Le Devoir
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- LE DEVOIR
- DES QUESTIONS SOCIALES
- REVUE
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- LE
- DEVOIR
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- CRÉÉE E!N" 18 7 8
- par J.-II André GODIN, Fondateur du Familistère de Guise
- TOME VINGT-CINQUIÈME
- Rédacteur en chef : M. J. PASCALY, Paris Directrice : Madame veuve GODIN (Officier d’Académie)
- Au Familistère . Guise (Aisne).
- 1901
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES.
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE COMPLÈTE
- de J. B. André GODIN 0)
- Glorification du Travail. Emancipation des Travailleurs.
- XXXVI
- Suites de la maladie de V. Considérant. Son mutisme de plus de six mois envers la Gérance. — Lettres et efforts sociaux de Godin, du 12 avril au 18 juin 1855. — Suite de son idée de se rendre au Texas.
- Lamarche pénible et confuse des choses à Réunion ne se révéla que lentement en Europe, puisqu’il fallait alors environ six semaines .pour recevoir à Paris des nouvelles de la colonie, trois mois pour un échange de lettres.
- Le 10 octobre seulement, Godin eut connaissance de la constitution (opérée le 7 août précédent), de la Société dite des propriétaires de Réunion.
- La dernière lettre citée de lui (chap. XXX) est datée : 12 avril 1855 ; nous avons donc à voir ses vues et efforts sociaux dans toute la période à partir de cette dernière date jusqu’à connaissance par lui, en octobre suivant, de la modification intervenue à la colonie.
- Des lettres arrivaient de Réunion à la Gérance, nos chapitres précédents en témoignent, Mais ce qui faisait gravement défaut, c’étaient les appréciations du fondateur même de l’œuvre, sur l’état des choses dans le premier domaine colonial et l’exposé de ses plans pour le développement des opérations.
- (U Lire le Devoir depuis le mois de mars 1891, tome 15, page 132.
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- Impuissant à faire face aux obstacles qui se dressaient sur sa voie, vaincu par l’angoisse de l’avenir, Considérant, nous le savons (1), était tombé malade et demeura plus de six mois sans écrire un mot à la Gérance.
- Trois ans plus tard, parlant de cette époque (2), de son séjour à Réunion depuis le 30 mai 1855 jusqu’à la fin d’octobre suivant, il dit :
- « Je me traînai jusqu’à l’automne, assistant aü spectacle, navrant pour moi, de l’étrange colonisation qui remplaçait ce que j'avais cru avoir à faire au Texas. .
- «Les premiers froids ayant cependant rendu quelque ton à mes nerfs , un peu de force me revint : Je partis (fin octobre 1855) pour Austin, (la capitale du Texas), croyant devoir tenter une démarche près de la Législature et voulant d’ailleurs pousser une reconnaissance dans le Sud-Ouest... »
- De cette reconnaissance, il rapporta l’idée de l’achat d’une acquisition nouvelle, celle de la vallée d’Uvalde(3) où il pensait pouvoir reprendre le plan primitif. Mais n’anticipons pas sur les faits ; nous sommes à la période du long mutisme gardé par Considérant envers la Gérance. On conçoit que cela entraîna pour cette dernière de graves embarras et inquiétudes ?
- « Ce silence » a dit V. Considérant (4) « qui me faisait à moi chef, et chef dans les rapports que nous avions ensemble, une position si compromettante et si étrange, qui aggravait tout, dont je comprends parfaitement la portée funeste et que, malgré les motifs les
- (1) Ch. XXX, p. 269, Le Devoir, mai 1900.
- (2) Du Texas, 1857, p. 13.
- (3) Chap. XXVII, p. 69 , Le Devoir, février 1900.
- (4) Du Texas, 1857, p. 29.
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- plus graves et tous les conseils, je n’ai pu si longtemps me décider à rompre, d’où venait-il ?
- « Quelle en était au fond la cause ? la cause capitale ? quelle était la cause de ses autres causes ? C’était que d’une part , je voyais trop bien la réalité , ses caractères, ses suites forcées, et que je ne pouvais pas plus me faire d’illusions qu’en accepter de toutes faites à cet égard, et c’était qu’en même temps je ne pouvais pas, si je parlais, vous déguiser la vérité, ou seulement la désassombrir.
- « Telle était l’impasse où j’étais acculé : Garder le silence, c’était un grand mal et donner tout à craindre ; dire ce que j’eusse dit, le poids eût été trop lourd et eût tout écrasé.... La Gérance elle-même fut six mois sans recevoir une seule ligne de moi directement. Ma pensée était ici d’accord avec mon manque de forces... »
- Passons aux actes de Godin :
- Déjà nous avons vu, chapitre XXIX, par une lettre de lui à Considérant en date du 18 mars 1855, comment il prenait la mauvaise fortune. Rappelons ce passage : Il s’agissait des premières nouvelles touchant les difficultés rencontrées par Cantagrel dans l’achat des terres et par Considérant à New-York, Godin écrit :
- .... « Vous semblez vouloir nous prémunir contre le « découragement. Je tiens pour ma part à vous rassurer « sur ce point. Je n’y suis guère accessible et quand il « me gagne, c’est pour me laisser recueillir de meil-« leures forces. »
- Cette vaillance ne demandait qu’à se prouver par l’action ; toute la vie de notre héros en témoigne.
- Le 5 avril suivant, (1) il écrit de nouveau à Considérant : « Croyez assez en moi pour ne pas craindre de me
- (1) Chap. XXX, p, 266, Le Devoir, mai I960.
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- € faire voir le vilain côté des choses et ne doutez pas de « mon ardeur à vous seconder.... *
- Mais Considérant était trop affecté pour mesurer la force vraie de ces paroles ; il n’y répondit rien.
- Il ne donna pas davantage suite aux propositions urgentes contenues dans la susdite lettre de Godin et qu’il est bon de rappeler ici :
- « Examiner si une entente serait possible entre la Société de colonisation et une des Compagnies concessionnaires de voies ferrées au Texas ,* ou si la Société même de colonisation ne pourrait entreprendre directement la construction de chemins de fer ; ce qui eût résolu pour elle ces deux points vitaux :
- « Obtenir du gouvernement texien des concessions territoriales ;
- « Doter la région coloniale de voies de transports. »
- Revenons à la dernière lettre de Godin, citée par nous, chapitre XXX, lettre datée 12 avril 1855 et adressée à M. D., cet habile industriel disposé à émigrer au Texas et avec qui Godin s'entretenait précisément de cette question de chemins de fer (1).
- Les parties de cette lettre qu’il nous reste à faire connaître vont nous dire , entre autres choses, où Godin en était de son idée de se rendre au Texas.
- La première expression de cette idée chez notre héros figure (chapitre XXII) (2) dans une lettre adressée par lui à Cantagrel le 23 avril 1854; l’idée revient avec développements dans une lettre à Considérant (même chapitre) en date du 13 mai 1854 et dans une autre lettre du même au même (chapitre XXVIII) (3) en date du 10 janvier 1855.
- (1) Chapitre XXX, p. 268, Le Devoir, mai 1900.
- (2) Le Devoir, septembre 1899.
- (3) P. 72, Le Devoir, février 1900.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- Simultanément, Godin se livrait à la recherche d’employés à placer à la direction de ses propres établissements en vue de son départ.
- Le 12 avril 1855, il écrit donc à M. D. :
- ... « Puisque vous vivez au milieu de capacités in-« dustrielles, et peut-être commerciales, permettez-« moi de vous parler de ce qui me concerne : J’ai « comme vous à me préparer à quitter l’Europe et, « pour cela, à me faire remplacer à la tête de deux « usines occupant ensemble 200 à 300 ouvriers.
- « Il me faudrait un homme sur la probité de qui je « puisse compter. Il s’agit de la direction supérieure de « fonderies de fer et cuivre et d’ateliers d’ajustage pour « la fabrication de fourneaux, cheminées, calorifères, « etc.
- « Outre les connaissances industrielles spéciales à « cette industrie, il faudrait posséder cette intelligence « du commerce et des affaires qui permet à un chef « d’établissement d’apprécier le mouvement des opé-« rations par l’inspection d’une tenue de livres en « partie double ; d’exercer sur ces opérations un con-« trôle intelligent ; de procéder aux transactions, achats « et approvisionnements de matières premières ; d’apla-« nfr les questions litigieuses , quand il s’en pré-« sente ; etc., etc.
- « Le poste serait rémunéré proportionnellement aux « services rendus ; il comporterait en tous cas un in-« térêt dans le produit des établissements.
- « J’aurais aussi besoin d’un voyageur habile au pla-« cernent des produits et apte à s’occuper de compta-« bilité, lorsqu’il serait rentré dans l’établissement.
- « Quelques amis et moi cherchons en vain ces em-« ployés, depuis longtemps déjà. Je serais heureux que « vous puissiez me les faire trouver.... »
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- Au début de cette même lettre, Godin examine ce qui concerne le départ de M. D. pour le Texas — départ en question depuis le mois de janvier précédent — et à propos duquel nous avons vu Godin exposer déjà ses vues générales touchant le développement des choses à la colonie (1). Revenant au même objet, il dit :
- « Pour le début des opérations, les hommes néces-« saires sont surtout ceux pratiquant les industries « de première nécessité. J’entends : la culture du sol, « la construction des maisons, et tout ce que réclament « les besoins domestiques.
- « Nous ne pouvons songer à organiser des ateliers de « constructions ou autres qu’après avoir déterminé un « certain mouvement dé population et assis parfaite-« ment le courant de nos affaires. Il y aurait impru-« dence à agir autrement... D’ici là, conservez donc, « vous et vos amis, les positions que vous avez et pre-« nez patience.... Dès que le moment favorable sera « venu, vous serez avertis sans délai. »
- Le 18 juin suivant, Godin écrit à Considérant :
- « Mon cher ami,
- « Vous êtes maintenant à Réunion, j’ai l’espoir que « bientôt nous recevrons de vous la plupart des rensei-« gnements que cette lettre vous demande. Mais je com-« prends aussi qu’au milieu des préoccupations journa-« lières qui vous assiègent, vous soyez entraîné par le « courant et porté à oublier de nous donner les ren-« seignements que réclame l’avenir.
- « Les questions que je pose ne doivent pas être d’ail-« leurs à la charge d’un seul ; elles peuvent être « divisées et soumises à l’examen des amis qui vous
- (1) Chapitre XXVIII, p. 133, Le Devoir mars 1900.
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- « entourent et forment votre conseil ; que chacun dans « sa spécialité vous vienne en aide.
- « La bonne direction industrielle, agricole et cornet merciale de nos opérations au Texas, réclame l’inet telligence et surtout la prévoyance de tous nos amis. « Qu’ils soient donc invités à nous faire passer toutes « les observations et documents qu’ils croiront utiles. « Nous saurons ainsi ce que nous avons à faire en « Europe.
- «. Jusqu’ici les données positives nous manquent : La « Société possède des terres, elle a des intérêts engagés « sur certains points du pays ; nos amis ont pu se ren-« dre compte de la nature du sol; apprécier dans une « certaine mesure les cultures possibles ; veuillez donc « nous en faire donner l’état et indiquer aussi ce qui « fait défaut.
- « Dites-nous quels arbres fruitiers vous avez et « quels nous devons vous procurer; indiquez les grai-« nés et noyaux que vous pouvez trouver dans le pays « et ceux qui vous manquent.
- « Je doute que rien lève cette année des noyaux » de cerises et prunes, pépins de pommes et poires, « graines de groseilles, framboises, fraises, etc., que je « vous ai envoyés en deux tonneaux. Peut-être même « les a-t-on abandonnés ?
- « Je puis mieux faire cette année et vous envoyer « une collection superbe. Je ferai emballer dans une « matière légère au lieu du sable , celui-ci est trop « lourd, mais nos jardiniers français ne connaissaient « pas autre chose ; je vais leur faire 'la leçon et me « servirai avec succès de poussier de charbon de bois « et de fraisil.
- « Donnez-nous la nomenclature des bois de construc-« tions que produit le pays ; et dites-nous si vous ne
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- « trouveriez pas prudent de faire, dès cette année, l’es-« sai de semis de graines de certains arbres de nos « forêts françaises ? Marquez sur le tableau joint à « cette lettre les semis que vous jugeriez utiles. Quant « à moi, je serais d’avis que nous fissions l’essai de « toutes les plantes offrant des ressources à l’industrie « et n’ayant pas leurs semblables au Texas, pourvu « qu’il y ait quelque espoir de succès après examen des « considérations de latitude et de climat. Exemple : « sans entreprendre la culture du mûrier et de Police vier, on pourrait faire quelque petit essai pour juger « des résultats possibles dans l’avenir.
- « Nos amis et colons ont retourné les couches du sol. « Vous savez si l’argile à brique ou la pierre serviront « à bâtir ? S’il y a de la terre à poterie ? etc., . Dans le « cas où vous ne seriez pas suffisamment renseigné , il « serait utile de faire des sondages. Réunion peut être « appelée à une autre importance que celle de pied-à-« terre. Faites-nous connaître les ressources que pré-« sentent les différentes couches du sol.
- « Dites-nous aussi quels hommes et quels instruments « il faudra pour utiliser ces ressources? Je vous rap-« pelle ici ma demande déjà faite touchant les moyens « d’approvisionner le Haut-Texas en fers, fontes et char-« bons de terre... ?
- « Ne perdez pas de vue que pour que nous fassions « bien les choses en Europe, il faut que nous ayons le « temps de préparer les envois. Le défaut de prévo-« yance soutenue en affaires conduit à la précipitation « et, alors, lés choses se font mal. Mais si une prévo-« yance soutenue est toujours nécessaire, elle devient « indispensable chez nous dans les relations entre la « Gérance et l’Agence exécutive. Il faut trois mois, au « moins, pour un échange de lettres.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES 13
- « Les communications entre nous doivent donc être « tellement précises , bien examinées, et bien raisonne nées, qu’elles ne puissent permettre d’objections, ni « présenter de difficultés à l’exécution. »
- A la lettre était annexé un tableau énumérant une cinquantaine d’arbres de haute futaie, arbres à fruits ou d’agrément, plantes textiles, oléagineuses, légumineuses, fourragères, céréales, etc.
- Il est à noter aussi que Godin avait pris le soin d’indiquer en marge de cette lettre les questions traitées, afin de faciliter la division du travail et d’assurer autant qu’il était en son pouvoir, la prise en considération de la lettre. Mais, nous le savons, aucune réponse ne pouvait être obtenue alors du chef de l’entreprise.
- Vve J.-B.-A. Godin, née Moret.
- (A suivre).
- ERRATUM
- Documents biographiques, chapitre XXXIV (Le Devoir, numéro de novembre 1900, page 641, dernière ligne au-dessus des renvois), lire : 1844 au lieu de 1884.
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- Particularités et Généralités Coopératives
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- Au dernier Congrès de l’Alliance coopérative internationale, il a été établi par les lumineux rapports de MM. L. Ponti, directeur général de l’Unione militare de Rome , et Henry W. Wolff, président de l’Alliance , que si les progrès de cette tentative d’union de tous les éléments coopératifs n’étaient pas plus rapides, cela tenait, en grande partie, à l’absence de relations commerciales entre les divers pays, et que le défaut de rapports commerciaux n'avait pas de cause plus efficiente que l’insuffisance des organisations coopératives nationales.
- « Le but final de la coopération étant la paix sociale et la fraternité des peuples, a dit M. Ponti, il est bien évident que, pour atteindre ce but, il faut que les principes moraux qui engendrent, la coopération soient suivis de près par leurs manifestations concrètes et positives ; savoir : les relations commerciales. »
- Il faut donc, suivant M. L. Ponti, hâter le moment où les pays qui n’ont que des unions pour l’achat en commun ou des magasins de gros seulement pour certains objets, auront constitué un véritable magasin de gros, et suivant M. Wolff, former, sans perdre temps, avec les groupements locaux et les fédérations régionales, des unions nationales.
- Nous allons, en parcourant les rapports présentés par les autres membres de l’Alliance, et sans nous interdire de recourir au besoin à d’autres sources, examiner où en sont les divers pays du monde coopératif au point de vue de la double organisation fédérale désirée.
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- PARTICULARITÉS ET GÉNÉRALITÉS COOPÉRATIVES Î5
- FRANCE
- Nous commencerons naturellement notre voyage par la France. A défaut de résultats notables, l’impérieux besoin de clarté, l’esprit de classification et de méthode, qui est la caractéristique de ce pays, nous seront de la plus grande utilité.
- Il est impossible d’avoir, à cet effet , un meilleur interprète de la pensée coopérative que M. Charles Gide.
- L’éminent théoricien de la réforme économique et sociale par la coopération, fait entrer les manifestations diverses de ce mouvement dans les six catégories suivantes :
- 1° Associations de production. M. Gide constate que cette forme de coopération, la première en date dans notre pays, est peut-être celle qui, dans sa petite sphère, par une sélection naturelle est arrivée à grouper le plus d’hommes d’élite.
- D’après la statistique de l’Office du travail, on comptait, en J899, 246 associations coopératives de production ouvrières. Ce chiffre, supérieur à celui de tous les autres pays, est surtout remarquable en ce sens qu’il tend à s’accroître rapidement ;
- 2« Participation aux bénéfices. Cette variété de l’association de production est plus particulièrement spéciale à la France, tant par ses origines que par le développement qu’elle y a pris. Cependant ce développement semble depuis quelques années arrêté. Le nombre des maisons pratiquant la participation aux bénéfices (120 actuellement, non compris les Sociétés de consommation pratiquant la participation pour leurs employés,) ce nombre n’augmente plus et les grands exemples donnés par les Godin , les Leclaire, les Boucicaut ne paraissent pas avoir suscité d’imitateurs ;
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- LE DEVOIR
- 3° Associations de consommation.
- 4» Associations de construction, dont 14 seulement sur 66 sont réellement des coopératives. Dans cette série on ne constate pas l’empressement des ouvriers anglais ou américains.
- 5° Syndicats agricoles (3,000 environ) qui se transforment presque toujours en associations coopératives d’achat et de vente , et de production , mais surtout d’achat, non d’achat de denrées, mais d’achat de matières premières et instruments, ce qui les différencie, en France comme ailleurs, des associations de consommation proprement dites.
- 6° Associations de crédit, divisées en quatre groupes, dont les deux premiers se rattachent à des organisations très répandues dans d’autres pays. Ce sont : A, les associations de crédit urbaines ou rurales, au nombre d’une quarantaine relevant du groupe du Centre fédératif, et que M. Rayneri, à Menton, a importées d’Italie; B, les associations du même genre fondées par M. Durand, de Lyon, sur le modèle des caisses Raiffeisen, à responsabilité illimitée, et qui dépassent le n’ombre de 600. Les deux autres essentiellement françaises comprennent : C, les caisses greffées sur les syndicats agricoles , en exécution de la loi de 1894, et servant surtout d’intermédiaires entre la Banque de France et les agriculteurs ; D, les caisses régionales de crédit, fondées en exécution de la loi de 1899.
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- Revenons à la coopération de consommation, qui sollicitera, dans la suite, d’une manière particulière, notre attention parce qu’elle peut être considérée comme la cellule première d’un système complet d’organisation sociale.
- Au 1er juillet 1899, on comptait, en France, 612
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- PARTICULARITÉS ET GENERALITES COOPERATIVES VI
- sociétés ne s’occupant que de boulangerie et 806 sociétés s’occupant de ventes diverses. On compte en 1900, à la même date, 641 boulangeries et 822 autres coopératives , au total 1463.
- Pour les 1,282 sociétés dont on connaît l'effectif, le nombre des membres s’élève à 416,038, sociétaires ou adhérents. Trois départements seulement sur 86 sont totalement dépourvus de sociétés coopératives : la Corse, les Côtes-du-Nord et l'Orne.
- Les initiateurs du Congrès de 1885, qui donna le signal du réveil de la coopération de consommation en France, avaient créé, à l’exemple de l’Angleterre, les deux rouages indispensables au fonctionnement d’un mouvement coopératif bien ordonné : une Chambre consultative, devenue le Comité central, et une Chambre économique.
- Le Comité destiné à relier entre elles toutes les sociétés coopératives, est chargé de défendre leurs intérêts devant le Parlement et devant l’opinion, de faire face aux attaques du commerce et aux prétentions illégitimes du fisc, de fournir à cet égard aux sociétés tous les renseignements nécessaires, de propager les idées coopératives par des conférences, des réunions, des brochures, de dresser des statistiques, d’organiser des Congrès, de veiller à l’exécution des vœux émis.
- Les fonctions de la Chambre économique devaient consister dans la recherche en France et à l’étranger, et la communication aux sociétés, de tous les renseignements pouvant guider leurs achats, tant au point de vue de la qualité que du bon marché des produits ; dans la réception, l’analyse, le classement et la garde des échantillons types des fournisseurs; dans le groupement des commandes des diverses sociétés en vue d’achats
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- LÉ DEVOIR
- communs; dans la préparation et la tenue d’adjudications au profit de groupes de sociétés ; dans la publication1 des mercuriales, des inventions, des procédés ou appareils mécaniques, des fraudes, des sophistications à redouter et des caractères servant à reconnaître les bons produits, etc.
- Le cinquième à peine des sociétés existantes est adhérent au Comité central.
- Cette pénurie tient à l’absence de visée générale sur le fonctionnement et le but de la coopération. Malheureusement trop peu de sociétés acceptant l’appui du Comité central et l’indication de ses Congrès, échappent à cette critique.
- La « Bourse coopérative socialiste » essaye de rallier les sociétés de consommation à des principes socialistes définis, et à un mode de fonctionnement à peu près identique. Elle n’en a groupé encore qu’un très petit nombre sous son pavillon.
- Peu de temps avant cette tentative de groupement, s’était constituée dans le Nord une Fédération régionale englobant une vingtaine de coopératives socialistes , quelques-unes très importantes, comme la boulangerie coopérative de Roubaix, socialistes en ce sens que fondées ou dirigées par des membres du parti ouvrier, une partie de leurs bénéfices est consacrée à la propagande socialiste et à Falimentation de la caisse du parti.
- La Belgique nous fournira tout à l’heure un supplément d’informations sur les caractères et les tendances de la coopération socialiste.
- Jetons maintenant un coup d’œil sur l’autre face du mouvement coopératif, le mouvement commercial.
- On peut concevoir le fonctionnement de la Chambre économique, sous la forme d’un simple bureau de ren-
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- PARTICULARITÉS ET GÉNÉRALITÉS COOPÉRATIVES 19
- seignements, d’un magasin de gros régional, ou d’un magasin de gros unique.
- L’institution créée en 1887, par les soins du Comité central de l’Union coopérative de France, était un simple bureau d’achats et de renseignements.
- Ce système est d’une incontestable utilité pour les sociétés coopératives ; mais il ne les met pas à l’abri du danger auquel elles sont exposées dans leur isolement : celui de se voir refuser la vente parles fournisseurs que les commerçants locaux auront mis en demeure de choisir entre la perte de leur clientèle et la cessation de toute affaire avec les sociétés coopératives.
- Le remède à ce mal consiste dans la création d’un véritable magasin de gros.
- En 1891, le bureau de renseignements français fut remplacé par un magasin de gros. L’institution végéta, puis sombra.
- Un magasin régional fondé par les coopératives marseillaises eut une existence éphémère.
- L’histoire des fautes qui ont amené l’échec de ces tentatives pourrait servir de guide à la coopération française.
- Celle-ci pourrait également faire son profit de la très satisfaisante expérience poursuivie depuis onze ans par la Fédération des sociétés coopératives du P.-L.-M. dont le siège est à Grenoble.
- Son fondateur et président, M. Chiousse, disait d’elle, il y a deux ans, que son action s’étendait directement sur cinquante-trois coopératives, représentant quinze mille familles de coopérateurs et indirectement sur une trentaine de sociétés atteignant un effectif au moins égal.
- Ce groupement réalise le maximum d’avantages que peut offrir le système du bureau d’achats ou de rensei-
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- Le devoir
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- gnements, sans capital, sans magasin, avec un seul employé le plus souvent. Sur le fonctionnement de ce système on lira avec fruit le remarquable rapport présenté par M. Chiousse au dernier Congrès de la coopération française. Nous en avons montré le mécanisme consistant dans un judicieux emploi de l’adjudication, dans notre compte-rendu de ce Congrès (.Devoir d’octobre, 1900).
- L’opinion de M. Chiousse est que les fédérations régionales doivent limiter leur action à la partie économique et commerciale, le Comité central de l’Union nationale devant conserver entière la haute direction de l’action sociale des sociétés, et continuer en même temps auprès d’elles son rôle de conseiller juridique et administratif.
- Chaque fédération réaliserait, dans la mesure du possible, la suppression des intermédiaires inutiles, en faisant fournir directement au consommateur par le producteur des denrées agricoles et des produits manufacturés; puis, par la création de moulins à farine, de fabriques alimentaires, etc., on pourrait arriver sans trop de difficultés à créer le magasin de gros coopératif français, qui aurait, du jour au lendemain, toutes les sociétés de consommation comme clientes, et comme fournisseurs, les organisations de production qu’elles auraient créées.
- On sait que tout en approuvant les conclusions du rapport de M. Chiousse, le Congrès de 1900 a décidé de poursuivre directement la création du magasin de gros ; qu’il a confié le soin de réaliser cette décision au Comité central de l’Union, et conjointement, par esprit de conciliation, à la Bourse coopérative socialiste, bien que les représentants de celle-ci fussent en notable minorité dans le Congrès. On sait aussi que la Bourse coopérative
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- PARTICULARITÉS ET GÉNÉRALITÉS COOPÉRATIVES 21
- socialiste engagea des pourparlers dans ce but avec les coopératives socialistes et non socialistes, sans entente préalable avec le Comité central, de telle sorte qu’au-jourd’hui ces deux comités s’efforcent, chacun de son côté, de répondre au voeu du Congrès.
- INDE
- Une seule coopérative est mentionnée dans le rapport sur l’Inde présenté au Congrès de l’Alliance par M. Am-bika Charan Wkil, qui est le créateur de cette société.
- Ses opérations ont commencé en 1893-1894 avec 1200 roupies de fonds, 14 sociétaires et 13,000 roupies d’affaires. En 1898 elle comprenait 299 membres, faisait 51,000 roupies d’affaires et réalisait un boni de 850 roupies.
- Deux autres sociétés ont été constituées, ayant pour but des publications en vue de la propagande coopérative. Avec ces trois sociétés a été tenté un essai d’unification. Mais les deux dernières nées ont disparu.
- L’auteur du rapport ne cache pas que ses renseignements sont insuffisants. L’Inde est un grand pays et il n’a parlé que de ce qu’il savait. D’autres organismes peuvent exister ailleurs. Il croit aussi que le défaut d’une propagande systématique laisse peu d’espoir d’obtenir un concours sérieux de la part de la population, dont les conditions sociales et économiques, vu le triste état occasionné par les maladies et la famine, auraient cependant un besoin absolu de l’action coopérative pour être améliorées.
- SERBIE
- La Serbie comptait, en 1898, 392 sociétés coopératives, dont 4 de consommation et 20 de production. Les autres étaient des caisses agricoles ou des banques populaires types Luzzati. Mais nous ne sachions pas qu’il existe
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- dans ce pays, pas plus que dans le Portugal, une organisation d’ensemble.
- PORTUGAL
- Au Portugal, la loi du 2 juillet 1867 en reconnaissant les sociétés coopératives, qu’elle oblige à rendre des comptes à l’Etat, a imprimé aux diverses branches de la coopération un élan qui ne semble pas s’être soutenu.
- Il existe encore d'importantes sociétés coopératives de consommation, mais le mouvement est aujourd’hui fort ralenti.
- FINLANDE
- Il n’est peut-être pas de pays où la propagande coopérative soit plus intense qu’en Finlande. Il n’en est certainement pas où l’enseignement coopératif, à tous les degrés de l’échelle, soit mieux organisé, plus répandu et réunisse une élite plus nombreuse de maîtres, un contingent plus élevé d’auditeurs.
- Il faut dire que ce mouvement qui semble emporter la nation toute entière, date d’un an à peine et a été surtout provoqué par les mesures prises, en 1899, pour russifier ce pays.
- Les entreprises coopératives n’y comptent pour ainsi pas.
- La plupart des associations coopératives naturelles, comme celles qui ont pour objet l’entretien et l’emploi d’un filet de pêche, la fenaison ou la moisson, tendent à disparaître et aussi même le « bateau d’église », cette pittoresque forme de la coopération, analogue aux villages flottants des chinois convoyeurs mais d’un caractère moins provisoire, le bateau d’église construit et entretenu à frais communs, pour le transport du personnel des fermes à l’église dans ce pays des mille lacs.
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- PARTICULARITÉS ET GÉNÉRALITÉS COOPÉRATIVES 23
- La loi coopérative qui vient d’être votée par la Diète aurait pu, si elle était intervenue plus tôt, empêcher quelques laiteries de perdre leur caractère coopératif. Une Société coopérative des agriculteurs, « Labor » pour l’achat collectif des matières premières, paraît destinée à être transformée en Société coopérative centrale des agriculteurs dès qu’elle aura reçu plus d’adhésions, et, surtout, que le mouvement coopératif aura gagné plus de terrain.
- M. le dr Hanner Gebhard , maître de Conférences d’économie rurale à l’Université d’Helsingfors, qui a signé le rapport présenté au Congrès de l’Alliance, ne doute pas que le mouvement coopératif ne soit, dans pèu d’années en Finlande, une source de forces régénératrices pour la nation.
- ESPAGNE
- C’est la branche de la consommation qui a trouvé le plus d’écho en Espagne. Les Sociétés de production et de crédit sont en très petit nombre.
- La coopération espagnole qui fut assez florissante vers 1869 sous l’empire de lois favorables aux associations, et qui depuis lors avait fortement décliné, par suite de l’inexpérience de ses guides et de leurs méconnaissance des vrais principes de la coopération, semble vouloir se ressaisir, et — M. Salas Anton en a apporté l’assurance aux divers Congrès coopératifs tenus en juillet dernier, à Paris — un embryon de l’Union nationale se dessine en Espagne.
- ÉTATS-UNIS D’AMÉRIQUE
- Les Etats-Unis, qui ont vu éclore, vers le milieu du siècle aujourd’hui clos, les admirables, mais éphémères communautés, si méconnues et si ignorées, que le Devoir a fait revivre pour que ces brillants météores
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- LE DEVOIR
- transformés en phares montrent l’écueil aux réformateurs sociaux, les Etats-Unis ne semblent pas encore être devenus la terre de prédilection de cette nouvelle forme d’association qui est la coopération.
- Cependant plusieurs industries (fermes, production de fruits, laiteries, etc.) ont appliqué ça et là avec succès les principes coopératifs. Les crémeries et fromageries coopératives surtout sont en pleine vogue aux Etats-Unis. La coopération de consommation, d’après le système de Rochdale, (partage des bonis au prorata des ventes) réussit dans quelques centres manufacturiers.
- Il en est résulté la création, en 1895, d’une Union coopérative des Etats-Unis, calquée sur le modèle de l’Union de la Grande-Bretagne.
- i
- L’Union s’est assignée un but de propagande. Elle possède une revue mensuelle, et publie des brochures coopératives en même temps qu’elle organise des conférences. Un premier Congrès coopératif a été tenu par ses soins, en 1896, à Topeka (Kansas).
- L’Union forme la section américaine de l’Alliance coopérative internationale.
- RUSSIE
- Les premières sociétés russes de consommation datent de l’année 1865. En réalité, ces sociétés n’ont commencé à agir dans des conditions capables de leur assurer un succès sérieux et d’accélérer leur développement que depuis trois ou quatre ans. Le nombre de celles qui fonctionnent actuellement est de 307.
- On signale la tendance vers la formation d’Unions dans toutes les régions de la Russie; maison n’en compte, pour le moment qu’une seule, celle de la région de Moscou, qui fut fondée à la suite du premier Congrès coopératif tenu à Nijni, en 1896.
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- PARTICULARITÉS ET GENERALITES COOPERATIVES 25
- Sous l’influence de ce Congrès, bientôt suivi de celui de Moscou, fut également mise en évidence, la nécessité de la création d’une institution centrale.
- En 1897, fut fondée une commission permanente des sociétés de consommation près la section de Saint-Péters~ bourg du Comité des caisses de prêts et d’épargnes et des associations industrielles. Ce comité est une institution administrative où les sociétés coopératives ne sont pas représentées. C’est, au point de vue de ses relations avec celles-ci, un organe purement consultatif. Il n’existe pas encore eh Russie de magasins de gros.
- Le nombre des établissements de production industrielle fondés par les sociétés de consommation est très limité. Parmi 100 sociétés qui ont répondu au questionnaire de la commission permanente, en 1898, 24 seulement possédaient des établissements de production. Parmi ceux-ci sont rangées les boulangeries, dont l’Alliance internationale devrait bien fixer un jour l’état civil coopératif.
- Au 1er janvier 1898, il y avait, en Russie, une société de consommation par 417.271 habitants ; en Allemagne, une par 38.250 habitants; en France, une par 38.209 habitants ; en Italie, une par 29.000 habitants ; en Grande-Bretagne, une par 27,122 habitants, et, en Suisse, une par 15.111 habitants.
- Ce tableau comparatif est extrait du rapport sur la Russie présenté par M. Paul Apostol au congrès international des sociétés coopératives. L’absence de données statistiques précises n’a pas sans doute permis à son auteur d’y faire figurer les autres nations où la coopération est pratiquée. Le même motif nous empêche de combler cette lacune.
- (A suivre).
- J. P.
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- Lois sociales.
- L’adoption de la méthode du travail a laquelle nous avons rendu hommage dans notre chronique permettait d’espérer que le budget pourrait être adopté avant la fin de l’année. Malgré cela, c’est par un douzième provisoire que notre Parlement inaugure le nouveau siècle.
- La bonne volonté de la Chambre n’en aura pas moins porté ses fruits. Outre que l’oeuvre budgétaire, si elle n’est pas complètement terminée est fort avancée, plusieurs lois ont été votées, au cours de la session extraordinaire, qui compteront à l’actif du Parlement tout entier, car le Sénat piqué d’émulation, s’est mis à la besogne avec une ardeur qui ne lui est pas coutumière.
- C’est ainsi que la loi sur le régime des boissons, depuis si longtemps sur le chantier, a pu être menée à bon terme tant à la Chambre qu’au Sénat.
- Il en est de même de la loi d’amnistie dont la discussion a été conduite plus rondement au Sénat qu’à la Chambre.
- Les lois ouvrières n’ont pas été non plus négligées
- La loi dite des sièges est devenue définitive par le vote de la .Chambre sanctionnant les modifications que le Sénat y a introduites, à l’effet d’en élargir l’application conformément aux aspirations féministes.
- Dans sa séance du 15 novembre, la Chambre a voté, après une courte discussion, la proposition modifiée par le Sénat garantissant leur travail et leurs emplois
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
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- aux réservistes et territoriaux appelés à faire leur période d’instruction militaire. L’auteur de cette proposition, M. Coûtant, a rappelé qn’il avait signalé à la Chambre, le 23 novembre 1895, des faits précis de patrons renvoyant leurs ouvriers au retour de leur période de vingt-huit ou de treize jours. Depuis cette époque, a-t-il ajouté, des faits scandaleux se sont produits. Il est temps de les faire cesser.
- Après rejet d’un certain nombre d’amendements qui s’écartaient par trop du texte sénatorial que la commission avait fait sien, et dont l’adoption eut retardé encore l’adoption de la loi, le texte du Sénat a été adopté, en ce qui concerne la disposition principale. Il est ainsi conçu :
- « En matière de louage de services, si un patron, un employé ou un ouvrier est appelé sous les drapeaux comme réserviste ou territorial pour une période d’instruction militaire obligatoire, le contrat de travail ne peut être rompu à cause de ce fait. »
- Le texte primitivement adopté par la Chambre n’établissait pas la réciprocité. Il est entendu que la rupture du contrat ne sera pas opposable à l’ouvrier du.petit-patron qui aura fermé son atelier pour faire ses treize jours de service militaire, si, ayant trouvé du travail ailleurs, il n’est pas rentré à l’atelier le quatorzième jour.
- Le texte du Sénat a été modifié par l’adoption d’un article additionnel spécifiant que les deux derniers paragraphes de la loi du 27 décembre 1890, relative au congédiement des ouvriers et employés seront et demeureront applicables à la présente loi. Il sera ainsi impossible de fixer à l’avance à un chiffre dérisoire l’indemnité de congédiement.
- L’ensemble de la proposition garantissant leur travail et leurs emplois aux réservistes et territoriaux est adopté à l’unanimité de 556 votants.
- Le même jour la Chambre abordait la discussion de la
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- LE DEVOIR
- proposition de loi, modifiée par le Sénat, sur les bureaux de placement.
- Cette discussion a pris deux ou trois séances de jeudi; elle s’est terminée par l’adoption d’une loi qui supprime à terme les bureaux de placement payants.
- Il a été établi que bon an, mal an, cette industrie drainait dix-huit millions sur l'épargne des salariés.
- Les défenseurs des bureaux de placement, pour sauver cette institution menacée, faisaient à contre-cœur bon marché du monopole en vertu duquel elle existe, et invoquaient la liberté de l’industrie.
- La Chambre, n’admettant pas que l’ouvrier fût une marchandise, n’a pas voulu reconnaître le placement pour une industrie.
- L’Allemagne n’a plus de bureaux de placement payants. En Autriche et en Belgique, leur suppression est imminente.
- De nombreux, de volumineux projets de loi tendant à la réforme de la législation minière dorment empilés depuis des années dans les rayons des archives parlementaires. Dans la séance du 6 novembre, un coup de pioche a failli être inopinément donné à l'édifice respecté des lois qui règlent la concession, la propriété et la transmission des mines.
- M.’ Colliard, député socialiste de Lyon, a déposé une' proposition de loi tendant à l’expropriation des mines abandonnées.
- L’urgence demandée sur cette proposition n’a été repoussée qu’à 5 voix de majorité, par 259 voix contre 254.
- La proposition a été renvoyée à la commission du travail.
- Terminons cette énumération probablement incomplète par la mention d’une loi essentiellement humanitaire :
- Sur l’initiative de M. Leydet, le Sénat a adopté, le 16 novembre, une proposition de loi étendant l’applica-
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- tion des circonstances atténuantes aux crimes et délits prévus au Code de justice militaire pour l’armée de terre et au Code de justice militaire pour l’armée de mer, en temps de paix.
- Le projet de loi a été adopté sans débat par la Chambre.
- * * ,
- Le projet de loi sur l’arbitrage et l’organisation du droit de grève.
- Voici l’analyse du projet de loi sur l’arbitrage que le ministre du commerce a déposé, le 15 novembre, sur le bureau de la Chambre.
- L’article 1er, qui définit l’objet du projet est ainsi conçu :
- « Dans tout établissement industriel ou commercial occupant au moins cinquante ouvriers ou employés, un avis imprimé, remis à tout ouvrier ou employé se présentant pour être embauché, fera connaître si les contestations relatives aux conditions du travail entre les propriétaires de l’établissement et les ouvriers ou employés seront, ou ne seront pas, soumises à l’arbitrage, tel qu’il est organisé par la présente loi.
- » Dans le premier cas, l’entrée dans l’établissement constitue, après un délai de trois jours, l’engagement réciproque de se conformer à ladite loi.
- » Elle établit, pour tout ce qui y est prévu, une communauté d’intérêts entre les ouvriers et les employés, et les obligent à se soumettre aux décisions prises conformément à ses dispositions.
- » L’avis prévu au paragraphe premier du présent article et formant convention entre les parties doit être affiché dans l’établissement par les soins du chef d’établissement. »
- C’est donc l’arbitrage facultatif au gré des parties contractantes qui est institué dans le projet.
- Mais l’article 4 du ..projet impose l’engagement de
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- LE DEVOIR
- faire arbitrer leurs différends à tous les soumissionnaires de travaux pour le compte de l’Etat.
- Une clause sera insérée dans les cahiers de charges de tous les marchés entre l’Etat et les particuliers.
- Il en est de même pour les concessions accordées par l’Etat et pour les futures concessions de service. Les départements et les communes auront le droit d’imposer l’obligation de l’arbitrage pour leurs concessions et marchés.
- Dans tout établissement industriel ou commercial où a été pris l’engagement réciproque de recourir â l’arbitrage, les ouvriers ou employés choisissent parmi eux les délégués permanents chargés de représenter le personnel auprès des chefs de l’établissement.
- Une série de dispositions règle le mode de fixation des circonscriptions chargées d’élire ces délégués, ainsi que les conditions de l’élection.
- En particulier, les circonscriptions comprendront au moins 50 et au plus 150 ouvriers ou employés.
- Chaque circonscription élit un délégué et un adjoint.
- Sont électeurs, les ouvriers et employés de l’un et l’autre sexe âgés d’au moins dix-huit ans, à l’exclusion des agents préposés à la direction ou à la surveillance du personnel.
- Pour être éligible, il faut avoir au moins vingt-cinq ans et être français.
- Le délégué de chaque circonscription ou son adjoint est chargé de recevoir les réclamations du personnel relatives aux conditions du travail et de les présenter au chef d’établissement.
- Le chef d’établissement peut désigner pour entendre les réclamations courantes, un chef d’atelier ou chef de service. Le règlement déterminera les jour et heure auxquelles ces réclamations seront présentées chaque semaine. Une fois au moins par mois, les délégués pourront entretenir le chef d’établissement lui-même ou un agent supérieur de la direçtion.
- Lorsque le chef d’établissement ou son préposé n’aura
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- point admis les réclamations du personnel présenté par les délégués ouvriers, ceux-ci, à la demande d’un groupe d’ouvriers ou d’employés, devront les lui remettre formulées par écrit.
- Dans les quarante-huit heures de la remise, le chef d’établissement fera parvenir aux ouvriers par l’intermédiaire de leurs délégués, une réponse écrite contenant, s’il maintient sa décision, le nom des arbitres choisis par lui. ,
- Passé ce délai, si les arbitres ne sont pas désignés, les ouvriers pourront décider la grève.
- Si le chef d’établissement a désigné des arbitres, les ouvriers devront, dans les quarante-huit heures suivantes, faire connaître par leurs délégués le nom de leurs arbitres choisis en nombre égal.
- Si la sentence arbitrale n’a pas été rendue soit par les arbitres des deux parties, soit par un arbitre commun dans les six jours qui ont suivi la désignation de leurs arbitres par les ouvriers, ceux-ci pourront décider la cessation du travail,
- La, grève ne pourra être décidée, soit pour l’ensemble de l’établissement, soit pour un ou plusieurs ateliers ou magasins énumérés expressément, que par un vote régulier du personnel.
- Voici quelle est la procédure fixée par le projet de loi :
- « Les délégués ouvriers font connaître au personnel et à la direction six heures au moins à l’avance les lieux et heures du vote. Sont admis à prendre part au vote les ouvriers ou employés des établissements intéressés qui sont électeurs.
- « Le bureau est formé des deux plus âgés et du plus jeune des ouvriers ayant le droit de voter présents à l’ouverture du scrutin.
- « Pendant la durée du scrutin, le local du vote est interdit à quiconque n’a pas le droit d’y prendre part.
- « Chaque bulletin porte l’une des deux mentions « pour la g rêve » ou « contre la grève ».
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- « Pour que la grève soit votée au premier tour de scrutin, le dépouillement doit donner un nombre de voix supérieur à la moitié du nombre des suffrages exprimés et au tiers du nombre des personnes ayant droit de prendre part au vote.
- « Au cas où le nombre des suffrages exprimés est insuffisant, il est procédé le lendemain à un nouveau scrutin.
- «Après le dépouillement du scrutin, le bureau proclame le résultat du vote et les délégués ouvriers le font connaître immédiatement au chef d’établissement.
- « Procès-verbal des opérations dressé par le bureau est par ses soins transmis au maire qui le tient à la disposition des intéressés. »
- En conséquence, toute cessation collective de travail décidée, ainsi qu’il vient d’être dit, est obligatoire en vertu du contrat défini à l’article 1er.
- Le vote doit être renouvelé tous les sept jours au moins, sans que l’on puisse compter parmi les personnes ayant droit de prendre part au vote, celles qui auraient quitté la localité ou qui auraient été embauchées dans un autre établissement.
- Le travail est repris si la grève n'est pas votée à nouveau. Si la cessation du travail n’est pas votée, le personnel est tenu de continuer le travail.
- En cas de grève déclarée, les sections compétentes du Conseil du travail (institution nouvellement créée par le ministre du commerce) sont d’office appelées à trancher le différend. Ces sections exerceront les droits reconnus aux arbitres parle Code de procédure civile.
- Le projet se complète par une série de sanctions, les voici :
- « Sera puni d’un emprisonnement d’un mois à un an et d’une amende de 100 à 2,000 francs, quiconque aura influencé le vote d’un des électeurs par voies de fait, violences, menaces ou promesses.
- « Sera puni d’une amende de 16 à 100 francs quiconque aura mis obstacle à l’accomplissement des fonctions
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- d’un délégué ou d’un arbitre, sans préjudice de l’application des articles 177 et suivants, 222 et suivants du Code pénal.
- « En cas de récidive, la peine sera de six jours à un mois de prison et de 100 à 2,000 francs d’amende.
- « En cas d’inexécution des engagements "résultant de la convention d'arbitrage, les patrons, ouvriers ou employés , qui n’auraient pas tenu ces engagements, seront interdits pendant trois ans du droit d’être électeurs et éligibles dans les divers scrutins relatifs à la représentation du travail, savoir : nomination des administrateurs de syndicats, des délégués ouvriers, des délégués mineurs, des conseillers prud’hommes, des membres des chambres de commerce , tribunaux de commerce, conseils du travail.
- « En cas de récidive l'interdiction sera de six ans. >
- A titre transitoire et dans le cas où des conflits éclateraient en dehors des circonscriptions du travail existant , les fonctions d’arbitre dévolues aux sections seraient remplies : pour les grèves groupant moins de 300 ouvriers par le Conseil de prud’hommes qui existe dans la circonscription ou qui est le plus rapproché, et pour les grèves groupant plus de 300 ouvriers, par une délégation du Conseil supérieur du travail comprenant un nombre égal de patrons et d’ouvriers, nommée soit par le Conseil supérieur, soit par la Commission permanente.
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- LÉ DEVOIR
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- FRANCE
- Les conseils du travail
- Un décret du 17 septembre a institué des conseils du travail, composés mi-partie de patrons et mi-partie d’ouvriers, nommés à l’élection par les syndicats patrons et ouvriers et ayant pour mission :
- 1° De donner leur avis sur toutes les questions du travail ;
- 2° De collaborer aux enquêtes réclamées par le Conseil supérieur du travail, et ordonnées par le Ministre ;
- 3° D’établir, dans chaque région, autant que possible, en provoquant des accords entre syndicats patronaux et ouvriers, un tableau constatant le taux normal et courant des salaires et la durée normale et courante de la journée de travail ;
- 4° De rechercher et de signaler aux pouvoirs publics des mesures de nature à remédier, le cas échéant, au chômage des ouvriers de la région ;
- 5° De présenter aux administrations compétentes des rapports sur la répartition et l’emploi des subventions accordées aux institutions patronales et ouvrières de la région ;
- 6° De présenter sur l’exécution des lois, décrets et arrêtés réglementant le travail et sur les améliorations dont ils seraient susceptibles, un rapport annuel qui sera transmis au Ministre du commerce et de l’industrie.
- # #
- Les syndicats professionnels
- Le ministère du commerce vient de publier son Annuaire des syndicats professionnels, et cette publi-
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX 35
- cation offre, au point de vue statistique, quelques détails intéressants. Il nous montre le nombre des syndicats ouvriers et patronaux s’augmentant assez lentement, celui des syndicats mixtes diminuant peu à peu, et enfin celui des syndicats agricoles continuant sa progression rapide. Et dire que les syndicats agricoles ne doivent leur existence qu’à l’interruption banale d’un sénateur ! Ils avaient été oubliés ; grâce à cette interruption, ils figurèrent dans la loi de 1884, dont ils bénéficient si largement.
- Donnons quelques chiffres : Les syndicats patronaux s’élèvent à 2,157 avec 158,300 membres ; les syndicats ouvriers à 2,685 avec 492,647 membres ; les syndicats mixtes à 170 avec 28,519 membres ; les syndicats agricoles à 2,069 avec 512,794 membres.
- *
- L’alcoolisme et l’école.
- On n’a pas oublié les circulaires du ministre de la guerre interdisant la vente de l’alcool dans les cantines des casernes. Le ministre de l’instruction publique n’avait pas attendu cet exemple pour faire entrer en campagne le personnel des écoles à tous les degrés.
- L’école est, en effet, le plus simple et le meilleur instrument de propagande contre l’abus de l’alcool.
- Ne voulant pas que l’enseignement antialcoolique
- soit considéré comme accessoire, le ministre a résolu
- de lui donner une place officielle dans les programmes,
- au même titre*que l’arithmétique et la grammaire, et
- en même temps d’en faire une matière d’examen avec
- sanction précise, dans les épreuves qui terminent nos
- différents cours d’études primaires ou secondaires.
- * *
- ¥
- ÉTATS-UNIS
- Le referendum à Chicago.
- Il est beaucoup question du referendum aux Etats-Unis depuis quelque temps.
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- LE DEVOIR
- Un essai de ce mode de consultation populaire a eu lieu dernièrement à Chicago. Les électeurs de cette ville ont été consultés au sujet d’une émission de deux millions et demi de francs d’obligations municipales en vue de la éonstruction d’une annexe au Palais de justice.
- Le résultat a été 166,000 voix contre et 58,000 pour.
- Or, on a des raisons de croire que si l’affaire avait dû être tranchée par les autorités locales, la somme eut été votée. Les intérêts individuels auraient primé l’intérêt général. Il y a toujours des gens intéressés à bâtir pour le compte du public et qui savent se faire des amis, d'une manière ou dej’autre, dans les assemblées délibérantes.
- 'Jk
- # %
- La population des Etats-Unis qui, lors du recensement de 1890, était de 62,622,250 âmes, vient d’atteindre 76 millions d'âmes par le dernier recensement.
- Une des conséquences de cette augmentation sera qu’il faudra remanier la base de la représentation dans les Chambres nationales.
- * *
- ITALIE
- Conférences agricoles aux militaires
- Une récente circulaire du ministre de la guerre aux commandants de corps d’armée prescrit la continuation, au cours de l’hiver 1900-1901, des conférences agricoles aux militaires qui ont donné jusqu’ici d’excellents résultats.
- Cette circulaire donne un regain d’actualité à une création qui a trouvé des imitateurs dans les principaux pays d’Europe dont aucun, toutefois, n’a encore développé cette institution à un degré aussi avancé que l’a fait l’Italie.
- C'est en 1887 que fut lancée, par le docteur Gaëtan Zambrano, de Gaëte, l’idée première de profiter du pas-
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- sage au régiment des fils de paysans pour leur inculquer au moins des éléments d’agriculture pratique dont ils pourraient, leur service achevé, et rentrés dans leurs foyers, tirer un profit évident.
- Déraciner les vieux préjugés, apprendre aux paysans les saines règles de l’hygiène à tous les degrés , et Lutilisation de procédés de culture rationnels et modernes, telles étaient les grandes lignes du projet primitif. *
- Aujourd’hui, et depuis tantôt dix ans, le programme est considérablement élargi.
- Les conférenciers, choisis parmi les professeurs d’agriculture et quelquefois aussi parmi les officiers eux-mêmes, ont toute latitude pour étendre leurs leçons. Ils prêtent leur concours gracieusement, car les quelques milliers de lire mis à la disposition des commandants de corps d’armée ne servent qu’à couvrir les frais de déplacement soit des conférenciers, soit des militaires pour aller visiter les établissements agricoles modèles.
- Des primes d’encouragement sont réservées aux soldats qui ont suivi les cours avec le plus d’attention.
- Enfin, à Rome, il est fait aux carabiniers (gendarmes) des cours spéciaux auxquels on ajoute des éléments de législation forestière, afin d’obtenir des agissements judicieux dans la répression des délits dans les campagnes.
- Le roi d’Italie actuel, alors qu’il n’était encore que prince de Naples, s’est beaucoup intéressé à ces questions et leur continuera sûrement sa sollicitude.
- Une brochure illustrée paraîtra sous peu, qui donnera des détails instructifs sur cet enseignement spécial. (Le Temps).
- # #
- BELGIQUE
- Les pensions ouvrières
- Les conditions dans lesquelles seronLaccordées les
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- LE DEVOIR
- pensions ouvrières allouées en vertu de la loi du 10 mai dernier, ont fait l’objet d’un arrêté dont voici les dispositions principales : tout Belge résidant en Belgique, âgé de soixante-cinq au moins, ouvrier, ou ancien ouvrier, se trouvant dans le besoin, peut obtenir une pension annuelle de 65 francs, à partir de janvier 1901.
- Tout travailleur âgé de cinquante-cinq ans à la date du 1r janvier prochain peut obtenir la même allocation à partir de l’échéance de ses soixante-cinq ans.
- Ceux qui au 1er janvier 1901, ont moins de cinquante-huit ans accomplis auront à prouver que, pendant une période de trois ans au moins, ils ont effectué à la caisse générale de retraite des versements s’élevant au moins à 3 francs par an et s’élevant à un total de 18 francs.
- L’arrêté règle ensuite les conditions pour être reconnu ouvrier ou ancien ouvrier nécessiteux et pour obtenir la liquidation de la pension par l'intermédiaire de l’administration communale. Un tribunal spécial composé des membres du comité de patronage des habitations ouvrières et des institutions de prévoyance sera chargé d’instruire la demande et de statuer.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- LA QUESTION DE LA PAIX
- Manifestations pacifiques.
- A la suite d’une manifestation où cinq mille étudiants de toutes les facultés et grandes écoles de Paris acclamèrent, dans la personne du président de la République sud-africaine, M. Krüger, l’admirable résistance d’un peuple luttant pour son indépendance, un comité fut organisé pour provoquer une pétition des étudiants du monde entier en faveur de l’arbitrage. Se plaçant en dehors de toute considération de partis, de races, de religions, de nationalités, ce comité a fondé l’«Union internationale des étudiants pour l’arbitrage » , dont le siège social est à Paris, 10, rue de l’Odéon.
- Voici le manifeste adressé aux camarades des Universités des deux mondes.
- « Camarades,
- « Au nom des étudiants de Paris, nous venons vous demander de travailler avec nous à la réalisation d’une idée digne d'émouvoir tous les cœurs généreux, essentielle au progrès et au bien de l’humanité.
- « C’est en dehors de tous les partis que nous nous plaçons pour grouper, sans distinction d’opinions politiques ou sociales, comme de confessions religieuses, les intelligences et les volontés.
- « Nous voudrions provoquer, dans la jeunesse éclairée des différents peuples, un mouvement décisif en faveur du principe et de la mise en pratique de l’arbitrage.
- « Nous voudrions que des pétitions fussent adressées par les étudiants aux gouvernements des Etats signataires de la Conférence de la Haye, afin que leur action s’exerce pour mettre fin aux luttes atroces qui désolent le Sud de l’Afrique.
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- LE DEVOIR
- « A vous, camarades, de recueillir toutes les adhésions qui peuvent être acquises à une si noble cause.
- « La jeunesse ne refusera pas son concours aux oeuvres de l’avenir.
- » Qu’avec le vingtième siècle s’ouvre une ère de justice et de paix. »
- * *
- Parmi les manifestations en faveur de la paix auxquelles ont donné lieu les incidents qui se rattachent à la guerre du Sud-Africain, il faut encore citer le grandiose meeting anglo-français qui a eu lieu le 1er octobre, à la Bourse du travail de Paris.
- L’Angleterre était représentée par 30 délégués parmi lesquels se trouvait le vétéran de l’idée pacifique Hogdson Pratt, dont l’attitude a été si courageuse au Congrès international de la Paix.
- Lecture y a été donnée d’une adresse aux travailleurs de France par les travailleurs d’Angleterre.
- Cette adresse a été approuvée à l’unanimité par le Congrès des Trades-Unions et par 206 ouvriers élus, malgré les difficultés du suffrage anglais, soit à la Chambre , soit dans les Conseils communaux.
- Le secrétaire de l’Union coopérative de Grande Bretagne et d’Irlande a déclaré avoir reçu mandat de parler au nom de 1,800 sociétés coopératives comptant plus d’un million 500,000 adhérents et faisant, un milliard 500 millions d’affaires par an.
- Des délégués des Trades-Unions, John Burns, représentant 77,000 ouvriers, Richard Bell, mandataire d’une corporation de 65,000 employés de chemins de fer, sont veuus décharger la classe ouvrière de la responsabilité de la guerre Sud-Africaine, et proclamer la nécessité de l’union entre les peuples. Si l’on ne peut refuser un juste tribut d’admiration à l’héroïque effort d’un peuple minuscule aux prises avec un des plus puissants empires du monde, il faut s’incliner respectueusement detant le courage de ces orateurs et publi-
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- cistes anglais qui après avoir courageusement cherché à maintenir leur pays dans la voie pacifique s’efforcent, au milieu des dangereux égarements d’un patriotisme dévoyé, et à l’encontre des intraitables susceptibilités nationales d’ün peuple justement fier de son%rôle prépondérant dans la mise en valeur du globe, de créer autour d’eux un grand courant d’apaisement et justice.
- C’est là, en effet, la plus saisissante et la plus admirable de toutes ces manifestations provoquées par le conflit anglo-transvaalien, qui ont révélé au monde l’existence d’une opinion pacifique universelle bientôt consciente non seulement de son but, mais aussi de ses moyens d’action.
- Une commune réprobation de la guerre du Transvaal a rapproché des amis systématiques de la paix, les multitudes qui ne s’étaient pas encore prononcées sur l’idée d’une paix générale permanente.
- Dans toutes les parties du monde, le mot : arbitrage, a été proféré par des bouches qui ne le prononçaient pas naguère sans un sourire d’ironie.
- La propagande des idées pacifiques porte ses fruits. Les formules arrêtées dans leurs congrès s’éclairent à la lumière des faits brutaux qu’il n’a pas dépendu d’elles seules de conjurer, et se gravent en traits ineffaçables dans la conscience publique.
- Un jour viendra où les grands semeurs de l’idée pacifique seront glorifiés. Les hommages d’un avenir prochain sont acquis à ces courageuses Ligues, qui, parmi les railleries ou, ce qui pis est, l’indifférence générale, déclarèrent une guerre à mort à la guerre et jetèrent les fondements de la cité future de justice et d’humanité ; à cette Ligue internationale de la paix qui substitua à la vieille formule : « Si tu veux la paix, prépare la guerre », celle-ci : «Si tu veux la paix, prépare la liberté et la justice », et qui fit de l’autonomie de la personne humaine, ayant pour corollaire l’autonomie des peuples, la base de toutes les institutions destinées à assurer la paix sociale et la paix interna-
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- tionale ; à cette Société de la paix par le droit, née de l’enthousiaste bonne volonté de quelques jeunes gens et qui poursuit avec une compétence universellement appréciée, la mission qu’elle s’est assignée, d’étudier et de vulgariser les solutions juridiques des conflits internationaux; à la Société française pour l’arbitrage entre nations, qu’inspire le vénéré Frédéric Passy, et d’où est sortie l’idée de la création de l’Union interparlementaire; à cette Conférence interparlementaire dans laquelle le regretté Numa Droz entrevoyait « la promesse des ententes futures que la sagesse des peuples et des gouvernements jugera utile d’établir et qui, sans nuire à l’autonomie d’aucun d’eux, leur permettront d’accomplir ensemble, dans le domaine politique et social, les nobles tâches que leur impose la solidarité humaine. »
- Nous avons aussi la ferme espérance que nos contemporains, devançant le jugement de la postérité, reconnaîtront l’immense tâche modestement accomplie par le Bureau international permanent de la Paix.
- Sentinelle vigilante de l’armée pacifique, le Bureau international permanent est toujours prêt à signaler aux sociétés, dont il émane, le point obscur d’où peut sortir le conflit, la mesure propre à conjurer le danger. Il canalise les manifestations éparses de la conscience humaine, leur donne la cohésion nécessaire pour qu’elles soient efficaces à brève échéance.
- Il convient de louer le Bureau international de la paix d’avoir poursuivi la réalisation de l’unité dans l’action et en limitant, précisant, le but des démarches à faire, d’avoir permis à l’opinion publique des deux mondes de se faire entendre et de se faire écouter, en attendant le moment de se faire obéir.
- ARBITRAGES
- Le conflit entre la Colombie et Costa-Rica
- Par un traité en date du 4 novembre 1896, les Répu-
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- bliques de Colombie et de Costa-Rica avaient confié au président de la République française les fonctions d’arbitre dans le litige qui les divisait au sujet du tracé de leur frontière.
- Le président de la République a rendu, dans le courant du mois de septembre, un arrêt arbitral rectifiant les frontières sans désavantage pour les deux réclamants.
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- Le contesté franco-brésilien
- La sentence arbitrale sur le conflit pendant entre la France et le Brésil a été rendue le 1er décembre.
- Le communiqué officiel relatif à cette sentence, après avoir reproduit les dispositions essentielles du traité du 10 avril 1897 par lequel les parties ont chargé le Conseil fédéral de fixer définitivement les frontières entre le Brésil et la Guyane française, s’exprime comme suit :
- « L’échange des ratifications a eu lieu, le 6 août 1898, à Rio de Janeiro, et, le 8 septembre 1898, le Conseil fédéral, sur la demande des deux parties, accepta la mission que lui confiait la convention du 10 avril 1897.
- « Les 4 et 6 avril 1899, les deux parties ont remis au Conseil fédéral, pour motiver leurs revendications, des mémoires détaillés, accompagnés de volumineux documents et d’atlas renfermant un grand nombre de cartes représentant le territoire en litige.
- «Huit mois plus tard, soit le 6'décembre 1899, les deux parties ont remis encore au Conseil fédéral des mémoires, contenant leurs répliques.
- «L’arbitre avait alors un délai jusqu’au 6 décembre pour rendre la sentence.
- «Les préliminaires de cette sentence ont donné lieu, dans le domaine de Thistoire et de la géographie, à des études longues et difficiles dont le Conseil fédéral a confié le soin à un certain nombre de savants suisses.
- « Le Conseil fédéral a accompli, dans le délai fixé, le
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- mandat dont il s’était chargé. Se fondant sur l'examen minutieux d’un dossier volumineux et sur l’exposé détaillé du résultat de son étude, il a rendu, en date du 1er décembre, la sentence arbitrale dont voici le dispositif :
- « 1° Conformément au sens précis de l’article 8 du traité d’Utrecht, la rivière Oyapoc ou Vincent Pinçon est l’Oyapoc qui se jette dans l’Océan immédiatement â l’ouest du cap d’Orange et qui, par son lit, forme la ligne frontière ;
- « 2° A partir de la source principale de cette rivière Oyapoc, jusqu’à la frontière hollandaise, la ligne de partage des eaux du bassin de l’Amazone, qui, dans cette région, est constituée dans sa presque totalité par la ligne de faîte des monts Tumucuinaque, forme la limite intérieure ».
- Cette sentence a été remise le même jour aux représentants de la France et du Brésil, en une expédition complète en langue allemande et un extrait en langue française.
- Cet extrait contient, dans le texte même arrêté par le Conseil fédéral, un exposé de la convention d’arbitrage, la procédure suivie et les considérants sur lesquels s’appuie la sentence arbitrale.
- La sentence met un terme à une contestation très ancienne puisqu’elle remonte à 1688, époque à laquelle le Brésil était une possession du Portugal. Elle donne satisfaction aux réclamations de cette puissance. La presse française n’a fait entendre aucune protestation.
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- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
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- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- Les femmes et les élections présidentielles aux Etats-Unis.
- On a remarqué l’augmentation très forte du vote féminin dans la grande journée présidentielle du 6 novembre. Ceci concerne naturellement les Etats suivants : Colorado, Wyoming, Utah, et Idaho.
- Au Colorado, il y a quatre ans, les femmes n’usèrent que faiblement de leur droit de suffrage pour le chef de l’Etat ; elles étaient 46,270. Cette année elles sont venues au nombre de 86,943.
- Au Wyoming, le candidat démocrate pour le Congrès avait commis l’imprudence de dire que le vote des femmes était le plus aisé à obtenir, à conserver et à manipuler. Il est resté sur le carreau, grâce aux électeurs féminins qui n’entendent pas raillerie là-dessus.
- Les lycées et collèges de jeunes filles.
- En France, avant 1880, l’enseignement secondaire de jeunes filles n’avait aucun établissement public.
- Il compte en 1900 : d’abord l’Ecole normale supérieure des professeurs-femmes de Sèvres; 37 lycées de jeunes filles et 3 lycées provisoires ; 26 collèges et 2 collèges provisoires et, en plus le-lycée de Tunis dans le protectorat.
- La population des lycées est de 8,431 élèves, dont 6,657 externes libres ou surveillées, 705 demi-pensionnaires et 1,069 internes.
- Celle des collèges est de 3,563 élèves qui comprennent 2,593 externes libres ou surveillées, 118 demi-pensionnaires et 852 internes. Les lycées comptent 509 boursières et les collèges 264.
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- Les renseignements qui précèdent sont extraits de l’ouvrage intitulé : Lycées et collèges de jeunes filles, nouvelle édition publiée par M. Camille Sée, Conseiller d’Etat, ancien député, auteur et rapporteur de la loi sur l’enseignement secondaire des jeunes filles.
- La doctoresse de Breslau.
- Vers la fin de décembre, la Faculté de philosophie de Breslau décernait pour la première fois, depuis son existence, le titre de docteur à une femme, Mlle Clara Ommervahr.
- Après avoir subi victorieusement toutes les épreuves de l’examen, Mlle Ommervahr s’est vu infliger une épreuve complémentaire qui n’était pas comprise dans le programme : le discours prétendûment de félicitations du doyen.
- Le docteur Kauffmann n’est pas précisément un féministe, il l’a bien laissé voir. Il a exprimé l’espoir que les femmes savantes et émérites ne seront jamais que des sujets exceptionnels, particulièrement bien dressés, et que, d’une façon générale, les représentants du sexe faible suivront leur véritable vocation, où jamais les hommes ne pourront prétendre à leur faire concurrence : la vocation d’épouse et de mère.
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- OUVRAGES REÇUS
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- OUVRAGES REÇUS
- Compte rendu officiel du quatrième Congrès de l’Alliance coopérative internationale, tenu à Paris du 18 au 22 juillet 1900, à l’Exposition universelle, dans le Palais de l’Economie sociale et des congrès.
- Editeur : Alliance coopérative internationale , 19 , Southampton Row, Holborn, Londres.
- L’état de la coopération dans les principaux pays d’Europe , en Tunise et aux Indes-Orientales ; les moyens de développer l’action de l’Alliance ; les relations commerciales à établir dans chaque pays et d’un pays à l’autre entre les Sociétés coopératives de production industrielles et agricoles et les coopératives de consommation et de crédit ; l’utilité pratique des magasins de gros pour l’organisation coopérative ; la coopération envisagée comme moyen de rapprocher les meilleurs éléments des diverses classes de la Société et d’arriver progressivement à la paix sociale et à la fraternité des peuples, etc., etc. : tous ces sujets et d’autres sont traités dans ce volume et en font une
- œuvre du plus grand intérêt.
- *
- Les associations de production.
- Comptes-rendus des Congrès national et international, tenus les 8-10 et 11-13 juillet 1900, à l’Exposition universelle internationale, Paris.
- Prix : Un franc. Imprimerie nouvelle (Association ouvrière), 11, rue Cadet, Paris, 9e,
- L’intérêt d’un tel ouvrage sera évident pour nos lecteurs.
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- Les grands horizons de la vie, par Albert La Beaucie.
- Abrégé de psychologie moderne. Preuves expérimentales.
- 1 volume in-18; prix : 2 francs. — Leymarie, éditeur, 42, rue Saint-Jacques, Paris.
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- DEUX MONDES
- Par Jeanne MAIRET
- (Mme Charles BIGOT)
- {Suite.)
- — Je ne suis pas bien apte à faire des définitions. Je sens les choses très vivement, mais je ne sais guère les exprimer. Il me semble pourtant que la sagesse des mortels consisterait à tirer, de tous les dons du ciel, le meilleur parti possible, pour les autres d’abord, pour soi-même ensuite, avec intelligence, avec reconnaissance aussi; à ne pas regretter l’impossible; à jouir d’un rayon de soleil et à ne pas gémir lorsque tombe la pluie ; à aimer tout de la vie et à ne pas craindre la mort.
- A ce moment, ils arrivèrent au cercle. Comme les salons venaient seulement d’ouvrir, il n’y avait pas foule et François put montrer à la jeune fille les multiples portraits de belles dames en costumes éclatants, les études plus ou moins finies, souvent des ébauches, que les peintres en renom envoient parfois à ces expositions à côté et qu’ils feraient mieux de laisser à l’atelier; la nymphe invariable avec ses cheveux couleur d’acajou et sa chair trop blanche dans un paysage noir troué d’un bout de ciel bleu-vert; des tableaux de l’école du plein air, un peu dangereux pour des yeux délicats ; quelques jolis paysages perdus au milieu des toiles tapageuses, enfin tout ce que l’on voit, d’année en année, aux expositions des cercles.
- Lucy se laissait conduire en silence, un peu dépaysée au milieu de ce déballage de couleurs fraîches, trop crues, de sujets aussi qui, en secret, la scandalisaient passablement. Elle s’arrêtait de préférence aux paysages et à quelques toiles qui représentaient des scènes de la vie des humbles. Elle dit enfin, naïvement :
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- — J'aime mieux le Louvre ; cela me fait moins mal aux yeux.
- François se mit à rire et lui trouva place sur une banquette.
- Alors ils recommencèrent à causer, isolés au milieu de la foule qui maintenant envahissait le cercle à la mode. Puis, l’heure du déjeuner étant venue, ils se retrouvèrent à peu près seuls, sans avoir eu pleine conscience du va-et-vient des visiteurs.
- — Pendant que nous regardions tous ces tableaux, Lucy, votre définition du sage me trottait par la tête. Savez-vous qu’ils sont rares, les sages de cette espèce ?
- — S’ils n’étaient rares, ils ne se distingueraient pas du reste des humains. Je connais peu d’hommes qui ressemblent à M. Lewell.
- — J’en connais un qui pourrait lui servir de repoussoir, qui n’a pas su étreindre le bonheur passant à sa portée, peut-être , qui s’en repent, tout en se disant que, le cas échéant, il recommencerait probablement. Un homme ondoyant, se méfiant de lui-même comme des autres, demandant trop à la vie, de façon que la vie ne lui apportera, sans doute? que ce qu’il mérite, c’est-à-dire peu de chose.
- François avait dit ces dernières paroles avec une certaine hésitation. Il voulait être compris. Il ne voulait pourtant pas être pris au mot. Ondoyant, il l’était certes, même dans un moment d’émotion sincère.
- Lucy se retourna un peu vivement et le regarda étonné.
- — Et quel est cet homme?
- — Vous ne le savez pas ?
- — Je pourrais le deviner. J’aime mieux que vous me le disiez. Je ne suis, moi, ni ondoyante, ni méfiante. Ce sont là des traits que je comprends mal chez les autres.
- — Ce sont justement ces qualités de franchise et de fermeté qui m’attirent — moi, l’homme ondoyant...
- — Vous aimez beaucoup à parler de vous, François,
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- même pour vous dire des choses désagréables , fit en souriant la jeune fille; elle était un peu moqueuse , en ce moment.
- — Mais oui, comme beaucoup de mes contemporains , ma chère Lucy. Nous déguisons notre égoïsme sous un joli nom , fort à la mode ; nous appelons cela « faire dé la psychologie ». Je m’analyse en ce moment pour chercher à démêler ce que je ressens pour vous — ce que j’ai ressenti, là-bas , dans le bois de Magnolia — ce que je ressentirai dans quelques mois ou dans quelques années.
- — Voulez-vous que je vous aide, dans ce travail ardu, mon beau cousin?
- — Oui, mais à une condition : vous ne vous moquerez pas de moi. Vous n’avez pas l’air de vous en apercevoir..., mais je suis ému en ce moment, très ému même.
- — Non, je suis très sérieuse. Votre émotion, comme vous l’appelez , si elle n’est pas bien forte est, du moins, sincère. Etudions votre cas.
- — Pardon... un petit instant. Pour être clairvoyante et calme comme vous l’êtes en ce moment, il faut que mon... émotion... soit bien peu communicative.
- Lucy de nouveau regarda son cousin, avec sa belle franchise. Elle était, en effet, très sérieuse.
- — Non, François, je ne suis pas émue, au sens où vous l’entendez. Je suis même contente de pouvoir m’expliquer franchement, loyalement avec vous. Vous vous posez un peu en amoureux, et vous avez bien tort de le faire. Vous ne m’aimez nullement.
- — Qu’en savez-vous? En ce moment, il me semble que je vous aime à la folie, que si vous vouliez mettre votre petite main dans la mienne — pour la vie — j’en serais très heureux et .très fier.
- — Pendant combien de temps? Si je vous prenais au mot, demain, ce soir peut-être, l’autre « vous », l’homme prudent et raisonnable, se dirait avec angoisse : « Qu’ai-je fait ? » Souvenez-vous de ce que je
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- vous ai dit, il y a plus de deux ans, au moment de votre départ. i.
- —- Les circonstances ne sont pas les mêmes, murmura François.
- — Qui vous Fa dit? fit un peu vivement la jeune fille. Puis plus doucement elle ajouta : Que voulez-vous, mon pauvre ami, j’aime les Pelles imprudences; j’ai horreur du convenu, des passions en lisières, des mariages avantageux. Si, pendant notre promenade de Magnolia, vous m’aviez dit ce que vous venez de me murmurer si gentiment, qui sait? j’en aurais peut-être été touchée ; je me serais peut-être mise à vous aimer passionnément , comme je veux aimer et être aimée, si jamais je me marie. Maintenant, il est trop tard. La petite étude psychologique que vous venez de faire en ce moment, il y a beau temps que je l’ai faite, sans l’appeler pourtant d’un nom aussi prétentieux. Je crois que l’amour véritable est chose rare et précieuse. Généralement , on se contente d’une bonne imitation, qui peut avoir sa valeur, notez bien. Mais je n’admets pas les imitations, si bien qu’on les fasse de nos jours. Je ne serai jamais votre femme, mon cousin. Au fond, vous vous en doutiez, même en me faisant la cour, ce qui rendait cette cour assez anodine. Dans une heure, lorsque la toute petite blessure faite à votre amour-propre sera guérie, ce que vous remercierez!...
- — Vous êtes cruelle, Lucy, murmura le jeune homme.
- — Mais non, mais non , je vous assure. Je vous aime beaucoup, François, oui, beaucoup. En venant en France, ma première pensée a été pour vous. N’est-ce donc rien qu’une bonne et tranche amitié comme celle qui nous unit? Laissons jaser les autres, si cela les amuse — et je sais que l’on jase déjà, — nous savons à quoi nous en tenir. Personne ne devinera à quelle étude psychologique nous nous sommes livrés pendant une heure, et je ne conserverai d’autre souvenir de notre conversation qu’un peu de fierté et beaucoup d’afiection. Est-ce dit, mon très cher cousin ?
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- François releva alors la tête ; il regarda sa cousine longuement et un peu tristement :
- — C’est dit, Lucy. Seulement, cette affection quasi fraternelle, vous me la garderez toujours?
- — Toujours.
- Elle lui donna la main qu’il serra affectueusement. Alors, rieuse de nouveau , elle dit :
- — J’aurais pourtant voulu assister derrière un paravent à votre conservation avec votre mère, si j’avais dit oui !
- — Ma mère vous adore ! s’écria vivement François , vous avez gagné son cœur.
- — Comme nièce, par à peu près, oui, et j’en suis très heureuse; mais comme belle-fille, à la fortune problématique?... Voilà Frank. Nous allons pouvoir aller déjeuner au cabaret. Je ne devrais pas vous l’avouer en ce moment... mais j’ai une faim!...
- Franck s’excusa d’arriver si tard.
- — Ce n’est pas ma faute. Susie est venue pour te parler, et, ne trouvant que moi, elle s’est contentée de ce pis-aller et ne m’a plus lâché. Elle tient son idée. De là à l’exécution, il n’y a pas loin.
- — Tu nous expliqueras cela à table, mon cher Frank.
- François fut très aise de n’avoir qu’à placer un mot
- par-ci par-là. L’aisance avec laquelle Lucy causait et riait lui donna quelque dépit. Même si elle ne l’aimait pas, elle avait dû être un peu émue. Vraiment, les femmes, même les meilleures, sont nées actrices...
- Enfin, lorsqu’ils se trouvèrent tous trois dans un coin désert du restaurant, François fit un effort pour paraître gai et dit :
- — Voyons l’idée de miss Susie ? Elle veut se mettre à la tête d’un cercle où les femmes péroreront, en s’imaginant renouveler l’esthétique du monde?
- — Non, l’esthétique entre bien pour quelque chose dans ses projets, mais seulement incidemment. Il y a une institution, qui ne date que de quelques années, fondée par une femme, jeune et fort distinguée, dans
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- un quartier pauvre de Chieago et qu’elle voudrait imiter à Paris.
- — Ce qui se peut à Chicago réussirait moins, peut-être , dans notre milieu sceptique et moqueur.
- — Si mon amie Susie s’en mêle, cela réussira, fit Lucy avec conviction, et je suis avec elle de cœur. Son « idée » comme tu dis, Frank, ne date pas d’hier. Nous en causons souvent. Elle s’est émue des vies tristes et dures des travailleuses, depuis la petite ouvrière qui se tue à coudre du matin au soir, jusqu'aux étudiantes, venues d’un peu partout, pour suivre les cours de l’Ecole de médecine ou de la Sorbonne. Elle voudrait leur créer un centre, un home, où elles seraient bien logées, bien nourries; mais où l’âme serait réconfortée comme le corps. Huit House, qu’elle veut imiter, a commencé de la façon suivante : Une femme de cœur, aidée d’une amie, a pris une modeste maison, y a attiré les femmes pauvres, les- a aidées, a causé avec elles , les a initiées à une vie morale et intellectuelle ignorée jusqu’alors, Bientôt, à la petite maison, une nouvelle maison s’est ajoutée, puis une autre. Tout cela, sans bruit, sans réclame. Maintenant, les travailleuses ont leur hôtel, où elles logent à frais communs, chacune d’elles tenant le ménage à tour de rôle. Ce n’est là, pourtant, que le côté secondaire de l’œuvre. Dans une grande salle bâtie exprès, des conférenciers, des professeurs de l’Université, des femmes aussi, instruites et éloquentes, font, le soir, des leçons sur tous les sujets possibles. La grande salle devient insuffisante; les hommes se joignent aux femmes ; l’ardeur de ces élèves improvisés est extraordinaire. Il semble qu’on leur ait ouvert un monde nouveau et, de fait, on le leur a ouvert. Mais c’est encore la musique qui les transporte le plus. Les concerts sont fréquents. Beaucoup de ces jeunes biles, demoiselles de magasins, type-writers, institutrices d’écoles primaires, montrent de véritables aptitudes pour le chant et le piano. Les gens du monde s’intéressent à cette œuvre, qui a pris
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- des proportions extraordinaires ; on organise des fêtes, on joue la comédie, en un mot, on donne un peu de joie à nombre de pauvres filles qui n’en avaient guère.
- — Et l’argent? demanda François un peu sceptique. Je ne pense pas qu’une modeste fortune , si bien administrée qu’elle soit, puisse subvenir aux frais énormes d’une charité aussi étendue.
- — Voilà justement l’originalité de l’oeuvre , mon cher François : ce n’est pas une charité. Rien n’est absolument gratuit, et chaque jeune fille peut se considérer comme étant chez elle. Maintenant, les dons arrivent abondamment, sous une forme ou sous une autre. Tel négociant envoie ses denrées à Hull House au prix coûtant; tel autre achète un terrain où s’érige une crèche pour les bébés ou un asile pour les vieillards, car les enfants et les infirmes seuls ont droit à la charité. Tout le reste n’est qu’une manifestation de la solidarité humaine.
- — Et miss Susie s’imagine qu’elle va pouvoir fonder une succursale de Hull House à Paris? Erreur, chimère !
- — Nous verrons bien! Nous nous imaginons, elle et moi, qu’une vie de femme est souvent un peu vide, et que s’occuper beaucoup des autres n’est pas une mauvaise façon de remplir ce vide.
- — Eh bien, et que faites-vous du mariage, de la famille, des soins de la maison ?
- — D’abord, il n’est pas sûr que nous prenions mari ; et, en attendant, du moins, nous tâcherons de ne pas perdre notre temps.
- — Vous le perdrez si peu aujourd’hui, que Susie t’attend chez elle en ce moment.
- VIII
- Susie Lewell, dès qu’elle eut aperçu le fiacre qui lui amenait Lucy, et qu’elle guettait depuis une heure, bondit à la rencontre de son amie. Ce qu'elle voulait,
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- elle le voulait avec une ardeur telle que rien ne lui résistait.
- Depuis des mois, au milieu de la vie nécessairement mondaine qu’on menait chez son père, Susie rongeait son frein. Elle cherchait à s’intéresser aux belles charités de la grande ville qui ne lui plurent qu’à moitié, tant elle les trouvait entravées par mille obstacles, par des minuties administratives, obérées aussi par des dépenses énormes de bâtisse et d’entretien. Tout en examinant, en étudiant, elle poursuivait une idée qui, peu à peu , prenait forme. L’arrivée de Lucy la combla de joie. Avec celle-là, elle pourrait marcher. Susie n’avait pas de fortune personnelle et n’aimait pas beaucoup à puiser dans la bourse de son père. Avec Lucy, indépendante et maîtresse de ce qu’elle possédait, Susie n’aurait pas les mêmes scrupules.
- Enfin, vous voilà ! J’ai tant à vous dire. Mais d’abord , promettez-moi de m’aider sérieusement, de ne pas permettre à ces nouveaux parents de vous accaparer. Déjà il est question de bals, de soirées, d’autres choses plus dangereuses encore... Vous vous laisserez entraîner... Nous avons pourtant mieux à faire de notre vie, vous et moi !
- — Je vous aiderai bien volontiers, Susie. Maintenant, il faut que je vous fasse une petite confession. Je ne pousse pas le mépris des frivolités aussi loin que vous. J’aime tout delà vie; le travail en premier lieu, le bien à faire, les préoccupations de l'esprit ; mais dussiez-vous m’en mépriser, j’aime aussi le mouvement, la joie, le bonheur de me sentir appréciée, choyée, même. J’irai au bal, puisque mon deuil est à peu près fini, et que ma nouvelle famille veut me faire fête; j’aurai de jolies robes — songez que, sous ce rapport, je n’ai pas été très gâtée jusqu’à présent — enfin, que vous dire...? Je suis très femme, un peu enfant même, et je m’amuse prodigieusement...
- — Oui, surtout à mystifier vos parents français qui grillent d’envie de mettre le nez dans vos comptes.
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- Je me crois meilleur diplomate que mon père, car je me suis absolument refusée à comprendre les demi-questions.
- — Vous voyez bien qu’ils me font fête, quand même! De plus, Frank et moi nous allons travailler sérieusement avec un professeur. C’est un ami de Lucien. Il est en congé et prépare ses thèses — vous voyez que je suis fort savante en matière universitaire — et, n’ayant aucune fortune, il accepte de nous parler des classiques et de nous initier aux subtilités de sa langue deux ou trois fois par semaine. Entre nous, j’ai un peu peur d’un professeur qui est, paraît-il, très fier et très froid. Nous prenons , demain , notre première leçon.
- — Allons ! s’écria Susie non sans impatience, je vois que ce sera à moi à tout faire.
- — Mais, toutes, nous vous aiderons, vos sœurs, mes cousines aussi.
- — Fannie n’a jamais de temps que pour la toilette ; elle entraîne Lilian, que cela n’amuse pas toujours. Quant à vos Françaises, elles ne s’intéresseront pas à une œuvre où elles n’auront pas l’occasion de voir des jeunes gens ; puis , avec toute leur hardiesse de langage , qui me fait rougir jusqu’aux oreilles , mesdemoiselles Baudossoy sont tenues par un tas de vieilles conventions ridicules ; elles n’oseraient rien décider, elles n’ont pas d’argent et ne sortent pas seules. Non , non , laissez vos cousines faire les yeux doux à Frank et à Lucien, chacun à tour de rôle. Je n’en ai que faire. En tout cas, je vous emmène maintenant, puisque je vous tiens. J’ai trouvé notre affaire.
- Les deux jeunes filles se firent conduire à Passy, très loin, dans une rue silencieuse, à demi bâtie, mais bien à portée d’une station d’omnibus, chose importante.
- Un entrepreneur audacieux avait commencé à bâtir sur un grand terrain encore planté d’arbres, un assez vaste hôtel, mais très simple, élevé â vrai dire un peu au rabais. Faute de fonds, la maison était restée ina-
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- chevée , ou plutôt, si tout le gros œuvre était terminé, l’intérieur ne l’était pas. L’immeuble, dans cet état, se vendait à bon compte ; il n’était pas assez luxueux pour tenter des gens riches; il était trop important pour convenir à ceux qui ne l’étaient, pas. Lucy examina, approuva. C’était parfait. A peu de frais et sans perdre de temps, quelques travaux de peinture mettraient la maison en état. Tout en haut se trouvait un bel atelier qui servirait de salon , de salle de conférences, de théâtre au besoin.
- En quelques heures, grâce à l’activité fiévreuse de Susie, la succursale de Hull House était fondée, la maison achetée.
- Lorsque Lucien de Reynis avait parlé à ses cousins d’Amérique de son ami Bernard Mentoz, il l’avait décrit en ces termes :
- — Nous avons été au lycée ensemble ; comme nous ne nous ressemblions en aucune façon, nous nous sommes liés. Aussi pauvre que moi, il supportait cette pauvreté avec sérénité, tandis que j’en souffrais avec rage. A vingt ans, il me dit : « L’homme qui n’a pas de besoins est très fort. Je n’aurai pas de besoins. » Par fierté, par hauteur d’esprit, plus que par vertu , je crois, ce fut un sage. Reçu à l’Ecole normale, il en sortit parmi les premiers. Dès lors , sa route était tracée. Professeur en province, il trouva le temps de travailler, et son nom commence à être connu dans le clan des jeunes critiques. Il a préparé ses thèses lentement, à tête reposée : il les soutiendra bientôt ; il s’est fait donner un congé et, ses ressources étant fort diminuées, il donne quelques leçons. Si vous savez le prendre, vous trouverez en lui autre chose qu’un professeur hors ligne : c’est un causeur charmant lorsqu’il veut bien s’en donner la peine ; c’est aussi un ami rare, mais il ne prodigue pas son affection. Je l’aime comme un frère et souvent je le fuis... comme une conscience dont j’ai peur. Ce sage est plein d’indulgence pour mes folies, mais il les juge pourtant. A l’occasion de mon
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- dernier roman — que je ne vous donnerai pas à lire, ma gentille cousine — l’article le plus sévère qui fut publié à ce propos était signé Bernard Mentoz. Je lui en fis des reproches très vifs, qu’il prit en souriant : « Mon cher ami, les autres ont peur de ta plume, souvent cruelle, et ne te diront pas la vérité. Je n'ai peur de rien. J’ai, malgré tes défauts, une grande tendresse pour toi. Je te devais la vérité. Si je ne te l’avais dite qu’en particulier, tu aurais ri. Maintenant tu n’en riras' pas. »
- Lucy pensait à ces choses, lorsque, le lendemain de sa visite à Passy, M. Bernard Mentoz entra dans le petit salon. Très correctement vêtu, boutonné militairement, grand et mince, les cheveux châtain clair, coupés en brosse, le front très développé, les yeux bleus, petits et vifs, les traits réguliers, la barbe courte et coupée en pointe, il ressemblait peu à l’idée que se faisait la jeune fille d’un professeur. Son frère alla au-devant de M. Mentoz et, à l’américaine, lui tendit la main. Lucy, d’instinct, allait en faire autant, mais le jeune homme, s’inclinant devant elle, n’eut pas l’air de comprendre. Elle se sentit un peu froissée, mise à part, pour ainsi dire, et, pendant toute la leçon, ce sentiment ne fit que s’accentuer. C’était surtout à Frank que le professeur s’adressait, comme si, de fait, lui seul eut compté. Elle en fut très humiliée et se réfugia dans un silence froid, se contentant d’écouter.
- Il ne pouvait être question, avec des élèves pareils, de leçons dans le sens strict du mot. Bernard Mentoz leur indiqua des livres, causa littérature, s’attachant d’abord aux oeuvres très lointaines que des étrangers même familiers avec la langue, pouvaient très bien ignorer : les mystères du moyen âge, les chansons de gestes, les' soties, les débuts du théâtre. Bientôt toute gêne se dissipa et la parole chaude et colorée du professeur intéressa vivement ses auditeurs.
- A la leçon suivante, comme la conversation devait prendre une bonne partie du temps, Lucy, triomphant
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- non sans peine d’une sorte de timidité qui ne lui était nullement habituelle, chercha à expliquer de son mieux l’œuvre à laquelle son amie Susie et elle s’intéressaient. Jamais elle n’avait eu un accent aussi prononcé ; jamais les mots ne lui étaient venus plus difficilement. M. Men-toz, imperturbablement, corrigeait les tournures de phrases qui sentaient l’anglais, répétait les paroles trop mal prononcées. Lorsqu’il eut à peu près compris, il sourit :
- — L’idée est belle et généreuse, mademoiselle. En Amérique, je ne doute nullement de l’utilité d’une telle œuvre ; ici elle sombrera infailliblement.
- — Pourquoi ?
- — Parce que nos Françaises ont peu le goût des associations ; parce qu’elles sont jalouses de leur liberté d’action, parce qu’elles ne comprendront pas le bonheur de vivre en communauté, d’écouter des conférences ou d’assister à des petites fêtes de famille. Elles préféreront toujours une mansarde malsaine, une nourriture insuffisante et un bal au Moulin-Rouge à une vie rangée et sérieuse, où il faudra rentrer chez soi pour dîner. Car je suppose que votre maison des travailleuses, si libre soit-elle, n’ouvrirait pas ses portes à deux heures du matin.
- — Sûrement non. Nous ne voulons que des jeunes filles sérieuses. Nous ayons déjà par l’entremise d’une femme très charitable que fréquente Susie, beaucoup d’applications,
- — Et vos protégées sont surtout ?...
- — Des employées des postes, des banques, des demoiselles de magasin, qui ne logent pas dans les combles du Bon Marché ou du Louvre, des institutrices, des maîtresses de langues vivantes et de musique, des étudiantes surtout. Voulez-vous me promettre, lorsque tout sera organisé, de nous faire quelques causeries, le soir ?
- — Volontiers. Avez-vous demandé à votre cousin Lucien de vous venir en aide ?
- — Oui...
- Et Lucy rougit un peu.
- — Il a répondu, dit Frank en riant, qu’il ne viendrait que si les « travailleuses » étaient jolies,
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- — Vous voyez bien...
- Et M. Mentoz, ouvrant son livre, se mit en devoir de commenter la Chanson de Roland.
- Cependant, malgré le peu de sympathie que rencontra dans le monde français la nouvelle oeuvre, Susie, née organisatrice, la menait à bien avec une hardiesse, une sûreté admirables. Le plus souvent, c’était dans le petit salon réservé à son frère que se tenaient les séances où elle discutait, proposait, écoutait les objections des autres.
- Jane et Yvette avaient été reçues par les Lewell, sans grand empressement peut-être, mais très poliment. Grâce à l’intérêt qu’elles déployèrent au sujet de « l’oeuvre», elles réussirent enfin à forcer la porte du petit réduit Où tant de choses importantes se décidaient. Harry regardait ces jeunes filles avec une sorte de terreur; il fut gagné en leur voyant faire mille amitiés à leur cousine d’Amérique.
- — Cependant, dit un jour Jane après une longue conférence, vous ne pouvez ouvrir votre maison avant d’en avoir assuré l’existence, avoir un fonds de réserve.
- — Nous n’en aurons pas, répondit Susie avec son accent prononcé et son calme qui ne se démentait pas. Notre institution sera self sustaining. J’ai établi les comptes. Nos pensionnaires ne nous devront rien que l’installation.
- — Tout cela est admirable, mademoiselle Susie, fit Yvette moqueuse, et je vois que vous avez raison de répudier la charité comme on la pratique chez nous. Mais, tout de même, au début, ce ne sont pas vos protégées qui ont pu meubler la maison, après l’avoir louée... ou achetée?
- — En effet, répondit Susie, sans broncher, il y aura une dette, qui se liquidera par la suite, petit à petit...
- Le soir même, Jane prit son frère à part.
- — Tache de me savoir qui a acheté la maison et ce qu’elle a coûté.
- Edouard n’eut guère de peine à remplir sa mission.
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- Il se présenta comme acquéreur chez l’homme d’affaires chargé de la liquidation de l’entrepreneur en détresse.
- — L’immeuble dont vous me parlez est vendu, monsieur, depuis cinq semaines.
- — Alors, j’arrive trop tard. J’avais, en effet entendu dire que le ministre plénipotentiaire des Etats-Unis songeait à acheter la maison pour une œuvre quelconque.
- — Mais, ce n’est pas M. Lewel qui l’a acquise...
- — C’est vrai je crois que c’est sa fille surtout...
- — C’est une jeune fille, en effet, mais elle ne s’appelle pas Lewell. Elle a signé un chèque de cent cinquante mille francs comme j’aurais tiré une pièce de vingt sous de mon porte-monnaie. Ah ! ces Américains !:.. Je ne me souviens déjà plus du nom, mais si vous y tenez...
- — Nullement, monsieur. Ce qui importe, c’est que j’arrive trop tard.
- Edouard et sa sœur Jane s’entendaient à merveille, sans avoir besoin de s’expliquer longuement.
- — Tu peux y aller carrément, ma petite Jane. Si la sœur signe aussi facilement de gros chèques, le frère doit pouvoir en faire autant. Cela m’a l’air de fiers originaux ! Je regrette de ne pas plaire à la sœur, mais je me rends cette justice : il n’y a rien à faire là pour moi. Bonne chance, Jane ! Force ton Iroquois à reprendre son titre, et... tu me payeras mes dettes, hein? une fois bien assise sur tes millions !
- IX
- Tandis que sa sœur se laissait de plus en plus absorber par les Lewell, passant souvent plusieurs jours de suite chez eux, Frank s’initiait un peu à la vie de Paris, patronné tantôt par François, tantôt par Lucien. Celui-ci surtout, s’était attaché au jeune étranger, curieux de cette nature droite et simple, curieux surtout de voir ce que deviendrait son austérité de puritain, une fois qu’il serait lancé dans le monde où l’on s’amuse. Frank ne se laissa pas étudier à la loupe avec autant de naïveté que
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- l’eut voulu le romancier. Il ne faisait pas de violentes sorties contre l'immoralité ambiante, ne se montrait ni trop austère ni grisé, avait plutôt l'air d’étudier à son tour, de noter beaucoup de choses, de les classer dans son esprit — et d’en parler le moins possible, Cela ne faisait pas du tout le compte de Lucien. Et, cependant à mesure que l’intimité devenait plus réelle et que les jeunes gens causaient avec plus d’abandon, Lucien se laissait aller tout bonnement à la sympathie qu’il avait dès l’abord ressentie pour le frère et la soeur. Avec eux, il aimait à se montrer sous le meilleur jour possible.
- Frank allait souvent le trouver dans son rez-de-chaussée, avec jardinet, dans le quartier Monceau, où son mauvais sujet d’oncle avait sa chambre. La bonté qu’il montrait envers ce pécheur endurci était un des jolis traits de Lucien.
- Dès sa première visite, Frank avait eu une entrevue avec M. Anatole de Reynis. Son neveu était sorti, mais ne tarderait pas à rentrer. Comment Frank trouvait-il la vie de Paris ?
- Puis il se lança dans une description de ce qu’avait été le Paris de sa jeunesse, mêlant des souvenirs vraiment .intéressants à propos des poètes, des auteurs dramatiques d’il y a quarante ans, avec des anecdotes très lestes, lestement contées. Il amusa son visiteur, le fit rire et finit par lui emprunter vingt louis. Frank s’exécuta de bonne grâce.
- Lucien, en rentrant, notant l’air joyeux de son oncle, qui de suite s’esquiva, dit :
- — Il vous a emprunté de l’argent, n’est-ce pas ? Je connais ce sourire, le petit air sifflé gaillardement et le chapeau mis un peu sur l’oreille. Ne le faites plus, je vous en prie. D’abord, ce serait toujours à recommencer ; puis, je veille à ce que ce grand enfant ne manque de rien, pas même d’argent de poche. Donc, promettez.
- (A suivre.)
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- ÀSSÜRANGES mutuelles
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- Société dîi Familistère. - Assurances mutuelles
- MOUVEMENT D’OCTOBRE 1900
- ASSURANCE CONTRE DA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes.... 2.469 65
- Subvention de la Société... 412 90
- Malfaçons et Divers.............. 453 80
- Dépenses...............................
- Boni en octobre.
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes...... 526 70
- Subvention de la Société......... 174 05
- Divers...................
- Dépenses......... .....................
- Boni en octobre. . . .
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et Divers 6.760 08 f
- Intérêts des comptes courants et > 11.736 53
- du titre d’épargne............ 4.976 45 \
- Dépenses :
- 131 Retraités définitifs............. 8.334 35 1
- 6 — provisoires........ 313 50 /
- Nécessaire à la subsistance........ 2.514 30 > 12.114 15
- Allocations aux famill8 des réservistes 498 20 \
- Divers, appointem., médecins, etc. 453 80)
- Déficit en octobre... 377 62
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes. ...... 567 00
- Subvention de la Société...... 141 75
- Dépenses...............................
- Déficit en Octobre... .
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er juillet au 31 octobre 1900 48.163.81 1
- » individuelles » » » 12.969.45 \ ' ^
- Dépenses » » » ......... 63.060 37
- Excédent des dépenses sur les recettes.. 1.927 11
- 708 75 1.152 45 443 70
- 700 75
- 592 95 107 80
- 3.336 35
- 2.517 65 818 70
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS D’OCTOBRE 1900
- Naissances :
- Néant.
- Décès :
- 22 Octobre 1900 Lacroix Rémy, âgé de 59 ans et 2 mois.
- 24 — Nicolas Abdré, âgé de 2 mois 1/2.
- Le Secrétaire, A. Houdin.
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nimos. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES.
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- DOCLMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE COMPLÈTE
- de J. B. André GODIN 0)
- Glorification du Travail. Emancipation des Travailleurs.
- XXXVII
- Difficultés du bon recrutement des pionniers. Vues générales de Godin sur le développement des choses à la colonie (suite). — Ses lettres et efforts sociaux du 19 juin au 3 septembre 1855. Quelques traits caractéristiques de Godin.
- Parmi les questions pour le règlement desquelles les indications du fondateur étaient généralement attendues , se trouvait celle du choix des professionnels à laisser partir pour la colonie. Le silence de Considérant jetait donc dans ces opérations des motifs d’atermoiements.
- Les lettres de Godin traitant de ces départs vont nous fournir de nouveaux éclaircissements sur la façon dont il comprenait le développement des opérations coloniales.
- Le 19 juin 1855, il écrit à ses collègues de la Gérance : « Ne pensez-vous pas à vous occuper dès maintenant « de la composition du personnel des émigrants pour « le départ d’automne ? J’entends le choix des travaille leurs de professions urgentes et le triage des bons « éléments d'avec les douteux.
- « Une fois l’aperçu dressé , si des professions néces-« saires ne se trouvaient pas représentées dans nos
- (D Lire le Devoir depuis le mois de mars 1891, tome 15, page 132.
- 1
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- « cadres, nous aviserions à les y faire entrer. Ces « précautions devraient être prises sans éclat , nous « éviterions ainsi une précipitation nuisible, au der-<a nier moment.
- « Peut-être même serait-il sage de n’aviser que les « intéressés seuls du départ des navires, afin de pré-« venir des admissions involontaires et toujours mau-« vais es. »
- « Admissions involontaires et toujours mauvaises », Godinpar ces paroles, appuie ce que nous lirons plus tard dans les Bulletins de la Société ou dans les livres de Considérant, c’est-à-dire que des gens se sont imposés pour ainsi dire à la colonie et y ont accru les difficultés.
- Les collègues de Godin répondirent sans doute qu’ils attendaient de Considérant des indications, car nous voyons Godin, à la fin du même mois (le 27 juin 1855), répondre à des amis de la cause — qui lui proposaient le départ d’un groupe de 30 personnes — que « rien ne « pourra être décidé qu’après l’examen fait à Paris « d’après les indications de l’Agent exécutif (Victor Considérant) ». Godin continue :
- « Certainement les premiers éléments de colonisation « doivent être sympathiques au principe de l’associa-« tion, si ce n’est entièrement dévoués ; mais ce titre « n’est pas le seul réclamé ; il faut, en outre, que les « colons professent des métiers les mettant en mesure « de participer activement aux travaux de création les « plus pressants.
- « Autrement, quels que soient leur dévouement et « leur bonne volonté, ils ne pourraient être qu’une « cause d’embarras à leur arrivée à la colonie.
- « Dès que les travaux d’installation auront pris les « développements nécessaires, les cadres s’élargiront ;
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- « en attendant, les admissions doivent surtout com-« prendre des charpentiers, menuisiers, charrons, for-« gérons, serruriers, maréchaux, bourreliers, maçons, « briquetiers, tuiliers, chaufourniers, etc.; cordonniers, « tailleurs, couturières, blanchisseuses, etc. ; enfin, des « agriculteurs vraiment capables de se donner pour tels.
- « Il faut tenir compte que cette profession est celle « que s’attribuent volontiers les gens qui n’ont pas de € profession du tout ; ou bien encore ces gens se disant « aptes à tout faire ; tandis qu’en réalité ils sont inca-« pables de se tirer d’embarras pour la moindre des « choses qu’on leur confie.
- « Ce sont là de ces points dont il est bon que nos « amis vraiment sérieux se pénètrent, afin d’être en « mesure de nous aider dans le choix si difficile des « éléments propres à la bonne préparation de l’établis-« sement...
- « Ce qu’il nous faut, ce sont les forces pleines d’élan « et suffisamment lestées de capacités industrielles pour « bien marcher d’elles-mêmes...
- « Envoyez-moi, je vous prie, le tableau des profes-« sions de votre groupe d’émigrants avec indication du « temps de pratique professionnelle de chacun d’eux. »
- Passant à l’offre que lui fait son correspondant d’une machine à fabriquer le vermicelle et autres produits analogues, G-odin examine s’il vaut mieux prendre la machine en France, acquitter les frais de transport et de douane, ou en acheter une à New-York ; sa conclusion est qu’il peut être prudent d’acheter en France, directement, soi-même, une machine dont on ait vérifié la bonne construction et le bon usage.
- Le lendemain 30, Godin ayant reçu en communication une lettre de Cantagrel, la retourne à ses collègues avec les réflexions suivantes des plus instructives quant au
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- fond du personnel général qui s’offrait pour l’émigration :
- « Chers Amis,
- « J’appelle votre attention sur la lettre de Cantagrel « que je vous retourne ci-joint. Elle nous déterminera, «je l’espère, à contrôler plus sévèrement les préten-« dues aptitudes des émigrants pris en masse et à don-« ner moins de confiance à leur soi-disant élévation « d’intelligence.
- « Je ne suis pas pessimiste, mais j’ai toujours vu « avec une certaine crainte la manière dont nos enrô-« lements se faisaient. Pouvant me tromper, je me suis « tu devant votre propre confiance, attendant que les « résultats parlent d’eux-mêmes : Ils commencent à « parler.
- « Cantagrel vérifie ce que je vous ai dit plus d’une « fois à Paris : « La majorité de ceux qui se font ins-« crire pour une foule d’aptitudes en sont le plus sou-« vent dépourvus, lorsqu’il s’agit d’exécuter un travail « réel et suivi ; et nous ne devrions accepter les dires « de chacun que sous bénéfice d’inventaire. »
- « Il nous faut donc aviser au moyen de mieux faire « et de renforcer nos cadres par des capacités et des « travailleurs véritables.
- « Mon avis serait d’insérer au Bulletin un program-« me des conditions industrielles nécessitées pour les « débuts de la colonie, avec la liste des professions ur-« gentes. Ce serait un premier avertissement à l’adresse « de ceux qui se disposent à partir en automne.
- « Il se pourrait que la publication déterminât quel-<l ques enrôlements utiles ; peut-être aussi quelques « abstentions 4© la part des personnes qui se sentiraient « en dehors des conditions voulues.
- « Vous m’avez promis un état du personnel dont vous
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- « avez fait'le choix provisoire; je serai heureux de « recevoir ce document, car il nous reste à peine, d’ici « octobre, le temps voulu pour bien préparer les choses.
- « Si nous attendons pour agir les indications du « Texas, nous arriverons trop tard. Ne perdons pas de « vue que les besoins d’hommes à la colonie sont, dans « une certaine mesure, subordonnés à ce que nous fai-« sons nous-mêmes. Envoyons, par exemple, une bonne « machine à briques ; et il faudra de suite bon nombre « de maçons au lieu de bon nombre de charpentiers ; il « faudra des briquetiers au lieu de scieurs, bûcherons, « etc...
- « Il me tarde que l’Exposition soit complète pour m’y « rendre, afin de voir si nous y trouverons la machine <r à briques dont vous m’avez envoyé l’annonce... Il faut « voir de nos yeux et être certains de ce que nous achète ferons.
- « Renseignez-vous toujours sur les machines de l’Ex-« position et sur les instruments aratoires..., ceux-ci « devront être l’objet de nos premiers ateliers au « Texas. . »
- Très vite, Godin reçut de ses collègues la liste demandée. Aussi leur envoie-t-il, à ce sujet, le 5 juillet 1855, les observations suivantes :
- « Pour les débuts, il est presque indispensable que « les professions se rattachant à la bâtisse et à la fabri-<l cation des choses usuelles dominent sur les profes-« sions agricoles.
- « Vu la quantité de constructions que l’installation « nécessite, les ouvriers du bâtiment seront en disette, « et seraient-ils en surabondance qu’il sera toujours « possible de faire d’un artisan un cultivateur, tandis « qu’il ne l’est pas de faire d’un cultivateur un artisan.
- « Or, la liste que vous m’adressez est ainsi conçue :
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- « 64 agriculteurs, cultivateurs.
- « 10 charpentiers.
- « 30 menuisiers.
- « 4 maçons.
- « 4 forgerons.
- « 2 serruriers.
- « 3 plâtriers.
- « 2 charrons.
- « 1 tailleur de pierres.
- « A part donc les menuisiers, les représentants des « autres professions du bâtiment sont en trop petit « nombre, et certaines professions ne sont pas repré-« sentées du tout. Nous avons à aviser. Croyez-moi, il « y a là une question capitale pour le prompt succès de « nos débuts... »
- Nous avons déjà vu (1) Godin signaler que certaines professions ne fournissaient pas de candidats â l’émigration ; les travailleurs du fer, par exemple ; ce manque d’offres rendait plus difficile encore la bonne composition des groupes de départ.
- Un industriel s’étant adressé à Godin pour savoir où en était l’entreprise de colonisation proposée en 1854 par V. Considérant, la réponse que fait Godin va nous montrer où en étaient pour lui, en résumé, les choses.
- Voici l’extrait de cette réponse :
- « Guise, 6 août 1855.
- « Monsieur,
- « Par votre lettre du 25 juillet, vous me demandez « où en est l’entreprise de colonisation suscitée par le « rapport que vous avez lu, de M. Considérant.
- « L’Agent exécutif de la Société agit depuis six mois « pour l’acquisition de terres devant servir aux opéra-« tions coloniales.
- (1) Chapitre XXVIII, p. 141, Le Devoir, mars 1900.
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- « Les premiers émigrants, au nombre d'environ 150, * travaillent à la fondation d’un premier centre, et un « certain nombre d’habitations sont déjà construites « dans le Dallas-County, haut Texas, sur un terrain de « 2 à 3 lieues carrées, de sorte que la Société va bien-« tôt posséder là une petite ville qui servira de centre « administratif, industriel et commercial pour la colonise sation, en même temps que de pied à terre pour les « colons arrivants...»
- Suivent les conditions générales de départ des émigrants (1).
- A un mois de là,1 le 3 septembre 1855, Godin écrit une lettre intéressante pour nous à double titre : d’abord parce qu’elle serre la question du recrutement des émigrants, ensuite parce qu’elle nous fait toucher au vif quelques traits caractéristiques de Godin : sa modestie, son besoin d’affection, sa vigueur d’esprit, enfin son amour dominant, celui du bien social.
- Godin, le lecteur le sait, avait quitté à onze ans l’école de son village ; son orthographe, son style laissaient à désirer. Ses collègues de la Gérance, gens instruits, souffraient de ce manque de forme et, lorsque riche d’idées, Godin envoyait des articles destinés à être publiés dans le Bulletin de la Société, ses collègues naturellement résistaient et critiquaient, parfois un peu vivement, les productions littéraires de Godin, à commencer par ses lettres. Le fait venait de se produire à l’époque qui nous occupe. Godin écrit donc à ses collègues :
- « Guise, 3 septembre 1855.
- « Amis,
- « J’arrive de Bruxelles où j’étais depuis le 10 août,
- (1) Question vue chapitre XXVIII, p. 134, Lé Devoir, mars 1900.
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- « c’est la première raison de mon silence ; néanmoins, « vos lettres me sont parvenues et j’aurais pu y ré-« pondre si je n’avais éprouvé un certain embarras, vu » l’état des choses entre nous. »
- Suivent quelques réflexions sur la forme littéraire (la question va revenir plus loin) ; Godin poursuit :
- ... « Ne nous le dissimulons pas, la critique amicale « a des limites hors desquelles elle perd son caractère... « J’ai souffert de quelques-unes de vos appréciations' « parce que j’ai besoin d’affection ; mais j’en ai souffert « davantage encore... parce qu’elles m’ont fait douter « que l’esprit de direction pratique fût en nous... Le « côté littéraire est quelque chose ; mais c’est aux « faits utiles qu’il faut surtout s’attacher... »
- Passant aux lettres de Cantagrel touchant l’insuffisance du personnel des colons pour les travaux à faire, Godin, laissant là les critiques littéraires, poursuit:
- « 11 ne faut pas nous y tromper; les titres affichés de « républicains, de socialistes, voire même de phalans-« tériens ne prouvent rien quanta la capacité et à la a valeur du travailleur. Au contraire, cela indique « plutôt une intelligence portée vers la méditation, ce « dont l’éducation professionnelle a pu fortement souf-« frir ; et comme peu d’hommes sont aptes à se rendre « compte des difficultés que comporte la réalisation de « leur idéal , beaucoup de nos émigrants s’en vont « pleins de rêves dorés, exposés à d’autant plus de mé-« comptes qu’ils ne les ont pas prévus et qu’ils sont « moins aptes à surmonter les obstacles. ..
- « Quant à ceux qui émigrent parce que nous leur « en offrons l’occasion, il n’est pas plus convenable « que vous les acceptiez sans être fixés sur leurs capa-« cités. La plupart n’ont pas réussi dans leurs propres « entreprises, ont peine à vivre en Europe et se disent : « nous ne pouvons être plus mal là-bas.
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- « Les premiers colons à accueillir sont les hommes qui « ont mené une vie laborieuse, qui ont exercé avec « succès une des professions reconnues nécesaires et « qui sont réputés pour leur moralité.
- « Afin d’obtenir dans toute leur vérité des rensei-» gnements semblables, il faut s’adresser à des person-« nés ignorant le but de la demande, et sous le couvert « d’une personne étrangère à notre agence, prendre « pour intermédiaire un négociant, un chef d’industrie, « moi par exemple.
- € Les huissiers sont au rang des hommes à qui on « peut s’adresser avec le plus de succès parce qu’ils ont « intérêt à opérer avec discrétion; à défaut d’eux, on « peut écrire aux maires, notaires et commissaires de « police.
- « Les adresses de ces fonctionnaires se trouvent dans « l’Almanach du Commerce. Pour chaque famille d’émi-« grants on écrirait à deux ou trois personnes, en « affranchissant la lettre et en mettant un timbre pour « la réponse.
- « Ces lettres seraient conçues à peu près ainsi :
- « M., Veuillez être assez bon pour me faire connaître, « dans le plus bref délai possible, les ressources appro-« ximatives dont peut disposer M. (nom, profession), « demeurant à. . Veuillez aussi me dire s’il est actif et « travailleur? s’il passe pour habile dans sa profession? « s’il jouit d’une bonne réputation? Enfin, si sa famille « lui vient en aide? Vous m’obligerez, Monsieur, en « répondant à mes demandes; et je serais heureux « d’avoir l’occasion de vous en prouver ma reconnais-« sance. Comptez je vous prie sur toute ma discrétion « et veuillez agréer... »
- « En procédant de cette façon, nous serions bientôt « fixés sur la valeur des personnes qui se font porter
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- LE DEVOIR
- « sur nos listes... autrement mon concours ne peut vous « servir à rien. »
- Revenant à la question effleurée au début de la lettre : l’insuffisance du style chez lui et la résistance de ses collègues à le laisser écrire dans le Bulletin de la Société, — point qui a « soulevé entre eux quelques nuages », — il dit n’être pas plus apte à écarter ce nuage par la plume que par la voix : « Si je ne possède pas « l’art d’écrire, je n’ai pas davantage celui de parler; « et j’aurai plus de peine à faire accepter un moyen « pratique qu’un beau parleur n’en aura à faire accepta ter une chose vaine...
- « L’écriture oblige à resserrer, à condenser les sujets. « Je pense que si nous avions traité ainsi les questions « de crédit, finances, etc., nous serions plus avancés...
- « Pour terminer et nous réconcilier, j’ai une grosse « punition à vous infliger : je veux ma place au Bulle-« tin. On a dit que je ne devais pas y écrire ; j’y consen-« tirai volontiers quand j’aurai un secrétaire saisissant « et rendant exactement ma pensée. Mais en attendant « je veux écrire; vous relirez mes articles, en corri-« gerez les fautes d’orthographe et de style ; et je ne « retirerai des dits articles que ce dont vous m'aurez « démontré — comme cela se fait entre amis — l’inuti-« lité. Mon éducation n’y perdra rien, et la marche de « nos affaires pourra bien y gagner quelque chose.
- « Comment acceptez-vous cela, mes amis, dites-le € moi ?
- « Quoi qu’il en soit, croyez à mes sentiments d’amitié « qui, au besoin, trouveront toujours leur raison d’être « dans la foi qui nous est commune. »
- Nous laissons au lecteur à apprécier toute la portée de cette lettre.
- Bornons-nous à dire que la collaboration demandée
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- ne paraît pas s’être établie et que des difficultés d’ordre matériel ont dû s’ajouter à celles d’ordre intellectuel. Le Bulletin s’imprimait à Bruxelles ; les collègues de-Godin résidaient à Paris, Godin était à Guise..ce n’étaient certes pas des conditions favorables à l’examen, aux débats de travaux littéraires.
- Nous n’avons touché la question que parce qu’elle nous faisait saisir au vif, nous le répétons, la modestie de notre héros, si touchante dans sa forme affectueuse et cet amour social dominant qui le faisait aller au-devant de critiques et corrections certaines et pénibles de ses écrits, pourvu qu'il fît œuvre utile.
- La lettre du 3 septembre contient un post-scriptum où Godin traite diverses questions d’industrie et d’alimentation, puis enfin celle de la comptabilité à Réunion.
- Cette comptabilité laissait à désirer (nous l’avons déjà lu dans une lettre de colon), Godin cite des faits caractéristiques à l’appui de ce dire et ajoute : « Il n’en faut « pas davantage pour compromettre la plus belle des « entreprises ; à plus forte raison pour en compromettre « une médiocre. Voyons donc si nous n’avons pas à force mer et à envoyer un comptable nouveau... »
- Vve J.-B.-A. Godin, née Moret.
- (A suivre).
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- LE DEVOIR
- Particularités et Généralités Coopératives
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- SUÈDE
- La Suède ne se distingue pas par un mouvement coopératif considérable , ce qui s’explique par la faible densité de la-population et Finsignifiante expansion de l’industrialisme dans ce pays ; mais elle présente un exemple rare de quasi-simultanéité dans l’éclosion de ses coopératives et _ des organismes supérieurs dont sont encore privés tant de pays où la coopération est beaucoup plus ancienne.
- Avant 1894, il n’existait en Suède que quelques petites coopératives sans importance. A partir de cette époque, leur nombre augmente sensiblement et un Congrès , convoqué pour la création d’une Fédération, réunit les délégués de 40 sociétés ayant ensemble 8,000 membres.
- En ce moment, la Fédération compte 45 groupes affiliés, avec 10,098 membres.
- La Fédération vient de tenir un Congrès. On y a décidé la création d’une association pour l’achat en gros. Chaque coopérative s’est engagée à verser 50 couronnes par 25 membres, pour créer le capital nécessaire à son fonctionnement.
- Le siège de la Fédération a été transféré à Malmô, pour faciliter les relations avec les puissantes coopératives danoises.
- ITALIE
- Deux Fédérations donnent de l’unité aux Banques populaires et aux Caisses rurales de prêts, qui forment le plus gros contingent de la coopération italienne.
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- La Ligue nationale des Sociétés coopératives, constituée à Milan, en 1886, comprend les sociétés de production, de travail (association pour l’exécution de travaux publics) et de consommation.
- Celles-ci, dont les premiers magasins ont été créés en 1853 et 1854, à Turin et à Alexandrie, sont les plus nombreuses. Elles comptent parmi de toutes petites coopératives rurales, les colossales sociétés l’Union coopérative de Milan et l’Union militaire de Rome.
- Néanmoins, elles n’ont pas réussi à créer une organisation fédérale pour l’achat en gros des marchandises.
- La Ligue comptait en 1899, 22 sociétés fédérées ; elle a pour organe la Cooperazione italiana et tient périodiquement des Congrès. Les Fédérations particulières de chaque groupe de coopératives ont eu souvent d’autres Congrès.
- DANEMARK
- L'une récente publication du Comité coopératif du Danemark, nous extrayons les détails suivants sur le développement de la coopération dans ce pays.
- La première société coopérative de consommation a été fondée en 1866. On en comptait, en 1898, d’après les statistiques officielles, 837, avec 130,331 membres, plus 133 sociétés enregistrées comme sociétés commerciales.
- La première laiterie coopérative a été installée en 1882. Aujourd’hui, il y en a 1,052 avec 162,000 membres environ ; elles fournissent les quatre cinquièmes de tout le lait produit dans le pays.
- La première larderie coopérative des établissements où l’on élève des porcs pour la production du lard , qui est un des objets les plus importants de consommation en Danemark, a été constituée en 1887. Actuellement,
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- il y en a six avec 54,000 membres. Les six dixièmes du nombre total de porcs sont traités par elles.
- La coopérative danoise pour exportation des œufs se constitua en 1895. Elle a aujourd’hui 22,000 membres et fournit un sixième de la quantité totale des œufs exportés.
- Ce sont les représentants de ces différentes sociétés coopératives qui ont constitué, en mai 1896, un Comité coopératif central.
- L’auteur du rapport présenté au Congrès de l’Alliance, M. H. Faber, signale l’existence d’un fort mouvement dans le but de constituer un petit nombre de grandes sociétés et de supprimer les petites, surtout en ce qui concerne les sociétés d’approvisionnements pour fournir des substances alimentaires, engrais artificiels et semences. Une de ces sociétés, celle d’un comté de Ringkburg, a 32 branches et compte 6,000 membres.
- La coopérative danoise pour l’exportation d’œufs a 400 branches, et possède -plusieurs grands établissements pour le triage et l’emballage.
- Il y a une grande et plusieurs petites associations de laiteries coopératives. Le système de laiterie à vapeur a amené une augmentation énorme de la production du beurre et de son exploitation. Aujourd’hui le Danemark vend à l’Angleterre cinq fois plus de beurre que la France.
- Presque toutes les Sociétés coopératives de consommation se trouvent dans les districts ruraux.
- D’après M. H. Faber, deux circonstances favoriseraient la prépondérance des districts ruraux dans le mouvement coopératif :
- 1° L’interdiction légale d’exercer un commerce quelconque dans un rayon déterminé autour de chaque ville, de façon à rendre la population rurale circonvoi-
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- PARTICULARITÉS ET GENERALITES COOPERATIVES 79
- sine, tributaire du commerçant de la ville ; restriction contre laquelle le remède naturel a été la constitution de Sociétés coopératives non commerciales, bien entendu. En 1898, 470 Sociétés se trouvaient dans les zones neutres ;
- 2° Le haut degré d’instruction que les populations rurales puisent aux écoles supérieures du peuple. On sait qu’il existe dans le royaume 70 hautes écoles populaires où l’on enseigne tout ce qu’un homme, fait pour le travail des champs, doit connaître. Chaque année 10,000 paysans et paysannes sortent des hautes écoles populaires et s’en retournent aux champs.
- V Union des Sociétés coopératives de consommation danoises a une certaine analogie avec la Société coopérative anglaise de vente en gros. Toutes proportions gardées, c’est l’un des magasins de gros les plus considérables de l’Europe II englobe plus de 520 Sociétés locales. Outre son siège central, qui est à Copenhague, il possède 7 succursales réparties dans toutes les régions du Danemark.
- Le compte-rendu de l’Assemblée générale qui a eu lieu le 8 mai 1900 signale l’importance croissante de ses opérations.
- Les ventes se sont élevées pour 1899, à 12, 162,724 francs.
- Les immeubles ont une valeur de 594,877 francs ; le fonds de réserve s’élève à 330,108 francs.
- Le directeur du Magasin de gros danois est M. Severin Jorgensen.
- Le Handelsbladet, organe des associations, a publié son premier numéro le 1er avril 1900. Il a été fondé sans capitaux, et tire déjà à 8,000 exemplaires.
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- HONGRIE
- Il existe en Hongrie un « Comité central du mouvement général coopératif » qui tient des Congrès annuels. Mais le rapporteur, M. Gyorgy, regrette de dire qu’il ne fait pas œuvre suffisamment utile. Sa réorganisation est à l’étude.
- A côté du Comité central, il s’est formé, en divers points du royaume, quelques Comités locaux qui s’occupent principalement de propagande, de formation de Sociétés coopératives, de contrôle et de surveillance de leurs membres. Ces Comités locaux sont constitués par des délégués des Sociétés coopératives locales existantes et par deux ou trois représentants des Conseils de Comté et des Associations agricoles de Comté. Ils sont actuellement au nombre de trois. Trois ou quatre autres sont en formation.
- Il est question, paraît-il, de créer des écoles coopératives dans plusieurs comtés pour initier les petits propriétaires et commerçants, les ecclésiastiques et maîtres d’école aux opérations des coopératives de crédit, de vente et d’achat, aussi bien qu’à la tenue des livres et à la pratique de la coopération en général.
- Indépendamment des associations coopératives de crédit régies par la loi de 1898, qui prescrit la création d’une Banque centrale, il existe une autre Banque centrale, entreprise essentiellement privée, dont l’objet exclusif est de propager, de favoriser et d’améliorer les œuvres coopératives, notamment les sociétés de consommation.
- On compte encore pour diverses catégories de Banques de crédit, deux Comités centraux.
- Les sociétés de consommation occupent une toute petite place à côté des autres.
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- PARTICULARITÉS ET GÉNÉRALITÉS COOPÉRATIVES 81
- Le chiffre total des associations de consommation, de production, de constructions est de 390, auquel il convient d’ajouter une soixantaine de laiteries. Les banques coopératives sont au nombre d’un millier ; mais en réalité, le tiers de ces sociétés n’est coopératif que de nom. Autre remarque du rapporteur : les régions les plus favorables de la Hongrie — celles où la culture, la richesse et l’indépendance de l’esprit existent à un degré très élevé — sont précisément les plus ignorantes et les plus obscures en matière de coopération. Cela tient, d’après lui, à ce que les populations y sont trop individualistes.
- Tout en rapprochant cette observation de celle qui a été déjà donnée pour expliquer le peu de développement de la coopération aux Etats-Unis, il n’est peut-être pas sans à-propos de noter que la dépression morale, l’absence de culture intellectuelle, obstacle à l’effort, aboutit exactement aux mêmes résultats dans d’autres pays.
- AUTRICHE
- La plus ancienne forme de la coopération en Autriche est celle des coopératives de consommation. Les premières de ce genre ont été fondées en 1847. Trois ans plus tard la première société de crédit faisait son apparition. Cette branche ne devait pas tarder à prendre en Autriche un développement considérable.
- Depuis 1872, les coopératives ont tenté de former en Autriche de vastes Unions en partie pour atteindre plus facilement et plus rapidement leur objectif ; en partie pour prendre en commun la défense de leurs intérêts et favoriser le développement de cette institution.
- La formation de ces Unions s’est naturellement effectuée par nationalités. Neuf grandes Unions travaillent à améliorer l’organisation des coopératives qui laisse
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- encore beaucoup à désirer par rapport à la conformité et à l’uniformité dans la tenue des livres.
- La loi du 9 avril 1873, en soumettant à la loi toutes les nouvelles coopérations, en admettant la responsabilité limitée , en les affranchissant de l’ingérance des autorités politiques , favorisa à tel point l’extension de ces institutions que l’attention du fisc fut attirée sur elles. Il en résulta des impositions si fortes que la plupart des coopératives préférèrent se dissoudre plutôt que d’en supporter le poids : de 540 qu’elles étaient en 1872, il n’y en a plus que 222 en 1883.
- La loi de 1880 améliora leur situation ; elles reprirent, grâce surtout aux Unions , un nouvel essor. Le nombre des sociétés de consommation s’élevait à 172 à la fin de l’année 1898 qui en avait vu éclore 108.
- Remarque du rapporteur , M. Cari Wrabetz , le développement des sociétés coopératives se produit à quelques rares exceptions près, plutôt en largeur qu’en profondeur.
- Cette observation s’applique surtout aux sociétés agricoles et aux caisses de crédit qui sont des créations administratives et non des créations populaires. Ce qui leur manque, c’est l’expérience, sans laquelle on n’a pas une perception nette de l’idéal coopératif, ni la force de se soutenir soi-même. Cet exemple, et d’autres encore qu’on pourrait tirer de diverses contrées, prouve que le principe coopératif est toujours faussé par l’intervention de l’Etat, soit qu’il favorise, soit qu’il opprime.
- PAYS-BAS
- Fondée en 1878, pour venir en aide aux employés de l’Etat, qui voyaient diminuer leurs salaires juste au moment où les produits renchérissaient, la Société coo-
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- pérative Eigen-Hulp (aide-toi toi-même), née de l’initiative privée, étendit rapidement son influence sur les Pays-Bas, qu’elle organisa, pour ainsi dire, administrativement au point de vue coopératif.
- Elle divisa, en effet, le pays en districts coopératifs ayant chacun sa vie propre.
- Une fois par an, ces districts envoient des délégués à la Haye, où sont élus en Congrès les membres de la direction générale.
- Cette direction présente à l’Assemblée générale annuelle un rapport sur les améliorations coopératives à effectuer. De leur côté les administrations des districts étudient, dans leurs réunions régionales, les améliorations à apporter dans leurs districts. Toutes ces questions sont reprises en Congrès,
- C’est dans ces réunions que l’on a décidé la création d’un certain nombre de Sociétés concernant l’assurance sur .la vie, les avances et le crédit, etc., vivant selon les principes de la coopération et qui étendent leurs ramifications sur l’ensemble du pays.
- De leur côté beaucoup de districts d’ Eigen Hulp ont fondé des Sociétés de consommation, surtout à la Haye.
- Toutes les coopératives émanées de V Eigen Hulp et quelques autres (environ 82) ont fondé l’Union coopérative néerlandaise.
- Les détails qui précèdent sont empruntés à un article publié dans VAlmanach de la Coopération française (1897) par M. Stotemaker, directeur de Ons Belang, organe de la Société Eigen Hulp, dont il est le secrétaire .
- Au 1er janvier 1899, les membres des Sociétés de consommation se rattachant à Eigen Hulp étaient au nombre de 6,145. Les ventes de 1898 se sont élevées à 3,234,406 francs.
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- Eigen Hulp vend au public. En Hollande, en effet, les Sociétés paient patente, mais le chiffre des ventes au public est insignifiant par rapport à celui des ventes aux sociétaires; il n’entre pas pour 2 o/o. On voit que l’organisation hollandaise, si elle atteste une circulation intense de la vie coopérative, ne laisse pas que d’être très compliquée.
- La Direction générale d'Eigen Hulp travaille à la simplifier, de façon surtout à faciliter l’entrée des ouvriers dans les associations, et depuis le Congrès tenu à Delft, il y a trois ans, par l’Alliance internationale, de grands efforts sont faits dans ce sens.
- M. Goedhart les raconte dans son rapport au dernier congrès de l’Alliance, où il rend hommage à l’un des plus vaillants ouvriers de cette œuvre, M. le professeur Treub.
- En constatant que la loi coopérative hollandaise ne gêne pas trop les coopérations, M. Goedhart répond aux impatients qui voudraient la voir réformer : « Demander une modification à la loi serait le signal pour les ennemis de la coopération de recommencer la lutte contre nos idées qui, tout en étant salutaires et bienfaisantes pour la communauté entière, naturellement menacent çà et là de barrer le chemin de la fortune à quelques négociants.
- « Un grand principe comme la coopération doit marcher lentement. Il doit conquérir le monde ; mais dans la lutte, il faut que le nombre des victimes soit aussi faible que possible. »
- ALLEMAGNE
- Le rapport présenté au dernier Congrès de l’Alliance par le docteur H. Crüger, pour l’Allemagne, donne de nombreux tableaux sur les diverses branches du mou-
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- vement coopératif dont il indique l’énorme extension. Mais il signale en même temps un mouvement anti-coopératif très violent ayant pour but d’obtenir du parlement, des lois limitant son action. Telle, la loi déjà votée par le Reichstag, qui frappe bazars, grands magasins et coopératives d’un impôt proportionnellement très lourd.
- Parmi les adversaires de la coopération se trouvent naturellement les petits commerçants, mais aussi nombre de propriétaires de maisons, qui voient avec regret se multiplier les sociétés coopératives de construction.
- Il existait au 81 mars 1900, d’après Soziale Praxis, 17.988 sociétés coopératives, dont 11.477 de crédit, 1.332 pour l’achat de matières premières, 2.389 d’intérêt agricole, et 1.404 de consommation. Les autres sont des sociétés de construction d’habitations ouvrières, des associations de travail, etc., etc.
- Les sociétés de crédit sont réparties, d’après les statiques des années 1897 et 1898, entre sept grandes Unions dont les plus importantes sont l’Union générale des sociétés coopératives allemandes industrielles et autres, fondée en 1859 par Schulze-Delitzsch, dix ans après la création par celui-ci de la première coopérative allemande. Cette Union, dont le siège est à Charlotten-bourg, est actuellement présidée par le signataire du rapport soumis à l’Alliance, M. le Dr H. Crüger ; l’Union générale des sociétés coopératives allemandes agricoles, qui a son siège à Offenbach ; l’Union des délégations des sociétés rurales pour l’Allemagne, basées sur le système Raifleisen, à Neuwied. L’Union de Neuwied n’a pas voulu s’unir à l’Alliance internationale ; elle a formé une Union séparée avec les Caisses Railfeisen françaises et italiennes.
- Les 1.404 sociétés de consommation, groupées en 540 Unions, se rattachent à la première de ces Unions géné-
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- raies. Les plus nombreuses sont à responsabilité limitée, (type Schulze-Delitzsch), les autres à responsabilité illimitée (type Raiffeisen), la proportion est renversée pour les sociétés de crédit. Le nombre de leurs membres est évalué à 500.000, de sorte que sur mille professionnels, 22 sont membres de sociétés de consommation, et cette proportion tend toujours à s’accroître.
- M. Criiger constate que, depuis dix ans, les sociétés coopératives, en général, ne se développent plus suivant les principes sur lesquels elles ont été fondées; qu’elles manquent d’unité d’action et d’organisation. Les Unions, loin de tendre à coordonner leurs efforts, cherchent de préférence à se particulariser.
- Le souffle coopératif semble manquer à ces institutions. M. Criiger en trouve la cause dans l’intervention partiale de l’Etat, qui favorise les unes au détriment des autres, et qui, par les précautions mêmes qu’il prend pour rendre viables celles qu’il croit devoir protéger , leur enlève toute initiative et tout sentiment de responsabilité.
- Il existe à Hambourg, un Magasin de gros fondé en 1894, dans le but de grouper, en vue de leurs achats, toutes les associations de consommation de l’Allemagne.
- Au 1er janvier 1900, il comptait 82 sociétés adhérentes , réparties pour la plupart en Saxe et en Prusse ; parmi celles-ci nous relevons celle de Leipzig (26,705 membres) et de Dresde (18,974) dont les achats s’élèvent pour chacune à près d’un million de francs en 1899.
- L’ensemble des marchandises achetées au magasin de gros par les 82 sociétés adhérentes s’est élevé, en 1899, à 6,851,496 francs et les achats des sociétés non adhérentes, à 1,034,903 francs; total : 7 millions 886,400 francs d’affaires.
- Les bonis sont ainsi répartis : on prélève d’abord
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- 4 °/o, calculés non d’après les bonis eux-mêmes, mais d’après la valeur du fonds de réserve, et qui viennent s’y ajouter (ce fonds de réserve se capitalise pour ainsi dire à intérêts composés) ; et 5 % sur le montant des parts libérées.
- Le capital social est peu élevé : 173,600 francs dont 167,320 fr. 38 versés. On le considère comme insuffisant , car le chiffre des affaires est 45 fois plus considérable.
- La Banque de l’Allemagne du Nord a accordé au Magasin de gros de Hambourg un crédit en blanc de 37,200 francs et, d’autre part, un crédit très large lui est fait par les producteurs. On estime pourtant à 3,391 fr. 50 la perte d’intérêt résultant de l’insuffisance du capital.
- Un autre point noir à l’horizon cause d’assez vives appréhensions au Magasin de gros ; c’est que les sociétés ne paient pas régulièrement leurs achats.
- L’augmentation des dettes est de 26 % et celle des affaires de 13 °/0 seulement. Le rapport auquel sont empruntés les détails qui précèdent exprime le vœu que le principe du paiement au comptant, qui est de règle pour les sociétaires, devienne aussi la règle pour les sociétés. Les sociétés ne sont-elles pas les unités des Magasins de gros, comme les individus sont les unités des 'sociétés ?
- Le Magasin de gros a une succursale à Zwiclrau (Saxe) qui rend de grands services aux petites coopératives voisines.
- On se propose d’en créer d’autres, et l’on s’efforce de grouper un nombre de plus en plus croissant de sociétés ; à cet effet, un voyageur spécial visite les coopératives allemandes. Il a déjà réussi à provoquer l’adhésion de quelques-unes d’entre elles depuis le 1er janvier 1900? dans le Brandebourg et l’Allemagne du Sud.
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- Au mois d’avril 1899, une délégation de neuf coopérateurs allemands, de Dresde, Leipzig, Chemnitz, Brunswick, etc., se sont embarqués à Hambourg, pour visiter la Wholesale anglaise à Manchester. Ils ont pris place à bord de la Liberté, l’un des cinq vapeurs de la Wholesale, qui leur avait offert le passage gratuit. Ils ont publié le récit de leur voyage dans une brochure extrêmement curieuse, et dont le succès en Allemagne a été considérable, car il s’est vendu 35.000 exemplaires ; une traduction française en a été publiée récerpment à Genève. Les frais de voyage des neuf délégués pendant leurs 15 jours de séjour en Angleterre, se sont élevés à 1.991 Ir. 28. Le vapeur de la Wholesale, qui les avait pris à Hambourg, les y a ramenés.
- L’organe officiel du Magasin de gros de Hambourg est le Wochen-Berieht, grande feuille hebdomadaire de douze grandes pages in-quarto en deux volumes, très répandu dans les sociétés coopératives allemandes. Cet organe est un des mieux documentés de l’Europe sur le mouvement coopératif.
- SUISSE
- Spontanément écloses, ou rameaux issus de puissantes organisations et faisant souche à leur tour, les coopératives suisses se développent en largeur et en profondeur, utilisant toutes les ressources et s’adaptant aux multiples besoins de ce pays d’une activité si variée.
- L’existence de nombreuses sociétés pour la production de l’électricité, et de sociétés pour l’approvisionnement d’eau (ces dernières au nombre de 160 environ), est une des particularités de la coopération suisse.
- Dans la Revue d’économie politique d’août-septembre 1900, un article de M. le docteur Y. Totomiantz, publié depuis en brochure, expose un très curieux échantillon
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- de cette luxuriante végétation. Il est difficile, en effet, de rencontrer des sociétés présentant une telle complexité d’organisations découlant l’une de l’autre, comme cette association de campagnards de la vallée de Birsech « qui, par diverses ramifications s’empare du commerce, de l’agriculture, de l’industrie, et pousse l’activité jusqu’à se substituer à l’administration communale pour assurer un des services municipaux : Féclairage. »
- La société de consommation et de production de Birseck, fondée en 1890, entretient des rapports avec la société de Bâle, qui est, en Suisse, un exemple probant de la robuste vitalité de ce mouvement.
- La société de consommation bâloise comprend près d’une vingtaine de mille adhérents et exerce, par ce fait, une influence notable sur l’orientation des affaires du canton.
- Son action sur le développement de la coopération n’est pas moindre, comme on le pense bien, et le cachet qu’elle imprime à ses créations est loin d’être banal. Elle vient de débuter dans la boucherie par un coup de maître. La Correspondes Matt, organe des sociétés suisses de consommation, a raconté naguère les premiers résultats de cette expérience que la coopération suisse suit avec un intérêt facile à comprendre.
- Après avoir étudié la matière des années durant, elle a, une fois sa résolution prise, consacré d’un seul coup un capital de plus de 300,000 francs à l’achat d’un ter-\rain et aux constructions nécessaires à sa nouvelle entreprise.
- Depuis le premier jour, les ventes n’ont jamais cessé de progresser. Elles s’élèvent pour les trois premiers mois à 480,000 francs pour 290,000 kilos de viande. La Société se verra bientôt obligée d’acheter un domaine rural pour loger son bétail vivant, engraisser
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- ses porcs, tirer parti de son lait. Ce n’est point, sans doute, le premier succès de la coopération dans le genre si difficile de boucherie, puisque la Boucherie sociale de la Chaux de Fonds, créée et fonctionnant dans des conditions bien plus modestes, vient de célébrer 25 années révolues de prospérité qu’elle doit surtout au travail, à l’énergie de ses fondateurs et à la prudence de ses opérations.
- Mais , par la maturité de sa conception, l’abondance de ses capitaux, et le choix de son personnel, tout semble assurer à la boucherie bâloise un brillant avenir.
- La Société générale de consommation de Bâle est le plus beau fleuron de Y Union suisse des sociétés de consommation, dont le siège se trouve également à Bâle.
- Dans son rapport au Congrès de l’Alliance, M. le dr Hanz Muller, directeur de l’Union (Verband), directeur de l’organe de l’Union, aujourd’hui hebdomadaire (il était bi-mensuel avant le lee janvier 1901), constate que les sociétés coopératives suisses se développent surtout depuis qu’elles ont créé des Unions pour l’achat en gros de leurs marchandises.
- Alors que la plupart des sociétés de consommation semblent avoir été fondées entre 1870 et 1880, le mouvement fédératif remonte à une dizaine d’années à peine. Détail à noter, ce sont les sociétés les plus florissantes qui ont pris ^initiative du groupement.
- Cette tendance a donné lieu, en 1890, à la fondation de l’Union suisse des sociétés de consommation.
- Cette Union réunit actuellement près de cent vingt associations éparses dans toute la Suisse et comprenant 81.200 membres, tandis que le nombre des membres des sociétés non réunies est de 30.000 seulement.
- Elle vient d’acheter à Wulfflingen (Zurich) une propriété destinée à lui servir d’entrepôt central.
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- La propriété en question, d’une superficie totale de 75.000 mètres carrés, a l’avantage d’être reliée au chemin de fer par un embranchement. Elle renferme un vaste bâtiment qui servira de magasin pour les marchandises et des caves pouvant loger jusqu’à un million de litres de vin. Il reste en outre beaucoup de terrain utilisable pour le cas où les coopérateurs suisses , à l’exemple de ceux d’Angleterre, voudraient créer des ateliers, usines, etc.
- Par une heureuse modification de ses statuts, elle est parvenue à augmenter considérablement le débit du comptoir d’achats en gros, qui, de 18 millions de francs en 1896, s’éleva à 33 millions en 1899.
- Une organisation, plus large encore, puisqu’elle embrasse toutes les formes de la coopération, a été fondée à Olten, le 29 février 1899.
- C’est l’Union coopérative suisse.
- Grâce à cette Union, dit le rapport présenté par le docteur Hanz Muller au congrès de l’Alliance internationale, le mouvement coopératif suisse a reçu une organisation centrale, dont le but est de développer la législation sur les associations, de défendre les intérêts des sociétés contre les prétentions du fisc et de concourir au développement de l’Œuvre.
- Du reste, le rapport du bureau-directeur de l’Alliance coopérative internationale constate que le remarquable développement de l’Union coopérative suisse est plein de promesses pour l’avenir, non seulement pour la Suisse même, mais pour toutes les nations en général.
- L’Union coopérative forme la section suisse de l’Alliance coopérative internationale.
- (A suivre). J. P,
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- Discours d’ouverture
- Appelé pour la quatrième fois par son âge à ouvrir la session ordinaire du Sénat, M. Vallon a marqué une fois de plus sa sollicitude pour la Constitution, dont il est l’auteur, et demandé qu’on en fit enfin une application intégrale, « afin qu’on voie si le mal dont on se plaint vient des institutions que la France s’est données ou de la façon dont on les pratique. »
- Il a de nouveau affirmé l’égalité des deux Chambres et des droits que les sénateurs comme les députés tiennent du suffrage universel.
- Cette thèse, qui soulevait jadis tant de contradictions et faisait naître tant de préoccupations passées aujourd’hui au second rang, a été reprise par le président définitif, M. Fallières, que la confiance du Sénat vient de maintenir à la tête de cette assemblée.
- A propos de la discussion du budget par laquelle allait s’ouvrir au Luxembourg la session de 1901, M. Fallières s’est exprimé en ces termes :
- « Jaloux de maintenir intactes les prérogatives que vous tenez de la Constitution, vous ne songerez pas à porter atteinte à celles que, dans une autre enceinte, on puise à la même source que vous. Par un souhaitable accord entre les pouvoirs publics, vous montrerez une fois de plus ce que la nation peut attendre de profitable pour ses intérêts et sa grandeur du régime qu’elle s’est donnée et qu’elle a plus que jamais dessein de maintenir. »
- Le président du Sénat a ajouté :
- « Entre la République parlementaire qui se prête sans secousses aux améliorations et aux réformes que la loi du progrès impose à ceux qui la gouvernent, et la dictature dont il n’est plus temps, dès qu’elle est établie,
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- de conjurer les désastres, il y a plus d’un quart de siècle que le pays a fait son choix.
- « C’est donc vainement qu’on irait jusqu’à profaner l’idée sacrée de patrie pour essayer de le pousser dans des voies tortueuses. L’abdication de ses droits malha-bilement dissimulée sous les dehors trompeurs de fausses espérances, serait la conséquence fatale de son inconscient abandon. Il n’a pas oublié par quels sacrifices se paient les défaillances des peuples, et les souvenirs du passé le préserveraient, au besoin, des entraînements irréfléchis de l’avenir. »
- Cette allusion aux menées des adversaires de la République et à la forme qu’elles revêtent en ce moment, a été vigoureusement applaudie par la majorité républicaine, à l’inébranlable fermeté politique de laquelle M. Fallières avait déjà rendu hommage.
- Le discours de M. Deschanel, réélu président de la Chambre, débute par quelques considérations, fort justes , mais étrangement soulignées par les applaudissements de la droite et des nationalistes, sur le caractère impartial des fonctions présidentielles.
- Il n’y a presque rien à reprendre dans les conseils qu’il donne ensuite pour l’utile et sincère emploi des sessions parlementaires.
- Rappelant l’œuvre relativement considérable accomplie par la Chambre dans sa dernière session, M. Deschanel se demande si la Chambre ne pourrait pas tirer certains enseignements des méthodes de travail adoptées alors.
- « Ces séances budgétaires, où la Chambre semblait continuer les délibérations de sa commission des finances , où des hommes pratiques, rompus aux affaires, pouvaient présenter de leur place des observations précises sans être obligés de préparer un discours et de monter à la tribune ; où les galeries du public n’étaient pas encombrées d’un auditoire venu seulement par curiosité ; ces séances d’où était banni tout ce qu’il y a parfois, il faut bien le dire, d’artificiel et de théâtral
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- dans notre appareil, ces délibérations n’étaient-elles pas plus conformes à ce qu’un Etat moderne doit attendre de l’exercice des institutions libres, que le spectacle d’une vaste assemblée passionnée, mobile et souvent, hélas! violente? Et n’est-ce pas dans cette voie qu’il faut persévérer, si nous voulons que les Chambres accomplissent pleinement leur oeuvre de législation et de contrôle ?
- « La modification que vous avez apportée au règlement en ce qui touche les augmentations de dépenses ne paraît-elle pas en appeler une autre? Puisque vous pouvez toujours proposer, comme sanction de vos critiques , une réduction de crédit, ne conviendrait-il pas de renoncer à cet usage qui permet de présenter, non seulement après la discussion générale du budget, mais même au cours de l’examen des chapitres, ces motions, ces projets de résolution au moyen desquels on glisse dans la loi de finances des interpellations déguisées et l’on essaye même de légiférer indirectement?
- « Ne serait-il pas également à souhaiter que la Chambre votât le budget dans la grande session , ce qui permettrait au Sénat de l’examiner dans la session extraordinaire, et ce qui serait plus conforme tout à la fois aux convenances, à l’esprit de la Constitution et à l’intérêt financier du pays ?
- « D’autre part, l’habitude qui s’est introduite peu à peu de proposer des additions aux ordres du jour moti-tivés, cette pratique sur laquelle mes éminents prédécesseurs et moi avons fait maintes fois d’expresses réserves, n’est-elle pas contraire et à la logique et à la sincérité des votes, puisqu’un député peut ainsi altérer profondément ou même annuler par un texte imprévu la pensée des auteurs de l’ordre du jour primitif?
- « Sur tous ces points , le règlement s’est corrompu à la longue, et le président, vous le savez, ne peut plus redresser maintenant les ressorts faussés qu’autant que vous le voudrez bien.
- « L’économie de temps que nous réaliserions ainsi
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- profiterait aux réformes , et par exemple à ces lois sociales et ouvrières qui tiennent une place toujours croissante dans nos préoccupations, parce que, de plus en plus, nous voulons faire de la République une perpétuelle victoire sur le vice, l’ignorance et la misère, le plus haut développement de la personne humaine, le règne de la justice et de la fraternité. »
- Cette partie du discours de M. Deschanel méritait d’être reproduite à cette place où la préoccupation d’exposer les réformes sociales, nous fait attacher la plus grande importance à toute indication autorisée, dans le sens d’une amélioration de leur instrument.
- Les considérations relatives au non usage de la tribune et au dépouillement de tout ce qn’il y a de théâtral et d’artificiel dans l’appareil législatif peuvent sembler inopportunes au moment où se déroule dans sa majestueuse ampleur la discussion générale du projet de loi sur les associations, qui offre au public encombrant les galeries et les tribunes, le régal d’un de ces tournois d’éloquence, dont M. de Barante disait, en 1834, qu’ils vaudraient à notre pays toute la gloire possible si la France était une académie. Mais vienne la discussion des articles et des innombrables amendements qui serviront de thèmes à d’interminables et confus développements, et l’on verra si les réflexions de M. Deschanel étaient hors de propos. Elles montrent, en tous cas, que les idées qui ont inspiré àGodin son projet de réforme du régime parlementaire gagnent du terrain dans les milieux les plus propices à leur développement.
- Nous ne pouvons, en effet, nous empêcher de rapprocher des considérations exposées par Godin dans la République du travail, pages 150 et suivantes, et les paroles de M. Deschanel, et les conseils donnés à la Chambre par Goblet « de ne plus multiplier les discours à propos de questions qui pourraient se liquider en un temps beaucoup plus court » ; et les observations présentées dans la séance du 29 janvier 1898, par le président Brisson, et que le Temps qualifiait de « cours
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- familier de morale parlementaire », dans un article, où il plaisantait ces orateurs qui se préoccupent beaucoup moins d’instruire leurs collègues, que d’arrondir con-grûment leurs phrases.
- Le président de la Chambre a suffisamment montré que les abus signalés ensuite par lui pourraient être l’objet d’une très utile modification du règlement. On l’avait essayé au début de la législature, car ces pratiques ne datent pas d’aujourd’hui. A cette époque où Ton n’avait pas encore apprécié les avantageux résultats des séances matinales, les observations présentées par M. Deschanel, dans la première partie de son allocution, auraient pu recevoir une sorte de sanction anticipée si la Chambre avait adopté les propositions de sa Commission du règlement.
- M. Charles Oraux, s’autorisant de l’exemple de l’Angleterre, exemple suivi plus tard par les Etats-Unis, l’Allemagne et l'Autriche, avait préconisé l’adoption d’une institution analogue à celle qui est connue chez nos voisins sous le nom de Comité de la Chambre entière (Committee of the whole ho use) et dont la procédure, en substituant au faste et à l’apparat la bonhomie et la simplicité dans les débats, réalise un des côtés de l’organisation proposée par Godin.
- La proposition de M. Ch. Graux échoua. Echouèrent également ses tentatives et celles de la Commission du règlement dont il était le rapporteur, pour débarrasser la discussion du budget des interpellations déguisées et canaliser les autres.
- Depuis lors la Chambre, sans modifier son règlement, s’est imposée la règle de ne consacrer qu'un jour par semaine à la discussion des interpellations.
- Nous préférons cette auto-discipline à la discipline imposée par le règlement, et sans contester l’utilité des règlements, nous verrions avec plaisir disparaître ce qu’ils peuvent contenir de gênant pour l’initiative parlementaire, si, n’abusant pas de celle-ci, chaque député se faisait une loi de ne pas mettre en cause à tout bout de
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- champ, la responsabilité du gouvernement et de ne pas se faire une réclame de mauvais aloi en faisant perdre à la Chambre un temps précieux.
- Par exemple, la Commission du règlement ferait une oeuvre excellente en interdisant de dénaturer les ordres du jour qui clôturent les interpellations par des additions où le ridicule le dispute à la perfidie, et qui ont pour but de faire dire à la Chambre le contraire de ce qu’elle vient d’affirmer une minute auparavant.
- Nous avons eu naguère deux exemples frappants de ces artifices de procédure qui ont jadis causé successivement la chute des deux premiers cabinets de la législature.
- Quelques jours avant la clôture de la session de 1900, la Chambre n’avait-elle pas entrepris de blâmer l’un après l’autre les membres du cabinet.auquel elle venait de maintenir sa confiance à une majorité considérable? Si bien que, se ravisant, elle dut voter un nouvel ordre du jour de confiance dans lequel il était déclaré que toutes les additions qu’on pourrait y faire ne compteraient pas.
- Et plus récemment, le lendemain même du jour où le président lui faisait à cet égard les recommandations que l’on sait, après le vote approuvant la politique concordataire du gouvernement, la Chambre ne se prononçait-elle pas, tantôt pour l’abrogation, tantôt pour le maintien du Concordat suivant la fantaisie des auteurs d’additions- à l’ordre du jour?
- L’interpellation à laquelle nous venons de faire allusion, a servi en quelque sorte de préface au grand projet de loi relatif aux associations, débat qui n’était pas encore sorti des généralités à la fin de janvier et qui durera probablement jusqu’aux environs de Pâques.
- Le Sénat a, de son côté, consacré tout le mois de janvier à la discussion du projet de loi sur les successions enclavé dans le budget, de sorte que l’on s’est trouvé dans la nécessité de voter un second douzième provisoire. *
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- Les conseils du travail.
- Le Journal officiel du 5 janvier a publié un décret, daté du 2, modifiant celui du 17 septembre 1900, qui a institué des Conseils du travail.
- Divers articles de ce dernier ont été remaniés , entre autre l’article 5, auquel d’importants changements ont été apportés.
- Le décret de 1900, dans son article 5, n’admettait comme éligibles aux Conseils du travail que les Français âgés de vingt-cinq ans au moins, résidant dans la circonscription ; le nouveau décret admet aussi ceux qui, sans y résider, y sont simplement domiciliés. Seuls, également, étaient éligibles les individus appartenant à la profession ; le deviennent également ceux qui y ont appartenu pendant dix années.
- D’après le décret du 17 septembre 1900, étaient seuls électeurs patrons, dans chaque section, les syndicats professionnels légalement constitués ou, à leur défaut, leur section syndicale comprenant au moins dix patrons ou assimilés, établis dans la circonscription ; et électeurs ouvriers les syndicats professionnels établis dans la circonscription , comprenant au moins vingt-cinq ouvriers.
- Dans le nouveau décret, il n’est plus question du nombre des membres qui doivent composer les associations professionnelles appelées à voter.
- En outre, chaque association patronale dispose d’une voix par dix membres, ou fraction de dix membres ; chaque association ouvrière, d’une voix par vingt-cinq membres, ou fraction de vingt-cinq membres.
- Voici, du reste, le texte du nouvel article 5 :
- « Art. 5.—Dans chaque section sont éligibles les Fran-
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- çais de l’un ou de l’autre sexe, âgés de vingt-cinq ans au moins, domiciliés ou résidant dans la circonscription de cette section, non déchus de leurs droits civils et civiques, appartenant ou ayant appartenu pendant dix années comme patrons, employés ou ouvriers à l’une des professions inscrites dans la section.
- « Les électeurs patrons et les électeurs ouvriers forment deux collèges distincts élisant -séparément leurs représentants.
- « Dans chaque section sont électeurs patrons les associations professionnelles constituées en conformité de la loi du 21 avril 1884, ayant effectué les dépôts prescrits par l’article 4 de cette loi , douze, semaines au moins avant l’affichage prévu par l’article 6 du présent décret, et comprenaüt des patrons, directeurs ou chefs d’établissement exerçant dans la circonscription une profession inscrite à ladite section du conseil.
- « Dans chaque section, sont électeurs ouvriers les associations professionnelles légalement constituées en conformité de la loi du 21 avril 1884, ayant effectué les dépôts prescrits par l’article 4 de cette loi douze semaines au moins avant l’affichage prévu à l’article 6 du présent décret, et comprenant des ouvriers ou employés exerçant dans la circonscription une profession inscrite à ladite section du conseil.
- « Une même association peut être électeur dans plusieurs sections,' soit du même conseil, soit de conseils différents.
- «Chaque association dispose, dans toute section où elle est électeur patron, d’une voix par dix membres ou fraction de dix membres, patrons ou assimilés, exerçant dans la circonscription une profession inscrite à ladite section du conseil.
- «Chaque association dispose, dans toute section où elle est électeur ouvrier, d’une voix par vingt-cinq membres ou fraction de vingt-cinq membres ouvriers ou employés exerçant dans la circonscription une profession inscrite à ladite section du conseil. »
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- L’article 6 du décret du 17 septembre, qui règle les détails des élections et l’établissement des listes électorales, est légèrement modifié par le nouveau décret. La principale modification consiste dans la substitution des mots « association professionnelle » au mot « syndicat >.
- Mais cette modification est de peu d’importance, car une association 'professionnelle légalement constituée en conformité de la loi du 21 avril 1884, ressemble étrangement à un « syndicat >.
- Même substitution dans le nouvel article 7 relatif au vote.
- Cet article 7 règle comme suit le vote des mandataires de toute association :
- « Le mandataire de toute association prenant part au vote dépose entre les mains du président un bulletin portant les indications suivantes : Nom de l’association, noms des candidats choisis par elle, date et lieu où s’est tenue l’assemblée générale ayant désigné les candidats, signature du secrétaire et d’un administrateur de l'association certifiant l’exactitude de ces mentions.
- « Aucune condition n’est requise du mandataire. Si les désignations portées au bulletin, autres que les noms des candidats choisis par l’association, sont réputées incomplètes par le bureau, celui-ci en avertit le mandataire et l’invite à faire compléter le bulletin avant la fermeture du scrutin.
- « Dès la réception du bulletin, le président y inscrit en présence du mandataire le nombre de suffrages attribués à l’association par la liste électorale'définitive communiquée au bureau par le préfet. »
- Enfin la disposition de l’article 9 du décret du 17 septembre 1900, qui déclarait démissionnaire le membre d’un conseil du travail quittant la région ou abandonnant l’industrie qu’il représente, est abrogé.
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- Justice humaine.
- Une récente circulaire du garde des sceaux rappelle
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- aux procureurs généraux que si la répression des délits des enfants mineurs est nécessaire, l’intérêt social commande aussi impérieusement d’assurer leur sauvegarde morale.
- Si donc les magistrats instructeurs doivent en premier lieu rechercher la preuve du fait délictueux, il leur appartient encore et surtout de faire la pleine lumière sur ces jeunes existences, traversées par un premier accident et d’en donner, aux tribunaux appelés à décider de leur sort, un complet aspect moral.
- A cet égard, la loi du 19 avril 1898 est très formelle.
- Que l’enfant soit coupable ou victime, il faut, dans les deux cas également, penser avant tout à son avenir et le préserver sur l’heure de tout contact dangereux.
- L’urgence en apparaît si pressante au législateur qu’il investit le juge d’instruction du droit de prendre sur-le-champ, après avis du ministère public, les mesures commandées par la situation. « Le juge d’instruction peut ordonner, le ministère public entendu, que la garde de l’enfant soit provisoirement confiée, jusqu’à ce qu’il soit intervenu une décision définitive, à un parent, à une personne ou à une institution charitable, ou enfin à l’Assistance publique. »
- Les substituts, en s’inspirant des intérêts de l’enfant, ne doivent pas hésiter à suggérer au magistrat instructeur les mesures provisoires dont il a la disposition.
- C’est l’oeuvre de la première heure. Il faudra penser ensuite à la décision définitive qui devra être demandée au tribunal, en vue d’enlever la puissance aux parents indignes et d’organiser, enfin, la protection, la tutelle de l’enfant.
- Le garde des sceaux verrait avec plaisir les juges d’instruction, chargés de préparer cette solution, prendre part aux travaux des comités de défense des enfants traduits en justice, et la magistrature rivaliser de dévouement avec le barreau pour assurer l’instruction et le relèvement des jeunes déshérités qui tombent sur le seuil de la vie par privation de tout appui moral.
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- Le préfet de police vient d’adresser aux commissaires de Paris et de la banlieue une circulaire relative à la Société du patronage familial, fondée, il y a un an, sous la présidence de M. Albanel, juge d’instruction.
- « Cette Société , écrit le préfet, a pour but d’organiser la protection des enfants en danger moral. Elle se propose de venir en aide aux parents qui sont impuissants à réprimer les premières tendances vicieuses de leurs enfants , et surtout à ceux qui ne disposent pas du temps nécessaire pour surveiller efficacement leurs enfants soit à l’école, soit à l’atelier. Pour réaliser cette idée de préservation sociale, elle a constitué, dans les différents quartiers de Paris et dans les communes du département de la Seine, des sections et des comités locaux.
- « Lorsque vous aurez l’occasion d’inviter des parents à redoubler de surveillance sur un enfant qu’un acte de dissipation ou d’inconduite non délictueux aura fait conduire à votre commissariat, je verrai un avantage à ce que vous fassiez connaître au père, à la mère, ou au tuteur légal, cette oeuvre de patronage qui s’exerce dans la famille même, avec le consentement de celle-ci, bien entendu. »
- A cet effet, des bulletins de demande de patronage sont déposés dans les bureaux de commissariat par les délégués de la Société dont le siège est, 14, place Dauphine.
- Au moment où le ministre de la justice, d’une part, le préfet de police, d’autre part, appelaient l’attention des magistrats de différents ordres sur la nécessité d’assurer la santé morale des enfants, le plus considérable des journaux quotidiens français , le Temps, démontrait par un exemple, que la plus humaine des lois, la loi Bérenger, appelait elle-même des mesures inspirées du même esprit et qu’il dépend encore du juge de prendre.
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- Il s’agit d’un pauvre diable, sans casier judiciaire, poursuivi pour filouterie, et qui repoussa le bénéfice de la loi Bérenger, avec une vivacité de langage telle, que les juges la considérant comme un outrage, lui infligèrent une condamnation à six mois de prison sans sursis; ce dont il les remercia avec la plus parfaite urbanité.
- La raison de cette sévérité pour lui-même et de ce changement de ton, il la donna immédiatement. S’il avait volé des aliments, ce n’était pas pour le plaisir de voler, c’était pour ne pas mourir de faim. Six mois de prison, c’était six mois de provende assurée.
- On peut dire de cet homme qu’il manque de courage et d’initiative. Mais il appartient à la catégorie de ceux à qui l’on peut se faire un plaisir de tendre la perche. La preuve en est dans la condamnation insignifiante prononcée d’abord contre lui et annulée, en quelque sorte , par l’application de la loi Bérenger.
- Malheureusement libérer cet homme après l’audience, c’est le replonger dans la situation d’où il n’a pu sortir qu’au prix d’un délit.
- Pour que la loi de sursis eût toute sa valeur moralisatrice et sociale, dit le Temps, il faudrait donc que le juge pût, dans certains cas, y ajouter un complément.
- Il existe une foule d’oeuvres d’assistance qui ne refuseraient pas de parachever la clémence du juge, si elles étaient averties. Est-il au-dessus des forces d’un magistrat de nouer avec ces diverses oeuvres d’assistance les relations nécessaires pour pouvoir, le cas échéant, leur remettre un homme séance tenante ? C’est l’affaire d’un mot à écrire, d’un petit bleu, d’un coup de téléphone .....
- La lutte contre l’alcoolisme.
- L’Union française anti-alcoolique, dont le siège est à Paris , rue de Labran , 5, vient de publier quelques-uns des résultats dus à son action.
- Sous la présidence d’honneur du docteur Laborde,
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- membre de l’Académie de médecine, et la présidence du docteur Legrain, médecin en chef des asiles d’aliénés de la Seine, cette Société, dont la fondation remonte à 1895, a déjà recueilli 45,000 adhésions , réparties en 823 sections qui se sont formées sur tout le territoire de la France.
- Les conférences données ont dépassé le chiffre de 10,000. De plus, pour répandre dans le public les idées qu’elle préconise, «l’Union française anti-alcoolique > fait paraître deux bulletins mensuels : l’un institué Y Alcool, destiné aux adultes, et l’autre l’Etoile bleue qui s’adresse plus spécialement à la jeunesse.
- Ces intéressantes publications, d’un prix fort modique , sont à la portée de tout le monde.
- On sait quels puissants concours la ligue anti-alcoolique a rencontrés dans les ministères de la guerre, de la marine, et surtout de l’instruction publique.
- Nous avons à signaler aujourd’hui, à l’imitation des autres, l’initiative d’un évêque et d’un colonel.
- L’évêque est celui de Châlons-sur-Marne, M. Latty, qui, voyant qu’il s’agit de « sauver sans plus de retard les bonnes mœurs, le caractère, le sang, la vie même de la France », engage ses prêtres, par une ordonnance solennelle, à former une ligue de tempérance, ayant pour article unique l’abstention de toute liqueur distillée et à donner par leur conduite, dans leurs repas en commun, l’exemple de la tempérance et même de l’abstinence en ce qui touche l’alcool et ses dérivés.
- Le colonel est celui du 70e d’infanterie à Vitré, qui a eu l’ingénieuse idée de créer un concours de sobriété entre les compagnies de son régiment. Les compagnies seront classées alors d’après le nombre des punitions encourues pour ivresse, et à celle qui aura été reconnue la plus sobre, des permissions seront accordées en plus grand nombre pour être réparties entre les soldats.
- Il faudrait, dit à ce sujet le Rappel, que partout où il y a agglomération d’hommes, dans les chantiers, dans les usines, dans les corons, dans les ateliers, dans tous les
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- centres ouvriers enfin, « des concours de sobriété » fussent institués, avec, comme prix, des plaisirs sains qui, peu à peu, soustrairaient à l’alcoolisme, plus terrible que la peste et le choléra réunis, la majeure partie de sa clientèle.
- Est-ce là une simple illusion, un rêve impossible à réaliser ?
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- Le directeur des postes et télégraphes du département du Doubs vient d’interdire formellement aux facteurs de prendre ou d’accepter, en cours de tournée, des boissons alcooliques, et, par un avis, en date du 12 janvier? publié dans les journaux de la région, il invite le public à ne plus offrir à ces agents des boissons alcooliques, s’il ne veut pas les exposer à l’application de peines disciplinaires très sévères.
- « Leur service, leur santé, leur famille n’en iront que mieux », dit en matière de conclusion cet excellent fonctionnaire, M. Crépin.
- H *
- Voici maintenant que les compagnies de chemins de fer s’en mêlent. Plusieurs d’entre elles ont notifié aux Sociétés coopératives d’employés qu’elles cesseraient de leur fournir des subventions, si elles vendaient à leurs adhérents de l’alcool ou des boissons alcooliques autres que le vin, le cidre et la bière.
- Il y a là, comme on voit, un grand mouvement qui se dessine et dont on peut attendre pour l’avenir les plus salutaires effets.
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- Le VIIIe Congrès international contre l’alcoolisme aura lieu, au mois d’avril prochain, à Vienne (Autriche).
- ITALIE
- Le referendum à Mantoue
- La première expérience de referendum a été faite à
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- Mantoue, organisée par les partis populaires, au sujet du subside à donner par la commune au Théâtre. Les socialistes affirmaient la nécessité de dépenser la somme pour la réfection scolaire. Les conservateurs combattirent le referendum et prêchèrent l’abstention. Néanmoins 40 p. 100 des citoyens électeurs se portèrent aux urnes et 969 votèrent contre et 354 pour le subside au théâtre. Le conseil municipal démocratique se conformera, paraît-il, au verdict des citoyens. Le premier essai de referendum populaire, que les socialistes voudraient introduire dans la législation comme moyen obligatoire d’interroger des citoyens au sujet des affaires communales, ne pouvait être plus heureux.
- (.Mouvement socialiste).
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- AUTRICHE
- Les élections au Reichsrath
- Les journaux de Vienne ont publié une statistique de l’ensemble des élections à la Chambre autrichienne.
- Voici la répartition de ses 425 membres. Le second chiffre, placé entre parenthèses, est celui du nombre de députés de chaque groupe dans la précédente législature :
- Progressistes allemands , 35 (36) , populistes allemands, 49 (41), radicaux allemands, 21 (8), socialistes chrétiens, 21 (27), union libre allemande, 3 (9), parti populaire^ catholique, 23 (27), jeunes tchèques, 53 (61), Agrariens tchèques, 6 (nouveau groupe), parti ouvrier tchèque, 4 (nouveau groupe), cléricaux tchèques, 2(1), club polonais 60, (55), parti populaire polonais, 9 (8), Ruthènes, 11 (9), Slovènes, 16 (17), Croates, 9 (9), Serbes, 2 (2), Italiens, 19 (15), Roumains, 5(5), grands propriétaires fonciers constitutionnels, 30 (28), grands propriétaires fonciers conservateurs , 19 (19), parti du centre, 6 (6), parti moyen, 3 (2), démocrates socialistes, 10 (15) , sauvages (n’appartenant à aucun groupe), 9 (20).
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX 107
- AUSTRALASIE La Fédération australienne.
- Le 1er janvier 1901, a eu lieu à Sydney la proclamation officielle de la Fédération des Etats australiens sous la suzeraineté de la reine d'Angleterre.
- Nous avons à maintes reprises signalé quelques-unes des phases de la formation du nouvel Etat.
- Les tentatives dans ce sens ont été souvent contrariées par les exigences particularistes de certaines colonies.
- Au moment où l’accord complet venait de se faire, un obstacle soulevé assez maladroitement du côté de la mère-patrie mettait, il y a quelques mois, en péril la solution si longtemps poursuivie. Il s’agissait de la prétention émise par l’Angleterre de faire juger par le conseil de la reine les différends qui pourraient naître entre deux des Etats de la communauté nouvelle, alors que les Australiens n’admettaient l’intervention de cette haute juridiction que dans les conflits survenus entre les Etats fédérés et d’autres Etats.
- Une rupture fut sur le point de se produire. Elle aurait eu pour l’Angleterre les conséquences les plus funestes. Le plus intransigeant des hommes d’Etats britanniques, M. Chamberlain, céda.
- Le nouveau statut garantit à chaque Etat son autonomie administrative. En revanche, il établit un Parlement commun dit Parlement australien, avec Chambre des députés et Sénat, ce dernier à six membres par Etat confédéré.
- La Constitution est calquée sur le modèle de celles des Etats-Unis. Un nouvel Etat est né ainsi au monde avec le siècle. Tout annonce qu’il a devant lui un brillant avenir.
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- La Cour permanente d’arbitrage.
- Avant l’expiration de l’année 1900, la Convention pour le règlement pacifique des conflits internationaux a reçu la ratification de la plupart des puissances qui ont pris part à la Conférence de la Haye.
- Ces puissances, qui ont désigné leurs représentants à la Cour permanente d’arbitrage instituée par la Conférence, sont les suivantes :
- Allemagne, Autriche-Hongrie, Belgique, Danemark, Espagne, Etats-Unis d’Amérique , France, Grande-Bretagne, Italie, Japon, Pays-Bas, Portugal, Roumanie, Russie, Suède et Norvège et Suisse.
- En fait , comme le fait remarquer VIndépendance belge, toutes les grandes puissances ont accompli les formalités nécessaires de ratification et de nomination ; rien n’empêche plus à présent la Cour d’arbitrage de la Haye d’ouvrir solennellement ses portes aux nombreux Etats que divisent de longs et complexes différends. La Cour une fois ouverte, les nations apprendront à en connaître le chemin ; le plus difficile sera fait ; un pas immense, inespéré, aura été franchi ; le progrès le plus important peut-être que le XIXe siècle ait légué à celui qui commence.
- La Cour permanente d’arbitrage se trouve constituée par la désignation des arbitres de chacun des Etats signataires et les personnes ainsi désignées seront inscrites sur une liste qui sera notifiée à tous les Etats par les soins d’un Bureau spécial siégeant à la Haye et servant de greffé à la Cour. Les membres de la Cour sont nommés pour un terme de six ans. Leur mandat peut être renouvelé.
- Lorsque les puissances signataires veulent s’adresser
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- à la Cour permanente pour le règlement d’un différend survenu entre elles, le choix des arbitres doit être fait dans la liste des membres de la Cour.
- Les dispositions de la même Convention relative à l’offre des bons offices et de la médiation, ainsi que celles qui se rapportent à l’institution de commissions internationales d’enquêtes, entrent immédiatement en vigueur et obligent dès maintenant entre eux les Etats signataires.
- On a exprimé le désir, dans les cercles officiels, à la Haye, de faire coïncider l’inauguration de la Cour d’arbitrage avec l’anniversaire de la Conférence de la Paix. En conséquence, cette inauguration aurait lieu en mai. Elle serait accompagnée de grandes fêtes, afin de rehausser l'éclat de la cérémonie.
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- Enquêtes particulières et enquêtes internationales.
- Sous ce titre, la Correspondance de Berne a publié la note suivante dont l’importance n’échappera pas à nos lecteurs :
- « Les enquêtes particulières provoquées par M. Jean de Bloch sur les conséquences qu’aurait une guerre en Europe ont été recommandées par le IXe Congrès de la Paix à Paris, et nous espérons que le voeu émis à cet égard ne restera pas stérile.
- «A cet effet, nous croyons devoir rappeler que M. Bloch a précisé, à la page 125 de son écrit sur les « Conséquences probables, tant politiques qu’économi-qués, d’une guerre entre grandes puissances », le moyen, pour les Sociétés de la Paix , d’aider à obtenir non seulement que les enquêtes en question se fassent par les soins des Gouvernements, mais que, déplus, elles donnent une image fidèle de la situation.
- « Ce moyen consiste à faire faire des enquêtes partielles sur certains points seulement, certaines questions délimitées : il n’est nullement nécessaire d’em-
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- brasser des ensembles complets : des cas spéciaux étudiés de près instruisent bien davantage. On s’occuperait séparément de chaque genre d’exploitation, de l’activité humaine dans chacune de ses branches : agriculture, industrie, commerce; et l’ensemble de la vie nationale finirait ainsi par entrer dans le cadre de ces études. Rien n’est plus instructif que des enquêtes menées de cette façon : elles sont fréquentes en Amérique. On les fait porter d’abord sur des unités restreintes : il n’y a pas d’exploitation, de métiers si insignifiants qu’ils puissent paraître, qui ne fournissent des faits précieux et qui ne montrent des détails du fonctionnement de la machine sociale, dont il faudra tenir compte, si Ton veut se faire une idée exacte des retentissements d’un trouble local ou limité sur tout l’ensemble de l’organisme. On centralise ensuite tous les renseignements obtenus et de leur réunion sort une image précise et complète qui permet de mieux orienter les énergies. »
- Voici le texte de la résolution adoptée par le Congrès de 1900 à laquelle fait allusion la note qu’on vient de lire :
- « Considérant que la nécessité de faire des enquêtes impartiales et complètes sur les faits relatifs aux différends internationaux par des personnes qualifiées par leur expérience, leur caractère et leur indépendance d’esprit a été pleinement démontrée,
- « 1° Le Congrès est heureux de constater que la Conférence de la Haye a reconnu, dans les articles 9 à 14 de la Convention pour le règlement pacifique des conflits internationaux, l’utilité des Commissions internationales d’enquête dont elle a indiqué le fonctionnement et les conséquences ;
- « 2° Le Congrès juge cependant qu’il serait utile de créer, en dehors de ces commissions officielles d’enquête, une organisation internationale officieuse, qui ferait
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- des enquêtes analogues, surtout dans les cas où les gouvernements n’auraient pas encore eu recours à ce moyen ;
- « 3° Le Congrès prend acte de la création de l’Union internationale qui a pour Lun de ses objets principaux de créer une telle organisation et lui adresse tous ses encou ragements.
- * *
- L’Union internationale, dont la création fut décidée le 3 août 1900 à Paris, dans une réunion des amis de la paix, à l’issue de la session de la conférence interparlementaire, a pour objet : De rechercher la vérité et de défendre le droit dans les questions internationales, de contribuer à assurer la pénétration progressive et la prépondérance des principes de la morale humaine dans la politique des gouvernements.
- A cet effet, elle a recours à ces deux principaux moyens : L’action en vue d’obtenir la prompte application des règles et le développement intégral des principes votés par les gouvernements à la Conférence de la Haye, l’étude et l’exposé impartial des difficultés internationales de toute nature.
- Son comité d’organisation vient d’adopter une protes-testation et un appel aux puissances signataires des conventions de la Haye qu’elle soumet comme base d’une démonstration en faveur de l’arbitrage, à la signature de tous ceux qui veulent la justice et la paix.
- La pétition proteste contre la violation des décisions adoptées par les puissances, telle qu’elle se révèle dans la conduite des opérations militaires au cours de la guerre déchaînée dans l’Afrique du Sud.
- Elle proteste, en outre,
- « 1° Contre l’anéantissement des républiques Sud-africaines, qui ont demandé avec insistance que le différend fût soumis à l’arbitrage ;
- « 2° Contre leur annexion par la Grande-Bretagne, qui, par son refus d’accepter l’arbitrage, a rendu la guerre inévitable ;
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- Et soumet respectueusement aux puissances la proposition suivante : — Que des négociations soient immédiatement ouvertes en vue de compléter les Conventions de La Haye par une clause stipulant :
- « L’appel à l’arbitrage fait par un peuple avant la « guerre constitue un titre juridique à ce que toute « atteinte à sa nationalité ne puisse être consacrée sans « l’intervention d’un tribunal arbitral. »
- (La Commission d’organisation de « l’Union internationale » invite ses amis de toutes les contrées à se mettre, au sujet de cet appel et protestation, en rapport avec M. Lucien Le Foyer, secrétaire, rue de Rivoli, 252, à Paris, ou avec M. Hodgson Pratt, au Pecq (Seine-et-Oise), France, qui a déjà correspondu à ce sujet avec plusieurs Sociétés de la Paix.)
- Le Gôngrès Ibero-Américain.
- Il s’est tenu vers le milieu de novembre, à Madrid, un Congrès qui pourrait bien avoir sur l’avenir de l’Espagne et de l’Amérique latine une profonde répercussion.
- Le programme de cette conférence tracé par le comité de PUnion Ibero-Américaine qui avait pris l’initiative de cette convocation, était très vaste. Il comportait une alliance politique basée sur l’arbitrage international permanent entre les Etats participants, Punification de leurs codes, la garantie commune et réciproque des droits des auteurs et inventeurs et des procédés industriels, l’adoption des mesures propres à la conservation de la langue espagnole , l’unification des méthodes d’enseignement et la validation réciproque des titres universitaires et professionnels d’un pays dans l’autre, la création de musées pédagogiques internationaux , la modification des tarifs de douane et la conclusion des traités de commerce et de navigation, la réglementation de l’émigration, l’organisation d’ex-
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- positions, de musées commerciaux et autres, la création cle banques générales hispano-américaines, etc.
- L’extension d’un tel programme ne sera pas l’oeuvre d’un jour.
- Certaines dispositions ont soulevé quelques difficultés, peut-être à cause de la hâte qu’on a mise à en préciser tous les détails d’application. Telle est par exemple la clause relative à l’arbitrage international. Mais le fait que les objections ont été formulées par les représentants des Républiques américaines qui, il y a dix ans, s’étaient liées ensemble par une Convention d’arbitrage, ce fait est un indice que les pays représentés à la Conférence Ibero-Américaine ne feront pas à l’application de l’arbitrage international une opposition irréductible.
- L’adhésion donnée par les représentants de l’Espagne, du Portugal et de toutes les Républiques américaines au principe d’une union plus étroite entre les enfants de la Péninsule ibérique et leurs frères d’outre-Atlantique, a déjà une très grande signification, et il suffira de sceller cette bonne volonté par une forte dose de persévérance , pour transformer cette platonique union en une véritable alliance politique et commerciale.
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- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- Ordonnance et lois concernant les sièges pour employées.
- Le Conseil fédéral allemand a pris, le 30 novembre, une ordonnance concernant l’installation de sièges à l’usage des employés de. commerce dans les magasins ouverts au public.
- Le nombre de sièges doit être en rapport avec l’effectif du personnel, et les sièges doivent être installés de façon à pouvoir être utilisés même pendant de courtes interruptions de travail.
- Les autorités compétentes auront le droit de fixer par la voie de l’arrêté, à l’égard de certains magasins publics, ou par celle de l’ordonnance collective, pour l’ensemble des magasins publics de leur ressort, les conditions spéciales que doit présenter l’installation des sièges par rapport à l’effectif du personnel auquel ils sont destinés, de même qu’au point de vue de leur emplacement et de leur nature.
- Les dispositions de l’ordonnance entreront en vigueur le 1er avril 1901.
- La loi actuellement en vigueur dans l’Etat de New-York, sur les sièges à donner aux ouvrières des fabriques, a été accordée, au mois d’avril 1901, en ce sens que, dorénavant, les hôtels et restaurants sont tenus aussi d’affecter aux bonnes et filles de salle un nombre convenable de sièges dont elles doivent avoir l’usage dans la mesure nécessaire à la conservation de leur santé.
- Voici le texte de la loi adoptée par le Parlement français , et qui est entré en vigueur fin janvier :
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- LE MOUVEMENT FEMINISTE
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- « Article premier. — Les magasins, boutiques et autres locaux en dépendant, dans lesquels des marchandises ou objets divers sont manutentionnés ou offerts au public par un personnel féminin, devront être, dans chaque salle, munis d'un nombre de sièges égal à celui des femmes qui y sont employées.
- « Art. 2. — Les inspecteurs du travail sont chargés d’assurer l’exécution de la présente loi ; à cet effet, ils ont entrée dans tous les établissements visés par l’article premier.
- « Les contraventions sont constatées par les procès-verbaux des inspecteurs et inspectrices, qui font foi jusqu’à preuve contraire. Les procès-verbaux sont dressés en double exemplaire, dont l’un est envoyé au Préfet du département et l’autre déposé au Parquet.
- « Les dispositions ci-dessus ne dérogent point aux règles du droit commun quant à la constatation et à la poursuite des infractions à la présente loi.
- « Art. 3. — Les chefs d’établissements, directeurs ou gérants des magasins, boutiques et autres locaux prévus à l’article premier sont tenus de faire afficher à des endroits apparents les dispositions de la présente loi ainsi que les noms et les adresses des inspecteurs et inspectrices de la circonscription.
- Les autres articles concernent les pénalités encourues.
- Une Université pour les femmes au Japon.
- La riche famille des Mitsui a fait don d’un immense terrain sis à Tokio, pour la fondation d’une université pour les femmes. Trois autres habitants ont souscrit ensemble une somme de 600,000 francs pour l’érection des bâtiments de cette université. Les travaux sont déjà commencés ; on espère pouvoir ouvrir la nouvelle université au printemps de 1901. On compte sur un grand nombre d’étudiantes ; beaucoup de jeunes japonaises de bonnes familles se sont fait en effet inscrire,
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- ces dernières années, aux cours de la Faculté de médecine et de l’Ecole polytechnique de l’université. Les femmes japonaises se préparent, on le voit, à être ingénieurs aussi bien que docteurs en médecine.
- Elles ne sont, du reste, indifférentes à aucune des nobles causes dont on fait trop aisément le patrimoine exclusif de la race blanche. Pour n’en citer qu’un exemple, nous rappellerons l’adhésion donnée par les dames japonaises à la Ligue internationale des femmes pour la Paix, à l’occasion de la Conférence de la Haye, dans un document remarquable par l’élévation des idées et qui était revêtu de 6,500 signatures environ.
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- Les femmes employées de chemin de fer en Russie.
- Grâce au ministre des travaux publics, le prince Chatkow, qui a permis aux femmes de suivre désormais les cours des fonctionnaires et employés de chemins de fer, une nouvelle carrière sera accessible aux femmes en Russie.
- A l’avenir, les femmes ayant suivi pendant un an et demi ces cours pourront remplir les fonctions de caissiers, voire de chefs de gare.
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- La guerre au corset.
- Le ministre de l’instruction publique de Saxe vient d’interdire le port du corset dans toutes les écoles de jeunes filles du royaum.e.
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- AUX COLLECTIONNEURS DU « DEVOIR »
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- Aux collectionneurs du « DEVOIR »
- En réponse à des demandes et observations qui nous ont été faites, nous prenons la décision qui va être dite et donnons les explications suivantes :
- Décision. — A partir du présent numéro, en date de février 1901, l’en-tête de la couverture de chaque numéro du « Devoir » se borne à indiquer pour les collections : 1° le tome; 2° le mois et l’année.
- Explications. — La numérotation portée jusqu’en janvier 1901 en tête de la couverture, et dont le dernier chiffre est 713, cette numérotation est inexacte. Elle ne peut donc être utilement consultée pour les collections.
- En regard des dates de publication de chacun des numéros du « Devoir », depuis la fondation, voici l’état de cette numérotation maintenant abandonnée :
- Numéro programme.
- 3 mars 1878............................. pas de chiffre.
- Numéros hebdomadaires.
- 17 mars au 8 septembre 1878............ chiffres 2 à 27
- 15 septembre 1878 au 15 janvier 1882.... chiffres 1 à 175
- ‘22 janvier 1882................... chiffre 3 au lieu de 476
- 29 janvier 1882 au 30 mars 1884......... ehiffres 177 à 290
- 6 avril 1884........ répétition du chiffre 290 au lieu de 291
- 13 avril 1884 au 30 mai 1886............ chiffres 292 à 403
- 6 juin 1886... •.... inscription du chiffre 405 au lieu de 404
- 13 juin 1886....................... répétition du chiffre 405
- 20 juin 1886 au 4 septembre 1887........ chiffres 406 à 469
- 11 septembre 1887... répétition du chiffre 469 au lieu de 470
- 18 septembre 1887 au 30 décembre 1888.. chiffres 471 à 538
- Numéros mensuels.
- Janvier 1889 à novembre 1899............ chiffres 539 à 569
- Décembre 1899.. lacune des chiffres 670 à 699 ; on a inscrit 700
- Janvier 1900 à janvier 1901... ......... chiffres 701 à 713
- Février 1901. — Suppression de la numérotation.
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- DEUX MONDES
- Par Jeanne MAÏRET
- (Mme Charles BIGOT)
- {Suite.)
- — Je le promets. Il a de la chance, d’avoir un neveu comme vous.
- — Je n’y ai pas grand mérite. Lorsque j’étais un pauvre diable, dont personne ne se souciait, il a été bon pour moi. Il n'en était pas encore arrivé où vous le voyez ; il empruntait déjà , c’est vrai, mais de grosses sommes, et alors, il partageait avec moi. Bien des fois, c’est à l’oncle Anatole que j’ai dû de ne pas mourir de faim. Ma jeunesse a été dure, je vous en réponds; et si, maintenant, je prends ma revanche, il ne faut pas trop m’en vouloir. Au point de vue moral, mon oncle m’est fort utile. Je me dis, en le regardant : «Mon petit, fais tes farces, puisque cela t’amuse si fort, mais gare ! fais-toi sauter la cervelle plutôt que d’en arriver à une vieillesse pareille ! >
- — L’ilote des anciens, fit en souriant Frank. Il me semble que l’avertissement est inutile. Vous avez le meilleur des préservatifs : votre plume.
- — On voit bien que vous n’avez pas lu mes romans, mon cher. Non, ma plume ne me préserverait pas de grand’chose. Elle fouille avec trop de volupté des sujets qui ne sont pas matière à bréviaire. Je me retrempe en faisant — pas sous mon nom, je vous prie de croire — leur procès à mes confrères. Vous voyez cette pile de livres, là, sur mon bureau ? Je suis sûr, en les ouvrant, tous tant qu’ils sont, de trouver vers le tiers du volume la description d’un petit appartement interlope, atelier, garçonnière pimpante, ou garni infect, selon la fortune des amants... nous les faisons généralement
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- DEUX MONDES
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- riches. Ah ! nous ne nous mettons pas en frais d’imagination, ni les uns ni les autres. C’est toujours la même histoire, où le mari joue un rôle odieux, et où les deux autres sont bien moins intéressants encore. Il n’y a que le talent qui varie, et le dénouement, lorsqu’il y a un dénouement, ce qui n'est pas toujours le cas. Lorsque j’ai bien déblatéré contre l’immondice de ces œuvres honteuses, je reprends ma propre plume... et, quand je dis propre!., et je recommence de plus belle.
- — Mais pourquoi?
- — Pourquoi? Parce qu’il n’y a plus que cela qui m’attire, qui me donne un peu de verve. Je ne puis pourtant pas me mettre à faire de la littérature pour jeunes filles ; j’en serais bien incapable ! Puis, ça m’est entré dans le sang. Quand je suis dans un salon et que je vois toutes ces femmes décolletées , tous ces hommes qui les toisent de haut en bas, je me représente ces mêmes hommes , ces mêmes femmes, loin du monde où ils s’observent parce qu’on les observe, et je me dis : lequel avec laquelle? Cela me fait des amusettes pour toute une soirée.
- — C’est odieux, ce que vous dites là, Lucien, et je suis sùr que vous n’en croyez pas un mot.
- — Si, je le crois à moitié. Et cependant, puisque nous en sommes aux confidences , je n'y crois presque plus lorsque je vais dîner dans une certaine maison très simple, chez un homme de lettres, un confrère. Il y a là une nichée de jeunes filles aussi simples, aussi bonnes, aussi intelligentes que leur mère, et c’est tout dire. Un jour, je vous mènerai dans ce monde-là. Oh ! vous n’y verrez pas de luxe comme chez les Bau-dossoy. Les fillettes se préparent toutes à gagner leur vie ; celle-ci avec le dessin , celle-là avec la musique ; l’autre, en passant des examens. Elles'sont heureuses avec cela, gaies, s’amusant de tout, contentes avec rien. Elles me rappellent votre sœur; elles en ont la franchise, la sérénité joyeuse. Ce sont de vraies jeunes filles, pas comme... il s’arrêta un instant... pas comme certaines jeunes filles trop riches de notre monde pourri.
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- — Vous épouserez une de ces fillettes courageuses et vous serez heureux.
- — Ce serait le salut, mais ce ne sera pas. D’abord, je n’oserai prendre dans ma main la main d’une de ces enfants, je n’en suis pas digne; puis..., puis, il y a la vilaine question d’argent. Elles n’auront pas de dot — ou si peu...
- — Un homme doit gagner la vie des siens, il y va de sa dignité comme de son bonheur.
- — Oui, je sais. Ce sont là des moeurs de l’autre monde. Je gagne de l’argent maintenant. Mais la mode des romans... à garçonnières... peut changer. Un romancier démodé, c’est lamentable. De plus, je dépense follement. Je crois que je suis moins riche que le jour où j’ai eu 500 francs par mois comme critique dramatique dans un journal de deuxième ordre... Parlons d’autre chose, voulez-vous ? Les rares accès de vertu qui me prennent de temps en temps me dérangent l’estomac. Je vous emmène à une répétition des Folies-Amoureuses. Un de mes amis y fait jouer une pièce fort salée.
- Et Frank se laissa emmener, s’amusant beaucoup de cet aperçu d’un monde cocasse, insensé, très drôle parfois.
- Mais si l’Américain s’initiait plus ou moins aux moeurs des coulisses, des cabinets particuliers, des salons équivoques, il n’y prenait pas réellement goût. Bientôt cela ne l’amusa plus guère.
- Il fréquentait, en revanche, de plus en plus, le bel appartement du Trocadéro. Ses nouvelles cousines avaient sans cesse besoin de lui.
- Madame Baudossoy, un peu mieux portante en ce moment, souriait à ses filles, s’attachait aussi à cet étranger si plein pour elle de petites attentions délicates. Jane et Yvette, auprès de leur mère, se faisaient simples, vraiment jeunes filles. Elles avaient pitié de l’innocence persistance de cette mère « vieux jeu » qu’elles aimaient à leur façon , et ne se permettaient
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- que rarement en sa présence l’argot des ateliers, qui leur était familier.
- On parlait beaucoup à l’avance du bal que devaient donner les Baudossoy en l’honneur des cousins d’Amérique. L’histoire de Frank et de-Lucy s’était racontée de salon en salon ; il s’y attachait un brin de romantisme qui excitait la curiosité, un peu de mystère aussi, puisque aucun des nouveaux parents de ces étrangers ne savait au juste ce qui en était de leur fortune. A ce moment, précisément, venait d’avoir lieu aux Etats-Unis le mariage d’un Français avec une Américaine si fabuleusement riche, que les imaginations en étaient surexcitées délicieusement. On ne rêvait plus millions, on entrevoyait le milliard, chose fantastique, digne des Mille et une Nuits; on découvrait l’Amérique une seconde fois ; on se ruait à la chasse aux dollars ; on regardait les Etats-Unis comme une sorte de vivier où il n’y avait qu’à pêcher pour retirer une proie merveilleuse.
- Bénévolement, on attribuait au frère et à la soeur, modestement logés dans un hôtel de famille, une énorme fortune; on leur en voulait de ne pas l’étaler, de s’en cacher plutôt. L’histoire de l’immeuble, acheté comptant, se chuchota à l’oreille. L’attitude de Jane Baudossoy donna surtout à réfléchir.
- Frank, lui, ne se doutait nullement de l’intérêt passionné qu’il excitait, aussi bien que sa soeur. Leur deuil, jusqu’au printemps, ne leur avait pas permis de faire beaucoup de connaissances. Il avait cru, très naïvement, que Jane se plaisait autant avec lui qu’il avait de joie à la voir. Ce n’était pas le type de la jeune fille, tel qu’il l’avait rêvé ; il n’en était que plus attiré vers elle. Elle l’irritait souvent, exaspérait ses nerfs, s’amusant, sans en avoir l’air, avec son air de vierge perverse, à le faire souffrir, puis à l’apaiser; à causer longuement avec son admirateur déclaré, le banquier Ezimon, ou à quitter celui-ci brusquement pour aller à la rencontre de son cousin, un curieux sourire errant autour de ses lèvres trop rouges.
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- Pendant ces longues semaines, Frank n?alla que rarement chez ses amis Lewell. Lorsqu’il y rejoignait sa soeur, il s’y montrait distrait, mal à l’aise.
- Lilian, très brave, restait quand même bonne et douce, comme pour affirmer que l’amitié, la camaraderie lui suffisaient. Mais elle était un peu pâle. Même avec Lucy, elle gardait sa fière réserve. Le secret d’une jeune fille lui est sacré ; et, pour le cacher, elle dépense parfois autant de courage que peut en montrer un héros sur le champ de bataille. Lilian savait sourire , rire, au besoin , de son joli rire perlé, et personne n’eût deviné, sinon ceux qui l’aimaient profondément, qu’elle était blessée au cœur.
- Une autre personne s’intéressait vivement au bal des Baudossoy, c’était la comtesse de Reynis. Elle avait cherché à entraîner Lucy dans quelques maisons qui ne s’ouvraient que difficilement, et toute sa diplomatie avait échoué devant le refus de la jeune fille. Lorsque son deuil serait terminée... peut-être... on verrait...
- — Mais, mon enfant, vous n’avez pas l’air de vous douter que c’est un privilège rare d’être accueillie, comme vous le seriez, chez la duchesse...
- — On s’amuse donc beaucoup chez elle? demanda Lucy avec malice.
- — Il est bien question de s’amuser ! Jane Baudossoy sacrifierait un doigt de sa main droite pour s’ennuyer ferme et pouvoir dire négligemment à ses amies : J'étais hier...
- — C’est possible, chère tante. Dieu merci! je ne suis pas Jane Baudossoy ; j’ai peu le respect des titres; j’ai l’horreur des salons où l’on s’ennuie ; je veux rester roturière et libre.
- — D’abord, la sœur du marquis de Reynis n’est pas roturière ; ensuite, elle n’est pas libre de mépriser les conseils de sa vieille tante qui l’aime, qui la veut pour son monde, qui en fera peut-être...
- — Quoi? Continuez donc, chère tante. Vous avez des réticences, des airs mystérieux qui me préoccupent.
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- — Méchante ! Soyez donc une bonne fois franche avec moi, si je vous en donne l’exemple.
- — La franchise ne m’a jamais fait défaut. Interrogez, je répondrai, c’est-à-dire si je puis répondre.
- — D’abord il ne sera pas question de vous. Votre frère se refuse-t-il réellement à revendiquer un titre qui est si bien à lui que personne ne pourrait le lui disputer ?
- — Absolument. Il est Américain et veut rester Américain. Lorsqu’il entrera dans les affaires, ce titre serait du dernier ridicule.
- — Mais pourquoi rentrer dans les affaires?
- — Parce qu’il a la faiblesse de croire qu’un oisif n’est qu’à moitié homme. Pardon pour François...
- — Un homme de loisir saitdrès bien s’occuper. Mon fils en est la preuve. Et puis, lorsqu’il y a une grosse fortune...
- Lucy se tut; mais ses yeux brillaient de malice. -
- — Voyons, ma petite Lucy, voyons..:
- Cette fois, la jeune fille éclata de rire, et la comtesse, fâchée d’abord, ne put s’empêcher d’en faire autant.
- — Pour vous marier dans notre monde , ma chère enfant, il faut pourtant que je puisse dire...
- — Elle a de quoi acheter un mari, tel prix...
- — Mais non, mais non ! Je vous assure qu’on vous épouserait pour vous, vous êtes assez gentille pour cela; mais, enfin, les conditions sont telles dans nos familles, qu’un mariage sans fortune serait tout simplement impossible. Vous voyez qu’il n’y a là aucun marchandage, qui, à bon droit, vous effaroucherait.
- — Sans doute, ma tante; mais je ne saisis pas bien la différence. Nous sommes moins fines que vous autres Françaises. Il ne faut pas nous en vouloir si les nuances nous échappent.
- — Ce que vous êtes, vous autres, c’est moqueuses et malignes. On m’a fait des ouvertures... et je ne sais que répondre.
- — Ne répondez pas, c’est si simple! Je me marierai
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- toute seule, ou je ne me marierai pas du tout. Je veux aimer mon mari passionnément, et comme je crains que la passion ne soit guère mon fait... Enfin, puisque vous voulez quelque chose de net à dire à vos marieuses, je vais vous satisfaire. Annoncez-leur quelque chose qui leur fera ouvrir de grands yeux. Je suis socialiste.
- — C’est moi qui ouvre de grands yeux. Vous êtes folle, ma pauvre enfant.
- — Nullement. Je suis persuadée que les très grandes fortunes sont des fléaux, non pas seulement pour le pays, mais pour les individus, et que ce que l’on a de mieux à faire, lorsqu’on possède trop de millions, c’est...
- — De les donner?
- — Etant femme, je ne suis pas très logique. Je crois qu'on a tout de même droit à une partie de sa fortune. Sans cela, les métiers de luxe péricliteraient.
- — Ce n'est pas sérieux ce que vous dites là , Lucy ?
- — Tout ce qu’il y a de plus sérieux.
- — Et votre frère?...
- — Partage toutes mes idées , à moins que ce ne soit moi qui partage les siennes.
- — Alors, mon pauvre François !...
- — Ah ! c’est de François que vous me parliez sous le couvert d’autres soupirants?
- — C’est que vous êtes la belle-fille de mes rêves, ma chérie.
- — Sans le sou ?
- — Ah! non, par exemple. Vous savez bien que cela ne pourrait être. Vous savez bien aussi que vous n’êtes pas sans le sou...
- — Ignorez-vous, chère tante, que je ne suis pas la seule Américaine à Paris à qui votre fils fasse un brin de cour? Il y a une gentille jeune fille, très riche celle-là, je vous en réponds, qui n'est pas le moins du monde socialiste, et qui mettrait sans répugnance une couronne de comtesse sur ses cartes...
- — La petite bicycliste ? Merci. Je n’en veux pas. J’ai refusé même de me la laisser présenter.
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- DEUX MONDES 125
- — Vous avez tort. Elle est bien plus amusante que moi.
- — Puisque c’est vous que'je veux — après avoir eu bêtement peur de vous !
- — Voilà. Il ne fallait pas avoir peur. Maintenant, il est trop tard.
- — Bien sûr ?
- — Bien sûr... Mais je vous aime de tout mon coeur, parce que vous êtes une adorable tante ; une bien mauvaise diplomate, par exemple. Vous vous laissez deviner tout de suite.
- Et elle embrassa la vieille dame avec effusion.
- Le soir du bal, Frank arriva bon premier. Jane lui avait fait entendre que sa toilette lui prenait fort peu de temps. En effet, la jenne fille, délicieusement vêtue, drapée plutôt, d’une étoffe de soie extrêmement légère, d’un vert d’eau aux reflets blancs, se trouvait seule dans l’énorme salle de bal. Elle jetait un dernier coup d’œil aux massifs de verdure, aux gerbes de fleurs qui en formaient la décoration. Elle était très en beauté, et son exquise toilette, d’une simplicité voulue, découvrait à peine ses épaules très blanches, couvrait à moitié ses beaux bras. Elle alla joyeusement à la rencontre du jeune homme.
- — Je vous ai apporté quelques fleurs, dit celui-ci en lui présentant des orchidées d’un blanc rosé comme une chair de femme, de formes étrangement gracieuses et pourtant tourmentées. En les voyant j’ai pensé à vous. Me ferez-vous la grâce de les porter?
- — Certes, voyez plutôt...
- Et, de ses doigts habiles, elle fixa la branche sur son corsage ; les fleurs, inquiétantes comme des choses vivantes, rampaient autour de l’échancrure de la robe, tout contre la peau, dont elles avaient la blancheur.
- — Vous avez deviné ce qui devait le mieux convenir à ma toilette et... à ma nature. Merci, mon beau cousin, malgré l’épigramme que votre choix semble indiquer.
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- LE DEVOIR
- — Comment cela ?
- — Quelles fleurs auriez-vous choisies pour Lucy ?
- — Celles qu’elle préfère, des violettes de Parme.
- — Et pour miss Lilian Lewel ?
- — Celles que son nom appelle : des muguets, que l’on nomme chez nous lilies of the valley.
- — Et, en voyant ces orchidées, vous avez pensé à moi ?
- — En eflet, comme ces fleurs, vous êtes très belle ; vous êtes inquiétante aussi.
- — Mais non, je vous assure. Asseyez-vous là, à côté de moi et causons. Je suis beaucoup plus simple qu’on ne le croit en général. Vous avez dû faire avec Lucien de Reynis de la psychologie de romancier, qui est une psy-chologie trop spéciale pour être vraie. Tout le monde adore parler de soi, même pour se dire des vérités dures ; c’est bien pour cela que la confession dure depuis tant de siècles et que, paraît-il, même parmi les protestants très rigides, elle tend à s’insinuer. Donc, écoutez-moi, mon père.
- — Puisque je n’ai pas qualité pour vous donner l’absolution? Puisque aussi vous ne me direz pas toute la vérité ?
- — Si fait, vous m’avez donné le goût de la franchise. Quant à l’absolution, celle que vous me donnerez est la seule que je désire. J’ai mal commencé la vie... voyons, mon père, pas de mouvements brusques; les confesseurs n’ont pas droit aux nerfs... Oui, j’ai mal commencé la vie, car, de très bonne heure,,ayant trop tôt ouvert les yeux sur les misères humaines, j’en ai conclu que le monde ressemblait fort à ces gouttes d’eau qu’on nous montre au microscope, où des êtres immondes s’entredévorent sans pitié. Quelques poètes nous parlent bien de nobles dévouements, de sacrifices à une idée élevée, à la patrie, à l’humanité, que sais-je? Ils nous parlent aussi de l’amour, dont toutes, nous rêvons, en berçant notre dernière poupée.
- (A suivre.)
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- ASSURANCES MUTUELLES
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- Société du Familistère. - Assurances Mutuelles
- MOUVEMENT DE NOVEMBRE 1900
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes 2.565 35)
- Subvention de la Société 429 10) 3.470 30
- Malfaçons et Divers 475 85)
- Dépenses 2.901 45
- Boni en novembre.. 568 85
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes 531 25/
- Subvention de la Société 176 30) 708 95
- Divers 1 40)
- Dépenses 741 30
- Déficit en novembre. 32 35
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et Divers 7.001 29 f Intérêts des comptes courants et ) 11.977 74
- du titre d’épargne.... ..... 4.976 45 \
- Dépenses :
- 129 Retraités définitifs........ 8.262 15
- 6 — provisoires....... 333 50
- Nécessaire à la subsistance..... 2.428 45 ) 11.915 50
- Allocations aux famill8 des réservistes 57 »
- Divers, appointera., médecins, etc. 834 40
- Boni en novembre... _
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes.. 566 »
- Subvention de la Société..... 141 50
- Dépenses..............................
- Déficit en novembre....
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er juillet au 30 novembre 1900 61.365.70 I » individuelles » » » 16.632.05 '
- Dépenses » » » .........
- Excédent des dépenses sur les recettes..
- 62 24
- 707 50 1.196 40 488 90
- 77.997 75 79.815 02 1.817 27
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE NOVEMBRE 1900
- Naissances :
- 10 Novembre 1900 Macaigne Ivonne, fille de Macaigne J Auguste et de Buisset Eugénie.
- Décès :
- 12 — Tellier Gabriel, âgé de 71 ans.
- Le Secrétaire, A. Houdin.
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nimcs. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES.
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE COMPLÈTE
- de J. B. André GODIN 0)
- Glorification du Travail. Emancipation des Travailleurs.
- XXXVIII
- Lettres et efforts sociaux de Godin en septembre et octobre 1855. — Connaissance à Paris de la constitution par Considérant de la Société des propriétaires de Réunion. — Lettre de Godin sur ce sujet, novembre 1855. Il poursuit l’idée de se rendre au Texas. v
- A l’époque où nous en sommes de notre récit (premiers jours de septembre 1855), la nouvelle des faits intervenus à Réunion et, de la constitution de la Société du 7 août n’était pas encore parvenue à Paris. Aussi Godin poursuivait-il l’idée d’installer à la colonie le mouvement industriel et cherchait-il à s’entourer des collaborateurs voulus. Le 4 septembre, il écrit à M. D. (2) (l’industriel avec qui il pensait constituer d’importants ateliers à la colonie) :
- « Si vous partagez mon avis, nous tâcherons de grou-« per toutes les capacités en état de donner une vérita-« ble impulsion d’ensemble aux arts mécaniques. » Convaincu qu’il finirait par recevoir de Considérant ou autres les informations qu’il avait demandées, il continue : « Nous serons fixés à l’avance sur les pre-
- (D Lire le De,voir depuis le mois de mars 1891, tome 15, page 132.
- (2) Ghap. XXVIII, p. 131, 133, Le Devoir, mars 1900 — chap. XXX, p. 268, Le Devoir, mai 1900— oh. XXXVI, p. 9, Le Devoir janvier 1901.
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- « mières fabrications à installer ; car nous ne devons « aller faire là-bas que des choses utiles à notre colonie « et dont la vente puisse s’organisera l’extérieur. Les « instruments aratoires et machines agricoles, les mou-« lins à vent, etc;, tout ce qui a rapport à la bâtisse « devra être examiné par nous... »
- Cependant, les informations attendues n’arrivant pas, Godin essaie d’en rappeler l’urgence à Considérant par une voie nouvelle : Un comptable, M. Simonin, avait été chargé à New-York, par Considérant même, du soin _ de la souscription américaine, laquelle, le lecteur le sait, — ne put s’organiser (1).
- S’adressant à cet agent, le 10 septembre 1855, Godin, après quelques mots sur les opérations financières qui avaient motivé la création de l’Agence de New-York, continue, abordant les choses urgentes :
- « Nous avons à organiser à la colonie la partie indus-« trielle; et les renseignements nous manquent encore « sur des questions faites depuis longtemps à nos amis,
- « à Réunion.
- « Nous sommes donc obligés de compléter nos cadres « d’après nos seuls aperçus. Nul doute que nous ayons « à diriger vers la colonie des professionnels aptes aux « travaux de défrichement, agriculture, construction « d’habitation, fabrication d’instruments aratoires, con-« fection de vêtements, chaussures, alimentation, ameu-« blement, etc., etc. ; et que nous ayons à pourvoir à „ « des approvisionnements pour tous ces travaux.. . »
- Suit un état de ces approvisionnements allant des fontes de moulage, charbons, etc., jusqu’à des objets de mercerie (mais cette partie du copie de lettres est presque'illisible). Godin reprend :
- (1) Ghap. XXX, p, 263, Le Devoir, mai 1900.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES 13l
- « Quelques-uns de nos colons se plaignent de l’épui-« sement de certaines choses qu’ils ont emportées d’Eu-« rope et dont ils ne peuvent se réapprovisionner. Je « crains fort que la direction de Réunion soit trop « absorbée dans la partie active de l’oeuvre pour son-« ger à ces détails. C’est pourquoi il y a lieu de voir si « nous ne pourrions y suppléer. » <
- Godin poursuit en priant Simonin d’examiner s’il ne pourrait lui-même faire les dits approvisionnements à New-York.
- Il le renseigne ensuite sur l’industrie qu’il exploite, lui Godin, en France et en Belgique. Il parle de demandes de produits qui lui sont venues de New-York et des sécurités dont il faut s’entourer pour traiter des affaires dans ces conditions. Il demande à Simonin des renseignements sur la prise de brevets d’invention aux Etats-Unis et, à ce propos, dit que « pénétré depuis longue temps de la nécessité et des avantages d’une bonne « machine à faire les briques, il a étudié le sujet et « cherché si, à l’Exposition, il ne trouverait pas la dite « machine. N’ayant rien vu qui fut vraiment la solu-« tion du problème, il a conçu lui-même un instrument « qu’il pense réaliser prochainement et à propos duquel « un brevet pourrait être à prendre auxtEtats-Unis... »
- Cette fois, Godin obtint réponse ; nous allons le voir au cours de ce chapitre. Auparavant, disons que trois jours après avoir écrit à M. Simonin, il s’adresse de nouveau, le 13, à Considérant, puis lui écrivit encore le 19 du même mois, (Septembre 1855) rappelant au chef de l’entreprise que la Gérance est sans aucune nouvelle de lui depuis de longs mois ; et lui exprimant la crainte de le voir s’absorber dans les soins quotidiens de Réunion, au point qu’il en oublie de faire tout le possible pour permettre à la Société de colonisation d’opérer sur
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- ces larges bases sans lesquelles elle manquera son but, et dont l’urgence a été démontrée par Considérant lui-même.
- Il exprime ensuite au fondateur de l’œuvre l’intérêt qu’il y aurait à reproduire dans le Bulletin de la Société les appréciations que des journaux américains pourraient faire de l’entreprise du Texas; puis, examinant les faits courants de la vie à Réunion, il rappelle combien, depuis le premier jour, il a été préoccupé d’introduire dans la colonie un mode de‘constructions économiques ; il dit ses efforts et travaux concernant la construction d’une machine à briques; enfin, il expose un système nouveau de constructions en béton, système dont il a envoyé à Considérant une brochure explicative, le sujet lui paraissant mériter la plus grande attention.
- Il continue : « Les matériaux employés sont les cen-« dres, les scories et résidus de toutes sortes provenant « de foyers où l’on brûle le charbon de terre ; on mêle,
- « à ces matériaux, du gravier et de la chaux.
- « Ce procédé ne peut être usité que dans un pays « d’industrie ; mais voici un béton économique dont « vous pouvez immédiatement faire usage à Réunion.
- « Il s’agit de mélanger :
- « 7 parties de sable de gravier;
- « 3 parties d’argile desséchée et mise en poudre grossière ;
- « 1 à 2 parties de chaux suivant la qualité de celle-ci.
- « Ces matières doivent être intimement mélangées « dans un malaxeur à mortier, mû par un cheval ; il « faut y ajouter la quantité d’eau nécessaire pour que « la compression puisse s’opérer avec consistance, entre « des planches.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- « Dès la réception de cette lettre, vous pouvez donc « remplacer par ce béton les planches dans la cons-« truction des maisons. Voici comment vous pouvez « opérer... d
- Suivent des détails techniques, puis Godin conclut : « Vous aurez ainsi des maisons plus solides, mieux fer-« mées et à l’abri de l’incendie. Les moins capables de « nos colons seraient aptes à ce genre de maçonnerie, « puisque toute la science consiste à faire du mortier » ou béton.
- « Plus de pierres à tailler. Plus de briques à mouler... « L’architecture est réduite à sa plus simple expres-« sion ; les cintres, les voûtes .. tout se moule sur « place.
- « Prochainement, je me livrerai à des essais en vue « d’arriver à cuire économiquement l’argile pour la « faire entrer dans ledit béton. Je voudrais arriver à la « faire cuire telle qu’on la tire à la bêche par un pro-« cédé analogue â celui employé pour la chaux. On la « pilerait ensuite grossièrement en la faisant passer « dans des cylindres. La brique pilée est un des meil-« leurs éléments de béton, et si on ne l’y emploie pas « en grand, c’est qu’il a été trop coûteux jusqu’ici de « faire de la brique pour la piler ensuite, afin de la « mélanger au béton. Il n’en serait plus de même si l’on « cuisait économiquement l’argile brute.
- « Quand ma lettre vous arrivera, la saison ne sera pas « favorable aux essais de béton ; car celui-ci perd de sa « solidité s’il subit l’influence de la gelée , avant d’être « arrivé à un certain état de dessication.
- « Néanmoins, prenez au sérieux mes indications et « faites quelques petits essais. Je vous tiendrai au cou-« rant de ce que je pourrai moi-même apprendre de « nouveau sur ce sujet...
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- « A vous de tout cœur et dévouement.
- « Godin. »
- En vain Godin, par la multiplicité des objets de première nécessité qu’il traitait dans ses lettres à Considérant, espérait amener celui-ci ou à répondre lui-même ou à charger quelque autre de ce soin ; rien ne pouvait venir de cette part, nous le savons (1). En octobre de la présente année, Considérant va recouvrer quelques forces, mais il en profitera pour se livrer à des recherches et efforts qui ranimeront ses espérances en en déplaçant la base de réalisation, ainsi que nous le verrons en temps voulu.
- Enfin, la nouvelle des graves modifications intervenues à Réunion parvient à la connaissance de la gérance à Paris et celle-ci en informe Godin. Celui-ci se rend à Paris. La situation est examinée sous ses nouveaux aspects.
- Pas un mot ne pouvant être obtenu de Considérant, la délégation d’un des gérants au Texas parut dès lors indispensable et comme on espérait encore que la vie industrielle et commerciale pourrait être organisée sur le domaine colonial, ce fut par Godin même que la Gérance pensa, un moment, se faire représenter. Mais les choses , nous le verrons , prirent une tournure absolument contraire à ces vues.
- En attendant, suivons les faits. Nous sommes en octobre 1855.
- Un des premiers points dont s’occupa la Gérance fut de faire venir à Réunion un nouvel agent. Elle demanda à M. Simonin, le représentant de la Société à New-York, de se transporter à la colonie; et lui envoya le programme des fonctions qu’elle proposait à son acceptation.
- (1) Chap. XXXYI, Le Devoir, janvier 1901.
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- Le lecteur mesurera ce que le mutisme de Considérant envers la Gérance ajoutait aux embarras de la situation déjà si grave !
- A cette même époque, Simonin, en possession de la lettre que Godin lui avait écrite le 10 septembre précédent touchant les questions d’approvisionnement, brevets, etc., s’empressait d’y répondre et le faisait à la satisfaction de Godin.
- Le l''r novembre, notre héros écrit de nouveau à Simonin ; il commence par viser la lettre et le programme des fonctions que lui et ses collègues ont adressé au dit Simonin , puis il résume la marche générale de l’entreprise de colonisation au Texas et arrivant à l’acte constitutif de la Société des propriétaires de Réunion, il dit :
- « Réunion ne peut être le centre des terres sur les-« quelles la Société de colonisation doit opérer. Je crois, « néanmoins, qu’il est d’une grande prudence de se « ménager dans les environs quelques points bien choi-« sis sur lesquels on puisse fonder quelques villages...
- « Si de telles choses étaient faites, les actionnaires de « la Société de colonisation ne pourraient se considérer « comme dépouillés de toutes garanties par la cession « totale du domaine de Réunion. Ils pourraient même y « voir une chose utile, puisque la concentration des « forces productives des premiers colons s’offrirait à « eux comme un moyen pour la Société de mettre en « valeur les autres terres qui lui resteraient...
- « Mais nous n’avons même pas la satisfaction de pouce voir dire à nos actionnaires que des choses semblables « seront faites ; l’oubli complet de la part de notre Agent « exécutif de nous dire même ce qu’il a fait, ne nous « permet pas de prévoir ce qu’il fera.
- « Ces raisons et celles que mes collègues et moi vous « avons déjà exposées, vous permettent de comprendre
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- LE DEVOIR
- « que nous puissions trouver nécessaire que l’un de « nous se transporte sur le théâtre de nos opérations « au Texas. J’ai à vous dire pourquoi c’est moi qui me « propose pour cela :
- « Si je ne consultais que mes intérêts personnels, je « dirais que ma présence en Europe est plus nécessaire « qu’en Amérique. Mais à notre entreprise de colonisa-« tion, se rattachent des noms aimés, un passé consi-* dérable d’idées, d’aspirations et d’espérances. Un « avortement de cette entreprise ne paraîtrait rien « moins qu’une abdication de notre mission sociale...
- « Du succès, au contraire, peut jaillir la rédemption « du monde par l’inauguration d’une Société modèle...
- « Tout doit céder devant un intérêt si grand, et celui « qui se sent une somme de forces pouvant être vérita-« blement utiles à l’oeuvre serait coupable s’il ne lui « donnait son concours...
- « Dans quelle mesure les données primitives sont-elles « encore possible? C’est ce que j’ignore, mais à n’en « pas douter, elles peuvent, sous le coup d’une direc-« tion trop apathique, disparaître complètement...
- « Chez les hommes qui ont consacré toute leur vie à « l’étude, chez les savants, enfin, les connaissances hu-« maines sont en un tel état de synthèse qu’elles ne « peuvent se mettre aux prises avec les faits vulgaires « de la production et du commerce. Ceci, je ne l’ai pas « toujours cru, mais j’ai appris à le reconnaître.
- « Ma place est donc marquée dans l’organisation de « nos débuts en colonisation ; car, bien que la Société « générale se soit débarrassée de la responsabilité di-« recte de l’administration de Réunion, il n’est pas « moins vrai que l’avenir de la Société de colonisation « repose sur le succès ou l’insuccès de cette première « association provoquée par nous.
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- « Nous devons veiller activement à son succès et à « son développement ; il faut que l’agriculture y flo-« risse ; que des habitations agréables et commodes s’y « élèvent ; que les industries s’y organisent sur une « base telle qu’elles donnent la plus grande somme de « productions possible. Et tout cela, sans sortir des « limites de la stricte économie qui nous est imposée « par l’état de nos ressources disponibles.
- « Il faut veiller aussi à ce que toutes choses se fassent « dans la juste mesure des besoins de la colonie; et « pour éviter les écarts, il faut de l’ordre, une compta-« bilité permettant de voir clair dans toutes les branches « de la production et de la consommation.
- « Je puis, pour ma part, aider puissamment à la « marche de toutes ces choses et si j’avais la satisfaction « de trouver en vous l’homme capable de bien remplir « la fonction que nous vous avons offerte, je considère-« rais cela comme un bonheur pour notre entreprise...
- « Je m’occupe donc à organiser ici mes propres affai-« res de façon à ce qu’elles marchent sans moi, et que « je puisse ensuite me rendre au Texas... »
- Godin termine en réitérant son désir de voir Simonin accepter la fonction offerte par la Gérance. Cette acceptation eut lieu, en effet. Simonin occupa pendant un temps à Réunion le poste de chef comptable. Mais le désaccord se mit entre lui et Considérant, et Simonin dut quitter la Société.
- Vve J.-B.-A. Godin, née Moret.
- (A suivre).
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- LE DEVOIR
- Particularités et Généralités Coopératives
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- BELGIQUE
- La Belgique a ceci de commun avec tous les autres pays, la Grande-Bretagne exceptée, qu’il n’y existe pas d’organisation chargée de recueillir les renseignements qui permettraient d’établir une statistique complète et détaillée des différentes branches du mouvement coopératif ; hormis, toutefois, les associations coopératives d’intérêt agricole, dont les statistiques, actuellement dressées, après enquête, par le ministère de l’agriculture, ont en quelque sorte un caractère officiel.
- C’est ainsi que des chiffres précis permettent de constater le développement vraiment extraordinaire de cette branche de la coopération. Dans l’espace d’un an, en effet, de 1897 à 1898, le nombre des laiteries coopératives (vente du lait, fabrication et vente* du beurre et des fromages) est passé de 167 à 237, et celui de leurs membres de 17.022 à 24.519.
- M. Alfred Micha, rapporteur pour la Belgique au Congrès de l’alliance coopérative, évalue à plus d’un millier le nombre des associations coopératives de tout genre fonctionnant dans ce pays.
- Depuis la mise en vigueur de la loi de 1873, qui leur a donné la personnalité civile, jusqu’au 31 janvier 1901, 1.824 sociétés ont été enregistrées. Mais il faut tenir compte de celles qui ont disparu.
- Contrairement à ce qui existe en Allemagne, en Autriche et dans d’autres pays où, comme en Belgique, l’influence gouvernementale s’exerce en faveur des ins-
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- PARTICULARITÉS ET GÉNÉRALITÉS COOPÉRATIVES 139
- titutions agricoles et même de crédit, que les lois favorisent d’ailleurs plus ou moins, ce sont les sociétés de consommation qui restent de beaucoup les plus nombreuses.
- Elles se rencontrent surtout dans les grandes villes et les centres industriels.
- La plupart d’entre elles et les plus importantes sont des créations du parti socialiste. Il suffit de citer le Vooruit, de Gand, fondé en 1880, et qui est un modèle d’organisation ; la Maison du Peuple, comptant 17.000 membres, qui s’est installée, il y a deux ans, en plein centre de la capitale, dans un immeuble qui lui a coûté 1.100.000 francs ; le Progrès de Jolimont, la Populaire de Liège, etc.
- La supériorité numérique et la vitalité de la coopération socialiste s’explique par le milieu où elle est répandue, le socialisme englobant la majorité de la population ouvrière.
- Elle s’explique aussi, pour ainsi dire, inversement par la résistance que rencontre l’organisation de la coopération catholique ou neutre dans les milieux libéraux et conservateurs où s’exerce l’influence sociale de la petite bourgeoisie et du petit commerce.
- Par contre, la presque totalité des coopératives rurales, dont nous avons signalé les rapides progrès, émanent de ligues agricoles organisées par le parti catholique, et sont dirigées par des prêtres et des seigneurs de village.
- Les caisses Raffeisen, notamment, au nombre de 199, ont un caractère strictement confessionnel.
- Ne peuvent en faire partie, est-il dit formellement dans les statuts de toutes ces institutions de crédit, que les personnes qui reconnaissent la religion catholique et y conforment leur conduite.
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- LE DEVOIR
- Cette subordination d’un service économique à des fins d’ordre confessionnel n’est pas particulière à la Belgique, et, précisément à propos de l’exclusivisme de certaines caisses du type Raffeisen en France et surtout en Italie, une personnalité bien connue dans le monde de l’Economie sociale pratique, M. Eugène Rostand, peu suspect cependant de sentiments hostiles à la religion, a protesté contre cette « déviation confessionnelle » et contre cette « dénaturation de l’idée coopérative », en signalant « les inconvénients qui en résultent pour la paix civile, pour l’union sociale, pour une pratique saine de la coopération, pour l’esprit religieux lui-même. »
- Avec une légère variante, l’application de ces paroles à la coopération subordonnée aux fins politiques du socialisme ne paraitrait pas dépourvue d’à propos aux yeux des tenants de la coopération pure et simple.
- En tout cas, il n’est pas niable que, si la coopération n’est que l’instrument d’une organisation étrangère, l’action de ses membres est presque toujours limitée dans la surveillance et la conduite de l'entreprise.
- Or, les bases sur lesquelles elle repose, sont la dépense personnelle, l’administration personnelle, la responsabilité personnelle.
- Dans une mesure plus ou moins large, suivant les milieux, tous les types de la coopération de consommation sont pratiqués par les deux partis antagonistes. Le plus répandu est la boulangerie coopérative, c’est l’entreprise la plus aisée à fonder et celle qui donne relativement les plus gros bénéfices. C’est par la boulangerie que débuta le Vooruit.
- On compte, en outre, dans les principales villes de Belgique, Bruxelles, Gand, Liège, Anvers, Charleroi un certain nombre de fourneaux économiques.
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- PARTICULARITÉS ET GENERALITES COOPERATIVES 141
- Mais le type belge par excellence c’est la Pharmacie populaire, issue du mouvement mutuelliste et qui constitue pour les mutualités de tous les partis une mine de ressources précieuses.
- La première fut fondée le les janvier 3882 à Bruxelles. Cinq ans après , la Société coopérative des pharmacies populaires de Bruxelles comprenant une centaine de sociétés adhérentes avec un total de 13,000 membres environ, desservies par 9 officines, plus un magasin central, avait réalisé un bénéfice dépassant 875,000 fr.
- Dans le duel engagé entre la coopération catholique et la coopération socialiste, il y a parfois des corps à corps. ^
- Le catholique Volkbelang se dresse dans la même ville que le Vooruit et la concurrence que se font ces deux institutions n’est pas sans profit pour leurs adhérents , à preuve la caisse gratuite de retraites instituée par le Vooruit, pour contrebalancer l’influence de son rival, qui avait donné à ses membres les mêmes avantages que la grande coopérative socialiste.
- De son côté, le socialisme pousse une pointe hardie dans le domaine de prédilection de son rival.
- Un rapport complémentaire de M. Zeo, délégué des coopératives socialistes au Congrès de l’Alliance, expose que la population rurale, la plus inféodée au cléricalisme et à ses idées conservatrices, a pris contact avec le parti ouvrier sur le terrain de la coopération. M. Zeo signale notamment un arrondissement où 43 °/o de la population se fournit dans une coopérative socialiste. Dans d’autres arrondissements, la proportion serait de 23, 17, 14 °/0, etc. de la population.
- M. Vanderwelde, dans les Coopérateurs belges, du 1er février 1901, énumère quelques-unes des coopératives rurales organisées par le parti socialiste, qui ont déjà fait largement leur trouée.
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- Entre les deux courants, politiquement et religieusement hostiles qui se disputent la clientèle coopérative belge, la marge laissée à la coopération neutre se fait de plus en plus étroite, et encore ne la trouve-t-on que sur le sol ingrat du conservatisme économique.
- M. Micha, qui est le secrétaire de la Fédération des Banques populaires du type Schulze (22 banques affiliées, comptant 14.379 sociétaires au 30 juin 1899) reconnaît que depuis trente-six ans qu’elles ont été introduites en Belgique, ces institutions, tout en rendant de réels services, ne se multiplient point autant qu’on l’eût désiré.
- De même la Société fédérale de Belgique (Bruxelles), Union pour les approvisionnements en commun, également organisée en dehors de toute préoccupation politique ou religieuse, ne semble pas avoir tiré de sa neutralité le bénéfice qu’une semblable institution devrait logiquement recueillir : les magasins de gros anglais et écossais nous donnent un magnifique exemple de cette concordance de la logique avec les faits.
- Nous touchons ici au point faible de la coopération belge qui est l’absence d’un lien fédéral organique puissant.
- Après bien des tâtonnements, pour ne pas dire des hésitations, après l’avortement, constaté sans un trop grand déplaisir, d’un essai de Fédération susceptible d’englober l'ensemble du mouvement coopératif, le parti ouvrier a réussi dernièrement à constituer, en vue des achats en commun, une Fédération où ne sont admises que les coopératives socialistes.
- D’après M. Micha, beaucoup de sociétés, parmi les sociétés affiliées, auraient montré tout d’abord assez peu d’empressement à profiter des avantages d’un tel organisme. C’est ainsi que sur 123 sociétés de consomma-
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- tion faisant partie de la Fédération, 43 seulement étaient clientes et lui avaient acheté pour 34,148 fr. 98 de marchandises, durant les six premiers mois de vente, c’est-à-dire du 1er août 1899 au 31 janvier 1900.
- Antérieurement, la Fédération n’avait fonctionné que comme organe consultatif. Il convient de dire que sa constitution n’est devenue définitive qu’à la fin de décembre 1900, et que ses opérations ont commencé le 1er janvier 1901 avec un capital minimum souscrit de 25.000 francs, et 189 sociétés adhérentes, dont 23 de production.
- Quel contraste, quelle disproportion entre ce frêle organisme et les puissantes et complexes coopératives qu’il englobe !
- Sauf en Belgique, partout où coexistent le socialisme et la coopération, tous les plans de combinaison entre ces deux éléments ont été repoussés jusqu’à ces derniers temps, ici, par l’un, là, par l’autre.
- Au congrès de 1899, la coopération anglaise a nettement refusé de s’engager, si peu que ce fût, sur le terrain politique le moins compromettant.
- L’intransigeance non moins absolue de la Social — démocratie allemande, après une lutte ardente contre la coopération, se confine dans cette déclaration que la solution de la question sociale à l’aide des sociétés coopératives est impossible.
- En Suède, dans le dernier congrès où fut décidée la création d’un magasin de gros, une proposition de n’admettre dans la fédération que des Sociétés appartenant au parti social — démocrate a été repoussée, parce qu’on veut conserver à la nouvelle organisation son caractère de neutralité.
- Les socialistes autrichiens qui ne voulaient pas au-
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- trefois entendre parler de Sociétés coopératives de consommation, tournent aujourd’hui des regards plus bienveillants vers ces institutions, et si le congrès général de Prague, il y a quatre ou cinq ans, s’est prononcé contre la fusion proposée par un certain nombre de groupements socialistes, c’est autant dans l’intérêt des Sociétés coopératives dont on pourrait causer la ruine en prélevant une partie des dividendes pour soutenir les grèves, que pour éviter de détourner, par ces mécomptes, les ouvriers du parti démocrate.
- Un mouvement se dessine en Suisse qui porte les socialistes de ce pays à donner le pas aux problèmes pratiques sur la théorie. M. Groshwind, le fondateur de la coopérative de Birsech , en est l’initiateur.
- En Italie, l’élément socialiste se livré à des tentatives de pénétration analogues à celles dont nous sommes les témoins en France.
- On sait que dans ce dernier pays, les diverses fractions du socialisme ont successivement adhéré à la coopération, si bien que le dernier congrès général de ce parti a préconisé l’emploi de cette organisation naguère considérée comme la plus odieuse des machinations bourgeoises.
- Les socialistes belges, eux, ont dès le début réalisé pleinement l’accord repoussé ailleurs par les uns, recherché par les autres.
- La coopération a toujours été considérée par eux comme un instrument, un moyen d’organisation et de propagande.
- Tout en fournissant au parti socialiste les ressources qu’il attendrait vainement de cotisations reçues, én dépit de la modicité du taux, la coopération procure aux ouvriers des avantages immédiats qui leur rendent légère l’attente de réalisations ultérieures plus com-
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- plètes ; elle les attire par des intérêts palpables, les groupe, fait leur éducation administrative, prépare les plus capables à siéger dans les corps délibérants d’où sortira la rénovation sociale.
- Mais le socialisme se réservant la compétence nécessaire à cette grande oeuvre finale, a limité jusqu’à ces derniers temps l’action coopérative à son travail de groupement, d’éducation économique et administrative, et l’a maintenue dans l’unique fonction distributive et surtout dans son rôle de pourvoyeuse de ressources.
- De la plus grande partie de ces ressources (pour mettre hors compte la part consacrée aux fins purement politiques), elle fait un bel et bon usage.
- Parmi les avantages que la coopération belge ofifre à ses adhérents, nous n’aurons garde, en effet, d’omettre les divers organes d’assurance et de prévoyance (secours en cas de chômage, retraites pour la vieillesse) qui font de chaque groupement coopératif une véritable famille, un embryon de Société générale définitive.
- Pour jouir des avantages d’une Société qui dispose souvent de capitaux énormes, il suffit de se faire inscrire sans avoir un droit d’entrée à payer. Les parts de sociétaires sont de 10 francs en moyenne.
- Le personnel des grandes coopératives jouit d’un salaire au-dessus du maximum payé par l’industrie privée ; la journée de huit heures est pratiquée dans toutes les coopératives socialistes et le personnel a une part dans les bénéfices.
- On comprend dès lors l’expansion considérable de ce mouvement, qui doit sa plus énergique impulsion à César de Paepe, mort trop tôt, à Anseele, le fondateur et l’organisateur du Wooruit, à Louis Bertrand, le promoteur de la Fédération socialiste, directeur des Coopè-rateurs belges, cette vaillante feuille, aujourd’hui dans
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- sa douzième année, qui contribue avec VAvenir Social, dont Zéo rédige le bulletin Coopératif, à la propagande des principes coopérateurs et socialistes.
- Aujourd’hui, une orientation nouvelle semble se dessiner pour la coopération socialiste belge. Elle ne se contente plus de servir de débouché aux peu nombreuses sociétés de production que possède la Belgique, elle a la légitime ambition de produire, à son tour, et déjà les plus brillantes perspectives s’ouvrent devant elle. Avec quel enthousiasme les coopérateurs socialistes français n’ont-ils pas applaudi, dans leur congrès, ces paroles enflammées du coopérateur belge Léonard : « Nous avons des boulangeries, des meuneries, des confections de vêtements; nous aurons bientôt des tissages, et peut-être bientôt des charbonnages. La force croissante des coopératives de consommation nous permet de fonder des ateliers coopératifs et communistes, qui sont la propriété de la classe ouvrière.
- « Ainsi à chaque coopérative qui se crée, à chaque succès nouveau de la coopération, il y a une expropriation partielle de la classe capitaliste ; un nouvel exemple surgit des facultés d’administration du prolétariat et ainsi se prépare, par la restriction du domaine capitaliste, par l’extension de celui de la classe ouvrière, l’expropriation totale du capitalisme, la transformation totale de la Société. »
- Le congrès ouvrier français de 1876, le dernier qui ait montré des tendances coopératistes, avait proclamé ce principe : « L’émancipation des travailleurs ne se fera que par l’association coopérative libre. » Est-ce trop s’avancer que de dire que le parti socialiste belge ambitionne de réaliser ce programme et que le parti socialiste français, né de la répudiation de cette formule, brûle aujourd’hui du désir de l’imiter ?
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- Seraient-ils déjà si prochains les temps, où suivant la parole du conciliant apôtre de la coopération, M. de Boyve, « on ne se demandera plus si la coopération est un but ou un moyen — parce que Tétât social sera si bien transformé que nous reconnaîtrons que c’était l’idéal social que nous rêvions tous ? »
- GRANDE-BRETAGNE
- Nous terminons notre voyage en zigzag à travers le monde coopératif par le pays qui fut le berceau de la Coopération et qui nous la montre aujourd’hui dans son parfait épanouissement.
- Nous voici loin déjà de la grêle complexité ou de l’inorganique simplicité des pays neufs, du réseau un peu embrouillé des coopératives hollandaises ou danoises, et des plus ou moins lentes formations, presque toujours contrariées par des courants contraires, de -la plupart des autres régions.
- Si la Belgique est la terre classique de la coopération socialiste, ou plus exactement du socialisme coopérateur, l’Angleterre est la terre classique de la coopération sans épithète. To be or not to be.
- Ici surtout la coopération est elle-même, vit sa vie, se meurt de son propre mouvement. Elle n’est l’instrument d’aucune doctrine politique ou religieuse et ne subit aucune direction extérieure.
- C'est donc en Angleterre qu’on peut saisir sur le vif le fonctionnement de ce système d’organisation économique, qui, suivant les expressions de M. Ch. Gide, « se suffît à lui-même pour le présent et pour l’avenir», et qui est définitif, « en ce sens qu’il contient en lui le principe de tout le développement social à venir, comme la graine contient le fruit. »
- Le mécanisme en est simple et se retrouve dans ses
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- rouages essentiels d’un bout à l’autre cle l’échelle coopérative, qu’il s’agisse de la petite société réunissant tout juste le nombre légal des adhérents, soit sept, ou de la plus grande coopérative de l’Angleterre et du monde, celle de Leeds, qui célébrait il y a quatre ans son 50e anniversaire avec 38.000 membres, 28 millions d’affaires et plus de 4 millions de profits annuels, ou du gigantesque magasin de gros, qui est aux Sociétés ce que la simple coopérative est aux individus, administré en vertu des mêmes principes et, pour ainsi dire, dans les mêmes formes.
- C’est à la grande simplicité de ce mécanisme où tout est si bien réglé et défini en vue de la plus grande économie possible de ressorts, que la Coopération anglaise doit les merveilleux résultats auxquels elle est parvenue.
- Il faut dire aussi que des conditions particulières au pays où elle a pris naissance ont considérablement facilité ses progrès.
- Sans parler des particularités qui tiennent au caractère national, il suffira de rappeler ce fait, signalé par M. Vansittart Neale, que la plupart des industries anglaises paient leurs ouvriers le samedi de chaque semaine. Une des conditions les plus favorables à l’établissement des magasins coopératifs se trouve ainsi réalisée. 11 suffit que l’ouvrier ait huit jours de vivres devant lui pour qu’il puisse a heter au comptant. Or, le comptant est la condition sine quâ non de la coopération.
- Faut-il ajouter que la législation n’entrave en rien le droit d’association et que les Sociétés ont le droit d’acquérir et de posséder, tout comme les individus.
- Un très bref rapport de M. J.-C. Gray, secrétaire général do l’Union coopérative de Grande-Bretagne, expose en quelques chiffres précis au Congrès de l’Alliance
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- les résultats obtenus par les différentes branches de la coopération dans ce pays : consommation, production, agriculture, banques, assurances, habitations, et éducation coopérative.
- Le rapport de M. S. T. Brodrick, secrétaire de la Wholesale anglaise, sur l’utilité pratique des diverses Sociétés coopératives de vente en gros dans l’organisation de la coopération, contient d’intéressants détails sur la marche des magasins de gros, depuis leur naissance jusqu’à ce jour, et sur leur mode de fonctionnement.
- L’histoire montre qu’à la suite du développement de la coopération de distribution, obtenue par l’adoption du système dit de Rochdale, répartition au prorata des achats, les détaillants des localités où prospéraient les coopératives s’alarmèrent et invitèrent leurs fournisseurs à ne plus vendre aux Sociétés coopératives de distribution. Ce qui eut lieu sur bien des points.
- Les coopérateurs comprirent alors la nécessité d’une action prompte et décisive et, au Congrès d’Oldham, en 1862, ils décidèrent la fondation d’une Association fédérative, ou Société de vente en gros (Wholesale) sur les bases suivantes :
- « Il sera installé un bureau à Liverpool ou à Manchester. Les Sociétés coopératives pourront seules en devenir actionnaires. Les affaires se feront au comptant. Le capital sera fourni par les Sociétés en proportion du nombre des sociétaires. Les marchandises seront achetées à terme et envoyées à prix coûtant ; une petite commission sera perçue pour payer les frais de bureau, etc. Chaque Société paiera ses frais de transport. »
- La Société enregistrée en 1863 commença ses opérations en 1864.
- Les exercices des années 1865 et 1899 présentent les différences suivantes :
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- Marchandises expé- Année 1865. Année 1899.
- diées............ 3.018.850 fr. 355 309.375 fr.
- Capital ( parts et emprunts, dépôts, fonds de réserves,
- etc. )........... 179.550 fr. 70.737.525 fr.
- Nombre des Sociétés possédant des actions............. 76 1.079
- Nombre des sociétaires appartenant aux sociétés actionnaires................. 24.005 1.179.609
- La Société « Wholesale » écossaise, fondée en 1868 présente le développement suivant :
- Année 1868. Année 1899:
- Capital.............. 129.350 fr. 36.441.125 fr.
- Ventes............ 2.027.350 fr. 125.354.725 fr.
- Bénéfices......... 22.600 fr. 5-339.925 fr.
- Les sociétés de vente en gros commencèrent par fournir les objets de première nécessité : aliments, épicerie. En peu db temps, elles y ajoutèrent les vêtements, les chaussures, les draperies, les meubles, etc.
- Leurs affaires, comme on vient de le voir, augmentèrent rapidement. Elles eurent des représentants dans divers pays : France, Amérique, Danemark, Suède, Canada, Australie , etc.
- A partir de 1873, elles commencèrent à s’occuper de la production , et construisirent ou achetèrent des manufactures, dont les produits divers s’élèvent, pour la branche anglaise, pour l’année 1899, à 55,680,000 fr. pour lesquels il a été payé aux ouvriers un salaire de 8,250,000 fr.
- La même année 1899, la production écossaire a at-
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- teint 27,429,000 fr. et le salaire ouvrier, payé pour cette production , s’est élevé à 3,900,000 fr.
- La prospérité de cette Wholesale ne se dément pas. Son dernier rapport semestriel nous permet de compléter à ce sujet les indications fournies par M. Brodrick à l’Alliance internationale.
- Ce rapport est le plus brillant que la Société de gros écossaise ait encore publié. Les ventes du premier exercice semestriel de 1900 ont dépassé le chiffre de 187,500,000 fr. dépassant de 14 1/2 p. % celui de l’année précédente.
- C’est avec un mouvement de fierté qu’il ne cherchait point à dissimuler, que le président de cette vaste organisation , M. Maxwell, a constaté, devant l’assemblée générale du 25 août dernier, que le bénéfice net du semestre dépassait trois millions et demi de francs , et qu’il est d’un capital (actions, dépôts et réserve combinés^, de 39 millions.
- La Wholesale anglaise, après avoir réussi en diverses industries, essaya, en 1896, d’aborder l’agriculture.
- Elle a acquis 296 hectares, dont 23 sont employés en culture des fruits. Elle a, de plus, fait construire une série de serres pour la culture des tomates et, en l’année 1899, la production de ce genre s’est élevé à 35 tonnes.
- De ce qui précède, M. Brodrick tire cette conclusion que les Sociétés de vente en gros offrent un exemple unique dans le monde, d’une entreprise réalisée par la classe ouvrière. Leurs capitaux se sont accumulés et accrus sans aucune intervention individuelle et consciente; elles offrent une démonstrafion frappante du pouvoir gigantesque que possède une sage union des forces isolées.
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- La coopération anglaise s’impose par sa masse, sa durée, ses résultats.
- Depuis le 21 décembre 1844, où quelques pauvres tisserands, déchets humains des cruelles luttes économiques , entreprirent la rénovation du monde social, en ouvrant dans un triste rez-de-chaussée de Toad lane (la ruelle des crapauds), à Rochdale, avec un capital de 700 francs amassé sou par sou, leur modeste magasin coopératif, la prospérité de ce mouvement n’a point subi d'arrêt. Sa poussée dans l’espace et le temps, la transformation des choses et des hommes qu’elle opère, est un objet d’étonnement et d’admiration.
- A chacun de ses congrès annuels, des chiffres toujours plus considérables marquent la constance de sa progression au triple point de vue du nombre des adhérents, du mouvement des affaires et des bénéfices réalisés. Aujourd’hui, le nombre des sociétés atteint 1500, et celui des membres approche des deux millions ; le capital en actions est de près d’un demi-milliard ; le montant des ventes dépasse le milliard d’une centaine de millions et le bénéfice se chiffre par 175 millions.
- Dans les colonnes de ces formidables bilans ne figurent que les résultats acquis : les coopératives disparues ne sont pas mentionnées. Ce qu’on voit est donc le produit de la plus parfaite sélection.
- Aussi, ne se trouve-t-on pas seulement en présence d'un merveilleux étalage de sociétés de plus en plus nombreuses, dont le capital, le chiffre d’affaires et les bénéfices grossissent d’année en année, tandis que les adhésions individuelles se multiplient de jour en jour, mais encore et surtout d’un organisme vivace, robuste , ayant fait ses preuves, d’un amalgame désormais pourvu de sa forme définitive.
- Le Magasin de gros est le cœur de la coopération
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- anglaise, dont le Comité central est le cerveau. Alimenté par le capital des sociétés coopératives, il les enrichit, à son tour, des marchandises qu’il acquiert sur tous les marchés du monde ou qu’il produit dans ses propres usines.
- Même lorsque les articles nécessaires à une société sont fabriquées par les soins de celle-ci, ou par des sociétés de production indépendantes qui conservent pour la plupart le droit de vendre directement au public, les matières premières sont fournies par les Magasins de gros.
- C’est ainsi que la coopération anglaise avec les bénéfices accumulés de ses stores, a pu créer plus que des Wholesales : l’industrie coopérative elle-même.
- Organisation de la vente au détail par les stores, de la vente en gros par les Wholesales, et enfin, de la production industrielle, tel est le triple objet dont la réalisation successive s’imposait à la coopération anglaise. Elle a victorieusement parcouru les deux premières étapes et s’est résolument engagée, entraînée d’ailleurs par la logique du système, dans la troisième.
- Cette révolution commerciale et industrielle accomplie , la substitution du mode coopératif au mode compétitif se trouvera opérée.
- Si l’on veut, dès à présent, comparer les mérites respectifs des deux systèmes, * en mettant en regard les deux organes similaires qui en sont la plus haute expression, le magasin de gros coopératif, d’une part, le magasin de gros compétitif, de l’autre, on verra de combien la première forme l’emporte sur la seconde. Ici, en effet, la clientèle est éparpillée, flottante, et ses besoins incertains ; là, la clientèle, unie par le lien coopératif, est sûre et ses besoins sont connus.
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- La connaissance des besoins permet au magasin de gros de prévoir la consommation probable de l’année suivante et de ne faire fabriquer, dans ses usines, que la quantité des produits dont la vente est à peu près certaine.
- La possibilité de cette organisation de l’ordre et de la prévoyance pour les commandes à faire exécuter dans les usines dépendantes du magasin de gros , repose sur la stabilité de la clientèle dans le store de détail. Cette stabilité se reflétera forcément dans le magasin de gros avec une augmentation proportionnelle sensiblement à la masse de sa clientèle, représentée par les stores de détail, et la même stabilité se retrouvera, au troisième degré, dans l’industrie coopérative, en tant que les usines en sont sous la direction industrielle et financière du magasin de gros.
- Supprimez l’autorité du magasin de gros sur l’industrie coopérative et vous avez du même coup supprimé la stabilité dans l’industrie même coopérative.
- Ce cycle d’évolution met en lumière trois vérités :
- La première, c’est que de l’absence de tout motif de spéculation dans le magasin de détail (store) naissent la stabilité et l’ordre dans la hiérarchie des organismes divers que parcourt l’objet fabriqué avant d’aboutir au consommateur.
- Il n’est pas moins évident, en second lieu, que le magasin de gros, doublement subordonné aux stores, qui sont à la fois ses seuls actionnaires et ses seuls clients, subit la direction de ceux-ci et forcément reproduit leur esprit, en assurant l’ordre et la stabilité. t
- Enfin, le magasin de gros reproduira le mêirie ordre et la même stabilité dans les usines qu’il dirige, puisque fournisseur des magasins de détail, ses seuls clients, il sait d’avance à peu de choses près leurs besoins proba-
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- blés et qu’il n’a pas d’intérêt à faire fabriquer des articles en plus grande quantité qu’il ne saurait en vendre.
- Ainsi Findustrie vraiment coopérative est réglée de façon à éviter à coup sûr toute surproduction de produit, qui, dans l’industrie compétitive trouve sa contrepartie dans l’anémie du travail.
- C’est, en un mot, le chômage évité à l’ouvrier qui travaille sous le contrôle coopératif, et ce n’est pas là un petit avantage de la méthode coopérative anglaise.
- En mettant ainsi leur industrie sous Faction du magasin de gros, le magasin de gros sous celle des stores de détail, les stores de détail sous l’action des besoins des clients actionnaires, clients exclusifs, les coopérateurs anglais ont donné l’exemple d’un esprit de suite admirable. Les résultats qu’ils ont obtenus sont là pour le montrer.
- Mais supposez qu’au lieu d’engrener fortement le triple organisme de leurs institutions, ils eussent laissé, sous prétexte de liberté, quelque élément étranger à l’oeuvre coopérative s’introduire dans le mécanisme, immédiatement le bon fonctionnement aurait cessé et les résultats des meilleurs efforts auraient été faussés.
- L’esprit coopératif pur n’est pas seulement l’adversaire de tout gain illicite, mais aussi de toute spéculation hasardeuse. Il doit être le boîtier qui préserve la montre de l’introduction dans ses rouages des corps étrangers, obstacles à son bon fonctionnement.
- C’est cet esprit qui nous manque le plus. Nous le montrons bien, quand nous faisons de grands efforts pour édifier des oeuvres de production sans lien avec la consommation , sans même une plus grande connaissance des besoins probables que n’en ont les autres œuvres de production compétitives. Elfes ont les mêmes chances de vivre que les œuvres concurrentes, soit;
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- mais elles seront soumises aux mêmes conditions de luttes pour la vie , aux mêmes aléas de chômage pour leurs ouvriers, aux mêmes sollicitations malsaines pour l’adultération des produits.
- La coopération, au contraire, établit l’harmonie entre la production et la consommation. Mais ce n’est pas uniquement à une question de mesure, de quantité, qu’elle borne son action, dont les résultats même sur ce terrain délimité sont incalculables. Les chances contraires qui menacent toute tentative, les aléas qui font à l’entreprise la plus habilement conduite un perpétuel cortège, tous les inconvénients de mévente ou de non-vente, contre lesquels on cherche à se prémunir par des majorations de prix ou des altérations de produits, tous ces risques n’existant plus pour le magasin de gros, la clientèle étant sûre, ses besoins connus, l’écoulement des produits garantis, le magasinde gros n’a plus qu’à s’occuper de la bonne qualité de la marchandise.
- Par ce moyen, la Coopération résout un problème qui n’est pas seulement d’ordre économique, mais aussi d’ordre moral.
- Et puisque toute question de morale aboutit à une question de responsabilité, qu’on nous permette pour terminer, de montrer l’excellence du système coopératif, à cet égard, par un exemple probant.
- On vient de voir que la coopération tend à faire cesser l’antagonisme d’intérêts entre le producteur et le consommateur en écartant toute cause de fraude ou de malfaçon, qu’introduit si facilement entre ces deux éléments de la richesse la tribu si nombreuse des intermédiaires irresponsables.
- S’imagine-t-on qu’une fermière du Danemark puisse être rendue responsable d’un œuf consommé au fond de l’Angleterre ?
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- Consommateur, parmi des millions de consommateurs, et producteur, parmi des milliers de producteurs, s’ignorent forcément, et le premier ne semble avoir aucun moyen d’agir sur le second, si la marchandise vendue, un œuf parmi des milliards d’œufs importés, ne présente pas les qualités de consommation requises. L’organisation coopérative vient combler cette énorme lacune faite d’ignorance et de distance, et établir d’une manière infaillible la responsabilité encourue.
- Voici comment procède l’association danoise des fermiers pour l’exportation d’œufs. Les œufs de chaque associé sont portés, au moins trois fois par semaine, aux gares les plus proches ; là, à l’aide d’un appareil des plus ingénieux, un agent de l’association examine les œufs pour s’assurer qu’ils sont frais et les classe d’après leur grosseur. Un timbre en caoutchouc imprime sur la coquille la marque spéciale de chaque producteur.
- Et maintenant, va, petit œuf !... La crémerie anglaise — il y en a une qui compte plus de 400 établissements à Londres — ayant intérêt à ne servir à sa clientèle que des œufs suffisamment frais, n’aura qu’à renvoyer la coquille marquée au numéro du producteur pour exercer son action jusqu’à la fermière qui n’a pas expédié à temps la marchandise produite par ses poules, en passant par l’employé préposé à sa réception.
- Cet exemple minuscule n’est pas déplacé à côté de la description du mécanisme grandiose, ingénieux et précis, par lequel le plus mince consommateur anglais sait faire exécuter sa volonté et défendre ses intérêts jusque dans les grandes organisations industrielles, dont il est l’aboutissant obligé.
- Dans un cas comme dans l’autre, il y a organisation de la responsabilité : c'est l’essence même de l’esprit coopératif. J. P.
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- Les Conseils de prud’hommes.
- Une indisposition du président du Conseil, ministre de l’intérieur, étant venue interrompre la discussion du projet de loi sur les associations, la Chambre a mis aussitôt à son ordre du jour la loi qui modifie l’institution des conseils de prud’hommes.
- La discussion a duré trois jours, les 11, 12 et 13 février. Elle n’a pas été passionnante. L’institution des conseils de prud’hommes n’a que des partisans. Il y avait sans doute des divergences ; mais elles ne portaient que sur le détail des modifications qu’il s’agissait d’y apporter en vue de lui donner l’extension que l’on réclame de tous côtés, et sur lesquelles tout le monde est d’accord, modifications que rendent indispensables les transformations sociales et l’évolution subie par l’esprit qui a présidé à l’organisation de ces conseils depuis le commencement du XIXe siècle.
- Lorsque l’institution des prud’hommes fut créée en 1806 par une loi spéciale à la ville de Lyon, le but que l’on se proposait était essentiellement d’assurer à l’industrie les avantages d’une juridiction ayant une compétence technique toute particulière.
- Le décret de 1809 posait en principe que dans la composition des conseils de prud’hommes, la majorité serait toujours réservée aux patrons qui auraient un représentant de plus que la classe ouvrière.
- La seconde République, par les lois des 27 mai et 6 juin 1848, fit disparaître ces inégalités en instituant dans les conseils un nombre égal de prud’hommes patrons et de prud’hommes ouvriers.
- La loi du 27 mai 1848 faisait élire les prud’hommes patrons par les électeurs ouvriers et réciproquement.
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE 159
- Même inversion pour l’élection des présidents ouvrier et patron.
- L’empire, par la loi du lerjuin 1853, supprima l’électorat du président qui fut nommé par le gouvernement. Le président et le vice-président pouvaient être pris hors du conseil.
- Il est vrai de dire, qu’en vertu de la même loi, la nomination des deux éléments qui composaient les conseils actuels était faite par leurs pairs.
- Sous la troisième République, la loi du 7 février 1880, rétablit l’élection pour les membres du conseil, du président et du vice-président.
- On peut dire aujourd’hui que les conseils de prud’hommes sont envisagés par tous comme la réalisation de ce principe que l’on doit être jugé par ses pairs, et l’idée de compétence primitive, de compétence tech-que est dominée par un désir d’égalité judiciaire.
- D’autres modifications ont été apportées à la législation des prud’hommes postérieurement à la loi de 1880. La dernière loi est du 11 décembre 1884. Ce sont les lois éparses de 1806 à 1884 que l’on a cherché à codifier dès 1892 par un projet qui a voyagé du Palais-Bourbon au Luxembourg, sans que les deux assemblées aient réussi à s'entendre.
- Est-il permis d’espérer que cette fois l’accord se réalisera ?
- Le Sénat s’est bien prêté au désir de la Chambre de coordonner dans une loi nouvelle les dispositions si diverses qui disséminées dans un grand nombre de lois, décrets, et ordonnances , rendus à des époques très éloignées l’une de l’autre, et inspirées par des tendances souvent différentes, manquent du caractère de précision et d’unité indispensable aux lois de cette nature. Mais dans l’examen auquel cette Assemblée s’est livrée par deux fois, en 1892 et en 1894, elle a manifesté nette ment son intention de n’introduire dans la législation des prud’hommes aucune des améliorations que l’expérience a indiquées ou que la pratique des choses a déjà consacrées.
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- En 1888, sur l’initiative de M. Lockroy, la Chambre avait adopté une proposition de loi spéciale tendant à étendre la prud’hommie aux employés de commerce. Cette proposition vint échouer devant le Sénat, l’année suivante. La question soulevée par la proposition Lockroy n’y fut pas même discutée, et la discussion se borna à une longue critique de la juridiction prud’hommale elle-même.
- Aujourd’hui , comme alors , le Sénat se refuse à rendre les employés justiciables des conseils de prud’hommes.
- La loi votée par la Chambre fait cesser une distinction assez anormale entre les employés et les ouvriers.
- La législation actuelle, en effet, crée en quelque sorte deux catégories de travailleurs.
- La première est formée par les ouvriers qui ont pour juridiction spéciale les conseils de prud’hommes, et c’est seulement dans les circonscriptions où ces conseils n’ont pas été institués que les juges de paix sont compétents.
- La deuxième catégorie comprend les employés et commis des marchands et des commerçants. Ils n’ont plus comme juridiction de droit commun le tribunal prudhommal ou le juge de paix ; mais bien le tribunal de commerce, et la jurisprudence étend les dispositions de l’article 634 du code de commerce même aux apprentis, quoi qu’ils ne reçoivent pas de salaires.
- Si l’on considère que les tribunaux de commerce sont exclusivement composés de patrons élus par des patrons, on voit quelle différence de traitement existe entre ces deux catégories de travailleurs que rien ne sépare.
- La nouvelle loi décide que désormais la loi commune sera la 'juridiction des pnid’hommes, aussi bien pour ceux qui touchent au monde du commerce que pour ceux qui touchent au monde de l’industrie.
- Notons que la Chambre a été unanime pour admettre ce principe que le Sénat repousse sans même le discuter.
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- Un débat s’est engagé sur la question de savoir jusqu’à quel point les ouvriers et employés des entreprises l’Etat peuvent être considérés comme bénéficiant de la loi, et comme électeurs.
- Pour les fonctionnaires proprement dits, la question ne se pose pas ; il n'est pas possible que les serviteurs de l’Etat choisissent eux-mêmes les juges pour trancher leurs conflits avec leurs supérieurs hiérarchiques. M. Millerand, ministre du commerce, l’avait reconnu en termes très nets. Tous les ouvriers et employés ne peuvent pas cependant être assimilés à des fonctionnaires. Mais où tracer la ligne de démarcation ? Peut-on , par exemple, considérer les ouvriers des arsenaux, dont l’embauchage est soumis à des conditions particulières , comme les ouvriers se rattachant à des entreprises industrielles?
- On pouvait s’en tenir aux dispositions de l’article premier laissant au Conseil d’Etat le soin de décider , par un règlement d’administration publique , quels sont les ouvriers qui profiteront de la loi. Mais la Chambre a voulu préciser elle-même davantage en adoptant un amendement tendant à comprendre, parmi les électeurs ouvriers, les ouvriers et employés non fonctionnaires des entreprises industrielles de l’Etat, du département, des communes et établissements publics.
- En ce qui concerne l’éligibilité, la commission proposait de déclarer éligibles les électeurs âgés de vingt-cinq ans sachant lire et écrire. La limite d’âge a été reportée à trente ans. Sur ce point, la Chambre ne risque pas d’être en désaccord avec le Sénat qui avait maintenu cet âge.
- L’accord entre les deux assemblées persistera-t-il lorsqu’il s’agira pour le Sénat de se prononcer sur l’éligibilité des femmes ?
- La Chambre, sur la proposition de sa commission, leur avait donné l’électorat. La Commission s’en tenait là, estimant que, sur ce point, son dissentiment avec le Sénat était suffisamment prononcé.
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- M. Groussier a demandé la suppression des mots : « Les femmes ne sont pas éligibles ». Par 376 voix contre 161, l’amendement Groussier a été adopté.
- Par contre , la disposition relative au tribunal d’appel reproduit la décision du Sénat qui renvoie devant le Tribunal civil les affaires à charge d’appel au-delà du chiffre fixé en dernier ressort auprès des Conseils de prud’hommes.
- La Chambre et le Sénat se sont donc trouvés d’accord pour retirer aux tribunaux de commerce le droit d’appel des jugements des Conseils de prud’hommes.
- Les raisons en ont été établies par le rapporteur du Sénat de la manière suivante :
- « En ce qui concerne les tribunaux consulaires, nous reconnaissons qu’il n’est pas rationnel que les jugements rendus par un tribunal, composé de deux éléments distincts, soient soumis à la censure d’une juridiction dont l’un de ces deux éléments a été éliminé. »
- Le rapporteur aurait pu s’inspirer de cette considération pour demander au Sénat d’admettre les employés au bénéfice de la juridiction prud’hommale.
- Ce que le rapporteur de 1894 >n’a pas fait, le futur rapporteur du projet, (faut-il dire celui de 1901?) le fera-t-il ?
- Ajoutons, pour finir, que les ouvriers agricoles ne sont pas compris dans la loi, mais le ministre du commerce, répondant à la question d’un député, a déclaré qu’une proposition de loi spéciale était déjà déposée en leur faveur.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- FRANCE
- Les comités de travail sur le réseau de l'Etat
- M. Pierre Baudin, ministre des travaux publics, a signé le mois dernier un arrêté ayant pour objet la création de comités du travail sur le réseau de l’Etat.
- Ces comités sont au nombre de trois : un pour chacun des arrondissements d’exploitation du réseau. Ces comités siégeront à Tours, à Nantes et à Saintes.
- Les comités du travail ont pour mission de veiller à l’exécution des lois, décrets, arrêtés ministériels et règlements concernant les heures de travail et de repos des mécaniciens et chauffeurs, des agents des trains, des agents des gares, stations et haltes, dont le service * peut intéresser la sécurité des trains et des manoeuvres, ainsi que des agents et ouvriers de la voie, des ateliers , des établissements relevant du service des approvisionnements généraux , et, généralement, de veiller à l’application de toutes les dispositions législatives et réglementaires concernant le travail.
- Chaque comité du travail des chemins de fer est composé ainsi qu’il suit :
- L’ingénieur en chef du service de l’inspection générale (exploitation technique), président ;
- Les contrôleurs du travail du réseau, avec voix délibérative pour les questions concernant leurs subdivisions ;
- L’inspecteur principal de l’exploitation des chemins de fer de l’Etat ;
- L’ingénieur de la voie et des bâtiments ;
- Le chef de traction ;
- L’ingénieur des ateliers ;
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- LE DEVOIR
- Le garde-magasin du service des approvisionnements généraux ;
- Le chef de la division du personnel de la direction ;
- Un agent des trains de l’arrondissement ;
- Un agent des gares, stations et haltes de l’arrondissement ;
- Un agent ou un ouvrier du service des voies et des bâtiments de l’arrondissement ;
- Un agent ou un ouvrier des dépôts et réserves de l’arrondissement ;
- Un agent ou un ouvrier des ateliers et postes de visite de l’arrondissement ;
- Un agent ou un ouvrier du service des approvisionnements généraux.
- Les délégués des agents et ouvriers sont élus pour trois ans par les agents et ouvriers de la catégorie à laquelle ils appartiennent dans l’arrondissement.
- Sont électeurs et éligibles tous les agents et ouvriers compris dans les catégories énumérées ci-dessus en fonctions depuis au moins six mois au moment de l’élection.
- Les délégués nommés par les agents et ouvriers sont, à l’expiration de leur mandat, inéligibles pendant une période de trois années.
- Chaque Comité se réunira sur convocation de son président une fois au moins par semestre, sauf décision ministérielle contraire.
- Le président transmet dans les trois jours copie des délibérations du Comité au ministre des travaux publics et au directeur des chemins de fer de l’Etat.
- Dans une lettre adressée au directeur du réseau de l’Etat, le ministre explique dans quel esprit cette institution a été conçue :
- «Désormais les agents du réseau seront appelés à nommer des délégués qui, dans des comités spéciaux, se rencontreront avec leurs supérieurs hiérarchiques pour veiller à l’exécution des lois et règlements intéressant le travail.
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- «Je ne me dissimule pas les objections qu’on aurait pu faire à ce projet. L’industrie des chemins de fer présente des conditions particulières qui ne permettent pas de la soumettre aux dispositions établies pour les autres industries. La régularité de l’exploitation commerciale, la sécurité du public exigent des agents, du sommet au bas de la hiérarchie, une discipline rigoureuse, qui, mieux encore que la continuité du rail, assure l’unité des services. Cette discipline doit être non seulement une règle, mais une habitude, donnant à l’ensemble une cohésion telle que chacun, lors de la mobilisation, puisse fournir son effort sans trouble et sans à-coups.
- « Je n’ai pas méconnu la valeur de ces considérations. Elles ne m’ont pas conduit à abandonner l’idée d’une réforme que je tenais pour très utile en soi, mais elles m’ont servi à en choisir le champ d’application. Je suis certain, au surplus, que l’esprit de discipline ne souffrira aucun affaiblissement ; il ne pourra que s’augmenter encore en devenant plus réfléchi lorsque les agents, sans être mêlés à la conduite de l’exploitation, en verront de plus près toutes les difficultés et prendront davantage conscience de leurs droits.
- «L’institution des comités du travail dans les chemins de fer n’acquerra son développement normal que par la pratique, et c’est sur ses résultats qu’il faudra la juger.
- «Il est donc bien naturel que j’en confie la première application au personnel supérieur de mon administration, dont je réponds. Le réseau d’Etat est, du reste, parfaitement préparé à cette tentative nécessaire. Vous avez su par votre bienveillance et votre fermeté animer tout votre personnel du même esprit de discipline et de dévouement aux intérêts de l’Etat. Il en résulte entre les agents et leurs chefs une solidarité absolue et une confiance réciproque qui sont de nature à faciliter grandement le jeu du nouvel organisme. Je sais aussi que, si quelques difficultés qu’il faut prévoir surgissent
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- au début, je puis compter sur vous pour les résoudre selon mes vues, »
- Le marchandage.
- La Cour de cassation, toutes chambres réunies, a tranché, le 30 janvier, Pimportante question de savoir si le marchandage en soi est un délit.
- Comment fallait-il entendre cette prohibition? Le marchandage, c’est-à-dire le contrat passé par un entrepreneur avec un sous-entrepreneur , qu’il se substitue, ou par un entrepreneur avec un tâcheron, devait-il être considéré comme illicite, comme constituant par lui-même une exploitation des ouvriers, indépendamment de toute condition ?
- Le marchandage, au contraire, ne devrait-il être considéré comme illicite que lorsque, par des abus constatés, il constituait vraiment l’exploitation des ouvriers que voulait empêcher et réprimer le gouvernement provisoire de 1848?
- La chambre criminelle de la Cour de cassation s’est prononcée pour le second système.
- Dans une affaire que celle-ci avait à juger et qui avait pris naissance à Paris, elle avait, après cassation pour vice de forme d’un arrêt de la Cour de Paris , renvoyé devant la Cour d’Orléans.
- La Cour d’Orléans jugea que le marchandage en soi constituait un délit. -
- La chambre criminelle cassa cet arrêt et renvoya devant la Cour de Bourges.
- Mais la Cour de Bourges se prononça dans le même sens que la Cour d’Orléans et contrairement à l’opinion de la chambre criminelle.
- Par ce seul fait, le nouveau pourvoi devait être porté devant les chambres réunies par le tâcheron condamné.
- Le procureur général, M. Laferrière, s’est prononcé pour la cassation de l’arrêt de la Cour de Bourges.
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- Dans son opinion, le marchandage, par lui-même, ne saurait être un délit, et ce n’est pas là ce qu’ont voulu dire les décrets de 1848. Ils ont voulu réprimer l’exploitation des ouvriers par le marchandage.
- L’exploitation est le fait délictueux qu’on veut réprimer; le marchandage ne peut être qu’un moyen d’exploitation ; il ne devient dès lors délictueux que lorsqu’il est abusif, lorsqu’il se produit dans des conditions telles que l’exploitation en est la conséquence.
- Telle est, a-t-il dit, la seule interprétation conforme au droit public, conforme aux principes de la liberté du travail et de la liberté des conventions.
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- C’est ainsi qu’en a jugé la Cour suprême, toutes chambres réunies, sous la présidence de M. le président Ballot-Beaupré.
- Conformément aux conclusions ci-dessus, elle a cassé l’arrêt de la Cour de Bourges.
- La nouvelle Cour d’appel devant laquelle l’affaire sera renvoyée devra, cette fois, se conformer à la jurisprudence de la chambre criminelle que cet arrêt vient de consacrer solennellement.
- GRANDE-BRETAGNE
- La loi sur l’instruction primaire de septembre 1900 élève de 13 à 14 ans l’âge des enfants soumis aux règlements sur la fréquentation obligatoire.
- L’article 4 de la loi sur l’instruction primaire de 1880 défendait de faire travailler un enfant de 10 à 13 ans résidant dans un « district scolaire », avant qu’il n’eùt obtenu un certificat d’aptitude, avec dispense partielle ou totale de fréquentation scolaire, dans les conditions fixées par un règlement en vigueur dans le district considéré.
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- ETATS-UNIS
- La journée de 8 heures dans la Virginie occidentale et le Colorado.
- En vertu de la loi du 21 février 1899, la journée de 8 heures est réglementaire pour tous les ouvriers sans distinction, employés dans la Virginie occidentale, soit en régie, par l’Etat lui-même, soit par les entrepreneurs et leurs sous-traitants éventuels pour tous travaux ou fournitures concédés par adjudications publiques. Les contrevenants , fonctionnaires ou particuliers , sont passibles d’une amende pouvant aller jusqu’à 5.000 fr., ou d’un emprisonnement de 1 jour à 6 mois.
- Dans le Colorado, par la loi du 16 mars 1899, la journée de 8 heures est réglementaire pour tous les ouvriers occupés à la réduction et au raffinage des minerais et des métaux.
- Des exceptions ne sont prévues que pour les cas de force majeure. Toute contravention est punie d’une amende de 250 à 500 francs, ou d’un emprisonnement de 1 jour à 6 mois, ou encore des deux peines réunies.
- Déclarations obligatoires relativement aux statistiques du travail.
- Un loi en date du 29 mars 1899 oblige les propriétaires, directeurs ou surveillants des fabriques, ateliers, moulins, mines ou autres exploitations industrielles, où sont occupés des ouvriers, à remplir, dans le délai indiqué, tous questionnaires ou formulaires expédiés par YOffice du travail de l’Etat de New-Jersey, à l’effet de réunir des documents relatifs à la statistique du travail, et aussi à certifier l’exactitude des indications fournies.
- Toute négligence dans l’observation du délai ou tout refus de déclaration sont punis d’une amende de 250 fr.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
- Manifestations du 22 février 1901
- A l'occasion des manifestations qui se font chaque année le 22 février* en faveur de la Paix et de l’arbitrage, le Comité permanent de Berne avait recommandé, pour le 22 février 1901, le texte suivant d’une déclaration identique à présenter aux assemblées organisées par les Sociétés de la Paix pour les jours les plus rapprochés de cette date:
- « En ce moment, où les nations rivalisent de zèle dans la production d’engins de destruction de plus en plus perfectionnés, le devoir impérieux de ceux qui représentent et soutiennent l’idée de la solution pacifique des conflits internationaux est d’élever la voix pour la défense de leurs principes.
- » Les guerres sanglantes qui ont éclaté peu de temps après la Conférence de La Haye ont fourni à bien des gens le prétexte de présenter comme peu consistante l’œuvre entreprise dans cette Conférence.
- » Les Amis de la Paix, réunis à.... le.. février 1901, affirment, au contraire, que ces guerres sont un témoignage irrécusable de la nécessité de créer, par des réunions internationales, un état de choses légal et régulier entre les peuples.
- » En conséquence, ils s’engagent à travailler sans relâche à la réalisation des grands principes posés par les délégués des Etats dans la première session du « Parlement de l’Humanité » ; et ils saluent avec joie la constitution définitive, ainsi que la prochaine inauguration à La Haye, de la Cour permanente d’Arbitrage, en constatant que dès maintenant la solution pacifique et juridique des conflits internationaux s’impose à tous les gouvernements des nations civilisées, comme un devoir
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- à l’accomplissement duquel aucun motif avouable ne peut les soustraire ».
- Le Concours de l’Alliance pour la Paix.
- U Alliance universelle des Femme; pour la Paix, présidée par la princesse Wiszniewska, à la suite des voeux adoptés par son Congrès de 1900, ouvre un concours ayant pour but la création de nouveaux moyens de propagande pacifique.
- Ce concours s’adresse aux poètes, aux compositeurs et aux dessinateurs, afin d’obtenir :
- 1° Une poésie pacifique populaire ;
- 2° Une mélodie, s’adaptant à cette poésie ;
- 3° Un dessin allégorique destiné à être reproduit en image populaire.
- Un jury composé de poètes, littérateurs, musiciens et artistes, dont la liste sera publiée ultérieurement, décernera aux oeuvres les plus méritantes de nombreux prix offerts par les Amis de la Paix.
- Le dernier délai pour les envois de ce concours est fixé au 30 avril 1901. S’adresser pour les détails au bureau Central de l’Alliance universelle des Femmes pour la Paix, 7 Ms, rue du Débarcadère, à Paris.
- %
- Le tribunal international d’arbitrage
- Le ministre des affaires étrangères vient de saisir le Parlement d’un projet ayant pour objet d’étendre aux membres du tribunal international d’arbitrage institué par la conférence de La Haye, pour le cas où ils viendraient à siéger à Paris, les privilèges et immunités des membres du corps diplomatique accrédités par le gouvernement de la République. Le dépôt de ce projet ne signifie pas que le tribunal d’arbitrage va se réunir à Paris. Il est fait seulement en exécution d’un accord intervenu entre les puissances signataires d.e la confé-
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- rence de La Haye, de façon à ce que, quel que soit le lieu où le tribunal se réunirait, ses membres fussent assurés d’avoir les mêmes immunités que le corps diplomatique ordinaire.
- En général, les délégués d’une puissance chargés de représenter leur pays à une conférence internationale ne sont pas couverts par les immunités diplomatiques, parce que ces conférences sont essentiellement temporaires, tandis que le tribunal d’arbitrage est un organisme permanent, dont les membres ont été désignés une fois pour toutes, par leur gouvernement respectif, et, à ce titre, on a jugé qu’ils devaient bénéficier des mêmes privilèges que ceux du corps diplomatique ordinaire. Il s’agit des privilèges d’exterritorialité et d’inviolabilité qui, dans chaque pays, sont attribués aux représentants des puissances étrangères.
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- Le désarmement
- Le Bureau socialiste international siégant à Bruxelles, a prié les différents partis socialistes du continent de mettre à l’ordre du jour du prochain Congrès la question du désarmement.
- Les femmes norvégiennes aux femmes anglaises
- La Ligue des femmes pour la Paix, de Norvège, a pris l’initiative de l’Adresse suivante des femmes norvégiennes aux femmes anglaises, au sujet de la guerre du Transvaal :
- « Aux femmes anglaises !
- « La Norvège a toujours éprouvé de la sympathie et de l’admiration pour l’Angleterre. Nous, femmes norvégiennes, nous avons appris à nos enfants à admirer dans la nation anglaise un peuple fier, libre et loyal, un peuple de gentlemen, qui, par générosité, reconnaît à
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- son adversaire plus faible le droit que lui donne la loi morale.
- « Nous suivons avec regret le cours des évènements qui s’accomplissent dans l’Afrique du Sud. Dans notre pays aussi et sur nos enfants ces évènements auront leur contre-coup si l’on continue cette guerre cruelle.
- « Nous adressons cette prière à la nation anglaise : Faites preuve de magnanimité, de justice ! et nous conjurons toutes les femmes anglaises de travailler à ce qu’elle soit écoutée en Angleterre.
- « Nous le demandons non-seulement par égard pour le petit peuple des Boërs, mais aussi pour nous-mêmes. Ce serait pour nous une perte morale irréparable, que de ne pouvoir plus envisager l’Angleterre comme le pays où le droit prime la force, et où la générosité vis-à-vis d'un adversaire est considérée comme le simple devoir d’un gentleman.
- « Offrez l’arbitrage aux Boërs, ou offrez-leur la paix à des conditions qu’une nation indépendante puisse accepter ?
- « Nous vous prions de recevoir cette adresse en amies, en souvenir de la bonne Reine dont nous avons avec regret appris la mort, et pour laquelle la guerre sud-africaine était une douleur et un malheur ».
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- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- L’électorat et l’éligibilité des femmes aux conseils de prud’hommes.
- Les féministes peuvent marquer d’un caillou blanc la date du 12 février 1901. Ce jour-là, en effet, la Chambre des députés discutant le projet relatif aux conseils de prud’hommes, a décidé par 376 voix contre 161 que les femmes seraient non seulement électeurs, mais encore éligibles à ces conseils.
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- Les femmes et l’assistance publique en Prusse.
- Le Congrès des municipalités prussiennes siégeant à Berlin au commencement de février, a adopté une résolution disant qu’il est désirable d’admettre les femmes dans les conseils et les administrations des bureaux de l’assistance publique, des bureaux de bienfaisance communaux et des orphelinats.
- « Bill pour l’amélioration de la race. »
- Tel est le titre d’un curieux projet de loi qui vient d’être introduit dans la législature de l’Etat de Minnesota.
- Ce projet de loi interdit le mariage sous peine de fortes pénalités aux individus atteints de folie, de phtisie et autres tares héréditaires déterminées.
- Un certificat de médecin devra accompagner désormais toutes les pièces requises pour contracter mariage.
- De plus, le mariage est prohibé aux femmes ayant dépassé quarante-cinq ans ; aucune limite d’âge n’est imposée aux hommes.
- Cette dernière clause ne semble pas être du goût des femmes du Minnesota. Elles protestent contre l’assertion
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- de Fauteur du projet de loi, M. Chilton, sénateur, qui prétend que les épouses ayant atteint cet âge ne peuvent concevoir que des enfants faibles et chétifs.
- Une femme professeur à l’Université de Rome.
- Une jeune doctoresse en droit, Mlle Thérèse Labriola, fille de l’éminent professeur Antoine Labriola, professe en ce moment un cours de jurisprudence à l’Université de Rome. Le sujet de sa leçon d’ouverture était le suivant : La philosophie du droit doit avoir actuellement pour but d’être l’instrument théorique de la réforme sociale.
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- Le féminisme socialiste belge.
- Le troisième Congrès féministe socialiste s’est tenu le 20 janvier 1901, dans la salle des fêtes du Vooruit, à Gand. Le premier Congrès de ce genre avait eu lieu à Charleroi ; le second à Bruxelles , l’année dernière.
- A l’ordre du jour du Congrès de Gand figuraient les questions suivantes : instruction civique des femmes, recherche de la paternité, électorat et éligibilité des femmes aux conseils des prud’hommes, propagande antimilitariste, suffrage des femmes à la province et à la commune, etc.
- Le Congrès a voté la création d’une Fédération nationale des groupes féministes ouvriers.
- En déclarant que le socialisme se déclare solidaire de tous les efforts accomplis par les femmes , M. Anseele a dit que « la femme n’obtiendra rien, si, comme le prolétariat lui-même, elle ne sait, par sa propre énergie, par son esprit de combativité et de persévérance, exiger tout ce qui lui est dû. »
- Cette solidarité du féminisme ouvrier et du parti socialiste s’est d’ailleurs affirmée en plusieurs circonstances , dont une mérite d’être retenue.
- On sait que le système de la représentation propor-
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- tionnelle a été inaugurée en Belgique avec les élections du 27 mai dernier. D’après le nouveau système , les associations politiques peuvent arrêter les listes de leurs candidats dans l’ordre des voix recueillies par ceux-ci. Lors de l’élection générale, les voix de chaque parti vont à leur liste respective dont l’ordre est maintenu par l’attribution des voix.
- Dès lors, le vote des associations politiques prend une très grande importance, et celles-ci deviennent pour ainsi dire des assemblées législatives ayant vote au premier degré.
- Aux dernières élections, celles de ces assemblées constituées par les membres du parti ouvrier belge, qui, depuis sa formation, reconnaît le principe d’égalité politique et sociale dos sexes, ont voulu appliquer ce principe aux élections présentes. Ils ont admis les femmes à participer au vote pour l’établissement des listes de leurs candidats et la fixation de l’ordre de leur présentation.
- Voici donc, comme le faisait remarquer Maximilienne Biais , en relatant le fait dans la Fronde, voici donc les femmes belges admises, non par la décision d’un chef de gouvernement ou d’un Parlement, mais par celle d’assemblées de citoyens reconnaissant l’égalité politique et sociale des sexes et la confirmant, par cet acte, à participer à un vote au premier degré pour le choix d’un représentant au Parlement.
- On ne peut que s’associer aux réflexions suivantes par lesquelles Maximilienne Biais terminait son article :
- « En dehors de toute appréciation sur la valeur et la portée de cette participation des femmes belges à l’action électorale, leur admission dans les assemblées électives garde une signification morale très importante qui doit arrêter l’attention.
- » Autrefois, en Belgique, à l’époque du suffrage censitaire, des précédents semblables ont eu lieu.
- » Des associations libérales, pour protester contre l’injustice delà loi constitutionnelle, admettaient les
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- LE DEVOIR
- citoyens non électeurs au droit de voter pour la confection des listes électorales.
- « C’est donc une protestation des assemblées électives d’opinion avancée contre la condition politique et sociale inférieure de la femme belge qu’il nous faut enregistrer, en même temps qu’une première tentative d’affirmation de l’égalité politique et sociale des sexes, jadis inscrite comme très lointaine au programme des revendications du parti ouvrier belge. »
- Les progrès du féminisme en Belgique
- Dans une de ses dernières réunions, le Conseil des hospices de Bruxelles a nommé Mme Delcourt-Derscheid aux fonctions de médecin en chef de l’Orphelinat des filles.
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- La grève de la couture et la coopération.
- Parmi les propositions soumises à l’examen du Comité de la grève des couturiers et couturières de Paris, se trouve la suivante : Création de maisons coopératives de couture. Les ouvriers et ouvrières fonderaient eux-mêmes une maison qu’ils exploiteraient avec leurs ressources selon le système de lamine aux mineurs.
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- La guerre au corset.
- Le ministre de l’instruction publique de Saxe a interdit le port du corset dans toutes les écoles de jeunes filles du royaume.
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- LA LANTERNE MAGIQUE COOPERATIVE
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- LA LANTERNE MAGIQUE COOPÉRATIVE
- On lit dans VEmancipation, Nimes :
- « Notre collaborateur Fabre a entrepris depuis quelques années une œuvre originale. Il collectionne des vues photographiques de toutes les institutions coopératives qui méritent d’être remarquées à un point de vue quelconque.
- » Il a commencé par le Familistère de Guise, non seulement pour acquitter une dette de reconnaissance envers l’établissement où il a fait en partie son éducation sociale, mais parce que c’est de toutes les institutions coopératives celle qui se prête le mieux à faire un album varié et pittoresque. Mais il a continué par l’association fondée il y a demi-siècle par Leclaire. Il a commencé une autre série sur les sociétés de maisons ouvrières de Rouen, Bordeaux et «Mulhouse. Et il va entamer la série des sociétés coopératives de consommation. Toutefois, comme il serait un peu long et un peu onéreux pour l’ami Fahre de faire son tour de France, son appareil sur le dos, pour photographier les sociétés coopératives, il espère que celles-ci prendront les devants en lui envoyant tout ce qu’elles peuvent posséder d’intéressant : photographies de leurs immeubles, si elles en possèdent un, de leur magasin s’il a bonne façon , des tableaux et diagrammes , tels que ceux qu’elles ont envoyés à l’Exposition. Et je prie celles qui liront ces lignes d’y voir une invitation formelle (1).
- » Et que veut faire M. Fabre de cette collection ? Est-ce pour en faire une sorte de Musée coopératif, une réunion de documents sur la vie coopérative au com-
- (l) L’adresse de M. A. Fabre est : 14, rue Bourdaloue, Nimes. — Il recommande aux sociétés qui voudront bien lui envoyer des photographies de s’entendre avec le photographe pour que celui-ci autorise la libre reproduction des vues— car la jurisprudence accorde au photographe le droit de poursuivre ceux qui reproduiraient ses vues, ce qui me paraît un peu excessif. Elles devront se faire remettre par les photographes les clichés, mais s’il y a des photographies de personnes, il faut aussi l’autorisation de ces personnes, Il est vrai que celle-ci est généralement donnée avec empressement. 4
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- Le devoir
- meBcement du xxe siècle ? — Ne serait-ce que cela que ce serait déjà beaucoup et la valeur scientifique de ce recueil de documents pris sur le vif et dont l’impartialité ne peut être suspectée, serait grande, surtout pour la postérité. Qu’on songe de quel prix inestimable serait pour nous, si nous la possédions, une collection de photographies des corporations du xne siècle !
- » Mais le véritable but, c’est la propagande. Ces vues ou documents sont réduits à l’échelle voulue, reproduits sur verres par les soins de M. Fabre, et ces verres eux-mêmes sont faits pour s’adapter à des appareils à projec- -tions, de façon que tout conférencier qui voudra parler sur la coopération pourra trouver dans la collection Fabre toutes les illustrations appropriées à son sujet --- de même que la Société des conférences populaires ou certaines Sociétés religieuses tiennent à la disposition des conférenciers des vues pour projections sur l’alcoolisme ou sur la Palestine, etc.
- » Ainsi l’Evangile coopératif pourra être annoncé aux peuples avec plus d’efficacité qu’autrefois, car c’est un fait bien connu que le public qui boude aux conférences même avec des titres alléchants, afflue sitôt qu’il lit sur l’affiche cette annonce : projections ! Et quel puissant secours pour le conférencier !... son rôle se borne à parler aussi peu que possible et à expliquer ses images, et s’il vient à rester court, il en est quitte pour dire à ses auditeurs : Regardez ! Pour avoir du succès, il n’a qn’une condition à remplir : ne pas oublier d’allumer sa lanterne.
- » Voilà donc la coopération, grâce à l’idée de Fabre, désormais assurée de trouver et un public et des conférenciers. Avec cela, elle peut conquérir le monde. En tout cas elle aura du moins cette supériorité sur tout autre système de régénération sociale, de pouvoir di,re : Voilà ce que j’ài fait ! Regardez et croyez ! Et quand les collectivistes nous écraseront de leur dédain, nous leur dirons : Montrez-nous donc, s’il vous plaît, les photographies de ce que vous avez créé. Voici notre collection. Où est la vôtre ? Ch. Gide. »
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- DEUX MONDES
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- DEUX MONDES
- Par Jeanne MAIRET
- (Mme Charles BIGOT)
- {Suite.)
- Le monde, le vrai, me laissait deviner des lâchetés , des trahisons, des douleurs que l’on cache. Comme une enfant de divorcée à qui l’on parlait de l’avenir, j’étais tentée moi aussi de m’écrier : « Je ne me marierai jamais. Les hommes sont trop cruels, et les femmes pleurent trop ! » Voilà en quoi j’ai mal commencé la vie , mon cousin. J’ai renié l’amour. J’ai fermé mon cœur. Puisque la vie n’est qu’une affaire, tâchons au moins que l’affaire soit bonne. Il me semble maintenant que j’ai fait fausse route. J’ai été amenée à regarder au-delà des murs étroits qui m’environnaient ; il m’a semblé... je me trompe peut-être... que tous les hommes ne sont pas des égoïstes, que toutes les femmes ne sont pas des poupées très perfectionnées, bien habillées, sans cœur ni cerveau. J’hésite. Je ne sais si j’avais jadis raison, ou si, maintenant, je commence à voir juste. Qu’en pensez-vous, mon cher Frank?
- Elle avait débité son petit discours avec un art admirable, et l’on sait que la perfection de l’art est de ressembler à la nature d’une si étroite façon que les plus habiles s’y trompent. Frank, à ce moment, grisé parles regards profonds , par la beauté du visage et le charme de toute cette gracieuse et svelte personne, était loin d’être habile. Il prit les deux mains de la sensible Jane entre les siennes, persuadé que, lui seul, la connaissait. Mais, à ce moment, le reste de la famille entra. Yvette jeta un regard malicieux aux jeunes gens qui, à l’instant se levèrent. Jane était parfaitement calme et souriante. Frank n’arrivait pas à maîtriser son émotion.
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- Très vite, les salons se remplirent. Madame Baudos-soy, trop peu vaillante pour rester debout, s’était installée clans un des boudoirs, où son mari, toujours correct et plein de prévenance, lui amenait les invités. Ses tilles restaient à la porte d’entrée.
- L’immense hall, les salons, la superbe salle de bal, éclatants de lumière électrique, meublés de nuances claires, des fleurs partout, jetées négligemment sur les tablettes de cheminée, grimpant aux lustres, s’épanouissant en gerbes, se faufilant jusqu’au dessus des fenêtres, d’où elles retombaient en grappes, tout cela faisait réellement un ensemble féerique.
- Lucy arriva bientôt avec ses amis, M. et madame Beckwith, et Liban. M. Lewell s’était excusé. Susie n’avait même pas songé à le faire. Elle traitait les nouveaux parents de Lucy avec beaucoup de désinvolture. Lucy et Lilian portaient des toilettes blanches très simples et pareilles. La jolie madame Beckwith, au contraire , était vêtue d’une robe superbe en broché bleu pâle et resplendissait de diamants. Elle était venue pour s’amuser, pour danser jusqu’au matin, et elle s’occupa tort peu de ses devoirs de soeur aînée. Bu reste, les jeunes filles, très entourées, entraînées de suite, éprouvaient peu le besoin d’un chaperon. François et Lucien leur présentaient les meilleurs danseurs, se réservant force valses pour leur propre compte.
- Au moment où la foule envahissait le hall, Lucy, se promenant au bras de Lucien , reconnut dans une embrasure de porte son professeur, M. Bernard Mentoz. Il lui avait fait entendre qu’il ne se rendrait pas à l’invitation que lui avait procurée son ami Lucien. Il était pourtant venu, et elle en éprouva un mouvement de joie qui la surprit elle-même. Elle s’arrêta auprès de lui et, cette fois , souriante, triomphante au milieu de cette fête donnée en son honneur, elle lui tendit la main. Il la prit, salua profondément et sembla sur le point de s’esquiver.
- — Non pas, monsieur Mentoz , je suis reine ce soir, et je tiens à l’hommage de mes sujets.
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- Elle allait lui offrir son carnet de bal pour qu’il y inscrivit son nom; mais, subitement, elle qui n’était nullement timide, elle n’osa pas le faire et resta un moment interdite.
- — Je suis bien inutile dans une salle de bal, mademoiselle, je ne danse pas.
- — Depuis quand? fit Lucien, narquois. Tu es un valseur tout à fait émérite, si bien que je te cherchais pour te présenter à deux fillettes qui, sans moi, risqueraient de faire tapisserie pendant toute la soirée. Jane et Yvette, lorsqu’elles ne sont pas occupées à flirter pour leur propre compte, ne songent qu’à leurs invitées très huppées et qui pourraient se passer d’elles. Elles accablent de politesses la richissime miss Mac Allister qui , elle, ne songe qu’à François, et elles laissent mes petites amies se morfondre dans leur coin.
- Bernard Mentoz semblait fort mal à son aise. 11 ne put se dérober lorsque Lucy lui dit :
- Offrez-moi le bras, monsieur. Lucien se doit à sa danseuse ; mon danseur me trouvera de son côté. J’aurai toujours le temps de vous présenter à mesdemoiselles Martin, qui sont charmantes.
- Puis, tandis qu’ils se faufilaient dans la foule, Lucy resta silencieuse et Bernard ne trouva pas un mot. Enfin, Lucy, souffrant de cette gêne inexplicable, dit :
- — Ces jeunes filles sont très intéressantes. Lucien m’a raconté que, presque pauvres, elles restent vaillantes , gaies, charmantes. Dans cette famille où tout le monde travaille, on s’adore. C’est surtout lorsque le vent est froid que les oiseaux se serrent, dans leur nid, l’un contre l’autre. J’ai déjà causé avec elles et avec leur mère. Ce doit être bon d’avoir une maman pareille..
- — Comment avez-vous trouvé le temps, entourée comme vous l’êtes, mademoiselle, fêtée et adulée, de vous intéresser aux humbles?
- Lucy le regarda, et il vit un reproche dans ses beaux yeux, si purs , si candides.
- — Vous oubliez que, si je suis fêtée aujourd’hui, il y
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- a moins d’un an j’étais encore du clan des humbles, comme vous dites. Moi, je ne l’oublie jamais.
- Il fallut se frayer un chemin jusqu’au coin perdu du grand salon, où madame Martin et ses filles se tenaient derrière un rempart de chaises. Elles n’étaient pas très jolies, ces pauvrettes avec leurs robes blanches ynal taillées, mais leur expression était charmante de naïveté et de belle humeur.
- — Madame, dit Lucy, voulez-vous me permettre de présenter M. Bernard Mentoz à vos filles? C’est un camarade de mon cousin Lucien et il est très fier d’une amitié qui se prodigue fort peu. Nous en savons quelque chose, mon frère et moi.
- — Mademoiselle!... protesta le jeune homme.
- Mais Lucy ne l’écoutait pas. Elle causa quelques instants avec madame Martin, tandis que, sans enthousiasme , Bernard s’inscrivait sur les carnets peu chargés des jeunes filles.
- — Ah! fit l’aînée, nous avons dansé déjà un peu, grâce à M. deReynis, et nous ne nous y attendions guère. C’est notre premier véritable bal et nous ne connaissons personne. Mais nous nous amusons tout de même et nous aurons beaucoup de choses à raconter aux petites, n’est-ce pas, Suzon?
- — Je crois bien! Nous leur dirons surtout qu’une princesse des contes de fées, bonne et belle, et que minuit ne verra pas disparaître, a été délicieuse pour nous.
- Ace moment, le danseur de Lucy, tout essoufflé d’avoir couru après elle, l’enleva et elle ne put que sourire à l’enthousiasme de ses nouvelles amies.
- Après être restée un certain temps auprès de sa belle-sœur , qui, bientôt se retira, la comtesse de Reynis s’installa à l’entrée de la salle de bal. Elle aimait la jeunesse, étant restée très jeune de cœur au milieu de bien des tristesses, comme parfois, sous la neige, on retrouve un peu de gazon encore vert et frais. De plus, elle voulait se rendre compte de ce que faisait son
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- fils. Malgré tout, elle ne pouvait, n’ayant pour le moment aucune autre alliance en vue, abandonner l’idée que Lucy finirait par épouser François, en lui apportant une fortune colossale. Elle aperçut son fils qui dansait , non pas avec Lucy, mais avec une jeune fille au teint brouillé, très maigre, habillée à la diable d’une robe de soie rouge qui faisait beaucoup de plis autour de sa taille plate. Elle parlait tout en valsant, et ses yeux brillaient. En l’examinant, certains passages d’une lettre datée de Magnolia revinrent à la mémoire de madame de Reynis. C’était sûrement là une jeune personne adonnée à la bicyclette et friande de titres étrangers.
- La valse finissait et la jeune fille en rouge se dirigea vers la comtesse, entraînant son cavalier, qui semblait résister.
- — Madame la comtesse, dit miss Mac Allister, avec beaucoup d’aplomb et un accent cocasse, votre fils prétend que vous n’aimez pas les étrangères et refuse de me présenter à vous. Je sais qu’il n’en est rien, puisque mon amie Lucy a été accueillie par vous avec beaucoup de bonne grâce. Aussi je me présente toute seule. Je suis Blanche Mac Allister, et j’ai connu le comte en Amérique.
- — Je le sais, mademoiselle, répondit la comtesse avec une politesse glaciale, regardant la jeune fille comme si elle voyait au-delà quelque chose qui l’intéressait fort, mon fils m’a parlé de vous.
- Miss Blanche resta un peu interdite ; la froideur était assez marquée pour décontenancer même une petite Américaine très gâtée, habituée à se tout permettre. Subitement ses yeux se remplirent de larmes , et madame de Reynis nota que les yeux de cette mai-griote étaient fort beaux. Or, la mère de François ne pouvait voir souffrir et pleurer sans s’attendrir. Elle tendit la main à la jeune fille et la fit asseoir à côté d’elle.
- — Je ne voudrais pour rien au monde vous faire de
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- la peine, mademoiselle. Mon fils sait que j’ai beaucoup de préjugés surannés, et que parmi ces préjugés se trouve un peu de méfiance à l’égard de tout ce qui n’est pas français, et môme parmi les Français de tout ce qui n’appartient pas à une certaine catégorie de gens et de choses. Seulement, on me convertit très vite lorsque l’on s’en donne la peine. J’adore ma petite Lucy, dont, à distance , je me méfiais beaucoup, et, puisque vous êtes son amie, je dirai à mes préjugés de se tenir cois. Vous ne m’en voulez plus?
- — Je ne vous en ai jamais voulu , madame. Je trouve tout naturel qu’on ne m’aime pas. D’abord, je suis laide.
- — Voyons, mademoiselle !...
- — Ce n’est pas ma faute; mais j’en souffre un peu tout de même, surtout depuis que je suis en France.
- — Pourquoi cela?
- — Oh! je vais vous le dire très franchement. En Amérique, ceux qui m’ont connue de tout temps m’aimaient bien, parce que, voyez-vous, je ne suis pas mauvaise. Ceux qui ne me' connaissaient pas ne faisaient aucune attention à moi, ce qui ne me préoccupait pas. Ici c’est autre chose...
- Et elle hésita.
- — Eh bien ?
- — Ici, on a fait beaucoup de bruit autour de moi /quand on a su que... que je suis orpheline et que... je possède autant de millions que de doigts à ma main droite.
- — Cela ne m’étonne pas. C’est un joli denier que cinq millions de francs.
- — Oh ! les francs , ça ne compte pas.
- La comtesse eut, malgré son sang-froid, un éblouissement. Cinq millions de dollars... vingt-cinq millions de francs... Elle dit cependant un peu froidement :
- — Alors, vous vous imaginez que l’on fait la chasse à vos millions ?
- — Je ne l’imagine pas, je le sais. Oh ! ce n’est guère flatteur. On vient chez ma tante, très souvent, pour
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- faire des « propositions ». Il est tout le temps question , non pas de moi, mais de mon argent. J’en arrive à le détester, mon argent! Les prétendants eux-mêmes, je ne les vois guère. Comme ma tante se met en colère et renvoie les négociateurs — ce dont je l’approuve — tout en reste là. Personnellement, je ne compte pas. Comme je ne suis pas bête, je comprends. Cela finira par me rendre pessimiste. Même votre fils s’obstine à me présenter ses amis titrés; je n’en veux pas de ses amis! Alors... quand je vous ai aperçue, je me suis dit que je trouverais peut-être en vous une amie sûre, qui me guiderait, qui me conseillerait, qui me gronderait au besoin. Seulement... je crains d’avoir été bien indiscrète. J’aurais dû comprendre à demi-mot ce que me disait M. de Reynis. Je suis un peu enfant gâtée, j’ai toujours suivi le premier mouvement... et... et je vous demande pardon, madame, de m’être imposée à vous.
- Elle se leva, en redressant sa petite taille, non sans dignité.
- — Je ne vous laisserai partir, mademoiselle, que lorsque votre nouveau danseur sera venu vous réclamer. Je vous servirai de mère , pour le moment, comme je suis toute prête à vous servir, dans la vie, de guide et de conseil.
- — Vrai ?...
- La petite figure irrégulière se transforma, grâce à un sourire radieux. La comtesse se dit: « Laide? Mais elle ne le serait plus si elle savait faire valoir ces yeux-là. Et, si elle est mal coiffée, elle a des cheveux admirables. On pourrait en faire quelque chose. » Naïvement, la comtesse se persuada que les vingt-cinq millions n’étaient pour rien dans l’intérêt que lui inspirait subitement cette jeune orpheline. Elle la fît jaser ; elle apprit ainsi les noms de quelques-uns des prétendants dont on avait fait miroiter les titres devant ses yeux. Ce fut surtout madame de Reynis qui fut éblouie. Lorsque Blanche s’en alla avec son nouveau danseur, elle lui dit :
- »
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- — Venez me voir, mademoiselle, cela me fera le plus grand plaisir.
- Si Lucy était très entourée, son,frère, dont les assiduités auprès de Jane Baudossoy étaient fort remarquées, fut l’objet d’une vive curiosité. Il aurait voulu ne danser qu’avec Jane, mais celle-ci, au contraire, le présentait à ses meilleures amies, le forçait à s’occuper d'elles.
- Dès le commencement du bal, elle le conduisit vers un groupe de trois ou quatre jeunes filles, toutes jolies. -
- — Permettez-moi, mesdemoiselles , de vous présenter mon cousin, le marquis de Reynis.
- — Pardon , Jane, veuillez dire à vos amies que je me nomme Frank Reynis et que je suis Américain.
- — Ne faites pas attention, Germaine et Clairette , ni toi, ma petite Geneviève. Mon cousin trouve original de renier, sinon le sang français qui coule dans ses veines, du moins un titre qui est bien à lui et qui sonne gentiment à nos oreilles roturières.
- — Toi, s’écria gaiement Geneviève, une piquante brunette, dont les yeux n’annonçaient nullement une timidité démodée, tu n’as qu’une oreille roturière; l’autre est teintée de sang bleu. Puisque vous le désirez , monsieur, nous dirons M. Reynis — et elle accentua drôlement le nom à l'américaine — mais nous penserons « monsieur le marquis ».
- Sur le carnet de ces jeunes personnes, Frank s’inscrivit à sa guise, mais il lui sembla qu’à travers la jolie salle de bal les échos lui renvoyaient, moqueurs, ces mots : « Monsieur le marquis. »
- Il finit par s’en amuser, permit à sa cousine de le présenter comme elle l’entendait, ne lui en voulut plus, puisque , chaque fois qu’il se laissait faire , elle le récompensait d’un demi-tour de valse, rogné sur les danses déjà ' promises. Généralement, comme Jane régnait en jolie despote, ses danseurs ne réclamaient qu’à moitié. L’un d’eux, pourtant, faillit se fâcher. Il arrêta le couple aux premières mesures et dit un peu sèchement à Frank :
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- — Pardon, monsieur, mon nom est inscrit sur le carnet de mademoiselle Baudossoy pour cette valse.
- Frank abandonna sa danseuse. Quelque chose, cependant, dans le ton du nouveau venu le frappa. Il le regarda bien en face, se sentant un désir ridicule de querelle. Le danseur de Jane, cependant, très correct, se tenait devant la jeune fille, attendant son bon plaisir. Mademoiselle Baudossoy rougit un peu , puis se décida à présenter, Fun à l’autre, les deux hommes qui ne se connaissaient que de vue.
- — Vous avez dû rencontrer le baron Ezimon plus d’une fois déjà, mon cher Frank; il est de nos intimes. Baron , mon cousin , le marquis de Reynis.
- Frank salua légèrement le banquier, sans le regarder. Le salut du baron Ezimon fut, pour le moins, aussi froid que le sien et, après quelques tours de valse, le banquier s’arrêta et conduisit sa danseuse dans une petite serre, sorte de prolongement d’un boudoir.
- — Voilà pourquoi, depuis un mois, je ne suis reçu que lorsque votre salon est ouvert aux indifférents. Vous avez donc bien envie d’être marquise — même une marquise d’outre-mer !
- Le baron était blême et se maîtrisait à grand’peine. C’était un homme d’une quarantaine d’années, blond, rose, aux traits réguliers ; le nez, légèrement recourbé, seul le signait juif. Jane, s’éventant avec calme, le toisa en souriant avec cette belle impertinnece des femmes qui connaissent leur absolue impunité.
- — Je ne vous comprends pas, cher ami. Vous en voulez à ce pauvre Frank? C’est vraiment lui faire grand honneur ! C’est un demi-sauvage que nous cherchons à civiliser — puisqu’il est de la famille. Pure hospitalité , je vous assure.
- — Mais ses intentions vous compromettent ; on ne cause que de cela.
- — Vraiment? Rappelez-vous combien de fois vous avez prononcé cette même petite phrase à propos de je ne sais plus quels danseurs, oubliés depuis longtemps. C’est
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- bien « vieux-jeu » de dire à une jeune fille qu’elle se compromet. Notre réputation est faite, à l’inverse des étoffés, d’un tissu plus résistant que la réputation de nos grand’mères. Nous nous en trouvons bien, et vous aussi. Avouez que, si j’avais dû être facilement compromise, comme vous dites, la chose serait faite depuis deux ans que vous me poursuivez de vos galantes dé clarations.
- — Ah ! moi, je sais bien pourquoi vous vous amusez à me donner tantôt de l’espoir et tantôt, comme ce soir, sujet de tout craindre. Je m’appelle le pis-aller, et je suis si lâche que j’ose à peine me plaindre. Mais aussi vous êtes trop belle , trop troublante surtout...
- — Vous devenez lyrique, mon cher! Pourquoi ne pas me faire de scène à propes de Lucien, qui est aussi mon cousin, et qui, à ce titre, est de notre intimité? Après tout, je ne suis ni votre femme, ni votre soeur, ni même votre fiancée. Je me laisse faire la cour par qui me plaît. Tâchez de me plaire plus que les autres. C’est le seul conseil que je puisse vous donner. Maintenant, offrez-moi votre bras. Il est temps de songer au cotillon. Nous avons des accessoires ravissants ; vous m’en direz des nouvelles. Avec qui le dansez-vous?
- — Et vous?
- — Avec le marquis de Reynis , naturellement. Le bal est donné en-l’honneur de nos nouveaux cousins d’Amérique. C’est Frank qui l’a réglé ; tout, ce soir, est sous l’invocation de l’étendard étoilé.
- — Soyez bonne, Jane, donnez-moi un mot, un regard qui ne soit pas cruel. Laissez-moi prendre au moins une des fleurs de votre corsage.
- — Gardez-vous en bien ! C’est le marquis qui me les a apportées tantôt.
- Comme le baron Ezimon faisait un geste violent comme- pour arracher la jolie grappe d’orchidées, elle se retourna vers lui avec un de ces sourires étranges dont elle avait le secret.
- — Ne voyez-vous donc pas que je vous taquine? Si
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- j’étais réellement éprise du beau marquis, est-ce que j’en parlerais avec cette désinvolture? Penchez-vous que je vous dise un mot à l’oreille : Mon coeur est libre encore, tâchez de le gagner.
- Lorsqu’ils rentrèrent dans la salle de bal, le banquier avait repris l’air content, un peu avantageux même, qui faisait penser à bien des gens qu’il était beaucoup plus heureux qu’il ne l’était vraiment.
- Le cotillon fut des plus gais, un peu bruyant même. Vers la fin d’un bal, grâce à l’entraînement de la valse, à la chaleur, à l’odeur des fleurs, tout le monde est légèrement grisé : les voix prennent une acuité, les regards une langueur, les gestes un abandon involontaires.
- Puis, il n’y a rien de curieux comme de voir l’avidité avec laquelle ces gens du monde, riches pour la plupart, à même de satisfaire les caprices les plus coûteux, se jettent sur les bagatelles du cotillon; les accessoires cette fois, il est vrai, étaient de merveilles dégoût, de vrais bijoux. La joie d’en accaparer aux dépens des autres éclatait chez les jeunes filles très entourées; le dépit s’étalait naïvement sur le visage des moins favorisées. Les instincts peu nobles de l’humanité se laissent voir, dans les moments de griserie partielle, avec une terrible crudité.
- C’est ce que se disait Bernard Mentoz qui, debout, en dehors du cercle des danseurs, regardait en philosophe. Maintes fois déjà il avait été sur le point de partir. Cependant, il ne partait pas.
- En ce moment, il étudiait, non seulement Lucy, Jane avec son danseur, mais aussi une jeune fille blonde qu’il ne connaissait pas et dont le charmant visage l’attirait. Lorsque Frank, d’après les figures du cotillon, avait à s’occuper d’elle, la jolie blonde rayonnait, montrait un bonheur naïf et candide. Seulement Frank ne s’occupait pas très souvent d’elle, et elle écoutait alors, avec un sourire vague et tidste, ce que lui disait son voisin, Lucien de Reynis.
- Malgré lui, c’était surtout Lucy que regardait M. Men-
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- toz. Il la voyait ainsi en toilette de bal pour la première fois; son élève, toujours vêtue très simplement, un peu réservée, presque timide pendant les leçons, était transformée. Radieuse, gaie, répondant avec grâce et aisance aux compliments qu’on lui adressait, elle semblait une autre personne. Une femme, jeune et belle, est reine dans une salle de bal. Là , elle prend sa revanche des brutalités de la vie, de la domination masculine, de son rôle effacé. Elle lui apparaissait, à lui pauvre, obscur, vivant surtout avec des hommes, comme une sorte de divinité très lointaine, redoutable aussi. Il se rappela, avec une sorte d’humilité étonnée, comment il avait repoussé ses timides avances. Elle lui en voulait et elle avait raison. Depuis le moment où elle lui avait pris le bras pour le présenter aux petites amies de Lucien, elle semblait l’avoir oublié. Aussi s’était-il enhardi à la suivre des yeux — et il était resté au bal, comme malgré lui.
- Tout d’un coup , Bernard Mentoz eut comme un éblouissement. Lucy, une faveur à la main, faisait le tour du cercle au bras d’Edouard Baudossoy. Plusieurs fois, elle avait été sur le point d’offrir la mignonne épingle de cravate, puis, avec un sourire, elle retirait aussitôt sa main. Arrivée près de Bernard, elle s’arrêta, et, se penchant, elle lui offrit la faveur. Lejeune homme eut un moment de recul effarouché. Mais Lucy, se redressant, le regardant bien en face, sans le moindre sourire, lui dit quelque peu impérieusement :
- — Refuser serait un affront, monsieur.
- Bernard Mentoz emporta la jeune fille dans une valse rapide. Tout était oublié, sinon qu’il sentait la taille souple et fine ployer sur son bras, qu’il tenait tout près de lui une délicieuse créature qui, presque effrayée maintenant de l’ardeur avec laquelle il dansait, s’abandonnait pourtant. Ce fut elle qui s’arrêta, le renvoyant avec un demi-salut, non sans lui avoir dit cependant :
- (A suivre.)
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- assurances mutuelles
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- Société du Familistère. - Assurauces Mutuelles
- MOUVEMENT DE DÉCEMBRE 1900
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes...... 2.511 95
- Subvention cle la Société........ 420 05
- Malfaçons et Divers.............. 369 85
- Dépenses... ................................
- Boni en décembre.....
- 3.301 85 2.826 40
- 475 45
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes...... 531 95 1
- Subvention de la Société......... 175 75 r
- Divers......................... .. »
- Dépenses.................................
- Déficit en décembre.
- 707 70 761 75
- 54 05
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et Divers 6.877 39 j Intérêts des comptes courants et
- rets aes comptes courants et ;
- du titre d’épargne............ 4.976 45 \
- Dépenses :
- 129 Retraités définitifs........... 8.246 45
- 6 — provisoires......... 333 50
- Nécessaire à la subsistance........ 2.441 95
- Allocations aux famill5 des réservistes 4150 Divers, appointent., médecins, etc. 555 50
- Boni en décembre...
- 11.853 84
- 11.618 90
- 234 94
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes.. 566 »
- Subvention de la Société et divers. 305 50
- Dépenses...............................
- Déficit en décembre. .. .
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er juillet au 31 décembre 1900 74.490.69 ^
- » individuelles » » » 20.241.95 '
- Dépenses » » » ..........
- Excédent des dépenses sur les recettes,.
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE DÉCEMBRE 1900 '
- Naissances :
- 12 Décembre 1900 Pennelier Suzanne, fille de Penne-
- lier Célestin et de Prévôt Célina.
- Décès :
- 3 — Besançon Optât Arthur, âgé de
- 1 an 3 mois.
- Le Secrétaire, A. Houdin.
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Niraes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES.
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE COMPLÈTE
- de J B André GODIN(i)
- Glorification du Travail. Emancipation des Travailleurs.
- XXXIX
- Lettre de Godin au Conseil d’administration de la Société des propriétaires de Réunion, 23 novembre 1855.
- Le conseil d’administration (2) de la Société spéciale, fondée à Réunion le 7 août 1855 , était composé : 1° de Victor Considérant représentant, de droit, la Société générale ; 2° des personnes suivantes : MM. Savardan, Allen , Cantagrel, Roger, Burkly, Cousin, Louck et Dailly. S’adressant aux membres de ce conseil, le 23 novembre 1855, Godin s’exprime ainsi :
- « Très chers amis ,
- . « C’est dans un état de perplexité que je vous écris. « Serai-je assez heureux pour que cette lettre trouve « au milieu de vous un écho sympathique et nous vaille « une réponse que, jusqu’à ce jour, aucune des lettres <r que nous avons écrites à Réunion n’a pu obtenir.
- « Il nous revient par intervalles que la gérance qui « est si loin de vous est grosse, bien grosse de mala-« dresses ; et que peut-être sans elle les choses auraient « été toutes seules au Texas ! Essayerai-je de laver cette « pauvre gérance des prétendues fautes qu’elle a com-« mises ; à quoi sert? Nous reconnaîtrons bien un jour
- (n Lire le Devoir depuis le mois de mars 1891, tome 15, page 132.
- (2) Chap. XXXIII, p. 520, Le Devoir, septembre 1900.
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- « que tous, tant que nous sommes, nous avions notre « école à faire. Le passé est passé, il nous faut songer « à l’avenir...
- « Puisque rien ne nous arrive du Texas, la Gérance « doit y aller... Je me propose pour cette mission; « malheureusement, je ne peux quitter aussi vite que « je le désire. Sans cela, je serais parti. Mais j’ai à re-« mettre la direction de mes établissements aux mains « de tiers, et c’est toute une organisation à réaliser « avant que mon départ soit possible.
- «Malgré cela j’irai au Texas, bientôt, je l’espère, « et dans la pensée de poursuivre le plan que je vais « vous exposer, si aucun évènement ne vient changer « la face des choses.
- « L’espoir de grandes concessions ou de grandes ac-« quisitions de terres me paraît perdu... cependant, il « faut à notre Société de colonisation des terres, sous « peine de mourir...
- « Si cette Société avait pu trouver avec facilité de « grands espaces à acquérir , Réunion se serait élevé « sur un point central et dès que ce centre aurait eu « acquis assez de développement pour offrir à la colo-« nisation les ressources de l’industrie et du commerce, « la Société générale aurait pu traiter avec Réunion « pour construire, sur différents plans de son terri-« toire, quelques fermes et faire opérer autour de « celles-ci des défrichements. Alors la gérance, en « Europe , aurait pu passer des contrats avec des émi-« grants qui seraient partis pour le Texas, sachant « quoi y faire et certains de trouver à leur arrivée une « habitation, des terres efdu bétail...
- « Réunion existe en dehors des conditions attendues. « Bon nombre de nos ressources s’y trouvent immobili-« sées; il n’en faut pas moins développer Réunion. Tout
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- « mouvement irrésolu serait désormais la perte du « capital qui y est engagé!.. Il faut que Réunion mar-« che de l’avant, que l’industrie s’y développe, que « l’agriculture y florisse, que l’aisance s’y montre; il « faut enfin, que Réunion fasse la réputation de la « Société de colonisation et devienne son siège...
- « Dans tous les pays du monde , les villages se for-« ment de préférence sur les points où la nature a « réuni les conditions rudimentaires de l’économie « domestique, agricole. Un cours d’eau , si petit qu’il « soit, mais commode, un bon sol et du bois sont les « premières choses recherchées. A défaut, donc, d’un « territoire, les terres sont-elles devenues tellement « rares, là où vous êtes, que la Société de colonisation « ne puisse plus trouver le moyen d’acquérir, à des « conditions encore acceptables, des points ainsi choi-« sis, à quelques lieues de Réunion, où elle arrondirait « des terroirs en vue de fonder des villages ?...
- « Si les acquisitions ou concessions de terres sont im-« possibles, il faut que Réunion subsiste et que la Soft ciété de colonisation disparaisse ; car celle-ci ne peut « que se dévorer elle-même dès qu’elle ne produit rien « pour l’entretien de sa vie propre. J’ai donc l’inten-« tion d’aller au Texas dans le double but :
- « 1« De décider du sort à faire à la Société de coloni-« sation.
- « 2° De coopérer dans les limites de ce qu’il me sera « possible au développement et à la prospérité de votre « association.
- « En vue de ce dernier point, je sollicite instam-« ment de vous tous les indications les plus précises « que vous pourrez arrêter en conseil, et même celles « que chacun de vous consentirait à m’adresser sur « l’organisation de toutes les industries se rattachant
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- « à vos besoins, soit : Construction des habitations, « ameublement, mobilier agricole, agriculture, travail « domestique, alimentation , vêtement, chaussure , *« approvisionnements, etc.
- «A. — En ce qui concerne le travail du bois, vous « avez des matériaux sur place, mais nous ne savons « encore rien des essences dont vous disposez, ni des « facilités avec lesquelles ces bois se travaillent , ni des « ressources industrielles qu’ils présentent.
- « B. — Nous ne sommes pas plus instruits des res-« sources que présentent vos carrières, des matériaux « que l’on en peut extraire avec facilité. La pierre à « chaux et l’argile permettent de faire des maisons « économiques ; j’en ai déjà écrit un mot, mais je sup-« pose bien que l’on n’accordera pas à cela, tout d’a-« bord, l’importance que la chose mérite.
- « Quand je serai au milieu de vous, je construirai « une maison comprenant caves, rez de chaussée et « étage, dans laquelle il n’entrera que de la chaux, de « l’argile crue et cuite , du bois et un peu de fer. Une « terrasse remplacera la toiture et cette terrasse aussi « sera faite en béton.
- « C. — Nous ne savons rien non plus des approvi-« sionnements à faire pour le vêtement, nous ignorons « quelles sont les étoffes en usage. Il me semble pour-« tant que l’on aurait pu trouver, ou que l’on devrait « trouver bientôt, dans la confection des vêtements, un « article lucratif de vente extérieure. Faute de ren-« seignements, nous sommes obligés de détourner de « l’émigration de bons éléments que vous ne pourriez, « craignons-nous, classer.
- « D. — Il est également impossible que vous ne mon-« tiez pas sans, tarder, un magasin d’épiceries, de mer-« eerie, bonneterie, etc. ; dressez l’état des choses les
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- « plus nécessaires. Rien de ce que vous saurez me dire « ne sera oublié.
- « E. — J’ai jusqu’à ce jour vainement demandé des « indications sur les combustibles que vous avez pour « le travail des métaux.
- a Je ne suis pas plus renseigné sur les moyens les € plus économiques de faire arriver les métaux et le « charbon de terre à Réunion. Combien se vend le « kilogramme de fer chez les marchands du pays?
- ^F. — Comme complément d’indications, aecordez-« moi la satisfaction de me faire un rapport général « sur les industries que vous pouvez organiser, celles « que vous avez en germe, les produits que vous en « avez déjà tirés et ceux que vous en attendez?
- « Dites-nous les causes qui font que Réunion a si peu « de terres au midi, à l’est et à l’ouest. 11 y a donc là des « difficultés matérielles ? Autrement, ce serait des acquise sitions à faire par la Société générale, quand même « les terres ne seraient pas contiguës à celles de Réu-« nion.
- « Un mot touchant vos statuts : (Je laisse de côté les « questions d’absence de garanties suffisantes pour là « Société de colonisation, etc., etc... qui vous ont été « présentées de Paris d’une manière plus étendue)...
- « Je passe aux dispositions sociétaires de vos statuts.
- 4 Rien n’est possible, à première vue, chez vous,
- « que dans le cercle étroit tracé par la direction de « l’association. Il n’y a pas assez de place pour l’initia-« tive individuelle. On risque ainsi de faire naître des « découragements, des dissidences et des conflits.
- « Il faut établir-les choses de façon à ce que chacun se « sente à l’aise , maître de ses mouvements, et à ce qu’il « endosse, en même temps, autant que possible, toute « la responsabilité morale et matérielle de ses actes.
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- « Notre convention provisoire de Bruxelles avait « admis le droit de participer à l’association à tous les « degrés. On eut pu aller à la colonie, même pour s’y « établir individuellement, à ses risques et périls. Vous « me direz que ce que les statuts ne disent pas, l’asso-« ciation peut le faire. C’est compris ; mais vous ne « vous en posez pas moins comme constituant une as-« sociation exclusive et dans laquelle il est difficile de « comprendre que l’individu puisse se mouvoir sans « avoir pris l’avis de la masse représentée par la di-' a rection.
- « Que fera Réunion des cinq mille hectares de son « domaine, si elle n’avise aux moyens de mettre ces « terres en exploitation? La lenteur dans les affaires « constitue toujours une cause grave d'insuccès et de « ruine. Il faut donc aviser sans délai à tirer du do-« maine de Réunion tout le parti possible; et, remar-« quez-le, nous ne pouvons — sans la crainte d’un contt Ait administratif — prendre d’ici aucune mesure qui « n’ait eu votre assentiment.
- « On nous dit : « Arrêtez l’émigration » ; on nous dit « ensuite : « Envoyez-nous des hommes ». Nous conce-« vons les motifs de ces avis divers ; mais tenez compte « des embarras que cela nous crée :
- « Un groupe d’émigrants bien choisis n’est pas si peu « de chose que beaucoup l’ont cru ; et, si l’on ne nous « donne les indications suffisantes assez longtemps à « l’avance, nous risquons de faire les choses autrement « que vous ne le comprenez. Or, vous le savez, on est « porté à trouver bien faites les choses comme on les « saisit et comme on les comprend.
- « La gérance étant privée de toute initiative directe, « je viens vous prier de prendre en considération les « conseils suivants ;
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- « Il faut mettre le domaine de Reunion en exploita-« tion par tous les moyens les plus rapides possibles. Si « nous comptons pour cela uniquement sur les vrais « phalanstériens, sur ceux qui consentiront à entrer « sans réserve dans l’association de Réunion telle qne « les statuts le comportent, Réunion végétera et ne « tirera pas profit des terres dont elle dispose.
- « Il en serait autrement si, tout en suivant l’oeuvre « d’association commencée, vous appeliez autour de « vous, sur toute l’étendue de vos terres, des personne nés- à qui serait accordée la facilité d’exploiter indi-« viduellement des portions de terrains que vous leur « auriez affermées pour un temps et à des conditions « raisonnables , soit en prélevant à titre de loyer, une ne partie des produits, soit moyennant toute autre rede-« vance consentie; et avec condition qu’à l’expiration « du bail la plus-value apportée au sol sera partagée « entre les anciens bailleurs et l’association dans des « proportions déterminées.
- « Par des moyens semblables, vous attireriez autour « de vous une population au sein de laquelle nous rêne cruterions immanquablement plus tard de bons sont ciétaires. Cette population donnerait une valeur « réelle au sol et la Société de Réunion serait enrichie « d’autant. En outre, des débouchés seraient créés pour « Pécoulement des produits de vos industries associées.
- « Nul doute que nous trouvions en France bon nom-« bre de travailleurs choisis, décidés à partir dans ces « conditions ; et même parmi nos amis il en est certaine nement qui préféreraient commencer ainsi.
- « Ah! que ne suis-je à Réunion pour chercher à vous « pénétrer de ce qu’il y a à faire dans les voies que je « vous indique !
- « Bien à l’encontre de ces vues, est-il possible que
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- « vous songiez â vous dessaisir de parties de vos terres « comme j’ai cru en entrevoir Fidée dans une lettre?
- « La gérance de la Société de colonisation aura-t-elle à « faire savoir en France que les rôles sont intervertis,
- « que c’est l’association de Réunion qui réalise les « plus-values sur lesquelles les actionnaires comptaient?
- « Vous comprendrez l’effet que cela produirait, vous « apprécierez que Réunion a un autre rôle à remplir...
- « Mettez-donc en délibéré le programme des condi-« tions diverses auxquelles on peut être admis à l’ex- -« ploitation du domaine de Réunion; et faites-nous « passer ce programme, afin que nous le portions à la « connaissance de tous ceux qui portent intérêt à notre « entreprise. C’est seulement alors que nous entrerons « dans la voie d’un véritable mouvement de colonisa-« tion, même après les difficultés inattendues.
- « D’ici-là, nous ne laisserons partir que des colons « consentant à participer aux travaux de Réunion dans « la stricte limite des statuts...
- « Quoique je ne paraisse pas avoir été heureux dans « les envois que je vous ai faits, puisqu’on ne les a pas « encore utilisés, je me décide à acheter pour votre « association une machine à faucher, une machine à « battre et une charrue à titre de modèle.
- « Si vous avez quelqu’un qui sache monter et faire «. manœuvrer ces choses, vous pourrez, avec deux « bœufs ou deux chevaux, faucher vos moissons, et vos « récoltes fourragères, à raison d’un hectare en deux « heures. Vous battrez avec une célérité corresponde dante. Si personne ne sait mettre en œuvre ces mais: chines, elles attendront mon arrivée (si je n’arrive « avec elles).
- « Une chose pourtant m’inquiète, je me demande si,
- « avec des orages comme il s’en présente au Texas —
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- « d’après vos lettres — on verra souvent des blés droits « à Réunion au moment des moissons.
- « Je compte aussi vous envoyer une locomobile de la « force de quatre chevaux environ, pour avoir à ma € disposition une force motrice portative.
- « Un dernier mot : Quel malheur a donc voulu que « des dissidences compromettantes surgissent parmi « vous ? Est-ce que le sentiment de notre mission so-« ciale peut s’affaiblir au contact de l’air de la sauce vagerie ?
- « Notre amour de l’humanité ne doit-il pas, au con-« traire, gagner en intensité et en vigueur en présence € du but suprême vers lequel nous marchons, sachant « bien qu’en cas de divisions nous laisserons aux géné-« rations futures la solution du problème social com-« promise par nous !
- « Si les dissidences ne disparaissaient devant le sen-« timent supérieur de la foi qui nous est commune, « l’association de Réunion ne pourrait se soutenir et « elle tomberait bientôt dans la division et le morcelle-« ment.
- « Mais il n’est pas possible qu’il en soit ainsi ! Nous « saurons, dans notre foi au salut du monde, faire acte « d’abnégation personnelle et mettre au-dessus de tout « l’humanité toujours vivante qui, dans les siècles, nous « bénira de nos sacrifices et de nos travaux.
- « En agissant ainsi, croyez-le, nous réussirons parce « que des forces supérieures seront en nous et nous « aideront à inaugurer le règne de Dieu sur la terre.
- « Oubliez donc vos ressentiments personnels ; ainsi « vous trouverez, dans ceux mêmes dont vous avez eu « à vous plaindre, des auxiliaires utiles.
- « C’est avec l’espoir de serrer vos mains dans une « étreinte de conciliation générale que j’irai au Texas,
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- « procéder avec vous à un travail d’organisation qui « apparaîtra, un jour, avec l’aide de Dieu, comme l’avè-« nement de la rédemption sociale.
- « Ainsi soit-il !
- « GODIN. »
- La célèbre entreprise fouriériste, North Américan Phalanx, indiquée par Considérant comme un modèle à suivre (1) pour certains détails d’organisation intérieure à Réunion, était dissoute à l’époque où Godin s’adressait ainsi au Conseil d’administration de la Société du premier établissement colonial.
- Mais les difficultés, nous le savons, ne rebutaient pas Godin ; en face d’elles , au contraire, toutes les ressources de son génie se tendaient afin de surmonter les obstacles.
- La chute de North Américan Phalanx, prévue depuis des mois , avait dès juillet 1855 (2) porté la presse américaine à dégager la grande leçon qui, selon elle, ressortait des diverses et malheureuses tentatives fou-riéristes, c’est-à-dire l’impérieuse nécessité d’instituer dans ces sortes d’entreprise, — pour faire contre-poids à la tendance au gaspillage du fonds commun et au relâchement de l’effort productif individuel, — un système de rétribution qui mît en jeu la responsabilité de chacun des membres.
- Ce problème avait toujours occupé une place prépondérante dans l’esprit de Godin. Sa lettre au Conseil d’administration de la Société de Réunion en témoigne. Il va renouveler ses efforts en ce sens près des principaux meneurs de l’entreprise jusqu’en février 1856,
- (1) Cbap. XXXIV, p. 645, Convention provisoire art. 15, Le Devoir, novembre 1900.
- (2) Bulletin de la Société de Colonisation, décembre 1855.
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- époque où le marché des terres au Texas subissant une nouvelle crise (nous verrons le fait au chapitre XLIl) Godin sera obligé de renoncer à transférer tout un faisceau d’industries sur un sol dont l’appropriation ne pouvait se faire.
- Ce que nous avons à voir maintenant, c’est comment se produisit la chute de North American Phalanx, cette entreprise si étroitement reliée à celle de Victor Considérant aux Etats-Unis.
- (A suivre).
- Vve J.-B.-A. Godin, née Moret.
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- La protection, les grèves, les primes, les accaparements.
- L’histoire parlementaire de notre pays n’a peut-être jamais offert, depuis la mise en vigueur des lois constitutionnelles de 1875, un exemple d’activité comparable à celle de la période que nous traversons en ce moment.
- Cela prouve qu’un peu d’esprit de suite et beaucoup de vigueur dans la direction des travaux est indispensable, quand il s’agit d’obtenir un rendement convenable d’une Chambre par trop portée aux ajournements indéfinis , à cause de son mode d’élection exclusif de toute indication d’un grand courant d’idées.
- Il convient d’ajouter que l’importance des questions soulevées est bien faite pour entretenir le zèle du législateur une fois la discussion abordée.
- Comme nous l’avons fait prévoir, la discussion du projet de loi sur les associations aura absorbé la totalité de la session extraordinaire de 1901.
- Cette loi est, en effet, sans contredit, le plus grave des problèmes que notre Parlement ait eu à résoudre depuis le vote de la loi établissant la gratuité, la laïcité, l’obligation de l’enseignement primaire, et celui de la loi qui a bouleversé notre régime économique par l’établissement des tarifs de douane.
- Aujourd’hui encore, ce sont des préoccupations de cet ordre qui remplissent les débats parlementaires, soit qu’il s’agisse de parfaire ce que les précédentes législatures ont laissé d’inachevé en ce qui concerne l’enseignement , soit qu’il s’agisse de compléter les mesures de protection économique ou, au contraire, de corriger les effets diversement appréciés des dispositions douanières en vigueur.
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- Pour si absorbante qu’ait été la discussion du projet de loi sur les associations, —puisqu’il a fallu, pour lui faire place, lui consacrer le plus souvent les jours réservés aux travaux des commissions et à la confection des lois ouvrières, et pousser les séances bien avant dans la nuit, — elle n’a pu cependant dépouiller les interpellations de leur droit à la séance du vendredi.
- Or, bien que provoquées le plus souvent, cela va sans dire, par le désir de mettre en échec le gouvernement, ces interpellations n’ont presque jamais eu le caractère oiseux que nous avons eu tant de fois l’occasion de signaler dans les précédentes. Elles rentraient d’ailleurs dans le cadre des questions actuellement pendantes et de celles, rappelées plus haut, qui ont déjà reçu une solution législative et qui revivent dans leurs conséquences.
- L’interpellation sur le régime douanier des tissus de soie pure a presque rempli deux séances, celles des 18 et 25 janvier. Elle visait à mettre le gouvernement en demeure d’élever les tarifs appliqués en vertu de la convention commerciale avec la Suisse, afin de mettre un terme à la crise du tissage des soies pures, de rémé-dier à la misère croissante des ouvriers tisseurs.
- Les causes de la crise sont-elles bien celles que les interpellations ont indiquées ! Ne résident-elles pas plutôt dans la transformation économique qui s’est opérée en France ? Et les industriels lyonnais ne sont-ils pas coupables d’avoir suivi la routine ?
- N’est-ce pas par l’abus de la protection que le marché de la soierie a été transporté de Paris à Londres ? N’est-ce pas le régime protectionniste qui a rendu la vie plus difficile, plus lourde aux ménages ouvriers ? Telles sont les considérations qui ont été développées par M. Dubief.
- D'autre part, convient-il de maintenir l’anomalie qui consiste à faire payer aux produits bruts plus de droits qu’aux produits fabriqués, ce qui peut amener le transfert de notre industrie à l'étranger ? Quand on met des
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- droits sur le pain de l’ouvrier, ne doit-on pas lui garantir son salaire ? Ainsi s’est exprimé le représentant des canuts lyonnais, M. Krauss, qui fait appel au ministre du commerce en lui rappelant qu’il est en même temps ministre de l’industrie.
- M. Millerand répond que les protectionnistes et les libre-échangistes doivent être d’accord pour reconnaître que la première condition pour une industrie est d’être sûre de son lendemain, d’avoir la sécurité de son tarif douanier. Or, on a déjà changé quatre fois en quelques années les tarifs douaniers de l’industrie des soies ; on demande aujourd’hui un cinquième changement.
- Le ministre ne croit pas beaucoup à l’efficacité d’un relèvement de droit, alors qu’il n’est pas du tout certain que la crise signalée soit le résultat des droits de 2 francs et de 2 fr. 60 qui protègent les tissus de soie pure. Par contre, il est absolument sûr qu’en touchant à la convention avec la Suisse, on courrait à une aventure très dangereuse, et l’on porterait atteinte aux intérêts industriels, agricoles, commerciaux qui sont touchés par cette convention.
- La Chambre se rendant aux raisons exposées par M. Millerand, a repoussé par 364 voix contre 156, un ordre du jour d’après lequel la Chambre donnerait elle-même une solution par voie législative aux réclamations des tisseurs ; puis, à l’unanimité, elle a adopté un ordre du jour accepté par le ministre du commerce et disant : La Chambre invite le gouvernement à prendre les mesures nécessaires lors du renouvellement prochain des conventions commerciales entre les Etats de l’Europe centrale, pour assurer aux tissus de soie pure des garanties douanières équivalentes à celles qui seraient stipulées dans d’autres conventions.
- L’opinion publique s’inquiétait fort des accaparements qui étaient signalés depuis quelque temps, lorsque la brusque fermeture d’une raffinerie à Saint-Ouen et les révélations subséquentes sur un accaparement de
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- sucre, en amenant une demande en autorisation de poursuites contre un député, ont fait porter la question devant la Chambre. Mais déjà le sentiment de cette assemblée à l’égard de cette sorte d’opérations prévues par l’article 419 du Code pénal, avait eu l’occasion de s’exprimer.
- Au cours de la discussion de la loi sur les associations , M. Fournière avait proposé un amendement demandant que le gouvernement pût dissoudre toute association dont les agissements seraient de nature à fausser les conditions normales du marché des valeurs et des marchandises. L’amendement avait réuni l’unanimité des votants , 510, moins 3 voix.
- Il n’est donc pas étonnant que lorsque M. Rouanet, dans une discussion qui a pris deux séances, celles du 15 et du 22 mars, a dénoncé les accaparements qui se sont produits tant sur les sucres que sur les fontes et autres matières indispensables à l’industrie et à l’agriculture, personne ne se soit levé pour justifier ces manoeuvres de la spéculation. Un seul député a essayé une timide défense de l’organisation actuelle de la Bourse du commerce de Paris.
- La Chambre n’en a pas moins voté un ordre du jour par lequel elle compte sur le gouvernement pour poursuivre énergiquement, en vertu des lois existantes, toutes les manoeuvres frauduleuses et tous les accaparements , et s’invite elle-même à discuter, immédiatement après le vote de la loi sur les caisses de retraites ouvrières, une proposition de loi sur les marchés fictifs déposée l’année dernière par M. Dron, à la suite d’une interpellation sur les marchés à terme des laines de Roubaix.
- Avant d’émettre ce vote, la Chambre avait repoussé une demande d’enquête, conformément au désir du ministre de commerce dont la déclaration vaut d’être reproduite, car elle met les choses au point :
- « La forme du syndicat industriel est devenue courante non seulement en France, mais dans tous les
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- pays. Des publications ont prétendu que ces syndicats étaient le produit exclusif du régime protectionniste. Ce n’est pas mon avis ; je pense plutôt que le développement de ces syndicats est dû aux progrès même de la science, à la concentration industrielle.
- « Faut-il dire que ce phénomène économique est toujours mauvais? Ce serait avoir une vue bien étroite de la situation. Mais on peut dire que toutes les sociétés ont des précautions à prendre contre les dangers qui existent pour les membres du syndicat, pour les ouvriers , pour le public lui-même.
- « Il y a une protection contre ces dangers.
- « Il y a d’abord la lutte par l’association, par le syndicat , par l’union des faibles qui peut faire contre-poids à l’union des producteurs.
- « Pour protéger les consommateurs, il faut que l’Etat puisse aussi intervenir ; et comment?
- « D’abord, si le syndicat s’est formé à l’abri du tarif des douanes et s’il a profité des taxes douanières , s’il a faussé l’esprit de la législation étrangère jusqu’à se servir de ces taxes pour exploiter ies consommateurs, il appartient aux pouvoirs publics d’examiner s’il ne convient pas, soit de diminuer les tarifs , soit de les supprimer. (Applaudissements à gauche et à l’extrême gauche.)
- « Il y a aussi les armes légales dont la commission des marchés à terme travaille en ce moment à munir le gouvernement. Elle propose un projet auquel l’orateur a collaboré. »
- En conséquence, le ministre proposait le rejet, qui fut voté, de la motion tendant à la nomination d’une commission d’enquête.
- Dans la séance du 8 mars, à la Chambré, interpellation sur les grèves.
- Les orateurs de l’opposition s’efîorcent d’établir qu’il y a une corrélation entre le ministère et les grèves.
- En 1899, dit l’un d’eux, il y en a eu 740, et 884 en 1900.
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- A quoi M. Millerand, ministre du commerce, répond :
- « On a paru reprocher au gouvernement d’être responsable des grèves. Les grèves sont-elles donc une nouveauté? A-t-on oublié la grève des docks de Marseille qui a duré un mois? Les grèves de Hambourg et particulièrement la dernière qui a duré trois mois.
- « Oui, les grèves sont trop nombreuses et je suis le premier à le déclarer ; mais cela provient du développement général économique.
- « En 1899, nous avons eu 739 grèves ; mais en Angleterre, on en comptait 864, et en Allemagne 1,336. On est donc mal venu à reprocher à un homme ou à une politique ce qui n’est imputable qu’au progrès économique. >
- Le ministre du commerce se défend de n’avoir pas fait tout son possible pour amener une solution de la grève des ouvriers du port de Marseille acceptable pour les deux parties , et le ministre de l’intérieur, président du Conseil, explique l’attitude du gouvernement dans les autres grèves en cours, celle des mineurs de Mont-ceau, de Saint-Eloi et de Chalon.
- A Chalon, il s’agissait d’un mouvement qui avait toutes les allures d’un mouvement anarchiste. Il a été vite réprimé, grâce aux mesures prises par le sous-préfet. Quant aux grévistes proprement dits, il y a lieu de les féliciter pour leur calme, car il n’y a pas eu de grèves où il y ait eu moins d’incidents.
- « Là où il y aura des précautions à prendre, continue le ministre, on les prendra, mais on a eh tort de me reprocher de n’avoir pas fait respecter la loi sur les attroupements. On m’a reproché de n’avoir pas dispersé par la force des rassemblements paisibles de citoyens; je déclare très nettement que tant qu’il n’y aura pas eu de voies de fait, jamais, jamais, je ne m’y résignerai. »
- A Montceau, une des principales revendications des ouvriers était une majoration de 10 o/o sur les salaires. Un accord était intervenu le 6 janvier, et les ouvriers
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- avaient obtenu 5 o/o. Douze jours plus tard, le mouvement de grève reprend sans qu'aucune réclamation soit parvenu au bureau du Syndicat ou à celui de la Compagnie. C’est le 24 seulement que les revendications sont remises au préfet et au directeur de la Compagnie.
- « Tous ceux, dit le ministre, qui, comme moi, ont confiance dans l’utilité et la nécessité des associations, trouveront que ce qui s’est passé est regrettable. »
- M. Waldeck-Rousseau expose les mesures prises par le gouvernement pour sauvegarder les intérêts en présence. Mais, comme il importe qu’un conflit de cette importance soit résolu en pleine clarté, il tient à ajouter quelques observations.
- Voici comment, d’après le compte-rendu analytique de la séance, s’est exprimé le président du Conseil :
- « Nous n’interviendrons pas pour imposer à l’une ou l’autre partie une solution. (Très bien ! très bien !) En face des patrons, se trouvent les ouvriers mineurs. Il faut, dit-on, justifier que la grève est légitime.
- « Jamais je n’entrerai dans cet ordre d’idées (Très bien ! très bien !) ; la grève ne serait pas légitime que les mineurs seraient encore en droit de la faire. (Très bien! très bien !) Le devoir du gouvernement s’arrête là où s’arrête son droit, et il ne lui appartient pas d’imposer aux parties le contrat qui doit être débattu librement entre elles. (Très bien ! très bien !)
- « Lorsque j’ai reçu la délégation de la fédération des mineurs, je lui ai déclaré avec une entière franchise, en entendant ses revendications, qu’il, y avait une solution que je ne pouvais pas accepter, que je ne me résignerais pas à dire aux compagnies que, si elles ne cédaient pas, le gouvernement ne leur donnerait pas les mêmes garanties, et que ceux qui s’étaient arrêtés à une autre formule n’en avaient pas probablement calculé les conséquences. (Très bien ! très bien !)
- « Il en a été de même en ce qui touche la présence des forces publiques.
- « J’ai déclaré aussi que nous ne pouvions pas entrer .
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- dans une voie qui nous conduirait, pour Fensemble des exploitations, à imposer un minimum de salaires fixé par le syndicat ouvrier. Pour moi, qui suis partisan de l’organisation syndicale , j’estime que ce sont là des questions à débattre par bassin, par région, entre les délégués des ouvriers et des patrons. (Très bien ! très bien !)
- « J’ai admis qu’il y avait une réforme à taire sur la question de la durée du travail dans les mines. En cela je n’ai pas été bien hardi, car je n’ai fait que suivre la Chambre des communes , qui a admis que cette durée pouvait être réduite à huit heures, y compris la montée et la descente. (Très bien ! très bien ! à gauche.)
- « J’ai fait observer et je répète à la tribune que la solution ne devait pas être recherchée en dehors d’une étude sur l’organisation du travail dans les mines ; car, si nous devons, par des efforts incessants, améliorer les conditions du travail, il y a aussi des précautions à prendre du côté de la production, car les conséquences d’une crise retomberaient sur les petits consommateurs. (Très bien ! très bien ! à gauche.)
- « Voilà des questions que nous sommes désireux d’étudier, et je crois être de ceux qui n’ont jamais pris de tels engagements sans les tenir. (Très bien ! très bien ! à gauche.)
- « Il en est de même de la question de la retraite des mineurs. Il n’y a eu aucune réticence dans mon for intérieur, car j’ai été le premier signataire d’une proposition de loi sur ce sujet.
- « Il y a là deux réformes utiles que le gouvernement vous demande d’accepter. >
- Un peu plus loin, répondant au reproche de donner libre carrière aux meneurs, aux professionnels de la grève, le président du Conseil demande à ses adversaires de lui dire quel texte de loi punit l’excitation à la grève, et s’ils veulent ressusciter le délit d’opinion.
- En somme, M. Waldeck-Rousseau a reproduit la
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- théorie sur les droits et devoirs du gouvernement qu’il avait déjà exposé à l’occasion de la grève de Saint-Etienne. Les circonstances étaient exactement les mêmes. Le 8 mars 1901, le gouvernement a dû répondre, comme il l’avait fait le 19 janvier 1900, à deux interpellations, l’une formulée par les socialistes lui reprochant l’envoi de troupes sur le lieu des grèves, l’autre par le centre, le blâmant de ne pas faire usage du décret de 1848 sur les attroupements.
- Il n’est pas inutile de rappeler les explications si nettes que le président du Conseil avaient fournies, à cet égard, le 19 janvier.
- Après avoir reconnu que les rassemblements sont le péril des grèves, il ajoutait : « mais il faut comprendre qu’il y aura toujours des rassemblements lorsque les usines seront fermées. Sans doute, ces rassemblements ne sont pas licites ; mais le cas de grève est une sorte de cas fortuit avec lequel il faut compter.
- « Aucun gouvernement respectueux de la liberté, ajoutait encore le Ministre, ne peut faire appliquer le décret de 1848 sur les attroupements. Ne pouvant l’appliquer jusqu’au bout, il est préférable qu’il reste dans une sage mesure. Quand le gouvernement se décide à sévir, ce n’est pas l’attroupement qu’il cherche à frapper, mais l’atteinte à la propriété, le crime du droit commun. »
- Les déclarations du gouvernement étaient approuvées le 19 janvier 1900 par une majorité de 305 voix, et le 8 mars 1901, par une majorité de 308 voix.
- A noter, dans cette discussion, l’adhésion du président du Conseil au principe de la réduction à huit heures du travail dans les mines.
- Le même jour au Sénat le gouvernement remportait une victoire non moins significative au double point de vue économique et politique, en faisant repousser, grâce à l’intervention décisive du Ministre des finances M. Caillaux, le passage à la discussion des articles du
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- projet de loi relatif aux bons d’importation sur les blés que la Chambre avait voté en juin 1900. Au moment où Ton dénonce de tous côtés la politique sucrière de la France, qui aboutit à cette situation paradoxale de faire payer le sucre très cher dans le pays, pour avoir l’avantage de le vendre à un prix dérisoire aux Anglais, l’occasion semblait mal choisie pour parfaire dans le même sens le régime protecteur des blés.
- Un ancien Ministre de l’agriculture, en défendant le projet, s’était écrié qu'il fallait avant tout songer aux producteurs. Le Ministre actuel de l’agriculture, M. Jean Dupuy, avait convenablement démontré que les producteurs ne tireraient pas grand profit de la nouvelle mesure dont les bénéfices iraient à la spéculation. Toujours la spéculation.
- Quant au Ministres des finances, après avoir illustré par quelques exemples la thèse de son collègue, en montrant notamment qu’une hausse d’un seul centime sur le prix du blé équivaut à un impôt de 80 millions sur la population française, il a plaidé la cause du consommateur et du contribuable dans un discours, auquel le Sénat a voté les honneurs de l’affichage et dont voici la péroraison d’après le Journal Officiel :
- « Je crois que vous êtes à un tournant de notre histoire économique. On veut organiser par l’Etat, au moyen de l’impôt, de vastes coalitions entre tous les producteurs de même catégorie. Il y aura des impôts apparents qui entreront dans nos caisses pour être donnés comme primes à la sortie, et des impôts occultes par le relèvement des prix. On altère ainsi le caractère de l’impôt et on méconnaît le rôle de l’Etat. (Très bien.)
- « L’impôt deviendrait le moyen d’assurer un bénéfice aux industriels, aux agriculteurs et surtout aux spéculateurs au détriment de ceux qui ne reçoivent que des salaires. Ceux-ci ne seront-ils pas fondés à demander la fixation législative des salaires. (Applaudissements.) Que pourra-t-on leur répondre? Leur misère
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- sera pour eux un titre que vos privilégiés n’ont pas. (Applau dissements. )
- «Votre système, qui désorganiserait les finances, ferait sortir l’Etat de son rôle et serait en opposition violente avec les lois économiques.
- « Il y a dans le monde économique des lois qui agissent avec la même implacabilité que la loi de la pesanteur. C’est à nous de prendre garde à elles. Si nous les heurtons, elles se retournent bien vite contre nous. (Très bien.)
- « Le gouvernement vous adjure de ne pas voter la loi actuelle : elle désorganiserait les finances et nuirait à l’agriculture. Je n’insiste pas davantage, parce que je croirais faire injure au Sénat républicain. (Vifs applaudissements prolongés. — L’orateur est vivement félicité par beaucoup de sénateurs.) »
- Nous n’avions pas besoin de faire un grand effort d’imagination pour établir une corrélation entre les interpellations sur le régime des soies , les grèves , les accaparements, et sur la discussion au Sénat, du projet de loi relatif aux bons d’importation sur les blés.
- Tous ces débats n’ont-ils pas mis en relief les contradictions du capitalisme au double aspect, celui de la protection et celui du laisser faire, dont l’alliance ne s’expliquerait guère, s’il ne s’agissait pas d’une commune défense contre les prétentions du travail?
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- LA LUTTE CONTRE L’ALCOOLISME
- »
- En France
- On sait que le ministre de la guerre a interdit, il y a environ un an, la vente de toute espèce d’alcools dans les cantines, en accordant aux cantiniers un certain délai pour écouler les boissons alcooliques qu’ils avaient en cave.
- Cette décision vient d’être complétée par deux autres mesures , prises tout récemment , qui continueront d’une manière utile, la lutte contre l’alcoolisme.
- Le ministre de la guerre a adressé aux commandants de corps une circulaire, aux termes de laquelle des conférences sur les effets et les dangers de l’alcoolisme devront être faites dans les corps de troupes, soit par les officiers, soit par les médecins militaires, concurremment avec les conférences réglementaires sur l’hygiène.
- Une autre circulaire étend aux troupes coloniales stationnées en France l’interdiction absolue de la vente des boissons à base d’alcool, imposée le 3 mai dernier aux cantines des établissements militaires dépendant du département de la guerre.
- • Les commandants des troupes aux colonies devront en outre faire exercer une surveillance constante sur les débits de boissons, notamment ceux tenus par les indigènes ; ils consigneront à la troupe ceux de ces établissements dont la fréquentation pourrait être dangereuse pour la santé.
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- Aux Etats-Unis
- Les journaux quotidiens ont publié naguère force
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- détails sur les exploits de Mme Nation saccageant à coups de hachette, à la tête de véritables régiments d’hommes et de femmes, tous armés comme elle, les débits de boissons du Kansas. Arrêtée, puis relâchée sous caution, Mme Nation se remet à la besogne soutenue par le sentiment public, et cette bizarre campagne se poursuit, avec la répétition des mêmes incidents, depuis des mois.
- On ne s’expliquerait guère cette croisade d’un nouveau genre, si l’on ne savait que le Kansas est un Etat « prohibitionniste », dans lequel la vente des spiritueux a été soustraite à l’industrie privée. Or, le commerce des spiritueux ponrsuivi en dépit de la législation antialcoolique, avec la connivence des autorités établies, a le don d’exapérer la femme de l’Ouest, dont la mentalité et la moralité est bien supérieure à celle de l’homme. Ne comptant plus que sur elle, elle va de l’avant.
- Il y a une trentaine d’années, dans le Kansas et dans d’autres contrées de l’Ouest, un soulèvement analogue se produisit, avec cette différence, toutefois, qu’au lieu de donner l’assaut aux débits de boissons et de les enlever de vive force, les femmes se contentaient d’en faire le blocus, pendant des journées et des nuits entières , de manière à empêcher le client d’y pénétrer.
- Il faut que le mal ait bien empiré pour que ces procédés pacifiques aient été remplacés par la violence et la destruction.
- L’autre jour, raconte le correspondant américain du Journal de Genève, à Rochester, Etat de New-York, une des femmes tout à fait supérieure des Etats-Unis et qui s’est signalée au premier rang dans l’évolution féministe américaine, miss Susanne B. Anthony, célébrait au milieu d’un grand concours de sympathie et de visites son entrée dans ses 81 ans. Interrogée sur ce qu’elle pensait de Mrs Nation, elle a retrouvé, d’après un témoin de cette scène, l’enthousiasme de ses jeunes années pour dénoncer les hommes du Kansas, disant qu’aucun des deux partis politiques n’avait fait son devoir dans la question antialcoolique.
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- « La hachette, a-t-elle ajouté, est une arme barbare, le bulletin de vote, voilà l’arme civilisée. Au Kansas, depuis 1887, Mrs Nation avec toutes les femmes de 286 villes de l’Etat sont en possession du droit de vote dans l’élection des maires et des municipalités, ainsi que dans toutes les nominations administratives municipales. La responsabilité des femmes est donc égale à celle des hommes. C’est pourquoi le devoir de Mrs Nation et celui des femmes du Kansas est d’aller s’inscrire pour voter et de ne voter que pour des hommes ou des femmes qui auront pris l’engagement de faire leur devoir et de rendre à la vie privée tout fonctionnaire qui aura fléchi dans l’exercice de son mandat. »
- La vigoureuse campagne entreprise contre l’alcoolisme par les femmes américaines revêt chaque jour les formes les plus inattendues.
- C’est ainsi que, dans le New-Jersey, les jeunes filles de Trenton viennent de former une association de tempérance, dont chaque adhérente s’engage à ne point se marier avec un homme qui ne s’abstiendrait pas strictement de toute boisson enivrante. Et parmi les boissons condamnées sont le vin, le cidre et la bière.
- Une conjuration analogue eut lieu au moment de la guerre de Sécession, et le serment prêté par les jeunes filles de n’épouser que des hommes qui auraient pris les armes pour l’abolition de l’esclavage, ne contribua pas peu au gigantesque élan qui groupa toute la jeunesse du Nord sous les plis du drapeau fédéral.
- En Belgique
- Poursuivant sa campagne contre l’alcoolisme, le Ministre des finances vient de déposer un projet de loi augmentant fortement le droit de licence à percevoir des cabarets. Ceux qui en étaient exemptés payeront 50 °|0 de la licence en 1901 et 1902, et seront frappés intégralement à partir de 1903. Les cabarets où l’on
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- ne débite pas d'alcool seront exemptés du droit de licence. La fraude sera punie comme précédemment d’amende et de prison et en plus de confiscation du mobilier d’exploitation et des boissons en cave. Quant aux cabarets à installer à nouveau ils seront taxés d’une licence triple. On espère, par ces mesures, enrayer sérieusement le développement des débits d’alcool.
- En Suisse
- L’année dernière, plusieurs communes du canton de Schwitz ont payé une somme totale de 24.844 fr. 78 pour le traitement dans les asiles sis hors du canton, de leurs ressortissants atteints d’aliénation mentale.
- De son côté, la caisse de l’Etat a accordé à ces communes, à titre d’indemnité une somme de 3.727 fr. sur le produit du monopole de l’alcool. On fait remarquer à ce propos que les cas d’aliénation mentale augmentent dans le canton de Schwitz comme ailleurs, hélas ! en raison directe de la consommation de l’alcool. Il s’agirait donc d’entreprendre une lutte vigoureuse contre l’alcoolisme, cause d’une foule de malheurs et d’infortunes ; malheureusement personne ne paraît disposé à attacher le grelot pour le moment. En attendant, les communes et l’Etat doivent faire d’énormes sacrifices pour payer la pension de malheureux qui auraient pu gagner honnêtement leur vie et que la boisson a rendus absolument impropres à gagner leur pain et celui de leur famille.
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- RECENSEMENT DE LA POPULATION En Allemagne
- Voici les résultats du recensement qui a été opéré dans tout l’empire Allemand, le 1er décembre dernier.
- Le chiffre total de la population est de 56,345,014 personnes qui se décompose ainsi : 27,731,067 du sexe masculin et 28,613,947 du sexe féminin.
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- Dans ce total, la Prusse seule figure pour 34 millions et demi, la Bavière pour 6,200,000, le royaume de Saxe pour 4,200,000, le Wurtemberg pour 2 millions 300,000 habitants.
- Le précédent recensement de 1895 accusait 52 millions 279,901 personnes. Dans ces cinq dernières années la population de l’empire a donc augmenté de plus de 4 millions, soit 7,78 pour cent.
- Le chiffre du premier recensement, celui de 1871, était de 41,058,792. L’empire allemand, depuis qu’il existe, a donc vu sa population s’augmenter de 15 millions 286,222 personnes, soit une proportion de 37,22 pour cent.
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- En Autriche-Hongrie
- Le recensement décennal de l’Autriche-Hongrie en 1900 relève une population totale d’environ 47 millions d’âmes, y compris les provinces occupées de Bosnie et d’Herzégovine. Le chiffre total était de 43 millions d’âmes en 1890, il y a donc un accroissement de 4 millions en dix ans, ce qui est une proportion de plus de 9 °p>, tandis que l’accroissement de population de l’Allemagne dans la même période n’est que d’un peu plus de 7 3{4 °[o.
- Pour l’Autriche seule, la population actuelle est de 26 millions d’âmes, en accroissement de 2 millions 21 sur 1890 et proportion de 9.3 °{0. En Hongrie, elle se monte à 19 millions d’âmes, en accroissement de 1 million 73 ou de 9.96 <q0. Enfin, dans les provinces occupées de Bosnie et Herzégovine, elle se chiffrait, au dernier recensement fait en 1895, à 1 million 59. Le recensement tel qu’il a été publié n’indique pas encore la répartition de la population par nationalités, c’est-à-dire le point de vue le plus intéressant dans des pays comme ceux d’Autriche et de Hongrie, bien que du côté slave et roumain on ait souvent protesté que le recensement est toujours majoré au profit des
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- Allemands, des Magyars et, jusqu’à un certain point, des Italiens.
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- En Suisse
- Le recensement de 1900 a donné pour la population totale de la Suisse un chiffre de 3,327,207, et pour la population de résidence ordinaire, de 3,312,531. Ces chiffres ne sont que provisoires, les résultats définitifs devant être connus seulement en juin. L’augmentation du chiffre de la population de résidence ordinaire comparé à celui du dernier recensement, opéré en 1888, est de 394,797 habitants, alors que dans les 38 ans qui se sont écoulés entre le premier recensement de 1850 et celui de 1888 elle était de 525,000 âmes et qu’elle n’a jamais dépassé en dix ans le chiffre de 176,000 observé pour la période de 1870 à 1880.
- Tous les cantons, à l’exception d’un seul, celui de Glaris, ont vu leur population s’accroître.
- Si l’on considère le résultat actuel au point de vue de la répartition des sièges au Conseil national, on constate que le nombre de ces derniers, qui se calcule sur la base de la population ordinaire, s’augmente de vingt.
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- En France
- Il a été procédé, en France, le 24 mars, au recensement prescrit par la loi du 22 juillet 1791, mais qui n’a été rigoureusement appliquée que depuis 1831.
- En attendant que les chiffres du dernier recensement soient connus, nous rappellerons que le chiffre total de la population, tel qu’il ressort du recensement de 1896, s’élève à 38,517,975 habitants pour les quatre-vingt sept départements, en augmentation de 175,027 sur le recensement de 1891.
- Au commencement de la Révolution, la population de la France était4 de 25 millions d’habitants.
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- La population de la Grande-Bretagne qui était à la même époque de 12 millions atteint aujourd’hui, si elle ne le dépasse pas, le chiffre de 40 millions ; celle de l’Allemagne a monté, depuis un siècle de 15 à 56 millions et au-delà, et celle delà Russie de 25 à 100 millions.
- Alors que de l’autre côté de la Manche, on gagne annuellement une moyenne de 325,000 habitants, et de l’autre côté des Vosges, une moyenne de 500,000, la France compte à peine une moyenne de 35,000.
- Dans un siècle la population de l’Angleterre a triplé, celle de la France s’est accrue d’un tiers.
- En 1872, l’Allemagne ne comptait que 4 millions et demi de plus que la France ; aujourd’hui elle en compte 14 ou 15 avec un territoire qui n’est guère plus étendu.
- Il en est de même en Autriche, en Italie, et le jour n’est pas éloigné où la population de la France sera dépassée par celle de sa voisine des Alpes.
- On rapprochera utilement ces chiffres de ceux que nous avons publié dans notre numéro de janvier sur la population des Etats-Unis, laquelle s’est accrue en dix ans de 13 millions et demi d’habitants.
- C’est donc avec une certitude trop indéniable que l’un des auteurs des diverses propositions qui tendent à remédier au mal de dépopulation, M. le Sénateur Bernard (Doubs) a pu affirmer « qu’à brève échéance, si la situation ne se modifie pas, notre pays, au point de vue de la population reculera jusqu’au sixième rang et que, la population de l’Allemagne, notamment, sera dans quelques années le double de la nôtre. »
- Pour en revenir au recensement de la population française, rappelons qu’un recensement professionnel a eu lieu pour la première fois en 1896. Il n’a pas donné tous les résultats qu’on en espérait. Mais les précautions semblent prises, cette fois, pour obtenir des résultats plus précis. Cette partie de l’opération présente, en effet, un grand intérêt pour l’étude des problèmes économiques et sociaux.
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- GRANDE-BRETAGNE
- La journée de huit heures dans les mines
- La Chambre des Communes a adopté, le 27 février, en seconde lecture, une proposition de loi de M. Yozall, radical, dont voici le texte :
- « Aucune personne, dans un intervalle de vingt-quatre heures, ne pourra être employée dans une mine pendant plus de huit heures.
- « Les huit heures seront comptées du moment où la personne quittera la surface du sol pour entrer dans la mine jusqu’au moment où elle y remontera.
- « Exception sera seulement faite en cas d’accident à la machinerie, de coup de grisou ou de tout autre cas fortuit occasionnant la cessation du travail dans la mine. »
- La proposition de loi a été adoptée par 212 voix contre 199. C’est un gros succès pour le parti libéral qui a donné tout entier. La minorité se compose presque exclusivement de conservateurs.
- Les propositions analogues faites antérieurement n’étaient jamais parvenues jusqu’à la deuxième lecture. Celle-ci touchera-t-elle au but ?
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- QUESTION DES LANGUES. — LA LANGUE FRANÇAISE A L’ÉTRANGER.
- Une statistique publiée par l’Alliance française, dont on sait les très beaux efforts pour la propagation de notre langue à l’étranger, nous apprend quelles sont les langues les plus répandues.
- De cette statistique il résulte que l’anglais est parlé par 116 millions d’individus, le russe par 85 millions, l’allemand par 80 millions, le français par 58 millions, l’espagnol par 44 millions, le japonais par 40 millions, l’italien par 34 millions et enfin le chinois par 360 millions.
- Ces chiffres n’ont rien de surprenant en ce qui con-
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- cerne le chinois et le russe, puisque ces vastes Etats comprennent une population nombreuse, et ils ne prouvent pas que la diffusion de la langue russe ou de la langue chinoise à l’étranger soit très grande.
- Mais la diffusion des langues anglaise et allemande va toujours en augmentant. La langue française n’occuperait donc aujourd’hui que le troisième rang dans la statistique des dialectes parlés en dehors de la nation elle-même.
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- En Alsace-Lorraine
- Le ministère d’Alsace-Lorraine a opposé une fin de non-recevoir au vote du conseil municipal tendant à introduire l’enseignement du français dans les écoles primaires.
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- Dans lôs îles Anglo-Normandes
- Depuis le mois de février, le français a cessé d’être la seule langue officielle des Etats de Jersey.
- Le projet autorisant l’emploi facultatif de la langue anglaise dans cette assemblée, a été voté par 26 voix contre 15.
- Ce projet a rencontré une forte opposition de la part de beaucoup de membres les plus âgés de la Chambre. Le maire de Saint-Hélier, la capitale de l’île, a voté contre.
- Au cours de la discussion un député ayant pris la parole en anglais , a été arrêté par le président, et comme il persistait, la Chambre lui a refusé par un vote l’autorisation de continuer à parler dans cette langue.
- Quelques jours après ce député pouvait parler anglais sans contrainte, sous l’égide du nouveau statut.
- Ainsi s’est dénouée pacifiquement dans les îles anglo-normandes, cette question des langues, qui provoque
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- en Autriche une telle agitation que les affaires publiques en sont paralysées.
- NOUVELLE-ZÉLANDE
- Etablissement d’un salaire minimum pour les jeunes ouvriers des deux sexes
- Aux termes d’une loi en date du 21 octobre 1899, les patrons sont tenus de payer aux jeunes ouvriers de l’un et l’autre sexe, au-dessous de 18 ans, pour tout travail exécuté dans une fabrique ou un atelier, un salaire fixé au préalable, de commun accord, et qui doit s’élever, par semaine, à 4 shillings au moins pour les filles, à 5 shillings au moins pour les garçons, et ce, sans pouvoir exiger des heures de travail supplémentaires. Si le patron néglige pendant toute une quinzaine de régler exactement la totalité des salaires dus, il est passible d’une amende pouvant monter jusqu’à 5 shillings par chaque autre jour de retard.
- En outre, il est défendu à tout industriel, sous peine d’une amende allant jusqu’à 250 francs, de se faire verser, par n’importe qui, la moindre somme pour admettre les jeunes ouvriers dans sa fabrique ou son atelier.
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- COOPÉRATION DE PRODUCTION
- COOPÉRATION DE PRODUCTION
- Une association du Travail et du capital : « Le Travail »
- Nous avons raconté, il y a deux ans (1) la transformation subie par la Société d’ouvriers peintres, « le Travail », et la discussion qui eut lieu à son sujet dans l’assemblée générale des associations ouvrières de production, sur la question de savoir si la Société ainsi transformée possédait encore les qualités requises pour faire partie de la Chambre consultative.
- L’admission du capital comme un des facteurs de cette entreprise heurtait, en effet, les idées admises par la classe ouvrière. Aurait-elle nui à la prospérité toujours croissante, jusqu’à ce moment, de la Société ?
- Les deux exercices clos depuis sa transformation ont apporté la preuve du contraire. Sans tenir compte des travaux exceptionnels que l’Exposition lui a procurés, en deux ans le chiffre d’affaires a presque doublé.
- En ce qui concerne la rétribution du capital, voici encore des faits : Pour le premier des deux exercices écoulés, le capital a reçu en intérêts et dividendes, exactement 5 o/o; pour le second, 6,25 o/o, ce qui donne une moyenne de 5,625 o/o.
- « Nous mettons en fait, » dit à ce sujet le directeur de l’association, M. Buisson, dans le compte rendu de l’exercice 1899-1900, « que c’est là un taux normal en matière commerciale, et que ce taux nous l’eussions payé si nous avions dû nous adresser à des prêteurs ordinaires. »
- Ce trait achève de caractériser le système.
- (1) Le Devoir, mars 1899, p. 146 et s.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
- L’immunité des membres du Tribunal d’arbitrage.
- Le Parlement français a été saisi par M. Delcassé, Ministre des affaires étrangères, d’un projet de loi qui est ainsi concu :
- « Les membres non français d’un tribunal arbitral siégeant en France par application de la convention pour le règlement pacifique des conflits internationaux, signée à La Haye, le 29 juillet 1899, jouiront dans l’exercice de leurs fonctions des privilèges et immunités diplomatiques. »
- Dans l’exposé des motifs, le Ministre des affaires étrangères rappelle que le Tribunal arbitral siège d’ordinaire à La Haye ; mais comme par la volonté des parties il peut siéger ailleurs, il convient de se préoccuper du cas où un tribunal arbitral, constitué conformément aux prescriptions de la convention de La Haye, siégerait en France, d’autant plus que ce pays a déjà été choisi plusieurs fois pour la réunion de tribunaux de ce genre.
- Les privilèges et immunités diplomatiques qui sont établis en France par la coutume et par certaines dispositions législatives comprennent, notamment, l’immunité de juridiction ainsi que certaines exemptions fiscales et douanières.
- Ils ne peuvent être étendus à des personnes n’ayant pas le caractère d’agent diplomatique et ne se rattachant pas à une ambassade ou à une légation, que par une loi, puisqu’il s’agit notamment de restreindre la compétence normale des tribunaux et des autorités judiciaires.
- De là la nécessité du projet soumis au Parlement par M. Delcassé.
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- « Guerre ou Paix » ?
- C’est une erreur de croire qu’il y a un point culminant pour la science qui consiste à inventer sans cesse des engins plus meurtriers que les précédents, et, par conséquent, de placer l’espérance de la paix définitive sur la possibilité d’établir une parfaite égalité de chances stratégiques entre les nations.
- Illusion également, la persuasion que la garantie de la paix se trouve dans l’excès même des armements, chacun devant, semble-t-il, s’efforcer d’éviter une lutte avec des voisins aussi formidablement armés qu’il l’est lui-même ; que les guerres futures dans lesquelles on se battra à de plus fortes distances seront moins meurtrières que les précédentes, moins longues aussi et moins cruelles.
- Hérésie monstrueuse, la pensée que la guerre a du bon et que ceux qui tirent momentanément profit de sa menace, échapperont à la répercussion de ses suites.
- Toutes ces erreurs, illusions ou hérésies, sont exposées dans deux dialogues, réunis en brochure, par M. Elie Ducommun, qui les réfute, cela va sans dire.
- En publiant cette petite brochure, dont le prix de vente est de dix centimes l’exemplaire, et peut être cédée à cinq francs le cent ("frais de poste compris), le distingué secrétaire du Bureau permanent de la Paix n’a eu d’autre désir que de contribuer, sans de trop grands sacrifices personnels,. à une œuvre utile de propagande pacifique, en exposant, d’une manière aussi saisissante que possible, les terribles conséquences qu’aurait fatalement une guerre entre les Puissances européennes dans l’état actuel des armements.
- Son argumentation irréfutable servie par une pénétrante analyse et appuyée sur des exemples topiques, se joue dans les tours du dialogue, et il est impossible que la conviction n’en jaillisse pas.
- « Le Crédit de Paix »
- Le Storking norvégien a profité du 22 février pour
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- LE DEVOIR
- voter, à l’unanimité moins une voix, le crédit de paix, comprenant pour l’année prochaine: 700 francs au Bureau international de la Paix à Berne, 700 francs au Conseil interparlementaire, 2,200 francs pour les frais de voyage de deux délégués à la réunion de ce Conseil et 1,400 francs pour le Congrès Scandinave de la Paix.
- Des Congrès Scandinaves pour la Paix ont eu lieu en 1885 à Gothenbourg, en 1890 à Copenhague et en' 1895 à Stockholm ; le 4e Congrès va se réunir en Norvège, à Ski en probablement, à la fin de juilletprochain, et le thème essentiel de ces discussions sera la question de neutralité permanente pour les trois royaumes.
- La Société de Paix et d’arbitrage du Familistère
- de Guise.
- Une réunion de cette Société a eu lieu le 17 janvier dernier, devant une salle comble.
- MM. Fourrier et Gosquin, délégués de la Société au Congrès universel de la Paix à Paris, ont rendu compte de l’exercice de leur mandat et ont été applaudis.
- M. le Dr Nicoll et a donné ensuite une très belle conférence sur « le Socialisme et la Paix».
- La situation financière de la Société a été présentée et approuvée, puis on a procédé à la réélection du Comité, qui est composé, de M. Sarrazin-Duhem, président, — M. Prudhomme Agathon, secrétaire, — M. le Dr Nicollet, vice-président, — MM. Martin-Mariage et Gosquin, assesseurs.
- De nombreux membres nouveaux se sont fait inscrire et une abondante distribution de documents pacifiques a clôturé cette utile soirée.
- Le prix de la guerre
- Lord Salisbury a prononcé naguère au banquet annuel de la Chambre de commerce de Londres, un dis-
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- cours où il félicitait son pays d’avoir pu, après tant de mois de lutte, conserver intacte toute sa puissance et son unité. Le noble lord affirmait, en outre, qu’aucune autre nation du monde n’aurait pu s’en tirer aussi bien.
- Il y a un aveu dans le satisfecit que s’accorde le directeur responsable de la politique anglaise. La Grande-Bretagne aurait donc risqué dans l’aventure Sud-Africaine sa puissance et son unité ? Pour que l’homme évidemment le mieux renseigné d’Angleterre sur la force respective des autres nations ait pu affirmer qu’aucune d’elles ne s’en serait tirée aussi bien, il faut que le péril ait été grand ; car est-il beaucoup de pays capables de se lancer dans une aventure analogue qui ne disposent de ressources considérables ?
- Le discours de lord Salisbury remet dans l’actualité l’article publié dans la deuxième quinzaine de janvier par la Revue des Beux-Mondes, sous ce titre : Ce que coûte ïme guerre impériale. iDans cet article M. Raphaël-Georges Lévy examine la situation financière de l’Angleterre de la façon suivante :
- « Les recettes effectives de l’année 1899-1900 ont atteint 3 milliards de francs, soit 225 millions de plus que les estimations... Mais cet excédent ne suffit d’ailleurs pas à mettre en équilibre l’exercice clos au 31 mars 1900, caries dépenses en atteignirent 3 milliards 350 millions. Celles de l’année suivante étaient estimées à 4 milliards 125 millions, dont la guerre et la marine absorbaient 2 milliards 225 millions, c’est-à-dire une somme presque égale au total du budget anglais de 1894-1895, déduction faite des dépenses locales.
- « \û Investor’ s Review calculait que du 31 mars 1894 au 31 mars 1901 l’Angleterre aura dépensé pour l’armée et la marine, plus de 8 milliards 750 millions. Les revenus de l’Echiquier estimés à 3 milliards 450 millions en 1900-1901 ne dépassaient guère 2 milliards 550 millions en 1894-1895. Ils ont donc augmenté de plus de 35 o/o.
- « Au mois d’octobre 1899, sir Michaël Hicks-Beaeh annonçait que la guerre coûterait de 250 à 275 millions
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- de francs. En mars 1900, il prévoyait onze cents millions. Certains statisticiens affirment qu’elle en a coûté jusqu’à 75 par semaine. Dans quelle mesure sera dépassée la prévision de onze cents millions de francs pour les dépenses extraordinaires de l’armée, c’est ce qu’il n’est pas encore possible de dire.
- « Dans un discours prononcé il y a peu de semaines à Bristol, le chancelier de l’Echiquier a admis qu’il ne fallait pas surcharger les pays annexés, et que les contribuables auront à payer une bonne partie des frais de la campagne. Il demande d’ores et déjà que l’armée soit doublée, que la paye soit augmentée ; si bien qu’il prononce le chiffre de 2 milliards de francs comme celui qu’atteindront dans l’avenir les dépenses militaires de la Grande-Bretagne. Il avoue, du reste, que cette organisation défensive, rendue nécessaire à ses yeux par la puissance des autres Etats, sera une tâche herculéenne. »
- M. Raphaël Lévy indique un des résultats de cette situation financière: alors que l’Angleterre, il y a quelques années était créancière des Etats-Unis, elle est obligée d’emprunter à New-York. C’est-à-dire qu’au lieu de recevoir des revenus des autres Etats, pour couvrir l’excédent de ses importations, elle commence à leur en verser.
- L’auteur déclare qu’il ne dirait pas sa pensée tout entière s’il n’ajoutait pas qu’il croit l’Angleterre de force à surmonter les difficultés de la guerre entreprise ; mais il constate qu’en moins d’un an ses finances ont subi l’atteinte la plus grave qu’elles aient reçues depuis un siècle et que la répercussion économique de la guerre sud-africaine sur le marché de Londres et sur le commerce du Royaume-Uni ne peut encore être aujourd’hui mesurée,dans toutes ses conséquences.
- Au moment où l’article de M. Raphaël Lévy a été publié, la guerre sud-africaine battait son plein.
- Au moment où lord Salisbury prononçait son discours optimiste, aux horreurs de la guerre s’ajoutaient
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- les horreurs de la peste dans la colonie du Cap envahie.
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- Le banquet du 22 février.
- Suivant l'invitation qui leur en avait été faite par le Bureau de Berne et conformément à un usage passé au rang de tradition, les Sociétés de la Paix du monde entier se sont réunies le 22 février dernier et ont célébré par des manifestations simultanées l’anniversaire de la naissance de Washington.
- A Paris, la coutume s’est établie de fêter cette date par un grand banquet organisé à frais communs par les diverses sociétés françaises ayant dans la capitale des représentants. Le banquet de cette année, donné au Palais d’Orsay, a revêtu un éclat exceptionnel du fait de la constitution définitive et de l’inauguration prochaine, à la Haye, de la Cour permanente d’arbitrage.
- M. Léon Bourgeois, député et président de la délégation française à la conférence de 1898, assisté de ses trois collègues de la délégation, MM. de Laboulaye, d’Estournelles de Constant et Louis Renault, présidait le banquet auquel assistaient plus de 200 personnes. Au nombre des convives : MM. Charles Beauquier, Mme Camille Flammarion, M. etMme Gaston Morin, MM. Emile Arnaud, Charles Richet, Raqueni, Trarieux, Desmons, Labiche, M. et Mme Mesureur, M. Delbet.
- Puis MM. Vigoureux, Séailles, Weiss, Michel Revon, Gaston Moch, Hayem, Decugis, Capponi, Israels, Maçon.
- Mme Kammer, vice-présidente de la Ligue pour le Droit des Femmes : Mme Pognon, Mme Gired, Mrae Bloch, etc. — L’Association de la Paix par le Droit était représentée par son vice-président, Lucien Le Foyer et par le président du groupe parisien , A. Jouet.
- Au dessert, M. Ch. Richet, président de la Société Française $ Arbitrage, a présenté les excuses de M. Fr. Passy et donné lecture du discours que celui-ci eût
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- prononcé, s’il n’eùt été retenu loin de ses collègues par la maladie. Nous ne pouvons, à notre grand regret, faute de place, donner le texte in-extenso de ce beau et vibrant discours. On le trouvera reproduit dans le numéro du Siècle du 24 février.
- M. Ch. Richet donne ensuite lecture d’un télégramme de Vienne de Mme la baronne de Suttner, ainsi conçu :
- « L’assemblée ^des Pacifiques d’Autriche envoie son salut aux camarades de France. Il fait nuit, mais nous voyons poindre au-dessus de la Haye l’étoile du matin. »
- On a entendu ensuite M. d’Estournelles, qui exprime l’espoir que des manifestations comme celle-ci hâteront l’ouverture de la cour d’arbitrage; enfin, M. Léon Bourgeois, qui_, au nom des quatre arbitres français, lève son verre en l’honneur de ceux qui ont été les promoteurs de cette oeuvre de paix.
- M. Léon Bourgeois a associé à ce toast l’empereur de Russie et la reine des Pays-Bas.
- L’orateur a également glorifié Washington dont on célébrait ailleurs l’anniversaire et dont le nom signifie : Liberté et Droit. Il termine en disant que le point d’honneur dès hommes d’Etat devra être désormais de faire triompher non pas les intérêts de leur pays, mais le droit par la raison.
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- Protestation contre ce qui se passe en Chine.
- Les semaines, les mois s’écoulent, et les massacres continuent en Chine comme au lendemain du débarquement des troupes alliées. Les diplomates européens, américains et japonais sont les maîtres à Pékin, l’empereur de Chine a accepté sur les points essentiels les conditions de paix que les Puissances lui imposent, les négociations se poursuivent sur les détails et plusieurs chefs des Boxers ont été punis exemplairement, à titre de gage des bonnes intentions du gouvernement chinois à l’égard des étrangers.
- Et chaque jour néanmoins nous apporte l’avis télé-
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- graphique de nouveaux actes de violence, d’inhumanité, exercés contre des populations affolées, que déciment déjà la maladie et la faim.
- Nations civilisées, que révoltent ces attentats, élevez votre voix, non point timide, mais forte et persuasive, contre la continuation d’un état de choses qui fait honte à l’humanité au seuil du XXfc siècle !
- La part faite soit des provocations des Boxers, soit des exagérations qui peuvent être répandues sur ce qui se passe actuellement en Chine, il est incontestable que les troupes alliées n’ont pas toutes reçu des instructions de nature à empêcher d’inutiles égorgements et des actes de brigandage réprouvés par la conscience publique.
- Nous conjurons les gouvernements de réagir à ce propos avec toute l’énergie et la promptitude que leur commande le sentiment de leur responsabilité morale.
- Berne, le 23 janvier 1901.
- Le Comité permanent du Bureau international de la Paix.
- L’union fédérative internationale pour l’indépendance
- des Boers
- Les délégués des comités en faveur de l’indépendance des Boers existant en Allemagne, Amérique (Etats-Unis), Autriche-Hongrie, Belgique, Espagne, France, Italie, Pays-Bas, Russie, Suisse, représentant des millions d’adhérents, se sont réunis à Paris les 9, 10, 11 et 12 mars 1901.
- Ils ont décidé de former une union fédérative internationale des comités existant dans les deux mondes, avec un siège central, qui se tiendra en correspondance avec toutes les organisations nationales et locales.
- L’union fédérative internationale reçoit pour mission d’employer auprès de l’opinion publique de tous les pays, y compris l’Empire britannique, auprès de tous les Parlements et gouvernements, tous les moyens lé-
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- gaux les plus propres à mettre en vigueur l’esprit qui inspira les résolutions de La Haye.
- Elle est chargée de relever, dans un mémoire détaillé, les faits qui attestent, dans le mode de guerre employé contre les Boers, la violation des lois et coutumes de la guerre, et de les porter officiellement à la connaissance des Parlements et des gouvernements.
- Les délégués des comités réunis à Paris font appel aux peuples du Royaume-Uni, pour les inviter à considérer à quel point, sur les causes, sur la durée, sur les procédés de cette guerre, ils furent induits en erreur par leurs gouvernants ; ils les adjurent de se remémorer ce qui avait été, jusqu’à ce jour, la politique traditionnelle de l’Angleterre , constante promotrice des idées d’affranchissement, de liberté et de philanthropie.
- Les délégués font appel à tous les hommes de coeur,, sans distinction de nationalité, dans l’univers entier, pour que la voix du genre humain s’élève contre la prolongation de cette guerre impie, qui tend à devenir une guerre inexpiable ; ils les invitent à multiplier les créations de comités, à unir et à grouper leurs efforts pour assurer l’indépendance des Républiques sud-africaines .
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- LE MOUVEMENT FEMINISTE.
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- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- Le Conseil international des Femmes a été fondé en 1888. Il a pour but de grouper, dans un faisceau étroit, les forces féministes de tous les pays et de les concentrer en vue d’une action commune.
- Pour cet objet, le Conseil a cherché à créer des Conseils nationaux dans tous les pays, ou à se rallier les groupements nationaux qui sous un nom ou sous un autre, sont déjà fondés.
- Le Conseil international lui-même, comme son nom Pindique, n’appartient à aucun pays et doit être l’expression des opinions et des besoins de tous.
- Il constitue la confédération des conseils nationaux de tous les pays, chacun conservant son unité organique, son indépendance et ses méthodes individuelles. Il n’est fondé dans l’intérêt d’aucune propagande particulière et n’exerce sur ses membres d’autre pouvoir que celui de ses conseils et de sa sympathie.
- Le Conseil international tient un congrès international tous les cinq ans.
- Le premier a eu lieu à Washington, en 1888, le deuxième, en 1893 à Chicago, le troisième à Londres en 1898. On sait quel retentissement eut ce dernier Congrès.
- Les féministes françaises n’ont pas encore adhéré à cette organisation. Cependant ainsi que le rappelle le Comité qui a pris l’initiative de la création d’un Conseil national des femmes françaises, l’idée de ce Conseil n’est pas nouvelle parmi nous. Elle avait été présentée au premier Congrès des oeuvres et institutions féminimes en 1889 ; mais la difficulté était alors de réunir pour ce Conseil une représentation complète des diverses branches du féminisme français. Il y a quelques années, la regrettée Mme Potonié-Pierre avait
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- LE DEVOIR
- tenté la formation d’une fédération des Sociétés féministes françaises.
- Aujourd’hui, disent les promoteurs du nouvel essai, les circonstances sont plus favorables : les féministes sont à la fois plus nombreuses et mieux groupées. Les Congrès qui ont eu lieu cette année ont fourni, par le fait même de leurs tendances diverses, une expression plus facile à saisir qu’auparavant de ces divers groupements ; et il a semblé qu’un Comité d’initiative composé de délégations de chacun de ces Congrès offrirait une représentation équitable du féminisme français.
- D’ailleurs « il s’est fait pendant ces dernières années, un rapprochement d’estime, en quelque sorte, entre les personnes, et un certain nombre d’idées générales s’impose à toutes. C’est ainsi que, sous des formes et par des moyens divers, beaucoup de femmes qui se sont plus ou moins ignorées, jusqu’ici, travaillent à la poursuite des mêmes intérêts et de revendications semblables. Cela tient à la situation même qui est faite à la femme dans la Société actuelle. En relevant les voeux exprimés par nos divers Congrès, on trouve partout, sinon les mêmes conclusions, du moins des préoccupations analogues, en ce qui concerne par exemple la protection des enfants contre les mauvais traitements ou les exigences accablantes du travail ; l’amélioration de la condition civile ou économique de la femme, notamment en ce qui concerne la condition légale de la femme mariée ; la répression de la traite des blanches et les attentats contre la moralité publique; l’affirmation d’une seule morale, la même pour tous ; et combien d’autres ! Il serait facile de multiplier ces points de rapprochement ; et cependant nos Congrès ont eu des caractères bien distincts les uns des autres, en marquant la raison d’être de chacun ».
- La circulaire du Comité d’initiative se termine ainsi :
- « L’expérience des dernières années, pensons-nous, montre que le groupement que nous cherchons à réaliser n’est pas illusoire, mais qu’il dépend de la bonne
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- volonté des uns et des autres, et c’est à cette bonne volonté que nous faisons appel. »
- Cet appel porte les signatures suivantes :
- Mme Isabelle Bogelot, vice-présidente du Conseil international des femmes. — Mlle Sarab Monod, présidente du Congrès des oeuvres et institutions féminines. — Mme Maria Pognon, présidente du Congrès pour la condition et le droit des femmes. — Mmeq Avril de Sainte-Croix, Jules Siegfried. — Mraes Marie Bonnevial, Wig-gishoff.
- Le projet de statuts qui accompagne la circulaire, dit que toutes les Sociétés qui poursuivent l’amélioration du sort de la femme, au point de vue éducatif, économique, social, moral, philanthropique ou politique, pourront faire partie du Conseil national, et nommeront une déléguée de nationalité française, pour les y représenter.
- Pour faire partie du Conseil, ces Sociétés devront justifier de deux années d’existence et de' 50 membres au moins, avec liste à l’appui.
- Les femmes qui auront rendu des services notoires à la cause féministe pourront faire partie du Conseil national, à titre individuel ; à la condition, toutefois, qu’elles soient élues au scrutin secret et à la majorité (les trois quarts des membres votants.
- Le nombre des personnes qui seront admises exceptionnellement ne pourra pas s’élever au-dessus de dix.
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- L’unification du Code civil et le droit des femmes
- La Fédération des Sociétés de femmes suisses, qui s’est constituée en mai dernier, et à laquelle appartiennent actuellement vingt-quatre sociétés, se propose, comme premier travail, l’étude du projet du Code civil suisse au point de vue des intérêts féminins, de façon à pouvoir présenter les vœux et postulats élaborés en commun.
- A cette occasion il sera tenu compte des pétitions an-
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- térieures à la constitution de la Fédération, notamment de la pétition du Comité des Dames de Berne qui fut lancée au moment où le peuple suisse décida l’unification de son droit civil et que nous avons publiée dans Le Devoir (tome 23e, page 365). Eventuellement, il y sera ajouté des vœux très importants qui n’y figurent pas.
- Le nouveau projet du Code civil ne contente pas entièrement, en effet, les femmes et féministes suisses, et les Sociétés féministes de Berne, la Chaud-de-Fond, Zurich, Genève, Lausanne et Winterthur, viennent d’adresser une pétition au ministère de la justice afin d’obtenir les changements suivants :
- I. — Introduction de la séparation des biens comme régime légal. Le projet maintient l’union des biens.
- IL — Droit des femmes à l’exercice de la tutelle.
- III. — Recours obligatoire au conseil de tutelle, en cas de désaccord grave, entre les parents, au sujet de Féducation des enfants.
- IV. — Institution d’une tutelle en cas de mariage non seulement de la mère, mais aussi du père.
- V. — La fixation du domicile ne doit entièrement dépendre de l’homme, qu’au cas où il pourvoit aussi entièrement à l’entretien de la famille. Si la femme y contribue de son côté, elle doit également avoir voix au chapitre.
- *
- La grève des tailleurs et couturières de Paris.
- Extrait d’une interview publiée par le Temps. Une jeune couturière au rédacteur :
- « Nous sommes entassées dans un atelier de la rue de la Paix, très à l’étroit et sans air. C’est évidemment très défectueux et déplorable pour la santé. Songez que nous entrons dans cette pièce basse à une heure de l’après-midi, et que, bien des fois, à sept heures on nous dit à l’improviste : « Mesdemoiselles, on veille, ce soir. » Et nous voilà jusqu’à dix ou onze heures dans cette at-
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- LE MOUVEMENT FEMINISTE
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- mosphère lourde et insupportable ! L’une de nous descend, remonte avec du pain, des marrons, un bout de charcuterie que nous grignotons en hâte... Pensez comme c’est sain !
- « Bref, malgré la fameuse loi sur l’hygiène dans l’atelier qui, paraît-il, nous protège, nous sommes affreusement mal installées. Le patron le sait et redoute les conséquences ffe cette situation. Mais nous sommes de bonnes filles et, lorsqu’il faut .tromper l’inspecteur du travail, nous n’y manquons pas.
- « Les ouvriers tailleurs, eux, ont de larges pièces où ils étalent leurs étoffes et se tiennent seulement à quatre ou cinq. Aussi, dès qu’un inspecteur est signalé , grande émotion. La première entre dans l’atelier en coup de vent :
- « — Mesdemoiselles, dix d’entre vous chez les tailleurs ! Allons, plus vite que ça!...
- « Et, en toute hâte, nous voilà nous installant chez les tailleurs, où la place ne manque pas... Dès lors, l’équilibre est à peu près rétabli.
- «L’inspecteur passe: il ne paraît pas très satisfait, car, malgré le subterfuge, c’est encore assez peu confortable.
- « Ça manque un peu d’air, ici, fait-il. Enfin, n’entassez pas trop ces jeunes filles, n’est-ce pas ? C’est déjà presque trop étroit, ainsi...
- «Il s’éloigne, nous réintégrons en deux temps le petit atelier, où nous nous serrons à ne plus pouvoir bouger, et, dès l’inspecteur disparu, ce n’est qu’un éclat de rire dans la maison :
- « Hein ! l’inspecteur, il n’y a vu que du feu? L’avons-nous assez roulé !... »
- Hélas ! pauvre fillette, ce n’est pas lui ; c’est vous, vous seule, que vous avez «roulée», et si vraiment vous aviez l’âme mauvaise, comme, le lendemain, vous vous pourriez venger !
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- Une femme membre de la Société d’économie
- politique
- La Fronde annonce que sa collaboratrice, Mme Adolphe Méliot (Triboulette), vient d’être reçue membre correspondant de la « Société d’économie politique. » C’er t la première fois qu’une femme est admise en cette docte compagnie, et par conséquent à participer aux réunions dans lesquelles se traitent les questions intéressant la production, la distribution, la circulation, l’évaluation et la consommation des richesses d’un pays, ainsi que leurs rapports avec celles des autres pays.
- On sait que la Société d’économie politique a pour président M. Emile Levasseur et pour vice-président M. Frédéric Passy, tous deux de l’Institut. Parmi ses autres membres, citons MM. de Foville, de l’Institut, ancien directeur de la Monnaie ; Alfred Neymarck, ancien président de la Société de statistique de Paris ; Paul Leroy-Beaulieu, Henri Germain, directeur du Crédit Lyonnais ; Mercey, Boverat, Yves Guyot, Georges Manchez, Georges Villain, Emmanuel Vidai, G. Paulet, Macquart.
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- L’électorat et l’éligibilité des femmes en Belgique.—
- Proposition
- M. Hector Denis vient de déposer à la Chambre belge une proposition de loi conçue en ces termes : « Les femmes sont admises à l’électorat et à l’éligibilité, aux mêmes conditions que les hommes. »
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- OUVRAGES REÇUS
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- OUVRAGES REÇUS
- Il primo decennio di vita délia Unione militare 1890-1900.
- Splendide album portant cet épigraphe : « Uno spirito di justizia e non di egoismo governa i nostri scambi. »
- L’Unione militare dont le siège social est à Rome, est une vaste organisation coopérative à la fois industrielle et commerciale, comprenant bibliothèques, salles de lecture, etc. Des succursales sont établies dans nombre de villes italiennes : Turin, Naples, Milan, Palerme, Florence, Bologne, Gênes, etc.
- Fondée en 1890, et aujourd’hui en pleine prospérité, cette association est un exemple frappant de ce que peut l’esprit d’entente et d’harmonie pour l’organisation des intérêts humains.
- Odes phalanstériennes, par Fabre des Essards.
- Se trouve au bureau de « La Rénovation » 130, rue de Rosny, à Montreuil-sous-Bois, Seine.
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- Gomment est constitué l’être humain? Le corps, l’astral, l’esprit et leurs correspondances. Les auras humaines. Clef des constitutions à neuf, sept et cinq éléments , par le docteur Papus.
- Petit résumé avec 3 tableaux et 20 figures.
- Prix : 25 centimes.
- Editeur : Chamuel, 5, rue de Savoie, Paris.
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- LE DEVOIR
- DEUX MONDES
- Par Jeanne MAIRET
- (Mme Charles BIGOT)
- {Suite.)
- — Votre place est marquée à notre table. Lucien y a veillé. Je vous attendrai.
- Et il soupa en face de son élève, lui qui s’était si bien juré de n’en rien faire! Elle causa surtout avec son voisin, Lucien, mais, de temps à autre, elle souriait en écoutant ce que disait son vis-à-vis. Ce vis-à-vis n’en demandait pas davantage.
- X
- Susie Lewell, en véritable Américaine, allait droit son chemin, ne s’inquiétant nullement de ce que l’on dirait, de ce que Ton penserait. Elle acceptait tout ce qui lui était offert comme aide, mais un peu en sceptique , sachant combien les gens du monde ont la charité spasmodique, au fond, elle ne comptait que sur elle-même et un peu sur Lucy.
- On ne la voyait presque plus à l’hôtel de son père. Elle s’était meublé dans la maison de Passy une cham-brette, simple comme une cellule de nonne; elle y vivait , à peu près. Sa famille ne lui manquait pas beaucoup plus que le luxe. Elle se sentait sûre de l’affection des siens , qu’elle aimait aussi à sa façon ; mais elle se passait facilement de leur société. Sa famille d’adoption , au contraire , qui avait besoin d’elle , la passionnait. En s'occupant des affaires de chacune de ses protégées, elle perdait même l’espèce de sécheresse dont elle était coutumière au milieu de ses pairs ; elle se faisait douce, maternelle, ce qui était comique chez
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- DEUX MONDES
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- cette fille encore jeune ; elle montrait aussi une intelligence, un sens pratique, une entente des affaires rares, et, par les jeunes filles auxquelles elle s’intéressait , souvent c’était une famille qu’elle parvenait à aider et à diriger.
- Dans les commencements, elle eut plus d’une déconvenue. Une jeune fille, fort jolie, employée dans une grande maison de blanc , qui plaisait particulièrement à Susie Lewell, se lassa de la règle , très douce pourtant. Sous un prétexte ou sous un autre, elle s’absenta ou rentra fort tard. Susie apprit ce que cachaient les mensonges de la petite Parisienne. L’exécution fut prompte et sans merci. Sa protégée eut beau pleurer, supplier, promettre, la porte lui fut fermée inexorablement. L’exemple produisit son effet.
- Comme certaines des pensionnaires n’étaient pas occupées du matin au soir, on organisa des cours pour celles-ci. Plusieurs femmes et jeunes filles du dehors demandèrent à les suivre. Bientôt, le grand atelier se trouva trop étroit pour contenir le nombre des élèves qui s’y réunissaient. Lorsque des esprits chagrins firent un crime à Susie de chercher à initier des filles pauvres à des études au-dessus de leur condition, à leur parler de poésie, d’art, d’esthétique, l’Américaine répondait en souriant :
- — Vous nous accusez d’être une nation d’utilitaires et je ne repousse nullement cette accusation. Je trouve, en effet, fort utile de faire entrer dans l’esprit quelques notions du beau. Une noble pensée ruminée, même par un cerveau médiocre, une sensation d’art, deux vers qui chantent à l’oreille, tout cela peut détourner de pensées basses ou mesquines ; cela est utile, à moins que je ne me trompe, et cela est charmant aussi, comme un rayon de soleil entre deux nuages. Lorsque j’ai demandé à M. Mentoz de venir un soir nous parler des tragiques grecs, non pas en professeur, mais en poète, il s’est récrié. Puis, comme il est intelligent, il a compris et s’est rendu. Faites-en autant.
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- En effet, Bernard Mentoz avait choisi un soir pour faire la conférence promise. Il observait avec curiosité, bientôt avec sympathie cette oeuvre, dont il s’était d’abord méfié , conçue et dirigée exclusivement par des jeunes filles. Il l’avait vue prendre des proportions inattendues. Le terrain acheté par Lucy était envahi par les maçons; on ne réservait qu’un bout de jardin, avec quelques beaux arbres , derrière la maison principale. Une baraque à un étage, aux larges fenêtres, servait déjà de crèche ; de l’autre côté, un asile pour les vieilles femmes s’élevait. Il fallait bâtir vite, et à bon compte. Un architecte eût fait une maladie à voir ainsi procéder contre toutes les règles de l’art. Aussi n’employait-on aucun architecte. Un entrepreneur exécutait les ordres de miss Susie, et tout s’élevait comme par enchantement. Plus tard, s’il y avait de l’argent à gaspiller, on verrait. L’essentiel, c’était de venir en aide, tout de suite, à des infortunes qui, dans l’ordre des choses administratives, seraient forcées, pour être secourues , d’attendre des années peut-être, un âge voulu — des recommandations aussi. Susie voyait par elle-même, jugeait, décidait. Personne n’avait le droit de lui demander raison de ce qu’elle faisait, ou ne faisait pas.
- Si le jeune professeur s’était attendu à voir dans cette entreprise un joli caprice de femmes au cœur tendre , il dut s’avouer qu’il s’était trompé. II connaissait plus d’une œuvre louable pour laquelle des femmes qui, généralement, n’étaient plus jeunes, s’étaient dévouées , la dirigeant, mais d’un peu loin, ne mettant pas, comme l’on dit, la main à la pâte. Mais une jeune fille comme miss Lewell, qui semblait destinée à une vie brillante, ce qui, dans un esprit français, veut toujours dire un grand mariage, et qui, simplement, sans phrases, abandonnait tout pour se consacrer entièrement à une belle œuvre , — vraiment, cela l’intriguait et l’intéressait! Ce qui lui semblait pour le moins aussi extraordinaire, c’était que M. Lewell, par res-
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- pect pour la liberté individuelle, permît ainsi à sa fille une vie aussi indépendante et aussi complètement en dehors des habitudes familiales du vieux monde. Il s’irritait de ne pouvoir complètement désapprouver une chose aussi anormale, d’être forcé d’avouer que miss Lewell, malgré un certain air de virilité, n’était nullement excentrique, et que, si elle renonçait au mariage , ce n’était pas à la suite d’une affaire de cœur malheureuse, mais parce que le mariage ne la tentait pas et qu’elle donnait à sa vie une direction tout autre.
- Quant à Lucy...
- Ah ! cela, c’était autre chose. Bernard avait appris que sa bourse avait servi à l’œuvre de son amie beaucoup plus que la bourse de M. Lewell, et que cette jeune fille, qui restait très simple, ayant l’air de vouloir se faire pardonner sa fortune, devait pourtant être riche. Il la savait recherchée par plusieurs jeunes gens, et elle n’avait pas l’air de s’en apercevoir. Si elle passait beaucoup de temps à aider Susie, elle en gardait pourtant assez pour sa vie de mondaine. Elle admirait Susie, mais ne l’imitait pas. La joie de vivre éclatait dans son regard, dans son sourire. Elle, du moins, était et resterait toujours bien femme. Elle avait, peu à peu , recouvré pendant les leçons sa présence d’esprit, et, le plus souvent, le temps se passait en causeries amicales entre les trois jeunes gens. Parfois, M. Mentoz se reprenait et disait en riant :
- — Je ne suis pas ici en visite ! Il faut pourtant que nous fassions un peu de littérature...
- Mais un commentaire sur Ronsard ou du Bellay amenait une comparaison, et vite Frank repartait de plus belle, sa sœur se joignait à lui, et l’heure s’écoulait délicieusement. Sous prétexte de littérature aussi, les Américains offraient une place dans leur loge à leur professeur qui se jurait de refuser, qui se laissait tenter pourtant. Bah ! cela ne durerait guère. La gentille Américaine et son frère partiraient bientôt, et il ne resterait de cette amitié ébauchée qu’un souvenir at-
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- tendri, un peu triste, fort doux cependant.
- Lorsque Lucy demanda à M. Mentoz de fixer la date de sa conférence, il lui eût été difficile de refuser. Il n’y songea même pas.
- Comme Lucien de Reynis avait parlé de cette causerie chez les Baudossoy, Jane et Yvette eurent la fantaisie d’y assister. Elles trouvaient que l’on faisait bien du bruit autour de ce « petit professeur de quatre sous», que Lucien avait eu le tort de présenter aux Américains. Mais l’occasion était bonne pour voir l’œuvre de miss Lewell de près. Puis, Jane se dit que Frank serait là. Depuis le bal, il s’était montré. un peu moins empressé.
- Elle se trouva placée, à la conférence , non comme elle l’avait espéré, auprès de son nouveau cousin, mais à. côté de M. Lewell. Elle se mit en devoir de séduire celui-ci et leva vers lui ses beaux yeux verts, tout plein de candeur. Mais le ministre, malgré son exquise politesse, resta insensible à cette candeur, et Jane changea ses batteries. Il y avait cent femmes en cette jeune fille. Elle se transformait selon ses interlocuteurs avec une aisance merveilleuse. Elle causa gentiment, sérieusement aussi, de l’œuvre de Susie, déplora le vide d’une vie mondaine , laissa entrevoir — mais discrètement, avec une simplicité délicate et féminine — des aspirations vers un idéal plus élevé que celui d’une fille à marier dans la société parisienne, gémit sur l’impossibilité où elle se trouvait de rien changer à sa vie, montra les mille petites entraves où elle se débattait en vain, retenue par ces légères entraves plus sûrement que par des barreaux de fer. Le tableau était tracé de main de maître et fort touchant. M. Lewell commençait à regarder cette jeune fille comme un échantillon curieux d’une espèce nouvelle, bon à étudier pour un psychologue, lorsque Bernard Mentoz prit sa place devant une petite table.
- Il y eut, tout au commencement de la conférence, un léger tremblement de la voix claire, pénétrante, d’un
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- registre un peu haut placé, mais fort douce du professeur. Bernard ne s’était guère attendu à parler devant un auditoire où des gens du monde se mêleraient aux jeunes filles de la maison. Puis, subitement, il s’aperçut que tout ce qu’il disait s’adressait secrètement à Lucy Reynis. Personne ne le saurait — elle moins que les autres — et il prit un âpre plaisir à suivre, tandis que sa parole, simple et chaude, s’élevait dans le silence, un raisonnement intime qui se mêlait à son discours d’une façon subtile, comme un accompagnement mélodieux , entendu de lui seul.
- La petite émotion du commencement avait vite disparu. C’était bien une causerie et non une conférence que voulait faire Bernard Mentoz, familière, aisée, évitant avec un soin égal toute pédanterie et la puérilité qu’affectent parfois les conférenciers qui s’adressent ou à la jeunesse ou au peuple. Prenant l’une après l’autre les grandes tragédies anciennes, en racontant les sujets très rapidement, il les rapprochait du théâtre moderne, lisait par exemple quelques passages de VIphigénie de Racine , puis disait les regrets si poignants, si humains, l’adieu à la belle lumière de l’Iphigénie d’Euripide, et enfin son admirable élan, son sacrifice spontané. En souriant, il fit remarquer à cet auditoire presque exclusivement féminin que, si les Grecs tenaient la femme en assez piètre estime et faisaient passer la force avant la grâce, leurs poètes cependant avaient trouvé leurs plus hères inspirations en créant des caractères de femmes ; que, avec Iphigénie, Poli-xène, Cassandre, Andromaque et cette adorable Alceste, dont le dévouement fait ressortir le féroce égoïsme masculin , et combien d’autres encore, le sexe si maltraité parfois se trouve, souvent, exalté et chanté magnifiquement.
- Puis, passant à cette idée de la fatalité pesant sur l’humanité, prenant comme exemple YŒdipe-Roi de Sophocle , le conférencier , après avoir lu quelques passages de cette tragédie, la plus belle peut-être qui ait
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- jamais été écrite, se laissa emporter par une idée qui lui était chère : la dignité humaine, après tant de siècles, se dressant enfin, refusant de courber la tête devant un pouvoir qui, avec l’omnipotence des dieux, a toutes les passions de l'humanité. S’adressant à Œdipe, victime innocente d’un destin implacable, qui s’en va, aveugle, misérable, maudit et courbant la tête, il lui crie la révolte, lui ordonne de se redresser fièrement et de renvoyer aux dieux la malédiction imméritée dont ils l’accablent. Le vrai coupable, ce n’est pas lui !
- ,Dans une péroraison émue, Bernard Mentoz montra la conscience moderne rendue à elle-même, plus fière et plus calme que la conscience antique. Le malheur, hélas! les souffrances, le crime n’ont pas disparu. Ce qui a disparu cependant, et pour toujours, c’est l’accablement du malheureux qui se résigne. Dans l’effort pour se redresser, pour reprendre sa place au soleil, gît toute la dignité humaine, bien suprême que rien désormais ne saura détruire.
- Tous écoutaient avidement le jeune orateur, dont la voix prenait un éclat, presque une âpreté, très différents du ton de conversation de la première moitié de la conférence. Les mondains, surpris d'une éloquence à laquelle ils ne s'attendaient guère, les humbles , remués par cet appel indirect à leur fierté qu’ils avaient parfaitement compris, tous semblaient oublier où ils étaient, transportés et enchantés par la magie de cette parole si simple, si limpide mais aussi si élevée.
- Lorsque M. Mentoz se trouva entouré et félicité, il nota, avec un curieux sentiment de regret, que Lucy ne s’était pas mêlée à ses amis. Un peu plus tard, comme il se disposait à partir, il la vit tout d’un coup à ses côtés.
- — Je ne voulais pas vous dire , avec les autres, tout le plaisir que vous m’avez fait, monsieur Mentoz. Vous m’avez profondément émue. Il me semble que le don, parfait entre tous, est le don de la parole.
- Il ne répondit pas , se contentant de saluer. Lorsqu’il
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- se trouvait ainsi seul avec Lucy, il lui parlait rarement. Mais, en la quittant, ce soir-là, il lui semblait entendre une belle musique, et cette musique ressemblait à une voix très douce de jeune fille. Un peu de l’ivresse qui vient de la parole se mêlait au souvenir d’un regard pur et franc, d’un sourire radieux.
- Après la conférence, il y eut un petit moment de désarroi. Les gens du monde se groupèrent ensemble ; les jeunes travailleuses semblaient un peu gênées, ne sachant trop ce que l’on attendait d’elles.
- Cela ne faisait pas du tout l’affaire de Susie. Ses protégées étaient maîtresses de maison; les autres, des invités. Il fallait qu’on le comprît. On servit le thé et les jeunes filles alors, en s’occupant des étrangers, reprirent très vite leur aplomb, se montrèrent, avec cette facilité d’assimilation si naturelle aux femmes, enjouées et nullement timides. L’une d’elles, qui se préparait au théâtre et possédait une fort belle voix, se fit accompagner par une de ses compagnes du Conservatoire et obtint un véritable succès avec quelques mélodies de Bizet, de Massenet, de Charles Lefebvre.
- — Cela tourne à la soirée mondaine, dit Jane à Frank, qui, enfin , s’était assis à côté d’elle.
- — Et pourquoi pas? Trouvez-vous que ces jeunes filles aient plus mauvais ton que... vos amies, mesdemoiselles Geneviève, Suzanne et autres ?
- — Elles ne pourraient pas se permettre ce luxe, mon cher cousin. Elles seraient jugées. Il n’y a que les femmes riches qui puissent porter des bijoux faux; chez les autres, cela sauterait aux yeux. Au contraire, les protégées de miss Susie sont d’une correction... de bou-tiquières. Tout de même, je me résignerais difficilement à passer ma vie au milieu de mes inférieures.
- — Susie ne considère pas ses « travailleuses » comme telles.
- — Théoriquement, peut-être, grâce à ses convictions républicaines, mais en réalité, dans la pratique?... Moi aussi, je suis républicaine, mais la jeune fille qui,
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- tantôt, m’a gentiment offert une tasse de thé m’a, ce matin, vendu des mouchoirs. Malgré mes opinions démocratiques, j’ai trouvé mauvais goût au thé.
- — Alors pourquoi vous exposer à boire un thé empoisonné de démocratie ? Pourquoi être venue?
- — Parce que j’étais curieuse de voir comment votre amie et votre soeur se tireraient de leur tentative, aussi hardie que singulière. Je dois admettre qu’elles s’en tirent fort bien, et que les boutiquières ont écouté le petit discours sur les Grecs, comme si elles y comprenaient quelque chose. Après tout, elles y comprenaient peut-être autant que nous autres , car M. Mentoz parle avec une simplicité charmante. Il est très bien, M. Mentoz. Votre soeur m’a tout l’air de l’apprécier à sa valeur; au delà peut-être. Ne m’interrompez pas. Je n’ai pas encore fini mon petit discours. J’avais une autre raison pour venir. Je me disais qu’après la conférence .je trouverais peut-être le moyen de causer avec un mien cousin qui se dérobe parfois au tête-à-tête. Chez nous, du reste, il y a toujours trop de monde.
- — Vous aviez quelque chose de particulier à me dire, Jane ?
- Jane nota, sans déplaisir, une légère altération de la voix chez son cousin.
- — Peut-être... je ne sais plus. Ah ! oui... Je trouve que vous nous négligez un peu. Maman, elle-même, en a fait la remarque. Que voulez-vous ? on ne retrouve pas tous les jours des parents de l’autre monde ; on tient à ne pas les perdre, surtout lorsqu’ils sont charmants comme Lucy... et son frère.
- — Ecoutez-moi, Jane ; ne jouez pas avec moi, ne vous amusez pas à... à vous faire aimer, pour ensuite ^ous détourner et vous amuser d’un autre. C’est là jeu de coquette que je comprends mal et qui me révolte.
- — Que faut-il donc au marquis de Reynis ? Parlez, seigneur !
- — Je ne suis pas marquis et ne veux pas l’être.
- Jane se retourna vivement et, ne plaisantant plus du
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- tout, ses yeux verts presque noirs à force d’éclat, elle dit durement :
- — C’est sérieux, vraiment?
- — Très sérieux. Je suis un Américain. Tout me fait tel, ma naissance, mon éducation, mes principes. 11 me semblerait renier tous les miens en reniant ma patrie.
- Jane eut quelque peine à se maîtriser. Alors, réellement, ce Yankee comptait faire d’elle une habitante du nouveau monde, la femme d’un petit éditeur quelconque?
- Elle resta silencieuse pendant quelques instants, sentant la colère gronder en elle si fort, qu’elle craignit de se trahir. Elle qui avait cru faire de ce naïf, de ce primitif, tout ce qui lui conviendrait! Enfin, très froidement, se levant et se préparant à partir, elle dit, en accentuant le nom à la façon américaine.
- — Dans ce cas, M. Frank Reynis, vous avez bien fait d’espacer vos visites. Espacez-les encore, croyez-moi. Notre maison n’est, pas assez austère pour les vertus dont vous faites preuve.
- — Jane...
- Il y avait une telle supplication dans ce mot murmuré presque à voix basse qu’elle hésita et se retourna à demi. Elle regarda le jeune homme, mais ne dit rien. Le regard, implacable, hautain, dur, suffisait. Elle ne céderait pas. S’il l’aimait, il savait ce qu’il avait à faire. Elle lui sembla, à ce moment, royalement belle.
- Puis, subitement, une autre image surgit entre lui et elle ; une image très douce, triste, charmante. Il se leva à son tour, et, se faisant un peu brusquement chemin entre les rangées de chaises, il alla s’asseoir auprès de Liban Lewell. Il causa avec elle, tranquillement, en frère, mais en frère tendre, presque caressant, et cette conversation, en anglais, lui fit du bien.
- Liban parla de Harry, dont la santé lui inspirait de grandes inquiétudes. Les autres ne semblaient pas s’apercevoir du changement qui s’opérait chez le pauvre infirme, mais elle le notait jour par jour. Franz se sentit coupable. Il avait quelque peu négligé ses meil-
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- leurs amis. Il ne les négligerait plus. Il promit d’aller, dès le lendemain, passer une heure ou deux avec le malade ; il chercherait à démêler si Lilian s’alarmait à tort, ou non. La jeune fille le récompensa par un de ses plus beaux sourires.
- Cependant, elle ne se fit aucune illusion. Elle avait remarqué le tête-à-tête avec Jane, le départ irrité de celle-ci. Dans l’affection fraternelle de son ami, il n’y avait pas un éclair de passion, pas un regret de ce qui eût pu être. Elle se trompait pourtant. Tout au fond, ce regret existait, mais encore bien vague, bien confus.
- XI
- — Mère, dit un jour François de Reynis brusquement, après un long silence, savez-vous ce que nous allons faire?
- — Quoi, mon fils?
- Madame de Reynis était dans une période de demi-hostilité. Après un engouement assez prononcé pour l’Amérique, ses'préjugés s’étaient subitement réveillés. Il y avait eu, entre elle et une de ses meilleures amies, de longues conférences. Il s’agissait d’une protégée de cette dernière, orpheline, chose précieuse, encore au couvent, fort riche et pourvue d’oncles célibataires. Il est vrai que ce n’était qu’une enfant de seize ans et qu’elle était laide. François, délicatement entrepris au sujet de l’orpheline, s’était absolument révolté.
- — Vous allez gentiment inviter nos cousins d’Amérique à passer quelque temps à la Châtaignerie. Nous voici à la fin de juin, il fait un soleil radieux, on étouffe dans votre appartement qui sent le moisi, et m’est avis qu’il doit faire bon sous nos grands arbres, autour de la pièce d’eau.
- — Tu n’y penses pas. Ce serait une dépense folle.
- — D’autant plus, chère maman, que nous ferons les choses convenablement. Les chevaux sont bien vieux ;
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- nous les remplacerons ; il faudra une selle de femme pour Lucy. Nous augmenterons un peu le personnel.
- — Tu veux donc que nous mourrions sur la paille?
- — En aucune façon et je vais vous prouver, mère, que nous pouvons rendre dignement une hospitalité qui m’a été si largement offerte en Amérique. Du reste, la chose me regarde et, dussé-je m’endetter...
- — Je n’y consentirais jamais. Quant à mes propres revenus, j’ai pris l’habitude d’économiser en vue de ton établissement, et c’est une habitude que tu n’as qu’un moyen de me faire perdre.
- — Je vous assure, chère mère, qu’il y va de ma dignité. Le comte de Reynis ne peut pas éternellement accepter sans jamais rendre. Je voudrais , autant que possible, réunir chez nous les hôtes de Magniola.
- — Comment, l’ambassadeur aussi?...
- — Parfaitement. Toute la famille n’acceptera pas, mais je serais heureux de voir, sous notre toit, quelques-uns des Lewell et... même miss Mac Allister qui, en ce moment, est en visite chez eux.
- — Ah!...
- François avait prononcé ce nom sans avoir l’air d’y attacher la moindre importance. La comtesse se ras-sénéra peu à peu , et ce projet qui l’avait si fort effarouchée, finit par lui sembler presque faisable. Alors, avec la fougue de sa nature, elle se persuada que l’idée était venue d’elle : donc, elle était bonne. Les petites Baudossoy viendraient avec leur mère, à qui l’air natal ferait sûrement beaucoup de bien. Ce château de la Touraine se réveillerait de son long sommeil et retentirait, comme au temps de sa propre jeunesse, de rires et de propos joyeux.
- Lucy et Frank acceptèrent l’invitation , mais pour un peu plus tard. Ils méditaient quelques fugues en Normandie et en Bretagne avec les Beckwith et Liban. Le séjour au château fut donc fixé pour la fin juillet et madame de Reynis prit les devants pour tout mettre en ordre.
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- Entre temps, Bernard Mentoz soutint ses thèses avec beaucoup d’éclat et fut reçu docteur ès-lettres. Frank, qui avait assisté à la soutenance, attendit, en compagnie de Lucien, la sortie du nouveau docteur, fort entouré, félicité de toutes parts. Il semblait très heureux, mais à bout de forces.
- — Merci, mes amis, dit-il en serrant la main des deux cousins, vous êtes gentils d’avoir, jusqu’au bout, étouffé dans cette fournaise en mon honneur.
- — Mon cher, fit Lucien, l’honneur de nos amis rejaillit sur nous ; c’est pour cela que nous l’apprécions si fort, quand nous n’enrageons pas.
- — Savez-vous, mon cher Reynis, fit Bernard en souriant, que ce vilain sceptique-là était bien plus ému que moi !
- — Lucien, comme beaucoup de ses compatriotes, cherche toujours à se noircir. Nous autres étrangers, nous nous y laissons prendre tout d’abord, puis nous finissons par ouvrir les yeux... Monsieur Mentoz, nous voudrions ma soeur et moi, fêter votre doctorat et, puisque nous devons bientôt nous séparer, au moins passer une bonne journée ensemble. Il fait un temps idéal ; nous prendrons une voiture demain — ou quand vous voudrez — et nous irons dîner à Saint-Germain , vous, Lucien et nous deux. C’est dit, n’est-ce pas?
- Puisque, en effet, ce devait être la fin, Bernard accepta joyeusement.
- Lucy, elle aussi, se disait que ce serait la fin. Pendant des mois, elle avait pris l’habitude de voir M. Mentoz régulièrement. Les jours où il ne venait pas lui semblèrent bientôt des jours maussades ; elle se levait toute joyeuse, au contraire, les matins où elle l’attendait. La réserve, la froideur même du jeune homme, qui l’avaient tout d’abord décontenancée, puis froissée, ne l’effarouchaient plus.
- (A suivre.)
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- ASSURANCES MUTUELLES
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- Société du Familistère. - Assurances Mutuelles
- MOUVEMENT DE JANVIER 1901
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes...... 2.178 60 1
- Subvention de la Société...... 364 00 >
- Malfaçons et Divers.............. 362 35 )
- Dépenses.....................................
- Déficit en janvier Section des Dames
- Cotisations des mutualistes....... 510 50^
- Subvention de la Société.......... 168 55 )
- Divers......................... .. 9 25 )
- Dépenses........... .........................
- Déficit en janvier........
- 2.904 95
- 3.071 75 166 80
- 688 30
- 778 60 90 30
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et Divers 6.091 56 j
- Intérêts des comptes courants et > 11.068 01
- du titre d’épargne........... 4.976 45 )
- Dépenses :
- 131 Retraités définitifs.............. 8.336 45 1
- 6 — provisoires................... 333 50 [
- Nécessaire à la subsistance......... 2.377 15 ) 11.604 60
- Allocations aux famill3 des réservistes » » l
- Divers, appointent!., médecins, etc. 557 50 J
- Déficit en janvier........ 536 59
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes... 578 10 j ««
- Subvention de la Société et divers. 141 50 A
- Dépenses................................ 1.212 22
- Déficit en janvier.. .........................492 62
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er juillet au 31 janvier 1901 86.604.35 } ,.n Q cm
- » individuelles » » » 23.509.15 \
- Dépenses » » » 112.723 35
- Excédent des dépenses sur les recettes.. 2.609 85
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- 256
- LE DEVOIE
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE '
- MOIS DE JANVIER 1901 .
- Naissances :
- 5 Janvier 1901 Russel Marguerite Lucie, fille de Russel Lucien et de Hennequin Marguerite.
- Décès :
- 19 — Louchet Augustin François, âgé de
- 32 ans 1/2.
- Le Secrétaire, A. Houdin.
- Le Gérant : H. E. Büridànt.
- Nimes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradler.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES.
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- COMPLÈTE
- de J. B. André GODIN G)
- Glorification du Travail. Emancipation des Travailleurs.
- XL
- Dissolution de North American Phalanx. Encore un mot sur M. Arthur Young. Article de « La Tribune » de New-York, touchant le mouvement fouriériste aux Etats-Unis, de 1840 à 1855.
- L’historique des faits principaux de North American Phalanx, cette entreprise considérée comme typique parmi les essais fouriéristes.américains, occupe la section 12 du chapitre XYI et partie du chapitre XVII des présents documents (2). Il a été indiqué que des dissentiments pour motifs divers existaient parmi les membres, et à tel point qu’une scission s’était opérée entre eux au début de l’année 1853.
- En automne de cette même année , Macdonald (3) ,1e sympathique biographe des entreprises socialistes américaines, revint pour la troisième fois à la phalange.
- Il releva dans son récit que des embarras matériels s’étaient ajoutés aux dissensions intestines. « La Société avait perdu, cette année-là, les deux tiers de sa récolte par suite d’inondation. Néanmoins, les choses se soutenaient encore et on cherchait même à améliorer les conditions d’existence. » Des comptes-rendus de
- (11 Lire le Devoir depuis le mois de mars 1891, tome 15, page 132.
- (2) Le Devoir., février, mars et avril 1899.
- (3) Chapitre XVI, section 3, page 392, Le Devoir, juillet 1898.
- 1
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- 258 LE DEVOIR
- visites à la phalange publiés par le New-York Herald et autres journaux avaient eu ce mérite, selon Macdonald , de faire savoir aux associés ce que le monde pensait d’eux et ainsi de les induire à se perfectionner.
- La scission qui s’était produite parmi eux cette année même, avait révélé toute la gravité du mal : les divisions existaient jusque sur le redoutable problème de rémunération du travail (1). Macdonald nous apprend encore que New-York’s Tribune (2) — ce vieux champion du socialisme en général et de North American Phalanx, en particulier — publiant, au mois de sep_ tembre 1853, le récit d’un de ses correspondants qui était allé visiter l’entreprise, écrivait :
- ' « Les membres ne s’occupent que de la satisfaction
- des besoins matériels ; or, cela ne peut entraîner le monde; la matière ne se meut pas elle-même. Aussi l’oeuvre est-elle un échec complet au point de vue de l’influence extérieure. »
- On comprend tout ce que ce jugement avait de pénible pour les apôtres de l’idée qui s’étaient mis à l’oeuvre avec ce but très élevé : réaliser un modèle d’organisation sociale.
- Au sein même du personnel, la négation de Lin-fluence possible de la tentative sur le milieu ambiant trouvait écho ; et cela chez un des membres notables, John Gray , cet ancien shaker, dont nous avons relevé (3), à deux reprises, le mot si caractéristique touchant l’individualisme, le communisme et l’association.
- (1) Chapitre XVI, p-. 137, Le Devoir, mars 1899; — chapitre XVII, p. 198, Le Devoir, avril 1899.
- (2) Chapitre XVI, section lre, p. 265, Le Devoir, mai 1898'.
- (3! Chapitre XVI, p. 136, Le Devoir, mars 1899; — chap. XXXIV, p. 449 , Le Devoir, novembre 1900.
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- Très peiné des embarras qui assiégeaient la phalange et confiant quand même dans l’évolution sociale, John Gray, se raidissant contre le découragement, disait :
- « Le monde progresse par les institutions à large base, les corporations de toute nature, les franc-maçonneries, les chemins de fer, les bateaux à vapeur, les grandes manufactures, etc., bien plus que par de petites tentatives comme celle de North American Pha-lanx. »
- A quoi l’on aurait pu répondre : Sans doute, mais chacune de ces institutions reposant aujourd’hui sur de larges bases a dû son origine à une idée première, à des essais confus, laborieux, maintes et maintes fois renouvelés ; chacune d’elles, embryon à l’origine, est devenue au prix de travaux constants et de perfectionnements successifs ce que nous la voyons aujourd’hui. La même loi préside aux expérimentations sociales. Les meilleures, les vraies conditions d’organisation du travail, des intérêts, en un mot de toutes les relations entre les hommes se détermineront par les essais pratiques.
- North Américan Phalanx et toutes les tentatives de ce genre, —y compris les innombrables sociétés coopératives de nos jours et les associations dont le Familistère est le type le plus élevé, —préparent le renouvellement des institutions sociales. Echecs ou succès en pareille matière comportent des enseignements dont on se préoccupera davantage, à mesure qu’on recherchera les conditions pratiques de l’idéal contenu en ces entreprises .
- Poursuivons ce qui concerne North American Phalanx. En 1854, un incendie, là comme à Brook Farm (1), fit de tels ravages, entraîna de telles pertes,
- (1) Chapitre XVI. Section 10, p. 146. Le Devoir, novembre 1898.
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- que l’association ne put s’en relever.
- A nouveau, des membres quittèrent la phalange et, en 1855, quelques autres encore s’en allèrent pour se joindre, — dirent les journaux de l’époque — « à la tentative de Victor Considérant, au Texas, préférant s’établir dans une latitude plus gaie et ne voulant pas travailler dur pendant un an ou deux simplement pour récupérer la perte. » (1)
- Finalement, l’annonce de la mise en vente du domaine parut dans les journaux.
- Le Bulletin de la Société* de colonisation Europèo-Américaine, au Texas, dans son numéro d’octobre 1855, signalant le fait, exprima sa sympathie envers l’oeuvre et dit : « Les anciens membres de la phalange du New-Jersey qui, ainsi que quelques-uns Vont déjà fait, viendront chercher dans la colonie du Texas, la continuation des rapports de la vie sociétaire, y trouveront un accueil cordial basé sur l’estime et la confraternité des sentiments. »
- Reprenant la question dans son numéro de décembre 1855, le Bulletin dit encore : « L’adjudication aux enchères du domaine de North American Phalanx a eu lieu le 3 octobre dernier. Nonobstant la dépréciation qui résulte toujours, pour les immeubles, de ces sortes de ventes, le prix réalisé a permis de payer intégralement tous les créanciers de l’établissement et de rembourser aux actionnaires 75 °/0 des capitaux qu’ils avaient engagés.
- « Nous devions nous attendre à voir invoquer l’insuccès de la North American Phalanx contre les idées pha-lanstériennes, cela n’a pas manqué ; plusieurs journaux même — confondant, plus ou moins à dessein, les époques ou les lieux — ont parlé à ce propos de la dèconfi-
- (1) History of american socialisms, p. J.-H. Noyés.
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- ture du Phalanstère fondé il y a 5 ou 6 ans par M. V. Considérant dans les riches contrées du Texas. Nous sommes habitués de longue date à ces sortes d’attaques, et elles ne sauraient ébranler la foi raisonnée que nous avons dans une théorie, dont l’expérimentation régulière n’a encore été abordée nulle part, quoi qu’en puissent dire nos adversaires.
- « Le North American Phalanx, nonobstant son titre, n’était ni de près, ni de loin un Phalanstère. C’était un simple ménage sociétaire (et le Bulletin cite l’exemple de Condé sur Vesgres dont MM. Pouliquen et Foucault étaient restés les hôtes persévérants) qui a vécu 13 ans environ, et qui vivrait encore sans l’incendie qui a dévoré un de ses bâtiments les plus importants : un moulin rempli de marchandises au moment du sinistre, lequel a malheureusement coïncidé avec la faillite de la compagnie à laquelle le moulin était assuré.
- « Les dernières nouvelles que nous avons reçues de New-York nous montrent M. Arthur Young(l)—qu’une longue maladie avait empêché de rejoindre nos amis au Texas, — s’efforçant de réorganiser un nouvel établissement, d’accord avec les propriétaires actuels d’une partie du domaine de la North American Phalanx. Loin de se constituer en rivale de la nôtre, l’entreprise tendrait, dans l’esprit de son nouveau directeur, à établir avec la colonie du Texas des rapports qui, au double point de vue du commerce et de l’immigration, pourraient plus tard prendre une importance également profitable aux uns et aux autres. M. Arthur Young nous a écrit à ce sujet, et la sympathie mutuelle qui nous lie rendra facile l’établissement de ces
- (1) Chap. V, p. 385, Le Devoir, juillet 1897 ; — chap. XXX, page 264, Le Devoir, mai 1900.
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- bons rapports, aussitôt que les circonstances le permettront. »
- Nous n’avons rien trouvé qui indique la suite donnée à l’idée de M. Arthur Young. Lisant dans le livre de J. H. Noyés que la North American Phalanx disparut dans le courant de l’hiver 1855-56, nous en concluons que l’idée de M. Young ne put aboutir.
- Le susdit Bulletin de la Société de colonisation (1) reproduisait, à la suite des lignes que nous avons données, l’article même par lequel l’illustre champion de la cause fouriériste aux Etats-Unis : « New-York Tribune » avait, au mois de juillet précédent, annoncé la mise en vente du domaine de la phalange.
- Nous le reproduisons à notre tour, convaincu qu’il sera de premier intérêt pour nos lecteurs.
- Extrait de « New-York’ Tribune ».
- 27 Juillet 1855.
- « Nos colonnes d’annonces contiennent aujourd’hui l’avis de la mise en vente du domaine de l’association connue sous le nom de North American Phalanx, dans le comté deMontmouth, New-Jersey, pour le 3 octobre prochain. Ce domaine renferme environ sept cents acres de terres en très bon état, et présentant les conditions les plus favorables pour la grande culture et le jardinage. Il sera vendu en totalité ou par parties, et nous ne connaissons point dans le voisinage de New-York une affaire plus digne d’attirer l’attention des personnes désireuses d’entreprendre une exploitation agricole. Nul domaine ne saurait mieux convenir à l’établissement d’une école d’agriculture.
- « La mise en vente de ce terrain et la dissolution de la Phalange seront généralement considérés comme la
- (1) Numéro de décembre 1855.
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- clôture du mouvement socialiste qui a pris naissance dans ce pays il y a environ quinze ans, et qui, dans les phases variées de son existence, a certainement mis en lumière de nobles efforts inspirés par le dévouement aux idées les plus élevées, aux tendances les plus généreuses. Dans l’opinion publique, ce mouvement a été attribué à ce qu’on appelle le Fouriérisme, mais la vérité est que si les idées de Fourier ont eu une influence plus ou moins grande sur les opinions de ceux qui se sont engagés dans ces diverses expériences pratiques , nous ne sachions pas néanmoins qu’un seul des individus qui y ont pris part eut adopté toutes les doctrines, vraies ou fantastiques, élevées ou basses, qui constituent sa théorie, ni qu’une seule corporation d’individus ait jamais essayé de les mettre en pratique dans une certaine mesure. Jusqu’à ce jour, aucune expérience réelle du système social de Fourier n’a été tentée, ni ici ni ailleurs; et la chute des divers essais entrepris dans des conditions plus ou moins incomplètes est tout au long prédite dans chacun de ses ouvrages.
- « Le mouvement socialiste, qui date donc de 1840 environ, avait un caractère particulier et original dans ce pays, comme dans la plupart des autres. Ici, il fut principalement provoqué, sans aucun doute, par les publications dont M. Albert Brisbane est l’auteur ; mais les aspirations vers un état social plus démocratique, vers une distribution plus équitable des avantages dus à l’intelligence et au travail, vers la modification des rapports fâcheux existants entre les patrons et les ouvriers , vers la destruction des mensonges sur lesquels repose l’état social, brûlaient depuis longtemps dans un grand nombre de cœurs qui accueillirent avec enthousiasme le nouveau mode indiqué pour atteindre à l’utopie désirée. L’ardeur avec laquelle l’idée de l’asso-
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- dation fut universellement embrassée prouvait que celle-ci répondait à un besoin réel et profondément senti ; de plus, l’habileté incontestable, la force d’argumentation avec lesquelles ce mode était exposé , ne pouvaient manquer de provoquer l’enrôlement de milliers de personnes désirant beaucoup plus améliorer leur propre situation que l’état de la société.
- « De 1840 à 1845, il se fonda trois ou quatre associa- . fions dans le Massachusetts, cinq ou six dans l’ouest de l’Etat de New-York ; une dans le New-Jersey; trois dans l’Ohio ; une dans le Michigan ; une dans le Wisconsin. Une ou deux furent projetées dans la Virginie, mais ne furent jamais établies. La plupart étaient organisées sur les principes des sociétés'actionnaires et du partage des produits proportionnellement au temps consacré au travail, mais quelques-unes adoptèrent le principe de communisme. Elles eurent généralement une existence très courte. Celle de Brook-Farm, près Boston, vécut six ans ; celle de Wisconsin dura, crovons-nous, deux ans ; et celle dont nous enregistrons la chute aujourd’hui, la mieux organisée, la plus tenace de toutes, aura vécu treize ans. Il reste encore, toutefois, dans le Massachusetts, la communauté de Hopedale qui, sans avoir obtenu de brillants résultats financiers, ne présente encore aucun signe de dissolution. Mais celle-ci repose sur des bases religieuses particulières. On dira naturellement qu’il résulte de cés expériences que, en dehors de doctrines religieuses spéciales, — comme celle des Shakers par exemple, — il est très difficile, sinon impossible, avec les éléments que la société fournit aujourd’hui, de former des associations ayant en vue l’industrie domestique, agricole, mécanique, l’éducation et la vie sociale. Nous ne contestons pas la force de cet argument : mais en même temps, on ne doit pas perdre de
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- vue que toutes ces expériences se sont faites dans des conditions très désavantageuses; que pour aucune d’elles on n’a disposé du capital nécessaire à l’organisation convenable des diverses industries et de l’éducation ; et qu’elles ont été conduites par des personnes peu compétentes dans l’œuvre qu’elles entreprenaient. De l’insuccès de ces tentatives, on ne saurait rien induire contre la possibilité de réaliser l’association dans les conditions voulues et avec les moyens suffisants. Une partie de ces conditions sont certainement réalisées par la nouvelle association Franco-Américaine qui est en train de s’établir au Texas sous la direction de M. Victor Considérant, et nous avons confiance que l’événement prouvera qu’elle les réalise toutes.
- « La grande difficulté pratique, dans ces expériences, a toujours été d’inspirer à tous les membres un sentiment convenable de la responsabilité individuelle et un attachement vigilant au bien commun. L’aiguillon de l’intérêt personnel n’étant pas aussi directement senti que dans la vie ordinaire, le minimum de nourriture et de vêtements étant toujours à peu près assuré, la masse des membres n’est pas poussée à travailler avec autant d’activité, ou à économiser avec autant de soin que si tout dépendait du travail et de l’économie de chaque jour, ou que si un inspecteur surveillait continuellement.
- « Aussi, voit-on souvent se manifester dans les associations de la mollesse et de la négligence, et, tandis qu’un certain nombre prennent plus que leur part de travail et de peine, d’autres n’en prennent pas assez. On pourrait peut être remédier à ce vice par un système de rétribution plus stimulant ; mais, à côté de cela, il est incontestable que l’association se prête bien moins facilement à l’économie sévère, sordide, que la vie isolée. Les gens qui vivent dans l’isolement peuvent supporter
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- les besoins, les privations, sinon sans souffrir, du moins sans se plaindre ; placez les mêmes personnes dans des conditions de relations naturelles, affectueuses : ce qui était luxe auparavant devient simplement nécessaire.
- a Elles demanderont à être mieux nourries, mieux logées, à avoir plus de-loisir pour prendre part aux plaisirs sociaux et aux occasions de culture placées à leur porté. Entre l’association et la pauvreté, il y a contradiction naturelle; et nous sommes portés à croire que l’association ne pourra se réaliser jusqu’au jour où le progrès des sciences, des inventions et de l’industrie aura doté la société d’une abondance de richesses de tous genres telle que nous ne saurions guère l’imaginer aujourd’hui.
- « Que l’idéal si doux, si satisfaisant de la vie sociale doive être pleinement atteint un jour, c’est ce dont il est impossible de douter. Cet idéal est tracé dans toutes les traditions, prédit dans toutes les prophéties. Il est indiqué par le sens commun, il constitue l’essence de la démocratie, et il est au bout des promesses de la religion. Chaque accroissement du pouvoir de l’homme sur la nature est un pas vers sa réalisation; chaque conquête dans le domaine intellectuel, chaque nouvelle émotion du coeur est un gage de son avènement certain. Il serait aussi rationnel de nier la révolution de la terre sur elle-même ou la succession des saisons que de méconnaître la marche de la société civilisée vers un nouvel état social immensément supérieur à tout ce que l’histoire du passé ou l’expérience du présent,peuvent nous montrer.»
- Vve J.-B.-A. Godin, née Moret.
- (A suivre).
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- La participation n’a pas encore donné lieu à la formation de grands courants populaires et les partis politiques ne l’ont pas attachée à leur fortune. Et cependant, grâce à la trouée faite dans les esprits par le succès des grandes entreprises qui en ont appliqué le principe, c’est le mot le plus souvent invoqué par les affamés de paix sociale qu’afflige l’éternel conflit et qu’inquiète l’inconnu des solutions reposant sur le bouleversement de tout ce qui est.
- M. Léon Bourgeois a écrit qu’entre l’économie politique classique et les systèmes socialistes, une idée supérieure s’est formée lentement et qu’un accord tend à s’établir par une sorte de synthèse.
- Le souffle qui anime les différentes formes de l’évolution sociale — mutualités , syndicats , participation, coopération — s’appelle solidarité , et leur synthèse est l’Association.
- Par sa situation intermédiaire entre le groupement virtuellement constitué des conservateurs de tous genres, et le parti de la révolution sociale, le parti, qui considère à bon droit M. Bourgeois comme son chef, le parti radical, en travail de réorganisation, se croirait-il en mesure de prendre à son compte la réalisation de cet idéal supérieur?
- Pour divisées qu’elles soient, les diverses fractions du parti collectiviste ont un credo commun en économie sociale. Y aurait-il désormais communauté de vues, à cet égard, dans le parti radical, jusqu’ici tiraillé entre la solution « libérale » en honneur chez les conserva-
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- teurs de l’état de choses actuel, et la solution <r socialiste ? »
- C’est un fait cependant que les membres de ce parti ont pris jadis l’initiative de la plupart des mesures destinées, dans leur esprit, à favoriser l’éclosion ou l’évolution d’organismes considérés, par les uns, comme ayant en eux-mêmes leur propre fin, par les autres, comme les anneaux intermédiaires d’une chaîne qui aboutirait à la transformation complète du monde économique actuel, soit par l’association librement généralisée, soit par la socialisation légalement effectuée.
- La participation aux bénéfices tient une assez grande place dans cet ensemble de projets de réformes qui, par leur origine, semblent se rattacher à un plan doctrinal.
- Pour nous en tenir aux mesures la concernant, c’est le ministère radical présidé par M. Floquet, qui a déposé le projet de loi sur les sociétés coopératives, proclamant la légitimité du contrat de participation, et statuant en même temps par une série de dispositions facultatives sur l’organisation du contrôle des comptes ou la renonciation à tout contrôle, et c’est un radical, M. Doumer, qui l’a constamment soutenu devant la Chambre, en qualité de rapporteur. C’est un radical, M. Naquet, qui a proposé de faire une loi rendant obligatoire la participation pour les sociétés par actions.
- Depuis 1879, à la suite de l’initiative prise par M. Laroche-Joubert père, de nombreuses propositions ont demandé à l’Etat d’imposer la participation aux adjudicataires des travaux qu’il fait exécuter, et de l’appliquer lui-même à tous les établissements où il occupe à son compte un personnel.
- Presque toutes ces propositions étaient signées de noms radicaux, et l’une d’elles ne portaient pas moins
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- de 80 signatures. L’exposé des motifs de celle-ci commençait par ces mots : « La participation aux bénéfices, voilà le nœud de la question sociale : sur ce point nous sommes tous du même avis.
- Aucune de ces tentatives n’a abouti et le code de la participation n’a encore que des pages blanches, car il est difficile d’y inscrire, ailleurs que dans la préface, la loi du 1er août 1893, qui, dans le but d’en favoriser l’application, en rendant possible aux ouvriers l’accès du capital de l’industrie à laquelle ils collaborent, autorise les sociétés en commandite à diviser leur capital en actions ou coupons d’actions d’au moins 25 francs, lorsque le capital n’excède pas 200,000 francs, et d’au moins 100 francs lorsque le capital est supérieur à 200,000 francs.
- Une proposition de loi de MM. Georges Graux et Bou-denoot tend à amender cette loi, en fixant à 25 francs le taux minimum des actions, quelle que soit l’importance du capital de la société.
- Cette modeste proposition est le dernier vestige des manifestations qui se sont produites dans les milieux politiques en faveur de la participation.
- Le parti socialiste place ses espérances au-delà de la participation et manœuvre en deçà, comme s’il n’avait d’autre alternative que de marquer le pas ou de bondir.
- « Nous ne pouvons pas nous attarder à cette solution » , nous disait un jour un de ses membres les plus marquants.
- Il est inutile de demander ce qu’ils pensent de la participation aux socialistes de plus en plus rares, il est vrai, qui n’ont que dédain pour la coopération, généralement considérée comme une forme supérieure.
- Parmi ceux qui ne sont pas hostiles à la coopération de consommation, pourvu qu’elle fournisse des subsides
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- au socialisme, ni à celle de production, pourvu qu’elle soit strictement égalitaire, il en est qui admettraient à la rigueur la participation dans le domaine industriel et commercial, à la condition qu’elle fût obligatoire.
- Le système participatif est diversement apprécié par les Syndicats professionnels. Ils sont loin d’être la majorité du monde ouvrier, puisque d’après les dernières statistiques, il n’y a que492,647 syndiqués sur 4,886,000 ouvriers ou employés de l’industrie et du commerce ; mais dans la bataille économique, comme dans toutes les autres, il n’y a que les combattants qui comptent, et l’opinion des syndiqués ne serait pas inutile à connaître.
- La plupart sont inféodés au parti socialiste révolutionnaire et leur opinion varie suivant les divers points de vue de cette école. Les moins nombreux rangés sous la bannière du Moniteur des Syndicats ouvriers sont assurément sympathiques à ce système de rémunération. Cet organe réformiste a toujours été l’un des plus ardents propagandistes de la participation.
- L’importante corporation des mineurs, si particula-riste par divers côtés, est en grande majorité ralliée au parti socialiste. Cependant le rapporteur d’une commission parlementaire d’enquête sur le régime des mines, M. Lacombe, a cru devoir ranger parmi les revendications des mineurs, la participation aux bénéfices, bien qu’elle n’ait pas été expressément formulée devant la délégation.
- La plus récente et, en même temps, la plus considérable des manifestations en faveur de la participation , est celle des voyageurs et représentants de commerce. Leur Congrès, réuni en 1900, a émis, à l’unanimité, le voeu que la*participation aux bénéfices soit mise en vigueur dans les différentes industries et maisons de commerce au profit des voyageurs et représentants de
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- commerce. Il comptait les délégués de 36 grandes Sociétés françaises , et 18 syndicats et fédérations étrangers , formant un total de 150,000 sociétaires représentés.
- Où nous trouvons l’adhésion la plus formelle , la plus complète et la plus effective, c’est parmi les Sociétés coopératives de production.
- Pour être admise à la Chambre consultative des Sociétés ouvrières de production, toute association doit servir à ses ouvriers, associés, employés, auxiliaires ou similaires, une participation au moins égale à la somme attribuée comme dividende aux actions, sans que cette répartition puisse être inférieure à 25 °/0 au moins desdits bénéfices, au prorata des salaires reçus ou du nombre d’heures de travail.
- Aussi justement exigeant, à cet égard, que la Chambre consultative, le parti socialiste n’admet pas la coopération productive sans la participation. Il se rencontre sur ce point avec le législateur qui, dans la loi encore en suspens sur les Sociétés coopératives et la participation, n’appelait les Sociétés de production à jouir des immunités fiscales concédées par ladite loi, que si elles faisaient participer leur personnel aux bénéfices de l’entreprise.
- Donc, sur l’application de la participation aux Sociétés productives, accord parfait entre les représentants de toutes les opinions économiques et les intéressés. D’ailleurs ceux-ci prêchent d’exemple, et l’on a pu voir à l’Exposition d’Economie sociale un tableau où la Chambre consultative des associations de production signalait 58 associations de Paris et 41 associations des départements qui font participer leur personnel aux bénéfices, dans des proportions variant entre 10 et 60 %.
- Le Comité central des sociétés coopératives de consommation s’efforce de faire prévaloir, parmi les socié-
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- tés adhérentes, le principe de la participation aux bénéfices.
- Tous les Congrès coopératifs organisés par ses soins ont émis le vœu que les sociétés coopératives, tout en assurant un juste salaire à leurs employés , doivent les intéresser à la prospérité de ces sociétés par un tant pour cent sur les affaires ou les bonis nets de chaque exercice.
- Une résolution dans ee sens fut voté à l’unanimité par le Congrès de 1891 , à Paris, après un débat des . plus approfondis.
- Ce fut une mémorable séance que celle du 15 septembre 1891, présidée par M. Bernardot, délégué de l’Association du Familistère de Guise. Les représentants les plus éminents de la coopération anglaise vinrent exposer, pour la première fois hors de leur île, devant les coopérateurs de tous les pays, le différend qui les divise sur l’application du principe de la participation tant aux employés des magasins qu’aux ouvriers des fabriques travaillant pour le compte des Wholesales.
- On sait que le Magasin de gros écossais pratique la participation aux bénéfices, qui a été repoussée par le Magasin de gros anglais, après quelques essais restreints.
- La coopération anglaise est très partagée à cet égard, et on a pu croire un moment, après les Congrès d’Ips-wich et de Dewsbury, qui s’étaient prononcés en sa faveur, que la participation avait cause gagnée en Angleterre. Mais la triple alliance du Magasin de gros anglais, des Trades Unions et de quelques représentants du socialisme a été plus forte que l’entente cordiale du Magasin de gros écossais et des coopérateurs les plus considérables, tels que MM. Vansittart Neale et Holyoake.
- Trois ans après, au Congrès de Rochdale, M. Vansit-
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- tart Neale entreprit de réaliser une idée déjà lancée quelque temps auparavant par M. de Boyve, en créant une Alliance coopérative entre tous les coopérateurs partisans de l’entente du capital et du travail par la participation des travailleurs aux bénéfices.
- L’Alliance définitivement constituée à Paris, en 1896, se propose, entre autres buts, « de hâter par tous les moyens de propagande à sa disposition le moment où toutes les associations portant le nom de coopératives... auront organisé, en faveur du travail, la participation aux bénéfices étendue à tout leur personnel sans exception et auront inscrit dans leurs statuts l’obligation de pratiquer cette participation. »
- Nous avons déjà eu l’occasion de constater, à notre grand regret, que l’idée même qui a donné naissance à cette organisation est loin d’y avoir rallié tous les suffrages, et d’exprimer la crainte que la branche : participation, ne soit menacée par la prépondérance des éléments hostiles à ce système dans les conseils de l'Alliance.
- Dans son rapport présenté au Congrès de 1900, rapport si remarquable à tant d’égards, M. Brodrick laisse percer, en dépit de ses efforts pour être impartial, une préférence marquée pour le système de répartition employé par la Wholesale anglaise dont il est le secrétaire.
- Les considérations théoriques qu’il a développées à ce sujet n’ayant pas eu de contre-partie au Congrès, nous ne les reproduirons pas ici pour ne pas aborder, d’une manière incidente, l’examen d’un des problèmes les plus délicats que le monde coopératif ait à résoudre.
- Par contre, nous donnerons l’hospitalité la plus large au rapport de M. A. Trombert, chef du service de la librairie Chaix, secrétaire de la Société pour l’étude pratique de la participation aux bénéfices. Ce rapport, qui
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- est d’ailleurs le seul document important sur la participation qui ait été soumis au Congrès de l’Alliance, avait pour titre : « Du principe coopératif en matière de rémunération du travail et de participation aux bénéfices. » Personne ne pouvait traiter avec plus de compétence un tel sujet que le traducteur du grand ouvrage de M. Boh-mert, l’auteur du Guide pratique pour l’application de la participation aux bénéfices. Il lui a semblé que la question ne pouvait être mieux et plus pratiquement développée que par l’exposé de quelques exemples, et c’est, en effet, par les exemples de l’entreprise de peinture, Redoulv, Yalmé et Cie (ancienne maison Leclaire), de la papeterie Laroche-Joubert et Cie, du Familistère de Guise, du magasin du Bon Marché, des usines Yan Mar-ken et des fabriques de draps de MM. Thomson et fils, d’Huddersfield, qu’il a montré comment, avec la rémunération du travail et la participation aux bénéfices on fait d’une manière durable, d’abord de solides collaborateurs intéressés, ensuite des collaborateurs associés.
- « A la Maison Redoulv, Yalmé et Cie (ancienne Maison Leclaire), la Société de prévoyance et de secours mutuels est commanditaire de l’entreprise pour 500,000 francs ; les deux gérants, élus par le noyau du personnel, sont commanditaires pour 300,000 francs. Ces 800,000 francs contituent l’ensemble du capital social.
- «Les bénéfices de l’entreprise sont attribués : 31,25 °/0 à la Société de prévoyance et de secours mutuels ; 18,75 % à la gérance : 50 °/0 aux ouvriers et employés, au prorata des salaires. Au 31 mars 1899, l’avoir de la Société de prévoyance s’élevait à 3,135,000 francs. Avec quels éléments s’est formée cette fortune, qui permet de donner une pension annuelle de 1,500 francs aux membres de la Société ? au moyen de l’accumulation des parts de bénéfices qui ont été -attribués à la Société
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- d’abord à titre bénévole, ensuite en sa qualité de commanditaire. »
- C’est évidemment à la même source que s’est constituée en grande partie la fortune des gérants commanditaires. Sans doute, le célèbre exemple de la Maison Leclaire est une exception, ajoute M. Trombert. Il ne montre pas moins ce qu’a pu faire, pour le bien-être de nombreuses générations d’ouvriers, — au moyen du principe coopératif combiné avec la rémunération du travail et la participation aux bénéfices,— l’esprit large et clairvoyant d’un homme unissant au plus haut degré le sens pratique à la générosité du cœur. Notre cher et regretté Charles Robert, dont le nom réveille ici tant de profondes et reconnaissantes sympathies, a été, jusqu’à sa mort, le président de la Société de prévoyance et de secours mutuels de la Maison Leclaire.
- « À la papeterie Laroche-Joubert et Cie, le personnel possède aujourd’hui à peu près le tiers du capital social de 4,320,000 francs, grâce à la faculté qui lui a été donnée d’acquérir, avec ses parts de bénéfice, des parts de la propriété de la Maison.
- «On sait qu’à la papeterie coopérative d’Àngoulême les bénéfices sont répartis comme suit : 5 % au fonds de réserve ; 20 °/o au capital social et au capital des déposants coopérateurs ; 75 °/o au « travail » et à « l’intelligence », dont 17 o/0 à la gérance et 58 o/0 au personnel.
- «Au Familistère de Guise, le capital de 4.600.000 francs, récemment porté à 5 millions de francs, est aujourd’hui entre les mains du personnel. Dans cette entreprise, les parts de bénéfices sont obligatoirement transformées en parts de la propriété de FUsine. « Il ne faut pas, écrivait le fondateur, Jean-Baptiste André Godin, que les bénéfices revenant aux travailleurs soient
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- distraits de l’industrie; il faut qu’ils servent à accroître les moyens d’action de l’Association. » Des dispositions sont prises, en effet, pour que les actions restent toujours entre les mains des travailleurs en exercice. Les bénéfices sont répartis de la manière suivante: 75 ojo au capital, représenté par le total de ses intérêts, et au travail, représenté par le total des salaires et des appointements ; 25 ojo « aux capacités » (administrateur-gérant, conseil de gérance, conseil de surveillance). Depuis 1879, date de la fondation de l’Association, jusqu’en 1898 inclus, il a été réparti l’importante somme de 6.437.127 fr. 26 c.
- « Au Bon Marché, Mme Boudcaut a associé en 1880 ses collaborateurs à ses affaires, par la constitution d’une société en commandite simple. A la mort de Mme Bou-cicaut, en 1887, le capital social est devenu la propriété de tous ses associés. Divisé en 410 actions de 32 coupures chacune, ce capital, représenté par 12.000 parts, se trouve disséminé entre lès mains d’employés et d’anciens employés de la maison. La participation aux bénéfices, fondée en 1876, fonctionne parallèlement à cette participation à la propriété. Elle a certainement facilité l’accès à cette propriété. Au 31 juillet 1899, l’ensemble des répartitions s’élevait à 3.125.947 fr. 65 c. Il y a lieu d’y ajouter une somme de 1.450.626 fr. 50 c. distribuée à des employés participants à leur départ de la maison, et une autre fortune de 2.362.628 fr. 25 c., composée de prélèvements successifs sur les bénéfices pour la consolidation d’un fonds spécial de retraite.
- « M. Van Marken , dont on connaît les admirables institutions sociales organisées dans diverses et grandes usines en Hollande, a introduit le principe coopératif combiné avec la participation aux bénéfices dans une petite imprimerie de Delft qu’il, a fondée en 1892.
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- « A l’imprimerie Van Marken, on prélève d’abord sur les bénéfices, en faveur des actionnaires, 6 op du capital versé à titre d’intérêts et de « primes de risques. » Si pendant une ou plusieurs années les bénéfices sont insuffisants pour payer intégralement le dividende, les participants n’ont aucun droit sur les bénéfices jusqu’à ce que tous les arriérés du capital, à raison de 6 op l’an, soient payés. Telle est la part du capital à l’imprimerie Van Marken. Ce chiffre, le fondateur l’a jugé suffisant pour cette entreprise. Ailleurs, il pourrait être élevé à 7, 8 et 10 op suivant la nature de l’entreprise etl’appré-ciafion des risques. Après le prélèvement de la part du capital, on répartit les bénéfices comme suit :
- 1° 25 op aux directeurs pour leur gestion ;
- 2° 50 op aux associés-travailleurs (directeurs, employés, ouvriers), au prorata des salaires ;
- 3° 3 op aux commissaires pour le contrôle ;
- 4'J 12 op aux fondateurs pour services rendus;
- 5° Enfin, les derniers 10 op à la disposition de l’Assemblée générale pour être utilisés au profit des ouvriers.
- « La part revenant aux associés-travailleurs est déposée à la « Caisse d’épargne des bénéfices » et chaque fois que le dépôt d’un ayant-droit a atteint 100 florins, le propriétaire d’une action tirée au sort est remboursée et le titulaire de 100 florins reçoit cette action.
- «Actuellement 195 actions sur 250 ont passé entre les mains des travailleurs. M. Van Marken se félicite de cette organisation. « L’influence morale, dit-il, est considérable et le dévouement absolu. »
- « Chez MM. Thomson et fils, fabricants de draps àHud-dersfield (Angleterre), le capital social est'divisé en actions de 1 livre sterling (25 francs), auquel est alloué un intérêt de 5 op. Chaque année, après les prélève-
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- ments nécessaires au paiement du dividende y> ojo), au fonds de réserve (10 o\o), à l’amortissement (10 op), à un fonds de pension (5 ojo des salaires), le bénéfice est partagé comme suit : la moitié, en actions, à tous les travailleurs ; l’autre moitié, en espèces, aux Sociétés coopératives acheteuses. »
- D’autres exemples seraient à mentionner , ajoute M. Trombert, notamment l’intéressante organisation de M. Nelson, à Saint-Louis du Missouri.
- Les six exemples qu’il vient de citer sont à ses yeux particulièrement importants.
- « Le mouvement coopératif, dit-il, s’est développé dans ces entreprises progressivement, avec les précautions dictées par les fondateurs en vue d’une évolution prudente et normale.
- « De l’étude très intéressante de ces institutions se dégage la conviction que là, plus encore que dans aucune autre forme d’entreprise, le succès est subordonné : 1° à la stabilité et à l’autorité incontestée de la direction ; 2° à de solides bases d’une sage administration ; 3° à l’intelligence et au bon sens du personnel qui a pour devoir de se préoccuper de l’intérêt général de la Maison comme de son propre intérêt. Une direction habile et ferme, en même temps que stable et incontestée, nous paraît dans ces constitutions, d’une importance capitale. A la Maison Leclaire, les associés-gérants sont nommés à vie. « Trois fois, a dit en 1899, M. Charles Robert, dans une notice sur M. Marquot, trois fois depuis dix-huit ans la mort a frappé la Maison Leclaire dans la personne de ses chefs, et trois fois le libre suffrage, exprimé au scrutin secret des cent vingt ouvriers et employés qui composent l’Assemblée du noyau, a cherché et trouvé, dans l’état-major de la Maison, les dignes successeurs de ceux quf venaient de lui être enlevés. »
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- M. A. Trombert répond ensuite à la grave objection qui est élevée contre le mode d’emploi des fonds de la participation aux bénéfices qui consiste à les transformer en parts du capital de l’entreprise. « On lui reproche , dit-il, de mêler aux risques industriels des ressources qui constituent pour l’ouvrier de précieuses épargnes. On signale, non sans raison, les terribles effets que produisent sur les populations ouvrières les désastres financiers auxquels elles sont mêlées. Ces argumentsdont on ne saurait méconnaître la valeur, perdent pourtant beaucoup de force quand il s’agit non des sommes économisées par le travailleur sur son salaire ordinaire, mais uniquement de sa part dans les bénéfices de l’entreprise, c’est-à-dire d’un surcroît de rémunération alloué annuellement, en dehors du salaire , et que l’ouvrier peut d’autant plus contribuer à accroître que, par sa participation au capital, il est plus directement intéressé au succès de l’affaire. >
- Pour la partie de son sujet concernant la participation aux bénéfices appliquée à leur personnel par les associations coopératives, M. A. Trombert, se réfère au rapport présenté par M. de Boyve au Congrès de la participation aux bénéfices.
- J. P.
- (.A suivre.)
- ERRATUM
- Dans « Le Devoir » en date de mars 1901, page 147, 5« alinéa, 2e ligne , lire se meut de son propre mouvement, et non pas se meurt.
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- La session ordinaire de 1901. — Les réformes démocratiques et sociales.
- La Chambre et le Sénat reprendront le 14 mai le cours de la session ordinaire de 1901 interrompu par une période de repos d’un mois et demi.
- La première partie de la session ouverte le 8 janvier a donc duré deux mois et demi pendant lesquels la Chambre n’a pas tenu moins de quarante-quatre séances.
- Trois séances furent occupées par l’examen des modifications apportées au budget de 1901 par le Sénat.
- Pendant l’interruption de la discusssion de la loi sur les associations occasionnée par la maladie de M. Wal-deck-Rousseau, la Chambre discuta et vota le projet relatif à la réforme des Conseils de prudhommes, le projet relatif aux taxes locatives de la ville de Paris et résolut la question des Prévoyants de l’avenir.
- Les séances du vendredi ont toutes été occupées par des interpellations ; mais le stock n’en est pas épuisé, il s’en faut de beaucoup. Sur une quarantaine d’interpellations dont la Chambre s’est trouvée saisie pendant la première partie de la session qui vient de s’écouler, cinq seulement ont été discutées.
- A l’exception d’une interpellation sur l’ingérence du clergé dans les élections et de celle beaucoup plus grave sur les grèves, les trois autres, furent des questions d’ordre économique, qui ne pouvaient mettre enjeu la responsabilité directe du gouvernement. Elles avaient pour objet la crise de la sériculture, l’organisation de la Tunisie, et l’accaparement des sucres.
- L’opposition semblait avoir gardé tout son effort pour la discussion de la loi sur les associations qui a absorbé vingt-quatre séances. La tactique de l’opposition a surtout consisté à multiplier les escarmouches, aussi bien
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- pour gagner du temps que pour bénéficier des divisions que les préoccupations diverses de la majorité pouvaient faire surgir à propos d’un texte au sens incertain. A cette méthode les républicains ministériels ont su opposer une union suffisamment étroite pour ne pas permettre une déformation excessive de la loi.
- Sous son triple aspect de loi sur les associations, de loi sur l’enseignement et de loi visant les congrégations, la codification faite par nos députés des mesures diverses qui doivent réglementer les diverses matières, a encore à subir la discussion devant le Sénat.
- On a tout lieu de croire que si quelques modifications sont apportées à l’œuvre de la Chambre par le Sénat, ces modifications auront certainement pour objet de lui donner plus de force si possible, en l’identifiant davantage avec l’esprit qui a amené le dépôt du projet et son vote par les députés.
- Le Sénat n’a pas moins travaillé que la Chambre ; il a tenu trente-huit séances et son œuvre principale a été la discussion du budget.
- Sept séances furent consacrées à la réforme des droits de succession incorporée, comme on sait, à la loi des finances, et treize au budget lui-même. Le Sénat a voté, en outre, le projet relatif à l’outillage des ports et aux bases d’opération de la flotte et le projet sur la réforme des contributions. Est ensuite venue la discussion des bons d’importation dont nous avons parlé dernièrement.
- Tel est le bilan des travaux parlementaires pour la première partie de 1a. session ordinaire de 1901.
- Il faut espérer que la seconde partie sera aussi bien remplie et que les Chambres couronneront leur œuvre en votant les réformes démocratiques et sociales dont elles sont déjà saisies.
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- Sur les nombreuses propositions concernant le travail, l’assurance et la prévoyance sociale, une dizaine de rap-
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- ports sur le fond ont été déposés et sont, par conséquent, prêts à être discutés.
- Ces rapports ont pour objet : 1* les propositions relatives à Pétablisssement de conditions du travail dans les travaux des communes, des départements et de l’Etat, et dans les adjudications publiques. On sait que le régime que ces propositions tend établir légalement fonctionne par voie de décret ; 2* la proposition Bovier-La-pierre portant modification à la loi du 27 décembre 1892 sur la conciliation et l’arbitrage entre patrons et ouvriers et employés : 3* la proposition Guillemet tendant à établir le monopole de la rectification de l’alcool et à en employer le produit à la création d’une caisse nationale de retraite pour les vieux travailleurs ; 4- les propositions relatives à la caisse de prévoyance entre les marins français ; 5’ la proposition Cruppi relative au vagabondage et à la mendicité ; 6* la proposition Basly, portant modification de la loi du 8 juillet 1890 sur les délégués à la sécurité des ouvriers mineurs; 7* la proposition Guillemet relative à l’élection des Chambres de commerce et des Chambres consultatives des arts et manufactures ; 8* le projet de loi sur la création des Chambres consultatives de l’agriculture; 9* le projet et les propositions de loi sur les caisses de retraites ouvrières; 10* les propositions de loi relatives à l’assistance des vieillards et des infirmes.
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- Le rapport de M. Guieysse, sur les retraites et celui de M. Bienvenu-Martin, sur la question connexe de l’assistance obligatoire, sont déposés depuis un an environ. Leur discussion est inscrite en tête de l’ordre du jour. Elle doit venir par conséquent dès la rentrée parlementaire. La Chambre a pris, à cet égard et confirmé en toute circonstance, une décision formelle.
- Or, le jour même de la séparation des Chambres, la commission d’assurance et de prévoyance sociale a tenu séance pour entendre les ministres du commerce et des finances qui lui ont déclaré, d’une part, que sur la ques-
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- tion d’assistance obligatoire, le gouvernement n’avait pas encore arrêté son projet. Ils ont, d’autre part, présenté sur la question des retraites, tout un ensemble de propositions qui, sur des points nombreux et essentiels, diffèrent de celles arrêtées par la commission et inscrites dans le projet dont la Chambre est saisie.
- Notons, entre autres, les points suivants :
- 1- Le nombre des bénéficiaires éventuels est considérablement réduit en ce qui touche les travailleurs agricoles. Le projet du gouvernement ne comprendrait, parmi ceux-ci que les travailleurs engagés à l’année, écartant ainsi les journaliers dont le nombre dépasse deux millions.
- 2* Le travailleur se constitue, à lui-même, sa retraite par ses propres versements, augmentés de la contribution égale du patron, l’Etat n’intervenant que pour assurer à tous les fonds ainsi recueillis, un intérêt de capitalisation de 3 0{0 pour la période transitoire. '
- Une retraite est accordée aux personnes rentrant dans les catégories restreintes du projet. Cette retraite, à paliers successifs, varie de 100 à 150 francs, chiffre très sensiblement inférieur à ceux arrêtés par la commission.
- 3‘ Le projet du gouvernement démolit de fond en comble le système des caisses régionales exposé dans le rapport de M. Guieysse.
- Les propositions du gouvernement, faites verbalement, n’étant pas accompagnées des évaluations financières qui auraient pu en permettre la discussion immédiate, la commission s’est ajournée aux premiers jours de mai pour permettre au gouvernement de lui présenter par écrit, de façon ferme, ses propositions.
- Elle a insisté pour être saisie du même projet arrêté par le gouvernement sur l'assistance obligatoire, ayant toujours été unanime à considérer que ces deux questions d’assistance obligatoire et de retraites constituent une solution en partie double du même problème et que, selon l’expression même du ministre des finances, elles sont l’une à l’autre soudées.
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- Dans un an la législature actuelle aura pris fin. Aucune modification n’aura-t-elle été apportée d’ici là à notre système électoral. On sait notre sentiment sur le fonctionnement du régime parlementaire en France. Dans le Gouvernement et dans la République du travail, Godin a victorieusement démontré que c’était là qu’il y avait lieu d’accomplir les premières réformes, parce que celles-là seules permettraient la réalisation des réformes politiques et sociales qui sont indispensables pour la consolidation du régime républicain.
- Fidèle au programme de son fondateur, le Devoir n’a jamais laissé passer une occasion de corroborer cette démonstration.
- Jusqu’à présent la commission du suffrage universel nommée en vertu d’une résolution adoptée par la Chambre dans sa séance du 8 juillet 1898, à l’effet de réviser la législation électorale et d’assurer la liberté et la sincérité du vote, n’a produit au jour de la discussion publique aucun rapport sur les nombreux projets qui lui ont été renvoyés On n’en comptait pas moins de 21 au 1er janvier 1901. Depuis lors la collection s’est enrichie de trois ou quatre propositions , et on peut être certain que la liste n’est pas près d’être close.
- Il est à remarquer, en effet, que les périodes les plus favorables à l’éclosion de ce genre de propositions sont la première partie de la législature et la dernière.
- Quoi qu’il en soit, à l’heure présente, les propositions sont assez nombreuses pour rendre possible l’examen du problème sous ses différents aspects.
- Les unes n’ont que des rapports indirects avec les opérations électorales proprement dites. Telles sont celles qui tendent à restreindre les abus de l’affichage, à assurer la liberté des réunions électorales, etc.
- La plupart des autres bornent leur objet à essayer de prévenir les fraudes et les erreurs qui peuvent entacher les élections législatives, à assurer autant qu’il est possible, la sincérité des opérations électorales, à réprimer les actes de pression ou de corruption auxquels elles peuvent donner lieu.
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- D’autres, enfin, touchent à la forme même du suffrage et à la durée du mandat Elles marquent des tentatives en faveur du renouvellement partiel, de l’organisation de la représentation proportionnelle, de l’institution du droit d’initiative populaire et du referendum.
- Mais toutes ces propositions sont de vieilles connaissances que leurs auteurs représentent à chaque législature, et nous nous souvenons qu’à la fin de la précédente, une seule de ces propositions, celle qui consistait simplement à faire mettre le bulletin de vote dans une enveloppe, vint en discussion et n'aboutit pas.
- Il y a quelques mois, M. Waldeck-Rousseau, président du conseil, appelé devant la commission de la Chambre qui s’occupe des propositions de révision de la Constitution pour donner l’avis du gouvernement que cette commission avait demandé, faisait une courte déclaration qui peut se résumer ainsi :
- Sans entrer dans l’examen au fond des propositions, sur lesquelles d’ailleurs le gouvernement n’a pas eu a délibérer, le président du conseil est d’avis qu’une révision constitutionnelle exige un consentement général et précis de l’opinion républicaine sur l’urgence de cette mesure et les points sur lesquels elle devrait porter.
- Le sentiment public est, à l’heure actuelle, plus préoccupé de faire respecter la Constitution que de la modifier, et l’œuvre que le gouvernement a entreprise est assez vaste et demande un effort assez considérable pour qu’il soit au moins inutile de la compliquer au risque de la rendre incertaine.
- Avec la collaboration des Chambres le gouvernement a pu mener à bien la plus grande partie de sa tâche. Espérons que la Chambre ne se retirera pas sans avoir amorcé la réforme de notre organisation politique par le vote d’une loi électorale.
- Après avoir longtemps bataillé pour la défense de la République, il serait bon qu’on songeât à l’organiser.
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- FRANCE
- Les conseils du travail.
- Les conseils du travail ont été organisés par un décret en date du 17 septembre 1900, modifié par un décret du 2 janvier 1901 , dont nous avons parlé en leur temps.
- Une circulaire du ministère du commerce aux préfets , en date du 25 février, contient des instructions sur l’application de ces deux décrets.
- « Le ministre invite les préfets à lui signaler les régions où le décret peut recevoir son application immédiate. Toutefois, avant de lui adresser des propositions, ils devront se renseigner très exactement sur les dispositions des intéressés, c’est-à-dire des Syndicats professionnels des patrons et d’ouvriers, et de se rendre compte des vœux des Chambres de commerce, Conseils de prud’hommes et Bourses du travail.
- «Le ministre fait observer qu’aucun crédit n’est prévu au budget pour faire face aux dépenses qui pourront résulter de l'organisation et du fonctionnement des conseils. Le ministre charge les préfets de réclamer le concours des municipalités et, au besoin, des conseils généraux. Au surplus, les assemblées pourront se tenir dans les mairies, dans une salle de la préfecture ou de la sous-préfecture ou de tout autre établissement public. Les fonctions de membre du conseil du travail sont gratuites.
- « Le ministre dit qu’il ne verrait toutefois que des avantages à laisser les départements et les communes inscrire à leurs budgets des crédits destinés à indemniser les conseillers, notamment de leurs frais de déplacement.
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- « En ce qui concerne les attributions des conseils du travail, le ministre rappelle que le décret d’institution , en prévoyant que ces assemblées pourront, sur la demande des intéressés , donner leur avis sur toutes les questions du travail, leur a notamment permis d’intervenir comme arbitres ou conciliateurs dans les conflits relatifs aux conditions du travail et de chercher à prévenir les grèves, lorsque cela est possible. Ces conseils pourront, dès maintenant, faire fonctions d’arbitres pour l’application de la loi du 27 décembre 1892.
- « Par contre, la procédure instituée par la loi de 1892, ne laisse aucune place à l’intervention des conseils du travail dans la formation des comités de conciliation. Mais , en cas d’échec de ces comités, le ministre ne doute pas que l’autorité des membres du Conseil du travail ne leur permette fréquemment d’offrir leurs bons offices pour aider, sous la forme qui leur paraîtra la plus efficace, à la solution du conflit.
- « Incidemment, en ce qui concerne l’exécution des lois et règlements sur le travail, le ministre déclare, pour répondre à une question qui lui a été posée, que les inspecteurs du travail et officiers de police judiciaire, continueront d’avoir seuls le droit que leur confère la loi de pénétrer dans les établissements industriels. Il ne saurait être question d’étendre ce droit par simple décret aux membres des Conseils du travail. »
- ANGLETERRE Les alliances industrielles.
- L’Amérique a ses trusts, l’Allemagne ses cartels, l’Angleterre a ses « alliances ». Une différence notable est à signaler cependant entre les deux premières combinaisons et la troisième, c’est qu’ici les patrons s’allient non seulement entre eux, mais encore avec les ouvriers.
- Au lieu de faire de leurs ouvriers les premières victimes de l’abaissement progressif des cours amené par
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- la concurrence, les patrons s’en font des alliés tout aussi intéressés qu’eux à lutter contre cette dépression.
- A cette union les uns gagnent le maintien ou l’augmentation de leurs bénéfices, les autres le maintien ou la hausse de leurs salaires.
- Voici comment s’opère la combinaison : L’association des patrons s’entend avec l’union syndicale des travailleurs pour former une union générale. Les ouvriers de l’union syndicale s’engagent à ne travailler que pour des patrons appartenant à l’association. Ceux-ci, de leur côté, ne doivent employer que des ouvriers membres de l’union syndicale. Voilà qui est fait pour troubler bien des cervelles patronales françaises où semble s’être Agée comme un dogme l’horreur de l’exclusivisme syndical. Continuons : Comme les patrons ne se sont groupés que pour élever les prix de leurs produits, ils s’engagent également à augmenter les salaires de leurs ouvriers.
- Résultats : maintien du taux des marchandises et du taux des salaires à un niveau rémunérateur, la concurrence industrielle et la concurrence de la main d’œuvre écartée, la grève supprimée, la tranquillité sociale adoptée.
- Des précautions sont prises, dans les statuts, pour borner les bénéfices à des limites modérées, de façon à ne pas tomber dans des excès qui pourraient indisposer les consommateurs. On compte actuellement dans le Royaume-Uni, environ 500 « alliances » régissant plus de 30.000 ouvriers et englobant des établissements industriels qui représentent un capital de plus 1.250 millions de francs.
- C‘est un grand fabricant de literie métallique de Birmingham, M. E.-J. Smith, qui a eu l’idée de cette combinaison et l’a vulgarisée parla publication de plusieurs brochures.
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- Des négociations se poursuivent en ce moment dans l’une des plus grandes branches de l’industrie nationale,
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- entre la Fédération (patronale) des filateurs de coton et les Trades unions en vue d'arriver à prévenir les conflits par la fixation périodique à l’amiable d’un taux moyen des salaires.
- De pareils essais attestent que les esprits sont mûrs pour les contrats collectifs et les autres institutions de concorde économique, et c’est un grand progrès.
- ETATS-UNIS
- Les variations des salaires
- M. Carroll D. Wrigt, commissaire du travail aux Etats-Unis, a récemment publié un intéressant rapport sur une enquête relative aux salaires payés par les principales industries du pays.
- L’enquête a porté sur 148 établissements, représentant 26 industries et 192 métiers. Elle a permis d’établir la balance suivante des variations des salaires, prenant pour base l’année 1891 et en lui donnant le nombre 100 pour terme de comparaison avec les années suivantes :
- Années Salaire relat. Années Salaire relat.
- 1891 100.00 1896 97.93
- 1892 100.30 1897 98.96
- 1893 99.32 1898 98.79
- 1894 98.06 1899 101.54
- 1895 97.88 1900 103.43
- On voit que, pendant les deux dernières années, la si-
- tuation de la classe ouvrière s’est sensiblement amé-
- liorée.
- ÿe
- ALLEMAGNE
- Les expositions flottantes
- M. Elie Mantout, conseiller du commerce extérieur, donne les renseignements suivants sur les navires-expositions ou expositions flottantes organisées par le syndicat allemand des négociants-exportateurs.
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- Ces expositions, inaugurées il y a deux ans, ont donné des résultats inespérés : 22 millions d’affaires, ayant occasionné environ 800.000 marks de frais en 1899.
- Voici quelle est l’organisation de ce nouveau système :
- Le syndicat adresse à tous les industriels et commerçants du pays des circulaires indiquant le but de cette exposition et les conditions pour pouvoir y participer. Lorsque les adhésions reçues sont en nombre suffisant pour permettre l’affrètement d’un navire, les participants adressent leurs échantillons au port désigné pour l’embarquement. Ces échantillons sont exposés à bord du navire, spécialement aménagé pour la circonstance. A côté de chaque produit est affiché un tableau indicateur des prix et des conditions de vente. Puis le navire se met en route, ayant à bord des vendeurs et même des vendeuses, appartenant soit au syndicat, soit personnellement aux exposants, et qui donnent dans les ports d’escale tous les renseignements qui leur sont demandés. Ces agents sont choisis parmi les jeunes gens et les jeunes filles sortant des écoles de commerce et parlant au moins deux langues. Des interprètes sont, en outre, pris sur place dans chaque contrée de langue nouvelle.
- Pendant le séjour du navire dans les ports étrangers, outre les visites à bord, des vendeurs munis d’échantillons parcourent les villes intérieures du pays.
- Les participants payent au syndicat une commission à débattre sur les produits vendus et une part proportionnelle du coût de l’affrètement du navire et des frais' généraux de l’entreprise.
- M. Elie Mantout croit qu’il serait possible en France d’organiser des expositions semblables avec toute chance de réussite, pour le plus grand profit de notre commerce et la bonne renommée de notre pavillon.
- PAYS DIVERS Le système métrique
- Le Journal de Genève a reçu de la société anglaise
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- qui travaille à faire accepter le système métrique, différents documents intéressants sqr cette propagande.
- Le rapport pour 1900 du comité de la Décimal Association que préside sir Samuel Montagu constate les immenses progrès accomplis dans l’opinion en Angleterre et en Amérique. Au mois de juin dernier, le congrès des chambres de commerce de l'empire britannique émettait un voeu en faveur de l’introductioip du système métrique, en faisant toutefois une exception pour l’Inde.: Environ 150 membres du Parlement, seraient favorables à cette réforme. tl c
- Aux Etats-Unis, on a fait cette constatation réjouissante que tous les manuels de physique, et de chimie publiés depuis un certain nopibre d’années emploient les notations décimales. D’autre part, les pays nouvellement conquis sur l’Espagne employant le système métrique, va-t-on les forcer à l’abandonner pour prendre le système suranné des Américains,( ou l’Amérique ne marchèra-t-elle pas plutôt du côté du progrès?
- Le Journal de Genène mentionne sans y insister,d’au-très faits : adhésions des trade-unions au système, métrique, développement de l’enseignement de ce système dans les écoles, maisons de commerce qui en font un emploi limité et le préconisent,’ etc.
- Il tire des documents dont il tenait à donner à ses lecteurs un rapide aperçu, cette conclusion que le régime français des poids et mesures aura bientôt conq’uis le monde anglo-saxon.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
- La guerre Sud-Africaine
- Le War Office a communiqué à la presse le relevé total des pertes anglaises à la date du 1er avril, en morts de maladie, tués, blessés, invalides rapatriés. Ce total s’élève à 60,625 hommes, c’est-à-dire le cinquième environ des effectifs envoyés.
- Ce chiffre ne comprend pas les malades ou les blessés actuellement en traitement dans les hôpitaux du sud de l’Afrique, chiffre qui doit être considérable, à en juger parles listes de pertes quotidiennes.
- Cette statistique, si affligeante, donne à réfléchir si l’on considère que les 300,000 hommes envoyés par l’Angleterre au Transvaal représentent un effectif supérieur de plus de moitié au chiffre total, hommes, femmes, enfants et vieillards compris, de la population qu’ils s’efforcent vainement de réduire depuis un an et demi.
- On se rappelle les belles manifestations des trades-unions et de la coopération anglaise en faveur de l’arbitrage et de la paix, et l’énergique protestation formulée par John Burns au cours de la lutte électorale dont il sortit vainqueur.
- « Quant à cette lutte mercenaire, qui n’est pas encore terminée, s’était-il écrié, je suis toujours d’avis qu’elle est due à un malentendu et qu’elle aurait pu être évitée avec un peu de tact, de patience et de jugement. J’ai condamné l’incorporation des deux républiques, parce que je suis convaincu qu’elle créera une haine de race qui entraînera tôt ou tard la perte du sud de l’Afrique.
- « Je ne veux pas voir une autre Irlande au Cap, ni une seconde Amérique en Afrique, ni un peuple absorbé
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- LA QUESTION DE LA PAIX 293
- contre sa propre volonté. Je suis en faveur de droits égaux pour toutes les races blanches de l’univers. »
- Le parti socialiste anglais « Indépendant Labour », dans le congrès qu’il vient de tenir à Leicester a décidé de commencer une agitation nationale contre la guerre sud-Africaine.
- Le congrès a d’abord voté à l’unanimité une motion de M. W. Lloyd, de Birmingham, ainsi conçue :
- « Le congrès déplore la conduite du gouvernement anglais qui prolonge la guerre transvaalienne, la guerre ruineuse, au point de vue moral et financier pour la masse du peuple et empêchant les réformes dans l’Angleterre même. »
- M. Keir Hardie a prononcé un long discours dans lequel il a invité toutes les personnes et toutes les corporations opposées à la guerre, à commencer une agitation nationale « pour forcer le gouvernement à offrir des conditions de paix acceptables à un peuple vaillant et ayant le respect de soi-même. »
- M. Sheppart dénie au gouvernement anglais, qui a fait incendier les fermes des Boers, le droit de s’occuper de la question des maisons ouvrières en Angleterre. Le même orateur fait adopter une résolution flétrissant la grande majorité des journaux anglais, comme étant tombés sous le contrôle des financiers et des monopolistes, et comme ayant fait preuve durant les dernières deux années de vénalité révoltante.
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- Nous parlions dernièrement du coût de la guerre. Les chiffres de ce côté prennent également une précision inquiétante, Avec une courageuse franchise le chancelier de l’Echiquier, sir Michael Hicks-Beach, a exposé la situation devant la Chambre des communes réunie en comité le 18 avril.
- « Je ne crois pas, a-t-il dit, qu’on puisse continuer à dire que cette guerre sud-africaine est une petite guerre. (Applaudissements de l’opposition). Comme coût c’est
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- une grande guerre. Je puis vous dire ce qu’elle a coûté jusqu’ici : 153 millions de livres (3 milliards 825 millions de francs). C’est le double de la guerre de Crimée, et lorsque je regarde la guerre péninsulaire, je vois que les deux années 1813 et 1814, qui furent les deux plus coûteuses ne coûtèrent que 144,580,000 livres sterling. Elles ont coûté moins que les guerres du Sud de l’Afrique et de la Chine. >>
- Le déficit prévu dans le budget, pour l’exercice qui s’ouvre est d’un milliard quatre cent millions de,francs.
- Pour couvrir ce déficit/ on demandera 100 millions à une augmentation de l’i'ncome-tax de 20 centimes par 25 francs, ce' qui la portera à 5 fr. 80 par lOO francs.
- Le sucre sera frappé de 5 centimes par livre anglaise ou, pour parler comme sir Michael Hicks-Beach , d’une façon exacte, de 4 shillings 2 pence (5 fr. 20) par hun-dredweight (environ 50 kilos) sur les sucres raffinés; de 2 shillings (2 fr. 50) par hundredweight sur les sucres non raffinés, les mélasses et les sirops ; de 1 shilling 8 pence (2 fr. 05) sur les glucoses.
- Les charbons vendus hors d’Angleterre payeront 1 fr. 25 par tonne à la sortie.
- Les nouveaux impôts rapporteront, d’après les évaluations, 275 millions de francs.
- On arrive ainsi à chiffrer les recettes par 3 milliards 581 millions. Il reste encore à trouver 1 milliard 100 millions. Le chancelier propose d’emprunter non seulement cette somme, mais 400 millions de plus, la guerre n’étant pas terminée et le Transvaal et l’Orange « étant réduits à un état voisin de la ruine, de telle sorte qu’on ne peut rien leur demander tant qu’une longue période ne sera1 pas écoulée après le rétablissement de la paix. »
- ‘La suppression de l’amortissement de’la dette complète l’ensemble’ des* mesures prises pour faire face à la situa-
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- tion.
- La pilule est amère. On ne l’avalera pas sans quelque
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- grimace.
- < Lè budget, a^ditsir Wiliam Harcourt, un dçs chefs
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- de l’opposition libérale, le budget n’est qu’un incident de l’aventure désastreuse dans laquelle nous sommes engagés, et dont nous n’avons pas encore vu la fin. Cette fois-ci, le gouvernement n’a pas osé nous prédire la fin prochaine de la guerre.
- « Les emprunts auxquels elle nous a obligé d’avoir recours s’élèvent actuellement à 127 millions de livres, ce qui est plus de quatre fois supérieur à nos emprunts pendant la guerre de Crimée. La guerre du Transvaal nous a coûté 148 millions, et ce n’est pas fini. Les frais d’administration et de police dans les nouvelles colonies seront en outre très élevés. »
- Tels sont les résultats immédiats de la « désastreuse aventure. » D’autres ne tarderont pas à se produire. L’impôt de sortie sur les charbons, suivant sir Wiliam Harcourt, portera un rude coup à la navigation de commerce anglaise, laquelle trouve dans le transport des charbons l’un des meilleurs moyens d’employer ses navires.
- Si Ton a pu dire avec raison que l’immunité fiscale dont jouissaient les sucres en Angleterre a contribué pour une grande part, à la diminution de l’alcoolisme dans ce pays, que ne doit-on pas craindre de la réapparition d’une taxe qui pourrait bien n’avoir pas encore montré son dernier chiffre.
- Un des rares hommes politiques généralisateurs de l’Angleterre, M. John Morley, Vhonest John, rappelait, il y a quelques mois, les fautes commises, le prix de la campagne — deux milliards à ce moment — le manque de prévoyance du ministère, la charge peu honorable et sans profit qu’imposera l’annexion des deux républiques sud-africaines.
- Cette gloire était, selon lui, comme les fruits de la mer Morte, pleins de cendre amère à l’intérieur.
- Mais le danger, selon M. John Morley, était celui-ci :
- « Dans l’ère de militarisme qui s’ouvre, les réformes intérieures, constitutionnelles, fiscales, toutes les autres seront fort lentes à venir. Le réel, le profond danger
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- pour l’Angleterre, c’est la perte de sa suprématie industrielle qui déjà n’est pas sans être menacée de rivalités. La conscription militaire n’est pas exactement ce dont le pays a besoin pour lutter contre ces rivalités. Accroître la dette au lieu de réduire les charges, le fardeau du contribuable au lieu d’alléger le poids qui alourdit l’essor de l’industrie, n’est pas non plus pour l’aider. Et ce n’est point une aide non plus que les récentes extensions territoriales dont chaque pouce devra être défendu par la force des armes. Pour emprunter une phrase triviale, s’il est vrai que l’empire est une maison de commerce, il serait en tout cas préférable de ne pas « surcapitaliser » l’affaire. >
- L’association internationale des Académies dont le concours a été sollicité , compte dans son sein les plus hautes sommités de la plupart des pays du monde civilisé.
- Elle a pour but de poursuivre « internationalement », c’est-à-dire « en commun », la réalisation de grandes œuvres scientifiques ou littéraires, d’utilité publique, qui nécessitent de longues années, de grands efforts et des dépenses trop considérables pour le budget d’une seule compagnie ou d’une seule société savante.
- Le premier congrès' de cette association s’est tenu à Paris le 16 avril et jours suivants. L’assistance comprenait, outre les délégués du monde entier, au nombre d’une cinquantaine environ, les représentants des diverses sections de l’Institut de France.
- M. Darboux, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences de Paris, a ouvert le congrès par un discours dont voici la péroraison :
- « En rapprochant dans les différentes académies tous ceux qui s’occupent de la même branche d’études et en leur donnant, s’ils le désirent, l’occasion de s’associer à une œuvre commune, en signalant aux gouvernements tous les projets dont la réalisation^prochaine est néces-
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- saire ou désirable et en leur indiquant aussi les moyens d’exécuter ces projets dans les meilleures conditions et avec la plus grande économie possible, en provoquant et préparant par l’entente des savants dans le domaine de la théorie les accords des peuples sur le terrain de la pratique et des faits, notre association est appelée à devenir rapidement un des instruments les plus puissants de concorde et de progrès. »
- Le discours de M. Darboux a été chaleureusement applaudi par l’assistance.
- La presse française a salué avec sympathie la réunion du congrès des académies.
- La presse pacifique y trouve un grand et légitime sujet de satisfaction.
- Le lendemain de l’ouverture du Congrès M. J. Cornély écrivait dans le Figaro :
- « Il est impossible de concevoir un savant véritable en qui l’amour de l’humanité ne vienne pas compléter l’amour de sa propre patrie et qui accepte d’un coeur léger ces grandes crises d’épilepsie collective qu’on appelle des guerres et dont aucune n’a jamais rapporté ce qu’elle coûtait matériellement et moralement.
- « Par conséquent, étant admises d’abord l’influence moderne de la science et ensuite l’irrésistible propension de ses représentants à la concorde et à la paix, on peut prétendre que la manifestation d'hier achemine l’humanité vers l’utopie de fédération universelle désormais réalisable. »
- Le nationalisme de la majorité du conseil municipal de Paris ne l’a pas préservé de la contagion. Au cours de la brillante fête donnée à l’Hôtel de Ville en l’honneur des congressistes, son président, M. Dausset, s’est exprimé en ces termes : « Jusqu’à ce jour la paix était indispensable pour assurer le libre développement des sciences, des lettres et des arts ; désormais, c’est la science elle-même qui, par l’union des grandes académies, deviendra pour les peuples une source intarissable de paix. »
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- Il a ajouté que ce rêvem’était déjà plus une chimère.
- L’Ecole et lai Paix
- Dans la séance du Landtag wurtembergeois du 26 mars, à propos du budget de l’instruction publique, M. Betz, député deHeibronn,a exprimé le vœu qu’on tienne compte dans l’enseignement, plus qu’on ne l’a fait jusqu’à présent, des efforts des Sociétés de la Paix, en insistant sur les bienfaits de la paix plus que sur les causes et les résultats des guerres.
- Les élections danoises et le groupe parlementaire de
- la paix
- Si l’on considère au point de vue international le résultat des élections générales du 3 avril pour la Chambre des députés, on peut constater un assez grand succès. En effet, quand se réorganisera le groupe parlementaire danois pendant la prochaine session, qui s’ouvrira le 7 octobre, il est probable qu’il comptera plus de 120 membres, soit les deux tiers du Parlement, tandis qu’il n’en comptait que 112 avant les élections. Il n’existe probablement pas un Parlement au monde qui montre une si forte proportion d’amis de la Paix.
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- LE MOUVEMENT FÉMINISTE.
- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- Les partis politiques et les femmes
- Le parti socialiste parlementaire hollandais, qui s’est réuni en congrès à Amsterdam pendant les fêtes de Pâques, a voté une résolution en faveur du suffrage universel avec le système de la représentation proportionnelle.
- Il a également décidé de demander la suppression des lois qui maintiennent la femme en état de minorité.
- On sait que l’Union libérale dont le programme se rapproche de celui des libéraux progressistes belges, et qui poursuit la révision de la Constitution en vue de l’obtention du suffrage universel, revendique également, comme les socialistes, le droit de vote pour les femmes, la représentation proportionnelle et rélection directe des membres de la première Chambre.
- L’Assemblée générale du parti ouvrier belge réunie à la même époque à Bruxelles a voté, à l’unanimité, les conclusions d’un rapport de Mlle Gatti de Gamond, préconisant l’organisation des femmes socialistes dans chaque arrondissement et demandant l’admission des femmes au sein du Conseil général du parti ouvrier.
- Les socialistes gantois n’ont pas attendu longtemps pour mettre en pratique cette résolution du parti. En effet, quatre ménagères, membres de la Ligue des femmes socialistes et du Vooruit, ont été nommées au Conseil d’administration de la,grande coopérative ouvrière de, Gand.
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- Conseils des prud'hommes
- A la suite du vote de la Chambre des députés fran-^ çaise reconnaissant les femmes électeurs et éligibles ^au Conseil de prud’hommes, un mouvement d’opinion 'S’est
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- organisé en Belgique pour obtenir le même résultat. Un groupe de députés socialistes belges a pris l’initiative d’un projet de loi à cet effet.
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- Société de propagande et d’enseignement de l’hygiène
- aux femmes
- La Société a pour but : 1° d’organiser l’enseignement de l’hygiène dans les écoles normales supérieures et les lycées de jeunes filles, sous forme de conférences -complémentaires des cours d’enseignement de l’hygiène du programme, faites par des docteurs et de préférence par des femmes ; ce mode d’enseignement s’appliquera également aux écoles normales primaires.
- 2° D’obtenir que l’étude de l’hygiène de la famille et de l’enfant fasse partie obligatoire de tous les programmes de l’enseignement féminin, tant de l’enseignement primaire que de l’enseignement secondaire; que les candidates à tous les examens soient interrogées sur l’hygiène, d’après le programme spécial qui sera adopté pour chacun de ces examens.
- 3° De faire en sorte que dans les cours d’adultes postscolaires de jeunes filles, les cours complémentaires de l’enseignement primaire, les écoles primaires supérieures, les écoles professionnelles, une place soit réservée à l’enseignement de l’hygiène de la famille et de l’enfant.
- 4° D’organiser dans toutes les villes et les campagnes, avec le concours des Sociétés et Ligues de l’enseignement existant déjà, et des Sociétés nouvelles qui pourront être créées à cet effet, des conférences d’hygiène pratique destinées aux femmes à partir de dix-huit ans.
- 5° De créer des crèches-écoles destinées à faire des professeurs, à instruire les jeunes filles et à donner aux bonnes d’enfants des notions élémentaires de l’hygiène de l’enfant.
- Le bureau de cette Société se compose de :
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- Le mouvement féministe. 301
- Présidente : Mme Bequet de Vienne, 14, avenue Victor-Hugo, XVIe.
- Vice-Présidente : Mme Hélina Gaboriau, 39, rue de Moscou.
- Trèsorière : Mme Marillier, 7, rue Michelet, VIe
- Secrétaire général: M. le Dr Gaboriau, 39, rue de Moscou.
- Les cotisations sont fixées à 3 francs pour les membres adhérents, 10 francs pour les membres honoraires, et 100 francs, une fois donnés, pour les membres perpétuels.
- Les personnes qui s’intéressent à la Société sont priées d’envoyer leur adhésion à l’un des membres du bureau en indiquant à quelle catégorie ils désirent souscrire.
- La question du corset en Allemagne
- Un arrêté a été pris dernièrement, en Allemagne, pour interdire le port du corset dans les écoles de filles.
- Mais cela ne fait pas l’affaire des fabricants de corsets.
- Cette corporation vient de faire une démarche auprès du ministre de l’instruction publique pour le supplier de retirer son arrêté.
- L’hygiène et le commerce n’ont donc pas toujours des intérêts identiques. Nous nous en doutions bien un peu.
- Cependant pour faire plaisir aux marchands de corsets, faudra-t-il que les femmes continuent à s’étouffer sottement dans des cuirasses de fer, jusqu’à la consommation des siècles. (La Fronde).
- Madame ou Mademoiselle?
- Parmi les nombreuses pétitions adressées par les femmes suisses au Conseil fédéral, à propos du projet de Code civil, il convient de signaler celle dont Mme Muhl-
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- berg-Intermeister, d’Aarau, a pris l’intiative et demandant que le projet de Code civil suisse autorise les mères d'enfants illégitimes à prendre le titre de « dame » au lieu de celui de « demoiselle >.
- Les mères dont il s’agit pourraient exiger l’insertion de cette appellation dans l’es actes de l’état civil les concernant. Elles n’auraient toutefois ce droit qu’à la condition de s’engager à élever leur enfant.
- L’initiatrice de la pétition espère que l’usage de cette appellation s’établirait aussi dans -la vie quotidienne pour l’avantage non seulement des mères, mais surtout des enfants. Trop souvent l’éducation et l’avenir de ces derniers sont compromis par la désignation de « mademoiselle » qui accompagne le nom de la mère. La réforme proposée permettrait à de nombreuses mères de garder leurs enfants auprès d’elles, alors qu’aujourd’hui elles se voient obligées de s’en séparer.
- Le suffrage des femmes aux Etats-Unis
- Poignées de nouvelles :
- 1* A la date du 5 mars dernier, les membres de la Chambre des représentants de l’Etat d’Indiana ont voté, à la majorité de 52 voix contre 35, un amendement constitutionnel accordant aux femmes le droit de suffrage politique à tous les degrés. L’amendement ' va être présenté incessamment au Sénat ;
- 7 «
- 2* Dans l’Etat de Delaware, qui était resté jusqu’ici le plus conservateur de l’Union américaine, les femmes viennent d’obtenir le droit dé vote à toutes les élections loéales ;
- 3* Dans l'Etat de New-York, les femmês payant des contributions ont obtenu le’droit de vote sur toutes les propositions concernant l'assiette et la répartition de l’impôt ;
- 4*’Dans l’Etat du Colorado, les antiféministes1 déclaraient que l’expérience du suffrage dés femmes était* en tlr’ain1 d’aboutir à une faillite. Aussitôt apparut* une pro-
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- testation réfutant cette opinion par l’exemple de l’expérience des dernières années. Cette protestation portait les signatures du gouverneur de l'Etat, de trois exgouverneurs, du juge suprême, de tous les juges de la Cour de cassation, du tribunal de Denver, de la Cour d’appel, des inspecteurs scolaires, de tous les députés et sénateurs, du président de l’université et des présidents de 13 unions de femmes. Les deux chambres du Parlement ont voté à l’unanimité une résolution pour confirmer le plein succès de l’expérience du suffrage des femmes. (La Fronde.)
- Un fait analogue à celui qui vient d’être rappelé par la Fronde se produisait quelques années après la mise en vigueur de la loi qui accordait aux femmes du Wyo-ming la franchise électorale.
- Le gouverneur de cet Etat écrivit à cette occasion une lettre qui était bien faite pour favoriser le succès des revendications féministes.
- Le même fait s’est reproduit l’année dernière dans l’Etat d’Idaho, où les femmes possèdent depuis l’année 1896 non seulement l’électorat et l’éligibilité politiques, mais encore tous les autres droits électoraux, et ont en outre accès à toutes les fonctions publiques.
- C’est encore ici le gouverneur de l’Etat, M. Franck Steunenberg, qui donna sur les résultats de la participation des femmes aux affaires publiques, son opinion à coup sûr des plus autorisées, dans le Harper’s-Bazar.
- « Envisagée au point de vue le plus général, écrit le gouverneur d’Idaho, la participation des femmes aux affaires publiques améliore à la fois les conditions de vote et leurs résultats. Chaque partie sent la nécessité de nommer les individus les plus aptes à défendre son programme de revendication, et les femmes sont naturellement portées, dans leur choix, à considérer le bien commun et à protéger les conditions de la vie sociale les plus élevées. Ces préoccupations contribuent à rendre le choix des candidats et des élus plus rigoureux et meilleur.
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- «Les femmes, ajoute l’honorable Franck Steunenberg, n’adoptent pas les opinions extrêmes, ainsi qu’on aurait pu le croire; dans l’intérêt de leur maison et de leurs enfants, elles sentent le besoin de sauvegarder une administration stable et se contentent d’appuyer sans secousse les modifications qui leur paraissent urgentes. »
- La publication de l’article du Harper’s-Bazar remonte à un an, mais l’opinion du gouverneur de l’Idaho méritait d’être conservée, ne fût-ce que pour montrer sa parfaite concordance avec les manifestations antérieures de ce genre que nous avons eu l’occasion de faire connaître.
- Consécration officielle de féminisme
- Le préfet de la Seine a nommé Mlle la doctoresse Pa-rigelle, médecin de l’Assistance publique, dans le septième arrondissement.
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- OUVRAGES REÇUS
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- OUVRAGES REÇUS
- Le socialisme pratique, appel à l’union du radicalisme et du socialisme, par Alexandre Laterrade, sénateur du Gers.
- Brochure en vente au prix de 50 centimes. Editeur : P. V. Stock, 27, rue de Richelieu, Paris. 1er.
- a
- * «
- L’Enseignement du Magnétisme à l’Ecole pratique de Magnétisme et de Massage, par H. Durville. m-18
- de 96 pages. Prix : 60 centimes, à la Librairie du Magnétisme, 23, rue Saint-Mer ri, Paris.4e.
- *
- * *
- Le Coopératisme, par A.-D. Bancel.
- Volume de 250 pages avec 25 figures dans le texte, 1 fr. 50. Editeurs : Schleicher frères, 15, rue des Saints-Pères, Paris. vie.
- L’auteur étudie le mouvement, en France et à l’Etranger, des Sociétés coopératives de consommation, production, construction, crédit; il traite aussi de la participation aux bénéfices ; et, enfin, de ce dernier point combiné avec la production et la consommation. La Société du Familistère de Guise, la Maison Van Marken (à Delft Hollande), le village Leclaire (aux Etats-Unis), etc., ont leur part dans cet intéressant travail.
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- DEUX MONDES
- Par Jeanne MAIRET
- (Mme Charles BIGOT)
- [Suite.)
- La cordiale entente, vite établie entre Frank et Bernard, avait peu à peu eu raison de cette froideur qui ne paraissait que lorsque, par hasard, M. Mentoz se trouvait seul avec elle. Bientôt elle nota que, s’il causait surtout avec son frère, le jeune professeur écoutait ce qu’elle avait à dire avec une attention et une déférence particulières ; elle nota surtout — et avec quelle joie — que sa voix lorsqu’il lui parlait avait une douceur inusitée.
- Etant franche avec elle-même comme avec les autres, Lucy s’avoua bientôt qu’elle aimait Bernard Mentoz et que son voeu le plus cher serait de devenir sa femme. Pendant des années elle avait cru,' en toute simplicité, qu’elle ne connaîtrait jamais l’amour. Sa tendresse de sœur, sa profonde affection pour Harry Lewell semblaient devoir remplir son cœur. Lorsqu’elle se sentit d’abord vivement attirée par cet étranger, quand elle en vint à souhaiter sa présence, quand un mot de lui la rendait ou joyeuse ou triste, quand bientôt elle sut reconnaître son pas et que le son de sa voix, même à distance, la remuait étrangement; elle en fut profondément, naïvement heureuse. Elle était donc capable d’amour, capable de passion! La vie, tout d’un coup, devint une chose délicieuse, pleine d’imprévu et elle prit en pitié tout son passé, qui pourtant avait été heureux. Cela lui fit l’effet d’une belle campagne avant et après le lever du soleil.
- Puis avec la joie spontanée, naïve, du réveil de sa nature, vinrent les timidités, les hésitations, bientôt
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- DEUX MONDES
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- les angoises d’une jeune fille qui se demande, subitement, si elle n’a pas donné son cœur à qui n’en voulait pas. Aimer sans être aimée ; tendre une main qu’on ne cherche pas à presser — quelle humiliation ! Que Bernard ressentit pour elle une véritable sympathie, elle n’en doutait pas ; que cette sympathie fût l’aurore d’un sentiment plus vif, voilà ce qu’elle ne pouvait démêler. Tantôt elle se rassurait ; le plus souvent elle se désespérait.
- L’idée qu’un sentiment de fierté légitime devait éloigner d’elle un jeune homme n’ayant à son actif qu’un modeste gagne-pain lui effleura bien l’esprit ; mais elle écarta cette idée comme indigne de lui et d’elle.
- Et la fin de leur intimité si douce arrivait. M. Mentoz serait sans doute nommé à quelque poste de Faculté en province ; elle-même quitterait la France pour faire un long voyage avant de rentrer dans sa patrie, et le joli songe resterait à l’état de songe, s’évanouirait comme ces légères vapeurs blanches des matinées d’été qui se dispersent dès que viennent les chaleurs.
- Le reflet de ces pensées se voyait dans les yeux francs et clairs de Lucy Reynis lorsqu’elle prit place dans le landau. Si simple qu’elle fût restée, Lucy n’avait pas habité Paris pendant de longs mois sans avoir subi une certaine transformation. Vêtue d’un costume blanc, tout uni, d’un grand chapeau garni de tulle, blanc également, elle était ainsi d’une très grande élégance, d’une extrême distinction. Elle avait fort embelli et son teint était d’une fraîcheur éclatante; elle était plus femme aussi, et sa toilette faisait valoir sa jolie taille souple.
- Il sembla à Bernard Mentoz qu’en son ancienne élève il voyait une personne tout autre, très imposante aussi, très belle et à une distance infinie d’un pauvre professeur français — fût-il docteur fraîchement éclos !
- Comme il faisait un temps adorable, on alla, en attendant le dîner au pavillon Henri IV, faire un tour dans la forêt. La gravité de Lucy qui s’était dissipée
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- pendant le long trajet, où forcément la conversation avait été générale , lui revint, lorsque, au cours de la promenade, elle se trouva en tête-à-tête avec Bernard Mentoz. Frank et Lucien, lancés dans une discussion très chaude à propos d’un livre nouveau, avaient, sans s’en douter, forcé le pas.
- — Nous attendrons, si vous le voulez bien, monsieur Mentoz , que ces bavards nous rejoignent. Je me sens un peu lasse.
- Elle s’assit au bord de la route. Bernard en fît autant. Après un silence qui parut très long à la jeune fille, Bernard dit :
- — Une halte au bord du chemin... c’est cela en effet... et c’est très doux. Je m’en souviendrai longtemps, lorsque vous , mademoiselle, aurez oublié cette forêt de Saint-Germain, ce frémissement de la lumière à travers les arbres... et ces caractères tracés avec le bout de votre ombrelle et qui m’ont tout l’air de signes cabalistiques.
- — Ces signes cabalistiques, monsieur Mentoz, veulent dire que vous me jugez mal, que j’ai la mémoire moins changeante que le sable et que... je n’oublie jamais... mes amis.
- — Vos amis, je le croirais volontiers.
- Il y avait une certaine amertume dans le ton du jeune homme , et Lucy le regarda étonnée.
- » — N'êtes-vous pas de nos amis, monsieur? Il me semble que mon frère et moi avons cherché à vous prouver que nous désirions être des vôtres.
- — Oui, vous avez été charmants tous deux et je suis heureux de pouvoir vous remercier des heures passées auprès de vous ; elles étaient pour moi des heures bénies. Tcut cela c’était... la halte au bord du chemin, dont je vous parlais, et dont il ne restera qu’un souvenir. .. Eh bien, c’est encore quelque chose qu’un souvenir !
- — Mais nous comptons revenir à Paris...
- — Où vous ne me trouverez plus. Etre nommé à une
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- DEUX MONDES
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- Faculté en province, voilà ce que je rêve depuis des années. Tout le monde ne peut pas réaliser son rêve. Quel que puisse être le vôtre, mademoiselle, voulez-vous permettre à votre professeur de souhaiter qu’il s’accomplisse?
- A force de se contraindre, de chercher à parler légèrement, Bernard avait un peu forcé la note. Lucy crut démêler dans le sourire ironique, dans l’àpreté inusitée de la voix, une intention moqueuse qui certes n’y était nullement. Elle se crut devinée et rejetée. Très pâle, mais absolument maîtresse d’elle-même, elle se leva pour rejoindre les deux promeneurs qui revenaient sur leurs pas.
- — Je vous remercie, monsieur. Je fais peu de rêves. J’appartiens, comme vous le savez, à une nation pratique et terre-à-terre. Le bonheur qui s’offrira à moi, je l’accepterai avec simplicité, sans courir après celui qui se dérobe.
- Bernard fut sur le point de l’arrêter, de lui crier qu’elle se trompait, qu’il abjurait une fierté qui les faisait souffrir tous deux. Puis quelque chose dans l’attitude hautaine de la jeune fille l’arrêta. Il ne dit rien et la laissa s’éloigner.
- Le château de la Châtaignerie, assez délabré, dont toute une aile même tombait en ruines, avait pourtant grand air. C’avait été une de ces adorables maisons de la Renaissance dont le pays de la Loire garde encore de si jolis échantillons. Le château, formé d’un long corps de bâtiment à deux étages seule ment,reliant deux ailes de longueur inégale, était agrémenté d’une espèce de loggia italienne, large, profonde, soutenue par des colonnettes torses et décorée de fresques déteintes. Les fenêtres Renaissance étaient finement sculptées, et, tout au bout de l’aile ruinée, se voyaient les restes d’une chapelle à la forme exquise et dont on devinait encore l’ornementation bleue et or.
- Le jardin, immense, n’était pas très soigné; il n’en
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- était que plus charmant. Devant la loggia, des parterres aux vives couleurs, orgueil de la comtesse, mettaient une note gaie au milieu des grands arbres et des vastes pelouses.
- Le jardin se confondait bientôt avec un véritable parc; ici, la nature reprenait tous ses droits; les sentiers étaient envahis par l’herbe, et les taillis restaient incultes. Au beau milieu du parc se trouvait une pièce d’eau, entourée de châtaigniers superbes, coin préféré de François qui s’y promenait volontiers dans une barque minuscule et y pêchait à l’occasion.
- Tout ce pays, à une dizaine de kilomètres de la Loire, était fort boisé, un peu plat, mais d’une beauté paisible, douce, avec de jolis cours d’eau, des fermes plantureuses, des prés bien verts agrémentés d’arbres fruitiers aux formes rondes. Même lorsqu’il faisait très beau, les matinées étaient souvent un peu brumeuses ; des vapeurs, légères comme une dentelle, se traînaient au ras du sol pour s’enrouler capricieusement au gré d’un rayon de soleil et pour disparaître ensuite comme par enchantement. A ces moments de la matinée, le ciel, la terre, les arbres prenaient une grande finesse de ton, quelque chose de transparent, rappelant certains paysages hollandais.
- Madame de Reynis avait vécu depuis tant d’années en recluse dans son château que, recevoir les amis de son fils lui fut un véritable événement. Elle comprit que son intérieur, pour curieux et intéressant qu’il fût, manquait singulièrement de confortable.
- Enfin, la comtesse, femme de bon sens, se dit avec raison que, bourgeois de Paris ou habitants du nouveau monde, aucun de ses invités ne dédaignerait cette charmante habitation et qu’il fallait lui laisser toute son originalité. Il suffirait, pour rajeunir ses vastes salons, aux vieux meubles usés, de les remplir de verdure et de fleurs.
- Vers la fin d’une journée splendide, madame de Reynis, très belle sous ses cheveux blancs, vêtue de noir
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- comme toujours, mais d’une robe de soie neuve faite par une bonne couturière — elle se ruinait pour faire plaisir à son fils ! — se tenait sur la loggiapour souhaiter la bienvenue à ses hôtes. François était allé à la gare les recevoir. Ils arrivaient tous ensemble, en bande joyeuse : madame Baudossoy et ses filles — Edouard ayant eu peur de cette petite fête de famille, devait les rejoindre plus tard — Lucy, son frère et Lucien. La famille Lewell n’était représentée que par M. et madame Beckwith avec leur ravissant petit garçon, âgé de quatre ans. Lilian n’avait pas voulu quitter son père et son frère, celui-ci étant bien faible. Quant à Susie, il eut fallu des choses graves pour l’arracher à ses « travailleuses ». Miss Mac Allister accompagnait les Beckwith, et même, au moment de sauter de la voiture, elle jeta un rapide regard circulaire sur tout ce qui l’entourait. Un regard qui était déjà une prise de possession.
- La pauvre madame Baudossoy , très fatiguée du voyage, si facile pourtant, put à peine retenir ses larmes en reconnaissant le château, où s’était écoulée sa première jeunesse.
- — Si tu savais combien souvent je l’ai vu en rêve!... murmura-t-elle en embrassant sa belle-sœur.
- — Et maintenant que tu vas y vivre, longuement je l’espère, tu verras comme tu te porteras bien.
- — C’est tout plein chic, ma tante, fit Yvette, en désignant l’aile ruinée d’un geste de rapin, je ferai un croquis de la chapelle.
- — Quel dommage que tout cela soit si vieux et délabré, soupira miss Mac Allister, qui vaguement songeait à démolir pour rebâtir ensuite !
- — Quel vandalisme, miss Blanche, dit en souriant Jane. Vous ne savez donc pas le prix des vieilles pierres croulantes?
- La comtesse et François n’entendirent pas la réponse de la petite Vandale, étant occupés à recevoir Mrs Beckwith, son enfant, son mari, sa femme de chambre, ses sacs de voyage, ses paquets et surtout sa très élégante personne.
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- Là, où se trouvait Fannie Beckwith, il n’y avait pas beaucoup de place pour les autres. Elle était si merveilleusement bien habillée, jamais tapageuse mais toujours devançant la mode, si sûre d’elle-même, si contente des% siens et de tout ce qui la touchait, si bonne enfant avec cela, parlant avec une vitesse si prodigieuse sur tous les sujets du monde , q'u’elle fût ou non au courant de ces sujets, que très réellement elle envahissait, tourbillonnait, au point de faire oublier tout ce qui n’était pas la très gracieuse Mrs Fred Beckwith. Son mari professait pour elle une admiration sans bornes et elle se laissait admirer, très gentiment.
- Si la comtesse avait eu quelque peur d’ouvrir ainsi toute grande sa maison, il n’y parut nullement lorsque, un peu plus tard, elle présida au dîner. Elle sourit à toutes ces figures qui, à l’exception d’une seule, étaient jeunes, formant une réunion très variée et fort jolie à regarder.
- — Mes enfants, dit-elle, je vais tout de suite vous faire ma petite profession de foi. Je suis heureuse de me voir à la tête d’une aussi nombreuse famille et j’espère que vous ne vous repentirez pas de m’avoir pour maman adoptive. Mais la première condition pour jouir de la société, c’est de n’en pas être l’esclave. Je suis trop vieille pour changer grand’chose à mes habitudes, qui sont un peu celles d’une paysanne. Je me lève de bonne heure, je cours de mon poulailler à mon verger,je donne des ordres à mes moissonneurs ou à mon jardinier, je trotte de la cave au grenier et je bougonne tout à mon aise. Quant à vous, Parisiens et Parisiennes, vous ferez la grasse matinée, tant qu’il vous plaira. Puis vous vous amuserez comme bon vous semblera. Nous déjeunerons à midi ; nous passerons la journée ensemble. Le reste du temps, liberté absolue. Le pays est très sûr ; vous vous promènerez en bande ou isolément en toute sécurité, ou vous jouerez à des jeux, aux noms qui m’écorchent la langue, et que François a fait installer à votre intention. Il y a deux voitures, quélques chevaux, ni
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- bons ni mauvais, vous en ferez ce que vous voudrez. Est-ce entendu ?
- Comme tous s’accordaient à trouver ce programme excellent, Lucy se tourna vivement vers madame de Reynis.
- — Moi, je proteste, chère tante. Comme je suis matinale aussi, vous me permettrez de vous aider avec vos poules. La première fois que François m’a parlé de vous, c’était en m’accompagnant à un poulailler qui tombait en ruines et où, cependant, nous avons trouvé de bons œufs, n’est-ce pas, François ?
- — Je n'en ai jamais mangé de pareils ; vous les avez cuits vous-même.
- — Je ne décourage personne, répondit la comtesse en riant ; si Jane et Yvette désirent cultiver les vertus champêtres, elles n’ont qu’à se lever avec le soleil, elles aussi !
- — Merci, ma tante, s’écria Yvonne, j’aime les levers de soleil dans les livres... ou encore, au sortir d’un bal au printemps. C’est à ce moment-là que je fais des réflexions philosophiques — pas trop banales.
- — Vous vous regardez dans une glace, en passant ? suggéra Lucien.
- — Non, monsieur et cher cousin — je regarde mes amies.
- — Cela revient au même.
- — La meilleure philosophie, alors et toujours, dit Mrs Beckwith, avec son accent prononcé, c’est de prendre de la vie ce qu’elle a d’agréable à vous offrir — les bgtls au printemps, les gentilles réunions à la campagne...
- — Et les toilettes signées Félix, murmura le mari.
- — Vous l’avez dit, mon cher Fred, et les jolies toilettes — puis de fermer les yeux à tout le reste.
- — Ce « tout le reste », interrompit Lucien avec plus de gravité peut-être que n’en comportait ce léger badinage, nous force pourtant bien à nous occuper de lui.
- — Alors, monsieur, fit la jolie étrangère, on ouvre
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- les yeux et on cherche à être brave. Le rire n’empêche pas le courage; au besoin, il y aide.
- — Moi, fit miss Mac Allister, je me suis toujours méfiée du courage des gens trop sérieux. Ils ont l’air de se préparer éternellement à l’héroïsme, comme s’ils étaient peu sûrs d’eux-mêmes.
- — Alors, mademoiselle, vive la frivolité ! Du reste, il y a des pages d’histoire qui vous donnent raison.
- — Je sais mal le français, souvent je dis plus que je ne voudrais dire, plus que je ne pense... après cela, en anglais aussi quelquefois..., frivolité n’est pas le mot que je cherche ; en votre bouche, il sonne comme un blâme, je voulais dire gaieté — ce qui n’est pas tout à fait la même chose, je crois.
- — Vous avez parfaitement raison, miss Blanche, et vous avez fort bien remis à sa place cet impertinent de Lucien qui cherchait à vous embarrasser.
- — Je ne le trouve pas impertinent, dit miss Blanche, en le regardant bien en face, je le trouve très gentil.
- Cette franchise si naïvement directe fit rire ; on parla d’autre chose et le dîner s’acheva très gaiement.
- Au sortir de table, Frank proposa à Jane Baudos-soy un tour de jardin. Le soleil couché depuis peu embrasait encore l’horizon et une jeune lune montrait dans le ciel très pur son mince croissant lumineux.
- — Vous montez à cheval, je le sais. Voulez-vous que nous fassions une promenade matinale, demain? Ce pays est fait pour un temps de galop, et puisque la tante nous recommande de nous amuser à notre guise...
- — Vous ne demandez pas mieux que de vous amuser... avec moi, n’est-ce pas, mon cher Frank? Vous vous êtes dit : à la campagne, on n’est pas tenu à une réserve aussi sévère qu’en ville ; nous nous imaginerons être en Amérique. Vous êtes loin de compte, mon beau cousin. Allons en bande, tant que vous voudrez ; maintenant il y a parfois des sentiers étroits où l’on ne peut être que deux..., mais, sortir ostensiblement seule avec vous, non, certainement non.
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- — Voilà des choses que je ne comprends pas, s’écria le jeune homme avec impatience ; vous êtes un mélange d’audace et de puérile timidité. Plus femme que jeune fille dans vos propos, vous vous laissez traiter en enfant.
- — Mon Dieu, oui ! C’est bien cela. Selon les conventions, je suis matière fragile, délicate, sujette à la casse. Selon la vérité vraie, je suis absolument capable de me défendre au besoin, ou de me perdre, si bon me semble. Pour être franche jusqu’au bout, on a beaucoup parlé dans notre monde parisien, des attentions marquées d’un certain demi-étranger, à qui une parenté... si lointaine qu’elle se perd dans la nuit des temps .. a ouvert nos portes à deux battants. Des amis m’ont donné à entendre que je me compromettais, et, ce qui est plus grave, que je compromettais mon établissement futur. C’est comme cela qu’on dit les choses chez nous. Quand une jeune fille se marie, elle « s’établit » comme une couturière ou une blanchisseuse. Vous êtes trop généreux pour vouloir nuire à ma valeur... commerciale.
- — Ah ! que je voudrais, une bonne fois, vous forcer à être sérieuse, à laisser là vos ironies, vos plaisanteries qui me font mal. ..
- Jane se retourna subitement et le regarda. Ses yeux brillaient d’un feu sombre.
- — Ah! que je voudrais une bonne fois, Frank, vous forcer, vous, à voir clair dans votre coeur et dans le mien, par la même occasion ! Voilà des mois que vous... vous occupez de moi, que vous me faites la cour. Je sais que, dans votre pays, une flirtation, comme vous dites, peut n’être qu’un badinage sans conséquence. Il n’en est pas ainsi en France, et je ne suis pas d’humeur à vous servir... de passe-temps agréable.
- Depuis longtemps déjà, Frank se questionnait lui-même. Attiré avec violence par cette jeune fille aux manières étranges, aux regards troublants, il lui semblait parfois la détester ; à d’autres moments il l’adorait. L’aimant, ou la fuyant, il pensait à elle sans cesse.
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- En ce moment, sous le beau ciel d’été, dans ce jardin aux parfums délicieux, il fut moins maître de lui qu’il ne l’était d’ordinaire. Prenant les deux mains de Jane entre les siennes, la regardant jusqu’au fond des yeux, il lui dit d’une voix qui tremblait :
- — Je vous aime, vous savez bien que je vo'us aime follement !
- Jane sourit et ne chercha pas à dégager ses mains.
- — Oui, je sais que vous m’aimez... par moments.
- — Dites un mot et je vous aimerai, non par moments, mais toujours, mais pour la vie. -.
- — Il faut alors que vous fassiez de cette vie ce que je veux qu’elle soit.
- — Ne me demandez pas l’impossible, je vous en supplie, Jane.
- — Je ne vous imposerai pas de conditions bien dures en vous forçant à reprendre ce qui est à vous. Je suis Française, soyez Français. Je ne peux vivre sans luxe ; j’aime les choses délicates, artistiques, les tableaux de prix, les étoffes soyeuses et les titres. Je m’appellerai la marquise de Reynis ou je ne serai jamais votre femme.
- — Jane!...
- Jane se mit à rire, d’un petit rire presque étouffé, moqueur pourtant et léger.
- — Voyez le beau malheur! Vous ordonner d’être heureux, d’être riche et de vivre en conséquence ! Vous auriez une femme qui vous ferait honneur, je vous en réponds. Maintenant, puisque vous aimez la franchise, je vais être franche jusqu’au bout. Il y a dans votre cas, mon cher Frank, des choses qui s’accordent mal. Au lieu de vivre en grand seigneur, vous allez vous loger, avec votre sœur, dans un hôtel quelconque : vous semblez avoir une certaine aisance et l’on sait que vous donnez avec une munificence qui nous fait ouvrir de grands yeux. L’aisance ne serait nullement mon fait, et j’aime surtout la charité bien ordonnée qui commence par soi. Avant de vous permettre d’embrasser mes deux mains,
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- comme vous le faites en ce moment, je devrais être certaine de pouvoir vous en livrer une pour la vie. Je sais que les jeunes filles sont censées ne rien savoir des marchandages qui se font autour de leur mariage, mais c’est là une convention. Je préfère veiller moi-même à mes intérêts et, je vous le répète, je n’épouserai jamais qu’un homme très riche.
- — Même si vous l’aimiez ? dit Frank.
- — Même si je l’aimais, surtout si je l’aimais... comme je vous aime, Frank, car je voudrais vous donner un bonheur absolu. Or, je me connais. A ma première fantaisie qu’il vous serait impossible de satisfaire, ce bonheur serait compromis ; à la seconde, il serait perdu. Vous voyez que je ne me fais pas plus héroïque que je ne le suis. Vous êtes averti. Si vous cherchez à épouser une héroïne, passez votre chemin, mon bel Iroquois.
- — Notre grand-père nous a laissé une grosse fortune, fit enfin Frank, non sans un effort pénible.
- — A la bonne heure ! Enfin on vous confesse ! Pourquoi faire mystère de ce que d’autres étaleraient avec joie?
- — Parce que, Jane, tous les principes de ma vie, toutes mes convictions les plus intimes sont contre les trop grandes fortunes.
- — Ah ! bah... On vous corrigera de ce petit travers assez ridicule. Je me chargerai de jeter vos dollars aux quatre vents, de façon que beaucoup les ramassent. C’est de la très bonne économie politique, ne vous en déplaise.
- — Ecoutez-moi, Jane. J’ai toujours travaillé. Je ne saurais me faire à une vie d’oisiveté.
- — Et je vous en félicite. Vous travaillerez tant qu’il vous plaira. Vous vous lancerez dans l’érudition. C’est très bien-porté, l’érudition, depuis que des princes font de l’histoire. Vous composerez quelque belle oeuvre bien savante, — que vous me dispenserez de lire, par exemple ; — j’intriguerai pour la faire couronner, et vous vous imaginerez avoir avancé le bonheur de l’humanité, en recevant votre récompense.
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- Frank ne répondit pas. Il avait passé son bras autour de la taille de Jane et se promenait avec elle dans les allées du jardin ; la nuit était venue, et l’on entendait les voix des autres invités qui se dispersaient aussi sur la loggia et sous les arbres. Le tête-à-tête ne pouvait plus durer longtemps, et Jane se dégagea de l’étreinte du jeune homme. Un peu impatientée, elle dit enfin :
- — Eh bien ?...
- — Laissez-moi réfléchir, Jane. Ce que vous me demandez est la négation de tous mes plus chers principes .
- — Je ne vaux pas un sacrifice?
- — Ah ! que si... et vous savez bien que je céderai, que je ne puis pas ne pas céder .. Mais laissez-moi le temps de me raisonner...
- Jane était trop satisfaite du résultat ainsi obtenu pour insister. Elle se retourna vivement. Un regard rapide lui ayant montré qu’ils étaient bien cachés par l’ombre noire d’un grand marronnier, elle murmura rapidement :
- — Embrassez-moi... mon fiancé !
- Un instant plus tard elle rejoignait sa sœur et Mrs Beckwith, tandis que Frank, à demi fou, s’enfoncait dans les profondeurs du parc.
- XII
- On allait partir pour Azay-le-Rideau. Un grand char-à-bancs attelé de quatre chevaux attendait devant le perron. Toute la jeunesse faisait grand bruit, appelant les retardataires, s’occupant des paniers à provisions.
- — Fannie ! Fannie ! cria miss Mac Allister de sa voix claire et un peu perçante, vous êtes toujours en retard ; je parie que vous voulez nous ébouriffer avec une nouvelle toilette, la sixième depuis trois jours. Moi, je ne lutte plus, vous savez !
- (A suivre.)
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- ASSURANCES MUTUELLES
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- Société du Familistère. - Assurances Mutuelles
- MOUVEMENT DE FÉVRIER 1901
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes . 2.173 85 )
- Subvention de la Société 365 75 \ 2.709 45
- Malfaçons et Divers 169 85 )
- Dépenses 3.574 45
- Déficit en février...... 865 00
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes 510 15/ 168 95
- Subvention de la Société 698 65
- Divers 19 55 \
- Dépenses 1.034 30
- Déficit en février 335 65
- ASSURANCE UES PENSIONS
- Subvention de la Société et Divers 5.812 21 f
- Intérêts des comptes courants et > 10.788 66
- du titre d’épargne............ 4.976 45 \
- Dépenses :
- 131 Retraités définitifs........... 8.461 80 J
- 6 — provisoires......... 333 50 /
- Nécessaire à la subsistance........ 2.370 40 ) 11.961 85
- Allocations aux famill8 des réservistes 28 Divers, appointent., médecins, etc. 768 15]
- Déficit en février...... 1.173 19
- CAISSE UE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes... 637 75 ) ....
- Subvention de la Société et divers. 141 25 j
- Dépenses................................ 1.064 14
- Déficit en février.......285 14
- RÉSUMÉ
- * .
- Recettes sociales du 1er juillet au 28 février 1901 98.258.36 / . nQQ 0A
- » individuelles » » » 26.830.90 ^ 1/db,u°y
- Dépenses ». » » .......... 130.358 09
- Excédent des dépenses sur les recettes.. 5.268 83
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- 320
- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈHE
- MOIS DE FÉVRIER 1901
- Naissances :
- 7 Février 1901 Russel Marguerite-Louise, fille de Russel Julien et de Hennequin Marguerite.
- Décès :
- Néant.
- Le Secrétaire, A. Houdin.
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nimes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES.
- 321
- DOCUMENTS POUR UNE
- de J.-B. André
- COMPLÈTE
- GrODUNT (1)
- Glorification du Travail. Emancipation des Travailleurs.
- XLI
- . Lettres de Godin sur l’art d’utiliser les hommes par l’organisation des choses, novembre et décembre 1855, janvier 1856.
- Nul homme mieux que Godin — possédé au plus haut point de l’amour du travail, et dévoué sans réserve aucune au bien de l’humanité — ne pouvait apprécier la conclusion de l’article de « New-York Tribune » (2) résumant les causes d’échecs des tentatives socialistes en cette phrase : « La grande difficulté pratique dans ces expériences a toujours été d’inspirer à tous les membres un sentiment convenable de la responsabilité individuelle et un attachement vigilant au bien commun. »
- Le plan d’organisation du travail adopté à Réunion (3): 1° Distribution des travaux en six classes et rémunération de l’ouvrier à tant par heure, selon la classe ; 2° rémunération mensuelle fixe des chefs de fonctions; ce plan où l’incapable, le paresseux avait même place que le travailleur habile et vigilant ne répondait en rien aux nécessités de la situation.
- Il était bien dit (4) que les travaux pourraient aussi
- (H Lire le Devoir depuis le mois de mars 1891, tome 15, page 132.
- (2) Précédent chapitre p. 265.
- (3) Chapitre XXXIV, p. 645, 646, Le Devoir, Novembre 1900.
- (4) Chapf XXXIV, p. 646, Le Devoir, Novembre 1900.
- 1
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- 322
- LE DEVOIR
- être exécutés à la tâche et même qu’on userait de ce mode autant que possible, mais il semble qu’en pratique la généralité des membres s’en tint au travail à l’heure, chacun d’eux ayant d’autre part la subsistance assurée (1).
- Le développement des faits nous montrera que le plan ne put tenir debout. En quelques mois s’imposa l'obligation de recourir, sous peine de ruine totale, à la mise en jeu de la responsabilité individuelle.
- Dès le 26 décembre 1855, Godin écrivant à Simonin, (2) le chef comptable de Réunion, lui disait : « Je ne crois « pas que la Société puisse vivre longtemps sous le ré-
- « gime qui lui est donné...... Les dispositions prises,
- « du moins celles à moi connues, tendent à enfermer « dans un cercle administratif tout ce que l’association « peut et doit faire; et mes amis qui sont opposés à « tout gouvernement, glissent sur une pente qui les « entraîne à tout gouverner... •
- « Il n’est pas possible qu’un cadre de salaires ou de « rémunération du travail, si large qu’il soit, puisse « donner satisfaction à tout le monde : je sens que je n’y « trouverais pas ma place.
- « Un conseil d’administration, un directeur encore « moins, ne peut se poser en juge de ce dont un homme « est capable, de ce qu’il peut faire individuellement. »
- Ces réflexions s’adressant à l’agent-comptable de la Société, Godin poursuit :
- « Eh bien ! la comptabilité (qui certainement ne mé-« rite pas autant d’honneur aux yeux de ceux qui se « donnent la mission de conduire les hommes) prend ici « l’importance d’un fait social. Car, à n’en pas douter,
- (1) Chap. XXXIV p. 647, LeDevoir, Novembre 1900.
- (2) Chap. XXXVIII p. 137, LeDevoir, Mars 1901.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES 323
- « c’est du bon agencement des intérêts, des fonctions « et des professions diverses, que naîtra l’accord entre « les sociétaires et que cet accord pourra se maintenir.
- € Autre chose : Réunion ne doit pas, ne peut pas se « refuser à donner asile aux entreprises dont elle ne « voudrait pas prendre la responsabilité ; aux personnes « qui, même en demandant à s’installer sur ses terres, « ne voudraient pas prendre conseil de la direction de « la Société pour la conduite de leurs opérations. Or, « depuis tel individu s’installant à Réunion, sur un des « points quelconques du domaine, jusqu’au membre « même de l’Association, qui peut traiter avec celle-ci « pour l’exécution d’un travail donné, toute une échelle « est à établir et la comptabilité doit être conçue en « conséquence. »
- Passant à l’examen des travaux pris en charge par l’association même, Grodin continue :
- « Il faut que la comptabilité ouvre des comptes de « matières et de marchandises ; que chaque spécialité « d’industrie et de culture soit débitée de ce qu’elle re-« cevra de l’Association et créditée de ce qu’elle lui « vendra, de telle sorte qu’au lieu de rétribuer tous les « sociétaires à tant l’heure selon les classes de travaux, « la Société rétribue le plus grand nombre possible des « membres, en raison de l’importance des bénéfices que « produira chaque spécialité de travail.
- « C’est là une oeuvre que je signale comme indispen-« sable, et dites à mon ami Cantagrel qu’il doit croire « cet avis d’autant plus fondé, que je ne me sens guère « disposé, en allant à Réunion, à me soumettre à une « mesure quelconque. »
- Déjà, dans sa lettre au Conseil d’administration (1),
- (1) Chap. XXXIX, p. 197, Le Devoir, avril 1901.
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- Godin avait signalé qu’à ses yeux il n’y avait pas assez de place dans les statuts de Réunion pour l’initiative individuelle ; que l’on risquait ainsi de faire naître des découragements, des dissidences, des conflits.
- « Il faut, » disait-il, « établir les choses de façon à ce « que chacun se sente à l’aise, maître de ses mouve-« ments et à ce qu’il endosse en même temps, autant « que possible, toute la responsabilité morale et maté-« rielle de ses actes. »
- Et trois jours après avoir adressé cette lettre au Conseil, c’est-à-dire le 26 novembre 1855, Godin revenait sur la même question près de Cantagrel dans une lettre à laquelle nous devons maintenant nous arrêter. Disons d’abord ce qui avait motivé cette lettre.
- Cantagrel chargé des opérations à Réunion luttait sur place avec des embarras de tous genres, y compris ceux occasionnés par le défaut d’aptitudes des pionniers pour le rôle qu’ils avaient à remplir. La question a déjà été vue, chapitre XXXVII.
- Les embarras croissant, Cantagrel était revenu à la charge et, s'adressant aux Gérants, à la date du 7 octobre 1855, leur demandait instamment « de ne laisser partir pour Réunion que des phalanstériens ayant de la fortune, des capacités éprouvées, étant célibataires ou mariés sans enfants jeunes, etc., etc. »
- Godin répondait :
- « Pas d’illusions, mon cher Cantagrel.
- « La majorité des Phalanstériens, des vrais croyants,
- « des hommes de foi ayant comme vous le dites de la « fortune (et Dieu sait quel en est le nombre !) sont « dans les fonctions dites libérales.
- « Des phalanstériens garçons, ou mariés avec femme « capable, sans enfants jeunes, laboureurs labourant,
- « charpentiers charpentant, et possédant des ressources,
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES 325
- € mais c’est là de l’idéal, de la théorie et nous sommes « devant la pratique !...
- « Ne sentez-vous pas que l’homme, bien posé en France, « ne peut raisonnablement aller tête baissée au Texas, « sans savoir comment les choses y seront conduites. Et « n’y a-t-il pas quelque raison à cela ?. . »
- Suivent, touchant l’organisation du travail, des réflexions que nous retrouverons avec plus de développement dans deux lettres ultérieures ; bornons-nous donc à relever encore dans celle qui nous occupe ces deux indications pratiques :
- « L’art d’utiliser les hommes sans trop les gouverner « ni les conduire, réside dans l’art de diriger les choses...
- « Il faut à Réunion quelques hommes d’une foi rayon-« nante, persistante, qui fasse aimer ceux en qui elle se « trouve .. d’une foi qui ait puissance d’entraîner les « gens au travail.. C’est ainsi que d’hommes médiocres « on fait des héros de courage, tandis qu’au contraire « on laisse le découragement s’emparer des plus habiles « et des plus dévoués, si l’on ne sait parler à leurs plus « nobles instincts. »
- Et, rendant hommage à l’activité déployée par Canta-grel dans ses difficiles fonctions, Godin ajoute : « Hon-« neur à vous, ami, honneur à tous ceux qui ont été à « la hauteur des circonstances sur le champ d’action... >
- Le 8 janvier 1856, Godin reprend à nouveau près de Cantagrel, la question d’organisation du travail. (Entre temps il avait écrit à Simonin la lettre donnée au début de ce chapitre). Il dit :
- « Mon cher Ami,
- « J’ai été bien contrarié d’être retenu au lit et de ne « pouvoir vous écrire depuis longtemps quand j’ai tant « de choses à vous dire. Une inflammation de poitrine
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- LE DEVOIR
- « que les temps froids et humides me donnent chaque « hiver en est cause. Est-ce au Texas que j’irai en gué-« rir ou en mourir?
- « Aurez-vous compris cette dernière phrase peu claire « de ma lettre à Simonin : (1) « Dites à mon ami Canta-« grel qu’en allant à Réunion je ne me sens guère dis-« posé à me soumettre à une mesure quelconque? » Je « voulais dire à un tarif des capacités.,.
- « Vous ne doutez pas, mon ami, de mon dévouement au « succès de notre cause et vous allez accueillir avec la « sympathie que j’attends de vous les critiques que vos « dernières lettres me semblent permettre d’aborder.
- « J’ai vite reconnu, dès que j'ai été appelé à concourir « au travail de mise à exécution du projet de Considé-« rant, qu’il existait chez tous nos amis ayant pris part « aux travaux politiques de l’Ecole sociétaire une somme « d’erreurs touchant le gouvernement des hommes et « des choses, erreurs qu’on regardait même comme soli-« daires de la théorie de Fourier. On ne voyait de salut « que dans l’abandon de tout principe d’autorité, dans « le respect de la prétendue liberté due à chacun. Et ces « opinions étaient couronnées par une aveugle confiance « en la puissance de la théorie sociétaire.
- « Me sentant seul et impuissant alors pour lutter « contre ces vues, je me suis tu, attendant la leçon des « événements. Hélas! ceux-ci n’ont fait que montrer, « plus tristes encore que je ne les redoutais, les consé-« quences de ces erreurs.
- « Mais les persuasions sont telles qu’il faudra qu’elles « tombent une à une et jusqu’à la dernière, avant qu’on « reconnaisse que l’on s’était trompé ; et encore ! Vous « êtes le premier, cher Cantagrel, qui paraissiez prêt à « abjurer ces erreurs.
- (1) Voir ci-dessus page 323.
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- « Je crains qu’il soit bien tard pour que l’administration « à Réunion en devienne facile; et, d’ailleurs, mon ami, « vous n’êtes pas débarrassé encore d’une erreur der-« nière que je vous signale, parce qu’elle est de celles « qui perpétueront les difficultés : Vous nous demandez <t à grands cris des phalanstériens, comme seul moyen « de continuer votre oeuvre ..
- « Parce que l’Ecole a eu autrefois un journal, des « abonnés, et trois ou quatre mille Renteurs (1), croyez-« vous que cela puisse faire qu’il existe un grand nom-« bre de phalanstériens ?
- « Si nous voulons appeler plialanstérien celui-là seu-v< lement qui a compris les données théoriques de l’as-« sociation intégrale, je défie bien que l’on en trouve « dans le monde plus qu’il n’y a de savants astronomes.
- « Si nous voulons appeler phalanstériens les hommes « prêts à se sacrifier personnellement pour un idéal so-« cial incompris d’eux, nous en trouverons autant que « d’individus disposés à aller spontanément soigner les « malades de la peste.
- « Où trouverons-nous donc les Phalanstériens propres « à participer activement à notre fondation Texienne ? « Car, il ne vous faut pas non plus de ceux dont nos « listes contiennent beaucoup; c’est à dire de prétendus « phalanstériens qui, sans avoir compris Fourier, sont « fatigués d’un monde où ils ne peuvent trouver satis-« faction à leurs désirs, et qui iront partout où on leur « laissera espérer un sort meilleur.
- « Je ne nie pas que l’Ecole phalanstérienne récèle « une force qui légitimait les projets de Considérant. « Mais il faut savoir tirer parti de cette force...
- (1) On nommait ainsi les personnes qui fournissaient régulièrement à l’Ecole sociétaire les fonds dépensés à la propagande fouriériste,
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- « Qu’il y ait dans le nombre des éliminations que « que vous avez été contraints de faire, des incapables ; « je le veux bien, mais à mes yeux la plupart des ex-« clusions sont surtout imputables à ceux qui prétende dent que les gens doivent savoir se conduire sans que « quelqu’un prenne, à l’avance, le soin de les guider un « peu, de les guider beaucoup.
- « Est-ce que les hommes qui ont eu la puissance de « provoquer de ces mouvements qui marquent dans « l’histoire de l’humanité avaient à leur suite d’autres « personnes que le commun des mortels? non, mais ils « avaient l’art de les entraîner, de les guider, de les « conduire.
- « Les éléments les plus solides pour l’oeuvre que nous « avons entreprise,étaient, à mon avis, parmi les gens « laborieux, économes, qui pensent moins qu’il ne tra-« vaillent et chez qui l’amour de la propriété remplace « le désir des jouissances physiques. Cette opinion que « l’on tolère maintenant, je n’ai pu, néanmoins, encore « la faire accepter et d’ailleurs elle n’eût pas été sans « danger jusqu’à ce jour. Il faudrait, en effet, pour tirer « tout le parti possible d’une population ainsi composée, « autre chose que votre association.
- « Il faudrait que tout travailleur engagé à Réunion « eût la faculté d’y rester et d’en devenir actionnaire ; « et que dans le cas où il se séparerait de l’association « au bout d’un temps donné, il fût assuré de recevoir « d’elle, en remboursement de ses droits acquis, un coin cr de terre avec les moyens d’y exercer son travail, sous « sa seule responsabilité...
- « Il faudrait aussi une comptabilité tellement organi-« sée qu’elle rendît compte des frais et des produits de « chacune des divisions et subdivisions du travail dans « l’association, et qu’elle servît comme élément de
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- « preuve du fruit de chaque fonction, et autant que « possible du travail de chaque sociétaire.
- « J’ai dit un mot de cela à M. Simonin qui, je pense, « pourrait vous aider beaucoup à l’organisation de cette « comptabilité. »
- Godin poursuit en signalant que cette organisation devrait être précédée du « classement hiérarchique des hommes » ; malheureusement, il ne développe pas son idée et passe à un autre sujet en disant que ce classement hiérarchique est aussi nécessaire que le règlement d’ordre intérieur, non réalisé jusqu’ici, au sein de l’association fondée à Réunion.
- « Comment n’avez-vous pas », écrit-il, « recouru à « ce puissant moyen de vous soustraire à certaines res-« ponsabilités qui finissent par compromettre les pou-« voirs les mieux acceptés?
- « Il n’est pas de règle, fondée sur la raison, qui n’eût « été accueillie par tous les colons, à l’origine. D’ail-« leurs, le fait du séjour en eût comporté tacitement « l’acceptation ; et chacun se fût ainsi trouvé en pré-« sence de soi-même en lisant le règlement. Au lieu « d’avoir à vous poser en juge de chaque infraction aux « intérêts de la colonie, vous n’eussiez eu qu’à appliquer « la règle qui devenait responsable à votre place des « mesures que l’inconduite de tel ou tel obligeait de « prendre à son égard... »
- Il termine en exprimant l’espoir que sa santé lui permettra de reprendre bientôt des questions non touchées dans cette lettre.
- Sept jours plus tard (le 15 janvier 1856), revenant encore sur cette grosse question du travail, il dit à Canta-grel :
- « Réunion est un vaste atelier d’agriculture, de cons-« truction d’habitations, d’industrie, etc. ; vous ne pou-
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- « vez pas faire que ce soit autre chose, que l’association « n’y marche avec un dirigeant et une masse de dirigés « ou de subordonnés, ce qui est bien difficile au Texas.
- « Ne pouvant faire marcher les hommes par l’attrait, « impuissant à les contraindre, il ne faut pas repousser € les seuls moyens qui puissent les conduire à l’acti-« vité :
- « Il faut laisser à chaque colon admis à Réunion la « libre option entre le travail tel que vous l’avez orga-« nisé ou le travail à ses risques et périls.
- « De la même manière que vous versez au travailleur « le tiers ou la moitié du produit supposé de son travail, « vous pourriez aussi bien faire des avances au travail-« leur agissant de son propre mouvement sur un point « donné, dans l’atelier général de Réunion, dès qu’il y « crée des produits qui nous servent de garante
- « Il est donc pressant de chercher, de trouver tous les « moyens imaginables d’admission à l’exploitation du « domaine et à l’installation des industries; il est pres-« sant de chercher, de trouver par quels différents liens « on amènera toutes ces entreprises à se fondre dans « une association générale.
- « Il faut donc que Réunion devienne un centre d’ha-« bitations construites en vue d’une population associée, « mais disposées de façon à permettre à cette population « de vivre à son gré en ménages isolés, au moins pour « un certain nombre.
- « Il faut que les ateliers se prêtent de même aux « besoins des particuliers...
- « Que chaque spécialité de culture ou d’industrie « puisse se manifester librement;
- « Qu’au besoin les intérêts des particuliers soient « aidés des forces de l’association moyennant redevance « ou loyer.
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- « L’association trouvera ainsi chez bien des colons un « stimulant et de bons exemples ; et les colons trouve-« ront de grands secours dans l’association... »
- Signalant que le délai de trois mois pour un échange de lettres crée de grandes difficultés pratiques, Godin dit que cela'oblige d’exprimer avant maturité certaines propositions et qu’il en est ainsi de celles qui vont suivre. Il écrit donc :
- « Maintenant que bien des choses doivent être un peu « débrouillées pour vous, vous devez pouvoir me dire « si... arrivant à Réunion avec un groupe de travail-c leurs divers, ce personnel et moi nous ne nous heur-« terons pas à des partis-pris et à des difficultés admi-« nistratives?
- « Pourrai-je donner une nouvelle extension à ce qui <r existe comme habitations ?
- « Pourrai-je sans obstacles fonder les ateliers de « fabrication d’objets d’utilité domestique les plus ur-« gents ?
- « Avec quels capitaux ferai-je ces fondations ? Y em-« ploierai-je partie de mes actions de la Société de « colonisation ou devrai-je y consacrer un capital nou-« veau?
- « Serai-je admis à faire à Réunion telle fondation que « je jugerai convenable, en me conformant aux pres-« criptions de Passociation quant à l’emplacement et à « toutes les mesures d’ordre et d’utilité générale, mais « en restant libre de gérer à mon gré les choses dont je « voudrai garder la direction, en en supportant les « chances de bénéfices comme de pertes ?...
- « Je ne veux pas m’imposer et désire être accueilli « avec sympathie. Posez donc, je vous prie, ces questions g à Considérant ; et tâchez de me faire donner une ré-« ponse. Faites-moi aussi le plaisir de voir quelle est la
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- « disposition des esprits à mon égard dans votre asso-« dation et de me le dire... »
- Il termine en ajoutant qu’il « eût écrit à Considérant, « si son état de santé ne laissait encore tant à désirer « qu’il est épuisé pour avoir fait la présente lettre... ï> Considérant n’était plus à Réunion lorsque Godin écrivait ces lignes. 11 en était parti le mois précédent, ainsi que nous l’avons déjà indiqué (1), pour faire une reconnaissance dans le Sud-Ouest du Texas.
- Nous reprendrons la question quand nous dirons le 3me achat foncier de la Société de colonisation : la Vallée du Canon d’Uvalde.
- Vve J.-B.-A. Godin, née Moret.
- (A suivre).
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- (l) Chapitre XXXVIII, p. 134, Ze Devoir, Mars 1901.
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- LA PARTICIPATION AUX BÉNÉFICES 11
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- Au Congrès de la participation les participationnistes se trouvent chez eux, en famille.
- Le Congrès, organisé par la Société pour Vétude de la participation aux bénéfices se recrute uniquement parmi les membres de cette société ; les chefs d’industrie ou d’établissements commerciaux et agricoles, français ou étrangers, pratiquant la participation aux bénéfices et leurs collaborateurs ou anciens collaborateurs dans la direction ; les ouvriers et employés participants (par voie de délégation) ; enfin les personnes qui auront consacré des travaux à l’étude ou à la propagation du régime de la participation aux bénéfices.
- Il est impossible de trouver un milieu plus favorable à la participation que celui-là. Les résolutions suivantes, votées par le Congrès, vont nous dire ce qu’on y pense, en 1900, de ce système de rémunération et comment on entend le pratiquer.
- Résolutions votées par le Congrès de 1900.
- I. — Le Congrès international est d’avis que la convention librement consentie, par laquelle l’ouvrier ou l’employé reçoit une part déterminée d’avance des bénéfices, est recommandée par l’équité et n’est pas contraire aux principes essentiels du droit positif.
- II. — Que l’Etat doit rester étranger aux conventions expresses ou tacites qui réglementent la participation des ouvriers ou employés aux bénéfices.
- (1) Voir Le Devoir de mai.
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- III. — Que dans la mesure du possible et sous les réserves commandées dans certains cas, il conviendra, pour augmenter les garanties offertes aux bénéficiaires de la participation contractuelle, d’adopter et d’énoncer des bases générales, déterminées dans chaque maison pour la confection de l’inventaire.
- IY. — Qu’il peut être juste et utile, dans la répartition des bénéfices, de tenir compte de divers éléments spéciaux, tels que l’importance des fonctions, l’assiduité, l’ancienneté des services.
- Y. — Que tous les modes d’emploi du produit de la participation sont légitimes, comme résultant d’une libre convention ; mais il est toujours sage, surtout au début, de consacrer à l’épargne une partie aussi forte que possible du surcroît de rémunération que la participation aux bénéfices rapporte au personnel.
- VI. — Que la capitalisation sur livrets individuels, formant un patrimoine transmissible à la famille, est préférable aux rentes viagères.
- VII. — Que, si le produit de la participation doit être consacré à une assurance vie, l’assurance mixte est préférable à tout autre.
- VIII. — Que, si le produit de la participation doit être consacré à des retraites ou à des retraites viagères, le calcul devra tenir compte des tables de mortalité les plus récentes et du taux réel de placement.
- IX. — Que le produit de la participation peut être très utilement employé à stimuler l’épargne individuelle, ou à faire des avances aux ouvriers pour leur faciliter l’acquisition, par annuités, d’une maison.
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- X. — Que, dans les établissements où la répartition entre tous ne donnerait à chacun qu’une faible somme ; et où le personnel est stable, la participation collective affectée à des services de mutualité, de secours, d’instruction ou à des avances pour maisons ouvrières est préférable, en principe, à la participation individuelle.
- XI. — Que le contrôle des comptes par un arbitre expert, nommé chaque année en Assemblée générale par les participants, pour l’année suivante, et fonctionnant pour vérifier la régularité des écritures et la conformité de l’inventaire aux bases déterminées pour sa confection, donne toute sécurité aux participants comme au chef de maison.
- XII. — Que l’organisation du travail avec participation aux bénéfices constitue un élément d’instruction professionnelle et d’éducation économique pour tout le personnel.
- XIII. — Que, si le participant est admis à avoir une part de capital, il devient, par ce fait, un véritable associé, participant aux pertes comme aux bénéfices.
- XIV. — Que la participation aux bénéfices peut être établie dans l’agriculture comme dans toute autre industrie. Toutefois, elle exige plus particulièrement une étude préalable, l’existence d’un fonds de réserve et une comptabilité simple mais bien tenue.
- XV. — Qu’en ce qui concerne la pêche maritime, il y a intérêt à conserver le système de la navigation à la part, en l’accommodant aux engins nouveaux de pêche, car il maintient le niveau moral et professionnel dans les familles de pêcheurs ; en outre, là où s’est introduite la navigation au mois, il importe de combiner le salaire
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- fixe avec l’attribution d’une part prélevée sur le produit de la pêche.
- XVI. — Que, sauf des circonstances exceptionnelles, dont les patrons ou les sociétés restent juges, sous leur responsabilité, il convient, en général, de ne pas introduire la clause de déchéance dans les contrats de participation.
- XVII. — Qu’entre autres avantages, la participation aux bénéfices possède celui d’aider à conjurer les grèves et d’assurer la paix et l’harmonie entre le capital et le travail.
- XVIII. — Que l'adoption, dans les sociétés coopératives de production et de consommation, de la participation aux bénéfices en faveur du personnel n’est pas contraire aux vrais principes de la coopération.
- Qu’elle est de nature à servir au plus haut degré les intérêts des sociétés en développant le zèle et la stabilité du personnel.
- XIX. — Que le métayage peut être recommandé dans certaines régions et dans certains cas, au double point de vue économique et social, si le propriétaire réside la plus grande partie de l’année sur ses terres ; s'il prend l’initiative et donne l’exemple des progrès agricoles, et si le métayer accepte cette direction, profitable à l’intérêt commun.
- XX. — Qu’il est désirable que les maisons pratiquant le système de la participation aux bénéfices soient pourvues d’un Comité consultatif de conciliation, dont les pouvoirs, clairement et nettement déterminés, laissent absolument intacte l’autorité de la direction ou du patron.
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- Ce Comité consultatif, composé d’ouvriers et d'employés désignés par le patron, admis de droit en raison de leurs fonctions ou de leur ancienneté, ou élus par le personnel, doit être présidé par la direction ou par le patron. •
- S’il est intéressant de consulter les textes précis votés par une réunion d’hommes dévoués à une même cause pour savoir, dans une certaine mesure, quel est au moment où ce congrès a lieu l’état de l’opinion sur les questions soulevées, il est bien plus intéressant encore de comparer les décisions votées par deux congrès séparés par quelques années ; car cette comparaison permet dans les mêmes limites de certitude, bien entendu, de constater les différences d'appréciation qui ont pu se produire dans l’intervalle.
- Jusqu’à présent la participation a tenu deux congrès internationaux, l’un en 1889, l’autre en 1900. Les comptes-rendus des séances de ces deux congrès ont été publiés par la librairie Cbaix. Celui de 1900 a paru dernièrement. Leur rapprochement est des plus instructifs.
- La plupart des questions posées au Congrès de 1900 reproduisent exactement celles du Congrès de 1889, et les rapports confiés dans la mesure du possible aux mêmes rapporteurs aboutissent à des conclusions identiques.
- Ces conclusions se retrouvent presque toutes dans la liste des résolutions votées.
- Deux d’entre elles ont subi des modifications significatives, lesquelles rapprochées de la suppression, préalablement à la tenue du Congrès de 1900, d’une proposition votée en 1889, contribuent à caractériser la différence d’inspiration qui sépare ces deux manifestations de l’esprit participatif. .
- C’est ainsi qu’ont été supprimées, dans la 12® résolution, la partie des conclusions du rapporteur présentant
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- l’instruction professionnelle et l’éducation économique, comme une préparation du personnel à devenir le successeur du patron dans la maison transformée en industrie commanditée ou coopérative, et dans la 13e résolution, la partie visant l’avènement de la coopération proprement dite, comme conséquence éventuelle de l’accès des employés et ouvriers à la propriété des actions.
- Ces deux résolutions avaient été formulées en 1889 et 1900 par M. Buisson, directeur de la société « le Travail », qui avait fait accepter également une proposition ainsi conçue :
- « Le Congrès est d’avis que, sans pouvoir conseiller en termes absolus de préférer aux placements de tout repos la commandite de la maison industrielle où les ouvriers travaillent, ce dernier parti, malgré les risques qu’il fait courir, est le moyen le meilleur et le plus pratique de réaliser, comme l’ont fait Leclaire et Godin, l’avènement des associations coopératives de production. »
- Cette résolution n’a pas eu son pendant en 1900.
- Contre le complément de la douzième et de la treizième résolution on a tiré argument de l’intérêt du patron, de l’intérêt de l’ouvrier, et de l’intérêt de la participation elle-même, que mettrait en péril dans le présent et dans l’avenir, le maintien du texte intégral de ces deux résolutions.
- On a représenté d’une part, qu’à déclarer tout haut que le but ultime de la participation est l’association coopérative de production, on allait réfrigérer ceux des patrons qui n’éprouvent pas le besoin de cette évolution, et les détourner de la participation; d’autre part, qu’à diriger les ouvriers vers l’acquisition de valeurs industrielles on les exposait à compromettre dans un placement aventureux une épargne qui a un caractère sacré.
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- Telles sont les considérations développées par M. Cheysson, inspecteur général des ponts et chaussées, ardent propagateur de l’idée de doter la prévoyance avec les fonds provenant de la coopération et de la participation.
- Il va sans dire qu’elles ne sont pas restées sans réponse.
- La réponse à la première peut se résumer ainsi : Les entreprises industrielles actuelles sont quelquefois si considérables que le patron qui se retire ne trouve pas toujours des successeurs ayant le capital argent et tout ce qu'il faut savoir pour être de bons patrons, de sorte qu’une industrie peut disparaître du jour au lendemain^ en laissant dans la misère la population ouvrière qui aura, jusque là, contribué, pour une grande part, à sa prospérité.
- MM. Buisson et Goffinon , deux praticiens, se sont faits les interprètes de cette opinion au Congrès de 1900, comme en 1889, MM. Buisson et Veyssier, directeur du Moniteur des Syndicats ouvriers.
- A l’objection tirée du risque d’engloutir les économies péniblement acquises par l’ouvrier, dans une faillite possible de la maison dans laquelle il travaille, M. Veyssier répondait, en 1889 : a Le correctif est à côté du mal, en ce sens que l’ouvrier se trouve en quelque sorte contraint de veiller au salut de l’entreprise et que sa quote-part d’efforts assurera neuf fois sur dix le succès. »
- M. Buisson et M. Chaumelin, chef de l’exploitation de la compagnie du canal de Suez, encore un praticien, ont soutenu au dernier Congrès la même thèse, corroborée, d’ailleurs, par les exemples cités dans le rapport que nous avons reproduit de M. Trombert.
- Ces raisonnements et ces exemples ont suffisamment
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- démontré que la prérogative patronale n’est pas plus menacée que l’épargne ouvrière, par la prévision de la plus équitable des mesures qui convienne à la situation particulière d’une entreprise, dont le patron disparu n’a pu être remplacé par un autre patron.
- Il est possible néanmoins que cette crainte ait influencé le vote de certains congressistes ; que d’autres se soient laissé prendre à la subtilité de l’argument qui a présenté la mutilation proposée comme un élargissement de la question.
- Il ne paraît pas douteux que les promoteurs de cette mutilation (qu’on n’attache à ce mot aucun sens horrifique) ont surtout obéi aux suggestions de l’économie politique orthodoxe.
- Quoi qu’il en soit, les congressistes ne pouvaient pas mieux entrer dans les intentions des ordonnateurs de l’Exposition d’Economie sociale de 1900, qui placèrent dans la section delà rémunération du travail, la. participation, que leurs prédécesseurs de 1889 avaient fait figurer dans la section de l’association.
- En efîet, dans les résolutions définitives, on ne trouve plus la moindre indication permettant de considérer la participation comme l’école ou la préface de l’association.
- C’est le triomphe de la participation conservatrice sur la participation progressive.
- Même dans ces limites rétrécies, et sur le terrain de l’économie politique pure, il y a beaucoup à défricher.
- Le Congrès a fait de la bonne besogne en consacrant, aux deux ou trois exceptions près que nous avons signalées, les règles fixées par le Congrès de 1889, sous la haute inspiration du regretté Charles Robert.
- Il y a ajouté, dans la série des applications diverses, sur le rapport de M. Roger Merlin, auteur d’un ouvrage
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- couronné par le Musée social (concours de 1896) sur le métayage et la participation aux bénéfices, une résolution relative aux meilleures conditions du fonctionnement du métayage ; et sur le rapport de M. de Boyve, une résolution visant l’emploi du système participatif dans la coopération de production et de consommation.
- Pour compléter le bilan des adjonctions faites par le Congrès de 1900, il faut mentionner encore la résolution qui envisage la participation comme moyen de prévenir les grèves et celle qui vise la création, à titre d’institution auxiliaire, de comités consultatifs du travail.
- La première n’est, en somme, qu’un argument en faveur de la participation. Les circonstances d’où était sorti le projet d’inscrire ce sujet à l’ordre du jour du Congrès, nous avaient fait présumer, bien à tort, qu’il surgirait de son examen quelque idée originale sur la manière d’appliquer le principe participatif à l’industrie des mines, comme on l’avait fait pour les industries particulières de l’agriculture et de la pêche. La seconde constitue une nouveauté des plus heureuses dans le code que les congrès élaborent à l’usage de la participation, sur la base du respect absolu de la fonction patronale se manifestant dans la libre disposition des bénéfices une fois le salaire convenu payé, et dans la libre direction de l’entreprise.
- J. P.
- (A suivre.)
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- Enseignement social et Projections lumineuses
- Charles Gide, dans son article « La lanterne magique coopérative » (1), a touché la question d’enseignement de l’Economie sociale à l’aide de projections photographiques. Il a signalé que l’idée de recourir à cette méthode a été appliquée en France par M. Aug. Fabre, d’abord pour exposer le Familistère de Guise, puis l’entreprise Leclaire, Paris ; et qu’en outre, M. Fabre, s’efïor-çait de recueillir tous les éléments voulus pour exposer par la même méthode, les Sociétés de maisons ouvrières et autres, en un mot les Sociétés coopératives en général.
- « Voilà donc, » a dit M. Gide, « la coopération désormais assurée de trouver un public et des conférenciers. Avec cela, elle peut conquérir le monde. >
- ' Le succès qui accueille chacune des conférences faites à l’aide de projections, montre qu’en effet, c’est la véritable voie. Entrons donc dans quelques développements.
- Il y a bien longtemps — plus d’un quart de siècle — que des vues photographiques pour projections sur le Familistère furent demandées au fondateur. Elles vinrent d’Amérique, surtout ; mais le nécessaire n’était point fait alors pour répondre à ce désir. Il a fallu attendre jusqu’à ces dernières années pour être en mesure d’y satisfaire.
- La première conférence avec projections sur le Familistère de Guise, fut donnée, nos lecteurs le savent (2), par M. Aug. Fabre, à Nimes, le 14 avril 1898. Elle porta sur Vœuvre en général.
- Une deuxième, aussi avec projections, et traitant de
- fl) Le Devoir, Mars 1901, p. 177.
- (2) Le Devoir, Novembre 1898, p. 677.
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- ENSEIGNEMENT GENERAL 343
- VInstruction au Familistère, fut donnée, par le même orateur, à Nimes, au commencement de juin 1898.
- Il en donna une troisième, portant sur VHabitation unitaire, fin janvier 1899, au siège de la Société d’Eco-nomie populaire, â Nimes.
- Telle fut l’inauguration du mouvement.
- De Lyon et de Paris arrivèrent des demandes de répétition de ces conférences. Celle demandée pour Paris, devait être donnée, par M. Aug. Fabre, au Musée social, 5, rue Las Cases, le 7 février 1899 ; celle demandée pour Lyon, devait avoir lieu ensuite.
- Le conférencier se rendit de Nimes à Paris. Malheureusement, Monsieur le Comte de Chambrun, fondateur du Musée social, décédait le jour même fixé pour la conférence et celle-ci fut ajournée.
- Se rendant à Lyon, M. Fabre y donna deux conférences (les quatrième et cinquième avec projections sur le Familistère) : Fune dans le cercle ouvrier des Brotteaux; l’autre dans le cercle ouvrier de Vaise.
- Ces deux conférences furent présidées par M. Justin Godart, docteur en Droit, professeur d’Economie politique à La Martinière et membre du Comité d’organisation des deux cercles ouvriers.
- Bientôt, M. Justin Godart, traita lui-même et à diverses reprises, à Lyon, le sujet du Familistère avec projections lumineuses.
- Sur différents points de la France, des orateurs, professeurs pour la plupart, adoptèrent ce genre de conférences et propagèrent ainsi ce qui concerne le Familistère de Guise.
- Les conférences se multiplièrent avec rapidité. Il en fut donné à Montluçon, Montpellier, Avignon, etc., par M. Prudhommeaux, agrégé de l’Université; à La Rochelle, Bordeaux, Montauban, etc., parM. Th. Ruyssen, docteur en philosophie ; à Montauhan encore, Castelsar-rasin, etc. , par M. Cros, licencié en sciences physiques; à Lille, etc., par M. Berget, agrégé de l’Université; etc., etc...
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- LE DEVOIR
- A Paris, le sujet fut traité en plusieurs endroits, au cours de l’année 1900, spécialement par MM. Aug. Fabre et J. Prudhommeaux.
- Diverses Universités populaires apprécient vivement ce mode de conférences.
- La vulgarisation du mouvement a été beaucoup aidée par la publication de la brochure « Le Familistère illustré » (1). En effet, l’ouvrage fournit aux personnes désireuses de donner des conférences sur l’oeuvre de J.-B. André Godin :
- 1° Toutes les informations désirables, y compris une bonne biographie du fondateur.
- 2° L’indication du moyen de se procurer des vues pour projections.
- Rappelons avec les légères modifications amenées par le temps, ce que dit l’Appendice (p. 81, 82) :
- Projections lumineuses
- « La plupart des photographies qui illustrent la présente brochure, ainsi que les tableaux de chiffres, existent en diapositives sur verre pour projections lumineuses.
- « Trois séries de 50 vues chacune, accompagnées de divers documents (chaque série pouvant fournir matière à deux ou trois conférences sur le Familistère), sont déposées à la Ligue française de VEnseignement, 14, rue J.-J. Rousseau, Paris ier, qui en fait le prêt gratuitement à ses adhérents.
- « On trouve également, à la Ligue de l’Enseignement, au Musée pédagogique, 41, rue Gay-Lussac, Paris 5e, des séries réduites de 25 à 30 vues avec notices spéciales, qui permettront d’exposer en une seule conférence, le fonctionnement de l’habitation unitaire et de ses services complémentaires : éducation, magasins, jardins, etc. »
- Faire de l’association complexe du travail et du capi-
- (\) Le Devoir, août 1900, p. 496.
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- tal, au Familistère de Guise, un objet de conférences avec projections lumineuses variées, c’est donner un exemple facile à imiter pour les oeuvres sociales plus simples, mais dirigées vers le même but, et dont la largeur de base indéfinie est le plus précieux élément d’éducation populaire ; c’est aussi inciter à présenter de la même manière toutes les tentatives d’organisation du travail si utiles à faire connaître. L’entreprise Leclaire, à Paris, a déjà ses vues pour projections.
- Hors de France la voie est ouverte depuis un certain temps. Ainsi les établissements Yan Marken, en Hollande ; Hebden Bridge, les Wholesales et autres, en Grande-Bretagne, etc. ; ont, eux aussi, des séries complètes de diapositives pour projections.
- M. Aug. Fabre a déjà donné, en conférences illustrées, des notions sur les établissements Leclaire, à Paris ; Van Marken, à Delft, Hollande ; et M. de Boyve a, de même, exposé ce qui concerne Hebden Bridge, en Angleterre ; les Wholesales en Angleterre et en Ecosse, etc. etc. Il est à souhaiter qu’avec le temps, tous les essais d’amélioration sociale aient ainsi leurs éléments d’exposition publique.
- A ce titre, nous croyons utile de reproduire une conversation qui se produisit — au moment des efforts faits par M. Fabre, pour se procurer les vues du Familistère — entre M. Fabre même et un chercheur en moyens d’éducation populaire.
- Questionné par ce dernier, sur le but qu’il poursuivait en s’appliquant ainsi à vulgariser l’œuvre de Jean-Baptiste-André Godin, M. Aug. Fabre, répondit :
- — Faire connaître au plus grand nombre possible de gens une œuvre importante par sa masse et sa durée ; et mettre à la portée des intelligences les moins exercées un système d’association complexe qui, simplement décrit en paroles, ne serait compris que par des esprits habitués au travail intellectuel.
- — Est-ce bien sûr?
- — L’expérience m’a fixé à cet égard. La première fois
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- que j’essayai une conférence descriptive sans vue aucune sur l’œuvre de Godin, je m’aperçus vite, aux questions qui m’étaient faites, combien il était difficile aux auditeurs de se représenter — par les seules ressources de la mémoire et de l’imagination — la disposition générale des usines, des habitations, des services coopératifs, etc. Dès ce moment, je cherchai le moyen d’offrir au public une représentation graphique des organismes que je désirais exposer.
- — Un plan général fait à la main, au lieu de ces projections qui nécessitent lanterne et accessoires, n’aurait-il pas suffi?
- — J’en ai essayé aussi. Il s’agissait, non du Familistère, mais d’une communauté américaine. Le plan dessiné à grands traits, mesurait 2 mètres de large sur 1 mètre 60 de haut; il était monté sur deux baguettes comme les cartes géographiques. Mais un seul plan ne suffit pas pour intéresser et bien renseigner le public. Il faut des vues variées. Imaginez ce qu’auraient représenté de volume et de poids les dessins de l’œuvre complexe du Familistère : habitations, jardins, usines, institutions enfantines, scolaires, etc., et vous verrez l’impraticabilité du procédé.
- — Je le reconnais : le matériel des projections est simple en comparaison.
- — Et il a ce mérite inappréciable de donner des scènes prises sur le vif.
- — Mais comment avez-vous fait pour vous procurer tant de vues mettant en jeu un nombreux personnel et exigeant un temps, une bonne volonté, en un mot, des efforts individuels et collectifs considérables ?
- — Je me suis adressé au dévouement, à de pieux souvenirs. J’ai prié une jeune fille, Mademoiselle Dallet, parente du fondateur du Familistère, d’apprendre la photographie, afin de m’aider à établir une collection méthodique et suffisante des vues de l’établissement qu’elle habite, où elle est née et a été élevée. De fort bonne grâce et avec un vrai talent d’exécution, elle
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- s’appliqua à ce long travail. L’estime dont elle, sa mère et sa tante, Madame veuve Jean-Baptiste-André Godin, jouissent au Familistère, lui facilita la tâche ; car les ouvriers et employés mirent un véritable empressement â aider à prendre toutes les vues nécessaires.
- — Alors, votre tâche est achevée?
- — Pas du tout. J’ai des vues en nombre suffisant, je crois, pour ce qui concerne le Familistère même ; mais il reste à déterminer, par la même méthode, la place de l’oeuvre de J.-B.-André Godin, dans le mouvement social contemporain.
- — Que voulez-vous dire ?
- — Un jugement porté par un haut personnage sur l’Association familistérienne va peut-être vous l’indiquer. Si vous êtes lecteur du Bulletin de la Participation aux Bénéfices, peut-être aurez-vous lu le récit de la visite faite au Familistère de Guise, le 24 octobre 1898, par M. le Commandeur Luigi Luzzati, ancien ministre des finances d’Italie, et tout un groupe de personnalités : M. le Comte Collarini, conseiller d’ambassade et deux chefs de cabinet; M. Jules Siegfried, sénateur, ancien Ministre du Commerce et de l’Industrie ; M. Léopold Mabilleau, directeur du Musée social ; M. Léon de Sei-lhac, délégué au service industriel et ouvrier du susdit Musée; M. Grosseteste-Thierry, ingénieur, membre de la section des Assurances sociales; M. Georges Maurin, avocat, rédacteur de VEmancipation, Nimes.
- Or, le promoteur des Banques populaires en Italie, Luigi Luzzati, appréciant ce qu'il avait vu, a dit :
- « L’oeuvre de Godin restera dans l'histoire comme un des plus beaux essais, mais aussi des plus difficiles à imiter fl) ».
- Eh ! bien, je ne suis pas de cet avis.
- — Bah ! mais ne venez-vous pas de m’indiquer vous-même la complexité de l’oeuvre.
- (1 ) Bulletin de la participation aux Bénéfices. Vingt et unième an-née (1899), page 89.
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- — Parfaitement. Et j’ajoute que chacune des branches de cette oeuvre s’expérimente ailleurs sous des formes variées et que ce sont toutes ces expérimentations qu’il faut mettre en lumière.
- — Développez, je vous en prie.
- — A mon sens et ainsi que le dit la brochure « Familistère illustré » (p. 19), la grande entreprise deGodin peut être divisée en cinq branches: Habitations unitaires — Magasins coopératifs — Education et Instruction —- Participation aux bénéfices — Assurances mutuelles.
- On préparera donc la reproduction de cette entreprise, la multiplication des œuvres semblables en étudiant soigneusement, en déterminant de très près les conditions de vitalité, de succès ou de revers de chacune des branches qui —je le répète et vous le savez comme moi,— s’expérimentent aujourd’hui sur bien des points dans tous les pays industriels.
- Il ne faut pas compter, pour la multiplication des Familistères, sur la rencontre de patrons se donnant pour tâche — comme Godin l’a fait — de créer une industrie, de la rendre prospère, de l’organiser socialement, pour la remettre ensuite pleine de force et d’avenir aux ouvriers et employés, afin qu'ils en récoltent les fruits annuels, au double titre de travailleurs et de propriétaires et qu’il en transmettent constamment la propriété à ceux qui leur succèdent. Si l’on comptait ainsi, évidemment le mot de M. Luzzati se vérifierait et le Familistère resterait à l’état de rareté.
- Nous en préparerons, au contraire,1Timitation immanquable par la voie que je vous ai indiquée.
- — Vous proposez l’étude expérimentale de chacune des branches séparément, mais l’œuvre complexe d’unification reste en dehors.
- — L’unification se fera non en bloc mais par adjonctions successives, graduées. Voyez les Sociétés coopératives de consommation et de production si fortement organisées en Angleterre, par exemple. Bien dirigées, elles subsistent, se multiplient, s’enrichissent au point
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- qu’elles en arrivent à ne savoir comment employer l’excédent de leurs fonds sociaux et les gaspillent, parfois, dans des entreprises aventurées, faute de savoir comment les utiliser dans les organismes sociaux immédiatement supérieurs.
- — J’entends : vous soumettez les faits sociaux comme tous autres à la grande loi d’évolution.
- — C’est bien cela. Les éléments des associations complexes se préparent dans les innombrables essais de coopération et de mutualité, de tous genres. Devenus viables et prospères, ces éléments se conjoindront par une évolution toute naturelle. C’est pourquoi il faut étudier, vulgariser tout ce qui s’y rattache, depuis les simples coopératives à la portée du plus grand nombre, jusqu’aux vastes Magasins de gros anglais et écossais, aux entreprises des Leclaire, Van Marken, Godin, en passant par les Maisons du peuple, Vooruit, etc.
- — Entendu : vous considérez les simples coopératives de tous ordres en quelque sorte comme des écoles primaires sociales, où se forme le personnel qui aura capacité de réaliser les associations ou organismes sociaux supérieurs.
- — C’est cela; et les vues photographiques témoignent que nous ne faisons pas du roman, mais de la belle et bonne réalité.
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- Les conseils consultatifs du travail
- Les sénateurs ont reçu, le 14 mai, jour de la reprise de la session, le texte de la proposition présentée par M. Bérenger et quelques-uns de ses collègues et tendant à l’institution de « Conseils consultatifs du travail. »
- Les auteurs de la proposition rappellent, dans l’exposé des motifs, que « le gouvernement a cru pouvoir créer par simple décret, sans même avis préalable du Conseil d’Etat, sous le nom de conseils du travail, des assemblées nouvelles composées en nombre égal de patrons et ouvriers. » On sait que ces conseils sont appelés à jouer un rôle considérable, puisqu’ils doivent, non seulement donner des avis sur toutes les questions du travail, mais encore intervenir comme arbitres dans les conflits relatifs aux conditions du travail. En ce qui touche le mode de formation de ces conseils, « les innovations ne sont ni moins hardies, ni moins graves, car c’est par l’élection qu’ils seront constitués, mais par un mode d’élection qui n’a eu, jusqu’à présent, aucun précédent. » S’agissant d’organiser une représentation des patrons et des ouvriers, il eût été naturel de composer le corps destiné à les élire de tous les intéressés jouissant en vertu de notre législation de la capacité électorale ; or,les seuls électeurs seront les membres des syndicats, combinaison arbitraire autant que bizarre, car elle exclut sans motifs, dans la plupart des professions, le plus grand nombre des intéressés.
- Les auteurs de la proposition examinent ensuite la légalité des décrets par lesquels M. Millerand a créé le conseil du travail.
- Suivant eux, le gouvernement en prenant cette voie, s’est mépris sur l’étendue de ses pouvoirs, et il a, in-
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- consciemment sans doute, empiété sur les droits du Parlement.
- Ils conviennent.qu’aucun texte précis n’a jusqu’à présent déterminé les limites du pouvoir administratif ou gouvernemental et du pouvoir législatif. Mais dans leur opinion, le droit public, en cette matière, ne repose pas uniquement sur des règles de droit positif. « Il a encore et on pourrait dire principalement, pour bases un ensemble de principes fondés sur la nature même des choses, et sanctionnés, d’ailleurs, par la pratique constante de tous les pays libres.
- « Or, il est deux de ces principes qui ont jusqu’ici échappé à toute contestation. C’est que, si le décret gouvernemental est absolument compétent pour régler les difficultés pratiques résultant de l’application des lois existantes, il n’a aucun droit à les modifier.
- « C’est, en second lieu, qu’il ne saurait, sans excès de pouvoir, créer aucune institution de nature à influer sur les conditions de la vie politique ou sociale d’un pays. »
- M. Bérenger et ses collègues exposent en quoi ces deux principes leur semblent avoir été méconnus par le décret du gouvernement.
- « En premier lieu, en effet, par l’attribution aux nouveaux conseils du travail de l’appréciation de certains différends individuels, par la faculté d’arbitrage dans les différends collectifs, par le droit d’émettre des avis sur toutes les questions du travail et généralement sur l’exécution des lois, par les règles nouvelles de l’éligibilité et de l’électorat, ils font d’importantes dérogations aux lois sur les conseils de prud’hommes, sur l’arbitrage entre patrons et ouvriers, sur les chambres de commerce et les chambres consultatives des arts et manufactures, sur le régime électoral.
- « En second lieu, ils créent, par le seul fait de l’introduction dans notre régime industriel d’une institution nouvelle destinée à modifier dans une mesure importante les rapports, devenus à l’heure actuelle si délicats,
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- entre le capital et le travail, des droits nouveaux dont l’exercice peut avoir de graves répercussions sur les conditions de l’industrie et sur la vie sociale elle-même.
- « De pareils objets peuvent-ils être réglés sans l’intervention du pouvoir législatif? Les auteurs delà proposition ne l’ont pas pensé, et c’est avant tout pour restituer au Parlement l’exercice naturel de ses droits qu’ils ont cru devoir le saisir de la question.
- « Sans doute, il eût été possible de s'en remettre aux intéressés du soin de déférer la légalité des décrets au Conseil d’Etat. Mais, outre que leur intervention eût pu ne pas se produire, elle eût eu pour effet d’entraîner de regrettables lenteurs, et peut-être de susciter, à l’origine d’une institution inspirée par une louable pensée de conciliation et d’apaisement, un conflit propre à en compromettre le résultat.
- « La forme d’une consultation parlementaire a paru plus rapide et plus pratique. »
- En conséquence, M. Béranger et ses collègues soumettent au Sénat une proposition instituant des « conseils consultatifs du travail », qui pourront être créés par décret « partout où l’utilité en sera reconnue, après avis préalable des conseils municipaux de leur circonscription, du conseil général et des chambres de commerce du département. »
- Ces conseils seront composés en nombre égal de patrons et d’ouvriers.
- Leur mission est « d’être entre eux et auprès des pouvoirs publics les organes des intérêts industriels et moraux de leurs commettants ; de donner, soit d’office, soit sur la demande du gouvernement, des avis sur toutes les questions qui concernent ces intérêts ; de répondre aux demandes d’enquête ordonnées par le gouvernement. »
- Ces conseils sont élus dans les conditions d’éligibilité et d’électorat et suivant les règles fixées par la lof sur les conseils de prud’hommes.
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- Toutes discussions politiques ou religieuses seront interdites à ces conseils.
- Depuis que cette proposition a été déposée au Sénat,
- — c’était le jour même de la séparation des chambres, M. Millerand n’a pas cessé de poursuivre l’organisation des conseils du travail, malgré les clameurs des adversaires du cabinet. A les entendre, le ministre serait en état d’insurrection déclarée contre le pouvoir législatif, les convenances à défaut d’une règle impérative écrite lui faisant une loi de suspendre l’exécution de ses décrets.
- Cette opinion est des plus discutables. Il est difficile d’admettre que le simple dépôt dans l’une ou l’autre assemblée d’une proposition de loi sur une matière trai-téejusque là par voie de décret, puisse avoir pour effet d’arrêter net l’action de ce décret.
- La proposition de M. Bérenger, fournira, sans doute,
- — il l’espère du moins, et sa prétention ne va pas au-delà, — une occasion de préciser les limites respectives du pouvoir ministériel et du pouvoir législatif. La chose est éminemment désirable. Mais dans la circonstance, ceux qui accusent le ministre du commerce de manquer de déférence pour le Parlement oublient que celui-ci a déjà été saisi, en fait, de la question et queM. Millerand peut, à bon droit, se croire autorisé par la Chambre à poursuivre son expérience.
- Dans la séance du 22 novembre dernier, une question, annoncée d’avance, était posée au ministre au sujet de son décret régissant les conseils du travail, par un député des régions manufacturières du Nord, M. Rogez.
- En prenant la parole pour répondre aux critiques qui lui étaient adressées, M. Millerand constatait, en s’en félicitant, que le principe des conseils du travail est hors de contestation et qu’il est désormais admis par tout le monde.
- Le décret critiqué par M. Rogez, disait-il en terminant, est une œuvre de bonne foi. Il appartiendra à la
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- Le devoir
- Chambre de le juger après l’expérience qui est faite en ce moment.
- Et M. Rogez de répliquer que, tout en réservant sa confiance, il ne demandait pas mieux que de juger ce décret sur le résultat.
- Quant au droit de procéder par décret à l’organisation de conseils du travail, il n’avait pas été contesté comme l’avait été précédemment la légalité des décrets relatifs aux conditions du travail dans les contrats passés par l’Etat, les départements et les communes. Cette question fut portée devant la Chambre à deux reprises à quelques jours d’intervalle, et le 5 juillet 1899, jour de clôture de la session, par 334 voix contre 166, on décidait le renvoi à un mois, c’est à dire l’enterrement, d’une demande d’interpellation à l’effet de reprendre le débat. Il est vrai qu’il ne s’agissait alors que de décrets modifiant des décrets précédents, et que la question reste pendante devant la Chambre, puisqu’elle est saisie d’une proposition de loi. Mais il n’est pas moins vrai que par son vote cette assemblée avait repoussé la prétention des adversaires du gouvernement d’arrêter l’expérience commencée. Parmi ceux-ci, d’ailleurs, l’accord n’était pas unanime sur ce point et l’on pouvait lire dans le journal antiministériel l'Eclair, les quelques réflexions suivantes, qui pourraient fort bien s’adapter à la situation actuelle :
- « .... Rien de plus rationnel, rien de plus conforme aux saines méthodes gouvernementales, rien qui soit plus propre à rassurer les esprits prudents, que la moindre innovation trouble toujours un peu, et qui n’aiment pas à s’aventurer sur le terrain des réformes sans savoir où ils vont. Cette première expérience sera précieuse : elle servira à débrousser la question, et les résultats, bons ou mauvais qu’elle aura donnés, constitueront, certainement, un des éléments les plus importants du débat qui, plus tard s’ouvrira dans le Parlementr C’est la sagesse même que ce mode de réformation par étape. » -
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- Les retraites ouvrières.
- On se rappelle que la Commission d'assurance et de prévoyance de la Chambre avait été saisie par le gouvernement, au moment même de la séparation des Chambres pour les vacances de Pâques , de l’examen de modifications profondes à apporter aux conclusions du rapport qu’elle avait adopté un an auparavant, sur la création de caisses de retraites au profit des travailleurs.
- La Commission s’est mise de suite à l’étude pour ne pas faillir à l’engagement d’être prête à la rentrée des Chambres pour la discussion de cette loi si importante qui devait tenir la plus large place des débats parlementaires dans cette fin de session.
- Le projet de la Commission a été fortement remanié. Des dispositions primitives , le gouvernement n’en a accepté qu’une seule, celle qui consiste à admettre au bénéfice de la retraite les ouvriers de l'agriculture au même titre que ceux du commerce ou de l’industrie. Par contre, la Commission en a maintenu quelques-unes dont la plus importante est celle qui fixe à 2,000 le nombre des journées de travail nécessaire pour avoir droit à la retraite d’invalidité.
- Les principes fondamentaux du texte définitif de la loi des retraites, sont toujours les suivants :
- Inscription obligatoire pour les travailleurs, —: versements corrélatifs des ouvriers et des patrons, — capitalisation des versements , — retraites d’invalidité, — participation de l’Etat, — mesures transitoires.
- Voici, au surplus, l’économie générale du nouveau projet, rapporté par M. Paul G-uieysse.
- Le nouveau projet étend le bénéfice de la retraite à tout ouvrier ou employé de l’industrie et du commerce, à tout sociétaire ou auxiliaire employé par une association ouvrière de production et à tous les travailleurs agricoles. Il ne laisse en dehors que les employés dont le traitement est supérieur à 4,000 francs.
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- Tous les ouvriers ou employés visés, à condition qu’ils soient de nationalité française, auraient droit à une retraite de vieillesse à 65 ans et, le cas échéant, à une retraite d’invalidité payable trimestriellement.
- Tout travailleur ayant moins de 65 ans devrait subir sur son salaire une retenue fixée comme suif : cinq centimes par journée de travail s’il n’a pas ans , ou si son salaire est inférieur à deux francs par jour, — dix centimes par journée de travail, si, ayant plus de 18 ans, il gagne un salaire égal ou supérieur à deux francs par jour, et inférieur à cinq francs, — quinze centimes par journée de travail s’il gagne un salaire égal ou supérieur à cinq francs par jour.
- Tout employeur, toute association ouvrière de production , doit, sous sa responsabilité, effectuer chaque mois sur les sommes dues aux travailleurs visés par la loi, les retenues ci-dessus énumérées , et y joindre une contribution personnelle d’égale quotité.
- Pour les travailleurs étrangers, l’employeur n’opère pas de retenue. Il verse directement pour chaque journée de travail uniformément vingt-cinq centimes , sans distinction d’âge ni de salaires.
- Les versements de cette catégorie sont portés par la caisse des dépôts et consignations à un compte spécial sur lequel sont imputés tout d’abord les frais de gestion administrative de la caisse nationale des retraites ouvrières et les frais de gestion financière de la caisse des dépôts et consignations. Le surplus, en fin d’exercice, vient en déduction de la charge que l’Etat a eu à supporter pour les pensions de vieillesse et d’invalidité servies pendant l’année.
- Pour la constitution des retraites, deux systèmes sont en présence : capital aliéné, capital réservé.
- A capital réservé, toutes les sommes versées soit par l’ouvrier, soit par le patron, sont conservées et remises à la famille du titulaire de la pension après son décès.
- A capital aliéné, toutes les sommes déposées restent
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- la propriété de la caisse qui a servi la rente : le capital, déposé à fonds perdus, est théoriquement absorbée avec les intérêts au décès du titulaire de la pension.
- Le projet, qui laisse l’option aux travailleurs entre les deux systèmes, crée une caisse nationale de retraites ouvrières, dont la gestion administrative serait confiée au ministère du commerce et la gestion financière à la caisse des dépôts et consignations.
- Le projet autorise la caisse des dépôts et consignations à employer les sommes versées à la caisse des retraites ouvrières, ainsi que les revenus du portefeuille excédant les fonds nécessaires au service des paiements, à l’acquisition de fonds publics, ou en prêts aux départements et communes.
- La Caisse pourrait aussi faire, par son compte-courant au Trésor, des approvisionnements de fonds suffisants pour le remboursement successif d’un certain nombre de séries de nos rentes sur l’Etat, et la caisse des retraites recevrait du Trésor, en payement, des annuités calculées à un taux qui ne pourrait descendre au-dessous de 3 o/o.
- Jusqu’à présent, dans tous les projets de caisses de retraites, cette participation de l’Etat avait été proposée, soit sous forme de versements fixes ou proportionnels, soit plutôt comme complément des retraites, en portant à 360 francs les retraites inférieures à ce chiffre, considéré comme le strict minimum nécessaire pour assurer le pain quotidien.
- La nouvelle combinaison a pour base le remboursement successif des rentes 3 1/2 o/o perpétuelles et i’at tribution à la Caisse, dont les capitaux auront servi à effectuer ce remboursement, d’une annuité correspondante. Aux yeux du gouvernement elle aurait le grand avantage d’éviter le danger souvent signalé du système de la capitalisation, alors qu’on songeait à y procéder à l’aide d’achats considérables faits sur le marché, de faire varier graduellement les charges budgétaires sans à coups d’année en année, et au moment des convér-
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- sions probables de nos fonds publics de ne pas inscrire des dépenses nouvelles, mais simplement de diminuer les bonis prévus.
- Avec la garantie du taux de 3 o/o chaque travailleur sait exactement à combien se monte à tout instant la retraite qu’il se constitue. Il peut effectuer des versements supplémentaires en vue de la retraite.
- Tout travailleur peut également réclamer la liquidation de sa retraite à partir de l’âge de 55 ans. Cette liquidation s’opérera sur le montant des versements effectués tant par le travailleur que par le patron.
- La définition de l’invalidité est empruntée à la loi allemande, qui a pour elle l’avantage d’une expérience de dix ans.
- N’est réputé invalide que le travailleur qui, pour toute autre cause que la vieillesse, n’est plus en état de gagner un tiers de ce que des personnes appartenant à son ancienne profession gagnent d’ordinaire par leur travail dans la même région.
- Pour les retraites anticipées dites retraites d’invalidité, les patrons, l’Etat, le département et la commune auraient à concourir au service des pensions : L’Etat à raison de 75 o/o, le département à raison de 15 o/o, et la commune à raison de 10 o/o.
- Les travailleurs atteints d'invalidité prématurée avant l’âge de 65 ans et en dehors des cas régis par la loi sur les accidents, auraient droit, à tout âge, si les versements à leur compte représentaient . au moins 2,000 journées de travail, à la liquidation anticipée de leur retraite, en proportions des versements effectués.
- Les 2,000 journées de travail représentent environ huit ans. En Allemagne les ouvriers ont droit après cinq ans seulement à la retraite d’invalidité,
- Si la retraite d’invalidité n’atteignait pas 200 francs, elle serait majorée dans la limite de cette somme, par la Caisse nationale des retraites ouvrières, sans que pourtant cette majoration pût dépasser 100 francs.
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- Ne seraient point assujettis aux obligations définies parle projet de loi :
- 1° Les chefs d’entreprises qui ont organisé des Caisses patronales ou adhéré à des Caisses syndicales de retraites autorisées par décrets rendus sur la proposition des ministres du commerce et des finances, après avis de la commission supérieure de la Caisse nationale des retraites ouvrières;
- 2° Les chefs qui affilient leurs ouvriers, de leur consentement, à une Société de secours mutuels servant des retraites garanties, dans les termes de la loi du 1er avril 1898 ;
- 3° Les établissements civils et militaires de l’Etat, les départements, les communes et les établissements publics qui ont organisé des retraites spéciales, en vertu de décrets contenant des conditions communes aux trois catégories visées.
- Ces conditions sont les suivantes : La caisse est alimentée au moins jusqu’à concurrence de moitié par les subsides patronaux; elle doit assurer aux ouvriers des retraites de vieillesse et d’invalidité au moins égales à celles que leur assurerait la loi projetée.
- Dans les trois cas , l’employeur resterait assujetti aux versements prescrits en ce qui concerne les ouvriers temporaires non affiliés aux caisses spéciales, les ouvriers refusant leur affiliation aux sociétés de secours mutuels et les ouvriers de nationalité étrangère.
- La loi une fois votée ne sera applicable qu’à partir du 1er janvier qui suivra la publication des règlements d’administration publique qui doivent en déterminer les mesures d’exécution. Pour être comprise des travailleurs la réforme devait produire des effets immédiats. Il fallait donc prévoir le cas des travailleurs qui, au moment de la mise en vigueur de la loi, auraient atteint ou dépassé l’âge de soixante-cinq ans, et de ceux qui arriveraient à cet âge au cours des vingt ans qui s’écouleront avant que la loi reçoive son plein effet.
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- Les premiers recevront une allocation viagère annuelle qui ne pourra être supérieure à cent francs, s’ils justifient de trente années de travail salarié dans les conditions prévues par un règlement d’administration publique, rendu sur le rapport du ministre du commerce et du ministre des finances.
- Il sera pourvu au principal de ces allocations au moyen d’un crédit annuel de 15 millions. (
- Les travailleurs de la seconde catégorie recevront successivement, suivant leur âge au moment de la mise en vigueur de la loi, la-retraite minima ci-après fixée, à soixante-cinq ans pourvu qu’ils justifient : 1° de trente ans de travail salarié, la durée du service militaire étant réputée équivalente à une même durée de travail ; 2<> de versements correspondant, au total, à 250 journées de travail au moins pour chaque année au-dessous de soixante-cinq ans.
- De 64 à 62 ans, 100 fr.; de 61 à 59 ans, 110 fr.; de 58 à 56 ans, 120 fr.; de 55 à 52 ans, 130 fr.; de 51 à 48 ans, 140 fr. ; de 47 à 44 ans, 150 fr. ; de 43 à 41 ans, 160 fr.; de 40 à 38 ans, 170 fr. ; de 37 à 36 ans, 180 fr.
- L’Etat, les départements, les communes et les établissements publics, pour tous ceux de leurs ouvriers et employés qui ne sont point régis au point de vue de la retraite par des lois spéciales, seront soumis à la loi aux mêmes conditions que les autres employeurs.
- Il est également prévu, dans le projet de loi, qu’une loi spéciale déterminera les conditions dans lesquelles les artisans, les petits commerçants, les domestiques attachés à la personne, les cultivateurs travaillant habituellement seuls ou n’employant habituellement que des membres de leur famille seront admis à effectuer des versements à la Caisse nationale des retraites ouvrières, en vue de se constituer des retraites ou de procurer le même avantage aux membres de leurs familles travaillant habituellement avec eux.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- FRANCE
- La « Construction coopérative »
- L’Association ouvrière du 1er mai annonce la création d’une nouvelle société coopérative de production, qui marque un effort notable de la coopération dans la voie de la grande industrie.
- La « Construction nouvelle » a été définitivement constituée le 25 avril dernier, avec M. Favaron, directeur des Charpentiers de Paris, comme président, dans une assemblée générale comprenant presque tous les directeurs d’Associations du bâtiment.
- La Société a pour objet :
- 1° L’entreprise générale de travaux publics et particuliers ;
- 2° L’acquisition et la location de terrains en vue de constructions de maisons ;
- 3° L’acquisition et l’appropriation de tous immeubles ;
- 4° La location desdites maisons et dépendances.
- 5° La vente desdites maisons ;
- 6° Et généralement, toutes opérations et transactions, quoique non prévues, auxquelles lesdites acquisitions, constructions, locations et ventes peuvent donner lieu.
- Son capital, après une première souscription initiale, a été porté presque aussitôt à 200,000 francs.
- Pour être admis comme associé, il faut être agréé par le Conseil d’Administration, et pour souscrire à titre collectif, appartenir comme Association ouvrière du Bâtiment ou autre, au groupement dit Chambre consultative des Associations ouvrières de Production.
- La répartition des bénéfices a été établie d’après les dispositions suivantes :
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- LE DEVOIR
- 20 o/o sont prélevés pour constituer le fonds de réserve ; *
- 25 o/o seront ainsi attribués parle Conseil d’administration : 5 o/o à tous ceux, associés ou non, qui auront fourni un travail personnel à la Société, au prorata des salaires, appointements ou honoraires touchés par chacun d’eux pendant l’exercice ; 20 o/o aux Associations actionnaires qui auront été occupées par la Société au prorata du montant net des travaux exécutés pendant l’exercice ;
- 35 o/o seront distribués aux Associés, à titre de dividende, au prorata des sommes versées sur actions ;
- 15 o/o reviendront au Conseil d’administration, dont 10 o/o attribués au président et 5 o/o partagés entre les autres membres ;
- 5 o/o seront versés à la caisse de solidarité.
- C’est à cette fondation nouvelle, sans doute, que M. Favaron faisait allusion au banquet offert le 19 mai par les associations ouvrières adhérentes à la Chambre consultative à M. Doumer, gouverneur de l’Indo-Chine, ancien rapporteur de la loi sur les Sociétés coopératives, lorsqu’il disait :
- Les associations ouvrières ne bornent plus leur idéal aux satisfactions matérielles et morales qu’elles peuvent trouver, chacune, dans leur groupement particulier.
- Elles sont entrées dans une phase nouvelle. Elles ont compris l’intérêt qu’il y aurait à former entre elles des associations, pour obtenir plus commodément et dans une plus large mesure les services dont elles ont toutes besoin et qu’il est possible de leur rendre en commun.
- Voilà comment sont nées les associations d’associations, associations à la deuxième puissance qui se trouvent par conséquent multiplier à un haut degré la force du principe associationniste dans ses résultats bienfaisants.
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- L’Exposition de l’Enfance
- On a réuni dans cette exposition qu’abrite le gracieux Petit-Palais des Champs-Elysées, à Paris, tout ce qui touche à l’enfance, jouets,fcostumes, institutions de bienfaisance pour les enfants pauvres, malades, orphelins.
- La partie la plus amusante est une galerie de portraits représentant un certain nombre d’hommes connus à diverses époques de leur enfance. La partie la plus utile est une collection d’objets mobiliers, scolaires ou autres destinés à développer la santé matérielle, intellectuelle et morale de l’enfance.
- Dans cette dernière catégorie, un berceau de la nour-ricerie du Familistère de G-uise tient une place honorable.
- C’est la couchette à base de son, dont les avantages sont si appréciés au Familistère depuis une quarantaine d’années.
- Le charmant album : le Familistère illustré, qui tient dans le berceau la place du bébé absent fournit au visiteur tous les renseignements désirables.
- SERBIE
- La nouvelle constitution
- La Serbie vient d’être dotée par son roi d’une nouvelle constitution. La première, celle de 1869, consacrait l’absolutisme. Elle entourait l’exercice* du pouvoir legislatif, nominalement considérable, de tant d’exceptions, de conditions et de réserves qu’elle équivalait à la paralysie de la prérogative parlementaire.
- Par contre, la seconde, celle de 1888, organisait la suprématie de l’Assemblée et mettait le pouvoir exécutif en tutelle.
- La Constitution nouvelle se rapproche bien plus de la Constitution libérale de 1888 que de la Constitution autoritaire de 1869, mais elle s’éloigne cependant de l’une et de l’autre par quelques dispositions.
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- LE DEVOIR
- La plus considérable consiste dans l’établissement du système de deux Chambres : un Sénat où domine la couronne, une Chambre qui est réservé au peuple, le Sénat ayant une sorte de droit de veto sur les votes de la Chambre.
- La Chambre (Skoupchtina) comprend 136 députés qui sont nommés pour quatre ans. Le cens électoral est de 15 francs pour tout électeur et de 30 francs pour tout élu. Les élections sont secrètes et se font au moyen du scrutin de liste. Chaque département (il y en seize dans le pays) doit élire un député qualifié, c’est-à-dire possédant un diplôme d'une faculté quelconque.
- Le Sénat comprend 51 membres. L’héritier éventuel du trône y siège de droit avec voix virile à partir de dix-huit ans, ainsi que l’archevêque de Belgrade, métropolite de Serbie, et en troisième lieu, l’évêque de Nisch. 30 membres sont nommés à vie par le roi et 18 sont élus par le peuple par vote secret tous les trois ans. La moitié de ses derniers membres sont renouvelables. Le droit d’être électeur pour le Sénat comporte un cens de 45 francs. Le cens exigible pour être élu est d’environ 500 francs. Chaque loi avant d’être sanctionnée doit être adoptée par les deux Chambres. Si les Chambres ne peuvent pas s’entendre, le projet de loi est rayé de l’ordre du jour pendant l’année courante.'Le Skoupchtina peut voter définitivement le budget après les observations présentées par le Sénat.
- La nouvelle Constitution a été promulguée le 19 avril, anniversaire du jour où, en 1867, la Turquie retira définitivement sa garnison de la citadelle de Belgrade.
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- DANEMARK
- Les élections législatives
- Les élections d’où est sorti le nouveau Folkething, en avril, ont été faites pour la première fois sous le régime
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX 365
- de la loi votée par la dernière législature, et qui assure le secret du vote par l’emploi de l’enveloppe.
- Le résultat n’a fait que confirmer celui des élections précédentes : il renforce l’élément radical déjà prépondérant à la Chambre ; il décime les rangs du libéralisme juste milieu ; il réduit presque à rien le petit groupe des conservateurs ministériels. *
- Les radicaux, progressistes, si l’on préfère, déjà plus en force à eux seuls que toutes les autres fractions réunies, passent de 63 à 73. Les socialistes, qui marchent avec eux dans le Folkething comme dans les conseils municipaux, gagnent encore deux sièges et reviennent 14. Les libéraux modérés fléchissent de 21 à 16, et les conservateurs tombent de 16 à 8, parmi lesquels, encore, il n’y a que 5 ministériels déterminés. Le ministre de l’intérieur lui-même est resté sur le carreau. Cela n’empêche pas le maintien au pouvoir du système conservateur. Il n’y a contre celui-ci qu’une manifestation électorale platonique de plus. Personne ne songe d’ailleurs à appliquer à Christian IX le fameux dilemme : se soumettre ou se démettre. Cette immunité s’étendra-
- t-elle au successeur du vieux roi ?
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- BELGIQUE
- La réforme électorale
- Le Sénat vient d’être saisi par M. Houzeau de Lahaye et consorts d’une proposition de loi tendant :
- 1° A l’abolition du vote plural pour les élections communales et provinciales ; 2° à l’unification à vingt-cinq ans de l’âge électoral, avec une année de résidence ; 3° à l’extension de la représentation proportionnelle aux élections communales et provinciales ; 4° à la suppression dans les communes de plus de 20,000 habitants, des conseillers supplémentaires ; 5<> enfin, à l’obligation du vote, au renouvellement des conseils communaux et provinciaux, tous les quatre ans et à l’élection des conseillers provinciaux suppléants.
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- LÉ DEVOIR
- La résolution a été votée par le parti ouvrier réuni en congrès , à Liège, à l’occasion des fêtes de Pâques :
- « Le congrès, affirmant la volonté persévérante du parti ouvrier de conquérir le suffrage universel pur et simple à tous les degrés ;
- » Décide de commencer immédiatement une propagande énergique, de la continuer sans interruption par tous les moyens en son pouvoir, au besoin par la grève générale et l’agitation de la rue, et de ne la terminer qu’après la conquête définitive de l’égalité politique. »
- NOUVELLE-ZÉLANDE Les trois-huit
- On a restauré dernièrement une vieille plaque commémorative placée dans la Bibliothèque ouvrière de Wellington (Nouvelle-Zélande). Or, on y peut lire que grâce à l’initiative de l’ouvrier charpentier Samuel Dun-can-Parnell, les syndicats des ouvriers du bâtiment ont obtenu, en 1840, la journée de huit heures, qui depuis fut inscrite dans les lois de l’Australie.
- En commémoration de ce résultat, la Nouvelle-Zélande a déclaré fête nationale l’anniversaire de l’établissement légal de la journée de huit heures.
- Les ouvriers australiens célèbrent -leur fête du travail le 23 avril.
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- ALLEMAGNE Un phalanstère israêlite
- La « Société pour la propagation de l’agriculture parmi les juifs en Allemagne » a acheté, dans la Prusse orientale , une vaste propriété qui va être transformée en une sorte de phalanstère.
- On y établira des colons israëlites et notamment les élèves de l’école israêlite d’horticulture d’Ahlen.
- Le terrain ne sera pas divisé en lots, mais cultivé en
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- commun. Les ouvriers participeront aux bénéfices et travailleront sous la direction d’experts agronomes.
- (Rappel)
- Les assurances du travail
- L’Office impérial des assurances vient de publier le compte rendu de ses opérations en 1900. Il est intéressant de faire connaître les principaux chiffres de ce bilan.
- L’assurance contre les accidents est actuellement appliquée par soixante-cinq syndicats professionnels agricoles et forestiers, comprenant ensemble au-delà de 5 millions d’exploitations et plus de 17.500.000 personnes assurées ; à ces chiffres, il faut ajouter les 149 autorités exécutives de l’Etat et de l’empire pour les exploitations de l’Etat et les autorités exécutives communales et provinciales avec leurs assurés; on arrive ainsi à un total de 18.500.000 personnes assurées en Allemagne contre les accidents.
- Le nombre des accidents déclarés s’est élevé à 454.431, \ celui des indemnités accordées pour accidents nouveaux à 107.388. Les dépenses résultant des. indemnités et rentes accordées se sont montées à 86.600.000 marks. Cette somme se répartit sur environ 500.000 blessés, 50*000 veuves de personnes tuées à la suite d’accidents, 88.000 enfants et 3.000 autres parents de personnes tuées. En ' dehors de ceci, environ 11.000 femmes mariées, 25.000 enfants et 250 autres parents des familles de blessés soignés dans les hôpitaux ont reçu les secours prévus par la loi.
- Pour l’assurance contre l’incapacité de travailler et la vieillesse, il a été dépensé, en 1900, environ 86 millions de marks. La dépense n’avait été que de 74 millions en 1899 et de 66.400.000 marks en 1898.
- L’assurance contre l’incapacité de travailler a mis des sommes considérables à la disposition d’institutions de bienfaisance ouvrière.
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- AUSTRALIE
- Ouverture du premier Parlement fédéral
- Le 9 mai, à midi, le premier Parlement fédéral de la République d’Australie a été solennellement ouvert par le duc de Cornouailles, fils du roi d’Angleterre Edouard VII, qui a fait ad hoc le voyage des antipodes accompagné de sa femme.
- Plus de 12.000 personnes étaient assemblées dans le palais de l’Exposition, brillamment décoré. La cérémonie a été des plus grandioses.
- Devant les fauteuils destinés au couple royal, une petite table avait été placée avec un commutateur électrique, Aussitôt que le duc de Cornouailles eut solennellement déclaré que « le premier Parlement fédéral d’Australie était ouvert », le commutateur fut tourné, et, immédiatement, aux six endroits les plus éloignés de la République, un signal fut donné, annonçant l’heureuse nouvelle et ouvrant la série des réjouissance publiques.
- Il est également intéressant de noter que la jeune Chambre des communes australienne a adopté la plupart des usages de la vieille Chambre des communes anglaise et que le speaker notamment portera le même costume pittoresque. C’est M. Hôlder qui a été nommé speaker et son installation a eu lieu avec le même cérémonial qu’à Londres.
- Signal de fête instantanément communiqué aux extrémités lointaines d’un grand continent encore inexploré, ou tout au moins, inexploité dans la majeure 1 partie de son étendue, au moyen d’appareils où se résument les dernières applications d’une science qui relègue chaque jour dans l’oubli, par un nouveau miracle, le miracle de la veille ! Siège à dais d’un speaker en perruque ; cérémonial séculaire , vieilles formes rapiécées adaptées à un Parlement neuf! Quels sujets de réflexion, et quels points d’interrogation il soulève !
- Jusqu’où peut aller le loyalisme de ce peuple nouveau-né qui d’une part, accueille avec une allégresse courti-
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- Faits politiques et sociaux 369
- sane le descendant des rois de la vieille Angleterre, qui fait à la mère-patrie engagée dans une guerre au bout du monde le sacrifice du sang de ses premiers contingents militaires; qui, d’autre part, dresse fièrement en face de l’antique monarchie et de son représentant authentique le titre officiel de Commonwealth (République), le même que prit l’Angleterre pendant l’interrègne qui suivit la Révolution de 1648 ; et qui tient tellement à ses droits qu’il s’en est fallu de peu naguère qu’une rupture éclatât entre la colonie fédérée et la métropole lorsque le ministre de celle-ci prétendit limiter la compétence de la Cour suprême fédérale. Combien de temps encore durera cette contradiction ?
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- LE DEVOIR
- LA QUESTION DE LA PAIX
- Frais d’arbitrage et frais de guerre.
- Un journal de New-York relève la liste des sommes que chacune des puissances ayant figuré au Congrès de La Haye sera appelée à verser pour sa part de contribution aux dépenses entraînées par le fonctionnement du Tribunal international d’Arbitrage pendant l’année.
- Le total de ces dépenses s’est élevé à 99.000 francs, sur lesquels les Etats-Unis ont à payer 8.150 francs et l’Angleterre à peu près la même somme.
- Cette feuille fait remarquer que les deux grandes nations de langue anglaise, qui comprennent environ 130.000.000 d’êtres civilisés, ont donc dépensé pour « maintenir la paix sur la terre » une somme qui n’atteint pas 20.000 francs, tandis que, pour « maintenir la guerre », ces mêmes nations ont dépensé dans le même espace de temps près de trois milliards de francs aux Philippines et dans l’Afrique du Sud.
- Et le journal new-yorkais calcule que la guerre a coûté, par tête, aux Américains, 20 francs, et la paix, la quatre centième partie d’un sou.
- L’Union internationale des étudiants pour l’arbitrage.
- L’appel lancé par le Comité de Paris de « l’Union internationale des étudiants pour l’arbitrage » a reçu plus de 50.000 signatures qui seront incessamment envoyées au Tsar.
- On se rappelle que cette Société se propose de provoquer, dans la jeunesse éclairée des différents peuples, un mouvement décisif en faveur du principe et de la mise en pratique de l’arbitrage. Elle avait également mis sur
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- LA QUESTION DE LA PAIX 371
- son programme la cessation de la guerre sud-africaine par l’intervention du Tsar.
- La Fédération des Sociétés de Femmes suisses, qui
- s’est constituée en mai dernier et à laquelle appartiennent actuellement 24 Sociétés, a tenu sa seconde Assemblée générale le 27 avril à Berne. Les délibérations ont surtout porté sur l’étude du projet de Code civil suisse au point de vue des intérêts féminins. L’assemblée, avant de se séparer, a voté une résolution en faveur du Mouvement pacifique, en réponse à l’invitation de se joindre à la Manifestation du 15 mai dont Mme Selenka a pris l’initiative.
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- LE DEVOIR
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- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- FRANCE
- Le Conseil National des femmes
- La fondation du Conseil national des femmes françaises est aujourd’hui un fait accompli.
- L’Union du parti féministe s’est faite, le 18 avril, sous les auspices du Comité d’initiative choisi parmi les membres des deux Congrès féministes de 1900 et présidé par Mme Isabelle Bogelot.
- Mme Maria Martin, fait suivre l’annonce de ce fait mémorable dans le Journal des femmes de quelques judicieuses réflexions.
- « L’union qui fait la . force est aujourd’hui obtenue. Est-ce à dire que tout le parti féministe soit d’accord sur les moyens à prendre, la voie à suivre pour l’amélioration du sort de la femme ?
- Nullement. Le Conseil laisse à chacun son autonomie et sa méthode d’action. Il y a, il y aura longtemps, sinon toujours, de grandes différences d’opinion sur la marche à suivre.
- « Faudrait-il demander beaucoup pour obtenir peu comme les vendeurs qui demandent pour leurs marchandises un prix excessif, certains d’être forcés à en rabattre, ou faudrait-il ne demander que très peu à la fois de peur d’effaroucher les donateurs ?
- « La liberté du travail serait-ellé un bienfait pour les travailleuses ou faudrait-il, au contraire, les entourer de lisières protectrices, crainte de les voir dépasser leurs forces? Faudrait-il même les confiner au foyer domestique et rendre le mari seul responsable de l’entretien de la famille ?
- « Le vote municipal et politique doit-il « couronner
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- LE MOUVEMENT FÉMINISTE 373
- l’édifice » ou est-ce, au contraire, la clef de voûte sur laquelle reposent tous les droits, toutes les libertés?
- « Autant de points d’interrogations qui restent avec d’autres sans réponse, mais dont la solution sera certainement avancée par le Conseil national. La bonne entente existe maintenant entre l’avant et l’arrière-garde du parti féministe. Elles ont compris qu’elles sont deux parties nécessaires de la même armée. On discutera ensemble, ensemble on décidera les moyens d’action et de propagande, et par des concessions réciproques on arrivera à des réformes inespérées jusqu’à présent. »
- Le premier acte du Conseil national des femmes françaises, aussitôt après sa constitution a été le vote unanime par lequel les déléguées ont affirmé leur satisfaction de voir enfin l’établissement d’une Cour permanente d’arbitrage entre les nations, et exprimé l’espoir que, dorénavant, les différends entre les peuples soient, comme les différends entre particuliers, jugés par un Tribunal.
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- LE DEVOIR
- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
- Fête du travail
- La lête annuelle du travail a été célébrée, au Familistère de Guise, à sa date statuaire : 1er dimanche de mai; conséquemment les 5 et 6 du mois dernier.
- A cette occasion et en exécution des articles 128 des statuts, 73 et 78 du règlement, des récompenses exceptionnelles ont été allouées aux travailleurs qui se sont distingués, au cours de l’exercice, par des propositions utiles.
- Voici les noms des bénéficiaires et les motifs des récompenses :
- Louis Edmond.
- 1° Améliorations dans les formatrices divisionnaires pour éviter le rivage de feuilles de cuivre qui laissent des traces sur les pièces ;
- 2o Amélioration dans le moulage des couches de formatrices à modèles rapportés;
- 3° Appareil pour mouler mécaniquement les couvercles de la poterie.
- Pour ces trois propositions............... 300 f.
- Lefèvre Alexandre.
- 1° Création de tendeurs pour les toiles sans fin du moulage mécanique;
- 2° Modification aux cuirs de la presse hydraulique;
- 3« Modification aux guides des tables des plateaux des machines à mouler ;
- 4° Application d’un deuxième chemin au plateau de coulée du moulage n° l, pour régulariser le serrage des châssis.
- Pour ces quatre propositions
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- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
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- Sarrâzin Duhem.
- Demande et obtention de réductions par la Compagnie du Nord des prix de transports du tarif spécial 14, concernant les produits de notre fabrication..... 150 f.
- Avec la fête du travail a coïncidé l’ouverture d’un Grand concours de Tir à l’arc, organisé , cette année, par la compagnie d’Archers du Familistère de Guise, sous la présidence d’honneur de Messieurs L. Colin, chevalier de la Légion d’honneur, administrateur-gérant de la Société du Familistère et Roussy, maire de la ville de Guise.
- La Compagnie d’Archers de Saint-Quentin, inscrite pour le premier jour, a été reçue à la gare par les diverses Sociétés du Familistère : Archers, Gymnastes, Pompiers, Musiciens.
- Un vin d’honneur a suivi auquel Monsieur le Maire de Guise a aussi assisté.
- Les réjouissances ordinaires, avec grand bal, le soir, dans la cour du pavillon central, ont occupé les deux jours de la fête. L’animation et la cordialité ont régné partout.
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- DEUX MONDES
- Par Jeanne MAIRET
- (Mme Charles BIGOT)
- {Suite.)
- La délicieuse Mrs Beckwith , peu émue des moqueries de sa jeune amie, parut enfin. Elle était vêtue de mauve clair, depuis ses bas, qui se laissaient deviner, grâce aux souliers échancrés, jusqu’à son coquet chapeau. Son ombrelle était une merveille de mousseline de- soie et de dentelles blanches.
- — Ma parole, s’écria la comtesse, je crois que vous avez une ombrelle assortie à chacune de vos robes. Moi, je n’en ai qu’une, bien solide, qui me dure toute ma saison. Je croyais mes nièces follement élégantes, mais le nouveau monde fait baisser pavillon à l’ancien.
- Mrs Beckwith se contenta de sourire. Elle avait la passion de la toilette, comme beaucoup de ses compatriotes. Elle en avait aussi le génie, chose plus rare.
- — Maman , maman, Biribi veut aller aussi.
- Le petit Beckwith, qui s’était baptisé Biribi, s’accrocha aux jupes de mousseline de sa jolie maman. Les paniers, où l’on avait enfermé tant de bonnes choses, donnaient fort à penser à ce jeune citoyen de la libre Amérique.
- C’était bien le plus ravissant bébé qui se pût imaginer; ses grands yeux, d’un brun de velours, aux longs cils noirs, étaient malicieux, rieurs, tendres aussi et merveilleusement expressifs ; sa bouche avait un certain pli moqueur qui se mariait drôlement avec son sourire. Ses cheveux très longs bouclaient naturellement et tombaient en désordre autour de cette délicieuse figure d’espiègle. Personne ne résistait à Biribi, d’autant plus que c’était un philosophe qui voyait les
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- DEUX MONDES
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- choses en beau et qui pleurait rarement. Seulement, ce qu’il voulait, il le voulait bien. Sa mère ne se laissa pas fléchir. On devait aller trop loin. Biribi serait fatigué — et surtout fatiguerait les autres. Mais l’enfant ne l’entendait pas de cette oreille-là et, pour une fois, les larmes se mirent de la partie. Alors Bîribi, qui connaissait fort bien son monde, cessa de chiffonner la trop belle robe de sa maman et se jeta en sanglotant dans les bras de miss Mac Allister, pour laquelle il professait une passion enfantine :
- — Toi, tu veux bien , pas vrai ?
- Blanche prit l’enfant dans ses bras.
- — Je vous en prie, Fannie, laissez-le moi. Je m’en occuperai. J’ai une véritable vocation de bonne d’enfants et Biribi sera sage, j’en réponds.
- — Oui, sage, sage...
- Le petit câlin passa ses bras autour du cou de la jeune fille et pressa sa joue contre la sienne. Cela faisait un ravissant groupe et Blanche sembla presque jolie ainsi.
- Les attitudes de la maternité sont si naturelles aux femmes qu’une petite fille jouant avec sa poupée les prend d’instinct. Miss Blanche avait là une poupée vivante bien exquise et son expression, généralement moqueuse, fut pendant un instant délicieusement féminine et tendre. François de Reynis la regardait avec surprise et plaisir.
- Mais il était dit que Biribi ne ferait pas la promenade et que la toilette mauve tendre deviendrait inutile.
- On apporta une dépêche àM. Beckwith, qui pâlit en la lisant.
- — Qu’est-ce? fit Lucy qui se trouvait à côté de lui.
- — Harry se meurt. Il nous demande — vous surtout. Nous allons partir, tout de suite.
- En un instant, les plans furent bouleversés. Les sourires, les gais propos échangés quelques instants aupa-raAant semblaient presque sacrilèges.
- — Fannie, dit rapidement Blanche, vous n’aurez pas le temps de vous occuper de votre enfant, et il vous gênerait là-bas. Laissez-le-moi. Je le soignerai bien.
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- Fannie, toute grave maintenant, se hâtant de changer sa toilette de fête, ne voulant pas faire attendre, cette fois au moins, consentit volontiers.
- Et bientôt les quatre chevaux partirent à fond de train, emmenant les Beckwith, Lucy, Frank et Lucien qui, en tout cas, devait partir ce jour-là.
- Au moment des adieux, Frank trouva moyen de dire à Jane :
- — Vous m’écrirez, n’est-ce pas?... un petit mot, tous les matins.
- Jane, que cette subite entrée en scène de la mort, avait rendue sérieuse, presque tendre même, promit. Elle pouvait bien, n’est-ce pas? écrire à son futur mari, même s’il n’était pas encore officiellement son fiancé.
- Toute la joie de la maisonnée était partie avec les voyageurs. On s’était promis une belle journée en pleine campagne, à travers forêt, une halte sous la feuillée. Les heures, au contraire, se traînaient, maussades. On était désorienté, désoeuvré. Yvette finit par s’installer au jardin où elle commença résolument une étude d’après la vieille chapelle délabrée.
- Jane avait choisi comme son coin de prédilection un pavillon au bout du jardin, à l’entrée du parc. Il ne contenait qu’une pièce toute ronde, avec de grandes ouvertures enguirlandées, par lesquelles on apercevait, non seulement la vue ménagée entre les avenues, mais aussi le parc et le jardin. Quelques meubles rustiques, un tapis, une petite bibliothèque remplie de livres disaient assez que le pavillon servait encore parfois. Dans le temps, François en avait fait un cabinet de travail pendant la belle saison. Depuis, il l’avait à peu près abandonné. Voyant que Jane aimait à y faire sa correspondance ou à s’y rendre lorsque la conversation des autres l’ennuyait, ce qui arrivait parfois, le jeune maître de maison l’avait fait mettre un peu en ordre et on ne l’appelait plus que le pavillon de Jane. Ce fut là que la jeune fille écrivit ces délicieux « billets du matin » qui firent le bonheur ou le tourment de Frank pendant son absence.
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- Si Yvette maniait agréablement les pinceaux, la plume de Jane courait facilement sur son joli papier bleuté.
- Une première dépêche, arrivée le soir même du départ, apporta un peu de soulagement à l’inquiétude générale. Harry allait mieux.
- Blanche prenait au grand sérieux son rôle de petite maman. Dudley Beckwith, autrement dit Biribi, trottait après elle comme un petit chien, jacassant incessamment dans son langage mi-français, mi-anglais, à peu près inintelligible pour ceux qui n'y étaient pas faits. Sa joie était de se glisser dans les bras de la jeune fille, qui alors lui racontait de belles histoires.
- Quant à sa bonne, il n’en voulait pas entendre parler. A peine lui permettait-il de l’habiller et de le déshabiller.
- Blanche trouva, au bout d’une semaine, que Biribi aimait trop à se blottir chaudement dans ses bras; il ne jouait plus et n’avait pas faim. La comtesse tâta le pouls au petit, le fit rire, lui offrit un gâteau qu’il mangea de bon appétit. Elle rassura la maman improvisée.
- Pendant la nuit, Blanche, qui avait fait mettre le petit lit de l'enfant dans sa chambre, se réveilla en sursaut ; la respiration de Biribi était pénible. Quelques heures plus tard, la diphtérie se déclara. On envoya en toute hâte chercher un médecin et Blanche s’enferma avec son malade, refusant de se laisser aider ou d’admettre même la comtesse dans sa chambre.
- — Mais, ma chère enfant, je ne puis permettre que vous vous exposiez ainsi ! Vous savez qu’il y a danger?
- — Certes, je le sais, chère comtesse. C’est bien pour cela que je ne vous parle qu’à travers la porte. Ne craignez rien. J’ai suivi un cours médical pour les infirmières ; je sais exactement ce qu’il y a à faire. Télégraphiez aux Beckwith, mais, si l’on veut me faire plaisir, personne, pas même Fannie, n’entrera ici.
- Lorsque madame de Reynis raconta cette conversation à son fils, celui-ci se rappela la petite discussion du premier soir à table. Non, certes, la gaieté n’exclut nullement le courage.
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- LE DEVOIR
- M. Lewell avait loué une maison de campagne à Bou-gival, merveilleusement située au haut de la colline. Harry s’était d’abord trouvé bien du changement d’air et aimait fort à rester des heures sur le large perron ensoleillé. Puis, subitement, une crise épouvantable de douleurs aiguës lui avait enlevé le peu de forces qui lui restaient.
- Lorsque les voyageurs arrivèrent, le malade était calme. Trop faible pour parler, il leur sourit, mais son regard s’attacha surtout au visage de Lucy, dont les yeux étaient remplis de larmes. Elle s’assit à côté de lui, disant :
- — Je ne vous quitterai pas, ïïarry.
- Il eut un soupir de bonheur et, tenant la main de la jeune fille dans la sienne, s’endormit paisiblement.
- Plusieurs jours se passèrent. Chaque fois que le malade sortait de l’espèce de torpeur où il était le plus souvent plongé, il voyait le cher visage aimé. Il n’en demandait pas davantage. Il ne souffrait plus et s’en allait tout doucement. Profondément religieux, il était persuadé que ce qui l’attendait au delà de la tombe était le bonheur dans un monde où n’entrent ni la maladie, ni les aspirations condamnées davance, ni les chagrins cachés au fond du cœur.
- Vers la fin d’un bel après-midi, alors que le soleil entrait obliquement par la fenêtre grande ouverte, Harry fit signe à Lucy de se pencher vers lui. Ils étaient seuls en ce moment.
- — Je voudrais bien trouver la force de vous dire, Lucy, ce qui est éternellement dans ma pensée.
- — N’essayez pas, mon cher Harry. Il ne faut pas vous fatiguer, et je devine si bien !
- — Non. Laissez-moi parler, ma chérie, ma bien-aimée ; sans cela, je ne pourrais mourir en paix. Si je ne devais mourir, et bientôt, je ne parlerais pas... Mais il n’y a pas de danger. Avez-vous jamais songé à ce que pourrait être l’amour profond, fidèle, passionné aussi, d’un malheureux infirme? Je vous ai aimée de tout temps, je
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- DEUX MONDES
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- crois : lorsque vous étiez enfant, puis petite fille, puis grande enfin. Je vous ai vue vous développer, embellir, vous montrer aussi très vaillante, très courageuse, une vraie femme en Un mot... et je me disais : ce n’est pas pour moi qu’elle s’épanouit ainsi qu’une belle fleur... mais pour un autre. Dieu est bon. Il me rappelle avant d’avoir vu cet autre.
- — Si vous me l’aviez demandé, Harry, je serais devenue votre femme.
- — Cela aussi, je le savais. Que de fois je l’ai lu au fond de vos beaux yeux ! La pitié chez vous était si profonde qu’elle semblait parfois plus encore que de la pitié. Je me raidissais alors, et de toutes mes tortures c’était encore la plus cruelle. Je craignais de succomber à cette tentation abominable de lier votre belle jeunesse à ce quelque chose d’incomplet qu’on appelait Harry Lewellj ce chiffon humain, voué à la souffrance et à la mort prématurée. Dieu merci, je n’ai pas commis ce crime contre nature... Mais ce n’est pas encore cela que je voulais vous dire. Je divague... Plus près, Lucy, plus près... j’ai tant de peine à parler.
- La jeune fille se baissa encore. Son visage touchait presque le visage du mourant.
- — Si... j’avais été un homme comme les autres, vous auriez pu m’aimer?
- — De tout mon coeur, de toute mon âme, Harry.
- Le visage du jeune homme rayonna. A ce moment, le soleil toucha l’or de ses cheveux ; sa figure toujours si belle, même au milieu des pires souffrances, semblait une tête de saint en extase.
- Bientôt, M. Lewell et ses enfants se groupèrent sans bruit autour du lit. Ils étaient habitués à voir Lucy prodiguer ses soins à leur malade. Personne ne s’en étonnait. L’innocent mystère de Harry était connu de tous. Mais quelque chose d’inusité dans l’attitude de Lucy, dans son expression aussi, frappa M. Lewell. Son fils semblait dormir : un sourire de bonheur absolu, mystérieusement doux, se voyait sur son beau visage.
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- LE DEVOIR
- Avec un cri étouffé, le père mit sa main sur le front de Harry, puis chercha à sentir un souffle, si léger fût-il, passer par ses lèvres entr’ouvertes. Lucy redressée vivement, le regardait avec terreur. Elle avait compris.
- — Ne vous désolez pas, mon enfant, lui dit M. Lewell en la prenant dans ses bras. Dieu vous bénisse pour le bien que vous avez fait à mon pauvre Harry. Croyez-moi, il est trop heureux pour que nous nous désespérions. Il veut être pleuré doucement, noblement, — comme il a vécu, — mon pauvre infirme, mon fils unique.
- Le jour même de l’enterrement de Harry Lewell, comme si, de fait, un chagrin est presque toujours as-compagné d’un autre chagrin, les Beckwith furent rappelés auprès de leur enfant gravement malade.
- <M. Lewell, à bout de forces, s'était enfermé chez lui, se reposant sur Frank pour les soins matériels, les lettres à écrire, les dépêches à envoyer, même pour les affaires courantes de l’ambassade. Frank lui était un second fils.
- Lucy et Liban lasses et tristes à la fin de cette terrible journée, quittèrent la maison et s’en allèrent au jardin. Il faisait un temps gris, très doux, sans un souffle ; le ciel bas prenait des tons blanchâtres, là où un rayon de soleil cherchait à percer les nuages ; la Seine roulait péniblement ses eaux couleur de plomb.
- — 11 semble qu’il y ait dans l’air, dans le ciel, dans l’immobilité des arbres quelque chose de l’apaisement d’une mort douce comme la sienne, n’est-ce pas, Lucy ?
- Il y avait eu un long silence, durant lequel les jeunes filles s’étaient assises sur un banc.
- — Comme il va nous manquer — mon Harry ! dit Lucy. Parfois, se sont les êtres faibles, malades, forcément tenus en dehors de l'activité ordinaire, qui, par leur inaction même, deviennent l’âme d’une famille.
- (Â suivre.)
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- ASSURANCES MUTUELLES
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- Société du Familistère. - Assurances Mutuelles
- MOUVEMENT DE MARS 1901
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes.. 2.406
- Subvention de la Société.....
- Malfaçons et Divers..........
- Dépenses..........................
- Déficit en mars
- »
- 401 20 238 70
- 3.045 90 3.554 80
- 508 90
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes......... 529 95 i
- ..... 173 90
- Subvention de la Société.
- Divers..................
- Dépenses.......... ...
- 14 05
- Déficit en mars.. .
- 717 90 988 65
- 270 75
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et Divers 6.408 58 »
- Intérêts des comptes courants et ( 11.385 03
- du titre d’épargne.......... 4.976 45 \
- Dépenses :
- 131 Retraités définitifs........ 8.451 07
- 6 — provisoires............ 333 50
- Nécessaire à la subsistance..... 2.596 80 \ 11.909 77
- Allocations aux famill8 des réservistes 13 »
- Divers, appointem., médecins, etc. 515 40
- Déficit en mars......
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes........
- Subvention de la Société et divers. Dépenses................................
- Déficit en mars.
- 596 » 178 05
- 524 74
- 774 05 1.456 02
- 681 97
- RÉSUME
- Recettes sociales du 1er juillet au 31 mars 1901 110.649.29 ^
- » individuelles » » » 30.362.85 S
- Dépenses » » » ..........
- Excédent des dépenses sur les recettes.. 7.255 19
- 141.012 14 148.267 33
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE MARS 1901
- Naissances :
- 8 Mars Lemaire Marie-Georgette , fille de Lemaire
- Louis fils et de Lebon Aurélie.
- 13 — Vassaux Marie-Louise, fille de Vassaux Théo-
- phile et de Dupont Zélie.
- 14 — Franqueville Fe rnand-Victor, fils de Fran-
- queville Victor et de Louchet Félicie.
- Décès :
- 4 — Maréchal Louis , âgé de 51 ans.
- 9 — Lemaire Marie-Georgette, âgée de 1 jour.
- 12 — Maréchal Louis fils, âgé de 21 ans.
- 13 — Veuve Maréchal Louis née Hamel Léontine,
- âgée de 48 ans.
- 26 — Veuve Louchez née Bray Claire-Elisa, âgée de 27 ans.
- Le Secrétaire, A. Houdin.
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nimes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES.
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- DOCUMENTS POUR UNE
- COMPLÈTE
- de J.-B. André GODIN 0)
- Glorification du Travail. Emancipation des Travailleurs.
- XLII
- Obstacles au plan de Godin, de se rendre au Texas
- avec un groupe de professionnels divers. Abandon
- forcé du projet. Février 1856.
- Poursuivant, malgré son état maladif, ses recherches d’employés à mettre à la tête de ses établissements afin de se rendre au Texas, Godin écrivait, le 10 janvier 1856 , à son collègue et ami Bureau :
- « Mon cher Bureau,
- « Depuis plus d’un mois, je suis tenu au lit ou à la « chambre; j’espérais d’un instant à Tautre pouvoir me « rendre à Paris; je doute maintenant pouvoir le faire « de sitôt et viens donc vous prier de prendre pour moi « les renseignements que je devais aller y chercher.
- « Il s’agit toujours de l’organisation de mon personnel. « N’ayant pu rencontrer un homme réunissant les véri-« tables aptitudes à l’emploi supérieur, j’ai divisé la « fonction de façon à la confier à quatre employés spé-« ciaux. »
- Godin poursuit en demandant à M. Bureau de recueillir des renseignements sur un des candidats au poste spécial de comptable chargé des relations commerciales et du contentieux.
- Cinq jours plus tard, nouvelle lettre de Godin sur le
- (11 Lire le De,voir depuis le mois de mars 1891, tome 15, page 132.
- 1
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- LE DEVOIR
- même sujet. Il s’adresse alors à l’un des célèbres apôtres de l’Ecole fouriériste, M. Mathieu Briancourt, à propos d’un candidat sur lequel M. Briancourt pouvait donner des renseignements :
- « L’emploi que j’ai à offrir » écrit Godin « est chose « capitale pour moi. Il s’agit de me faire remplacer « dans l’administration de deux établissements, de ma-« nière à rendre possible mon départ pour le Texas... » Suit l’énumération des connaissances que devait posséder le titulaire.
- Ces démarches, contrecarrées d’un côté par la maladie de notre héros, d’un autre, par la difficulté même du but poursuivi, n’avaient pas encore abouti lorsque, le mois suivant, la Gérance de la Société de colonisation reçut à Paris des informations telles touchant Réunion, que Godin dut reconnaître l’impossibilité d’aller y susciter — par son propre établissement et celui de tout un groupe de colons de professions diverses — le véritable mouvement qu’il projetait.
- L’obstacle dressé à nouveau sur la voie est celui signalé déjà au début de l’entreprise, c’est-à-dire la réserve légale des terres au Texas en vue de provoquer l’établissement le plus rapide possible des voies ferrées (1).
- Le lecteur sait (2) que les premières compagnies de chemins de fer en faveur desquelles avait été mise en réserve toute la zone comprise entre le 31e et le 33e degrés, n’ayant pu remplir leurs obligations envers l’Etat avaient été forcloses ; et qu’alors le public, convaincu que la réserve serait levée, s’était porté sur les dites terres, s’y établissant, défrichant, bâtissant, tellement que
- (1) Chapitre XXVII, p. 67, Le Devoir, février 1900.
- (2) Chapitre XXX, p. 260 , 261, Le Devoir, mai 1900.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES 387
- les directeurs de Réunion , afin de n’être point devancés par de hardis spéculateurs, avaient dû eux-mêmes poser des certificats ou head-rights sur les portions les plus favorables des terres environnant leur domaine.
- Rappelant ces choses et la conviction où l’on était que la réserve des terres serait levée, le Bulletin de la Société de colonisation , numéro de février 1856, ajoute :
- « Or, il arrive maintenant que, selon toute probabilité , la législature maintiendra la réserve en vue de faciliter la formation d’une nouvelle Compagnie pour la section Texienne du grand chemin de fer de New-York à San-Francisco...
- € La réserve qui comprend une largeur de deux degrés aujourd’hui doit être réduite à un degré (un demi-degré de chaque côté de la ligne) quand le tracé sera définitif. Dans ce cas, comme toutes les études faites jusqu’à présent tendent à démontrer que le chemin passera plutôt au sud qu’au nord du 32e degré, à la longitude de Dallas , le comté tout entier de Dallas, et à plus forte raison Réunion située vers le centre du comté, se trouvera en dehors de la réserve.
- « Nous n’en sommes pas moins fort gênés provisoirement, en ce sens que nous devons éviter toutes dépenses de préparation et d’exploitation sur les terrains qui ne sont point encore notre propriété définitive; nous pouvons encore moins en disposer pour favoriser les installations individuelles et nous devons concentrer jusqu’à nouvel ordre tous nos efforts sur les sections centrales acquises de propriétaires et qui seules constituent le domaine incontestable. »
- Le Bulletin d’août 1855 déterminant l’étendue générale du domaine entier de Réunion avait dit : « Le domaine présente maintenant une superficie totale de 12.926 acres dont 5.194 d’un seul tenant. Sur ces 12.926
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- LE DEVOIR
- acres 2.240 ont ètè acheté à des propriétaires, le reste a été obtenu *par la localisation des head-rights. »
- Considérant fixa plus tard (Bulletin de la Société de colonisation, octobre 1858) à 1.500 acres (soit environ 600 hectares) l’étendue de la seule base territoriale réelle à Réunion.
- Les plans de Godin pour l’accroissement de la population à la colonie, la création et le développement des entreprises agricoles, industrielles et commerciales — à base de propriété individuelle ou autr'e, au gré des colons , — devenait impraticable en face de cet état de choses.
- Impossible , en effet, en dehors du domaine certain — mais si borné — de rien fonder de sérieux sur des terres dont la possession était aléatoire.
- La réserve pouvait être levée, un jour, et elle le fut effectivement au cours même de l’année 1856. (Nous verrons le fait chapitre XLYI.) Un bill autorisa (1), à partir du 1er janvier 1857, la location, vente, etc., des terres jusque-là mises en réserve. Mais à l’époque où nous sommes, les opérations de la Société de Réunion n’en furent pas moins radicalement contrecarrées. Godin et les autres industriels qui devaient partir ensemble, ne pouvant demeurer plus longtemps dans l’incertitude, renoncèrent à leurs projets.
- Godin écrivit, le 13 mars 1856, à ses collègues :
- « Amis,
- « Il semble vraiment qu’une fatalité s’attache à créer « des embarras à notre affaire de colonisation ; moi qui « n*ai jamais été malade , voilà bientôt quatre mois que « je puis à peine me remuer...
- « Et maintenant le nouvel état des choses que nous
- (1) Bulletin de la Société de colonisation, novembre 1856.
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- « révèlent les dernières lettres vient modifier mes pré-« visions et les espérances que je m’obstinais à con-« server...
- « J’espérais, en allant au Texas , travailler à appor-« ter l’ordre dans nos finances, mais aussi déterminer « à Réunion, sur son territoire de 3 à 4 lieues carrées,
- « l’impulsion agricole, industrielle, commerciale et « colonisatrice. Le champ était restreint... c’était un « commencement néanmoins.
- « Aujourd'hui nos prétendues terres disparaissent de « même que sont disparues les prétendues conditions « climatériques favorables. Nous ne pouvons plus en-« gager personne à se rendre au Texas. »
- En effet, la réalité avait tristement frappé les rêves entretenus quant aux avantages et à la douceur du climat.
- Une sécheresse de 9 mois (1) avait empêché la navigation, élevé le prix des denrées, retardé les défrichements à Réunion, brûlé les tardives semences et tari les sources.
- Le Bulletin de février 1856 disait à ce propos :
- «Depuis le 31 octobre jusqu’au 28 décembre 1855, dates des dernières nouvelles insérées au présent Bulletin — nos amis ont eu plus d’une tribulation à subir.
- « La sécheresse exceptionnelle a fait naître dans les • grands déserts de l’Ouest des nuées de sauterelles qui se sont abattues sur les cultures. Les champs de Réunion n’ont pas été à l’abri de leurs atteintes. Elles ont dévoré tous les légumes, le seigle et une partie du blé...
- « Les insectes de tous genres, la sécheresse et, pour couronnement, les sauterelles, ont rendu cette année véritablement calamiteuse. Et maintenant l’hiver me-
- (1) Bulletin de la Société de colonisation , décembre 1855.
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- LE DEVOIR
- nace à son tour d’être très rude. Dans sa lettre du 25 décembre 1855, M. Cantagrel nous accuse quatre jours d’un froid qui a fait descendre le thermomètre jusqu’à moins 15 degrés centigrades. »
- « L’hiver 1855-56 » lit-on dans le Bulletin de mai 1856, « fut d’une rigueur exceptionnelle...
- « A Chicago par 42° de latitude, le thermomètre a marqué 30° au-dessous de zéro, et 33°33 aux environs de la ville. Dans l’Ohio , tous les pêchers ont péri par le froid et on n’y espère aucune récolte de fruits , à l’exception des pommiers...
- « L’insuffisance des abris construits s’est fait vivement sentir à Réunion : il a fallu tant bien que mal calfeutrer les murailles de bois et les cloisons, et employer à ce travail le temps et les bras qu’on aurait voulu consacrer aux préparatifs de nouvelles constructions.
- « Maintenant on s’occupe de créer des habitations séparées, pour échapper le plus tôt possible aux graves inconvénients des dortoirs. »
- La marche des choses de plus en plus difficile à Réunion va motiver, en mai 1856, un nouveau changement dans la direction des opérations ; avant de l’indiquer, nous avons à voir comment le personnel s’y accroissait par l’arrivée de colons partis d’Europe avant connaissance des nouveaux obstacles que nous venons de signaler, ou au moment même de la publication de ces obstacles.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- XLIII
- 7e à 12e départs de colons effectués en Europe, du 31 octobre 1855 au 1er mars 1856.
- Aux 95 personnes (1) qui, le 7 août 1855, avaient constitué la Société des propriétaires de Réunion, s’étaient adjoints de nouveaux colons dont nous allons, autant que possible, fournir la liste.
- La chronologie des six premiers départs a été donnée chap. XXVIII. Voici les six qui suivirent et furent les derniers dont la Société de colonisation prit charge, la marche des évènements l’ayant contrainte ensuite à modifier radicalement le plan suivi jusque-là.
- 7me Départ. — 8 colons s’embarquèrent au Hâvre sur le Wurtemberg (2) le 31 octobre 1855. Ce groupe comprenait :
- 1 Ingénieur civil,
- 4 Agriculteurs,
- 1 Menuisier,
- 1 Tonnelier-boisselier,
- 1 des employés mêmes de la Société de colo nisation,
- Il fut à New-Orléans le 14 décembre 1855 et à Réunion dans le courant de janvier 1856.
- 8me Départ. — Le Nathan Hanau (3) partit du Hâvre, le 3 janvier 1856, emportant à destination du Texas :
- (1) Chapitre XXXIII, p. 519, Le Devoir, septembre 1900.
- (2) Bulletin de la Société de colonisation, décembre 1855.
- (3) Bulletin de la Société de colonisation, février 1856.
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- LE DEVOIR
- 16 Cultivateurs-laboureurs,
- 3 Charpentiers-agriculteurs,
- 2 Cordonniers, iu \ 1 Boulanger,
- I 1 Conducteur de machines,
- 1 Cuisinier,
- \ 1 Sellier.
- Ce groupe avait charge de graines , semences, clous, etc. Il fut à Réunion en mars suivant.
- 9me Départ. — Le 22 janvier 1856 s’embarquèrent sur le New-Orléans :
- 1 Comptable,
- 1 Vétérinaire maréchal,
- 1 Propriétaire,
- 1 Vigneron boulanger ,
- • 2 Menuisiers,
- 2 Cordonniers avec leurs familles.
- ' Ce groupe emportait pour le compte de la Société plusieurs caisses d’articles divers : blanc de zinc, couleurs pour le bâtiment, chaussures confectionnées, cuirs et peausserie , etc. Il était attendu à Réunion le 20 avril 1856 de même que le groupe suivant :
- 10me Départ. — Sur le Susan Hmks s’embarquèrent, le 3 février 1856 :
- I 1 Distillateur-vigneron,
- 1 Conducteur de travaux,
- 5 Laboureurs,
- 5 Menuisiers-charpentiers,
- 2 Tailleurs,
- 1 Tonnelier,
- 1 Bourrelier,
- 1 Cordonnier,.
- 1 Taillandier,
- La Société expédia en cette occasion de nouveaux
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES 393
- articles : habits confectionnés, espadrilles , chemises, graines, etc., etc.
- llme Départ. — Le 12 février 1856, s’embarquèrent, à Louvain, à bord du Lochinvar, les travailleurs belges suivants avec leurs familles :
- 2 Menuisiers,
- 2 Ebénistes,
- 1 Ouvrier tanneur.
- 1 Pelletier,
- Le Bulletin de février 1856 annonce que quelques immigrants, ayant des aptitudes agricoles, s’embarqueront encore, au Hâvre, du 28 février au 2 ou 3 mars , et que l’immigration ne pourra reprendre ensuite qu’à l’automne, vu les difficultés de la situation.
- Le 12mô départ ainsi annoncé eut lieu le 1er mars 1856. Nous n’avons pas trouvé la liste des immigrants qu’il comprit. Le Bulletin de juin 1856 dit seulement :
- « Les derniers immigrants partis à bord de la Cla-rissa Bird, au Hâvre, le 1er mars 1856, débarquaient le 2 mai en face de la French farm (ferme française) près'Houston. M. Oublier, pépiniériste, envoyé par nous, écrit de ce point à la date du 14 mai : .........
- « Les plantes que j’ai emportées dans la caisse vitrée sont arrivées en très-bon état. Les glands de chêne-liège sont devenus , dans le cours du voyage, des plants de 25 centimètres de hauteur. Il y en a environ 300 ..
- « Il parle aussi de vignes et de figuiers ; il signale que l’emballage en paillassons ne convient pas pour expédier des arbres au loin ; qu’il faut des caisses et de la mousse... >
- Outre ces départs en groupes opérés de concert avec la Société générale de colonisation, il se produisit dans la même période des départs isolés, concertés ou non (nous ne savons) avec la Société générale.
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- LE DEVOIR
- Sont partis ainsi à notre connaissance :
- 1 mécanicien,
- 2 menuisiers,
- 1 agriculteur,
- 2 scieurs,
- 2 vanniers.
- Nous savons aussi que, le 10 janvier 1856, arriva à Réunion un colon isolé , M. Pierquet, agriculteur, homme d’environ 36 ans, recommandable à tous égards, et dont nous aurons à parler plus loin.
- Abstraction faite des immigrants du 12e départ dont le cbilïre n’est pas donné , nous avons énuméré ci-dessus, y compris M. Pierquet, 64 personnes ; mais il est dit que plusieurs colons emmenèrent avec eux de la famille.
- Contre ces adjonctions le plus souvent inattendues, fréquentes, paraît-il, et qui augmentaient gravement les charges de la Société, nous verrons s’élever avec force le Bulletin d’août 1856, où sont résumés <t les fruits de Vexpérience ». /
- Le même Bulletin dit que la liste du personnel des immigrants fut plus que doublée au cours de l’hiver 1855-56 par de telles adjonctions, comprenant, — outre femmes et enfants, — beaux-pères et belles-mères, gendres, parents et amis. Nous pourrions donc conclure, quant au chiffre du personnel, qu’au printemps de 1856 il y avait, à Réunion même, dans le groupe associé : 95 membres, plus 64, total 159, et s’il faut doubler ce nombre, 300 personnes environ.
- Voyons quelles ressources s’offraient pour leur logement et leur subsistance.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- LXIV
- Les ressources à Réunion au printemps de 1856
- A l’occasion dn rude hiver de 1855-56, nous avons constaté ci-dessus (ch. xlii) « l’insuffisance des abris à Réunion et le fait qu’on s’occupait de créer des habitations séparées pour échapper le plus tôt possible aux graves inconvénients des dortoirs ». Ces inconvénients ne sont pas autrement précisés.
- Une note du docteur Savardan, publiée dans le Bulletin de juin 1856, signale que « la Société de Réunion a en construction deux maisons, une en bois et une en pisé, chacune pour 8 ménages ».
- Le docteur fournit, en outre, les indications suivantes sur les travaux exécutés à Réunion depuis la constitution de la Société jusqu’en mai 1856 :
- « La Société de Réunion cultive aujourd’hui 430 acres de terres dont elle a défriché elle-même et fencè (clôturé) les deux cinquièmes et elle continue sans relâche les travaux de premier ordre.
- » Elle a acquis un troupeau de moutons et un troupeau de porcs qui se sont déjà notablement augmentés.
- » Le troupeau de vaches qui lui a été cédé est doublé par les naissances.
- » Elle n’a perdu que deux boeufs et un cheval pendant les rigueurs d’un des plus durs hivers dont le Texas ait mémoire.
- » Elle a construit des fences (clôtures) et un puits pour la réunion de ses bestiaux ; un puits et un bâtiment pour la manutention des graisses et la confection des chandelles et du savon ; un hangar pour la tannerie et la buanderie.
- > Un bâtiment pour les bureaux ;
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- LE DEVOIR
- « Une cuisine ; une boulangerie ;
- « Un magasin d’épicerie ;
- « Un rucher, un poulailler ;
- « Une smoke-house (fumoir) ;
- « Une forge,
- « Et enfin, un cottage pour le logement de l’Agent exécutif.
- « Elle a fait l’acquisition de machines à faucher, à moissonner, à battre, à décortiquer.
- «'Elle a ajouté deux demi-sections à son territoire qui n’est que bien juste encore suffisant à son développement normal. »
- M. Cantagrel fournit de son côté (1) les indications qui suivent sur les ressources de la Société en mai 1856 :
- «‘Le 16 mai 1856, la Société de Réunion prend livraison d’un troupeau de 467 têtes de bétail dont voici le dénombrement sommaire :
- « 45 bœufs de boucherie dont partie sont utilisés
- comme bœufs de trait, à 15 D. 50............. D. 697 50
- « 6 vaches sèches pour boucherie, à 15 D...................................... D. 90 »
- « 104 vaches laitières... ...
- « 104 veaux et génisses de
- l’année..........................
- « 104 veaux et génisses d’un / 416têtes..
- an............................
- « 104 veaux et génisses de deux ans......................
- 3.328 >
- Total...........Dollars 4.115 50
- M. Cantagrel ajoute :
- ....... A peine le troupeau arrivé, avant hier, nous
- avons abattu une vache sèche dont nous avons porté
- (1) Bulletin de la Société de colonisation, août 1856.
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- • DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES 397
- hier matin les deux tiers à Dallas avec des radis, salades, carottes, petits pois.
- « Nous avons commencé ainsi la réalisation du plan conçu, dès l’année dernière, d’approvisionner Dallas de viande fraîche et de légumes. »
- Le fait que Dallas était le chef-lieu du comté du même nom et que ce chef-lieu pouvait être alimenté par le petit groupe des colons installés à Réunion dit assez combien la région était déserte et dépourvue.
- Cantagrel continue :
- » Nous possédons à l’heure qu’il est 515 têtes de bétail (plus trois veaux nés depuis avant-hier) sans compter 70 bœufs de trait.
- » Malgré les emprunts que la cuisine fait aux moutons, nous comptions 205 têtes au 31 décembre 1855, à quoi il faut ajouter les moutons nés en 1856.
- j> Je ne sais plus le nombre des cochons qui pullulent à vue d’œil. On va en faire le recensement.
- » La basse-cour compte 250 poules ou dindons. »
- Telles étaient les ressources et la base des travaux de la population de Réunion au printemps de 1856, alors qu’on peut évaluer cette population à 300 personnes environ (hommes, femmes et enfants).
- Quant aux fruits mêmes du régime collectif suivi alors, nous allons recourir, pour les indiquer, à la parole de Considérant.
- Vve J.-B.-A. Godin, née Moret.
- (A suivre).
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- LE DEVOIR
- LA PARTICIPATION AlIX BÉNÉFICES (1)
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- Mettre hors de toute atteinte l’autorité patronale telle qu’elle ressort de la conception économique qui a son expression concrète dans le régime du salariat; faire résulter la participation uniquement, suivant les circonstances, de l’initiative du patron ou d’un voeu des ouvriers agréé par le patron : telle a été la pensée dominante des deux premiers congrès de la participation. Sur ce point, les congressistes de 1900 peuvent se réclamer de Charles Robert qui avait rempli de son âme le congrès de 1889.
- Ce grand consciencieux, cet esprit ouvert aux plus généreuses solutions du problème social, mais si bien pénétré de ses délicatesses infinies, redoutait tout autant, pour la mise en train du système participatif, l’exigence exclusive d’une des parties contractantes, que la pression du dehors. L’intervention de l’Etat, qu'il jugeait nécessaire et légitime dans un grand nombre de cas, il la condamnait absolument en ce qui regarde la participation.
- « Si jamais » , a-t-il dit, « la participation aux bénéfices devait être une atteinte à mon autorité, je l’annulerais de mes mains. » Dans VAlmanach de la coopération française {1897), on peut lire de lui les lignes suivantes :
- «... La participation ne peut s’établir et porter ses fruits que dans un milieu où l’esprit révolutionnaire et la haine de classes n’ont pas pénétré ou sont à jamais sortis. Si des ouvriers, ennemis jurés de leur patron,
- (1) Voir Le Devoir de mai et de juin.
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- ne voyaient dans la participation qu’un moyen nouveau d’empoisonner sa vie et de le ruiner, je mettrais, pour ma part, autant de zèle à la déclarer inapplicable dans de telles conditions, que j’en dépense pour la recommander aux patrons et aux ouvriers animés de sentiments pacifiques et humains. >
- Ces sentiments conservateurs n’ont pas empêché Charles Robert d’être un des hommes qui ont ouvert à la participation les perspectives les plus larges, de la considérer comme un acheminement vers la coopération et la copropriété, et de consacrer son admirable vie d’apôtre à la réalisation de cet idéal.
- Par ce côté , Charles Robert est bien l’homme de cette participation que nous avons appelée progressive, alors que le congrès de 1900, après avoir accepté de celui de 1889 les règles communes aux diverses formes de la participation contractuelle, semble considérer celle-ci comme une solution définitive.
- Les quatre journées du Congrès de 1900 ont été employées à bien établir que « le salaire fixe forme la rémunération légitime de l’effet accompli, le juste paiement du service qui a été rendu » ; que, par conséquent, « la participation ne se présente pas comme ayant mission de réparer dans le monde une injustice logiquement inhérente au contrat de salaire » ; mais qu’au contraire, « reposant sur la justice du contrat de salaire, qu’elle maintient en le perfectionnant, elle n’est qu’une des formes du contrat de salaire. »
- Tels sont les principes que dans son discours d’ouverture, dans son discours de clôture, et, çà et là, dans les débats remplis par son infatigable intervention, le président du Congrès, M. Delombre, ne s’arrête pas de poser.
- Mais si le salaire fixe est la rémunération légitime
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- de l’effort accompli, le juste paiement du service rendu, comment admettre que la participation puisse l’améliorer, le perfectionner ? et qu’est-il besoin de l’intervention de cette sorte de sursalaire ?
- Réponse : « La participation aux bénéfices ayant, entre autres effets, celui d’amener une plus-value des bénéfices, une augmentation de la sécurité des industries, il est tout à fait légitime qu’un sursalaire en soit la conséquence, sous l’une des formes qui auront été librement convenues. »
- Sous la plume d’un rédacteur du Temps , que M. De-lombre n’accusera sans doute pas de trahir sa pensée, nous retrouvons sous une autre forme l’expression de la même opinion sur le rôle et les effets de la participation : « Le gain éventuel auquel elle correspond est un stimulant indéniable grâce auquel le rendement des entreprises s’améliore : l’équité la plus stricte commande qu’il soit tenu compte de cette amélioration ; le salaire se proportionne mieux ainsi aux services dont il est le paiement. »
- Donc, suivant la théorie exposée au Congrès par le successeur de Charles Robert à la présidence de la Société pour l’étude pratique de la participation aux bénéfices, « la participation aux bénéfices ne remplace pas le salaire, elle ne détruit pas le régime général de la production, mais tirant un meilleur parti des ressources de l’industrie, elle fait que le salarié mis en mesure de produire mieux ou davantage, a son plein salaire, son salaire approprié aux conditions meilleures de l’industrie. »
- N’est-ce pas la thèse du professeur Nicholson, cité par Bancel dans le Coopératisme, d’après laquelle « les ouvriers doivent produire eux-mêmes la part de bénéfices qui leur est attribuée? »
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- En faisant de la participation la rémunération d’un surcroît de zèle ou d’attention, on laisse intacte la présomption d’équité ou d’iniquité du contrat de salaire.
- Qu’est-ce que le contrat de salaire? Un contrat à forfait par lequel l’ouvrier abandonne tout droit au profit de l’entreprise dans laquelle il travaille, moyennant une somme fixe payable comptant pour une durée ou une quantité déterminée de travail.
- Contrat légitime et équitable aux yeux de l’école conservatrice qui réserve au capital tout le bénéfice de la production une fois le salaire consenti payé ; contrat inique aux yeux de l’école socialiste révolutionnaire qui dénie au capital toute espèce de droit à un bénéfice ; contrat qui serait légitime aux yeux de l’école progressiste , évolutionniste ou évolutionnaire, comme on voudra, si les parties contractantes étaient sur le pied d’égalité.
- Or, peut-on dire que le marché soit libre lorsque le travailleur ne peut ni réserver son offre de travail pour attendre des circonstances plus favorables, ni transporter son offre de bras sur le point le plus avantageux.
- Faute d’un meilleur critérium , l’offre et la demande fixent la rémunération des divers concours à la production.
- Tout en proclamant inéluctable la loi de l’offre et de la demande, Charles Robert la déclarait « aveugle et inconsciente. »
- « Elle n’est au fond », disait-il aux coopérateurs anglais réunis à Rochdale, «que la résultante de deux forces contraires, de deux appétits rivaux. C’est au nom de cette loi qu’Esaü a vendu son droit d’aînesse pour un plat de lentilles , que votre Richard III offrait son royaume pour un cheval, et que le travail humain se livre parfois à trop vil prix. Summum jus, summa injuria. »
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- Ailleurs, il dit que « la loi de l’offre et de la demande ne doit pas être employée sans restrictions ni réserves, au prix de location des bras ou de l’intelligence de l’homme. »
- Suivant lui, le prix normal du travail doit correspondre autant que possible à la valeur relative réelle du concours de l’ouvrier dans la production totale.
- « Si l’employeur prospère qui pourrait donner ce prix normal, se retranche, pour le refuser, derrière la loi de l’offre et de la demande, parce que cent autres ouvriers inoccupés se présentent à sa porte, le contrat de travail ainsi conclu n’est certainement contraire ni à la lettre du code civil, ni aux doctrines de l’économie, mais , considéré en lui-même au point de vue moral, il n’est pas parfait. »
- « Le contrat de participation met un terme au conflit inhérent au contrat de salaire, » disait Ch. Gide dans une conférence sur le contrat de salaire et les moyens de l’améliorer. « Ce n’est qu’à cette condition que le contrat de salaire peut paraître admissible et suffisamment équitable. »
- Ce n’est pas seulement la théorie, c’est la pratique même de la participation qui dépasse le cercle étroit dans lequel la prudence économique voudrait l’enfermer.
- Oui, la participation plonge ses racines dans la terre de l’orthodoxie économique ; mais sa frondaison ne s’alimente pas exclusivement de l’air qui en émane. Un principe supérieur la vivifie : celui de l’équitable répartition des fruits de la production entre ses divers facteurs.
- Chose pourtant digne de remarque, les patrons qui ont réalisé les plus grandes choses en participation sont précisément ceux qui ont le plus énergiquement dénoncé l’imperfection du contrat de salaire, pour ne pas employer une expression plus rigoureuse.
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- Tous ont proclamé le droit du travail à une part des bénéfices. Pour Leclaire, le premier en date , le capital n’est qu’un auxiliaire auquel il est abusif d’accorder dans les bénéfices la part du lion. M. Van Marken, plus expressif encore, déclare que le patron qui garde pour lui seul toute la plus-value que produit le travail, commet un acte criminel. Et l’on sait qu’après avoir, au milieu des difficultés que lui suscitaient la concurrence et des mauvais vouloirs constamment en haleine, amélioré pour son personnel les conditions du contrat de salaire , conformément aux revendications ouvrières du monde entier , dans le sens de l’augmentation graduelle des salaires et de la diminution des heures de travail; après lui avoir assuré l’existence, par les assurances de pensions et le fonds du nécessaire , et les équivalents de la richesse par les dispositions architecturales de l’habitation et l’organisation des services matériels et moraux qu’elles permettent ; après lui avoir successivement donné une part correspondante à son concours dans les bénéfices du travail, puis l’accès à la propriété de l’usine et de l’habitation, Godin lui avait finalement légué la totalité des biens dont la loi lui permettait de disposer, en donnant à ce legs, suivant les termes mêmes de son testament, « le caractère d’une restitution».
- L’opinion de Godin sur le contrat de salaire est solidement motivée. Suivant lui, l’augmentation des salaires n’est pas plus suffisante que leur diminution, pour produire la fusion et l’accord des intérêts divers qui concourent à la production et « la loi de cet accord n’est pas dans l’antagonisme de ces intérêts ; mais dans leur association dont le droit de participation constitue le premier terme. »
- Le premier terme !.. Car restreinte à cette seule
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- donnée la réforme des rapports actuels entre le capital et le travail serait imparfaite. Mais « ce principe librement accepté se fera peu à peu sa place en gravitant vers l’association de toutes les forces humaines. »
- M. Van Marken s’est posé à son tour la même question, et y a fait la même réponse, dans un discours prononcé au banquet de l’inauguration du Musée-Bibliothèque de la participation aux bénéfices de la rue de Lutèce, le 20 mars 1892.
- L’éminent participationniste hollandais s’y exprimait ainsi :
- « La participation aux bénéfices nous donne-t-elle le droit d’attendre de son application pure et simple les résultats que nous désirons, la conciliation sincère, intime, des intérêts du patron et de l’ouvrier? Je suis enclin à répondre négativement.
- » Tant que le capital et le travail ne seront pas fusionnés, tant qu’ils resteront des éléments divers, séparés, leurs intérêts resteront toujours opposés. La participation, appliquée même dans la mesure la plus large, peut former une base d’entente plus ou moins cordiale ; il n’en reste pas moins vrai que d’un côté le capital et le patron, de l’autre côté l’ouvrier, sont des puissances sans cohésion, étrangères l’une à l’autre, et que, malgré tous les traités qui pourront être signés, ce ne sera toujours que la paix armée, l’armistice, et il ne faut souvent que l’alarme d’un simple malentendu pour faire sortir l’épée du fourreau et faire éclater la guerre. »
- Comme remède final M. Van Marken propose la participation à la propriété du capital par le travail.
- « Certes », dit-il, « l’ouvrier lui-même sera bien plus content avec vos pièces de 20 francs sonnantes qu’avec les titres de copropriété de votre maison, même si ces
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- titres valaient le double de l’argent comptant. Mais après la répartition il y aura cette différence ; l’homme aux écus se sentira et sera en réalité d’autant plus indépendant de l’œuvre commune à mesure que la quotité de sa part en pièces de 20 francs ou en billets de banque augmentera : l’homme aux titres , au contraire, à mesure que le chiffre en accroît, devient de plus en plus — je ne dis pas dépendant de vous, du patron, je parle pas d’une dépendance qui l’affaiblit, le diminue moralement — mais de plus en plus attaché à la maison, à sa maison, attachement qui le grandit et le relève au moral.
- « Je comprends vos hésitations, votre aversion même de cette co-propriété ouvrière si vous êtes le propriétaire exclusif de votre maison, et si vous n’avez jamais songé à séparer cette propriété, ce pouvoir absolu sur votre capital, de votre personne elle-même.
- « Mais comme le temps est aux grandes entreprises et aux sociétés anonymes, si vous êtes directeur ou administrateur, quel plus grand mal voyez-vous à discuter les intérêts de votre société avec vos employés qu’avec vos actionnaires ? Je vais même plus loin dans cet ordre d’idées, et je veux faire abstraction du capital. De quel droit un individu quelconque, que vous n’avez jamais vu, et qui n’a jamais vu le toit de votre usine, mais qui achète aujourd’hui à la Bourse une action de 500 francs de votre société pour la revendre après-demain, de quel droit assistera-t-il demain à votre assemblée générale des actionnaires, pour vous ennuyer avec ses observations insensées ou sa critique
- malveillante ?.... Et pourquoi refuserait-on à tous ces
- braves gens le droit d’acquérir, à force de bons services, des actions de votre société, droit que l’on doit accorder au dernier des crétins, qui a pris la fantaisie
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- de sortir cinq cents francs de sa poche et de se payer upe action, pour se mêler d’une affaire dont, il y a quelques jours, il connaissait à peine le nom, et dont il ne connaîtra jamais le fond ? »
- En résumé, que l’on préconise ou pratique la participation en lui attribuant le pouvoir de résoudre le malentendu qui peut se produire dans l’exécution d’un contrat légitime , ou de mettre un terme au conflit inhérent à un contrat d’une équité plus ou moins contestable ; que l’on greffe le contrat de participation sur le contrat de salaire en vue de le compléter, de l’améliorer, de le perfectionner, ou bien au contraire de le corriger en rattachant le nouveau contrat à un idéal supérieur de justice, il n’en est pas moins reconnu de toutes parts dans le monde participationniste, que le principe de la participation est bon par essence puisque le premier résultat de son application est de répandre sur les rapports du travail et du capital une atmosphère de paix féconde en résultats immédiats et en résultats ultérieurs ; car si les uns estiment que tout en tenant pour inattaquable le contrat de salaire, on peut et on doit l’améliorer, d'autres pensent que le contrat de participation est lui aussi susceptible d’améliorations et que cette forme de rémunération est soumise à la loi d’évolution.
- On pratique encore, mais on ne songe guère à la préconiser, la participation qui n’est qu’une pure libéralité sans fixation de quantum. La proportion des établissements où ce genre de participation est appliqué serait, en 1898, d’après M. Roger Merlin, de 71 contre 218 appliquant la participation contractuelle.
- Plus tard viendra peut-être l’unification de la formule de répartition.
- En attendant, il est bon que l'expérience des divers
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- types se fasse. Mais déjà, du moment où il y a contrat, il y a droit. Par la multiplication des contrats , on arrivera à faire de la participation la règle générale des rapports entre le capital et le travail.
- A l’origine, le patron écartera toute ingérence de ses ouvriers dans ses affaires. Puis, peu à peu , grâce aux bons rapports établis, il les appellera à la vérification de ses comptes.
- L’opinion de Charles Robert était qu'il ne faut compter ici que sur la volonté persévérante des intéressés et sur la force'd’un grand courant d’opinion publique.
- Aujourd’hui ce sont les patrons, en trop petit nombre encore, qui offrent la.participation et les ouvriers qui l’acceptent ; demain les ouvriers la demanderont el ce sont les patrons qui l’accepteront.
- Nous n’avons pas le moindre pressentiment d’une nuit du 4 août patronale, mais il pourrait bien se produire un jour dans le monde du travail un mouvement analogue à celui qui produisit l’éclosion des chartes communales au moyen-âge.
- Ainsi, peu à peu , prendra corps l’idée que le partage des bénéfices doit devenir le droit commun et la règle habituelle de la rémunération du travail, la coutume industrielle nouvelle à faire entrer dans les moeurs.
- Sur la route qui doit aller du salariat à l’association intégrale, et que seuls jusqu’à présent quelques hardis pionniers ont jalonnée, il y a place pour de nombreuses équipes de travailleurs. Libre à chacun de s’installer ensuite sur un point de son parcours ; mais s’il veut persuader les autres de ne pas aller plus loin , il lui faudra les retenir, non par des arguments, mais par des faits , en les pénétrant de la conviction qu’ils ne sauraient trouver ailleurs installation plus convenable.
- J. P.
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- Le monument commémoratif de Charles Robert
- Les manifestations en l’honneur de la participation se succèdent presque sans interruption depuis quelque temps.
- Le 2 juin , on inaugurait, au cimetière Montparnasse, le monument élevé par souscription publique à l’homme de bien que fut Charles Robert, et dont les auteurs sont le sculpteur Dalou et l’architecte Formigé.
- En présence de nombreux amis du défunt et des représentants de plusieurs sociétés, M. Paul Delombre, , son successeur à la présidence de la Société pour l’étude pratique de la participation aux bénéfices , a fait l’éloge de Charles Robert et de son oeuvre.
- « D’autres avant lui », a dit M. Delombre, « avaient eu certes ce haut idéal : la paix sociale, l’entente absolue du capital et du travail ; mais son influence se marqua d’une manière bien personnelle. Il entama, en faveur de la participation aux bénéfices, cette propagande qui, dans le monde entier, lui a mérité l’admiration et la reconnaissance. »
- L’inauguration du monument de Charles Robert avait été précédée, la veille , de l’ass emblée générale de la Société pour l’étude pratique de la participation aux bénéfices.
- M. Delombre a annoncé que la souscription pour le monument de Charles Robert avait réussi au-delà de toute espérance, et que le reliquat des fonds serait employé à la fondation d’un prix « Charles Robert » qu’on décernerait tous les deux ans à l’auteur d’une fondation utile, d’une initiative louable, d’un livre intéressant les questions de travail, de coopération, etc.
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- Le Centenaire de Jean. Leclaire
- La participation aux bénéfices a été encore fêtée le dimanche suivant, 9 juin, dans une réunion tenue à la Sorbonne. Cette fête était organisée par la maison Leclaire, à l’occasion du centenaire de son illustre fondateur; l’immense amphithéâtre était empli jusqu’aux gradins les plus élevés d’une foule nombreuse, composée surtout d’ouvriers et d’employés. Beaucoup de femmes.
- Le Président de la République s’était fait représenter par un officier de sa maison militaire. Le président du Conseil, ministre de l’Intérieur, le ministre des Finances, le président de la Chambre des députés, s’étaient fait également représenter. Sur l’estrade, de nombreuses personnalités du monde industriel et du monde politique.
- La cérémonie a été fort belle. Plusieurs discours ont été prononcés, notamment par MM. Delombre, Saus-set, Raynaud , délégués des ouvriers et apprentis de la maison, et'par M. Mabilleau, directeur du Musée social, président de la Société de prévoyance et de se ours de la maison Leclaire.
- M. Mabilleau a retracé la vie du héros de la fête. Il a fait ressortir l’importance sociale de son œuvre qui, sans révolution aucune, réalise les rapports idéaux entre le capital et le travail. Il cite d’autres fondations animées du même esprit, comme le Familistère de Guise et souhaite que, de plus en plus, les travailleurs parviennent ainsi à substituer à la spéculation industrielle l’effort de la famille ouvrière.
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- Les conférences populaires sur la participation
- Signalons enfin la reprise par la Société pour l’étude pratique de la participation et avec l’appui du Musée social des conférences inaugurées, en 1892, parle Musée-Bibliothèque de la rue de Lutèce et qui eurent un réel succès jusqu’au moment où les collections de cette institution passèrent au Musée social. C’est en exécution d’une décision prise par le Congrès de 1900, sur l’initiative de M. Balas, ingénieur, que la propagande de la participation va continuer sous la forme de conférences populaires. On sait que la Société pour l’étude pratique de la participation s’adresse surtout à l’élément patronal, et l’on a vu par l’éclat de la manifestation du centenaire de Leclaire, quel appoint peut apporter à ce genre dans les milieux ouvriers la direction du Musée social, dont la mission est de mettre à la disposition de tous, ouvriers et patrons, les renseignements les plus complets sur les moyens les plus propres à faciliter le bien-être matériel et moral de toutes les catégories de travailleurs.
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- A la Chambre. Au Sénat. La loi sur les associations.
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- L’activité des deux Chambres ne s’est pas démentie au cours de la deuxième partie de la session ordinaire de 1901.
- Tandis que la Chambre consacrait la plus grande partie de son temps à l’examen de l’importante question des retraites ouvrières, le Sénat discutait le non moins grave problème du régime des associations.
- Il convient de dire que la tâche était moins ardue pour le Sénat à qui la Chambre avait, pour ainsi dire, consciencieusement mâché la besogne. Aussi l’a-t-il menée assez rondement.
- Quant à la Chambre, elle n’est pas encore sortie des généralités de la discussion des retraites au moment où nous écrivons, et elle aura ensuite à surmonter les difficultés énormes que renferme une telle ques- * tion, plus celles que ne manqueront pas de lui susciter les adversaires déclarés ou masqués de l’institution proposée, ou simplement du ministère, et certes c’était bien assez des premières.
- Quoi qu’il en soit, il est à remarquer que c’est la première fois que cet important débat est institué au Parlement et cela dans des conditions telles que l’on puisse enfin arriver à une solution. Solution modeste, évidemment, car on marche un peu à tâtons. On ne connaît même pas exactement le nombre exact des bénéficiaires de la future caisse. Le rapporteur, M. Guieysse, l’évalue à dix millions ; mais ce chiffre est sujet à variations , et les données statistiques en pareille matière sont très insuffisantes. Quel que soit le système appliqué à chacune de ses grandes divisions, les spécialisa-
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- tions de détail ne pouvant se faire que par le jeu de la loi, il y aura pour la loi des retraites, un texte d’expérience, comme pour la loi des accidents, que la Chambre avait au préalable fort sagement amendée sans la remettre tout entière en question.
- Avant d’aborder la discussion de la loi sur les associations, le Sénat, avait, lui aussi, liquidé quelques im-1 portants projets de loi, notamment le projet de loi relatif à la protection de la santé publique, et la proposition de loi relative à la situation des mécaniciens-chauffeurs, et agents des trains, qui devront supporter l’épreuve d’un nouvel examen devant la Chambre des députés où elles seront renvoyées à la suite des diverses modifications que leur texte vient de subir au Luxembourg, et qui ne sont pas sans altérer profondément le caractère de la seconde loi.
- Nous aurons donc l’occasion d’y revenir.
- Le texte soumis au Sénat par sa commission des associations était la reproduction exacte, à deux modifications près, du texte voté par la Chambre. Ces deux modifications portaient sur les articles 2 et 18. Les divergences entre les deux assemblées ont été encore réduites, au fond, par l’adoption sur l’article 18 de dispositions analogues à celles de la Chambre.
- Voici l’économie de la nouvelle loi telle qu’elle est sortie des délibérations du Sénat :
- L’article 1er définit le contrat d’association , qu’il faut se garder de confondre avec les communautés de biens ou les sociétés civiles et commerciales.
- C’est une simple union de personnes groupées dans un but autre que celui de partager des bénéfices, ce qui exclut, dans la pensée du législateur, la possibilité de la constitution d’une main-morte.
- L’article 2 dispose que les associations ainsi définies pourront se former librement , sans autorisation ni
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- déclaration préalable, à la condition qu’elles ne revendiquent aucune capacité juridique.
- La Chambre avait excepté de cette faveur les associations religieuses. Mais la commission sénatoriale a fait disparaître cette exception et le Sénat a ratifié sa décision. Il n’y a pas de raison, en effet, comme l’a fait remarquer le rapporteur, pour que les associations de personnes qui se réunissent dans un but religieux ne soient pas traitées sur le même pied que les associations qui auraient par exemple, un but contraire. Il va de soi qu’il ne s’agit pas ici de congrégations, que les membres de ces associations religieuses conserveront intacte toute leur personnalité, qu’ils ne vivront pas en commun et qu’ils ne seront pas liés par des voeux monastiques.
- L’article 5 interdit les associations qui seraient fondées sur une cause ou en vue d’un objet illicite, contraire aux lois, aux bonnes moeurs ou qui aurait pour but de porter atteinte à l’intégrité du territoire national, à la forme républicaine du gouvernement. C’est l’application de l'article 1133. Il n’est pas défendu à une association de se former en vue d’obtenir des modifications à la loi, mais de faire quelque chose qui serait contraire à la loi, d’organiser contre elle une résistance, de provoquer à l’abolition de la famille, de la liberté de conscience, de la liberté individuelle, de préparer une insurrection contre les institutions républicaines ou le démembrement du territoire national.
- D’après l’article 4, tout membre d’une association qui n’est pas formée pour un temps déterminé peut s’en retirer en tout temps, après payement des cotisations échues et de l’année courante, si des cotisations ont été prévues aux statuts, nonobstant toute clause contraire.
- L’article 5 indique les formalités à remplir pour les associations qui voudraient bénéficier de la capacité juridique. Elles doivent se faire connaître ; déposer leurs statuts, indiquer les changements qui y seraient
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- apportés ou qui seraient survenus dans leur administration ou direction.
- L’article 6 contient l’énumération des droits qui appartiendront aux sociétés ainsi déclarées.
- Elles peuvent, sans autorisation spéciale, ester en justice, acquérir à titre onéreux, posséder et administrer, en dehors des subventions de l’Etat, des départements et des communes :
- 1° Les cotisations de leurs membres ou les sommes au moyen desquelles les cotisations ont été rédimées, ces sommes ne pouvant être supérieures à 500 francs ; 2° le local destiné à l’administration de l’association et à. la réunion de ses membres ; 3° les immeubles strictement nécessaires à l’accomplissement du but qu’elle se propose.
- Divers membres ont proposé d’accorder aux associations déclarées la pleine personnalité civile.
- Le Sénat, sur ce point encore, a suivi sa commission, qui s’était refusée à l’extension proposée, pour plusieurs raisons dont voici les deux principales :
- La première , c’est que si la personnalité civile , entière surtout, était assise de plein droit après une simple déclaration, les associations dispensées de tout contrôle et de tout frein pourraient devenir tellement puissantes et tellement riches qu’elles seraient menaçantes pour les familles et le régime économique de l’Etat.
- La seconde, c’est qu’après avoir demandé cette plénitude des droits pour les associations, on demanderait que les congrégations fussent placées sous le même régime, ce qui détruisait toute l’économie de la loi concernant ces dernières.
- L’article 7 prévoit au point de vue civil, les conséquences des infractions aux articles 3 et 5. C’est la nullité de l’association dans le premier cas, la dissolution dans l’autre, le tout prononcé à la requête de toute partie intéressée, non par le tribunal correctionnel, mais par le tribunal civil.
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- L’article 8 édicte les pénalités applicables en cas d’infraction à l’article 5.
- Il inflige la même peine à toutes les personnes qui auront favorisé la réunion des membres de l’association dissoute en consentant l’usage d’un local dont elles disposent.
- L’article 9 prévoit la liquidation de l’association en cas de dissolution volontaire, statutaire ou prononcée par justice.
- Les articles 10 et 11, composant le deuxième titre de la loi, sont relatifs aux associations reconnues d’utilité publique. Ces associations peuvent faire tous les actes de la vie civile qui ne sont pas interdits par leurs statuts, mais elles ne peuvent acquérir d’autres immeubles que ceux nécessaires au but qu’elles se proposent. Elles peuvent recevoir des dons et legs dans les conditions prévues par les lois existantes. Elles ne peuvent accepter une donation avec réserve d’usufruit au profit du donateur.
- Un décret est nécessaire pour obtenir cette personnalité civile.
- Le troisième titre de la loi concerne les associations qui ne peuvent pas se former sans autorisation.
- L’article 12 vise les associations dans lesquelles la majorité serait composée d’étrangers, qui sont administrées en tout ou en partie par des étrangers ou qui ont leur siège social à l’étranger et qui se livreraient à des entreprises ayant pour but de fausser les cours de notre marché ou de menacer la sûreté extérieure ou intérieure de l’Etat, et il en autorise la dissolution par décret du Président de la République, rendu en conseil des ministres , en même temps qu’il édicte des pénalités en cas de contravention au décret.
- L’article 13, qui est un des plus importants, édicte qu’aucune congrégation ne peut se former sans une autorisation donnée par une loi, tandis qu’un nouvel établissement d’une congrégation autorisée pourra être fondé en vertu d’un décret rendu en Conseil d’Etat.
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- Il ajoute que la dissolution de la congrégation ou la fermeture de tout établissement pourront être prononcées par décret rendu en conseil des ministres.
- L’article 14 interdit aux membres des congrégations non autorisées de diriger par eux-mêmes ou par personne interposée un établissement d’enseignement ou d’y donner l’enseignement.
- On a reproché à cet article de porter atteinte à la liberté de l’enseignement et de ne pas être à sa place dans une loi sur les associations.
- A la première objection, la commission a répondu que la grosse question de la liberté de l’enseignement n’est pas touchée par cet article, puisqu’il ne vise pas les congrégations autorisées et qu’il se contente d’interdire à un citoyen rebelle à la loi, et comme conséquence de son insoumission, la faculté d’enseigner.
- Quant au point de savoir si cet article 14 est bien à sa place dans une législation sur les associations, la commission s’est contentée de dire qu’en tout temps et lorsqu’on a voulu, en matière d’enseignement, légiférer contre les congrégations, les adversaires des mesures proposées ont toujours dit que c’était une question à régler quand on s’occuperait des associations.
- L’article 15 indique les formalités à remplir par les congrégations autorisées au cours de leur fonctionnement.
- Elles doivent tenir un état des recettes et dépenses, dressser chaque année le compte financier de l’année écoulée et l’état inventorié de ses biens meubles et immeubles. La liste complète de leurs membres, mentionnant leur nom patronymique ainsi que le nom sous lequel ils sont désignés dans la congrégation, leur nationalité, âge et lieu de naissance, la date de leur entrée doit se trouver au siège de la congrégation.
- L’article 16 proclame illicite toute congrégation formée sans autorisation et édicte des pénalités contre ses membres.
- L’article 17 prononce la nullité de tous actes accom-
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- plis, soit directement, soit par personne interposée ou toute autre voie indirecte, qui aurait pour effet de permettre aux associations légalement ou ' illégalement formées de se soustraire aux dispositions de la loi. Il donne en plus la liste de ceux qui sont réputés légalement personnes interposées.
- L’article 18 est, d’après le rapporteur, M. Vallé, celui qui apporte à la loi sa sanction définitive et nécessaire. Il indique quelles seront les formalités à remplir par les congrégations qui voudront se faire autoriser ; il fixe le délai d'instance qui leur sera accordé pour se pourvoir et règle le sort des biens qui dépendent de ces congrégations.
- Le Gouvernement et la Commission de la Chambre, dans leurs projets avaient stipulé qu’après toutes les revendications légitimes dont l’énumération était soigneusement donnée, le surplus des biens et valeurs non revendiquées ferait retour à l’Etat, et la Commission en affectait le profit à la dotation d’une caisse, à créer, de retraites pour les travailleurs.
- Un amendement voté par la Chambre sur la proposi-sition de M. Lhopiteau a détruit la seconde partie de cette disposition. D’après cet amendement, les reprises prévues par la loi une fois faites, les ventes effectuées, les partages opérés, tout l’argent qui resterait disponible serait déposé à la Caisse des dépôts et consignations pour le compte des ayants droit.
- La Commission sénatoriale s’est appliquée à remanier cet article ; elle a modifié le délai d’instance en le réduisant à trois mois ; elle a organisé la liquidation des biens dépendant des congrégations dissoutes, d’une façon plus précise et plus complète que n'avait fait la Chambre ; elle a élargi le champ des revendications, supprimé toutes les prescriptions qui pourraient en paralyser l’effet.
- Enfin l’article 18 remanié, tranchait par la négative la question, très discutée en doctrine et en jurisprudence, de savoir si les membres des congrégations dissoutes ont
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- jamais pu constituer entre eux une société de fait leur permettant de se partager les biens possédés directement ou indirectement par la congrégation après toutes les revendications opérées. Il décidait en conséquence qu’en aucun cas les membres des congrégations dissoutes ne pourront arguer d’une prétendue société de fait ayant existé entre eux pour réclamer tout ou partie dudit actif.
- L’article 19 rend applicable aux délits prévus plus haut les dispositions de l’article 463 du Code pénal, et l’article 20 stipule qu’un règlement d’administration déterminera les mesures propres à-assurer l’exécution de la loi.
- Chacun des dix-sept premiers articles de la loi avait donné lieu à une bataille et à une défaite de ses adversaires. La défection d’une partie des troupes qui avaient jusque-là soutenu la commission leur a permis de prendre une revanche inespérée sur l’article 18 où le système de la Chambre a été finalement substituée à celui du projet sénatorial.
- Enfin l’article 21 déclare abrogés les articles 291, 292,
- 293 du Code pénal ainsi que les dispositions de l’article
- 294 du même code relatives aux associations, l’article 20 de la loi du 29 juillet 1820, la loi du 10 avril 1834 . l’article 13 du décret du 28 juillet 1848, l’article 7 de la loi du 30juin 1881, la loi du 14 mars 1872, le décret du 18 août 1832, le paragraphe 2 article 2 de la loi du 24 mai 1825, le décret du 31 janvier 1852. Il n’en est rien dérogé, pour l’avenir, aux lois spéciales.relatives aux syndicats professionnels,.aux sociétés de commerce et aux sociétés de secours mutuels.
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- ALLEMAGNE L'indemnité législative.
- A propos du vote par lequel les membres du Reichstag ont décidé de s’allouer désormais une indemnité de présence et de plus le libre parcours en chemin de fer, le Journal de Genève émet les réflexions suivantes :
- « Ce vote, outre qu’il facilitera le recrutement normal du Parlement, exercera sans doute à la longue une influence, bonne ou mauvaise, on ne sait, sur sa composition. D’une part, on rendra le mandat de député accessible à des capacités qui ne pouvaient s’y présenter pour des raisons pratiques impossibles à récuser ; mais de l’autre, en revanche, elle en fera ce que ce mandat est dans beaucoup de pays, le point de mire des déclassés en quête d’une position sociale et d’ambitions souvent supérieures aux capacités. Le malheur est que cette fonction, la plus haute de toutes, puisqu’elle dispose souverainement des grands intérêts du pays, n’est pas entourée des garanties nécessaires pour qu’elle ne soit exercée que par des hommes en état de la remplir. Pour la moindre fonction d’employé de l’Etat, on exige des preuves de capacité et souvent des examens difficiles, tandis que le mandat de député, qui prime tous les autres en importance, est livré au hasard d’un vote qui n’est pas toujours suffisamment calme, réfléchi et éclairé.
- » Peut-être la question est-elle insoluble, car il faut d’autre part que la liberté de l’électeur dans son choix reste entière en pays de suffrage universel. Peut-être en existe-t-il une solution très simple, qui n’est pas encore trouvée et dont l’on s’étonnera un jour qu’elle ait pu se faire attendre si longtemps. Questions ouvertes, questions de l’avenir. »
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- Une contribution notable à l’avancement de cette question a été apportée par Godin qui a toujours considéré l'organisation du suffrage,universel comme la pins indispensable et la plus urgente des réformes à accomplir pour le progrès et le bonheur du peuple.
- On lira avec fruit à ce sujet la première partie de La République du travail, consacrée à l’organisation de la puissance sociale, et l’important ouvrage : Le Gouvernement, dont le titre indique la pensée maîtresse. Le chapitre 8, qui traite du mérite et de la capacité, serre de près la question soulevée par le Journal *de Genève. Nous en extrayons le passage suivant où se condense à cet égard la doctrine de Godin :
- Pour bien choisir son gouvernement, la démocratie doit avoir à côté du suffrage universel , une base sûre d’appréciation des hommes, et cette base, ce sont les concours généraux organisés à tous les degrés de la hiérarchie qui nous la fourniront. Le concours et l’élection doivent se prêter un mutuel appui, s’éclairer l’un par l’autre et contribuer par leur sage combinaison à élever le niveau moral delà société et, par suite, constituer l’Etat sur les véritables bases de la démocratie sociale.
- Alors les titres à la direction dans chacune des branches de l’activité humaine s’acquerront par des preuves spéciales établissant que le candidat possède bien le mérite et la capacité nécessaires à l’accomplissement des devoirs exigés par la fonction; c’est-à-dire que ces preuves établiront non seulement que le postulant a l3ien les qualités morales et les vertus indispensables dans le poste auquel il aspire, mais encore les connaissances et le savoir nécessaires.
- Ce qu’il faut instituer, c’est la candidature du vrai mérite, de la capacité et du savoir, candidature basée sur les précédents de l’école, des concours, des examens et des services rendus.
- C’est par l’organisation et la généralisation des examens et des concours que toutes les vocations se feront
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- jour, que toutes les aptitudes et les capacités se feront connaître.
- Alors, le suffrage universel sera réellement édifié sur la valeur des candidats à toute fonction, et la bonne foi de l’électeur ne pourra plus être surprise.
- C’est là l’oeuvre qui s’impose à la démocratie, afin d’offrir au suffrage universel les candidatures de la raison et de la science, sous les auspices de la liberté. Quand ce progrès sera accompli, le scrutin aura toute la solennité désirable et le suffrage universel sera en mesure de se montrer bon juge et bon souverain.
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- FRANGE
- Les grèves en 1900
- D’après le compte rendu statistique publié par la direction du travail, il y a eu en 1900, 902 grèves comprenant 222.714 grévistes occupés dans 10.253 établissements ; elles ont entraîné 3.760.577 journées de chômage, 1.115.524 jours chômés par 26.757 ouvriers non grévistes et 2.645.053 par les grévistes.
- Les 740 grèves de l’année 1899 avaient occasionné 3.550.734 journées de chômage dont 2,512,394 pour les 176.826 grévistes proprement dits.
- En ce qui concerne les résultats des grèves, 205 avec 24,216 grévistes ont été suivies de réussites, 360 avec 140,358 grévistes se sont terminées par une transaction, 337 avec 58.140 grévistes ont échoué.
- Sur 902 grèves 579 ont duré une semaine ou moins d’une semaine, et parmi elles, 118 ont duré d’un à deux jours et 162 n’ont duré qu’une journée ou moins d’une journée, 8 grèves ont duré plus de 100 jours ; la plus longue, celle des verriers à vitre du Nord, a duré 177 jours.
- Les demandes d’augmentation de salaire, seules ou associées à d’autres demandes, ont motivé 580 grèves, ou 69 0/0, avec 178.857 grévistes ; elles ont causé 3.223.806 journées de chômage, y compris celles des
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- ouvriers qui n’ont pu travailler par suite de la grève. 113 de ces demandes ont été suivies de réussite, pour 37,893 grévistes ; 249 ont fait l’objet d’une transaction, pour 92.070 grévistes ; et 218, avec 48.894 grévistes, ont écboué. Les réductions de salaire ont motivé 66 grèves, pour 13.146 grévistes : 13 d'entre elles ont échoué.
- Après les questions de salaire, celles qui ont causé le plus grand nombre de grèves sont les questions de personnes : demandes de réintégration d’ouvriers congédiés ou demandes de renvois d’ouvriers et de contremaîtres. On en a compté 193, soit 21 0/0.
- Les demandes de diminution de la durée du travail journalier ont motivé 100 grèves. 14 de ces demandes, intéressant 23,925 grévistes, ont réussi; 24, avec 35,448 grévistes, ont abouti à une transaction, et 32, avec 19,139 grévistes, ont échoué.
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- La crise agricole et la coopération.
- A l’occasion d’un comice agricole, M. Méline a prononcé un grand discours à Epinal.
- Il s’est longuement étendu sur la crise que traverse actuellement l’agriculture qui a pour cause « la dépréciation , l’avilissement des cours des principaux produits agricoles, du blé, du vin, du gros bétail, des œufs, des huiles, des pommes de terre, du’fromage, etc., etc. »
- Sans vouloir attribuer la responsabilité de cette dépréciation aux lois douanières de 1891 et 1892, on pourrait être tenté de croire, avec quelque raison, qu’elles n’ont rien fait pour l’empêcher. A quoi l’ancien président du Conseil, toujours optimiste quand il s’agit de son œuvre, a répliqué d’avance dans son discours en affirmant que la crise actuelle serait beaucoup plus intense si la France n’avait pas inauguré, il y a dix ans, un nouveau régime économique. En attendant, il
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- s’agit de remédier à ses inconvénients et d’obtenir l’élévation du prix de vente des produits agricoles à un taux rémunérateur qui permette à l’agriculteur de couvrir ses frais d’exploitation et qui lui laisse une marge raisonnable de bénéfices. Parmi les moyens à employer pour cela, M. Méline préconise la constitution de sociétés coopératives de vente.
- « Cette organisation de la vente, déclare M. Méline, constitue la dernière étape du progrès agricole, et c’est sur elle que doivent se porter désormais tous les efforts de nos agriculteurs. »
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- L’office de renseignements agricoles.
- Un décret, promulgué le 28 avril, institue au ministère de l’agriculture un office de renseignements agricoles.
- Du rapport par lequel le ministre de l’agriculture, M. Jean Dupuy, justifie la création qu’il vient de faire, nous extrayons le passage suivant :
- L’ouverture des pays neufs à la grande culture, l’accroissement de production agricole de la Russie, de l’Amérique, de l’Inde, du Canada, de l’Argentine, pour ne citer que ceux-là, ont amené des perturbations qui se sont elles-mêmes traduites par une crise générale sensible chez nous comme dans tous les vieux Etats.
- D’un autre côté, la multiplication des chemins de fer, des routes de navigation, des communications postales et télégraphiques, de même que les progrès accomplis grâce à la science agricole dans les pays voisins ont provoqué une véritable révolution des conditions économiques et déterminé pour les produits nationaux une concurrence redoutable.
- Enfin, si nous pouvons être satisfaits des améliorations apportées dans notre production, il n’en saurait être de même de l’organisation du marché intérieur qui, sur beaucoup de points et pour, de nombreux pro-
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- duits, n’a pas permis jusqu’ici à nos cultivateurs d’établir l’harmonie nécessaire entre le prix de vente et le prix payé par le consommateur. Il m’a semblé que, pour mieux lutter contre la concurrence étrangère, pour permettre une meilleure et plus complète utilisation de nos produits et pour faciliter l’organisation de la vente à l’intérieur, il était nécessaire de fournir au monde agricole les informations les plus rapides , les plus exactes et les plus complètes sur la production nationale et la production étrangère, sur les centres de consommation, sur les prix de l’intérieur et du dehors, sur les prix et conditions de transport, sur les conditions du travail agricole et sur les progrès de toute nature accomplis ou à l’étude pouvant intéresser l’agriculture nationale.
- ANGLETERRE
- La journée de huit heures dans les mines
- La proposition de loi relative à la journée de huit heures pour le travail dans les mines qui avait été adoptée, comme on sait, par la Chambre des Communes en deuxième lecture, vient d’être repoussée par le Comité de la Chambre entière à la majorité de 201 voix contre 167.
- La majorité en faveur du projet avait été, en deuxième lecture, de 212 voix contre 199, ces dernières presque entièrement conservatrices.
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- ETATS-UNIS
- Les « stations de chauffage »
- La chronique américaine fourmille de faits divers d’une couleur locale très particulière.
- En voici un qui nous a paru digne de mention ; nous le cueillons dans la correspondance américaine du Journal de Genève :
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- « Les villes des Etats-Unis se dotent de plus en plus d’usines centrales de chauffage qui vous envoient de la chaleur à domicile comme les usines à gaz ou à électricité vous envoient la lumière. La première de ces « stations de chauffage » — c’est sous ce nom qu’on désigne en général ces établissements — fut installée à Lockport dans l’Etat de New-York, en 1877. Depuis cette date leur nombre s’est progressivement élevé. New-York a depuis quelques années une station fournissant la vapeur soit pour chauffage, soit pour force motrice. On nous demandera, sans doute, ee que se paie l’abonnement à l’un de ces calorifères centraux. Cela varie selon les circonstances, notamment avec le prix du combustible et la longueur de l’hiver ; nous voyons toutefois que le tarif pour une pièce d’habitation de moyenne grandeur oscille entre 25 et 50 francs pour la saison d’hiver. »
- SUISSE
- Le Gewerbeverein suisse.
- La Société suisse des arts et métiers compte actuellement suivant le rapport annuel, qui vient d’être publié, 132 sections avec au total 25,700 membres, en chiffres ronds, contre 25,500 en 1899.
- Les cantons qui possèdent le plus grand nombre de sections sont : Zurich 25, Berne 19. Seuls les cantons de Nidwald, Genève et Tessin n’ont actuellement aucune section directement rattachée. 27 sections sont des associations professionnelles avec un caractère international .
- Les comptes annuels pour 1900 présentent 25,953 francs de recettes et 26,869 francs de dépenses ; les comptes pour les examens professionnels d’apprentis 10,107 francs de recettes et 11,184 francs de dépenses.
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- Le Grütli suisse.
- Le Comité central du Grütli suisse et le Comité du parti démocrate-socialiste suisse se sont réunis dimanche à Zurich. Les deux Comités ont tenu, le matin, des séances séparées pour liquider différentes affaires d’ordre intérieur. L’après-midi, ils se sont réunis en séance commune et se sont mis d’accord, provisoirement, sur un projet de statuts suivant lequel le parti socialiste suisse sera formé, à l’avenir, du Grütli suisse, des associations ouvrières cantonales, et des unions ouvrières locales. Une réunion commune des délégués du Grütli suisse et des différentes organisations socialistes devra être convoquée dans le courant de l’année pour discuter définitivement la question.
- BELGIQUE
- La question des langues
- Les statistiques établies au sujet de l’emploi des langues en Belgique nous apportent quelques chiffres intéressants sur les progrès respectifs de chaque langue depuis 1846.
- A cette date, on comptait 1,827,141 habitants parlant le français ; 2,471.248, le flamand ; 34,060, l’allemand. En 1866, dans le même ordre, on trouve : 2,375,559, 2,721,443, 62,395. En 1880 : 2,702,649, 2,925,423, 91,037. Enfin, en 1890 : 3,280,844, 3,488,481, 134,009. Le recensement de 1900, au 31 décembre prochain, nous montrera les gains respectifs de la dernière période décennale. En attendant, on remarque dans les chiffres ci-dessus, de 1880 à 1890, une augmentation de 478,193 unités en faveur de la langue française, tandis que le flamand s’accroissait de 562,954 unités. Si l’on considère les faveurs dont la langue flamande a été
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- comblée depuis cette époque, l’augmentation est plus que médiocre.
- PAYS SCANDINAVES L’union douanière.
- Un projet d’union douanière entre la Norvège, le Danemark et la Suède est actuellement à l’étude, et le moment semble très favorable à l’élaboration de ce projet. Les partisans de cette union sont convaincus que les trois royaumes Scandinaves, avec leurs onze millions d’habitants, peuvent parfaitement se compléter en ce qui concerne les produits agricoles et industriels.
- PHILIPPINES
- La domination américaine.
- On annonce que l’administration civile serait rétablie aux îles Philippines à partir du 4 juillet.
- La langue espagnole serait employée encore pendant cinq ans 'dans les débats et les actes judiciaires.
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- LE DEVOIR
- LA QUESTION DE LA PAIX
- Le Congrès universel de la paix
- Le 10e Congrès aura lieu à Glascow, le mardi 10 septembre 1901.
- Le bureau permanent a inscrit à l’ordre du jour de ce Congrès les questions suivantes :
- 1. Rapport sur les évènements de l’année. —2. Rapport de la sous-commission juridique sur ses travaux. (Code international, traités d’arbitrage permanent, voies d’exécution des sentences arbitrales, etc.) — 3. Exposé des travaux du comité d’étude sur la motion de M. Frédéric Bajer relative à une alliance des neutres pour la pacigérance. — 4. Initiatives à prendre en vue de la conclusion de traités d’arbitrage obligatoire entre Etats. — 5. Projet de M. Kémény relatif à une organisation scientifique internationale.—6. Propositions de M. Hodgson Pratt pour modifier le règlement des Congrès en ce qui concerne le mode de nomination des délégués et la représentation des Sociétés,proportionnelle au nombre de leurs membres. — 7. Appel aux nations. — 8. Siège et date du XIe Congrès.
- Cet ordre du jour pouvant être modifié, les Sociétés de la paix avaient jusqu’au 1er juillet pour indiquer les questions qu’elles désiraient voir introduire.
- Les progrès de l’arbitrage
- Le résumé des délibérations de l’Assemblée générale de Peace Society, tout en déplorant la guerre sud-africaine et celle de Chine, rappelle les progrès que l’arbitrage a faits dans l’exercice écoulé.
- Dix conflits seront réglés par cette voie, outre ceux
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- qui ont été soumis à la Cour de la Haye et qui sont au nombre de quatorze.
- L’impérialisme américain.
- Au cours du grand voyage que M Mac-Kinlev vient d’effectuer dans les divers Etats de l’Union, le président s’est ingénié à revêtir la politique de conquête et d’expansion d’un vêtement décent. C’est ainsi qu’à la Nouvelle-Orléans , il a affirmé que la guerre contre l’Espagne avait été faite pour venir au secours des opprimés! « Nous n’avons jamais fait la guerre pour la conquête ou l’exploitation du sol, s’est-il écrié, mais pour la liberté et l’humanité ! »
- Pendant ce temps, les troupes américaines frappaient au cœur, par un stratagème que leur eussent autrefois envié les Apaches, la résistance des Philippins luttant depuis trois ans pour leur indépendance contre leurs prétendus libérateurs; le gouvernement de Washington faisait sourde oreille aux plaintes de Porto-Rico désolé par la famine que l’on attribue à la rigueur des tarifs douaniers qui sont imposés comme à un pays étranger malgré l’annexion, et imposait son protectorat à Cuba, délivré à la manière des Philippines et de Porto-Rico , sans lui accorder davantage la compensation d’une réduction de tarif.
- * Il existe aux Etats-Unis une Cour suprême jouissant en quelque sorte de pouvoirs souverains en matière constitutionnelle et ayant la faculté d’annuler les actes de la législature fédérale et des législatures des Etats particuliers qui paraissent inconciliables soit avec la lettre, soit avec l’esprit de la Constitution.
- Quelques-uns de ses arrêts sont devenus célèbres. Nous rappellerons seulement qu’il y a quelques années elle avait déclaré que l’impôt sur le revenu voté par le Congrès était contraire à l’article de la Constitution relatif à la proportionnalité et à l’universalité des taxes.
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- LÉ DEVOIR
- C’est à ce tribunal d’une si haute autorité, qu’un citoyen américain, M. Downes, s’était adressé pour obtenir la restitution des droits qu’il avait été obligé de payer pour des importations de Porto-Rico effectuées après le vote de l’acte édictant un tarif douanier spécial pour cette île.
- Il ne saurait y avoir, disait-il, deux classes de citoyens dans la République américaine. La Constitution suit le drapeau , et si le Congrès a le droit d’appeler de nouveaux territoires à faire partie de l’Union, la Constitution et les traditions américaines lui interdisent l’acquisition de communautés d’une autre race devant former à la métropole un cortège de sujets et é’esclaves.
- Par cinq voix contre quatre, la Cour suprême a décidé qu’il y avait place dans la Constitution pour « des dépendances qui ne seraient ni des territoires, ou des Etats en chrysalide, ni des Etats de plein exercices
- L’impérialisme a carte blanche. Jusqu’où ira-t-il?
- En faveur de la paix
- Le prolétariat français a rendu au prolétariat aù-glais la visite que les délégués de celui-ci lui firent l’année dernière dans le but de manifester en l’honneur du maintien de la bonne harmonie entre les travailleurs des deux pays,
- A la suite de la réception cordiale qui leur a été faite, les délégués anglais avaient adressé aux membres de la commission administrative de la Bourse du travail de Paris le manifeste suivant :
- « Frères , Nous nous souviendrons longtemps du 28 octobre 1900 , car ce jour-là les travailleurs de France et les travailleurs de la Grande-Bretagne ont inauguré une Union pacifique. Ils ont déclaré que les deux peuples n’ont pas de causes pour se quereller et que tous les différends qui pourraient surgir entre
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- nos gouvernements respectifs devront être aplanis par l’arbitrage et non par la force brutale. C’est à vous que nous devons le succès de l’assemblée splendide qui a eu lieu à la Bourse du travail et, au nom des travailleurs britanniques que nous avons eu l’honneur de représenter, nous vous adressons nos sincères remerciements pour votre coopération cordiale.
- « En outre, nous exprimons l’espoir ardent que vous, les représentants des travailleurs de Paris, ainsi que les représentants des provinces, vous nous ferez l’honneur de nous rendre notre visite pendant l’année prochaine. L’époque sera opportune ! le commencement d’un nouveau siècle qui offrira aux travailleurs des deux nations l’occasion de proclamer au monde entier que pour eux, le jour des conquêtes est passé et que l’aurore de la Fraternité, de la Paix et du Progrès a commencé ; que la solidarité des peuples n’est plus une utopie, mais un fait accompli.
- « Frères, au nom des travailleurs de la Grande-Bretagne, nous vous remercions encore et vous saluons ».
- A cette invitation , les membres de la commission administrative de la Bourse ont répondu et, le 15 juin, une cinquantaine de délégués des principales Bourses du travail et des principaux syndicats français sont partis pour Londres où les Trades-Unions avaient organisé un grand meeting en faveur de la Paix internationale.
- Au cours de ce meeting, qui a eu lieu le lendemain dimanche à Shoreditch Town hall, lecture a été faite d’un manifeste dans lequel les ouvriers français, après avoir rappelé la visite que leur firent au mois d’octobre dernier les délégués anglais, se félicitent que « la situation soit moins tendue qu’à cette époque et que tout danger de guerre entre l’Angleterre et la France soit écarté », mais ils regrettent « que le sang coule en Afrique, en Chine, ailleurs, et indiquent le moyen préconisé par le parti syndicaliste français pour empêcher les guerres. »
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- LE DEVOIR
- Aussi lit-on dans ce document, « notre actuelle manifestation, quoique d’un caractère moins précis, n’en S pas moins une utilité primordiale : si les travailleurs veulent enrayer les entreprises guerrières, il faut que, sans trêve, sans répit, toujours et sans cesse, ils prouvent leur haine de la guerre. Et, pour que cette haine soit vivifiante, il faut qu’elle n’ait rien de platonique, qu’elle se concrète en de continuelles agitations, qu’elle se manifeste de si nette façon que les dirigeants soient obiigés d’en tenir compte.
- » Dans cet ordre d’idées, vos quakers nous ont donné de beaux exemples, indiqué la voie libératrice. Faisons notre profit de leurs enseignements, soyons les continuateurs de ces hommes d’énergie, et le jour où les travailleurs de tous pays , fortement groupés dans leurs associations corporatives , auront la puissance d'imposer le respect de leurs volontés pacifiques, pas un gouvernement n’osera aller à l’encontre.
- » Lequel oserait se lancer dans si sanglante aventure s’il pouvait redouter que, d’un commun accord, les travailleurs intéressés dans le conflit répondissent à la déclaration de guerre par la proclamation de la grève générale ? »
- Les rédacteurs du manifeste estiment qu’il est « d’autant plus nécessaire que leur propagande contre la guerre prenne une considérable extension, que les gouvernements de tous pays grossissent les effectifs de guerre et rivalisent en folies militaristes. »
- Ils constatent que cette fièvre a gagné l’Angleterre elle-même et que les Anglais sont menacés du service militaire obligatoire « qui atrophie l’esprit d’initiative et qui ferait perdre aux travailleurs anglais les hauts salaires dont ils ont raison d’être fiers. »
- Ils préconisent le désarmement et terminent sur ces mots :
- « Le désarmement général ne sera possible que lorsque nous signifierons aux dirigeants notre volonté formelle de ne plus nous faire les complices de leurs pas-
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- LA QUESTION DE LA PAIX 433
- sions homicides, lorsque, au nom de la fraternité humaine, nous refuserons de nous entre-tuer.
- » Alors la paix deviendra une réalité effective, définitive !
- » C’est vers cet avenir d’harmonie que nous devons orienter nos efforts. Et c’est à le réaliser qu’au nom des travailleurs de France nous vous convions, camarades de Grande-Bretagne, à travailler avec nous.
- » Guerre à la guerre !
- » Vive la paix !
- » Vive l’accord international des peuples ! »
- * *
- La liste des organes du mouvement pacifique au
- 1er juin 1901, comprend 100 sociétés, comptant 389 groupes.
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- LE DEVOIR
- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- Le vote des femmes en Norvège.
- •
- Un vote important a été émis, vers la tin du mois de mai, par le Storthing ou Parlement norvégien siégeant en séance plénière.
- La Chambre des députés, ou Odelsthing, qui se compose dés trois quarts du Storthing, avait voté récemment, par 68 voix contre 17, le suffrage universel avec extension du droit de vote aux femmes dont le revenu annuel en valeur immobilière est d’au-moins 300 couronnes, ou pour le revenu en valeur mobilière d’au-moins 400 couronnes, ou bien encore vivant sous le régime de la communauté des biens avec des hommes payant les impôts correspondant à ces revenus.
- La seconde Chambre, le Lagthing, qui se compose de l’autre quart des membres du Storthing, avait repoussé le suffrage communal des femmes par 16 voix contre 13.
- Soumis en dernier ressort à l’assemblée des deux Chambres réunies, le texte de loi accordant aux hommes le sutfrage universel pour la commune et le droit de vote aux femmes réunissant les conditions énumérées plus haut a été définitivement adopté.
- # #.
- Avocate et Docteur.
- Mme Petit,, la première femme reçue avocat à la Cour d’appel, vient de remporter un nouveau succès.
- Elle a passé très brillamment sa thèse pour le doctorat ès sciences politiques et économiques.
- « La loi et l’ordonnance dans les Etats qui ne connaissent pas la séparation des pouvoirs législatifs et exécutifs », tel était le sujet de cette thèse qui a été reçue avec la mention très bien.
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- OUVRAGES REÇUS
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- OUVRAGES REÇUS
- Les femmes docteurs en médecine dans tous les pays, par Mme Haryett Fontanges.
- Volume illustré. Prix : 3 fr. 50. Éditeurs : Alliance coopérative du livre, 9, rue du Hâvre, Paris VIIIe.
- Ainsi que le dit le Bibliophile français « on trouve là, rassemblée avec méthode, exposée avec clarté, toute la documentation que comporte le sujet. Cet ouvrage montre la haute valeur des femmes, comme Mme Madeleine Brès, la première femme française reçue docteur— en 1875 — comme Mme le docteur Blanche Edwards-Pilliet qui fait à la Salpétrière des cours si suivis ; comme Mme Chellier, qui a rendu tant de services en Algérie ; comme Mme Ribart qui était allée avec la mission Paul Bert, au Tonkin, et qui mourut à Hanoï... au champ d’honneur, etc.
- » Les statistiques et les anecdotes ainsi que les renseignements suggestifs fourmillent dans les Femmes docteurs en médecine. C’est assurément une des publications qui portent le mieux la marque de notre temps si chercheur, toujours aiguillonné par la faim et la soif de l’information. »
- *
- Essai sur l’individualisme, par M. E. Fournière,
- 1 vol. in-12 de la Bibliothèque de philosophie contemporaine, 2 fr. 50 (Paris, Félix Alcan, éditeur).
- Dans ce livre, l’auteur de l’Idéalisme social aborde un important problème de sociologie, celui de la prétendue opposition de l’individualisme et du socialisme, et il le résout en démontrant que le développement de l’individu est un résultat de coopération sociale et que le socialisme ne. peut être qu’un phénomène de coopération volontaire, sous peine de se voir fermer l’avenir.
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- LE DEVOIR
- DEUX MONDES
- Par Jeanne MAIRET
- (M®« Charles BIGOT)
- (Suite.)
- Pour leur épargner tout chagrin, toute inquiétude, la voix se fait douce, le sourire tendre. On laisse à la porte les rudesses de la vie, les ambitions , les mesquineries , et ainsi, on prend l’habitude de la bonté et de la douceur. Il y avait dans votre frère, Liban, quelque chose de si pur, de si délicat et de si noble qu’on devenait meilleur rien qu’à le regarder, rien qu’à entendre sa voix au doux timbre.
- — Ab ! s’écria Liban, embrassant son amie , comme vous le compreniez, ma chérie, — et quel bonheur c’eût été de vous avoir pour soeur...
- — Quel bonheur, murmura Lucy très bas, si — d’une autre façon encore — je pouvais vous donner ce nom , ma chère, chère Liban...
- Liban se dégagea vivement des bras de son amie. C’était la première fois, malgré leur intimité, que le secret pénible de Liban Lewell avait été même effleuré par la soeur de Frank.
- — Ne m’en veuillez pas, Liban. En ce moment où nous pleurons toutes deux un être adoré, pourquoi ne pas nous ouvrir enfin nos coeurs? Voyez, je peux causer de Harry, je peux vous dire que, tout infirme qu’il fût, il y a eu un moment où je n’aurais pas hésité à lui consacrer ma vie *— et à devenir vraiment votre soeur. Alors — pourquoi vous détourner de moi, ma petite Liban ?
- — Parce que, fit la jeune fille, non sans amertume, parce que Frank ne m’aime pas, ne m’a jamais aimée, ne m’aimera jamais...
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- DEUX MONDES
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- — Je n’en suis pas sûre...
- — Vous croyez que — lorsque la coquette sans cœur qui se joue de lui, se lassera de ce jeu, si elle ne trouve avantage à le continuer jusqu’au bout— il me reviendra? Vous me croyez tombée bien bas si vous pensez que j’accepterais de consoler... un dépit. Non, je ne me marierai jamais. Je ne pourrais jamais être la femme d’un autre, car je ne puis aimer que lui. Vous le savez bien, et il le sait, et tout le monde le sait. Mon secret le plus intime et le plus cher est la fable de notre monde , des indifférents mêmes...
- — Si vous saviez , Liban , en quelle estime on vous tient, comme on vous aime...
- — Que m’importe ! Je voudrais me cacher au loin, si loin que personne ne pût deviner ma retraite pour venir m’y plaindre.
- La douce Liban était comme hors d’elle. Elle tremblait d’émotion, presque de colère et ne se laissait caresser et apaiser qu’à regret. Enfin, elle éclata en sanglots. Il lui sembla alors, tout d’un coup, que cette confidence forcée lui était un soulagement étrangement doux. Elle comprit qu’elle avait d’autant plus souffert qu’elle avait souffert seule. Elle laissa tomber sa tête sur l’épaule de son amie.
- — Ecoutez, Lucy. Je me serais résignée, je vous assure, si j’avais pu me dire : C’est pour son bonheur; il va épouser une femme qui ne saura pas mieux l’aimer que je ne l’aurais fait, mais au moins une femme qui m’est supérieure à tous les points de vue. Mais, ce n’est pas le cas, et vous le savez comme moi ! Jane Baudossoy ne voit en lui que le marquis de Reynis et l’héritier d’une grosse fortune.
- — Mais puisqu’il ne veut être ni très riche, ni marquis?...
- — Il ne le voulait pas. Sa résolution tiendra-t-elle contre Fimpérieuse volonté de celle qu’il adore? Vous savez bien que non, puisque vous vous taisez. Ah ! Lucy ! Lucy, empêchez ce mariage, faites qu’il ne s’ac-
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- LE DEVOIR
- complisse pas, usez de votre influence, car Frank vous aime. Vous êtes liés par une affection qui dépasse i’af-fcction ordinaire des frères et des sœurs. Il vous écoutera. Ce n’est pas pour moi que je plaide, croyez-le, ma chérie, c’est pour lui-même, c’est pour son bonheur, c'est pour sa dignité aussi,.car tout est en question ici, lorsqu’il s’agit d'une créature comme Jane. Ah ! dire que celles-là seules, celles-là qu'on sent dépravées, dangereuses, fatales, ont le secret de se faire aimer à la folie! Sauvez-le de lui-même, ma petite Lucy? Voyons, vous le pouvez... Moi, je suis impuissante; j'assiste, les mains liées, à cette misérable tragédie et je ne peux rien !
- Lucy eut toutes les peines du monde à calmer le désespoir passionné de la pauvre‘ enfant. Une fois son cœur ouvert, toutes les tristesses, toutes les amertumes, toutes les humiliations cachées si soigneusement s’épanchaient pêle-mêle, sans ordre. Les sanglots de la matinée, auprès de la tombe de Harry, avaient préparé Liban, sans qu’elle s’en doutât, à confesser cet autre chagrin supporté jusqu’alors avec une si douce et si fière dignité. Lorsqu’elle fut à peu près calme, Lucy lui dit :
- — Hélas! ma pauvre Liban, moi aussi j’ai les mains liées. Nous nous aimons beaucoup, Frank et moi. Il y a pourtant un sujet que je n’ai jamais osé aborder. A la première insinuation, si légère fût-elle, je le sentais se raidir, devenir froid et retomber dans un de ces silences que je connais si bien. Je suppose qu’il doit en être ainsi, même entre mari et femme. On se dit tout, ou l’on croit se tout dire : il reste cependant quelque coin obscur, quelque repli secret jusqu’où l’être, cher entre tous, ne pénètre jamais. Combien alors est-ce vrai pour un frère et une sœur, si aimants, si dévoués qu’ils puissent être ?
- Liban ne répondit pas. Elle savait si bien qu'il n’y avait rien à dire. Puis, sa violence inaccoutumée était passée. Elle se sentait fort lasse, aécouragée, triste —
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- DEUX MONDES • 439
- et cependant un peu consolée par la chaude sympathie de sa meilleure amie. Enfin, Lucy lui dit :
- — Vous allez vous moquer de moi, m’appeler superstitieuse, mais j’ai le sentiment irraisonné que... que ce mariage détesté ne se fera jamais. Ce n’est pas moi qui l’empêcherai, évidemment, mais,., mais, il ne se fera pas?
- Lilian souleva sa pauvre tête endolorie et regarda son amie avec un demi-sourire.
- Puissiez-vous dire vrai, Lucy!...
- XIII
- Miss Blanche Mac Allister reposait sur une chaise longue auprès de la fenêtre ouverte. Pour une fois, son nom ne semblait pas une ironie ; elle était fort pâle, blanche même.
- La comtesse de Reynis venait de lire à haute voix, et son livre était tombé sur ses genoux. Blanche préférait la conversation à tous les livres du monde, étant née bavarde. Mais, comme le médecin interdisait toute fatigue, elle consentait parfois à écouter. Madame de Reynis la croyait assoupie, bercée par les vers de Lamartine, chers à la vieille dame, profondément indifférents à la jeune fille.
- — J’ai failli mourir, n’est-ce pas, comtesse ?
- — Vous avez été fort malade, ma petite, beaucoup plus malade queBiribi. Je vous avais prévenue.
- — Je le sais, je l’ai bien soigné, mon petit Biribi.
- Blanche resta silencieuse quelques instants, puis se
- tourna de nouveau vers madame de Reynis.
- — Voir un enfant qu’on adore, qu’on a mis au monde, qui vous tient par toutes les fibres de son être, souffrir, étouffer , se débattre..., ce doit être affreux.
- — Voyons, Blanche, vous savez qu’on ne vous permet aucune surexcitation; Laissez-moi vous lire encore un peu de Jocelyn.
- — Non..., je vous en prie. C’est très beau; seule-
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- LE DEVOIR
- ment j e n’y comprends pas grand’ehose. Il faut me prendre comme je suis, c’est-à-dire pas du tout lamar-tinienne. Oh ! mais pas du tout.
- — Je vous prendrai comme vous êtes , avec plaisir , ma petite Américaine, fit en souriant madame de Reynis.
- De blanche qu’elle était, miss Mac Allister devint toute rose.
- — Vous avez dit cela comme François.
- — Voulez-vous qu’il vienne vous le redire à sa façon ? On lui «permet une visite d’un quart d’heure, cette lois-ci.
- — Plus tard ; je voudrais d'abord vous avouer quelque chose.
- — Allons, confessez-vous, petite hérétique que vous êtes.
- — Il y a longtemps, à notre première rencontre , j’ai juré d’épouser votre fils, de m’appeler la comtesse de Reynis. lime plaisait; mais je n'étais pas romanesque, alors. A la vérité, je soupesais mes sacs de dollars et son titre, et il me semblait encore que les dollars faisaient baisser de mon côté la balance. Eh bien, tout cela a changé. Pendant que je souffrais, que la mort n’était pas bien loin..., j’ai beaucoup réfléchi, et ce qui me semblait jadis très important diminuait... diminuait..., tandis que le véritable but de la vie devenait à mes yeux d’aimer beaucoup et d’être aimée. Je veux que vous compreniez que ce n'est pas le comte de Reynis auquel je me suis fiancée, mais François... votre fils, dont la mère est comme une mère pour moi aussi.
- — Eh oui, je comprends tout cela, mon enfant, et il y a beau temps que je l’ai compris. Dans votre jeunesse, le son des pièces d’or tintait trop à vos oreilles... Après cela, Blanche, fit la comtesse avec un retour sur elle-même, il ne faut pas croire que le rôle de l’argent soit très grand... seulement en Amérique.
- Blanche eut un sourire et se souleva pour se faire embrasser.
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- — Comme si je ne le savais pas!... Je vous promets que votre fils sera non seulement riche, mais heureux. Il ne m’aime pas encore comme je voudrais être aimée; mais il est en bon chemin. On l’aidera.
- Un des « billets du matin » dont Frank était si avide, disait, quelques jours plus tard :
- «... Nous nageons dans le bleu, ici, pendant que là-bas les voiles de crêpe assombrissent un peu votre humeur, mon cher Frank, et vous font croire que mes petites lettres manquent de tendresse. Que demandez-vous donc, grands dieux ! Pour qu’un bonbon me plaise, il me faut y trouver un léger arrière-goût acidulé ; les fondants m’écœurent.
- « Or, à la Châtaignerie, il n’y a que des fondants. Tout est au sucre, au miel, aux sentiments éthérés, à l’amour pur. Je ne reconnais plus mon cousin François , que j’avais toujours considéré comme un garçon fort bien élevé par une mère prudente. Après tout, je ne me trompais pas de beaucoup. Miss Mac Allister possède , à ce que l’on assure, une fortune immense qui rachète un nez en trompette et un fort vilain teint. Mais depuis qu’elle s’est posée en héroïne et qu’elle a soigné le petit Beckwith, il paraît que son nez s’est redressé et que son teint s’est éclairci. François se déclare amoureux — pour de vrai — non pas des millions, mais de la millionnaire, qu’il épouserait, jure-t-il, si elle n’avait pas le sou, ce qui ne ferait nullement l’affaire de sa mère, ni la sienne propre.
- « Ce qui n’empêche, mon cher fiancé, que, tout à l’heure, en écrivant ces mots, j’ai laissé tomber ma plume et que je me suis mise à rêver... tout comme Blanche Mac Allister. Il m’a semblé que le rayon de soleil qui est venu se poser sur mon papier — vous savez que je vous écris toujours dans mon pavillon, loin des importuns — m’a réchauffé le cœur ; il glissera peut-être un peu de sa chaleur aussi dans la fin de ce billet. Nous nous sommes trompés, en France, sur votre pays ; nous en croyions le sentiment chassé
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- par les affaires, le cœur remplacé par un coffre-fort/ Erreur. Vous avez la passion... et la naïveté de la pas-sion, ce qui est autre chose encore. Mon rayon de soleil m’assure que vous êtes dans le vrai. Il est capable de me convertir. Je veux être franche jusqu’au bout : il m’a convertie. J’oublie que, moi aussi, j’ai la prétention d’être une fille pratique et raisonnable et je jure par le beau ciel que voilà, par les oiseaux qui gazouillent, par les fleurs qui embaument que... j’aime, moi aussi, que mon cœur renferme une image très chère et qui vous ressemble.
- « Etes-vous, aujourd’hui, plus content de votre fiancée , de celle qui sefa votre femme, qui bientôt signera du joli nom de
- « JANE DE REYNIS? »
- La victoire de Jane n’avait pas été gagnée sans peine. Toutes les convictions les plus intimes de Frank étaient enjeu. Ce n’était pas, dans son cas, un caprice de générosité humanitaire qui lui faisait renoncer, en partie du moins , à l’immense héritage de son grand-père, ce spéculateur hardi qui, par hasard, était mort au moment où ses spéculations réussissaient sur tous les points.
- Dès son enfance, Frank avait, au foyer de son père, entendu faire son procès à l’argent. Il était convaincu que, dans son pays plus encore qu’en Europe, le danger pour l’avenir*, un danger si formidable qu’il osait à peine y songer, se trouve dans la disproportion inouïe des fortunes. Pour sa part, il répugnait singulièrement à prendre sa place parmi les « trop riches ».
- Mais ce dernier billet, où, enfin, il crut démêler quelque chose qui ressemblait à de l’amour, à de la tendresse , lui fit oublier toutes ses méfiances. L’image de Jane surgit devant lui avec une netteté telle, son sourire l’appelait avec une douceur si enivrante, que l’amoureux n’y tint pas. Tout disparaissait dans le rayonnement de la passion partagée.
- Frank, laissant seulement un mot pour sa sœur , se
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- jeta dans le premier train du matin. Il arriverait à temps pour réclamer le billet du jour de celle qui venait de l’écrire.
- Frank traversa le jardin, sans même se présenter à madame de Reynis, se dirigeant vers le pavillon, marchant sur le gazon afin de mieux surprendre la femme que, déjà, dans son cœur, il nommait sienne.
- Il faisait un temps très doux, en peu voilé; aucun rayon de soleil ne glisserait sur le papier bleuté, où courait une plume agile. Jane, très absorbée n’entendit rien. Son fiancé eut le temps d’apercevoir sur la table une enveloppe où déjà elle avait écrit son nom, prête à recevoir le « billet du matin » , puis une autre enveloppe dont il ne pouvait voir l’adresse. Il se pencha vivement et renversant la tête de la jeune fille, lui embrassa les deux yeux, Jane, effarée, se leva en jetant un cri.
- '—Pardon, fit le jeune homme un peu penaud, je n’aurais pas du...
- — Ah ! non... Ah ! non... vous m’avez fait une peur!
- En effet, Jane, qui certes n’était pas nerveuse d’ordinaire , tremblait encore, toute pâle, agitée, cherchant en vain à sourire.
- — Je suis au désespoir, Jane, de ma maladresse. Il me semblait que vous sentiriez ma présence comme j’aurais senti la vôtre. Je n’ai guère dormi cette nuit. Les mots de votre billet se répétaient comme une douce musique dans mon esprit. Alors... alors je suis venu chercher ma lettre de ce matin et vous dire, mon adorée..., que... la vie sans vous serait impossible, que je vous aime, et que tout ce que vous ordonnerez sera ma loi.
- Jane, bientôt maîtresse d’elle-même de nouveau, se retourna vers son fiancé, radieuse, triomphante. Comme celui ci étendait la main pour prendre sa lettre, elle
- lui lit :
- — A quoi bon ? Puisque, de vive voix, je puis vous dire que je vous aime, que je suis à vous pour la vie.
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- C’est plus doux à entendre qu’à lire, n’est-ce pas ?
- — Certes. Mais je suis un enfant gourmand. Je garde vos lettres ; je les relis ; même lorsqu’elles me font souffrir, je les aime. La série serait incomplète sans celle-ci. Donnez-la moi, Jane ; faites-moi cette grâce...
- Jane, toute douce, indulgente pour ce caprice d’amoureux, plia son papier et le mit dans l’enveloppe.
- — Et cette autre lettre, à qui est-elle adressée ? Je suis jaloux de tous vos correspondants.
- — Vous voyez : 'à Lucien. Il fait mes commissions à Paris. A quoi bon avoir un cousin si on ne l’utilise pas ? Vous seriez donc volontiers jaloux, mon doux seigneur ? Lisez alors.
- Et, hardiment, avec un sourire, où Frank crut lire une sorte de menace s’il venait à céder à une jalousie absurde, Jane lui présenta la lettre encore ouverte. Elle avait mis les deux feuillets de papier sous enveloppe depuis son arrivée.
- Frank prit la main qui lui tendait la lettre, la baisa longuement et ferma lui-même l’enveloppe. Puis s’asseyant sur le divan, à deux pas de la jeune fille, qui le regardait avec un sourire énigmatique, il déplia la feuille de papier et se mit à lire.
- Il ne bougea pas, mais un changement subtil et étrange se fit dans toute sa personne. Il semblait se changer en statue, se raidir, devenant d’instant en insr tant, plus pâle, blême, à faire croire qu’il allait défaillir.
- Le visage de Jane se décomposa. Elle, non plus, ne bougea pas, mais ses yeux agrandis démesurément ne quittaient pas le visage blanchi, presque méconnaissable du jeune homme. Alors, d’un mouvement rapide, elle déchira l’enveloppe que Frank lui avait laissée. Dans l’émotion de la surprise, de ses doigts tremblants, elle avait mis dans l’enveloppe adressée au marquis de Rey-nis la lettre destinée à Lucien. Alors, elle croisa les bras et attendit. Il n’y eut ni cris, ni pleurs, ni évanouissement. Dans son désastre, elle se montra très crâne.
- Et voici ce que lisait le malheureux Franck:
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- « Vous me demandez, mon cher Lucien, ce que je fais de mon Iroquois — un peu plus et on dirait que vous me criez grâce pour lui, ce qui n’a rien de bien flatteur pour votre propre cousine. Ce que j’en fais ? Mais, mon mari, tout bonnement. Il ne sera pas à plaindre, je vous en réponds. Il ne se doutera jamais que sa passion me laisse froide, que je n’ai pas de cœur à lui donner, que, si je l’épouse, c’est qu’il peut m’offrir un joli nom et une grosse fortune. A vous, je peux bien me confesser, et cela me soulage, car il y a des moments où mon rôle dans la comédie de la vie m’écœure. Puis, j’ai peine à pardonner les efforts que me coûte ma victoire. J'enlèverai la position ; je peux même dire que je l’ai enlevée ; mais il me reste la rancune de la bataille. Ces natures simplistes me déroutent ; la naïveté de gens qui, ayant un trésor à leur portée, ne savent pas s’en servir ne m’inspire qu’une pitié un peu méprisante. N’ayez crainte pourtant. Votre ami Franck, que vous me sem-blez prendre sous votre protection, est facile à tromper, — pas comme vous entendez le mot, je vous prie de croire, car l’infidélité conjugale est chose trop dangereuse pour une femme pratique et sensée, — mais dans un autre sens. Il se laissera aisément prendre à mes effusions de tendresse, à mes enchantements, à mes rêveries poétiques. Je suis artiste en mon genre. Donc, soyez rassuré, mon mari sera très heureux.
- > Après cela... Il y a peut-être dans vos homélies, car, sans reproche, mon cher, vos dernières lettres sont tout à fait édifiantes, autre chose que ce que vous y mettez. Avec vous, il faut savoir lire entre les lignes. Ce que j’ai cru comprendre — oh ! je le dis en hésitant — c’est que mon Iroquois n’est pas du tout le mari que vous me souhaitiez. Il entend mal la plaisanterie. Que voulez-vous, il a si peu de sang français dans ses veines ! Je connais votre théorie sur les maris qui vous plaisent et ceux que vous évitez. Frank serait de ces derniers ; d’abord parce que vous l’estimez, ensuite parce que les Américains n’ont pas l’esprit assez souple pour corn-
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- prendre l’exquise drôlerie de certaines situations. Il faut vous résigner, mon cher Lucien. Maintenant que je suis sur le point de quitter le foyer où vous aimiez à causer avec moi, pour présider à un autre foyer où vous n’aurez qu’une place de cousin, je puis bien vous avouer... eh bien, non, je ne vous avouerai rien du tout, de peur de vous rendre par trop vaniteux. Je signerai donc, tout bonnement, comme toujours... Votre cousine et amie,
- « JANE. »
- Machinalement, comme s’il avait mal compris, Frank, arrivé au dernier mot, recommença la lettre.
- — A quoi bon? fît Jane, dont la pâleur se teinta subitement de rouge. J’aimai joué; j’ai perdu la partie. N’en parlons plus.
- Quelque chose de très dur dans cette voix qui savait être si caressante frappa le jeune homme. Il posa tranquillement la lettre sur la table et regarda celle qu’il avait aimée. Il lui semblait la voir, pour la première fois, telle qu’elle était réellement. Comme un homme, frappé dans la mêlée, il sentit à peine sa blessure. Il savait pourtant vaguement que tout était fini. D’une voix monotone, il dit enfin :
- — Vous m’avez fait grand mal, Jane.
- Alors, un instant, Jane se reprit à espérer. Elle se leva, alla vers lui et lui mit une main sur chaque épaule.
- — Si je vous disais qu’il n’y a pas un mot de vrai dans toute cette lettre ? Que je me jouais d’un homme que... que j’aurais pu aimer, dans le temps, lorsque je n’étais qu’une fillette... et qui n’a pas voulu de moi?
- Frank secoua la tête.
- — Je ne vous croirais pas.
- Alors, de nouveau, elle alla s’asseoir et se croisa les bras.
- (A suivre).
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- ASSURANCES MUTUELLES
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- Société du Familistère. - Assurances Mutuelles
- MOUVEMENT D’AVRIL 1901
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes... 2.315 10)
- Subvention de la Société... ... 387 » > 2.963 85
- Malfaçons et Divers........... 261 75)
- Dépenses................................ 2.980 25
- Déficit en avril.. 16 40
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes..... 504 95 i
- Subvention de la Société............ 167 65 ( 677 70
- Divers...................... .. 5 10 !
- Dépenses...................................... 371 20
- Boni en avril............ 306 50
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et Divers 6.021 86 i Intérêts des comptes courants et i 10.998 31
- du titre d’épargne......... 4.976 45 ’
- Dépenses :
- 132 Retraités définitifs.......... 8.632 58 %
- 6- — provisoires................ 333 50 f
- Nécessaire à la subsistance..... 2.482 35 l 12.292 93
- Allocations aux familP des réservistes 21 »1
- Divers, appointem., médecins, etc. 823 50 /
- Déficit en avril....... 1.294 62
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes...... 568 50 i ^
- Subvention de la Société et divers. 236 87 ) 1
- Dépenses.................................... 1.358 67
- Déficit en avril RÉSUMÉ 553 30
- Recettes sociales du 1er juillet au 30 avril 1901 122.705.97 ) 156.457 37
- » individuelles » » » 33.751.40 \
- Dépenses » » » ........... 165.270 38
- Excédent des dépenses sur les recettes.. 8.813 01
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS D’AVRIL 1901
- Naissances :
- 7 Avril Besançon Jeanne-Mathurine, fille de Besançon Aimé et de Paulet Marie.
- 10 — Bridoux Marcelle, fille de Bridoux Victor et de Fleury Marie.
- 26 — Roussel René-Louis, fils de Roussel Paul et de Collard Julienne.
- Décès :
- 7 — Saint-Paul Sévérin, âgé de 61 ans.
- Le Secrétaire, A. Houdin.
- Le Gérant : H. E. Buridànt.
- Nimcs. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- DOCUMENTS POUR UNE
- COMPLÈTE
- de J. B. André GODIN 0)
- Glorification du Travail. Emancipation des Travailleurs.
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- Modifications exercées au sein de la Société des propriétaires de Réunion, mai 1856. Les fruits de l’expérience.
- Parti de Réunion à la fin d’octobre 1855, pour tenter une démarche près de la législature Texienne, en vue d’obtenir une concession gratuite de territoire et en vue aussi de pousser une reconnaissance dans le Sud-Ouest du Texas, Considérant revint à la colonie en avril 1856 (2).
- En constituant, le 7 août précédent, la Société spéciale dite des propriétaires de Réunion, il avait cru selon son expression (3) :
- « 1° Liquider le pire état des choses ; 2° donner à une population jetée dans un pays où elle ne pouvait encore rien connaître ni comprendre, le temps de se débrouiller; 3° gagner le temps nécessaire pour la connaître elle-même ; 4° dégager la Société générale de ses fardeaux les plus lourds... »
- Bien qu’il constituât cette Société pour 18 ans, il avait le sentiment qu’elle pourrait n’être pas durable, puis-
- (1) Lire le Devoir depuis le mois de mars 1891, tome 15, page 132.
- (2) « Du Texas » 1857, par V. Considérant, pages 13, 14 et Bulletins de février et juin 1856.
- (3) « Du Texas » , p. 12.
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- qu’il ajoutait : « Cette solution tenait la porte ouverte à ce qui ultérieurement serait jugé possible, utile, bon ou nécessaire ; et elle permettait que tout cela fût fait en engageant et compromettant le moins possible, à nouveau , les intérêts de la Société. » En fait, la Société dura 18 mois ainsi que nous allons le voir.
- En regard des espérances du fondateur, qu’avait mis la réalité ?
- Ecoutons Considérant lui-même :
- Présent à l’Assemblée générale des actionnaires de la Société de Colonisation tenue à Paris le 1er septembre 1858 et y résumant les faits accomplis, les graves obstacles à l’application de son plan primitif, il dit (1), concernant la phase qui nous occupe :
- .....« Au lieu du projet proposé : l’acquisition d’une
- large base territoriale et sur cette base le développement mesuré et régulier d’une colonisation progressive s’effectuant par la virtualité et au compte individuel des colons, la situation qui s’était immédiatement imposée se résume en ces mots : Notre base territoriale — la seule réelle — le reste était purement aléatoire — était de 1500 acres de terre... et sur cette base misérable les fonds de la Société s’engouffrant pour produire quoi? Ce que peut produire et ce que produira toujours une cohue d'éléments sans aptitudes aux fonctions premières ; forcés de vivre les uns sur les autres et réunis en confusion avant la création des conditions mêmes qui auraient offert emploi à leurs aptitudes, c’est-à-dire tous les genres de déperditions et toutes les misères morales imaginables... »
- Il dit encore dans son volume « Du Texas » , 1857, p. 14 :
- (1) Bulletin de la Société de colonisation, octobre 1858.
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- « De retour dans le comté de Dallas (en avril 1856), après une absence de cinq mois, l’état des choses vu et bien examiné, mes idées ne tardèrent pas à se former résolument et à se coordonner en un ensemble.
- « Là, aux yeux du plus simple bon sens aucune illusion n’était plus permise. Toutes les expériences étaient faites ; la situation avait porté tous ses fruits ; elle ne comportait plus de prolongation. La population s’était familiarisée avec le pays ; elle s’était fait connaître elle-même. Tout ce que l’on avait à savoir était su, et ce que l’on avait de mieux à faire pour tous les intérêts engagés, était manifestement d’ouvrir les portes de sortie. »
- Ouvrir ces portes d’abord, puis liquider peu à peu, mais radicalement, la situation à Réunion, et reporter au Sud-Ouest du Texas la réalisation du plan primitif : telle fut dès lors la pensée du fondateur de l’entreprise; les faits nous en montreront le développement.
- A son instigation et sous sa présidence, le conseil de direction de la Société de Réunion prit donc, en mai 1856, les résolutions que le Bulletin d’août suivant expose en ces termes :
- « Par décision prise en date du 7 mai 1856, le Direc-. teur de Réunion a été autorisé à entrer en négociations avec les porteurs d’actions de la Société générale ou de la Société de Réunion qui désireraient appliquer leurs titres, soit en prix de location, soit en acquisition de terres que le Conseil croirait pouvoir aliéner dans l’intérêt commun des dites personnes et de la Société.
- « Cette disposition qui ouvre la voie aux établissements particuliers, par l’application du privilège créé en faveur des émigrants (art. 48 des statuts) est un acte de bonne administration... Il était juste que la Société de Réunion en faveur de laquelle la Société gé-
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- nérale avait disposé de la totalité de son territoire en y ajoutant une importante commandite de capitaux, se chargeât du rôle de la Société générale vis-à-vis de ceux des colons actionnaires qui, pour un motif ou un autre, désiraient rester en dehors de l’association formée sur ce point...
- « La décision a reçu son application presque immédiate par la vente de deux petites sections : l’une de 12 acres 8[10 au prix de 10 dollars l’acre ; l’autre de 51 acres 2jl0 au prix de 12,50 dollars...
- « Dans cette même séance du 7 mai, le Conseil, appréciant le danger que pouvait faire courir à la Société des facilités trop grandes ouvertes aux colons pour se constituer à l’état de dettes vis-à-vis de la caisse, a décidé une application générale du principe posé dès la fondation de la Société de Réunion, à savoir : que l’état de dettes envers la Société est incompatible avec la position de bailleur de travail associé. Toutefois et pour ménager la transition de retour au principe, il a été décidé que toute personne dont le passif au 30 avril dernier, ne dépassait pas l’actif de plus de 30 dollars (150 francs) serait par mesure transitoire considérée comme si elle était à niveau, et admise à continuer le travail associé et à diminuer progressivement sa dette par l’excédant de la valeur de son travail sur le chiffre de ses dépenses.
- « Le Conseil a décidé aussi que nul ne serait admis, à l'avenir, même au noviciat, que son compte avec la Société ne fut d’abord apuré et soldé.
- » Il a porté du tiers à la moitié la part d’avance de salaire à payer immédiatement aux bailleurs de travail associés.
- « Ces parts d’avance forment une échelle de 3 cents (15 centimes) à 6 cents 1|2 (32 centimes i\2) par heure,
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- soit 30 cents (1 fr. 50) à 65 cents (3fr.25) par journée de 10 heures pour les travaux de toutes natures, et de 16 à 20 dollars (80 à 100 francs) par mois pour les fonctions rétribuées sous forme d’appointements mensuels.
- « Parallèlement à cette disposition concernant le travail, l’avance au capital a été portée de 3 1/3 à 5 Oï^ par an. »
- Les dispositions concernant le travail nous font voir que celui-ci était encore pratiqué à l’heure, bien que la défectuosité et l’insuffisance de ce plan se fussent révélés aux colons dès le mois de mars précédent.
- En effet Cantagrel avait écrit le 15 du dit mois(l)... « Je me borne à vous dire que le beau temps est revenu; que la colonie, un tant soit peu engourdie, se ranime ; que des difficultés survenues à la suite de la diminution du travail, en hiver, notamment celle relative à la demande éé augmentation de la part d’avance, ont été résolues à la satisfaction générale dans deux réunions où j’ai indiqué la généralisation du mode de travail à la tâche, comme salutaire au capital autant qu’au travail, et comme étant d’un degré plus avancé (en ce qui concerne la noblesse du travail et la liberté du travailleur) que le travail à l’heure, qui n’est en définitive que le salaire déguisé.
- « La colonie qui s’y était déjà essayée, va marcher résolument désormais, et marche déjà de fait dans cette voie. »
- Evidemment un certain nombre des membres avait résisté, nous l’avons dit déjà (2) à la mise en usage du travail à la tâche. — Ce système, favorable à l’habileté, au talent, à la vigilance, était par contre bien difficile d’application dans un milieu où la plupart des gens
- fl) Bulletin delà Société de Colonisation, mai 1856.
- (2) Chap. XLI, p. 322, Le Devoir, juin 1901.
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- n’étaient que des apprentis en face des travaux qui s’imposaient à eux.
- Voyons la suite des résolutions (1) votées le 7 mai.
- « Il demeure posé en principe que le mode de comptabilité des travaux par heure, ne sera conservé qu’à titre d’exception, qui devra devenir de plus en plus rare, et ne s’appliquer qu’aux seuls cas où le genre de trar-vail n’aura pas permis une « convention reposant sur le principe de la tâche. »
- « Le Conseil, » — continue le Bulletin, « a fixé au 10 mai l’ouverture du restaurant qui fonctionne depuis cette époque et constitue un progrès important sur le régime de la table commune. »
- L’expérience faite à North American Phalanx s’est donc répétée à Réunion. Touchant ce même sujet, on lit dans le Bulletin du mois suivant :
- « Le restaurant (où la dépense était payée comptant) continue à fonctionner d’une manière régulière depuis le 10 mai. Sur ce point la colonie a réalisé d’importantes économies. >
- Une autre mesure, propre à enrayer le gaspillage et les abus, avait été'prise concernant le magasin d’approvisionnement dit Store. Voici : (2)
- » Le store ouvert toute la journée à la vente extérieure, ne l’est à la vente sociétaire qu’une heure après le déjeuner, une demi-heure avant et après le dîner, et une demi-heure avant le souper.
- « Le store ne vend qu'au comptant, et le Store-Keeper (Magasinier) est responsable des crédits qu’il consentirait contrairement à cette prescription formelle. »
- Dans la même séance, le Conseil avait confirmé dans ses fonctions un agent du store à titre de gardien et
- (1) Bulletin de la Société de Colonisation, août 1856.
- (2) Bulletin de la Société de.colonisation, août 1856.
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- conservateur des approvisionnements de toute nature appartenant à la colonie.
- Toujours dans cette même séance , le Conseil avait voté une nomination sur laquelle nous nous arrêtons avec plaisir, le lecteur va voir pourquoi.
- Voici les termes du Bulletin :
- « Le conseil a créé pour l’agriculture un département spécial et nommé un chef de la ferme responsable du matériel et des bêtes de traits, chargé de la composition, de l’intendance, de la surveillance et de la direction du personnel employé chaque jour à la ferme.
- « Tout le monde s’accorde pour faire l’éloge de M. Pierquet, nommé ce jour même, 7 mai, chef de la ferme par le Conseil. »
- Or, nous avons possédé, au Familistère de Guise, M. Pierquet dans sa vieillesse. Il est venu chez nous remplir un petit emploi en rapport avec ses forces déclinantes. Une grande élévation morale , un grand respect de soi-même , beaucoup de bienveillance, de la patience, de la gaîté : tels étaient les traits frappants de M. Pierquet. A l’heure où nous préparons ces pages (1898), M. Pierquet est au nombre des retraités du Familistère.
- Disons qu’il a donné chez nous des leçons d’anglais à nombre de personnes , et que plusieurs de celles qui ont eu ainsi des relations avec lui, sont devenues véritablement ses amies , gagnées qu’elles ont été par les grandes qualités de M. Pierquet.
- Achevons les résolutions connues de nous prises à la séance du 7 mai (1).
- « Le Conseil a attaché M. Br. au service de la ferme, avec la charge spéciale de veiller au soin des vaches et des moutons.
- G) Bulletin de la Société de colonisation, août 1856.
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- « Enfin le Conseil a invité le Directeur à provoquer une réunion des résidents ayant pour objet la nomination de deux commissions, l’une pour la création d’une école ; l’autre pour l’établissement de garanties mutuelles contre les pertes provenant de maladies, etc., et à apporter au Conseil telle propositon qu’il jugera utile pour aider et favoriser, faire aider et favoriser par la Société , les dites Institutions, qui , si elles sont dans l’intérêt des familles , sont aussi dans l’intérêt et dans le devoir de l’Unité collective. »
- Résumant les enseignements des faits, le même Bulletin publie sous ce titre : « Les fruits de l’Expérience », un article dont nous extrayons ce qui suit :
- « La grande faute , aujourd’hui unanimement reconnue , ri’est autre que le départ prématuré d’une immigration européenne dans l’hiver 1854-55... Les rigueurs exceptionnelles de sécheresse ou d’hiver ainsi que les entraves temporaires dans le marché des terres n’auraient eu aucune influence fâcheuse sur nos affaires, si toute immigration européenne eût été ajournée jusqu’à l’achèvement des premiers travaux de défrichement et de construction par des salariés américains exercés à ce genre de difficultés...
- « Les conséquences de cette arrivée de plus de cent personnes européennes sur une terre presque vierge et à peine acquise, n’ont été que des déviations nouvelles du plan primitif. Une telle immigration manquant en général des aptitudes au rôle de pionniers et des ressources personnelles nécessaires à des établissements particuliers, n'a pu faire de la colonisation à ses frais et sous sa propre responsabilité, comme cela entrait dans le plan général de notre entreprise.
- « Notre Société a dû, dès lors, prêter à cette immigration un large appui financier pour s’organiser col-
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- lectivement sur ses premières terres. Partie d’Europe en grande majorité avec la. fiévreuse impatience de faire une application des principes de solidarité et de collectivité dans l’ordre économique , elle a fait cette application dès le début. Le régime d’association ou de travail collectif s’est donc trouvé forcé par la nature de cette immigration plus encore que par la nécessité de ménager nos propres ressources...
- « L’erreur, l’illusion que nous nous proposons de dissiper en ce moment, est celle qui consisterait à croire que parce que nous avons , avec nos seules ressources, défraye jusquJici le développement régulier de l’exploitation du domaine de Réunion... nous sommes le moins du monde engagés à défrayer ses plus grands développements agricoles, industriels ou commerciaux, à garantir l’accroissement indéfini de son peuplement et surtout l’essor de ses expériences économiques.
- « Cette erreur, cette illusion, si nous ne les dissipions, seraient bien plus fatales à notre entreprise que tous les obstacles dont nous avons souffert. Elles seraient véritablement mortelles, car alors même que nous engagerions tout ce qui nous reste de capital disponible à Réunion, nous ne pourrions lui assurer artificiellement une importance industrielle et commerciale et encore moins accélérer des améliorations de régime sociétaire qui dépendent des progrès même de la production locale ou des sentiments spontanés des colons.
- « Or, cette erreur, cette illusion, nous paraissent aujourd’hui bien moins répandues à Réunion même qu’en Europe parmi nos adhérents... Certains voient dans notre premier établissement colonial, non pas un centre de travail soumis comme tous les autres aux lois générales de relations, de circulation et d’échanges dans le pays, mais un refuge contre les douleurs de la
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- vie réelle en Europe, un asile patronné par une société progressive et philantropique où , par conséquent, on a toutes les chances d'améliorer son sort dès son arrivée.
- « C’est ainsi que des professions auxquelles la capitale même du Texas ne saurait offrir des chances d’emploi, s’étonnent que nous leur refusions l’assurance de cet emploi dans le village associé appelé Réunion.
- « C’est ainsi que plusieurs immigrants, dont les aptitudes rentrent dans les catégories professionnelles utilisables , trouvent tout naturel d’entraîner avec eux à l’immigration , — outre femmes et enfants, — beaux-pères et belles-mères , gendres, parents et amis , sans s’inquiéter si la charge ne sera pas trop lourde pour la colonie. »
- Constatant que par des adjonctions de ce genre , la liste du personnel immigrant a été plus que doublée au cours du précédent hiver et que les mêmes faits pourraient se renouveler , le Bulletin conclut que c’est surtout à des capitaux libres et â des initiatives individuelles qu’il faut demander la fondation d’industries viables dans les pays neufs. <r La forme de la propriété privée , dit-il , « est encore jusqu'à nouvel ordre le seul mode par lequel on arrive à la population définitivement fixée. »
- Quant au principe d'association , le Bulletin conclut qu’il faut, entre le régime du morcellement et l’association intégrale, un moyen terme, prévu du reste dans la théorie fouriériste , qui laisserait à l’individu le ressort de la responsabilité personnelle , lui donnerait en sus du salaire une participation dans les bénéfices à la création desquels il aurait coopéré , et le placerait sous un régime de garanties mutuelles collectives.
- Mais cela , dit-il, pourra ne pas convenir aux esprits
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- qui rêvent de l’association intégrale ; le Bulletin entrevoit que ceux-là mêmes pourront se rejeter vers l’individualisme complet; qu’ils en essaient donc ; ils n’en apprécieront que mieux ensuite le seul régime qui paraisse viable en l’état des choses , au Texas comme en Europe , celui qui conciliera à la fois la responsabilité individuelle et la protection collective.
- «L’établissement associé de Réunion est », dit-il, « entré dans la voie de cette conciliation par les mesures qu’il a prises le 7 mai. En ouvrant des négociations pour des remboursements d’actions en nature sur le domaine même de Réunion , en confirmant la substitution du travail à la tâche au travail à l’heure, en remplaçant la consommation en compte courant par le restaurant payé comptant, en centralisant dans la main d’hommes spéciaux la direction et la responsabilité des travaux d'agriculture , du soin des bestiaux et du mouvement du Store, en provoquant enfin la constitution de commissions chargées de faciliter la fondation d’une école et l’établissement de garanties mutuelles, il a satisfait autant aux besoins de liberté qu’aux besoins d’ordre...»
- Reprenant la question dans les numéros de Septembre et de Novembre, le Bulletin dit encore :
- « Nous avons la conviction que le remède aux conflits, aux tiraillements , aux déperditions , à ce qu’on appelle d'un côté l’inertie des travailleurs et de l’autre l’incapacité des chefs , se trouve dans cette satisfaction à donner à la colonisation libre à côté du noyau collectif. .. » (1)
- « (2) Si la Société d’exploitation associée ou collective,
- (1) Bulletin de la Société de colonisation: septembre 1856.
- (2) » » » novembre »
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- à laquelle nous avions cédé toutes les terres dont nous disposions et la plus grande partie de notre capital disponible, avait réussi à attacher sur son sol le personnel des premières immigrations et avait pu arriver à se suffire à elle-même , nous eussions été heureux de la laisser poursuivre son oeuvre et de faciliter même son indépendance.
- « Mais c’est l’expérience même de cette exploitation -collective qui proure la sagesse du plan primitif. Il ressort en effet de cette expérience que le passage des habitudes de la vie morcelée aux nouveautés de la vie collective et solidaire exige une transition lente , une éducation patiente, une production déjà avancée et que, dans tous les cas, les tentatives d’association doivent se grouper librement , spontanément et partiellement, avant de pouvoir être généralisées et dirigées par une administration quelconque.
- « Après l’impatience des départs, ce qui a nui le plus aux débuts de notre colonisation, c’est l’impatience de Vidèal complet d’association.
- » Plonger tout à coup et entièrement dans la vie collective des hommes et des familles accoutumées aux luttes de l’intérêt privé contre l’intérêt général et fati-guês de se suffire à eux-mêmes, c’est les jeter dans une sorte d’ivresse ou de perturbation morale qui étouffe leur notion du devoir sous Vexaltation du droit, qui leur révèle de nouveaux besoins , en relâchant leurs forces; qui leur fait tendre à l’impossible et négliger le possible ; qui , par réaction contre le monde oppresseur de la veille, les pousse à se décharger sur la masse des soucis d’initiative, de responsabilité, d’ordre et d’éco" nomie, pour n’user que du droit de critique, de réclamation, de crédit ou d’emprunt.
- « C’est mettre ainsi les gens de coeur, de conscience,
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- dans la nécessité de perdre confiance ou de s’épuiser à la tâche pour entretenir les paresseux et être encore dénigrés par eux. C’est provoquer, dès lors, par des contacts forcés et continuels , des froissements , des1 aigrissements, des haines, des divisions de partis qui s’accusent réciproquement de leur propre paralysie ou rejettent sur un chef impuissant un mal qui est tout entier dans une fausse combinaison sociale.
- « A ce jeu , la démoralisation devient contagieuse et les meilleurs sont ceux qui souffrent le plus. Une telle expérience d’association ou de vie collective quand même, ne peut que tourner contre son but et faire détester bientôt la solidarité par ses plus passionnés zélateurs.
- « C’est l’histoire de tous les essais encombrés, débordés par les impatients, tentés avant la transition nèces--saire et la création d?un milieu propre.
- « Sans doute le résultat moral de cette expérience à Réunion est loin d’être perdu ; bien au contraire, il porte ses fruits... Mais l’école ne pouvait se prolonger davantage dans les mêmes termes. Son inconvénient le plus grave, dans un pays neuf et si éloigné de la patrie commune, était d’obliger tous les immigrants lassés de ce régime, soit à des retours désespérés en Europe, soit à d’aventureuses pérégrinations dans un pays dont, ils ne connaissent pas la langue, soit enfin à tous les dangers de l’isolement et du morcellement sur les terres des environs.
- « La transition régulière entre les usages de la vie morcelée et les mœurs de l’association se trouve dans la combinaison d’un centre collectif d’approvisionnements, de consommation, d’échange, de relations, de secours, de commissions, tel qu’un comptoir communal. »
- Le Bulleiin poursuit en développant ce que serait un
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- comptoir communal s’exerçant à côté et au profit des établissements individuels où les colons endossant toute responsabilité seraient incités à déployer tous leurs efforts.
- « Là » dit-il, « le travail n’a plus besoin d’être contrôlé par une surveillance incessante et ne se juge qu’à ses résultats.
- « Là, l’initiative vient de chacun et, en vue d’un risque personnel ou d’un bénéfice à réaliser, met en jeu toutes les forces. »
- Ces lignes sont la critique de ce qui se passait forcément sous le régime collectif essayé. Evidemment dans le régime individualiste pur, l’homme étant son propre patron se gouverne soi-même, ajoutons toutefois qu’il gouverne aussi ses propres aides, enfants ou autres. Enfin, l’oeuvre isolée étant de plus en plus remplacée par l’oeuvre collective en industrie comme en agriculture, ce qu’il faut rechercher et découvrir aujourd'hui, c'est la méthode de rémunération par laquelle Vindividu sera'placé sous, un régime de responsabilité et de liberté tellement organisé qu’il se surveillera lui-même et que ses efforts lui vaudront des bénéfices proportionnels à leurs résultats. |
- Poursuivant son examen des services que rendrait le comptoir communal, le Bulletin dit encore :
- « Là, l’association, l’organe collectif, remplit son véritable rôle qui doit être de stimuler, de faciliter, de garantir contre certains risques la dépense des forces et des ressources individuelles, de faire tourner l’accroissement des produits au plus grand profit du travail, d’inspirer, par conséquent, toute confiance au travailleur ; mais non pas de diminuer ou d’énerver son activité.
- « Si l’association avait pour effet de dispenser l’homme
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- du devoir de produire et de déployer ses facultés, elle ne serait pas le progrès social par excellence, elle serait la ruine des sociétés... »
- Un centre collectif d’approvisionnements , d’échanges et de garanties communes, tel que le comptoir communal décrit dans le sus-dit Bulletin, deviendra possible, selon nous, lorsque les Sociétés coopératives de consommation et de production, les Magasins de gros des dites Sociétés , les Syndicats agricoles et ouvriers, les Sociétés de secours mutuels, etc., etc., auront perfectionné leurs organes propres et préparé les intelligences à la compréhension et à la mise en jeu d’un organisme tel que le dit comptoir communal.
- Les capacités spéciales indispensables à la création d’un tel comptoir ne se trouvèrent pas à Réunion. Aussi, lorsque poursuivant le retour au plan primitif, la Gérance de la Société de colonisation eût délégué l’un de ses membres au Texas pour prononcer la dissolution de la Société des propriétaires de Réunion et régler les comptes avec les intéressés, ne put-on ensuite faire qu’une chose : revendre ou louer les biens meubles ou immeubles à des individus qui se tirèrent d’affaire à leurs risques et périls.
- Avant de dire ce qui se rattache à cette évolution, nous avons à voir deux faits importants (pour la Société de colonisation) accomplis à la législature du Texas dans Tété de 1856.
- Vve J.-B.-A. Godin, née Moret.
- (A suivre).
- - *cOO«3o«..—
- ERRATUM
- Bans notre dernier numéro, page 395, Documents biographiques, lire en tête du chapitre XLIV et non pas LXIV.
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- LE CONGRÈS DE MIDDLESBR01JGH
- Le 33e Congrès de FUnion coopérative de Grande Bretagne et d’Irlande s’est tenu le 25 mai et jours suivants, à Middlesbrough,
- Middlesbrough est un port du nord de l’Angleterre, avec de nombreuses usines métallurgiques. La Société coopérative de cette ville compte 9.500 membres et fait 5.250.000 francs d’affaires par an.
- D’après le rapport du Comité central, le nombre des Sociétés coopératives existant en 1900 s’élevait à 1,634, sur lesquelles 1,602 seulement avaient communiqué leur situation. Le dernier Congrès en avait signalé 1,651.
- Si l’on considère que le nombre des coopérateurs qui était, en 1899, de 1,729,976, est, en 1901 , de 1,827,653, il devient impossible de s’arrêter à l’idée d’un recul ou d’un arrêt du mouvement, et l’on ne peut attribuer le léger fléchissement signalé dans le nombre des Sociétés qu'à des faits de concentration.
- D’ailleurs, sur tous les autres points , les chiffres rapportés par le Comité central accusent un progrès notable.
- C’est ainsi que les ventes totales de toutes les Sociétés coopératives ont passé de 1 milliard 745,875,000 à 1 milliard 951,921,350 francs ; les bénéfices de 195,581,800 à 214,345,000 francs.
- Les ventes des Wholesales se sont élevées à 537,688,025 francs, soit un excédent de 56 millions et demi environ sur le chiffre de la précédente année.
- La Banque coopérative a fait 1 milliard 673,346,150 francs d’affaires , soit environ 200 millions et demi de plus qu’en 1899.
- La flotte coopérative a donné 81,400 francs de bénéfices.
- Les Associations coopératives de production ont fait
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- LE CONGRES DE MÎDDLESBROtIGH 465
- 161,886,075 francs d’affaires et ont donné 112,500 francs de bénéfices.
- L’Union coopérative compte 1,108 sociétés adhérentes avec 1,620,185 membres; 526 sociétés sont encore en dehors de l’Union avec 207,468 membres.
- Un autre signe de la vitalité des coopératives peut être cherché dans les soins apportés au développement de la culture intellectuelle et morale de leurs membres, tant au point de vue de l’instruction générale que de l’éducation économique et coopérative.
- « L’instruction est désirable pour tous » , disait le professeur Stuart dans un autre Congrès , « mais pour les coopérateurs, c'est une question de vie ou de mort, d
- Le rapport du Comité central expose le bilan du travail accompli dans l’année , â cet égard , par le Comité de l’éducation.
- De nombreuses conférences ont été faites sur les maisons ouvrières, sur la coopération en faveur des plus déshérités, sur l’instruction. La plupart des conférences ont été données à l’aide de projecttons. A cet effet, 26,680 clichés sont mis à la disposition des Sociétés.
- Le rapport donne la liste des brochures de propagande publiées dans l’année. Il contient également les comptes-rendus des Congrès coopératifs tenus en France, en Allemagne et en Suisse.
- La presse étant le baromètre de l’opinion, il n'est pas indifférent de savoir que le Coopérative News, hebdomadaire, tire à 11,372 exemplaires, et le Wheatsheaf mensuel, à 178,000 exemplaires.
- Le Comité de l’éducation dispose d’un budget de 1,602,500 francs ; celui du Comité central est de 226,625 francs.
- Un Comité spécial s’est occupé du monument à élever en l’honneur de Robert Owen.
- A l’Exposition des Sociétés ouvrières de production, qui est, comme on sait, le complément habituel des
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- grandes assises de la coopération britannique, l’évêque de Durham a prononcé un discours.
- Il a fait l’éloge du travail qui n’a pas seulement pour objet de donner à l’homme sa subsistance, mais qui développe ses plus nobles instincts.
- La victoire du mouvement coopératif est assurée, a-t-il dit. Son but n’est pas de diminuer le prix des choses de la vie, mais de relever la situation générale du plus grand nombre des citoyens. Son idéal est non matériel, mais moral. Ce n’est pas l’entente des membres d’une classe que la coopération poursuit, mais l’union des meilleurs éléments du capital, de l’intelligence et du travail pour réaliser un état social supérieur.
- Dans l’avenir, l’entente de toutes les nations s’obtiendra par la coopération.
- L’Exposition, qui est une leçon de choses aura d’heureux effets pour le mouvement coopératif.
- Les conférences et les sermons faits à l’occasion du Congrès, en dehors des discussions sur les objets soumis à ses délibérations, ont roulé sur des thèmes analogues. On y a fait ressortir la nécessité, pour les coopérateurs, s’ils veulent atteindre leur idéal, de chasser de leur cœur tout sentiment d’égoïsme et de développer leur instruction. On a insisté pour que les Sociétés coopératives consacrent une part assez considérable de leurs bonis à la publication d’ouvrages d’instruction, à des conférences et à des cours.
- Jusqu’ici nous sommes restés dans la donnée traditionnelle des Congrès coopératifs anglais.
- Avec le discours d’ouverture des travaux mêmes du Congrès, on a l’impression qu’il y a quelque chose de changé. Et déjà le choix de l’orateur est symptomatique.
- M. Joseph Warwich, il le dit lui-même, n’est propriétaire ni d’une chaumière, ni même d’un arpent de terre; il n’est qu’un simple ouvrier, un modeste coopérateur de la Société de North Hields, et c’est pour lui, dit-il, un
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- grand honneur d’avoir été chargé de prononcer le discours d’ouverture quand il songe à ses prédécesseurs.
- Et, en effet, la coopération anglaise n’a pas souvent dérogé à la règle de faire appel, pour l’inauguration de ses congrès annuels, à quelque personnage en vue, professeur, prélat, homme politique ou grand seigneur.
- M. Joseph Warwich a fait l’historique du mouvement coopératif anglais depuis les tentatives de Robert Owen à New Lanark. Ce mouvement a reçu son impulsion définitive des 28 ouvriers tisserands de Rochdale et il n’a fait que s’accélérer depuis ce moment. Les 28 pionniers possédaient 700 francs. Les coopérateurs possèdent aujourd’hui un capital s’élevant à 514,675,000 fr.
- Sur ce tronc vigoureux sont venues se greffer des institutions qui répondent à tous les besoins sociaux.
- Un des principaux désirs de la race humaine est d'être libre. Les pionniers voyaient, par la coopération, le chemin qui les conduirait à leur émancipation, à la délivrance de l’exploitation commerciale, du servage industriel, de la tyrannie des conditions sociales. M. Joseph Warvich estime que la coopération possède, seule , les moyens d’émancipation et que l’on ne trouve ces moyens dans aucun autre système social. Elle instruit ses adhérents, en même temps qu’elle les pousse à mettre en pratique le principe de 1’«aide-toi toi-même.»
- L'orateur rappelle les paroles de Lord Rosebery : « la coopération est un Etat dans l’Etat » et en tire des commentaires. Ces commentaires sont du plus grand intérêt. Et tout d’abord la première constatation qui en ressort c’est que les coopérateurs ont une place prépondérante dans la nation. Ils sont de grands commerçants, de grands producteurs; ils ont des magasins remplis de marchandises et leur droit est d’user de leur influence auprès du gouvernement pour tout ce qui concerne les intérêts de la démocratie. Par conséquent , ils doivent avoir des vues arrêtées sur l’hygiène des logements des travailleurs, sur la propriété terrienne , sur les impôts et sur l’instruction nationale.
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- Sans doute, plusieurs sociétés se sont occupées du logement de leurs sociétaires et ont construit des maisons, soit avec leurs propres capitaux, soit avec ceux que leur a prêtés la Wholesale; mais il y a encore beaucoup à faire.
- Les questions de la propriété de la terre et de l’instruction doivent être résolues.
- L’orateur fait le tableau des infortunes de l’Irlande; il voudrait que la coopération pût servir à améliorer le sort de ce malheureux pays. Il émet le voeu que bientôt on y tienne un congrès coopératif.
- Il termine son allocution par un nouveau rappel aux principes :
- La compétition, la rivalité hostile et la tromperie commerciales sont des forces qui sont opposées à la pacification sociale; mais le régime coopératif y conduira.
- La devise « chacun pour tous, et tous pour chacun » est la traduction coopérative de la plus belle de toutes les lois.
- « Faites aux autres ce que vous voudriez que l’on vous lit. » L’idéal proclamé par son auteur est celui-ci :
- « Paix sur la terre et bonne volonté envers les hommes. »
- Le discours prononcé par M. Joseph Warwich , aussi bien que le choix qu’on avait fait de ce modeste travailleur pour ouvrir le Congrès , fait comprendre quelques unes des résolutions votées. Cependant, du caractère hardiment nouveau de ces résolutions, il ne faudrait pas conclure, comme pourraient le faire supposer certains comptes rendus, que la coopération anglaise vient d’opérer une subite volte-face , et de rompre avec ses anciens errements.
- Les questions des logements ouvriers , des pensions de retraite , de la concurrence des Sociétés coopératives entre elles , de la nationalisation de la terre et des chemins de fer, de l’utilité des wholesales pour l’orga-
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- nisation de la coopération internationnale , avaient été étudiées durant l’année pour être soumises aux délibérations du Congrès.
- A l’exception de la question des chemins de fer , qui, à notre connaissance, du moins, n’avait pas encore été portée devant un Congres , toutes les autres sont de vieilles connaissances pour les coopérateurs anglais.
- Ce qui caractérise le Congrès de 1901 , c’est la solution qu’il a donnée à certaines d’entro elles.
- Il n’y a pas lieu de ranger parmi celles-ci la question du logement des coopérateurs qui faisait l’objet d’une proposition présentée par M. Gration (Société de Leeds) et qui était ainsi conçue : « Il serait à désirer que les Sociétés coopératives emploient leurs capitaux disponibles à la construction de maisons pour leurs membres, principalement dans les localités où les logements sont insalubres. »
- « Construire ou acheter des maisons saines et commodes pour les associes » , tel était l’objet du 2e paragraphe du manifeste lancé par les pionniers de Roch-dale, l’année même de leur constitution fl844).
- La disposition votée en 1901 est donc conforme à la doctrine de la coopération, et celle-ci ne s’en est jamais écartée dans la pratique.
- Sans pousser nos investigations au-delà d’un quart de siècle, nous trouvons la question de l’habitation longuement discutée et envisagée sous toutes ses faces au Congrès de Newcastle , conjointement avec celle de la terre qui a reçu au Congrès de Middlesbrough une solution autrement radicale , si l’on peut appeler solution l’expression d’un vœu.
- « Acquérir par achat ou par fermage des terrains qui seraient d’abord cultivés par les bras inoccupés et partagés ensuite en propriétés individuelles entre les associés, » disait encore le manifeste des pionniers.
- La question de la terre est surtout envisagée tout d’abord au point de vue des terrains que les Cooperative Building Societies achètent pour y bâtir des mai-
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- sons qu’elles louent ou pour les revendre avec ou sans maison. Mais elle ne tardera pas à devenir pressante, et, qu’il s’agisse d’exploitation agricole ou de la construction de maisons à louer ou à vendre aux membres des Sociétés coopératives, l’achat de terres figurera à l’ordre du jour de tous les Congrès annuels à partir du moment où la coopération anglaise a remplacée l’interrogation : « Comment ferons-nous de l’argent ? » par celle-ci : « Que ferons-nous de notre argent ? »
- Or, déjà, au Congrès de Newcastle, la pléthore du capital était'signalée comme un danger sérieux pour les Sociétés coopératives ; et, d’autre part, à cette époque la pratique de l’emploi des excédents en construction de logements était tellement avancée, qu’on avait pu constater, dans le même Congrès, la supériorité économique et sociale du système d’après lequel les fonds des Sociétés sont directement employés par celles-ci à l’effet de procurer des habitations à leurs membres, sur le système consistant à prêter de l’argent aux individus pour acheter des maisons. Il n’est pas niable que l’évolution ne se soit poursuivie dans la direction rigoureusement indiquée par l’esprit d’association.
- La preuve en est dans ce fait qu’à la fin de 1898, les Sociétés possédaient des maisons, louées à leurs membres à prix modérés, et dont la valeur se montait à 69,513,900 francs ; ceci indépendamment de l’emploi que les Sociétés ont fait du surplus de leurs capitaux, soit plusieurs millions de livres sterling, pour faire < bâtir des maisons à vendre payables comptant ou par àcomptes successifs, à leurs sociétaires C’est en 1884 que, sous l’influence de la propagande faite par Henri George et par la Ligue pour la réforme foncière, fondée la même année, par M. Alfred Russel-Wallace, la question de la nationalisation du sol fut introduite, au Congrès de Derby, par un coopérateur de cette localité, M. Purcell. Elle y fut courtoisement accueillie, Quelques réserves furent faites. Des coopérateurs autorisés comme MM. Greening et Lloyd Jones,
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- tout en admettant la nationalisation du sol déclarèrent que jamais elle ne pourrait et ne devrait s’opérer sans compensation pour les propriétaires actuels. C’est Fes-sence même de l’esprit coopératif qui ne veut léser les intérêts immédiats de personne, et cherche à relever la condition sociale des pauvres sans jeter à bas les riches.
- Aucun vote ne fut émis au sujet de la nationalisation du sol. On n’en a reparlé plus tard que d’une manière incidente, notamment, il y a trois ans, au Congrès de Peterborough* où fut développé tout un plan d’organisation de Sociétés coopératives de production agricole.
- On fît remarquer que les mesures proposées étaient parfaitement compatibles avec le régime actuel de la propriété terrienne, mais qu’on retirait de plus grands avantages encore de la refonte de ces lois, et qu’on aurait fait un grand pas vers cette refonte, si les Who-lesales, avec leurs immenses capitaux, encourageaient le mouvement en devenant propriétaires de vastes “propriétés.
- Les partisans de la nationalisation approuvèrent ces considérations qui se rapprochaient de leurs idées.
- Aussi lorsque M. Murphy , critiquant les lois sur la propriété rurale , « lois qui s’opposent aux réformes les plus urgentes et barrent la route au progrès social », proposa au Congrès de Middlesbrough d’en réclamer l’abrogation, il prêchait des convertis.
- Il ne faut donc pas s’étonner que la proposition ait été adoptée à la presque unanimité. La coopération anglaise n’a jamais cessé d’instruire le procès du régime suranné de la propriété foncière , et aucun des problèmes dont elle a abordé la solution n’a donné lieu à moins de divisions dans ses rangs.
- On peut se demander dans quel sens agira la refonte, unanimement réclamée, des lois qui régissent la propriété foncière.
- Le sol passera-t-il entre les mains des producteurs au moyen de groupes d’individus , ou par les acquisitions successives des magasins coopératifs, ou par la voie légale de la nationalisation du sol ?
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- Les deux premières solutions procèdent de conceptions coopératives différentes , mais reposant sur le principe du Self help toujours respecté dans le domaine de l’action coopérative pure. La seconde rentre dans la donnée socialiste.
- Mais de quelque façon que s’opère la réforme du régime foncier, il n’est pas téméraire d’affirmer que la coopération en sera finalement la bénéficiaire. Elle n’aurait pas de peine à tirer un aussi bon parti que ses concurrents d’une législation supprimant les entraves qui gênent la transmission et l’appropriation individuelle du sol ; et qui mieux qu’elle fournirait une organisation toute prête à la mise en valeur du sol nationalisé?
- C’est pour cela que la perspective de la nationalisation du sol n’a rien d’effrayant pour les coopérateurs, dans un pays où elle a séduit des économistes à coup sûr moins audacieux que les successeurs des pionniers de Rochdale.
- L’intérêt immédiat des coopérateurs leur a fait pousser une pointe dans le domaine de la politique. Ce n’est pas la première quoi qu’on en ait dit. Les congressistes, les ministériels comme les autres, ont voté un blâme énergique au gouvernement pour avoir imposé le sucre. Le gouvernement qui, jadis, dégreva le sucre, reçut alors les félicitations des coopérateurs.
- M. Maxwell (de la Wholesale écossaise), propose qu’un vœu soit présenté au gouvernement pour que tout individu prévenu de fraude ou de corruption dans les affaires commerciales ou industrielles, soit poursuivi et condamné sévèrement. Cette motion a été votée à l’unanimité.
- M. May (société de Woolwich) propose que l’on demande au gouvernement de faciliter l’éducation supérieure des enfants qui suivent les classes élémentaires. Adopté.
- Une motion en faveur de la fermeture légale des magasins avant la nuit est également adoptée.
- M. Ben Jones fait remarquer que le transport d’une
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- tonne de viande de Northampton à Londres, coûte 47 schillings et de Chicago à Londres, 25. La dessus on vote une motion en faveur de la nationalisation des chemins de fer.
- Enfin, une longue discussion sur les pensions de retraite se termine par un vote en faveur des pensions de retraite organisées par l’Etat.
- La coopération anglaise n’a jamais eu de doctrine bien arrêtée en ce qui concerne les retraites. Les premiers projets qui ont été soumis au Congrès, il y a quelques années, ne visaient que les employés des coopératives (projet Wilson). Puis on s’est préoccupé du sort des vieux coopérateurs (projet Gray) et finalement on a jugé que tout homme devrait avoir le pain de ses vieux jours assuré. La coopération ne pouvait suffire à une pareille entreprise. Elle a chargé l’Etat juste au moment où un homme d’Etat qui exerce sur la politique anglaise une influence tellement considérable qu’on peut à bon droit le considérer comme le véritable chef du gouvernement, M. Chamberlain, renonçait à cet article de son programme électoral. De telle sorte que le vote de la motion a eu toutes les apparences d’un blâme pour la politique de cet ancien libéral.
- Le Congrès de Middlesbrough a encore accentué ce blâme en faisant une excursion dans un ordre de questions politiques plus général encore. lia voté des félicitations aux organisations anglaises, parmi lesquelles la coopération elle-même, qui ont tenu l’année dernière à la Bourse du Travail de Paris le grand meeting en faveur de la paix si nécessaire à la réalisation de l’idéal coopératif. Et ceci nous remet en mémoire, cette parole de l’infatigable apôtre de la paix, M Charles Lemon-nier : « Que tous les coopérateurs deviennent pacificateurs, que tous les pacificateurs deviennent coopérateurs : la question de la paix et la question sociale feront ainsi chacune un grand pas. »
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- Fin de session.
- La clôture de la session ordinaire a eu lieu le 6 juillet.
- L’acte principal de cette session a été la promulgation de la loi sur les associations.
- Par trois cent treize voix contre deux cent quarante-neuf soit à la majorisé de soixante-quatre voix , la Chambre a adopté le 28 juin, sans la moindre modification, le projet de loi sur les associations que le Sénat lui avait renvoyé.
- La loi comprend deux parties distinctes, les associations en général et les congrégations en particulier. Si on l’étudie dans ses rapports avec le droit commun, elle est incontestablement la plus libérale que les Chambres françaises aient jamais votées.
- Désormais les associations , quel que soit le nombre des personnes, quel que soit le but quelles se proposent, à moins bien entendu qu’il ne soit illicite , pourront se former librement, sans autorisation, sans déclaration , à la condition seule qu’elles ne revendiqueront pas la capacité juridique. Si elles veulent former une entité juridique avec les avantages qui y sont attachés , elles seront soumises à la formalité d’une simple déclaration, ou à la reconnaissance d’utilité publique.
- La loi supprime donc les articles 291 , 292 et 293 du Code spécial de la loi de 1834, c’est-à-dire toutes les dispositions restrictives de la liberté.
- En ce qui concerne les congrégations , la loi les soumet à un régime spécial, celui de l’autorisation.
- Ce régime est-il excessif ? En tout cas , il n’est pas nouveau. C’est celui qui a été maintenn dans tous les temps par toutes les législations. Le seul changement qu’il y ait entre hier et aujourd’hui à cet égard , c'est
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- qu’aujourd’hui les congrégations sont. rappelées à l’observation d’une législation constante.
- Et quel est le pouvoir qui accordera cette autorisation. Est-ce un pouvoir arbitraire, dépendant de la volonté ou du caprice du gouvernement ? Non , c’est le pouvoir législatif : c’est la loi.
- La loi ne touche à aucune congrégation autorisée. Elle permet d’en autoriser d’autres. Elle ne viole aucune liberté compatible avec les prérogatives du droit civil, elle supprime au contraire les obstacles qui se dressaient jusqu’ici devant la liberté de s’associer.
- Dans sa séance du 2 juillet, la Chambre des députés, après avoir examiné pendant seize séances les bases générales du projet de loi sur les retraites ouvrières, a voté l’articlé 1er de ce projet, ainsi conçu ;
- « Tout ouvrier ou employé , tout sociétaire ou auxiliaire employé par une association ouvrière a droit, s’il est de nationalité française et dans les conditions déterminées par la présente loi, à une retraite de vieillesse à 65 ans et, le cas échéant,' à une retraite d’invalidité, payable mensuellement sur certificat de vie, sans frais, délivré par le maire de sa résidence.
- « Ces retraites sont assurées par la caisse nationale des retraites ouvrières, la caisse nationale des retraites pour la vieillesse, les sociétés de secours mutuels et les caisses patronales ou syndicats , dans les conditions déterminées par les titres I à Y de la présente loi. »
- Quelques jours auparavant, la Chambre avait voté, sur la proposion du gouvernement et de la commission, la prise en considération de deux amendements de M. Bienvenu Martin adoptant ainsi le principe de deux titres complémentaires destinés à régler, l’un la situation des travailleurs agricoles , l’autre le régime de versements facultatifs pour les petits patrons de l’industrie, du commerce et de l’agriculture, les façonniers, les domestiques, etc.
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- Enfin, après l’adoption de l’article premier , la Chambre, sur la proposition de MM. de Gailhard-Bancel et Lasies, a donné son adhésion à une motion invitant le gouvernement à consulter, pendant les vacances, sur la loi elle-même, les syndicats professionnels , patrons et ouvriers, les chambres de commerce, les chambres consultatives des arts et manufactures, de l’agriculture, les conseils de prud’hommes , les sociétés de secours mu-in els, etc. , etc.
- Conformément à ce vote , le Ministre du commerce vient d’adresser à tous les présidents des groupements et organisations visées la circulaire suivante :
- « Monsieur le Président,
- « J’ai l’honneur de vous communiquer ci-inclus le texte du projet de loi sur les retraites ouvrières soumis en ce moment aux délibérations de la Chambre.
- « Vous voudrez bien me faire parvenir, avant le 30 septembre prochain, les observations qu’il vous paraîtra utile de présenter sur ce projet.
- « Elles seront transmises par mes soins à la Commission d’assurance et de prévoyance sociales de la Chambre.
- « Recevez, Monsieur le Président, l’assurance de ma considération distinguée.
- « A. Millerand. y>
- Ajoutons que la commission parlementaire d’assurances et de prévoyance sociales se réunira vers la fin du mois de septembre pour examiner les résultats de l’enquête ouverte par le gouvernement. De telle façon que le débat sur les retraites ouvrières pourra reprendre dès la rentrée des Chambres.
- La proximité des vacances ne pouvait faire du vote de la Chambre une mesure d’ajournement indéfini, puisque la consultation devait être terminée avant la rentrée. Il n’en est pas moins vrai que les adversaires du principe de la loi ont compté sur ce moyen pour la taire échoùer, et qu’en donnant à ces opposants l’appoint de leurs voix, nombre de partisans de la loi ont trahi leurs hésitations et leurs doutes.
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- A quoi va servir la consultation de tous les groupes hétérogènes que nous avons énumérés ?
- Les organisations patronales ne manqueront pas de répondre que l’industrie et le commerce sont hors d’état de supporter les nouvelles charges qu’on veut leur imposer ; et croit-on que les syndicats ouvriers seront unanimes à accepter celles qui doivent leur incomber ? Ils sont nombreux ceux qui, tout en acceptant le principe du projet comme une affirmation de leur droit trop longtemps méconnu, et une réparation trop longtemps différée, n’admettent pas qu’il soit fait sur leur salaire le moindre prélèvement.
- •Le Comité fédéral des Bourses du travail n’a-t-il pas rédigé l’année dernière une déclaration par laquelle il engageait les organisations ouvrières à repousser, non-seulement le projet Guieysse, mais tous les projets de retraites nationales, sous le prétexte que les unes sont aussi utopiques que les autres.
- *Le sentiment des Sociétés, de secours mutuels n’est pas plus douteux. Des manifestations récentes permettent de le dégager.
- Il y a trois mois le Conseil supérieur des Sociétés de secours mutuels, siégeant au ministère de l’intérieur, clôturait sa session par le vote, rendu à l’unanimité moins trois voix, d’une motion demandant que, pour la création des retraites pour la vieillesse, le principe de la liberté lût adopté, et repoussant l’obligation comme contraire aux intérêts de la mutualité.
- Quelque temps auparavant s’était tenu, au Musée social, le. Congrès des retraites pour la vieillesse. Plus de deux cents congressistes, représentant les Sociétés de secours mutuels et de retraites, les syndicats ouvriers et agricoles, les institutions patronales, les actionnaires des principales compagnies d’assurances , avaient répondu à l’appel du comité d’organisation. On discuta longtemps sur le principe de la liberté ou de l’obligation.
- Les partisans les plus déterminés du principe d’obli-
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- gation demandaient que la loi réservât les droits des Sociétés de secours mutuels.
- Finalement à la majorité des deux tiers des voix sur une centaine de votants, et sur la proposition de M. Mabil-leau, directeur du Musée social, le Congrès, après avoir affirmé « sa confiance inébranlable dans le système des retraites basé sur la liberté, émet le vœu que l’Etat organise temporairement, au profit des vieillards et des invalides, l’assistance et même l'assurance partout où cette nécessité apparaîtra et qu’il laisse aux mutualités le soin d’organiser les retraites pour les travailleurs. »
- La Chambre aurait pu faire son profit, tout au moins de cet ordre du jour.
- On sait comment fut ajournée la discussion de la loi sur l’assistance des vieillards indigents qui devait venir en connexité avec celle des retraites ouvrières. N’eut-il pas mieux valu régler cette question , urgente entre toutes, qui consiste à assurer à tout homme parvenu au terme de sa carrière le minimum du nécessaire à sa subsistance.
- Le vote préalable de cette loi d’assistance obligatoire eût retiré quelque peu de sa complexité à la loi sur les retraites ouvrières, que le gouvernement a préféré aborder en premier lieu , sans doute parce qu’elle lui a paru moins coûteuse. On sait, en effet, que l’Etat se borne à garantir un minimum de 3 p. o/o comme taux d’intérêt des sommes placées , et à inscrire au budget une somme annuelle de 15 millions à repartir entre les plus vieux ouvriers existant au moment de la promulgation de la loi.
- Les difficultés financières que soulève le problème de l’assistance obligatoire seront-elles un jour plus faciles à aplanir qu’aujourd’hui ?
- Les budgets de la guerre et de la marine absorbent plus d’un milliard ; la dette publique nécessite annuellement douze cents millions. Si l’on touche à la première catégorie des dépenses, ce ne sera pas, on peut le croire,
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- pour les diminuer ; et l’on ne peut réduire les autres sans arriver à la banqueroute, aussi longtemps que l’amortissement n’aura pas donné des résultats sensibles.
- Pour s’en tenir à l’hypothèse la moins défavorable, il faut considérer ces deux catégories de dépenses comme intangibles. Si l’on défalque ces deux gros morceaux, si l’on néglige les dépenses portées pour ordre, c’est-à-dire les dépenses qui ont leur correpondant aux recettes, qui sont inscrites simplement pour avoir un chiffre global et qui se couvrent elles-mêmes sans le secours d’aucun impôt, on se trouve en présence de la partie du budget sur laquelle peuvent s’effectuer des économies. Or, cette partie ne dépasse guère six cents millions sur un budget total de trois milliards et demi.
- De ces six cents millions, deux cents sont pris par le ministère de l’instruction publique , et absorbés en grande partie par l’entretien des écoles primaires. S’il est un budget que l’on puisse à bon droit considérer comme intangible et comme le bénéficiaire éventuel de la plus grosse partie des plus-values, s’il s’en produit, ou des changements d’affectation des fonds, c’est bien celui-là. Pense-t-on que l’on puisse réduire le traitement des instituteurs ou supprimer la gratuité de l’instruction ? Quelle banqueroute financière serait comparable à cette banqueroute morale ?
- Sur les quatre cents millions restants il est très possible de réaliser des économies. Mais il ne faut pas se dissimuler qu’il faudra faire les plus grands efforts pour réduire ce chiffre à trois cents cinquante millions.
- L’économie de 50 millions ainsi obtenue ne représenterait jamais qu’une réduction de 1/70® du budget total de trois milliards et demi, soit une réductiou de 1 /70e sur les impôts.
- Le relevé du rendement des impôts que publie mensuellement l’administration des finances montre que les recouvrements des six premiers mois de l'année présentent une diminution notable sur les recouvrements de la période correspondante de 1900, et une
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- moins-value de 37 millions par rapport aux évaluations budgétaires.
- Comme ce phénomène n’est pas le fait d’un brusque écart qui se serait produit dans l’un des six mois de 1901 sur lesquels porte le calcul, mais que chacun des relevés mensuels a présenté les mêmes caractères de fléchissement, il faut en conclure que nous sommes entrés dans l’ère des déficits.
- Peut-être le ministre des finances, M. Caillaux, a-t-il raison d’attribuer ces fléchissements à des causes purement transitoires, telles que la période d’accalmie qui a suivi inévitablement le grand effort industriel et commercial provoqué par l’Exposition , les guerres qui ont éclaté sur divers points du monde et qui ont entraîné une hausse de charbon préjudiciable à l’essor de notre industrie, et enfin les réformes fiscales récemment votées qui ne pouvaient manquer d'apporter un certain trouble dans la rentrée des impôts?
- Pour ne résulter que de l’action des causes permanentes, la situation financière n’en serait pas plus rassurante.
- Il y a déjà lieu d’être épouvanté de l’accroissement ininterrompu des charges qui incombent, comme par l’effet du cours naturel des choses, à notre population stationnaire. Que sera-ce quand il lui faudra faire l’effort gigantesque d’assurer à chacun le nécessaire à l’existence? Qu’on se hâte de consacrer à cette assurance les ressources provenant de l’organisation de l’hérédité de l’Etat, comme le demandait Godin, avant qu’on fasse état de ces ressources pour combler le gouffre qui s’élargit sans cesse entre des recettes insuffisantes et des dépenses croissantes.
- L’organisation de l’hérédité de l’Etat aurait ce double résultat de pourvoir aux besoins de la mutualité nationale, et en même temps de débarrasser le peuple des impôts qu’une politique antisociale fait peser sur lui.
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- Faits politiques et sociaux
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- Le Congrès panaméricain
- L’adhésion de tous les Etats de l’Amérique du Sud serait acquise au projet de réunion d’un Congrès panaméricain qui doit se tenir à Mexico au mois d’octobre prochain.
- Le projet de progamme du Congrès comprend la discussion de la question de l’arbitrage, de l’établissement d’un tribunal international et d’autres questions, mais il ne contient rien qui se rapporte aux relations entre les Etats-Unis et les parties du continent situées au sud de ses frontières.
- ANGLETERRE Les syndicats.
- Au commencement de l’année 1899, il y avait, d’après le rapport officiel annuel du Board of Trade (Office du Travail), en Angleterre, 1,810 syndicats, avec 1,649,231 membres. A la fin de la même année, le nombre de syndicats a diminué de douze, ce qui provient de ce que plusieurs organisations locales ont adhéré aux unions nationales.
- Par contre le nombre des syndiqués s’est élevé à 1,802,518, ce qui représente une augmentation de 153,287. Toutefois, il convient de faire observer que ce chiffre imposant de 1,800,000 syndiqués ne représente qu’un cinquième de la population ouvrière masculine et un dixième seulement de la population ouvrière féminine.
- Le rapport donne des renseignements fort intéressants sur la situation financière des cent plus grandes trade-unions.
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- LE DEVOIR
- I
- Le total des recettes de ces syndicats s’élève :
- En 1899, en chiffres ronds, à...... 46,000,000 fr.
- Les dépenses ont été de............ 32,987,500
- Le surplus était donc de........... 13,612,500
- Le total de la fortune de ces trade-unions, y compris ce surplus, s’élevait à la fin de l’année 1899 à 72,000,000 de francs.
- Pour ce qui est de secours accordés à leurs membres par les cent syndicats en question, ils se répartissent de la façon suivante :
- Secours accordés aux sans travail, 4,775,000 francs.
- Secours accordés aux malades et aux victimes des accidents, 7,561,250 francs.
- Secours accordés aux vieillards et aux invalides, 4,871,250 francs.
- ITALIE
- L’indemnité parlementaire.
- La question de l’indemnité parlementaire qui vient d’être résolue en Allemagne s’impose maintenant devant le Parlement italien.
- Le président du Conseil, consulté à cet égard, a répondu que l’article 50 du statut ne lui paraissait pas, bien interprêté, un obstacle à cette réforme.
- Mais il a déclaré que tout en étant favorable au principe de l’indemnité , il tenait la proposition pour intempestive pour des raisons financières.
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- LUXEMBOURG.
- La réforme électorale.
- La Chambre des députés n’a pas voulu se séparer sans avoir une fois de plus amélioré sa législation électorale. Elle a, en effet, décidé de réduire le cens électoral de 15 à 10 francs, minimum prévu par la Constitution.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- Les députés socialistes (ils sont au nombre de trois) ont déclaré que cette réduction ne ferait pas disparaître de leur programme la question électorale et qu’ils ne se contenteraient que du suffrage universel. Ils espèrent qu’aux élections de l’année prochaine leur nombre s’accroîtra considérablement.
- On sait que la Chambre des députés du Luxembourg se compose de quarante-cinq membres élus par les Luxembourgeois âgés de vingt-cinq ans et payant le cens qui était, il y quelques années, de trente francs.
- INDE.
- Banques coopératives agricoles.
- Une conférence des Banques agricoles s’est tenue à ' Simla.
- Elle a élaboré un projet de banque coopérative dans le but de venir en aide aux cultivateurs endettés.
- On commencera probablement par établir de ces banques dans les villes , puis on en créera dans les campagnes. Des expériences récentes de ce genre ont donné quelques résultats , grâce surtout à la sympathie montrée par les fonctionnaires européens locaux.
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- RUSSIE.
- Libéralité utile.
- M. Solodovnikof, grand propriétaire russe, réeem-mont décédé à Moscou , a ordonné par testament que toutes ses valeurs et tous ses immeubles soient vendus, qu’une partie des capitaux réalisés soit donnée à ses parents et que le reste (plus de 30 millions de roubles) soit affecté à des oeuvres scolaires ou de bienfaisance. Il a demandé particulièrement la construction de plusieurs lycées de jeunes filles et d’écoles professionnelles de garçons.
- Le rouble vaut 4 francs.
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- LE DEVOIR
- AUSTRALIE.
- Le système décimal.
- La Chambre des représentants a désigné une commission chargée d’examiner s’il y a lieu pour l’Australie d’avoir sa monnaie propre et d’adopter le système décimal.
- Le premier ministre s’est prononcé pour le projet qui , dit-il, est également approuvé par le gouvernement britannique.
- MONTENEGRO.
- Le premier budget régulier.
- Un premier budget régulier vient d’être élaboré pour 1902. Il comporte un total de recettes d’un million 200,000 florins.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- LA QUESTION DE LA PAIX
- La Conférence de La Haye.
- Dans le cours d’un voyage sur le continent, M. Félix Moscheles a eu l’occasion de s’entretenir avec MM.White et Holls, délégués américains à la Conférence de La Haye.
- M. Andrew White, ambassadeur à Berlin, lui a dit entre autres : « C’est une oeuvre excellente et des plus « sérieuses que nous avons accomplie à La Haye. Nous « le savons et voulons en tirer tout le profit possible. « Chacun le comprendra en temps voulu. Aussi devez-« vous vous appliquer dans vos sociétés de paix, à la « faire connaître et à ne pas laisser oublier la date de « cet événement.
- « Je sais bien que l’on vous sert toujours les mêmes « arguments en essayant de vous prouver la stérilité de « nos efforts. La meilleure réponse à leur opposer est « de leur montrer le tribunal qui fonctionne à l’heure « actuelle. »
- M. Holls, éminent juriste, a répété à M. Moscheles ces paroles du premier ministre d’une grande puissance :
- « Alors même que cette institution serait mille fois <a moins pratique, les ministres responsables de tous les « Etats resteraient quand même vos alliés, parce que, « pour éviter la guerre, ils se cramponneraient au be-« soin à un simple fétu de paille. Et ce que vous avez « créé à La Haye n’est pas un fétu de paille, pas même « une poutre, c’est un solide navire, capable de résister « à tous les flots. »
- « A plusieurs reprises, au cours de la conversation, « M. Holls fit, d’accord avec M. Andrew White, ressorte tir la nécessité d’instruire le public des résultats que « l’on connaissaient. »
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- LE DEVOIR
- Parmi les seize pays qui ont organisé des assemblées commémoratives en l’honneur de la Conférence de La Haye se trouve aussi la colonie anglaise du Cap. Le South African News publie, sous la date du 20 mai, la résolution suivante, votée à cette occasion :
- « Les femmes du Cap réunies en assemblée le 18 mai déclarent que la guerre est un moyen aussi barbare qu’immoral de régler les différends internationaux. Elles expriment leur profonde sympathie pour le mouvement pacifique international initié par leurs sœurs d’autres pays et désirent s’y associer.
- « Nous, femmes sud-africaines, dont la patrie est déchirée et sanglante à la suite d’une affreuse guerre, nous unissons nos voix à celles des femmes de tous les pays, pour protester solennellement contre l’appel constant des nations à l’injuste droit du glaive. Nos cœurs frémissent de douleur à la vue de la désolation qui régne dans notre patrie naguère si heureuse, — de l’emprisonnement dont souffrent nos sœurs désespérées et leurs enfants délicats, qui meurent par milliers, — de la mutilation, de la maladie et de la mort de nos frères envoyés au combat, — du sang et des larmes qui abreuvent depuis vingt longs mois le sol de notre patrie. Une amère expérience nous a démontré que la guerre est une chose si horrible, si honteuse, que nous devons nous y opposer avec passion au nom de l’humanité et du christianisme, en déplorant amèrement que le principe de l’arbitrage, sanctionné dans la Conférence de La Haye, ait été si complètement ignoré. »
- L’assemblée a envoyé un télégramme de félicitations à d’autres assemblées tenues le meme jour. Il en a été donné lecture, en même temps que des autres témoignages de sympathie parvenus d’un grand nombre de pays.
- On a ensuite institué un comité permanent destiné à continuer ce mouvement, initié par des femmes de l’élite de la société du Cap (parmi eux des noms anglais et celui de la célèbre Olive Schreiner).
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- M. le professeur et conseiller intime Liszt a donné, le 3 juin, à la « Réunion scientifique libre de l’Université de Berlin » , à laquelle appartiennent les étudiants de toutes les facultés , une conférence sur l’œuvre de la Haye.
- Il a d’abord analysé les différentes conventions, puis il a résumé les résultats de cette étude en montrant que les travaux de la commission d’arbitrage sont les plus importants et qu’ils constituent un grand progrès par la régularisation et la codification des droits qui n’étaient jusqu’ici que conventionnels.
- Il a déclaré qu’il serait bien difficile maintenant à un Etat de ne pas s’incliner devant uife sentence arbitrale , même rendue contre lui, parce qu'il s’aliénerait toutes les sympathies. Si un cas de ce genre se présentait, il serait instructif, a dit l’honorable professeur, de suivre, sur les cotes des Bourses européennes les cours des valeurs de l’Etat récalcitrant.
- L’anniversaire de la Conférence de la Haye.
- Le 15 mai 1899 de nombreuses sociétés pacifiques et féministes avaient salué simultanément en des assemblées publiques, tenues sur les points les plus divers du globe, l’ouverture de la conférence de la Haye.
- Des manifestations analogues ont eu lieu pour le deuxième anniversaire de cet événement.
- Cet anniversaire a été notamment célébré avec beaucoup d’éclat , à la Haye, Rotterdam et Amsterdam.
- Dans la première de ces villes, la réunion a été très brillante. M. de Beaufort, ministre des affaires étrangères , a prononcé un discours dans lequel il a insisté surtout sur l’importance de la création de la Cour d’arbitrage , dont le siège est à la Haye et qui est maintenant organisée et installée.
- Certes, a-t-il dit, on ne peut contraindre les nations à recourir à un tribunal pour résoudre leurs différends,
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- mais il faut exercer une pression morale sur les gouvernements et sur les peuples pour les amener à soumettre à l’arbitrage les questions qui les divisent, afin d’éviter, si possible, les conflits sanglants,
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- L’Alliance universelle des Femmes pour la Paix
- avait organisé, le 27 juin, une Confèrence en faveur de la solution pacifique de la question Macédonienne, sur l’initiative de 33 Sociétés de Femmes de Bulgarie et de Macédoine. Une allocution émue, où se révèle une grande pitié pour toutes les souffrances, a été prononcée à l’ouverture delà séance par la princesse Wiszniewska, présidente de l’Alliance. M. Buisson, directeur honoraire de l’enseignement, qui présidait, a pris ensuite la parole, et, dans un discours interrompu par de fréquents applaudissements, a marqué le caractère essentiellement et uniquement humanitaire de cette manifestation, dégagée de toute préoccupation politique.
- Mme Maria Cheliga, vice-présidente de l’Alliance, a lu l’appel des femmes macédoniennes, qui n’est qu’une longue et douloureuse plainte-des malheureux Macédoniens, menacés d’un massacre comme a été celui des Arméniens. Un exposé de cette complexe et inextricable question a été faite par M. Bogdan, délégué de Macédoine. A son avis, le moment est plus critique que jamais et il serait grand temps d’agir en Europe pour éviter de terribles malheurs.
- Plusieurs discours du plus haut intérêt ont été prononcés par M. Viollet, membre de l’Institut ; M. Du-claux, de l’Institut Pasteur; M. Marinier, professeur des hautes études ; M. de Contenson, auteur d’ouvrages sur l’Orient, et M. Tchevaz, rédacteur du journal Y Arménie. M. Buisson a lu l’ordre du jour suivant, qui a été voté à l’unanimité :
- « Les citoyens paésents à la réunion provoquée à l’Hôtel des Sociétés savantes par l’Alliance universelle des Femmes de la Paix ;
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- « Après avoir pris connaissance du mémoire adressé par les femmes bulgares ;
- « Envoient leurs sympathies aux populations menacées dans la1 sécurité de leurs personnes et de leurs biens ;
- « Emettent le voeu que le gouvernement ottoman soit mis en demeure par les puissances signataires d’assurer l’exécution de l’art. 23 du traité de Berlin. »
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- L’Association de la Paix et du désarmement par les femmes, fondée par Mme Camille Flammarion, a tenu le 18 juin sa première réunion à l’Hôtel des Sociétés savantes, 28, rue Serpente, à Paris.
- L’assemblée était présidée par sa fondatrice, assistée deMmes Gayde Ligonier, Suply, Mlle Marceline Fleury, et du Comité.
- A l’ouverture de la séance, Mme Flammarion a prononcé une courte allocution pour indiquer le but de l’Association, qui est de préparer, par les femmes, l’apaisement des discordes internationales et d’amener la substitution de l’arbitrage aux guerres, qui sont la ruine de toutes les nations et l’opprobre de l’humanité soi-disant civilisée.
- M. de Coarraze a fait ensuite une conférence sur le rôle de la femme devant la guerre au xxe siècle. Il s’est apesanti tout particulièrement sur la terrible guerre Sud-Africaine, qui dure déjà depuis deux ans et qui a fait plus de 76,000 victimes, dont 14,000 morts, et il a invité les femmes de France et de tous les pays à ouvrir une croisade pour ne pas laisser disparaître l’oeuvre de paix entreprise au Congrès de La Haye.
- La réunion s’est terminée par une série de projections lumineuses montrant les atrocités commises au cours des guerres.
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- Arbitrage international.
- Ces derniers jours a siégé dans la petite ville de Rap-perswyl, sur les bords du lac de Zurich, le tribunal d’arbitrage international constitué pour trancher le différend qui divise les anciens concessionnaires pour l’exploitation des gisements de guano sur les côtes de la mer du Sud et le gouvernement de la République du Pérou, auquel les dits concessionnaires demandent des dommages-intérêts pour la lésion de leurs droits acquis par les actes de concession.
- Le tribunal d’arbitrage, composé de MM. Hafner, Lienhard et Soldati, juges fédéraux, a liquidé toutes les questions qui, après la mort de M. Morel, ancien membre du tribunal arbitral, étaient restées pendantes. L’arrêt ne sera connu qu’après la rédaction des motifs et la communication du jugement aux parties.
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- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
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- Le suffrage des femmes en Belgique.
- On avait cru jusqu’ici que seuls lès socialistes étaient partisans du droit de suffrage des femmes, et la majeure partie des Belges est encore persuadée que la récente proposition déposée à cet égard par M. Vandervelde, le chef du groupe socialiste , se trouve exposé d’ores et déjà à un échec inéluctable.
- Ce pourrait être une erreur. Le suffrage des femmes vient, en effet, de faire de précieuses et utiles recrues dans la majorité. Un des membres de celle-ci, député et bourgmestre d’Ypres, a composé, en collaboration avec M.Reini Henry, un des collaborateurs de l’officieux Journal de Bruxelles, un tract populaire destiné à la propagande en faveur du suffrage des femmes parmi les populations catholiques belges.
- Déjà M. Calaert a rallié à son opinion plusieurs membres éminents de la majorité catholique, parmi lesquels on cite M. Voest, ministre d’Etat et chef de la droite , et M. de Bruyn, ancien ministre des travaux publics et de l’agriculture.
- Sous de tels auspices, le droit de suffrage parait destiné à faire un rapide chemin chez les Belges et tôt ou tard, le suffrage de la femme remplacera le vote du père de famille prévu par l’organisation électorale belge actuelle.
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- Fédération libérale des femmes en Angleterre.
- Malgré l’impérialisme qui sévit à l’heure présente en Angleterre , les femmes anglaises poursuivent avec la même ardeur, la même vaillance, leur campagne pacifique.
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- A Birmingham se tenait dernièrement la session annuelle de la Fédération libérale des femmes en Angleterre.
- Dès la première séance, à laquelle étaient présentes 692 déléguées , représentant 447 sociétés de femmes libérales, l’assemblée a émis à l’unanimité un voeu demandant que les litiges internationaux soient réglés par l’arbitrage. La fédération a voté également une résolution condamnant les cruautés commises par le gouvernement tory dans la guerre sud-africaine.
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- L’éligibilité des femmes aux conseils municipaux.
- La Chambre des Lords a repoussé dans sa séance du 2 juillet une proposition tendant à rendre les femmes éligibles comme conseillers municipaux et aldermen, en dépit de l’appui donné à ce projet par l’évêque de Ro-chester et l’archevêque d’York.
- La première pharmacienne russe.
- Nous avons déjà en France plusieurs pharmaciennes, mais il n’en est pas de même dans les autres pays.
- Pas une seule jeune fille ne s’était encore établie jusqu’à ce jour comme pharmacienne, en Russie, pays où l’on compte tant de doctoresses.
- C’est Mme Lesniovska qui vient d’ouvrir, tout dernièrement à Saint-Pétersbourg, la première pharmacie dirigée par une femme.
- Mme Lesniovska a fait ses études à l’Université de Saint-Pétersbourg.
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- Un lycée de jeunes filles en Sibérie.
- A l’occasion du 25e anniversaire de la réunion de Fergkana (Turkestan) à la Russie, la ville de Margelan, également en Turkestan, a donné une somme de 20,000 roubles pour la fondation d’un lycée de jeunes filles.
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- Le mouvement féministe
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- Une doctoresse en sciences anatomo-médicales.
- Mlle Bertha de Vriese vient de remporter, avec grande distinction, le diplôme de doctoresse en sciences anatomo-médicales devant un jury de spécialistes réunis au ministère de l’intérieur belge.
- Mlle de Vriese, élève de l’Université de Gand, est la première femme qui, en Belgique, ait conquis ce diplôme.
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- Deux femmes internes.
- Le 16 juillet ont été proclamés les résultats du concours pour cinquante places d’internes dans les hôpitaux de Paris. Sur les cinquante internes admis deux sont des femmes : Mlles Arviset et Bonnet.
- Le diplôme de l’Ecole du Louvre vient d’être obtenu par une jeune fille, la première femme, croyons-nous, à qui il ait été conféré.
- Mlle Louise Paschoud, de Lausanne, a soutenu , devant le jury d’examen, sa thèse : « L’influence de Martin Schoengauer et d’Albert Durer sur les artistes suisses, peintres et graveurs de la fin du xve et du commencement du xvie siècle ».
- Ce beau travail, clairement exposé , contenant de nombreux documents inédits, illustrés de plusieurs reproductions d’oeuvres très intéressantes pour l’histoire de l’art, a valu à son auteur la note maxima « très bien. »
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- Par Jeanne MAIRET
- (Mme Charles BIGOT)
- {Fin.)
- — Qu’attendez-vous, alors ? Partez. Nous n’avons plus rien à nous dire, que je sache. Retournez à votre Américaine fadasse, qui ne demande qu’à vous consoler.
- Frank se leva, et d’un pas un peu incertain se dirigea vers l’entrée du pavillon. Il se rappela alors le battement joyeux de son cœur lorsqu’il en avait franchi le seuil. Quelques minutes avaient donc suffi pour changer son bonheur en misère, sa belle confiance en désespoir? Toute Fardeur de sa passion le ressaisit avec une violence folle. Ses yeux pleins de feu, ses joues rouges, toute son hésitation, toute sa faiblesse oubliées, il se retourna violemment et , saisissant Jane , il la tint enlacée.
- — Eh bien, non, je ne peux pas vous quitter ainsi. Vous dites que vous avez menti à... à l’autre. Prouvez-le. Suivez-moi en Amérique, acceptez la vie, comme je l’entends, pliez-vous à ce que vous appelez ma folie. Alors, oui, je vous croirai et, tout en sachant que ce mariage ne fera ni mon bonheur ni le vôtre, je vous dirai encore, soyez ma femme. Je vous aimerai tant que vous finirez bien par m’aimer un peu !
- Jane avait été surprise par ce revirement, au point de se laisser envelopper par les bras puissants de l’Américain. Elle se dégagea pourtant, et si brusquement, que Frank eut de la peine à se retenir. Elle s’appuya à la table où elle avait écrit la fatale lettre et se mit à rire, d’un rire cruel9 abominable.
- — Vous êtes fou, ma parole! Mais regardez-moi donc ! Suis-je faite pour vivre dans votre triste pays et pour y
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- Î)EÜX MONDES
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- jouer à la philanthropie, bête et inutile? Ah! non... partez... mais partez vite, ou je ne me tiendrai pas de vous crier enfin la vérité — la vraie celle-là. Non... je ne vous aime pas. Non... je ne vous aurais jamais aimé. Il n’y a qu’un homme qui ait jamais su réveiller en moi un tressaillement d’amour. Celui-là n’a pas voulu m’épouser. Mais... il n’aura jamais qu’un signe à faire, et je serai à lui. Là où j’ai menti — c’est en disant le contraire. Il n’y a ni prudence, ni honneur qui tiennent contre une passion comme la mienne. Maintenant, j’ai perdu la partie. Je paie. Je suis belle joueuse.
- Avant qu’elle eût fini cette violente tirade, Frank était déjà loin.
- XIV
- Avec la grande désinvolture qui caractérise la poli-que des Etats-Unis, M. Lewell, un beau jour, fut remplacé, sans même avoir été averti. On avait besoin de sa place ; on la prenait.
- M. Lewell, étant philosophe, prit gaiement son parti de cette mésaventure et s’en alla passer quelques mois en Algérie. Liban depuis la mort de frère, avait été un peu frêle; le soleil d’Afrique ramènerait sans doute quelques couleurs à ses joues pâlies. Susie accorda à sa famille deux semaines, au moment du jour de l’an, puis s’en retourna à Passy, où son oeuvre prenait des proportions qui la remplissaient de joie. Les Beckwith, après un voyage en Italie, étaient revenus auprès du père, au commencement de février, ramenant avec eux Frank et Lucy rencontrés à Naples.
- M. Lewell avait trouvé une installation idéale, une grande villa, bâtie un peu à la diable. A la maison mauresque primitive, avec ses plafonds cintrés, ses faïences, ses divans ornés de coussins brodés ou de nattes , s’était ajoutée une spacieuse maison moderne. Celle-ci s’avançait en saillie , très irrégulièrement , joyeusement tapissée d’un bougainville monstre, une
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- LE DEVOIR
- masse épaisse de fleurs au pourpre très vif. Un large portique contournait cette partie de la villa, formant un promenoir d’où l’on apercevait ici, la mer, là, le fouillis du jardin.
- Ce jardin, tout en pente, était un véritable paradis, touffu, mystérieux; un endroit de silence, fait pour les méditations solitaires ou les promenades à deux, embaumé de fleurs d’orangers et • de citronniers, de violettes, de roses ; ombragé merveilleusement du feuillage dentelé du poivrier, d’oliviers pâles, énormes, d’eucalyptus aux formes étranges, aux troncs pelés, d’acacias, d’arbres du Nord aussi. Se découpant sur le ciel bleu, partout, on voyait les panaches superbes de palmiers gigantesques ; les amandiers en fleurs semblaient d’énormes bouquets de mariée ; les géraniums poussés en arbustes s’épanouissaient joyeusement.
- Des bancs invitaient à la contemplation ravie ; ils étaient placés là où la vue s’ouvrait brusquement au-delà du jardin et de la vallée. Chacun de ces aperçus était différent, chacun merveilleux. La villa, haut perchée au flanc de la colline, dominait toute la merveilleuse baie de Mustapha. Alger se trouvait caché ; la vallée, brusquement creusée, ne montrait que la forte verdure de ses1 arbres, piquée ici et là de maisons très blanches ; elle s’évasait en vaste amphithéâtre dont la courbe très pure de la baie formait la base. A droite, avançait hardiment dans la mer la langue de terre, effilée et mince, qu’on nomme le cap Matifou. Plus loin s’élevaient d’abord des collines aux tons profonds et sombres , puis à l’horizon les belles montagnes du Djurjura.
- A mesure que l’on montait dans le haut du jardin immense, la vue devenait plus belle, plus vaste. La pleine mer se découvrait magnifiquement bleue. Puis, du jardin, on passait à un bois laissé sauvage qui couvrait tout un côté de la colline ; on se perdait facilement dans le dédale de petits sentiers qui montaient, qui descendaient perpétuellement.
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- DEUX MONDES
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- Après un temps doux et chaud comme un mois de juin en Europe — lorsque le mois de juin est beau — il y eut deux jours de tempête terrible. Rien n’y manquait : tonnepre et éclairs, rafales de vent, pluie torrentielle, et par dessus tout la formidable voix de la mer en fureur. Les grandes vagues battaient le sable de la grève, les bateaux hésitaient à quitter le port ; les pêcheurs au loin étaient en grand péril.
- Puis, un matin, comme par un coup de baguette magique, tout fut changé. Le soleil radieux se leva dans un ciel absolument pur ; l’atmosphère, comme lavée par les grandes pluies, étaient si transparente que chaque objet, même lointain, apparaissait nettement dessiné et comme tout proche. Les montagnes, souvent un peu voilées par une brume légère, se révélaient dans leur magnifique parure de neige , fraîchement tombée. C’était saisissant à voir, d’une beauté si merveilleuse que la respiration manquait, que les mots se mouraient sur les lèvres. De grandes ombres bleutées sur le flanc desmontagnes faisaient ressortir le blanc tout scintillant des cimes, découpées en emporte-pièce sur le ciel bleu. La mer, encore fort agitée, montrait près du bord ses eaux d’un ton fauve, presque rouge, et ses grandes vagues ourlées de blanc, tandis qu’au loin, au-delà d’Alger, elle redevenait d’un bleu sombre, beaucoup plus profond que le bleu léger du ciel.
- Ce jour-là, personne ne songea aux occupations ordinaires. M. Lewell délaissa ses livres, sa fille, Mrs Beck-with, oublia même de changer de toilette. Frank et les deux jeunes filles ne tenaient pas en place. A chaque instant, ils s’appelaient pour se montrer quelque transformation subtile opérée par la lumière changeante. Lorsque Frank et M, Beckwith proposèrent d’aller sur les crêtes pour y faire une grande promenade un peu à l’aventure, Lucy et Liban s’empressèrent d’accepter.
- Mrs Beckwith, qui n’aimait pas à suivre des sentiers de chèvres, resta auprès de son père.
- Il faisait un temps délicieux, ni chaud ni froid, et la
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- LE DEVOIR
- promenade devint une véritable course dans la montagne; à mesure qu’on s’élevait la vue devenait plus belle encore ; l’immensité de la mer, d’autres cimes aperçues au-delà des premières, les ravins profonds qui se creusaient aux pieds des promeneurs, tout cela les ravissait .
- Il y a quelque chose dans la beauté de la nature, lorsque cette beauté est suprême, qui met une sourdine aux choses de la vie. Elle commande l’admiration, la transforme en adoration, endort même les chagrins, ou plutôt en change le caractère, si bien que les larmes elles-mêmes sont douces.
- Frank pendant ces longs mois de voyage, avait porté en lui sa blessure qui ne s’était fermée que bien lentement. Jamais il n’avait parlé, même à sa sœur, de la scène qui avait mis fin à ces tristes fiançailles ; mais ce que Lucy ne savait pas, elle l’avait en partie deviné, et sa tendresse discrète avait puissamment aidé à la guérison.
- Deux mois après la rupture, ils avaient appris, par hasard, le mariage de Jane avec le baron Ezimon, Lucy avec un grand soulagement, Frank avec un sentiment fort mêlé. C’était bien le mari qu’il fallait à cette coquette sans cœur. Le silencieux Américain se le répétait. Il souffrit pourtant beaucoup ; sa jalousie était d’autant plus féroce, qu’il cherchait à mieux la cacher.
- Depuis, le temps avait fait son œuvre : le temps et autre chose encore. Lilian avait retrouvé, avec la santé, beaucoup de son ancienne gaieté et ce charme, si pénétrant, fait de candeur, de franchise et de douceur, que Frank s’étonnait d’avoir si mal apprécié. Il se sentait pris de honte, parfois, en songeant à sa passion, qui maintenait lui faisait l’effet d’un mauvais cauchemar, et il se demandait si jamais Lilian la lui pardonnerait.
- — Nous sommes bel et bien perdus, s’écria enfin Lucy : je ne vois pas de route et notre sentier trompeur s’arrête ici.
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- — Bah ! répliqua son frère, le beau malheur ! Où aurions-nous trouvé un meilleur endroit pour admirer ces teintes rosées qui commencent à courir sur nos montagnes de neige ? Est-ce assez beau ?...
- Et, de fait, ce nouvel effet de soleil qui descendait lentement vers l’horizon était si merveilleux qu’ils restèrent quelques moments silencieux et ravis.
- — Ce qui n’empêche, fît M. Beckwifh, qu’il faut songer au retour si nous ne voulons pas inquiéter Fannie et son père. J’aperçois une maisonnette toute blanche dans ce fouillis, là-bas. Allons aux informations !
- Il prit les devants, se lançant dans une véritable dégringolade, s’accrochant aux oliviers , aux arbustes, s’arrêtant pour tendre la main aux jeunes filles qui le suivaient en riant gaiement de l’aventure.
- La maison mauresque s’accrochait au flanc de la montagne, enfouie dans la verdure, ornée d’une clématite, tandis qu’un tacoma, aux fleurs écarlates, ombrageait sa terrasse. Elle était minuscule, bâtie presque en demi-lune, pour suivre la forme du rocher qui l’abritait, d’un blanc éclatant, une large frise de faïences d’un bleu clair, ornant le haut et le bas des murs ; les rares fenêtres arrondies étaient partagées en deux par une mince colonnette. La terrasse, dont la treille était soutenue par des colonnes torses, formait comme un prolongement de la maison et donnait sur un jardinet tout plein de roses, d’héliotropes et de géraniums.
- Sur la terrasse, deux hommes drapés dans de larges burnous blancs, fumaient en causant, et le son de leurs voix, qui arrivait jusqu’aux oreilles des promeneurs, n’avait rien d’arabe.
- — Qu’avons-nous à faire des journaux de Paris, mon cher? Au panier, te dis-je... Est-ce que le boulevard doit exister pour nous?... Nous vivons sous latente, ou à peu près...
- — Ah! mais... s’écria Fred Beckwith en sautant dans le jardinet et en s’élançant vers les faux Arabes, on ne dira pas après cela que je n’ai pas la main heureuse... ou le pied heureux plutôt.
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- Lucien rie Reynis et son ami Bernard Mentoz se levèrent pétrifiés d’étonnement. Entre Frank et Lucien , il y eut un instant d’hésitation. Frank se revoyait, lisant une lettre qui ne lui était pas destinée, et Lucien, à qui Jane, avec son audacieuse franchise avait décrit la scène, y pensait aussi. Mais lorsque ce dernier, dans un élan spontané et sincère lui tendit les deux mains, Frank les pressa dans les siennes, les sentant loyales.
- Bientôt, les exclamations, les questions, les réponses qui se croisaient, se calmèrent. Lucien appela un domestique — un véritable Kabyle, celui-là — commanda du café oriental, une mousse de café, et fit asseoir ses amis , tant bien que mal, sur les rares chaises ou sur les rebords de la terrasse, se contentant pour lui-même d’une natte où il s’accroupit.
- — Nous faisons de la couleur locale, fit-il gravement, en se drapant dans son burnous.
- — C’est ce que nous voyons , mon cher Lucien , dit en riant Lucy; les draperies s’accordent assez mal avec votre type, mais c’est là un détail. Expliquez-nous donc comment et pourquoi nous vous trouvons accrochés à la montagne comme...
- — Comme des coquillages à leur rocher. C’est tout simple. J’ai voulu travailler dans la paix et dans la joie , et m’essayer à un genre très différent de ma littérature ordinaire, faire peau neuve, en un mot, poussé par un peu de honte personnelle et surtout par les sermons du très révérend père Bernard Mentoz, qui est en train de faire de la couleur locale aussi. Le dit père Bernard, ayant été très gravement malade d’une fièvre typhoïde, a bien voulu m’accompagner et surveiller ma conversion, qui n’est pas d’une solidité à toute épreuve.
- — Ecoutez ma version de l’histoire, mademoiselle. Lorsque je me suis senti atteint, j’ai appelé Lucien à mon chevet. Je suis seul au monde, sans famille, n’ayant que de rares amis. Il m’a soigné nuit et jour; il m’a sauvé; il achève ma guérison sous ce ciel béni et
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- prend comme prétexte qu’il a besoin de calme pour son nouveau roman...
- — Et, de fait, ma chère petite cousine d’Amérique, je crois que votre mauvais sujet de parent n’a jamais été plus complètement heureux qu’en ce moment. Maintenant , à votre tour de nous raconter comment vous nous tombez du haut de ces rochers ou des branches de nos oliviers... Nous vivons en sauvages dans notre nid. Il nous semble qu’Alger est presque aussi loin que Paris et nous finirons bientôt par discuter en arabe, ayant à peu près oublié notre propre langue. Il n’est donc pas étonnant que nous ignorions votre présence au Saint-Georges ou au Continental.
- — Nous sommes chez nous, ou plutôt chez M. Lewell, mon cher Lucien , dit Frank, et, si vous m’en croyez , vous viendrez tous déjeuner à sa table demain ; vous savez combien on vous fera fête. Pour le moment, met-tez-nous dans le bon chemin, car nous sommes complètement désorientés.
- Quelques instants plus tard, les deux jeunes gens se joignirent aux promeneurs et un sentier possible les conduisit jusqu’à la route.
- Le sentier étant fort étroit, tout le monde ne pouvait marcher de front. A un moment donné, Lucy et son cousin se trouvèrent à une petite distance des autres. Lucy était moins rieuse que d’habitude.
- — M. Mentoz a été fort malade?... Nous n’en savions rien.
- — Il a été pendant des semaines entre la vie et la mort. Quelques heures après mon arrivée auprès de lui, il divaguait. Le délire ne lui laissait que peu d’heures lucides et, alors , la faiblesse était telle qu’il ne parlait pas, se contentant de me suivre des yeux. J’ai appris à le connaître pendant cette maladie, et depuis, comme je ne l’avais jamais connu , quoique nous fussions restés très liés après nos années de collège. Je ne me doutais pas combien la nature de ce taciturne est tendre, aimante, passionnée aussi. J’ignorais, et j’ignore
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- encore, sa vie intime, mais il a dû avoir son roman tout comme un autre, car un nom de femme revenait sans cesse dans ses divagations.
- — Ah!... fit Lucy presque involontairement.
- — Oui... et cette femme s’appelait comme vous... car le nom qu’il murmurait était celui de Lucy. Une amourette du temps où il était professeur en province , sans doute.
- On arrivait à la route et l’on se sépara avec promesse de se revoir le lendemain, à l’heure du déjeuner.
- Pendant toute la soirée, Lucy fut très silencieuse, et, prétextant la fatigue, se retira de bonne heure.
- Comme Lilian se préparait à la suivre, Frank lui dit :
- — Venez un instant au jardin, Lilian, voir nos belles montagnes neigeuses sous le clair de lune.
- Une traînée lumineuse sur l’eau éblouissait les yeux. La vallée semblait mystérieusement profonde et sombre, avec ses rares points de lumière. Les montagnes neigeuses étaient d’une blancheur presque irréelle.
- Lilian avait jeté un léger châle sur ses épaules et sa fine tête de blonde s’harmonisait délicieusement avec cette draperie blanche et la lumière de la lune.
- Frank la regarda longuement et finit par prendre sa main qu’il garda dans la sienne. Lilian se retourna, leva ses yeux, puis les abaissa vivement.
- — Lilian, il y a bien des jours que je cherche à vous ouvrir mon cœur. Jusqu’à présent je ne l’ai pas osé. Vous devez tant me mépriser !
- — J’ai pu vous plaindre, j’ai pu même vous blâmer, mon cher Frank. Je ne vous ai jamais méprisé.
- — Et vous pourrez me pardonner ?
- — Je n’ai rien à vous pardonner. Vous étiez libre. Souvenez-vous du jour où... où j’ai tâché de vous le faire comprendre.
- — Je m’en souviens. Ce jour-là, de mon côté, j’ai cherché à vous faire ma confession. Voulez-vous me permettre maintenant de compléter cette confession ?
- — Non, je vous en prie. Ne parlons jamais d’un passé
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- que... que j’ai deviné, qui m’a fait souffrir et qui ne vous a guère apporté de bonheur. Mais — c’est le passé. Il est mort. Tâchons de l’oublier.
- — Je voudrais pourtant vous faire comprendre, ma douce Lilian, que... que, même au milieu de ma folie, je pensais à vous, que je savais apprécier votre nature exquise, dont je n’étais pas digne. Je voudrais surtout vous dire que cette folie, une fois passée, votre image ne me quitta plus. Je me proposais alors un but : avoir un jour le droit de vous dire : Soyez ma femme. Je vous aimerai tant et si bien que je vous ferai oublier des heures pénibles — dont j’ai un remords profond.
- Lilian tremblait; Frank l’entoura de ses bras. Blottie contre lui, elle murmura :
- — Je vous ai aimé toute ma vie, Frank, vous le savez. Si vous n’aviez pas voulu de cet amour, je ne me serais jamais mariée.
- La première nouvelle qui accueillit les deux Français lorsqu’ils grimpèrent jusqu’à la villa, fut celle des fiançailles de Frank et de Lilian. Il n’y avait du reste qu’à les regarder pour deviner leur bonheur. Avec la belle franchise de sa nature très candide, Lilian ne cherchait nullement à cacher sa joie, et Frank rayonnait.
- Après le déjeuner, on se promena dans le bois aux sentiers étroits.
- Bernard Mentoz et son ancienne élève, tout en causant, se laissèrent devancer par les autres.
- —Vous êtes très heureuse du mariage de votre frère, mademoiselle ?
- — Très heureuse. Je ne connais pas de nature plus loyale, plus douce, plus absolument pure que celle de Lilian.
- — Ce mariage rendra votre frère plus Américain que jamais.
- — Frank est Américain de toute façon, dans tous ses instincts, jusqu’au plus profond de ses sentiments. Il a hâte de commencer sa vie de travail et de bonheur domestique,
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- I
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- Bernard regarda la jeune fille avec une certaine vivacité. '
- — Alors... très réellement, il renonce à son titre, à la fortune dont il est le maître absolu... il va mener une vie d’homme qui a son pain à gagner ?
- — En aviez-vous douté ?
- Quelque chose d’un peu hautain dans la voix de la jeune fille frappa le Français.
- — Pardon...
- — Il n’y a là qu’une chose fort simple. Nous ne croyons pas que la fortune puisse être, lorsqu’elle n’est pas la récompense d’un effort personnel, chose saine, ou qu’elle puisse donner le bonheur. Je sais que, pour ma part, je lui dois plus d’un chagrin. Les principes de mon frère sont les miens. Seulement — et ici, monsieur Mentoz, vous ne me refuserez pas un conseil d’ami — seulement, par un caprice d’atavisme sans doute, je me sens vivement attirée par mon pays d’origine. J’ai du sang français dans les veines ; je ne parle pas du sang des Reynis, mais bien de celui de la pauvre institutrice qui fut ma grand’mère et qui m’apprit sa langue en même temps que je bégayais la mienne. Je voudrais donc que le pays de ma pauvre grand’mère profitât, tout comme le mien, de l’héritage que nous avons fait. Con-seillez-moi à ce sujet.
- — Mais il me semble que l’œuvre de Passy...
- — C’est l’œuvre de mon amie Susie, beaucoup plus que la mienne.
- — Puis, ajouta le jeune homme avec un changement dans la voix et un certain manque d’enchaînement dans les idées peut-être, puis vous, allez partir, nous quitter, oublier un pays qui, malgré vos sympathies, ne vous paraît pas le vôtre...
- Je reviendrai souvent... l’Océan n’est pas un barrière infranchissable.
- — Et si un homme pauvre vous aimait, savait apprécier votre belle vaillance, votre singulier désintéressement, s’il vous demandait de partager une vie très sim-
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- pie, austère peut-être, une vie d’efforts très humbles, obscurs...
- — Je lui dirais, monsieur Mentoz, que cette vie seule est faite pour me tenter. Le jour où je serais convaincue que je suis aimée... pour moi-même — ce jour-là, je serais heureuse et très hère.
- Ils s’étaient arrêtés tous deux, très émus, osant à peine se regarder. Avec une timidité curieuse et touchante chez un homme aussi sûr de lui, aussi fier que Bernard Mentoz, il murmura très bas :
- — Je suis cet homme, ce travailleur obscur. Je vous ai aimée, dès que je vous ai connue, sans oser me l’avouer, me raidissant contre la bonté qui vous poussait à... me tendre la main. Je n’ai plus de fierté maintenant — ou plutôt oui — ma fierté suprême, celle qui fera le bonheur de ma vie, c’est de me dire que je vous aime... et que je suis aimé de vous.
- Lucy alors le regarda, souriante, les larmes aux yeux pourtant.
- — J’ai bien cru, un moment, qu’il me faudrait vous prier de... vouloir bien être mon mari !
- FIN
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- 50ô
- LE DEVOIR
- r/
- Par Henry GRÉVILLE
- I
- Céphise entra dans sa chambre de ce pas léger, coulé, presque dansant, qui donnait à sa démarche une grâce particulière. Levant un peu la jolie petite lampe d’argent , à son chiffre , qui venait de lui être offerte , tout allumée,, par sa soeur aînée , elle regarda autour d’elle avec un véritable plaisir.
- « C’est joli, ici, pensa-t-elle , et c’est délicieux de vivre. »
- Elle posa la lampe sur son bureau de jeune fille , couvert de riens luxueux , tira de son écrin un livre de maroquin qu’elle eut grand’peine à tenir ouvert et, très sérieuse, commença d’écrire :
- « Les Pavillons, 3 août 1892, 9 heures du soir.
- « Il y a une heure à peine , j’ai eu vingt et un ans. Toute ma famille a été parfaite pour moi. Je crois réellement qu’ils sont contents que j’existe , car j’ai reçu une véritable voiturée de présents et de fleurs , et puis ce sont les figures qui me sourient. Maman m’a donné ce livre pour que j’en fasse une sorte de mémorial. « Surtout n’y écris pas de bêtises , » m’a-t-elle dit en riant , « parce que, plus tard on en est fâché , et les « pages arrachées gâtent une belle reliure. » Ma mère adorée est pleine de précautions ; mais , si je ne dois pas y écrire des bêtises , je n’y écrirai peut-être pas grand... »
- — Entrez ! fit Céphise , en réponse à un toc-toc discret.
- Colette de Vautrait se présenta sur le seuil.
- C’était la sœur aînée, grande, mince, jolie, distinguée
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- CÉPHISE 507
- peut-être encore plus que belle, mais faite certainement pour attirer le regard et le retenir.
- — Tu écris déjà tes mémoires ? fit-elle en regardant le bureau.
- — Je commence. Et toi, as-tu écrit tes mémoires, quand tu étais jeune fille?
- — Je n’en ai pas eu le temps , répondit la jeune femme d’une voix mélodieuse où tintait une imperceptible fêlure. Je me suis mariée si jeune !
- Elle s’assit d’un air las et attira contre elle les plis de sa robe , en personne accoutumée à tenir peu de place ; puis elle tourna la tête vers la mer où s’étalait le prodigieux éventail d’argent d’un lever de lune.
- — C’est vrai, tu avais dix-huit ans ... et moi qui viens d’en avoir vingt et un! Car je suis majeure, Colette !
- — La belle avance ! murmura Mme de Vautrait avec un sourire désabusé. Mais tu n’es pas mariée, c’est toujours cela de gagné.
- Céphise la regarda d’un air indécis, presque inquiet ; puis, fermant le livre de ses mémoires, elle vint s’asseoir en face de sa sœur , dans l’embrasure de la fenêtre , tournant le dos à la lampe.
- — Où est ton mari ? demanda-t-elle.
- — Avec papa, au billard.
- Céphise se pencha vers Colette et, les coudes aux genoux , prit dans les siennes une main fine , froide , un peu alanguie.
- — J’ai à te parler de choses très sérieuses, dit-elle, je m’étais jurée de ne le faire que lorsque je serais majeure , c’est pour aujourd’hui. Il ne faudra pas rire, Colette, ni m’envoyer promener, tu sais? J’ai beaucoup réfléchi.
- — Tu veux te marier ? demanda Mme de Vautrait d’un air à la fois amusé et apitoyé.
- La jeune fille rougit légèrement et secoua la tête.
- — Pas pour le moment. C’est de toi qu’il s’agit. Dis-moi, tu n’aimes pas beaucoup ton mari ?
- Colette ne répondit pas.
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- — Tu l’aimais quand tu l’as épousé ? insista Céphise,
- — Je m’étais figurée que je l’aimais.
- — Et alors ?
- — Et bien, je me suis aperçue ensuite que je ne l’aimais pas.
- — C’est triste ? fit Céphise.
- — Cela dépend ! répliqua la jeune femme avec un petit rire qui sonna faux comme une clochette ébréchée.
- La sœur puînée avait l’air très grave ; elle serra un peu plus la main molle qui ne se réchauffait pas.
- — Cela dépend , oui, fit-elle d’un ton sérieux, mais crois-tu qu’une femme mariée puisse être heureuse sans aimer son mari ?
- Mme de Vautrait se souleva dans son fauteuil et retira sa main.
- — Heureuse ? Il n’est pas question de roman , ici, ma petite sœur, fit-elle d’un ton légèrement hautain.
- — Colette , fit humblement Céphise , je te parle avec mon cœur, et tu me réponds avec ton orgueil !
- Mme de Vautrait, touchée, se pencha et baisa au front la jeune fille.
- — C’est toi qui as raison, ma sœur chérie. Eh bien, que veux-tu ?
- — Je voulais... Voici, dit Céphise en surmontant un obstacle intérieur : tu sais que je n’aime guère ton mari. Je te demande pardon, ça n’est pas poli, mais...
- — Continue.
- — Il a quelque chose d’ironique... de...
- — Je sais, va donc! fit Mme de Vautrait avec un peu d’impatience.
- — Mais enfin, c’est ton mari, et maintenant, à moins de divorcer, tu ne peux pas en aimer un autre.
- La lune agrandissait sa lumineuse traînée sur les vagues clapotantes ; les phares de toutes couleurs qui font, la nuit, à la rade de Cherbourg une si riche sertissure de pierres précieuses, brillaient au loin dans le flot d’argent comme une illumination magique ; un souffle léger passa dans les rideaux et fit vaciller la petite flamme de la lampe.
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- — Non, dit lentement la femme mariée , à moins de divorcer, je ne dois pas en aimer un autre.
- — Est-ce que tu penses , Colette , que tu pourrais divorcer ? demanda Céphise à voix basse, en reprenant la main rebelle.
- — Je n’ai jamais rien dit ni fait, je pense , qui puisse autoriser cette question ? demanda Mme de Vautrait avec un retour de hauteur.
- — Colette ! jeta Céphise avec un petit cri d’angoisse, est-ce que tu ne comprends pas que je t’aime , que j’ai du chagrin pour toi, que je voudrais te voir heureuse... moins malheureuse enfin, et que ce n’est pas en laissant aller les choses comme elles vont que tu connaîtras jamais une heure de bonheur ?
- —Tu parles comme un bon livre ! dit Colette, essayant de lutter encore ; tu ne sais pas de quoi tu parles !
- — Si, je le sais ! répliqua Céphise avec une telle fermeté que sa sœur en demeura interdite. J’ai des yeux... et j’ai un cœur. J’ai vu, j’ai compris... tu souffres et... tiens, je te dirai la vérité : tu te prépares un nouveau chagrin, un nouveau désappointement... plus cruel que le premier.
- — Céphise ! mais, Céphise, tu parles de choses...
- Mme de Vautrait s’était brusquement levée; sa sœur
- la retint et la contraignit à se rasseoir.
- — Oui, je sais, dit-elle, le^ jeunes filles ne doivent pas savoir; c’était bon jadis, çà ; à présent , on ne se gêne plus pour parler devant nous , et nous avons des yeux pour voir. Ma sœur chérie, ma Colette adorée , ma belle grande sœur, dont je suis si fîère, écoute-moi, personne ne te dira ce que je te dis; maman est trop malade... un divorce, tu sais, elle en mourrait de chagrin.
- D’un signe de tête, Colette exprima qu’elle le savait.
- — Alors, quoi, ma chérie? murmura la jeune fille en penchant vers sa sœur. Si ce n’est pas le divorce...
- — Laisse-moi! murmura Mme de Vautrait en cherchant à lui échapper.
- — Ma sœur aînée, l’orgueil de la famille! continua Céphise en la câlinant.
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- Elle se tut. Sur les doigts de la jeune femme venait de tomber un flot de larmes brûlantes, aussitôt réprimées. Le silence régna dans la chambre tranquille pendant qu’elles se tenaient enlacées.
- Colette se reprit presque sur-le-champ.
- — Sommes-nous assez ridicules ! dit-elle avec ce même petit rire fêlé que Céphise connaissait bien depuis deux ou trois ans. Le clair de lune, les larmes, le sentiment... c’est ta majorité qui nous porte à la tête — et le doigt de sillery mousseux que papa a fait servir en ton honneur.
- — Colette, dit gravement la sœur plus jeune, ne plaisantons pas.
- Mme de Vautrait se rejeta sur le dos du fauteuil et garda le silence, mais ses yeux étaient déjà secs.
- Le ronron d’une conversation masculine se fit entendre sur la terrasse au-dessous de la fenêtre, et deux points rouges dans le gris de la nuit indiquèrent deux cigares.
- — C’est papa avec ton mari, dit Céphise après s’être penchée au dehors un instant. Ecoute, ma sœur, nous nous comprenons, n’est-ce pas ? Si tu savais comme j’ai pitié de toi !
- — Grand merci ! fit dédaigneusement Colette.
- — Toi, dit Céphise avec un brin de colère, tu périras par l’orgueil ! Ne veux-tu pas m’entendre ? J’ai du chagrin pour toi, si tu préfères. Je sais que tu ne seras jamais heureuse, tout à fait heureuse, comme on rêve de l’être...
- — Tu l’as rêvé ? demanda Colette d’un ton à demi agressif.
- — Je l’ai rêvé? Oui, en général ; mais il ne s’agit pas
- de moi, il s’agit de la famille. Papa est'dans ses constructions ; maman est dans son lit, et Dieu sait pour combien de temps encore. Lucien est avec sa femme — et il y a aussi de l’ouvrage à faire de ce côté-là ; tu n’as personne pour s’occuper de toi et pour t’occuper. Et il faudrait quelqu’un... (A suivre).
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- ASSURANCES MUTUELLES
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- Société du Familistère. - Assurances Mutuelles
- MOUVEMENT DE MAI 1901
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes.... 2. .93 80 )
- Subvention de la Société..... 383 60 > 2.867 25
- Malfaçons et Divers.......... 189 85 )
- Dépenses............................... 2.294 90
- Boni en mai....... 572 35
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes...... 504 05 f
- Subvention de la Société.1....... 166 90 j 676 60
- Divers......................... .. 5 65 '
- Dépenses........... ......................... 316 75
- Boni en mai.......... 359 85
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et Divers 6.081 65 i
- Intérêts des comptes courants et [ 11.058 10
- du titre d’épargne...... 4.976 45 )
- Dépenses :
- 6 — provisoires................ 333 50 f
- Nécessaire à la subsistance......... 2.799 35 \ 11.871 70
- Allocations aux familP des réservistes 21 »l Divers, appointem., médecins, etc. 177 40 /
- Déficit en mai............ 813 60
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes...... 568 » )
- Subvention de la Société......... 225 85 )
- Dépenses.....................................
- Déficit en mai
- 793 85 965 66 171 81
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er juillet au 31 mai 1901 134.735.92 )
- » individuelles » » » 37.117.25 \ * '
- Dépenses » » » .......... 180.719 39
- Excédent des dépenses sur les recettes,. 8.866 22
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE MAI 1901
- Naissances :
- 6 Mai Marlière Marie-Aurélie, fille de Marlière Zéphir-Louis et de Lemaire Aurélie.
- 11 — Abraham Emilia-Zoé, fille de Abraham Emile et de Julliard Virginie.
- 15 — Mairesse Alfred-Emile, fils de Mairesse Emile et de Braillon Georgette.
- Décès :
- Néant.
- Le Secrétaire, A. Houdin.
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nimes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES.
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE COMPLÈTE
- , de J. B. André GODIN(i)
- Glorification du Travail. Emancipation du Travailleur.
- XLVI
- 1856, Bill d’incorporation de la Société de colonisation Européo-Américaine au Texas. Levée de la réserve des terres.' Abandon, par Considérant, de la demande en concession territoriale gratuite. F. Cantagrel quitte Réunion.
- En juillet 1856, la Société de colonisation Européo-Américaine au Texas, fondée par V. Considérant à Bruxelles, le 26 septembre 1854, n’avait pas encore d’existence légale aux Etats-Unis, V. Considérant seul y était connu ; et c’était en son nom personnel que se passaient les contrats.
- S’efforçant de régulariser cette situation, il avait introduit près de la législature Texienne une demande d’incorporatiôn de la Société. Cette demande fut accueillie. On lit à ce sujet dans le Bulletin de la Société de colonisation (2) « La Législature, avant d’interrompre sa session extraordinaire ouverte le 1er juillet 1856 pour la reprendre à la fin de septembre, a voté un MU d’incorporation de notre Société Europèo-Américaine de colonisation au Texas. Ce bill nous donne une existence légale et nous permet d’acquérir, posséder, traiter et opérer comme Société approuvée. »
- (D Lire le Devoir depuis le mois de mars 1891, tome 15, page 132. (2) Numéro de novembre 185G.
- 1
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- Le deVoîE
- Mais pour acquérir, traiter, opérer, comme il est dit ci-dessus , il fallait tout d’abord introduire dans les statuts de la Société de colonisation des modifications importantes.
- Le sujet donna lieu à beaucoup d’études et de controverses; d’abord on crut se mettre en règle avec la loi en réalisant simplement : 1° L’établissement officiel d’un bureau au Texas; 2° la résidence au Texas de la majorité des directeurs. Mais ces mesures ne suffirent pas ; et la Société, pour assurer son existence et sauvegarder ses intérêts, dut se transformer de commandite européenne en Société américaine avec siège au Texas. Cette transformation radicale dans laquelle disparaissait la Gérance dont Godin faisait partie, ne put être réalisée qu’en 1861.
- Jusqu’à cette époque, les achats fonciers et toutes les opérations sociales de même nature continuèrent donc d’être faits au nom de M. Victor Considérant.
- Une autre importante décision de la même législature Texienne est annoncée par le Bulletin de novembre 1856, dans les termes suivants :
- « Le Sénat et la Chambre des Représentants du Texas ont voté un bill qui lève enfin la réserve des terres vacantes des 32e et 33e degrés dite Réserve des terres du chemin de fer du Pacifique et du Mississipi. Ce bill autorise, à partir du 1er janvier 1857, la location , vente, settlement (colonisation) de cette réserve et reconnaît à tout porteur de certificats, headrights ou bons de terres, le droit, après le 1er mars , de localiser ses certificats sur cette réserve comme sur les autres domaines publics de l’Etat. »
- Le Bulletin ajoute : « En mai et juin 1855, la Société ayant posé des certificats ou headrights sur plus de 11,000 acres des terres vacantes autour de Réunion,
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- va donc pouvoir disposer de ces 11,000 acres de même que des 2,400 acquis de seconde main. Ces terres, ajoute-t-il, <c pourront être offertes par nous à la colonisation libre, à des conditions encore très modérées. »
- Sous le coup de cette levée de la réserve, Victor Considérant prit un parti que nous devons également signaler : Il se désista de la demande en concession territoriale gratuite qu’il avait adressée, dans l’automne de 1855, à la Législature Texienne. Il écrivit-plus tard à ce sujet dans son livre « Du Texas » , 1857, p. 33 :
- « Je ne mettrai point au compte de mes déceptions et des vôtres mon désistement en demande de concessions territoriales à la Législature Texienne, cela pour deux raisons : D’abord parce que, pour avoir cru la chose possible, je ne l’avais pas fait entrer dans nos calculs ; ensuite, c’est que, aux embarras et difficultés de tous genres que ces sortes de concessions ont entraînés, j’ai compris les causes d’une opinion fort accréditée ici : c’est que, en fait de colonisation et aux prix où sont encore les terres, il vaut mieux, pour une compagnie, acheter les siennes que les recevoir gratis du gouvernement.
- Sous l’empire de ces idées et toujours convaincu de la bonté de son plan primitif, V. Considérant à l’époque où nous voici — été et automne de 1856 — s’en alla parcourir à nouveau, (il s’y était déjà rendu dans l’automne de 1855 (1)), le Sud-Ouest du Texas, à la recherche de terres où recommencer les opérations ; et c’est alors qu’il aboutit, nous le verrons plus loin , à l’achat de la vallée du Canon d’Uvalde.
- La division était telle dans les esprits que Cantagrel, épuisé de fatigue, ne s’entendant plus avec Considérant
- (1) Chap. XXXVI, p. 6, Le Devoir, janvier 1901.
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- LÉ DEVOIE
- et désespérant de pouvoir surmonter les difficultés de la situation, avait quitté la colonie pour revenir en Europe.
- L’agent-comptable , M. Simonin, que les Gérants de Paris avaient envoyé à Réunion, en désaccord, lui aussi, avec Considérant, avait également quitté Réunion. Un autre agent comptable occupait (1) par intérim, le poste de directeur en attendant l’arrivée (annoncée alors à Réunion) d’un des Gérants.
- En décembre 1856, Canta-grel était à Bruxelles. Des critiques assez vives sur sa gestion à la colonie étaient parvenues jusqu’à lui et l’affectaient péniblement.
- Informé du fait, Godin lui écrivait le 26 du dit mois :
- « J’ai toujours su faire, mon cher ami , que le dé-« vouement plein d’activité que vous avez mis au ser-« vice de notre malheureuse entreprise soit pris en « sérieuse considération, et je puis vous assurer que je « n’ai jamais entendu une appréciation ni une parole « qui vous fut hostile.'
- « Confiez-vous au temps, les faits se discuteront « d’eux-mêmes. Vous ne pouvez prétendre à grande « part de gloire, dans cette entreprise de colonisation « puisqu’elle n’en donnera à personne...
- « Notre Société est morte en Europe. Il n’y a plus de « motifs loyaux pour essayer de la faire revivre au « profit de l’idée phalanstérienne. De Société de coloni-« sation nous sommes descendus au rôle de propriétai-« res-actionnaires au Texas et l’avenir dira ce que cela « produira.
- « Qui peut ne pas avoir à se plaindre, et à se justifier « dans la défaite?
- « A vous d’amitié.
- ‘ « Godin. »
- (1) Bulletin de la Société de colonisation , décembre 1856.
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- Le simple rôle de propriétaire-actionnaire de terrains ne convenant pas à Godin et tout espoir de voir réaliser au Texas une expérience utile au monde du travail lui semblant perdu , il cherchait depuis le mois d’août précédent à se retirer de la Gérance de la Société de colonisation. Mais il ne put trouver un remplaçant et dut rester au poste jusqu’à la modification statutaire du 27 avril 1861 , où disparut comme organe la Gérance même.
- XLVII
- Un des gérants au Texas. — Dissolution de la Société des propriétaires de Réunion, 1857. —Règlement des comptes avec les Intéressés.
- Le lecteur a vu (chap. XLllJ comment Godin et les travailleurs de profession diverses qui devaient ensemble se rendre au Texas , en avaient été empêchés , par causes majeures, au début de Tannée 1856.
- Lorsque la situation devint telle à Réunion que Considérant lui-même demanda aide (I), ce fut d’un commun accord entre les trois gérants que l’un d’eux, libre de toute attache professionnelle en France, rassembla les pleins pouvoirs ainsi que les statuts en laissaient la faculté.
- Une assemblée générale des actionnaires de la Société de colonisation, tenue peu avant, —et où l’état des choses fut exposé, — est à relever ici. Cette assemblée eut lieu à Paris le 3 septembre 1856. La Gérance y donna (2), parT’organe de M. Allyre Bureau , son rapport sur les opérations de l’exercice 1854-55; soit, exceptionnellement, une période de 15 mois, commençant
- ( I) Bu Texas , 1857 , p. 15.
- (2) Bulletin cle la Société de colonisation, septembre 1856.
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- à la date de la constitution de la Société : 26 septembre 1854.
- Les causes du retard de convocation de l’Assemblée sont attribuées, dit le rapport : 1° au défaut de pièces de comptabilité. (L’organisation de ce service ayant été contrecarrée par toutes les vicissitudes de l’entreprise en Amérique.) 2o Au désir qu’avait la Gérance de renseigner l’Assemblée sur l’achat foncier alors poursuivi par M. Y. Considérant. (Malheureusement ce dernier point n’étant pas encore résolu, la Gérance ne peut donner aucune nouvelle ; et n’a pas cru devoir tarder davantage la réunion.)
- Examinant les difficultés nées sur le terrain spécialement « la déviation du plan primitif, conséquence forcée des changements imprévus survenus dans l’état de choses au Texas et de l’émigration prématurée et trop nombreuse du commencement de 1855 », le Rapporteur dit que « deux tendances se sont trouvées sur le terrain (1) :
- « L’une inspirée uniquement par le plan primitif et les intérêts de la Société générale n’acceptant que comme essentiellement regrettable et dont il fallait chercher à se dégager le plus promptement et le moins onéreusement possible, le fait de l’installation sociétaire aux frais de la Société générale sur le domaine de Réunion ; l’autre inspirée plus spécialement par le projet de Convention provisoire qui termine le livre Au Teœas, épousant avec ardeur et dévouement l’essai d'association mais ne tenant plus assez compte' du principe de la colonisation aux frais et risques des colons, et des nécessités du plan général dont cet essai ne pouvait être qu’un détail.
- (1) Passage cité déjà chapitre XXXIII, p. 521, Le Devoir, septembre 1900.
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- « De ces deux tendances contraires sont nés des conflits, des malentendus, des tiraillements qui, plus que tout le reste, ont tendu la situation et l’ont rendue dan-gereuse. Il est devenu nécessaire, et cette nécessité est reconnue par tout le monde aujourd’hui, qu’un des Gérants, au moins, se rende le plus tôt possible à Réunion. »
- Après avoir dit comment le fondateur V. Considérant s’était trouvé malade par suite des graves empêchements à la réalisation de son plan primitif, le rapporteur donne les chiffres de l’inventaire et fait un exposé au cours duquel l’entreprise de Réunion, contrariée par tant de vicissitudes, conduite à travers tant de difficultés est dite e une véritable école expérimentale » où tous ont appris à éviter des fautes, tout au moins celles qu’on y a commises......
- Constatant que la Société générale a par devers elle encore au moins 400,000 fr. de disponible et « devant elle le capital acquis mais non versé des souscriptions réglées par des engagements au 31 décembre prochain» (1856), le rapporteur dit qu’il s’agit de mettre ces capitaux en œuvre « avec une activité circonspecte et d’entrer résolument dans la voie que les fautes mêmes du passe indiquent être la plus facile et la plus sûre... celle tracée dans le plan primitif...
- « Au surplus » poursuit-il « nos Bulletins précédents et notamment le dernier, ont abordé nettement cette question de redressement dans notre marche...
- ... « Pour répondre aux nécessités que nous avons reconnues nous-mêmes » conclut M. Allyre Bureau « et à l’appel qui nous a été adressé du Texas, je me dispose à partir dans le courant de ce mois... »
- Le rapporteur du conseil de Surveillance prenant à son tour la parole dit, au cours de son Rapport, en parlant de la Société de Réunion :
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- « Invité par l’article 71 des statuts à consigner dans les rapports annuels ce qui pourrait lui paraître utile, le Conseil de Surveillance juge opportun d’indiquer comme suit les inconvénients généraux et spéciaux qui sont résultés, pour la bonne direction de l’entreprise de la séparation et de l’éloignement entre eux des principaux organes du système de colonisation adopté.
- « En effet le Siège social est à Bruxelles, la Gérance est à Paris, l’Agence exécutive et les premiers colons sont au Texas. Les souscriptions et les fonds se reçoivent en Europe ; ils se dépensent en Amérique. Les bras sont à 2.000 lieues de la tête. L’Agence exécutive, mandataire de la Gérance, délégation de l’action directrice en Europe, achète, vend, transige, manœuvre en tous sens, à une telle distance de ses mandants responsables qu’entre une lettre et sa réponse, il s’écoule trois mois et plus, là où il faudrait la rapidité des communications électriques. Délais énormes et souvent d’une fatale conséquence, puisqu’ils rendent impossibles ou inefficaces tous conseils demandés ou donnés, détruisent les opportunités et font naître des obstacles dans toutes les transactions. »
- Le Rapporteur approuve donc complètement au nom du Conseil, le départ projeté d’un des Gérants, M. Allyre Bureau , pour le Texas.
- Le 15 du même mois (septembre 1856), l’acte suivant était dressé et signé par les trois Gérants : Bureau, Guillon et Godin :
- «Les soussignés, Gérants de la Société de Colonisation Européo-Amérieaine au Texas,
- « Ayant le sentiment de la responsabilité dont les statuts les chargent à l’endroit de la conservation et de l’emploi productif du capital ;
- « Reconnaissant qu’il y a urgence d’apporter dans la
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- direction des opérations au Texas une unité d’action administrative qui a fait défaut jusqu’à ce jour ;
- « Attendu que la Société dite de Réunion qui n’avait été constituée et commanditée par la Société de colonisation qu’en vue de l’aider à entrer promptement dans les conditions normales d’une existence propre, n’est pas parvenue à garantir sa conservation et ses développements au moyen du concours libre des ressources en capital et en travail apporté par les colons ;
- « Se trouvant dès lors en parfait accord sur la nécessité de procéder, avec la mesure convenable, mais sans délai, à la liquidation progressive du domaine de Réunion, et en ce qui touche les rapports entre la Société de colonisation et les colons, d’opérer un retour aussi raipide et aussi radical que possible vers la mise en jeu de la responsabilité individuelle posée en principe dans Varticle 3 des statuts ;
- « Donnent par la présente et d’un consentement unanime, pleins pouvoirs à M. Allyre Bureau pour aller prendre au Texas la direction supérieure des opérations, faire, traiter et disposer en toutes choses de manière à sauvegarder les intérêts de la Société de colonisation, procéder à la nomination ou à la révocation des divers agents comme il le jugera utile ; prendre à Réunion toutes mesures pour que chacun réalise par son travail ou ses apports, ses propres moyens d’existence ; vendre ou affermer à cet effet, les terres aux colons, et même, au besoin, procéder à la liquidation complète des intérêts de la Société de colonisation sur ce domaine.
- « En ce qui concerne les opérations futures de la Société partont ailleurs, M. Bureau devra veillera ce que ces opérations offrent toujours à la Société générale des garanties matérielles et éviter toutes celles qui ne présenteraient pas ce gage certain, mobilier ou immobilier.
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- « Paris, le quinze septembre de l’an mil huit cent cinquante-six, fait en triple expédition.
- Signé : « Bureau ; Godin ; Ferd. Guillon. »
- Le départ de M. Bureau pour le Texas s’effectua le • 30 du même mois. Parti du Hâvre pour New-Orléans, sur le François Arago, M. Bureau (1) arriva le 4 décembre en cette dernière ville.
- Le 13, il visitait Houston, c’est-à-dire la ferme que la Société possédait en cette ville et se rendait (avec sa famille) à Austin.
- Le 22, il partit pour San Antonio , où il arriva le 23 et conféra avec V. Considérant.
- S’étant mis d’accord avec celui-ci sur ce qui était à faire à Réunion, il repartit pour Austin où des soins divers, entre autres l’installation complète de sa famille, le retinrent jusqu’au 14 janvier 1857. Il partit alors pour Dallas et Réunion, arriva à la Colonie le 18 janvier , juste cinq mois après son départ de Paris.
- Il y trouva les choses dans la situation la plus difficile : la mise en présence des deux Sociétés intéressées (la Société générale et la Société spéciale dite de Réunion) , des deux systèmes : (association exclusive et appropriation libre) ainsi que les divisions de partis déjà engagées , avait entretenu des tiraillements, des divergences et des conflits de prétentions de toute nature, « de sorte que le Gérant impatiemment attendu n’avait pas seulement à s’initier en toute hâte et à mettre fin à des difficultés pratiques ou matérielles, il avait encore à surmonter de plus graves difficultés morales , à concilier les droits acquis avec les conditions d’un régime nouveau et à se faire l’arbitre de beaucoup de querelles personnelles. »
- (1) Bulletin de la Société de colonisation,, Mai 1857.
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- Le Bulletin de mai 1857 poursuit :
- « Après les fatigues d’un long et pénible voyage, une telle mission était bien faite pour altérer la santé et la force morale les plus solides.
- « Cependant, huit jours consacrés à étudier les lieux et les choses et à écouter avec la patience affectueuse qu’on lui connaît, toutes les plaintes , tous les griefs, réclamations et propositions avaient conduit M. Bureau à recourir aux mesures décisives.
- «Le 28 janvier, bien que très souffrant, déjà, il prononçait, au nom de la Société générale, la dissolution de la Société des propriétaires de Réunion et la reprise du domaine, tant meubles qu’immeubles, aux mains de la dite Société générale.
- « On sait que la valeur de ces meubles et immeubles était représentée en totalité par les actions de la Société d’exploitation au nom de la Société générale.
- « M. Bureau travaillait en même temps avec les chefs de service et les chargeait de dresser l’inventaire complet des meubles,et immeubles de ce domaine.
- « Par suite de cette reprise du domaine de Réunion, la question la plus délicate à décider était celle du règlement des droits acquis dans la Société dissoute par les bailleurs de travail sur les salaires desquels des retenues avaient été faites. C’est sur ce point que les conflits de prétentions et de systèmes conservaient un caractère passionné et irritant. Pour résoudre cette question, veiller en même temps aux intérêts généraux, à l’administration, examiner et arrêter les comptes de chacun, inventorier et poser la base des prix comme achat ou location des meubles et immeubles, M. Bureau nomma une commission composée de 10 colons.
- Quoique malade, M. Bureau présida plusieurs fois cette commission. Dans une séance, tenue le 4 février,
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- fut pris l’arrêté suivant qui nous a paru, dit le Bulletin déjà cité « concilier heureusement les intérêts particuliers des colons avec les intérêts généraux :
- « Règlement des parts réservées.
- « Attendu que les parts réservées de la Société de Réunion, reposaient uniquement sur la réalisation des 'bénéfices et conséquemment étaient sujettes à l’annulation complète , comme c’eut été le cas pour cette année et probablement pour une ou deux années suivantes ;
- « Attendu que des éventualités plus favorables pouvaient se présenter dans l’avenir, et voulant compenser aussi largement que possible la perte de ces éventualités ;
- « La Société générale tiendra compte aux travailleurs associés de Réunion, de moitié des parts réservées ;
- « Cette .moitié sera réglée en bons de travail, qui seront reçus par la Société générale, en paiement de terres, bestiaux, instruments de travail', marchandises, fermages, etc.
- « Réunion, le 4 Février 1857. »
- Signé « Bureau ».
- « Un autre arrêté décidait que les parts des immi-migrants qui ont quitté la colonie ne seront réglées qu’apros celles des colons présents..
- « Le Gérant et la commission eurent dès lors à statuer sur divers modes de fermages et sur des propositions d’acquisitions de terres, instruments ou marchandises, en remboursement d’actions ou de bons de travail....
- « Des locations de terres à une vingtaine de colons9 des ventes de récoltes sur pied, des locations d’atelier et d’outils occupèrent ainsi les jours suivants_
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- « Le 14 Février, arrivait de san Antonio à Réunion, M. Vincent Cousin... que' M. Considérant à la première nouvelle de la maladie de M. Bureau, avait envoyé dans la colonie pour l’assister ou le suppléer. »
- Sous les yeux du Gérant, M. Cousin se mit à l’oeuvre ; et le 6 Mars 1857, M. Bureau de plus en plus souffrant retourna à Austin pour se faire soigner dans sa famille.
- « Avant de partir, et par acte enregistré à Dallas, M. Bureau déléguait M. Vincent Cousin pour remplir ses fonctions et lui donnait pleins pouvoirs pour gérer les affaires de la colonie en son lieu et place, jusqu’à disposition contraire de sa part ou de celle de M. Considérant. Le même jour en acceptant ces fonctions M. Vincent Cousin s’engageait à suivre scrupuleusement et en tous points les vues exprimées par les membres de la Gérance dans la mission écrite, donnée à M. Bureau à l’époque de son départ de Paris.
- « Trois rapports détaillés de M. Cousin, aux dates des 5, 8 et 15 Mars nous ont fixés » dit le Bulletin de Mai 1857 « sur les faits accomplis et sur la situation nouvelle qui en résultait pour la colonie.
- « Le régime colonial est depuis cette époque (28 Janvier 1857) rétabli sur. les bases d’appropriation libre et de responsabilité personnelle, comme nous l’avions résolu depuis près d’un an....
- « Il y a eu dans les premiers jours qui ont suivi la liquidation de la Société de Réunion un peu de confusion et de trouble dans le remboursement des petites actions et dans la vente ou la location du matériel,, payées au moyen de bons de consommation... mais c’étaient des marchés de minime importance.
- « Le 22 Février deux waggons (chariots) sous la conduite de deux colons MM. J. et C. étaient dirigés sur Houston, l’un par Austin, l’autre directement pour
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- prendre des marchandises commandées par la Société et destinées aux approvisionnements du store (magasin). Ce voyage devait en outre servir d'essai en vue d’une entreprise de transport au compte de ces deux colons waggonniers.
- g La grande majorité des colons présents à Réunion aux 8 et 15 mars paraissaient disposés à y rester et à s’y fixer. •
- « La plupart avaient acheté du blé sur pied.
- « Quelques-uns avaient loué des terres et des portions du jardin général. Pour cette campagne, les terres ont été louées, en partie sans redevances, mais à la charge d’entretenir les fences (clôtures).
- « Les maisons et chambres ont été louées pour ce mois de Mars au prix fixé antérieurement.
- « Le Restaurant au compte de la Société a été supprimé, personne ne s'étant présenté pour traiter à l’entreprise.
- (Abstention significative des frais et du coulage dans ce service).
- « Mais les colons se sont groupés pour employer les cuisinières.
- « La cuisine a été louée à M. G. à titre provisoire et jusqu’au jour où il se présentera quelqu’un pour entreprendre le restaurant.
- «M. G. a pris également à son compte la boulangerie.
- « Le blanchissage, le service de l’eau, du bois, etc., etc., tout est au compte des individus. La Société leur loue simplement les waggons et les bœufs.
- « Pour la boucherie, la Société vend la bête sur pied.
- « En un mot, il ne reste à la charge et au compte de la Société que le store (magasin) et l’entretien de son matériel tant meubles qu’immeubles.
- « Lorsque la Société a des ventes en bloc à conclure
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- en remboursement d’actions, son représentant débat les conditions avec l’acheteur et une fois le prix arrêté et convenu, il autorise l’agent du store à délivrer les objets.
- « La fonction commerciale est ainsi conservée, fortifiée et centralisée par notre Société. Des approvisionnements divers et particulièrement en épiceries en ont assuré le développement.
- « Mais tout se paie au comptant au store, soit en argent, soit en papier de la colonie, ce qui simplifie beaucoup la comptabilité.
- « M. Br. reste chargé de la surveillance et du bon entretien du matériel agricole, des waggons et des bœufs, moutons , etc... Pour tous les travaux d’urgence il s’entend avec les individus, convient avec eux du prix soit à l’entreprise, soit au jour, soit à l’heure.
- « Il délivre le bétail vendu, etc. >
- Dans le Bulletin suivant, numéro de juin 1857, on lit :
- « Des plans de division de lots dressés et expédiés par M. Cousin-nous permettent, ainsi que les conditions des contrats déjà passés, de fixer approximativement encore, mais mieux que nous n’avons pu le faire jusqu'ici, les conditions de ces installations particulières.
- « On nous annonce l’envoi prochain du même travail pour les terres définitivement acquises dans la réserve.
- « Mais nous avons plus que jamais à cœur d’empêcher toute illusion de se produire au sujet de ces conditions d’installation. Il faut qu’on sache bien que notre Société ne peut offrir désormais aux immigrants que les matières premières indispensables aux établissements les plus modestes, les plus transitoires, c’est-à-dire la terre, le bois, le bétail, des vivres en farines et épiceries, et enfin des logements les moins confortables.
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- Tout le luxe, tout le bien-être à créer ne peuvent dépendre que de l’initiative des colons et des facilités de communication auxquelles le pays entier aspire et qu’il prépare.
- « Le succès des premières fondations industrielles dont le besoin est senti dépend également de ces conditions modestes et transitoires en harmonie avec le milieu. Ainsi, d’après M. Cousin, l’établissement d’une tannerie pourrait se produire à peu de frais et sans grands risques, si on sait se borner à préparer des* peaux à la soude, pour le courant de la consommation, à faire des préparations de tannin, à tenir en réserve les peaux que l’on destine au tannage proprement dit enfin à courir un peu les environs pour annoncer qu’on •achètera les peaux. Avec un outillage des plus restreints apporté d’Europe ou acheté à New-Orléans et quelques barils de soude, qui permettraient de joindre à la tannerie l’industrie de la fabrication du savon dur, un individu connaissant bien la partie, et travaillant pour lui-même, se tirerait aisément d’affaire avec un millier de dollars (5,000 fr.).
- ... « Poursuivant les négociations engagées avec les colons de Réunion pour les ventes de terres, fermages, remboursements en nature, etc., M. V. Cousin, le 13 mars, remboursait à M. D. fils cinq actions de 125 dollars en billets de consommation et en un bon pour 50 têtes de bétail à 10 dollars par tête...
- « Le 31 mars, il opérait un remboursement en marchandises à M. F. H. pour 250 dollars d’actions...
- « En avril 1857, il écrivait au siège social (en lui envoyant les comptes financiers jusqu’au 29 avril) :
- « La dette contractée par la Société générale envers les travailleurs de Réunion est maintenant liquidée. Un seul de ces travailleurs parti pour les environs, il y a
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- quelques mois, avant la liquidation, a été prévenu que s’il venait s’établir à Réunion, il serait payé de ce qui lui revient dans les conditions voulues.
- « ‘La Société générale s’est donc tirée honorablement de cette affaire.
- « Une grande partie des parts réservées sur les salaires a servi à liquider des dettes.
- « Quant aux billets de consommations (au store de la colonie) il n’en reste pas aujourd’hui en circulation pour plus de 800 dollars (4.000 fr.).
- « En somme », dit le Bulletin de Mai 1857, « la situation de la colonie de Réunion par suite de ces réformes est, à peu de chose près, celle qui devait résulter des décisions prises par la Gérance, en 1856, à l’issue de la première campagne.
- « Le régime de cette colonie est assis sur les bases du fixement de la population par l’appropriation privée et du déploiement des forces libres sous l’aiguillon de la responsabilité ; bases qui doivent, surtout dans les pays neufs, constituer les leviers de toute création sociale.... »
- Le directeur de Réunion, M. Cousin, écrivait à cette même époque (1) :
- « L’état moral de la colonie s’améliore de jour en jour. Les craintes et les incertitudes disparaissent peu à peu, surtout depuis que l’on voit que la Société est bien décidée à garder pour elle-même une attitude de conservation et d’économie, et qu’elle aide cependant par des ventes, locations, ou transactions diverses, les colons à se tirer d’affaire à leur compte.
- « Depuis qu’ils ne sentent plus derrière eux le gouvernement, ils cherchent et combinent eux-mêmes les moyens de se caser et d’utiliser leurs aptitudes.
- (1) Bulletin de la Société de colonisation, Mai 1857.
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- c II nous est facile de satisfaire aux désirs de ceux qui, pour bâtir eux-mêmes leurs maisons, demandent que la Société leur fournisse le bois, soit brut, soit scié. Je vous l’ai déjà dit, j'ai beaucoup d’espoir que les forces et les initiatives personnelles se déployant librement, tout cela prendra bonne tournure. »
- ... «En somme» écrit d’Austin, M. Bureau, le 29 Mars 1857, « bien des gens s’installent à Réunion et s’y installent même avec plaisir, avec espoir ; mais mon avis formel est que nous laissions désormais sur ce point les appels à l’immigration se faire par l’initiative des divers colons installés, ou s’installant, sans nous en mêler. Notre Société ne doit plus jouer à Réunion que le rôle du propriétaire qui vend des terres, qui tient un store, et peut se charger de certaines commissions, telles que virements de fonds, etc.
- « On tirera de Réunion et des terres qui reviendront dans la Réserve le meilleur parti possible. Si ceux qui s’y installent et s’y installeront veulent former un centre sociétaire, ils seront libres. On verra venir et on pourra traiter avec eux ; mais à la condition de n’engager en rien notre responsabilité dans cette formation. Le principal avenir de la Société de colonisation est dans la Vallée d’Uvalde, j’en ai la conviction. Mais cet avenir n’est pas pour demain, ni même peut-être pour l’année prochaine. »
- Nous allons voir que les esprits en-France étaient loin d’accepter, après l’expérience faite à Réunion, l’idée de s’exposer au retour des mêmes faits sur un autre point du Texas.
- Vve J.-B.-A. Godin, née Moret.
- (A suivre).
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- Chronique parlementaire
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- Les accidents du travail. — La protection de la santé publique. — La garantie des emplois aux réservistes, etc.
- Une bien longue expérience du monde parlementaire n’est pas indispensable pour reconnaître, du moins en ce qui le concerne, la vérité du proverbe : Le mieux est l’ennemi du bien. Ce qui contribue le plus à mettre en évidence cette vérité d’allure paradoxale, ce sont les rares dérogations à la règle qui fait presque toujours ajourner indéfiniment les réformes les plus impatiemment attendues par l’opinion publique, suivant l’expression consacrée, sous le prétexte bon apôtre que tout le monde ne s’étant pas encore mis d’accord sur le caractère, la portée, les détails ou les conséquences de cette réforme, celle-ci n’est pas suffisamment mûre.
- La procédure suivie pour le vote de la loi du 9 avril 1898 sur les accidents du travail est une de ces honorables exceptions.
- Peu de projets sont restés plus longtemps en chantier. Peu de projets , il est vrai, se sont heurtés à une résistance aussi persévérante.
- Mais il est sans exemple qu’un projet, une fois transformé en loi, ait provoqué une explosion de critiques égale à celle qui a accueilli la loi du 9 avril 1898, et cela tant de la part des partisans les plus convaincus de son principe que de ses adversaires plus ou moins déguisés.
- Tout en se rendant compte des impérfections de la loi, on l’a votée. On l’a votée sous l’inspiration d’une sagesse, dont on trouverait sans peine le commencement dans la crainte de l’électeur; mais enfin on l’a votée, et on a bien fait.
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- Le devoir
- Cependant, nombreux étaient les griefs qu’on lui imputait, et chacun de ces griefs devait donner lieu à de nombreux projets d’amendement.
- L’auteur d’un de ces projets, énumérant les critiques sur lesquelles tout le monde était d’accord, constatait 1° que cette loi crée une situation regrettable à la petite industrie qui ne peut s’assurer qu’à des conditions désavantageuses et qu’un seul accident peut mener à la ruine ; 2° qu’elle favorise l’embauchage des ouvriers étrangers et célibataires, au préjudice des Français, pères de famille ; 3° que le calcul de la rente en cas d’incapacité partielle et permanente conduit à des résultats iniques pour l’ouvrier ; 4° que la procé-dure créée par la loi est souvent compliquée et parfois frustratoire; 5° que la loi française n’a pas, comme les lois étrangères , édicté les dispositions préventives nécessaires pour empêcher les abus et les fraudes démoralisantes et ruineuses, pouvant nuire à l’application des principes qu’elle veut faire triompher; 6° que cette loi, en omettant de déterminer la situation respective des industriels et des compagnies d’assurances, liés par des polices actuellement en cours, laisse les uns et les autres dans l’incertitude et les expose à des procès préjudiciables à tous les intérêts.
- A côté de ces griefs, unanimement constatés, en surgissaient d’autres formulés, avec moins d’ensemble, mais répondant toutefois à l’opinion d’une bonne portion de l’assemblée législative, par exemple, le reproche fait à la loi de ne pas soumettre au risque professionnel la totalité des professions ; de telle sorte que, sauf le principe du risque professionnel qui avait définitivement cause gagnée, toutes les parties organiques de la loi étaient visées par les projets de réforme.
- La commission d’assurance et de prévoyance chargée de les examiner a compris le danger de soumettre aux délibérations du Parlement un projet englobant toutes les réclamations. Une réforme trop radicale eût rendu inévitables de longues discussions et ce n’était guère le
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
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- moment d’entrer dans une pareille voie. Inconvénient -beaucoup plus grave, c’était risquer de remettre en discussion le principe même de la loi. Son souci essentiel était moins de modifier que d’aménager la loi de 1898.
- Fort sagement elle a écarté toutes les questions qui ne rentraient pas dans ce programme, à commencer par les questions relatives à l’extension ou à une définition plus précise des professions.
- La Chambre entrant dans les intentions de la commission, n’a pas voulu, pour le plaisir de faire grand, compromettre la réalisation, immédiate des améliorations proposées dans le fonctionnement de la loi du 5 avril 1898.
- En quoi consiste la révision partielle à laquelle la Chambre s’est décidée ? Ces quelques lignes du rapport de M. Mirman, caractérisent les propositions de la commission/acceptées par le gouvernement, et ratifiées par la Chambre.
- « Ces propositions, peut-on dire, aménagent la loi ; elles ont pour but de rectifier certains articles dont le texte imprécis a donné naissance aux jurisprudences les plus contradictoires, de 'faire disparaître certains conflits d’attribution dont la présence produit, dans la misé en œuvre de la loi, les flottements les plus regrettables ; le projet que nous avons élaboré avec soin et que nous présentons à la Chambre est destiné, avant tout, à garantir la bonne application de la loi, à assurer l’exécution de la volonté du législateur de 1898. »
- Donc, après avoir prononcé la disjonction d’un amendement disposant que la loi serait applicable à tous les employés de l’industrie et du commerce, et décidé qu’il ferait l’objet d’un nouveau rapport, la Chambre a adopté, en le modifiant légèrement sur certains points, le texte proposé par la commission.
- Le texte du nouvel article 2 est ainsi conçu : « Les ouvriers et employés désignés à l’article précédent, ne peuvent se prévaloir à raison des accidents dont ils sont victimes dans leur travail, d’aucunes dispositions
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- autres que celles de la présente loi. Ceux dont le salaire annuel dépasse 2,400 francs ne bénéficient de ces dispositions que jusqu’à concurrence de cette somme. Pour le surplus, ils n’ont droit qu’au quart des rentes stipulées à l’article 3, à moins de conventions contraires élevant le chiffre de la quotité. »
- Les mots : élevant le sont substitués aux mots : quant au
- D’après le nouvpl article 3, « dans les cas prévus à l’article 1er, l’ouvrier ou l’employé a droit : Pour l’incapacité absolue et permanente, à une rente égale aux deux tiers de son salaire annuel; pour l’incapacité partielle et permanente à une rente égale à la moitié de la réduction que l’accident aura fait subir au salaire; pour l’incapacité temporaire, à une indemnité journalière sans distinction entre les jours ouvrables et les dimanches et jours fériés, égale à la moitié du salaire touché au moment de l’accident si l’incapacité de travail a duré plus de quatre jours et à partir du premier jour. Cette indemnité est payable aux époques de paye usitées dans l’entreprise, sans que Vintervalle des paiements puisse excéder seize jours, et à la résidence de la victime. »
- En comparant le nouveau texte au texte de la loi en vigueur, on voit que le point de départ de l’indemnité journalière,, en cas d’incapacité temporaire, est fixé au premier jour au lieu du cinquième. Les autres passages soulignés constitueront des additions à l’article de la loi.
- Il n’est rien changé aux dispositions du même article concernant la rente viagère à servir aux ayants-droit, en cas d’accident suivi de mort, sauf que, en aucun cas, l’ensemble des rentes faites au conjoint et aux enfants ne pourra dépasser le 100 p. 100 du salaire.
- La Chambre a adopté encore une disposition portant que « lorsque la victime, en plus du conjoint et des enfants, a aussi' des petits-enfants orphelins à sa charge, chacun d’eux aura droit, jusqu’à seize ans, à une rente
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- égale à 10 p. 100 de salaire, sans que le montant total de ces rentes puisse dépasser 15 p. 100. »
- En ce qui concerne le paiement des rentes, la loi de 1898 se bornait à déclarer qu’elles sont payable par trimestre , et qu’elles sont incessibles et insaisissables.
- Le-nouveau texte maintient avec le caractère d’incessibilité et d’insaisissabilité des rentes, le paiement par trimestre à terme échu ; mais il accorde au tribunal la faculté d’ordonner le paiement d’avance de la moitié du premier arrérage. En outre, les rentes « sont payables dans le canton de la résidence du titulaire, ou, si elles sont servies par la caisse nationale des retraites , chez le préposé de cet établissement qu’il a désigné. »
- D’après l’article 4 de la loi de’ 1898, qui met, outre l’indemnité, les frais médicaux et pharmaceutiques à la charge du chef d’entreprise si la victime a fait choix elle-même de son médecin, le chef d’entreprise ne peut être tenu que jusqu’à concurrence de la somme fixée par le juge de paix du canton, conformément aux tarifs adoptés dans chaque département par l’assistance médicale gratuite.
- Pour bien affirmer le principe que l’ouvrier a le droit absolu de choisir son médecin et son pharmacien, principe contrarié par la pratique des abonnements contractés par les compagnies envers un certain nombre de médecins, la Chambre a décidé que le médecin choisi par la victime sera pavé suivant le tarif de l’assistance gratuite, s’il existe des tarifs, et, s’il n’en existe pas, selon l’appréciation du juge de paix, d’après les usages locaux.
- S’il s’agit d’un accident grave , entraînant des opérations, l’ouvrier soigné à l’hôpital recevra, outre les frais d’hospitalisation, le montant intégral de son indemnité journalière.
- L’article 7 vise l’indemnité due par des tiers reconnus responsables. Une modification apportée à cet article décide que cette indemnité devra être attribuée sous forme de rentes servies par la caisse nationale des
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- retraites, mais seulement pour le cas où Faccident a entraîné la mort ou une incapacité permanente.
- Le nouveau texte simplifie le rôle du maire (articles 11 et 12) ; il détermine nettement les domaines respectifs de la compétence du juge de paix et de celle du président du tribunal, et définit avec précision les deux périodes si distinctes qui suivent Faccident, la première courant jusqu’à l’entrée en convalescence et pendant laquelle l’indemnité journalière est due à la victime en même temps que les frais médicaux et pharmaceutiques ; la seconde commençant à l’entrée en convalescence et ouvrant le droit à une pension.
- C’est ainsi que le nouvel article 15 dispose que les contestations entre victimes d’accidents et chefs d’entreprise relatives tant aux frais funéraires qu’aux frais de maladie ou aux indemnités temporaires jusqu’au jour du décès ou jusqu’à la consolidation de la blessure, sont jugées en dernier ressort par le juge de paix dans les quinze jours de la demande.
- Il a été entendu que le juge de paix n’aurait pas à se prononcer sur la question de savoir, s’il y a ou non incapacité permanente, totale ou partielle, mais seulement sur le point de savoir si la première période, celle des indemnités journalière est terminée ; et c’est pour faire cesser des conflits d’attribution qui s’étaient produits, que la Chambre a voulu que le juge de paix fut seul compétent pendant cette première période.
- La disposition de la loi de 1898 concernant les ouvriers étrangers et leurs ayants-droit est ainsi conçue : « Les ouvriers étrangers, victimes d’accidents, qui cesseront de résider sur le territoire français recevront pour toute indemnité, un capital égal à trois fois la rente qui leur avait été allouée.
- « Les représentants d’un ouvrier étranger ne recevront aucune indemnité si, au moment de l’accident, ils ne résidaient pas sur le territoire français. »
- Le texte adopté maintient la première disposition ; mais il prévoit le cas où, à raison des législations en
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- vigueur sur la matière dans certains pays, un décret en conseil d’Etat rendrait applicable aux ayants-droit de l’ouvrier victime d’un accident mortel, notre loi d’accidents, même si les ayants-droit ne résidaient pas en France. Ils recevraient alors pour toute indemnité un capital égal à trois fois la rente à laquelle ils auraient droit s’ils étaient Français ou si, étrangers, ils résidaient en France.
- Ainsi, pour nous servir des termes employés par l’un des auteurs des propositions examinées, la Chambre a réussi à « réformer les articles défectueux de la loi, sans en détruire l’harmonie, sans en rompre l’équilibre, sans toucher au risque professionnel, sans aggraver la charge imposée à l’industrie, sans diminuer les
- droits reconnus aux ouvriers victimes d’accidents. »
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- Le projet de loi sur la protection de la santé publique remonte à 1893. Il a été successivement voté et remanié par les deux Chambres. Le Sénat en a repris et terminé, après Pâques, la discussion souvent interrompue.
- L’article premier définit à peu près toute la loi, et les articles suivants ne sont, à proprement parler, que les corollaires de l’article premier.
- Aux termes de cet article, dans toute commune, le maire est tenu, afin de protéger la santé publique, de déterminer, après avis du Conseil municipal et sous forme d’arrêtés municipaux portant règlement sanitaire :
- « 1° Les précautions à prendre pour prévenir ou faire cesser les maladies transmissibles visées par un article de la loi, spécialement les mesures de désinfection ou même de destruction des objets à l’usage des malades et généralement des objets quelconques pouvant servir de véhicule à la contagion ;
- » 2<> Les prescriptions destinées à assurer la salubrité des maisons et de leurs dépendances, des voies privées, closes ou non à leurs extrémités, des logements loués en garni et des autres agglomérations, notamment les
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- prescriptions relatives à l’alimentation en eau potable ou à l’évacuation des matières usées. »
- L’article 4 porte que la liste des maladies auxquelles sont appliquées les dispositions de la loi sera dressée, dans les six mois qui en suivront la promulgation, par un décret du Président de la République, rendu sur le rapport du ministre de l’Intérieur, après avis de l’Académie de médecine et du Comité consultatif d’hygiène de France ; elle pourra être révisée dans la même forme.
- L’article 5 impose au médecin la déclaration de tout cas de l’une des maladies transmissibles.
- D’après l’article 6 la vaccination serait obligatoire au cours de la première année, et la revaccination au cours de la onzième et de la vingt-et-unième.
- L’article 7 prescrit la désinfection dans tous les cas de maladie contagieuse.
- Les autres articles du titre premier visent l’assainissement des villes.
- L’article 9 indique les mesures administratives à prendre lorsque, pendant trois années consécutives, le nombre des décès dans une commune a dépassé le chiffre de la mortalité moyenne eh France. En vertu de l’article 11, les plans de toute maison à construire dans les agglomérations de 20.000 habitants et au-dessus doivent être soumis à l’approbation de l’administration. L’article 12 détermine dans quels cas et suivant quelle procédure l’administration peut prononcer l’interdiction d’habiter une maison.
- On ne pouvait sérieusement contester l’urgence de doter enfin la France d’une législation analogue à celle qui protège la santé publique en Angleterre, en Allemagne, en Russie, en Autriche, en Italie, en Espagne, en Danemark, en Suède, en Norwège, en Roumanie, en Serbie, pour ne parler que de l’Europe, et qui a produit dans le premier de ces pays notamment de si remarquables résultats. Aussi le Sénat, à l’occasion de l’article 1er, en a-t-il voté le principe à l’unanimité, à sept voix près.
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- Comment se fait-il donc qu’une loi qui intéresse non plus seulement une fraction de la société, si importante qu’elle soit, mais la société tout entière, soit restée si longtemps en chantier et qu’elle reste, une fois élaborée, bien en deçà du but, indiqué par le représentant du gouvernement au Sénat, M. le professeur Brouardel ? C’est que l’incontestable désir de défendre la population contre la propagation des maladies épidémiques est influencé par le respect de la propriété. L’opinion du législateur actuel en cette matière ne diffère guère de celle qu’exprimait en 1850, le rapporteur de la loi sur les logements insalubres, M. de Riancey, dans les termes suivants :
- « Ici, nous ne cherchons pas à le dissimuler, la matière est plus délicate. Il s’élève des questions de droit privé de propriété qu’il faut aborder avec une extrême réserve. Le libre usage, la libre disposition de la chose qui appartient à un citoyen, recommande le respect le plus sévère, car ce sont les premières assises de l’ordre social. Aussi, s’il s’était agi de porter à ces principes salutaires la plus légère atteinte, même dans l’espérance d’un grand bien, nous aurions dû reculer, parce que ce bien apparent aurait caché le péril le plus redoutable et le plus assuré. »
- Certes , l’autorité des administrations municipales en ce qui touche la salubrité a été considérablement étendue ; mais la règlementation nouvelle est entourée de si longues et si minutieuses formalités que les scrupules qui se sont manifestés à son sujet sont bien superflus s’ils n’empruntent leur raison d’être qu’au souci du respect de la propriété.
- Pour assurer l’efficacité des mesures prescrites dans le projet de loi, voté par le Sénat, il faudra sans doute en voter d’autres, s’il est définitivement établi que la tuberculose bovine est transmise à l’homme; car on ne pourra se contenter dans ce cas de l’abattage de l’animal chez lequel la tuberculose aura été dûment constatée; encore faudra-t-il soumettre à l’inspection
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- les établissements où l’on produit le lait destiné au commerce.
- Et cependant, la Chambre est sollicitée d’un certain côté de restreindre encore les pouvoirs conférés aux municipalités par la loi nouvelle, lorsqu’elle lui sera renvoyée, à la suite des modifications que son texte vient de subir au Luxembourg.
- Qu’elle résiste à ces sollicitations, et s’inspirant de l’exemple même qu’elle a donné à l’occasion de la loi sur les accidents, qu’elle vote la loi telle que. Les modifications viendront plus tard, s’il y a lieu.
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- La Chambre aura encore à examiner une autre loi des plus importantes, la loi relative à la situation des mécaniciens, chauffeurs et agents des trains, que la précédente législature avait votée, en 1897, et que le Sénat a bouleversé de fond en comble, dans sa séance du 7 juin 1901, en substituant la moyenne au maximum pour la fixation de la durée du travail, en ne comptant que comme quart de travail, le temps de réserve dans les dépôts ou dans les gares et en opérant la disjonction de l’article relatif aux retraites.
- De toutes les modifications apportées par le Sénat au texte delà Chambre, une seule, à notre avis, ne soulèvera pas d’opposition : le retranchement de l’article relatif aux accidents, qui n’avait plus de raison d’être
- depuis le vote de la loi de 1898.
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- La loi sur la garantie des emplois aux réservistes, qui faisait depuis trois ans la navette entre le Luxembourg et le Palais-Bourbon, est devenue définitive, la Chambre ayant, dans sa séance du 13 juin, ratifié les dernières modifications que le Sénat avait apportées au projet.
- Elle a été promulguée. En voici le texte :
- Article premier. — En matière de louage de services, si un patron, un employé ou un ouvrier est appelé sous les drapeaux comme réserviste ou territorial pour une
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- période obligatoire d’instruction militaire, le contrat de travail ne peut être rompu à cause de ce fait.
- Art. 2. — Alors même que, pour une autre cause légitime, le contrat serait dénoncé par l’une des parties, la durée de la période militaire est exclue des délais impartis par l’usage pour la validité de la dénonciation, sauf toutefois dans le cas où le contrat de louage a pour objet une entreprise temporaire prenant fin pendant la période^ d’instruction militaire.
- Art. 3. — En cas de violation des articles précédents par l’une des parties, la partie lésée aura droit à des dommages-intérêts qui seront arbitrés par le juge, conformément aux indications de l’art. 1789 du Code civil.
- Art. 4. — Toute stipulation contraire aux dispositions qui précèdent est nulle de plein droit.
- La présente loi, délibérée et adoptée par le Sénat et par la Chambre des députés, sera exécutée comme loi de l’Etat.
- Mentionnons, enfin, pour terminer ce complément du bilan de la session ordinaire de 1901 qui fait l’objet de la présente Chronique, en ce qui concerne du moins le monde du travail, l’adoption, sans discussion, au Sénat comme à la Chambre, d’un projet de loi instituant un Olfice national des brevets d’invention et des laboratoires d’essais mécaniques, physiques, chimiques et de machines.
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- Les résultats du recensement de 1901 auront cette conséquence : la Chambre qui compte actuellement 581 députés, en comptera 589 après les élections générales de mai 1902.
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- Les Conseils du Travail.
- On connaît par les nombreux articles qui y ont été consacrés à cette place, le but et la mission des « Conseils du Travail, constitués par un décret en date du 17 septembre dernier. »
- • Cette création de M. Millerand ne fut pas accueillie sans protestations par les groupes patronaux, qui, en juin dernier, lors de la réunion du Conseil supérieur du travail, firent déposer une motion demandant que fussent modifiés l’organisation et le mode d’élection des Conseils du Travail.
- Les intéressés protestaient notamment contre l’absence de représentation dans les conseils nouveaux de l’élément ouvrier non syndiqué, et contre le rôle d’arbitre accordé à ces conseils.
- Le 29 mars au Sénat, M. Bérenger déposait un projet de loi tendant au même objet que le décret du 17 septembre 1900, légèrement modifié par un second décret du 2 janvier 1901.
- Dans l’exposé des motifs de sa proposition, M. Bérenger contestait la légalité des décrets ministériels que nous venons de rappeler. Un peu plus tard, l’Union des industries métallurgiques et minières prit l’initiative de soumettre à M. Millerand les objections de droit et de fait que soulevait, à son avis, l’application des décrets.
- Le ministre du commerce passa outre et, le 16 juillet, le préfet de la Seine prenait un arrêté convoquant pour le mois de septembre les électeurs des Conseils du travail parisiens.
- Grande émotion dans le monde patronal. Les présidents d’un certain nombre d’Unions de Chambres syndicales patronales (neuf sur douze existantes) adressèrent
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- au président du Conseil une lettre par laquelle ils le prévenaient que les groupes représentés par eux, contestant la légalité des décrets en question, entendant réserver leur droit de déférer la validité des élections au Conseil d'Etat, avaient décidé qu’il n’y avait pas lieu de prendre part aux élections des Conseils du travail.
- Il va sans dire que la manière de voir des préopinants n'était pas celle de l’unanimité du monde patronal, comme le prouve la lettre, que, dès la publication de la précédente , une quinzaine de présidents de Chambres syndicales adressèrent, « profondément convaincus de Futilité de la nouvelle institution », au président du Conseil.
- De nombreux groupements ouvriers opinèrent dans le même sens ; pendant que d’autres se rattachant surtout à l’école socialiste , (celle de la Fédération des Bourses du Travail) qui veut faire rentrer le règlement des conditions du travail et des différends entre patrons et ouvriers dans les attributions des syndicats, faisaient entendre un langage tout différent.
- M. Bérenger intervint à son tour, par une lettre en date du 9 août, pour rappeler au président du Conseil que « le bût principal de sa proposition était de contester la constitutionnalité des décrets et de faire ajourner leur mise à exécution jusqu’à ce que le Parlement se fût prononcé sur la grave question de savoir s’ils n’ont pas été pris en méconnaissance de ses droits. »
- Tous les protestataires s’appuient sur le dépôt, à leur avis suspensif, de la proposition Bérenger, et protestent de leur déférence pour le Parlement.
- Il est remarquable cependant que, ni dans leurs rangs, ni dans les rangs de leurs adversaires, ni dans la presse qui s’est emparée de ces incidents, l’attention ne se soit arrêtée à ces deux faits d’ordre parlementaire cependant, à savoir :
- 1° Que la commission sénatoriale d’initiative chargée d'examiner la proposition Bérenger tout en proclamant l’utilité des conseils du travail, et en concluant à la
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- prise en considération, n’avait pas cru devoir aborder la question de droit constitutionnel et parlementaire soulevée par les auteurs du projet; 2° que, dans la séance du 22 novembre, à la Chambre, ainsi que le rappelle notre Chronique parlementaire de juin, la question même de la procédure adoptée par le ministre du commerce fut agitée dans des conditions telles qu’il est impossible de donner à l’attitude de la Chambre, après les explications catégoriques de M. Millerand, une signification autre que celle d’une approbation
- unanime du décret organisant les conseils du travail.
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- La ligue pour la liberté individuelle.
- Deux membres du barreau parisien viennent de fonder la ligue pour la liberté individuelle.
- La ligue poursuivra l’obtention d’une loi ouvrant le droit à une réparation aux personnes poursuivies injustement. On sait que ce droit existe déjà pour ceux qui,ont été condamnés injustement ; mais ainsi que le fait très justement remarquer Me Coulon lui-même dans un appel qu’il vient de lancer, « ce droit à la réparation n’est ouvert que si une condamnation a été prononcée ; de sorte que, dans l’état de notre législation, l’accusé qui, au cours de l’instruction, se procure la preuve préremptoire de son innocence doit, s’il veut être indemnisé du préjudice qu’il a subi, céler soigneusement cette preuve et ne la produire qu’après qu’il aura été condamné ».
- Est-il permis de penser que les mandats d’arrêts ne sont pas toujours décernés sur de graves indices de culpabilité? Les abus signalés sont-ils assez nombreux pour émouvoir l’opinion publique et justifier le vote d’une loi ?
- Aux statistiques officielles il appartient de lever tous ]es doutes. Dans une circulaire récente, adressée aux procureurs généraux, le ministre de la justice déclarait lui-même qu’au cours de l’année 1897 , sur 13,006 per-
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- sonnes ayant bénéficié d’ordonnances de non-lieu, 8,896 avaient été arrêtées.
- Il y a tellement à débroussailler dans ce qu’on a pu appeler avec raison le maquis de la procédure, que la Ligue pourrait jouer un rôle utile, si elle se faisait, sans arrière-pensée politique, le porte-voix de l’opinion publique auprès du pouvoir législatif pour lui signaler les lois à faire ou à abroger en vue d’une meilleure garantie de la liberté individuelle, en précisant toujours comme dans le cas précédent l’objet de son intervention.
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- Congrès régional coopératif du Midi.
- La Société coopérative L’Abeille Nimoise et Solidarité réunies ont décidé la réunion d’un Congrès régional dans le but de créer un lien plus étroit entre les sociétés coopératives de la région du Midi.
- Ce Congrès, lisons-nous dans VEmancipation, permettra aux sociétés de s’entendre sur les meilleurs moyens de développer, moralement et matériellement, leurs institutions coopératives.
- Dès que ce groupement régional sera effectué, les Sociétés coopératives qui en feront partie comprendront que, pour acquérir une force nouvelle, leur devoir est d’adhérer à un groupement plus étendu, le groupement national représenté par le comité central de l’Union des sociétés coopératives de France dont le siège est à Paris, 1, rue Christine.
- Les coopérateurs, dans leur Société coopérative, forment entre eux un premier lien ; ils forment le second quand ils unissent entre elles les Sociétés coopératives d’une même région, et troisième quand chaque groupe régional vient se rallier autour du groupe national représenté par le comité central de l’Union des sociétés coopératives de France.
- Le Congrès qui doit avoir lieu à Nimes les dimanche et lundi 6 et 7 octobre, s’annonce comme devant être nombreux et brillant.
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- Une belle page va s’ajouter ainsi à l’histoire des groupes coopératifs nimois.
- On se rappelle qu’ils prirent, en 1885, l’initiative du premier Congrès national qui orienta la coopération •française dans le sens de la doctrine qui a pris le nom d'Ecole de Nimes.
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- Les résultats du recensement de 1901 accusent pour la population française une augmentation de 412,364 individus, pour la période quinquennale de 1896-1901. L’augmentation n’avait été que, de 133,819 pendant la période précédente (1891-1896).
- L’augmentation constatée pour la dernière période est supérieure de plus d’un tiers à celle de la période décennale 1886-1896.
- Comme on l'avait déjà constaté en 1896, ce sont les centres urbains qui ont surtout bénéficié d’un accroissement de population. Mais les augmentations portent sur 28 départements seulement. Les diminutions au contraire s’étendent sur 59 départements, et principalement sur les communes rurales.
- 11 y a parfois diminution dans l’ensemble du département, lors même que la population des villes ou centres industriels de ces mêmes départements s’est accrue. Tel est le cas pour huit départements : Allier, Charente-Inférieure, Côte-d’Or, Ille-et-Vilaine, Indre-et-Loire, Isère, Manche et Somme.
- Les départements où s’est produite la plus forte augmentation sont : Seine, Nord, Bouches-du-Rhône, Pas-de-Calais , Finistère, Seine-et-Oise, Alpes-Maritimes , Loire, Hérault, Var, Meurthe-et-Moselle, Seine-Inférieure, Loire-Inférieure, Gironde.
- Les diminutions les plus sensibles ont été relevées dans les départements suivants : Yonne, Lot, Dordogne , Puy-de-Dôme, Haute-Garonne, Orne, Ardèche, Gers.
- Les résultats qui ont permis de faire ces constatations
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- ne s’appliquent qu’à la population de fait, c’est-à-dire à celle qui a été recensée le 24 mars 1901 au moyen des bulletins individuels, sans tenir compte des résidants absents du lieu qu’ils habitent d’ordinaire.
- La population présente en France le 24 mars 1901
- s’élève à 38,641.333 personnes.
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- Le buste de Victor Considérant.
- Après le maître, le disciple.
- Le 4 août on inaugurait à Salins (JuraJ le buste de Victor Considérant, dû au ciseau de Mme Syamour-Gagneur.
- Le général André, ministre de la guerre, présidait cette cérémonie. Cette présidence s’explique, car Victor Considérant fut élève de l’Ecole polytechnique, et fut même capitaine d’artillerie, avant de se lancer, avec une ardeur et une générosité qui ne se démentirent jamais, dans la propagandes des idées fouriéristes. Raconter à cette place comment il comprit et essaya de réaliser les plans d’organisation élaborés par le maître, serait une superfétation.
- Nous nous bornerons à joindre notre hommage à celui que le gouvernement, les disciples de Fourier et les compatriotes de Victor Considérant ont rendu au talent , au désintéressement, à la haute philanthropie de cet infatigable serviteur d’une grande cause.
- RUSSIE
- La réforme de l’enseignement secondaire.
- Pas plus que les grands Etats de l’Europe centrale et occidentale, la Russie n’a échappé à la préoccupation de réformer l’enseignement secondaire. Jusqu’à présent il existait, en Russie, comme ailleurs, deux types d’écoles de huit classes : les gymnases classiques, où l’on enseignait le latin et le grec, et les écoles réelles , sans grec ni latin, mais avec un programme scientifique plus complet que celui des gymnases.
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- Cet état de choses vient d’être profondément modifié.
- A la suite d’une longue campagne contre le classicisme qui s’est terminée à l’avantage des adversaires de cet enseignement, une commission de réorganisation des établissements d’enseignement secondaire, fut nommée par le ministre de l’instruction publique qui lui confia l’examen d’un projet.
- Nous empruntons au Journal de Genève l’analyse de ce projet dont le premier article était l’établissement d’une école moyenne (ou secondaire) d’un seul type.
- L’article 2 établissait que le but de l’école secondaire était de donner aux jeunes gens une éducation et un enseignement aussi achevés que possible, et de les préparer en même temps aux établissements d’instruction supérieure.
- Les trois premières classes de la nouvelle école devaient former un tout complet et avoir un programme correspondant à celui des écoles primaires, de façon que les élèves des dites écoles pussent passer en quatrième classe en n’ayant que quelques examens à subir (par exemple pour les langues modernes, qui ne sont pas enseignées à l’école primaire).
- L’article 3 fixait à sept le nombre des classes.
- L’article 4 établissait :
- 1° Que les trois premières classes étaient obligatoires pour tous les élèves ;
- 2° Que les classes 4-7 avaient un programme comprenant les branches enseignées actuellement, moins lé grec et avec en plus, l’histoire naturelle, le droit et un cours spécial sur la situation, les institutions, etc., de la Russie;
- 3° Qu’à partir de la quatrième classe, les élèves se divisaient en deux groupes, ceux qui se destinent à l’Université (libérés du droit et de l’étude spéciale de la Russie) et ceux qui ne se destinent pas à LÜniversité (libérés du latin).
- L’article 5 établissait que le grec ne devait être enseigné obligatoirement que dans l’une des écoles des
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- villes universitaires suivantes: Pétersbourg, Moscou, Kief, Varsovie et Jourief (Dorpat).
- Puis suivaient les conditions d’admission à l’Université, dans telle ou telle faculté, suivant que l’élève avait ou n’avait pas appris le latin et le grec.
- Quant aux écoles industrielles, techniques, etc., etc., elles devaient avoir naturellement un programme spécial , mais il était stipulé que les trois premières classes devaient être semblables dans toutes les écoles, à quelque type qu’elles appartinssent.
- Tous les articles du projet du ministre ont été adoptés par la commission avec de très légères modifications dont Tune décide la création d’une école avec enseignement du grec dans toutes les villes universitaires et à Vilna, bien que cette ville n’ait pas encore d’Université.
- On se trouve donc en présence d’un seul type d’école comprenant non plus huit classes comme les écoles existantes , mais sept classes seulement. Ces sept classes sont divisées en deux cours, le premier de trois et le second de quatre ans.
- Le premier cours, ou division inférieure, donne une instruction élémentaire uniforme pour tous, le latin ne commençant qu’en quatrième classe. La division supérieure se partage en deux sections , l’une avec, l’autre sans la langue latine. Quant au grec, il n’est enseigné que dans un seul établissement dans chacune des villes universitaires et à Vilna.
- La réforme a dû être introduite simultanément dans les quatre premières classes dès la rentrée des classes au mois d’août.
- La réorganisation sera achevée en 1904-1905.
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- AUTRICHE
- La journée de neuf heures dans les mines.
- Le Parlement autrichien a voté dernièrement une loi fixant à neuf heures la journée du travail dans les mines.
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- En Autriche, on travaille dans les mines de dix à douze heures par jour, c’est plus que ne peut supporter un homme. Aussi, en 1899, soixante-dix mille mineurs se mirent en grève et luttèrent pendant plusieurs semaines , ils ne se remirent à l’ouvrage qu’après avoir reçu du gouvernement l’engagement formel de déposer un projet de loi établissant un maximum de travail.
- Depuis cette époque, les Syndicats organisèrent des meetings, des conférences, des congrès, et la presse socialiste établit dans l’opinion publiqne un courant favorable. Bientôt le gouvernement se vit dans l’obligation de tenir la promesse faite aux grévistes, il présenta un projet de loi sur la journée de neuf heures dans les mines ; le projet fut voté à la Chambre des députés, mais le syndicat des Compagnies minières espérait le faire repousser par la Chambre des seigneurs. Cependant, malgré tous ses efforts, la Chambre des seigneurs adoptait, le 8 juin, le projet du gouvernement.
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- ETATS-UNIS Les Peaux-Rouges.
- Il est assez curieux de rencontrer au milieu d’Etats de colonisation ancienne les débris des anciens Peaux-Rouges représentés par de minuscules tribus vivant sur leur petit territoire réservé et soutenues par des allocations du budget. Nous avons vu mentionner ces derniers temps la tribu des Penobscots, qui comptait 245 membres en 1880, chiffre qui s’élève aujourd’hui à 400 environ, et à laquelle l’Etat de Maine accorde chaque année une allocation de 40,000 francs. Nous voyons, par cet exemple, que les Indiens ne sont pas en train de disparaître comme individus, mais ce qui est vrai et aussi heureux qu’inévitable, c’est qu’ils sont appelés à disparaître comme race et à se fondre dans la population ambiante. (Journal de Genève.)
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- L’arbitrage des affaires du « Sergent-Malamine » et de « Waïma ».
- Par la convention du 2 avril 1901, ratifiée le 17 juillet dernier, les gouvernements français et anglais se sont mis d’accord pour soumettre à un arbitre les affaires du Sergent-Malamine et de Waïma.
- Nous allons rappeler succinctement, d’après l’exposé des motifs du projet de loi portant approbation de ladite convention, l’origine de ces deux affaires :
- La Convention du 14 juin 1898, en précisant le tracé des limites qui restaient encore à déterminer entre les possessions de la France et de l’Angleterre dans l’Afrique occidentale, a mis fin aux différends d’ordre territorial qu’avait suscités sur divers points, entre les deux puissances, l’indécision de la situation. Mais cet accord a laissé en dehors de ses dispositions le règlement d’incidents qui s’étaient produits, au cours des dernières années dans certaines parties des régions sur lesquelles avaient porté les négociations. 11 en était ainsi des règlements concernant la perte du bateau à vapeur français le Sergent-Malamine, dont le voyage sur le Niger et la Benoué, sous la direction de M. le lieutenant de vaisseau Mizon, avait amené de multiples difficultés ; il en était de même aussi du conflit armé qui, par méprise, était survenu à Waïma, près de la frontière de Sierra-Léone, entre des soldats français et des soldats anglais.
- Le moment était donc venu, ajoute l’exposé des motifs, d’en terminer avec ces litiges et, sans vouloir reprendre des controverses restées sans résultats, de chercher, sur les terrains de la pratique, des solutions qui répondissent aux sentiments d’équité et de conciliation dont étaient animés les deux cabinets.
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- C’est ainsi que le gouvernement britannique a admis le principe d’une indemnité à fournir pour la perte du Sergent-Malamine, et que, de son côté, le gouvernement français a pensé qu’il ne devait pas se refuser à indemniser les victimes britanniques de l’affaire de Waïma, ce point, vérification faite, se trouvant situé en territoire anglais.
- Il restait toutefois à fixer le montant de ces deux indemnités ; or le chiffre de la première demeurait incertain, les sommes envisagées au cours des pourparlers ayant varié de 8.000 à 6.000 livres st. ; quant au chiffre de la seconde, les circonstances très complexes du douloureux évènement de Waïma empêchaient, davantage encore, de la préciser d’après des évaluations qui fussent acceptées également par les deux parties intéressées.
- Dans ces conditions, il a paru expédient de remettre à un arbitre le soin de se prononcer, par une sentence qui serait définitive, sur le chiffre de' ces deux indemnités.
- L’arbitre désigné par les deux parties est le baron Lambermont, ministre d’Etat du royaume de Belgique.
- M. d’Estournelles de Constant, député de la Sarthe, qui, on le sait, prit part, comme représentant de la France aux travaux de la conférence de la Haye, et qui est membre de la Cour d’arbitrage, a écrit au ministre des affaires étrangères pour protester contre la constitution de cet arbitrage.
- Quelle que soit l’autorité incontestable de M. le baron Lambermont, les deux cabinets de Paris et de Londres, avaient, dit-il, à leur disposition une cour d’arbitrage international toute prête, la cour de la Haye, à laquelle ils auraient dû tenir à s’adresser, puisque cette cour est constituée, ouverte, et n’attend plus que des causes pour fonctionner. Il ajoute que le fait de la considérer comme non existante constitue une sorte de répudiation implicite de l’oeuvre de la Haye.
- M, d’Estournelles se réservait d’interroger, à la ren-
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- trée, le ministre des affaires sur cette question.
- Le député de la Sarthe a reçu du ministre des affaires étrangères la lettre suivante :
- « Paris, 8 août.
- « Monsieur le député et cher collègue,
- « Par une lettre en date du 26 juillet, vous avez bien voulu exprimer le regret de ce que la convention conclue entre la France et la Grande-Bretagne en vue du règlement par arbitrage des affaires de Waïma et du Sërgent-Malamine, n’ait pas déféré ce litige à la cour permanente internationale instituée par la Conférence de la Haye.
- « Ainsi que vous le faites remarquer, cet accord a été signé le 3 avril dernier, alors que la cour permanente d’arbitrage de la Haye était organisée. Mais les négociations en cours depuis longtemps, au sujet des affaires de Waïma et du Sergent-Malamine, entre les cabinets de Paris et de Londres les avaient amenés à prendre des dispositions pour la désignation de l’arbitre, dès le mois d’août 1900, c’est-à-dire à une époque où les conventions élaborées par la Conférence internationale de la paix n’étaient pas encore exécutoires. J’ajoute que, d’ailleurs, l’arbitre désigné, et dont la haute autorité est reconnue de tous, figure parmi les membres de la cour d’arbitrage.
- « Je m’empresse de porter ces éclaircissements à votre connaissance.
- « Agréez, monsieur le député et cher collègue, les assurances de ma haute considération.
- « Delcassé ».
- Ajoutons que la Chambre avait voté, sans débat, la loi autorisant l’arbitrage avec un exposé de motifs, indiquant l’intention du gouvernement, d’accord avec l’Angleterre, de choisir pour arbitre, le baron de Lamber-mont.
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- Il est donc probable que l’incident n’aura pas de suite parlementaire.
- Aux termes de la convention intervenue, les parties s’engagent à fournir à l'arbitre, dans le délai de deux mois à dater de la ratification (17 juillet dernier), un mémorandum à l’appui de leurs réclamations respectives. L’autre partie devra y répondre dans un nouveau délai de deux mois, un troisième délai semblable étant donné au plaignant pour préparer, s’il y a lieu, une réplique à la défense.
- Les frais de l’arbitrage seront partagés également entre les parties. Toute communication entre elles se fera par l’intermédiaire du ministère des affaires étrangères de Belgique.
- L’arbitre aura six mois pour prendre sa décision à compter de la dernière remise de documents.
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- Les conventions de La Haye.
- Le président de la République ayant, à la date du 28 novembre 1900, décrété que les divers actes internationaux signés à La Haye le 29 juillet 1899, à la suite de la conférence de la paix, recevront, leur pleine et entière exécution entre la France et les puissances contractantes, le ministre de la guerre a pris, en ce qui le concerne, les mesures nécessaires pour assurer l’exécution de la convention relative aux lois et coutumes de guerre sur terre et des déclarations concernant l’interdiction de l’emploi de certains projectiles et explosifs.
- Il a prescrit de tenir compte, dans les mêmes circonstances, des mêmes actes , dans l’application des règlements militaires sur le service des étapes, sur le service dans les places de guerre, sur le traitement des prisonniers de guerre.
- Pour l’application du code de justice militaire, les autorités militaires auront à tenir compte dans la déli-
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- vrance des ordres d’informer et de mise en jugement à l’égard des étrangers, des dispositions de la convention relatives aux lois et coutumes de la guerre définissant les individus à considérer comme belligérants, prisonniers de guerre et espions.
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- Le nouveau ministère danois.
- Contrairement à l’attente générale le roi Christian de Danemark s’est décidé à tenir compte, pour la composition de son ministère, des indications fournies par les dernières élections générales. 11 a pris son ministère dans la majorité de gauche.
- Il est intéressant de constater, à cette place, que le nouveau ministère danois compte cinq membres du Groupe interparlementaire de la Paix et de l’Arbitrage : MM. J. C. Christensen, C. Hage, Alberti (Justice), Hansen (Agriculture), et Sôrensen (Intérieur).
- Le Congrès républicain radical et radical-socialiste
- qui s’est tenu cette année à Paris, en vue de la concentration des forces démocratiques, et qui a été successivement présidé par MM. René Goblet, Henri Brisson et Léon Bourgeois, anciens présidents du conseil des ministres, a adopté d’acclamation, sur le rapport de M. Charles Beauquier, député du Doubs, président de l’Association des Journalistes amis de la Paix , un vœu en faveur de l’arbitrage international.
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- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- Le suffrage des femmes en Belgique.
- La question du suffrage des femmes est inscrite au programme du parti socialiste. D’un autre côté, comme nous l’avons vu précédemment, dans le parti conservateur, se manifestent des tendances à appuyer cette revendication. Ces deux mouvements convergents pourraient bien aboutir à brève échéance à une solution favorable.
- L’imminence de cette solution, le patronage accordé par certains conservateurs au mouvement féministe, ont fait réfléchir les socialistes borains, qui ne donnent pas toujours le même son de cloche que leurs camarades des autres parties du pays.
- La Fédération boraine vient de se prononcer sur la question du suffrage des femmes et à la façon du débiteur qui ne nie pas sa dette, mais ne la paie pas, elle l’a repoussée dans un ordre du jour longuement motivé qui conclut comme suit :
- « La Fédération boraine, tout en affirmant le principe absolu du droit d’égalité politique de l’homme et de la femme,
- « Décide d’ajourner indéfiniment la question du droit de suffrage pour les femmes et émet le vœu de voir tous les efforts du parti ouvrier tendre à l’éducation politique, économique et philosophique de la femme;
- « Charge son secrétaire de transmettre le présent ordre du jour au conseil général du parti ouvrier et d’en donner connaissance à toutes les fédérations socialistes du pays.
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- LE MOUVEMENT FEMINISTE
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- Les femmes avocates à la Chambre italienne.
- Après un remarquable discours du député Socci contre l’exclusion des femmes de la profession d’avocat, un grand nombre de députés signèrent un ordre du jour invitant le ministre de la justice à admettre à la profession d’avocat les femmes qui ont passé leur doctorat en droit.
- L’orateur avait rappelé fort à propos les femmes illustres qui enseignèrent brillamment la jurisprudence dans les Universités de la péninsule. 11 avait également remis en évidence le cas devenu classique de Mlle Lydia Poët, qui avait été admise par le Conseil des avocats de Turin à exercer la profession en vue de laquelle elle avait passé les examens nécessaires, mais que la Cour de cassation raya de la liste des membres du barreau à cause de son sexe.
- Les femmes employées des chemins de fer en Prusse
- Par décret du ministère des travaux publics de Prusse, les femmes seront admises désormais comme fonctionnaires dans les bureaux des chemins de fer. La direction leur confiera le service des tickets, télégraphe et téléphone et l’expédition des bagages, ainsi que le poste de buraliste dans les chancelleries de l’administration.
- L’administration des chemins de fer a même décidé de supprimer le service des employés masculins comme aides de chef de station et de les remplacer par leurs collègues femmes, jugées plus promptes au service d’expédition.
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- M. et Mme Gebrak.
- Deux jeunes époux, M. et Mme Gebrak, se sont présentés, le même jour devant la Faculté de médecine de
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- Paris et ont soutenu chacun leur thèse de doctorat devant deux jurys différents.
- Mme Gebrak a traité devant les professeurs Pinard, Varnier, Lepage et Gley : « De la pyélo-néphrite chez les femmes enceintes et en particulier de son traitement ». .
- M. Gebrak a donné lecture d’une savante étude sur le « pneumothorax dans la bronchectasie », qui lui a valu de la part de ses examinateurs, les professeurs Cornil, Widal, Bonnaire et Roger, la mention « bien ».
- C’est la première fois qu’il arrive à la Faculté de médecine de décerner ainsi le même jour le titre de docteur à deux étudiants unis par les liens du mariage.
- Il est probable que ce ne sera pas la dernière ! Mais le cas est aujourd’hui curieux et intéressant à signaler.
- Le suffrage des femmes devant la Chambre.
- Quelque temps avant la clôture de la session parlementaire, un député qui avait déjà fait triompher à la Chambre la cause des femmes employées dans les magasins (loi des sièges), M. Gautret, a déposé sur le bureau de cette assemblée un projet de loi tendant à accorder le droit de vote dans les élections municipales, cantonales et législatives aux femmes majeures célibataires et aux veuves ou divorcées.
- La Chambre qui a déjà voté , au cours de la législature, quelques mesures favorables aux femmes, s’honorerait grandement en votant la proposition du député de la Vendée, préface du droit électoral universel.
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- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
- Admissions dans la Société.
- Le Conseil de gérance de la Société du Familistère a, dans sa séance du 16 juillet dernier, conféré la qualité de participants à 48 personnes dont 7 femmes et 30 hommes résidant à Guise; et 11 hommes résidant à Schaerbeek-Bruxelles.
- Le même Conseil, dans sa séance du lendemain, a conféré la qualité de sociétaires à 23 personnes dont 2 femmes et 18 hommes demeurant au Familistère de Guise ; et 3 hommes demeurant au Familistère de Schaerbeek-Br u xelles.
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- Comité de conciliation.
- Le 10 août dernier, le Comité de conciliation a été renouvelé selon les prescriptions statuaires.
- Résultats du scrutin :
- MM. Quent Aimé,
- 208 voix. Elu. 196 » »
- 189 » »
- Bailliot Virgile, Piponnier Antoine,
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- OUVRAGES REÇUS
- La Femme et la Liberté. — Le Féminisme. — La Grandeur de son but. — La Femme intégrale, par
- Mme Lydie Martial.
- Prix : 3 fr. 50, chez Fauteur, 13, rue Saint-Florentin, Paris.
- # ,
- Autour du problème social, opuscule de propagande, par M. Charles Corbeau, un grand partisan du perfectionnement social.
- S’adresser aux bureaux du Progrès de l’Eure, 9, place du Marché-Neuf, à Evreux.
- Annuaire des associations ouvrières de production adhérentes à la Chambre consultative, lre année, 1901. Prix : 1 fr. 50 ; par la poste, 1 fr. 75.
- Editeur : L’Association ouvrière, 27, boulevard Saint-Martin, Paris, 3e arrondissement.
- -iÉ*
- Le droit au bonheur, Charles Fourier, d’après Zola et Jaurès, par M. L. Gagneur, chevalier de la Légion d’Honneur.
- Librairie Dentu, 78, boulevard Saint-Michel, Paris. Prix : 0 fr. 50 centimes, envoi franco.
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- AUX COLLECTIONNEURS DU « DEVOIR » 56l
- Aux collectionneurs du « DEVOIR »
- Des demandes et observations de nos lecteurs nous ont fait prendre la décision et donner les explications que nous renouvelons ici :
- Décision. — Depuis le numéro, en date de février 1901, l’en-tête de la couverture de chaque numéro du « Devoir » se borne à indiquer pour les collections : 1° le tome ; 2<> le mois et l’année, y
- Explications. — La numérotation portée jusqu’en janvier 1901 en tête de la couverture, et dont le dernier chiffre est 713, cette numérotation est inexacte. Elle ne peut donc être utilement consultée pour les collections.
- En regard des dates de publication de chacun des numéros du « Devoir », depuis la fondation, voici l’état de cette numérotation maintenant abandonnée :
- Numéro programme.
- 3 mars 1878.............................. pas de chiffre.
- Numéros hebdomadaires.
- 17 mars au 8 septembre 1878............. chiffres 2 à 27
- 15 septembre 1878 au 15 janvier 1882....... chiffres 1 à 175
- 22 janvier 1882..................... chiffre 3 au lieu de 176
- 29 janvier 1882 au 30 mars 1884.......... chiffres 177 à 290
- 6 avril 1884........ répétition du chiffre 290 au lieu de 291
- 13 avril 1884 au 30 mai 1886............. chiffres 292 à 403
- 6 juin 1886... •.... inscription du chiffre 405 au lieu de 404
- 13 juin 1886........................ répétition du chiffre 405
- 20 juin 1886 au 4 septembre 1887......... chiffres 406 à 469
- 11 septembre 1887... répétition du chiffre 469 au lieu de 470
- 18 septembre 1887 au 30 décembre 1888... chiffres 471 à 538
- Numéros mensuels. **
- Janvier 1889 à novembre 1899........... . chiffres 539 à 569
- Décembre 1899.. lacune des chiffres 670 à 699 ; on a inscrit 700
- Janvier 1900 à janvier 1901.............. chiffres 701 à 713
- Février 1901. — Suppression de la numérotation.
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- Par Henry GRÉVILLE
- Mme de Vautrait ne comprenait pas du tout. Elle regarda sa sœur avec étonnement, sans chercher, cette fois, à donner à ses beaux yeux profonds une expression artificielle et mondaine. Céphise lui tenait bien la main et ajouta bravement :
- — Il faudrait un petit, tout petit bébé.
- D'un mouvement violent, Mme de Vautrait s’était arrachée aux mains qui la retenaient ; elle resta indécise un instant, ne sachant si elle allait s’enfuir. Un éclat de rire au dehors, sec , ironique, auquel répondit le rire bon enfant de leur père , la rejeta sur son fauteuil , comme si elle préférait encore les difficultés de la discussion avec sa sœur au hasard d’une rencontre avec son mari. Doucement Céphise ferma la fenêtre.
- — Oui, je sais, reprit-elle, tu ne t’es jamais consolée d’avoir perdu le pauvre petit Jean.
- — Tais-toi ! murmura Colette. Tu vas me faire pleurer ; je ne veux pas pleurer.
- — Orgueilleuse ! fit doucement la jeune sœur avec une compassion profonde.
- — Je ne veux pas pleurer... devant M. de Vautrait. Le voudrais-tu ?
- — Non. Mais, Colette, pense ! Si tu avais un autre enfant, il te consolerait de tout !
- La jeune femme se recula un peu dans son fauteuil, avec une sorte de crainte instinctive, puis posa d’elle-même une main affectueuse sur le bras de Céphise, qui s’était rapprochée.
- — Il me consolerait de tout, oui, de tout, c’est vrai, dit elle à voix basse, même de savoir qu’il est l’enfant de M. de Vautrait, même de la crainte qu’il pourrait un
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- jour lui ressembler; mais il n’y a pas à y songer, ma petite sœur... Heureusement! ajouta-t-elle dans un faible soupir.
- — C’est très malheureux, au contraire, fit Céphise avec autorité. Après ce que tu m’as laissé dire, ma sœur, laisse-moi ajouter un mot encore. Il faut que tu aies un enfant, il le faut ! et même deux.
- La jeune femme ne put se défendre de sourire. Céphise était si fermement convaincue que c'était tout à fait drôle, en même temps qu’un peu touchant.
- — Il n’y a qu’un malheur, petite, dit-elle, c’est que M. de Vautrait ne m’aime pas, et je ne l’aime point.
- — Vous êtes irrévocablement brouillés? demanda la jeune fille d'un ton effrayé.
- — Pas brouillés du tout, nous nous sommes si peu querellés ! Mais nous nous intéressons l’un à l’autre autant que le pôle nord peut s’intéresser au pôle sud.
- Céphise regarda involontairement sa sœur, qui rougit et détourna la tête : c’était depuis quelques mois seulement qne Mme de Vautrait avait commencé de prendre goût aux explorateurs et à la géographie. Il y eut un petit silence gênant.
- — Eh bien, tant pis, dit Céphise, cela ne fait rien : puisque vous n’êtes pas brouillés, ce sera moins difficile de vous réconcilier. Il faut que tu aies des enfants, Colette ; alors ta vie sera pleine et heureuse.
- — Plusieurs ? demanda-t-elle avec un accent plaintif si comique que toutes deux éclatèrent de rire, en même temps qu’elles essuyaient leurs yeux.
- II
- Un bruit bizarre se fit entendre derrière la porte, une main rageuse tourmentait le bouton, pendant que l’autre frappait de petits coups secs, si secs que Colette en tourna la tête, étonnée :
- — C’est Isaure, exclama Céphise : je reconnais sa façon de frapper. Entre !
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- LE DEVOIR
- Isaure se montra. Moins jolie, moins élégante que ses sœurs, elle s’avança, le front baissé, l’air maussade.
- — Te baignes-tu demain ? demanda-t-elle à Céphise. La marée est haute à huit heures.
- — Je ne sais pas , pourquoi?
- — Parce que j'ai besoin de ton costume. Le mien a un trou énorme dans le fond. Si je sais où il a pu attraper ça !
- — Je le sais, moi, répliqua Céphise. C’est dans le tiroir de la lingerie où tu l’avais mis l’an dernier avec une pomme de reinette, des marrons et une noix, sans fermer le tiroir.
- — Eh bien ? grommela Isaure.
- — Eh bien , les souris ont trouvé l’idée excellente, et une maman très sage a élevé toute sa portée dans ton costume.
- — Qu’est-ce que tu en sais ?
- — C’est moi qui l’ai trouvé. Tu as tort de garder tes goûters d’une année à l’autre, sans reproche.
- — Veux-tu me prêter ton costume, ou non? répéta Isaure, plus maussade que jamais.
- — Et te passer de bain demain, conclut Mme de Vautrait. Tu n’as pas honte, Isaure?
- — Je ne te demande rien, à toi, riposta la jeune fille.
- Céphise tirait déjà son costume de bain du tiroir où
- il gisait.
- — Tiens, dit-elle, et dors en paix.
- — Merci, fit brièvement Isaure, qui sortit sans refermer la porte.
- — Bonsoir ! lui crièrent à la fois les deux sœurs.
- — Bonsoir! répondit une voix déjà lointaine, au fond du corridor.
- — Toujours aimable, dit Mme de Vautrait.
- — Toujours; l’âge ingrat se prolonge. Qui est-ce qui se douterait qu’elle a dix-sept ans passés? Dis-moi, Colette, est-ce que j’ai été comme ça, dans mon temps?
- — Toi? Jamais de la vie! Tu as toujours été très mignonne.
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- CÉPHISE 565
- — Ta m’encourages! Eh bien, je vais te dire... Entrez!
- La porte, après un grattement presque imperceptible , s’entr’ouvrit très lentement en grinçant, et une tête, longue, mélancolique, apparut dans l’entre-bâille-ment.
- — Je ne vous dérange pas? murmura une voix étrange, une voix de jeune garçon dans la mue, qui descendait dans les cordes graves et grimpait â l’escalade des notes aiguës en un mot de trois syllabes.
- Un courant d’air violent s’introduisit derrière lui, faisant monter la flamme dans le verre de la lampe et voltiger jusqu’au milieu de la chambre les lettres rangées sur le bureau.
- — Mais entre donc toute ta personne, fit Mme de Vautrait impatientée : tu as une manière de rester dans les portes, comme les chats... Et je suis sûre que tu as laissé ta chambre ouverte, la fenêtre aussi ; il va y avoir des vitres cassées.
- — Je crois que oui, répondit Gaëtan d’un ton modeste et navré, pendant que deux ou trois portes se refermaient vigoureusement au rez-de-chaussée.
- — Va d’abord la fermer, ordonna la sœur aînée.
- Gaëtan disparut, laissant ouverte la porte de la chambre de Céphise, qui, prudemment, la referma.
- — Lui non plus n’a pas changé, reprit Colette ; je crois même qu’il est devenu pire. Est-ce qu’il met toujours papa dans des rages?
- — Bleues ! répondit Céphise en riant. Le pauvre garçon ! ce n’est pas de sa faute, il est né comme cela.
- Gaëtan reparut; toute sa longue et grêle personne exhalait une indicible odeur — on n’oserait employer le mot : parfum — de noire mélancolie, comme qui dirait un peu de moisissure.
- — Céphise !... dit-il en se balançant d’une jambe sur l’autre.
- — Ferme la porte, mon bon frère, je t’en prie.
- Il obéit et revint osciller devant le petit bureau.
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- — Je mourrai de chagrin , dit-il, si mon père ne m’accorde pas un permis de chasse ! Tous mes amis en ont, j’ai l’air d’un imbécile !
- Les deux sœurs échangèrent un regard. La maladresse de Gaëtan était proverbiale dans la famille, et M. Maubert avait déclaré que lui mettre un fusil entre les mains équivaudrait à la préméditation d’un assassinat.
- — D’abord, reprit l’infortuné, je ne suis pas maladroit; ce n’est pas exact; je suis distrait, d’accord...
- — Dis donc, Gaëtan, il me semble que cela suffit... dit Colette.
- — C’est une erreur : quand on est oisif, on est distrait ; quand on est occupé, on pense à ce qui vous occupe. En chassant, je penserai que je chasse, et je ne serai pas distrait.
- — Quelle dialectique ! Ton professeur de rhétorique n’a pas perdu son temps.
- — Je fais ma philosophie, répliqua Gaëtan de l’air à la fois modeste et souffrant qui avait le don d’exaspérer les siens. Céphise, papa fait tout ce que tu veux; il faut que tu lui demandes ce permis de chasse... et une carabine à deux coups.
- — Pour tuer deux personnes en même temps ! conclut Mme de Vautrait.
- — Colette ! implora la bonne Céphise.
- — Parce que, vois-tu, continua Gaëtan imperturbable, si mon père me refuse, je serai déshonoré... et je n’y survivrai pas. C’est mon dernier mot. Bonsoir, mes sœurs.
- Il se retira d’un pas lent, sans fermer la porte, pendant que Colette l’examinait d’un air à la fois curieux et inquiet.
- — Il a un grain , dit-elle,
- — Non, c’est sa manière d’être. Au fond, tu ne sais pas comme il est bon.
- — Peut-on entrer, mademoiselle? dit la voix fraîche d’une jeune femme de chambre qui parut sur le seuil.
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- — Marie, entrez et fermez la porte, s’il vous plaît.
- — Oui, mademoiselle ; madame fait prier mademoiselle de passer un instant chez elle. Il est arrivé un télégramme ; du monde pour demain.
- — Encore? Mais toutes les chambres ont leur hôte attendu... Enfin, je vais voir.
- Elle se rendit chez sa mère pendant que Colette retournait au salon.
- III
- Mme Maubert était déjà étendue dans son lit où la ramenait souvent une certaine difficulté de marcher, de jour en jour accrue, sans cause bien définie. En voyant Céphise, elle sourit.
- — Du monde, maman? Où les mettre, et qui est-ce?
- — Tiens-toi bien : Mme de Livérac et son délicieux rejeton.
- — Oh ! fit Céphise consternée ; ils ne devaient venir que dans huit jours.
- — Que veux-tu ? Ils trouvent plus commode d’arriver tout de suite ! Et nous n’avons pas le temps de les avertir, ils seront à Cherbourg demain matin au premier train.
- — En voilà des visiteurs! Ça devrait être défendu , ces choses-là ! Et papa, qu’en dit-il ?
- — Il dit qu’on ne peut pas les tuer, et que, par conséquent il faut les loger. Mais où?
- — Lui, l’exquis Livérac? Dans le pavillon, au-dessus de l’écurie; ça sent... i’écurie, mais il aime ça !
- Mme Maubert sourit, et sa fille éclata de rire. La belle chambre, haute de plafond, éclairée comme en plein jour par de puissantes lampes, avec ses fenêtres à glaces sans tain donnant sur la rade de Cherbourg, n’avait rien d’un appartement de malade, et tout y respirait la gaieté.
- — Méchante ! dit la mère amusée. Reste Mme de Livérac... Je ne vois que la chambre d’Isaure...
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- Oh ! maman ! s’écria Céphise pleine d’alarme, nous n’aurions jamais fini! Ne déplace pas Isaure! Moi, plutôt.
- — Tu crois? Ta jolie chambre meublée à neuf?
- Céphise réprima un soupir. Elle connaissait les habitudes de Mme de Livérac et savait que son mobilier ne sortirait pas indemne de l’épreuve, mais elle eût accepté tout plutôt que les grogneries sous-entendues de sa sœur.
- — Oui, maman, cela ne fait rien, répondit-elle avec, une bonne grâce sans effort. J’irai dans la petite mansarde, à côté de Gaëtan.
- — Tu es bonne, toi ! fit Mme Maubert, en attirant à elle le frais visage de son enfant, et, pour la récompenser, elle ajouta : Demain nous avons à dîner Armand Carval.
- — Il est donc revenu? fit Céphise, après un tout petit silence.
- — Il m’a envoyé un mot pour demander quand il pourrait me voir; je l’ai invité. Ai-je eu'tort?
- — Non, maman.
- Elle joua pendant une seconde avec un bout de ruban, puis sourit gaiement à sa mère, qui reprenait :
- — Que dirais-tu si nous invitions M. Hamel pour la semaine prochaine?
- Céphise réprima un mouvement d’inquiétude.
- — Oh! non, mère! pas maintenant. Attendons que Colette soit partie.
- — Pourquoi? demanda ingénument Mme Maubert.
- — Pour rien... N’avons-nous pas déjà des invités pardessus la tête ? Pour peu que deux ou trois autres aient la même idée que les Livérac et viennent déranger nos combinaisons...
- — Cependant, j’avais pensé qu’avec le préfet maritime, tu sais, ce dîner pour le neuf, un voyageur, un explorateur célèbre, cela ferait bien.
- — Mais, maman, déclara Céphise à bout de ressources avouables, tu ne sais donc pas que ces explorateurs, ça n’est jamais bien avec la marine!
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- Ah ! fit Mme Maubert étonnée, je ne savais pas. C’est différent. Eh bien, va te déménager alors, car demain, à huit heures, les malles de Mme de Livérac te tomberont sur la tête.
- — Oui, maman. Bonsoir, chérie, bonsoir, ma belle maman d’or et d’argent !
- En refermant la porte, Céphise pensait :
- — Je ne sais pas si les explorateurs sont si mal que ça avec la marine, mais je sais bien que je ne veux pas que M. Hamel se rencontre ici avec Colette ; ça dérangerait mes combinaisons.
- IV
- Vers onze heures, les Pavillons tombèrent dans un à peu près de silence ; quelques fenêtres éclairées témoignaient qu’on ne dormait pas partout, mais, sauf Céphise, qui allait et venait encore, sans bruit, entre le premier et le second étage, terminant son petit déménagement, personne ne rôdait plus dans l’escalier.
- Au moment où la jeune fille jetait un dernier coup d’oeil d’investigation autour de la chambre qu’elle quittait, Gaëtan avança sa longue face inquiète dans l’entre-bâillement de la porte.
- — Céphise! gémit-il.
- Elle se retourna, presque effrayée par ce souffle d’oiseau de nuit.
- — Est-ce que tu vas bientôt monter ?
- — Tout de suite, répondit-elle.
- Puis, s’apercevant que le tiroir de son bureau contenait encore quelques bibelots qu’elle ne se souciait pas d’exposer à l’inquisitoriale curiosité de Mme de Livérac, elle se pencha et les prit, dans son tablier.
- — Céphise ! murmura le même souffle fantômal.
- — Eh bien , quoi ? fit-elle impatientée, qu’y a-t-il de si pressé?
- — C’est que..» c’ëst que ça brûle, là-haut.
- — Ça brûle !
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- LE DEVOIR
- Céphise, d’un trait, fut à l’étage supérieur. Connaissant son frère, elle n’avait pas un instant eud’idée d’appeler. Ce qui brûlait pouvait n’être très bien qu’une boîte d’allumettes dans le plateau d’un bougeoir.
- Dès son arrivée au haut de l’escalier, elle vit flotter sur le mur le reflet intermittent d’une flamme capricieuse, activée par le courant d’air, venu de la porte de Gaëtan restée ouverte.
- — Oh ! fit-elle tout bas, ressentant au cœur cet arrêt brusque qui paralyse les natures faibles et semble acti-, ver d’un coup de fouet les natures énergiques. Et ma pauvre maman qui dort !
- Résolument elle entra, dans l’air déjà vicié, étrangement parfumé par l’odeur âpre de vernis de cette maison neuve, astiquée comme un navire sortant du chantier, et, tirant son frère après elle, elle ferma la porte.
- — Nous allons étouffer, dit Gaëtan cherchant d’un mouvement instinctif à rattraper le bouton.
- Elle lui allongea sur la main une tape véhémente et le traîna vers le robinet qui occupait un coin de toutes les pièces de cet étage.
- — De l’eau, grand imbécile ! fit-elle.
- — Ça n’a servi à rien, dit-il piteusement.
- — C’est qu’il n’y en avait pas assez, nigaud ! répondit-elle. Fais comme moi.
- Le robinet coulait à plein, débordant déjà de la cuvette. Elle avait saisit le broc et jetait sans cesse des flots d’eau froide sur les rideaux embrasés, sur les boiseries léchées par la flamme et qui commençaient à noircir ; elle était trempée, l’eau ruisselait de ses épaules sur sa jupe mince, et elle ne s’en doutait pas. A la voir faire, Gaëtan avait compris et. de son côté, exécutait la même manœuvre au milieu d’une fumée épaisse.
- Brusquement Céphise saisit la descente de lit et la roula devant la porte.
- — Que la fumée ne sorte pas, dit-elle ; maman saurait.
- Les rideaux éteints, noircis, dégouttants, lamentables, pendaient au mur luisant ; un lambrequin brûlait
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- avec obstination au-dessus de leurs têtes, léchant les poutres apparentes du plafond.
- — Attrape ça ! dit Céphise en montrant le danger à Gaëtan.
- Il sauta sur une chaise, atteignit le lambrequin et le tira si fort que l’objet lui tomba tout flambant sur la tête. Céphise, qui avait trempé des serviettes dans la cuvette, les jeta sur lui tout emberlificoté. Le bruit de la chute du châssis fut amorti par le linge, et le jeune garçon se dégagea piteux, inondé, les cheveux dans les yeux, parfaitement indemne d’ailleurs,
- — Tu as l’air des Surprises du divorce, fit Céphise en lui éclatant de rire au nez. Regarde si tout est bien éteint ; là, tamponne les murs avec les serviettes. Fi ! que ça sent mauvais, ici ! Rien ne brûle plus ?
- Et elle ouvrit la fenêtre.
- Le vent du large s’engouffra, chassant la fumée et les miasmes. Elle s’accouda sur l’appui de l’étroite fenêtre et respira longuement.
- — Ouf ! fît son frère, en écartant les mèches qui lui pleuraient dans les yeux.
- — Comment ça a-t-il pris ? demanda Céphise en se retournant vers lui.
- — C’est ma lampe, balbutia-t-il ; je l’avais posée trop près des rideaux ; alors, le vent...
- — La fenêtre était donc ouverte ?
- — Parbleu !
- — Et tu as eu l’idée de la fermer ? fit Céphise, abasourdie d’une présence d’esprit qu’elle n’eût pas soupçonnée.
- — Dame ! Tu dis tout le temps : « Fermez les portes, fermez les fenêtres... » Avant d’aller te chercher, j’ai fermé la fenêtre ! murmura Gaëtan, plus honteux de son action intelligente que de sa sottise habituelle.
- — Et la lampe, où est-elle? demanda la sœur aînée en cherchant autour d’elle ; on y voit, pourtant !
- — Sur mon lit, fit le jeune garçon.
- — Où elle est en train de mettre le feu avec le pé-
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- trole qui en a coulé, riposta Céphise. Allons, encore un broc d’eau pour éteindre ta couverture qui grille. Tu coucheras sur ton sommier, mon pauvre ami... Oh ! Gaëtan, tu as laissé le robinet ouvert, et voilà l’eau qui doit traverser le plafond !
- La couverture fumait, mais le feu était éteint. Céphise ferma le robinet et regarda le désastre. Peu de chose au fond, mais elle tremblait de la tête aux pieds, tant sa frayeur avait été forte. Gaëtan la regardait, avec des yeux de chien battu, pleins à la fois de crainte, de tendresse et de soumission. Elle s’assit sur une chaise, ne pouvant plus se soutenir.
- — Céphise, commença Gaëtan d’une voix grave, si papa apprend que j’ai fait ce coup-là, il ne me donnera jamais mon fusil !
- — C’est à craindre, répliqua brièvement sa sœur.
- — Et j’en mourrai de chagrin, ça je le sais, fît énergiquement le jeune garçon.
- Céphise haussa les épaules. Gaëtan ouvrit sans bruit la porte qui faisait communiquer sa chambre avec celle où sa sœur venait de s’installer.
- — Ça sent joliment la fumée chez toi ! dit-il insidieusement.
- — Ça ne peut pas sentir l’essence de roses ! répondit-elle.
- — Céphise... Si tu disais à papa que l’incendie a commencé chez toi, ça aurait l’air bien plus naturel...
- — Par exemple !
- — Mais si ! Suis mon raisonnement : tu déménages, tu ne fais pas attention, c’est naturel, ça ! Alors tu mets le feu — sans le vouloir...
- — Je te crois ! fît Céphise pouffant de rire malgré elle, dans la surexcitation de ses nerfs.
- — Tu as une bougie allumée, tiens, tu vois, rien de plus simple...
- — Mais, c’est que papa m’en voudra, dis donc ?
- — Pas comme à moi ! Toi, il t’aime !
- — Toi aussi !
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- — Oui, mais moi, c’est par raison, tandis que toi, c’est par tendresse... Oh ! je n’en suis pas jaloux, va ! Tu âs bien vu que je suis Venu te trouver tout de suite, pas une autre...
- — Grand merci de la préférence ! fit Céphise, amusée, quoi qu’elle en eût.
- — Avec toi, ça ne tirera pas à conséquence, tandis que moi, ça ne sera jamais fini. Ça sera toute ma vie :
- « Le jour que Gaëtan a mis le feu à la maison... »
- — Mais, mon pauvre ami, ça a brûlé chez toi, pas chez moi !
- —. Oh ! c’est si facile ! Tu vas voir !
- Avant qu’elle eût eu le temps de l’en empêcher, Gaëtan avait pris la bougie et mis le feu au rideau qui touchait la porte de communication.
- — C’est trop fort ! s’écria Céphise en brandissant le broc et ouvrant le robinet.
- — Attends un peu, fit placidement son frère en la maintenant à distance, il faut que ça ait léché la porte ; là, maintenant, passe-moi le broc.
- Le nouvel incendie fut éteint avec une dextérité qui plaidait hautement en faveur des qualités d’assimilation du jeune homme.
- — Oh ! fit Céphise indignée et riant malgré elle, si jamais on a vu chose pareille !
- — C’est très bien éteint ! affirma Gaëtan avec complaisance. Mais ouvre donc la fenêtre ; sans ça, tu ne pourras pas fermer l’œil, à cause de la fumée.
- On entendait dans Tescalier un pas rageur, accompagné d’exclamations irritées.
- — C’est papa ! fit Gaëtan, devenant tout pâle.
- — C’est Isaure ! répondit Céphise, qui avait écouté. L’eau a passé chez elle. Oh bien, nous n’en avons pas fini ! Elle grognera encore à l’aube !
- Isaure entra sans frapper.
- — Qu’est-ce qu’il y a ? dit-elle. Le corridor et l’escalier sont pleins de fumée, et l’eau tombe dans ma chambre comme d’un crible ! Toutes mes affaires sont gâtées !
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- LE DEVOIR
- — Nous verrons ça demain, dit posément Céphise, le feu a pris ici...
- — Ça se voit de reste, répliqua la jeune fille avec une satisfaction presque méchante ; mais ton parquet n’est presque pas mouillé !
- — C’est que le plus fort a été chez Gaëtan.
- Isaure inspecta les dégâts comme si elle y avait été commise par une compagnie d’assurance.
- — C’est papa qui va pousser des cris ! dit-elle. Et c’est toi, sage Céphise, qui as fait ce beau coup-là ! Mon compliment ! Je croyais que tu ne faisais jamais de bêtises ï
- — Tu vois ! quand je m’y mets, je les fais aussi bien qu’une autre !
- — Mieux, même ! car je n’ai pas encore mis le feu à la maison, que je sache !
- — Cela pourra venir ! riposta Gaëtan furieux. Va te coucher, pie-grièche !
- — Allons ! allons ! fit Céphise avec bonhomie, nous échangerons des politesses demain matin.
- Elle s’avança jusqu’au haut de l’escalier et prêta l’oreille.
- — Personne n’a rien entendu ; la fumée a monté dans les greniers ; va te coucher, Isaure ; je m’en rapporte à toi pour que notre mésaventure soit connue de tout le monde dès six heures du matin.
- — Sept heures, rectifia Isaure, je me lève à sept heures.
- Elle descendait l’escalier sans précaution, éclairée
- par la bougie incendiaire que tenait sa soeur.
- — Prends donc garde de réveiller maman ! dit celle-ci.
- D’un haussement d’épaules Isaure indiqua n’importe
- quoi et disparut.
- V
- M. Maubert se trouva le premier dans la salle à manger le lendemain matin ; sauf la femme de chambre de Mme Maubert, qui couchait dans une petite pièce non loin de sa maîtresse, aucun domestique n’avait sa chambre dans la maison. (A suivre.)
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- ASSURANCES MUTUELLES
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- Société du Familistère. - Assurances Mutuelles
- »
- MOUVEMENT DE JUIN 1901
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes....... 2.484 80 1
- Subvention de la Société.......... 413 20 > 3.125 75
- Malfaçons et Divers............. 227 75 )
- Dépenses...................................... 3.413 25
- Déficit en juin... .4. 287 50
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes........ 567 25 I
- Subvention de la Société........... 34 40 } 607 55
- Divers.......................... .. 5 90 '
- Dépenses........... .......................... 1,093 90
- Défieit en juin........... 486 35
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et Divers 6.769 82
- Intérêts des comptes courants et ( 11.746 27
- du titre d’épargne............ 4.976 45]
- Dépenses :
- 132 Retraités définitifs........... 8.450 75 ^
- 6 — provisoires.............. 333 50 j
- Nécessaire à la subsistance........ 3.456 60 V 13.619 13
- Allocations aux famill3 des réservistes » »(
- Divers, appointera., médecins, etc. 1.378 28 ]
- Déficit en juin. .......... 1.872 86
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes. 587 » i
- Subvention de la Société.... 237 25)
- Dépenses..............................
- Déficit en juin...
- 824 25 972 67 148 42
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er juillet au 30 juin 1901 147.400.69 ) .QQ ,Kn fm » individuelles » » » 40.756.30 \ 188<15b y9
- Dépenses » » » .......... 199.818 34
- Excédent des dépenses sur les recettes.. 0.661 35
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE
- MOIS DE JUIN 1901
- Naissances:
- 10 Juin 1901 Legrand Edouard-Emile, fils de Legrand Maxime et de Lardier Marie.
- 18 — Hennequin Gabrielle-Emiliennefille de
- Hennequin Joseph et de Boisset Eugénie.
- Décès :
- Néant.
- Le Secrétaire, A. Houdin.
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nimes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES.
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- de J. B. André GODIN 0)
- Glorification du Travail. Emancipation du Travailleur.
- XL VIII
- Premiers achats dans la vallée du Gânon d’Uvalde.
- «Du Texas » , par V. Considérant. Lettre de Godin
- sur la situation, octobre-novembre 1857.
- Par deux lettres, en date des 1er septembre et 1er octobre 1856, V. Considérant informa la Gérance, à Paris, qu’il « venait d’acquérir (2) *et de payer près de moitié d’une vallée de dix lieues carrées appelées Cânon d’Uvalde et qu’il poursuivait les négociations avec toute assurance de succès. »
- On sait (3) que le nouvel achat était séparé de Réunion par une distance de près de cent lieues. Il se trouvait au centre de la région ouest du Texas, à égale distance (de 20 à 25 lieues) du Rio Grande et de San Antonio, ville de 9,000 à 10,000 âmes.
- Considérant (4) estimait à 150,000 francs environ ce que pourrait coûter l’acquisition totale de la vallée et de son annexe, et à 200,000 francs, en chiffres ronds , à cause des dédommagements ou plutôt, disait-il, des improvements à payer aux squatters (gens établis sur les terres, sans droit, jusqu’à ce que les propriétaires les écarte.)
- {U Lire le Devoir depuis le mois de mars 1891, tome 15, page 132.
- (2) Bulletin de la Société de colonisation, novembre 1856.
- (3) Chap. XXVII, p. 69, Le Devoir, février 1900.
- (4) Bulletin de la Société de colonisation> novembre 1856.
- 1
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- LE DEVOIR
- La vallée du Cânon dTFvalde constituait un fonds indivis de 14 parts aux mains d’une société particulière. Considérant espérait devenir, par des achats successifs, le seul propriétaire de ces 14 parts.
- M. Allyre Bureau, le gérant présent au Texas, tenu au courant de ces opérations, les approuvait pleinement, ainsi qu’en a témoigné l’extrait de sa lettre du 29 mars 1857 publié à la fin de notre dernier chapitre.
- Au sein de la Société, en France, l’inquiétude croissait. M. Bureau , dont la santé passait par des alternatives diverses, ne semblait plus pouvoir suffire à toute la mission dont il avait charge. Entre les deux gérants , MM. Guillon et Godin , se posa même un instant la question de savoir si M. Guillon ne se rendrait pas au Texas?
- Mais, sur ces entrefaites, des offres particulières appelèrent M. Guillon hors de France ; celui-ci se *fit d’abord suppléer à la Gérance, puis démissionna officiellement le 31 décembre 1857.
- Au cours de ces évènements, Godin (à la fin de mars 1857) avait adressé, au conseil de surveillance de la Société de colonisation, un Mémoire récapitulatif des faits et tendant à obtenir .de ce conseil soit la nomination (en vertu de l’art. 72 des statuts) d’un délégué au Texas, soit l’aide morale nécessaire pour constituer, à Réunion même, un conseil de membres choisis parmi les colons et qui assisterait Considérant dans ses actes.
- Ce Mémoire même parlait de la possibilité du départ de M. Guillon pour le Texas ; aucune des propositions de Godin ne se réalisa.
- On était d’autant plus embarrassé pour aboutir à quelque chose qu’il fallait déterminer aussi les modifications statutaires entraînées par le Bill d’incorporation , afin de mettre la Société elle-même directement en état de posséder et d’agir au Texas. Or, la question
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES 579
- »
- était tellement obscure et controversée qu'elle ne put être résolue qu’en 1861.
- A travers ces perplexités, nous arrivons à l’époque (septembre 1857) où fut tenue à Paris une nouvelle assemblée générale de la Société de colonisation au Texas (1).
- Le rapport de la Gérance embrassa les comptes de l’exercice 1856 et la situation sommaire de l’entreprise jusqu’au 31 août 1857. Par conséquent, il résuma les faits ayant trait à la dissolution de la Société des propriétaires de Réunion, à la reprise du domaine au compte de la Société générale, et au règlement des comptes avec tous les intéressés (2).
- Il fut spécifié que pour être dégagée absolument de toute entreprise d’exploitation directe, il ne restait plus à la Société qu’à opérer — dès qu’elle trouverait preneur — la vente ou location du Magasin d’approvisionnements à Réunion et de la ferme à Houston.
- Passant, enfin, aux acquisitions de terres faites par M. Considérant, dans le Sud-Ouest du Texas et aux négociations engagées pour compléter l’achat de la vallée du Canon d’Uvalde, le rapport précise que 32,448 acres (environ 13,000 hectares) sont actuellement acquis pour le compte de la Société.
- M. Allyre Bureau avait adressé, du Texas, à la Gérance (qui le communiqua à l’assemblée) un rapport concordant avec les* vu es de Considérant sur les avantages de toutes natures offerts pour l’avenir de la Société dans la vallée du Cânon d’Uvalde.
- Quelles étaient ces vues ? Une nouvelle brochure rédigée par V. Considérant, en date du 8 août 1857 et intitulée : Du Texas — par opposition à la première : Au
- (1) Bulletin de la Société de colonisation, septembre 1857.
- (2) Chapitre XLVI1, Le Devoir, septembre 1901.
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- Texas et évidemment afin de bien marquer la part de l’expérience dans les propositions du nouveau texte — va nous le dire.
- Ce travail fut à Paris à l’état de manuscrit, dans les premiers jours d’octobre; aussitôt confié à l’impression , il fut ensuite distribué à tous les actionnaires de l’entreprise.
- En voici le début :
- « Je reprends la parole après bientôt trois années de silence , — d’un silence auprès duquel celui de la mort eût été doux.
- «Je reprends la parole après trois années, pendant deux desquelles la plus grande partie des fonds disponibles de la Société de colonisation dont j’étais le fondateur et le cbef, ont été engloutis , sous mes yeux, dans des opérations non pas peu conformes, mais formellement contradictoires au plan proposé par moi, adopté par vous tous, et à l’esprit des statuts qui avaient codifié les idées de ce plan.
- « Après ces trois années qui eussent dû suffire à lancer nos affaires en pleine prospérité, en plein développement de concours ascendants, en pleine réalisation de ce que j’avais tenu pour assuré, et même à les mettre sur la voie de tout ce que j'avais considéré comme ultérieurement possible, je reprends la parole, parce que je puis enfin vous dire, en sincérité, que la marche vers une ruine certaine, vers une chute misérable, vers un engloutissement désastreux des dernières ressources et des dernières espérances que nous avions mises en commun dans cette œuvre commune, est enfin arrêtée.... »
- Toutes les données du plan primitif sont rappelées dans la brochure : s’emparer d’un vaste territoire; y faire les préparations voulues ; puis l’ouvrir à toute
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- pensée progressive, chaque groupe social y réalisant à son compte, son idéal particulier.
- Quant aux causes de déviation de l’entreprise, et à la crainte qu’on pourrait avoir de leur répétition : « Où est » s’écrie Considérant « la garantie que sur ce nouveau domaine le plan sera mieux suivi, et qu’on n’ira pas, à nouveau, se briser sur l’écueil signalé : l’émigration en mode précipité et confus ! »
- Ici le texte fournit un tableau très vif d’incidents particuliers qui, semble-t-il, s’étaient produits sous le régime collectif essayé à Réunion, et dont Considérant prévoyait le retour infaillible au Cânon d’Uvalde s’il ne les dénonçait à l’avance.
- « La garantie? » dit-il (1), « c’est que désormais et ne fût-ce que par la publication de cet écrit je tiens tous et
- chacun pour bien avertis......... il n’est plus aucune
- erreur, aucune légèreté, aucun aveuglement personnel qui puissent, à mes yeux et dans ma conscience, engager les sentiments d’humanité, les intérêts moraux de notre Société, et commander ou excuser, fût-ce en présence de questions de vie ou de mort pour les personnes, des violations de la règle ou de simples déviations de l’esprit des statuts.... Après de tels avertissements ceux qui s’exposeraient à arriver comme des fardeaux, doivent compter qu’ils auront à se porter eux-mêmes et eux seuls ; et que, afin de pouvoir aider et servir l’établissement de ceux qui viendront dans les conditions régulières et normales de la Société et les investir de la plénitude de leurs droits et de leur dû, il ne serait pas détoürné un fétu pour sauver de n'importe quelle misère ceux-là qui bravant des avertissements de cet ordre croiraient trouver auprès de moi un toit, une
- (1) Du Texas, p. 57 et s.
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- table et des ateliers nationaux pour eux, aux frais des autres.... »
- « Au lieu » poursuit Considérant (p. 58) « de tant recommander la prudence, de tant prêcher la nécessité pour chacun d’attendre son temps et le signal, dorénavant j’économise tout cela... chacun est libre, chacun peut venir sans appel : la mer est ouverte et il n’y a pas besoin de passe-port pour entrer au Texas. Seulement je tiens chacun pour prévenu que la Société n’a d’engagement spécial pour personne, et que je ne me tiendrai * moi-même pour lié que par les engagements directs que j’aurais pu prendre.
- « Je travaillerai à ouvrir et à préparer les conditions régulières et communes comme c’était convenu. Je donnerai tous les renseignements utiles ; je ferai connaître progressivement l’état progressif des choses. Viendra qui voudra, sans mon avis, sans m’avoir exactement renseigné sur ses ressources, ses facultés, le train de famille avec lequel on compte s’établir, et sans savoir si le moment pour lui est arrivé; sans savoir seulement s’il y a chance d’une place quelconque possible pour sa position particulière et déjà ouverte par le cours normal / de la colonisation. Celui-là saura seulement, d’avance, qu’il ne sera pas dérangé un fétu, ni détourné un centime de la ligne des intérêts de la Société pour lui ouvrir le moindre trou.
- « Il aura ses droits, tels qu’ils résulteront des actions dont il sera porteur, s’il est porteur d’actions. Il aura Pusage de ces droits dans la proportion et dans la nature de ce qui en sera accessible à tous au moment de son arrivée. Il aura, en outre, les conseils, les avis, les bénéfices de l’expérience acquise, les avantages communs, la bonne volonté que l’agence de colonisation doit à tous, il n’aura rien de plus. S’il n’y a pas d’autre abri
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- prêt pour lui, eût-il en mains 100,000 francs d’actions, il s’en fera un ou il attendra son tour, et jusque-là il couchera dans la prairie. S’il n’y a pas de travail où il puisse être sérieusement utilisé pour les objets réguliers de la Société, et qu’il n’ait ni ressources comptant, ni actions à se faire rembourser, la rivière lui offrira à boire et il trouvera où il pourra crédit pour manger. S’il tombe malade et qu'aucune âme compatissante n’ait le loisir de lui donner des soins gratuits, ce n’est pas aux frais de la Société qu’il en recevra, et fut-il dans le cas d’un rapatriement jugé nécessaire, il n’aura pas, pour y aider, une obole sur les fonds de secours.
- « Les.secours facultatifs et coûteux de quelque nature qu’ils soient, seront exclusivement réservés à ceux qui, se subordonnant aux conditions dictées par l’intérêt général de la colonisation, n’auront point forcé la consigne dictée par cet intérêt supérieur ; qui se seront enquis ; qui ne se seront point attribué des capacités de travail, des facultés et des utilités qu’ils ne montreraient pas à l’oeuvre, et qui, sur la description exacte et sincère de leur position réelle et sur la communication des conditions qu’ils trouveraient prêtes pour eux, jugeant ces conditions opportunes pour eux, auraient été régulièrement prévenus que leur arrivée est jugée opportune pour l’oeuvre commune elle-même.
- « Ce que j’entends par régulièrement prévenus c’est, — pour les points à la colonisation desquels je présiderai directement — avoir mon assentiment direct, ou se trouver strictement compris dans le cadre d’une instruction précise, émanant de moi. Et ce que j’entends par strictement et par précise c’est que si, par exemple, je dis qu’il y a place et travail à telles conditions, pour cinq charpentiers, et qu’il en vienne dix ou qu’il en vienne cinq avec accompagnement de femmes, de filles, d’en-
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- fants ou de vieux parents, je me préoccuperai de tenir les dites conditions pour cinq charpentiers. Cinq des dix ou l’accompagnement non convenu de la famille, tomberont dans la catégorie des personnes venues à l’aventure. ..
- P. 60... « L’intérêt et le succès des personnes sont les éléments, intégrants et nécessaires, les seuls et vrais éléments, les seuls moyens possibles du succès de la Société elle-même.... Les personnes qui auront consenti à attendre les bonnes conditions de leur propre établissement... seront les vrais éléments de la prospérité de l’entreprise collective... les autres n’en peuvent être que des destructeurs ; les sacrifices faits pour adoucir la dureté de positions prises légèrement ou follement ne peuvent être faits qu’au détriment de l’intérêt collectif et des intérêts particuliers bien méritants de celui-ci ; ces positions fausses et ces faux sacrifices peuvent seuls mettre les intérêts personnels des deux genres aux prises les uns avec les autres et avec l’intérêt général (toute l’histoire de nos misères de là-haut individuelles et collectives, est dans ce dernier membre de phrase; ) il n’y a dès lors qu’une résolution à prendre et à tenir, c’est :
- « De proclamer, comme je le fais, la Société irresponsable en dehors de ses statuts..
- P. 62... « Que n’ai-je, voyant plus à fond, pris dès le début cette attitude rigoureuse... »
- On lit encore, p. 71 :
- « ... La rentrée là haut (à Réunion), dans les conditions du plan (statutaire) a coupé court aux dépenses improductives et absurdes, arrêté net la ruine, débarrassé la position de ses derniers fardeaux et ouvert la voie aux opérations régulières productives et où la responsabilité individuelle — base essentielle de toutes les
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- combinaisons admises par ce plan, —jouera dorénavant son rôle.
- « A parler avec rigueur nous n’avons donc nullement à recommencer. Nous avons à prendre notre parti d’un accident, d’un coup qui nous avait frappés, d'un revers qui nous avait jetés dans un trou, et hors de ce trou désormais, à continuer sur la voie déterminée et adoptée d’avance par notre raison, et démontrée bonne aujourd’hui , par tout ce que l’expérience nous a déjà appris...
- « Cousin pourra bientôt envoyer en Europe un cadastre régulier, avec les prix cotés des terres et faire connaître les conditions offertes aujourd’hui aux établissements nouveaux....
- P. 72 « Qu’il n’y vienne seulement que des responsabilités personnelles ; que les individus s’établissent soit isolément, soit à des degrés quelconques d’association, — pourvu que ce soient des associations de convenances réciproques et de responsabilités particulières aux frais et au compte de leurs propres membres, et non à ceuoc du gouvernement, à ces conditions, elles pourront fort bien réussir et prospérer. En tout cas, étant autonomes, elles seraient toujours libres de prendre tel parti qui leur conviendrait à l’expérience.
- « L’association à aucun degré n’est absurde. Ce qui est absurde à tous les degrés c’est l’association sans ses conditions requises ; et ce qui l’est plus encore, c’est l’association dans ses contre conditions. Mais brisons sur ce point... La seule chose à dire ici, c’est que toute combinaison, telle absurde soit-elle, est parfaitement libre de se mettre en pratique dès qu’elle a ses partisans, et que ceux-ci la réalisent à leurs propres frais. Ce que je n’admets pas c’est que l’on concède à la marotte des uns, le droit de ruiner les autres.
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- « Bref, les choses rentrées dans leur état normal, nos terres du comté de Dallas se peuplant, les opérations étant désormais sans frais ou du moins sans frais improductifs ou hasardés de ce côté, il n’y a qu’à me mettre par des crédits suffisants, en état de compléter les acquisitions que j’ai commencées et de saisir les bonnes occasions d’en faire de nouvelles. Et ici encore, qu’avons-nous à craindre ? Armons-nous seulement des moyens de faire assez de ces acquisitions, et, dût tout ce que nous devons posséder devers Dallas être englouti par un tremblement de terre, je vous promets que sous un temps peu éloigné la perte vous en serait, financièrement, peu sensible... »
- J.-B.-A. G-odin, avait eu connaisance à Paris dès les premiers jours d'octobre 1857, du manuscrit où le chef de l’Ecole exposait ainsi ses vues touchant la vallée du Cânon d’Uvalde. Le 13 du même mois, il commença à l’adresse de Considérant une lettre qu’il n’acheva qu’en novembre et dont voici des extraits :
- « Mon cher Considérant, ce n’est pas sans une cer-« taine hésitation que je vous écris après la lecture « de votre nouveau rapport dont l’impression est com-« mencée. Je voudrais n’avoir que des encouragements « à vous donner, et je ne puis accepter avec l’entraîne-« ment nécessaire les nouvelles espérances qui signa-« lent votre rentrée en scène dans notre affaire...
- « Sommes-nous dans la même situation qu’en 1854 ? « Évidemment non, le Texas qui nous avait alors été « révélé par vous comme une terre promise, a perdu de « son prestige, et alors que nous pouvions faire entrer « en ligne de compte toute la puissance des espérances « agitées, nous ne devons plus compter aujourd’hui que « sur la froide raison, et par conséquent faire l’examen « de ces deux questions que vous posez :
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- « Vous êtes-vous trompé dans le passé ?
- « Vous trompez-vous aujourd’hui ?
- « La vérité, c’est que dans le passé vous avez cru et « par conséquent vous avez fait croire que le Texas « était à tous les points de vue imaginables un pays « supérieur par ses ressources naturelles... Et que pour « la plupart nous devions trouver dans les seuls biens « de la nature plus que l’équivalent de ce que nous de-« vions perdre ailleurs.
- « Les vicissitudes du climat ont démenti depuis trois « ans cette opinion et prouvé que l’homme a beaucoup « à faire au Texas pour s’assurer le nécessaire avant « d’y trouver le bien-être...
- « Que l’on me dise que le mouvement que vous avez « voulu produire soit encore possible par la puissance de « volonté et l’énergie d’un homme, malgré les retards « et les vicissitudes des débuts, c’est ce que je ne vou-<r drais pas nier. Mais le travail d’enfantement du « milieu nécessaire sera infiniment plus laborieux que « votre premier rapport ne permettait de le croire.
- « Je vois toujours avec un certain sentiment de « crainte, la facilité avec laquelle dans votre pensée, « se résolvent au désert, les créations de toutes sortes « que les siècles entassés n’ont pu rendre faciles au « milieu même des civilisations les plus avancées. C’est « ainsi que vous parlez de l’irrigation, des puits arté-« siens, etc., etc.
- « Vous vous trompez encore si vous croyez qu’avec un « plan raisonné une affaire doit marcher et si vous ne « voyez pas qu’il faut avec cela l’homme de l’affaire.
- « Pouvez-vous croire que le plan stratégique le plus « habilement conçu conserve quelque valeur si le géné-« ral n’est là pour résoudre les difficultés qui font « obstacle à ses premières prévisions ? Non ; et toute
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- « entreprise humaine marquée par un grand succès a « eu à sa tête un homme qui a su embrasser avec en-« semble les conditions de la réussite, et imprimer- à « chacune d’elles le mouvement et l’action qui leur « étaient nécessaires au moment opportun.
- « A votre appel les phalanstériens se sont disposés en « masse à fonder une colonie. Les premiers capitaux « nécessaires aux débuts étaient versés et plusieurs « millions de déplacement de fortune attendaient le « signal du départ. A quoi a-t-il tenu que ce mouvement «' considérable des esprits, parmi nous, n’ait rien « produit?...
- « Avec les capitaux, avec les colons que vous aviez « (j’entends partie de ces colons), il était possible en « soutenant le moral de chacun par des espérances fon-« dées sur un avenir dont la certitude n'aurait pu être « mise en doute, et en sachant utiliser chaque active vité, d’avoir, depuis, fondé une ville au Texas. Pour-« quoi cela n’a-t-il pas été fait ?
- « La cause principale et première, c’est que le champ « d’action , le territoire qu’il fallait pour une pareille « opération nous manquait ; la cause seconde, c’est que « nul parmi les nôtres au Texas n’a possédé à un assez « haut degré l'art du gouvernement des hommes, et la « capacité de direction du travail humain. Si ces con-« ditions se fussent rencontrées, le premier noyau de «. population aurait, malgré ses imperfections, eu puis-« sance de nous attirer à lui et de faire chaque jour « s’augmenter le nombre des éléments créateurs de la « richesse phalanstérienne au Texas.
- « Au lieu de cela, les esprits ont vainement attendu « des nouvelles sérieuses d’un pas en avant; et c’est « aujourd’hui seulement que votre parole parvient jus-« qu’à nous, de manière à nous faire croire que ce pas
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- « va s’accomplir, mais se fera-t-il ? Il est certain que « votre nouveau rapport n’en indique pas le moyen... »
- Godin interrompt ainsi sa lettre et ne la reprend qu’un mois plus tard, après distribution aux actionnaires de la nouvelle brochure de Considérant « Du Texas » et constatation du fait que le calme des esprits n’en a pas été ébranlé, aucun écho de l’envoi n’arrivant à la Gérance.
- « 15 novembre. Je reprends cette lettre, mon cher « ami, après un mois d’intervalle. Ce retard vient du « doute où je me trouvais de son eflet auprès de vous. « Aujourd’hui votre brochure nouvelle a été lue de nos « actionnaires, du moins tous l’ont reçue depuis quel-« que temps déjà, sans que le calme plat des esprits « paraisse en être sensiblement modifié. Ce m’est donc « un motif de plus pour continuer cette lettre...
- « Vous admettrez sans peine que l’entraînement d’au-« trefois pour le Texas ne peut plus exister parmi les « phalanstériens ; que les fortunes se résigneront diffî-« cilement à aller se loger sous les log-houses en troncs « d’arbres ou les maisons en terre et bois dont vous « parlez. Si les fortunes ne se sentent pas attirées, les « gens de ressources moyennes n’hésiteront-ils pas en « présence des 2,000 lieues à parcourir et de la dépense « de presque tout leur avoir pour ce voyage ?...
- « Quant aux travailleurs qui ne vous offriraient que « des bras, qu’en pourriez-vous faire ? C’est pourtant « parmi ceux-là que vous trouveriez les plus sûrs auxi-« liaires d’une installation nouvelle , en même temps « que des colons; ils sont, dans tous les cas, indispensa-« blés même aux personnes qui vous rejoindraient avec « des capitaux sérieux...
- « Si je suis dans le vrai, ceci répond bien imparfaite-« ment à l’appel par lequel vous terminez votre rappôrt « et que vous formulez en ces termes :
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- « Venez ici, mais préparez-vous à venir grandement, « largement, délibérément, nombreux et bien munis ; « autrement ce n’est pas la peine.... »
- « Le champ d’action sur lequel vous êtes disposé à « agir est une propriété indivise, situation déplorable, « si cette indivision présente les difficultés qu’elle sus-« citerait en France. Ne perdez pas de vue que notre « Société est organisée de telle sorte qu’elle ne fonc-« tionne — même pour ne rien faire — qu’avec 30 à « 40 mille francs de frais généraux, (par an) ce qui doit « absorber promptement le reste du capital disponible...
- « Il faut donc, sous peine d’une liquidation forcée, « aviser aux voies et moyens de tirer de nos affaires, « au Texas, au moins de quoi payer les agents et em-« ployés, et ce n’est pas en acquérant de nouvelles ter-« res que vous y arriverez ; c’est en tirant bon parti de « celles que nous possédons... »
- Godin termine sa lettre en conseillant à Considérant de renoncer à toute grande acquisition territoriale nouvelle ; d’achever simplement l’acquisition des 14 parts du Canon d’Uvalde, ou d’y faire cesser, si possible, l’indivision ; de déterminer ensuite un point où devra s’asseoir le premier groupement d’exploitation agricole assisté des industries nécessaires ; enfin d’établir une telle division de lots de fermes et de lots à bâtir que la Société demeure propriétaire d’autant de lots intercalés qu’elle en vendra, tout en groupant suffisamment les habitations pour que les gens puissent se prêter un secours efficace en tout évènement.
- « Ces exploitations, » dit-il, « pourraient être offertes « ici à prix coûtant ou même au-dessous, si cela était « jugé nécessaire, pour les premiers occupants. » Convaincu que l’on ne peut bien suivre deux choses à la fois, Godin conseille, en outre , la liquidation du
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- Magasin et des biens meubles que la Société possède à Réunion.
- Quant aux immeubles, tout en faisant observer que s’il est un point où la plus-value naturelle des terres puisse être attendue c’est à Réunion plutôt qu’ailleurs, il ne voit autre chose à faire que de les céder à des colons puisque Considérant n’est disposé à rien exécuter sur ce point.
- Examinant la même question quelques mois plus tard avec un de ses collègues de la gérance, Godin écrivait :
- « Si nous n’avons rien pu faire de bien avec les pre-« miers dévouements sérieux qui se sont spontanément « offerts pour nos débuts, n’espérons pas que les hom-« mes de grande valeur viennent maintenant au ser-« vice de notre entreprise. Non, avec les incertitudes « qui planent sur notre affaire, des hommes sérieux et « capables ne se risqueront plus, et une émigration « phalanstérienne véritable n’aura plus lieu au Texas. »
- Le gérant auquel s’adressait Godin était M. Emile Bourdon- Car ainsi que nous l’avons dit ci-dessus, M. Guillon avait démissionné officiellement de sa fonction de gérant le 31 décembre 1857. Godin qui, depuis 1856 (1), cherchait en vain à se faire remplacer lui-même au poste de gérant dut alors, conformément à l’art. 61 des statuts et de concert avec M. Bureau, pourvoir au remplacement du collègue manquant.
- Par actes dûment enregistrés à Bruxelles (2) le 26 avril 1858, M. Emile Bourdon fut installé officiellement en qualité de gérant. Il occupait le poste depuis le commencement de l’année.
- Vve J.-B.-A. Godin, née Moret.
- (A suivre).
- (1) Chap. XLVI, p. 517, Le Devoir, septembre 1901
- (2J Bulletin de la Société de Colonisation, juin 1858.
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- La session extraordinaire de 1901. — La réforme du Gode militaire.
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- La besogne ne manquera pas à la Chambre au cours de cette session extraordinaire, l’avant-dernière de la. législature.
- Sans parler des interpellations ajournées qu’il faudra discuter, et de toutes celles dont on a annoncé le dépôt pendant les vacances parlementaires , la question de la caisse des retraites attend sa solution, et le vote du budget de 1902 s’impose. L’expérience d’une longue série d’années prouve l’habituelle insuffisance de la session d’automne pour l’examen du budget annuel. Il est donc probable que la Chambre aura à choisir entre la discussion , désormais bourrée de difficultés , du projet de loi sur la caisse des retraites et celle de l’inévitable budget.
- Faut-il, après cela, parler des mesures législatives à prendre pour donner satisfaction aux revendications minières récemment formulées.
- On a voté, en effet, dans les divers bassins houilliers, sur la grève générale des mineurs à déclarer le 1er novembre , si les mineurs n’obtiennent pas satisfaction à cette date sur les réclamations suivantes : salaire minimum, journée de huit heures, retraite de 2 francs après vingt-cinq ans de travail. Les résultats de cette consultation sont en grande majorité favorables à la grève, bien que la majorité des votes affirmatifs ne représente qu’une très faible partie du chiffre total des mineurs. Mais il avait été décidé que les abstentions seraient comptées avec les adhésions.
- Si les mineurs persistent dans leur dessein, la grève générale sera donc déclarée le 1er novembre, à moins que le Parlement n’ait fait passer dans la loi, avant
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- cette date, les trois réformes demandées. Or, la fixation d’un salaire minimum est une innovation devant laquelle il ne faudrait pas être surpris de voir le Sénat et même la Chambre reculer, et, d’autre part, on peut se rendre compte par l’examen du projet de loi sur les pensions de retraite des difficultés financières qui résultent de l’augmentation du taux de la pension coïncidant avec une réduction du temps à courir pour l’obtenir.
- Il n’y a guère que la clause relative à la journée de huit heures qui pourrait être insérée dans une loi sans trop de complications, puisque les Chambres n’auraient pas à vaincre le scrupule de créer un précédent pour la fixation de la durée du travail, et que la mesure proposée ne ferait guère en somme que prescrire une règle de travail ne s’écartant pas énormément de la pratique actuelle.
- Mais les mineurs ont-ils pu penser sérieusement que les Chambres pourraient, dans les quelques jours qui séparent l’ouverture delà session, du 1er novembre, transformer en loi les trois desiderata formulés ?
- Si les vastes ambitions sont désormais interdites à la Chambre dont le mandat expire en avril 1902, elle peut du moins couronner sa carrière par le vote de quelques lois urgentes, dont l’examen ne soulevant que fort peu de passions , ne lui demandera pas beaucoup de temps.
- De ce nombre est la révision du Code militaire.
- La pétition dont quelques généreuses femmes ont pris l’initiative pour la réforme de ce Code , a appelé l’attention sur les mesures proposées, à cet effet, au cours de la législature actuelle ou léguées par les précédentes.
- Dès le début de celle-ci, les propositions de réforme affluèrent. Les péripéties angoissantes de l’affaire Dreyfus avaient mis en lumière crue les vices de la juridiction militaire.
- En tête figurait, au Sénat, une proposition de loi
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- visant l’application des circonstances atténuantes dans certains cas prévus par le Code de justice militaire pour l’armée de terre et le Code de justice militaire pour l’armée de mer, déposée par M. Leydet, le 24 juin 1897; puis, toujours au Sénat, une proposition de loi de M. Constans ayant pour objet d’étendre à la juridiction militaire l’application de la loi du 8 décembre 1897 sur l’instruction contradictoire, et qui lut adoptée le 16 décembre 1898. Nous la retrouverons tout à l’heure à la Chambre.
- Celle-ci, à peine constituée, reçut, le 8 juillet 1898, le dépôt de deux propositions de M. Pierre Richard, l’une tendait à modifier le Code de justice militaire dans le sens de la suppression en temps de paix de la peine de mort appliquée dans certains cas; l’autre concernant l’application aux condamnés des conseils de guerre de la loi du 26 mars 1891 relative au sursis.
- Cette dernière proposition fut renvoyée à la commission de l’armée nommée le 17 novembre 1898.
- Quelques jours après, le 22 novembre, une commission spéciale fut nommée pour examiner : Une proposition de loi de M. Edouard Vaillant ayant pour objet de supprimer le Code militaire et les conseils de guerre et de soumettre les soldats, comme les autres citoyens et avec eux, à la juridiction civile ; un projet de résolution de M. Mirman, sur la réorganisation de la justice militaire en temps de paix ; une proposition de M. de Grandmaison ayant pour objet d’étendre à la juridiction militaire l’application de la loi de sursis, dite loi Bérenger ; la proposition de loi de M. Constans adoptée par le Sénat, et une proposition analogue, quoique un peu plus étendue, de M. Antide Boyer ; une proposition de loi de M. Charles Gras tendant à admettre en temps de paix les justiciables des tribunaux militaires à se pourvoir devant la Cour de cassation ;. enfin une proposition de M. Julien Goujon, analogue h celle qui avait été déposée au Sénat par M. Leydet et tendant à rendre applicable l’article 463 du Code pénal (relatif aux cir-
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- constances atténuantes) à tous les crimes et délits réprimés par le Gode de justice militaire.
- A ces diverses propositions vint s’ajouter, le 9 juin 1899, une proposition de M. Massé tendant à introduire dans le Code un certain nombre de modifications.
- La proposition de M. Massé, revêtue d’un nombre considérable de signatures, est divisée en trois parties :
- La première est relative à la juridiction. M. Massé propose d’enlever aux tribunaux militaires en temps de paix la connaissance de tous les crimes, délits et contraventions de droit commun commis par des militaires. Ces tribunaux ne continueront plus à fonctionner, en dehors des cas prévus pour la répression des crimes et délits militaires, que dans les colonnes expéditionnaires sur les navires et sur les territoires où il n’existe pas de tribunaux de droit commun.
- Pour la procédure, M. Massé introduit dans le Code de justice militaire certaines règles édictées par le Code d’instruction criminelle. Il demande la substitution du vote au scrutin secret au mode actuellement employé. Il admet dans tous les cas les circonstances atténuantes et prend des mesures pour empêcher la communication au conseil de toute pièce dont la défense n’aurait pas eu connaissance.
- Enfin M. Massé donne aux conseils de guerre la faculté d’accorder le bénéfice de la loi de sursis et exige de tout commissaire du gouvernement près d’un conseil de guerre, le titre de licencié en droit.
- Cette proposition fut, ainsi que le projet de résolution de M. Mirman, dont la commission spéciale de réforme de la juridiction militaire avait été dessaisie, renvoyée à la commission de l’armée déjà saisie de la proposition de M. Pierre Richard relative à la faculté d’octroi du sursis.
- A la même commission avait été renvoyé un projet de loi déposé, au nom du gouvernement, le 2 février 1899, par M. de Freycinet, ministre de la guerre, et portant modification de l’article 200 du Code de justice militaire,
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- et un autre projet de loi., déposé le 14 novembre 1899, par M. le général de Galliffet, ministre de la guerre, sur les modifications à apporter au fonctionnement de la justice militaire.
- On ne s’explique pas le renvoi de propositions concourant au même objet à deux commissions, dont l’une est d’ailleurs surchargée de travaux d’un caractère tout spécial, et qui se trouvent ainsi amenées, chacune de son côté, à faire une révision d’ensemble des Codes de l’armée et de la marine.
- Quoi qu’il en soit, la commission dite des tribunaux militaires s’est mise immédiatement à l’oeuvre, et elle a successivement examiné les propositions qui lui étaient soumises. Par ses soins, la proposition Constans, votée par le Sénat, est devenue définitive.
- Une autre proposition a été rapportée par elle : celle de M. de Grandmaison relative au sursis. Il lui reste encore à statuer sur la proposition de loi de MM. Vaillant, Boyer et Charles Gras.
- L’examen définitif de la proposition Goujon relative aux circonstances atténuantes a été dévolu à une troisième commission, la commission d'instruction criminelle qui est également saisie de la proposition Leydet, adoptée par le Sénat, tendant au même objet.
- Actuellement, la Chambre pourrait se prononcer sur deux propositions rapportées par les deux premières commissions dont nous avons parlé. Elles tendent, l’une expressément, l’autre dans une de ses dispositions, à faire bénéficier les condamnés militaires de la loi de sursis.
- D’ailleurs, la nécessité de l’application de la loi Bérenger au Code militaire, c’est-à-dire de la laculté pour le conseil de surseoir à une première peine est indiquée par le fait même que deux officiers généraux ont spontanément mis l'idée en pratique.
- L’amiral Humann, lorsqu’il commandait l’escadre de la Méditerranée ; le général Zédé, gouverneur mili-
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- taire de Lyon , ont adopté le système de refuser le permis d’informer, quand un soldat ayant de bons antécédents est poursuivi pour une première faute devant un conseil de guerre , prescrivant seulement une punition disciplinaire grave.
- L’unanimité de deux grandes commissions s’est prononcée en faveur du principe du sursis.
- Nul doute que la Chambre et le Sénat ne se prononcent également en faveur d’une mesure permettant aux juges militaires et aux magistrats civils jugeant des soldats, de se montrer, lorsqu’il y aura lieu, plus humains et plus cléments que la lettre du Code.
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- L’application de la loi de sursis aux condamnes militaires ne constitue, on le voit, qu’une faible partie de la réforme du Code militaire. Il ne touche en rien à l’institution des conseils de guerre.
- Il n’est pas probable que nous rentrions bientôt dans la tradition de la Révolution qui n’admettait pas de juridiction particulière.
- La proposition Vaillant qui réaliserait cet idéal ne nous paraît avoir plus de chance d’être adoptée que celle de M. Pastre, laquelle, moins radicale, ne supprimait les conseils de guerre qu'en temps de paix.
- Mais si le moment ne semble pas encore venu de réaliser l’unification de la justice française, une opinion de plus en plus éclairée se rallie à la manière de voir que voici : le Code militaire ne devrait contenir de prescriptions et de pénalités que pour les-infractions spécialement militaires.
- Les propositions de MM. Mirman et Massé, qui touchent à plusieurs points du problème à résoudre, et les autres propositions qui visent spécialement tel ou tel point, répondent à cette préoccupation grandissante de l’opinion publique.
- On connaît les dispositions du projet Massé. M. Mirman, lui, demande une réorganisation de la justice militaire, en temps de paix, sur les bases suivantes : 1° En
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- temps de paix les militaires répondront de leurs crimes et délits de droit commun devant les juridictions ordinaires compétentes et conformément aux lois générales de la République ; 2<> Les militaires ne seront justiciables des tribunaux disciplinaires de l’armée que pour les fautes contre la discipline, lesquelles seront limitativement énumérées ; 3<> Ces tribunaux disciplinaires ne pourront prononcer la peine de mort ; ils pourront, dans tous les cas, admettre les circonstances atténuantes et faire application de la loi de sursis.
- Le projet de loi du gouvernement ne diffère pas sen- ' siblement des deux précédents et emprunte, comme eux, quelques-unes de ses dispositions aux propositions de loi que nous avons énumérées.
- Les dispositions principales de ce projet sont les suivantes :
- 1° Rattachement à la juridiction ordinaire en temps de paix des crimes et délits de droit commun ; 2° Attribution à la Cour de cassation des recours dirigés contre les jugements des conseils de guerre en temps de paix ;
- 3° Faculté d’accorder des circonstances atténuantes en temps de paix ; 4<> Votation des juges au scrutin secret ;
- 5o Réorganisation du recrutement des parquets militaires. 1
- Dans une circonstance récente, le général André, ministre de la guerre, tout en reconnaissant que ce projet ne réalise pas du premier coup l’idéal, déclarait qu’il en est infiniment plus rapproché qu’il ne l’est de notre Code actuel. Aussi exprimait-il le ferme espoir que la session parlementaire ne se terminera pas, sans qu’il soit entré dans le domaine législatif.
- Le général André fera bien de mettre en jeu l’influence qu’il a sur la Chambre s’il veut voir son espoir réalisé. »
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- L’Office national des brevets d’invention et de marques de fabrique institué en vertu de la loi du 9 juillet 1901 et installé au Conservatoire des arts et métiers , a commencé à fonctionner le 1er octobre.
- Le ministre du commerce, dans une circulaire aux préfets sur L'application de la nouvelle loi, signale une autre réforme qu’elle permettra de réaliser et qui consiste dans la publication intégrale des brevets d’invention. C’est une des améliorations qui ont été réclamées avec le plus d’insistance, à diverses reprises, tant par les congrès internationaux de la propriété industrielle que par le Parlement.
- La publicité des brevets d’invention a été instituée non seulement dans l’intérêt personnel des inventeurs, mais encore, à un point de vue plus général, pour favoriser les progrès de l’industrie. Elle doit mettre la société en mesure de mieux étudier les inventions nouvelles , soit pour en perfectionner les applications pendant la durée des privilèges, soit pour préparer leur exploitation après leur expiration. C’est la science elle-même qui est intéressée au plus haut degré à la publicité des brevets d’invention.
- L’article 24 de la loi du 5 juillet 1844 prescrivait bien de publier, soit textuellement, soit par extrait, les descriptions et les dessins des brevets d’invention après le payement de la seconde annuité. Mais les ressources affectées à cette publication n’avaient pas permis d’y donner, jusqu’à ce jour, tout le développement qu’elle comporte. La loi du 9 juillet, en ouvrant au budget les crédits nécessaires , vient d’écarter cette difficulté. Les brevets d’invention seront dorénavant publiés et ven dus , à un prix très modéré, par fascicules séparés.
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- Les syndicats professionnels.
- La direction du travail au ministère du commerce vient de publier VAnnuaire des syndicats professionnels, industriels, commerciaux et agricoles constitués conformément à la loi du 21 mars 1884.
- Cet annuaire donne la situation des syndicats, des unions de syndicats et des bourses du travail au 1er janvier 1901.
- Il existait à cette date 8,035 syndicats se répartissant ainsi : 2,382 syndicats patronaux, 3,287 ouvriers, 162 mixtes et 2,204 agricoles. Les syndicats formés par les ouvriers agricoles seuls, les bûcherons , les jardiniers , sont classés dans cette statistique avec les syndicats ouvriers ; de même les syndicats d’éleveurs , de patrons jardiniers, horticulteurs, laitiers, marchands de bois,' pépiniéristes, sylviculteurs, etc,, ont été maintenus avec les syndicats patronaux ; ce sont'ceux qui, recevant comme adhérents des propriétaires et quelques journaliers, forment un type spécial et sont en réalité des syndicats mixtes qui sont classés comme syndicats agricoles.
- A ces chiffres il convient d’ajouter 696 sociétés ou caisses d’assurances mutuelles agricoles que la loi du 4 juillet 1900 a admis à se constituer en se soumettant aux prescriptions de la loi du 21 mars 1884.
- Au 1er janvier 1900, il y avait 7,081 syndicats, dont 2,157 patronaux, 2,685 ouvriers, 175 mixtes et 1,824 agricoles. Le nombre des syndicats patronaux a donc augmenté l’an dernier de 225, celui des syndicats ouvriers de 602, et celui des syndicats agricoles de 180.
- Au cours de l’année 1900, le nombre des unions de syndicats a passé de 173 à 200, et celui des bourses du travail de 65 à 75.
- Les syndicats professionnels existant au 1er janvier dernier , comprennent le personnel suivant : 170,030 personnes dans les syndicats patronaux, 588,832 dans les syndicats ouvriers, 29,044 dans les syndicats mixtes, 533,454 dans les syndicats agricoles ; soit un personnel
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- total de 1,321,360 syndiqués — auxquels on pourrait ajouter 48,458 membres appartenant à des sociétés ou caisses d’assurances mutuelles agricoles.
- Le nombre des patrons syndiqués était, au 1er janvier 1891, de 93,411 ; il a donc presque doublé dans ces dix dernières années, alors que le nombre des ouvriers syndiqués, qui était de 139,692 au 1er janvier 1891, quadruplait pendant cette même période décennale.
- Les femmes adhérentes aux syndicats professionnels sont au nombre de 43,470, dont 2,180 dans les syndicats patronaux, 32,065 dans les syndicats ouvriers, 4,716 dans les syndicats mixtes et 3,725 dans les syndicats agricoles; déplus, les caisses d’assurances mutuelles agricoles en comptent 784.
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- Le premier syndicat jaune.
- Le premier en date des syndicats jaunes de Saône-et-Loire est celui des corporations ouvrières des usines du Creusot, fondé le 1er novembre 1899, après la deuxième-grève.
- La première grève avait surpris tout le monde, et M. Schneider avait cru briser la résistance de ses ouvriers en refusant de reconnaître le syndicat rouge qui groupait les deux tiers de ceux-ci. Le syudicat n’en devint que plus puissant et la grève aboutit à l’arbitrage de M. Waldeck-Rousseau constatant que « l’intermédiaire du syndicat, auquel appartient l’une des parties, peut être utilement employé si toutes deux y consentent, mais ne peut être imposé. »
- Cette sentence ne donnait nullement satisfaction au syndicat et il ne l’accepta qu’avec le secret désir de reprendre la lutte au plus tôt. En effet, une nouvelle grève éclatait en mai 1899.
- Sur l’invitation de M. Schneider, deux cent cinquante ouvriers seulement rentrèrent dans les ateliers le vendredi 2 juin. On dut les protéger et les nourrir avec du pain et du saucisson. Comme c’était le jour maigre, que
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- ces ouvriers étaient des démocrates chrétiens, la chose fut trouvée plaisante et ils furent dénommés saucissons. Les saucissons furent expulsés des sociétés de secours mutuels. Ils fondèrent alors un syndicat, dont M. Man-gematin, peintre à l’usine, fut nommé président. Le gland de leurs insignes était jaune ; ils devinrent les « jaunes. » Ils furent d’abord traqués et obligés de ne sortir qu’armés. Aujourd’hui, ils sont 5215, alors que les « rouges » ne sont plus que 200 ou 300.
- (Musée social.)
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- L’Office d’informations et d’études.
- Un décret rendu sur la proposition de M. Leygues, en conformité d’un vote de la Chambre , vient de créer au ministère de l’instruction publique un Office d’informations et d’études.
- Il s’agissait, dans l’esprit des promoteurs, d’un bureau centralisant les, études et les enquêtes sur le mouvement des idées et des choses touchant à l’art, à la littérature, à l’enseignement, en France et surtout à l’étranger.
- Un bureau à peu près analogue fonctionne déjà à Londres, VIntelligence départaient qui est chargé des relations de l’Angleterre scientifique avec les professeurs et les académies étrangères. Les résultats de cette institution sont des meilleurs. On ne les espère pas moindres en France.
- L’office d’information et d’études aura donc trois buts déterminés :
- 1° Fournir des réponses aux questions qui lui seront adressées, touchant les choses de la science ou de l’instruction, par les professeurs ou les chefs de service des administrations françaises ou étrangères ;
- 2° Adresser aux chefs de service des départements intéressés des communications et des rapports sur les questions scolaires et scientifiques ;
- 3° Se tenir constamment en relation avec les univer-
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- sitaires étrangers, tels que ceux de Dresde, Upsal ou des États-Unis qui demandent fréquemment de leur désigner des jeunes gens pour des échanges internationaux de maîtres ou d’élèves.
- Tous les rapports, les volumes, les notes, les enquêtes relatifs au mouvementées idées ou même aux simples améliorations du matériel, seront classés et communiqués au monde universitaire par cet office dont la tâche, on le voit, n’est ni sans intérêt ni sans utilité.
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- BELGIQUE
- La réforme de l’enseignement secondaire
- Le ministre de l’intérieur et de l’instruction publique a adressé aux membres du personnel de l’enseignement du second degré un questionnaire destiné à recueillir leur avis sur l’étude du latin et du grec.
- Ces réponses seront envoyées au Conseil supérieur de l’instruction publique qui statuera définitivement.
- Le Conseil, qui se compose en grande partie de professeurs de l’Université, est dès à présent disposé à réduire l’importance de l’étude du grec et du latin dans les Athénées (lycées).
- La question a été longuement examinée par le Congrès international de l’enseignement moyen, qui s’est ouvert à Bruxelles le 14 septembre. Le Congrès, se conformant au terme de son règlement, n’a pas pris de décision ; mais de la discussion il semble résulter que la majorité de ses membres est favorable à la réforme proposée.
- ALLEMAGNE
- Participation aux bénéfices et copropriété
- Une brochure publiée à l’occasion de l’Exposition universelle de 1900, sous ce titre : Œuvres de salut social en Allemagne, fait mention d’une société coopérative,
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- l’imprimerie Gutenberg de l’Anhalt, fondée, en 1893, en partie sur le modèle de la création de M. Van Marken, qui s’était lui-même rencontré sur ce point avec Godin.
- La pensée fondamentale de l’entrepreneur, au moment de la fondation, fut que ceux qui travaillaient intellectuellement et corporellement pour l’imprimerie, en devinssent peu à peu, jusqu’à hauteur de la moitié du capital, les copropriétaires.
- Dans ce but, ce capital a été divisé en deux parties égales. La première moitié se compose des versements faits par les membres à la fondation, sous la forme de parts de sociétaire de 100 marks ; la deuxième moitié est formée des sommes d’emprunt non remboursables pour une durée de cinq ans, égales aux sommes des parts de sociétaire.
- ANGLETERRE Les salaires.
- Le « Board of trade » a publié dernièrement une statistique qui montre quel énorme progrès ont fait leè salaires ouvrier-s dans ces dernières années.
- C’est ainsi que, pendant l’année dernière, 1,112,684 ouvriers, le septième du total, ont bénéficié d’une majoration de salaires de 212,000 liv. sterl. par semaine (5,300,000 francs) , qui multipliés par 52 , donnent vraiment un formidable total.
- En 1899, l’augmentation de salaires aurait représenté 91,000 liv. sterl. par semaine et 81,000 en 1898.
- Les salaires qui ont le plus augmenté sont ceux des mineurs (5 fr. 50 par semaine).
- Le progrès est moins sensible en ce qui concerne la diminution des heures de travail ; elle a été de huit heures par semaine pour quelques-uns, et de six et quatre heures pour d’autres.
- Ces résultats ne sont dus que pour 5 o/o aux grèves ; la presque totalité a été obtenue à l’amiable.
- M
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- Les importations d’œufs.
- D’après un journal anglais les importations d’œufs auraient atteint, en Angleterre, en 1900, le chiffre considérable de 2 milliards 25 millions 850,650, valant 5,400,000 livres sterling, soit 135 millions de francs.
- Ces importations se sont réparties ainsi qu’il suit entre les principaux pays producteurs :
- Russie, 1,109,533 liv. st.; Allemagne, 1,016,719 liv. st.; Danemark, 923,551 liv. st.; France, 868,193 liv. st.; Belgique, 733,453 liv. st.; autres pays, 750,000 liv, st.
- La France qui occupait encore le premier rang en 1897, a été successivement dépassée par la Russie, l’Allemagne et le Danemark.
- Si l’on rapproche le chiffre de la population de ces divers pays du chiffre de leurs exportations, on voit que le Danemark l’emporte de beaucoup sur ses concurrents.
- Nous avons dit précédemment à quelles causes il faut attribuer cette supériorité. Elle réside dans l’organisation d’un système pratique pour recueillir rapidement les œufs frais et les expédier régulièrement vers un centre déterminé. En Danemark, le commerce des œufs est basé sur le principe de la coopération. On compte actuellement dans ce pays, pour le commerce des œufs, 837 sociétés coopératives comprenant au total 130,000 membres.
- La dernière session de la Chambre des communes a été à peu près nulle au point de vue législatif. Les préoccupations militaires marchent rarement de pair avec les réformes fécondes. Cela ne l’empêche pas de l’emporter, pour le nombre des scrutins, sur toutes les autres, y compris celle qui fut remplie par les débats sur le Home Rule, puisque celle-ci n’en avait eu que 450, alors que la session close en août dernier en a compté 482.
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- LE DEVOIR
- Par suite du système qui exige que chaque député sorte de l’enceinte législative pour faire compter son vote, la Chambre des communes a dû consacrer 120 heures à cet exercice bien inexplicable chez un peuple pour lequel time is money. Il est vrai que ce peuple tient en grand honneur les exercices physiques.
- Cette coutume, en tout cas, est préférable à celle qui dans d’autres parlements permet de faire voter pour des absents.
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- RUSSIE
- La question des langues dans les provinces baltiques
- L’activité du ministre de l’instruction publique de Russie s’exerce dans tous les sens. Sa devise paraît être : unifier. Après l’unification des programmes, l’unification des langues.
- On sait que l’allemand est la langue maternelle des habitants des provinces baltiques de la Russie. Jusqu’à présent on n’avait pas songé à leur interdire de la parler et de l’apprendre à leurs enfants. Le ministre vient d’ordonner que les écoles « particulières » où l’enseignement est donné en allemand seront fermées et que
- l’ouverture d’écoles de ce genre sera interdite.
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- CHINE
- La réforme de l’enseignement
- L’évènement capital du jour pour la question chinoise, est l’édit qui prescrit la réforme des examens et qui, par les changements qu’il introduit dans la routine de cette institution tant de fois séculaire, souligne celui qui vient de s’accomplir dans l’Empire du milieu et dans l’âme de ceux qui le gouvernent.
- L’étude de la langue et de l’écriture avec leurs beautés classiques, cessera d’être l’objet unique de l’éducation de ce peuple de lettrés et de scribes. A l’enseignement de l’histoire de la Chine sera joint désormais celui de l’histoire de l’Occident, qui, en ajoutant ses compli-
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- cations à celles de l’histoire nationale, ne simplifiera pas la tâche des maîtres et des élèves, mais leur apprendra au moins qu’il y a dans le monde autre chose que l’empire chinois.
- Pour faire de la place à ce nouveau bagage, on supprime cette partie de l’ancien, qui consistait dans un classicisme intransigeant et dans l’étude minutieuse, jusqu’à en devenir enfantine et surtout infiniment stérile, des textes des grands auteurs envisagés moins au point de vue du fond, c’est-à-dire de leurs pensées, que de la langue et de l’écriture.
- Si cette réforme arrive à passer dans la pratique et à avoir raison des vieilles routines, nos fils verront peut-être naître une Chine nouvelle dont ils auront quelque chose à apprendre, avec laquelle aussi il leur faudra compter, mais cette concurrence intelligente produira sans doute d’heureux fruits ; et cela vaudra mieux que d’avoir, à intervalles réguliers, à remettre à l’ordre cette barbarie lettrée, ne sachant rien de ce que savent les autres hommes, qu’elle considère en bloc comme des sauvages sans lettres et sans politesse. Ils deviendront peut-être des concurrents redoutables, contre lesquels on est obligé de se défendre, mais aussi avec qui il y a quelque chose à apprendre.
- (,Journal de Genève').
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- # -If:
- NORWÈGE
- La représentation consulaire.
- Du Mémorial diplomatique :
- La Norwège aura prochainement une représentation* consulaire à elle et tout à fait distincte de la Suède.
- M. Siguard Ibsen, chef de bureau au ministère de l'intérieur, a été chargé d’élaborer un règlement pour les futurs consuls norwégiens.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
- Les massacres recommencent en Arménie.
- Le Pro Armenia de Paris recevait de Tiflis, vers la fin d’août, la nouvelle que de nouvelles atrocités avaient eu lieu aux environs de Mousli. Des bandes renforcées de soldats hamidiés et de troupes régulières pillent et tuent depuis le 3 juillet, disait la dépêche. Suivait la liste des villages détruits.
- « Des Kurdes et des soldats sont arrivés de Van et de Bitlis et occupent les hauteurs de Sasoun, où ils veulent faire construire de force des casernes à Talvorik, Gue-lieh-Guzan, Chenik ; le peuple, effrayé, refuse, demandant la protection des consuls pour s’expatrier. Talvorik a été dévasté et occupé par Vachiret (tribu kurde) des Kliranli. Les habitants s’enfuient dans les montagnes. »
- Or, dès le mois de février de cette année, une correspondance de Constantinople signalait à Pro Armenia l’intention du gouvernement turc de disperser par la force l’agglomération arménienne de Sasoun.
- C’est là que de juillet à octobre 1894 eurent lieu les premiers massacres importants : Vingt-deux villages comprenant mille quatre-vingt-huit maisons furent alors détruits et six mille personnes massacrées.
- Depuis, des massacres partiels ont eu lieu à Spagank (juillet 1900), Chouchenamark (25 décembre 1900), sans compter les vexations et tueries de moindre gravité à Mogounk (8 morts), Pertak (3 morts), Hatzik (11 morts), Marnik (2 morts), Alvarink (3 morts), Haz (3 morts), Chimelak (1 mort).
- Un manifeste du comité heutchabiste avait déjà attiré l’attention des puissances signataires du traité de Berlin sur les dangers d’extermination que courent les Arméniens de Sasoun. Les circonstances révélées par la dépêche que nous venons de rappeler sont donc presque identiquement les mêmes qu’en 1894.
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- LA QUESTION DE LA PAIX 609
- Les gouvernements ne paraissent guère se préoccuper de la suite que le plus pusillamine des sultans semble vouloir donner au massacre de 300.000 Arméniens qui aurait suffi à l’audacieuse ambition d’un Attila ou d’un Gengiskhan. Du moins, rien ne perce de leurs intentions, s’ils en ont ; et les vacances parlementaires les mettent à l’abri de toute question importune. Un journal anglais rappelant le cri d’indignation jeté par Gladstone, il y a quelques années, expliquait l’attitude résignée du ministère conservateur actuel par ce fait qu’il n’y a pas de mines d’or en Arménie. Il est inutile à ce propos de faire le procès de chacune des puissances qui constituent ce que, par habitude de cet euphémisme, on continue d’appeler le concert européen. Laquelle n’a pas une Pologne à ses flancs, ou un Transvaal dans le lointain ?
- Pendant que l’Europe reste coite, le patriarche des Arméniens grégoriens est appelé au palais de l’astucieux commandeur des croyants ; caron craint à Yldiz-Kiosk, que les Arméniens ne prennent les armes pour résister aux exactions des Kurdes, et le sultan compte sur le patriarche pour ramener le calme dans sa .communauté.
- Les nouvelles les plus récentes nous le montrent désireux que l’ordre et la tranquillité régnent partout dans l’empire avec sécurité et justice pour toutes les races et toutes les religions. Tel est la lettre de la circulaire envoyée aux valis. Tout désordre doit être promptement étouffé par les forces publiques sans avoir recours à l’aide des habitants. Est-ce en prévision de l’oppression ou de la résistance à l’oppression que de tels ordres sont donnés ? Ou bien, comme on le donne à entendre, le Sultan redouterait-il de voir se former une coalition européenne ?
- Le salut de ce qui reste de la pauvre Arménie se trouverait dans l’observation de l’article 61 du traité de Berlin et de la conveution d’octobre 1895.
- Qui le rappellera aux signataires de ce traité et de cette convention ?
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- LE DEVOIR
- Une pétition vient d’être présentée au ministre de affaires étrangères de France. Cette pétition revêtue d’un grand nombre de signatures et rappelant les massacres ordonnés par Abdul-Hamid.
- En voici le passage le plus important :
- « Nous, exilés de notre patrie, représentants à Paris d’un peuple que la France se faisait un devoir de protéger, nous prenons la liberté de rappeler à Votre Excellence la situation critique de nos compatriotes en Turquie.
- « Les massacres qui ont déjà tant de fois décimé nos frères sont à la veille de recommencer. Déjà le sang coule en Arménie et les récentes tueries deMouch et de Sas-soun annoncent de terribles et imminentes catastrophes.
- « La France, au milieu de sa joie, n’entendra-t-elle pas le cri d’agonie et de désespoir d’un peuple menacé d’extermination ?
- « Pour nous, opprimés, la France est une seconde mère.
- « Un geste du czar pourrait nous sauver, Monsieur le président de la République française et vous, Excellence, n’obtiendrez-vous pas de Sa Majesté impériale Nicolas II, votre hôte, une parole qui serait pour tout un peuple la parole du salut ?
- « La France, qui vient de montrer qu’elle sait faire entendre sa voix à Constantinople pour des intérêts secondaires, ne se fera-t-elle pas entendre aussi pour remplir un grand devoir d’humanité ? »
- Cette prière si touchante sera-t-elle entendue ?
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- Le « pacifisme ».
- M. Emile Arnaud constate dans les Etats-Unis d’Europe que le parti des amis de la paix n’a pas de nom, ce qui n’est pas sans nuire à ses progrès.
- « Aucun des mots du dictionnaire, dit-il, n’est adéquat à notre progamme. Nous ne sommes pas seulement des « pacifiques », nous ne sommes pas seulement
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- des « pacifiants », nous ne sommes pas seulement des «pacificateurs », nous sommes le tout à la fois, et autre chose encore, nous sommes en un mot des Pacifistes.
- » Et d’ailleurs, pour désigner notre parti il nous faut un mot en isme comme au royalisme, au bonapartisme, à l’impérialisme, au républicanisme, au radicalisme, à l’opportunisme, au progressisme , au socialisme, au collectivisme, à l’anarchisme, comme au christianisme, au catholicisme, au protestantisme. Et ce nom, tout naturel, mais qui n’a jamais été, à notre connaissance du moins, employé jusqu’ici, c’est : Le Pacifisme. »
- Point n’est besoin de lire beaucoup pour constater à quel point se multiplie dans l’Ecriture et par suite dans la langue parlée, l’usage des abréviations par l’emploi des initiales, que le mouvement social emprunte aux méthodes scientifiques.
- La nécessité d’une économie de temps s’y concilie avec un impérieux désir de précision.
- La simplification proposée par l’honorable président de la Ligue internationale de la paix et de la liberté appartient au même ordre d’idée. Bien souvent, quand elle retenait sous notre plume la périphrase : « Ami de la paix », nous apparaissait comme insuffisante et trop molle. Nous avons adopté: féminisme et féministe. Bonne chance à « pacifisme » et à « pacifiste ».
- L’association du droit international, réunie à Glas-cow, s’est occupée des moyens de réaliser le vœu émis à la Conférence de La Haye en vue d’assurer l’assistance judiciaire aux plaideurs nécessiteux , dans les pays qui ont adhéré à cette convention et qui n’ont encore rien fait pour réaliser ce progrès. Elle a exprimé l’avis que l’établissement d’un bureau chargé de donner un avocat aux pauvres supprimerait bien des litiges.
- La question de l’unification des législations relatives au mariage a été également soulevée.
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- LE DEVOIR
- Ce que coûte la guerre
- M. Robert Gordon Butler cherche, dans le Home Magazine (New-York, juin) à dresser le bilan de ce que la guerre a coûté au XIXe siècle. Nous lui empruntons cette statistique à titre de curieuse indication :
- Guerres napoléoniennes.......... 16.500.000.000
- Guerre turco-russe (1826).......... 500.000.000
- Algérie (un peu vague)........... 1.000.000.000
- Guerres civiles (Espagne et Portugal)....................... 1.250.000.000
- Canada............................. 55.000.000
- Guerre séminole ................... 135.000.000
- Guerre du Mexique..... .... 285.000.090
- Révolutions en Europe.............. 250.000.000
- Campagnes de Chine................. 220.000.000
- Guerre cafre........................ 50.000.000
- Crimée......................... 7.600.000.000
- Italie........................... 1.265.000.000
- Guerre de Sécession............. 25.000.000.000
- Abyssinie.....•.............. 215.000.000
- Schleswig-Holstein................. 375.000.000
- Guerre franco-mexicaine...... 375.000.000
- Guerre austro-prussienne...... 1.650.000.000
- Guerre du Paraguay............... 1.200.000-000
- Guerre franco-allemande...... 12.500.000.000
- Ashantis............................ 27.000.000
- Asie centrale.................... 1.125.000.000
- Guerre turco-russe............... 6.000.000.000
- Afghanistan et Afrique australe. 425.000.000
- Soudan................'...... 105.000.000
- Madagascar................... 425.000.000
- Campagnes d’Italie en Abyssinie. 575.000.000
- Guerre hispano-américaine.... 5.000.000.000
- Guerre sud-africaine............. 4.000.000.000
- Soudan....................... 60.000.000
- Guerre sino-japonaise............ 1.500.000.000
- Tout cela donne un total bien près de 90 milliards de francs.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
- La paix armée.
- D’un tableau publié par le State’s man year book, il résulte que le militarisme grève actuellement de plus de onze milliards les budgets des puissances européennes (6.711.653.500 fr. pour les dépenses annuelles de l’armée et de la marine et 4.995.909.600 fr. pour les intérêts de la dette).
- Les recettes totales se montant de 22 milliards 636 millions, on constate que l’armée et la marine absorbent la moitié des revenus de l’Europe.
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- L’union interparlementaire.
- Le conseil de l’Union interparlementaire pour l’arbitrage international s’est réuni au Sénat belge. Treize délégués des Parlements belges, hollandais, norvégien, danois, hongrois, autrichien, suisse, roumain et français assistaient à la séance.
- MM. Labiche, sénateur, et de La Batut, député, représentaient la France.
- Le conseil a voté la résolution suivante :
- « A raison des faits, tant de la guerre depuis longtemps engagée entre la Grande-Bretagne et les républiques de l’Afrique du Sud, que de la guerre entre la Chine et les grandes puissances européennes;
- « Ayant plus spécialement en vue les documents officiels et proclamations émanant des parties belligérantes ou de leurs agents ;
- « Considérant que la Chine a participé à la Conférence de la Haye et pris part au traité qui en a été la conséquence ;
- « Considérant que s’il n’en a pas été de même des républiques de l’Afrique du Sud, c’est qu’elles n’ont pas été invitées à la réunion de la Haye et que le traité constitue une convention fermée à laquelle, par conséquent, les Etats non contractants n’ont pas le droit d’accéder ;
- « Considérant que l’intérêt de la civilisation exige
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- LE DEVOIR
- que l’œuvre de paix tentée à la Haye puisse s’étendre à toutes les nations ;
- « Considérant que les principes proclamés par le dit traité, quant aux lois de la guerre, ne sont que l’expression des règles du droit des gens, et qu’il y a lieu de les appliquer partout, même en l’absence de tout engagement positif ;
- « Considérant enfin que jusqu’ici il n’a été fait aucune application de l’institution arbitrale établie et que, cependant, même entre les Etats co-contractants, l’oc casion s’en est déjà présentée,
- « Le conseil de l’Union interparlementaire ,
- « En l’absence de toute réunion plénière de l’Union au cours de la présente année, exprime le vœu :
- « 1° De voir la convention de la Haye déclarée ouverte et ainsi rendue accessible aux Etats qui n’y ont pas pris part ;
- « 2° De voir les principes reconnus et proclamés quant aux lois de la guerre universellement et strictement appliqués ;
- « 3° De voir, à propos de tout différend entre nations, faire application de la procédure conventionnelle établie pour l’arbitrage international ;
- « Charge le Secrétaire général de l’Union de communiquer la présente résolution au Bureau international de la Haye et à M. le ministre des affaires étrangères des Pays-Bas, comme président du conseil administratif international. »
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- Le timbre international.
- Les congrès internationaux des postes se tiennent tous les quatre ou cinq ans.
- On y émet toujours une série de vœux à la réalisation desquels, une fois rentré chez soi, chacun s’applique de son mieux.
- Le dernier congrès avait décidé qu’on mettrait à l’étude un projet de timbre unique pour tous les pays qui font partie de l’Union postale.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- En raison d’un accord intervenu à ce congrès entre les représentants de l’Allemagne, de l’Angleterre et de la France, l’administration de ce dernier pays a changé la couleur des timbres à dix et vingt-cinq centimes; de sorte que la même couleur existe pour ces timbres dans les trois pays. C’est un acheminement vers le timbre international.
- Donc, on s’est mis d’accord, à trois, sur la couleur à donner à quelques timbres de même valeur. Ce n’est pas un mince résultat, les questions de couleur étant celles qui divisent le plus les hommes. Mais il faudra beaucoup de temps et de paroles pour aboutir à une entente sur le type, couleur et forme d’un timbre international unique. Ne serait-il pas plus simple de décider, à l’exemple de ce qui a été fait pour la monnaie, que tout timbre émis par l’un des Etats de l’Union postale serait valable dans toute l’étendue de l’Union ? Le timbre-poste est la monnaie courante des lointains petits achats si nombreux , notamment pour les livres , et ne serait-ce pas les multiplier dans une proportion incalculable, en même temps qu’on servirait la cause des bonnes relations entre les peuples par la diffusion des œuvres de l’intelligence, que de faire du timbre une valeur internationale?
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- Une association arménienne de paix et d’arbitrage.
- La Correspondance bi-mensuelle annonce que sur l’initiative de M. Hambartzoum Arakélian , publiciste, une Association arménienne de Paix et d? Arbitrage s’est formée à Téhéran sous la présidence du fondateur. Siège social : Maison Toumanciantz, Téhéran (Perse). Cette Association adhère au Bureau de la Paix de Berne et lui a fait parvenir son protocole d’adhésion par l’entremise de son président. La jeune Société compte déjà 110 membres.
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- LE DEVOIR
- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- La pétition des mères.
- Quelques généreuses femmes ont pris l’initiative d’une pétition ayant pour objet de demander aux pouvoirs publics, par l’entremise du ministre de la guerre, la refonte, pour l’humanité et la justice, du Code militaire .
- Ce Code , avec ses sévérités impitoyables et ses rigueurs inhumaines, constitue un véritable anachronisme.
- Toutes les femmes, toutes les mères de France tiendront à honneur de signer la pétition dont Mmes Ma-gnaud-Morlot, Couesnon mère et Gilliard ont accepté le patronage.
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- Le premier Congrès féministe bulgare s’est tenu à Soûa dans la deuxième quinzaine de juillet. Vingt-sept sociétés y étaient représentées par vingt-quatre déléguées qui discutèrent devant de nombreux auditeurs des deux sexes.
- Le Congrès a voté la constitution définitive de la fédération féministe décidée l’année dernière. Il a examiné les questions du travail et de l’instruction des femmes, et celles des rapports des associations féministes bulgares avec le mouvement international pour la paix.
- Les résolutions prises par le Congrès sont les suivantes :
- « 1° Le congrès reconnaît pour organe de la fédération le journal La Voix de la Femme qui jusqu’à présent n’était que l’organe de la société féministe de Sofia ;
- « 2° Demande au ministre de l’instruction publique
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- LE MOUVEMENT FEMINISTE 617
- d’identifier les gymnases de jeunes filles à ceux des garçons ;
- « 3° Réclame l’admission des femmes dans les écoles supérieures spéciales de la Bulgarie;
- « 4° Demande au ministre du commerce et de l’industrie la fondation et le soutien d’une école féminine professionnelle ;
- « 5° Demande que les femmes soient autorisées à passer l’examen de pharmacie et puissent être admises comme aides pharmaciennes dans les pharmacies bulgares ;
- 6° Renouvelle au conseil municipal de Sofia sa pétition pour que la maison de débauche actuellement en construction soit transformée en maison de bienfaisance ;
- 7° Décide que la fédération féministe bulgare manifestera ses sympathies pour le mouvement pacifique en saluant quelques-unes des représentantes de ce grand mouvement pendant la fête du 18 mai (fête de la Ligue internationale pour la paix.)
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- Les Femmes dans les Universités Suisses
- Le nombre de femmes qui suivent les cours de médecine dans les Universités suisses augmente dans de telles proportions que, dans certains de ces établissements, il a déjà dépassé celui des élèves masculins. Ainsi, à Berne, on ne compte que 174 étudiants contre 190 étudiantes. A Genève, les étudiants l’emportent encore — comme nombre — mais d’assez peu, puisqu’il y a, à l’Université de cette ville, 168 femmes et 183 hommes.
- En ce moment, le chiffre total des étudiantes en médecine qui suivent les cours des diverses Universités suisses est de 51,1.
- L’une des doctoresses diplômées en Suisse vient d’obtenir un double succès à Berlin où, après avoir été reçue docteur, aussi bien en Prusse qu’en Suisse, elle a été nommée médecin de la Société de Secours pour les fem-
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- LE DEVOIR
- mes employées. C’est Mme Bornstein qui, chose assez curieuse, a été reçue docteur en même temps que son fils.
- (La Frondé).
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- Féminisme nègre
- M. Jules Hoche nous apprend qu’en Amérique les femmes nègres ont fondé de nombreuses associations dont le principal but est le relèvement de la race et son amé-, lioration morale et matérielle.
- L’une des plus importantes de ces Sociétés est le Club des femmes nègres d’Atlanta sur lequel M. Hoche donne dans la République les renseignements suivants :
- Ce club comprend trois sections, littéraire, industrielle, charitable. Car, remarquez ceci, rien de plus littéraire que la femme noire dès qu’elle s’ouvre aux idées blanches. La moindre néophyte d’Atlanta rendrait des points à nos plus fins bas bleus pour la façon de commenter un poète, par exemple, surtout si ce poète est Shakespeare. La tournure d’esprit même de la négresse intellectualisée a quelque chose de particulièrement grave, avec une tendance à rattacher adroitement le banal au sublime et les choses les plus simples aux choses les plus compliquées.
- J’ajouterai que ladite section a surtout pour but de relever le niveau moral et intellectuel des nègres pauvres et des enfants des hôpitaux par la distribution de brochures et traités édifiants.
- Chacune des autres sections se subdivise en comités et sous-comités ornés de noms significatifs « Comité des fleurs » , « Comité de pureté sociale ». Leur activité rayonne à travers les couches inférieures de l’élément nègre avec toujours pour objectif spécial les déshérités du sort, les nécessiteux, les orphelins et les malades. Un autre comité, celui des prisons, s’occupe des détenus noirs, et ce n’est pas le moins important du club géorgien, car les prisons du Sud regorgent de nègres
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- LE MOUVEMENT FÉMINISTE.
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- des deux sexes, contre une infime quantité de détenus blancs. Et je ne sais s’il faut attribuer la supériorité numérique du nègre sur ce fâcheux terrain à ses plus grandes dispositions criminelles, ou tout simplement à l’atavique propension des blancs à opprimer les noirs.
- Toutes les sociétés similaires sont également divisées en sections. Pour être plus puissantes, elles se sont fédérées et ont formé « l’Association nationale des femmes de couleur » qui a son organe particulier, une revue mensuelle que dirige Mme Booker T. Washington, la femme du leader actuel des nègres aux États-Unis.
- Les femmes médecins en Allemagne.
- Tandis que nous avons plus de cent femmes en France exerçantda médecine, l’Allemagne en possède à peine une douzaine. Il est vrai qu’elles ont dû faire leurs études ou la plus grande partie de leurs études à l’étranger, puisque les femmes ne sont admises que depuis un an à suivre les cours de médecine des Universités allemandes.
- Les deux premières doctoresses de l’empire, Mmes Lehmus et Tiburtius durent faire leurs études en Suisse.
- % %
- L’île de Wassili, près de Saint-Pétersbourg, mérite d’être signalée à l’attention des bons féministes. Non seulement l’île possède une pharmacie tenue exclusivement par des femmes, mais à l’heure actuelle il est question d’ouvrir, dans la même île, un institut dentaire où n’opèreront que des femmes.
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- NOUVELLES
- DE LA
- SOCIÉTÉ DU FAMILISTERE DE GUISE
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- FÊTE DE L’ENFANCE
- La fête a été célébrée, en septembre dernier, pour la 39e fois au Familistère de Guise et pour la 12e fois au Familistère de Schaerbeek-Bruxelles.
- Nos lecteurs sont assez familiarisés, avec le cérémonial de cette fête pour qu’il nous suffise d’en donner le programme. ,
- La veille, réunion des élèves en présence de l’Admi-nistrateur-gérant et de la Commission scolaire, et remise de décorations aux enfants qui se sont distingués par leur bonne conduite et leurs travaux de l’année.
- PROGRAMME DE LA CÉRÉMONIE AU THÉÂTRE
- Dimanche 1er Septembre, à 3 heures du soir.
- 1° Te Cœur à l’aise, allégro....................... F. Garnier.
- 24 Te Travailleur, chœur par les élèves............ Ed. Weber.
- 3° Beaux Jours d’Avril, fantaisie.................. Coquelet.
- 4° Disc ours de l’Administrateur-Gérant.
- 5e Adagio et Menuet de la Symphonie d’Haydn........ A. Gibert.
- 6° Le Rêve du Bûcheron, chœur par les élèves....... Th. Sourilas.
- 7° Distribution des Priv.
- SORTIE DU THÉÂTRE
- 8° (Dans la cour de l’aile droite Tes Dragons de Villars,
- fantaisie...................................... Maillart.
- A l’issue de la cérémonie, Place du Familistère, Mouvements d’ensemble, par la Société de Gymnastique « La Pacifique ».
- A 8 heures du soir, FÊTE DE NUIT, sur la pelouse près l’Aile Droite. '
- Grandes Illuminations.
- De 8 à 9 heures, CONCERT PAR L’HARMONIE.
- PROGRAMME :
- 1° Allégro.
- 29 Ta Dame Blanche, ouverture....................... Boieldieu.
- 3® Biavolino, fantaisie pour petite clarinette.".... Mullot.
- 4° Tes Dragons de Villars, fantaisie................ Maillart.
- 5° Tecocq Walzer, valse............................. L. Chic.
- A 9 heures, FEU D’ARTIFICE tiré sur le remblai du chemin de fer, près le Jardin.
- A l’issue du Feu d’artifice, BAL A GRAND ORCHESTRE.
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- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE 621
- Voici le discours prononcé, au théâtre, par Monsieur L.-V. Colin, Administrateur-gérant :
- « Mesdames , Messieurs, Chers élèves,
- « A la dernière distribution des prix aux élèves du concours général à Paris, le ministre de l’Instruction publique disait :
- « Voyez comme tout change !
- « La lutte économique par laquelle.se manifestent la « vitalité et la prospérité matérielle des nations est « devenue une mêlée à laquelle prennent part tous les « peuples civilisés. Dans ce combat de plus en plus « âpre, la science met chaque jour une arme nouvelle « au service de l’homme.
- «La locomotive dévore les continents, les flottes la-« bourent les mers. La pensée et la voix ont des ailes; « un fil léger qui plie sous le poids d’un oiseau les « transporte au bout du monde. Partout les métiers « chantent, les marteaux battent, les machines gron-« dent. Et vers le ciel, à travers la fumée et la flamme « des usines monte comme la clameur d’une marée « formidable , l’hymne universel du travail.
- « Qui ne sentirait la grandeur d’un pareil spectacle?
- « Mais qui ne mesurerait du même coup les devoirs « que cette évolution nous impose?
- « Pour vaincre, il ne suffit plus d’être robuste et « courageux : il faut savoir.
- « Eh bien mes amis, c’est parce que nous voulons que vous sachiez , c’est parce que nous vous désirons intelligents, instruits et capables, que nous sommes si heureux de venir chaque année en présidant cette belle fête, récompenser vos efforts et vos mérites, et que nous sommes si fiers de la sollicitude dont vous entourent les personnes étrangères qui viennent avec nous applaudir aux résultats obtenus. Ces résultats ne sont pas inférieurs à ceux de l’année précédente :
- « Aux examens du certificat d’études primaires, nous avons présenté 13 garçons et 11 filles.
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- LE DEV0ÎR
- « Dans la 4e année, professeur Monsieur Dehorter, ont été présentés 3 garçons et 3 filles ; 2 garçons et 2 filles ont été reçus.
- « Dans la 5e année, professeur Monsieur Moiroud Lucien, ont été présentés 10 garçons et 8 filles, 8 garçons et 8 tilles ont été reçus.
- « Au total 24 élèves présentés et 20 reçus.
- « Trois élèves du cours complémentaire dirigé par Monsieur Gagner ont obtenu la mention de dessin.
- « Au premier concours ouvert par le « Manuel général » sur les facultés suivantes : orthographe, écriture,' composition française et calcul :
- « Dans la 2e série comprenant les enfants qui avaient plus de 13 ans au 1er janvier 1901, Dirson Emilia a été classée 2e avec 66 points, la première en ayant 67.
- « Dans la lre série comprenant les élèves qui avaient moins de 13 ans au 1er janvier 1901, Lecrux Lucie a été classée 55e avec 29 points.
- « Au 2e concours ouvert par le « Manuel général » sur les mêmes facultés :
- « Dans la 2e série, Lecrux Lucie a été classée lre avec 68 points et Lefèvre Camille 19e avec 60 points.
- « Dans la lre série :
- « Jamart Andréa a été classée lie avec 31 points, la lre en ayant 32 et Alavoine Anatole 16e avec 30 points 1 /2.
- « Des prix ont été décernés à Lecrux Lucie, Jamart Andréa et Alavoine Anatole.
- « Nos félicitations les plus sincères à ces élèves et à leur professeur Monsieur Gagner. {Applaudissements).
- € A la session de juin pour les aspirants au brevet de capacité, Démoion Elise, élève de nos écoles, a obtenu son brevet de capacité élémentaire devant la commission de Laon.
- « A l’école normale d’institutrices de l’Aisne, l’élève Jumeaux Louise a terminé sa troisième et dernière année et l’élève Gosset Louise vient de terminer sa deuxième année en se maintenant toujours dans les
- premiers rangs.
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- « A l’école nationale professionnelle d’Armentières, le jeune Anstell Paul vient de terminer sa lre année avec un bon classement et des notes au-dessus de la moyenne.
- « Le jeune Roy Julien, du cours complémentaire, a passé d’une façon satisfaisante l’examen d’admission à l’école d'Armentières ; nous pensons qu’il y sera reçu et que l’Association fera pour lui les mêmes sacrifices qu’elle a faits pour son camarade Anstell.
- « L’élève Macaigne Emile a terminé sa deuxième année à l’école nationale d’Arts et Métiers de Châlons dans de très bonnes conditions qui nous font espérer pour lui un bon rang de sortie l’année prochaine.
- « Tous ces résultats, mes amis, tendent à maintenir la réputation qu'ont acquise nos écoles ; ils témoignent du zèle, de l’activité et des efforts déployés par le personnel enseignant, ils nous procurent le plaisir d’apporter à ce personnel nos félicitations les plus sincères, de le remercier de la façon dont il a su accomplir sa tâche si ardue et de constater que les sacrifices que l’Association s’impose produisent dans ses mains sinon tous les fruits, mais une grande partie des fruits qu’en attendait Godin.
- « Si je fais une restriction ce n’est pas pour blâmer vos maîtres, mais bien pour montrer que leur action n’est pas encore suffisamment secondée en dehors des classes par vos parents.
- « Je vous disais l’année dernière que le premier devoir de vos parents, bien plus que celui de vos maîtres était de mettre en harmonie votre éducation avec les principes qui servent de base à notre Association, et surtout de cherchera développer chez vous le vrai sentiment de la valeur individuelle.
- « Je cherchais à vous faire comprendre, qu’avant de considérer comme un droit la participation aux bienfaits de l’oeuvre de Godin, vous deviez acquérir ce droit par votre collaboration loyale, par la volonté bien marquée d’employer vos facultés au profit commun, par
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- la saine application des principes de morale que vous aurez acquis dans nos classes et dans vos familles ; en un mot, que vous deviez acquérir ce droit par votre travail et votre mérite personnels.
- « Le travail est en effet la suprême'fonction de l’homme ; toute votre vie dépendra de la manière dont vous saurez l’accomplir. Rien cependant n’est moins apprécié, moins compris que le travail en tant que moyen de formation et de perfectionnement de l’homme, particulièrement à notre époque où l’amour du facile vient repousser, avec une énergie bien condamnable, l’effort individuel et tout ce qui y ressemble.
- « Cet amour du facile qui peut malheureusement paraître si naturel aux yeux de certains de vos parents, est le nuage précurseur de l’orage prêt à s’abattre sur votre existence , si arrivés à l’âge d’homme, vous n’écoutez que ce mauvais penchant qui vous porte à escompter le bonheur sans avoir la plus petite idée ni de votre mérite, ni du devoir que vous avez à remplir, sans même chercher à vous en rendre compte.
- « Vous entendez dire souvent que l’homme le plus heureux est celui qui a le moins de peine, et que le plus misérable est celui qui a le moins de plaisirs. Comme il y a généralement pour nous plus de souffrances que de jouissances, notre félicité se mesure, non pas par la somme des plaisirs,' mais bien par la différence qui nous est commune entre nos peines et nos plaisirs.
- « C’est donc en diminuant cette différence que votre sort sera amélioré, c’est-à-dire en étendant vos facultés pour diminuer vos peines et en limitant raisonnablement vos désirs pour augmenter votre satisfaction.
- « Mais pourriez-vous me dire, en vertu du droit au bonheur : chacun est tenté d’élargir le cercle de ses désirs. Raison de plus alors pour diminuer la différence dont je parle par l’augmentation de vos facultés, de votre valeur individuelle, de votre énergie, de votre puissance en un mot.
- « Vos parents seuls doivent vous préparer une telle
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- voie et la manière dont ils dirigent votre éducation est parfois bien faite pour vous en détourner.
- « Céder aux caprices d’un enfant, le gâter suivant l’expression consacrée qui est très juste, c’est plutôt une preuve de faiblesse que de tendresse. On dit parfois avec le proverbe : qui aime bien châtie bien. Ceci a du bon ; non qu’on doive traiter l’enfant comme s’il était foncièrement méchant, mauvais et corrompu naturellement : une sévérité excessive serait aussi funeste qu’une trop grande indulgence ; mais on doit l’habituer à la discipline, on doit lui faire voir la vie telle qu’elle est, avec ses satisfactions, mais aussi avec ses difficultés et ses devoirs ; on doit le contraindre au travail et l’habituer au difficile afin de lui assurer pour l’avenir le minimum possible de différence entre ses peines et ses plaisirs et faire de lui un citoyen utile à la société.
- € Le plus sûr moyen de rendre un enfant malheureux, c’est de l’accoutumer à tout obtenir ; car ses désirs vont croissant incessamment par la faculté qu’il a de les satisfaire ; tôt ou tard les parents sont dans la nécessité de lui opposer un refus, et ce refus inaccoutumé lui donne plus de tourments que la privation même de ce qu’il désire.
- « Nous nous sentons souvent obligés de ne pas faire ce qui nous plaît, et de faire ce qui nous déplaît, le devoir nous devient dans ces cas très pénible, il s’oppose à nos désirs, à nos tentations. C’est précisément sa raison d’être. Si l’amour du facile et par conséquent de l’agréable était le bien par excellence, le devoir serait réduit à néant. Il n’y aurait besoin ni de liberté ni de raison pour accomplir une loi qui se résumerait ainsi : Fais ce qui te plaît ?
- « N’oublions donc pas que le devoir est quelquefois pénible, mais qu’il y a du mérite à l’accomplir. Quel mérite pourrait-il y avoir à satisfaire tous ses désirs ?
- « Nous éloignerons les enfants de l’amour du facile si, tout jeunes, sans chercher à multiplier leurs peines nous ne cherchons pas trop à les éviter. Les enfants
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- peuvent être rendus heureux sans cependant être gâtés. N’ayons pas d’empressement si quelque mal léger leur survient, car alors nous augmentons leur sensibilité; ils jugeront toujours de leur mal de la même façon que nous en jugerons. Donnons leur à cet âge les premières leçons de courage de façon que, souffrant sans effroi des légères douleurs, ils soient dans l’avenir plus résistants aux grandes. Nous ferons ainsi d’eux des hommes utiles parce qu’ils seront travailleurs, énergiques et forts, et d’autant plus des droits loyalement . acquis dans une collectivité comme la nôtre, que l’accomplissement de leur devoir leur sera moins pénible. » (App laudissemen ts. )
- Les travaux manuels des classes d’enseignement primaire et maternel, exposés au foyer du théâtre, ont excité la curiosité et la satisfaction des nombreux visiteurs.
- *
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- PROGRAMME DE LA MATINÉE THÉÂTRALE
- DONNÉE PAR LES ÉLÈVES DES ÉCOLES DU FAMILISTÈRE
- Lundi 2 Septembre, à 2 heures 1/2 au Théâtre.
- 1“ Monsieur Printemps, chant pour les écoles
- maternelles............................. M. J.-B.
- 2° L’Eau et le Vin, poésie dialoguée.......... M. Bouchor.
- 3° La IKcinctte, jeu pour petites filles...... L. Collin.
- 4° Babillage, ensemble pour violons........... E. Gillet.
- 5* La Mouche, Saynète......................... Bouron des Clayes.
- 6° La Bonne Ménagère, jeu pour jeunes filles. Mme Pape Carpantier.
- 7» C’est un Poisson «l'Avril, Saynète......... B. Vadier.
- 8° üpring, mélodie anglaise................... R. Planché.
- 9° Le Paysan, jeu gymnastique d’après......... Froebel.
- Deux traits nouveaux sont à signaler dans ce spectacle : l’ensemble pour violons et la mélodie anglaise, tous deux comme les autres morceaux exécutés au grand plaisir des auditeurs.
- A l’issue du spectacle, les enfants se rendirent, sous la surveillance des maîtres et maîtresses, dans la cour du pavillon central, où une collation et des rafraîchissements leur furent servis. Favorisée par le beau temps, la fête a eu un succès complet.
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- CÉPHISE
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- Par Henry GRÉVILLE
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- C’est ce qui explique pourquoi il ne savait rien encore de l’incident nocturne lorsque Céphise vint lui dire bonjour.
- Après Tavoir embrassée, il la tint à bout de bras, humant l’air autour d’elle.
- — Tu sens le roussi! fit-il en plaisantant; parions que tu as mis le feu à la maison cette nuit?
- — Juste , papa! On te l’a donc dit? fit Céphise stupéfaite.
- Pendant la courte explication qui suivit, Gaëtan avait plus d’une fois introduit son long museau blême dans l’entre-bâillement de la porte à laquelle M. Maubert tournait le dos. Quand il vit que l’entretien prenait une tournure paisible, il risqua son corps tout entier et vint respectueusement étendre ses longs bras autour du cou de son père.
- — Tu dormais pendant ce temps-là? demanda celui-ci après avoir répondu très tranquillement à cette caresse.
- — Si l’on peut dire, papa ! fit Céphise. Sans lui ce feu n’aurait jamais été éteint.
- Elle n’ajouta pas qu’il n'aurait jamais été allumé non plus.
- — Tu es donc bon à quelque chose ? demanda M. Maubert en levant sur son fils un regard curieux. Il réprima une exclamation et ajouta : Qui t’a poché l’œil ?
- — J’ai donc un œil poché? demanda Gaëtan.
- — Un œil? parbleu oui, et une bosse grosse comme mon poing! Tu ne t’es pas vu au miroir, ce matin?
- — Il ne se regarde jamais au miroir que pour se tirer la langue, papa, quand il croit avoir la fièvre, expli-
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- Ô28
- LE DEVOIR
- qua Céphise. Mais je sais ce que c’est : c’est le lambrequin.
- Un supplément d’explications fut fourni, au cours duquel il fut constaté que Gaëtan devrait se faire couper les cheveux, étant fortement grillé du côté gauche, et, de plus, que son sourcil «droit avait passablement souffert, sans compter d’autres menues avaries.
- — Tu es venu à bout de te faire tous ces pochons-là sans bruit? demanda le père moitié amusé, moitié ennuyé. Sans compter mes boiseries qu’il va falloir faire refaire...
- — Nous avions peur d’éveiller maman, dit bonnement Céphise, et je t’assure que nous n’avions guère envie de faire du vacarme. Mais les boiseries, ce n’est presque rien, papa; ce qui est plus sérieux, c’est qu’Isaure a été inondée par son plafond.
- — Diable! fit M. Maubert, ces machines-là, c’est ennuyeux ! Ça n’en finit pas de sécher ! Je suppose qu’Isaure a grogné congrûment?
- — Tu l’entendras tout à l’heure, répondit Céphise en attaquant sa tasse de lait.
- A présent que son père était averti, elle ne craignait plus rien. Gaëtan la regardait avec des yeux pleins à la fois d’extase et de désirs ; elle comprit et se risqua.
- — Papa, Gaëtan s’est très bien conduit, dit-elle ; il a reçu un lambrequin sur la tête et il a travaillé comme un vrai pompier. Donne-lui son fusil à deux coups.
- — Pour qu’il m’assassine avec ? fit M. Maubert.
- — Il n’est pas si maladroit, papa, je t’assure. Et il faut encourager, tu le dis toujours toi-même. C’est une occasion, cela! Je t’en prie, papa, pour me faire plaisir.
- — Dis donc, est-ce pour te récompenser, toi, d’avoir allumé l’incendie? fît M. Maubert à demi sérieux. Enfin, si Gaëtan a montré une vraie vocation de pompier, on verra. Tout de même, j’aurais voulu voir cela!
- — Cher papa, ce n’était pas drôle du tout, et j’en suis bien fâchée , je t’assure , murmura Céphise , qui avait complètement oublié de prendre la figure de
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- componction nécessitée par sa prétendue faute.
- M. Maubert la regarda en souriant.
- — Il faut bien que ce soit toi, dit-il, pour qu’on te pardonne! Si mes jolis Pavillons avaient flambé, j’en avais là pour deux cent mille francs, mobilier, billard. Érard compris, sans compter les voitures et l’ennui ! Enfin , nous verrons tout de même.
- C’est ainsi que Gaëtan obtint son fusil de chasse pour avoir mis le feu à la maison paternelle sans faire de bruit.
- La salle à manger se remplit peu à peu, et sur le coup de neuf heures le break amena toute une voiturée de visiteurs : Mme de Livérac, assez semblable à un citron juteux, bavarde et acide; son fils, Ernest de Livérac, gringalet aux cheveux plats, d’un blond terne, au teint sans couleur, aux traits sans forme ni expression bien définies, à la voix dépourvue de timbre, mais plein de lui-même jusqu’à en déborder sur tout le monde indistinctement; puis Lucien Maubert, le fils aîné, excellent garçon un peu nonchalant, ingénieur comme son père et nanti d’une petite femme gentille, ronde comme une cerise, fraîche à croquer, très mondaine et qui se croyait le prototype de la femme distinguée. Ce que c’est que de nous, hélas !
- Une dame aux cheveux blancs, Mme Riclos, beaucoup plus jeune que ses cheveux, extrêmement jolie, sérieuse, veuve, coquette au besoin pour animer les soirées languissantes — bref, un de ces trésors que les maîtresses de maison devraient primer aux expositions, car on ne saurait assez encourager le développement de l’espèce , — clôturait la série. Mme de Vautrait lui fit grand accueil, et Céphise de même. Isàure , qui revenait du bain, lui accorda un sourire et une poignée de main, puis se mit à raconter son inondation.
- — Il aurait fallu se lever plus tôt, Isaure, dit Gaëtan en passant derrière elle ; à présent, l’affaire est classée.
- Sa sœur lui jeta un regard, non pas tout à fait noir, mais noirâtre.
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- LE DEVOIR
- — La voilà encore qui fait ses yeux de bœuf prêt à encorner! dit irrévérencieusement le jeune garçon; mais la comparaison fut perdue, et c’est fâcheux, car elle était juste.
- L’évènement de la nuit ne gagnait pas à être commenté par Isaure; son père en eut bientôt assez et se leva pour ne plus en eritendre parler.
- M. Maubert, tout en construisant des ponts, des via-ducs et de grandes fermes métalliques par toute l’Europe , avait trouvé moyen d’adorer sa femme, de lui assurer une très belle -et très honorable fortune qui ne devait rien à personne, et d’élever cinq enfants. Lucien, l’aîné , et Colette, l’aînée des filles, étaient mariés ; de Vautrait n’était pas absolument le gendre que Maubert eût choisi, mais il s’en accommodait. Il s’arrangeait très bien de sa bru et ne souhaitait que deux choses : pouvoir marier l’insupportable Isaure à un monsieur qui irait très loin, dans les colonies, pour un temps illimité, et voir Gaëtan sortir de la longue, prétentieuse et ridicule adolescence qui faisait de lui un fléau domestique Bien moins cruel, mais presque aussi encombrant que sa jeune sœur.
- Pour Céphise, il ne formait d’autre vœu que de la voir vivre auprès de lui le plus longtemps psssible. Que serait-il devenu, et sa chère femme, si souvent malade, que deviendrait-elle sans Céphise?
- Quand Mme Maubert était trop souffrante, — et depuis deux ans le cas n’était pas rare, — c’est à Céphise que s’adressaient instinctivement tous les domestiques. Les fréquentes absences de son père avaient rendu son intervention naturelle et même inévitable dans mille détails qui, ordinairement, ne sont pas ' de la compétence d’une femme. C’est ainsi qu’elle avait appris à se connaître en voitures, en chevaux et, par suite, en fourrages, avoines, etc., aussi bien qu’elle distinguait à la cave les rayons où se classaient les grands vins des dîners priés.
- — Céphise &ait tout ! disait méchamment Isaure. Et c’était vrai.
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- Celle-ci était née à rebours, disait son père, qui ne pouvait comprendre l’apparition de cet être grincheux, hostile, répondeur, voire insolent, dans ce milieu de bienveillance générale et d’exquise politesse naturelle. Le principal défaut d’Isaure, défaut plus cruel pour les autres que pour elle-même, était un incommensurable orgueil, qui la faisait se trouver supérieure au monde entier, et par conséquent lésée jusqu’à l’écorchure toutes les fois qu’on la traitait seulement en égale. A ce défaut, elle en joignait un autre, mais de celui-là elle n’était guère responsable : elle n’était pas très intelligente.
- Gaëtan deviendrait-il un jour un garçon comme les autres? Son père se le demandait parfois avec inquié tude. Ses quinze ans ne l’avantageaient pas, certes; pour la raison, il en avait bien douze, et l’âge ingrat le sevrait des privilèges, jadis appréciés, de l’enfance.
- — Il est bête, disait parfois son père.
- — Il n’est qu’endormi, croyait sa mère.
- En attendant le réveil, il mettait la maisonnée au supplice avec ses copieuses explications, ses vétilleuses minuties, la lenteur de ses discours et la gaucherie de ses mouvements. Ce qu’il aimait le mieux au monde était Céphise, parce que, expliquait-il, elle se moquait toujours de lui quand il était là, mais jamais derrière son dos.
- A part ce souci de père de famille, Jean Maubert était heureux; jusque-là tout lui avait réussi, et il ne voyait pas de raison pour que la chance ne continuât pas à le protéger. L’état maladif de sa femme l’inquiétait bien de temps en temps ; mais une de ses fermes croyances étant que les femmes sont toujours plus ou moins malades, il ne s’en tourmentait que juste assez pour procurer à sa chère compagne tout ce qu’elle pouvait goûter de plus exquis parmi les plaisirs du luxe et de l’intelligence.
- Ses cinquante-quatre ans ne lui avaient jamais pesé une once; marié de très bonne heure, il avait engagé
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- son fils aîné à faire de même, et aux environs de ses vingt-six ans, celui-ci avait obéi. La lune de miel de Lucien, vieille de deux années, n’avait jamais brillé d’un éclat extraordinaire ; c’était, disait Maubert, un ménage tempéré , mais jusqu’alors la paix de ce couple semblait devoir durer.
- Roger de Vautrait descendit tard, juste à temps pour cueillir sur le sol de la véranda sa petite belle-sœur Emmeline.
- — Enfin ! vous voilà ! dit-il en lui baisant la main , puis la joue, avec un air de galanterie tant soit peu* ironique.
- — Le train n'avait pas de retard , répondit-elle naïvement. Lucien piétine tout le temps dans le wagon, en disant que ça ne va pas assez vite; moi, j’aime bien ces trains-là la nuit ; on dort tranquille.
- Céphise regardait attentivement son beau-frère, qui s’en aperçut et sourit de son air le plus railleur, en redoublant de politesse affectée. Mais Emmeline, un instant distraite par le déjeuner, avait grande envie de revêtir une autre toilette, et elle lui échappa sur-le-champ.
- — Monsieur de Vautrait? fit Céphise, au moment où Roger tournait les talons du côté de la plage.
- Il s’arrêta, l’œil moqueur, la lèvre retroussée par une malice non exempte de malveillance.
- — Qu’y a-t-il pour votre service, charmante Céphise ! dit-il.
- — Un moment d’entretien, s’il vous plaît.
- Elle descendait les marches du perron ; il l’accompagna.
- Le cœur de la jeune fille battait très fort, et son père eut remarqué sa pâleur ; mais elle mordit ses lèvres roses pour se donner de l’aplomb et sauta d’un bond au milieu de son sujet.
- — Monsieur...
- — Appelez-moi mon' frère , interrompit de Vautrait, toujours ironique...
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- Elle reprit sans s’émouvoir :
- — Monsieur de Vautrait, vous faites la cour à ma belle-sœur Emmeline.
- — Pas plus qu’à vous ! rétorqua le beau viveur, élégant et pervers.
- — Je vous demande pardon, plus qu’à moi, vous ne pouvez pas me souffrir.
- Il protesta poliment du geste, une paillette méchante luisant au fond de ses yeux bleus.
- — Vous ne pouvez pas me souffrir, répéta Céphise. Vous avez raison; c’est réciproque.
- — Pas polie, ce matin, mon adorable et virginale belle-sœur! Est-ce un reste de nos nerfs, tendus par l’incendie?
- — Je ne vous aime pas parce que ma sœur n’est pas heureuse avec vous, voilà tout, reprit la jeune fille, et je vous dis la vérité parce que ça m’ennuierait de mentir; à cela près, je suis polie, et je ne saurais assez vous engager à vous montrer de même envers moi. L’impertinence frise l’impolitesse, savez-vous? et même la dépasse, je crois.
- Il ne répondit rien ; Céphise continua.
- — Ma sœur Colette vous aimait ; elle a beaucoup souffert à cause de vous...
- — Les jeunes femmes ont un grand tort, fit sentencieusement de Vautrait, c’est de faire des confidences aux jeunes filles, qui les comprennent forcément de travers.
- — Ma sœur ne m’a pas fait de confidences , mais j’ai des yeux pour voir. Vous croyez donc que je ne suis pas intelligente?
- — Dieu m’en garde ! fît-il en levant les deux mains.
- — Ce n’est pas de Colette qu’il s’agit, reprit-elle, c’est d’Emmeline. Vous faites la cour à cette pauvre petite, qui est sans défense.
- — Vous ne la croyez peut-être pas aussi intelligente que vous ? demanda insidieusement de Vautrait.
- — Elle est sans défense parce qu’elle est parfaite-
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- ment honnête ; élevée chez des bourgeois honnêtes , elle ne connaît pas ce que vous appelez la grande vie, et vous la magnétisez avec vos allures de gentilhomme... Je vous prie, monsieur, de laisser ma belle-sœur Em-meline à son mari...
- — Et aux enfants qu’elle ne saurait manquer d’avoir?
- — Précisément. J’ajouterai que ce que vous faites là est très vilain. Tant que vous vous bornez à faire du chagrin à votre femme, vous êtes dans votre droit...
- — Peste! vous avez les idées larges, mademoiselle Céphise !
- — Mais oui ! Vous êtes dans votre droit, et vous êtes simplement méchant; mais en cherchant à... à dépraver...
- — C’est un bien gros mot dans une bouche de jeune fille!
- — C’est le mot approprié à la chose, — à dépraver, disais-je, la femme de votre beau-frère, vous commettez une petite infamie.
- De Vautrait sursauta; si viveur et perverti qu’il fût, il avait un certain respect de lui-même, et le choc avait été rude. Céphise profita de sa stupeur pour continuer.
- — J’ajouterai, dit-elle, que c’est vilain et indigne d’un véritable gentilhomme; nous autres bourgeois, nous y regarderions à deux fois.
- — Ma chère belle-sœur, fit Roger entre ses dents, si vous étiez seulement mon beau-frère...
- — Si vous continuez votre petit jeu, ce sera votre beau-frère, n’en doutez pas, car je l’avertirai.
- — Vous feriez cela? Ce serait alors ce que vous désignez si gentiment sous le nom de « une petite infamie » !
- — Non , puisque je vous ai prévenu.
- — C’est une menace, alors?
- — Parfaitement.
- Ils marchaient sans se presser, côte à côte ; on eût dit une paire d’amis.
- — Est-ce tout ce que vous aviez à me dire? demanda-t-il en lissant sa moustache.
- — Non. Je voulais vous dire que vous avez tort de
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- négliger votre femme; elle est très bien élevée, elle aussi, peut-être encore mieux qu’Emmeline, et puis elle est très intelligente...
- Roger s’arrêta net.
- — Vous avez remarqué quelque chose? fit-il d’une voix mal assurée.
- — Je pense , monsieur, que vous manquez également de respect à votre femme et à moi en me posant cette question ! répliqua Cépliise avec hauteur.
- Il baissa la tête et se remit en marche.
- — Je n’ai rien remarqué reprit-elle avec plus de douceur; mais le monde est méchant : un jour ou l’autre, à une très jolie femme que son mari délaisse ostensiblement, et qui n’a pas d’enfants pour occuper sa vie, le monde prêtera une aventure. Ce jour-là, ce ne sera pas vous qui rirez, monsieur de Vautrait, — moi non plus.
- Elle regardait à terre, tristement, car toute son énergie venait de se résoudre en attendrissement pour la pauvre Colette. Il gardait le silence. Elle reprit :
- — Est-ce que vous ne pourriez pas vivre comme tout le monde ?
- — Mais précisément, ma chère belle-sœur, je vis comme tout le monde, et vous me le reprochez !
- — Mon père n’a jamais vécu de la sorte ! fit-elle avec véhémence ; il respectait sa femme, ses enfants, sa maison. Je vous préviens, monsieur , que si vous continuez à courtiser vilainement Emmeline, vous me trouverez en travers de vos projets — d’une façon ou d’une autre.
- — La guerre, alors? fit-il presque amusé, et pourtant inquiet.
- — La guerre, soit; une guerre de sauvages, où la dissimulation me sera utile, je vous en ai prévenu. La fin justifiera les moyens.
- Là-dessus elle le quitta et retourna vers les Pavillons, de sa démarche de jeune nymphe.
- Il la regarda disparaître dans la maison, puis rageur:
- — Tas de patriarches ! murmura-t-il.
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- LE DEVOIR
- VI
- Les Pavillons étaient vraiment une charmante demeure. Bâtis dans l’ancienne plaine sablonneuse qui s’étendait jadis entre la route de Cherbourg et la mer — plaine maintenant cultivée et semée de nombreuses habitations, — ils avaient vue d’un côté sur la Manche, de l’autre sur les bois du château de Nacqueville , dont les hautes futaies escaladent les collines.
- Dans ce pays, l’un des plus beaux de la France, et qui serait le paradis s’il n’y pleuvait pas un peu plus que de raison, mais qui doit à cet arrosage immodéré une fraîcheur de verdures comparable à celle de la Savoie, Jean Maubert avait construit sa superbe villa, ornée de tout ce qui peut contribuer au bien-être ; les écuries et de nombreuses dépendances justifiaient le pluriel de l’appellation, aussi bien que les oriflammes et le drapeau qu’un vent joyeux faisait claquer au-dessus des toits pendant le séjour de la famille.
- Un peu avant le dîner, Armand Carval se présenta sous la véranda où Mme Maubert, étendue sur sa chaise longue, prenait le frais en compagnie.
- Après les premières politesses, il s’assit et embrassa d’un coup d’œil l’assistance : Céphise n’en faisait point partie, retenue à l’intérieur par ses devoirs de maîtresse de maison où elle remplaçait sa mère ; mais Isaure siégeait sur un pliant près de Mme de Livérac, pour laquelle son esprit acidulé ressentait une véritable attraction.
- — Vous revoilà donc notre voisin? demanda Mme Maubert. Pour longtemps, j’espère?
- — Je ne sais trop, répondit-il. Je l’aurais souhaité; mais je crains que ma mère ne puisse pas venir cet été à Nacqueville. Elle est retenue en Auvergne près de mon frère Louis.
- Isaure fit un mouvement de tête rapide, comme le coup de bec d’un oiseau , puis elle regarda attentivement le chas de son aiguille.
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- Cèphise 637
- — Il n’est pas malade ? demanda Mme Maubert avec intérêt.
- Elle était si bonne que la peine des autres devenait pour elle une véritable souffrance.
- — Oli! non! répliqua le jeune homme en souriant; je pourrais même dire: au contraire! Seulement il est très occupé, très préoccupé...
- Pendant le court silence de suspension , on entendit le petit bruit sec de l’aiguille d’Isaure qui se cassait sur la toile cirée de son feston. Carval reprit :
- — Il se marie.
- Les félicitations sincères ou banales éclatèrent de toutes parts : les deux frères, Louis, dans sa carrière de conseiller à la Cour des comptes; Armand, dans celle d’ingénieur hydrographe, étaient également aimés et considérés. Isaure n’avait rien dit ; elle cherchait dans son petit nécessaire de poche une nouvelle aiguille pour remplacer l’autre.
- — M. Carval fait un beau mariage, sans doute? demanda la voix perçante de Mme de Livérac.
- — Un beau mariage évidemment, puisqu’il est bon et que ma future belle-soeur est une des plus jolies personnes de Clermont ; mais ce n’est pas un mariage riche. C’est un mariage d’amour— mieux que cela encore — de tendresse. Ils se sont toujours aimés, je crois , et c’est délicieux de les voir.
- Les questions pleuvaient de tous les côtés; Isaure n’avait pas, faut-il croire, trouvé d’aiguille â sa convenance; elle se leva et descendit dans le jardin. Quelques arbustes formaient un bosquet non loin de là; elle alla s’asseoir sur le banc qui s’y trouvait, à portée des voix, mais cachée aux regards.
- Louis Carval se mariait ! Il se permettait de se marier ! Et il épousait une fille pauvre ! N’avait-on pas répété de tout temps à Isaure que Louis Carval, en raison de sa situation et de son peu de fortune personnelle, n’épouserait pas une jeune fille dotée de moins d’ûn demi-million ?
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- — Tu n’as pas le demi-million, Isaure, papa ne pourra pas donner plus de deux cent mille francs à chacune de nous ; ce n’est pas la fortune, cela, c’est à peine du pain... Louis Carval n’est pas pour toi.
- Ces paroles, ou d’autres analogues, lui avaient été répétées jusqu’à la lassitude par Colette, par Céphise, par Mme Maubert. Ce qui poussait toutes les femmes de la famille à avertir Isaure d’une façon si obstinée était moins la crainte de lui voir un chagrin peut-être, que la frayeur de ce qui adviendrait du pauvre Louis si, par malheur, il s’amourachait d’Isaure. Elles savaient toutes si bien qu’il serait impossible à un homme studieux, bon et intelligent d’être autrement que profondément malheureux avec cette fille acariâtre et vaniteuse.
- Hélas ! on avait dit à Isaure que Louis Carval n’était pas pour elle, et elle voulait avoir Louis Carval. Cependant, à force d’entendre répéter que l’insuffisance de sa dot écartait à jamais toute idée de mariage de ce côté-là, elle avait fini par l’admettre, car elle ne l’aimait pas et ne l’avait jamais aimé. Elle s’occupait de lui parce que c’était défendu simplement.
- Et voici que cet être, auquel il ne lui était pas permis de songer, épousait une fille sans dot, ou à peu près?
- Isaure sentit sur sa joue la brûlure d’un soufflet; c’était une insulte personnelle, flagrante, volontaire ! Il lui sembla qu’il avait fait exprès d’aimer cette fille sans dot pour l’humilier, elle. Une colère si intense qu’elle lui faisait passer des frissons sur les épaules secoua Isaure jusqu’au plus profond d’elle-même. Elle eut envie d’aller giffler Armand Carval, qui racontait si tranquillement les détails de cette chose monstrueuse. Elle eut besoin de mordre et d’égratigner le beau visage inconnu de celle qui avait conquis le paradis défendu.
- iA suivre.)
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- ASSURANCES MUTUELLES
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- Société du Familistère. - Assurances Mutuelles
- MOUVEMENT DE JUILLET 1901
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes...... 1.786 55 )
- Subvention de la Société......... 467 62 > 2.394 07
- Malfaçons et Divers.............. 139 90)
- Dépenses.................................... 3.468 90
- Déficit en juillet........... 1.074 83
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes....... 507 25 )
- Subvention de la Société.......... 168 55 > 679 60
- Divers.......................... .. 3 80 )
- Dépenses........... ......................... 818 90
- Déficit en juillet................139 30
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et Divers 4.851 66 )
- Intérêts des comptes courants et | 9.828 11
- du titre d’épargne.......... 4.976 45 )
- Dépenses :
- 132 Retraités définitifs........ 8.422 57 \
- 6 — provisoires............ 333 50 i
- Nécessaire à la subsistance..... 2.651 35 \ 12.564 02
- Allocations aux familP des réservistes 29 70 t
- Divers, appointem., médecins, etc. 1.126 90 )
- Déficit en juillet.......... 2.735 91
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes...... 588 50
- Subvention de la Société......... 200 08
- Dépenses.....................................
- Déficit en juillet
- 788 58 1.121 06 332 48
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er au 31 juillet 1901.... 10.808.06 ) . Q oe
- » individuelles » » » 2.882.30 N * ^
- Dépenses » » » .......... 17.972 88
- Excédent des dépenses sur les recettes..
- 4.282 52
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- LE DEVOIR
- F/]AT CIVIL DU FAMILISTERE
- MOIS DE JUILLET 1901
- Naissances :
- 27 Juillet 1901 Bridoux Germaine-Henriette , tille de Bridoux Jean-Baptiste et de Maillet Aimée.
- Décès :
- 10 Juillet 1901 Alavoine Clémence-Philomène, âgée de 16 mois.
- 13 — — Enfant mort-né de Péteau-Froment.
- 23 — — Guerbé Pierre, âgé de 2 mois 1 /2.
- Le Secrétaire, A. Houdin.
- Le Gérant : H. E. Buripant.
- Nitncs. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Uradlor.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES.
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- DOCUMENTS POUR UNE
- COMPLÈTE
- de J. B. André GODIN 0)
- Glorification du Travail. Emancipation du Travailleur.
- XLIX
- V. Considérant à Paris, 1858. — Echec du projet concernant le Cânon d’Uvalde.— Retour de Considérant au Texas. — Démission de l’Agent exécutif, 1859.
- Trop convaincu de la valeur de son nouveau projet pour admettre que l’entraînement d’autrefois pour le Texas ne pouvait être renouvelé, V. Considérant vint à Paris en 1858 et s’adressa directement aux actionnaires de la Société de colonisation, réunis en Assemblée générale annuelle, le 1er septembre de la susdite année.
- Au rang des questions à l’ordre du jour se trouvaient les modifications statutaires destinées à mettre la Société en règle avec la loi des Etats-Unis. Les mesures votées en ce sens à l’Assemblée qui nous occupe se trouvèrent insuffisantes ("nous ne nous y arrêterons donc pas) et furent remplacées par d’autres en 1861. Nous verrons celles-ci à leur date.
- L’Assemblée du 1er septembre 1858 commença par épuiser son ordre du jour, puis la parole fut donnée au fondateur de la Société, Victor Considérant.
- La nouvelle brochure intitulée « Bu Texas » avait été antérieurement distribuée à tous les intéressés, il était facile aux auditeurs de suivre le chef de l’Ecole dans son brillant exposé du nouveau projet.
- (n Lire le Devoir depuis le mois de mars 1891, tome 15, page 132.
- 1
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- 642 LE DEVOIR
- Le Bvdletin de la Société de colonisation (IJ donne un résumé de ce discours. Nous en extrayons ce qui suit :
- « Messieurs ,
- « Les questions administratives et financières étant réglées, je m’adresse à vous maintenant autant comme à des amis réunis que comme à des actionnaires assemblés, pour vous faire connaître le but de mon voyage en Europe et mon sentiment sur l’état actuel de nos affaires.
- < Dans un rapport daté « du Texas » et qui vous a été distribué, je vous ai exposé la série des situations que ces affaires ont traversées. Vous y avez vu qu’après avoir passé par des débuts tellement déplorables qu’ils m’avaient frappé moi-même d’un désespoir absolu, elles ont été amenées enfin à un état satisfaisant, état qui n’a fait que s’améliorer depuis la date de ce rapport, et dont il nous appartient désormais de tirer le parti que nous nous étions proposé comme but à l’origine. »
- L’orateur rappelle les grandes lignes de son plan primitif, puis montre comment « au mépris du principe qui faisait si sagement de la Société une simple agence des actionnaires futurs émigrants, ses capitaux avaient été employés à la rendre elle-même entrepreneur d’agriculture, d’industrie, de production, c’est-à-dire de gaspillage et de ruine, — car encore qu’il serait possible à une Société qui se constituerait pour ce but de réussir, la nôtre se l’étant interdit n’était ni préparée, ni armée pour cette éventualité... »
- 11 dit aussi les efforts faits pour mettre un terme à cette situation ruineuse et signala que d’anciens colons qui avaient fui le premier régime, y avaient fait retour depuis la constitution du nouveau. « En somme » , ajouta-t-il, « le mal a été arrêté , la plaie fermée, et
- (1) Numéro d’octobre 1858.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 643
- malgré les obstacles qu’un grand désordre matériel et moral laisse après lui sur un territoire qu’ïl a longtemps labouré et ensemencé , nos affaires sont sur ce terrain même , à l’heure qu’il est, en pleine voie de réparation et d’ascendance. Je ne conçois pas de preuve plus péremptoire de la faculté de réussir une colonisation régulirèe et progressive au Texas, que ce fait de la situation actuellement produite sur ce point, malgré l’héritage de l’état qui l’avait précédée.
- « D’autre part et avec une fraction minime de son capital, la Société a presque achevé, à Theure qu’il est, l'acquisition d’une base territoriale en rapport cette fois avec les vrais principes de sa constitution.
- « Le Cânon de Uvalde est une vallée longue de sept lieues et d’une largeur régulièrement variable de une à deux lieues et même de deux lieues et demie à son centre, entre les chaînes de montagnes qui la bordent de chaque côté. La contenance totale est de plus de dix lieues carrées. La pente générale de la plaine qui s’étend entre les deux chaînes latérales offre toute facilité à l’irrigation des terres d’une haute fertilité sur de très .grands espaces à droite et à gauche du Sabinal qui coule au centre de la vallée, et sur les flancs de plusieurs des ruisseaux qui forment les affluents du cours d’eau principal. Les parts qui nous restent à acquérir pour être en possession pleine et entière de la localité que je décris, représente environ 8,000 acres, c’est-à-dire près de deux lieues carrées. »
- Le Bulletin poursuit :
- « M. Considérant donne des explications sur l’état de la propriété de la vallée de Uvalde antérieurement à nos acquisitions. Elles se résument en ceci, que les dimensions , la beauté et tous les avantages naturels réunis dans cette localité ayant attiré de bonne heure l’atten-
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- LE DEVOIR
- tion des Américains, un certain nombre de ceux-ci se réunirent pour en prendre, à frais communs , la propriété , alors que toute la contrée environnante et le Canon lui-même, étaient encore au pouvoir des Indiens. Beaucoup de temps s’étant écoulé avant que l’éloignement de ceux-ci permit de songer à y faire des établissements, les co-propriétaires s’étant dispersés, plusieurs d’entre eux même étant morts, la propriété resta dans l’indivis et sans administration centrale ayant capacité pour en tirer un parti quelconque. Cette circonstance, longtemps prolongée, disposant les propriétaires de parts primitives à s’en défaire , nous a permis de viser à les réunir toutes par voie d’acquisition directe de chacun des ayants-droits, et l’opération , bien près d’être terminée , a été faite jusqu’ici à des prix très satisfaisants...»
- Considérant exposa ensuite les premiers actes du colon individuel sur le lieu de défrichement et les services qu’une administration coloniale pourrait lui rendre pour la garde collective des bestiaux, l’irrigation des terres , les approvisionnements, l’utilisation des machines à faucher, à moissonner, à battre, etc., etc.
- Eclairé par l’expérience des faits, à Réunion, il appuya sur ce principe que « les groupements, pour produire d’heureux fruits, ne doivent être demandés qu’aux volontés personnelles, aux choix résultant de la pratique des relations , de la convenance réciproque et éprouvée des personnes à qui il peut plaire de les contracter.... »
- « En somme », dit-il, « je ne viens proposer aucun changement à notre plan primitif ; je viens au contraire, vous faire connaître qu’après avoir frisé une ruine complète sur l’écueil que ce plan avait signalé d’avance, nos affaires, dès qu’il a été possible de les ra-
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- mener dans la ligne que ce plan traçait, sont entrées
- dans une voie de pleine réparation.....
- « A mon retour en Amérique, mon intention est, après avoir définitivement réglé la constitution de notre propriété dans la vallée de Uval de, d’en faire un cadastre détaillé, du moins pour les parties qu’il y aurait lieu d’ouvrir les premières à la colonisation; puis au moyen de plans, de descriptions exactes, de prix cotés sur les différentes catégories de terres, de documents relatifs aux transports et à l’acquisition de toutes les choses nécessaires à l’établissement des personnes, de donner à chacun la notion complète et précise des conditions qu’il trouverait à son arrivée sur le terrain. Cela fait, il sera facile d’entreprendre les préparations et de faire des approvisionnements proportionnés aux besoins des émigrants dont les époques d’arrivée auront été réciproquement convenues. — Que sur ce champ.... et dans les conditions qui sont bien celles de notre projet primitif, un noyau de population s’établisse ; je ne doute pas que la propagande de sa prospérité ne suffise bientôt seule à son extension et à la restauration de toutes nos vues d’origine... »
- Considérant ne demanda aucun vote à l’assemblée. Il termina en spécifiant que son objet principal étant de faire connaître à tous les amis et intéressés la situation actuelle, il se tiendrait, « pendant le reste de son séjour en Europe, à la disposition de chacun pour toutes lés communications désirées. »
- Ceci se passait le 1er septembre 1858. Quatre mois plus tard environ (le 11 janvier 1859) Victor Considérant, sans avoir obtenu des actionnaires l’accueil qu’il espérait, quittait Paris , retournant au Texas où il arriva vers le milieu de février (1).
- (4) Bulletin de la Société de colonisation, juin 1859.
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- Son mandat d’Agent exécutif de la Société expirait statutairement l’an d'après.
- L’échec qu’il venait d’éprouver était de nature à lui donner à croire qu’il ne serait pas réélu au poste d’Agent exécutif. D’autre part les concours demandés lui faisant défaut, il ne pouvait suivre ses projets au Canon d’Uvalde. En cet état de choses, il démissionna de sa fonction d’Agent exécutif, sans attendre l’échéance statutaire.
- Cet événement se produisit donc avant règlement entre lui et la Société, de la question de propriété des biens sociaux au Texas, question intimement liée à celle de régularisation de l’existence même de l’entreprise comme Société américaine incorporée.
- Poursuivre d’urgence la régularisation de l’existence sociale et, en même temps, préparer la liquidation de l’entreprise : tel fut dorénavant l’objet de tous les soins de la Gérance,
- Dans le Bulletin de juin 1859, la Société déclara formellement renoncer à la fonction de colonisation, et n’être plus qu’un simple propriétaire de terres, possédant au Texas un grand nombre d'acres à vendre, mais sans avoir la prétention de cultiver ou peupler, par elle-même, une quantité plus ou moins considérable de ses terres...
- Cette déclaration clôt officiellement toute œuvre sociale proprement dite de la part de la Société fondée par V. Considérant.
- L’exposé du lien entre les entreprises fouriéristes aux Etats-Unis et l’œuvre de J.-B.-A. Godin à Guise, autrement dit la détermination de la vraie place de l’œuvre de Godin dans l’évolution sociale, étant notre guide en cette étude, nous nous bornerons maintenant à indiquer, à grands traits, comment la Société de colonisa-
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- tion Européo-Américaine parvint à assurer son existence au Texas, à entrer en possession de ses biens, enfin à opérer elle-même la vente de ses propriétés et la répartition de son actif social. Après quoi, revenant à notre objet, nous résumerons les enseignements fournis par les divers essais sociaux vus en ces pages et dont G-odin s’est aidé dans la détermination de son oeuvre sociale personnelle.
- L
- Nouvelle charte sociale, 1861. — Rentrée en fonction de F. Gantagrel. — Régularisation de la possession des biens fonciers . — Liquidation et répartition de l’actif social, 1875. — Lettre d’anciens colons de Réunion à Godin, 1867.
- A la fin de l’année 1859, M. Allyre Bureau, le Gérant délégué au Texas, mourut à ce poste. Un employé, M. Bessard, le remplaça à la direction des choses à Réunion. A peu près à la même date, 1860, échéait statutairement le mandat des trois gérants désignés dans l’acte social : MM. Bureau, Guillon et Godin. On était toujours à l’étude des modifications statutaires propres à régulariser l’existence de la Société au Texas, les mesures votées en 1858 ne suffisant pas.
- Enfin, le 27 avril 1861, dans une Assemblée générale tenue à Paris, les actionnaires de la Société Européo-Américaine de colonisation au Texas se donnèrent une charte nouvelle destinée à mettre fin aux entraves et inquiétudes qui résultaient de la précédente constitution.
- Par cette charte, la Société, dont le siège était resté jusqu’alors à Bruxelles, se transforma, de commandite
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- européenne en Société incorporée américaine avec siège social au Texas.
- Ce siège fut à Réunion d’abord ; à San-Antonio, ensuite.
- La Gérance et l’Agence exécutive furent supprimées.
- A leur place furent institués :
- 1» Un directeur unique résidant au siège social. (M. Bessard fut le premier chargé de la fonction).
- 2<> Un Agent européen. (Ce fut M. Cantagrel qui rem- -plit ce poste pendant tout le reste de l’existence de la Société).
- 3° Un Conseil de surveillance composé de cinq membres et représenté au Texas par un délégué nommé par le Conseil même.
- Tous ces fonctionnaires étaient élus pour un an et rééligibles.
- La Société ayant ainsi existence légale aux Etats-Unis, il n’y avait plus qu’à transférer en son nom la propriété des biens sociaux restés jusque-là au nom deV. Considérant.
- Mais à cette époque éclata aux Etats-Unis la guerre de Sécession qui, durant quatre ans, jeta une profonde perturbation dans les affaires et tout d’abord rompit ou entrava les correspondances entre la France et le Texas.
- Ainsi, ce fut seulement le 15 septembre 1861, que M. Bessard sut officiellement qu’il était le directeur unique de la Société, et ce fut seulement le 16 mars 1862 qu’il eut près de lui un délégué du conseil de surveillance : M. Julien Reverchon fils, colon de Réunion.
- Dans l’Assemblée générale des actionnaires de la Société de colonisation, tenue à Paris, le 12 juillet 1862(1)
- (1) Bulletin delà Société de colonisation, juillet 1862.
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- l’Agent européen, M. Cantagrel donna lecture d’un rapport où il est dit :
- « Un des inconvénients de la crise que traverse en ce moment l’Amérique du Nord a été d’interrompre toutes les communications. Ainsi, des quinze lettres que nous a écrites M. A. Bessard depuis quinze mois, les cinq premières nous sont seules exactement parvenues ; des dix autres deux seulement sont entre nos mains : ce sont celles des 24 décembre et 25 mars derniers.
- « Il y a lieu de croire que, de son côté, M. Bessard n'a reçu que deux des dix lettres que nous lui avons adressées. .. >
- L’état du pays empêchait M. Bessard de se transporter au Sud-Ouest du Texas pour s’entendre avec Considérant, (lequel résidait alors à San-Antonio), afin de régler: 1° le transfert des biens au nom de la Société; 2° l’état estimatif des terres du Cânon d’Uvalde.
- Le rapport de l’Agent européen signale que le blocus des ports du Sud a rendu impossible de continuer les approvisionnements du store de Réunion ; en conséquence celui-ci est fermé et le directeur est d’avis de ne pas le rouvrir.
- Le Conseil de surveillance prenant la parole, après l’Agent européen, constata la régularité de la marche actuelle des choses conformément à la nouvelle charte, et spécifia avoir donné charge à son délégué près du directeur de veiller spécialement : « 1° au transfert régulier à la Société de la propriété des terres formant le domaine, propriété restée jusqu’à ce jour au nom personnel de M. Considérant ; 2° au lotissement en temps opportun de ces terres : 3° à la vérification et à la clôture finale des comptes de l’ex-Agence exécutive ; 4° aux mesures à prendre à l’égard du store... »
- D’après une lettre de Cantagrel à Godin, datée du 8
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- septembre 1863, Considérant avait, le 9 janvier précédent, adressé à Bessard l’acte de transfert des terres de Dallas au nom de la Société. Considérant disait partir pour le Mexique.
- L’an d’après, à l’Assemblée générale du 23 juillet 1864 (1), l’Agent européen, M. Cantagrel, signale dans son rapport une lettre de M. Bessard, directeur à Réunion, disant que « les circonstances ne lui avaient pas encore permis de régulariser l’état des terres dans les Canons non plus que d’en dresser l’estimation... »
- Le rapport du Conseil de surveillance lu à cette même Assemblée, montre que la vente du store de Réunion avait été accomplie. On continuait de louer des immeubles quand on en trouvait l’occasion.
- A l’Assemblée générale du 22 juillet suivant (2) le Rapport du Conseil de surveillance s'exprime ainsi :
- « Lacune complète de deux années dans nos relations avec le chet de la colonie du Texas, aussi bien qu’avec le délégué du Conseil ; conséquemment absence totale de comptes, ignorance complète des faits qui ont pu surgir au milieu des graves évènements dont l’Amérique du Nord a été le théâtre, dans ces derniers temps.... »
- Mais la guerre de Sécession étant terminée, la Société de colonisation entra enfin en possession régulière des biens-fonds de la vallée du Cânon d’Uvalde restés jusque-là au nom de son fondateur.
- Durant les années qui s’écoulèrent jusqu’à la dissolution en avril 1875, la Société, dont le siège social était désormais à San-Antonio (Texas), se maintint en existence espérant que le développement des voies ferrées à travers le Texas et le mouvement général croissant
- (1) Voir Bulletin de cette date.
- (2) Bulletin spécial , compte-rendu de l’Assemblée.
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- de la population dans le pays donneraient à ses biens fonciers une plus-value qui contribuerait à combler, au moins en partie, les grandes pertes subies dans l’entreprise.
- En attendant, par l’organe du directeur (ç’avait été M. Bessard, d’abord, puis M. Thévenet, puis M. Giraud) , elle opérait des ventes partielles au fur et à mesure des occasions.
- Le nom de Réunion tombe peu à peu en désuétude, remplacé (en tête des lettres et autres documents), par celui de Dallas. Cette dernière ville se développait. En 1873 , plusieurs lignes de chemins de fer s’y croisaient; sans doute son développement avait envahi les terres autrefois désignées sous le nom de Réunion.
- A l’Assemblée générale du 28 juillet 1870 (1), on lit dans le rapport de M. Cantagrel :
- « La Société a, depuis longtemps, renoncé aux opérations plus ou moins .aléatoires pour se renfermer dans le soin de l’administration et de la conservation de ses immeubles, tant en vue de la revente pure et simple, qu’en vue d’une liquidation qui, à moins de prolongation de la Société, devra être ouverte, au plus tard, le 31 décembre 1875, conformément à l’art. 80 des statuts. »
- Enfin, à l’Assemblée générale du 29 juillet 1874 (2), les conditions de la liquidation à opérer à deux mille lieues de distance sont débattues, et au printemps de l’année suivante (1875), la Société, après mûr examen de l’état général des choses, spécialement des obligations de la loi Texienne en fait de liquidation de société, jugea que le plus avantageux pour elle était
- (1) Voir Bulletin de la Société de colonisation, spécial à cette date.
- (2) Bulletin allant de cette date au 15 janvier 1875.
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- de ne pas attendre l’échéance de sa dissolution statutaire (fin de décembre 1875) et d’opérer elle-même, pendant qu’elle en avait le pouvoir, la vente générale des biens qui lui restaient et la répartition de l’actif social.
- Votée par l’Assemblée générale des ayants-droits, en avril 1875, cette résolution fut appliquée.
- L’acquéreur des biens restants fut M. Cantagrel.
- On lit au sujet de la liquidation dans le Bulletin embrassant la période du 29 juillet 1874 au 15 janvier 1875, des documents dont nous extrayons ce qui suit :
- Aux Actionnaires
- (Lettre signée de l’Agent européen, M. Cantagrel, et des membres du Conseil de surveillance, présents 4 sur 5, absent M. Dubos.)
- « Paris , 15 janvier 1875.
- « Il se présente une personne qui propose de liquider la situation à ses risques et périls.
- « Cette personne traiterait avec la Société sur le pied de 12 % du capital-actions qui, diminué, bien entendu , des actions remboursées ou abandonnées à la Société, s’élève à 999,024 francs.
- « L’acquéreur prend à sa charge les dettes de la Société, ainsi que tous les frais de procès et autres, et pour payer les 12 % du capital-actions, il ne demande d’autre délai que le temps nécessaire pour faire régler les parts respectives attribuées aux actions des deux catégories , — formalité nécessaire pour que ses paiements soient réguliers et valables.
- « Cette fin de Société, si vous l’acceptez , n’est certes pas brillante. Mais elle clorait, au plus court délai pour les actionnaires, une entreprise qui était déjà un désastre , lorsque la guerre de sécession en Amérique vint lui porter le coup fatal. »
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- Suit la convocation d’une assemblée extraordinaire et ordinaire pour le jeudi 18 mars 1875, au grand hôtel du Louvre, à Paris, puis l’ordre du jour de ladite assemblée.
- Le dernier Bulletin en notre possession, celui qui contient le compte-rendu de l'Assemblée générale du 18 mars 1875, montre que cette Assemblée s’est prorogée au 15 avril suivant, — après avoir, à l’unanimité, décidé la vente générale des biens sociaux et confié à une commission de cinq membres (dont Godin fît partie), le soin de rechercher des acquéreurs et de présenter des projets de traités à la sanction de l’Assemblée.
- Finalement, M. Cantagrel fut déclaré acquéreur — à charge du passif — de tous les biens meubles et immeubles de la Société ; et par des circulaires spéciales adressées à tous les actionnaires de l’ex-Société Européo-Américaine de colonisation au Texas, il fit connaître les conditions du traité : échéances de paiements, etc...
- L’affaire fut définitivement réglée après accomplissement des formalités légales au Texas, à compter du 16 novembre 1876.
- « Nulle personne autre que M. Cantagrel, » avait dit le Conseil de surveillance à l’Assemblée générale du 18 mars 1875 « ne pourrait, selon nous, mieux apprécier l’état des choses (au Texas), offrir aux actionnaires plus de garanties personnelles et concourir plus efficacement à une prompte liquidation. »
- Ainsi finit l’entrepreprise tentée par M. Victor Considérant, au Texas.
- Le véritable peuplement de la région ne data que du jour où des facilités furent ouvertes à l’appropriation libre. L’organe même de la Société (1) l’avait constaté
- (1) Bulletin de la Société de colonisation, Septembre 1857.
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- en ces termes : « La formée d'appropriation et d’exploitation collective essayée dés les débuts sous le nom de Société de Réunion n’avait pu en deux ans retenir , au milieu des fluctuations et des tiraillements incessants, qu’un tiers au plus des émigrants partis sous les auspices de la direction. »
- Parmi les personnes installées définitivement sur l’exdomaine social, un certain nombre, colons de la première heure, continuèrent à suivre de loin le mouvement des faits rattachés à leur foi primitive.
- Aussi, Godin reçut-il en 1867, après la célébration de la première fête du Travail au Familistère de Guise, la touchante lettre que voici, de la part de 13 anciens colons de Réunion ;
- « Réunion, le 4 novembre 1867.
- « Monsieur,
- « Nous avons reçu dernièrement par Pintermédiaire d’un ancien Colon de Réunion qui habite aujourd’hui la Nouvelle-Orléans, un fragment de journal dans lequel se trouve un article de M. Sauvestre concernant votre Familistère de Guise.
- « Nous ne saurions, Monsieur, trouver d’expressions assez chaleureuses pour vous dire la vive satisfaction que la lecture des faits comme ceux consignés dans cet article a fait éprouver aux quelques phalanstériens qui se trouvent encore dans ce pays ; mais nous avons pensé que vous voudriez bien accueillir les félicitations et les sincères remerciements de quelques-uns de ceux qui, jadis, dans l’espoir de coopérer à l’œuvre de la rédemption, n’ont point hésité à quitter parents, amis,patrie, et chez qui les déceptions, loin d’affaiblir, n’ont fait qu’affermir les convictions.
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- « Tous, nous vous remercions et bénissons du fond du coeur pour ce que vous avez fait déjà; tous, nous espérons que vous aurez le bonheur de mener à bonne fin l’oeuvre que vous avez si bien commencée. Puisse le Familistère de Guise être bientôt le vivant modèle de la Commune associée et l’aurore de cette ère de Justice, de Liberté et de Bonheur à laquelle nous aspirons depuis si longtemps. C’est l’espoir et le désir le plus ardent de vos tout dévoués. »
- Suivent les 13 signatures.
- Ces treize signatures comprennent :
- 1 ancien directeur de Réunion ;
- 1 des deux membres élus le 12 août 1855 pour représenter les travailleurs dans le conseil de direction de la Société des propriétaires de Réunion ;
- 2 anciens membres de la commission nommée par M. Bureau le 28 janvier 1875, pour le soin des intérêts généraux et la fixation des prix de vente ou location des meubles et immeubles, lors de la reprise, par la Société générale, du domaine de l’ex-Société des propriétaires de Réunion ;
- 3 anciens membres ayant traité pour des installations particulières sur Tex-domaine colonial ;
- 1 agriculteur;
- 1 puisatier;
- 4 personnes de professions indéterminées.
- Vve J.-B.-A. Godin, née Moret.
- (A suivre).
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- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE DE GUISE
- COLIJÎ et €°
- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE
- du 39 Septembre 1901
- Extraits du pr o cès-v erb al
- Présidence de M. COLIN, Administrateur-Gérant.
- Ordre du jour :
- 1° Rapport de M. l’Administrateur-Gérant sur la situation morale, industrielle et financière de l’Association.
- 2° Rapport du Conseil de surveillance sur le même sujet.
- 3° Adoption du rapport de la Gérance et de celui du Conseil de surveillance.
- 4° Vote pour la ratification de la proposition du Conseil de Gérance, d'envoyer le jeune Roy Julien à l’Ecole nationale professionnelle dans le but d’y préparer son admission à l'Ecole nationale des Arts et Métiers et de l’entretenir, aux frais de l’Association , à l’Ecole d'Armentières et ensuite à l’Ecole d’Arts et Métiers s’il y est reçu.
- Le vote ci-dessus est subordonné à l’admission du jeune Roy à l’école d’Armentières; le résultat de son examen d’admission n’étant pas encore connu.
- 5° Admission ou rejet comme associé de MM. (suit la liste des noms : 25 personnes du Familistère de Guise et 5 du Familistère de Schaerbeek-Bruxelles.)
- Sont présents ou représentés 357 associés sur 358 inscrits ainsi qu’en témoigne la liste de présence annexée au présent procès-verbal.
- Présents....... 295 l
- Représentés... 62 ! 358
- Absent............ 1 )
- Le bureau est composé de :
- M. Colin, Administrateur-gérant, président, et des
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- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE 657
- Conseillers de gérance ci-après, ayant qualité d’associé, savoir :
- Mme Godin, MM. Alizard, Bailliot, Beaurain Edmond, Blondelle Edmond, Dirson, Hennequin Auguste, Lemaire Emile, Magnier Pierre, Piponnier, Quent Aimé et Sékutowicz.
- M. Alizard, secrétaire de l’Assemblée, remplit sa fonction.
- Après l’appel nominal, M. le Président déclare la « séance ouverte.
- Il constate que toutes les formalités d’affichage ont été remplies à Guise et à Schaerbeekpour la convocation de l’Assemblée.
- L’Assemblée se composant de 357 membres présents ou représentés, la majorité sera : pour le vote sur les rapports et le vote relatif au jeune Roy Julien, des 2/3 des membres présents ou régulièrement représentés, soit 238 voix ;
- Et pour le vote relatif à l’admission des nouveaux associés, de la majorité absolue des membres présents ou régulièrement représentés, soit : 179 voix.
- L’ordre du jour est abordé.
- 1° Rapport de M. l’Administrateur-Gérant sur la situation morale, industrielle et financière de la Société.
- M. le Président s’exprime ainsi qu’il suit :
- Mesdames, Messieurs,
- En conformité des articles 60 et 73 des statuts, je viens vous soumettre mon rapport sur la situation morale, industrielle et financière de notre société pour l’exercice écoulé 1900-1901.
- Au point de vue moral la situation se maintient bonne ; on pourrait peut-être la désirer meilleure en ce qui concerne les absences non autorisées et les cas d’ivrognerie aux usines. Je voudrais, comme je vous l’ai déjà dit, que l’ivrogne soit une exception ehez nous
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- Le devoir
- et j’attire à nouveau l’attention de tout le personnel sur la nécessité de combattre l’alcoolisme, par l’application rigoureuse des règlements des assurances mutuelles et l’observation encore plus rigoureuse du règlement dans l’atelier.
- Au familistère deSchaerbeek comme à celui de Guise, rien de particulier à signaler, sinon notre désir d’y voir les enfants respecter davantage la propriété commune et fréquenter encore plus assidûment les classes. Les motifs invoqués par les parents pour soustraire l’enfant à l’obligation de l’école devraient toujours être des plus sérieux.
- A Schaerbeek plus qu’à Guise nous avons à nous plaindre du manque d’assiduité à la classe.
- Je vous ai entretenus, lors de la distribution des prix, des beaux résultats obtenus par nos écoles de Guise pendant l’année scolaire 1900-1901 ; je ne les rappellerai pas ici, mais je féliciterai à nouveau notre personnel enseignant de son zèle et de son dévouement.
- Nous avons arrêté, dans une conférence faite par le directeur aux maîtres et aux maîtresses, quelques dispositions nouvelles prises dans l’intérêt de l’enseignement. Cette conférence qui sera renouvelée de temps à autre permettra à l’Administrateur-gérant de prendre contact d’une façon plus efficace avec les professeurs.
- A Guise, le Conseil de Gérance a décidé d’ajouter un cours d’anglais au programme de la classe complémentaire, ce qui sera très utile aux sujets que nous destinons aux écoles de l’Etat ou à l’école normale d’institutrices.
- Vous serez appelés tout à l’heure à prendre une décision, par application de l’article 59 des statuts, au sujet du jeune Roy Julien que la commisson scolaire et le Conseil de Gérance ont trouvé digne de profiter des dispositions des articles 99 et 128 des statuts et 104 du règlement.
- J’aime à croire,Mesdames et Messieurs, q.ue vous ferez pour lui ce que vous avez fait l’an dernier pour ses ca-
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- marades, c’est-à-dire que vous consentirez à l’entretenir à l’école nationale professionnelle d’Armentières et à l’école nationale d’Arts et Métiers, s’il y est reçu.
- Les différents services des usines et du familistère ont continué d’entretenir entre eux les meilleurs rapports, tout le monde paraît convaincu que l’affabilité et la complaisance qui conduisent à la paix sont une des bases de la vitalité de notre association.
- En résumé, je le répète, la moralité est bonne, mais je répète aussi qu’elle est encore insuffisamment soignée chez les enfants.
- Je devrais maintenant vous parler de nos caisses de mutualité et de notre caisse des pensions. L’exposé financier vous montrera la situation après quoi je vous en entretiendrai.
- J’aborde maintenant la situation commerciale, industrielle et financière.
- Le total des commandes en fourneaux et appareils de chauffage s’est élevé pendant l’exercice écoulé 1900-1901:
- A l’usine de Guise..... 102.562 } *
- A l’usine de Sohaerbeek. 27.072 i I23'634 fourneaux
- De ce chiffre doivent être déduits les 1,146 fourneaux commandés par l’usine de Sehaerbeek à l’usine de Guise qui se trouvent comptés dans les deux usines.
- Le total réel est donc de 128,488 fourneaux et appareils.
- L’année dernière ce total était de :
- â l’usine de Guise........ 129.272 i
- à l’usine de Sehaerbeek.. 35.646 [ 164'918 fourneau*
- à déduire les 2.255 fourneaux commandés par Schaer-beek à Guise, reste un total de 162.663 fourneaux, soit une différence en moins de 34.175 fourneaux se décomposant comme suit :
- à l’usine de Guise en moins.................... 26.710
- à l’usine de Sehaerbeek en moins................ 8.574
- Différence sur produits français en moins à
- déduire................................. 1.109
- Différence en moins pour l’exercice......... 34.175
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- 132.065 fourneaux
- Le nombre des fourneaux expédiés dans les deux usines a été de :
- à l’usine de Guise ....... 103 278
- à l’usine de Schaerbeek... 28.787; à déduire les fourneaux expédiés de Guise à Schaerbeek et comptés dans
- chacun des deux chiffres, soit..... 1.192
- • Le total des fourneaux expédiés
- est donc de....................v.
- Il était, l’année dernière, de :
- 130.873
- à l’usine de Guise....... 128.833j
- à l’usine de Schaerbeek... 36.6831
- à déduire fourneaux expédiés à
- Schaerbeek.....................
- soit un total de 163.260 fourneaux ; soit donc une différence en moins de 32.387 fourneaux se décomposant comme suit :
- à l’usine de Guise en moins .......
- à l’usine de Schaerbeek en moins..
- Différence sur produits français en moins à déduire...............
- 165.516 fourneaux
- 2.256
- 25.555 7.896
- 1.064
- Différence en moins pour l’exercice en fourneaux expédiés...... 32.387
- Le chiffre net d’affaires industrielles se décompose ainsi :
- Usine de Guise, total net des ventes, fr. 3.682.786 02
- Usine de Schaerbeek » » 1.015.093 67
- Total des affaires industrielles, fr. 4.697.879 69 (Applaudissements.)
- L’exercice précédent, 1899-1900 , ce chiffre se décomposait ainsi :
- Usine de Guise, total net des ventes, fr. 4.138.509 19
- Usine de Schaerbeek » » 1.192.480 61
- ................fr. 5.330.989 80
- A reporter...... fr. 5.330.989 80
- Total
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- Report fr. 5.330.989 80
- Soit en moins pour l’exercice écoulé. ... 633.110 11
- Soit pour Guise en moins 455.723 171 633.110 11
- « Schaerbeek ... 177.386 94\
- Le montant des ventes dans les ser-
- vices du Familistère s’est élevé cette
- année : Au Familistère de Guise, à fr. 956.302 34
- L’année dernière il était de 940.894 74
- Soit en plus pour l’exercice écoulé.. fr. 15.407 60
- Au Familistère de Schaerbeek à. ... fr. 55.640 76
- L’année dernière il était de fr. 48.261 65
- Soit en plus pour l’exercice écoulé . fr. 7.379 11
- Le montant to.tal des ventes dans les
- services commerciaux a été de . . ... fr. 1.011.943 10
- Il était l'année dernière de fr. 989.156 39
- Soit en plus pour l’exercice écoulé... fr. 22.786 71
- Le produit brut des loyers s’est élevé
- cette année : à Guise à-. fr. 102.246 19
- à Schaerbeek à fr. 14.136 »
- Total............fr. 116.382 19
- L’ensemble de nos affaires industrielles, commerciales et locatives a donc été pendant cet exercice 1900-1901 de.. fr. 5.826.204 98 Il avait été pour l'exercice précédent de................................ fr. 6.434.686 07
- Soit en moins pour l’exercice écoulé, fr. 608.481 09
- Les bénéfices industriels se sont élevés à l’usine de Guise à la somme de... fr. 602.134 39
- à l’usine de Schaerbeekà la somme defr. 173 950 30
- II faut ajouter à ces sommes le reste des bénéfices commerciaux des Familistères après les 85 o/o de ces bénéfices
- A reporter....... fr.
- 776.084 69
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- Report..... fr.
- faits comme remise aux acheteurs sur carnets ainsi que les produits nets locatifs qui ont donné ensemble comme bénéfices nets :
- A Guise la somme de........fr.
- A Scbaerbeek la somme de... fr.
- 776 084 69
- 89.680 84 5.546 88
- Total des bénéfices pour l’exercice
- écoulé 1900-1901.....................fr. 871.312 41
- Les bénéfices (plus-value au bilan) obtenus après déduction des amortissements, des frais d’éducation et des différentes charges sociales s’élèvent cette
- année à...........................fr. 561.418 91
- Ils étaient l’année dernière de.fr. 671.314 20
- Soit en moins pour l’exercice écoulé., fr. 109.895 29 Après avoir prélevé sur cette somme l’intérêt à 5 o/o du capital social, soit 240,000 fr. , il reste comme bénéfices nets ou dividendes à partager la somme
- de.................................. fr. 321.418 91
- Cette somme était l’année dernière de................................ fr. 436.314 20
- Soit en moins pour l’exercice.. . fr. 114.895 29
- En dehors de ces bénéfices, il ne faut pas oublier que
- nos acheteurs sur carnets dans les services commerciaux du Familistère ont bénéficié d’une remise s’élevant pour Guise et pour Schaerbeek à 12 fr. 30 pour cent du montant de leurs achats sur carnets, ce qui a produit :
- A Guise fr. 107.379 53
- A Schaerbeek. .. fr. 4455 72
- Total de la remise... fr. 111.835 25
- Dans le chiffre de nos trielles la diminution.... affaires indus-
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- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE 663
- .........................; ce qui porte à croire que
- cette fabrication continuera encore d’augmenter.
- L’année 1900-1901 a été une année de crise dont a souffert surtout l’industrie métallurgique; l’élévation des cours des matières premières qui nous sont nécessaires, à côté de la baisse subite d’autres produits métallurgiques a rendu les cours instables et le commerce très hésitant ; joignez à cela l’absence d’hiver et vous conclurez facilement que la spécialité du chauffage a dû souffrir. Néanmoins les résultats que nous vous apportons vous feront voir que la crise a été relativement légère pour nous et que l’on peut compter cet exercice comme bon et peut-être au-dessus de la moyenne.
- Nous entrons dans l’exercice 1901-1902 avec un stock plus important de produits fabriqués dont le prix de revient est élevé par rapport au prix où ils seront vendus si la baisse survient.
- Jusqu'alo/s nous avons pu maintenir presque toute notre hausse pour le tarif 1901, aussi la diminution des bénéfices ne provient-elle que de la diminution du chiffre d’affaires. Nous devons donc envisager l’exercice prochain comme mauvais puisque la diminution des prix de vente est à peu près certaine, et surtout si l’hiver n’est pas accentué.
- Je vais examiner maintenant les différents services des usines :
- Aux Modèles :
- Nous avons complété nos séries de Cuisinières en fonte dites fourneaux de Paris ; nous avons créé de nouveaux calorifères à combustion complète, et d’autres sont à l’étude ou en cours de construction. Nous avons continué à compléter nos séries d’articles de bâtiment et d’assainissement par des nouveaux modèles de baignoires , de lavabos, etc....
- Nous avons développé la fabrication de notre poterie en installant celle de la poterie inoxydable; pour cela il nous a fallu compléter nos séries de modèles qui étaient
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- LE DEVOIR
- insuffisantes ; nous continuons même encore par l’établissement de nouvelles séries demandées par’ nos voyageurs. Nous espérons tirer de cet article une source sinon de bénéfices, mais surtout de travail.
- Nous avons établi difîérents modèles sur formatrices pour nos clients et principalement pour l’exportation.
- L’extension que nous avons donnée depuis quelques années aux modèles d’articles bon marché vous a prouvé, pendant cet exercice, qu’il était nécessaire, dans les moments de ralentissement industriel, d’avoir des fabrications quelquefois peu lucratives, mais donnant du travail.
- Par suite du besoin de presser davantage d’autres
- modèles, nous avons retardé la mise en route des....
- ...............................................nous
- n’en sommes qu’à la période d’études.
- Service Commercial.
- Ce service a éprouvé cette année beaucoup de difficultés en raison de l’hésitation du commerce métallurgique.
- Notre concurrence devient de plus en plus vive, surtout dans les mauvaises annéees ; il faut y parer par une publicité très développée et par une fabrication toujours bien soignée.
- Nous avons renouvelé certains traités de publicité et en avons signé de nouveaux ; nos panneaux-réclame . roulent sur les tramways dans plusieurs villes de France.
- Nous avons décidé la création d’un album en couleurs pour nos appareils de chauffage de luxe que nous répandrons chaque hiver, en le complétant, dans notre clientèle qui ne connaît pas assez nos différents procédés de décoration ; elle aura maintenant sous les yeux l’image même de nos calorifères riches.
- Je tiens à signaler que la concurrence............
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- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE 665
- Service des Ateliers.
- Au Matériel, nous n’avons eu que peu de travaux neufs à exécuter. Nous avons construit une étuve supplémentaire à l’atelier de la Terre réfractaire qui a été agrandi au détriment de l’atelier de Charronnage ; nous avons élevé un abri le long de la voie de raccordement pour l’emmagasinage de la terre.
- Nous avons transformé deux fours d’émaillage en fours d’oxydation pour la fabrication de la poterie inoxydable et construit tout l’otitillage et le matériel nécessaires. Nos réparations pour entretien ont été très importantes : réparations au moulage mécanique , aux gazogènes, aux fours d’émaillerie, etc ...
- Le Conseil de gérance a décidé de changer l’atelier de décoration d’emplacement en le portant à l’extrémité de l’ancien bâtiment des écuries, et de faire à sa place un four supplémentaire d’émaillage chauffé au charbon. Comme vous le verrez tout à l’heure, cet atelier devient insuffisant au moment des grandes expéditions.
- A la Fonderie nous avons dù arrêter une batterie de moulage mécanique, ce dont nous avons profité pour faire une réparation sérieuse. Nous venons de la remettre en route et espérons bien continuer ainsi, c’est-à-dire reprendre la marche normale.
- Le service de la Fonderie est celui qui a le plus souffert de l’élévation des cours, puisque c’est lui qui emploie le plus de matières premières , il entre dans l’exercice 1901-1902 avec des prix de revient très élevés.
- A l’Ajustage les mêmes remarques sont à faire qu’à la Fonderie. La fabrication de cet atelier , momentanément ralentie, reprend maintenant son allure habituelle. Nous y avons installé une nouvelle machine à percer horizontale pour la fabrication des Calorifères hygiéniques qu’il est nécessaire de fournir vite à l’entrée de l’hiver.
- A l’Emaillage la mise en route de la poterie inoxy-
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- LE DEVOIR
- dable et de la poterie rouge a complété le fonctionnement de Tatelier. L’installation du lour supplémentaire au charbon dans l’ancien atelier de décoration nous permettra de suffire dans les moments de presse, et le nouvel atelier de décoration sera plus grand , plus aéré , et plus en rapport avec les besoins qui augmentent en raison des nouveaux procédés de décor sur l’émail, dont notre clientèle paraît satisfaite. Je signale avec plaisir que la qualité de nos émaux ne laisse rien à désirer.
- Service de la ^Fabrication.
- Le service de la fabrication a fonctionné dans des conditions difficiles en raison delà différence entre la production et la vente , mais les choses vont s’équilibrer doucement par suite même de la fabrication d’articles d’exportation qui nous donnent du travail sans augmenter nos stocks ; nous pensons ainsi conserver le personnel actuel, à moins que l’hiver ne soit trop doux. Les tableaux du personnel vous montreront plus loin que nous avons dû congédier pendant l’exercice un certain nombre d’auxiliaires qu’on s’est plu maladroitement à grossir.
- Service des Approvisionnements.
- Ce service a fonctionné avec toute la régularité et l’à--propos voulu. Nous avons dû suivre le mouvement du marché des fontes et les exigences des fournisseurs en reculant nos marchés à échelle , pour profiter momentanément de prix réduits. Nous avons constaté cette année une diminution énorme (près des deux tiers de poids en moins) de la consommation de paille pour une fabrication égale à celle de l’année précédente ; ce résultat est dû, en partie , au chargement des wagons dans l’usine et en partie à la meilleure qualité de la paille achetée.
- Service de Comptabilité.
- Ce service a fonctionné avec toute la ponctualité et l’ordre désirables. Nos écritures sont toujours régulièrement tenues à Schaerbeek et à Guise. Votre Conseil de surveillance a pu se convaincre, par ses vérifications
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- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE 667
- dans les deux usines et par notre inventaire , que tout est fait avec exactitude et sans négligence.
- Economat.
- Les services fonctionnent bien, le résultat de l’inventaire , qui se traduit par la remise faite aux acheteurs, suffît .pour vous en convaincre.
- Usine de Schaerheek.
- Cette usine a proportionnellement plus souffert de la crise que l’usine de Guise, cependant nous avons consenti, au commencement de l’année 1901, une baisse de prix sérieuse qui n’a pu avoir l’effet voulu, car il n’y avait pas de besoins commerciaux en Belgique ni en Hollande.
- Nous avons terminé cette année le petit raccordement à voie normale avec la voie de la rue du Ruppel, décidé et commencé depuis longtemps et dont la terminaison était reculée tous les ans , comme je vous l’ai d’ailleurs dit dans plusieurs de mes rapports annuels.
- Le compte de remise en état de cette usine a été laissé ouvert, rien dans les Statuts ne nous permettant de passer la plus-value de cette opération en diminution des amortissements.
- Pour combattre la concurrence sur les articles bon
- marché en............... le Conseil de Gérance a décidé
- d’entreprendre, à l’usine de Schaerbeek, le..........
- ......................... il m’a laissé le soin d’acheter,
- si je le juge nécessaire , quelques machines , pour voir quel parti on pourrait en tirer et quelle différence il en résulterait sur nos prix de revient.
- J’ai étudié la question , mais rien n’est résolu ; je ne voulais pas multiplier les dépenses dans un même exercice, mais je considère qu’il est absolument indispensable d’entrer dans cette voie.
- Nous établissons en ce moment une petite halle qui, en augmentant la surface de notre magasin de produits fabriqués, depuis longtemps trop petit, nous facilitera le chargement des wagons.
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- LE DEVOIR
- Je termine ici, Mesdames et Messieurs, la première partie de mon rapport.
- J’adresse aux membres du Conseil de Gérance, qui vont nous quitter, MM. Beaurain Edmond, Blondelle Edmond et Magmier Pierre, mes bien vifs et bien sincères remerciements pour le concours dévoué qu’ils nous ont apporté pendant la durée de leur mandat.
- Je remercie aussi très sincèrement MM. Poix Octave, Bacquet Stanislas et Lefèvre Armand, membres du Conseil de surveillance dont le mandat est prêt de se terminer et qui ont apporté tant de ponctualité dans l’exercice de leur mission.
- {Applaudissements).
- Je* donne maintenant la parole à M. Alizard, secrétaire de l’Assemblée générale, qui va vous donner lecture de la partie financière de mon rapport.
- PERSONNEL DE L’ASSOCIATION
- au 30 juin 1901.
- Ce personnel comprend les membres nommés pendant le mois de juin 1901 et prenant part à la répartition de l’exercice 1900-1901.
- Membres actifs : Associés à Guise...........' 325 ^
- — — à Schaerbeek.. 34 \ ^
- — Sociétaires à Guise......... 128 4
- — — à Schaerbeek.. 18 j
- — Participants à Guise........ 579 )
- — — à Schaerbeek.. 96 )
- Propriétaires de parts d’épargnes ne prenant
- pas part aux travaux de la Société...... 662
- Auxiliaires prenant ou ayant pris part aux travaux de la Société........................ 613
- Total................... œJLJS?
- MUTATION DU PERSONNEL ==
- Les mutations qui se sont produites au cours de l’exercice 1900-1901 sont les suivantes :
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- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE 669
- ASSOCIÉS.
- Nombre existant au commencement de l’exercice...................................... 344
- Elus sur leur demande par l’Assemblée pendant l’exercice....................... ... 18
- A déduire : Décédés................. 2 (
- Démissionnaire........ 1 \
- SOCIÉTAIRES.
- Au dernier exercice (1er juillet 1900)..........
- Elus pendant l’exercice.........................
- A déduire: Sociétaires devenus associés.. 18 j
- » partis ou décédés.. 10 >
- » Redevenus participants. 0 ;
- Existant au 1er juillet 1901....................
- PARTICIPANTS.
- Au 1er juillet 1900 ............................
- Elus sur leur demande pendant l’exercice... Sociétaires redevenus participants..............
- A déduire :
- Participants devenus sociétaires..., .... 23 )
- Participants devenus auxiliaires....... 6
- » partis ou décédés......... 56
- Nombre de participants au Dr juillet 1901..
- RETRAITÉS.
- Pensionnés décédés pendant l’exercice 9.
- » jouissant delà retraite au 1er juillet
- 1901...........................
- » provisoirement......................
- Total des pensionnés jouissant de la retraite
- au 1er juillet 1901............................
- Mis à la retraite pendant l’exercice........
- 3
- 359
- 151
- 23
- 174
- 28
- 146
- 712
- 48
- 760
- 85
- 675
- 133
- 6
- 139
- 16
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- 670
- LE DEVOIE
- SITUATION GENERALE DES ASSURANCES MUTUELLES ASSURANCE DES PENSIONS ET DU NECESSAIRE.
- L’assurance des retraites ou pensions et du nécessaire à la subsistance des familles dans le besoin, possédait au 30 juin 1900 :
- Un certificat d’épargnes de... . .. fr. 802.833 »
- Plus la part attributive au travail des
- auxiliaires pendant l’exercice 1899-
- 1900 ... . fr. 33.177 »
- Annulation d’épargnes réservées .. Ir. 3.360 »
- Total . fr. 839.370 »
- A déduire :
- Remboursement d’épargnes . fr. 76 066 »
- Montant du titre au 30 juin 1901. fr. 763.304 »
- Il va y avoir à ajouter à ce titre l’at-
- tribution des auxiliaires pour l’exercice
- 1900-1901 .... fr. 20.161 »
- Annulations d’épargnes réservées, fr. 3.630 »
- Total 787.095 »
- A retrancher de ce titre le remboursement qui sera fait exercice 1900-1901 de La valeur du certificat d’épargnes
- sera donc de......................fr.
- Le solde créditeur du compte-courant de l’assurance des pensions et du nécessaire à la subsistance s’élève au 30 juin
- 1901 à........../... fr. 379.454 05
- Montant du dépôt àt la Caisse des Dépôts et Consignations .........fr. 201.153 86
- La répartition de cet exercice va y ajouter le solde des intérêts et dividendes revenant au certificat d’épargnes .... fr. 21.525 15 Le remboursement d’épargnes de l’exercice
- 1900-1901 est de.... fr. 44.518 »
- Cette assurance possède un capital de............................... fr.
- 44.518 »
- 742.577 »
- 646.651 06
- 1.389.228 06
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- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE 671
- RECETTES ET DEPENSES DE i/ASSURANCE DES PENSIONS ET DU NÉCESSAIRE PENDANT L’EXERCICE ÉCOULE.
- Les recettes de cette assurance ont été Subvention statutaire de l’Association équivalente à 2 o/o des salaires et appointements de l’exercice.. .......fr.
- Supplément de subvention facultatif égal à 1 o/o des salaires et appointements de l’exercice................fr.
- Intérêts et dividendes du titre de l’assurance pour l’année 1900-1901 ... fr.
- Intérêts sur somme disponible, Conseil de gérance et Conseil de surveillance Intérêts du compte-courant de l’assu-
- rance..............................fr.
- Intérêts du compte du dépôt à la Caisse
- des Dépôts et Consignations........fr.
- Rentrées diverses.................fr.
- 48.723 32
- 24.361 66
- 40 607 75
- 6.528 34
- 10.529 69
- 4.799 23 3.251 95
- Total des recettes........fr. 138.801 94
- Le montant des dépenses est de... fr. 144.460 »
- Excédent des dépenses sur les recettes 5.658 06
- ASSURANCE MUTUELLE CONTRE LA MALADIE, à Guise. — Section des hommes.
- Solde créditeur au 30 juin 1900... fr. 11.704 49
- Recettes de l’exercice 1900-1901. . fr. 37.206 06
- Total ........... fr. 48~910 55
- Dépenses de l’exercice........... fr. 34.047 40
- Solde créditeur au 30 juin 1901 . fr. 14.863 15
- Excédent des recettes sur les dépenses................................ fr.________3.158 66
- à Guise. — Section des dames.
- Solde créditeur au 30 juin 1900... fr. 9.365 49
- Recettes de l’exercice 1900-1901.. fr. 8.346 80
- Total............. fr. 17.712 29
- Dépenses de l’exercice............fr. 8.539 50
- Solde créditeur au 30 juin 1901.. fr. 9.172 79
- Excédent des dépenses sur les recettes................................fr.
- 192 70
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-
- 672
- LE DEVOIR
- Usine de Schaerbeek
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Solde créditeur au 30 juin 1900.... . fr. 2.158 86
- Recettes de l’exercice 1900-1901. -. .. * . 7.351 33
- Total . fr. 9.510 19
- Dépenses de l’exercice. . fr. 7.414 67
- Solde créditeur au 30 juin 1901.... fr. 2.095 52
- Excédent des dépenses sur les recettes fr. 63 34
- ASSURANCE SPÉCIALE A LA PHARMACIE
- à Guise
- Solde créditeur au 30 juin 1900 fr. 402 57
- Recettes de l’exercice 1900-1901... . fr. 9.339 10
- Total fr. 9.741 67
- Dépenses de l'exercice .... fr. 11.419 25
- Solde débiteur couvert par une subven-
- tion de l’Association fr. 1.677 58
- Excédent des dépenses sur les recettes fr. 2.080 15
- à Schaerbeek
- Recettes de l’exercice fr. 2.755 80
- Dépenses de l’exercice tr. 2.336 71
- Solde créditeur au 30 juin 1901, . fr. 419 09
- Excédent des recettes sur les dépenses fr. 419 09
- ASSURANCES RÉUNIES
- Le montant général des recettes de nos
- assurances est de fr. 203.801 03
- Celui des dépenses est de. fr. 208.217 53
- Excédent des dépenses sur les recettes fr. 4-416 50
- RÉSUMÉ GÉNÉRAL DES ASSURANCES
- Les 208.217 fr. 53 de dépenses des assurances se décomposent comme suit :
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Payé aux malades pendant l’exercice 1900-1901 :
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-
-
- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE 673
- à Guise : Section des Hommes. Pour lô. 170 journées de maladies à 667
- malades..........................fr. 30.146 40
- à Guise : Section des Dames.
- Pour 7.163 journées de maladie à 261 malades............................fr. 5 374 »
- à Schaerbeek : Section unique.
- Pour 2.410 journées à 164 malades, fr. 5.337 67
- POUR LES SECTIONS REUNIES. — FRAIS DE PHARMACIE.
- Guise..............fr. 11.419 25 j
- Schaerbeek..........fr. 2.336 71 ! 13.755 96
- Divers à Guise.....fr. » > |
- PAYÉ AUX MÉDECINS.
- Guise .. .. fr. 7.058
- Schaerbeek.. .. .. fr. 2.077
- Divers à Guise.., .. fr. 8
- ASSURANCE DES PENSIONS ET DU
- NÉCESSAIRE.
- Payé à 134 pensionnés dont 48 Familistère et 86 au dehors 97.299 A 6 pension, à Schaerbeek 2.765 A 27 retraités provisoirement y compris 20 malades depuis plus d’un an. ... fr. 14 281 A 38 familles pour le nécessaire à la subsistance à
- Guise........ .........fr. 11.479
- A 2 familles pour le nécessaire à la subsistance à
- Schaerbeek.............fr. 541
- A 46 familles à titre d’allocations temporaires .... fr 8.782
- Aux réservistes ....fr. 1.112
- Aux médecins, sage-femmes à Guise et à Schaerbeek f. 3.099 A l’hospice de Guise... fr. 815 Appointements du secrétaire..................fr. 2.050
- Aux écoles de Lemé.. fr. 1.141 Frais divers.........fr. 1.092
- Total................
- au|
- »i
- 65 i
- 55
- 90
- 05/
- 75
- »
- D
- 75
- »
- »
- 35
- 9.143 50
- 144.460 »
- 208.217 53
- 3
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- 674
- LE DEVOIR
- Dépenses pour frais d’éducation et d’instruction
- Nourricerie (enfants au berceau), fr. Ecoles maternelles (première année)
- pouponnât ........................ fr.
- Écoles maternelles (deuxième, troisième, quatrième années) bambinat. fr.
- Ecoles primaires. 6 classes.....fr.
- Écoles de Schaerbeek ... . .....fr.
- Total.............fr."
- Ces dépenses se décomposent ainsi : Appointements et salaires.. 29.623 28\ Frais de nourriture, de four- [
- nitures scolaires....... 8.869 39)
- 5.276 96
- 1.655 20
- 5.033 10 20.627 30 5.900 11 38.492 67
- 38.492 67
- RESUME DES DEPENSES CONSACREES A LA MUTUALITE.
- Subventions aux malades à Guise.... » » à Schaerbeek.
- Pensions auxv définitifs... 100.064 65 retraités ( provisoires. 14.281 55 Pensions temporaires et secours aux
- familles..................... .. .......
- Frais d’éducation et d’instruction.... Total.............................fr.
- 54.006 15 9.751 38
- 114.346 20
- 30.113 80 38.492 67
- 246 710 20
- Affaires industrielles, commerciales et locatives.
- Affaires industrielles.
- Total net des ventes à Guise....fr. 3.682.786 02
- » « à Schaerbeek fr. 1.015.093 67
- Total des affaires industrielles, fr. 4.697.879 69 Affaires commerciales et locatives.
- Vente des services commerciaux à
- Guise...........................fr.
- Vente des services commerciaux à
- Schaerbeek......................fr.
- Produit brut des loyers à Guise... fr. » » à Schaerbeek fr.
- 956.302 34
- 55.640 76 102.246 19 14.136 »
- Chiffre total de nos affaires industrielles, commerciales et locatives...fr. 5.826.204 98
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-
-
- ASSEMBLEE GENERALE ORDINAIRE
- 675
- Plus-value au bilan......... fr.
- Il y a lieu de prélever sur cette somme pour intérêts à 5 o/o du capital social...............................fr.
- 89.680 84
- 5.546 88
- Composition et répartition des bénéfices.
- Les bénéfices industriels, commerciaux et locatifs de l’exercice sont les suivants :
- Familistère de Guise, services commerciaux et
- loyers.........p.. .. fr. 197.060 37
- Moins remise aux acheteurs sur carnets à
- Guise................fr. 107.379 53
- Familistère de Schaer-beck, services commerciaux et locatifs .... fr. 10.002 60 Moins remise aux ache-teurs sur carnets à
- Schaerbeek...........fr. 4.455 72
- Bénéfices industriels de Fusine de
- Guise..................\...........fr.
- Bénéfices industriels de l’usine de Schaerbeek..........................fr.
- Total des bénéfices bruts.... fr.
- Dont il faut déduire les charges suivantes :
- Amortissements statu- j
- taires............. fr. 164.128 87
- Frais d’éducation et d’instruction à Guise, fr. 32 592 56 Frais d’éducation et d’instruction à Schaerbeek................. fr. 5.900.11
- Solde débiteur du compte, charges et revenus sociaux......... fr. 107.271 96
- 602.134 39
- 173 950 30 871.312 41
- 309.893 50
- 561.418 91
- 240 000 »
- fr. 321.418 91
- Reste à partager.
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-
-
-
- 676
- LE DEVOIR
- Soit conformément à l’article 128 des statuts :
- Aux intérêts du capital et aux salaires du travail 75 o/o, moins 10,000 fr. pour le fonds de réserve........... fr.
- Pour le fonds de réserve..........fr.
- A M- l’Administrateur - Gérant # 4 o/o............................... fr.
- Aux 12 conseillers de gérance en fonctions........................... fr.
- 4 o/o aux conseillers de gérance non en fonctions........................ fr.
- Préparation et entretien d’élèves aux écoles de l’Etat 1 o/o...............fr.
- A la disposition du Conseil pour récompenser les inventions utiles 2 o/o. fr.
- Au Conseil de surveillance 2 o/o., fr.
- Total égal......... fr.
- 231.064 » 10.000 »
- 12.857 » 38.571 » 12.855 » 3.214 91
- 6.428 »
- 6.429 »
- 321.418 91
- La somme de 231,064 francs représentant la part revenant au travail et au capital est répartie dans la proportion des concours suivants :
- Salaires payés par le Familistère de Guise..............................fr. 113.958 40
- Salaires payés par le Familistère de
- Schaerbeek.........................fr. 10.829 10
- Salaires payés à l’usine de Guise., fr. 1.939 889 74 Salaires payés à l’usine de Schaer-beek...............................fr. 371.664 12
- Total des salaires.........Ir. 2.436 341 36
- Concours supplémentaires des associés............................... fr. 647.649 »
- Concours supplémentaires des sociétaires.............................fr. 92.124 45
- Concours supplémentaires des membres ayant plus de 20 années de service
- A reporter.... 3.176.114 81
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-
-
-
- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE 677
- Report......... 3 176.114 81
- et participant au même titre que les
- associés.........................fr. 53.464 50
- Participant au même titre que les
- sociétaires......................... fr. 97.573 82
- Concours du capital . .....fr. 240.000 »
- Evaluation statutaire des services
- rendus pour fixer le taux de la répartition ................................fr. 3.567.153 13
- TAUX DE LA REPARTITION.
- Les 231,064 fr. attribués au capital et au travail divisés par le montant de l’évaluation statutaire des services rendus, donnent un taux de répartition de 6,477 o/o.
- Cette répartition est faite dans la proportion des services rendus établis de la manière suivante :
- Salaires des associés...........fr. 647.649 » 1 j 295 298 » = 83.896
- Supplément.................... 647.649 » t
- Salaires des sociétaires........ 184.248 90 4 0yg ^ g~ __ ^ qqj
- Supplément........................ 92.124 45 |
- Salaires des participants....... 846.110 25 846.110 25 = 54.803
- Suivant article 129 des statuts :
- Au taux des associés............. 53.464 50 4 g<,g ^ _ g
- Supplément........................ 53.464 50 J
- Au taux des sociétaires........... 195.147 65 j 0g2 721 47 = ]8 959
- Supplément....................... 97.573 82 1
- Salaires des épargnes réservées. 198.745 15 198.745 15 = 12.873
- Intérêts du capital social...... 240.000 » 240.000 » rr 15.545
- Salaires des auxiliaires........ 310 975 91 310.975 91 = 20.161
- Total de la répartition ........ fr. 231.064
- TAUX DE L’INTÉRÊT DU CAPITAL SOCIAL.
- L’intérêt à payer au capital social à 5 o/o sur un capital de 4.800,000 francs, s’élève à.. fr. 240.000 »
- Le dividende du capital à 6,477 o/o sur ces 240,000 francs, est de. ..... fr. 15 545 »
- Total -.................fr. 255.545 »
- Soit 255-58405o qoq-- = 5 fr. 32 o|o, taux de l’intérêt et dividende.
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- 678
- LE DEVOIR
- BILAN AU
- ACTIF
- FAMILISTERE DE GUISE
- Immeubles statutaires.......fr. 959.445 71
- Matériel........................... 36.662 79
- Marchandises................... 282.680 69
- Valeurs diverses.................... 7.822 05
- Comptes débiteurs.................. 22.221 38
- FAMILISTERE DE SCHAERBEEK
- Marchandises , fr 32.839 05 )
- Comptes débiteurs 237 63
- Valeurs diverses 173 38 )
- USINE DE GUISE
- Immeubles statutaires. . fr. 431.754 89 \
- Matériel 687.396 36 |
- Matières premières 1.714.894 27 j
- Marchandises 1.541.448 39
- w
- PS
- P
- H
- J
- <.
- >
- Encaisse., fr. En banque.... En portefeuille Bons del’Expo-
- sition........
- Actions industrielles diverses
- 32.390 84 801.624 66 66.807 08
- 7 50
- 4 05
- 900.834 13
- Comptes débiteurs...........fr. 1.535.203 08
- USINE DE SCHAERBEEK
- Immeubles statutaires.......fr. 120 000 »
- Matériel.......................... 53.123 69
- Matières premières............... 398.911 04
- Marchandises..................... 579.415 53
- Valeurs diverses............... 3 504 15
- Comptes débiteurs................ 210.724 62
- Travaux neufs..................... 13.831 62
- COMPTABILITÉ SOCIALE
- Constructions et matériel créés depuis la fondation de l’association. 6.431.554 97
- Comptes débiteurs................ 122.811 22
- .308.832 62
- 33.250 06
- 6.811.531 12
- 1.379.510 65
- 6.554.366 19
- Fr. 16.087.490 64
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- ASSEMBLEE GENERALE ORDINAIRE
- 679
- 30 JUIN 1901
- PASSIF
- FAMILISTÈRE DE GUISE
- Comptes créditeurs......................fr.
- FAMILISTÈRE DE SCHAERBEEK
- Comptes créditeurs......................fr.
- USINE DE GUISE
- Comptes créditeurs........fr. 1 926.659 16 1
- Assurance maladie Dames...... 9.172 79 /
- » » Hommes...... 14.863 15 )
- USINE DE SCHAERBEEK
- Comptes créditeurs........fr. 18.617 47 j
- Assurances mutuelles............. 2.095 52 /
- Société de musique.................. 82 88
- » de pompiers.................. 539 »
- Caisse de pharmacie................ 419 09
- COMPTABILITÉ SOCIALE
- Comptes créditeurs........fr. 2.271.426 27
- Assurance des Pensions et du né-
- 580.607 91
- cessaire............ ........
- Amortissements, Immeubles et ma
- tériel ......................
- Fonds de réserve...............
- 5.072.799 68 470.000 »
- CAPITAL SOCIAL
- Epargnes aux membres de l’Association....................fr. 3.914.823 »
- Epargnes de l’assurance des pensions......................... 763.304 »
- Epargnes de la Société........ 121.873 »
- 351.743 » 7.045 81
- 1.950.695 10
- 21.753 96
- 8.394.833 86
- 4.800.000 »
- Plus-value de l’exercice....................... fr. 561.418 91
- I
- Fr. 16.087.490 64
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- 680
- LE DEVOIR
- La lecture de la partie financière étant terminée, M. F Administrateur-Gérant conclut ainsi qu’il suit :
- Mesdames, Messieurs,
- Les résultats que nous vous apportons sont encore beaux étant donné les circonstances dans lesquelles ils ont été obtenus.
- Je vous disais, dans mon rapport de l’exercice dernier, que l’année 1900-1901 se ressentirait de la hausse des matières premières, elle s’est ressentie surtout de la diminution du chiffre d’afîaires ; c’est l’exercice industriel appelé à‘subir la diminution des prix de vente qui sera le plus mauvais ; comme je le disais tout à l’heure, ce sera probablement l’exercice 1901-1902.
- Les 321.418 francs de bénéfices nets ou dividendes à partager nous donneraient un remboursement de 273.747 francs, mais à l’assemblée générale extraordinaire du 9 mars 1899, vous avez décidé de porter le Capital social de 4.600.000 francs à 5.000.000 francs par quatre augmentations annuelles successives de 100.000 francs. Cette augmentation entraîne une diminution annuelle de 100.000 francs de remboursement. Il y aura donc un remboursement de 173.747 francs à effectuer, alors qu’il y aura à créer pour 273.747 francs de titres nouveaux.
- Il reste à rembourser sur les épargnes de l’année 1882-1883 une somme de 272,701 francs. Le total des épargnes créées en 1882-1883 ayant été de 459,910 francs, on remboursera 37,778 ®/0 de cet exercice et il restera 272.701 francs moins 173.747 francs, soit 98.954 francs à rembourser.
- Examinons maintenant la situation de nos caisses de mutualité et des pensions.
- Pendant l’exercice précédent, il a été fait à la Caisse des pensions et du nécessaire à la subsistance, un remboursement de 76.066 francs, il sera fait pour l’exercice 1900-1901 un remboursement de 42.410 francs. La valeur du titre d’épargnes de cette assurance va donc diminuer légèrement,
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- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE
- 681
- Conformément à la décision prise en assemblée générale du 9 mars 1899 , nous avons déposé, aux mois de mars-avril 1901, à la Caisse des Dépôts et Consignations, pour le compte de la Caisse des pensions, et au débit de son compte-courant, une somme de 101.285 fr. 45 équivalente à la subvention de la Société :
- 1° à la subvention de l’exercice 1897-1898 soit une
- somme de........................fr. 77.772 85 »
- 2° une partie de la subvention de l’exercice 1898-1899........... fr. 23.512 67 »
- Total............fr. 101.285 52 »
- Cette somme a été convertie en valeurs semblables à celles achetées l’année dernière, savoir :
- 40 Obligations Communales (Crédit foncier) plus 20 existantes 60
- 30 » Ville de Paris 15 » — 45
- 26 » Chemins de fer du Nord 13 » — 39
- 26 » » » de l’Est 13 » 39
- 26 » » » P.-L.-M. 13 )) = 39
- 26 )) » » du Midi 13 » = 39
- 24 )) » x> de l’Orléans 12 » — 36
- 24 » » » de l'Ouest 12 » 36
- 222 Obligations plus 111 obligations existantes = 333
- Comme je vous le disais dans mon rapport de l’année dernière, les versements sont faits au fur et à mesure de nos ressources en numéraire. Nous pensons verser au mois de janvier prochain une somme de 100.000 francs qui correspondrait au reste de la subvention de l’exercice 1898-1899 et à la totalité de la subvention obligatoire de l’exercice 1899-1900.
- La subvention de 1898-1899 ayant été de 73.642 fr.58, il reste à verser 73.642 fr. 58, moins 23.512 fr. 67 = 50.129 fr. 91 et la subvention obligatoire de l’exercice 1899-1900 ayant été de 50.249 fr. 48, la somme à verser serait exactement de 50.129 fr. 91 plus 50.249 francs 48 = 100.379 fr. 39.
- Cette année l’assurance contre la maladie, section des hommes, s’est fort bien comportée, elle présente un boni de 3.158 fr. 66.
- La Caisse d’assurance de l’usine de Schaerbeek qui présentait l’année dernière un déficit de 1.049 fr. 79
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- LE DEVOIR
- s’est équilibrée cette année ; il en est de même de la caisse des Dames au Familistère de Guise dont l’excédent des dépenses n'est plus que de 192 fr. 70.
- La Caisse des pensions donne au contraire un excédent énorme des dépenses sur les recettes, soit 5.658 fr. 06.
- La Caisse de pharmacie à Guise est encore moins prospère puisqu’elle accuse cette année un déficit de 2.080 fr. 15, ce qui, proportionnellement à la moyenne des dépenses, (9 à 10.000 francs) est considérable.
- A Schaerbeek l’assurance spéciale à la pharmacie est passée, d’un déficit de 507 fr. 70 l’année dernière, à un boni de 419 fr.09 cette année.
- D’accord avec le Conseil de Gérance j’ai fait compléter à l’assurance de la maladie, section des hommes, la part de l’Association, c’est-à-dire le total de la subvention directe et indirecte, pour que ce total soit équivalent au tiers des cotisations des mutualistes.
- A la Caisse des dames, la subvention est forcément égale au tiers des cotisations des mutualistes.
- A la caisse de pharmacie, le déficit que la Société solde tous les ans est toujours supérieur ace qu’il faut pour porter la subvention à la quotité voulue par la loi sur les accidents.
- Du reste, pour éviter toute erreur, chaque mois la situation des 3 Caisses sera vérifiée et la subvention complétée s'il y a lieu.
- En résumé nos caisses de mutualité seraient en bonne situation sauf celle des pensions et celle de la pharmacie à Guise.
- Le Comité des pensions a bien voulu attirer mon attention sur cet état de choses et avec moi chercher un remède ou au moins un palliatif ; une entente avec les docteurs aura je crois un bon résultat, surtout en ce qui concerne la pharmacie à Guise. J’engage dans tous les cas les Comités à être larges vis à vis de ceux qui ont réellement besoin, s'ils savent d’autre part être sévères vis à vis de ceux qui abusent des caisses de prévoyance.
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- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE
- 683
- Je termine, Mesdames et Messieurs, en vous remerciant de l’attention que vous avez bien voulu apporter à la lecture de mon rapport.
- Je vous répète que le résultat de cet exercice doit nous donner pleine confiance, notre association est toujours en bonne voie et si quelque année plus mauvaise venait à se présenter, j’espère que nous saurions la supporter sans récriminations, convaincus que nous sommes, que tous ici font leur devoir et n’ont avec moi qu’un but : la prospérité de Fceuvre si belle que Godin a placée dans nos mains.
- (Cette dernière partie est chaleureusement applaudie).
- M. le Président donne ensuite la parole à Monsieur Poix Octave, rapporteur du Conseil de Surveillance, pour la lecture de son rapport.
- 2o Rapport du Conseil de surveillance
- Mesdames, Messieurs,
- Én assemblée générale extraordinaire du 22 octobre 1900, vous avez bien voulu nous désigner pour remplir la fonction de Conseiller de surveillance ; nous venons vous en remercier et vous .rendre compte de notre mandat.
- Nous devons vous dire, tout d’abord, que, conformément aux prescriptions de l’art. 109 des Statuts, nous avons procédé régulièrement aux vérifications mensuelles des Caisses, balances, etc., à Guise et à Schaer-beek, et en dernier lieu nous avons pointé consciencieusement toutes les sommes constituant le bilan, avec les inventaires et autres écritures comptables. Nous pouvons donc vous affirmer que les chiffres énoncés dans le rapport si documenté et si complet de M. l’Administrateur-Gérant, sont l’expression exacte de la situation.
- Nous ne reproduirons pas ici les chiffres qui figurent dans ce rapport ; néanmoins nous tenons à donner, en quelques lignes succinctes, les résultats très satisfaisants de l’exercice qui vient de s’écouler.
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- 684
- LE DEVOIR
- Le dividende net à partager, déduction faite de toutes les charges sociales et des intérêts dûs au capital social, est de 321.418 fr. 91 ; la somme des remboursements sera de 273.747 fr. moins les 100.000 fr. destinés à augmenter le Capital social ; il restera donc net à rembourser 173.747 fr. soit 63,71 % de la somme à rembourser sur la répartition de l’exercice 1882-83, ou 37,77°/o de la somme totale de cette répartition, qui est de 459.910 francs.
- L’intérêt à servir au Capital Social sera de 5,32 °/0. _
- Comme nous le disons plus haut, ces résultats sont très satisfaisants si l’on considère qu’ils ont été obtenus malgré la crise qui a sévi sur le marché métallurgique et malgré l’élévation des cours des matières premières. Cela démontre aussi la valeur de l’instrument de prospérité que le fondateur de notre association a mis entre nos mains.
- Placée en avant-garde, notre société est l’objet d’études de la part de tous les esprits avancés s’occupant de la solution de la question sociale. Nous devons donc avoir à coeur de montrer que l’oeuvre de Godin n’est pas une utopie et, par notre calme, notre union, notre amour du travail et notre honnêteté commerciale, nous devons montrer que nous sommes les dignes continuateurs de son oeuvre.
- Nous venons, en conséquence, Mesdames et Messieurs, vous proposer d’approuver le rapport de M. l’Administrateur-Gérant et le remercier de son concours dévoué. Nous adressons également nos remerciements au personnel de la Comptabilité, tant à Guise qu’à Scbaerbeek, pour l’obligeance qu’il a mise à nous fournir tous les renseignements nécessaires-à Paccomplissement de notre mandat. (.Applaudissements).
- Vu et approuvé :
- . Les Commissaires de Le Rapporteur,
- surveillance, Poix Octave,
- Baquet Stanislas,
- , Lefèvre Armand.
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- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE 685
- 3° Adoption du rapport de la Gérance et de celui du Conseil de surveillance.
- Monsieur le Président demande à plusieurs reprises si quelqu’un a des renseignements complémentaires à demander sur les rapports ci-dessus ou si quelqu’un désire la parole pour la discussion des rapports. Personne ne demande la parole.
- M. le Président demande si l’on désire voter à bulletins secrets ou à mains levées sur l’adoption des rapports de M. l’Administrateur-Gérant et du Conseil de surveillance
- Le vote à mains levées est réclamé à l’unanimité après épreuve et contre-épreuve.
- M. le Président invite alors l’Assemblée à approuver ou improuver les rapports dont il vient d’être donné lecture ainsi que les opérations qui y sont relatées.
- Ces rapports sont approuvées à l’unanimité après épreuve et contre-épreuve
- 4° Vote pour la ratification de la proposition du Conseil de Gérance d’envoyer le jeune Roy Julien à l’Ecole nationale professionnelle, dans le but d’y préparer son admission à l’Ecole nationale des Arts et Métiers, et de l’entretenir aux frais de l’Association à l’Ecole d’Armentières et ensuite à l’Ecole des Arts et Métiers, s’il y est reçu.
- Le vote ci-dessus est subordonné à l’admission du jeune Roy à l’Ecole d’Armentières, le résultat de son examen d’admission n’étant pas encore connu.
- M. l’Administrateur-Gérant s’exprime ainsi :
- Le Conseil de gérance dans sa séance du 4 septembre 1901, sur le rapport delà commission scolaire a décidé, à l’unanimité, que le jeune Roy Julien serait placé à l’Ecole professionnelle d’Armentières pour y préparer son admission à une école d’Arts et Métiers, qu’il sera entretenu à Armentières, et s’il y est reçu, à
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- 686
- Le devoir
- l’Ecole d’Arts et Métiers aux frais de l’Association et ce, par application des articles 99 et 128 des statuts et 104 du règlement.
- Le Conseil de gérance dans sa séance du 4 septembre 1901, a décidé à l’unanimité de porter à l’ordre du jour de la présente Assemblée la ratification de sa décision (par application du § 12 de l’art. 59 des statuts).
- Nous avons, au Crédit du compte « Préparation et entretien d’élèves aux écoles de l’Etat » au 30 juin 1901 une somme de........................ fr. 32.021 97
- La répartition de cette année va y ajouter.................................... fr. 3.214 91
- Total...............fr. 35.236 88
- Le vote de l’Assemblée était subordonné au résultat de l’examen du jeune Roy : or, il a reçu avis de son admission avec le n° 31 sur 70 admis.
- M. le Président consulte l’Assemblée pour savoir si le vote doit avoir lieu au bulletin secret ou à mains levées.
- Le vote à mains levées est réclamé à’ l’unanimité après épreuve et contre-épreuve.
- A l’unanimité après épreuve et contre-épreuve la proposition du Conseil de Gérance est ratifiée.
- 5° Admission ou rejet comme associés de 30 candidats
- M le Président après avoir donné lecture des noms des 30 candidats portés à l’ordre du jour, constate qu’ils ont été reconnus comme remplissant les conditions générales et particulières prescrites par les statuts pour participer à dater de l’exercice 1901-1902, et après avis du Conseil de Gérance, il a décidé de porter l’admission ou le rejet de ces 30 noms devant l’Assemblée.
- Avant de passer au vote, M. le Président demande â donner lecture des articles 10, 14, 24 et 25 à 28 des statuts, 52 et 53 du règlement, relatifs à la qualité d’associés. *
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- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE 687
- L’Assemblée, à l’unanimité, juge que cela est inutile. Il est ensuite procédé au scrutin secret par appel nominal.
- Le scrutin donne les résultats suivants :
- Usine de Guise.
- MM. Andrieux Louis................... 124 voix
- Berdouillard Jules............... 215 »
- Boulard Léopold............. ... 257 . >
- Bridoux Victor................... 266 »
- Delaplace Paul................... 187 »
- Delzard Wilfrid................ 264 »
- Dirson Edmond.................... 220 »
- Fosse Adolphe.................... 315 »
- Fosse Léon.... ........... . 299 »
- Gagner Auguste.................... 96 »
- Mrae veuve Gosset-Gervais.......... . 120 »
- Mme Govin née Becquet... ............ 139 »
- M. Jamart Timothée.................. 311 »
- Mlle Lobjeois Gabrielle......'....... 122 »
- M. Louis Eugène..................... 243 »
- Mme Louis née Grave.................. 100 >
- MM. Malézieux Bernard............... 259 »
- Mazuret dit Verneuil.... ........ 271 »
- Mme Moiroud née Leroy................ 109 »
- MM. Péteau Emile................... 315 »
- Poulain Edouard.................. 331 »
- Prudhomme Toussaint.............. 278 »
- Roppé Albert.................... 139 »
- Tardier Jules.................... 288 »
- Wartelle Joseph.................. 289 »
- Usine de Schaerbeek.
- Andries Jean-Baptiste............ 219 »
- Delaet Pierre................... 231 »
- Pire Fulgence................... 226 »
- Siméon Jules ........• • •...... 203 »
- Verbesselt Pierre. ............. 252 »
- En conséquence, MM. Berdouillard Jules, Boulard
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- 688
- LE DEVOIR
- Léopold, Bridoux Victor, Delaplace Paul, Delzard Wil-frid, Dirson Edmond, Fosse Adolphe, Fosse Léon, Ja-mart Timothée, Louis Eugène, Malézieux Bernard, Mazuret dit Verneuil, Péteau Emile, Poulain Edouard, Prudhomme Toussaint, Tardier Jules, Wartelle Joseph, And ries J.-B., Delaet Pierre, Pire Fulgence, Siméon Jules, Verbesselt Pierre, ayant obtenu la majorité requise de 179 voix, M. le Président les proclame associés.
- M. le Président informe ensuite l’Assemblée que les possesseurs de certificats d’épargnes toucheront le solde des intérêts de l’exercice 1900-1901 ainsi que 37,778 op des épargnes de Pexercice 1882-1883, à la caisse de l’usine comme suit :
- Mardi ler octobre de 10 h. à 1 h. dun« là 1300 do » » de 3 h. à 6 h. Ij2 » 1301 à 1700
- Mercredi 2 » de 10 h. à 1 h. » 1701 à 2000
- Jeudi 3 » de 10 h. à 1 h. » 2001 à 2400
- d° 3 » de 3 h. à 6 h. 1{2 » 2401 à 2800
- Vendredi 4 V de 3 h. à 6 h. l\2 » 2801 à 3160
- L’ordre du jour étant épuisé, M. le Président donne la parole au Secrétaire pour la lecture du procès-verbal.
- Après cette lecture , M. le Président demande si quelqu’un a des observations à faire sur le procès-verbal ; aucune observation n’étant faite, le procès-verbal est adopté.
- La séance est levée.
- Le Secrétaire,
- J. Alizxrd.
- Le Président, L. Colin.
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- ASSEMBLÉE GENERALE EXTRAODINAIRE
- ASSEMBLEE GÉNÉRALE EXTRAORDINAIRE
- du 12 octobre 1901, à î heures du soir
- AU THEATRE
- Présidence de M. COLIN, Administrateur-Gérant.
- Votes pour la nomination de 3 commissaires rapporteurs devant former le Conseil de surveillance et de 3 Conseillers de Gérance pour l’exercice 1901-1902.
- Conseil de Surveillance.
- Masset Emile 300 Elu.
- Lardier Romain 262 y>
- Lhote Louis père 236 »
- Liévens Jean-Baptiste... 77 non Elu.
- Joseph Toussaint 55 » »
- Divers 65 » »
- Conseil de Gérance •
- Xavier Gustave 309 Elu.
- Wartelle Joseph....... 305 »
- Hamel Georges 216 »
- Dorge Joseph. 156 non Elu.
- Anstel Paul..' 36 » »
- Blancs 27
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- 690
- LE DEVOIR
- Par Henry GRÉVILLE
- {Suite.)
- En un clin d’œil elle comprit les basses injures, les griffes qui font couler le sang, le vitriol même qui défigure; et elle resta, blême, les mains molles après les avoir crispées autour d’un cou imaginaire, l’œil atone, comme après les grandes secousses physiques, vaincue, meurtrie, blessée dans son orgueil, humiliée comme elle ne croyait pas qu’il fût possihle de l’être.
- On riait, on plaisantait sur la véranda ; Isaure souhaita un tremblement de terre pour anéantir tous ces misérables, tous ces imbéciles qui s’amusaient pendant qu’elle souffrait une si intolérable mortification.
- Mais la terre ne tremble guère aux environs de Cherbourg, et la Providence n’exauça point ce vœu pourtant si naturel. La cloche du dîner seule se manifesta, envoyant au ciel bleu son écho argentin.
- — Carval, venez donc voir quelque chose ! dit M. Maubert.
- Le jeune ingénieur obéit et suivit son hôte à travers la salle à manger pour arriver plus promptement au billard. #
- Dans la porte il rencontra Céphise.
- Les yeux baissés, les manches relevées sur les poignets, laissant voir un peu, trop peu, de sa peau fraîche et fine, elle s’avançait à petits pas, portant une jatte, pleine à déborder, de crème fouettée, mousseuse, appétissante moins que son charmant visage.
- — Est-ce cela que vous vouliez me faire voir? demanda Carval à son hôte.
- — Non, certes, c’est une carte géologique... Venez par ici.
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-
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- CEPHISE 691
- — Le spectacle en valait pourtant la peine ! dit le jeune homme à voix basse.
- Céphise avait entendu. Une nuance d’incarnat vint s’ajouter au rose tendre de ses joues.
- — Laissez-moi passer, fit-elle en riant ; si ma crème n’est pas sur la glace, à l’office, d’ici soixante secondes, vous serez privé de dessert, car elle sera tombée.
- 11 s’effaça pendant que, lentement, avec précaution, elle passait devant lui, respirant à peine.
- — Et pourquoi te promènes-tu avec les entremets ? demanda M. Maubert, amusé de sa grâce.
- — Parce qu’il est arrivé un petit accident à la cuisine. C’est réparé, papa, ne t’en occupe pas.
- Sa voix décroissait et s’éteignit au fond du corridor.
- — Elle est exquise ! se dit Armand.
- — La brave enfant ! dit le père, comme s’il répondait à la pensée secrète de son jeune omi. Elle passerait sa journée dans le sous-sol plutôt que de nous priver d’un plat ou d’attirer un reproche à la cuisinière. Je suis vil, parfois, vous savez.
- Avant qu’ils eussent commencé l’examen de la carte géologique, la cloche, qui avait troublé les méditations amères d’Isaure, les fit rétrograder sur la terrasse, et la compagnie s’achemina par couples vers la salle à manger. Seules, les deux jeunes filles entrèrent par des portes séparées.
- Le dîner fut jovial ; M. Maubert détestait les repas de cérémonie ; on peut être très bien élevé et n’avoir aucun goût pour la politesse compassée. Il possédait une façon de contraindre à la conversation les plus récalcitrants , qu’un diplomate dans l’embarras eût pu lui envier. On riait de bon cœur à cette table bien servie, et Armand , que le hasard avait placé en face de Céphise, trouvait son destin digne des dieux, lorsqu’à une question il répondit tranquillement :
- — Le mariage de mon frère aura lieu dans trois semaines au plus.
- Les yeux qu’il avait dirigés sur son interlocuteur se
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- trouvèrent ramenés vers Céphise, et c’est avec un étonnement presque douloureux qu’il s’aperçut d'un changement sur ce joli regard, tout à l’heure si animé.
- Un air de crainte, presque d’angoisse, avait remplacé la gaieté caressante de la minute passée ; elle avait pâli, et son visage anxieux interrogeait la figure d’Isaure, celle-ci impassible, les yeux pour ainsi dire vitreux, sans lumière ni expression.
- Carval n’eut pas le temps d’approfondir cette impression désagréable, car, presque aussitôt, Mme Riclos-interpella la jeune fille sur Fincendie de la nuit précédente.
- — Oh ! c’est peu de chose ! répondit-elle, un peu ennuyée, car elle avait horreur des mensonges, des demi-mensonges et même des subtilités de conscience.
- — Avez-vous eu peur? demanda ingénument la bonne dame.
- — Peur d’éveiller maman, oui ! répliqua Céphise franchement.
- — Comment avez-vous lait, vous si prudente? demanda Mme de Livérac en avançant son bec de carpe9 finaude et documentée.
- — Je n’en sais rien, je vous assure! dit l’innocente coupable avec tout l’élan que dans une situation embarrassante on met à proférer une vraie vérité.
- — Au fait ! fit Carval, en vous voyant tous si tranquilles, j’oubliais de vous en parler! Je rentrais chez moi hier, lorsque j’ai aperçu une vive lueur au second étage, mais je croyais que c’était dans la chambre de Gaëtan d'abord...
- Un regard suppliant de Céphise lui coupa la parole. Personne n’y fit attention, car, à table, les demandes et les réponses voltigent, s’entre-croisent, comme des fusées de feu d’artifice, et l’on ne s’entr’écoute guère.
- — Ça a bien plus brûlé chez moi, affirma Gaëtan, Céphise était en train de déménager; alors...
- L’infortuné s’embarquait sur un fleuve dangereux ; M. Maubert, qui faisait attention à tout, l’écoutait déjà d’une oreille.
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- — Enfin, interrompit Céphise, nous l’avons éteint après l’avoir allumé ; c’est bien tout ce qu:on peut nous demander, n’est-ce pas ?
- Carval la regardait attentivement, un peu dérouté; elle ne lui paraissait pas, ce soir-là, tout à fait pareille à elle-même. Elle le sentit, car une rougeur brillante vint à ses joues , et, tout à coup, franchement, sans arrière-pensée , elle lui sourit, lui laissant voir au fond de ses yeux de jeune fille tout ce qu’il désirait y voir dans ce moment-là. Un signe affirmatif de son petit menton à fossette indiqua et sacrifia Gaëtan ; pendant qu’elle immolait ainsi son frère sur l’autel de la vérité, son regard exprimait qu’elle considérait Carval comme un ami à.jamais sûr et muet. Ce ne fut qu’un éclair, mais la sensation en fut brusquement délicieuse au cœur de chacun d’eux. Plusieurs années de tours de valse et de causeries cotillonnesques ne les auraient pas autant rapprochés Pun de l’autre que cette brève illumination de leurs esprits.
- Une gaieté innocente, presque exubérante chez Céphise, ordinairement réservée, fut le résultat de ce petit choc nerveux, et, toute la soirée, il lui en demeura une sorte d’électricité latente, prête à jaillir à la moindre secousse.
- — Tu es bien gaie! lui jeta amèrement Isaure en passant près d’elle.
- — Pourquoi pas? répliqua-t-elle.
- Puis, au souvenir de ce que son insupportable sœur avait peut-être souffert pendant qu’elle s’amusait, elle redevint sérieuse, oar l’âme de Céphise, comme celle de sa mère, ne pouvait supporter autour d’elle ni obscurité ni tristesse sans en souffrir.
- Isaure ne lui avait pourtant jamais rien confié; elle avait des siens une méfiance qui allait jusqu’à l’éloignement, quoiqu’elle ne fût pas chiche de confidences envers la première venue, fût-ce une domestique. Mais Céphise n’avait pas besoin de paroles pour comprendre, et, bien qu’elle sût fort bien que le désappointement de
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- sa sœur provenait des plus mauvais sentiments, elle n’en était pas moins affligée de la savoir en de si déplorables termes avec l’univers, et peut-être elle-même pardessus le marché.
- Ces émotions diverses firent à plusieurs reprises passer sur son aimable visage des lumières et des ombres qu’Armand Carval suivait avec un intérêt mêlé d’une vague inquiétude.
- Plus tard, dans la nuit, pendant qu’il rentrait seul, à pied, chez lui, dans la modeste maison de Nacque-ville, bâtie jadis par son père , cette inquiétude, devenant une souffrance , lui révéla soudain ce qu’il n’avait pas compris jusque-là : qu’il aimait tendrement et peut-être passionnément Céphise Maubert.
- La lune marchait avec lui, dans le ciel, pendant qu’il cheminait sur la route. Cette muette et mystérieuse compagnie lui semblait douce et bienfaisante ; quand il la perdait, derrière un bouquet d’arbres, l’horizon de sa vie lui paraissait s’assombrir, et il ne reprenait sa sérénité qu’enveloppé dans la blanche lumière.
- Il marchait d’un pas mesuré, comme doit le faire celui qui règle ses actions et sait diriger son existence; bientôt il fut au sommet de la colline, et de là embrassa le paysage nocturne, splendide, doucement éclairé.
- — Voilà, si elle le veut, se dit-il, comment sera ma vie. Nous marcherons côte à côte, pleins de confiance, vers un but que je sais... Je sais que je deviendrai quelqu’un, que je ferai quelque chose. Je le ferai, dussé-je y périr, dût-elle me pleurer, parce qu’il y a sur la terre quelque chose de plus que l’amour et le bonheur de vivre... Je laisserai un nom, si je meurs, parce que je l’aurai tenté; si je vis, je laisserai un nom, parce que je l’aurai mérité. Nous vivrons dans la lumière, la vraie ; elle n’est pas trop riche, puisque je puis gagner de l’argent, assez pour qu’elle n’ait besoin de rien; pourtant, je l’aurais aimée plus pauvre, élevée dans un milieu moins luxueux... Mais cela ne fera rien, puisqu’elle est simple de goûts... La seule chose nécessaire,
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- indispensable, c’est qu’elle n’ait jamais aimé que moi. Je les connais, ces cœurs de jeunes filles... Sont-ce des cœurs ou simplement de petits faisceaux de nerfs et démuselés faciles à émouvoir par les sens? Celui de ma femme ne sera point de ceux-là, celui de Céphise ne saurait en être... Mais voudra-t-elle m’aimer?
- Le souvenir du joli regard, du rire loyal, du geste confiant lui revint avec la sensation subtile du choc divin...
- — Elle m’aimera ! Elle m’aime peut-être déjà ! se dit-il en levant triomphalement son chapeau de feutre au bout de son bras tendu, comme s’il acclamait sa destinée.
- Au même instant, sur la mer d’un gris argenté, moirée de blanches traînées par les courants invisibles, dans une vapeur insaisissable, passa la forme longue, élégante, couronnée d’un panache de fumée d’un navire de l’Etat; un peu plus loin, un autre venait, dans la pénombre, puis un autre encore, encore... C’était l’escadre qui partait pour l’Extrême-Orient, le pavillon de France flottant aux mâtures, quoiqu’on ne put le distinguer ; elle marchait à toute vapeur, sans bruit, dans la nuit claire, tous ses feux allumés...
- Le bras qui tenait le chapeau retomba au côté de Carval. Le jeune homme demeura tête nue, devant le drapeau de la patrie qui flottait si loin, et pourtant si près. L’un après l’autre, conservant leurs distances, les cuirassés, puis les avisos passèrent dans le gris argentin et disparurent...
- — Et moi aussi, pensa Carval en remettant son chapeau sur ses cheveux fouettés par la brise de mer, je m’en irai vers une destination lointaine, peut-être périlleuse ; comme ces humbles et ces savants que les navires emportent, j’irai remplir ma tâche, et, plus heureux que beaucoup, j’aurai ma récompense en ce monde, par le devoir et par l’amour.
- Il rentra lentement, grave, presque recueilli. L’émotion brusque de cette rencontre avec le drapeau loin-
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- tain avait laissé sur lui une impression solennelle dont il lui restait encore quelque chose au réveil. Heureux ceux qui de ces visions fugitives gardent l’impérissable beauté dans un coin de leur âme : au moment du besoin, la vision s’illuminera d’un jour inattendu.
- VII
- Le lendemain matin, dans le spacieux cabinet de toilette de Mme Maubert, moins cabinet de toilette, à vrai dire, que salle de délibérations, s’échangèrent les paroles suivantes, en présence de Mme Riclos, devant laquelle, depuis une vingtaine d'années, on parlait librement de toutes choses, sans restriction :
- — Pourrais-tu m’expliquer, Céphise, pourquoi nous avons eu de la crème fouettée hier soir, alors que j’avais commandé des glaces ?
- Céphise regarda vaguement la Manche, houleuse et glauque ce matin-là, puis, prenant son parti, répondit, quoique sans élan :
- — C’est parce que Isaure, qui avait voulu aller à Cherbourg avant-hier et qui s’était chargée des commissions, a oublié de les commander.
- — Très bien ! fit Mme Maubert d’un air résigné fort éloquent; on voyait que les oublis de sa plus jeune fille n’étaient pas pour elle une aventure extraordinaire. Mais alors, reprit-elle après un petit silence pendant lequel elle rassemblait dés forces pour de nouvelles découvertes, pourquoi n’a-t-on pas fait une croûte au madère avec la brioche rapportée le matin? C’est la ressource dans les petits accidents de la cuisine.
- Céphise jeta un second coup d’oeil sur la mer moutonnante et revêche.
- — C’est, dit-elle, non sans hésitation, que la brioche avait été servie à quatre heures avec le thé, et qu’il n’en restait plus.
- — Quelle idée! s’écria Mme Maubert, un peu de rouge vif aux pommettes : qui est-ce qui a eu l’idée de
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- faire servir cette brioche, alors que l’office est plein de gâteaux secs ?... A la campagne, on ne fait pas ce qu’on veut, on ne remplace pas les pièces disparues comme on peut le faire en ville...
- Céphise ne répondant pas, sa mère comprit et ajouta d’un ton navré :
- — Encore un tour d’Isaure !
- Mme Riclos posa sur la main de la maîtresse de maison sa bonne main calmante et regarda la jeune fille avec une sorte de pitié. Elle savait depuis deux ans qu’Isaure avait réintégré la maison paternelle, poliment refusée par. toutes les maisons imaginables d’éducation , à cause de son caractère, combien Céphise avait de fois vu se répéter la scène de ce jour.
- La malechance voulut que M. Maubert entrât en ce moment.
- — Qu’y a-t-il ? demanda le père de famille en regardant sa femme avec l’attention exacte qu’il apportait en toute chose, et plus spécialement encore à celle qui était le principal objet de sa vie.
- — Un tour d’Isaure ; peu de chose, mais cela arrive si souvent ! dit Mme Maubert, d’un ton très doux.
- Elle savait à quel point sa plus jeune fille possédait le don d’exaspérer le sens net et droit du père.
- — Je ne trouve pas que ce soit peu de chose, répliqua-t-il, après avoir demandé quelques éclaircissements. N’a-t-elle pas commandé au menuisier des intérieurs d’armoire dont je n’ai jamais eu connaissance que lorsqu’ils ont figuré sur la note ! Et n'avait-elle pas, avant-hier, fait atteler précisément le cheval que je me réserve, pour aller aux commissions au lieu et place de ta femme de chambre? Si nous n’y prenons garde, ma chère, d’ici à deux ans nous ne serons plus les maîtres chez nous. La situation me paraît très grave , d’autant plus que notre Isaure ayant plus de chances, avec sa mauvaise grâce, de nou.s rester pour compte que d’embellir la maison d’un époux, si elle prend ces habitudes-là, vivant toujours avec nous, elle nous fera une exis-
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- tence misérable. Sachons préserver l’avenir et, s’il se peut, le présent.
- — Ne sois pas trop sévère, intercéda Mme Maubert.
- Mme Riclos se levait par discrétion ; Maubert la retint du geste.
- — Je vous prie de rester, dit-il. Consciente ou inconsciente, Isaure dit si rarement la vérité que j’aime assez à avoir un témoin de nos entretiens. Je ne sais jamais si je n’aurai pas besoin de preuves plus tard. Céphise envoie-moi ta sœur.
- — A ce point-là ? demanda Mme Riclos , pendant que la jeune fille sortait.
- — A ce point-là, oui. Toute petite, elle était déjà de même. Nous n’avons jamais pu en obtenir une parole de confiance, ni une réponse exactement véridique. Là où la tendresse a échoué, peut-être la sévérité réussira-t-elle !
- Il se mit à arpenter la pièce.
- — Prenez garde de faire du mal à votre femme, insinua doucement l’excellente amie.
- — Ce qui lui fait du mal, répliqua le père en arrêtant sur sa compagne un regard plein de tendresse et de pitié, c’est de voir que, dans cette maison où tout le monde l’aime et la respecte, ma dernière fille soit la seule à vivre à sa volonté, sans loi ni règle, absolument comme Robinson dans son île, et désobéisse, non par désobéissance, mais par inconscience absolue de ses devoirs.
- Isaure entra, plus morose, plus sombre que jamais.
- — C’est toi qui a voulu faire les commissions avant-hier ? interrogea le père.
- La jeune fille se tint muette, la tête baissée, son petit front prêt à foncer sur l’ennemi, comme celui d’un bélier rétif.
- — Personne ne t’en avait priée, insista-t-il ; c’est toi qui l’as voulu ? Et tu as ordonné à la femme de chambre de rester?
- — Oui, répondit brièvement Isaure.
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- — Tu as oublié la moitié de tes commissions : tu n’as pas commandé la glace ; tu n’es pas allée au magasin-fie mercerie ; tu n’as pas reporté les livres à la bibliothèque ! J’ai appris tout cela par les uns et les autres. Tu as fait atteler un autre cheval que celui que j’avais ordonné ; il a fallu dételer et ratteler. Est-ce vrai.
- Elle ne dit rien.
- — Tu as fait servir la brioche au thé, hier après-midi. Qui te l’avait dit?
- - Silence.
- — T’ai-je, oui non, détendu de donner des ordres sans notre avis ?
- Pas de réponse.
- — Écoute-moi bien, Isaure, reprit-il, une joue rouge et l’autre pâle de l’effort par lequel sa colère était contenue. Toutes ces choses sont sans importance, mais leur répétition constante menace le gouvernement même de cette maison ; cela ne peut continuer. Il n’y a ici qu’une maîtresse, ta mère; qu’un maître, moi! S’il t’arrive encore de donner un ordre ou de prendre sur toi, sans nous l’avoir demandé, la besogne que nous aurons confiée à d’autres, tu iras dans une pension anglaise ou allemande jusqu’au jour de ta majorité. C’est la première et dernière fois que je menace; dorénavant j’agirai. Tu m’as compris? Va !
- Elle sortit sans un mot, sans un geste, comme si elle n’avait pas entendu.
- — Jean, dit faiblement Mme Maubert.
- Il s’approcha et baisa avec tendresse la main qu’elle étendait vers lui.
- — Il faut avoir pitié d’elle ; elle a l’esprit mal fait.
- Il se redressa de toute sa hauteur.
- — Ma chère, et bien chère, dit-il, ce raisonnement est celui.des jurys qui rendent à la société les fous et les assassins passionnels comme ayant agi sans discernement, et c’est ainsi qu’on leur donne la possibilité de commettre de nouveaux crimes. Si Isaure ne veut pas apprendre le devoir et se soumettre aux règles que
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- nous observons tous, elle ira dans une maison close méditer sur les préférables douceurs de la liberté. Je ne suis pas pour qu’on coupe le cou aux inconscients, mais pour qu’on les enferme... à double tour.
- Il se pencha sur sa femme, qui se laissait aller dans son fauteuil, triste et lasse.
- — Comment te sens-tu ? lui demanda-t-il avec une douceur touchante.
- — Pas mal ! répondit-elle, craignant de l’irriter encore contre leur fille en avouant sa souffrance croissante.
- — Il serait grand temps d’aller mieux! fit-il avec un soupir d’impatience. Il y a des moments dans la vie où l’on dirait qu’elle vous prend à rebrousse-poil... C’est le neuf que nous avons à dîner le préfet maritime? Je partirai le dix pour le Midi.
- — Tu as quelque ennui? demanda sa femme, aussitôt redressée et vaillante.
- — J’ai un pont qui cloche... C’est la première fois de ma vie. Évidemment, nous avons été trompés sur la qualité des fers... Et tu ne peux pas te figurer comme cela m’ennuie; pas pour l’argent... — il fit un superbe geste de dédain, — mais pour l’honneur. Il faut que j’aille voir cela. Et notre installation de Paris... Si ce temps-là continue, il n’y aura pas moyen de rester ici.
- La pluie faisait rage sur les vitres ruisselantes.
- — Vous n’avez donc pas fini d’emménager dans votre hôtel ? demanda Mme Riclos. Je croyais la chose faite.
- — Rien n’est fait. Les meubles sont rangés en bataillon carré dans les pièces, au milieu, sous des housses. Pas un tableau d’accroché : bien mieux, pas une tenture de posée... Enfin, cela se tassera... Si mon pont pouvait se tasser un peu moins !
- Il sortit en souriant ; dès qu’il eut refermé la porte, Mme Maubert retomba sur le dossier de son fauteuil.
- Presque aussitôt, elle reprit son courage.
- — Ne dites rien, fit-elle à Mme Riclos, qui s’empressait. Mais, voyez-vous, cette enfant-là me tuera.
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- CEPHISË
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- VIII
- Toute maison de campagne hospitalière offre à ses hôtes deux ou trois excursions favorites , dans des sites plus ou moins pittoresques : plaisir délicieux — accompagné le plus souvent d’une légère courbature— pour ceux qui y sont conviés, à condition qu’il ne se renouvelle pas souvent, — corvée lamentable pour les maîtres du logis qui en font les honneurs.
- L’excursion-type des environs de Cherbourg , dans ce pays trop peu connu , trop peu vanté, aussi beau et infiniment plus accessible que la Bretagne, c’est la journée qu’on passe aux falaises de Jobourg. L’auberge est loin de la mer, les routes sont impraticables, entre Jobourg et la falaise, pour tout autre équipage qu’une charrette à fourrages ; il faut déjeuner — on déjeune mal si l’on n’a tout apporté sans exception, même les couverts et les serviettes ; — mais après tous ces menus ennuis, quand on est arrivé sur la crête granitique et que l’Océan ensoleillé s’étend au loin, si loin, et en bas, si bas, au pied d’un mur en apparence inaccessible ; on ne songe plus qu’à admirer. On admire parfois trop, car le danger est à chaque pas, et plus d’un imprudent a payé de sa vie l’erreur d’avoir cru l’herbe trop résistante ou le rocher trop affermi.
- Ce n’est pas là que M. Maubert, après les y avoir pendant des années conduits lui-même, envoyait ses visiteurs lorsqu’ils rentraient dans la catégorie des « éclopés » , c’est-à-dire de tous ceux qui n’étaient pas assurés du « bon pied, bon oeil » indispensable. Il faisait conduire ceux-là à l'extrémité de la presqu’île, au bout du monde, et leur offrait l’excursion innocente par le beau temps, mais animée en apparence par un soupçon de péril, qui surexcitait gaiement les imaginations féminines : à savoir, une visite dans un bateau sûr avec un pilote impeccable, au phare d’Auderville, qui se dresse, blanc comme un marbre, sous les rayons
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- LE DEVOÎR
- du soleil, en réalité d’un gris de granit tendre et rosé, sur une roche plate, à un kilomètre ou deux de la côte.
- Les courants sont rapides et profonds ; l'eau verte se précipite entre les roches sous-marines, pareille à de prodigieuses coulées de cristal fondu ; mais sous la main adroite du pilote, la barque cède ou se redresse, la voile rase parfois une lame crêtée d’écume, et l’on a toute la délicieuse angoisse du péril qui eût pu être, joint à la sécurité réelle, confirmée par mainte expérience.
- C’est à une excursion de ce genre que M. Maubert 'avait convié ses hôtes, s'excusant au dernier moment de ne pas les accompagner. Le mail de famille emporta au trot de trois bons chevaux, par les vallées ombreuses et les landes dénudées, Lucien avec sa femme, Roger de Vautrait avec la sienne, Mme Riclos, qui s’amusait de tout, Mme de Livérac, qui ne s’amusait de rien, l’atone et falot Ernest de Livérac, Céphise et Isaure, avec Gaëtan. La partie de plaisir, réduite aux proportions d’une simple excursion à peu près en famille, manquait absolument de piquant ; tel semblait être l’avis général.
- Malgré quelques plaisanteries ternes de Livérac, la promenade en mail avait été aussi monotone que possible. De Vautrait et Lucien, sur l’impériale, s'étaient mis à échanger leurs opinions — si l’on peut appeler un échange d’opinions l’énonciation d’idées semblables dans un langage peu différent, — sur le haras du baron de Scbickler , à Martinvast. Gaëtan, près d’eux, s’était endormi à la descente, plusieurs fois de suite, ce qui avait failli lui faire faire le saut périlleux sur la croupe des percherons, à l’indignation courtoisement, mais sévèrement exprimée par son beau-frère. Dans l’intérieur, les dames s’ennuyaient ferme.
- suivre.)
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- ASSÜRANCES MUTUELLES
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- Société du Familistère. - Assurances Mutuelles
- MOUVEMENT D’AOUT 1901 , A GUISE
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes...... 2.262 10 J
- Subvention de la Société......... 5'M 88 1 3.020 13
- Malfaçons et Divers.............. 233 15'
- Dépenses.................................... 3.340 35
- Déficit en août............ 320 22
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes....... 524 95 )
- Subvention de la Société.......... 169 70 > 698 25
- Divers....................... .. 3 60 ;
- Dépenses........... ......................... 784 »
- Déficit en août............. 85 75
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et Divers 5.896 86,
- Intérêts des comptes courants et I 10.873 31
- du titre d’épargne............ 4.976 45 )
- Dépenses :
- 132 Retraités définitifs........... 8.418 05 )
- 6 — provisoires............... 333 50 /
- Nécessaire à la subsistance........ 2.659 58 / 11.960 28
- Allocations aux famill8 des réservistes 190 »\
- Divers, appointem., médecins, etc. 359 15'
- Déficit en août............ 1.086 97
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes...... 570 » )
- Subvention de la Société......... 193 80 j
- Dépenses.....................................
- Déficit en août
- 763 80 1.052 80 289 »
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er au 31 août 1901.... 22.573.35 ) Q
- » individuelles » » » 6.472.50) 85
- Dépenses » » » ........... 35.110 31
- Excédent des dépenses sur les recettes.. 6.064 46
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL DU FAMILISTÈRE DE GUISE
- MOIS D’AOUT 1901
- Naissances :
- 7 Août 1901 Hennequin Emile-Victor, fils de Henne-• quin Jules-Victor et de Maillet Jeanne. 31 — — Mansiaux Jeanne, fille de Mansiaux
- Apollon et de Proust Louise.
- Décès :
- Néant.
- Le Secrétaire, A. Houdin.
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nimes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES.
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- DOCUMENTS POUR UNE
- COMPLÈTE
- de J. B. André GODIN U)
- Glorification du Travail. Emancipation du Travailleur.
- LI
- Résumé des enseignements fournis par les essais fouriéristes aux Etats-Unis, et dont Godin s’est aidé dans la détermination de son œuvre sociale personnelle. Unité : Causalité, Continuité.
- L’historique de la tentative faite au Texas étant achevé avec notre dernier chapitre, nous avons à reprendre maintenant les efforts personnels de J.-B.-A. Godin, en France même, dans la poursuite du but assigné par lui à son existence : Glorification du travail, Emancipation du travailleur. C’est donc à l’œuvre tout à fait personnelle de J.-B.-A. Godin que nous arrivons. Aussi nous paraît-il tout indiqué de clore ici la première partie de notre travail, en résumant les enseignements fournis par les essais fouriéristes aux Etats-Unis et dont Godin s’est aidé dans la détermination de son œuvre sociale propre.
- Ces enseignements peuvent se résumer en une formule générale, dans laquelle, nous le montrerons, rentre aussi toute l’œuvre de J.-B.-A. Godin, soit :
- Unité : causalité, continuité.
- En vertu du principe d’unité, il faut disposer les choses de façon à conduire évolutivement (causalité et continuité) les êtres humains à la compréhension des
- (1) Lire le Devoir depuis le mois de mars 1891, tome 15, page 132.
- 1
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- 706
- Le deyoîr
- conditions du progrès, à la volonté de réaliser, d’entretenir et de développer indéfiniment ces conditions.
- Est-il nécessaire de rappeler quelques points confirmatifs ?
- Dès 1845, en face des nombreux échecs des premières tentatives, la leçon générale tirée des faits et proclamée avec toute l’énergie possible par l’illustre William Henry Channing et ses collègues de Brook Farm (chapitre XVI, section 8, Le Devoir, septembre 1898, p. 514) _ se résume en ces mots : développer les capacités de tous ordres, administratives et autres ; cultiver, chez tous, les sentiments d’amour unitaire; équilibrer les esprits et les dresser vers la conception d’un haut idéal social.
- L’oeuvre paraît si urgente à ces apôtres du progrès qu’ils s’y livrent exclusivement. Mais la préparation entrevue exige un temps considérable, car ce n’est pas seulement l’être humain qu’il faut approprier laborieusement à des conditions sociales supérieures, c’est aussi tout l’outillage industriel, tous les rouages sociaux.
- Les échecs continuent de succéder aux échecs ; et la leçon va se répétant pour tous les initiateurs d’expérimentations sociales.
- Un des plus illustres parmi eux, Horace Greeley, résumant, à son tour, après tous les échecs dont il avait été témoin, le résultat de ses expériences (Chap. XVI, 10e sect. p. 642, Le Devoir, novembre 1898) , proclamait l’insuffisance, la défectuosité de la grande majorité des éléments sociaux en ces termes énergiques :
- « Toute tentative socialiste sera contrecarrée par un sérieux obstacle, la nature des gens qui y sont communément attirés. A côté d’esprits nobles et élevés, dont les impulsions sont purement philanthropiques et qui sont disposés à supporter le travail et la peine pour le soutien d’une cause dont ils espèrent le bien du
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- genre humain, on trouve vingt fois plus de visionnaires, d’exaltés, d’égoïstes, d’esprits forts, de batailleurs, d’incompris, de gaspilleurs, de paresseux, en un mot de propres à rien. Ne se trouvant bien nulle part, ces gens concluent témérairement qu’ils sont exactement qualifiés pour une société plus parfaite... »
- Il continue, montrant que ce personnel défectueux, prompt généralement à s’emparer des postes, conduit les tentatives au naufrage.
- Pour parer à ces éventualités, écarter des postes dirigeants les ambitieux propres à rien, vingt fois plus nombreux que les gens modestes et capables, il faudrait donc chercher d’urgence à déterminer la vraie méthode de classement des capacités et de rémunération du travail selon le résultat utile des eflorts producteurs.
- Le jugement d’Horace Greeley est répété par Collins, fondateur d’une tentative reposant sur la liberté absolue, où il n’y avait d’autre règle pour chacun que de faire ce qu’il voulait {Le Devoir, novembre 1898, p. 643.) Après la leçon des évènements, Collins disait :
- « Les temps ne sont pas encore venus, les esprits ne sont pas préparés ; il y a à la surface des sociétés une somme d’individus remuants, mécontents, jaloux, paresseux, dégoûtés du présent système social, non parce que ce système enchaîne la masse dans la pauvreté, l’ignorance, le vice et une servitude sans fin, mais parce qu’ils ne peuvent pas faire tourner ce système à leur satisfaction personnelle. L’expérience montre que cette somme d’individus est toujours prête à se rallier à tout mouvement nouveau qui promet bien-être, abondance et liberté personnelle.
- « Mais lorsque l’entreprise se refuse à prendre la licence pour la liberté, et exige que chaque membre mette sa force et sa capacité au service du mouvement,
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- alors le cri de tyrannie et d’oppression est jeté à la face de ceux qui se sont faits les avocats du travail et de l’abnégation ; et la tentative même est considérée comme responsable des vices des gens dont nous parlons. »
- Le grand organe de publicité New-York’s Tribune, champion des tentatives fouriéristes, s’efforçant à son tour, en juillet 1855, de dégager l’enseignement résultant de cette quarantaine de tentatives closes par des échecs, concluait (ch. XL, p. 266, Le Devoir, Mai 1901^ :
- «...Nous sommes portés à croire que l’association ne pourra se réaliser jusqu’au jour où le progrès des sciences, des inventions et de l’industrie aura doté la société d’une abondance de richesses de tous genres telle que nous ne saurions guère l’imaginer aujourd’hui ...»
- Relevant l’argument qui avait cours en présence des échecs : « Il est difficile, sinon impossible, avec les éléments que la société fournit aujourd’hui, de former des associations ayant en vue l’industrie domestique, agricole, mécanique, l’éducation et la vie sociale, » New-York’s Tribune émettait l’espoir de voir peut-être la tentative dirigée par M. Victor Considérant au Texas atteindre quand même le but.
- Un an plus tard le Bulletin de la Société fondée par V. Considérant publiant « Les fruits de l’expérience », signalait, en termes des plus vifs , la rencontre à Réunion des mêmes difficultés pratiques contre lesquelles les autres essais, déjà, s’étaient heurtés. (Chap. XLV, p. 456 à 463, Le Devoir, août 1901.)
- « Plonger tout à coup et entièrement », disait le Bulletin, « dans la vie collective, des hommes et des familles accoutumés aux luttes de l’intérêt privé contre l’intérêt général et fatigués de se suffire à eux-mêmes, c’est les jeter dans une sorte d’ivresse ou de perturba-
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- tion morale qui étouffe leur notion du devoir sous l’exaltation du droit...
- « C’est mettre ainsi les gens de coeur, de conscience, dans la nécessité de perdre confiance ou de s’épuiser à la tâche pour entretenir les paresseux et être encore dénigrés par eux... »
- Toujours le même cri contre les paresseux qui partout se montrent à la fois ardents à la critique, infatués de leurs prétendues capacités et finalement aptes surtout à ruiner les tentatives.
- « A ce jeu, » continue le Bulletin, « la démoralisation devient contagieuse et les meilleurs sont ceux qui souffrent le plus. Une telle expérience d’association ou de vie collective, quand même, ne peut que tourner contre son but et faire bientôt détester la solidarité par ses plus passionnés zélateurs.
- « C’est l’histoire de tous les essais encombrés, débordés par les impatients, tentés avant la transition nécessaire et la création déun milieu 'propre*.. »
- Préparer les hommes et les choses : Voilà donc le cri de tous ceux qui ont essayé de réaliser des réformes. Nulle part la nature ne fait de saut. La loi de continuité régit les faits sociaux comme tous les autres. Conséquemment, c’est par étapes graduées, méthodiques, que la société se perfectionnera.
- Mais en sociologie, mieux qu’ailleurs peut-être, il est facile de saisir l’intime, l’inséparable relation des lois de causalité et continuité : la préparation des hommes et des choses commandée par la loi de continuité ou d’évolution n’étant autre que la culture même de l’élément causal ou déterminant dans les actions humaines, soit le sentiment progressif du principe d’unité. Il s’agit d’amener les esprits à la compréhension du progrès social immédiatement possible relativement à l’état
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- actuel, au sens des vraies conditions de ce progrès, à la volonté de subordonner soi-même ses actes à l’entretien et au respect des dites conditions, afin que la réforme s’effectue d’une façon pratique, durable, et serve elle-même d’étape vers un nouveau progrès immédiatement successif.
- De la quarantaine d’essais fouriéristes aux Etats-Unis, un seul, Wisconsin-Phalanx, échappa au double échec social et financier qui accompagna tous les autres. Wisconsin-Phalanx (chap. XVI, sect. 11e, Le Devoir, janvier 1899, p. 14), fut « pécuniairement un succès, socialement un échec. » La tentative fut donc conduite par des hommes habiles et laborieux; malgré cela, faute de préparation suffisante, elle fut socialement un échec.
- Un des aspects de cet échec doit être ici relevé par nous. Un mot auparavant :
- Lorsque Cantagrel arriva à Dallas, en 1855, Godin lui écrivait (1):
- « La bonne organisation de l’atelier culinaire ou des « cuisines, la simplification des travaux de ménage et « d’économie domestique par leur réunion en des ate-« liers spéciaux pourvus des moyens de faire vite et « bien, sont des causes de ralliement qui vaudraient « mieux que tous les discours du monde pour prédis-« poser nos populations au baptême de l’association. »
- Godin voyait donc alors, comme tous les phalanstériens de l’époque, les premiers colons logés dans des conditions telles que les services culinaires et autres (domestiques en un mot) pussent être organisés unitairement.
- Or, les expériences déjà faites prouvaient qu’en ces matières aussi, il faut compter avec la loi d’évolution.
- (1) Chap. XXVIII, p. 140, Le Devoir, mars 1900,
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- Mais les enseignements mettent toujours un certain temps à se propager, et il en fut ainsi des leçons qui, sur ce point, modifièrent les visées de Gçdin.
- « Généralement», écrivait après expérience le fondateur de Wisconsin Phalanx(l), «les associations ont, au début, tenté trop de choses à la fois. La plupart ont rompu avec la maison isolée et la table de famille avant d’avoir assez de science pour esquisser le plan d’un ménage unitaire... Les grands changements requièrent une action lente. »
- C’est toujours la même leçon : Unité par causalité et continuité ; Godin s’en pénétra vivement. Aussi dans,son oeuvre personnelle réalisa-t-il l’habitation unitaire, le Familistère, sans essayer un seul instant de la table commune ; chaque famille y est laissée chez elle, aussi isolée que le comporte la maison à plusieurs locataires; chacune pourvoit, comme ailleurs, à sa cuisine et à tous autres travaux domestiques. Mais toutes ensemble ont l’avantage de trouver réunis dans les dépendances de l’habitation, les magasins d’approvisionnements, buanderies, lavoirs, institutions enfantines et scolaires, etc., qu’il faut, ailleurs, aller chercher parfois très loin. Elles trouvent, en outre, des services de prévoyance mutuelle et autres institutions dont nous parlerons en leur temps.
- En un mot, le Familistère est un instrument de culture collective et de suggestion de progrès social. Plus facilement qu’avec le régime des logements isolés la population, à mesure que se développera son idéal d’Unité, pourra y réaliser, à son profit collectif, des conditions de bien-être, sécurité, raffinement des mœurs, etc., etc., qu’il est difficile, autrement, de mettre à la portée des familles ouvrières.
- (1) Ghap. XVI, Sect. II, p. 7. Le Devoir, janvier 1899.
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- Le système adopté par Godin dans l’organisation des choses au Familistère tient compte à la fois des nécessités individuelles par lesquelles doit se faire progressivement la culture des personnes et des nécessités collectives par lesquelles les gens doivent être, graduellement aussi, entraînés vers l’unité.
- Un esprit très pratique, John Gray, ce socialiste qui s’était mêlé à des essais communistes et fouriéristes, avait tiré de son expérience une conclusion concordante avec celle déjà dite, mais exprimée autrement :
- « Plus le régime individualiste se développera au sein des Associations, plus on gagnera en liberté et en bonheur ; au contraire, plus on ira vers le communisme, plus opposés seront les résultats. »
- C’est jusque dans les moindres détails des faits de là production, que Godin eût voulu appliquer ce régime et la nécessité en saute aux yeux lorsque on se reporte à cet autre enseignements des faits proclamé par New York’s Tribune (1) :
- « La grande difficulté dans les expériences sociales a toujours été d’inspirer à tous les membres un sentiment convenable de la responsabilité individuelle et un attachement vigilant au bien commun... On remédierait peut-être à ce vice par un système de rétribution plus stimulant. »
- Comment instaurer un tel système sans le baser sur l’individualisme ? Et remarquons combien cette base répond aux nécessités présentes.
- Les hommes répugnent de plus en plus à supporter d’être gouvernés les uns par les autres. Il faut donc que chacun devienne par soi-même un moteur vigilant du bien commun, que chacun acquière un sentiment très vif et très clair des nécessités sociales, c’est-à-dire
- (1) Ch. XL. p. 265, Le Devoir, mai 1901,
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- s’élève à une hauteur d’intelligence et de moralité qui, les faits l’ont prouvé, ne se trouve encore que chez un très petit nombre.
- Savoir se gouverner soi-même, est le plus haut point de l'individualisme éclairé par le principe d’unité ; c’est la subordination autonome de l’individu au bien de la vie générale.
- Godin concevait qu’un des plus sûrs moyens d’orienter les hommes vers cette ascension morale et, entre temps, d’assurer de la part des individus le soin vigilant du bien commun dans toute entreprise, était d’agencer les choses de façon à ce que l’individu recueillît d’autant plus d’avantages, pécuniaires et autres, qu’il s’exercerait dans le sens le plus favorable à l’entreprise même.
- Il comprenait qu’il fallait combiner tellement ces deux aspects de la fonction sociale proprement dite : individualisme, association, qu’on en obtînt :
- 1° Que chacun se sentît à la fois libre dans tous ses mouvements utiles à lui et aux autres, protégé par la masse dans les situations où l’aide est nécessaire et agent actif de cette même protection en faveur de ses co-intéressés ;
- 2° Que chacun recueillant directement en espèces et indirectement par les institutions protectrices de la vieillesse et de l’enfance, etc, tout le fruit, mais rien que le fruit de son travail, le sens de la responsabilité individuelle fût constamment%tenu en éveil et ainsi le soin vigilant du bien commun assuré. C’est pourquoi il ne cessa de chercher la vraie méthode d’appréciation du travail, celle par laquelle ce seront les résultats mêmes du labeur, les résultats utiles, qui serviront de base à la détermination des salaires et à la part des bénéfices.
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- (Nous avons touché la question dans notre chapitre XXI (1), et montré qu'il fallait à la base des allocations de salaires ou appointements dans les associations la vérification des mérites effectifs et la vérifica" tion permanente.)
- Bien entendu les indignes et les paresseux résisteront de toutes leurs forces à une telle méthode de rémunération ; ce n’en est pas moins de ce côté qu’il faut tourner les efforts ; car les éléments défectueux mêmes sont intéressés à ce que l'organisation sociale les empêche d’annihiler, d’entraver la partie vaillante du corps social, celle par laquelle se développent les ressources générales.
- L’œuvre est d’une telle complexité qu’elle nécessite le concours de toutes les bonnes volontés. Pas un novateur en essais sociaux qui n’en mesure l'importance.
- L'illustre Berthelot dans son volume « La synthèse chimique (2) » signalant le plus haut degré de certitude offert par les sciences expérimentales, écrit (p. 276) : «... Les sciences expérimentales créent leur objet en conduisant à découvrir par la pensée et à vérifier par l’expérience les lois générales des phénomènes... Elles soumettent toutes leurs opinions, toutes leurs hypothèses à un contrôle décisif en cherchant à les réaliser... »
- La sociologie est bien sous ce rapport une science expérimentale comme la chimie. Aussi est-il de même importance, en sociologie qu'en chimie, de publier les résultats obtenus lorsqu’on agit dans telles et telles conditions, avec tels et tels éléments, puisque c’est seulement ainsi que se constituera la science des sociétés.
- (1) Le Devoir, août 1899, p. 449 à 460.
- (2) Editeur : Félix Alcan, 108, boulevard Saint-Germain, Paris.
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- Parmi les pièces de notre dossier touchant l’entreprise du Texas, se trouve une note de la main de Godin où il porte au rang des causes d’échec :
- « Le manque dTJnité de vues chez les membres, « l’absence d’un sentiment religieux. »
- Sous ce rapport, il est à classer avec les grands socialistes américains, à la fois Swedenborgiens et Fourié-ristes, qui, en 1844, réunis à New York en Convention nationale, avaient décidé l’envoi d’une délégation à Paris, afin d’obtenir aide de l’Ecole phalanstérienne même, pour résoudre des points au rang desquels figurait le suivant (Chap. XVI, 2e sect. p. 328, Le Devoir, juin 1898.):
- « Comment organiser l’industrie, l’art et les sciences sociales, de manière à en faire des symboles de la vérité éternelle ? Comment faire que toute habitation sociétaire soit un temple , tout travail un holocauste, et l’existence terrestre une préparation à l’immortalité ? »
- Oui, tout ce côté religieux de l’oeuvre sociale (religieux dans le sens unitaire) Godin le jugeait indispensable à saisir.
- Vie et travail s’unifiaient à ses yeux. Aussi ne pouvant d’emblée entourer le travail des conditions d’attrait décrites dans la théorie fouriériste, eùt-il voulu en faire voir l’intérêt suprême en démontrant que si humble que soit une besogne, elle est ralliée, par les lois de causalité et continuité, au principe d’Unité.
- Il eût voulu pouvoir démontrer :
- 1° Que tout être ou individu est foncièrement une valeur de travail ou de fonction ;
- 2° Qu’aucune valeur de travail (humaine ou autre) ne cesse d’évoluer en tant que capacité de conception et direction, à travers ses manifestations corporelles ;
- 3° Que le classement de toute valeur de travail ou
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- fonction dans l’univers, et spécialement de l’être humain (valeur de travail conscient) dépend constamment de la liberté qu’a l’être raisonnable de s’orienter ou vers l’idéal d’unité du système dont il est membre ou vers la satisfaction de ses instincts individuels, au détriment du bien collectif et au risque d’une dégradation : c’était là, pour lui, la religion.
- Mais une pareille interprétation des choses nécessitait la démonstration, au préalable, de la contingence de la matière et de sa qualification selon les forces et l’effort dont elle est l’expression.
- La question n’était pas mûre au moment où Godin publia sa doctrine de vie et travail, dans son premier volume : Solutions sociales (1871).
- La science a marché depuis et d’un tel pas et dans une telle ^ voie, qu’elle fournit aujourd’hui — nous essaierons de le montrer dans la seconde partie de ce travail — un appui positif à l’idée de contingence de l’univers phénoménal, au concept du principe d’Unité par causalité et continuité.
- Vve J.-B.-A. Godin, née Moret.
- (A suivre).
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- A la Chambre : Travaux législatifs. Le salaire, la journée de travail, et les retraites des ouvriers mineurs.
- A la difficulté que nous signalions de voter, au cours de la session extraordinaire, le budget de 1902 et la caisse de retraites ouvrières, le gouvernement avait trouvé une solution. Elle consistait à mener de front l’examen du budget et celui des pensions de retraite, en consacrant au premier des séances matinales, au second les séances ordinaires de l’après-midi.
- Cependant les jours passent et le budget ne vient pas. Il y manque une cinquantaine de millions. On les cherche. Le projet sur les caisses de retraites ouvrières ne revient pas. On dépouille les 2380 avis qui sont parvenus au ministère du commerce, à la date du 15 octobre , et on en attend d’autres.
- Plus d’un mois s’est écoulé, depuis l’ouverture de la session extraordinaire, avant que le plus urgent des deux grands débats qui devaient la remplir ait été abordé.
- On a discuté cependant ; les projets ne manquaient pas à l’ordre du jour. Il y en avait tant qu’on a dû restaurer à leur usage les séances matinales si soigneusement réservées au budget.
- Le gouvernement en a profité pour obtenir de la Chambre (24 octobre) l’achèvement de la discussion du projet de loi concernant l’admission temporaire des blés qu’elle avait abordé avant sa séparation, et l’examen commencé immédiatement après et qui n’était pas encore terminé à la fin du mois de novembre, de la loi sur les primes à la marine marchande, dont le vote était indispensable pour éviter l’accroissement des charges budgétaires imposées par le régime actuel.
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- A titre d’indication, faisons remarquer qu’une motion déposée par un député collectiviste, M. Allemane, et tendant à ce que l’Etat institue un service public de construction et de navigation, a réuni 109 suffrages contre 448.
- A défaut de projets de loi, les interpellations étaient assez nombreuses pour absorber trois fois plus de séances que ne pouvait en offrir la période d’attente dont nous parlons.
- Dès le jour de la rentrée, le gouvernement se trouvait en présence de soixante-six interpellations ; quarante-six remontaient à la dernière session et vingt avaient été déposées pendant les vacances. La reprise des travaux parlementaires n’était pas faite pour en arrêter le flot envahissant. On l’a canalisé en rendant leur vendredi aux interpellations. '
- L’une d’elles a servi d’amorce à un débat qui a eu pour sanction l’adoption d’une proposition de loi intéressant le monde du travail, la loi relative à la réglementation du travail des mécaniciens, chauffeurs et agents des trains, et aux conditions de retraite du personnel des chemins de fer français.
- La Chambre avait à choisir, entre son texte primitif, repris par son auteur, M. Berteaux, le texte du Sénat qui en différait, comme on sait, profondément, tant en ce qui concerne la durée du travail qu’en ce qui concerne la retraite que le Sénat avait écartée de son projet, et un projet transactionnel de la commission qui réduisait l’amplitude du travail, maintenait le principe de la retraite, mais limitait l’application de la loi aux mécaniciens, chauffeurs et agents des trains, au lieu d’y comprendre, comme le projet Berteaux, les employés et ouvriers de tous les services.
- Le ministre des finances, tout en protestant de l’intérêt qu’il porte aux agents et ouvriers des chemins de fer, s’est vainement efforcé de convaincre la Chambre de ne pas voter un supplément de dépenses qui aurait
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- sa répercussion sur nos finances, puisqu’il augmenterait d’autant le chiffre des garanties d’intérêt exigible.
- Le texte proposé par M. Berteaux a été voté par 327 voix contre 200.
- Un ordre du jour invitant le gouvernement à soutenir dans le plus bref délai le projet de loi devant le Sénat, à même été voté par 314 voix contre 31.
- Il est possible que le gouvernement ait exagéré les conséquences financières du vote de la proposition Berteaux. Il a produit à ce sujet, les chiffres qui lui ont été fournis par les compagnies de chemins de fer. L’exactitude de ces chiffres a été contestée, notamment par M. Rouanet, qui a soutenu que l’amélioration de la situation des agents de chemins de fer peut s’obtenir sans charges nouvelles. Il est peu probable cependant que le Sénat soit disposé à apporter à son texte, qui constitue un véritable recul sur la situation actuelle, des modifications qui le rapprochent beaucoup de celui que la Chambre a voté le 14 novembre.
- Nous croyons devoir, à ce sujet, rappeler en quels termes pleins de déférence la Fédération des mécaniciens et chauffeurs de France et d’Algérie, soumettait au Président de la République, à la veille de la discussion de la loi par le Sénat, en juin 1901, leurs revendications conformes au projet Berteaux : « En toutes circonstances, disait-elle, ces travailleurs ont donné l’exemple du plus pur patriotisme, en s’opposant à toutes tentatives de grève pouvant arrêter l’activité nationale ; aussi sont-ils assurés d’avoir l’estime de tous les honnêtes gens en présentant leurs justes revendications au Parlement. »
- Et, après avoir énuméré les points sur lesquels elle demande satisfaction, la Fédération ajoutait :
- « Il faut considérer que les mécaniciens et chauffeurs, malgré leur attitude calme, ont conscience de leur force. Ils savent que, si on peut improviser d’autres catégories d’employés, il faut pour exercer leurs fonctions des mois et même des années d’apprentissage et
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- d’expérience, mais étant soucieux des responsabilités inhérentes à leur profession et dévoués à la République et à la défense nationale, ils désirent n’employer que des moyens pacifiques et légaux pour obtenir satisfaction. »
- Les revendications des mineurs ont été portées à la tribune de la Chambre le jour même de la reprise des travaux parlementaires, le 22 octobre, au début de la séance.
- M. Basly, ancien ouvrier mineur, député de Lens, en déposant une proposition de loi tendant à l’établissement d’un salaire minimum dans les mines, a rappelé qu’il avait déjà soumis à la Chambre une proposition tendant à réduire à huit heures la journée du travail des mineurs, et que la Chambre était déjà saisie d’un projet de réforme de la loi de 1894 sur les retraites des ouvriers mineurs.
- L’orateur après avoir donné lecture de sa proposition demandait la déclaration d’urgence et la discussion immédiate.
- C’est le président du Conseil qui a répondu au député de Lens.
- « Sur les trois points posés par M. Basly, a dit M. Waldeck-Rousseau, le gouvernement a déjà eu l’occasion, à deux reprises, de faire connaître son sentiment. C’est la même déclaration que j’apporte aujourd’hui.
- « Le gouvernement ne peut s’associer à la proposition en ce qui concerne la détermination légale d’un minimum de salaire. Cette résolution serait contraire à son programme et au but qu’il poursuit dans l’intérêt républicain ; c’est d’accomplir une oeuvre réformatrice dans le sens où les mesures proposées unissent les républicains et ne les séparent point.
- « En ce qui concerne la question des retraites, j’ai dit que le gouvernement était disposé à examiner dans quelle mesure la loi de 1894 pouvait être complétée. Il n’a pas négligé de poursuivre l’étude à laquelle il s’était
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- engagé. Je puis indiquer qu’un des objets auxquels il s’attache, consiste à rechercher le moyen de hâter le fonctionnement de la loi de 1894.
- « Voici ce que j’entends dire : la loi de 1894, lorsqu’elle produira tous ses effets, lorsqu’elle fonctionnera complètement assurera aux ouvriers mineurs des retraites qui ne sont pas sans importance ; mais naturellement ceux-là seuls pourront bénéficier du plein effet de la loi de 1894 qui auront commencé de faire les versements étant jeunes, et qui, par conséquent, auront accompli le nombre de versements nécessaires pour obtenir le maximum delà retraite. Nous recherchons s’il n’est pas possible de hâter ce fonctionnement, en nous inspirant d’une des dispositions qui ont trouvé place dans le projet plus général sur les retraites ouvrières.
- « Puur ce qui est de la journée de huit heu res, le gouvernement examine attentivement cette question avec le désir de voir améliorer les conditions de travail dans les mines comme dans tous les ateliers et dans toutes les usines.
- « Mais j’ai dit, dès le premier jour, ajoute le président du conseil, qu’il était impossible, sous peine de méconnaître les intérêts généraux et ceux mêmes des travailleurs, de poursuivre de telles réformes sans précaution, car notre production nationale en pourrait être atteinte.
- « Je tiens à dire à la Chambre que le gouvernement entend poursuivre son œuvre comme s’il n’était pas l’objet de certaines mises en demeure, qu’il est peu disposé à céder à certains mouvements d’irritation. Les menaces ne le décourageront pas plus que les mises en demeure n’auront pour effet de lui- arracher des promesses imprudentes, allant au-delà de ce qu’il pourra tenir.
- « Le gouvernement accepte l’urgence, mais s’oppose à la discussion immédiate. »
- On applaudit au centre et à gauche. On murmure sur les bancs socialistes.
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- L’urgence est mise aux voix; elle est adoptée à mains levées.
- M. Baslv insiste pour la discussion immédiate de sa proposition. Il considère le renvoi à la commission comme un enterrement de la question, la commission du travail étant surchargée de besogne.
- M. Dubief, président de la commission du travail, dit que la commission du travail a rapporté de nombreuses lois et qu’elle a fourni une grosse somme de travail. Si la Chambre lui renvoie la proposition Basly, la commission l’examinera immédiatement et la rapportera le plus rapidement possible.
- Par 321 voix contre 254, la Chambre, conformément à la demande du gouvernement, vote le renvoi de la proposition Basly à la commission du travail.
- Conformément à l’engagement pris à la tribune de la Chambre par son président, la commission du travail se mit immédiatement à l’oeuvre, et commença l’examen des propositions de la loi concernant la durée du travail et le salaire des1 ouvriers mineurs.
- Quant à la question des retraites, elle avait été renvoyée à la commission d’assurance et de prévoyance sociales, déjà saisie de propositions analogues.
- Actuellement, les ouvriers mineurs bénéficient d'es caisses de retraite et des caisses de secours. Les premières sont subventionnées par les prélèvements de 2 p. 0/0 sur le salaire ouvrier et des versements équivalents effectués par les compagnies ; pour les caisses de secours l’ouvrier verse 2 p. 0/0 de son salaire, la compagnie 3 p. 0/0, de sorte que pour l’ensemble de ces deux institutions les ouvriers paient aujourd’hui 4 p. 0/0 de leur salaire et les compagnies 5 p. 0/0.
- M. Basly propose que désormais, les caisses de retraites et de secours soient exclusivement alimentées au moyen de versements effectués par les compagnies. L’ouvrier serait déchargé de tout versement. Les compagnies seraient tenues de payer 10 0/0 du montant des
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- salaires dont 6 0/0 pour les caisses de retraites et 4 0/0 pour les caisses de secours.
- Cette proposition d’ailleurs ne battrait son plein que dans trente ans. M. Baslv ne formule aucune indicatiou pour la période transitoire.
- Toutes les propositions, à l’exception de celle de M. Baslv, maintiennent le principe de la participation des ouvriers à la formation du fonds de retraite.
- *M. de Ramel demande que la retraite soit majorée : 1° en faisant verser par l’Etat une somme de 10 centimes par jour au compte individuel de chaque mineur pendant la durée de son service militaire ; 2° en prélevant 15 p. 0/0 sur le produit de la redevance payée annuellement au budget de l’Etat par les compagnies exploitantes ; 3° par un versement de 4 p. 0/0 du salaire des ouvriers étrangers à la charge des patrons.
- La proposition prévoit des mesures transitoires pour les ouvriers mineurs âgés actuellement de cinquante-cinq ans.
- L’exposé des motifs du projet du gouvernement indique que la loi de 1894 sur les retraites des mineurs, à la différence du projet général sur les retraites ouvrières actuellement en délibération devant la Chambre, ne contient aucune prévision pour la période transitoire qui précédera son eomplet fonctionnement. C’est cette lacune que le projet actuel a précisément pour but de combler.
- Actuellement, un ouvrier retraité âgé de cinquante-cinq ans et ayant trente années de travail qui, en exécution de la loi de 1894, aurait commencé à effectuer ses versements en 1895, ne recevrait qu’une retraite annuelle de 30 francs.
- Le gouvernement a cherché la solution du problème dans une majoration des retraites proportionnelles instituées par la loi de 1894. 11 a fait application partielle au cas des mineurs du principe du projet général sur les retraites ouvrières : celui d’une subvention de l’Etat. Il arrive ainsi à majorer jusqu’à 300 francs la pension
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- proportionnelle servie durant la période transitoire qui doit prendre fin en 1926. Le nombre des retraités réunissant les conditions d’âge et de travail serait d’après les renseignements recueillis d’environ dix-huit mille.
- La subvention de l’Etat serait récupérée par un prélèvement sur le prix d’adjudication des concessions de mines, et, en cas d’insuffisance, par des centimes additionnels à la redevance proportionnelle des mines.
- En vue d’atteindre immédiatement ce but, le gouvernement a détaché du projet de révision de la loi de 1810 sur les mines, actuellement soumis au Sénat, trois articles relatifs à ces clauses financières pour les incorporer dans le projet sur les retraites qu’il dépose aujourd’hui, de manière que celui-ci fût complet.
- Le gouvernement considère en outre que de même que les intéressés doivent dans le système de la loi de 1894 pourvoir à la retraite par un sacrifice personnel, ils doivent participer à la majoration de cette retraite.
- Le projet sur les retraites ouvrières prévoit un versement de 0 fr. 10 pour les salaires de 2 francs et au-dessus, soit 5o/opour ceux de 2 francs et une contribution égale du patron, au total 10 o/o.
- La majoration serait obtenue par une retenue de 1/2 p. o/o, lorsque le versement effectué en vertu de la loi de 1894 ne dépasse pas 3 o/o, de 1/4 p.o/o lorsqu’elle dépasse 3 o/o.
- La retenue ne serait donc au total que de 4 1/2 à 5 o/o.
- Pour le calcul de la bonification, il n’est fait état que des revenus personnels et, par assimilation au projet sur les retraites ouvrières, les salaires ne sont pas comptés.
- Le fonds de la bonification est fixé à 5 millions.
- Enfin le projet énumère les conditions nécessaires pour participer à la bonification et qui sont celles de la loi de 1894 : 55 ans, 30 ans de service, avoir opéré les versements prévus par l’article premier.
- M. Odilon-Barrot propose de fixer à cinquante ans d’âge et vingt-cinq années de service le droit à une pen-
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- sionde retraite. Tout mineur qui aura atteint l’âge de cinquante ans sans avoir vingt-cinq ans de service aura droit à une retraite proportionnelle s’il se trouve dans l’impossibilité de travailler en raison d’infirmités contractées dans la mine.
- Les veuves et les orphelins du titulaire d’une pension auront droit à la moitié de cette pension, mais elle cessera en faveur de ces derniers lorsqu’ils auront atteint l’âge de dix-huit ans.
- Le versement sera toujours effectué à capital aliéné.
- Tout mineur qui, ayant droit à la pension de retraite, continuera de travailler à la mine ne touchera que la moitié de la pension. Dans ce cas il devra continuer à subir le prélèvement de 2 o/o sur le montant de son salaire, le versement effectué par l’employeur deviendra facultatif, et au cas où il ne serait pas effectué, l’intéressé devrait compléter son versement à 4 o/o.
- D’après M. Odilon-Barrot, les retenues de 2 o/o effectuées sur les salaires des ouvriers et les versements d’égale somme auxquels les patrons sont tenus par la loi de 1894 n’étant pas suffisants pour assurer le service des retraites, il est juste de ne pas les laisser s’accumuler dans les conditions d’un accroissement perpétuel, qui arriverait à constituer dans un avenir peu éloigné une sorte de main-morte, dont les dangers sont à prévoir.
- Les calculs qui ont été faits et que les intéressés apportent à l’appui de leurs revendications, établissent qu’en prélevant les 2/3 de ces retenues et versements annuels, on obtient un total approximatif de 4 millions, auquel il convient d’ajouter : 1° les intérêts des sommes accumulées depuis l’application de la loi de 1894, s’élevant en 1902, à environ 52 millions, soit, au taux de 3o/o,
- 1.560.000 francs; 2° la moitié des amendes encourues annuellement, s’élevant à 200.000 francs. Au total 5.760.000 francs. Répartie entre dix mille mineurs cette somme assurerait à chacun d’eux une retraite de 576 francs qui serait encore accrue si cette retraite, au lieu
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- LE DEVOIR
- d’être fixée à 50 ans, était reportée à Fâge de 55 ans, limite fixée par le projet ministériel.
- Le ministre des travaux publics, entendu par la commission, s’est prononcé nettement contre tout projet basé sur le système de la répartition. Le capital de 52 millions environ, formé par les cotisations ouvrières et patronales depuis 1894 et dont cette proposition fait état comme fonds de réserve de ce système de répartition ne peut être distrait, selon lui, de son affectation première. Ces sommes représentent la contre-partie d’engagements pris et ne pourraient être distraites que si le législateur consentait à rompre plusieurs centaines de mille de contrats individuels. L’impossibilité de faire état de cette ressource rendrait donc impossible l’acceptation de la proposition OdiIon-Barrot.
- Un membre de la commission, M. Mirman, s’est efforcé de démontrer que les statistiques fournies par le ministre des travaux publics étaient tout à fait insuffisantes pour condamner le mécanisme financier du système de la répartition. lia fait valoir que les ressources considérables provenant de la création des 85 centimes additionnels sur la redevance des mines, et le produit éventuel des adjudications des concessions nouvelles, conformément au projet spécial actuellement soumis à la commission du travail, pourraient s’ajouter aux ressources prévues par le projet Odilon-Barrot. En consé-qnence, M. Mirman a demandé que la commission n’écartât ce projet que s’il lui était formellement démontré qne malgré ce surcroît de ressources, il serait impossible à assurer aux ouvriers mineurs des retraites approchant de celles qu’ils espèrent.
- On sait que les mineurs réclament 730 francs de pension après vingt-cinq ans de service.
- Leurs délégués protestent contre le projet du gouvernement qui prévoit un prélèvement supplémentaire sur les salaires ouvriers, et déclarent qu’ils se rallieront à titre transactionnel au projet Odilon-Barrot.
- La commission, dès le premier moment, s’était pronon cée contre le principe de la proposition Basly.
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- Mais une question se pose. Quel est le chiffre exact des futurs bénéficiaires de la loi modifiée? La Commission se trouve à cet égard en face de données absolument contradictoires : les délégués mineurs estiment que, même si l’âge de la retraite était abaissé à cinquante ans, le nombre des parties prenantes seraient au plus de 12.000. Le gouvernement estime que même en maintenant l’âge de cinquante-cinq ans, ce nombre serait une vingtaine de mille au début et pourrait croître jusqu’à 29.000. Inutile d’insister sur l’importance de ce détail. Une enquête est ouverte.
- Tel est, au moment, où nous écrivons, l’état des travaux de la Commission parlementaire d’assurance et de prévoyance en ce qui concerne les retraites des ouvriers mineurs.
- La tâche qui incombe à la commission parlementaire n’est pas moins ardue, cette commission ayant à examiner les propositions concernant la durée du travail et le salaire des ouvriers mineurs.
- ( M. Basly propose l’établissement dans les mines et minières d’un salaire légal minimum basé sur la production moyenne par l’ouvrier, et fixé dans chaque arrondissement minéralogique par des commissions mixtes composées pour un tiers des délégués des exploitants et pour les deux autres tiers de représentants désignés en assemblée générale dans le sein des syndicats ouvriers.
- Le ministre des travaux publics, entendu par la commission, a déclaré de la façon la plus catégorique, que le gouvernement n’adhère pas à la proposition de M. Basly et qu’il considère ces questions de salaire comme devant être débattues entre patrons et ouvriers et ne pouvant pas être réglées par voie législative.
- Quant à la commission, en présence des divergences de vues qui existent sur ce point, même entre les représentants des ouvriers, elle a subordonné sa décision au résultat de l’enquête qu’elle poursuit auprès des
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- LE DEVOIR
- syndicats ouvriers et patronaux de l’industrie des mines.
- En ce qui concerne la durée du travail, la commission, après avoir pris connaissances des réclamations ouvrières, et malgré les objections formulées par les représentants des compagnies houillères, a adopté le principe de la règlementation légale de la durée du travail.
- Les déclarations faites à plusieurs reprises par le président du conseil nous ont appris que le gouvernement n’est pas hostile à la réduction à huit heures de la journée du travail dans les mines ; mais qu’il la subordonne à un certain nombre de conditions.
- Ces conditions ont été exposées par le ministère des travaux publics devant la commission. Elles peuvent se résumer ainsi :
- La journée serait comptée de la dernière descente à la première remonte. Le repos de longue durée en usage dans certaines mines ne serait pas compris dans le calcul de la journée ; des dérogations seraient prévues soit dans l’intérêt général du pays, en cas de baisse sensible de la production, soit dans l’intérêt spécial de certaines mines dont l’exploitation serait précaire.
- Conformément au système développé par le ministre des travaux publics, la commission du travail a fixé le maximum de la journée de travail dans les mines de houille à neuf heures à partir du 1er juillet qui suivra la promulgation de la loi ; deux ans après cette date, la journée sera fixée à huit heures et demie et deux ans après elle sera fixée à huit heures.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- FRANCE
- Une cité coopérative universitaire à Paris.
- Une société d’étudiants se constitue pour la fondation d’une « cité coopérative universitaire. »
- Les jeunes gens qui ont pris l’initiative de cette fondation : M. Iven, l’un des promoteurs de la fondation universitaire de Belleville , M. Hayem, le secrétaire général du restaurant coopératif, ont reçu l’appui efficace de MM. Gréard, vice-recteur de l’Académie ; A. Creiset, doyen de la Faculté des lettres ; Casimir-Périer, président de la Société des amis de l’université de Paris ; Picavet, directeur de la Revue internationale de Venseignement supérieur ; Tannery, sous-directeur de l’Ecole normale supérieure.
- Le but qu’on se propose d’atteindre est de mettre à la disposition des sociétaires des habitations confortables et économiques. La Résidence universitaire, établie il y a 5 ans, 95, boulevard Saint-Michel (et déjà doublée d’un home universitaire réservé aux étudiantes, 18 bis, rue Denfert-Rechereau, , a paru tout à fait propice à l’installation d’un premier groupe qui serait le noyau de la coopérative ; dès aujourd’hui, le local de la résidence, situé au milieu de tranquillesjardins et comprenant chambres meublées, salles de bain, salle à manger, salon, bibliothèque, est à la disposition des sociétaires. Si, cette année, le nombre des adhérents est suffisant, le comité tentera, l’année prochaine, une expérience sur une échelle plus vaste.
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- BELGIQUE
- Le Congrès de la coopération ^socialiste belge réuni le 2 octobre à Bruxelles, a décidé à l’unanimité, la créa-
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- LE DEVOIR
- tion d’un magasin central à Bruxelles. Il pourra y avoir des dépôts dans certains centres régionaux.
- En vue de prévenir la concurrence entre sociétés, le Congrès a décidé que les sociétés d’une même région se constitueront en sous-fédération, avec mission d’examiner les différends qui se produisent et de régler les rayons d'action de chaque société, et il a donné à la Chambre consultative la mission d’arbitre en ces matières .
- Les communes devront se conformer aux statuts du parti ouvrier déclarant qu’il ne peut y avoir qu’une seule coopérative socialiste par commune. Les fédérations d’arrondissement auront donc pour devoir de refuser l’affiliation au parti ouvrier d’une seconde société coopérative socialiste dans une même localité. Elles devront également s’efforcer à opérer la fusion des coopératives dans les localités et parfois dans les régions où il y en a plusieurs.
- L’attention du Congrès a été appelée sur la nécessité d’établir une comptabilité complète, claire et à jour. A l’exemple de la Chambre consultative des associations françaises de production, il a décidé la création d’un service de comptabilité organisé par la Chambre consultative et ayant pour objet de faciliter la tâche des nouvelles sociétés et de celles qui n’ont point les moyens de se payer un comptable à demeure fixe.
- Dans cette voie, il a chargé la Fédération : 1° de faire confectionner tous les livres comptables et registres utiles ; 2° de faire pour la prochaine assemblée générale un rapport sur la nomination d’un contrôleur spécial pour la comptabilité des coopératives.
- En ce qui concerne l’éducation des coopérateurs socialistes, le Congrès a voté la résolution suivante :
- « Le Congrès insiste auprès des directions des Maisons du Peuple pour qu’elles attachent plus que jamais une grande importance à faire l’éducation socialiste de leurs membres. Il leur rappelle que la coopération doit non seulement servir à rendre moins pénible la con-
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- dition matérielle des travailleurs, mais qu’elle a pour objet de les initier : 1° à la pratique des affaires administratives, par l’étude et la discussion au sein des commissions et des assemblées générales ; 2° à la pratique de la solidarité, par des oeuvres de prévoyance, de solidarité et de mutualité ; 3° aux idées socialistes, par les conférences, la lecture et l’abonnement aux revues, journaux et brochures et par l’installation de bibliothèques ; 4° à la culture du beau, en rendant leurs locaux agréables à l'œil, en les ornant de gravures, affiches, tableaux, sculptures, etc., etc.
- » Le Congrès charge la Chambre consultative de constituer des bibliothèques à l’usage des coopérateurs et de rechercher les moyens de les céder aux Maisons du Peuple, dans des conditions avantageuses. »
- (D’après les Coopérateurs belges).
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- ESPAGNE
- L’instruction primaire obligatoire.
- Un projet de loi ministériel tend â rendre obligatoire l’instruction primaire pour les enfants des deux sexes âgés de six à douze ans et à assurer le payement des instituteurs et des institutrices à qui les municipalités devaient 23 millions pour traitements arriérés. Le dernier recensement de 1900 a révélé que la moitié de la population espagnole ne sait ni' lire ni écrire.
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- LE DEVOIR
- LA QUESTION DE LA PAIX
- Le Congrès de Glasgow.
- Le rapport sur les évènements de Vannée.
- Les travaux du Xe Congrès universel de la Paix ont commencé par la lecture du rapport du Bureau international de la Paix sur les évènements de l’année.
- Nons reproduisons de ce document les lignes suivantes qui en forment la conclusion :
- « Dans leur ensemble, les évènements de l’année qui vient de s’écouler présenteraient un tableau bien sombre, aux regards des amis de la paix, si l’on voulait considérer les faits sans les rattacher à leurs causes et surtout à leurs conséquences probables.
- Les crises militaristes auxquelles nous assistons depuis trois ans ont, sans aucun doute, quelque chose de navrant ; mais la répulsion qu’inspire de plus en plus la continuation des massacres dans le Sud-Africain, dans les Philippines, dans l’Extrême-Orient, deviendra peut-être un des plus puissants auxiliaires de la propagande pour la solution toujours pacifique des différends internationaux.
- Nombreux sont ceux qui eussent acclamé par entraînement, sans réflexion, les préparatifs d’une guerre, mais qui savent maintenant quelles sont les conséquences matérielles et morales de tout appel aux armes, avec ses incertitudes, ses menaces de ruines, ses périls pour la civilisation et ses sanglantes réalités.
- Il est impossible que cette impression ne s’empare pas des esprits à l’ouïe de ce qui se passe. Et de fait, jamais les aspirations vers la paix et la sécurité du lendemain n’ont été plus générales, ni plus ardentes dans les masses, qu’elles ne sont aujourd’hui.
- Ces aspirations, qui bravent les tempêtes delà guerre,
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- LA QUESTION DE LA PAIX 733
- ont d’ailleurs devant elles le phare de la Convention de la Haye pour le règlement pacifique des différends internationaux. La lumière de ce phare est encore obscurcie par les brumes du passé, mais l’avenir le fera resplendir pour le bonheur du monde. Il suffit pour cela que les Etats prennent l’habitude de se servir de ce puissant élément de concorde toutes les fois qu’un recours à l’arbitrage devient nécessaire.
- La guerre est condamnée par ses propres excès. On passe indifférent devant un feu de cheminée, mais quand une rue entière est en flammes, .on revient de ce lugubre spectacle avec la ferme intention de prendre toutes les précautions vouluees pour prévenir un incendie chez soi. La guerre, telle qu’elle est actuellement pratiquée, est un embrasement dont on ne peut suivre les péripéties, sans éprouver la même sensation.
- Notre génération se trouve au seuil d’une nouvelle ère, qui ne peut s’affranchir d’un seul coup du funeste héritage de sa devancière ; mais ce que les peuples entrevoient comme une étoile vacillante à l’horizon est un astre de première grandeur, qui montera nécessairement à son heure au zénith. »
- Actualités politiques.
- Aussitôt la lecture du rapport achevée, ce document a été renvoyé à la Commission dite des actualités politiques. Cette commission n’a pas jugé à propos de soulever au sein du Congrès une discussion sur la guerre dans l’Afrique du Sud et sur les évènements de Chine, qui avaient été mûrement examinés au Congrès de 1900 à Paris. Elle n’a donc relevé du rapport que le passage relatif aux massacres d’Arménie, et elle a fait adopter à cet égard une résolution rappelant aux Puissances le devoir d’intervention que leur imposent les traités quant à la protection des sujets chrétiens du sultan et quanta la réalisation des réformes promises aux populations de l’empire Ottoman.
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- LE DEVOIE
- Droit international.
- La sous-Commission juridique du Bureau a présenté, par l’organe de M. Emile Arnaud, un rapport très clair et très substantiel sur ses travaux relatifs aux traités d'arbitrage permanent et à l’exécution des sentences arbitrales. Les conclusions de ce rapport ont été adoptées à l’unanimité.
- Une résolution, également recommandée par M. Emile Arnaud, a été votée pour définir nettement comment doit s’accomplir le travail de parachèvement de l’oeuvre de la Conférence de la Haye par l’insertion d’une clause d’arbitrage obligatoire dans les traités d’Etat à Etat, de façon que peu à peu toutes les nations s’unissent entre elles par une clause semblable et qu’il se forme ainsi un vaste réseau marquant l’avènement définitif et complet du règlement arbitral des litiges entre les peuples.
- Un certain nombre d’autres questions portées au programme du Congrès ont été liquidées ou renvoyées à l’examen du Bureau international de la Paix, pour rapport et préavis.
- Les causes économiques de la guerre. — La coopération et la paix.
- Dans les congrès et dans les oeuvres de propagande pour la paix, après le tableau des inhumanités de la guerre, l’exposé des conséquences économiques de ce fléau tient une place considérable.
- Combien de fois n’a-t-on pas dressé le bilan des richesses énormes englouties dans les luttes internationales du passé, et mis en regard les bienfaits qui seraient résultés d’un meilleur emploi de ces capitaux !
- En ce moment la prolongation de la guerre Sud-Africaine en montrant le parti que la défensive peut tirer du perfectionnement des armes à feu ("fusil de petit calibre, poudre sans fumée) et de la fortification passagère , donne beaucoup de force à cette opinion soutenue devant le Congrès de Glasgow, à savoir qu’une guerre en-
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- LA QUESTION DE LA PAIX
- tre nations ou entre alliances sensiblement équivalentes, telles qu’il en existe actuellement en Europe, aurait beaucoup de chances de ne se terminer que par l’épuisement des combattants ; qu’une famine générale ne manquerait pas de suivre une guerre de longue durée, en raison de la dépendance réciproque des nations européennes au point de vue des approvisionnements qu’elles reçoivent d’Outre-mer, comme en raison de la rareté du numéraire, de la réduction des salaires, de la perte des réserves du capital que les gouvernements auront dissipés en armements.
- Quoique l’exemple vienne de loin, la leçon qui en découle doit être méditée par ceux qui seraient tentés d’ouvrir l’ère des conflits armés entre nations civilisées, ou d’applaudir à l’initiative prise dans ce sens.
- Suffisantes peut-être pour inspirer aux nations la salutaire crainte d’un embrasement général où elles risqueraient de tout perdre, ces considérations ne les arrêtent pas dans*la voie nouvelle où elles se précipitent avec frénésie, celle des guerres coloniales, véritables affaires, dont les gains énormes ne compensent que trop souvent les faibles risques.
- Il faut faire plus, ici, que de provoquer la révolte des consciences contre les tueries humaines, et de soumettre à l’expertise de la froide raison la balance des comptes de ces tristes spéculations.
- Il faut « réaliser des conditions économiques telles que les hommes aient tout à gagner par la paix, tout à perdre par la guerre. »
- C’est en ces termes que M. J. Prudhommeaux pose le problème dans une brochure portant le titre que nous avons donné à ce chapitre (1), et qui renferme les deux rapports présentés par le sympathique secrétaire de VAssociation de la paix par le droit, au Congrès de Glasgow, sur les deux, questions suivantes : Nécessité
- (1) Les causes économiques de la guerre, — La coopération et la paix, chez Nicolas, 6, rue Grolée, Lyon.
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- LE DEVOIR
- cl’une enquête sur les causes économiques des guerres. — La coopération considérée comme agent de la pacification internationale.
- Après avoir établi dans sa première étude qu’à toutes les époques, et en particulier dans la seconde moitié du XIXe siècle, la plupart des guerres ont été amenées par des causes sociales et économiques, M. J. Prud-hommeaux, analysant de plus près ce fait important, dans sa seconde étude, montre qu'en ce qui concerne la période comtemporaine, il a sa source principale dans une organisation défectueuse de l’industrie et du commerce, et que le remède à cette situation se trouve dans la coopération envisagée sous ses deux formes : consommation et production.
- La production et la consommation, en état de complète anarchie, s’ignorent l’une et l’autre. lien résulte une concurrence tout à la fois désordonnée et acharnée. Cette concurrence effrenée aboutit infailliblemeni à la guerre pour la création de débouchés.
- La coopération intégralement appliquée réalisera cette harmonie des intérêts sans laquelle les prescriptions les plus élémentaires de la conscience morale ne prévaudront jamais dans les rapports entre les nations.
- Les guerres de débouchés deviendront inutiles.
- Nous rappelions naguère cette parole du grand propagateur de la paix, Charles Lemonnier : « Que tous les coopérateurs deviennent pacificateurs, que tous les pacificateurs deviennent coopérateurs : la question de la paix et la question sociale feront ainsi chacune un grand pas. »
- Le rapport de M. J. Prudhommeaux est une éloquente ampliation à ce thème,
- Il montre que les grands coopérateurs de tous les pays furent de grands pacifiques : Fransesco Vigano, en Italie ; Yansittart Neale, en Angleterre, et J.-B. A. Godin en France, « deux apôtres qui furent deux amis parce que dans leurs nobles âmes l’idéal pacifique et l’idéal coopérateur ne se séparaient pas » ; et parmi les
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- vivants Hodgson Pratt, en Angleterre; H. Lafontaine, en Belgique ; F. Passy, Charles Gide, Auguste Fabre, de Boyve, en France.
- Tels sont les hommes que M. J. Prudhommeaux cite en exemple et qu’il prend lui-même pour modèles. Nous nous plaisons à nous rappeler la part qu’il prit, étant encore sur les bancs du lycée, à la fondation de la Société des jeunes amis de la paix, devenue depuis la brillante Association des amis de la paix par le droit. Bans la jeune phalange des universitaires pour lesquels la tour d’ivoire n’est pas un idéal, J. Prudhommeaux est donc un précurseur : il a déjà abondamment semé dans le champ de la paix internationale et de l’harmonie sociale. Si l’appel qu’il a fait entendre au congrès de Glasgow est propagé par les pacifistes, c’est par millions que ces derniers verront grossir le chiffre de leurs adhérents.
- Comme sanction du rapport de M. Prudhommeaux, le Congrès a donné mission au Bureau de Berne de constituer une Commission technique choisie parmi les économistes pacifiques et chargée de mettre chaque année en lumière un des aspects économiques ou sociaux du problème international.
- Il a également invité les amis de la Paix à favoriser, dans leurs pays respectifs, la coopération par tous les moyens en leur pouvoir, et donné mandat au Bureau de Berne de transmettre cette décision aux divers Congrès coopératifs nationaux et internationaux.
- On verra par la lecture de Y Appel aux nations que la question soulevée par M. Prudhommeaux, est définitivement entrée dans les préoccupations des pacifistes.
- Appel aux nations.
- Le Xe Congrès universel des Sociétés de la Paix du monde entier, réuni à Glasgow du 10 au 13 septembre 1901, ne peut pas clore ses travaux sans indiquer nettement la direction actuelle du mouvement pacifique.
- Les sociétés contemporaines tendent de plus en plus
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- DE DEVOIR
- vers la démocratie. Les intérêts des masses déshéritées passent au premier plan des préoccupations des hommes politiques, les habiles combinaisons des diplomates au second. Partout le problème de la misère se pose d’une façon impérieuse et redoutable, et chaque jour on commence avoir plus clairement que l’unique moyen de procurer aux masses populaires une existence digne de l’homme est de mettre fin à l’anarchie internationale. La question du bien-être des peuples et celle de l’union juridique des Etats civilisés sont absolument connexes. En effet, par suite de l’anarchie actuelle, non seulement des milliards et des milliards sont perdus en dépenses militaires absolument improductives, mais, de plus, les hommes sont empêchés de mettre en exploitation des richesses énormes enfouies dans notre globe. L’hostilité des nations dresse partout des obstacles à la circulation des travailleurs et des marchandises, et la production restant sensiblement inférieure à ce qu’elle devrait être la misère est universelle.
- L’heure est venue où tous les hommes vont comprendre que la question delà paix est la question du pain. De même que le grand Cobden a pu faire triompher la cause du libre échange dès qu’il l’a présentée au peuple anglais sous une forme nette et frappante, de même le mouvement pacifique acquerra une puissance irrésistible quand les masses populaires comprendront que la suppression de la misère n’est possible que par l’établissement d’une union juridique des peuples civilisés.
- Passant à un autre ordre de considérations et ayant en vue les évènements des dernières années ainsi que les sombres perspectives de l’avenir immédiat, le Congrès croit utile d’affirmer solennellement encore une fois les principes généraux qu’il a élaborées pendant sa session à Rome en 1891 :
- « Il n’existe pas de droit de conquête.
- « Les peuples ont le droit inaliénable et imprescriptible de disposer librement d’eux-mêmes.
- ' « L’autonomie de toute nation est inviolable. »
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- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- Le parti socialiste belge et le suffrage des femmes,
- Nous avons signalé naguère les espérances que faisait concevoir aux féministes l’existence d’un double courant en faveur de l’électorat des femmes, se manifestant aux deux pôles politiques extrêmes de l’opinion belge. Il faut en rabattre. L’intervention de l’élément conservateur, loin d’augmenter les chances des revendications féminines, aura, peut-être, eu ce résultat de les compromettre pour longtemps, en déterminant le parti socialiste à abandonner provisoirement la réalisation de cette partie de son programme.
- En effet, le Conseil généra] du parti ouvrier socialiste, réuni à Bruxelles avec les comités des fédérations socialistes d’arrondissement et des fédérations de métiers, pour discuter le droit du suffrage des femmes, a voté sur la proposition de Mme Vandervelde, proposition faite au nom des femmes socialistes, la résolution suivante :
- « Considérant que l’égalité politique des deux sexes constitue l’un des principes essentiels du socialisme;
- « Que le programme du Parti ouvrier réclame l’attribution du droit de suffrage aux femmes à tous les degrés : conseils de prud’hommes, conseils de l’industrie, conseils communaux et provinciaux, parlement ;
- « Mais considérant que la revendication immédiate de ce droit pour l’électorat législatif menace de compromettre l’unité d’action des partisans du S. U. des hommes ;
- « La Fédération des femmes socialistes, s’inspirant de l’intérêt supérieur du parti ouvrier, propose aux délégués de suspendre le mouvement en faveur du S. U. des femmes jusqu’à la victoire du S. U. des hommes.
- <r. Seulement, il doit être entendu formellement :
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- Î40 LE DEVOIR
- « 1° Que les propagandistes du parti ouvrier conservent leur entière liberté d’action individuelle ;
- «2° Que conformément au programme du parti ouvrier, les mandataires socialistes seront unanimes à voter la proposition déposé au Parlement d’accord avec le conseil général et accordant le droit de suffrages à tous les Belges sans distinction de sexe, pour les élections communales et provinciales ;
- « 3° Que les fédérations régionales, les propagandistes et la presse du parti ouvrier entament, dès à présent, une énergique campagne pour développer l’organisation politique parmi les femmes. »
- On sait que M. Hector Denis, député socialiste de Liège, a déposé à la Chambre, en mars dernier, une proposition de loi admettant les femmes à l’électorat et à l’éligibilité aux mêmes conditions que les hommes, et que cette proposition a été prise en considération par la Chambre.
- Le ministre qui a doté la Belgique du vote plural, M. Nyssens, semblait pressentir le changement de front du parti socialiste lorsque à propos d’un amendement féministe présenté par l’extrême gauche en 1895, il s’exprimait ainsi : « Voulez-vous que je vous dise toute ma pensée au sujet de l’amendement en faveur du suffrage universel des femmes ? Je crois que si les honorables membres de l’extrême-gauche avaient la conviction que nous sommes hic et nunc disposés à le voter, ils seraient fort aux regrets de l’avoir présenté. »
- Mais M. Nyssens n’avait pas prévu que le parti socialiste ne s’en tiendrait pas aux regrets et qu’il irait jusqu’à la reculade. Rapprochement piquant, c’est M. Vandervelde qui répondant aux avances du parti conservateur, naguère s’écriait : « marché conclu d’avance » ; et c’est sur la proposition de Mme Vandervelde que le Conseil général du parti ouvrier socialiste se dégage avec tant de désinvolture.
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- LE MOUVEMENT FÉMINISTE.
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- Le suffrage des femmes dans la Nouvelle-Galles du Sud.
- La Chambre haute de la Nouvelle-Galles du Sud a voté, en seconde lecture, la loi accordant le droit de suffrage aux femmes.
- L’opposition n’ayant pu faire échec à la loi s’efforce d’en compromettre le résultat définitif en y introduisant une disposition qui, pense-t-elle, ne saurait manquer d’en provoquer le rejet par la seconde Chambre. Elle a donc imaginé de se montrer plus royaliste que le roi en ajoutant à l’électorat l’éligibilité.
- Cette manœuvre pourrait bien être déjouée, car les ministres plutôt que de renoncer à la loi, sont décidés à demander l’adoption de l’article additionnel.
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- Le suffrage des femmes au Danemark
- M. Derentzer, l’actuel premier ministre du Danemark, a annoncé qu’une des premières réformes du nouveau cabinet serait d’accorder aux femmes le droit de vote aux élections municipales.
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- Aux Conseils du travail.
- Comme au Conseil supérieur du travail, le travail féminin aura sa représentation dans les Conseils du travail.
- Deux femmes, en effet, ont été élues membres du Conseil du travail : Mlle Malvina Lévy, du syndicat des femmes sténographes, et Mlle Bouvier, du syndicat des couturières.
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- Grande réforme en Chine.
- Il y a depuis quelque temps dans le Céleste Empire un
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- LE DEVOIR
- vif mouvement féministe dont la première revendication est l’affranchissement de la femme des moyens barbares qu’on a employé jusqu’ici pour arrêter le développement des pieds. Sur ce point les féministes ont obtenu gain de cause : les petits pieds ne sont plus à la mode.
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- Un projet de loi sur le divorce en Italie.
- Le gouvernement vient de prendre l’initiative d’un projet de loi qui instituera le divorce en Italie. Les cas seront limités ainsi : « Si l’un des époux est condamné aux travaux forcés, si l’un est dans un des cas prévus par le code pénal pour obtenir la séparation avec limitation aux cas graves. »
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- Nouvelle doctoresse.
- Mlle Delporte vient de soutenir brillamment devant la faculté de médecine, sa thèse de doctorat. Le sujet choisi était essentiellement de circonstance et prouve l’utilité pour la science des hautes études entreprises par les femmes. Mlle Delporte présentait une étude médico-psychologique sur les altérations du caractère chez l’enfant.
- La faculté s’est déclarée extrêmement satisfaite et a décerné sa plus haute mention par la voix du docteur Dieulafoy, président du jury.
- (La Fronde).
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- Par Henry GRÉVILLE)
- (Suite.)
- On déjeuna à l’auberge, ni mieux ni plus mal qu’à l’ordinaire, la caisse du mail étant bien remplie, et vers midi la petite troupe s’achemina sans enthousiasme vers la plage, où, la marée aidant, la barque les attendait avec son patron.
- Les dames sautèrent dans le bateau, Cépbise avec sa légèreté de jeune nymphe, les autres avec plus de sage prudence.
- — Et bien, madame ? fit ; Lucien en offrant sa main à Mme de Livérac.
- -— Jamais je n’entrerai là dedans ! répondit celle-ci en pinçant au-delà du vraisemblable ses lèvres déjà si minces.
- Vite, en sa qualité de fils de la maison, Lucien présenta toutes les explications imaginables, atténua tous les menus inconvénients, exalta tous les avantages de l’excursion, de la barque et du patron.
- — Vous savez, dit-il, à bout de ressources, que maître Picot est patron du bateau de sauvetage ; que, tous les ans, il repêche et ramène une quantité extraordinaire ♦ de naufragés ; il est rempli de médailles.
- — Cela lui fait beaucoup d’honneur, et sans doute beaucoup de plaisir à ceux qu’il repêche, mais je ne veux pas être du nombre ! déclara la vieille dame.
- — N’insistez pas, glissa son fils à l’oreille de Vautrait, maman a le mal de mer en bateau.
- Roger appuya la main sur le bras de Lucien, qui comprit et se tut.
- — Et bien, alors, Mme de Livérac va rester seule? demanda Céphise se levant de sa place avec sa bonne
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- grâce habituelle, prête à sacrifier son plaisir, car elle s’amusait, elle.
- — Je reste, dit brusquement Isaure. Inutile d’insister, je reste.
- — Moi aussi, déclara tranquillement le pale Ernest.
- ~ Il aurait pu le dire plus tôt, murmura Lucien de mauvaise humeur. Allons, Gaëtan, saute dans la barque, nigaud ! passe à côté !
- Gaëtan avait totalement manqué son entrée ; tant bien que mal il se raccrocha au bordage et finit par rouler _ au fond du bateau sur un paquet de cordes. Cet incident ramena la gaieté. Le patron prit la barre, son matelot hissa la voile, et les voyageurs filèrent rapidement sur la mer joliment écaillée de courtes lames argentines. Le soleil brillait insolemment dans le ciel d’un bleu adouci.
- La traversée n’était pas longue, mais elle nécessitait un coup-d’œil sûr et une grande connaissance des roches sous-marines, que le patron désignait par leur nom à mesure que les remous violents indiquaient leur place.
- — Et ce rocher plat que nous avons à droite, demanda de Vautrait, est-il couvert aux grandes marées ?
- — Jamais, monsieur. Une fois dans un naufrage, il y avait cinq hommes qui s’étaient réfugiés dessus ; on a pu aller les chercher. La mer était pourtant bien mauvaise.
- — Comment avaient-ils fait pour s’y hisser?
- — Il y a des manières de marches de l’autre côté, répondit le patron. Largue un peu l’écoute, ajouta-t-il à son matelot.
- L’homme obéit. Au moment où il lâchait un peu la corde qui maintenait la voile, Gaëtan se leva tout à coup. La barque se pencha sur le côté, le vent s’engouffra dans la toile. Le jeune garçon se raccrocha instinctivement au premier objet venu. C’était le bras du matelot ; la secousse imprévue lui fit lâcher la corde, et Gaëtan reçut à mi-corps le coup de fouet de la voile
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- complètement .détendue. Sans hésiter une seconde, il disparut par-dessus le bord, et la barque passa sur lui.
- Le patron, d’un vigoureux coup de barre, fit tourner la petite embarcation, avec un juron non moins vigoureux.
- — Qu’on ne bouge pas, dit-il. On va le repêcher sans dommage.
- — Sait-il nager ? demanda de Vautrait.
- — Un peu, mais pas avec des souliers .. répondit Cépbise très pâle.
- De Vautrait avait déjà ôté ses bottines ; il jeta son veston et sauta à l’eau.
- La longue figure de Gaëtan émergeait à un mètre de distance. Voulant crier, il buvait de l’eau de mer en faisant d’affreuses grimaces, et d’une main, essayait de nager, pendant que, de l’autre, il repoussait continuellement ses cheveux, sans cesse rabattus dans ses yeux. Le tout lui faisait une lamentable et presque sinistre figure. Heureusement, les femmes, habitués à la mer, n’avaient pas bougé; sans quoi la barque eût sûrement chaviré.
- De Vautrait nagea tranquillement vers Gaëtan, qu’il prit sous le menton d’une main pour le soutenir. Mais le jeune garçon, affolé, se cramponna à- lui des deux mains.
- — Il est capable de lui faire boire un coup ! fit le patron avec un geste au matelot.
- Celui-ci se préparait à secourir les nageurs, lorsque de Vautrait cria :
- Une corde !
- La corde lui fut jetée par Cépbise, qui, depuis un instant, la tenait dans sa main. En quelques secondes, les deux hommes étaient contre le bord de la barque, prêts à y remonter.
- — C’est ça qui va être le plus difficile, déclara le patron. Quand on est babillé, c’est le diable !
- Un cri de terreur lui répondit. Rapidement, le cou-
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- rant avait amené la barque non dirigée vers la grosse roche, et elle écorchait son bordage aux aspérités du granit.
- — Patron, dit de Vautrait avec le plus grand calme, déposez-nous sur cette île déserte. Nous allons nous y sécher, et vous nous reprendrez en revenant, du phare,
- — C’est, ma foi, ce qu’il y a de mieux à foire, répondit Picot en exécutant la manoeuvre nécessaire pour contourner l’îlot.
- Aborder n’était pas facile, dans le courant furieux .augmenté de toute la ..force de la marée; on y parvint pourtant.
- Gaëtan, soutenu par le bras droit de son beau-frère, .qui, du gauche, s’accrochait au bord du bateau, finit par s’agripper tant bien que mal aux anfractuosités du ;rocher ; ils émergèrent tous deux, aidés par le matelot, •et se tinrent debout un instant; mais le jeune-garçon fut obligé de s’asseoir sur le champ.
- — Voyons, fit de Vautrait, tu ne vas pas tourner de . l’œil comme une ingénue de roman. Tu es un homme , que diable ! Un homme mouillé, — moi aussi. Allez-vous-en, mesdames; nous n'avons pas besoin de vous pour nous sécher. Au contraire.
- — Faites-lui boire une goutte, dit le patron, en lançant sa gourde à Roger, qui la cueillit au vol.
- Une gorgée d’eau-de-vie fit aussitôt éternuer et tousser Gaëtan, de façon à provoquer les rires de la compagnie.
- — Donnez-moi vos plaids, mon veston, une ombrelle, et allez-vous-en ! cria de Vautrait.
- La barque, sous l’impulsion de la gaffe, s’éloigna du rocher, et, dès qu’elle ne fut plus à l’abri, le vent gonfla la voile.
- Colette n’avait pas dit un mot ; Céphise, qui l’observait,* l’avait vue â deux ou trois reprises rougir et pâlir ; mais Gaëtan était leur frère, et l’émotion n’était que trop naturelle. Quand ils se furent un peu éloignés, ils purent voir de Vautrait penché sur le jeune homme,
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- le tourner et le secouer en tous sens pour l’aider à se déshabiller. Après un court laps de temps, deux morceaux de toile blanche se dressèrent au haut du dôme arrondi de l’ombrelle, et on put en conclure que le linge des naufragés serait bientôt sec, aussi sec que peut l’être du linge mouillé d’eau de mer.
- La visite au phare n’ofïrait plus guère d’intérêt, après un voyage aussi mouvementé. On emprunta des vêtements aux deux gardiens pour les abandonnés du rocher, et, moins de deux heures après, les naufragés rapatriés touchèrent la terre ferme en même temps que les excursionnistes.
- IX
- Mme de Livérac et sa compagnie n’avaient rien vu de l’incident : peut-être leurs regards n’étaient-ils pas tournés du côté de la mer ; peut-être étaient-ils du nombre de ceux qui ne voient jamais rien de ce qui se passe, parce que toutes leurs pensées sont concentrées en eux-mêmes.
- Après une courte promenade à la recherche d’un endroit tranquille où ne se trouveraient ni trop d’ombre ni trop de soleil, ni un granit trop dur pour siège, pas de réverbération de la mer dans les yeux et assez d’abri pour ignorer le vent, ils s’assirent sur le sable sec, dans un lieu où l’on ne voyait rien qu’une paroi de rocher à peu de distance, et, parfaitement satisfaits du paysage, ils s’abandonnèrent aux douceurs de la conversation.
- L’entretien roula d’abord sur les hôtes attendus : le préfet maritime , « homme de grand mérite, mais un peu pédant et à cheval sur la discipline », ce qui permit de le déchirer en une infinité de petits morceaux, avec toutes les formes requises par une politesse irréprochable. Puis son ami, M. Hamel.
- — Son ami ?
- Enfin, ils étaient très bien ensemble, puisque M. Ha-
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- mel était descendu à la préfecture maritime , ayant quelque chose à demander au sujet de son prochain voyage ; une faveur, probablement.
- Ainsi passèrent quelques réputations honorables; puis vint le tour des hôtes de la maison. Mme Riclos fut épluchée avec un soin rigoureux, mais sans trop de férocité, parce qu’elle avait la dent fine, sinon dure, et que les pointes d’aiguille font mal tout de même, malgré — ou à cause de — leur finesse; or, Mme de Livérac n’était pas sûre d’Isaure, et Isaure n’était pas sûre de -de Mme de Livérac.
- A ce point de la conversation, sur un signe subtil, connu de lui seul, le blême Ernest se leva tranquille ment et s’éloigna après avoir dit :
- — Il doit y avoir de la crevette par ici.
- Ce qui était une erreur, peut-être volontaire.
- Après quelques doléances sur la santé de cette pauvre Mme Maubert, si éprouvée, Céphise se trouva à son rang légitime sur le tapis.
- Pauvre Céphise! Heureusement, elle était en bateau, plus préoccupée du mutisme de Colette, dont tout le monde louangeait le mari, que de ce que n’importe qui pouvait dire ou penser d’elle-même ! Elle fut cependant habillée de la belle façon.
- — Oui, déclara Isaure, lorsque sa savante interlocutrice l’eut amenée au point de maturité convenable pour donner tout son jus — ou tout son fiel — sans Céphise tout irait bien avec ma mère ; mais Céphise empoisonne ma vie avec ses rapports perpétuels sur mon compte.
- — C’est étonnant, dit avec une douceur infinie Mme de Livérac : elle a pourtant l’air si franche !
- — Franche! oui, pour me dire des grossièretés; mais elle tourne complètement la tête de ma mère, et comme ma mère fait ce qu’elle veut de mon père, vous voyez cela d’ici !
- Mme de Livérac exprima, avec son menton, qu’elle voyait cela de l’endroit retiré oû elles se trouvaient ensemble.
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- — J’en ai assez ! reprit Isaure dont les écluses fermées de force à la maison paternelle déversaient des flots de bavardage incohérent dès qu’elle échappait à la surveillance des siens. J’en ai assez de cette existence d’esclave. On me compte pour rien, jamais on n’a la moindre confiance en moi : si je veux me rendre utile, on me dit que je fais des bêtises. On voudrait me réduire à zéro !
- Mme de Livérac, prise de compassion, posa une main extrêmement sèche sur celle de la pauvre immolée, grasse comme une petite caille bien à point.
- — Si au moins on me donnait une dot convenable, je pourrais me marier ; mais avec les deux cent mille francs qu’ils daignent m’octroyer, qui voulez-vous qui m’épouse ?
- Mme de Livérac retira sa main.
- — Deux cent mille ! Mais, ma chère enfant, qui vous a dit cela ?
- — Céphise.
- — Vous aurez beaucoup plus, j’en suis certaine.
- Isaure tourna vers la porteuse de bonnes nouvelles un
- visage illuminé?
- — Comment le savez-vous ?
- — Votre sœur, Mme de Vautrait, a reçu trois cent cinquante mille francs ; il n'y a pas de raison pour que vous soyez moins bien partagée !
- — Peut-être ! fît Isaure dont le visage se rembrunit. Ils ne peuvent pas me souffrir !
- « Raison de plus pour se débarrasser de toi, petite pécore ! » pensa Mme de Livérac, mais elle ne pouvait décemment pas le dire tout haut.
- — Je ne vois pas bien le but de vos parents en vous laissant dans l’erreur, fît-elle.
- — Pas mes parents, rectifia Isaure ; Céphise ? Son but ? Me nuire ! Cela ne suffit pas ? On veut la marier avant moi, naturellement ! De sorte que, si elle veut rester fille, moi, j’attendrai.
- — Etes-vous si pressée de vous marier ? glissa délicatement la questionneuse.
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- Pour une fois, Isaure fut franche.
- — Me marier ? Moins que pressée de sortir de cette maison. J’épouserais n’importe qui !
- La phrase n’était pas hors de sa bouch e qu’elle la regretta ; mais ces paroles imprudentes n’étaient pas tombées dans l’oreille d’une sourde.
- — Ne faites pas cette folie, ma chère enfant, dit la mère prudente. On a toute sa vie pour s’en repentir. Mais ce que vous pouvez faire , c’est d’épouser un homme sans grande fortune peut-être, un homme cependant qui vous apporterait un nom.. . Vous ne voudriez pas, sous ce rapport, être moins bien partagée que votre soeur de Vautrait.
- Ce point était, à vrai dire, très secondaire pour Isaure ; cependant, à y réfléchir, il prenait de l’importance .
- — Je veux épouser un homme qui me compte pour quelqu’un, déclara Isaure; je ne veux pas être réduite à rien dans mon ménage.
- — Avec votre intelligence supérieure, mon enfant...
- Ainsi engagée, la conversation ne courait pas risque
- de rester à court. Le subtil poison de la flatterie, d’autant plus agréable à la jeune fille qu’on le lui avait moins offert, se glissa en elle, achevant de la rendre sournoise et rancunière, avivant ses colères, aiguisant sa méchanceté, la remplissant de mépris pour ceux qui ne savaient pas distinguer sa valeur, jusqu’au moment où Ernest revint dire que le bateau était tout proche. Un regard de mère lui annonça que son absence avait été mise à profit, et, galamment, il offrit la main àlsaure pour franchir les petites roches qui piquaient çà et là le sable fin.
- X
- La troupe d’excursionnistes rentra avec un peu plus d’animation qu’elle n’en avait montré au départ : on n’a pas tous les jours l’émotion d’un bain forcé, ni le
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- spectacle réconfortant chun homme élégant qui se jette à l’eau presque tout habillé pour sauver son semblable ou son petit nigaud de beau-frère. Mme de Livérac n’avait pas encore terminé sa série de questions lorsque le mail s’arrêta devant les Pavillons.
- Sur le perron, Céphise, vite entrée, reparut un instant.
- — Maman est au salon, épuisée de fatigue, dit-elle à sa sœur Colette ; Mme Lormière est venue la voir avec ses cinq enfants, et vraiment, pour une seule fois, ça en fait beaucoup. Viens un peu nous aider.
- Mme de Vautrait suivit sa sœur. La visiteuse était: une aimable et jeune boulotte, très jeune en vérité pour se trouver déjà à la tête d’une si nombreuse famille, et, par suite de cette maternité excessive, un peu déshabituée du monde. Les enfants étaient allés au jardin, sous la direction de la nourrice enrubannée qui portait le dernier-né ; mais les débris du goûter témoignaient que Mme Maubert avait supporté leur présence pendant un temps parfaitement appréciable.
- La cloche des Pavillons sonna le premier coup du dîner. La visiteuse se leva avec un léger sursaut et appela sur-le-champ son petit monde éparpillé. Toute la famille prit congé; sur le perron, où Mme de Vautrait les reconduisait gracieusement, la nourrice apparut, avec son lourd et glorieux fardeau, un superbe bébé de six mois, aux grands yeux éveillés, à la carnation de lait et de roses.
- — Quel bel enfant ! dit Colette, s’approchant instinctivement du marmot.
- Celui-ci aimait les jolis visages, car sa petite face ronde s’illumina de joie, et il tendit les bras à Mme de Vautrait avec un gazouillis d’oiseau.
- Elle le prit pour l’embrasser, répondant à son sourire par un sourire, et le petit, frais sous ses rubans et dans ses dentelles, lui caressa la joue de ses deux menottes.
- Colette le regarda un instant au fond des yeux, puis,
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- brusquement, le rendit à la nourriee et rentra, se dirigeant vers sa chambre sans avoir dit un mot. Elle était si préoccupée qu’elle faillit se heurter à son mari, qui faisait son apparition, exact comme toujours, habillé pour le dîner. ~
- Les enfants s’égrenèrent sur le perron et s’empilèrent dans l’omnibus de famille.
- — Qu’a-t-elle ? demande Roger à Céphise.
- L’attitude de sa femme et son mouvement de retraite
- l’avaient désorienté ; d’ordinaire, elle était si correcte !
- La jeune fille le regarda en face.
- — Elle a que ce petit être lui a rappelé l’enfant qu’elle a perdu.
- Qu’en savez-vous ? fit Vautrait, ébranlé.
- — Je l’ai vu sur son visage. Mais vous ne la connaissez pas.
- — Par exemple !
- — Vous ne la conçaisez pas, puisque vous me demandez ce qu’elle a ! En ce moment, elle pleure, vous pouvez en être sûr ! Mais vous n’en saurez rien : vous n’avez jamais su quand elle pleurait.
- Là-dessus, Céphise rentra, laissa son beau-frère passablement dérouté.
- Il s’était imaginé une autre Colette : fine, un peu moqueuse, pas beaucoup de cœur, de la dignité, de l’orgueil même, ce qui ne messied pas à une femme du vrai monde, et voilà qu’il existait une Colette qui, après trois ans, était encore capable de verser des larmes au souvenir de son enfant mort! Un si petit enfant ! Parbleu ! il l’avait beaucoup regretté aussi, ce petit Jean, mais depuis bien longtemps il n’y songeait plus qu’à de rares intervalles, par ennui de ne point avoir d’héritier, quand il gagnait au cercle une forte somme ou quand il faisait un héritage — et ces choses-là n’arrivent pas tous les jours.
- — C’est singulier, se dit-il en mâchonnant sa moustache .
- Tout à coup le pas glissé de Céphise Pamena tout près de lui sans qu’il l’eût entendue.
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- — Roger, dit-elle avec une douceur inaccoutumée, vous vous êtes très bien conduit tantôt ; je ne pouvais pas vous le dire...
- — Vous n’allez pas me rendre ridicule , j’espère? fit nettement de Vautrait avec un peu de colère naissante.
- — Soyez tranquille, répliqua-t-elle avec cette douceur nouvelle pour lui. Je voulais seulement vous dire que vous vous êtes très bien conduit. Il y a en vous bien des choses que je n’aime pas, mais vous avez de grandes qualités que j’ai peut-être méconnues ; je tâcherai d’être juste.
- — Vous n’allez pas me pendre au cou une médaille de sauvetage ? demanda Roger un peu ému, un peu embarrassé, assez ennuyé et, somme toute, très content.
- — Non, mais je vous sais un gré infini de la promptitude de votre action, aussi bien que de la bonté que vous avez ensuite témoignée à Gaëtan. Il me l’a dit.
- — Nigaud! murmura Roger. Allons, Céphise, je vous remercie. C’est moi qui suis votre obligé. Est-ce que vous allez continuer de m’appeler monsieur?
- — Il en sera ce que vous voudrez, fit-elle avec son sourire vraiment enchanteur.
- — Donnez votre menotte que je la baise. La paix est faite. Amis, alors?
- — Pas encore , répliqua-t-elle. C’est un armistice. Mais il ne tient qu’à vous d’en faire une alliance sérieuse.
- — Et comment, je vous prie ?
- — Cherchez, et vous trouverez.
- Elle lui fit une grande révérence et le quitta.
- La gratitude de M. Maubert lut plus silencieuse, mais non moins évidente. Une atmosphère de cordialité régna ce soir-là sur les Pavillons, au point de plonger Mme de Livérac dans des silences forcés. Mais elle rongeait un os considérable, à part elle, et ne s’ennuya pas un seul instant.
- 4
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- XI
- Le lendemain eut lieu le fameux dîner du neuf ; le préfet maritime, diverses autorités, des voisins députés ou sénateurs formaient un ensemble brillant. Henri Hamel était venu ; c’était pour obtenir cette invitation-là qu’il avait dépensé huit jours de voyage, de diplomatie et d’entretiens ; tout le reste n’était que prétextes.
- Il devait repartir dans peu de temps, et la passion que depuis plus d’un an lui avait inspirée Colette n’était pas de celles qu’on met à l’écart lorsqu'elles vous gênent.
- Dans l’être extérieur de ces grands explorateurs de continents il y a une part inévitable d’esprit d’aventures. En notre siècle perfectionné, au moins à la surface, ils ont remplacé les pirates d’autrefois. Ils n’en ont plus les moeurs cruelles ou grossières, mais ils en ont un peu l’ame dominatrice et sauvage.
- Henri Hamel aimait Colette et la souhaitait, ainsi que dans le désert il avait souhaité la rencontre de l’oasis et de la source. Mais le voyageur réconforté qui s’endort sous les palmiers quitte la source à l’aurore du lendemain, pour n’y jamais revenir, et il le sait, à l’heure bénie où il s’étend auprès, dans les délices de la fraîcheur rare et précieuse.
- S’en rendait-il compte ? Non, sans doute, et pourtant il le savait obscurément, comme nous savons tous qu’il ne faudrait pas faire la chose qui nous tente, cueillir la fleur de la route qui n’est pas à nous et que le vent jette presque sous notre main. Mais on n’est pas non plus un si grand, si illustre coureur d’aventures périlleuses, lorsqu’on ne possède pas l’esprit de conquête; et Hamel aimait Mme de Vautrait.
- Il l’avait perdue de vue après le Grand Prix, et n’avait su où la chercher, ses relations avec de Vautrait n’autorisant pas une recherche immédiate ; mais, quand il l’avait sue chez sa mère, si près de Cherbourg, il avait voulu la revoir — voulu comme il avait voulu ses voyages, au risque de tous les dangers.
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- Et, maintenant, il était là, assis près d’elle, à cette table somptueuse ; elle était plus jolie, plus affinée que jamais ; il sentait qu’elle éprouvait pour lui presque, peut-être, de l’amour... et il partirait pour jouer sa vie encore une fois sans avoir essayé de cueillir cette fleur exquise de civilisation ? Le contraste entre la vie sauvage qui l’avait fait célèbre et l’existence des mondains de Paris était trop violent pour ne pas lui faire monter au cerveau un désir fou de savourer toute l’ivresse d’un tel rêve.
- — Que disait-il à Colette ?
- Ce qu’on peut dire dans un grand dîner à une femme respectée entourée des siens. Il n’était pas même effleuré par les plis de sa robe, dans cette vaste salle à manger où la table eût pu rassembler encore un nombre égal de convives. D’ailleurs, l’attrait sensuel n’était pas le plus fort à cette heure tout intellectuelle ; il voulait tenir Colette de sa volonté à elle, et non d’une passagère aberration, en un mot, il se voulait aimé.
- Et après ?
- Après ? Il emporterait ce souvenir impérissable aux profondeurs encore insondées du continent noir. Ne serait-ce pas exquis, sous le ciel criblé d’étoiles, au milieu de l’invisible danger, toujours présent, de se rappeler cette heure de lumières, de parfums, de griserie cérébrale, cette heure où il l’aurait conquise, et l’autre, celle où elle se serait donnée ?
- Il parlait du danger avec indifférence, de la gloire avec respect, de l’amour avec passion, de tout enfin ce qui pouvait émouvoir une femme délicate et distinguée ; sans raillerie, car il avait remarqué le peu de goût de Colette pour le persiflage habituel de Roger. Et ses silences, car il se taisait de temps en temps, gravaient plus avant au cœur de la jeune femme la pensée du mérite de cet homme qui l’aimait. Etre aimé d’un homme supérieur, n’est-ce pas une sorte de royauté ?
- (A suivre.)
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- Le devoir
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- Société du Familistère. - Assurances Mutuelles
- MOUVEMENT DE SEPTEMBRE 1901, A GUISE
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes...... 2.025 95 1
- Subvention de la Société...... 339 50 \ 2.713 26
- Malfaçons et Divers.............. 347 81 •
- Dépenses..................................... 1.538 »
- Boni en septembre......... 1.175 26
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes....... 503 85 )
- Subvention de la Société.......... 167 20 > 692 35
- Divers.......................... .. 21 30 ;
- Dépenses........... ......... ................ 695 65
- Déficit en septembre................3 30
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et Divers 5.405 691
- Intérêts des comptes courants et > 10.382 14
- du titre d’épargne.......... 4.976 45 ;
- Dépenses :
- 132 Retraités définitifs........ 4.056 » \
- 6 — provisoires............ 333 50/
- Nécessaire à la subsistance..... 1.168 90 > 6.334 20
- Allocations aux famill8 des réservistes 384 »i Divers, appointem., médecins, etc. , 391 80/
- Boni en septembre......... 4.047 94
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes. 570 50 )
- Subvention de la Société.... 298 18]
- Dépenses.................................. 886 59
- Déficit en septembre...............17 91
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er juillet [au 30 septembre 1901 34.129.48) , Q 7no
- » individuelles » » » 9.572.80 ] 48.7U2
- Dépenses » » » ........... 44.564 75
- Excédent des dépenses sur les recettes.. 862 47
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- ÉTAT PIVIL
- 757
- ÉTAT CIVIL AU FAMILISTÈRE DE GUISE
- MOIS DE SEPTEMBRE 1901
- %
- 24 Septembre : Naissances : : Roppé Adolphe, fils de Roppé Albert et de Bisiaux Louise.
- 10 Septembre : 16 — Décôs : : Seret Charles, âgé de 26 ans. • Dorge Albert, âgé de 46 ans 1/2.
- Le Secrétaire, A. Houdiïï.
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- LE DEVOIR
- TABLE DES MATIÈRES
- DU TOME VINGT-CINQ_UIÈME
- ANNÉE 1901
- JEAN-BAPTISTE-ANDRÉ GODIN
- Documents pour une Biographie complète
- Art d’utiliser les hommes par l’organisation des choses (Lettres de Godin sur 1’). Novembre et décembre 1855,
- janvier 1856........................ 321 à 332
- Arthur Young. Encore un mot.................. 261
- Aux collectionneurs du Devoir......... 117, 561
- Bill d’incorporation de la Société de colonisation Euro-
- péo-Américaine au Texas.. ............... . 513
- Cânon d’Uvalde (Premiers achats dans la vallée du).... 577
- Cânon d’Uvalde (Projet de V. Considérant au). 642 à 645 Connaissance à Paris de la constitution de la Société des propriétaires de Réunion. Lettre de Godin sur ce
- sujet............................... 134 à 137
- Considérant V. Démission de la fonction d’Agent exécutif de la Société de colonisation Européo-Améri-
- caine au Texas............................. 646
- Considérant V. Sa maladie, son mutisme de plus de six mois envers la Gérance de la Société de colonisation. 6 Départs (7® à 12e) de colons effectués en Europe du
- 31 octobre 1855 au 1er mars 1856........... 391
- Documents pour une biographie complète de J.-B.-A. Godin. 5, 65, 129, 193, 257, 321, 385, 449, 513, 577,
- 641, 705
- « Du Texas », par Y. Considérant,579 à 590, 641
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- TABLE DES MATIÈRES DU TOME VINGT-CINQUIEME 759
- Echecs sociaux (Causes des).................... 705 à 716
- Enseignements (Résumé des) fournis par les essais fou-riéristes aux Etats-Unis et dont Godin s’est aidé dans la détermination de son œuvre sociale personnelle... 705
- Godin. Idée de se rendre au Texas (suite). 8 à 9, 135 à
- 137, 331, 385
- » Lettre sur l’art de diriger les hommes par l’organisation des choses...................... 321 à 332
- » Lettre touchant la situation de l’entreprise coloniale au Texas, octobre-novembre 1857. 586 à 590 » Lettres et efforts sociaux en faveur de l’œuvre du Texas, 5 à 13, 65 à 75, 129 à 137, 193, 321
- à 332, 586 à 590
- » Pensée religieuse et sociale...... 705, 713 à 716
- » Quelques traits caractéristiques. 71 à 75, 321 à 332
- » Résumé des enseignements fournis par les essais fouriéristes aux Etats-Unis et dont Godin s’est aidé dans la détermination de son œuvre sociale personnelle.......................... 705 à 716
- Levée de la réserve des terres au Texas............... 514
- « New-York’s Tribune », article sur le mouvement fou-
- riériste aux Etats-Unis, de 1840 à 1855..... 262 à 266
- North Américan Phalanx. Fin de l’entreprise...... 202, 257
- Préparation des hommes et des choses........... 705 à 716
- Recrutement des pionniers. Difficultés. 65 à 73, 324,
- 327 à 329
- Réunion. Dissolution de la Société des propriétaires de
- Réunion ................................... 523
- » Les fruits de l’expérience............... 449 à 463
- » Lettre d’anciens Colons de Réunion à Godin,
- 1867.............................. 654, 655
- » Ressources au printemps de 1856................. 395
- Société de colonisation Européo-Américaine au Texas.
- Abandon de la fonction de colonisation.... 646
- » Charte sociale nouvelle........................... 647
- » Liquidation et répartition de l’actif social. 652, 653
- Société des propriétaires de Réunion. Dissolution et règlement des comptes avec les intéressés........ 523 à 529
- Société des propriétaires de Réunion. Lettre de Godin au Conseil d’Administration, 23 novembre 1855................................................. 193
- » Modifications forcées en Mai 1856. 449 à 463
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- LE DEVOIR
- Unité : Causalité, continuité............. 705 à 716
- Vues générales de Godin sur le développement des choses à la colonie....... 65 à 75, 193 à 202, 321 à 332
- ECONOMIE POLITIQUE ET SOCIALE
- Charles Robert (Le monument commémoratif de)....
- Conférences populaires sur la participation.....
- Congrès de Middlesbrough........................
- Enseignement social et projections lumineuses...
- Leclaire Jean (Le centenaire de)................
- Participation aux bénéfices.... 267, 333, 398, 408, 409, Particularités et généralités coopératives..... 14, 76,
- ASSOCIATION DU FAMILISTÈRE
- Admissions dans la Société................ 559, 686, 687
- Assemblée générale ordinaire................. 656 à 688
- Assemblée générale extraordinaire.................. 689
- Assurances mutuelles au Familistère de Guise (Mouve-
- ment des) 63, 124, 191, 255, 319, 383, 447, 511, 575,
- 639, 703, 756
- Comité de conciliation................................ 559
- Conseil de Gérance.................................... 689
- Conseil de surveillance............................. 689
- Etat-civil au Familistère de Guise 64, 128, 192, 256,
- 320, 384, 448, 512, 576, 640, 704, 757
- Fête de l’Enfance..................................... 620
- Fête du Travail..........’.......................... 374
- Préparation d’élèves pour admission aux Ecoles de l’Etat...............................'............. 685
- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- Accidents (Les) du travail............................ 531
- Arbitrage et organisation du droit de grève (projet de
- loi).............................................. 29
- Associations (Loi sur les).................411 à 418 474
- Code militaire (réforme).............................. 593
- Conseils consultatifs du travail...................... 350
- Conseils de prud’hommes........................... 158
- 408 410 464 342
- 409
- 410 138
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- TABLE DES MATIERES DU TOME VINGT-CINQUIÈME 761
- Discours d’ouverture................................... 92
- Fin de session........................................ 474
- Lois sociales........................................ 26
- Office national des brevets d’invention............... 541
- Ouvriers mineurs (Le salaire, la journée de travail et la
- retraite - des)............................ 721 à 728
- Protection, Grèves, Primes, Accaparements............. 204
- Recensement de 1901 (Conséquences électorales)...... 541
- Réformes démocratiques et sociales............ 281 à 285
- Réservistes. Garantie des emplois..................... 540
- Retraites ouvrières (Les).................. 855,411 475
- Santé publique (Protection)........................... 537
- Session extraordinaire de 1901...................... 592
- Session ordinaire de 1901............................. 280
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX Allemagne
- Assurances (Les) du travail........................... 367
- Expositions flottantes................................. 289
- Indemnité législative.................................. 419
- Langue française en Alsace-Lorraine................... 223
- Participation aux bénéfices et co-propriété........... 603
- Phalanstère (Un) israëlite. .......................... 366
- Recensement de la population.......................... 218
- Amérique du Sud
- Congrès panaméricain.................................. 481
- Angleterre
- Alliances industrielles............................. 287
- Chambre des communes (dernière session).............. 605
- Journée de huit heures dans les mines................. 424
- Œufs (Importation d’)................................. 605
- Salaires (Les)........................................ 604
- Syndicats (Les)...................................... 481
- Australasie
- Fédération australienne............................... 107
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- 762
- LE DEVOIR
- Australie
- Parlement fédéral (Ouverture du premier)............ 368
- Système décimal................................. 484
- Autriche
- Elections au Reichsrath............................. 106
- Journée de neuf heures dans les mines............. 549
- Autriche-Hongrie
- Recensement de la population........................ 219
- Belgique
- Congrès de la coopération socialiste belge ......... 729
- Enseignement secondaire (Réforme)................... 603
- Lutte contre l’alcoolisme .......................... 217
- Pensions ouvrières................................. 37
- Question des langues................................ 426
- Réforme électorale................................ 365
- Chine
- Réforme de l’Enseignement........................... 606
- Danemark
- Elections législatives.............................. 364
- Espagne
- Instruction primaire obligatoire.................... 731
- Etats-Unis
- Déclarations obligatoires relativement aux statistiques
- du travail........................................ 168
- Journée de huit heures dans la Virginie occidentale et
- le Colorado....................................... 168
- Lutte contre l’alcoolisme.......................... 215
- Peaux-rouges (Les)................................ 550
- Population................................•....... 36
- Referendum à Chicago................................ 35
- Salaires (Variation des)............................ 289
- Stations de chauffage............................... 424
- France
- Alcoolisme (L’) et l’Ecole........................... 35
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- TABLE DES MATIÈRES DU TOME VINGT-CINQUIEME 763
- Alcoolisme (Lutte contre 1’)................... 103, 215
- Cité coopérative universitaire à Paris............. 729
- Comités de travail sur le réseau de l’Etat......... 163
- Congrès régional coopératif du Midi................ 545
- Conseils du travail.................... 34, 98, 286, 542
- Considérant Victor (Buste de)........................ 547
- Construction coopérative (La)......................... 361
- Crise agricole et coopération......................... 422
- Exposition de l’Enfance (L’).......................... 363
- Grèves (Les) en 1900.................................. 421
- Justice humaine.... ..............,................ 100
- Liberté individuelle (Ligue pour la).................. 544
- Lutte contre l’alcoolisme..................... 103, 215
- Marchandage (Le)...................................... 166
- Office de renseignements agricoles.................... 423
- Office d’informations et d’études..................... 602
- Office national des brevets d’invention et des marques
- de fabrique........................................ 599
- Question des langues. La langue française à l’Etranger.......................................... 222, 223
- Recensement de la population.................. 220, 546
- Syndicat jaune (Le premier)........................... 601
- Syndicats professionnels....................... 34, 600
- Grande-Bretagne
- Instruction primaire (Loi sur 1’)..................... 167
- Journée de huit heures dans les mines................. 222
- Langue française dans les Iles Anglo-Normandes..... 223
- Inde
- Banques coopératives agricoles........................ 483
- Italie
- Conférences agricoles aux militaires................... 36
- Indemnité parlementaire............................1 482
- Referendum à Mantoue.................................. 105
- Luxembourg
- Réforme électorale.................................... 482
- Monténégro
- Premier budget régulier............................. 484
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- 764
- LE DEVOIR
- Norwège
- Représentation consulaire............................ 607
- Nouvelle-Zélande
- Les trois-huit..................................... 366
- Salaire minimum pour les jeunes gens des deux sexes.. 224
- Pays divers
- Langue française à l’Etranger...................... 222
- Système métrique.................................... 290
- Pays Scandinaves
- Union douanière...................................... 427
- Philippines
- Domination américaine................................ 427
- Russie
- Enseignement secondaire (Réforme).................... 547
- Libéralité utile................................... 483
- Question des langues dans les Provinces.............. 606
- Serbie
- Nouvelle constitution............................ 363
- Suisse
- Gewerbeverein (Le).................................. 425
- Grütli (Le).......................................... 426
- Lutte contre l’alcoolisme............................ 218
- Recensement de la population................. .... 220
- COOPÉRATION ET PARTICIPATION Allemagne
- Participation aux bénéfices et co-propriété.......... 603
- Belgique
- Congrès de la coopération socialiste belge .......... 729
- France
- Association du Travail et du capital « Le Travail ».... 225
- Congrès régional coopératif du Midi.................. 545
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- TABLE DES MATIÈRES DU TOME VINGT-CINQUIÈME 765
- « Construction coopérative » (La)................... 361
- Crise agricole et coopération. ..................... 422
- Grève de la couture et coopération.................. 176
- Syndicats professionnels..........................1. 34
- Grande-Bretagne
- Congrès de Middlesbrough............................ 464
- Inde
- Banques coopératives agricoles....................... 483
- PAIX ET ARBITRAGE INTERNATIONAL
- Actualités politiques................................ 733
- Alliance pour la paix (Concours de T)............... 170
- Alliance universelle des femmes pour la paix........ 488
- Anniversaire de la Conférence de La Haye. 487
- Appel aux nations.................................... 738
- Arbitrage international.............................. 490
- Arbitrage (Les progrès de 1’)....,................... 428
- Arbitrages..................................... 42, 551
- Arménie (Les massacres recommencent en).............. 608
- Association arménienne de paix et d’arbitrage........ 615
- Association de la paix et du désarmement par les femmes 489
- Association du droit international................... 611
- Association internationale des Académies............. 296
- Banquet du 22 février............ .................. 231
- Causes (Les) économiques de la guerre. La coopération
- et la paix........................................ 734
- Conférence de La Haye...,...................... 485, 487
- Congrès Ibéro-Américain.............................. 112
- Congrès républicain-radical et radical-socialiste... 555
- Congrès (10me) universel de la paix...... 428, 729 à 738
- Conventions (Les) de La Haye......................... 554
- Cour permanente d’arbitrage.................... ... 108
- « Crédit (Le) de paix »............................ 227
- Droit international.................................. 734
- Ecole (L’) et la Paix................................ 298
- Elections (Les) danoises et le groupe parlementaire de la paix............................................ 298
- Enquêtes particulières et Enquêtes internationales.. .. 109
- Femmes norwégiennes (Les) aux femmes anglaises.... 171
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- 766 LE DEVOIR
- Frais d’arbitrage et frais de guerre................ 370
- Guerre (Ce que coûte la)............................ 612
- « Guerre ou Paix »................................... 227
- Guerre Sud-Africaine................................. 292
- Immunité des membres du Tribunal d’arbitrage......... 226
- Impérialisme américain............................... 429
- Manifestations du 22 février 1901.................... 169
- Manifestations pacifiques........................... 39
- Nouveau ministère danois............................. 555
- Organes du mouvement pacifique (Liste des)........... 433
- Pacifisme (Le)..................................... 610
- Paix armée (La)...................................... 613
- Paix (En faveur de laj............................... 430
- Prix (Le) delà guerre................................ 228
- Protestation contre ce qui se passe en Chine......... 232
- Rapport sur les évènements de l’année................ 732 '
- Société de paix et d’arbitrage du Familistère de Guise.. 228
- Suisse. — Fédération des Sociétés de femmes suisses.. 371
- Timbre international (Le)............................ 614
- Tribunal international d’arbitrage................... 170
- Union fédérative internationale pour l’indépendance
- des Boers.......................................... 233
- Union internationale des Etudiants pour l’arbitrage. 111, 370 Union interparlementaire............................. 613
- MOUVEMENT FÉMINISTE
- Allemagne. — Doctoresse (La) de Breslau............... 46
- » Femmes (Les) et l’assistance publique
- en Prusse........................... 173
- » Femmes-médecins.......................» 619
- » Guerre au corset.............. 116,176, 301
- » Ordonnance et lois concernant les sièges
- pour employées...................... 114
- Angleterre. — Eligibilité des femmes aux Conseils municipaux ......................................... 492
- » Fédération libérale des femmes........ 491
- Belgique. — Doctoresse en sciences anatomo-médicales 493 » Electorat et éligibilité des femmes. Proposition........................................ 240, 556
- » Féminisme socialiste.................. 174
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- TABLE DES MATIÈRES DU TOME VINGT-CINQUIÈME 767
- Belgique. — Parti socialiste (Le) belge et le suffrage
- des femmes............................... 739
- » Progrès du féminisme................... 176
- » Suffrage des femmes................ 491, 739
- Bulgarie.— Premier Congrès féministe bulgare........ 616
- Chine. — Grande réforme................................. 741
- Conseil international des femmes........................ 235
- Conseils de Prud’hommes............................. 299
- Danemark. — Le suffrage des femmes.................. 741
- Etats-Unis. — Bill pour l’amélioration de la race... 173
- » ' Femmes (Les) et les élections présidentielles ....................................... 45
- » Suffrage des femmes.................... 302
- Féminisme nègre......................................... 618
- France. — Avocate et docteur........................... 434
- » Consécration officielle de féminisme..... 304
- * » Conseil national des femmes.............. 372
- » Conseils (Aux) du travail................ 741
- » Ecole du Louvre (Diplôme de 1’)............. 493
- » Electorat et éligibilité aux Conseils de
- Prud’hommes............................... 173
- » Grève de la couture et coopération....... 4 76
- » Grève des tailleurs et couturières de Paris.. 238
- » Internes (Deux femmes)....................... 493
- » Lycées et collèges de jeunes filles........... 45
- » Nouvelle doctoresse.,........................ 742
- » Pétition des mères........................... 616
- » Société d’Economie politique (Une femme
- membre de la)............................. 240
- » Société de propagande et d’enseignement de
- l’hygiène aux femmes...................... 300
- » Suffrage des femmes devant la Chambre... 558
- Italie. — Femme professeur à l’Université de Mantoue 174 » Femmes avocates à la Chambre italienne.... 557
- » Projet de loi sur le divorce................... 742
- Japon. — Université pour les femmes................. 115
- Madame ou Mademoiselle.................................. 301
- Monsieur et Madame Gebrak............................... 557
- Norwège. — Vote des femmes.......................... 434
- Nouvelle-Galles du Sud (Le suffrage des femmes dans la) 741 Partis (Les) politiques et les femmes............... 299
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- 768
- LE DEVOIR
- Prusse. — Femmes employées de chemins de fer . < . 557
- Russie. — Femmes employées de chemins de fer.... 116
- » Pharmacienne (La première)................... 492
- Sibérie. — Lycée de jeunes filles........,......... 492
- Suisse. — Femmes dans les Universités............... 617
- » Unification du Code civil et droit des femmes ............................................ 237
- Wassili (Ile de).................................... 61g
- PHILOSOPHIE RELIGIEUSE
- Unité : causalité, continuité............ ... 705 à 716
- ROMANS
- Céphise, par Henry Gréville. 506, 562, 627,690, (743
- Deux mondes, par Mme Jeanne Mairet. 48, 118, 179
- 242, 306, 376, 436 494
- BIBLIOGRAPHIE
- Devoir (Aux collectionneurs du)................... 117 561
- Essai sur l’Individualisme, par E. Fournière........... 435
- Femmes (Les) docteurs en médecine dans tous les pays,
- par Mme Haryett Fontanges........................... 435
- Lanterne (La) magique coopérative, par Ch. Gide........ 177
- Ouvrages reçus............... 47, 241, 305, 435 560
- AVIS DIVERS
- Aux collectionneurs du Devoir...................... 117 561
- Errata......................................... 13, 279 463
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nimes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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