir la chère maman, et les grandes marguerites, traduisant l’oracle qu’elle leur dictait, avaient aussi dit vrai : heureuse, elle commençait à l’être; et si elle n’avait pas encore réussi tout à fait, ni même beaucoup, au moins devait-elle reconnaître qu’elle était en passe de réussir plus qu’un peu; qu’elle fût patiente, qu’elle sût attendre, et le reste viendrait à son heure. Qui la pressait maintenant? Ni la misère, ni le besoin dans ce château où elle était entrée si vite.
- Quand le sifflet des usines annonça la sortie, elle était encore à son balcon planant dans sa rêverie, et ce furent ses coups stridents qui la ramenèrent de l’avenir dans la réalité présente. Alors du haut de l’observatoire d’où elle dominait les rues du village et les routes blanches à travers les prairies vertes et les champs jaunes , elle vit se répandre la fourmilière noire des ouvriers, qui grouillant d’abord en un gros amas compact, ne tarda pas à se diviser en plusieurs courants, à se morceler à l’infini, et à ne former bientôt plus que des petits groupes qui eux-mêmes s’évanouirent promptement; la cloche du concierge sonna et la voiture de M. Vulfran monta l’allée circulaire au pas tranquille du vieux Coco.
- Cependant elle ne quitta pas encore sa chambre, mais comme il le lui avait recommandé, elle fit sa toilette, en se livrant à une véritable débauche d’eau de Cologne aussi bien que de savon, — d’un bon savon onctueux, mousseux, tout parfumé de fines odeurs, — et ce fut seulement quand la pendule placée sur sa cheminée sonna huit heures qu’elle descendit.
- Elle se' demandait comment elle trouverait la salle à manger, mais elle n’eut pas à la chercher, un domestique en habit noir, qui se tenait dans le hall, la conduisit. Presque aussitôt M. Vulfran entra; personne ne le conduisait; elle remarqua qu’il suivait un chemin en coutil posé sur le tapis, ce qui permettait à ses pieds de le guider et de remplacer ses yeux; une corbeille
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- d’orchidées, au parfum suave, occupait le milieu de la table, couverte d’une lourde argenterie ciselée et de cristaux taillés dont les facettes reflétaient les 'éclairs de la lumière électrique qui tombait du lusflre.
- Un moment elle se tint debout derrière sa chaise, ne sachant trop ce qu'elle devait faire ; heureusement M. Yulfran lui vint en aide :
- « Assieds-toi. »
- Aussitôt le service commença, et le domestique qui l’avait amenée posa une assiette de potage devant elle, tandis que Bastien en apportait une autre à son maître, celle-là pleine jusqu’au bord.
- Elle eût dîné seule avec M. Vulfran qu’elle se fût trouvée à son aise; mais sous les regards curieux, quoique dignes, des deux valets de chambre qu’elle sentait ramassés sur elle, pour voir sans doute comment mangeait une petite bête de son espèce, elle se sentait intimidée, et cet examen n’était pas sans la gêner un peu dans ses mouvements.
- Cependant elle eut la chance de ne pas commettre de maladresse.
- « Depuis ma maladie, dit M. Vulfran, j’ai l’habitude de manger deux soupes, ce qui est plus commode pour moi, mais tu n’es pas tenue , toi, qui vois clair, d’en faire autant.
- — J’ai été si longtemps privée de soupe, que. j’en mangerais bien deux fois aussi. »
- Mais ce ne fut pas une assiette du même potage qu’on leur servit, ce fut une nouvelle soupe, aux choux celle-là, avec des carottes et des pommes de terre, aussi simple que celle d’un paysan.
- Au reste, le dîner garda en tout, excepté pour le dessert, cette simplicité , se composant d’un gigot avec des petits pois et d’une salade ; mais pour le dessert il comprenait quatre assiettes à pied avec des gâteaux et quatre compotiers chargés de fruits admirables, dignes, par leur grosseur et leur beauté, des fleurs du surtout.
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- « Demain tu iras, si tu le veux, visiter les serres qui ont produit ces fruits » , dit M. Yulfran.
- Elle avait commencé par se servir discrètement quelques cerises, mais M. Vulfran voulut qu’elle prit aussi des abricots, des pêches et du raisin.
- «A ton âge, j’aurais mangé tous les fruits qui sont sur la table... si on me les avait offerts. »
- Alors Bastien , bien disposé par cette parole, voulut mettre sur l’assiette « de cette petite bête » , comme il l’eût fait pour un singe savant, un abricot et une pêche qu’il choisit avec la compétence d’un connaisseur, quittant pour cela la place qu’il occupait derrière la chaise de M. Vulfran.
- Malgré les fruits, Perrine fut bien aise de voir le dîner prendre fin ; plus l’épreuve serait courte, mieux cela vaudrait : le lendemain, la curiosité satisfaite des domestiques la laisserait tranquille sans doute.
- « Maintenant tu es libre jusqu’à demain matin, dit M. Vulfran en se levant de table, tu peux te promener dans le jardin au clair de la lune, lire dans la bibliothèque, ou emporter un livre dans ta chambre. »
- Elle était embarrassée, se demandant si elle ne devait pas proposer à M. Vulfran de se tenir à sa disposition. Comme elle restait hésitante, elle vit Bastien lui faire des signes silencieux que tout d’abord elle ne comprit pas : de la main gauche il paraissait tenir un livre qu’il feuilletait de la droite, puis, s’interrompant, il montrait M. Vulfran en remuant les lèvres avec une physionomie animée. Tout à coup elle crut qu’il lui expliquait qu’elle devait demander à M. Vulfran de lui faire la lecture ; mais comme elle avait déjà eu cette idée, elle eut peur de traduire la sienne plutôt que celle de Bastien ; cependant elle se risqua :
- « Mais, n’avez-vous pas besoin de moi, monsieur ? Ne voulez-vous pas que je vous fasse la lecture ? »
- Elle eut la satisfaction de voir Bastien l’applaudir par de grands mouvements de tête : elle avait deviné, c’était bien cela qu’elle devait dire.
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- « Il convient que quand on travaille, on ait ses heures de liberté, réponditM. Yulfran.
- — Je vous assure que je ne suis pas fatiguée du tout.
- Alors, dit-il, suis-moi dans mon cabinet; »
- C’était une vaste pièce sombre, qu’un vestibule séparait de la salle à manger, et à laquelle conduisait un chemin en toile qui permettait à M. Vulfran de marcher franchement, puisqu'il ne pouvait s’égarer et qu’il avait dans la tête comme dans les jambes le juste sentiment des distances.
- Perrine s’était demandé plus d’une fois à quoi M. Yulfran passait son temps lorsqu’il était seul, puisqu’il ne pouvait pas lire ; mais cette pièce , lorsqu’il eut pressé un bouton d’éclairage, ne répondit rien à cette question ; pour meubles, une grande table chargée de papiers , des cartonniers, des sièges, et c’était tout ; devant une fenêtre un grand fauteuil voltaire, mais sans rien autour. Cependant l’usure de la tapisserie qui le recouvrait semblait indiquer que M. Vulfran devait y rester assis pendant de longues heures, en face du ciel , dont il ne voyait même pas les nuages.
- « Que me lirais-tu bien ? » demanda-t-il.
- Des journaux étaient sur la table enveloppés de leurs bandes multicolores.
- « Un journal, si vous voulez.
- — Moins on donne de temps aux journaux, mieux cela vaut. »
- Elle n’avait rien à répondre, n’ayant dit cela que pour proposer quelque chose.
- «Aimes-tu les livres de voyage? demanda-t-il.
- — Oui. monsieur.
- — Moi aussi ; ils amusent l’esprit en le faisant travailler. »
- Puis , comme s’il se parlait à lui-même, sans qu’elle fût là pour l’entendre :
- « Sortir de soi, vivre d’autres vies que la sienne. »
- Mais, après un moment de silence, revenant à elle.
- « Allons dans la bibliothèque » , dit-il.
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- Elle communiquait avec le cabinet, il n’eut qu’une porte à ouvrir et, pour l’éclairer, qu’un bouton à pousser; mais comme une seule lampe s’alluma, la grande salle aux armoires de bois noir resta dans l’ombre.
- « Connais-tu le Tour du Monde? demanda-t-il.
- — Non, monsieur.
- — Eh bien, nous trouverons dans la table alphabétique des indications qui nous guideront. »
- Il la conduisit à l’armoire qui contenait cette table, et lui dit de la chercher, ce qui demanda un certain temps ; à la fin cependant elle mit la main dessus.
- « Que dois-je chercher ? dit-elle.
- — A l’I, le mot Inde. »
- Ainsi il suivait toujours sa pensée, et n'avait nullement l’idée de vivre la vie des autres comme il avait semblé en exprimer le désir, car ce qu’il voulait certainement , c’était vivre celle de son fils, en lisant la description des pays où il le faisait rechercher.
- « Que vois-tu ? dit.
- — UInde des Rajahs, voyage dans les royaumes de l’Inde centrale et dans la présidence du Bengale, 18718, 209 à 288.
- — Cela veut dire que dans le deuxième volume de 1871, à la page 209, nous trouverons le commencement de ce voyage; prends ce volume et rentrons dans mon cabinet. »
- Mais quand elle eut atteint ce volume sur une planche basse, au lieu de se relever, elle resta à regarder un portrait placé au-dessus de la cheminée, que ses yeux, qui peu à peu étaient habitués à la demi-obscurité , venaient d’apercevoir.
- « Qu’as-tu ? » demanda-t-il.
- Franchement elle répondit, mais d’une voix émue :
- «Je regarde le portrait placé au dessus de la cheminée.
- — C’est celui de mon fils à vingt ans, mais tu dois bien mal le voir, je vais l’éclairer. »
- Allant à la boiserie, il pressa un bouton, et un foyer
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- de petites lampes placé au haut du cadre et en avant du portrait l’inonda de lumière.
- Perrine, qui s’était relevée pour se rapprocher de quelques pas, poussa un cri et laissa tomber le volume du Tour du Monde.
- « Qu’as-tu donc? » dit-il.
- Mais elle ne pensa pas à répondre, et resta les yeux attachés sur le jeune homme blond, vêtu d’un costume de chasse en velours vert, coiffé d’une casquette haute à large visière, appuyé d’une main sur un fusil et de l’autre flattant la tête d’un épagneul noir, qui venait de jaillir du mur comme une apparition vivante. Elle était frémissante de la tête aux pieds, et un flot de larmes coulait sur son visage , sans qu’elle eût l’idée de les retenir, emportée, abîmée dans sa contemplation.
- Ce furent ces larmes qui, dans le silence qu’elle gardait, trahirent son émoi.
- « Pourquoi pleures-tu? »
- Il fallait qu’elle répondît ; par un effort suprême elle tâcha de se rendre maîtresse de ses paroles, mais en les entendant elle sentit toute leur incohérence :
- « C’est ce portrait... votre fils... vous son père.. - »
- Il resta un moment* ne comprenant pas, attendant , puis avec un accent que la compassion attendrissait :
- « Et tu as pensé au tien ?
- — Oui. monsieur..., oui, monsieur.
- — Pauvre petite ! »
- XXXIII
- Quelle surprise le lendemain matin, quand, en entrant dans le cabinet de leur oncle pour le dépouillement du courrier, les deux neveux, toujours en retard, virent Perrine installée à sa table comme si elle ne devait pas en démarrer !
- (A suivre.)
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nimes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE COMPLÈTE
- de J.B.-André GODIN (D
- Glorification du Travail. Emancipation des Travailleurs.
- XXIV
- Statuts de la Société de colonisation au Texas. — Signature du pacte social, 26 septembre 1854.
- Les statuts de la Société de colonisation Européo-Américaine au Texas, dressés par V. Considérant, comprennent 87 articles classés sous 20 titres dont voici les en-têtes :
- Titre I (articles 1 à 7) : Nature et objet de la Société ; sa dénomination, sa raison, sa durée, son siège.
- Titre II (articles 8 à 30) : Capital social ; actions à dividendes, actions à prime ; émissions, versements, intérêts et autres droits financiers.
- Titre III (article 31) : Constitution de la Société.
- Titre IV (article 32) : Augmentation du capital social.
- Titre V (article 33) : Des obligations.
- Titre VI (articles 34 à 36) : Livres, inventaires, constatation annuelle des produits et des plus-values.
- Titre VII (articles 37 à 46) : Répartition des plus-values , dividendes.
- Titre VIII (articles 47 à 52) : Remboursement des actions à dividendes, paiement des titres de plus-value; paiement de toutes les plus-values de la seconde classe et distribution du reliquat de Lavoir social.
- Titre IX (articles 53, 54) : Fonds de réserve.
- (1) Lire le Devoir depuis le mois de mars 1891, tome 15, page 129.
- 1
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- Titre X (article 55) : Fonds de roulement.
- Titre XI (article 56) : Fonds de secours.
- Titre XII (articles 57 à 59) : Récapitulatif de la distribution des produits liquides des ventes.
- Titre XIII (articles 60 à 66) : Gérance, ses fonctions, ses droits.
- Titre XIV (articles 67 à 68) : Agence exécutive au Texas, ses lonctions.
- Titre XV (articles 69 à 72) : Conseil de surveillance ; nominations, délibérations, attributions.
- Titre XVI (articles 73 à 78) : Assemblée générale des actionnaires, convocation , formation , attributions , délibérations.
- Titre XVII (article 79) : Modifications aux présents statuts.
- Titre XVIII (articles 80 à 83) : Dissolution, liquidation , prolongation.
- Titre XIX (article 84) : Contestations.
- Titre XX (articles 85 à 87) : Dispositions transitoires.
- Le système financier occupe à lui seul la moitié des statuts. Nous en indiquerons l’esprit général, en empruntant à son auteur Victor Considérant quelques-unes des explications complémentaires qu’il publia dans deux brochures (1) dont une déjà citée par nous (2).
- « La Société » dit V. Considérant, (Au Texas, 4me partie, Complément, page 36), n’est pas destinée à créer des produits proprement dits, mais des plus-values.
- « Ceci résulte de son objet même. Simple agence de colonisation ; ayant pour fonction de faire les affaires des colons antérieurement à leur arrivée sur les lieux et de les y recevoir; ne devant leur y continuer ses
- (1) 1° Au Texas, 4e partie, Complément. Bruxelles et Paris , 4854. — 2° A u Texas, Appendice. Bruxelles, janvier 1855.
- (2) Chap. XXIIIe, p. 577, Devoir d’octobre dernier,
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- services qu’autant qu’on le désirera et sans les imposer , elle ne saurait entreprendre, en fait d’exploitation, que des opérations à caractère transitoire.
- « Généralement donc ses bénéfices ne seront pas des produits proprement dits. Ils résulteront des plus-values amenées par le croît du prix de ses terres, dû lui-même au peuplement du pays tout entier et plus particulièrement à l’augmentation de la population immigrante sur ses domaines.
- « En d’autres termes, l’industrie principale de la Société en tant qu’affaire, consiste dans la production de plus-values territoriales.
- « Ceci posé, il est évident que ces plus-values se manifesteront dès les débuts des opérations, et il est certain d’ailleurs qu’elles pourront avoir atteint déjà des valeurs considérables avant qu’il soit possible ou convenable de les réaliser en espèces.
- « Or, je dis qu’une telle situation appelle et exige un règlement particulier des intérêts et une nouvelle innovation sur les procédés des affaires ordinaires.
- « Dans celles-ci, il est de règle qu’on ne répartit que des bénéfices réalisés, formellement réalisés en espèces. — Hé bien ! dût la routine se cabrer, crier à la violation des principes les plus sacrés,... nous procéderons d’une toute autre manière : nous répartirons nos plus-values à mesure qu’elles se produiront dans l’avoir social, sans attendre et toujours même avant qu’elles soient réalisées en espèces...
- « Pourquoi ? — Parce que nous voulons les conditions vraies de la justice et de l’ordre..., et je soutiens que le procédé que nous introduisons dans la pratique, est parfaitemeut fondé en bon esprit pratique et imposé par la raison dans l’espèce.
- « La Société va acquérir de vastes terres, très-belles
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- et très-riches sans doute, mais dont la valeur, désertes qu’elles sont encore, est, au début, fort peu de chose.
- « Qu’est-ce qui donnera à ces terres des valeurs indéfiniment croissantes? — La population que la Société y portera.
- « La colonisation et le peuplement du pays, tels sont les éléments des plus-values ultérieures.
- « Et à qui ces plus-values doivent-elles être attribuées ? Je ne crois pas me tromper en disant que c’est à ceux à qui elles appartiennent, c’est-à-dire aux capitaux et aux personnes qui, par leur concours, les auront créées.
- « Donc, il faudrait, en justice absolue, que ces plus-values progressives, produites à chaque pas de la colonisation fussent réglées chaque jour, et chaque jour distribuées aux ayant-droits.
- « Or, pour plusieurs raisons faciles à comprendre, ces plus-values ne sauraient être réalisées en espèces, à mesure qu’elles se créeront. Les premières campagnes, qui auront une influence décisive sur l’avenir de la colonie, seront très-peu productives en rentrées d’espèces.
- « Au lieu de demander de l’argent à ses colons, la Société aura bien plutôt alors, dans son propre intérêt aussi bien que dans le leur, des crédits à leur faire. Elle ne se pressera point d’escompter à vil prix ses terres et ses richesses. Elle attendra qu’on puisse lui payer les terres préparées et cédées ; elle préparera ou gardera, sans les gaspiller en ventes inopportunes, les autres en réserve. Elle est faite pour cela, c’est sa double fonction.
- « Il est donc dans la nature des choses que les premières campagnes, décisives pour l’avenir, créent des plus-values considérables de l’avoir social, et n’amènent, en espèces, que des rentrées insignifiantes.
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- « Or, allons-nous laisser le partage de ces plus-values à la confusion, au hasard ? les attribuer aussi bien à ceux qui n’y auront pas concouru qu’à ceux qui, seuls, les auront créés? C’est précisément ce qui résulterait des dispositions ordinaires. Toutes ces plus-values s’accumuleraient les unes sur les autres en un tas, et au bout de plusieurs campagnes, au jour, où commenceraient les réalisations, les derniers venus, les capitaux entrés la veille dans la Société, quand les époques difficiles seraient passées, quand le succès serait décidé, quand l’avoir social primitif aurait acquis déjà une plus-value énorme bien que, jusque-là, il n’ait pas encore été réalisé et distribué peut-être un maravédis aux premiers actionnaires, ces derniers venus, dis-je, prendraient au tas commun les mêmes parts que les premiers ! Ce ne serait pas juste du tout. Ce communisme ne nous va pas. Ceux qui voudront dans la colonie, faire du communisme, en feront â leur convenance et à leur compte. Nous entendons faire ici, nous, de l’association, dest-à-dire agir d’ensemble et donner à chacun la part que son concours particulier aura créée dans la valeur d’ensemble....
- P. 40.... « A la fin de la première campagne, les actionnaires constatent la valeur actuelle de leur avoir ; si la campagne a été bonne, si la colonisation a bien marché, la valeur de leur acquisition peut en être déjà considérablement augmentée , et les capitaux, qui viennent la seconde année, ne s’associent plus au capital de rémission primitive, mais bien à ce capital augmenté de la plus-value constatée de la campagne. C’est aux capitaux nouveaux qui sont libres de se refuser, de juger si l’estimation des premiers n’est pas trop haute, et de voir s’il leur convient d’entrer dans l’afiaire aux conditions qui leur sont offertes.,. *,
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- « Les capitaux, désormais associés, de la première et de la seconde année, font à ceux de la troisième des conditions du môme ordre ; et ainsi de suite tant qu’on appelle à l’association de nouveaux capitaux.
- « Voilà notre principe. Il en résulte que le capital social se forme non seulement par l’émission des actions et l’entrée des espèces monétaires , mais encore par le développement de la colonisation et l’accroissement des valeurs territoriales que celle-ci entraîne.
- « N’étant, toutefois, ni novateurs par fantaisie, ni révolutionnaires par partie de plaisir, nous nous portons de nous-mêmes aux transactions quand nous les jugeons bonnes et utiles, et nous trouvons convenable de ne pas appliquer ici le principe dans toute sa rigueur.
- « Nos statuts disposent, en effet, que les plus-values, constatées chaque années par des procédés réguliers, seront distribuées aux ayant-droits au moyen de titres distincts des Actions ; qu’elles ne feront pas partie du capital social proprement dit ; ne porteront pas d’intérêt; ne pourront être payées qu’après le remboursement intégral du capital social, et ne seront définitivement assimilées aux Actions qu’après le remboursement de celles-ci. Alors et quand leur propre paiement à elles-mêmes aura été aussi effectué les deux sortes de titres (Action de capital et Titres de plus-values) ne seront plus les uns et les autres que des titres de parts, de véritables actions de jouissance....
- P. 43. « La constatation et la distribution annuelle des plus-values permet, ainsi que je viens de le dire, d’intéresser à la propriété générale et à la bonne gestion de l’entreprise, les travailleurs et les fonctionnaires qu’elle emploie sur tous les points. C’est l’union , la solidarité des deux grands éléments de l’oeuvre, le capital et le travail. »
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- Touchant cc même système financier, il dit encore (Au Texas, Appendice, p. 5) :
- « Quelques personnes... se sont demandé si la Société ne vendrait pas trop cher aux colons, si le capital n’exploiterait pas le travail. Un de nos amis , même, qui a le projet de lever dans sa localité une certaine masse de colons cultivateurs et de venir â leur tête fonder un établissement dans la colonie, aurait désiré que la Société s’engageât par avance à livrer ses terres aux colons à meilleur marché qu’elles ne lui eussent coûtées à elle-même, du moins, s’il ne disait pas cela en propres termes, m’a-t-il paru qu’il ne s’en fallait guère.
- « Ceci me rappelle une conversation que j’ai eue à mon retour du Texas , la veille ou l’avant-veille de mon départ de la Nouvelle-Orléans. Je me trouvais avec une vingtaine de compatriotes , parmi lesquels plusieurs communistes qui, pour avoir abandonné M. Cabet et l’Icarie, n’en étaient pas moins restés théoriquement fidèles aux principes anti-propriétaires de leur doctrine.
- <t Mes interlocuteurs écoutaient avec intérêt ce que je leur racontais du Texas et des projets que j’allais porter en Europe. L’un d’eux, cependant, appartenant au petit groupe communiste, me tint à‘peu près ce langage : — « Tout cela est fort bien , et pour ma part je serais très disposé à me joindre à votre colonie ; mais où cela mènera-t-il ? Vous autres, phalanstériens , vous êtes toujours des amis du Capital. Vous allez encore ici, j’en suis sûr, reconnaître des droits au Capital, lui payer des intérêts, lui faire des parts! autant vaut, alors, rester dans la Société actuelle. » Cette allocution fut applaudie de plusieurs et les autres attendaient la réponse.
- « Pensez-vous, dis-je, que nous puissions nous procurer des terres, des bestiaux, des instruments, des appro-
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- visionnements de toutes sortes, en un mot tout ce qui sera necessaire à une grande colonisation, sans argent ?
- « Je ne dis pas cela.
- « Il nous faudra donc avoir de cet affreux Capital, et même en avoir en quantité proportionnelle à l’échelle sur laquelle nous voudrons agir.
- « Sans doute !
- « Vous ne repoussez donc pas absolument le Capital, vous ne le repoussez pas en principe et par haine pour lui-même.
- « Non, seulement, je ne veux pas qu’on lui paye des intérêts, des parts, etc., pour rétablir l’aristocratie.
- « Très bien ! fis-je, cela me va parfaitement, j’y donne les deux mains ; seulement, c’est vous qui vous chargerez de trouver, à ces conditions, le Capital de l’entreprise. Moi, je n'en aurais pas le talent. Faites-nous venir, à ce prix, l’argent nécessaire à la fondation ; tout sera dit, et d'ores et déjà nous sommes d’accord.
- « Mon interlocuteur ne parut pas bien convaincu que la chose fût facile, et je quittai la Nouvelle-Orléans avec la résolution bien arrêtée de ne pas marchander la part du Capital et de lui offrir même de très belles chances pour l’engager à venir au Texas, — tout disposé cependant à accepter celui qui voudrait s’enrôler pour rien dans l’entreprise.
- « En vérité, nous n’avons pas, je pense, nous autres phalanstériens, à disputer ni même à discuter ici. Que, dans l’insolidarité et l’anarchie industrielle du milieu civilisé, le Capital se montre généralement despote, exploiteur, oppresseur, égorgeur, tout ce que l’on voudra, ce n’est pas nous qui le contesterons , nous n’avons pas failli à la tâche d’étudier ses faits et gestes et dé chanter ses exploits ; mais, pour avoir signalé les abus du despotisme du Capital, nous n’avons jamais déclaré la guerre au Capital en lui-même.
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- « Le Capital est pour nous du Travail accompli, accumulé, du Travail économisé et nous avons toujours visé, non pas à le sacrifier au Travail, mais à réconcilier, en les associant, ces deux éléments essentiels de la production.
- « Au reste, le champ de notre Colonisation une fois ouvert, il y aura place, je le répète, pour toutes les expérimentations, pour toutes les entreprises et toutes les doctrines. Ceux qui voudront faire du communisme en feront là, librement, entre eux, et à leurs risques et périls. Mais, nous avons d’abord à ouvrir ce champ, et, pour cela faire, je doute fort que la mise du Capital à la portion congrue fût un bon procédé pratique. Je ne le recommanderais à personne en pareille circonstance. On est libre d’en essayer.
- « Pour moi, je n’y vais pas par quatre chemins et voici carrément mon opinion.
- « Je dis d’abord, conformément à nos principes les plus élémentaires, que les Produits communs d’une association appartiennent aux Eléments qui les ont créés.
- € Qu’en général, la Production, se fait par le concours du Capital, du Travail et du Talent, et que, conséquemment, la Répartition juste et vraie est celle qui reconnaît, dans le Produit total, à chacun de ces Eléments, la part même que chacun d’eux y a engendrée. »
- Il serait trop long de reproduire in-extenso les statuts de la Société de colonisation au Texas, nombre d’arti clés, du reste, n’ont pas eu à être appliqués. Nous nous bornerons donc à donner ceux qui se rattachent aux faits mêmes que nous avons à raconter.
- L’article 1er fixait que la Société était en commandite par actions, sous le nom de Société de colonisation Europèo-Américaine au Texas. Il désignait les trois
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- premiers gérants dont les noms constituaient la raison sociale avec l’adjonction des mots : et Cie, soit : Bureau, Guillon, Godin et Cie.
- Un des derniers articles (l’art. 80) prescrivait que la Société serait dissoute de plein droit, le 31 Décembre 1875, « à moins que l’assemblée générale des actionnaires n’en ait décidé la prolongation. »
- Au cours de ce récit nous verrons que la Société opéra elle-même sa dissolution, en 1875, par la vente de ses biens et la répartition de l’actif social, quelques mois avant la date fixée par les statuts. Quant au régime de commandite par actions institué en l’article 1er, il ne dura que pendant le premier tiers environ de l’existence de la Société ; celle-ci ayant dû, au nom de ses intérêts vitaux, se transformer en Société incorporée américaine, porter son siège au Texas et y avoir un directeur. La raison sociale primitive : Bureau, Guillon. Godin et Uie disparut alors. Le lecteur le sait déjà. D’autres modifications statutaires résultèrent de ce changement de régime, mais nombre d’articles des statuts primitifs demeurèrent intacts.
- Continuons l’examen de ces premiers statuts :
- Le siège social était fixé (art. 7) à Bruxelles, rue de la Régence , 16, en attendant qu’on jugeât mieux de le transporter ailleurs.
- L’objet spécial de la Société, sa raison, sa durée, étaient définis comme suit :
- « Art. 2. La Société a pour but de réunir les moyens nécessaires à la réalisation du plan de colonisation proposé et décrit dans le livre de M. Y. Considérant, intitulé Au Texas, publié à Paris, en mai 1854, par la Librairie Sociétaire.
- « En conséquence, la Société se constitue comme Agence de colonisation.
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- « Elle a, en Amérique, sur le terrain de ses opérations , une Agence exécutive dont il est parlé au titre XIY.
- « Elle a à Paris une Agence centrale.
- « Elle établit, sur tous les points où elle le juge convenable , des agences particulières destinées à la seconder dans ses opérations et à organiser et diriger Pim-migration.
- « Elle entreprend le transport des colons avec lesquels elle aura traité pour cet objet.
- « Elle se rend , en vue de la revente, mais sans s'interdire des locations temporaires, acquéreur d’immeubles par voie de concessions ou d’achats, les dits immeubles pouvant être situés dans toutes les parties du Texas et même en dehors de cet Etat.
- « Elle fait, soit sur ses terres et en vue de la revente, soit pour le compte des colons , sur des terres qui appartiendraient à ceux-ci, et à titre d’entreprise , les travaux , préparations, constructions, défrichements et opérations agricoles, usines, établissements industriels, etc., propres à faciliter le peuplement et la colonisation.
- « Pour la même fin , et toujours en vue de la revente, elle fait des approvisionnements de denrées, des achats de bestiaux, instruments de travail, etc.
- « Elle peut également faire l’achat et la vente , pour compte de tiers, et moyennant commission, de terres ou de produits indigène i ou exotiques, mais sans avances de sa part.
- « Art. 3. La Colonisation devant se développer librement , par la puissance même des activités individuelles ou collectives qui viendront y concourir, la présente Société ne saurait se proposer de placer ces activités sous la dépendance d’une direction plus ou moins imposée.
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- « En conséquence, elle s’interdit toute exploitation, à titre permanent, pour son propre compte, des terres acquises par elle ou de tout autre branche d’industrie ou de commerce.
- « Mais elle peut s’intéresser, comme commanditaire, ou comme prêteur, dans les établissements individuels ou collectifs , agricoles, industriels, financiers, commerciaux, d’éducation, et généralement dans tous travaux ou entreprises formés ou à former en vue du développement et de la prospérité de la Colonisation.
- <c,Art. 4. Il sera publié par la Gérance, toutes les fois qu’elle le jugera utile, et au moins quatre fois par an, un Bulletin destiné à rendre compte de ses opérations et à donner tous avis et renseignements pouvant intéresser les actionnaires et les personnes qui seraient disposées à concourir à la Colonisation.
- « Art. 5. L’assemblée générale des actionnaires pourra ultérieurement, sur le rapport de la Gérance, convertir la présente Société en Société anonyme ou se rapprochant de la forme anonyme.
- « Art. 60. La Gérance est composée de trois membres ayant chacun la signature sociale...
- « Art. 61. Le mandat des trois gérants ci-dessus nommés expire le jour de la réunion de l’assemblée générale qui suivra le 31 décembre 1860.
- « En cas de cessation de fonctions d’un des premiers gérants, pour une cause quelconque, il est pourvu à son remplacement par les deux autres...
- « Art. 63. La Gérance fait tous les actes de gestion, dirige les opérations et le personnel qui y est affecté, exécute les présents statuts et représente la Société tant activement que passivement dans toutes les circonstances et affaires à survenir.
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- « Elle nomme et révoque son Agent exécutif au Texas, ainsi que les autres agents et employés de tout ordre...
- « Elle fait tenir régulièrement tous les livres et comptes constituant la comptabilité de la Société...
- « Art. 64. La Gérance convoque les assemblées générales...
- « Elle soumet à l’assemblée annuelle les comptes de chaque exercice, l’inventaire social, son rapport sur les opérations de la Société...
- « Art. 66. Toute responsabilité d’un membre de la Gérance sortant par démission, décès, non réélection ou autrement, cessera après l’approbation, par l’Assemblée, des comptes du dernier exercice auquel il aura coopéré...
- « Art. 68. M. V. Considérant accepte les fonctions d’Agent exécutif de la Société et s’engage à servir celle-ci en cette qualité pendant une période comprenant les cinq premiers exercices....
- « Il s’engage, pour toute la durée de son mandat, à investir la Société, et ce sans réserve aucune, de toutes les concessions de terres et avantages quelconques qu’il pourrait obtenir, même à titre personnel, des Etats de l’Amérique du Nord, par suite de sa position comme Fondateur ou comme Agent exécutif.
- « Dès ce jour et par les présents statuts tous pouvoirs lui sont donnés de — au nom et pour le compte de la Société, — recevoir en Amérique le versement des souscriptions, délivrer les titres d’actions, accomplir les formalités d’inscriptions, de transfert, etc., prévues art. 11; opérer les remboursements anticipés, prévus art. 48 ; acquérir, payer, vendre, louer ou affermer meubles et immeubles, en faire apport dans les Sociétés particulières, prêter, commanditer, recevoir paiement et donner
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- quittance, agir en justice, transiger, traiter avec les Etats pour des concessions à quelque titre et condition que ce soit, et, en général, faire en Amérique tous les actes et stipulations qu’y lerait la Gérance elle-même...»
- La Société de colonisation Européo-Américaine au Texas fut constituée à Bruxelles par la signature du contrat, le 26 septembre 1854. Le document fut déposé chez M. Heetweld, notaire, suivant acte du 4 octobre et les formalités légales furent accomplies conformément aux articles 42 et 43 du Code de commerce belge.
- L’article 31 des statuts fixait à cent mille dollars (540.000 fr.) le chiffre des souscriptions nécessaires pour la constitution de la Société. Les lignes suivantes qui terminent le contrat du 26 septembre indiquent comment il fut répondu à cette obligation :
- « Et le même jour, en présence des promesses faites par divers (1), tant en Europe qu’en Amérique, notamment par M. Albert Brisbane qui a autorisé M. V. Considérant à l’inscrire pour vingt mille dollars (100.000 fr.), à titre de première souscription et par M. Godin-Lemaire qui souscrit pour la même somme et au même titre ; les dites promesses couvrant, et au-delà, la somme de cent mille dollars, exigée par l’art. 31 des statuts ci-dessus pour la constitution de la Société, M. V. Considérant a dit se porter fort pour cette dernière somme.
- « En conséquence, la Société est déclarée constituée.
- « Fait à Bruxelles, en quadruple expédition, ce 26 septembre 1854. (Ont signé) V. Considérant, A. Bureau, Ferd. Guillon, Godin. »
- Vve J.-B.-A. Godin, née Moret.
- (A suivre).
- (1) Nous avons vu (Gh. XXIII) que dès la fin de juin précédent, la masse des capitaux- souscrits par divers suffisait, d’après Considérant, pour assurer la fondation.
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- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE
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- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE DE GUISE
- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE
- du 1er Octobre 1899
- Extraits du Procès- Verbal
- Présidence de M., COLIN, Administrateur-Gérant
- Ordre du jour :
- J0 Rapport de M. l’Administrateur-gérant sur la situation morale , industrielle et financière de l’Association.
- 2° Rapport du Conseil de surveillance sur le même sujet.
- 3° Adoption du rapport de la Gérance et de celui du Conseil de surveillance.
- 4° Vote pour ratification de la proposition du conseil de Gérance, d’entretenir le jeune Macaigne Léon à l’école des arts et métiers de Châlons, où il vient d’être admis.
- 5° Election au bulletin secret et à la majorité absolue de 3 commissaires rapporteurs devant former le Conseil de surveillance pour l’exercice 1899-1900.
- 6° Election au bulletin secret et à la majorité absolue de 3 conseillers de Gérance, en remplacement de MM. Carti-gny Jules, Cartigny Léon et Lamoureux Prosper, dont le mandat est expiré, à choisir parmi les auditeurs désignés par le conseil de Gérance et dont les noms suivent, savoir :
- MM. Coutellier Alfred. Degagny Edouard. Dorge Joseph. Hanquet Alfred.
- MM. Lefèvre Julien.
- Rousseaux Narcisse. Valentin Etienne. Walton Louis.
- Sont présents ou représentés 310 associés sur 315 inscrits , ainsi qu’en témoigne la liste de présence annexée au procès-verbal.
- Présents..... ... 250 j
- Représentés....... 60 > 315
- Absents .......... 5 '
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- LE DEVOIR
- Le bureau est composé de :
- M. Colin, Administrateur-gérant, président, et des Conseillers de Gérance, ayant qualité d’associé, savoir :
- Mme Marie Godin, MM. Alizard, Bocheux, Cartigny Jules, Cartigny sLéon , Dirson, Lamoureux Prosper, Lemaire Emile , Piponnier, Quent et Sékutowicz.
- Absents : M. Bailliot et M. Hennequin, représentés.
- M. Bocheux, Secrétaire de l’Assemblée, remplit sa fonction.
- Après l’appel nominal, M. le Président déclare la séance ouverte.
- Il constate que toutes les formalités d’affichage ont été remplies à Guise et à Schaerbeek pour la convocation de l’assemblée.
- L’ordre du jour est abordé.
- lo Rapport de M. T Administrateur-Gérant sur la situation morale, industrielle et financière de la Société.
- M. le Président s’exprime ainsi qu’il suit :
- Mesdames, Messieurs,
- Conformément aux prescriptions des articles 60 et 73 des statuts, j’ai l'honneur de vous soumettre mon rapport sur la situation morale, industrielle et financière de notre Société pour l’exercice écoulé du 1er juillet 1898 au 30 juin 1899.
- Au point de vue moral, la situation continue à être satisfaisante.
- Je constate avec plaisir que le calme nécessaire au bon fonctionnement de nos diverses institutions règne pour le bien de tous.
- Tous les rouages de notre organisation si complexe, ont fonctionné avec régularité et les meilleurs rapports ont existé entre les différents services.
- En général, peu d’écarts se sont produits qui nous ont forcés à sévir, le personnel se soumettant d’autant mieux aux règlements qu’il sait combien leur application n’a qu’un but : la prospérité de l’oeuvre commune.
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- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE 65?
- La question d’instruction et d’éducation de l’enfance, qui se rattache intimement à la situation morale , est toujours l’objet de l’attention et de la sollicitude de votre administration. J’ai eu d’ailleurs la satisfaction, il y a un mois, à l’occasion de la distribution des prix, de vous faire constater la bonne marche et la bonne direction de nos écoles, justifiées par les succès qu’ont remportés, cette année, nos élèves.
- Nos prévisions se sont réalisées, en ce qui concerne le jeune Macaigne Léon, qui est reçu à l’école nationale d’arts et métiers de Cbâlons. Vous aurez une décision à prendre, dans un instant, au sujet de son entretien dans cette école.
- Je renouvelle maintenant mon désir de voir nos professeurs secondés d’une façon plus efficace par les parents , surtout en ce qui touche à l’éducation de leurs enfants. Je le dis à chaque distribution de prix, je le répéterai sans cesse aux habitants du Familistère.
- Cette question se lie, d’ailleurs, avec celle du respect de la propriété. La direction des services du Familistère se plaint toujours des difficultés d’entretien des bâtiments, jardins, locaux et choses d’un usage commun. Peut-être n’est-il pas juste de les imputer aux désordres bien excusables de l'enfance, si l’on songe que les parents sont encore nombreux qui n’ont pas su prendre des habitudes de propreté en rapport avec les nécessités de l’habitation unitaire.
- Nos services de mutualité et notre caisse des pénsions se sont maintenus dans la même situation que l’année dernière. L’exposé financier vous le montrera plus loin.
- Je constate que vos comités des assurances mutuelles ont tenu compte du désir que j’exprimais les années précédentes de les voir utiliser leurs ressources d’une manière plus parcimonieuse et aussi avec plus d’à-propos. Ils m’ont aidé dans la tâche que j'ai entreprise, d’ouvrir le moins possible vos caisses mutuelles et de retraites à ceux que vous qualifiez si bien et que j’appelle les invalides par anticipation.
- 3
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- 658
- LE DEVOIR
- Je rappelle ici avec plaisir que dix anciens ouvriers de l’usine de Guise ont obtenu la médaille d’honneur du ministère du commerce pour longs et loyaux services et que M. Demolon, directeur de nos écoles, a obtenu les palmes académiques.
- Je dois maintenant vous signaler un progrès moral, il est encore peu sensible, mais il existe: nous avons constaté pendant cet exercice une diminution des cas d’ivrognerie et d’absences non autorisées à l’usine de Guise. La cause en est sans doute aux dispositions prises , mais si le résultat est déjà marqué, félicitons-nous et continuons à combattre ce fléau si menaçant pour nos institutions de prévoyance.
- En résumé, la situation morale est toujours bonne dans son ensemble ; n’étaient les quelques nuages signalés ci-dessus, elle serait excellente. Je sais bien qu’il n’y pas de ciel sans nuages, mais je voudrais que ceux-là fussent moins noirs pour n’avoir pas à vous les montrer tous les ans en vous demandant de m’aider à les dissiper.
- J’aborde maintenant la situation commerciale, indus-
- 145.205 fourneaux
- trielle et financière.
- Le total des commandes en fourneaux et appareils de chauffage s’est élevé pendant l’exercice écoulé 1898-1899
- à l’Usine de Guise......à 110.058
- à l’Usine de Schaerbeek (produits français déduits)....................à 35.147
- Pour l’exercice précédent 1897-1898 il avait été de :
- à l’Usine de Guise...... à 108.624
- à l’Usine de Schaerbeek. à 31.276 soit en plus pour l’exercice 1898-99 se décomposant comme suit : à l’Usine de Guise en plus 1.434 à l’Usine de Schaerbeek en pins 3 871
- Le nombre des fourneaux expédiés dans les deux usines a été de :
- 139.900 fourneaux 5.305 fourneaux
- 5.305
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- ASSEMBLEE générale ordinaire
- 659
- à l’Usine de Guise...... 112.361 )
- à l’Usine de Schaerbeek. 34.000 ) i4b*^bl Pour l’exercice 1897-1898 il était de :
- à l’Usine de Guise....... 111.642 ( n .. OA,
- > 144 841
- à l’Usine de Schaerbeek... 33.199 (
- Soit en plus, pour l’exercice 1898-1899,1520 fourneaux. Dans ces chiffres, pour l’usine de Schaerbeek, sont compris les produits français reçus.
- Le chiffre complet d’affaires industrielles se décompose ainsi :
- Usine de Guise (sans les produits livrés à l’usine de Schaerbeek, sans les fontes malléable et mécanique,)
- net................................fr. 3.602.900 06
- Fontes malléable et mécanique, net.. 41.874 50
- Usine de Schaerbeek (y compris les produits venus de Guise), net........ 1.052.466 61
- Total des affaires industrielles.. 4.697,241 17
- Le chiffre net des produits livrés par l’usine de Guise à celle de Schaerbeek,
- est de................................. 83.645 52
- L’exercice précédent 1897-1898, le chiffre net d’affaires industrielles, se décomposait ainsi :
- Usine de Guise (sans les produits livrés à l’usine de Schaerbeek, sans les fontes
- malléable et mécanique).............. 3.594.393 72
- Fontes malléable et mécanique..... . 49.250 85
- Usine de Schaerbeek (y compris les produits venus de Guise)............ 1.013.144 16
- Total................. 4.656 788 73
- Soit en plus pour l’exercice écoulé.... 40.452 44
- Se décomposant comme suit :
- A Guise, en plus...... 1.129 99 ) . _
- A Schaerbeek, en plus 39.322 45 j
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- 660
- LE DEVOIE
- Le montant des ventes dans les services du Familistère s’est élevé cette année :
- Au Familistère de Guise, à............ 897.831 11
- Pour l’exercice 1897-1898, il était de. 949 091 87
- Soit en moins pour l’exercice écoulé.. 51.260 76
- Au Familistère de Scbaerbeek, à....... 42,664 53
- Pour l’exercice 1897-1898, il était de. 41.158 34
- Soit en plus pour l’exercice écoulé.... 1.506 19
- Le produit brut des loyers s’est élevé :
- A Guise, à......... 102 757 10 }
- A Scbaerbeek, à........ 14.668 17 j
- Le chiffre total de nos affaires industrielles , commerciales et locatives, a donc été pendant cet exercice 1898-1899
- de.....................................
- Il avait été pour l’exercice précédent de c’est-à-dire qu’il est resté le même.
- Les bénéfices industriels se sont élevés :
- A l’usine de Guise, à la somme de.... A l’usine de Scbaerbeek, à la somme de Il faut ajouter à ces sommes le reste des bénéfices commerciaux des Familistères , après la répartition de 85 pour cent de ces bénéfices faite comme remise aux acheteurs sur carnets, ainsi que les produits nets locatifs qui se sont élevés ensemble cette année,
- A Guise, à la somme de.... 73.742 09 l A Scbaerbeek, à la somme de 8.888 90 \
- 117.425 27
- 5.755.162 08 5.762.943 88
- 513.125 87 199.620 66
- 82.630 99
- Ce qui donne un total de bénéficps pour l’exercice écoulé 1898-1899, de... 795.377 52
- Ce même total
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- ASSEMBLEE GENERALE ORDINAIRE
- 661
- Les bénéfices obtenus après déduction des amortissements , des frais d’éducation et des différentes charges sociales, s’élèvent cette année à la somme de 506.831 26 Après avoir prélevé sur cette somme l’intérêt à 5 pour cent du capital social, soit 230.000 francs, il reste comme bénéfices nets ou dividendes à partager, la somme de 276.831 francs 26 centimes.
- En dehors de ces bénéfices, il ne faut pas oublier que la répartition des services commerciaux des Familistères , égale à 85 pour cent des bénéfices réalisés dans ces services , et faite comme remise aux acheteurs sur
- carnets, a été :
- Pour Guise, de......................... 100.007 20
- Pour Schaerbeek, de...................... 1.279 26
- Total................. 101.286 46
- ce qui a donné une répartition ou remise de :
- A Guise, 12,15 °/o
- A Schaerbeek, 6 %>
- de l’importance des achats sur carnets.
- Dans le chiffre des affaires industrielles, les articles des séries 12 à 17 , entrent pour une somme nette de :
- A l’usine de Guise................... 387.995 30
- A l’usine de Schaerbeek.............. 73.744 85
- Soit un total de......... 461.740 15
- Ce chiffre était pour l’exercice précédent de 459.000 Vous voyez que, malgré le manque absolu d’hiver, nous sommes arrivés à réaliser le même chiffre d’affaires que dans l’exercice précédent.
- Nous avons employé à l’usine de Guise, pendant l’exercice 1898-1899 des matières d’un prix beaucoup plus élevé que pendant l’exercice précédent et, malheureusement, par suite de l’absence de froids, les appareils de chauffage................................................
- C’est à cette seule cause qu’il faut attribuer la différence des résultats entre les deux exercices,
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- LE DEVOIR
- Nous espérons
- Je vais examiner maintenant la direction des différents services des usines :
- Aux modèles ;
- Nous avons terminé nos différents modèles d’appareils à bon marché et créé plusieurs types nouveaux de foyers et de calorifères hygiéniques.
- Nous avons continué à compléter nos séries d’appareils de bains, d’hygiène et d’assainissement.
- En vue de l’Exposition de 1900, nous travaillons à quelques appareils de luxe.
- En raison des prix élevés qui nous étaient demandés par le comité d’installation de la classe 65 (petite métallurgie) , le conseil de Gérance, à l’unanimité, a décidé de ne pas exposer dans cette classe. Notre exposition principale sera donc dans la classe 74 (chauffage).
- Service commercial.
- Je vous indiquais l’année dernière les efforts faits pour étendre nos affaires d’exportation, nous avons déjà obtenu des résultats sérieux en.........................
- La publicité des années dernières a produit un heureux effet, nos voyageurs sont unanimes à le reconnaître ; le résultat en serait surtout appréciable si nous avions un hiver sérieux.
- Service des ateliers.
- A l’émaillerie, la fabrication s’effectue toujours dans de bonnes conditions, nos émaux sont bien préparés, nous en avons toute satisfaction.
- Au montage, tôlerie, emballage, etc., le travail a été ralenti cette année par la diminution momentanée de la production de la fonderie.
- A la fonderie, le prix des matières premières employées a été beaucoup plus élevé que pendant l’exercice précédent ; la production a été diminuée par suite de la réparation d’une batterie du moulage mécanique.
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- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE
- 663
- Nous pensons..
- Le service de la fabrication et des expéditions fonctionne toujours avec régularité. Pendant Pexercice écoulé, le nombre total des fourneaux fabriqués est égal à celui des fourneaux expédiés, le stock en magasin est donc resté le même qu’il y a deux ans............
- Le service des approvisionnements a éprouvé des difficultés par suite de la hausse exagérée des matières premières; cette hausse, qui s’accentue toujours, nous cause bien des soucis pour l’avenir.
- Les services de comptabilité et de contrôle ont fonctionné avec l’ordre et la régularité nécessaires. Votre conseil de surveillance a pu se convaincre par ses vérifications à Guise et à Schaerbeek, ainsi que par notre inventaire, que tout est fait avec exactitude et sans négligence.
- Matériel et constructions.
- Ce service s’acquitte toujours ponctuellement des travaux d’entretien, de réparations et de constructions et créations nouvelles.
- Pendant cet exercice, les travaux de la voie de raccordement de l’usine à la gare de Guise ont été poussés activement. Vous avez pu remarquer combien le service des ponts et chaussées nous a imposé d’ouvrages dans la traversée de la prairie. L’évaluation de l’avant-projet sera de ce fait dépassée, mais comme je vous le disais à l’assemblée générale du 3 septembre 1898, la question de dépenses dans une chose aussi importante ne peut en arrêter la réalisation.
- Nous espérons que le service par voie ferrée commencera vers le mois de mai prochain, il eût été imprudent de vouloir aller trop vite pour commencer cet hiver-ci.
- Usine de Schaerbeek.
- Les chiffres que je vous ai cités plus haut vous font voir que la situation do cette usine est excellente et que
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- 664
- LE DEVOIR
- sa direction nous donne toute satisfaction. Au point de vue commercial, les difficultés grandissent.
- Nous faisons tous nos efforts pour développer à Schaerbeek nos affaires d’exportation, elles y prennent une grande importance maintenant,.........................
- L’expropriation d'une partie de la propriété par la Société du canal et des installations maritimes de Bruxelles , a été traitée définitivement pour la somme de 185,000 francs, d’accord avec notre#architecte et notre expert. Lajouissance définitive commence en mars 1900; les travaux de reconstruction et de remise en état sont évidemment à notre charge, ils s’effectuent en ce moment.
- Dans notre dernière assemblée générale extraordinaire du 8 mars 1899, je vous ai indiqué quelle suite j’avais donnée à cette affaire ; la maison d’habitation n’a pas été reconstruite ; la remise en état comprend la construction des murs de clôture avec portes d’entrée pour l’usine, pour le familistère et pour le futur raccordement, la construction du bâtiment de la concierge, d’une annexe au bâtiment des bureaux pour les compteurs, cabinets, etc... et d’une halle parallèle à l’ajus-
- tage, qui contiendra les remises, écuries, pompes à incendie, magasin à fourrages, etc... et dont le surplus sera utilisé pour l’agrandissement des ateliers.
- Après ces reconstructions, il nous restera de cette affaire une somme assez importante que nous ne pourrons mieux faire que de passer en réduction du coût de notre raccordement de chemin de fer à Guise, ce qui en diminuera d’autant l’amortissement.
- Le raccordement de l’usine de Schaerbeek à la gare de Schaerbeek par la rue du Ruppel, est encore une fois ajourné ; je vous parle de son établissement depuis plusieurs années, il est même commencé depuis longtemps et une partie du matériel acheté, mais je n’ai pas voulu multiplier les dépenses pendant le même exercice, nousle continuerons un peu plus tard.
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- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE
- 665
- La nouvelle machine à vapeur fonctionne maintenant, ce qui nous a aussitôt permis d’agrandir le polissage et d’ajouter de nouveaux tours qui marchent actuellement.
- La construction d’un four supplémentaire à l’émaillage se fera quand tous les autres travaux seront terminés.
- Je termine ici, Mesdames et Messieurs, la première partie de mon rapport.
- J’adresse aux membres sortants du Conseil de Gérance, MM. Cartigny Jules, Cartigny Léon et Lamou-reux Prosper, mes bien sincères remerciements pour le concours qu’ils nous ont apporté pendant la durée de leur mandat, leurs collègues et moi conserverons de leur séjour parmi nous le meilleur souvenir.
- Je remercie vivement MM. les membres du Conseil de surveillance, dont le mandat est également terminé, et qui ont apporté tant de ponctualité à l’accomplissement de leur mission.
- Nous allons maintenant passer à la deuxième partie du rapport, la partie financière que M. le Secrétaire va vous faire connaître.
- La parole est à M. Bocheux.
- Cette première partie du rapport est accueillie par de vifs applaudissements.
- ------oOOO---
- PERSONNEL DE L’ASSOCIATION
- au 30 juin 1899
- Membres actifs : Associés à Guise.... . 287) n )
- — — à Schaerbeek 29 ! ^ J
- — Sociétaires’ à Guise..... 130; ,ari[ n Ar..
- - - à Schaerbeek 3oi 160 M’091
- — Participants à Guise .... 499; a1k \
- '— — à Schaerbeek 116) °)
- Propriétaires de parts d’épargnes ne prenant plus
- part aux travaux de la Société...................... 502
- Auxiliaires prenant ou ayant pris part aux travaux de la Société....................................... 795
- Total
- 2.388
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-
-
- 666
- LE DEVOIR
- MUTATIONS DU PERSONNEL
- Les mutations qui se sont produites au cours de l’exercice 1898-1899 sont les suivantes :
- ASSOCIÉS
- Nombre existant au commencement de l’exercice 294
- Nommés sur leur demande par l’assemblée générale pendant l’exercice..................... 26
- 320
- A déduire : Décédés.............•....... 3 j
- Démissionnaire.......... .. 1 ( -
- Existant au 1er juillet 1899................. 316
- SOCIÉTAIRES
- Au 1er juillet 1898.......................... 178
- Nommés par le Conseil et l’Administratr-Gérant. 20
- 198
- A déduire : Sociétaires devenus associés ..261
- — partis ou décédés...... 10? 38
- — redevenus participants 2/
- Existant au 1er juillet 1899................ . 160
- PARTICIPANTS
- Au 1er juillet 1898............................. 637
- Nommés par le Conseil et l’Administratr-Gérant 30
- Associé redevenu participant...................... 1
- Sociétaire redevenu participant................... 1
- 669
- A déduire :
- Participants devenus sociétaires........ 20 J
- — redevenus auxiliaires...... 6? 54
- — partis ou décédés. »....... 28/
- Existant au 1er juillet 1899.................. 615
- RETRAITÉS
- Pensionnés décédés pendant Pexercice. 11
- Pensionnés jouissant de la retraite définitive au
- 1er juillet 1899................................. 120
- Pensionnés provisoirement......................... 9
- Total des pensionnés au 1er juillet 1899..... 129
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- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE
- 667
- SITUATION GÉNÉRALE DES ASSURANCES MUTUELLES
- L’assurance des pensions et du nécessaire à la subsistance des familles dans le besoin possédait au 30 juin
- 1898 un certificat d’épargnes de francs. 871.172 »
- Plus la part attributive au travail des
- auxiliaires pour l’exercice 1897-1898... 50.146 »
- Annulation d’épargnes réservées 4.417/ g ^
- Achat de titres d'épargnes..... 1.623 i
- Total..........' 927.358 »
- A déduire :
- Remboursement d’épargnes... francs 117.977 44
- Montant du titre au 30 juin 1899...... 809.380 56
- Il y aura lieu d’ajouter à ce titre l’attribution des auxiliaires pour l’exercice
- 1898-1899........ ................... 30.312 >
- Annulation d’épargnes réservées.,.. 4.969 »
- Ce qui portera la valeur du certificat
- d’épargnes à................... francs 844.661 56
- A retrancher le remboursement qui sera fait comme suite à l’exercice 1898-
- 1899 ..................................... 38.531 >
- La valeur du certificat d'épargnes es
- donc de................................
- Le solde créditeur du compte courant de l’assurance des pensions s’élevait
- à.................. francs 463.411 04
- La répartition va y ajouter le solde des intérêts et dividende revenant au certificat d’épargnes........ 22.635 »
- Le remboursement d’épargnes de l’exercice 1898-1899 est de............... 38.531 »
- Cette assurance possède donc un capital de ............ ..................
- 806.130 56
- 524.577 04
- 1 330.707 60
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-
- 668
- LE DEVOIR
- RECETTES ET DEPENSES DE L’ASSURANCE DES PENSIONS ET DU NÉCESSAIRE, PENDANT L’EXERCICE ÉCOULÉ.
- Les recettes de cette assurance ont été :
- Subvention de la Société équivalente à 2 p. o/o des salaires ou appointements
- de l’exercice.. ....................... 49-094 98
- Supplément de subvention équivalente
- à 1 p. %• ..................... 24 547 60
- Intérêts et dividende du titre de l’assurance pour l’exercice 1898-1899........ 42.869 40
- Intérêts sur sommes disponibles, Conseil de gérance et de surveillance..... 5.039 66
- Intérêts du compte courant de l’assurance ................................. 9.273 52
- Rentrées diverses....................* 1.430 40
- Total des recettes..... 132.255 56
- Le montant des dépenses est de....... 137.434 75
- Excédent des dépenses sur les recettes 5.179 19
- ASSURANCE MUTUELLE CONTRE LA MALADIE à Guise. — Section des Hommes.
- En caisse au 30 juin 1898................... 5.739 67
- Recettes de l’exercice 1898-1899........... 36.748 28
- Total...................... 42.487 95
- Dépenses de l’exercice. ................... 31.363 15
- Solde créditeur au 30 juin 1899............ 11.124 80
- Excédent des recettes sur les dépenses 5.385 13
- à Guise. — Section des Dames.
- En caisse au 30 juin 1898............. 12.896 24
- Recettes de l’exercice 1898-1899...... 8.074 50
- Total.............. 20.970 74
- Dépenses de l’exercice................ 8.802 15
- Solde créditeur au 30 juin 1899...... 12.168 59
- Excédent des dépenses sur les recettes _________727 65
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- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE 669
- Usine de Schaerbeek.
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE.
- En caisse au 30 juin 1898 ................ 2.196 50
- Recettes de l'exercice 1898-1899.. .. 7.889 54
- Total............. 10.086 04
- Dépenses de l’exercice........... 6.877 39
- Solde créditeur au 30 juin 1899.. 3.208 65
- Excédent des recettes sur les dépenses 1.012 15
- ASSURANCE SPECIALE A LA PHARMACIE
- A Guise
- En caisse au 30 juin 1898........ 1.254 72
- Recettes de l’exercice 1898-1899..... 9.031 02
- Total............. 10.285 74
- Dépenses de l’exercice.................... 8.744 80
- Solde créditeur au 30 juin 1899.... ^ 1.540 94
- Excédent des recettes sur les dépenses 286 22
- A Schaerbeek
- Recettes de l’exercice 1898-1899.. .. 2.776 61
- Dépenses — — ..... 3.148 99
- Excédent des dépenses sur les recettes 372.38
- Couvert par une subvention de l’Association.............................. 372 38
- ASSURANCES REUNIES
- Le montant général des recettes des
- assurances est de.................... 196.775 51
- Celui des dépenses est de.....*.... 196.371 23
- Excédent des recettes sur les dépenses 404 28
- RÉSUMÉ GÉNÉRAL DES ASSURANCES
- Les 196.371 fr. 23 de dépenses des assurances se décomposent ainsi :
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Payé aux malades pendant l’exercice 1898-1899 :
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-
-
- 670
- LE DEVOIR
- à Guise. — Section des Hommes.
- Pour 15.294 journées de maladie à
- 714 malades............................ 27.993 10
- à Guise. — Section des Dames.
- Pour 7.180 journées de maladie à 246 malades................................ 5.832 »
- à Schaerbeek. — Section untque. Pour 2405 journées de maladie à 201 malades...............................
- POUR LES SECTIONS REUNIES. — FRAIS DE PHARMACIE.
- A Guise................... 8.744 80 (
- A Schaerbeek............ 3.148 99 j
- PAYÉ AUX MÉDECINS
- A Guise pour la caisse d’assurances con-1 tre la maladie 5.852 50[
- A Schaerbeek » » 1.694 »)
- Divers à Guise............ 487 70 j
- Divers à Schaerbeek....... » »j
- 5.183 39
- 11.893 79
- 7.546 50 487 70
- ASSURANCE DES PENSIONS ET DU NÉCESSAIRE.
- Payé à 128 pensionnés dont 41 au
- Familistère et 87 au dehors. à3 pensionnésàSchaerbeek à 25 retraités provisoirement y compris 15 malades
- depuis plus d’un an. ......
- à 48 familles pour le nécessaire à la subsistance à Guise à 3 familles pour le nécessaire à la subsistance à Schaerbeek ....... ............
- à 57 familles à titre d’allocations temporaires à Guise.
- Aux réservistes ........
- Aux médecins, sages-lem-mes, pour la caisse des pensions à Guise et à Schaerbeek
- A l’hospice de Guise....
- Appointements du Secrétaire .....................
- Frais divers............
- Total
- 91.153 95 1.806 75
- 12 860 90 14.937 35i
- 860 97 137.434 75
- 7.472 75 1.131 »
- 2.321 »
- 1.216 65
- 1.810 »
- 1.863 43
- 196.37123
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- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE 671
- DÉPENSES POUR FRAIS D’ÉDUCATION ET D’INSTRUCTION
- Nourricerie (enfants au berceau).... 5.667 10
- ' Ecoles maternelles, première année,
- pouponnât............................. 1.560 54
- Ecoles maternelles et enfantines, 3
- classes..................................... 4.795 44
- Ecoles primaires, 6 classes........ 19,. 127 41
- Ecoles de Schaerbeek............... 4.854 »
- Total................. 36.004 49
- Ces dépenses se décomposent ainsi :
- Appointements et salaires 28 678 38)
- Frais de nourriture et > 36.004 49
- fournitures scolaires..,... 7.326 11*
- RÉSUMÉ DES DÉPENSES CONSACRÉES A LA MUTUALITÉ.
- Subventions aux malades à Guise.. .. 48.910 10
- » » àSchaerbeek 10.026 38
- Pensions aux j définitifs... 92.960 70) _ ™ ef)
- retraités j provisoires. 12.860 90j Pensions temporaires et secours aux
- familles................................... 31.613 15
- Frais d’éducation et d’instruction.... 36.004 49
- Total ............... 232.375 72
- Affaires industrielles, commerciales et locatives
- AFFAIRES INDUSTRIELLES
- Le total net des ventes à Guise a été de 3.644.774 56 » > à Schaerbeek de 1.052.466 61
- Total des affaires industrielles, net 4.697 241 17
- AFFAIRES COMMERCIALES ET LOCATIVES
- Vente des services commerciaux à
- Guise................................. 897.831 11
- Vente des services commerciaux à '
- Schaerbeek................. -....... 42.664 53
- Produit brut des loyers à Guise... 102.757 10
- » » » à Schaerbeek. 14.668 17
- Le chiffre de nos affaires industrielles,
- commerciales et locatives, s’est élevé à. 5.755.162 08
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- 672
- LE DEVOIE
- COMPOSITION ET RÉPARTITION DES BÉNÉFICES
- Les bénéfices commerciaux, industriels et locatifs sont les suivants :
- Familistère de Guise, services commerciaux et loyers....... 173.749 29(
- Moins répartition aux j
- acheteurs................. 100.007 20
- Familistère de Schaerbeek, services commerciaux et loyers.... 10.168 16|
- Moins répartition aux j
- acheteurs.................. 1.279 26
- Usine de Guise......................
- Usine de Schaerbeek ............
- 73.742 09
- 8.888 90
- 513.125 87 199.620 66
- Total........... 795.377 52
- Dont il faut déduire les charges suivantes :
- Amortissements statutaires..................... 157.092 50
- Frais d’éducation et d’instruction à Guise........ 31.150 49
- Frais d’éducation et d’instruction à Schaerbeek... 4.854 »
- Solde débiteur du compte charges et revenus sociaux 95.449 27j
- ) 288,546 26
- Plus value au bilan..................... 506.831 26
- Il y a lieu de prélever sur cette somme pour intérêts à 5 % du capital social... 230.000 »
- 276.831 26
- Reste comme bénéfices nets ou dividendes à partager...... .............
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- ASSEMBLEE GENERALE ORDINAIRE 673
- Soit, conformément à l’article 128 des statuts :
- Aux intérêts du capital et aux
- salaires du travail............. 75 % = 207.622 »
- A l’Administrateur-Gérant.... 4°/o = 11.073 »
- Aux 12 conseillers de gérance
- en fonctions..................
- En réserve pour 3 postes sans
- titulaires ...................> 16 o/0 — 44.293 »
- En réserve pour le poste de l directeur des modèles, le titu- |
- laire n’étant qu’auxiliaire... j
- Préparation et entretien d’élè-
- ves aux écoles de l’Etat......... 1 o/0 — 2.768 26
- A la disposition du conseil pour récompenser les inventions utiles ....................»......... 2 o/o — 5.537 »
- Au conseil de surveillance .. 2 o/o = 5.538 »
- 276.831 26
- La somme de 207.622 francs représentant les 75 °/o revenant au capital et au travail, est répartie dans la proportion des concours suivants :
- Salaires payés par le Familistère de
- Guise.................................... 111.735 90
- Salaires payés par le Familistère de
- Schaerbeek............................... 8.293 79
- Salaires payés par l’usine de Guise. 1.931.242 38
- » » » Schaerbeek 388.055 62
- Total des salaires....... 2.439.327 69
- A reporter....... 2.439.327 69
- 3
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- 674
- LE DEVOIE
- Report.........
- Concours supplémentaire des associés... » » • des sociétaires
- » » des membres
- ayant plus de 20 années de service et participant au même titre que les associés.
- » » que les sociétaires
- Concours du capital...................
- 2.439.327 69
- 571.030 65 105.651 20
- 64.756 60 89.259 95 230.000 »
- 3,500.026 09
- TAUX DE LA REPARTITION
- Les 207.622 francs attribués au capital et au travail divisés par le montant des concours et services rendus représentés par les salaires des travailleurs et les intérêts du capital donnent un taux de répartition de 5,932 pour cent.
- Cette répartition est faite dans la proportion des services rendus établis de la manière suivante :
- Salaires des associés Supplément . 571.030 60 ) .. 571.030 60 1 1.142.061 30 à 5.932 •/. 67.747
- Sal aire des sociétaires.... Supplément .. 211.302 45 1 .. 105.651 20 J 316.953 65 à do 18.801
- Salaires des participants.. .. 706 951 55 à d» 41.936
- Suivant article 129
- Au taux des associés Supplément . 64.756 60 | . 64-756 60 \ 129.513 20 à d» 7.683
- Au taux des sociétaires Supplément 178.519 95 | 89.259 95 J 267.779 90 à d° 15.885
- Salaires des épargnes réser-
- . 195.624 15 à d° 11.605
- Salaire des auxiliaires . 511.142 34 à d° 30.321
- Intérêts du capital social... . 230.000 » à d» 13.644
- 207.622
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- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE
- 675
- TAUX DE L’INTÉRÊT DU CAPITAL SOCIAL L’intérêt à payer au capital social, sur un capital de
- 4.600.000 francs, s’élève à.......... 230.000 »
- Le dividende du capital à 5,932 % sur ces 230.000 francs, est de........... 13.644 »
- 243.644 »
- Soit : —4300(joo 100 = 5,2966 %; taux de l’intérêt et dividende.
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- f70
- LE DEVOIR
- BILAN AU
- ACTIF
- FAMILISTÈRE DE GUISE
- Immeubles statutaires........... 959.445 71
- Matériel......................... 36.662 79
- Marchandises.......*.......... 245.143 14
- Valeurs diverses.................. 7.353 45
- Comptes débiteurs................ 22.231 49
- FAMILISTÈRE DE SCHAERBEEK
- 1.270.836 58
- Marchandises 25 .630 55
- Comptes débiteurs... 198 77
- Valeurs diverses.... H0 20
- USINE DE GUISE
- Immeubles statutaires.. . 431, .754 89
- Matériel 687, .396 36
- Matières premières.. L .509, .600 53
- Marchandises 1 .395, ,343 72
- m ! En caisse 21, .892 91 \
- Ph l En banque.... 1 .244. ,380 35 i
- ^ J En portefeuille 44. ,953 K) f 1 .311, ,437 91
- j J Bons des Expo-
- ^ f sitions 207 50 \
- ^ l Actions d’Albi. 4 05 j
- Comptes débiteurs.. 1, ,517. 413 47
- 25.939 52
- 6.852.946 88
- 1.207.755 87
- USINE DE SCHAERBEEK
- Immeubles statutaires........... 120.000 »
- Matériel......................... 53.123 69
- Matières premières.............. 366.170 57
- Marchandises.................. 465.592 91
- Valeurs diverses.......•...... 1.002 63
- Comptes débiteurs............... 201.866 07
- COMPTABILITÉ SOCIALE
- Constructions et matériel créés j
- depuis la fondation de la Société 5.830.973 09 / ^ 972 557 95 Comptes débiteurs............. 121.694 86 \
- 15.330.146 80
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- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE
- 677?
- 30 JUIN 1899
- PASSIF
- FAMILISTERE DE GUISE
- Comptes créditeurs...................... 275.195 60
- FAMILISTÈRE DE SCHAERBEEK
- Comptes créditeurs............ .............
- USINE DE GUISE
- Comptes créditeurs............. 1.985.867 38
- Assurance contre la maladie Dames 12.168 59
- » » Hommes 11.12.4 80
- Caisse de pharmacie................ 1.540 94
- USINE DE SCHAERBEEK
- Comptes créditeurs ............... 21.829 99
- Assurances mutuelles............... 3.208 65
- Société de pompiers... ............... 54 »
- COMPTABILITÉ SOCIALE
- Comptes créditeurs............. 2.323.267 66 \
- Assurance des pensions et du nécessaire......................... 463.411 04
- Amortissements immeubles et
- matériel..................... 4.662.762 84
- Fonds de réserve................. 460.000 »
- CAPITAL SOCIAL Epargnes aux membres de l’association....................... 3.601.409 »
- Epargnes de l’assurance des pensions............................ 809.380 56
- Epargnes de la Société........... 189.210 44
- Plus-value de l’exercice......
- 2.884 05
- 2.010.701 71
- 25.092 64
- 7.909.441 54
- 4.600.000 »
- 506.831 26
- 15.330.146 80
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- 678
- LE DEVOIR
- M. l’Administrateur-gérant reprenant la parole, s’exprime comme suit :
- Mesdames et Messieurs,
- Les résultats financiers de cet exercice sont inférieurs à ceux des deux exercices précédents qui étaient exceptionnellement beaux , je vous en ai donné les raisons ; ils peuvent être comparés aux résultats des exercices 1892-93, 1893-94, 1894-95, c’est-à-dire à Tune de nos bonnes années moyennes.
- Les 276,831 fr. 26 de bénéfices nets ou dividendes à partager nous donneraient un remboursement de 246,350 francs ; mais à l’Assemblée générale extraordinaire du 9 mars 1899, vous avez décidé de porter le capital social de 4,600,000 fr. à 5,000,000 par quatre augmentations annuelles successives de 100,000 francs. Cette augmentation entraîne une diminution annuelle de 100,000 francs de remboursement.
- Il y aura donc un remboursement de 146,350 francs à effectuer.
- Les épargnes délivrées pour l’exercice 1881-1882 s’élèvent à........................... 461.129 fr. 44
- Il a été fait pour l’exercice 1897-1898 un remboursement à 48,592 °/o, soit... 224,075 44
- Restait.............. 237.054 tr. » »
- Il sera fait pour l’exercice 1898-1899 un remboursement à 31,737 % sur 461,129 fr. 44. soit............. ... 146.350 »»
- Reste à rembourser............. 90.704fr. »»
- sur les épargnes délivrées pour l’exercice 1881-1882, soit 19, 67 %.
- C’est la somme de 246,350 francs qui sera inscrite sur les titres ; de cette façon le capital social sera pour l’exercice 1899-1900 de 4,700,000 francs.
- Avant d’examiner la situation des caisses, je dois vous dire un mot de la situation du personnel.
- Nous n’avons plus à l’usine de Guise que 440 auxi-
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- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE 679
- liaires dont : 100 jeunes gens du Familistère et 65 jeunes gens du dehors ayant des épargnes réservées et 27 auxiliaires habitant le Familistère. Total 192 auxiliaires qui sont les plus jeunes et que nous devrions congédier en cas de chômage si les autres devenaient participants. Espérons que la situation s’améliorera à ce sujet.
- Examinons maintenant la situation de nos caisses de mutualité et de la caisse des pensions :
- Pendant l’exercice 1898-1899 il a été fait un rembourse ment de 117,977 fr. 44 sur le titre de la caisse des pensions ; cette année il sera fait un remboursement de 38,531 francs.
- La décision que vous avez prise dans votre assemblée générale du 9 mars 1899, d’appliquer la loi du 27 décembre 1895 sur les caisses de retraites industrielles, .va modifier un peu la comptabilité de la caisse des pensions.
- Nous allons prélever sur le compte courant des pensions les sommes représentant la subvention de la Société du Familistère, qui ont été portées chaque année, depuis le 1er janvier 1896, au crédit de ce compte, pour les verser à la caisse des dépôts et consignations.
- Nous ne sommes pas encore complètement d’accord avec l’administration de la dite caisse sur la façon d’opérer ces dépôts ; mais néanmoins nous pensons les commencer sous peu.
- Le conseil d’administration de la caisse des dépôts et consignations a fixé à 50,000 francs la somme en numéraire qui, jusqu’à nouvel ordre, serait à notre disposition immédiate , le surplus sera converti en valeurs énumérées dans la loi.
- Le comité des pensions, dans sa séance du 28 juin 1899, et le conseil de Gérance, dans sa séance du 27 juin 1899, ont déterminé les valeurs à faire acheter autant que possible.
- La caisse des dépôts prévoit des difficultés pour l’achat de ces valeurs, elle nous a demandé plus de latitude dans le choix. Après un nouvel avis du comité des
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- 680
- LE DEVOIR
- pensions, dans sa séance du 25 septembre 1899, et du conseil de Gérance, dans sa séance du 26 septembre 1899, nous avons déterminé comme suit les valeurs à acheter autant que possible :
- Obligations communales du Crédit Foncier, Obligations de la Ville de Paris, Obligations des grandes compagnies des Chemins de fer français. Ces valeurs sont sérieuses et peu sujettes à des fluctuations ; nous espérons que vous approuverez le choix que nous avons fait.
- La somme à verser depuis le 1er janvier 1896 serait d’environ 250,000 francs , elle ne sera pas versée immédiatement d’une seule fois, ce serait retirer tout à coup une partie de notre fonds de roulement, nous l’effectuerons au lur et à mesure de l’augmentation du capital ou plus tôt, si nos ressources- en numéraire nous le permettent.
- D’après la décision de la caisse des dépôts, les titres achetés seront nominatifs et immatriculés au nom de la Société du Familistère et sous sa raison sociale. Il sera bien spécifié que les versements sont faits pour le compte de la caisse des Pensions, afin que l’administration de la caisse des dépôts et consignations puisse faire frapper ces titres d’un droit de gage au profit de la dite caisse des Pensions, comme l’indique la loi.
- Cette année, avec un nombre de retraités inférieur à celui de l’année dernière, les dépenses de la caisse des Pensions sont supérieures de 5,000 francs aux recettes ; je vous rappelle donc encore une fois, combien il est necessaire d’employer vos ressources avec à propos et de veiller à l’application stricte des règlements.
- Je dois maintenant vous dire un mot de la loi sur les accidents du travail, du 9 avril 1898. Cette loi, applicable à partir du 1er juillet 1899, n’a amené aucun changement dans notre manière de procéder. La caisse des pensions règle, d’ailleurs, les indemnités en cas d’accidents , sur une base qui se rapproche beaucoup des exigences de la loi. Après examen de la loi et étude de la question, le conseil de Gérance, dans sa séance du 27
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- ASSEMBLEE GENERALE ORDINAIRE 681
- juin 1899, et le comité des pensions, dans sa séance du 28 juin 1899, ont pris la décision suivante :
- « Dans le cas d’accidents du travail, la caisse des » pensions continuera à payer les indemnités et les » pensions aux blessés ou à leurs ayants-droits, con-» formément aux statuts et règlements. Si, cependant, » l’application de la loi du 9 avril 1898 était plus avan-» tageuse pour leg intéressés, les indemnités et les pen-» sions seraient payées par la caisse des pensions, con-» formément aux prescriptions de la dite loi, sans qu’il » puisse y avoir, dans aucun cas, double emploi de la » loi et des statuts. j>
- C’est la façon la plus large de concilier nos statuts avec la loi.
- Nous vous demandons , en approuvant ce rapport, de sanctionner la décision du comité et celle conforme du conseil de gérance, par application de l’article 120 des statuts.
- A l’assurance contre la maladie, section des hommes, l’exercice se solde par un crédit de 11,124 fr. 80 avec un excédent de recettes sur les dépenses de 5,385 fr. 13.
- Dans la section des dames, il y a, au contraire , un excédent de dépenses sur les recettes de 727 fr. 65 et le solde créditeur s’élève à 12,168 fr. 59.
- A l’usine de Schaerbeek, l’assurance contre la maladie se solde par un crédit de 3,208 fr. 65 avec un excédent des recettes sur les dépenses de 1,012 fr. 15.
- La caisse de pharmacie à Guise montre un boni de 286 fr. 22 avec un solde créditeur de 1,540 fr. 94.
- La caisse de pharmacie à Schaerbeek nous donne un déficit de 372 fr. 38 que nous couvrons, comme ceux des années précédentes, en le passant au débit du compte « charges et revenus sociaux ».
- En résumé , nos caisses mutuelles se maintiennent dans une bonne situation ; quant à la caisse des pensions, elle demande une surveillance sérieuse.
- Je termine, Mesdames et Messieurs, en vous remerciant de l’attention que vous avez bien voulu me prêter
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- LE DEVOIR
- et en vous rappelant la fin de mon rapport de l’année dernière, dans laquelle je vous disais qu’au point de vue industriel et commercial, l’avenir était gros de difficultés et d’imprévu ; les résultats de cet exercice, qui sont cependant encore bien beaux, nous le prouvent. Souhaitons néanmoins d’en avoir toujours de semblables.
- Dans tous les cas, n’est-ce pas, nous serons toujours assez sages pour justifier la confiance que Godin a eue en nous et montrer à tous ceux qui s’intéressent au sort de l’ouvrier, ce que peuvent la paix et le travail. (App laudissemen ts.)
- M. le Président donne ensuite la parole à M. Patte Elphege, secrétaire du conseil de surveillance, pour la lecture de son rapport.
- 2o Rapport du Conseil de surveillance.
- Mesdames et Messieurs,
- Dans votre assemblée générale d’octobre 1898, vous avez bien voulu nous honorer de votre confiance en nous appelant au rôle de conseillers de surveillance. Nous venons ici vous en remercier, et en même temps vous rendre compte de notre mandat.
- Si délicate qu’ait été cette mission pour nous, nous pouvons vous assurer que nous l’avons remplie scrupuleusement, grâce à l’amabilité et à l’empressement qu’ont toujours mis Messieurs les chefs de service et employés à nous donner tous les renseignements susceptibles de nous faciliter le travail ; nous leur adressons nos sincères remerciements.
- Nous avons pu nous rendre compte, par l’examen des balances, du portefeuille et des caisses de l’Usine et du Familistère, que les écritures étaient tenues d’une façon régulière et tout à la louange du personnel.
- Nous nous sommes rendus également à notre succursale de Schaerbeek, et nous avons pu nous convaincre que, là comme à Guise, tout y était fait d’une façon irréprochable et digne d’éloges.
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- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE 683
- Le rapport si complet et précis de M. l’administrateur-gérant nous exempte de vous donner des chiffres ; nous vous ferons toutefois remarquer que le chiffre des affaires est resté le même que l’année dernière, malgré un hiver doux, une forte hausse sur les matières premières et une concurrence de plus en plus acharnée. Cela tient à une habile direction et aussi à la fabrication des articles de bâtiment qui va toujours croissante, et dont M. Colin a été l’initiateur.
- Les divers services et institutions fonctionnent très bien, et une parfaite harmonie règne entre tous. Les opérations d’inventaire auxquelles nous avons assisté ne nous laissent aucun doute sur la rigoureuse exactitude des chiffres qui nous sont donnés.
- Vous avez pu vous rendre compte que les travaux de raccordement de l’usine à la gare étaient poussés activement, rien n’a été négligé pour en assurer un prochain et sûr fonctionnement.
- N’oublions pas de vous signaler la récompense obtenus par M. Demolon , directeur des écoles , qui vient de recevoir les palmes académiques ; cette marque de faveur honore son savoir et sa direction, et nous donne l’occasion de lui adresser toutes nos félicitations.
- En résumé, grâce à une administration intelligente et active, nos affaires se maintiennent dans une situation satisfaisante en dépit des nouveaux obstacles qui surgissent de jour en jour , ce qui nous permet de regarder l’avenir avec calme.
- Nous vous proposons donc d’adopter le rapport de M. l’Administrateur-Gérant, ainsi que les décisions du comité des pensions et du conseil de gérance, relatives aux choix des valeurs à déposer à la caisse des dépôts et consignations, et à l’application de la loi du 9 avril 1898 sur les accidents du travail.
- Prions en outre M. l’Administrateur-gérant ainsi que MM. les conseillers de gérance de vouloir bien agréer nos sincères remerciements. De notre côté , il est de notre devoir de faire tout ce qui dépendra de nous pour
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- LE DEVOIR
- ne pas rendre leurs efforts superflus, et assurer pendant de longues années encore, l’existence de notre œuvre. (Applaudissements.)
- Vu et approuvé :
- Les Commissaires de Le Rapporteur,
- surveillance, Signé : Patte Elphège.
- Signé : Plinguet Irénée,
- Pennelier Célestin.
- 3° Adoption du rapport de la Gérance et de celui du Conseil de surveillance.
- Monsieur le Présideut demande si quelqu’un a des renseignements complémentaires à demander sur les rapports ci-dessus.
- Un membre de l’assemblée................,.........
- Monsieur l’Administrateur-gérant demande à l’assemblée si on désire voter à bulletins secrets ou à mains levées.
- Le vote à mains levées est réclamé à l’unanimité, moins cinq voix.
- Monsieur le Président invite alors l’assemblée à approuver ou improuver les rapports dont il vient d’être donné lecture, ainsi que les décisions qui y sont contenues.
- Ces rapports sont adoptés, à • mains levées, à l’unani-mité, moins une voix, après épreuve et contre-épreuve.
- 4° Vote pour ratification de la proposition du Conseil de gérance, d’entretenir le jeune Macaigne Léon à l’école des arts et métiers de Chalons , où il vient d’être admis.
- Monsieur le Président s’exprime ainsi qu’il suit : Dans votre assemblée générale du 9 août 1896, vous avez ratifié le choix fait par le Conseil de gérance, sur la proposition de la commission scolaire, d’envoyer 3
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- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE 685
- élèves à l’Ecole professionnelle d’Armentières pour les y préparer à leur admission dans les écoles de l’Etat.
- Un de ces élèves, le jeune Macaigne Léon, a subi, avec succès, les examens pour son entrée à l’Ecole des arts et métiers de Chalons.
- Je vous demande donc de ratifier la proposition du Conseil de gérance , d’entretenir cet élève à l’Ecole de Chalons , conformément aux prescriptions de l’article 128 des Statuts.
- Il serait bien regrettable que cet élève, qui a justifié par la réussite de ses examens les sacrifices que vous avez déjà faits pour lui, ne puisse pas continuer les études qu’il a si bien commencées.
- Je consulte l’assemblée pour savoir si le vote doit avoir lieu au bulletin secret ou à mains levées.
- Le vote à mains levées est réclamé.
- A l’unanimité cette proposition est ratifiée.
- 5° Election du Conseil de surveillance.
- 6° Election de 3 conseillers de Gérance en remplacement de MM. Cartigny Jules , Gartigny Léon et
- Lamoureux Prosper.
- Monsieur le Président fait observer que les votes pour le Conseil de surveillance et les 3 membres du Conseil de gérance, auront lieu simultanément afin d’abréger la durée de l’assemblée générale.
- A cet effet, Messieurs les associés ont reçu à l’avance deux bulletins de vote.
- Un bleu pour le Conseil de surveillance,
- Un rouge pour le Conseil de gérance.
- Chaque bulletin portant imprimée sa destination, il n’y a pas d’erreur possible, de plus, chaque urne porte également une pancarte indiquant le scrutin qu’elle doit renfermer.
- En ce qui concerne le vote pour le Conseil de surveillance, Monsieur le Président rappelle à l’assemblée que les trois commissaires doivent être choisis en dehors
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- 686
- LE DEVOIR
- du Conseil de gérance, conformément à l’article 59 des Statuts, et que l’élection doit se faire au scrutin secret et à la majorité absolue des membres présents ou régulièrement représentés pour le premier tour de scrutin, et à la majorité relative dans le cas d’un second tour.
- En ce qui concerne le vote pour les trois Conseillers de gérance, le mode de scrutin est le même que pour le Conseil de surveillance, mais Monsieur le Président fait remarquer que , conformément aux articles 82 et 84 des Statuts, les conseillers doivent être choisis parmi les auditeurs désignés par le Conseil de gérance et dont les noms suivent :
- MM. Coutellier Alfred,
- Degagny Edouard.
- Dorge Joseph.
- Hanquet Alfred.
- Lefèvre Julien.
- Rousseaux Narcisse.
- Valentin Etienne.
- Walton Louis.
- Les associés présents ou représentés formant le quantum de 310, la majorité absolue est de 156 voix.
- Les scrutins sont ouverts et donnent les résultats suivants :
- 1° Conseil de surveillance
- Becquet Joseph, 246 voix. Elu.
- Legrand Achille, 216 » Elu.
- Garbe Emile, 180 » Elu.
- Flamant Charles, 70 »
- Baquet Stanislas, 61 »
- Lhote Charles, 33 »
- Voix diverses, 50 >
- Bulletins blancs et nuis, , 17 »
- 2o Conseil de gérance.
- Valentin Etienne, 258 voix. Elu.
- Rousseaux Narcisse, 241 » Elu,
- Hanquet Alfred, 220 » Elu.
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- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE
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- Dorge Joseph, 35 »
- Coutellier Alfred, 34 »
- Walton Louis, 32 »
- Degagny Edouard, 31 »
- Lefèvre Julien, 19 »
- Bulletins blancs et nuis, 11 »
- En conséquence de ces votes, Monsieur le Président proclame :
- Commissaires de surveillance pour Vexercice 1W9-1900
- MM. Becquet Joseph,
- Legrand Achille,
- Garbe Emile.
- Conseillers de gérance pour Vexercice 1899-1900
- MM. Valentin Etienne,
- Rousseaux Narcisse,
- ' Hanquet Alfred.
- Monsieur le Président informe l’assemblée que les possesseurs de certificats d’épargnes toucheront le solde des intérêts de l’exercice 1898-1899 avec les parts de remboursement revenant aux titres de l’exercice 1881-1882, à la caisse de l’usine, comme suit : v
- Mardi 3 octobre du no 1 à 1200
- Mercredi 4 » » 1201 à 1600
- Jeudi > 5 » » 1601 à 2200
- Vendredi 6 » » 2201 à 2500
- Samedi 7 > » 2501 à 2747
- L'ordre du jour étant épuisé, Monsieur le Président donne la parole au Secrétaire pour la lecture du procès-verbal.
- Le procès-verbal, mis aux voix, est adopté, à mains levées, à l’unanimité.
- La séance est levée.
- Le Secrétaire, Le Président,
- A. Bocheux. L. Colin.
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- BIBLIOGRAPHIE
- Le merveilleux et la force psychique : Sous ce titre, la Revue 'parisienne (1) publie un article, signé Albert de Rochas, et qui est presque une autobiographie. C’est dire le très grand intérêt de ce document, pour toutes les personnes qui ont pu apprécier les nombreux écrits de M. de Rochas, parmi lesquels nous citerons :
- L’Art des thaumaturges et la science des philosophes dans l’antiquité.
- Les forces non définies.
- Les états superficiels de l’hypnose.
- Les états profonds de l’hypnose.
- L’extériorisation de la sensibilité.
- L’extériorisation de la motricité, etc,, etc.
- Le numéro de la Revue parisienne, en question, est illustré de nombreuses gravures et contient, en outre, neuf reproductions du colonel de Rochas à différents âges.
- L’article nous apprend que M. de Rochas prépare en ce moment un nouveau livre qui aura pour titre : Les Sentiments, la Musique et le Geste. Il cherche à élucider dans cet ouvrage comment les mouvements (danses et autres) peuvent être déterminés, en nous, par des actions psychiques ; comment se transmet aux centres moteurs l’excitation des centres qui, dans le cerveau, président aux divers sentiments.
- Rappelons que la plupart des ouvrages de M. de Rochas sont en vente chez l’éditeur Chamuel, 5, rue de Savoie, Paris.
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- Guerre à l’immortalité.— Un projet d’action morale,
- (1) lr° année, m 6, septembre 1899, Prix du numéro : 1 fr. Abonnement annuel, 12 fr. Lemercier, éditeur, 44, rue Vercingétorix, Paris.
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- BIBLIOGRAPHIE 689
- par A. Qniévreux et Elie Gkmnelle, directeurs des Solidarités de Lille et de Roubaix
- Cet opuscule constitue le n° 1 de la « Petite bibliothèque morale et sociale. » Il est en vente, chez les éditeurs E. Aberlen et Cie, à Vals-les-Bains (Ardèche), aux
- conditions suivantes :
- 1 exemplaire 0 fr. 20 franco
- 50 » 8 » »
- 100 » 15 » »
- Les opuscules suivants sont en vente aux mêmes conditions :
- N° 2. —Criminels, suicidés et buveurs, par Jacques Bonzon, avocat à la Cour d’appel de Paris.
- N° 3. t— Les jeux d’argent, par Charles Bide, professeur d’économie politique à la Faculté de droit de Paris.
- N° 4.— La question économique et sociale est avant tout une question morale, par L. Comte, rédacteur en chef du Relèvement social.
- • Chez les mêmes éditeurs, dans une brochure de 16 pages, intitulée : La mission chrétienne-sociale de Roubaix et de Lille, par Elie Gounelle, se trouvent des renseignements sur les « Solidarités » ou « Maisons du peuple », fondées dans la région.
- L’esprit de ces différentes oeuvres est indiqué en ces termes par Fauteur (pasteur protestant) en terminant la brochure qui nous occupe :
- » Il y a des hommes qui se disent chrétiens et qui, ayant des rentes ou des loisirs, ne font rien : je les supplie de venir s’établir à Lille ou à Roubaix. Nous égaierons leur existence et nous leur ouvrirons des trésors d’activité, de joie et de bonheur. Il y a des riches et mêmes des pauvres qui gaspillent leur argent et leur temps en superfluités ; il en est qui ne savent quelles œuvres soutenir : qu’ils fondent donc des missions urbaines, aussi intelligemment organisées que possible ; qu’ils moralisent, qu’ils instruisent les enfants, qu’ils sauvent des buveurs, qu’ils visitent les ouvriers, les
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- malades, les pauvres ; et le soir, leur journée finie, ils auront le droit de s’endormir sur le sein du Père, en lui disant : « Que ton Règne vienne ? »
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- Les rayons X en pathologie infantile, par le docteur Foveau de Courmelles.
- Brochure de 30 pages illustrée de gravures montrant le matériel employé tant à produire les rayons X qu’à les utiliser.
- Nombre d’exemples d’applications des rayons X y sont relatés.
- La brochure est en vente aux bureaux des « Annales de médecine et chirurgie infantiles », 71, avenue d’An-tin, Paris.
- Bulletin du travail. Ville de Bruxelles.— Rapport sur les opérations de la Bourse du travail pendant l’exercice 1898-1899, par Ch. de Queker.
- L’institution compte onze ans d’existénce. Les relevés et statistiques du rapport sont des plus instructifs.
- En vente à l’Imprimerie des Institutions de prévoyance, 6, rue d’Accolay, Bruxelles, Belgique.
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- Uses. A Monthly New Ghurch journal of Evolution-nary Reform.
- Le numéro de septembre dernier contient un excellent article signé Lucy R. Latter et intitulé : « The Kinder g arten and social reform. » Il faudrait pouvoir le reproduire en entier. Nous ne pouvons, ici, qu’en indiquer l’esprit général.
- L’auteur y expose des enseignements très élevés du grand théosophe Swedenborg touchant le Travail ; et elle unit étroitement les vues de Froebel sur l’éducation aux nécessités du progrès social en général.
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- par Hector MALOT
- Ouvrage couronné par l’Académie française
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- Talouel s’était bien gardé de les prévenir, mais il s'était arrangé de façon à se trouver là quand ils arriveraient , et à se « payer leur tête. »
- Elle fut tout à fait drôle, et par là réjouissante pour lui ; car s’il était furieux de l’intrusion de cette mendiante, qui du jour au lendemain, sans protection, sans rien pour elle, s’imposait à la faiblesse sénile d’un vieillard, au moins était-ce une compensation de voir que les neveux éprouvaient une fureur égale à la sienne. Qu’ils étaient donc amusants en jetant sur elle des regards impatients dans lesquels il y avait autant de colère que de surprise ! Evidemment ils ne comprenaient rien à sa présence dans ce cabinet sacré, où eux-mêmes ne restaient que juste le temps nécessaire pour écouter les explications que leur oncle avait à leur donner, ou pour rapporter les affaires dont ils étaient chargés. Et les coups d’oeil qu’ils échangeaient en se consultant sans oser prendre un parti, sans même oser risquer une observation ou une question, le faisaient rire sans qu’il prît la peine de leur cacher sa satisfaction et sa moquerie , car si une guerre ouverte n’était, pas déclarée entre eux, il y avait beaucoup de jours qu’ils savaient à quoi s’en tenir les uns et les autres sur leurs sentiments réciproques nés des secrètes espérances que chacun nourrissait de son côté : Talouel contre les neveux, les neveux contre Talouel ; ceux-ci l’un contre l’autre.
- Ordinairement Talouel se contentait de leur marquer son hostilité par des sourires ironiques ou des silences méprisants sous une forme de politesse humble, mais
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- ce jour-là il ne put pas résister à l’envie de leur jouer une comédie de sa façon qui lui donnerait quelques instants d’agrément : ah ! ils le prenaient de haut avec lui parce qu’ils se croyaient tous les droits en vertu de leur naissance, — neveux bien au-dessus de directeur; l’un parce qu’il était fils d’un frère, l’autre fils d’une sœur du patron, tandis que lui, qui n’était que fils de ses œuvres, avait travaillé au succès de la glorieuse maison qui pour une part, une grosse part, était sienne , eh bien ! ils allaient voir. Ah ! ah !
- Il sortit avec eux, et bien qu’ils parussent pressés de rentrer dans leurs bureaux pour se communiquer leurs impressions et sans doute voir ce qu’ils avaient à faire contre l’intruse, d’un signe auquel ile obéirent, — ce qui était déjà un triomphe, —ils les emmena sous sa véranda, d’où le bruit des voix contenues ne pouvait pas arriver jusqu’au bureau de M. Vulfran.
- « Vous avez été étonnés de voir cette .. petite installée dans le bureau du patron » , dit-il.
- Ils ne crurent pas devoir répondre, ne pouvant pas plus reconnaître leur étonnement que le nier.
- « Je l’ai bien vu , dit-il en appuyant ; si vous n’étiez pas arrivés en retard ce matin, j’aurais pu vous prévenir pour que vous vous tinssiez mieux. »
- Ainsi il leur donnait une double leçon : — la première , en constatant qu’ils étaient en retard ; la seconde, en leur disant, lui qui n’avait passé ni par l’Ecole polytechnique, ni par les collèges, que leur tenue avait manqué de correction. Peut-être la leçon était-elle un peu grossière, mais son éducation l’autorisait à n’en pas chercher une plus fine. D’ailleurs les circonstances lui permettaient de ne pas se gêner avec eux : quoi qu’il dit, ils l’écouteraient ; et il en usait.
- Il continua :
- « Hier M. Vulfran m’a averti qu’il installait cette petite au château, et que désormais elle travaillerait dans son cabinet.
- — Mais quelle est cette petite?
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- — Je vous le demande. Moi je ne sais pas ; M. Vulfran non plus, je crois bien.
- — Alors ? *
- — Alors il m’a expliqué que depuis longtemps il voulait avoir près de lui quelqu’un d’intelligent, de discret, de fidèle, en qui il pourrait avoir pleine confiance.
- — Ne nous a-t-il pas? interrompit Casimir.
- — C’est justement ce que je lui ai dit ; N’avez-vous pas M. Casimir, M. Théodore? M. Casimir, un élève de l’École polytechnique, où il a tout appris , en théorie s’entend, qui pour l’X ne craint personne, enfin qui vous est si attaché ; M. Théodore qui connaît la vie et le commerce pour avoir passé ses premières années auprès de ses parents, dans des difficultés qui pour sûr l’ont formé, et qui d’autre part a pour vous tant d’affection. Est-ce que tous deux ne sont pas intelligents, discrets, fidèles, et ne pouvez-vous pas avoir toute confiance en eux? Est-ce qu’ils pensent à autre chose qu’à vous soulager, vous aider, vous débarrasser du tracas des affaires en bons néveux, bien affectueux, bien reconnaissants qu’ils sont, et bien unis, unis comme de vrais frères qui n’ont qu’un même cœur, parce qu’ils n’ont qu’un même but. »
- Malgré l’envie qu’il en avait, il n’appuyait pas sur chaque mot caractéristique, mais au moins en soulignait-il l’ironie par un sourire gouailleur, qu’il adressait à Théodore quand il parlait de la supériorité de Casimir dans la science de l’X, et à Casimir quand il glissait sur les difficultés commerciales de la famille de Théodore; à tous les deux, quand il insistait sur leur fraternité de cœur qui n’avait qu’un même but.
- « Savez-vous ce qu’il me répondit? » continua-t-il.
- Il eût bien voulu faire une pause, mais de peur qu’ils ne tournassent le dos avant qu’il eût tout dit, vivement il continua :
- « Il me répondit : « Ah! mes neveux! » Qu’est-ce, que cela voulait dire? Vous pensez bien que je ne me'suis
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- pas permis de le chercher : je vous le répète simplement. Et tout de suite j’ajoute ce qu’il me dit encore, pour expliquer sa détermination de la prendre au château et de l’installer dans son bureau, que c’était parce qu’il ne voulait pas qu’elle restât exposée à certains dangers , — non pour elle, car il avait la certitude qu’elle n’ÿ succomberait pas, mais pour les autres, ce qui •l’obligerait à se séparer de ces autres, quels qu’ils fussent. Je vous donne ma parole que je vous répète ce qu’il m’a dit mot pour mot. Maintenant, quels sont ces autres, je vous le demande? »
- Comme ils ne répondaient pas, il insista :
- « A qui a-t-il voulu faire allusion ? Où voit-il des autres qui pourraient faire courir des dangers à cette petite ? Quels dangers ? Toutes questions incompréhensibles , mais que justement pour cela j’ai cru devoir vous soumettre, à vous messieurs, qui, en l’absence de M. Edmond , vous trouvez placés , par votre naissance , à la tête de cette maison. »
- Il avait assez joué avec eux comme le chat avec la souris, pourtant il crut pouvoir une fois encore les faire sauter en l’air d’un vigoureux coup de patte :
- « Il est vrai que M. Edmond peut revenir d’un moment à l’autre, demain peut-être, au moins si l’on s’en rapporte à toutes les recherches que M. Vulfran fait faire, fiévreusement, comme s’il brûlait sur une bonne piste.
- — Savez-vous donc quelque chose? » demanda'Théodore , qui n’eut pas la dignité de retenir sa curiosité.
- « Rien autre chose que ce que je vois ; c’est-à-dire que M. Vulfran ne prend cette petite que pour lui traduire les lettres et les dépêches qu’il reçoit des Indes. »
- Puis avec une bonhomie affectée :
- « C’est tout de même malheureux que vous, monsieur Casimir, qui avez tout appris, vous ne sachiez pas l’anglais. Ça vous tiendrait au courant de ce qui se passe. Sans compter que ça vous débarrasserait de cette petite, qui est en train de prendre au château une place à
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- laquelle elle n’a pas droit. Il est vrai que vous trouverez peut-être un autre moyen, et meilleur que celui-ci, pour en arriver là ; et si je peux vous aider, vous savez que vous pouvez compter sur moi... sans paraître en rien bien entendu. »
- Tout en parlant il jetait de temps en temps et à la dérobée un rapide coup d’oeil dans les cours, plutôt par force d’habitude que par besoin immédiat; à ce moment il vit venir le facteur du télégraphe , qui, sans se presser, musait à droite et à gauche.
- « Justement, dit-il, voilà qu’arrive une dépêche qui est peut-être la réponse à celle qui a été envoyée à Dakka. C’est tout de même ennuyeux pour vous, que vous ne puissiez pas savoir ce qu’elle contient, de façon à être les premiers à annoncer au patron le retour de son fils. Quelle joie, hein? Moi, mes lampions sont prêts pour illuminer. Mais voilà, vous ne savez pas l’anglais, et cette petite le sait, elle. »
- Quelque regret qu’il eût à mettre un pas devant l’autre , le porteur de dépêches était enfin arrivé au bas de l’escalier ; vivement Talouel alla au-devant de lui.
- « Eh bien, tu sais , toi, tu ne t’amènes pas trop vite, dit-il.
- — Faut-il s’en faire mourir? »
- Sans répondre, Talouel prit la dépêche, et la porta à M. Vulfran avec un empressement bruyant.
- « Voulez-vous que je l’ouvre? demanda-t-il.
- — Parfaitement. »
- Mais il n’eut pas déchiré le papier dans la ligne poin-tillée, qu’il s’écria :
- « Elle est en anglais.
- — Alors c’est l’affaire d’Aurélie», dit M. Vulfran avec un geste auquel le directeur ne pouvait pas ne pas obéir.
- Aussitôt que la porte fut refermée, elle traduisit la dépêche :
- « L’ami, Leserre, négociant français, dernières nouvelles cinq ans ; Dehra, révérend père Mackerness, lui écris selon votre désir. »
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- — Cinq ans, s’écria M. Vulfran, qui tout d’abord ne
- fût sensible qu’à cette indication; que s’est-il passé depuis cette époque , et comment suivre une piste après cinq années écoulées ? » . ^
- Mais il n’était pas homme à se perdre dans des plaintes inutiles; ce fut ce qu’il expliqua lui-même.
- « Les regrets n’ont jamais changé les faits accomplis ; tirons parti plutôt de ce que nous avons ; tu vas tout de suite taire une dépêche en français pour ce M. Lasserre puisqu’il est Français, et une en anglais pour le père Mackerness. »
- Elle écrivit couramment la dépêche qu’elle devait traduire en anglais, mais pour celle qui devait être déposée en français au télégraphe elle s’arrêta dès la première ligne, et demanda la permission d’aller chercher un dictionnaire dans le bureau de Bendit.
- « Tu n’es pas sûre de ton orthographe ?
- — Oh! pas du tout sûre, monsieur, et je voudrais bien- qu’au bureau on ne pût pas se moquer d’une dépêche envoyée par vous.
- — Alors tu n’es pas en état d’écrire une lettre sans fautes?
- — Je suis sûre de l’écrire avec beaucoup de fautes ; le commencement des mots va à peu près, mais pas la fin , quand il y a des accords , et puis les doubles lettres ne vont pas du tout non plus, et beaucoup d’autres choses encore : bien plus facile à écrire l’anglais que le français ! J’aime mieux vous avouer cela tout de suite, franchement.
- — Tu n’as jamais été à l’école?
- — Jamais. Je ne sais que ce que mon père et ma mère m’ont appris', au hasard des routes, quand on avait le temps de s’asseoir, ou qu’on restait au repos dans un pays ; alors ils me faisaient travailler ; mais pour dire vrai, je n’ai jamais beaucoup travaillé.
- — Tu es une bonne fille de me parler franchement ;
- nous verrons à remédier à cela; pour le moment occupons-nous de ce que nous avons à faire. » ,
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- Ce fut seulement dans l’après-midi, en voiture, quand ils firent la visite des usines, que M. Vulfran revint à la question de l’orthographe.
- « As-tu écrit à tes parents?
- — Non, monsieur.
- — Pourquoi?
- — Parce que je ne désire rien tant que rester ici à jamais, près de vous qui me traitez avec tant de bonté? et me faites une vie si heureuse.
- — Alors tu désires ne pas me quitter?
- — Je voudrais vous prouver chaque jour , pour tout, dans tout, ce qu’il y a de reconnaissance dans mon coeur..., et aussi d’autres sentiments respectueux que je n’ose exprimer.
- -— Puisqu’il en est ainsi, le mieux est peut-être , en effet, que tu n’écrives pas , au moins pour le moment ; nous verrons plus tard. Mais, afin que tu puisses m’être utile, il faut que tu travailles, et te mettes en état de me servir de secrétaire pour beaucoup d’affaires, dans lesquelles tu dois écrire convenablement, puisque tu écris en mon nom. D’autre part, il est convenable aussi pour toi, il est bon que tu t’instruises. Le veux-tu ?
- — Je suis prête à tout ce que vous voudrez, et je vous assure que je n’ai pas peur de travailler.
- — S’il en est ainsi, les choses peuvent s’arranger sans que je me prive de tes services. Nous avons ici une excellente institutrice : en rentrant je lui demanderai de te donner des leçons quand sa classe est finie, de six à huit heures, au moment où je n’ai plus besoin de toi. C’est une très bonne personne qui n’a que deux défauts : sa taille, elle est plus grande que moi, et plus large d’épaules, — plus massive, bien qu’elle n’ait pas quarante ans , — et son nom , Mlle Belhomme, qui crie d’une façon fâcheuse ce qu’elle est réellement : un bel homme sans barbe, et encore n’est-il pas certain qu’on ne lui en trouverait point en regardant bien. Pourvue d’une instruction supérieure, elle a commencé par des éducations particulières, mais sa prestance
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- d’ogre faisait peur aux petites filles, tandis que son nom faisait rire les mamans et les grandes soeurs. Alors elle a renoncé au monde des villes, et bravement elle est entrée dans l’instruction primaire, où elle a beaucoup réussi ; ses classes tiennent la tête parmi celles de notre département ; ses chefs la considèrent comme une institutrice modèle. Je ne ferai pas venir d’Amiens une meilleure maîtresse pour toi ! »
- La tournée des usines terminée, la voiture s’arrêta devant l’école primaire des filles, et Mlle Belhomme accourut auprès de M. Vulfran, mais il tint à descendre et à entrer chez elle pour lui exposer sa demande. Alors Perrine, qui les suivit, pût l’examiner: c’était bien la femme géante dont M. Vulfran avait parlé, imposante, mais avec un mélange de dignité et de bonté qui n’aurait nullement donné envie de se moquer d’elle, si elle n’avait pas eu un air craintif en désaccord avec sa prestance.
- Bien entendu, elle n’avait rien à refuser au tout-puissant maître de Maraucourt, mais eût-elle eu des empêchements qu’elle s’en serait dégagée, car elle avait la passion de l’enseignement, qui, à vrai dire, était son seul plaisir dans la vie, et puis d’autre part cette petite aux yeux profonds lui plaisait :
- « Nous en ferons une fille instruite, dit-elle, cela est certain : savez-vous qu’elle a des yeux de gazelle? Il est vrai que je n’ai jamais vu des gazelles, et pourtant je suis sûre qu’elles ont ces yeux-là. »
- Mais ce fut bien autre chose le surlendemain quand, après deux jours de leçons, elle put se rendre compte de ce qu’était la gazelle, et que M. Vulfran, en rentrant au château au moment du dîner, lui demanda ce qu’elle en pensait.
- « Quelle catastrophe c’eût été, — Mlle Belhomme employait volontiers des mots grands et forts comme elle, — quelle catastrophe c’eût été que cette jeune fille restât sans culture !
- — Intelligente, n’est-ce pas?
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- — Intelligente ! Dites intelligentissime, si j’ose m’exprimer ainsi.
- — L’écriture? demanda M. Vulfran , qui dirigeait son interrogatoire d’après les besoins qu’il avait de Perrine.
- — Pas brillante, mais elle se formera.
- — L’orthographe ?
- — Faible.
- — Alors ?
- — J’aurais pu, pour la juger, lui faire faire une dictée qui m’aurait montré précisément son écriture et son orthographe ; mais cela seulement. J’ai voulu prendre d’elle une meilleure opinion, et je lui ai demandé une petite narration sur Maraucourt ; en vingt lignes , ou cent lignes, me dire ce qu’était le pays, comment elle le voyait. En moins d’une heure, au courant de la plume, sans chercher ses mots, elle m’a écrit quatre grandes pages vraiment extraordinaires : tout s’y trouve réuni, le village lui-même, les usines, le paysage général , l’ensemble aussi bien que le détail; il y a une page sur les entailles avec leur végétation, leurs oiseaux et leurs poissons, leur aspect dans les vapeurs du matin et l’air pur du soir, que j’aurais cru copiée dans un bon auteur, si je ne l’avais vu écrire. Par malheur la calligraphie et l’orthographe sont ce que je vous ai dit, mais qu’importe ! c’est une affaire de quelques mois de leçons, tandis que toutes les leçons du monde ne lui apprendraient pas à écrire, si elle n’avait pas reçu le don de voir et de sentir, et aussi de rendre ce qu’elle voit et ce qu’elle sent. Si vous en avez le loisir, faites-vous lire cette page sur les entailles, elle vous prouvera que je n’exagère pas. »
- Alors, M. Vulfran, que cette appréciation avait mis en belle humeur, car elle calmait les objections qui lui étaient venues sur son prompt engouement pour cette petite, raconta à Mlle Belhomme comment Perrine avait habité une aumuche dans l’une de ces entailles, et comment avec rien, si ce n’est ce qu’elle trouvait sous sa main , elle avait su se fabriquer des espadrilles,
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- et toute une batterie de cuisine dans laquelle elle avait préparé un dîner complet, fourni par l’entaille elle-même, ses oiseaux, ses poissons, tees fleurs, ses herbes , ses fruits.
- Le large visage de Mlle Belhomme s’était épanoui pendant ce récit, qui sans aucun doute l’intéressait, puis quand M. Vulfran avait cessé de parler, elle avait gardé elle-même le silence, réfléchissant :
- « Ne trouvez-vous pas, dit-elle enfin, que savoir créer ce qui est nécessaire à ses besoins est une qualité maîtresse, enviable entre toutes ?
- — Assurément et c’est cela même qui m’a tout d’abord frappé chez cette jeune fille, cela et la volonté ; dites-lui de vous conter son histoire , vous verrez ce qu’il lui a fallu d’énergie pour arriver jusqu’ici.
- — Elle a reçu sa récompence, puisqu’elle vous a intéressé, cette jeune fille.
- — Intéressé, et même attaché, car je n’estime rien tant dans la vie que la volonté à qui je dois d’être ce que je suis, C’est pourquoi je vous demande de la fortifier chez elle par vos leçons, car*si l’on dit avec raison qu’on peut ce qu’on veut, au moins est-ce à condition de savoir vouloir, ce qui n’est pas donné à tout le monde, et ce qu’on devrait bien commencer par enseigner, si toutefois il est des méthodes pour cela ; mais en fait d’instruction, on ne s’occupe que de l’esprit, comme si le caractère ne devait point passer avant. Enfin , puisque vous avez une élève douée de ce côté, je vous prie de vous appliquer à le développer. »
- Mlle Belhomme était aussi incapable de dire une chose par flatterie , que de la taire par timidité ou embarras :
- « L’exemple fait plus que les leçons, dit-elle , c’est pourquoi elle apprendra à votre école mieux qu’à la mienne, et en voyant que malgré la maladie, les années, la fortune , vous ne vous relâchez pas une minute sur ce que vous considérez comme l’accomplissement d’un devoir, son caractère se développera dans lésons que
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- vous désirez ; en tout cas je no manquerais pas de m’y employer, si elle passait insensible ou indifférente, — ce qui m’étonnerait bien , — à côté de ce qui doit la frapper. »
- Et comme elle était femme de parole, elle ne manqua pas en effet une occasion de citer M. Vulfran , ce qui l’amenait à parler de lui-même pour ce qui n’était pas rigoureusement indispensable à sa leçon, entraînée bien souvent, sans s’en apercevoir, par les adroites questions de Perrine.
- Assurément elle s’appliquait à écouter Mlle Belhomme sans distraction , même quand il fallait la suivre dans l’explication des règles de « l’accord des adjectifs considérés dans leurs rapports avec les substantifs », ou celle «du participe passé dans les verbes actifs, passifs, neutres, pronominaux, soit essentiels, soit accidentels, et dans les verbes impersonnels » , mais combien plus encore ses yeux de gazelle trahissaient-ils d’intérêt, quand elle pouvait amener l’entretien sur M. Vulfran, et particulièrement sur certains points inconnus d’elle, ou mal connus par les histoires de Rosalie, qui n’étaient jamais bien précises , ou par les propos de Fabry et de Mombleux, énigmatiques à dessein, avec les lacunes, les sous-entendus des gens qui parlent pour eux, non pour ceux qui peuvent les écouter, et même avec le souci que ceux-là ne les comprennent point !
- Plusieurs fois elle avait demandé à Rosalie ce qu’avait été la maladie de M. Vulfran, et comment il était devenu aveugle , mais sans jamais en tirer que des réponses vagues ; au contraire avec Mlle Belhomme elle eut tous les détails sur la maladie elle-même, et sur la cécité qui, disait-on, pouvait ne pas être incurable, mais qui ne serait guérie, si on la guérissait, que dans certaines conditions particulières qui assureraient le succès de l’opération.
- Comme tous le monde à Maraucoffrt, Mlle Belhomme s’était préoccupée de la santé de M. Vulfran , et elle en avait souvent parlé avec le docteur Ruchon pour être
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- en état de satisfaire la curiosité de Perrine d’une façon autrement compétente que Rosalie.
- C’était d’une cataracte double que M. Vulfran était atteint. Mais cette cataracte ne paraissait pas incurable, et la vue pouvait être recouvrée par une opération. Si cette opération n’avait pas encore été tentée, c’était parce que sa santé générale ne l’avait pas permis. En effet, il souffrait d’une bronchite invétérée qui se compliquait de congestions pulmonaires répétées, et qu’accompagnaient des étouffements, des palpitations , des mauvaises digestions, un sommeil agité. Pour que l’opération devînt possible , il fallait commencer par guérir la bronchite , et d’autre part il fallait que tous les autres accidents disparussent. Or, M. Vulfran était un détestable malade, qui commettait imprudence sur imprudence, et se refusait à suivre exactement les prescriptions du médecin. A la vérité cela ne lui était pas toujours facile : comment pouvait-il rester calme , ainsi que le recommandait M. Ruchon , quand la disparition de son fils et les recherches qu’il faisait faire à ce sujet le jetaient à chaque instant dans des excès d’inquiétude ou de colère, qui engendraient une fièvre constante dont il ne se guérissait que par le travail? Tant qu’il ne serait pas fixé sur le sort de son fils, il n’y aurait pas de chance pour l’opération, et on la différait. Plus tard deviendrait-elle possible ? On n’en savait rien , et l’on resterait dans cette incertitude tant que par de bons soins l’état de M. Vulfran ne serait pas assez assuré pour décider les oculistes.
- Mettre Mlle Belhomme sur le compte de M. Vulfran et la faire parler était en somme assez facile pour Perrine, mais il n’en avait pas été de même lorsqu’elle avait voulu compléter ce que la conversation de Fabry et de Mombleux lui avait appris sur les secrètes espérances des neveux, aussi bien que sur celles de Talouel. Ce n’était point une sotte que l’institutrice, il s’en fallait de tout , et elle ne se laisserait interroger ni directement ni indirectement sur un pareil sujet.
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- EN FAMILLE
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- Que Perrine fût curieuse de savoir ce qu’était la maladie de M. Vulfran, dans quelles conditions elle s’était produite . et quelles chances il y avait pour qu’il recouvrât la vue un jour ou ne la recouvrât point, il n’y avait rien que de naturel et même de légitime à ce qu’elle se préoccupât de la santé de son bienfaiteur.
- Mais qu’elle montrât la même curiosité pour les intrigues des neveux et celles de Talouel, dont on parlait dans le village, voilà qui certainement ne serait pas admissible. Est-ce que ces choses-là regardent les petites filles? Est-ce un sujet de conversation entre une maîtresse et son élève? Est-ce avec des histoires et des bavardages de ce genre qu’on forme le caractère d’une enfant?
- Elle aurait donc dû renoncer à tirer quoi que ce fût de l’institutrice à cet égard, si une visite à Maraucourt de Mme Bretoneux, la mère de Casimir, n’était venue ouvrir les lèvres de Mlle Belhomme, qui seraient certainement restées closes.
- Avertie de cette visite par M. Vulfran, Perrine en fît part à Mlle Belhomme en lui disant que la leçon du lendemain serait peut-être dérangée , et, du moment où elle eut reçu cette nouvelle,, l’institutrice montra une préoccupation tout à fait extraordinaire chez elle, car c’était une de ses qualités de ne se laisser distraire par rien, et de tenir son élève constamment en main comme le cavalier qui doit faire franchir à sa monture un passage périlleux tout plein de dangers.
- Qu’avait-elle donc? Ce fut seulement peu de temps avant son départ que Perrine eut une réponse à cette question qui vingt fois s’était posée à son esprit.
- « Ma chère enfant, dit Mlle Belhomme en baissant la voix, je dois vous donner le conseil d’être discrète et réservée demain avec la dame dont la visite vous est annoncée.
- — Discrète, à propos de quoi? réservée en quoi et comment?
- (.A suivre.)
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- ÉTAT CiVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS D'AOUT 1899
- Naissances :
- Néant.
- Décès :
- 30 Août. — Mme Gauchet née Prévôt Adéline, âgée de 72 ans.
- MOIS DE SEPTEMBRE 1899
- Naissances :
- 2 Sept. — Besançon Octave-Arthur, fils de Besançon
- Aimé et de Poulet Marie ;
- Brunois Berthe-Alphonsine, fille de Bru-nois Alphonse et de Montigny Clotilde ;
- 5 — Dagnicourt Paul-Charles, fils de Dagnicourt
- Charles et de Alavoine Marine.
- 7 — Roppé Marguerite, fille de Roppé Albert et
- de Bisiaux Louise.
- Décès :
- 3 — Veuve Lamy.
- 8 — Collard Oswald , âgé de 38 ans 10 mois.
- 21 — Mme Léguiller Léon née Damez Philomène,
- âgée de 43 ans 7 mois.
- Le Secrétaire, A. Houdin.
- Le Gérant : ILE. Buridant.
- Nimes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- de J. B.-André GODIN 0)
- Glorification du Travail. Emancipation
- des Travailleurs.
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- Ouverture des opérations. — Appel aux engagements définitifs et rappel de la distinction formelle entre la Société générale et les essais sociaux autonomes à tenter sur le sol de la colonie.
- Nota. — Venant après les essais fouriéristes américains , la tentative de colonisation au Texas, — dirigée par le chef même de l’Ecole sociétaire Victor Considérant (alors en pleine force d’âge : 45 ans), et 'ralliant le concours non seulement du brillant émule de Considérant, F. Cantagrel (âgé de 40 ans à peine), mais aussi de nombreux apôtres de l’idée , — cette tentative *fut pour tous les phalanstériens, et spécialement pour £rodin, résolu depuis longtemps à consacrer sa vie à d’amélioration du sort des travailleurs, une véritable £cole expérimentale.
- Aussi jugeons-nous nécessaire’ d'entrer dans les détails voulus pour montrer le mouvement de l’entreprise, afin que le lecteur se pénètre lui-même autant que possible des raisons et des faits qui déterminèrent, pour une certaine part, la ligne de conduite de Godin dans l’oeuvre du Familistère.
- Deux jours après la signature de l’acte de constitution de la Société de colonisation Européo-Américaine
- (H Lire le De,voir depuis le mois de mars 1891, tome 15, page 129.
- 1
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- au Texas, le 28 septembre 1854, Considérant, continuant la rédaction de sa brochure : Au Texas, 4me partie, écrit, pages 10 à 24 :
- « Je vous annonce non-seulement la signature de l’acte et la fondation de la Société, mais sa constitution définitive...
- « Les opérations sont commencées. Nous avons pu déjà toucher des fonds sur reçus provisoires; la\préparation des modèles des actions est à peu près arrêtée, et le système de la comptabilité sociale est à l’étude:..
- « La déclaration de constitution de la Société nous permet d’ailleurs d'agir immédiatement en Amérique. Cantagrel s’embarque le 3 octobre, avec un mandat régulier. Un autre de nos amis le suit dans la semaine.
- « La campagne va s’ouvrir sous ma direction. Ma fonction et ma responsabilité sont celles d’un chef...
- « Ce qui paraît avoir rencontré le plus de difficulté à entrer dans l’esprit de plusieurs des nôtres, c’est la séparation entre l’idée de la colonisation prise en elle-même et celle des expériences sociales qu’il s’agira d’exécuter au sein de la colonie...
- « On était habitué, dans la situation antérieure de l’Ecole, à attendre le premier appel de Réalisation sous la forme d’une proposition d’expérience directe et exclusive du régime pbalanstérien.
- « Une situation et des conditions nouvelles, sans rien changer à nos principes, à nos vues et à notre but propre d’Ecole, réclament et nous offrent pour atteindre ce but, des formes nouvelles et beaucoup plus larges...
- « On évitera la plupart des malentendus si l’on veut poser d’abord dans sa tête, comme parfaitement indépendantes , et les y faire manoeuvrer librement sans les mêler, ni les confondre, ces deux idées distinctes:
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- 1° l’idée de la colonisation chargée de donner des colons et de créer une colonie; .2° celle des expériences sociales que les colons auront à créer et à poursuivre dans la colonie...
- « Mais la Société générale ne doit pas être confondue avec les Sociétés auxquelles elle est appelée à donner naissance et qui doivent se développer librement dans son sein; elle ne peut ni ne doit faire les fonctions de celles-ci, et ne saurait, en conséquence, sans manquer à son principe et fausser sa nature, se charger ou être chargée, elle-même, d’aucune expérience sociale particulière et déterminée, quelle qu’elle soit.
- « Sa fonction sociale définie est de préparer un champ de liberté et de grande prospérité aux représentants des doctrines progressives , — à nous comme tels et à tous autres qui en voudront profiter, pour l’expérience et l’application de leurs idées. Elle n’a ni mis-* sion, ni qualité, ni droit pour imposer des lois et des formes préconçues, ni aux autres ni à nous-mêmes, sur le terrain où elle nous aura tous amenés.
- « Cela me paraît si rationnel, que j’ai presque honte d’insister. Cependant, les idées fausses en matière de colonisation ont encore tant d’empire, malgré les enseignements prodigués par l’expérience et l’histoire, qu’il ne faut pas craindre de mettre ici de la lumière sur la lumière...
- « N’oublions .pas que le principe supérieur en bonne pratique, connu de tout le monde aujourd’hui, s’exprime par ces deux mots : simplifier les mécanismes et diviser les fonctions; et concluons sans crainte de nous tromper que la Société de colonisation doit faire de la colonisation, de la colonisation générale, libre et pour tout le monde, c’est-à-dire acquérir et préparer les terres de la colonie, les peupler des meilleurs élé-
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- ments possibles en tous genres; et que les expérimentations des idées , les réalisations sociales de tout ordre , doivent être exclusivement le fait de ceux qui les voudront et qui les devront pratiquer librement sur le terrain. — Nous y serons, sur ce terrain, et y pratiquerons les nôtres. — Comment? comme il nous plaira; c’est tout ce que pour l’instant il suffît d’établir... »
- Il continue : (Page 65) « Il y aura donc deux sortes d’immigrants :
- « Ceux qui se proposeront un établissement privé
- « Ceux qui désireront se joindre à tel établissement collectif, déjà établi, en formation, ou à créer, et à tel dégré et titre que les personnes l’auront jugé convenable.
- « Enfin, parmi ces deux classes, certains pourront être employés pendant plus ou moins longtemps dans les services de la Société générale. »
- Fidèle à 4’esprit des « Premières instructions » (1) où il avait nettement affirmé que les manifestations en réponse à son premier appel ne constitueraient pas des engagements, Considérant poursuit (page 70, 73) : ... « Vous êtes, tous, aujourd’hui aussi libres devant l’oeuvre proposée que vous l’étiez avant de les écrire (les premiers engagements) ; mais aujourd’hui que l’œuvre est constituée, assise sur ses bases, que vous pouvez l’apprécier et que la période d’exécution est commencée pour elle, aujourd’hui pour vous aussi la période des engagements fermes commence...
- « Chacun des adhérents, soit qu’il prenne une résolution nouvelle, soit qu’il persiste dans les anciennes, doit :
- « Verser contre reçus à échanger pour des titres
- (1) Chap. XXII, p. 517, Devoir de septembre 1899.
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- d’actions libérées, les sommes immédiatement disponibles ;
- « Faire connaître les engagements — payables d’ici au 31 Décembre 1856 et donnant droit aux récépissés définis dans l’article 23 — qu’on se propose de contracter envers la Société ;
- « Faire connaître ses dispositions personnelles actuelles relativement à un établissement prochain ou ultérieur dans la colonie.
- « Indépendamment de toutes explications particulières et plus ou moins étendues à donner par voie de correspondance ordinaire , chaque adhérent est prié de remplir, à sa convenance, les Bulletins réguliers concernant : l’un les souscriptions, versements et engagements ; l’autre les renseignements relatifs à l’immigration, qui lui seront envoyés par la Gérance.
- « Relèvement fait de leur contenu, ces feuilles sont destinées à fournir en Amérique, auprès du Gouvernement fédéral et de celui du Texas, les pièces justificatives de l’entreprise , à l’appui de nos demandes de concessions territoriales (1).
- « La poursuite de ces traités ne nous empêchera pas d’acquérir immédiatement des terres et de commencer le plus tôt possible des établissements, dussent ceux-ci n’être que provisoires. Cantagrel, nanti des premiers fonds, et bientôt suivi par d’autres, est déjà parti avec des instructions et un pouvoir qui lui permettent d’agir pour le compte de la Société. Raison de plus pour chacun d’éviter toute lenteur... 1
- « Je finis en trois mots : L’œuvre collective est com-
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- mencée ; nous sommes engagés et nous attendons vos concours. « V. Considérant,
- « Bruxelles, le 12 octobre 1854. »
- (1) Ghap, XIX, p. 264, Devoir de mai 1899.
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- Le 1er du même mois, Godin avait écrit à Considérant :................................................
- ... « Les écritures de la Gérance et celles de l'Agence « au Texas ont des principes communs et doivent être « établies d’après le même plan. Il est très utile d’être « bientôt en mesure de marcher régulièrement ; et je « verrais avec plaisir que vous adressiez à mes collège gués quelques données générales sur le plan conçu « pour l’Agence du Texas. Ce ne peut être une simple « comptabilité d’agence, mais bien une comptabilité « générale de la Société de colonisation...
- « Je fais compter aujourd’hui 30 mille francs à Paris « pour un premier envoi à Cantagrel, par le navire « qui doit quitter Liverpool le 20. Le 23, je remettrai « 20 autres mille francs qu’on lui fera passer le 25, si « cela est nécessaire.
- « Après examen, je crois que les premières séries de « souscriptions ne seront pas d’un chiffre fort élevé, la « Société de colonisation ayant à vaincre ou plutôt à « effacer les préventions que traîne après elle toute « entreprise faite par des phalanstériens.
- « Aussi ai-je prié mes collègues d’engager Cantagrel « à ne pas disperser les premiers fonds, mais à s’en « servir pour assurer au Texas une première position « qui, à tout évènement, soit avantageusement située « en vue du développement de l’agriculture et de l’in-« du strie... »
- Deux jours après que Godin avait écrit la susdite lettre, c’est-à-dire le 3 octobre, Cantagrel et un autre pha-lanstérien du nom de Roger, docteur-médecin s’étaient embarqués à Ostende pour les Etats-Unis.
- Achevons d’indiquer les mesures générales primitives venues à notre connaissance.
- Les statuts de la Société de colonisation avaient été
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- publiés en une brochure spéciale et distribués à tous les adhérents de la première heure, en meme temps que les Bulletins de souscription et de renseignements décrits ci-dessus par Considérant. Godin dans une lettre (en date du 11 novembre 1854) adressée à ses collègues de la Gérance, observe que les adhérents étudient les statuts avant de donner signe de vie ; il approuve cette ligne de conduite. Il demande si l’on ne va pas éditer en un seul volume les deux brochures parues sous le titre : Au Texas, l’une comprenant les trois premières parties et intitulée aussi : « Rapport à mes amis »; l’autre comprenant la quatrième partie : « Bases et statuts de la Société-de colonisation »?
- Cette puhlicatiou eut lieu, en effet; et elle comprit, en outre, un chapitre final dont fut fait aussi un premier tirage à part, sous le titre : « Au Texas : Appendice, chapitre final, 1855 (1). Ce chapitre final contient la Convention provisoire à destination du premier groupe d’immigrants au Texas, Convention dressée d’après les principes d’autonomie posés dans les statuts et dont nous avons relevé des articles (2) à propos de la répartition des bénéfices de la production.
- Vve J.-B.-A. Godin, née Moret.
- (A suivre).
- (1) Chap. XXIV, p. 642 et 647, Devoir de novembre 1899.
- (2) Chap. XXI, p. 456, Devoir d’août 1899.
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- La rentrée. — Les conseils de guerre. — Le droit d’association. — La scolarité. — Les syndicats ouvriers. — Les conditions du travail dans les chemins de fer. — Le travail des femmes, des filles mineures et des enfants. — Les accidents ouvriers.
- Le 14 novembre, la Chambre a repris ses travaux. Quel contraste entre l’aspect des abords du Palais-Bourbon cette année-ci et celui qu’il offrait l’année dernière -en pareille occasion ! « Il y a un an, pour la rentrée de la Chambre, il a fallu remplir la place de la Concorde de troupes, afin d’assurer le bon ordre. Cette . année, 40 gardiens de la paix ont suffi. »
- C’est par cette comparaison que le président du Conseil, M. Waldeck-Rousseau, répondant à ' l’inévitable interpellation, a montré que les actes du gouvernement ont obtenu l’appui moral du pays. A la faveur du vote de confiance que la Chambre lui avait donné le 26 juin, le ministère Waldeck-Rousseau a pu poursuivre, en effet, pendant les vacances parlementaires, l’œuvre de défense républicaine qui avait rendu nécessaire son arrivée au pouvoir.
- Le programme de la déclaration ministérielle lue ce jour-là aux Chambres peut se ramènera cette formule : assurer le respectée la loi sous toutes ses formes.
- Exposer le désarroi que suppose un tel programme nous entraînerait trop loin.
- Il faut croire que la tâche assumée par ceux qui ont accepté la responsabilité de défendre la République est en bonne voie, puisque la Chambre par 317 voix toutes républicaines, contre 212, a approuvé les actes du gouvernement. Nous sommes loin des 25 voix de majorité du 26 juin.
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- L’action du gouvernement ne s’est pas bornée aux mesures propres à rétablir le calme dans la rue et dans les esprits, la discipline et le sentiment des responsabilités dans les diverses branches de l’administration, le respect de la loi et des institutions républicaines chez tous. Divers projets ont été déposés qui ont pour objet de compléter ces mesures et de les rendre efficaces en prévenant le retour des faits qui les ont motivées. Tels sont les projets sur les conseils de guerre , sur la scolarité et sur les associations.
- Le projet sur les conseils de guerre tend à restreindre en temps de paix l’emploi de cette juridiction aux cas exclusivement militaires.
- Présenté par un homme en qui s’incarne dans ce qu’il a de plus intransigeant l’esprit de discipline militaire, ce projet ne saurait être suspecté de tendre à la dissolution des forces vives de l’armée. Evidemment, l’impérieux désir de voir modifier d’urgence l’organisation des conseils de guerre, a dû mordre tous ceux en qui subsiste le plus embryonnaire sentiment de justice devant le triste spectacle de récentes décisions rendues par la justice militaire au mépris des formes les plus essentielles de la procédure et dont la dernière constitue un véritable non sens juridique et moral. Mais le retentissement de ces procès n’a fait qu’appeler l’attention sur l’anomalie dénoncée depuis longtemps, du maintien en France de deux formes de justice pour les mêmes crimes ou délits.
- S’il est un droit qui devrait être tenu pour essentiel dans une démocratie régie par le suffrage universel, c’est bien le droit d’association.
- Or, en cette'matière, nous '''dépendons absolument du bon plaisir administratif si nous- sortons des étroites limites où nous enserre l’article 291 du Code pénal
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- ainsi conçu : « Toute association de plus de vingt personnes, dont le but sera de se réunir tous les jours ou à certains jours marqués pour s’occuper d’objets religieux, littéraires, politiques ou autres, ne pourra se former qu’avec l’agrément du gouvernement, et sous les conditions qu’il plaira à l’autorité publique d’imposer à la société. »
- Rien de pareil n’existe en Angleterre, en Allemagne, en Autriche, en Italie, en Belgique, en Suisse, dans les Pays-Bas, où le droit de se réunir et de s’associer est un principe reconnu à tous, où même presque toujours, toute association par le seul fait de sa formation et de son inscription sur un registre officiel devient une personne légale.
- Le ministère actuel se propose, après tant d’autres, de mettre un terme à cette situation anormale et de réaliser une réforme dont l’impérieuse nécessité est proclamée à tout instant depuis trente années.
- Le projet concernant les associations est fondé sur le droit commun, sans distinction entre associations laïques et religieuses; mais il contient des dispositions relatives aux contrats d’association.
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- D’après le projet de loi que le ministre de l’instruction publique, M. Georges Leygues, a fait approuver par le gouvernement, un stage de trois ans dans les établissements publics d’instruction secondaire est exigé des aspirants aux fonctions publiques pour lesquelles sont. requises les études secondaires ou supérieures, ainsi que des candidats aux examens ou concours d’admission aux écoles du gouvernement établies pour le recrutement des services publics. Les dernières années d’études entrent seules en ligne de compte pour le stage scolaire.
- L'attestation du stage doit accompagner toujours les demandes d’emplois ou d’inscriptions aux examens ou concours visés ci-dessus.
- Si les directeurs des pensionnats libres, qui voudront
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- faire accomplir par leurs élèves le stage scolaire ou les personnes qui sont employées dans ces pensionnats appartiennent à une association, ils devront justifier que cette association a été constituée conformément aux lois qui régissent la matière.
- Le projet fera l’objet d’un rapport supplémentaire de la grande commission de l’enseignement. La commission, en effet, arrivée au terme de ses travaux vers la fin de la session dernière, avait déjà adopté une série de décisions les unes politiques, les autres d’ordre technique, et chargé plusieurs de ses membres de la rédaction de rapports partiels.
- Les décisions prises en ce qui concerne les questions d’enseignement se rattachant à la politique peuvent fournir une indication sur les dispositions des membres de la commission à l’égard des importantes questions qui lui sont soumises.
- Par 15 voix contre 5 et un certain nombre d’abstentions, elle a repoussé les propositions Levrault et Rabier, qui tendaient à restituer le monopole total ou partiel de l’Université. Elle s’est prononcée pour la liberté de l’enseignement.
- Mais, elle a reconnu que le droit d’inspection des établissements secondaires libres appartient à PEtat d’une façon absolue. Ce droit qui n’a jamais été contesté par personne, a été obscurci par une longue désuétude.
- La commission a décidé, à l’unanimité de ses membres de droite comme de gauche, qu’il convenait d’en rappeler dans le rapport l’existence et d’en demander l’exercice absolu. Ce droit s’étendra non seulement à l’examen des locaux, mais au contrôle de l’enseignement, par la communication aux représentants de l’Etat des livres, cahiers, compositions, et par le droit, pour ces représentants, d’interroger les élèves.
- La commission a, en outre, décidé qu’à l’avenir, dans un délai à déterminer, les professeurs de tous les établissements secondaires libres seraient tenus d’avoir les
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- mêmes grades que ceux exigés des professeurs des collèges communaux. Par là, on ramènerait l’enseignement secondaire à l’unification déjà en vigueur pour l’enseignement primaire.
- Une seule question avait été réservée, celle de la préparation aux grandes écoles de l’Etat, que vise dans une de ses deux dispositions essentielles le projet du gouvernement. Cette question sera évidemment très discutée.
- Contrairement à l’opinion de ses adversaires et de quelques-uns de ses amis politiques, le gouvernement estime que la mesure qu’il propose ne porte atteinte à aucune de nos libertés. Les familles gardent la faculté de confier l’éducation de leurs enfants à des maîtres de leur choix. Elles sauront seulement que pour les fonctions et emplois recrutés par l’Etat et rétribués par lui, les candidats devront fournir la référence de trois années passées dans un établissement universitaire.
- Nul ne saurait contester au gouvernement, seul responsable de ses collaborateurs devant le pays, le droit d’exiger d’eux les-garanties qu’il croit indispensables pour la bonne administration des affaires publiques.
- Il doit y avoir entre l’Etat et ses collaborateurs une communauté de sentiments et de vues sur les principes fondamentaux de la société et sur les institutions politiques qui règlent les rapports entre cette société et l'Etat.
- Le désaccord sur ce point serait de nature, à certaines heures, à mettre en péril la paix publique et à compromettre les intérêts supérieurs du pays.
- En un mot, pour reprendre une expression employée, par le président du conseil dans sa réponse à l’interpellation du 14 novembre, « la loi sur la scolarité apprendra aux futurs fonctionnaires à servir plutôt qu’à combattre le gouvernement ».
- Les adversaires du projet ne manqueront pas de répondre au gouvernement : Personne ne vous conteste le droit de choisir vos fonctionnaires, N’en usez-vous
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- pas en pleine liberté ? Si vous êtes mal servi, vous ne devez vous en prendre qu'à vous-même.
- S’il ne s’agissait que du recrutement des fonctionnaires, il serait difficile de contester, au moins pour certains cas, la valeur de cette objection. Mais le projet vise également l’admission dans les grandes écoles de l’Etat, pépinières de fonctionnaires, où le concours seul est décisif. Alors la question revêt un nouvel aspect et l’objection disparaît.
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- * *
- « Les lois que le gouvernement demandera à la Chambre de voter sont les lois de défense et de progrès, » a dit M. Waldeck-Rousseau.
- La loi sur les syndicats professionnels ouvre un champ illimité au développement de l’existence syndicale. C’est une loi de progrès. Mais les lois de progrès sont encore les meilleures lois de défense républicaine.
- Le projet de loi se divise en deux parties. La première partie contient les dispositions ayant pour but d’étendre la capacité des syndidats ; la seconde renferme les sanctions que l’expérience permet de considérer comme étant à la fois légitimes et nécessaires.
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- # *
- Nous avons publié dernièrement le texte de l’un des trois décrets, d’ailleurs identiques, à un mot près, par lequel le ministre du commerce et de l’industrie, M. Millerand, consacrant une réforme pendante à la Chambre, rendait obligatoire pour l’Etat, facultative pour les départements et les communes, l’introduction dans les marchés de travaux publics de certaines conditions de travail. » '
- A l’exemple de son collègue du commerce et de l’industrie, M. Baudin, ministre des travaux publics, vient de prendre une série d’arrêtés s’inspirant dans une certaine mesure de la loi adoptée par la Chambre en décembre 1897, en suspens au Sénat depuis cette épo-
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- que, et relative aux conditions du travail dans les chemins de fer.
- Le premier arreté, en date du 4 novembre, réglemente la durée du travail et des repos des mécaniciens et des chauffeurs des Compagnies de chemins de fer.
- La journée de travail doit être de dix heures de travail effectif au plus et dix heures de grand repos au moins, de telle sorte que dix jours consécutifs quelcop-ques d’un roulement, comptés de minuit à minuit, ne contiennent pas plus de cent heures de travail effectif et renferment un total de grands repos au moins égal à cent heures.
- Chaque période de travail doit être comprise entre deux grands repos séparés par un intervalle d’au plus dix-sept heures et ne pas contenir plus de douze heures de travail effectif.
- Pour compléter cette disposition, l’arrêté stipule que les mécaniciens et chauffeurs jouiront dorénavant d’un jour de congé d’une durée de vingt-quatre heures au moins, tous les dix jours en moyenne.
- D’autre part une clause spéciale s’oppose à ce que ce jour de congé par décade soit établi au détriment des autres grands repos journaliers, dont la durée moyenne reste fixée à dix heures. En outre tout arrêt de moins d’une heure et demie, entre deux trains, sera dorénavant compté comme travail effectif.
- A l’avenir également, les périodes, dites de réserve, pendant lesquelles les mécaniciens et chauffeurs sont tenus de rester de planton au dépôt des locomotives, en attendant qu’on ait besoin de leurs services, et qui sont actuellement comptées comme repos, compteront pour le quart de leur durée et seront précédées comme les périodes de travail d’un grand repos pris au domicile.
- Le second arrêté, également du 4 novembre, concerne les agents des trains.
- Aux termes de cet arrêté, la journée de service de ces agents doit contenir en moyenne dix heures de service effectif au plus et dix heures de grand repos au
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- moins, de telle sorte que quinze jours consécutifs quelconques d’un roulement, comptés de minuit à minuit, ne contiennent pas plus de cent cinquante heures de service effectif et renferment un total de grand repos au moins égal à cent cinquante heures.
- Tous les quinze jours en moyenne, il doit y avoir à la résidence un grand repos de vingt-quatre heures au moins. L’intervalle entre deux de ces repos consécutifs ne peut être supérieur à trente jours. Durant ces grands repos, les agents sont dispensés de tout service et peuvent s’absenter de leur résidence. Ces jours de repos ne seront comptés que pour dix heures dans le calcul de la moyenne par quinzaine.
- Un troisième arrêté complète les mesures déjà prises.
- Cet arrêté fixe la durée du travail des agents des gares, dont le service intéresse la sécurité du public. Ces deux derniers arrêtés constituent la partie tout à fait nouvelle de la réforme accomplie par le ministre des Travaux publics, aucune réglementation n’étant encore intervenue pour ces agents.
- Tous ces arrêtés ont été pris d’accord avec les cinq grandes Compagnies de chemin de fer et le syndicat des chemins de fer de ceinture.
- Comme on vient de le voir, ce n’est pas uniquement par le dépôt de projets de loi que le gouvernement manifeste son activité. Décrets, arrêtés, circulaires contribuent à galvaniser le corps social.
- La loi du 2 novembre 1892 sur le travail des enfants, des filles mineures et des femmes dans les établissements industriels, dispose, dans son article 3, que « les enfants de l’un et l’autre sexe , âgés de moins de seize ans, ne peuvent être employés à un travail effectif de plus de dix heures par jour », et que «les jeunes ouvriers et ouvrières de seize à dix-huit ans, ne peuvent être employés à un travail effectif de plus de soixante heu-
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- res par semaine, sans que le travail journalier puisse excéder onze heures. »
- L’imminence de l’application de cette loi a jeté l’émoi dans le monde industriel. En effet, le ministre du commerce vient de décider que la prescription impérative de l’article 3 de la loi du 2 novembre 1892 recevrait son exécution. ,
- Lettres, pétitions, démarches personnelles et collectives. On supplie le ministre de ne pas appliquer l’article 3, ou tout au moins de surseoir à son application.
- L'article 3, c’est à peu près toute la loi de 1892. C’est donc la mise en vigueur d’une loi votée depuis sept ans, que le ministre vient d’ordonner et qui provoque la levée de boucliers des industriels.
- ' Evidemment, ils avaient autre chose à dire que leur surprise de voir ressusciter une loi qu’ils croyaient bien morte.
- Ils disaient que pour réduire à dix heures la durée du travail journalier des garçons et des filles mineures de dix-huit ans, tout en maintenant le travail des femmes à onze heures et celui des hommes à douze, ils rencontreraient de grandes difficultés dans leur industrie , parce que les enfants n’y sont que les auxiliaires nécessaires du travail accompli par les hommes et par les femmes ; que, si, malgré les- difficultés qu’une telle organisation présente, ils réduisaient à dix heures le travail des mineurs de dix-huit ans, laissant faire aux hommes et aux femmes les douze heures et les onze heures que la loi autorise, ces filles et ces garçons se trouveraient alors pendant une heure ou deux heures par jour privés de la surveillance*de leurs parents ; qu’il n’y avait que deux solutions possibles, ramener uniformément à dix heures ou à onze heures la durée du travail pour toutes les catégories de travailleurs. Ils affirmaient que les conséquences de la première solution seraient ressenties non seulement par les industriels désormais placés dans des conditions de concurrence internationale désastreuses, mais aussi par les
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- ouvriers qui auraient à subir une diminution proportionnelle de salaires. Ils ajoutaient que réglementation pour réglementation, ils préféraient l’unification à onze heures du travail des catégories protégées ; que la tolérance des précédents ministres du commerce avait permis de généraliser cette mesure, qui avait reçu la sanction législative du Sénat, et demandaient finalement qu’il fut sursis à l’application de la loi du 2 novembre 1892, jusqu’à ce que la Chambre des Députés se fût prononcée sur le projet de modification adopté par le Sénat.
- Le ministre a sans doute pensé que, si quelques exceptions parent une règle , trop d’exceptions finissent par l’étouffer. Il ne lui a pas convenu de porter le dernier coup à une loi déjà par trop exténuée. Aussi a-t-il décidé qu’au lieu de mettre en vigueur un projet de loi voté seulement par l’une des deux Chambres, il fallait tout d’abord appliquer la loi votée par les deux Chambres et promulguée par le Président de la République.
- Un loyal essai de cette loi en démontrera les avantages ou les inconvénients pour les intéressés.
- * *
- La loi du 9 avril 1898 sur la responsabilité des accidents ouvriers a été en butte aux mêmes résistances que la loi du 2 novembre 1892 sur le travail des femmes, des filles mineures et des enfants.
- Il est juste de proclamer l’efficacité des efforts tentés par le précédent ministère pour empêcher l’échec de cette loi. Mais il convient également de reconnaître que l’habileté et l’énergie du ministère actuel n’ont pas peu contribué à faciliter sa mise en vigueur.
- Maintenant que cette loi, perfectible comme toutes les autres, fonctionne librement, il nous paraît utile d’énumérer les actes ministériels et législatifs qui l’ont rendue viable, en reproduisant ou en résumant ceux de ces documents sur lesquels nous n'avons pas eu jusqu’ici l’occasion de nous arrêter.
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- Décret du 25 février 1899 (Journal officiel du 1er mars.—Devoir, p. 268) organisant le fonctionnement du service confié à la Caisse nationale des retraites.
- Décret du 28 février (/. O., 1er mars. — D., p. 273) réglant le contrôle de l’Etat sur les Compagnies d’assurances, la constitution de leur réserve et le fonctionnement des syndicats de garantie.
- Décret du 28 février (J. O., les mars. — D., p. 273) réglant les garanties à fournir par les chefs d’entreprise en cas de cessation d’industrie.
- Arreté du 1er mars (J. O., 2 mars) organisant le Comité consultatif des assurances contre les accidents du travail.
- Arrêté nommant les membres de ce Comité.
- Arrêté du 24 août (/. O., 27 août) modifiant la composition du Comité consultatif.
- Décret du 5 mars (J. O., 7 mars) fixant les émoluments alloués aux greffiers des justices de paix pour leur concours à la procédure instituée parla loi sur les accidents.
- Arrêté du 29 mars (J. O., 2 avril. — D., p. 274) déterminant les bases des cautionnements que doivent constituer les Sociétés d’assurances contre les accidents du travail.
- Arrêté du 30 mars 1899 (/. O., 2 avril). — D-, p. 27 déterminant les groupements d’industries prévus par Farticle 6 du décret du 28 février 1899, en ce qui concerne les Sociétés mutuelles d’assurances contre les accidents du travail.
- Arrêtés du ministère du commerce en date du 30 mars 1899 (Journal Officiel du 2 avril), déterminant le barême minimum pour le calcul des réserves mathématiques des Sociétés d’assurances contre les accidents du travail. .
- Annexe à cet arrêté (J. O., 8 avril).
- Arrêté du 30 mars (J. O., 2 avril. — D., p. 276), déterminant les primes relatives à la réduction de cautionnement 'prévue en faveur des Sociétés d’assurance mutuelle contre les accidents du travail.-
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- Arrêté du 31 mars (J. O., 2 avril. — D., p. 276), déterminant les conditions de recrutement des commissaires-contrôleurs' des Sociétés d’assurances.
- Arrêté du 9 avril (J. O., 10 avril), fixant le cadre et' les conditions d’avancement des commissaires-contrôleurs.
- Décret du 2 mai (J. O, , 3 mai), instituant, au ministère du commerce, une commission consultative en vue de l’application de Farticle 5 de la loi du 9 avril 1898, qui prévoit pour les chefs d’entreprise la faculté de se décharger de l’obligation de payer immédiatement aux victimes les frais de maladie et l’indemnité temporaire moyennant affiliation de leurs ouvriers à des Sociétés de secours mutuels et payement d’une quote-part de la cotisation. ' •
- Arrêté du 5 mai 1899 (/. O., 7 mai) complétant les arrêts des 29 et 30 mars (J. O., 2 avril. — Devoir, p. 274) relatifs aux Sociétés d’assurance contre les accidents.
- Cet arrêté concerne les Sociétés d’assurance dont les statuts limitent les opérations aux exploitations agricoles, viticoles et forestières, ainsi qu’aux entreprises, industrielles y annexées.
- Décret du 10 mai (J. O., 11 mai. — Devoir, p. 406) conférant au Comité consultatif la gestion de certaines Caisses de secours mutuels constituées en vertu de l’article 6 de la loi du 9 avril 1898.
- Arrêté du ministre de l’intérieur, (J. O., 16 mai. — Devoir, p. 405), en date du 16 mai relatif aux statuts-types à insérer pour l’exécution de l’article 5 de la loi du (9 avril 1898, dans les statuts des Sociétés de secours mutuels qui se proposent de contracter avec les chefs d’entreprise dans les conditions spécifiées par ledit article.
- Loi du 24 mai (.Devoir, p. 407) étendant les opérations de la Caisse nationale d’assurance en cas d’accidents.
- Décret du 26 mai (/. O., 27 mai. — Devoir, p. 408) approuvant les tarifs établis par la Caisse nationale.
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- Décret du 8 juin admettant à circuler en franchise certaines correspondances échangées en exécution de la loi sur les accidents.
- Loi du 29 juin 1899 relative à la résiliation des polices d’assurances souscrites par les chefs d’entreprises soumis à l’application de la loi du 9 avril 1898 sur les accidents.
- Article unique. — Pendant une période d’un an, à partir du jour de la promulgation de la présente loi, les polices d’assurances (accidents) concernant les industries prévues à l’article 1er de la loi du 9 avril 1898 et antérieures à cette loi, pourront être dénoncées par l’assureur ou par l’assuré soit au moyen d’une déclaration au siège social ou chez l’agent local, dont il sera donné récépissé , soit par acte extra-judiciaire.
- Les polices non dénoncées dans ce délai seront régies par le droit commun.
- Loi du 30 juin 1899 concernant les accidents causés dans les exploitations agricoles par l’emploi de machines mues par des moteurs inanimés.
- Article unique. — Les accidents occasionnés par l’emploi de machines agricoles mues par des moteurs inanimés et dont sont victimes, par le fait ou à l’occasion du travail, les personnes, quelles qu’elles soient, occupées à la conduite ou au service de ces moteurs ou machines, sont à la charge de l’exploitant dudit moteur.
- Est considéré comme exploitant l’individu ou la collectivité qui dirige le moteur ou le fait diriger par ses préposés.
- Si la victime n’est pas salariée ou n’a pas un salaire fixe, l’indemnité due est calculée, selon les tarifs de la loi du 9 avril 1898, d’après le salaire moyen des ouvriers agricoles de la commune.
- En dehors du cas ci-dessus déterminé, la loi du 9 avril 1898 n’est pas applicable à l’agriculture.
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- Loi du 30 juin 1899 portant : 1° Ouverture au ministère du commerce et de l’industrie, sur l’exercice 1899, d’un crédit de 50,000 francs pour l’application de la loi du 9 avril 1898 relative aux accidents du travail ; 2° Inscription au budget des recettes du même exercice d’une somme égale.
- Décret du 30 juin 1899 {J. O., 1er juillet), relatif à l’exécution de la loi du 9 avril 1898.
- Ce décret stipule que pour chaque victime d’un accident ayant occasionné une incapacité de travail, dans les cas prévus par la loi du 9 avril 1898, la déclaration d’accident, le récépissé de cette déclaration, le procès-verbal du maire, l’avis au service d’inspection et, le cas échéant, la transmission de pièces à la justice de paix seront établis conformément aux cinq modèles y annexés.
- Arrêté du ministre de l’Intérieur, en date du 13 juillet, instituant une commission des accidents du travail au ministère de l’Intérieur.
- Circulaire du 22 septembre (J. O., 5 octobre), nommant les membres de cette commission.
- Circulaire du 11 août 1899 (J. O., 22 août), adressée aux préfets par le ministre du commerce et de l’industrie, transmettant une instruction de la Caisse des dépôts et consignations relative à l’application de l’article 26 de la loi du 9 avril sur les accidents du travail.
- Cette instruction concerne les déclarations à recevoir par les maires, conformément aux articles 1 à 5 du décret du 28 février 1899.
- Circulaire du 17 août (/. O., 19 août), sur les commissions départementales chargées de surveiller l’application de la loi sur les accidents.
- Décret du 18 août (/. 0., 22 août) modifiant les modèles 1, 2 et 4 annexés au décret du 30 juin : déclaration d’accident, procès-verbal de la déclaration et avis de déclaration.
- Circulaire du 21 août (/. O., 22 août), adressée aux préfets par le ministre du commerce et de l’industrie, sur l’application des décrets des 30 juin et 18 août.
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- Circulaire du ministre des Travaux publics, en date du 21 septembre, relative aux rapports que les ingénieurs des mines doivent adresser dans les 10 jours lorsqu’ils sont saisis d’un avis à instruire par leurs soins.
- Circulaire relative aux secours à donner aux ouvriers blessés ou malades des chantiers des ponts et chaussées.
- Arreté visant le même objet.
- Circulaire du 30 septembre,, relative à l’application de la loi sur les accidents et au décret du 10 août sur les conditions dans les marchés de l’Etat.
- Circulaire du ministre de l’Intérieur, en date du 6 octobre (J. O., 10 octobre), relative à des informations complémentaires sur les accidents du travail survenus pendant le mois de juin. * i
- Table de mortalité et tarifs établis par la Caisse nationale des retraites pour l’exécution de la loi du 9 avril 1898 sur la responsabilité des accidents (,/. O., 10 mai).
- Liste des Sociétés d’assurances contre les accidents qui ont effectué le versement du cautionnement règlementaire (/.' O., 1, 3, 4, 6, 9, 11, 14, 15, 20, 22, 23, 27, 30 juin, 1, 2, 4, 14, 20 juillet, 3, 5 août, 30 septembre). - Décrets divers portant approbation des statuts de syndicats de garantie.
- A la liste de ces décrets, arrêtés ou circulaires, qui ont pour objet de faciliter le fonctionnement de la loi du 9 avril 1898, il convient d’ajouter la circulaire du ministre du commerce en date du 24 août (J. O., 25 août), qui dégage les principes dont s’est inspiré le législateur et les conséquences essentielles qu’il en a déduites.
- Cette circulaire montre dans ses grandes lignes l’économie de la législation nouvelle, du droit nouveau qui apparaît entre employeurs et employés.
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- PAYS DIVERS
- La protection de la propriété industrielle
- L’Association internationale pour la protection de la propriété industrielle a tenu son Congrès à Zurich, les 2 et 3 octobre, sous la présidence de M. Naville. Ce Congrès est le troisième qu’organise l’Association, depuis la réunion de Bruxelles en mai 1897 où elle prit naissance.
- L’année même de sa fondation, elle rassemblait à Vienne ses premiers et déjà nombreux adhérents représentant le barreau et l’industrie des principaux pays du monde et se mettait au travail. L'année dernière, en * 1898, les membres se retrouvaient à Londres.
- L’Association ne se propose rien moins que de chercher à supprimer les frontières en matière de propriété industrielle : brevets d’invention, marques de fabrique, dessins et modèles industriels, nom commercial.
- Il s’agit, en un mot, de fournir un nouvel aliment à la convention de Paris, du 20 mars 1883, qui constituait en cette matière une union entre certains Etats.
- Cette convention qui avait certes introduit des mesures d’une importance intrinsèque considérable, telle que l’accord d’un délai de priorité aux possesseurs d’une invention, d’une marque de fabrique, etc., avant qu’ils se fassent protéger dans les autres Etats unionistes ; telle aussi que le fait de l’importation des objets fabriqués à l’étranger, était devenue insuffisante.
- Les questions suivantes, déjà étudiées à Vienne et à Londres par l’Association, ont fait l’objet des délibérations du Congrès de Zurich : enregistrement international des marques de fabrique, juridictions spéciales en matière de propriété industrielle, protection interna-
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- tionale des dessins et modèles industriels, entente pour l’unificatien des formalités dans la rédaction des demandes de brevets, etc.
- Un programme pour la classification des brevets d’invention a été renvoyé à la commission pour étude plus approfondie, et des résolutions ont été émises concernant l’unification des inscriptions de brevets et la révision de la convention de Paris.
- Le prochain Congrès aura lieu à Paris, sous la présidence de M. Pouillet, ancien bâtonnier du barreau de Paris, qui avait déjà présidé le Congrès de Bruxelles, il y a deux ans.
- #
- » «
- IJn Congrès commercial vient de se réunir à Philadelphie pour rédiger un programme d’améliorations pratiques d’une réalisation facile et qui seront recommandées à la sollicitude de tous les gouvernements.
- Les vœux suivants ont été exprimés :
- « Que toutes les nations se joignent à l’Union pour l’enregistrement des marques de fabrique ; que tous les gouvernements instituent un système uniforme de colis-postaux; que tous les gouvernements établissent une statistique commerciale uniforme ; que toutes les nations s’entendent pour l’établissement d’un bureau international pour recueillir et publier les renseignements agricoles ; que le Musée commercial de Philadelphie recherche l’appui des gouvernements et des Chambres de commerce; que l’arbitrage international soit appliqué autant que possible. »
- Dans une dernière résolution, le Congrès s’est prononcé en faveur de la construction du canal interocéanique.
- La lutte contre l’alcoolisme
- Le Grand Conseil du canton de Zurich a voté, le 10 novembre, une -motion invitant le Grand Conseil d’Etat à
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- rechercher s’il y a lieu de combattre l’abus de l’alcool amené par la vente au détail de boissons alcooliques, en particulier par le commerce de la bière en bouteilles, et quels moyens il faudrait employer pour arriver à cette fin.
- Le Conseil est invité à présenter à ce sujet un rapport et des propositions.
- Une pétition demandant une loi contre l’ivrognerie a été renvoyée par le Reichstag au gouvernement contre l’avis des socialistes et des libéraux.
- On écrit de Bruxelles au Temps, le 15 novembre :
- Tandis que les Congrès se multiplient pour trouver des moyens efficaces de propagande antialcoolique, quelques industriels belges s’engagent résolument dans la voie pratique pour combattre le mal. Une des sociétés d’exploitation des carrières de Soignies distribue depuis quelques années des gratifications à ceux de ses ouvriers qui se distinguent par leur sobriété et leur application au travail. Il règne, à cette fin, une certaine émulation parmi les tailleurs de pierre et il y a une sérieuse progression parmi les méritants : 20 ont profité des gratifications en 1896, 31 en 1897, 47 en 1898 et 49 en 1899.
- Cette année, la société a réparti des primes pour une valeur de plus de 45,000 francs, dont 22,850 en charbon. Certaines familles comptant trois ou quatre ouvriers ou apprentis, ont touché près de 325 francs et reçu 12,000 kilogram. de charbon. Tels ouvriers ont recueilli, pour eux seuls, une somme de 125 à 130 fr., indépendamment du charbon.
- Les bons effets de cette propagande intelligente se font sentir non seulement chez les ouvriers, mais certainement encore sur les chantiers qui les emploient et qui profitent en les encourageant des avantages résultant de la régularité et de l’intensité du travail utile.
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- L’application est donc à recommander partout où elle est possible.
- FRANGE
- Programme du Congrès international des associations ouvrières de production.
- Première partie : La coopération au point de vue philosophique :
- 1° Des attaches philosophiques ; des précurseurs et promoteurs de la coopération ;
- 2° De la solidarité par la coopération ;
- 3° De l’éducation coopérative : devoirs de la coopération envers 'l’individu (enfant, adulte, vieillard).
- Deuxième partie : La coopération au point de vue industriel et èconomicque :
- 1° De la formation des Associations ouvrières de production et de leur capital ;
- 2° De l’administration, de la direction et des rapports des associés entre eux ;
- 3° Des moyens à employer pour l’obtention du travail et du crédit ;
- 4° Etat actuel des Associations ; causes de succès ou d’insuccès ;
- 5° De la fixation des salaires ;
- 6° De la répartition des bénéfices.
- Troisième partie : La coopération dans ses relations extérieures :
- 1° Du groupement des Associations ouvrières de production entre elles ;
- 2° Des relations des Associations ouvrières de production avec d’autres groupes collectifs, tels que : Sociétés de consommation, Chambres syndicales, Sociétés de Secours mutuels, Sociétés de Crédit, etc., etc. ;
- 3° Des rapports des Associations ouvrières de production avec les pouvoirs publics et les administrations ;
- 4« Des rapports internationaux des Associations ;
- 5° Du progrès économique, industriel et social réalisable dans la société de coopération.
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- L’inspection du travail.
- M. Millerand, ministre du commerce et de l’industrie, a fait signer un décret modifiant la composition de la commission de classement du personnel de l’inspection du travail , qui comprendra , en plus des membres actuels, trois membres ouvriers élus du conseil supérieur du travail, nommés pour un an, au mois de janvier, par arreté ministériel.
- En attendant les élections au nouveau conseil supérieur du travail, le ministre appellera à la commission trois membres de syndicats professionnels ouvriers.
- ♦
- * *
- Les conditions du travail.
- En exécution du décret du 10 août 1899 sur les conditions vdu travail dans les marchés passés au nom de l’Etat, M. Millerand,» ministre du commerce, a nommé une série de membres de commissions mixtes de patrons et d’ouvriers chargés de donner leur avis sur le taux normal et courant des salaires et sur la durée normale et courante de la journée de travail à Paris.
- Les membres de ces commissions sont répartis en quatorze catégories correspondant aux diverses branches de travail : terrasse, maçonnerie, charpente, etc.
- La règlementation douanière.
- Un congrès international de la règlementation douanière organisé pour l’Exposition se tiendra du 30 juillet au 4 août 1900.
- Il a pour but d’étudier les moyens de résoudre les questions complexes dérivant de l’application des lois et des règlements douaniers, et d’élaborer un certain nombre de vœux destinés à être sanctionnés plus tard par une conférence diplomatique.
- Ce Congrès écartera systématiquement toutes les questions de doctrine et de pure théorie : il laissera
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- aussi de côté les discussions d’ordre économique relatives à la protection et au libre-échange, pour se consacrer uniquement à l’étude dec procédés de perception, des diverses formalités usitées dans les différents pays, en un mot, du mécanisme de la douane et des améliorations à y introduire : représentation des intéressés dans les expertises, facilités accordées aux voyageurs de commerce pour le- dédouanement des échantillons, concours réciproque que pourraient se prêter les douanes des divers pays pour abréger leurs opérations respectives.
- Le Congrès national des Mineurs.
- Le Congrès national des mineurs, à Denain, a voté les résolutions suivantes :
- Demande de création de Conseil de prud’hommes mineurs ; demande d’assimilation intégrale des délégués mineurs et suppléants aux ouvriers et employés pour l’éligibilité aux fonctions d’administrateur des Caisses de secours; fixation du versement patronal à la Caisse nationale des retraites à 6 o/o du salaire ; fixation de la durée de la journée de travail à huit heures, depuis la descente jusqu’à la remonte, avec pénalité de 3 mois à 3 ans de prison pour tout chef d’exploitation qui aura contraint ses ouvriers à travailler plus de huit heures.
- Congrès international du commerce et de l’industrie.
- Le Congrès international du commerce et de l’industrie se réunira à Paris du 23 au 29 juillet 1900.
- En 1878, un Congrès semblable s’est tenu pour la première fois à Paris ; la tentative réussit. Elle fut renouvelée en 1889 avec un tel succès que les membres réunis en séance plénière votèrent] la permanence du Congrès, confiant aux membres du bureau le soin de les convoquer. Ces derniers ont jugé que l’heure était venue de remplir la mission qui leur avait été confiée ; ils profitent de l’Exposition qui déterminera l’exode
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- vers Paris de tout ce que la province et l’étranger comptent de commerçants, d’industriels, de jurisconsultes et de législateurs éminents et ils les convient aux prochaines assises de leur Congrès auquel la Chambre de commerce de Paris , en reconnaissance des services rendus, accorde son haut patronage. Au programme sont inscrites de nombreuses questions réparties en trois sections qui portent les titres suivants : lre section : Questions économiques. Fiscales. — 2e section : Législation commerciale et industrielle. — 3e section : Enseignement technique commercial et industriel.
- Afin d’associer les adhérents d’une façon plus étroite aux travaux du Congrès, la commission a résolu de publier un bulletin périodique : le Bulletin du Congrès.
- Le bureau du Congrès comprend M. G. Masson, président de la Chambre de commerce de Paris, président ; plusieurs présidents et membres des Chambres de commerce des principales villes de France : le colonel Laussedat, directeur du Conservatoire des Arts-et-Métiers ; Levasseur, membre de l’Institut, etc.
- Le Congrès international d’enseignement supérieur.
- Un Congrès international d’enseignement supérieur pour 1900 est en voie d’organisation.
- La circulaire du Comité d’organisation, que préside M. Brouardel, de l’Institut, doyen de la Faculté de médecine, rappelle que déjà deux Congrès semblables se sont tenus, l’un à Paris en 1889, l’autre à Lyon en 1894.
- Ces Congrès ont prouvé « que les hommes éclairés, en tous pays, doivent, dans l’intérêt bien entendu de la communauté politique à laquelle ils appartiennent, ne pas rester étrangers aux expériences accomplies au dehors ; notre civilisation moderne suppose la coopération de tous les peuples aux diverses œuvres qui sont l’objet de leurs plus généreuses aspirations. »
- C’est l’idée qui a inspiré les promoteurs du Congrès de
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- 1900 ; ils ajoutent que « la réorganisation récente des Universités françaises, la place sans cesse grandissante que prennent chez toutes les nations civilisées les recherches scientifiques, les applications techniques, la préparation, des maîtres chargés, à tous les degrés, de l’éducation et de l’instruction, la diffusion, par l’extension universitaire, des connaissances acquises dans les masses populaires » donneront au prochain Congrès une importance plus considérable encore que celle de ses deux devanciers.
- Voici quelles sont les questions que la commission d’organisation a décidé de mettre à l’ordre du jour des séances générales du Congrès :
- 1° L’extension universitaire ;
- 2° Création d’oeuvres en faveur des étudiants; moyens d’éviter leur isolement, institutions déjà existantes en France et à l’étranger ;
- 3° De la formation par les universités des maîtres de l’enseignement supérieur, secondaire et primaire ;
- 4° Du rôle des universités dans l’éducation agricole, industrielle, commerciale, coloniale;
- 5° Des rapports entre les universités des divers pays et leurs professeurs, des institutions propres à les favoriser ; d’une union internationale des membres de l’enseignement supérieur;
- 6° Des rapports entre les facultés de droit et les facultés des lettres.
- Des sections seront constituées pour discuter l’organisation des études ou la méthode à .suivre, en ce qui concerne le droit, les sciences politiques et sociales, la géographie, l’histoire et la philologie, la philosophie et les sciences connexes.
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- Un Musée du travail manuel.
- Un Musée du travail manuel vient, d’être organisé à Villeneuve-sur-Lot, par les soins de l’Union compagnon-
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- nique de cette ville, pour recevoir les chefs-d’œuvre des apprentis.
- Cette utile institution rendra certainement les plus grands services aux futurs artisans de l’Union compa-gnonnique, en fortifiant leur instruction professionnelle.
- tK'
- Institutions ouvrières.
- Du Moniteur des Syndicats ouvriers :
- Dans une ville industrielle du Nord, à Wasquehal, près de Roubaix, centre. important de filatures, quelques hommes dévoués aux intérêts de la population ouvrière ont conçu le projet d’établir trois œuvres éminemment utiles : des jardins ouvriers, une Caisse de prêt, et un bureau de consultation.
- Les jardins ouvriers constitueront une ressource appréciable pour le ménage et favoriseront l’esprit de famille ; la Caisse de prêt gratuit rendra de grands services aux ouvriers momentanément dans la gêne; enfin le bureau de consultation leur facilitera des démarches souvent difficiles et les aidera au besoin contre certaines injustices.
- Un comité s’est constitué pour étudier les moyens de réaliser ce projet qui sera mis prochainement à exécution.
- # #
- ALLEMAGNE
- Le Congrès international de géographie.
- Le septième congrès international de géographie s’est ouvert à Berlin, le 28 septembre.
- La dominante du congrès a été la question polaire, liée aux problèmes d’océanographie. On comprend l’intérêt qui s’attache aux données nouvelles que l’on peut obtenir sur la physique du globe. Indépendamment des avantages qu’il y aurait à obtenir des éclaircissements sur certaines lois du magnétisme terrestre , au pro-
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- blême polaire se rattache celui des glaces flottantes, dont il importe de surveiller les mouvements si décisifs pour les phénomènes climatériques qui nous affectent.
- Le congrès a accepté l’offre qui lui a été faite par l’Institut météorologique de Copenhague de centraliser les observations que prendraient tous les navigateurs dans les parages polaires.
- En ce qui concerne l’océanographie, ses plus éminents représentants sont tous d’accord sur la nécessité d’une nomenclature internationale des bassins des Océans et de leurs profondeurs.
- D’autres propositions de caractère international ont été faites. Toutes aspirent à Tunité des mesures et des symboles ou signes graphiques.
- Un savant anglais, le docteur Hugh Robert Mill, demande qu’on emploie dans toutes les recherches et discussions géographiques un système uniforme de mesures, et que ce système soit le système métrique, y compris le thermomètre centigrade.
- Un autre savant anglais, M. Scott Keltié, secrétaire de la Société de géographie de Londres, demande que les gouvernements possesseurs de territoires où les recensements réguliers sont impossibles, adoptent un procédé de dénombrement recommandé par le congrès international de statistique de Kristiania.
- Un autre vœu concerne la création d’une société internationale de sismologie.
- Et cette préoccupation de l’unité va si loin que le professeur Penck, de Vienne, réclame un accord sur l’abréviation des titres de revues dans les notes et références.
- Le professeur Hettner, directeur de la Geographische Zeitschrifty émet le vœu que le mode de représentation cartographique du peuplement des établissements humains fasse l’objet d’une enquête internationale.
- 1 Malgré la résistance possible des préjugés nationaux dont ne sont pas toujours exempts les géographes, bien qu’ils méritent, mieux que tous les autres, la qualifica-
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- tion de citoyens du monde, suivant la remarque pleine d’à-propos du correspondant du Temps dans le compterendu duquel nous avons relevé les détails qui précèdent, il est permis d’espérer que les diverses questions soulevées recevront une prompte solution et que l’unification de l’orthographe des noms géographiques elle-même aura son jour.
- Quoi qu’il en soit, pour faire un dernier emprunt au correspondant du Temps, « c’est dans ce besoin d’entente, ce sentiment de la solidarité scientifique que réside la véritable signification de ces réunions internationales ; c’en est l’idée maîtresse qui commande et qui
- dépasse les efforts individuels. »
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- Les habitations ouvrières.
- Une nouvelle loi de l’Empire vient de décider qu’une subvention de 5 millions sera employée à l’amélioration des logements des ouvriers et des petits employés des administrations de l’Etat.
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- Le cinquantenaire de la coopération
- La coopération allemande vient de célébrer à Berlin son cinquantenaire, et d’élever à cette occasion une statue à Schulze-Delitzsch. Du rapport présenté à cette occasion par M. H. Griiger, nous détachons les chiffres suivants : il y aurait actuellement en Allemagne, 18.850 sociétés de crédit, 82 sociétés s’occupant de procurer des matières premières à l’industrie, 1.193 s’occupant d’en procurer à l’agriculture, 34 sociétés industrielles ouvrières (guewerbliche werkgenossenschuff'en), 482 agricoles, 67 sociétés de constitution de magasins industriels, 106 de magasins agricoles, 193 sociétés de production industrielle, 2.017 de production agricole, 1.173 sociétés de consommation, 244 sociétés de construction, 271 sociétés diverses. Et la situation financière de toutes ces sociétés paraît en somme très satisfaisante.
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- La loi contre les coalitions
- Le 20 novembre est venu devant le Reichstag, le projet dit « du bagne», édictant les pénalités les plus sévères pour ceux des ouvriers qui, en temps de grève, entravent la liberté du travail.
- Ce projet excessif a été repoussé avec dédain par le Parlement Allemand, qui n’a même pas accordé au gouvernement le renvoi, pour plus ample examen, à une commission spéciale.
- ANGLETERRE
- La participation aux bénéfices en 1898-1899
- D’après la Labour Gazette :
- Au 1er juillet 1899, le total des personnes employées par 85 maisons appliquant la participation aux bénéfices était, selon les saisons, etc., de 50,647 au moins et de 53,010 au plus (à savoir, de 49,220 à 51,487 dans 79 maisons établies en Grande-Bretagne, et de 1,427 à 1,523 dans 5 maisons situées aux colonies). En 1898, à pareille époque, ces chiffres se composaient comme suit : 93 maisons occupant de 48,258 à 50,746 travailleurs (dont 46,846 à 49,035 dans 87 maisons établies dans le Royaume-Uni et 1,412 à 1,437 ouvriers dans 5 .maisons aux colonies).
- La moyenne du boni ajouté aux salaires a été de 5, 5 o/o de ces salaires. La part moyenne de bénéfices allouée a été de 11, 8 % au lieu de 11, 4 °/0 en 1897. *
- Si:
- La législation des fabriques et ateliers
- Plusieurs membres 'du Parlement Anglais ont déposé un bill en vue d’apporter différentes modifications à la législation des fabriques et des ateliers.
- Ils proposent d’étendre au travail à domicile les prescriptions concernant l’hygiène; et de rendre les employeurs responsables de leur observation.
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- Le bill prévoit des mesures à prendre pour l’éclairage naturel et la ventilation des fabriques,'l’obligation de fournir de l’eau potable aux ouvriers.
- Enfin, dans l’industrie textile, un demi-jour de repos devra être accordé à tous les ouvriers le samedi. Cette disposition pourra être étendue par le gouvernement aux autres industries.
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- Les pensions de viëillesse
- La commission chargée d’examiner les différents bills relatifs à l’allocation de pensions de vieillesse, vient de terminer ses travaux. Elle propose d’accorder à toute personne âgée de 65 ans, qui ne possède pas un revenu dépassant 10 sk. par semaine et qui n’a jamais encouru de peines d’emprisonnement, une pension de 5 à 7 sk. par semaine, selon que le bénéficiaire habite la campagne ou la ville.
- Un comité composé de représentants des boards of guardians et des autorités locales, sera chargé de recevoir les demandes de pensions et de se prononcer sur leur opportunité. Ces pensions seront payées par l’intermédiaire des bureaux des postes. Les fonds nécessaires pour faire face à la charge des pensions seront fournis moitié par des taxes locales et moitié par un impôt général.
- Les pensions seront allouées pour un terme de trois ans, mais pourront être retirées avant son expiration, si leur existence n’est plus justifiée.
- ***
- BELGIQUE
- La Maison [du Peuple à Bruxelles.
- La Maison du Peuple, à Bruxelles, vient de publier le bilan de ses opérations pendant le premier semestre de cette année.
- Le chiffre d’affaires s’est élevé a 2,385,030 fr. 71
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- donnant un bénéfice de 241,929 fr. 59 dont la plus forte part*a été réalisée par la boulangerie : 196,101 fr. 26.
- SUÈDE
- Les élections législatives.
- Malgré la base censitaire de la législation électorale en Suède, les résultats des élections, qui ont eu lieu en octobre, ont été très favorables aux partis du progrès.
- La gauche a perdu 8 sièges, mais elle en a gagné 18.,
- On peut déjà déterminer exactement quelle sera la solution que donnera le Parlement à deux ou trois questions qu’il aura à trancher, de 1900 à 1902.
- La Chambre compte 32 partisans du suffrage universel, 76 d’une amélioration de la loi électorale, en tout 108. Elle compte 90 adversaires de toute réforme, et 32 voix incertaines. Ce sont donc ces dernières qui trancheront la question.
- En outre, la Chambre compte une majorité hostile aux lois d’exception et favorable à une législation ouvrière.
- SUISSE
- L’organisation professionnelle.
- Le Comité central du secrétariat ouvrier suisse a voté le projet de statuts qui doivent, aux termes des décisions du récent Congrès de Lucerne, assurer le développement de l’organisation professionnelle.
- Il est dit que la Fédération générale suisse des syndicats professionnels, ses Associations et ses sections, se tiendront cantonnées sur utf terrain strictement neutre au point de vue de la religion et de la politique de parti; et cela afin que chaque ouvrier puisse en faire partie sans avoir rien à souffrir dans ses convictions politiques et religieuses. Les statuts des sections devront être rédigés dans cet esprit.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
- L’arbitrage Anglo-Vénézuélien,
- Le tribunal d’arbitrage anglo-vénézuélien qui siégeait au ministère des affaires étrangères de France depuis le 15 juin, a rendu sa sentence le 3 octobre dernier.
- Il s’agissait, comme on sait, de fixer la ligne frontière entre le Venézuela et la Guyane britannique dans la région litigieuse entre l’Orénoque à l’ouest, l’Essequibo à l’est et le Brésil au sud.
- Les faits du procès remontent jusqu’au traité de Munster (1648) et le différend a régné depuis cette époque entre l’Espagne et la Hollande d’abord, puis entre le Venezuela, indépendant de l’Espagne, et l’Angleterre qui s’est substituée à la Hollande par droit de conquête.
- Tant que les territoires qui devaient faire l’objet d’une délimitation de frontières n’eurent aucune valeur, on ajourna toujours la délimitation.
- Il y a quelques années on découvrit des gisements aurifères dans la région du Yuruari. Aussitôt, les colons anglais affluèrent, et s’établirent là comme chez eux. Le Venezuela réclama les droits qu’il disait tenir du traité de Munster. Les Anglais revendiquèrent les droits du premier occupant. L’Angleterre se proposait d’écraser le Venezuela. Le Venezuela demanda l’arbitrage que l’Angleterre repoussa longtemps avec hauteur. Elle ne se décida à l’accepter que menacée de l’intervention armée des Etats-Unis par le président Cleveland en 1895, à la suite des empiètements successifs par lesquels elle se rapprochait des bouches de l’Orénoque, son grand objectif, car ce delta est l’une des positions dominantes du continent sud-américain.
- Une convention d’arbitrage intervenue en 1897 entre l’Angleterre d’une part, les Etats-Unis et la République du Venezuela de l’autre, institua, comme nous l’avons
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- dit dans notre numéro de juillet dernier, un tribunal composé de deux membres anglais et de deux américains,, lesquels choisirent comme cinquième arbitre et président M: de Martens, l’éminent jurisconsulte russe.
- C’est devant les avocats qui, depuis près de trois mois, soutenaient éloquemment leurs arguments contradictoires de fait et de droit, et devant un public peu nombreux, composé en majeure partie d’Anglais et d’Américains, que la sentence arbitrale a été lue successivement en anglais et en français par les secrétaires du tribunal.
- En somme, les arbitres accordent aux Anglais la plus grande partie des territoires qu’ils occupaient effectivement sur la rive gauche de l’Essequibo. Mais il les écartent du point qu’ils convoitaient spécialement : l’embouchure de l’Orénoque et les régions aurifères.
- Il est entendu que la ligne de délimitation déterminée par le tribunal, réserve et ne préjuge pas les questions actuellement existantes ou qui pourront surgir, pour être résolues entre le gouvernement de Sa Majesté britannique et la République du Brésil, ou entre cette dernière République et les Etats-Unis de Vénézuela.
- En fixant définitivement la ligne de frontière entre le Vénézuela et la Guyane anglaise, les arbitres établis-, sent le régime des rivières qui serviront désormais de limite commune aux deux nations, dans une partie de leurs cours.
- C’est ainsi qu’ils décident qu’en temps de paix les rivières Amakourou et Barima seront ouvertes à la navigation des navires marchands de toutes les nations, sous réserve de tous règlements équitables et du paiement des droits de phare et autres semblables , à condition que les droits imposés par la République du Vézénuela et le gouvernement de la colonie de la Guyane britannique, sur le passage des navires le long des parties de ces rivières possédées respectivement par elles, seront imposés suivant le même tarif aux navires vénézuéliens et anglais, ces tarifs n’excédant pas
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- ceux qui frappent ceux de tous autres pays ; à condition également que la République du Vénézuela ou la colonie de la Guyane britannique ne frappent d’aucun droit de douane les marchandises voyageant à bord de vaisseaux , navires ou embarcations passant sur ces rivières ; mais les droits de douane ne pourront frapper que les marchandises débarquées sur le territoire du Vénézuela ou de la Grande-Bretagne respectivement.
- Après la lecture de la sentence, le président du tribunal, M. de Martens, a pris la parole en anglais et a fait notamment remarquer que cette cour avait été la première dont la procédure se fût réglée sur le Code d’arbitrage adopté par la Conférence de la Haye. En outre la sentence a été adoptée à l’unanimité sans réserve, contrairement à tous les arrêts précédents. Ces deux faits concourent à donner au jugement rendu une force morale autant que légale.
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- L’arbitrage anglo-colombien,
- Le tribunal d’arbitres constitué par le Conseil fédéral suisse, à la demande des gouvernements de la Grande-Bretagne et de la Colombie, a prononcé sa sentence qui sera communiquée aux deux parties en cause.
- Il s’agissait d’un différend entre la préfecture d’An-tioquia et le gouvernement colombien d’une part, et d’une grande maison de Londres, d’autre part, touchant le contrat de construction d’un chemin de fer.
- Un arbitrage.
- La Russie vient d’accepter un arbitrage avec l’Amérique au sujet des pêcheries de Behring.
- Il y a huit ans, des barques américaines avaient été saisies dans les eaux russes à pêcher irrégulièrement ; la saisie était évaluée à 150.000 liv. st., et l’on n’était jamais arrivé entre les deux gouvernements à se met-
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- LE DEVOIR
- tre d’accord, la Russie prétendant la saisie légale et l’Amérique la niant. C’est M. Asser, le jurisconsulte
- hollandais, qui a été nommé arbitre.
- * *
- L’action pacifique des femmes
- La Ligue des Femmes pour le désarmement internationalr, présidée par la princesse Wiszmewska, a envoyé à la Conférence de La Haye 616.000 adhésions en faveur de l’œuvre de la Conférence.
- En outre, la Ligue a reçu de 59 maires des villes et communes de France 48.255 votes légalisés.
- Ces résultats témoignent hautement de l’activité de la Ligue.
- Nous signalons avec plaisir l’adhésion des femmes japonaises à la Conférence de La Haye et à l’œuvre de la Ligue internationale des Femmes pour la Paix. Cette adhésion a été signée par cinq princesses de la cour de Tokio, par la marquise Oyama, femme du chef d’Etat-Major général de l’armée japonaise, par 51 dames patro-nesses et 6.420 autres dames adhérentes.
- % *
- Le prochain Congrès universel de la paix
- L’ordre du jour du IXe Congrès universel de la Paix qui s’ouvrira à Paris entre le 30 septembre et le 2 octobre 1900, a été arrêté comme suit par l’assemblée générale du Bureau international :
- 1° Rapport sur les évènements de l’année ;
- 2e Conférence internationale de La Haye. Etude de ses décisions et de leurs conséquences ;
- 3° Droit international ;
- 4o Conseils de conciliation et Agence de la Paix ;
- 5° Rapport de la Commission sur la Protection des indigènes ;
- 6° De la sanction des sentences arbitrales ;
- 7° Probabilités des résultats politiques et économiques d’une guerre future ,
- 8° Date et siège du prochain Congrès ;
- 9° Appel aux nations ;
- 10° Imprévu.
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- LE MOUVEMENT FEMINISTE
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- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- Un nouvel emploi pour les femmes.
- On commence à rendre justice à la femme pour les questions d’assistance.
- M. Napias, directeur de l’Assistance publique, vient de créer un emploi féminin de plus, dont, depuis longtemps, se faisait sentir la nécessité. Celui de dame visi-’ teuse des accouchées de l’Assistance publique ayant eu la sage-femme à domicile.
- A la clientèle spéciale des accouchées de l’Assistance publique, les sages-femmes doivent, outre les bons soins à l’heure de l’accouchement, des visites journalières pendant une semaine, avec surveillance de la mère comme de l’enfant, dont elles ont la responsabilité.
- Grâce à la mesure prise par M. Napias, il n’est pas probable que des sages-femmes soient tentées de négliger cette clientèle indigente qui ne leur rapporte pas tant que l’autre.
- Le mouvement féministe japonais.
- Ce mouvement qui est dirigé avec infiniment d’ardeur et d’intelligence par un groupe comprenant des femmes -de la plus haute société, commence à avoir des résultats très appréciables.
- Dès à présent, en effet, les femmes sont employées dans les manufactures de l’Etat, dans les bureaux de téléphone, dans certaines banques et même dans les chemins de fer.
- Le grand journal libéral de Tokyo, le Bjimmin, fait remarquer avec raison qu’en se faisant concéder peu à peu ces divers droits les femmes emploient le moyen le plus sûr d’améliorer leur condition.
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- LE DEVOIR
- Les dames bibliothécaires en Angleterre et aux Etats-Unis
- A l’exemple do ce qui a été fait avec succès aux Etats-Unis, on confie volontiers aux dames, en Angleterre, les situations de bibliothécaires et l’on s’en trouve bien : elles y apportent, d’une façon très heureuse, leurs qualités d’ordre et d’aptitude aux positions sédentaires. Ainsi, depuis vingt ans, d’après ce que relate la Revue municipale, des* dames ont occupé cette position à Bris-’tol et à Manchester, 35 étant employées dans la première ville et 80 dans la seconde. En 1892, 18 bibliothèques, en Angleterre et en Ecosse, occupaient des dames à ce travail. Actuellement, ces chiffres se sont augmentés. On trouve des dames employées comme assistantes dans 81 bibliothèques ; 44 d’entre elles sont attachées au titre de bibliothécaires.
- (La, vie scientifique).
- #
- Les étudiantes en Suisse
- On vient de publier la statistique de fréquentation féminine dans les universités de Suisse. Les six universités et l’académie de Neuchâtel comptaient ensemble 937 étudiantes, dont 555 régulièrement inscrites et 382 élèves libres. Voici les chiffres par établissement d’instruction supérieure : Genève, 292 ; Zurich, 231 ; Berne, 172; Lausanne, 130; Neuchâtel, 52 ; Bâle, 35; Fribourg, 25. Dans le nombre, au point de vue de la nationalité : Russie, 353 ; Allemagne, 53 ; Bulgarie, 25 ; Autriche, 9 ; Hongrie, 6 ; Serbie, 7 ; Roumanie, 4 ; Pays-Bas, 3 ; Angleterre, 3; Italie, 1 ; Norvège, 1 ; Asie, 17; Amérique du Nord, 7 ; Afrique, 1 ; les autres étudiantes fréquentant régulièrement les cours sont de nationalité helvétique. La plupart sont inscrites dans les facultés de médecine et de philosophie.
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- Une femme indienne avocat
- Miss Cornely Saraby a demandé récemment à la Cour d’appel de Calcutta, son inscription dans l’ordre des avocats. Miss Saraby a étudié le droit dans une université anglaise.
- La Cour d’appel et la plus Haute instance ont repoussé cette demande.
- Nous devons dire que cette décision est d’autant plus injuste que d’après les coutumes du pays, les femmes indigènes n’ont pas le droit de demander des conseils aux hommes médecins et avocats.
- .(La Fronde).
- *
- Les femmes fonctionnaires en Russie
- Dans la presse et les sphères administratives de la Russie, on discute très sérieusement un projet de loi qui permettrait aux femmes d’être admises à toutes les fonctions publiques et leur donnerait accès aux postes les plus élevés, même dans les départements de la manutention militaire et de la médecine.
- (La Fronde).
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- % #
- L’enseignement agricole pour les femmes en Russie
- En Russie, le ministre de l’agriculture vient d’autoriser la formation de Sociétés ayant pour but de développer et de protéger l’enseignement agricole pour les femmes, et en particulier l’horticulture et la culture potagère.
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- FAMILF
- par Hector MALOT
- * Ouvrage couronné par l’Académie française
- (Suite)
- — Ce n’est pas seulement de votre instruction que je suis chargée par M. Vulfran, c’est aussi de votre éducation, voilà pourquoi je vous adresse ce conseil, dans votre intérêt comme dans l’intérêt de tous.
- — Je vous en prie, mademoiselle, expliquez-moi ce que je dois faire, car je vous assure que je ne comprends pas du tout ce qu’exige le conseil que vous me donnez, et tel. qu’il est, il m’effraie.
- — Bien que vous ne soyez que depuis peu à Marau-court, vous devez savoir que la maladie de M. Vulfran et la disparition de M. Edmond sont une cause d’inquiétude pour tout le pays.
- — Oui, mademoiselle, j’ai entendu parler de cela.
- — Que deviendraient les usines dont vivent sept mille ouvriers, sans compter ceux qui vivent eux-mêmes de ces ouvriers, si M. Vulfran mourait et si M. Edmond ne revenait pas ? Vous devez sentir que ces questions ne se sont pas posées sans éveiller des convoitises. M. Vulfran en léguerait-il la direction à ses deux neveux; ou bien à un seul qui lui inspirerait plus de confiance que l’autre ; ou bien encore à celui qui depuis vingt ans a été son bras droit et qui, ayant dirigé avec lui cette immense machine, est peut-être plus que personne en situation et en état de ne pas la laisser péricliter ? Quand M. Vulfran a fait venir son neveu M. Théodore, on a cru qu’il désignait ainsi celui-ci pour son successeur. Mais quand l’année dernière il a appelé près de lui M. Casimir au moment où celui-ci sortait de l’École des ponts et chaussées , on a compris
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- EN FAMILLE
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- qu’on s’était trompé, et que le choix de M. Vulfran ne s’était encore fixé sur personne, par cette raison décisive qu’il ne veut pour successeur que son fils, car malgré les querelles qui les ont séparés depuis plus de douze ans, c’est son fils seul qu’il aime d’un amour et d’un orgueil de père, et il l’attend. M. Edmond reviendra-t-il? on n’en sait rien , puisqu’on ignore s’il est vivant ou mort. Une seule personne recevait probablement de ses nouvelles, comme M. Edmond en recevait de cette personne qui n’était autre que notre ancien curé M. l’abbé Poiret ; mais M. l’abbé Poiret est mort depuis deux ans, et aujourd’hui il paraît à peu près certain qu’il est impossible de savoir à quoi s’en tenir. Pour M. Vulfran, il croit, il est sûr que son fils arrivera un jour ou l’autre. Pour les personnes qui ont intérêt à ce que M. Edmond soit mort, elles croient non moins fermement, elles sont non moins sures qu’il est mort réellement, et elles manœuvrent de façon à se trouver maîtresse de la situation le jour où la nouvelle de cette mort arrivera à M. Vulfran * qu’elle pourra bien tuer d’ailleurs. Maintenant, ma chère enfant, comprenez-vous l’intérêt que vous avez, vous qui vivez dans l’intimité de M. Vulfran, à vous montrer discrète et réservée avec la mère de M. Casimir, qui, de toutes les manières, travaille pour son fils aussi bien que contre ceux qui menacent celui-ci? Si vous étiez trop bien avec elle, vous seriez mal avec la mère de M. Théodore. De même que si vous étiez trop bien avec celle-ci quand elle viendra, ce qui certainement ne tardera pas, vous auriez pour adversaire Mme Bre-toneux. Sans compter que si vous gagniez les bonnes grâces des deux, vous vous attireriez peut-être l’hostilité de celui qui a tout à redouter d’elles. Voilà pourquoi je vous recommande la plus grande circonspection. Parlez aussi peu que possible. Et toutes les fois que vous serez interrogée de façon à ce que vous deviez malgré tout répondre, ne dites que des choses insignifiantes ou vagues ; dans la vie bien souvent on a plus
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- LE DEVOIR
- d’intérêt à s’effacer qu’à briller et à se faire prendre pour une fille un peu bête plutôt que pour une trop intelligente : c’est votre cas, et moins vous paraîtrez intelligente, plus vous le serez. »
- XXXIV
- Ces conseils , donnés avec une bienveillance amicale, n’étaient pas pour rassurer Perrine, déjà inquiète de la venue de Mme Bretoneux.
- Et cependant, si sincères qu’ils fussent, ils atténuaient la vérité plutôt qu’ils ne l’exagéraient, car précisément parce que Mlle Belhomme était physiquement d’une exagération malheureuse, moralement elle était d’une réserve excessive, ne se mettant jamais en avant, ne disant que la moitié des choses, les indiquant, ne les appuyant pas, pratiquant en tout les préceptes qu’elle venait de donner à Perrine et qui étaient les siens mêmes.
- En réalité, la situation était encore beaucoup plus difficile que ne le disait Mlle Belhomme, et cela aussi bien par suite des convoitises qui s’agitaient autour de M. Vulfran que par le fait des caractères des deux mères qui avaient engagé la lutte pour que leur fils héritât seul, un jour ou l’autre, des usines de Marau-court, et d’une fortune qui s’élevait, disait-on, à plus de cent millions.
- L’une, Mme Stanislas Paindavoine , femme du frère aîné de M. Vulfran, avait vécu dévorée d’envie, en attendant que son mari, grand marchand de toile de la rue du Sentier, lui gagnât.l’existence brillante à laquelle ses goûts mondains lui donnaient droit, croyait-elle. Et comme ni ce mari, ni la chance, n’avaient réalisé son ambition, elle continuait à se dévorer en attendant maintenant que, par son oncle, Théodore obtînt ce qui lui avait manqué à elle, et prît dans le monde parisien la situation qu’elle avait ratée.
- L’autre, Mme Bretoneux, soeur de M. Vulfran, ma-
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- riée à un négociant de Boulogne, qui cumulait toutes sortes de professions sans qu’elles l’eussent enrichi : agence en douane, agence et assurance maritimes, marchand de ciment et de charbons, armateur, commissionnaire-expéditeur , roulage, transports maritimes , — voulait la fortune de son frère autant pour l’amour même de la richesse que pour l’enlever à sa belle-soeur qu’elle détestait.
- Tant que M. Yulfran et son fils avaient vécu en bons rapports , elles avaient dû se contenter de tirer de leur frère ce qu'elles en pouvaient obtenir en prêts d’argent qu’on ne remboursait pas , en garanties commerciales , en influences, en tout ce qu’un parent riche est forcé d’accorder.
- Mais le jour où, à la suite de prodigalités excessives et de dépenses exagérées, Edmond avait été envoyé dans l’Inde, ostensiblement comme acheteur de jute pour la maison paternelle, en réalité comme fils puni, les deux belles-soeurs avaient pensé à tirer parti de cette situation ; et quand ce fils en révolte s’était marié malgré la défense de son père, elles avaient commencé, chacune de son côté, à se préparer pour que leur fils pût, à un moment donné, prendre la place de l’exilé.
- A cette époque Théodore n’avait pas vingt ans, et il ne paraissait pas, par ce qu’il s’était montré jusque-là, qu’il pût être jamais propre au travail et aux affaires commerciales : choyé, gâté par sa mère qui lui avait donné ses goûts et ses idées, il ne vivait que pour les théâtres, les courses et les plaisirs que Paris offre aux fils de famille dont la bourse se remplit aussi facilement qu’elle se vide. Quelle chute quand il lui avait fallu s’enfermer dans un village, sous la férule d’un maître qui ne comprenait que le travail, et se montrait aussi rigoureux pour son neveu que pour le dernier de ses employés ! Cette existence exaspérante, il ne l’avait supportée que le mépris au cœur pour ce qu’elle lui imposait d’ennuis, de fatigues et de dégoûts. Dix fois par jour il décidait de l’abandonner, et s’il ne le faisait
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- Tsa
- point, c’était dans l’espérance d’être bientôt maître, seul maître de cette affaire considérable, et de pouvoir alors la mettre en actions, de façon à la diriger de haut et de loin , surtout de loin, c’est-à-dire de Paris, où il se rattraperait ainsi de ses misères.
- Quand Théodore avait commencé à travailler avec son oncle, Casimir n’avait que onze ou douze ans, et était par conséquent trop jeune pour prendre une place à côté de son cousin. Mais pour cela sa mère n’avait pas désespéré qu’il pût l’occuper un jour en regagnant le temps perdu : ingénieur, Casimir du haut de l’X dominerait M. Vulfran, en même temps qu’il écraserait de sa supériorité officielle son cousin qui n’était rien. C’était donc pour l’Ecole polytechnique ^qu’il avait été chauffé, ne travaillant * que les matières exigées pour l’École, et cela en proportion de leur coefficient : 58 les mathématiques, 10 la physique, 5 la chimie, 6 le français. Et alors il s’était produit ce résultat fâcheux pour lui, que, comme à Maraucourt, les vulgaires connaissances usuelles étaient plus utiles que l’X , l’ingénieur n’avait pas plus dominé l’oncle qu’il n’avait écrasé le cousin. Et même celui-ci avait gardé l’avance que dix années de vie commerciale lui donnaient, car s’il n’était pas savant, il en convenait, au moins il était pratique, prétendait-il, sachant bien que cette qualité était la première de toutes pour son oncle.
- «Que diable peut-on bien leur apprendre d’utile, disait Théodore, puisqu’ils ne sont pas seulement en état d’écrire clairement une lettre d’affaires avec une orthographe décente?
- — Quel malheur, expliquait Casimir, que mon beau cousin s’imagine qu’on ne peut pas vivre ailleurs qu’à Paris ! quels services, sans cela, il rendrait à mon oncle ! mais qu’attendre de bon d’un monomane qui, dès le jeudi, ne pense qu’à filer le samedi soir à Paris , disposant tout, dérangeant tout dans ce but unique, et qui, du lundi matin au jeudi, reste engourdi dans les souvenirs de la journée du dimanche passée à Paris. »
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- EN FAMILLE
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- Les mères ne faisaient que développer ces deux thèmes en les enjolivant; mais, au lieu de convaincre M. Vulfran, celle-ci que Théodore seul pouvait être son second, celle-là que Casimir seul était un vrai fils pour lui, elles l’avaient plutôt disposé à croire, de Théodore ce que disait la mère de Casimir, et de Casimir ce que disait celle de Théodore, c’est-à-dire qu’en réalité il ne pouvait pas plus compter sur l’un que sur Fautre, ni pour le présent ni pour l’avenir.
- De là, chez lui, des dispositions à leur égard, qui étaient précisément tout autres que celles que chacune d’elles avait si âprement poursuivies : ses neveux, rien que ses neveux ; nullement et à aucun point de vue des fils.
- Et même, dans ses procédés à leur égard, on pouvait fecilement voir qu’il avait tenu à ce que cette distinction fût évidente pour tous, car, malgré les sollicitations de tout genre, directes et détournées , dont on l’avait enveloppé, il n’avait jamais consenti à les loger au château où cependant les appartements ne manquaient pas, ni à leur permettre de partager sa vie intime, si triste et si solitaire qu’elle fût.
- « Je ne veux ni querelles ni jalousies autour de moi », avait-il toujours répondu.
- Et, partant de là, il avait donné à Théodore la maison qu’il habitait lui-même avant de faire construire son château , et à Casimir celle de l’ancien chef de la comptabilité que Mombleux remplaçait.
- Aussi leur surprise avait-elle été vive et leur indignation exaspérée, quand une étrangère, une gamine, une bohémienne s’était installée dans ce château où ils n’entraient que comme invités.
- Que signifiait cela?
- Qu’était cette petite fille ?
- Que devait-on craindre d’elle?
- C’était ce que Mme Bretoneux avait demandé à son fils, mais ses réponses ne l’ayant pas satisfaite, elle avait voulu elle-même faire une enquête qui l’éclairât.
- 4
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- 7M
- LE DEVOIR
- Arrivée assez inquiète, il ne lui fallut que peu de temps pour se rassurer , tant Perrine joua bien le rôle que Mlle Belhomme lui avait soufflé.
- Si M. Vulfran ne voulait pas avoir ses neveux à demeure chez lui, il n’en était pas moins hospitalier, et même largement, fastueusement hospitalier pour sa famille, lorsque sa soeur et sa belle-soeur, son frère et sou beau-frère venaient le voir à Maraucourt. Dans ces occasions, le château prenait un air de fête qui ne lui était pas habituel : les fourneaux chauffaient au tirage forcé; les domestiques arboraient leurs livrées i-les voitures et les chevaux sortaient des remises et des écuries avec leurs harnais de gala ; et le soir, dans l’obscurité, les habitants du village voyaient flamboyer le château depuis le rez-de-chaussée jusqu’aux fenêtres des combles, et de Picquigny à Amiens, d’Amiens à Picquigny, circulaient le cuisinier et le maître d’hôtel chargés des approvisionnements.
- Pour recevoir Mme Bretoneux, on s’était donc conformé à l’usage établi et en débarquant à la gare de Picquigny elle avait trouvé le landau avec cocher et valet de pied pour l’amener à Maraucourt, comme en descendant de voiture elle avait trouvé Bastien pour la conduire à l’appartement, toujours le même, qui lui était réservé au premier étage.
- Mais malgré cela, la vie de travail de M. Vulfran et de ses neveux, même celle de Casimir, n’avait été modifiée en rien : il verrait sa soeur aux heures des repas, il passerait la soirée avec elle, rien de plus, les affaires avant tout ; quant au fils et au neveu , il en serait de même pour eux, ils déjeûneraient et dîneraient au château, où ils resteraient le soir aussi tard qu’ils voudraient, mais ce serait' tout : sacrées les heures de bureau.
- Sacrées pour les neveux, elles l’étaient aussi pour M. Vulfran et par conséquent pour Perrine, de sorte que Mme Bretoneux n’avait pu organiser et poursuivre son enquête sur « la bohémienne » comme elle l’aurait
- voulu.
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- ËN FAMILLE
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- Interroger Bastien et les femmes de chambre, aller chez Françoise pour la questionner adroitement, ainsi que Zénobie et Rosalie, était simple et, de ce côté, elle avait obtenu tous les renseignements qu’on pouvait lui donner, au moins ceux qui se rapportaient à l’arrivée dans le pays de « la bohémienne », à la façon dont elle avait vécu depuis ce moment, enfin à son installation auprès de M. Yulfran, due exclusivement, semblait-il, à sa connaissance de l’anglais ; mais examiner Perrine elle-même qui ne quittait pas M. Vulfran, la faire parler, voir ce qu’elle était et ce qu’il y avait en elle, chercher ainsi les causes de son succès subit, ne se présentait pas dans des conditions faciles à combiner.
- A table, Perrine ne disait absolument rien; le matin, elle partait avec M. Yulfran; après le déjeuner, elle montait tout de suite à sa chambre ; au retour de la tournée des usines, elle travaillait avec Mlle Belhomme; le soir en sortant de table, elle montait de nouveau à sa chambre : alors, quand, où et comment la prendre pour l’avoir seule et librement la retourner ?
- De guerre lasse, Mme Bretoneux, la veille de son départ, se décida à l’aller trouver dans sa chambre, où Perrine, qui se croyait débarrassée d’elle, dormait tranquillement.
- Quelques coups frappés à sa porte, l’éveillèrent ; elle écouta, on frappa de nouveau.
- Elle se leva et alla à la porte à tâtons :
- « Qui est là ?
- — Ouvrez, c’est moi.
- — Mme Bretoneux ?
- — Oui. »
- Pefirine tira le verrou, et vivement Mme Bretoneux se glissa dans la chambre, tandis que Perrine pressait le bouton de la lumière électrique.
- « Couchez-vous, dit Mme Bretoneux, nous serons mieux pour causer. »
- Et, prenant une chaise, elle s’assit au pied du lit de façon à avoir Perrine devant elle ; puis ensuite elle commença :
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- LE DEVOIR
- « C’est de mon frère que j’ai à vous parler, à propos de certaines recommandations que je veux vous adresser. Puisque vous remplacez Guillaume auprès de lui, vous pouvez prendre des précautions utiles à sa santé et dont Guillaume, malgré tous ses défauts, l’entourait. Vous paraissez intelligente, bonne petite fille, il est donc certain que, si vous le voulez, vous pouvez nous rendre les mêmes services que Guillaume ; je vous promets que nous saurons le reconnaître. »
- Aux premiers mots, Perrine s’était rassurée : puisqu’on voulait lui parler de M. Yulfran, elle n’avait rien à craindre; mais quand elle entendit Mme Bretoneux lui dire qu’elle paraissait intelligente, sa défiance se réveilla , car il était impossible que Mme Bretoneux qui, elle, était vraiment intelligente et fine, pût être sincère en parlant ainsi ; or, si elle n’était pas sincère, il importait de se tenir sur ses gardes.
- «Je vous remercie, madame, dit-elle en exagérant son sourire niais , bien sûr que je ne demande qu’à vous rendre les mêmes services que Guillaume. »
- Elle souligna ces derniers mots de façon à laisser entendre qu’on pouvait tout lui demander.
- « Je disais bien que vous étiez intelligente, reprit Mme Bretoneux, et je crois que nous pouvons compter sur vous.
- *— Vous n’avez qu’à commander, madame.
- — Tout d’abord, ce qu’il faut, c’est que vous soyez attentive à veiller sur la santé de mon frère et à prendre toutes les précautions possibles pour qu’il ne gagne pas un coup de froid qui peut être mortel, en lui donnant une de ces congestions pulmonaires auxquelles il est sujet, ou qui aggrave sa bronchite. Savez-vous que si cette bronchite guérissait, on pourrait l’opérer et lui rendre la vue ? Songez quelle joie ce serait pour nous tous.
- Cette fois, Perrine répondit :
- « Moi aussi, je serais bien heureuse.
- (A suivre.)
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- TABLE DES MATIÈRES DU TOME VINGT-TROISIEME 757
- TABLE DES MATIÈRES
- DU TOME VINGT-TROISIÈME
- ANNÉE 1899
- JEAN-BAPTISTE-ANDRÉ GODIN
- Documents pour une Biographie complète.
- Accueil général fait à la proposition de V. Considérant. Travaux de Godin en faveur de la Société de coloni-
- sation au Texas avant la signature du pacte social.
- Juin à septembre 1854.............................. 577
- Association du capital et du travail. Première étude de statuts par J.-B.-A. Godin, février 1854.......... 385
- « Au Texas », par Victor Considérant. .. 257, 321, 513
- 577, 582, 642, 647 705
- Documents pour une biographie complète de J.-B.-A.
- Godin...... 5, 65, 129, 193, 257, 321, 385, 449, 513,
- 577,641, 705
- Conception par Considérant et Brisbane de l’idée de fonder au Texas un Etat ouvert à tous les essais
- sociaux............................. 257, 32i, 577, 582
- Familistère. Germe de l’idée en 1853................... 198
- Godin (Pensée de) en 1853 sur les tentatives américaines, le travail attrayant et la grande industrie. Germe
- de l’idée d’où sortira plus tard le Familistère...... 198
- Godin (Travaux de) en faveur de la Société de colonisation, avant la signature du pacte social. Juin à septembre 1854 ........................... 579 à 582, 586 à 589
- Idée chez Godin de s’expatrier pour concourir à des
- essais sociaux............................. 513, 522
- Mouvement fouriériste aux Etats-Unis........ 5, 65, 129
- North American Phalanx.................... 65, 129, 193
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- LE DEVOIR
- Ouverture des opérations de la Société de colonisation au Texas. Appel aux engagements définitifs et rappel de la distinction formelle entre la Société générale et les essais sociaux autonomes à tenter sur le
- sol de la colonie...................;........ 705 à 711
- Publication de « au Texas », par Y. Considérant. Souscription consentie par J.-B.-A. Godin en faveur de la Société de colonisation. Examen par lui de l’idée de s’expatrier pour concourir à des essais sociaux... 513
- Raritan Bay-Union....................................... 197
- Répartition des bénéfices de la production.... 449 à 460 Retour de Considérant en Belgique. Première étude par Godin de statuts d’association entre le capital et
- le travail, février 1854............................. 385
- Signature de la Société de colonisation au Texas (26
- septembre 1854)...................................... 654
- Souscription de J.-B.-A. Godin à l’entreprise du
- Texas..................................... .v.... 513, 522
- Statuts de la Société de colonisation au Texas........ 641
- Travail attrayant et grande industrie (Pensée de Godin
- sur ce sujet en 1853).............................. 198
- Vidal F. (Citation)......................................454
- Vue générale du mouvement fouriériste aux Etats-
- Unis (1840-1852)......................:.... 5,65, 129
- Wisconsin-Phalanx....................................... 5
- ÉCONOMIE POLITIQUE ET SOCIALE
- Accidents du travail (Loi sur la responsabilité des).. 268
- Charles Fourier (Inauguration de statue)............... 422
- Conditions du travail dans les marchés de travaux publics ............................................. 525
- Coopération industrielle (La)..................... 15, 139
- Coopération industrielle (La) et le capital............ 139
- De la production industrielle. Association du capital, du
- travail et du talent, par Paul Boilley............. 483
- Répartition des bénéfices de la production. .......... 449
- Union (L’) coopérative suisse..........•..........•.. 202
- ASSOCIATION DO FAMILISTÈRE
- Admissions dans la société.............................. 562
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- TABLE DES MATIÈRES DU TOME VINGT-TROISIEME 759
- Assemblée générale ordinaire.......................... 655
- Assurances mutuelles (mouvement des) 63, 127, 255,
- 319, 383, 447, 511
- Candidat à l’Ecole des Arts et Métiers de Châlons.... 684
- Comité de conciliation................................. 563
- Conseil de gérance......... .......................,. 685
- Conseil de surveillance................................ 685
- Etat civil......... 64, 128, 256, 320, 384,448, 512, 576, 704
- Fête du travail....................................... 360
- Fête de l’Enfance aux Familistères de Guise et de
- Schaerbeek-Bruxelles........................ 590 à 607
- Hommage à la mémoire du fondateur du Familistère.
- Rue Godin à Nimes................................. 430
- Récompenses honorifiques......................... 563, 590
- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- Accidents du travail (Documents officiels)............. 405
- Accidents du travail (Responsabilité des) ..... 399, 405
- Accidents (Les) ouvriers............................. 721
- Budget (Le)... *.............................23, 208, 331
- Conseils (Les) de guerre............................... 713
- Contrat du travail (Le) et les réservistes............. 332
- Conditions du travail dans les chemins de fer.......... 717
- Conditions du travail dans les marchés de travaux publics...............................-................ 525
- Crédit agricole....................................... 334
- Droit d’association.......................... ....... 713
- Election présidentielle (L’).......................... 160
- Enseignement secondaire.............................. 340
- Etat des travaux législatifs........................... 336
- Fin de session.................................,..... 491
- Lenteurs législatives................................. 395
- Lois ouvrières......................................... 341
- Lois sociales........................................... 24
- Mœurs électorales...................................... 21
- Questions ouvrières et sociales...................... 76
- Rentrée (La)...................................... 74, 712
- Scolarité (La)........................................ 714
- Sénat (Au). — Budget (Le).............................. 331
- Sénat (Au). — Projets divers........................... 335
- Syndicats ouvriers.................................... 717
- Travail des femmes, des filles mineures et des enfants. 719
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- LE DEVOIR
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX Allemagne
- Cinquantenaire de la coopération..................... 737
- Coalitions (Loi contre les).......................... 738
- Congrès international de géographie................... 735
- Conséquences d’un contrat............................ 354
- Conventions de tarifs................................. 420
- Coopération agraire................................. 537
- Habitations ouvrières.......................... ..... 737
- Office du travail. •................................. 420
- Travail dans les magasins... ........................ 286
- Angleterre.
- Age de la fréquentation scolaire..................... 543
- Exercice du feu dans les Ecoles...................... 38
- Journée (la) de huit heures.................... 37, 289
- Législation des fabriques et ateliers................ 738
- Minimum de salaires................................... 221
- Participation aux bénéfices en 1898-1899 ............ 738
- Pensions de vieillesse................................ 739
- Revendications ouvrières............................... 37
- Service téléphonique................................. . 356
- Suppression du système du demi-temps................. 290
- Union nationale des instituteurs.....................,. 289
- Australasie.
- Pensions de retraite en Nouvelle-Zélande.............. 164
- Australie.
- Durée du travail des employés de magasins............. 419
- Autriche.
- Bureau international de statistique sociale........... 287
- Mouvement séparatiste................................. 349
- Situation des instituteurs............................ 352
- Belgique
- Conférence internationale antialcoolique....... 348, 416
- Conférence internationale socialiste de Bruxelles.... 415
- Contrat de travail.................................... 357
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- TABLE DES MATIÈRES DU TOME VINGT-TROISIEME 761
- Fédération des coopératives socialistes............... 33
- Laiterie coopérative socialiste...................... 535
- Maison du Peuple à Bruxelles....................... 739
- Mesurage du travail des ouvriers..................... 288
- Mutualités et coopératives..., ...................... 289
- Sécurité et salubrité dans les établissements industriels ........................................... 35
- Sécurité et santé des ouvriers............... 222, 613
- Travail des femmes et des enfants.................. 417
- Bosnie-Herzégovine
- Prospérité économique................................ 358
- Danemark
- Pensions ouvrières................................ 419
- Empire Britannique
- Population, revenu, commerce......................... 290
- Espagne
- Progrès de la coopération............................ 538
- Situation économique................................. 95
- Travail des femmes et des enfants.................... 539
- Etats-Unis.
- Colonies agricoles (Armée du Salut)................. 292
- Question des noirs (La)............................ 93
- Europe.
- L’Europe et ses colonies............................. 411
- France.
- Antialcoolisme à la caserne......................... 222
- Assistance par le travail............................ 348
- Caisse nationale d’épargne...........;............. 286
- Charles Fourier (Inauguration de statue)............. 422
- Conditions du travail.............................. 731
- Congrès (4e) de l’Alliance coopérative internationale. — Exposition de 1900. Circulaire du Comité d’organisation.............................................. 611
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- 762
- LE DEVOIR
- Congrès international des associations ouvrières de production. (Programme).................................
- Congrès international d’enseignement supérieur.......
- Congrès international du commerce et de l’industrie...
- . Congrès national des mineurs.........................
- Congrès patronal (Un)................................
- Conseils généraux et réglementation du travail.......
- Conseil supérieur du travail (Réorganisation)........
- Coopératives et Commerce.............................
- Direction du travail.................................
- Expositiomd’Economie sociale.........................
- Habitations à bon marché......................... 31,
- Hygiène des ateliers.........................«.......
- Inspection du travail................................
- Institutions ouvrières...............................
- Journée de huit heures dans les ateliers de l’Etat...
- Justice (La) en 1896.................................
- Les petites A. ......................................
- Lutte contre l’alcoolisme........................ 90,
- Lutte contre les grands magasins.....................
- Maréchaux-ferrants et automobilisme..................
- Mouvement mutualiste.................................
- Musée du travail manuel........ .....................
- Musée social. — Conférences..........................
- Musée social. — Service agricole.....................
- Office du travail....................................
- Orphelinat de la coopération...................... .
- Participation (La) aux bénéfices....................
- Population des travailleurs de la Seine..............
- Population française en 1897.........................
- Réglementation douanière.............................
- Retraites agricoles..................................
- Travail des enfants, des filles mineures et des femmes
- en 1897............................................
- Universités (Population et ressources)...............
- Grande-Bretagne
- Age de la fréquentation obligatoire scolaire.........
- Criminalité (Diminution de la).......................
- Hongrie *\
- Développement de l’industrie...... ..................’
- Législation ouvrière.................................
- 730
- 733 732 732
- 88
- 529 608 532
- 530
- 346 610
- 531
- 731 735 609 282
- 412
- 347 349 286 344
- 734 28 92 91
- 286
- 279
- 530
- 168
- 731
- 170
- 32
- 413
- 418
- 165
- 353
- 540
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- TABLE DES MATIÈRES DU TOME VINGT-TROISIEME 763
- Irlande
- Elections locales.................................... 357
- Elections municipales............................. 94
- Italie
- Congrès international de télégraphistes.............. 420
- Hôtels populaires coopératifs........................ 359
- Norwège
- Mouvement ouvrier.................................. 358
- Nouvelle-Galles du Sud
- Conciliation et arbitrage (Loi de 1899)............. 614
- Pays-Bas
- Fédération de sociétés coopératives.................. 536
- Musée social (création d’un)......................... 615
- Pays divers
- Alcoolisme (Lutte contre T)........................ 728
- Prix (Le) du port des lettres......................* 223
- Protection de la propriété industrielle.............. 727
- Téléphones (Les)..................................... 359
- République de Saint-Marin
- Frappe de monnaie.................................... 421
- Russie
- Capitaux étrangers dans les entreprises industrielles... 415
- Durée du travail..................................... 359
- Enseignement industriel et commercial................. 39
- Fin de la déportation en Sibérie..................... 414
- Transsibérien (Le).................................. 42
- Voies de communication (Budget des)..«....... ..... 95
- Serbie
- Coopération (La).................................... 538
- • Suède
- Elections législatives.............................. 740
- Extension des droits électoraux....................... 93
- Suffrage universel (mandement en faveur du)........... 35
- Réforme électorale repoussée......................... 418
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- 764
- LE DEVOIR
- Suisse
- Apprentissage et enseignement professionnel à Zurich
- (organisation)....................................... 36
- Bourse (La) du travail de Zurich et les grèves........ 220
- Bureau international de statistique sociale........... 287
- Conciliation et arbitrage.............................. 539
- Coopératives et assurances............................ 220
- Employés (Les) de transport et l’Etat................. 417
- Maison du Peuple à Genève.............................. 166
- Organisation professionnelle........................... 740
- Rôle social) de la coopération......................... 287
- Secours aux passants.................................. 220
- Statistique sociale.................................... 359
- Unification du droit.................................... 36
- COOPÉRATION ET PARTICIPATION
- Allemagne. — Coopération agraire...................... 537
- — Cinquantenaire de la coopération........ 737
- Angleterre.— La participation aux bénéfices en 1898-
- 1899................................. 738
- Belgique. — Fédération des coopératives socialistes... 33
- — Laiterie coopérative socialiste.......... 535
- — Mutualités et coopératives............... 289
- Espagne. — Progrès de la coopération................... 538
- France.— Congrès de l’Alliance coopérative internationale (pour l’Exposition de 1900). Circulaire du Comité d’organisation.......................... 611
- — Congrès international des Associations ouvrières de production (Programme)................. 730
- — Coopération industrielle (La)..................... 15
- — Coopératives et commerce................... 532
- — Orphelinat de la coopération................ 286
- — Participation aux bénéfices................ 279
- Grande-Bretagne. — Congrès de Liverpool............... 461
- Pays-Bas. — Fédération de Sociétés coopératives....... 536
- Serbie. — La coopération............................... 538
- Suisse. — Congrès de Lucerne.......................... 474
- — Rôle social de la coopération..............' 287
- — Union (L’) coopérative suisse............... 202
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- TABLE DES MATIERES DU TOME VINGT-TROISIEME 765
- PAIX ET ARBITRAGE INTERNATIONAL
- Action pacifique des femmes............................ 744
- Appel (Un)............................................. 226
- Arbitrage anglo-brésilien.............................. 229
- Arbitrage anglo-colombien.............................. 743
- Arbitrage anglo-vénézuélien............................ 741
- Arbitrage international (L;)..................... 45, 228
- Arbitrage (Un traité permanent d’)..................... 617
- Arbitrages................................ 363, 619, 743
- Armées (Les)........................................ 230
- Armées défensives (Les)... .......................... 105
- Banquet des sociétés françaises de la paix............. 224
- Commission arbitrale anglo-vénézuélane................. 433
- Conférence (IXe) de l’Union interparlementaire......... 616
- Conférence du désarmement et de la paix 96, 171,
- 361, 496, 544
- Congrès (Prochain) universel de la paix................ 744
- Consultation générale (Une)............................. 47
- Convention pour le règlement pacifique des conflits
- internationaux....................................... 546
- Danemark. — Groupe interparlementaire.................. 173
- Fédération internationale des étudiants................ 498
- Impérialisme ou démocratie...... ...................... 618
- Japon (Au)............................................. 174
- Ligue internationale de la paix et de la liberté..... 363
- Litiges coloniaux.................................... 225
- Neutralisation de la Suède, de la Norvège et du Danemark ................................................ 172
- Peuples non civilisés (Conduite a l’égard des)...... 171
- Progrès de l’idée pacifique en Russie................. 227
- Question de la paix.................................... 361
- Questions militaires et questions d’argent.............. 99
- Rescrit du Tzar (Le) et les sociétés de la paix...... 44
- Secrétariat italien de la paix............,.......... 229
- Sociétés anglaises (Les) de la paix et la politique de
- conquête.......... ..............»................ 228
- Société de paix et d’arbitrage international du Familistère de Guise........................................ 224
- Société française pour l’arbitrage entre nations....... 104
- Transformation (La) des armées......................... 229
- Union interparlementaire (IXe conférence).............. 616
- Union interparlementaire (nouveau groupe).............. 364
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- 766
- LE DEVOIR
- MOUVEMENT FÉMINISTE
- Allemagne.— Femmes étudiantes....................... 110
- — Lycées de jeunes filles préparant au baccalauréat........................................ 503
- Alsace-Lorraine. — Le Féminisme.....................♦. 627
- Angleterre. — Congrès féministe international.. 369, 500
- — Dames bibliothécaires.................. 746
- — Eligibilité des femmes................. 368
- — Femmes conseillers municipaux.. 432, 499
- — Travail industriel des femmes.......... 621
- Australie. — Suffrage des femmes à Victoria......... 232
- Belgique.— Condition des femmes..................... 431
- Epargne et produit du travail de la
- femme.......................... 293, 620
- Chine.— Deux doctoresses............................. 235
- Etats-Unis. — Conseil municipal (Un) de femmes..... 499
- — Dames bibliothécaires................. 746
- — Femmes fonctionnaires...........,.... 48
- — Tribunaux de femmes..................*. 627
- Finlande.— Quelques notes sur la situation des femmes. 233
- France. :— Baccalauréat (Le) et les femmes.......... 623
- — Congrès de 1900.......................... 175, 560
- — Congrès des professeurs...........’........... 295
- -— Ecole fL’) et le crime..................... 624
- — Education des filles..................... 106
- — Educatrices (Les)........................ 622
- — Enseignement secondaire pour les jeunes
- filles................................. 502
- — Femmes (Les) et la Mutualité............. 295
- — Groupe français d’Etudes féministes. ...... 107
- — Industries de femmes..................... 232
- — Ligue française pour le droit des femmes... 175
- — Lycées et collèges de jeunes filles....... 50
- — Nouvel emploi pour les femmes............ 745
- — Préfecture de la Seine (Féminisation des
- services de la).......................... 106
- — Proposition de loi de M. Guillemet....... 369
- — Sciences appliquées (Les) et les femmes.... 628
- — Travail des femmes.......................... 231
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- TABLE DES MATIERES DU TOME VINGT-TROISIEME 767 Grande-Bretagne. — Femmes dans les professions in-
- dustrielles et commerciales... 49
- — « Health visitors ».......... 294
- — Travail des femmes en Angleterre. 231
- Hollande. — Salaire des ouvrières de la confection. 232
- Indes.— Femme indienne avocat...................... 747
- Italie. — Club féminin international à Rome........ 628
- Japon. — Mouvement féministe........................ 745
- Norwège. — Femmes chefs de gare.................... 50
- Roumanie. — Le cas de Mlle Chauvin............ 432
- Russie. — Encore une nouvelle doctoresse............ 235
- — Enseignement agricole pour les femmes.... 747
- — Femmes fonctionnaires.................... 747
- — Jeune fille ingénieur.................... 432
- Suède. — Les femmes et la paix...................... 369
- Suisse. —Condition civile des femmes................ 365
- — Etudiantes (Les) ........................ .... 746
- NÉCROLOGIE
- Goûté Charles...................................... 428
- Laviron Paul-Emile.................................. 428
- ROMANS
- En famille, par Hector Malot 53, 111, 177, 238, 303,
- 370, 436, 504, 566, 632, 691, 748
- BIBLIOGRAPHIE
- Bulletin du travail. Ville de Bruxelles, par Ch. de
- Quéker............................................. 690
- Conditions du travail en Europe, par Mmt Destriché.... 434
- Congrès (Les) ouvriers en France, par Léon de Seilhac. 631 Delà production industrielle. Association du Capital,
- du travail et du talent, par Paul Boilley.......... 483
- Désarmement (Le) et la question sociale, parM.-L. .
- Gagneur............................................ 237
- Echappée (Une) sur l’Infini, par Ed. Grimard......... 434
- Evolution (L’) du sexe................................ 300
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- LE DEVOIR
- Guerre à l’immoralité, par A. Quiévreux et Elie Gou-nelle............................................... 688 689
- Historique du mouvement pacifique, par Edmond Po-
- tonié.............................................. 629
- La Laborieuse de Nimes, rapport annuel 1897-1898.... 435
- Merveilleux (Le') et la force psychique, par Albert de
- Rochas.............................................. 688
- Mission chrétienne sociale de Roubaix et de Lille, par
- Elie Gounelle..................................... 689
- Ouvrages reçus.......................... 51, 236,434, 688
- Rayon X (Les) en pathologie infantile, par le Dr Foveau
- D de Courmelles........................................ 690
- Revue de morale sociale.............................. 296
- Revue parisienne..................................... 688
- Société d’études psychiques de Genève............... 236
- Uses. A Monthly New Church, journal of Evolution-nary Réform. Article de Lucy R. Latter............. 690
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- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nimes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier. Ch?OcJ] fCbrCit
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