Le Devoir
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- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
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- LE
- DEVOIR
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- CRÉÉE EUST 1878
- par J.-Bte André G0D1N, Fondateur du Familistère de Guise
- TOME VINGT-SIXIÈME
- JANVIER-DÉCEMBRE
- Rédacteur en chef: M. J. PASGALY, Paris Directrice : Madame veuve GODIN (Officier d’Académie)
- Au Familistère , Guise (Aisne).
- 1902
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- Documents pour une Biographie complète
- DE J.-Bte André GODIN
- AU LECTEUR
- En réponse à diverses demandes touchant les documents pour une biographie complète de J.-Bte André Godin, nous croyons devoir reproduire ci-dessous l’Introduction destinée à figurer en tête des quelques exemplaires du volume établi avec une partie seulement de ces documents , ceux publiés dans » Le Devoir» depuis le numéro de février 1897, lesquels représentent aujourd’hui à peu près la matière d'une année du Devoir.
- Le lecteur verra pourquoi cette édition est tirée à très peu d’exemplaires et a déjà sa destination arrêtée. De même, il verra où pouvoir consulter au besoin non seulement les documents susdits, mais ceux de même nature répartis dans la collection du Devoir , série hebdomadaire et série mensuelle.
- Ajoutons, enfin, que les collections mêmes, les collections complètes du « Devoir » étant épuisées, nous n’avons, à notre grand regret, pas d’autre moyen de donner satisfaction à nos correspondants.
- Qu’on veuille donc bien nous permettre de reproduire, ici, Yerrata qui figure dans le volume et qui s’applique aux Documents biographiques publiés , depuis le numéro du « Devoir » de février 1897 jusqu’à ce jour.
- ERRATA.
- Tome 21e (1897), numéro d’août, p. 458, ligne 25e, lire: 1871-1875 et non pas 1871 à 1876.
- Tome 22" (1898) numéro de mai, p. 267 , ligne 24e, lire : John Greig et non pas John Grey.
- Tome 25e (1901) numéro de juillet, p. 395, en tête, lire : XLIV et non pas LXIV.
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- INTRODUCTION
- V.
- L’œuvre complète de Jean-Baptiste-André Godin résumée en ces mots : Association du capital et du travail au Familistère de Guise, est dans Vhistoire des essais de réalisations socialistes un fait important par les raisons suivantes :
- i° Base solide. L’industrie sur, laquelle repose Vhabitation unitaire et le faisceau d’institutions collectives dont bénéficient plus de 2.000 personnes, hommes, femmes et enfants, date de plus de soixante années. Elle fut fondée en 1840 et est toujours prospère.
- 2° Réalisations sociales graduées et soigneusement préparées. — Le premier pavillon de l’habitation unitaire dite le Familistère fut ouvert aux habitants, il y a 40 ans, en 1860. Successivement et à mesure de Vévolution générale, Godin développa la fondation, la dota des multiples institutions de prévoyance, éducation, services collectifs qui y fonctionnent aujourd’hui ; et, enfin, y réalisa légalement, il y a 20 ans (le 13 août 1880) , Vassociation définitive du capital et du travail.
- 30 Perpétuation de l’oeuvre après le décès du fondateur. — J.-B. A. Godin est décédé le 15 janvier 1888. Trois directions se sont succédé depuis et l’œuvre suit sa voie. Les affaires annuelles industrielles s’élèvent à environ cinq millions de francs. Plus de deux cent trenie mille francs sont dépensés chaque année dans les
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- INTRODUCTION
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- services d’éducation, prévoyance, secours mutuels, retraites ; et plus de 2.000 personnes, nous le répétons, bénéficient de ces institutions.
- Rien de comparable comme préparation, nombre de bénéficiaires et durée n’est offert par aucune des tentatives qui firent réalisées, — soit en Europe, soit en Amérique, mais surtout en ce dernier pays, — sous Vin-fluence d’abord, des idées de Robert Owen, ensuite de celles de Charles Fourier, dans la première moitié du XIXe siècle.
- Mais ces tentatives, une douzaine provoquées aux Etats-Unis par les idées de Robert Owen à partir de i825 et une quarantaine provoquées au meme lieu par les idées de Charles Fourier à partir de 1840, jetèrent sur le champ social des enseignements dont profita Godin.
- L’histoire des efforts et travaux de celui-ci est donc intimement rattachée à l’histoire meme des expérimentations sociales les plus rapprochées de son èpoquV ; c’est-à-dire surtout de celles nées sous Vempire du mouvement fourièriste, Godin ayant été rallié à ce mouvement.
- Une quarantaine d’essais, avons-nous dit, (nous avons la liste de 37 et cette liste est incomplète) très imp7,égnés des idées de Charles Fourier, apparurent aux Etats-Unis et se soutinrent plus ou moins de temps, — de 1840 à 1855 — principalement dans VOhio, VEtat de New-York, la Pensylvanie, etc.
- Tous, à l’exception d’un seul dans le Wisconsin, Wisconsin Phalanx, furent des échecs socialement et financièrement. Quant ci Wisconsin Phalanx qui, née en 1844, opéra df elle-même sa dissolution en 1850, son histoire se termine par ces mots : «...la tentative fut pécuniairement un succès, socialement un échec. » L’essai qui dura le plus, 13 ans, fut celui intitulé
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- North Amèrican Phalanx, Etat de New-Jersey. A cet essai même, Victor Considérant, le chef de l’Ecole fou-rièriste, emprunta des modèles de règlements pour la constitution de la Société spèciale qu’il fonda, lui aussi, au oc Etats-Unis dans le Texas.
- En Amérique comme en France, on espérait que la tentative conduite au Texas par le chef même de l’Ecole sociétaire, échapperait au sort commun des autres essais ; il n’en fut rien. Les leçons de Vexpérience américaine y trouvèrent simplement une nouvelle confirmation.
- Tous ces faits furent, pour Godin qui les suivait avec la plus vigilante attention, une véritable école expérimentale. Nous avons donc à les voir nous-mêmes, — au moins à grands traits — pour comprendre l’esprit qui anima Godin, saisir les racines profondes de son œuvre, et la vraie place de celle-ci dans l’évolution qui emporte le* monde du travail vers la constitution d’un régime nouveau ; car, en sociologie comme en toute autre branche, le dernier mot est à la science et la Science ne se constitue que par le mode expérimental.
- Quant aux enseignements résultant du mouvement provoqué par Robert Owen — et qui'sont aussi à embrasser pour se faire une claire idée de l’évolution sociale, — le lecteur peut les trouver dans l’ouvrage (IJ : « Un socialiste pratique, Robert Owen, » par Aug. Fabre, avec préface due au professeur Ch. Gide. Les œuvres célèbres de Robert Owen : New Lanark (Ecosse) 1779-1824; Magasins d’échange de travail (Londres) 1832-1834 ; Les tentatives faites sous Vempire des idées d’Owen, aux Etats-Unis : Neio Harmony (Indiana)
- (1) Prix : i fr. Bureau de « L’Emancipation », 4, plan de VAspic, Nimes [Gard),
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- 1825-1827 ; Yellow Springs et une dizaine d’autres... sont étudiées dans la brochure. La concordance entre les leçons sociales pratiques venues de cette source et celles dérivant des essais dus au mouvement fourièriste n’en donne que plus de poids à ces leçons.
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- Un mot explicatif du tirage restreint et de la destination spèciale du présent volume peut n’ëtre pas déplacé ici.
- Le décès de J.-B. A. Godin se produisit le 15 janvier 1888. L’an d’après, en janvier 1889, nous transformâmes en revue mensuelle « Le Devoir », publication hebdomadaire fondée par Godin le 3 mars 1878 ; et nous y fîmes paraître d’abord la plupart des manuscrits laissés-par Godin. Puis, rassemblant les Documents biographiques dont le classement était le moins laborieux — car l’âge nous oblige à ne pas compter sur le temps — nous les publiâmes, à partir du numéro du « Devoir » de mars 1891, tome 15e, page 132 et, simultanément, nous préparâmes ceux à suivre.
- Ce mode de procéder empêche de saisir l’œuvre dans son ensemble et entraîne des répétitions pour lesquelles, comme de tous autres défauts, nous présentons toutes excuses au lecteur, au nom de l’intention qui dicte le travail. *
- Les conférences données par Godin à son personnel, tout au début de la fondation du Familistère, passèrent ainsi ; par elles, le lecteur fut mis au courant de beaucoup des traits principaux de l’existence du fonda,teur du Familistère et du développement de l’entreprise.
- Nous allions ainsi, ne pensant pas à faire un tirage à part de ces Documents, lorsque la série meme des conférences en voie de publication nous amena à une
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- tentative très curieuse et d’un grand enseignement social, réalisée par Godin, dans son établissement, en 1877-1879.
- A cette époque, en effet, et pour déterminer les vraies conditions du pacte dlassociation à intervenir entre les travailleurs et lui —pacte qu’il étudiait depuis plusieurs années ; il lui parut nécessaire de tenter une vérification spèciale des possibilités de direction du travail par la masse 'même des travailleurs. Relevant donc l’idée fourièriste de groupes de travail constitués par l’attrait, Godin provoqua la formation, parmi son personnel, de toute une représentation des travaux proprement dits de Vusine et des services d’utilité générale en vigueur dans l’habitation unitaire.
- La série des conférences données par lui en cette période embrassait le mouvement de la tentative.
- Les conséquences de cet essai, ou le suffrage universel jouait un rôle, étaient si instructives, socialement parlant, que nous donnâmes la statistique des groupes, unions de groupes et conseils d’unions, le classement des travailleurs dans les groupes, unions de groupes, etc... et fîmes l’analyse de quelques-uns des documents originaux retrouvés à grande peine, l’essai s’étant terminé par un échec. Quelques spécialistes en matière sociale expérimentale voulurent bien s’arrêter à cette étude, et'sur l’indication des choses que nous avions encore à publier, nous exprimèrent l’avis qu’il serait d’intérêt social de mettre sous volumes spèciaux ces sortes de renseignements dont le besoin sera à un moment donné vivement ressenti; et de les placer en des Bibliothèques publiques de France et de l’Etranger où ils puissent être en bonne garde pour Vavenir. Le « Godin inconnu, le Godin intime, disaient-ils, est révélé dans ces faits. Comme tous les pasteurs d’hommes, Godin a
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- dû compter avec les résistances du milieu et approprier son œuvre à ce que pouvaient en saisir ceux qui devaient la continuer ; ces obligations sont des plus instructives à connaître. »
- Nous arrivions aux Documents publiés depuis le numéro du Devoir de février 1897, avec le sous-titre : « Glorification du travail, Emancipation du travailleur; » et nous voyions que le sillon ouvert ainsi nous ramènerait à l’Essai de représentation du travail ci-dessus visé ; simultanément, d’anciens Documents afférents à cet Essai étaient retrouvés dans les archives du Familistère et nous fournissaient ainsi motif à un rappel au moins de la tentative. Nous noies rendîmes donc au désir qui nous était exprimé et ordonnâmes, mais exclusivement pour le placement en vue , le présent tirage à part.
- Un coup d’œil jeté sur la Table des matières fait saisir Vobjet des cinquante et un chapitres du volume.
- Avec ce premier tome s'achève la période où Godin, profondément pénétré de la difficulté du problème social, s’appliqua modestement à prêter le plus dévoué concours aux œuvres dirigées par d’autres. Dans le tome suivant, nous le montrerons élaborant simultanément les données philosophiques et les conditions pratiques de son œuvre sociale personnelle, puis réalisant cette œuvre dans la mesure permise par le milieu.
- Nous nous efforcerons aussi au début de cette seconde partie, et après avoir résumé le fond de la doctrine philosophique et sociale de Godin, de montrer quel appui la Science positive donne maintenant ci l’Idéal de notre héros.
- Destiné à être offert en hommage à quelques Bibliothèques, Sociétés et Etablissements spèciaux de France et de VEtranger, et ne contenant qu’une partie des Docu~
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- ments pour la biographie complète de André
- Godin parus dans «Le Devoir», le présent ouvrage appelle un supplément. Aussi fournissons-nous en Appendice :
- Primo. (Page 55). La liste des Bibliothèques publiques, Sociétés et Etablissements de France et de l’Etranger, où se trouvent des collections plus ou moins complètes du « Devoir ».
- Secundo. (Page 60). L’indication par ordre de dates relativement à la vie de J.-Blt André Godin (1817 à 1888) des documents biographiques répartis dans les volumes du « Devoir », série hebdomadaire, 3 mars 1878 au 30 décembre 1888, 1er à 12e volumes, et série mensuelle janvier 1889 ci décembre 1901, 13e à 25e volumes.
- Décembre 1901.
- Vve J.-B.-A. Godin, née Moret.
- Nous reprendrons dans notre prochain numéro la suite des Documents pour une biographie complète de J.-Bte André Godin,
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- QUESTIONS DE SCRUTINS
- L’approche des élections générales provoque toujours l’éclosion de nombreuses velléités de réforme électorale. Les projets surgissent de toutes parts; la Commission parlementaire du suffrage universel secoue son sommeil de quatre ans, griffonne quelques conclusions, sur lesquelles le gouvernement et parfois même la Chambre, sont appelés à donner leur avis. Puis tout rentre dans l’ordre habituel. L’agitation disparaît avec les causes qui l’ont fait naître.
- Nous sommes dans une de ces périodes de légère effervescence. Laissera-t-elle des traces ?
- Un journal parisien, la Lanterne, a eu l’idée d’ouvrir une enquête sur la question du mode de scrutin pour l’élection des députés. Ce journal a voulu connaître pour la mettre sous les yeux de ses lecteurs, l’opinion d’un certain nombre de sénateurs et de députés sur les trois points suivants : lo rétablissement du scrutin de liste ; 2° introduction de la représentation proportionnelle dans la loi électorale ; 3° maintien de la loi sur les candidatures multiples.
- Nous avons sous les yeux une cinquantaine de réponses prises au cours et dans l’ordre de leur publication. Ce n’est qu’une faible partie de la consultation. Elle n’est pas suffisante pour nous permettre de supputer les chances de succès de telle ou telle des combinaisons proposées. II est infiniment probable d’ailleurs que le résultat complet de l’enquête nous laisserait dans la même ignorance, si nous n’avions pas d’autres raisons de croire que la législation électorale actuelle ne sera pas profondément modifiée de longtemps.
- Notre confrère, en effet, en a volontairement limité le champ. Estimant que cette question devait être dé-
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- battue dans ses colonnes entre républicains seulement et sans.autre visée que l’intérêt supérieur de la République, il n’a consulté que les parlementaires appartenant à la majorité républicaine des deux Chambres. Mais, outre que cette majorité est loin d’être unanime dans sa conception de l’organisation électorale qui conviendrait à notre démocratie, si l’on se place au point de vue du résultat final, il faut tenir compte de l’opinion des députés et sénateurs qui n’appartiennent pas au parti républicain et qui ont voix au chapitre néanmoins, lorsqu’il s’agit de transformer une opinion en loi.
- L’avis du gouvernement n’est pas indifférent, non plus, en l’occurrence, car il peut faire fléchir bien des convictions sous le poids de considérations d’opportunité. Or, cet avis, le gouvernement l’a formulé, devant la commission du suffrage universel, sur tous les points soulevés par l’enquête de la Lanterne et sur d’autres que l’initiative parlementaire avait soumis à l’examen de la commission.
- Les préférences du président du conseil sont pour le scrutin de liste, mais il estime qu’à l’époque où nous sommes arrivés, il serait téméraire de substituer ce scrutin à un autre.
- La loi sur le scrutin de liste, en effet, ne pourrait être votée par les deux Chambres avant le mois de février. Il est donc du devoir du gouvernement de déclarer imprudente et inopportune la mise à l’ordre du jour du rétablissement du scrutin de liste.
- En ce qui concerne la représentation proportionnelle, le président du conseil est d’avis que, dans l’état des partis, à l’heure présente, il est impossible de l’organiser complètement.
- Il se déclare hostile à l’abrogation complète de la loi sur les candidatures multiples ; mais il ne fait pas d’objection à l’abrogation partielle de la loi, en limitant à 2 ou 3, le nombre des circonscriptions où le candidat aurait le droit de se présenter simultanément.
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- Quant au renouvellement partiel, le président du conseil le considère avec le maintien du scrutin d'arrondissement comme dangereux, et même avec le scrutin de liste, il croit qu’il aurait un aussi sérieux inconvénient, au point de vue constitutionnel.
- Le président du Conseil est favorable aux mesures tendant à assurer la liberté et le secret du vote.
- La commission, qui se compose de 22 membres, a voté, par 7 voix contre 5, le rétablissement du scrutin de liste sur la base du sectionnement des départements au-dessus de 500,000 habitants, et en raison d’un député par 70.000 habitants. Elle s’est prononcée, en outre, contre le renouvellement partiel, par 8 voix contre 4 ; pour l’abrogation partielle de la loi contre les candidatures multiples, (limitation à 2 du nombre des collèges) par 6 voix contre 8 ; pour la suppression de la représentation des colonies par 10 voix contre 1 ; contre le vote obligatoire, à l’unanimité des votants ; et enfin contre la représentation proportionnelle par 11 voix contre 1.
- La commission a-t-elle pensé, contrairement à l’avis du gouvernement, que les deux Chambres pourraient voter en temps utile le rétablissement du scrutin de liste ? Il faudrait le croire si l’on s’en tenait à la décision qu’elle a prise, aussitôt après avoir entendu le président du conseil, de proposer le rétablissement du scrutin de liste. Mais si l’on considère que les candidatures sont déjà posées dans toutes les circonscriptions et que les polémiques sur les programmes et sur les personnes battent leur plein, il est permis de douter que la Chambre suivrait sa commission, si un bouleversement aussi considérable que celui qui résulterait de l’introduction du scrutin de liste dans la législation électorale, lui était proposé.
- L’intérêt de l’enquête ouverte par la Lanterne n’est pas amoindri par la quasi certitude du maintien du statu quo, au moins en ce qui concerne les deux premiers articles, les plus importants, de son question-
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- naire ; car nous laissons de côté la loi de 1889 sur les candidatures multiples, loi de circonstance faite en vue de parer aux tentatives de plébiscite de la période bou-langiste, et dont le maintien ou la disparition n’affecte en rien le mécanisme du scrutin.
- S’il est inutile de compter les avis obtenus en vue de pronostiquer un résultat que l’on peut considérer dès à présent comme acquis, il est possible d’en tirer quelques inductions profitables pour l’avenir.
- Le scrutin de liste et le scrutin uninominal se partagent à peu près également fa faveur des opinants dont nous avons les avis sous les yeux. Chacun de ces systèmes a ses défauts et ses qualités. Il va sans dire qu’aux yeux de leurs partisans respectifs, les qualités chez chacun d’eux l’emportent sur les défauts. Qualités et défauts ne se montrent pas sous un jour identique aux uns et aux autres ; leurs dimensions apparentes variant d’après l’angle sous lequel la gestion des affaires publiques est envisagée par chacun d’eux.
- Cependant dans la mesure où il est permis de croire qu’en dehors des politiciens l’opinion s’intéresse au système par lequel se recrutent ses représentants à la Chambre, on pourrait tirer argument de ce fait que la France a toujours oscillé entre le scrutin de liste et le scrutin uninominal, pour conclure qu'elle n’est satisfaite ni de l’un ni de l’autre, et que chez l’un comme chez l’autre, la somme des défauts l’emporte sur celle des qualités.
- Mais un défaut commun aux deux systèmes, c’est le défaut capital, avoué du reste, de ne tenir aucun compte de l’opinion de la minorité et de la priver de toute représentation, ne fût-elle séparée que par une voix de la majorité. Pojir remédier à cette iniquité, mère de l’abstentionnisme si.gros de dangers, on a imaginé divers moyens de permettre à la minorité d’obtenir dans les corps élus une représentation proportionnelle à son importance numérique. Il y a bien longtemps que les Chambres françaises n’ont pas eu l’occasion de se
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- prononcer sur une mesure de ce genre. L’enquête ouverte par la Lanterne a donc à cet égard, l’attrait d’une nouveauté ; et il est d’autant plus intéressant de noter au passage l’opinion des membres de la majorité républicaine à ce sujet, qu’elle n’aura probablement pas lieu de s’affirmer dans un débat approfondi à la tribune du Parlement.
- Sans insister sur les motifs d’adhésion formelle ou conditionnelle ou de refus d’adhésion, qui ont été formulés, on peut diviser les opinants en trois catégories comprenant : 1° les adversaires irréductibles de tout système de Représentation proportionnelle, se recrutant parmi les partisans du scrutin de liste et du scrutin d’arrondissement, également préoccupés d’assurer la victoire au nombre par des moyens qui satisfassent le mieux leur conception de l’intérêt général, de l’intérêt local, ou même de l’intérêt personnel ; 2° les partisans du scrutin de liste qui admettent la Représentation proportionnelle pour êlle-même et considèrent que le scrutin de liste en est la condition sine quà non ; 3° les partisans du scrutin de liste qui ne font à la Représentation proportionnelle que des objections d’opportunité tirées de l’insuffisante éducation politique des masses, ou de la complication des systèmes présentés jusqu’à ce jour, et les partisans du scrutin d’arrondissement qui, prévoyant que le scrutin d’arrondissement pourrait bien perdre son tour de faveur, se tournent vers la Représentation proportionnelle comme vers le correctif indispensable du scrutin de liste rétabli.
- Les protagonistes de la Représentation proportionnelle sont peu nombreux à la Chambre puisqu’on ne compte que deux ou trois projets tendant à en faire la règle de nos élections ; mais les réponses à l’enquête de la Lanterne nous révèlent l’existence d’un certain nombre de partisans déclarés et d’un plus grand nombre, naturellement, de partisans conditionnels de ce système.
- Conclusion : il ne faut pas trop se désintéresser, comme le font volontiers les partisans de la Représentation proportionnelle, de la dispute entre le scrutin
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- uninominal et le scrutin de liste ; car le succès de ce dernier pourrait bien faire avancer l’heure de la disparition du système de l’iniquité majoritaire.
- Si les Belges n’avaient pas eu le scrutin de liste, ils attendraient probablement encore la Représentation proportionnelle.
- En France, comme dans beaucoup d’autres pays, on est généralement convaincu, d’un bout à l’autre de l’échelle, qu’il s’agit moins pour chaque parti d’obtenir une représentation exacte de ses forces, que d’annihiler tous les autres partis pour rester le seul maître de la direction des affaires publiques.
- Ce n’est qu’après une longue propagande qu’un mode de votation plus rationnel et plus équitable pourra être imposé par les électeurs.
- Quel sera ce système ? La question vient d’être remise à l’étude, dans un sens déterminé, par un certain nombre d’hommes plus ou moinS mêlés, par fonctions, à la vie politique, et qui, quoique appartenant à toutes les nuances de l’opinion, pensent que la vérité de la représentation doit être la base même du régime représentatif.
- M. Yves Guyot, publiciste de marque et homme d’initiative, a commencé une série de conférences où il étudie ce qui se fait en Belgique.
- Sous l’impulsion de l’ancien ministre des travaux publics, une « Ligue pour la Représentation proportionnelle » s’est constituée dernièrement Un comité de direction a été élu ; il est composé de :
- MM. Adolphe Carnot, membre de l’Institut, président de l’Alliance démocratique ; Picot, membre de l’Institut, président de la Société pour l’étude de la Représentation proportionnelle ; L. Havel, membre de l’Institut; Yves Guyot ; Frédéric Passy, membre de l’Institut, président de la Ligue française pour l’arbitrage entre nations ; Anatole Leroy-Beaulieu, membre de l’Institut; docteur G. Hervé, ancien président de la Société d’an-
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- thropologie ; Emile Deschanel, sénateur, professeur au Collège de France ; J. Fleury, secrétaire perpétuel de la Société d’économie politique; E. Durand-Claye; Fleurent; Emmanuel Vidal.
- M. Emile Macquart en est le secrétaire général.
- Un groupe parlementaire qui était en voie de formation au moment dp la constitution de la Ligue, a dû désigner un certain nombre de ses membres comme membres de son conseil de direction.
- Un autre ancien ministre, M. Jules Roche, s’oriente dans une autre voie. Son système, différent de ceux qui sont appliqués en Suisse et en Belgique, n’en a pas moins reçu la sanction de l’expérience en Amérique où il est employé pour le recrutement des corps électifs dans quelques Etats, et en Angleterre, où il alimente les bureaux scolaires, cette puissante organisation de nos voisins d’outre-Manche.
- M. Jules Roche, consacre son grand talent d’orateur et d’écrivain à la vulgarisation du système du vote cumulatif combiné avec le quotient électoral. On sait que ce mode de scrutin est une des parties essentielles de la réforme électorale que Godin s’est attaché à faire connaître dans ses oeuvres, notamment dans la République du travail ou la Réforme parlementaire et dans le Gouvernement. Voici comment, dans un récent article, M. Jules Roche en explique le fonctionnement.
- Etant donné 300 députés â élire — ce serait assez — pour 10.000.000 d’électeurs, chaque député doit correspondre à une moyenne de 33.000 électeurs.
- Le département reste l’unité de circonscription. Tout département a autant de députés qu’il a de fois 33.000 électeurs, et nul ne peut être élu s’il n’obtient au moins 30.000 suffrages.
- Après avoir montré par un exemple que les droits de tous seraient ainsi respectés, que tous les partis y gagneraient en dignité, en sentiment du devoir et de la responsabilité, en notion de la liberté, en esprit de méthode et de discipline, M. Jules Roche ajoute: «Assuré-
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- ment, ce système n’estpoint parfait ; l'idéal voudrait que tous les électeurs pussent voter, quelle que fût leur résidence dans le pays, pour un même candidat qui serait élu s'il obtenait le quotient électoral nécessaire (chiffre résultant de la division du nombre total des électeurs par le nombre des députés): Ce serait le collège électoral unique, pouvant seul engendrer une véritable « représentation nationale » pure de tout esprit de clocher. Les députés ainsi élus pourraient, sans dommage, « regarder leur circonscription » ils ne verraient que la France.
- « Nous n’en sommes pas, malheureusement, au degré d’éducation nécessaire pour une telle réforme.
- « Mais tel quel, le scrutin de liste départemental, avec le suffrage accumulé et le quotient électoral, serait déjà un immense progrès. Radicaux, républicains, libéraux, socialistes, anarchistes, royalistes, impérialistes, catho-ques, tous les Français ont intérêt à l’établir, car il est, en l’état des choses actuelles, le seul système juste, exact, capable de remplacer les menteuses majorités législatives qui se succèdent depuis un siècle, par une Assemblée sincèrement « représentative » et d’arrêter les députés dans l’horrible route du « despotisme parlementaire », suivant le mot de Benjamin Constant — où ils s’avancent de jour en jour davantage au mépris de la République qu’ils prétendre défendre. »
- Au moment où les inconvénients et les abus du système actuel sont dénoncés de tous côtés, où l’on propose ici des palliatifs, comme les mesures ayant pour objet d’assurer le secret du vote, où l’on se met, ailleurs, à la recherche d’un système équitable de représentation, nous avons cru devoir souligner l’hommage implicite que l’ancien ministre du commerce a rendu à la doctrine électorale de J.-B.-A. Godin.
- J. P.
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- La codification des lois ouvrières.
- M. Millerand, ministre du commerce, vient de constituer une commission de codification des lois ouvrières, composée d’un certain nombre de sénateurs, de députés, de juristes et des chefs de services chargés de l’application des lois de protection ouvrières.
- Cette réforme, dit la note communiquée qui accompagne la liste des membres de la nouvelle commission, cette réforme s’imposait depuis longtemps à ceux qui veulent avant tout que les obligations que leur impose la loi ou les droits qu’elle leur confère soient nettement définis. Or, le nombre des lois protectrices des travailleurs augmente de jour en jour. A chaque législature de nouvelles lois s’ajoutent qui complètent les lois précédentes sur certains points, où étendent leur effet à de nouvelles catégories de travailleurs ou à de nouvelles espèces, de sorte que* pour connaître exactement l’état de la législation ouvrière sur un point particulier, il est nécessaire de se reporter à plusieurs textes votés à des dates différentes et qui se complètent et se modifient l’un l’autre.
- Si l’on veut se rendre compte, par exemple, de la réglementation de la durée du travail, il est absolument nécessaire de se reporter à la fois aux lois du 9 septembre 1848, du 2 novembre 1892 et du 30 mars 1900, •ainsi qu’aux nombreux décrets rendus en exécution de ces lois.
- Il paraît donc nécessaire pour éviter toutes ces difficultés, de rassembler dans un texte unique, présentant un ordre méthodique, les dispositions éparses dans les différentes lois de protection ouvrières actuellement en vigueur.
- L’Allemagne, l’Angleterre, la Russie ont rédigé des
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- codes industriels dans lesquels s’insèrent au fur et à mesure les nouvelles dispositions.
- C’est pour réaliser cette réforme que M. Arthur Grous-sier, député socialiste, avait présenté à la Chambre des députés, au début de la présente -législature, une proposition tendant à classer toutes les lois relatives à la protection des travailleurs dans un même texte qui aurait pris le nom de Code du travail, et que, plus récemment, un député modéré, M. J. Goujon, avait déposé une proposition analogue demandant la codification des lois industrielles et ouvrières.
- Le besoin d’ordre et de simplification est général en cette matière. On lui doit la constitution définitive (fin septembre 1901) de l’Association internationale pour la protection légale des travailleurs, qui a vu le jour au Congrès de Paris en 1900. Cette Association qui comprend des hommes de tous les partis et de tous les milieux, a pour but de préparer les voies à une entente internationale pour la protection ouvrière. Cette entente n’est pas facile à établir et l’on connaît l’échec de la solennelle initiative prise à cet égard par l’empereur d’Allemagne et le résultat négatif des tentatives analogues du gouvernement suisse. Et cependant la conviction se fait de plus en plus dans tous les esprits, aussi bien parmi lés industriels que parmi les ouvriers, que c’est seulement sur le terrain international que l’on pourra aboutir à des résultats sérieux.
- L’Association internationale pour la protection ouvrière, est une société privée dont les décisions n’engagent en rien les gouvernements. Ceux-ci néanmoins lui envoient des délégués et lui accordent des subsides. Son organe est l’Office international du travail, dont le siège est à Bâle, et qui a pour tâche principale de recueillir et de publier toutes les lois relatives à la protection ouvrière qui existent dans les différents pays.
- Une création comme celle dont le gouvernement français vient de prendre l’initiative est bien faite pour faciliter l’oeuvre de l’Office international au grand pro-
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- fit de tous ceux que les questions de législation ouvrière intéressent à divers titres.
- La commission de codification des lois ouvrières n’a pas mission d’introduire dans la législation une disposition nouvelle. Elle doit borner son activité à un travail de rédaction, de mise en ordre, et non de modification ou d’extension de la législation actuelle.
- La commission parlementaire du travail avait reconnu la nécessité de simplifier et d’unifier les textes de loi concernant les travailleurs, et, dans sa séance du 27 février 1901, elle avait décidé qu’il y avait lieu de les fondre en une seule loi sans en modifier les dispositions, se réservant d’étudier ultérieurement les améliorations nombreuses qui ont été proposées.
- Indépendamment des questions relatives à l’assurance et à la prévoyance sociale, qui sont soumises à l’examen d’une commission spéciale, on ne compte pas moins d’une cinquantaine de propositions de loi concernant le travail proprement dit. Evidemment elles ne poursuivent pas toutes un but différent, et le premier devoir de la commission du travail est de les grouper suivant leur objet. Leurs auteurs visent néanmoins à modifier sur quelque point la législation existante, sans se préoccuper le plus souvent de la coordination désirable entre les diverses lois qui la constituent. Laissant de côté ce genre de propositions dont la plupart ne pourrait aboutir avant la fin de la législature, malgré le louable zèle déployé par la commission du travail, nous nous bornerons à signaler un projet de réforme, qui rentre dans le cadre des considérations développées précédemment, et qui s’il n’a pas un sort plus heureux que les autres, peut, du moins, servir d’indication pour l’oeuvre d’unification poursuivie.
- Cette proposition a pour objet d’étendre les lois protectrices du travail à tous les ouvriers et employés (les deux sexes, de l’industrie et du commerce.
- Les principales dispositions légales protectrices du travail sont :
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- L’article 1780 du code civil, complété par la loi du 27 décembre 1890, relatif au contrat du travail ;
- Le décret-loi du 9 septembre 1848 et la loi du 2 novembre 1892, modifiés par la loi du 30 mars 1900, déterminant la durée et certaines conditions du travail ;
- L’article 549 du Code de Commerce et la loi du 12 janvier 1895, relatifs aux salaires ;
- La loi du 12 juin 1893, concernant l’hygiène et la sécurité ;
- La loi du 9 avril 1898 sur les accidents du travail ;
- La loi du 21 mars 1884 sur les Syndicats professionnels ;
- La loi du 27 décembre 1892 sur l’arbitrage ;
- Les lois des 18 mars 1806, 1er juin 1854, 4 juin 1864, 7 février 1880, 24 novembre 1883 et 10 décembre 1884, concernant les Conseils de prud’hommes.
- Ces lois peuvent être divisées en deux catégories.
- Les unes s’appliquent à tous les ouvriers et employés des deux sexes et de toutes les professions ; ce sont : l’article 1780 du Code civil et l’article 540 du Code de commerce, les lois des 21 mars 1884, 27 décembre 1892 et 12 janvier 1895. Toutes les autres lois ne s’appliquent qu’à des catégories plus ou moins limitées de travailleurs.
- L’effort parlementaire, dant nous parlions plus haut, tendrait à rendre générale l’application de ces dernières à tous les travailleurs de l’industrie et du commerce, et, en assimilant le commerce à l’industrie et les employés aux ouvriers, à faire bénéficier des lois protectrices du travail tous les travailleurs sans exception, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.
- Comme pour entrer dans les vues des auteurs de la proposition qui vient d’être mentionnée, la commission d’assurance et de prévoyance sociale après avoir discuté la proposition faite par M. Mirman, relativement à l’extension de la loi du 9 avril 1898 sur les accidents du travail à toutes les entreprises industrielles et commer-
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- ciales, a accepté à l’unanimité cette extension et approuvé le texte de la proposition.
- Le 2 décembre a été ouverte la discussion du budget de 1902. Ce n’est que le 12 de ce mois que l’examen des budgets spéciaux a commencé par le budget des cultes, dont la suppression demandée par la commission du budgéta été repoussée, le 17 décembre, par 350 voix contre 180. Le même jour le ministre des finances déposait une demande de deux douzièmes provisoires.
- Encore et toujours les douzièmes : ils sont devenus une véritable institution. Cette législature a pu taire de bonnes lois fiscales, bien qu’on en conteste l’efficacité, d’un certain côté; elle n'a pas réglé une seule fois ses comptes à'l’époque règlementaire, légale, constitutionnelle.
- La Chambre consacre au budget ses séances du soir à l’exception de celles du vendredi qui restent aux interpellations. Quant aux lois ouvrières elles ont dû céder leur jeudi au budget. Elles tâcheront de se glisser au petit bonheur dans les séances du matin. Mais les lois qui ont envahi l’ordre du jour de ces séances spéciales s’y considèrent comme chez elles, témoin cette loi sur la marine marchande dont la discussion commencée, comme nous l’avons dit, le 24 octobre ne s’est terminée que vers le milieu de décembre. Aussi la codification des lois ouvrières nous semble-t-elle réservée à la prochaine législature.
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- PAYS DIVERS
- La dette publique dans les différents Etats
- D’après la Finance 'pour tous, qui paraît en Belgique, trois Etats seulement ont diminué leur dette pendant le dernier quart du siècle écoulé : la Turquie, de 823 millions, — 4 milliards 107 millions en 1900 au lieu de 4,930 millions en 1875; l’Espagne, de 744 millions, — de 10,244 à 9,500 millions ; et la Grande-Bretagne, dont la dette s’est réduite de 3,695 millions en 25 ans ; 19 milliards 384 millions de francs en 1875, et 15 milliard# 689 millions en 1900.
- Pour ce qui est de la Grande-Bretagne, on sait déjà que la guerre Sud-Africaine a sensiblement modifié la situation acquise en 1900.
- Le Grand-Duché de Luxembourg, lui, est resté stationnaire avec une dette de 12 millions.
- Dans tous les autres Etats de l’Europe, la dette publique s’est notablement accrue pendant ces 25 années.
- Voici l’ordre de la progression :
- Danemarck : 5 millions d’augmentation, de 262 à 267.
- Finlande : 50, de 65 à 115.
- Suisse : 53, de 31 à 84.
- Norvège : 184, de 68 à 252.
- Suède : 201, de 196 à 397.
- Grèce : 368, de 430 à 798.
- Pays-Bas : 427, de 1,967 à 2,394.
- Roumanie : 860, de 532 à 1,392.
- Belgique : 1,480, de 1,129 à 2,607.
- Portugal : 1,985, de 1,962 à 3,947.
- Italie : 3,006, de 9,884 à 12,890.
- France : 5,903, de 20,162 à 26,065.
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- Autriche-Hongrie : 6,084, de 7,802 à 14,606.
- Russie : 10,028, de 6,426 à 16,454.
- Allemagne : 12,144, de 4,035 à 16,i79.
- Enfin voici comment les divers Etats se classent en 1 op, du point de vue de la moyenne de la dette par habitant:
- Portugal, 727 fr., France 675, Turquie 649, Espagne 522, Pays-Bas 465, Italie 403, Belgique 386, Angleterre 384, Autriche-Hongrie 323, Grèce 310, Allemagne 296, Roumanie 244, Serbie 171, Russie 154, Norvège 117, Danemark 115, Suède 78, Bulgarie 60, Luxembourg 51, Finlande 43 et Suisse 27 francs.
- FRANCE Les illettrés
- La proportion des illettrés en France est tombée, en 1898, à 4,7 op pour les hommes, et à 7.2 op pour les femmes, alors qu’en 1870, elle était de 25 op pour les hommes et de 37,7 op pour les femmes ; mais si l’on réfléchit qu’entre ces deux dates est intervenue la loi de 1882 sur l’enseignement obligatoire, on conviendra que le progrès n’est pas des plus satisfaisants. Le ministre de l’instruction publique en convient. Il constate dans une récente circulaire que cette loi n’a encore reçu qu’une application partielle et que, dans certaines régions , elle n’est pas réellement appliquée.
- Les mesures de répression qu’elle a édictées répugnent à notre esprit encore imprégné du droit romain sur la souveraineté du père de famille. L’affichage à la porte des mairies est une sanction inefficace ou excessive, qui n’atteint pas ceux qui n’ont aucun souci de l’opinion publique et blesse les autres.
- Le gouvernement compte sur les efforts des instituteurs pour obtenir une bonne fréquentation scolaire.
- Les instituteurs sont sans doute d’avis qu’un relèvement de leur situation matérielle, en leur donnant plus
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- d’autorité morale, leur permettrait mieux de répondre au désir du gouvernement.
- ETATS-UNIS Une loi de pardon
- Sous l’inspiration généreuse du président Magnaud, la Chambre française a été saisie par M. Morlot, député, d’une loi qui donne au juge correctionnel le pouvoir, que possède le jury en matière criminelle, d’absoudre le délinquant, quand cet acte de clémence lui apparaîtra comme le plus efficace moyen d’arriver à la moralisation du coupable.
- Dans la voie d’humanité elle constitue un progrès sur la loi de sursis que la Belgique doit à l’initiative de M. Lejeune et la France à l’initiative de M. Bérenger. Celle-ci, en effet, laisse subsister l’arrêt qui condamne et flétrit. Au moment où le Parlement se dispose à examiner la loi Morlot, nous croyons intéressant de signaler ce qui a été fait aux Etats-Unis dans un sentiment analogue. La dernière législature de l’Etat de New-York avait voté une loi -de pardon qui vient de commencer à recevoir son application,
- Aux termes de cette loi, tout individu détenu dans les pénitenciers et prisons de l’Etat pour délits entraînant une pénalité de cinq ans de détention au maximum et qui n’aurait pas été déjà condamné précédemment pour un délit passible de la prison, peut être remis en liberté sur parole.
- Une association dite de la mise en liberté sur parole vient d’envoyer des délégués faire une première visite trimestrielle dans les prisons de l’Etat et examiner les demandes d’élargissement des détenus visés par cette loi. Sur 549 qui ont demandé leur mise en liberté, 180 l’ont obtenue.
- Un' fonctionnaire spécial a été attaché à chaque prison, avec appointements de 6.000 francs et frais de déplacement. Il a pour mission d’aider les détenus relaxés
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- à trouver du travail et de les surveiller pendant qu’ils sont en liberté provisoire jusqu'à ce qu’il soit statué sur la question de leur élargissement définitif, au cas où ils se seraient amendés.
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- ANGLETERRE
- Le Booard of Trade (ministère du commerce) anglais a publié dernièrement son troisième rapport sur l’application de l’Acte de 1896, relatif à la conciliation en matière de conflits industriels.
- Ce document rédigé par sir Alfred Bateman, du département du travail et de la statistique commerciale au Booard of Trade, couvre une période de deux ans, du lerjuillet 1899 au 30 juin 1901.
- On sait que l’Acte de 1896 a conféré au ministère du commerce, qui était déjà chargé de tenir officiellement le registre des bureaux ou comités volontaires de conciliation, le droit de prendre lui-même l’initiative d’une certaine action au cas où un conflit a surgi ou menace de surgir entre un employeur et ses ouvriers ou entre divers corps d’artisans. Le Board peut spontanément instituer une enquête sur les circonstances ou prendre des mesures pour procurer une conférence entre les parties. Sur la demande de l’une ou de l’autre des parties, il peut nommer un conciliateur ; sur la demande de toutes deux, il a le droit de désigner un arbitre.
- Depuis la mise en vigueur de l’acte un plus grand nombre de demandes d’intervention ont été formulées par les ouvriers (46). On trouve 42 demandes d’intervention formulées par les deux parties ensemble, 16 par les patrons et 9 cas d’intervention spontanée.
- Sur ces 113 cas, 70 ont été réglés par l’intervention du Board of Trade ; 10 l’ont été nominalement par les parties elles-mêmes, en réalité par l’influence du Board qui était intervenu. Pour les 33 autres cas, nul résultat n’a été atteint, soit que le Board ait cru devoir refuser d’intervenir, soit qu’il ait échoué dans ses efforts.
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- Le rapport constate une heureuse tendance à l’ac-croissement dans les demandes collectives d’intervention formées par les deux parties. Il relève également le fait que ces bureaux ou comités volontaires de conciliation inscrivent de plus en plus souvent dans leurs règlements le recours au Board of Trade.
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- Les trades-unions des questions minières dans lesquelles les ouvriers disposent d’une bonne vingtaine de sièges parlementaires, ont résolu de réunir par souscription un fonds spécial destiné à entretenir les députés ouvriers qu’ils réussiraient à élire. Mais cet effet resterait évidemment stérile, s’il devait se borner là ; et les autres unions ouvrières semblent décidées à imiter les cercles miniers, et à se liguer pour envoyer au Parlement un groupe de membres ouvriers assez nombreux, sinon pour avoir la majorité dans la Chambre des communes, du moins pour y disposer, au moment psychologique, d’un nombre de voix leur permettant de faire pencher la balance en faveur de leurs intérêts.
- Le journal Y Echo qui tient une place spéciale dans le parti radical, publiait, le 15 octobre, un numéro double, dans lequel il consacrait de nombreuses colonnes à expliquer les avantages qu’aurait le parti ouvrier à agir dans ce sens, et formulait tout un programme d’exécution.
- Tout fait entrevoir, dit à ce sujet le correspondant londonien du Journal de Genève, que si ce projet est poursuivi par ses auteurs et les intéressés avec une suffisante fermeté, il devra forcément, dans un temps plus ou moins long, changer le centre de gravité de notre système politique, et déposséder la classe dirigeante qui monopolise plus ou moins la direction de nos affaires publiques.
- Quand ce phénomène se sera produit, la philosophie de l’histoire pourra rechercher les causes qui l’auront amené et déterminer la part qu’y aura eue la guerre
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- du Sud-Africain. Pour le moment, il est encore trop tôt pour le tenter.
- Notre confrère constate, non sans surprise, l’appui moral, sans doute inconscient, que viennent donner à ce projet certains impérialistes qui prétendent ne point être de ces radicaux, c’est-à-dire de ces révolutionnaires qui poursuivent le mieux si souvent ennemi du bien ! Il signale comme un encouragement, voulu ou non, donné aux tendances des classes travailleuses à s’emparer par le vote de la direction politique de l’Angleterre, le discours que lord Rosebery prononçait vers la même époque à Birmingham.
- La substance de ce remarquable discours tient à peu près dans la phrase suivante, à laquelle il n’y a rien à reprendre : « Bans les temps futurs, les empires seront formidables non pas tant par l’immensité de leur territoire ou le nombre de leur population, que par le nombre de leurs citoyens bien entraînés, intelligents et instruits ! »
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- ITALIE
- Un Office du travail et un Conseil supérieur du travail.
- Le gouvernement a déposé un projet de loi portant création d’un Office du travail et d'un Conseil supérieur du travail. Une proposition similaire a déjà été présentée par deux députés.
- Les dispositions du projet gouvernemental paraissent inspirées sur plusieurs points des lois et décrets qui règlent l’existence des institutions similaires en France.
- L’exposé des motifs contient une étude intéressante et détaillée sur les Offices du travail ou organismes équivalents qui existent déjà en Autriche, Belgique, Danemark, Espagne, France, Grande-Bretagne, Pays-Bas et dans les Etats-Unis d’Amérique. Le Conseil supérieur du travail nommera une commission permanente dont les membres n’habitant pas Rome, recevront une indemnité de voyage et de séjour. L'Office du tra-
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- vail publiera un Bulletin mensuel. Les publications seront vendues au prix de revient. Les autorités locales, les établissements (corpi morali), les associations agricoles, industrielles, commerciales et ouvrières devront lui fournir tous les renseignements qui leur seront demandés, dans la limite de ses attributions.
- AUTRICHE
- Le nouveau programme du parti socialiste
- Le Congrès socialiste autrichien a ratifié sans débat et à l’unanimité, le projet du nouveau programme du parti que lui a présenté la commission extraordinaire instituée à cet effet.
- Dans ce nouveau programme, la théorie marxiste, considérée jusqu’à présent comme intangible, de l’accroissement de la misère du prolétariat ( Veretendungs-theorie) formulée en termes très vifs dans le programme de Hainfeld, a subi une notable atténuation. Il est dit seulement à ce sujet : « Les conditions d’existence de la masse ouvrière sont de plus en plus en contradiction avec la production croissante de son travail ; l’exploitation de la classe ouvrière est en rapport direct de son accroissement. »
- Le programme d’action ne diffère pas de celui qui a été adopté dans les divers pays où le socialisme est organisé.
- RUSSIE
- Le système métrique
- En Russie, on fait des préparatifs pour l’introduction du système métrique. Pour le moment on l’appliquera dans tous les établissements scolaires.
- 'ifc
- Les conditions du travail
- Le ministre des finances de Russie vient d’élaborer un projet ayant pour but l’amélioration des conditions des ouvriers dans les fabriques et dans les mines.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
- L’arbitrage anglo-brésilien
- Le roi d’Italie a accepté l’arbitrage entre l’Angleterre et le Brésil pour la délimitation des frontières de la Guyane.
- Voilà, certes, un nouvel hommage rendu au principe de l’arbitrage ; mais il est permis de regretter que le Brésil n’ait pas profité de cette circonstance pour faire adhésion aux conventions de la Haye et qu’on ait oublié, une fois de plus, de recourir aux bons offices du tribunal d’arbitrage institué dans la capitale des Pays-Bas
- avec le concours de l’Angleterre et de Pltalie.
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- Une décision de la cour suprême de Washington déclare que les Philippines faisant maintenant partie intégrante des Etats-Unis, il ne peut être établi de droits de douane sur les produits échangés entre les deux pays.
- Un jugement analogue a été rendu, par cinq voix contre quatre, au sujet des relations des Etats-Unis et Porto-Rico.
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- L’action des Sociétés de la paix
- On lit dans New Age : « Il nous serait impossible de donner une liste approximative des. Assemblées qui ont eu lieu dernièrement en faveur de la Paix ; celles de Londres seules rempliraient tout l’espace dont nous pouvons disposer. Mais nous pouvons dire en toute franchise que le changement qui se fait dans l’opinion publique est dû en grande partie aux innombrables comités locaux dispersés dans tout le pays et que nous soutenons de notre mieux par nos conseils et l’envoi de brochures pacifiques dans la mesure de nos forces. »
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- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- Les femmes et les Chambres d’agriculture
- A propos du projet de loi sur la création de Chambres d’agriculture que le gouvernement voudrait voir adopter par le Parlement avant les élections de 1902, rappelons que ce projet confère le droit d’électrice aux femmes propriétaires et usufruitières.
- Il est regrettable que l’éligilité soit refusée à cette catégorie de femmes dont le nombre doit être au moins égal à celui des hommes, et l’électorat aux ouvrières agricoles, beaucoup plus nombreuses que les ouvriers, puisque les, statistiques officielles de 1892 indiquent 461.910 ouvrières agricoles pour 291.347 ouvriers.
- Une conférence relative au trafic des blanches s’est tenue dernièrement à Amsterdam. Elle a duré deux jours.
- Les séances ont été consacrées surtout à la préparation d’une conférence des gouvernements qui aura lieu probablement l’année prochaine sur l’initiative du gouvernement français et qui se réunira à Paris.
- L’Allemagne, l’Angleterre, la France, la Russie, l’Italie, la Suède, la Norwège, la Belgique et la Suisse se sont fait représenter à la conférence préparatoire d’Amsterdam.
- Le baron Mackray, président de la seconde Chambre, et le bourgmestre d’Amsterdam assistaient à la première séance.
- Le discours d’ouverture a été prononcé par le pasteur Pierson, le philanthrope bien connu, très populaire en Hollande. Il a annoncé qu’un inspecteur de police, muni des pouvoirs nécessaires, allait faire une enquête en
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- LE MOUVEMENT FEMINISTE
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- Hollande et en Allemagne, pour déterminer l’étendue du mal, et il a déclaré que ce honteux trafic ne pouvait être combattu avec succès sans les efforts combinés des gouvernements de tous les pays et des sociétés particulières.
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- Madame ou Mademoiselle ?
- On se rappelle la pétition adressée au Conseil fédéral par l'Union des lemmes suisses pour demander que les femmes non mariées, ayant des enfants qu’elles élèvent et soignent elles-mêmes, aient le droit de s’appeler légalement « Madame ».
- Quelle objection pouvait-on soulever contre une pareille mesure ? Tout au plus pouvait-on lui reprocher de ne s'appliquer qu’à certains cas, très intéressants, certes, mais très définis et, par conséquent très limités. Ce n’est pas pour ce motif qu’elle a été repoussée. On l’a jugée excessive.
- Chose curieuse, la pétition de l’Union suisse, à laquelle le Conseil fédéral se montrait favorable, ne doit son échec qu’à l’opposition que lui ont faite trois Unions de femmes bernoises dont une « pour l’élévation de la morale ».
- Les femmes médecins en Russie
- Suivant une récente statistique faite par l’administration médicale de Moscou, la Russie compte déjà 624 femmes médecins (sans compter les femmes dentistes). Il est probable que le nombre en augmentera encore, car en mai 1901 l’institut médical (fondé en septembre 1897) et qui comptait déjà en 1900, 869 auditrices, s’enrichira d’une nouvelle section.
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- L’art de rendre agréable les ateliers
- Les cigariers espagnols sont nombreux à New-York et leurs directeurs tiennent beaucoup à ces ouvriers, généralement sobres et actifs. Pour leur rendre le travail agréable, les patrons ont trouvé un moyen original. A chaque atelier, ils ont attaché un lecteur, qui s’assied au milieu des cigariers et lit, à haute voix, un journal du matin, puis des romans ou des poésies castillans.
- L’ordre est parfait dans les ateliers, grâce,'disent les directeurs, à l’attention que les artisans prêtent aux lectures.
- Les femmes musiciennes
- On annonce qu’une association de femmes musiciennes a commencé dans les journaux de Londres une campagne pour amener les directeurs à employer des femmes comme exécutantes dans l’orchestre.
- Les progrès de cette campagne sont tellement rapides que les musiciens des orchestres de théâtre menacent de se mettre en grève, si les directeurs leur imposent des femmes pour compagnes de pupitre.
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- Les femmes dans les Universités allemandes
- Le nombre des femmes qui ont suivi à titre d’auditrices régulières, les cours d’Universités s’est élevé l’année dernière à 1,031 ; alors que pendant l’année précédente elles furent seulement de 618 dans le dernier semestre. Sur ces 1,031 femmes, 12 seulement étaient étudiantes inscrites, 10 à Fribourg et 2 à Heidelberg .
- Le temps est déjà loin où l’entrée d’une femme dans les salles de cours était accueillie par des vociférations.
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- Non seulement maintenant on admet, en Allemagne, les femmes comme étudiantes, mais encore on leur permet d’occuper des fonctions universitaires et la récente nomination de la doctoresse Clara Hamburger comme assistante à l’Institut zoologique de Breslau, n’a même pas excité la verve des sif fleurs d’an tan.
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- L’enseignement supérieur des femmes en Russie
- Immobilisé pendant quelque temps par les rigueurs d’une politique excessive, l’enseignement supérieur des femmes reprend son essor avec la création d’une Université féminine à Moscou. A vrai dire ce n’est, pas au gouvernement qu’est due cette initiative, mais à un simple particulier, M. Astrakbof, qui a oflert 3 , millions de roubles pour l’organiser. Le ministre de l’instruction publique a, du reste, donné son approbation à cette fondation, qui comprendra une faculté de médecine, une faculté de mathématique et une faculté d’histoire naturelle.
- La défense de l’enfant
- Sur cette question, le congrès médical, réuni à Nantes, vers la fin de septembre, a voté la résolution suivante :
- Le congrès, réuni en assemblée plénière, émet le voeu : « Que toute femme enceinte ait droit à l’assistance nécessaire pour se trouver dans les conditions hygiéniques indispensables pour elle et son enfant dans les trois derniers mois de sa grossesse et» le premier mois qui suivra son accouchement,
- » Et engage les pouvoirs publics à rechercher les moyens d’assurer l’exécution aussi hâtive que possible de cette mesure. »
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- LE DEVOIR
- Les femmes et l’exercice du droit de vote
- On lit dans The Tocsin, l’organe du parti ouvrier de Melbourne, qu’aux dernières élections générales de la Nouvelle-Zélande, plus de 120.000 femmes ont pris part au vote, ce qui donne une proportion de votants de 70 pour 100, beaucoup plus forte que celle des votants masculins, dans la plupart des pays où existe le suffrage universel.
- Les « conductrices » de tramways électriques aux Etats-Unis
- Certains journaux américains ont dernièrement publié des annonces où la Compagnie des tramways électriques de Chillicothe (Ohio) demandait des jeunes femmes pour l’emploi de « conductrices » sur les voitures. Neuf heures de travail quotidien, un jour de congé hebdomadaire, quatre dollars, vingt francs par semaine.
- Les postulantes se sont présentées au nombre de mille.
- La Compagnie n’en prit que sept.
- C’est un commencement.
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- CÉPIIISE
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- Par Henry GRÊVILLE
- (Suite.)
- Céphise, un peu plus loin, les regardait, très sérieuse. Elle ne pouvait rien entendre, mais elle voyait sur les visages, le chemin que gagnait le pirate, l'aventurier, à chacune de ses étapes. Par instants, un nuage passait sur le front de Colette, qui jetait un regard rapide sur son mari, et Céphise sentait que sa soeur pensait à ses devoirs, à la valeur imaginaire ou réelle, ou quelconque de l’homme dont elle portait le nom. Quelqu’un ayant parlé des jolis enfants de Mme Lormière, Céphise vit que Colette songeait au bébé et à l’enfant qu’elle avait perdu... c’étaient des auxiliaires pour elle, ces bonnes pensées-là, mais elles étaient fugitives... et Hamel recommençait à parler...
- Alors Colette retombait sous le charme ; la bouche entr’ouverte par un vague sourire, le regard baissé, levé parfois sur lui avec une vivacité furtive, elle écoutait... Que pouvait-il donc lui dire pour que la pauvre femme fût si près du danger ?
- Et c’est .là ce que Céphise ne savait pas. Très noble, très haute, très pure, elle n’avait rien lu de ce qui eût pu le lui apprendre, et personne ne lui avait encore parlé d’amour. D’ailleurs, on ne parle pas d’amour à une jeune fille comme à une femme.
- Armand Carval était cependant près d’elle. Si elle l’avait écouté, elle aurait compris mille sous-entendus, mille allusions délicates à des choses qu’il croyait comprises et qu’elle n’avait pas entendues. Elle subissait pourtant le charme de sa chère présence ; sans lui, ce dîner lui eût semblé intolérablement long et pénible ; . mais, si son cœur battait doucement à la voix aimée,
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- son esprit était ailleurs, et elle ne pouvait le rappeler, tant son angoisse devenait de minute en minute plus profonde.
- Et Colette ?
- Colette se laissait aller à la dérive : elle écoutait. Telle jadis Desdémone aux récits du More, elle songeait aux dangers courus, à la gloire acquise, à l’honneur d’être aimée de Fun de ceux qui sont en quelque sorte des rois, puisqu’ils font, en pleine civilisation, ce qu’ils veulent, au sein de peuplades subjuguées ; des rois et plus encore, car loin d’appauvrir leur nation, ils lui apportent les trésors de la conquête prochaine...
- Elle écoutait, sans comparaison ni raison, oubliant tout le reste, charmée par l’heure présente. De temps en temps, levant la tête, elle recevait dans les yeux comme une flèche acérée, mais menue, menue, le fin regard de Céphise qui lui disait : « Prends garde. » Elle tressaillait faiblement; une vision rapide lui montrait tour à tour l’enfant né d’elle, tenu si peu de temps dans ses bras, son mari sautant à la mer pour en retirer son frère, elle-même, dans sa longue traîne de mariée, marchant à l’autel, aux chants des orgues tonnantes, il y avait combien ? Mille ans ? Six ou sept peut-être... elle ne savait plus.
- Et Hamel parlait, avec des silences savants, sa voix mélodieuse et pleine s’abaissant tout à coup comme le murmure d’une prière... et Colette écoutait. •
- On sortit de table. Céphise dut s’occuper de mille détails, car Isaure, plongée dans un grand fauteuil, abdiquait ostensiblement toute participation possible aux devoirs hospitaliers. Depuis que son père lui avait interdit ses fantaisistes immixtions dans la direction de l’intérieur, elle vivait aux Pavillons comme à l’hôtel, apparaissant seulement pour boire et manger, et pour causer avec les personnes de son choix.
- — Aide-moi donc un peu à offrir le café ! lui dit tout • bas Céphise en passant auprès d’elle. Tu vois bien que maman n’en peut plus, et que je n’ai pas assez de mains pour tout faire !
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- — Mon père me l’a défendu ! répondit triomphalement la mijaurée en croisant ses deux bras dans le grand fauteuil, sous le regard fascinateur du pâle Ernest.
- On demanda un peu de musique, par politesse. Colette se résigna et s’assit au grand piano de concert. Sans fièvre, mais résolument, comme on marche au combat, elle frappa les premiers accords de la Polonaise en ut mineur de Chopin.
- Toute la noble résignation de ceux qui rentrent, rapportant leurs morts, après la bataille, sachant qu’ils se sont bien battus et que, s’ils ne sont pas vainqueurs, c’est qu’ils ont succombé sous le nombre — tout l’héroïsme des grands vaincus passa dans les doigts de la jeune femme. C’était, pour elle, le poème douloureux et sanglant d’un devoir qui lutterait jusqu’au dernier souffle... Céphise sentit un frisson passer dans ses cheveux.
- Après cela, une valse, une jolie valse mondaine, entraînante, une de ces choses aimables qui détendent les nerfs ; mais, sauf ceux de Hamel et de Céphise, il n’y avait pas de nerfs tendus dans les salons des Pavillons.
- Pendant que les amusettes de la virtuosité couraient sur le clavier,. Carval se rapprocha de Céphise.
- — Figurez-vous, lui dit-il, que j’ai fait une découverte ! Une vraie découverte ! Une partition que presque personne ne connaît en France, qu’on ne joue pas, qu’on ne lit pas. Une partition où le Leitmotiv de Wagner tient et débrouille les fils de l’action, où l’orchestration est d’une richesse inouïe, où les sonorités sont si éloquentes qu’on peut presque à coup sûr découvrir à quel instrument est confiée telle ou telle partie. Et c’est passionné, intéressant d’un bout à l’autre : à peine deux ou trois banalités ; et encore sont-elles devenues banales parce que le génie qui a créé ce chef-d’œuvre était un précurseur et qu’on ne s’est pas gêné de le piller.
- — Qu’est-ce donc ? demanda Céphise gagnée par la sincérité de l’enthousiaste.
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- — C’est Euryanthe, de Weber. Voyez cela, je vous en prie ; vous aurez du plaisir et plus que du plaisir pour longtemps, car cette partition n’est pas de celles que l’on pénètre à la première lecture. Comme dans tous les vrais chefs-d’œuvre, il y aura à découvrir tout le temps quelque chose qui vous a échappé auparavant.
- — Merci, dit Céphise avec un regard ravi.
- Elle était aussi bonne musicienne que lui. Or, chacun sait qu’entre amoureux l’indication d’une musique encore inconnue est une sorte de pacte secret, de communication intime, qui promet et donne des bonheurs cachés au monde entier.
- Il allait ajouter quelque chose : mais elle le quitta brusquement.
- Après avoir fini de jouer, Colette était allée s’asseoir sur un canapé bas, dans un coin, abrité par des plantes tropicales; ce n’était pas un endroit retiré, car il se trouvait près d’une porte où l’on passait sans cesse ; mais on pouvait y causer sans y être remarqué, et Hamel était allé l’y rejoindre.
- Empêcher ce tête-à-tête semblait impossible : cependant, Céphise était décidée à en faire un trio, lorsqu’elle vit Lucien s’arrêter devant leur sœur.
- Tranquillisée, elle se retourna vers Armand : mais un fâcheux s’était emparé de lui : au même moment, avant que Carval eût pu se délivrer, elle vit Lucien s’éloigner. Résolue alors, quoique à son corps défendant, elle se dirigea vers les deux causeurs, mais pas assez vite pour que de Vautrait ne se fût joint à eux.
- Céphise eût peur. De quoi? Dë tout ! Son beau-frère ne s’était pas montré jaloux jusqu’alors ; mais il n’en avait jamais eu l’occasion ; il se tenait debout, écoutant, ce que disait Hamel, interrogeant un peu, fort intéressé d’après ce que la jeune fille pouvait en juger sans Ten-tendre.
- A pas lents elle s’approcha, tout près,* poussée par une impérieuse angoisse. Le nom d’une femme récemment livrée à la malignité publique par un prodigieux
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- scandale fut prononcé, et Céphiso comprit qu’à couvert, sous le récit de cette lamentable aventure, Hamel pouvait dire à Colette beaucoup de paroles compréhensibles pour elle seule. Celle-ci écoutait silencieuse.
- C’est un point de vue, disait de Vautrait en mordant sa moustache fine. Il y a des gens qui peuvent envisager la chose de la façon que vous dites, mais tout le monde ne sera pas de cet avis. Ma belle-soeur Céphise, par exemple. Tenez, interrogez-là !
- — Oh ! fît Colette ennuyée, une jeune hile !
- — Jeune fille, soit, et des meilleures, je le reconnais ! mais les jeunes filles ont leur opinion sur tous les sujets, et quand elles deviennent de jeunes femmes, elles conservent parfois certaines façons de voir. Céphise a ~ des principes intransigeants, n’est-ce pas, ma chère belle-soeur ?
- — Cela dépend, fit posément l’interpellée ; de quoi s’agit-il ?
- Malgré un mouvement nerveux de sa femme, Roger insista, amusé d’avance de la réponse que pourrait faire la jeune fille.
- — Il s’agit d’un monsieur qui fait la cour à une dame, la femme d’un autre, précisa-t-il. On plaide les circonstances atténuantes en faveur d’une grandissime passion. Croyez-vous, sage et prudente Céphise, que la passion justifie les... la. • . l’erreur d’une femme mariée ? — avec ou sans enfants ; la question n’est pas là. Naturellement, comme jeune fille, votre réponse doit être et sera négative, nous y sommes préparés ; mais vous avez des raisons pour la négative : donnez vos raisons.
- Il s’appuya au chambranle de la porte et la regarda d’un air moitié amical, moitié curieux.
- Céphise n’avait pas rougi, comme n’eût pas manqué de le faire une moins brave et moins honnête enfant. D’un trait elle envisagea la situation ; Hamel s’était fait prendre par ses paroles, entendues à son insu, et il plaidait maintenant sa cause sous les dehors d’un autre.
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- — Mes raisons, pourquoi ? demanda-t-elle tranquillement.
- — Pour condamner la dame qui a écouté ce qu’elle ne devait pas entendre.
- Céphise jeta à son beau-frère un regard tellement significatif que lui, le membre distingué de plusieurs clubs très cotés, en rougit jusque et y compris les oreilles.
- — L’approuveriez-vous ? fit-elle sans se troubler.
- — Moi ? Le ciel m’en préserve ! Mais c’est votre avis qui est important.
- Elle baissa la tête un instant, puis la releva et fixa les yeux sur sa sœur.
- Je pense, dit-elle, qu’une femme dans cette situation, si elle est jeune et si elle a été bien élevée, n’est pas tant à blâmer qu’à plaindre.
- — Comment? fit Roger surpris.
- — Oui. Peut-être son mari l’a-t-il beaucoup négligée ; peut-être n’a-t-elle pas d’enfants, ni de proches amies, ou parentes,.. Peut-être n’a-t-elle pas grand’chose à faire... Ce n’est pas de l’occupation, vous savez, que toutes ces ventes, ces t œuvres de charité ; cela laisse beaucoup de temps pour penser, et pour penser mal.., Et puis, quand même elle n’aurait pas ces excuses-là, quand même elle n’en aurait pas du tout, elle serait à plaindre tout de même.
- — Par exemple ! s’écriait de Vautrait, oubliant qu’à
- son ordinaire il pensait fort différemment et trouvait les pauvres séducteurs fort malheureux quand on les aimait trop, attendu qu’alors ils ne pouvaient se débarrasser de leurs « crampons », et très infortunés quand on les quittait, parce que, alors, ils étaient simplement « lâchés ». #
- — Papa te demande au billard, vint lui dire Gaëtan tout essoufflé, tout de suite, pour la partie du préfet maritime.
- Avec un bref geste d’excuse, Roger alla rejoindre la partie du préfet, et Gaëtan, adossé à la place qu’il ve-
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- nait de quitter, le remplaça, pour la forme seulement, car il n’écoutait guère et comprenait encore moins.
- __Oui, reprit Céphise plus librement, sentant le sol
- plus ferme sous ses pieds, la pauvre femme est fort à plaindre, et je la plaindrais de tout mon coeur. Une vraie femme, continua-t-elle plus lentement, ne renonce pas de gaieté de coeur à ce qui a été la joie et l’orgueil de toute sa vie. Elle a beau se dire qu’on n’en saura rien, elle a une mère, des soeurs, qui l’embrassent et qui l’aiment, devant qui elle doit se sentir honteuse ; elle doit avoir peur que son mari n’apprenne sa faute, et cela doit être tout simplement horrible, cette frayeur d’être découverte. Elle est obligée de mentir ; et c’est si répugnant, si avilissant de mentir, même... surtout à ses domestiques. .. je suis sûre que les femmes qui ont manqué à leurs devoirs maudissent tous les jours celui qui les a entraînées, même si elles l’aiment, comme on dit, passionnément.
- Colette, la tête baissée, pliait et dépliait lentement son éventail, sentant les paroles de sa soeur pénétrer jusque dans la moelle de ses os. La jeune fille, en apparence très calme, toute droite dans les plis tombants de sa robe blanche, continua sans regarder personne :
- — Les hommes ne se rendent pas compte de tout cela, je le sais bien. Ils sont disposés à croire que les femmes ne sont pas très honnêtes, en général, et, alors, que cela ne fait pas grand’chose. Ils se trompent ; en général, les femmes sont très honnêtes, au commencement ; les jeunes femmes d’aujourd’hui sont les jeunes filles de l’année dernière, mettons deux ans ou trois ans, cinq ans... Elles se sont mariées honnêtement, avec le grand désir de bien se conduire, et celui qui, le premier, les déshabitue de l’honnêteté, prend une respon-bilité bien lourde.
- Hamel regardait au loin la partie de billard, au bout des salons, et semblait fort ennuyé.
- — Les hommes ne le font pas par méchanceté, en général, reprit Céphise, un peu moins haut ; s’ils se ren-
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- daient compte... ils agiraient peut-être autrement. Mais ils sont égoïstes.
- — Oh ! mademoiselle, protesta faiblement Hamel.
- — Ils sont égoïstes, répéta fermement Céphise. Ils aiment sincèrement une femme, ils le lui disent, et ne croient pas faire* mal — pas très mal au moins. Et, si la pauvre femme les écoute, au bout de peu de temps, ils la méprisent, et puis elle les ennuie... et alors ils s’en vont... Ils vont très loin... ou très près, suivant les circonstances, mais ils s’en vont... Ils sont libres. Et alors la femme qu’ils ont aimée reste avec ses regrets, avec ses remords... avec des sentiments de colère, peut-être de haine, à coup sûr de mépris, qu’elle n’aurait jamais connus sans cela, et qui font d’elle une femme moins bonne en même temps qu’elle est devenue moins estimable... et tout cela pour quelques heures volées... volées au mari, à la famille, à l’honneur.
- Hamel regardait à terre, devant lui ; Colette immobile retenait son souffle.
- — Si j’étais un homme, reprit Céphise d’une voix basse, tendre,'presque suppliante, et si j’aimais une femme qui ne fût pas libre de m’épouser, je m’en irais sans la troubler. Et si je lui avais laissé comprendre que je l’aime — car on peut s’être engagé très loin sans le vouloir, — je m’en irais encore plus sûrement. Je partirais, sachant qu’elle m’estime et me sait gré d’avoir renoncé à lui nuire ; je saurais qu’elle me bénira plus tard de l’avoir épargnée... Je voudrais être dans sa vie un souvenir sans remords, sans larmes, sans tache... afin que dans sa vieillesse elle fût heureuse et fi ère de... d’avoir renoncé, elle aussi peut-être, à quelque chose; d’avoir sacrifié un peu de son âme... et qu’elle me remerciât de lui avoir donné l’exemple du sacrifice...
- La voix de Céphise n’était plus qu’un chuchotement presque insaisissable.
- Gaëtan, demeuré tant qu’elle parlait, par politesse, s’éloigna d’un grand mouvement gauche. Le charme se rompit.
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- Hamel se leva, et, s’inclinant devant Colette, lui dit, sans la regarder :
- — Je pars demain matin pour Paris... et ensuite Dieu sait où... Adieu, madame.
- Colette leva ses beaux yeux pleins de larmes sans amertume.
- — Adieu, monsieur, dit-elle.
- Ils s’aimaient maintenant, car ils souffraient, heureux de souffrir l’un pour l’autre ; heureux peut-être de savoir que cet inoubliable moment ne dût pas avoir de lendemain, si bien qu’ils pouvaient s’abandonner au charme fapide de l’heure unique, encore pure ; ils avaient follement envie tous les deux de nouer leurs mains, de les fondre dans une de ces étreintes où l’on met l’intensité de passion de toute une vie...
- Ils ne le voulurent ni l’un ni l’autre, afin que cette minute d’adieu rayonnât sur leur existence entière comme une haute flamme immortelle.
- Il s’inclina ensuite devant Céphise, sans mot dire, et c’est elle qui, rapidement, lui tendit sa main virginale.
- Il la serra si fort que longtemps dans la nuit elle sentit sur ses doigts meurtris l’étreinte pareille au sceau d’une promesse, et il disparut dans la salle de billard.
- Colette passa près de sa sœur sans lui parler, sans la regarder; quand elle fut un peu loin, elle se retourna, et la jeune fille lut dans ses yeux noyés de larmes la bénédiction qu’elle-même avait promise pour l’avenir au courageux voyageur.
- Hamel, rencontrant Armand Carval dans la porte, au moment de sortir, lui dit brusquement :
- — Vous, connaissez depuis longtemps Mlle Céphise
- Maubert ? *
- — Une dizaine d’années.
- — C’est la jeune fille la plus remarquable, — l’âme la plus haute que j’aie jamais rencontrée.
- Et il partit.
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- XII
- — Père, dit Céphise le lendemain matin, as-tu remarqué la fatigue de maman ces jours derniers ?
- Ils étaient seuls dans la salle à manger, le vent soufflait contre les vitres ; la mer houleuse, glauque, agressive, semblait vouloir gagner du terrain et menacer la maison. M. Maubert repoussa d’un air las le plateau de son déjeuner.
- — Oui, je l’ai bien vu : elle n’en peut plus.
- — Si cela continue eucore huit jours, elle^ ne sera plus en état de se lever. Il faudrait débarrasser la maison...
- — Et justement il faut que j’aille à Paris dès demain... Comment faire ? Je ne voudrais pas être impoli avec les Livérac ; au fond, ceux-là seuls sont gênants.
- — Mme de Livérac va s’installer près de maman et la faire causer toute la journée, dit Céphise d’un ton navré; à quatre heures la pauvre maman n’aura plus que le souffle... et, par ce temps-là, on ne peut pourtant pas les emmener en promenade... A la campagne, quand on a des invités, il devrait toujours faire beau ; autrement, c’est assommant ! Ef même quand il fait beau...
- Tout préoccupé qu’il fût, M. Maubert ne put s’empêcher de rire.
- — Tu n’inviteras pas grand monde, toi, quand tu seras dame et maîtresse.
- — Je n’inviterai pas les Livérac, toujours, riposta vivement Céphise.
- — Moi non plus, avoua le père. Mais qui donc les a
- invités ? •
- — Ils ont forcé la main à ma pauvre maman. Mme de Livérac avait tant -besoin d’air! Un deuil inopiné venait de fermer la maison où elle devait passer l’automne. Mais tu connais cette antienne-là ; on te l’a déjà chantée :
- — Oui, mais moi, je tiens bon et je n’insistp pas.
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- — Et ils sont venus huit jours plus tôt que ce n’était convenu ; c’est qu’ils ne parlent pas de s’en aller !
- Lucien entra, sans sa femme, qui le suivait ordinairement comme une ombre.
- __ Tout seul ? demanda Céphise. Emmeline n’est pas malade ?
- Lucien prit un air à la fois glorieux et plein de mystère, sous une feinte indifférence.
- — Malade ? Oh ! non ! Un peu lasse, un peu paresseuse... En un mot, maman sera grand’maman dans quelques mois.
- Il reçut les compliments des siens, puis demanda tout à coup :
- — Est-ce que les Liyérac vont passer l’hiver ici ? Ce petit falot d’Ernest tourne autour de nous avec une politesse obséquieuse qui me porte sur les nerfs.
- Nous cherchons le moyen de nous eh débarrasser.
- Mis au courant de la situation, le jeune homme déclara:
- — Il n’y a qu’une chose à faire : nous allons tous nous en aller. J’emmène Emmeline chez nous ; c’est tout naturel, n’est-ce pas, de peur d’accident? Roger ne tient pas à moisir ici, il partira quand on voudra, il a une ouverture de chasse je ne sais plus où, dans un département où ça ouvre de bonne heure, et ensuite chez lui; Mme Riclos...
- — Oh ! celle-là, il faudra la garder ! déclara Céphise ; c’est le repos et la consolation.
- — Alors, vous la ferez revenir, car, vous comprenez, il faut un départ en masse, sans cela impossible ! La mère Livérac est fine comme un goujon de cent ans, elle verrait l’hameçon et ne mordrait pas ! Je vais ar- # ranger ça avec Roger, et à déjeuner nous annonçons notre départ. Demain soir,, plus personne ! C’est maman qui va passer des nuits tranquilles ! Savez-vous que c’est éreintant de mener une grande maison comme cela, pleine de monde, et des gens difficiles, encore ! N’ai-je pas vu hier matin ce petit monstre de Livérac flairer l’aspic de foie gras ; Je l’aurais giflé !
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- Comme il l’avait dit, Lucien, au déjeuner, annonça son départ de la façon la plus naturelle, comme si la chose avait été convenue de tout temps. Colette et son mari firent de même, et Mme Riclos parla de la nécessité d’aller voir ses enfants. Un silence se fit, et les yeux les plus sûrs d’eux-mêmes se tournèrent vers Mme de Livérac, pendant que les autres regardaient leurs .assiettes et la belle ordonnance du dessert. La bonne dame prit alors son lorgnon et examina attentivement Mme Maubert, qui n’avait pas bronché.
- — Comment? une désertion en masse ? Pauvre chère madame, vous allez vous trouver bien seule ! Je pensais à aller faire un tour en Bretagne, mais, s’il en est ainsi, nous y renonçons, n’est-ce pas, Ernest ? Nous resterons pour vous tenir compagnie jusqu’au retour de M. Maubert.
- Lucien prit son couteau d’une main et son assiette de l’autre avec une si visible intention d’exécuter un ban en l’honneur de la « mère Livérac» que Céphise, malgré sa consternation, se sentit prise de fou rire. Se baissant pour ramasser sa serviette soi-disant tombée, elle tira son frère par la manche. Il reposa ses instruments de musique sur la table et jeta sur son ennemie un regard furibond, qui fut perdu. Un silence glacial régna, personne n’ayant le courage de rien dire.
- — Vous êtes trop bonne, murmura enfin madame Maubert ; je crains que les distractions ne vous manquent...
- Mme Livérac, d’un geste majestueux, écarta toutes les distractions possibles.
- — Qnand on aime ses amis, il faut savoir les aimer, proféra-t-elle ; et, comme on lui présentait un filet rôti des plus appétissants, elle en prit une jolie tranche, saignante à point.
- Roger de Vautrait qui l’avait curieusement contemplée, se mit à parler chevaux, et une sorte d’animation artificielle courut des uns aux autres, comme il arrive quand quelqu’un a dit une énormité.
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- Après le déjeuner, les complices se dispersèrent, laissant Mme Maubert et Colette avec l’intruse dans une conversation solide et faite pour durer longtemps ; puis, par une entente tacite, ils se rejoignirent dans la salle de billard.
- — Il faut pourtant la déloger ! fit de Vautrait, très sérieusement. J’aime beaucoup Mme Maubert ; c’est la belle-mère parfaite, comme elle est la mère idéale ; il ne faut pas qu’on nous la détériore, ni qu’on lui enlève un brin de sa bonne humeur ni de sa jolie figure. Elle est fatiguée, cela se voit...
- — Elle est malade ! fit gravement Céphise, plus malade que personne ne le sait.
- — Raison de plus ! Eh bien... j’y suis ! Est-elle capable derester au lit deux jours, sans parler ?
- — Cela lui fera un bien énorme ! affirma Céphise.
- — Alors, il faut la coucher dans deux heures, quand sa digestion sera faite, pour ne pas la troubler. Qu’elle dorme si elle veut, nous n’avons plus besoin d’elle qu’à l’heure pénible des adieux.
- — Q’allez-vous faire ? demanda Lucien amusé.
- — Annoncer une bonne épidémie de variole noire tout près d’ici... Vous allez voir cela. Elle est poltronne comme un lièvre, Mme Livérac, est c’est une malade imaginaire.
- — Pas un mot à Isaure ! dit vivement Céphise ; elle nous trahirait !
- Roger lança un regard oblique à la jeune fille. Il avait remarqué la savante tactique d’Ernest et se croyait seul assez fin pour s’en être aperçu ; la perspicacité de sa belle-sœur le surprenait toujours.
- — Nous ne dirons rien à Isaure, conclut-il, et je me charge de la manœuvre. Si Mme de Livérac resté après cela, il n’y aura plus qu'à brûler la maison pour l’en faire sortir, et, alors, nous en remettrons le soin à Gaëtan.
- Satisfait d’avoir décoché à Céphise cette flèche innocente, pour lui prouver qu’elle ne l’avait pas trompé
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- comme les autres, il s’en allait, le dernier, chacun re- \ tournant à ses affaires, lorsqu’il se ravisa et revint vers * la jeune fille. i
- — Céphise, lui dit-il, pourquoi Lucien a-t-il été pris-, tout d’un coup de cette fringale de s’en aller?
- — Est-ce que l’état de maman ne suffit pas pour l’expliquer ? répondit-elle avec un coup d’oeil railleur.
- — A la rigueur, oui ; mais il est évident qu’il cache ,
- sa femme depuis quelques jours... est-ce que vous l’auriez averti ? Q cruelle Céphise ! Au moment où je rentre dans le devoir, vous m’auriez trahi ? ’
- — Vous n’êtes pas très malin, répliqua-t--elle. Vous t,
- faisiez à Emmeline une cour ridicule. g
- — Ridicule est dur, Céphise ! 'f,
- — Ridicule, parce que c’est votre belle-soeur, comme |
- moi-... %
- — Oh ! vous, je n’oserais ! * I
- — Je le pense ! A quoi cela vous a-t-il servi ? A faire!? entrer quelques idées fausses dans cette petite cervelle?!
- — Je crois, Céphise, que vous exagérez ! |
- — Pourquoi ! V
- — En supposant qu’une idée quelconque puisse en->; trer dans cette jolie petite] tête, dure comme de la racine de huis... C’est le bois le plus dur, vous savez.
- — Vous êtes gracieux pour votre belle-soeur ! Mais
- qu’elle les ait eues ou non, les idées, vous étiez en train de la démoraliser... ; eh bien, quelqu’un est venu, etC vous n’existez plus, vous n’avez jamais existé. y
- — Vous m’en voyez tout penaud... quelqu’un estfc
- venu, qui donc ? |
- —- Le bébé, monsieur de'Vautrait! C’est-à-dire qu’il $ viendra; mais moralement... comment dites-vous cela?;f virtuellement, il est venu; et vous n’existez pins ! nif vous ni personne ! Il n’y a plus place dans cette petite t; cervelle et dans ce coeur que pour le père et le bébé, y Voilà ! $
- (A suivre.)
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- ASSURANCES MUTUELLES
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- Société du Familistère. - Assurances Mutuelles
- MOUVEMENT D’OCTOBRE 1901, A GUISE
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes....... 2.613 35 |
- Subvention de la Société.......... 448 52 ' 3.506 52
- Malfaçons et Divers............... 444 65 1
- Dépenses...................................... 2.691 60
- Boni en octobre............. 814 92
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes....... 534 95 )
- Subvention de la Société.......... 178 05 > 713 30
- Divers....................... .. 0 30 )
- Dépenses............ ......................... 571 >>
- Boni en octobre.............. 3 30
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et Divers 7.123 72 )
- Intérêts des comptes courants et > 12.100 17
- du titre d’épargne............ 4.976 45 )
- Dépenses :
- 132 Retraités définitifs........... 8.281 79,
- 6 — provisoires............... 333 50 J
- Nécessaire à la subsistance........ 2.570 15 \ 11.766 84
- Allocations aux famill8 des réservistes 139 »(
- Divers, appointem., médecins, etc. 442 40 J
- Boni en octobre............. 333 33
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes.. 570 » )
- Subvention de la Société. .. 205 10 )
- Dépenses..............................
- Déficit en octobre......
- 775 10 977 24 202 14
- RÉSUMÉ
- fiecettessociales du 1er juillet au 31 octobre 1901 47.506.27) An 7Q7 qr?
- » inriivwlnplloe „ -1 Q OCM i r» I 00. iJ 1 ol
- Dépenses » » » ............ 60.571 43
- Excédent des recettes sur les dépenses.. 225 94
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL AU FAMILISTÈRE DE GUISE 1
- l
- MOIS D'OCTOBRE 1901 ’ î i Naissances :
- 5 Octobre : Champenois Charles-Aimé fils de Champenois Aimé et de Legrand Pauline.
- 9 — Leclerq Eugène-Fernand fils de Leclerq Marcel et de Dupont Emilia.
- 14 — Bultez Alphonsine-Gabrielle fille de Bultez Camille et de Maréchal Marie. Dagnicourt Albert fils de Dagnicourt Charles et de Alavoine Marie.
- 19 — Meurant Louise-Eugénie fille de Meurant Emile et de Régnier Jeanne.
- 10 — 28 — ' Décès : Enfant mort-né de Garbe Léon. Mme Dutoit née Masse Ozélia, âgée de ' 41 ans.
- Le Secrétaire, A. Houdin.
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- APPENDICE
- 55
- APPENDICE 1® 1
- Liste des Bibliothèques publiques,'Sociétés et Etablissements où se trouvent dés collections plus ou moins complètes1 (2) de la revue « Le Devoir ».
- En France
- ** Paris...............au Conservatoire des Arts et Métiers.
- * Paris............... à la Bibliothèque Nationale.
- * Paris.......... ... à la bibliothèque de la Société pour
- l’étudede la Participation aux bénéfices, 20, rue Bergère.
- * Paris............... à l’Association des anciens élèves de
- l’Ecole Centrale, 81, rue Turbigo.
- Paris............... à l’Académie des Sciences morales et
- politiques, quai Conti, 23.
- paris............... à la bibliothèque du Musée Social, 5,
- rue Las Cases.
- Paris............... à la bibliothèque de l’Ecole Polytech-
- nique.
- Paris ................. à' la bibliothèque de la Chambre du
- Commerce, 2, place de la Bourse.
- Paris...............à l’Association Philotechnique, 24, rue
- Serpente.
- (1) Voir Introduction, p. 12.
- (2) Nous indiquons par * les bibliothèques dont la collection remonte à janvier 1889 ; et par '* les bibliothèques possédant la collection complète.
- Nota.— Le Devoir a été fondé le 3 mars 1878. Il paraissait d'abord hebdomadairement et en format in-4°.
- Le 1er vol. comprend six mois ; il s’arrête au 8 septembre 1878.
- Le vol. va du 15 septembre 1878 au 30 mars 1879.
- Le 3mo vol. termine l’année 1879.
- A partir de 1880, les tomes du Devoir se succèdent avec les années.
- Par erreur, le numéro du pr janvier 1882 (tome 6mej a été ajouté à l’année 1881 et relevé dans la table des matières de la dite année. En conséquence, le 6m* volume s’ouvre à la date du 8 janvier 1882. Le 12me volume (année 1888) termine la série du Devoir hebdomadaire.
- Le 13mo volume, année 1889, ouvre la nouvelle série (format grand in-8°) dont la publication continue.
- Dans le 15m« volume, année 1891, page 132, commence la publication des documents intimement reliés à la fondation du Familistère, conférences de Godin, etc. En décembre 1895 (vol. 19m°) une table spéciale de ces matières fut dressée (pages 705 et suivantes ). Depuis, le détail des documents biographiques figure à la table générale des matières de chaque volume.
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- 56
- LE DEVOIR
- Paris................... à l’Ecole libre des sciences politiques,
- l rue Saint-Guillaume, 27.
- Aix en Provence... à la bibliothèque communale. I
- Amiens................ à la bibliothèque, rue de la République. •
- Angers................ à la bibliothèque, rue du Musée.
- Angonlême............. à la bibliothèque du Palais de Justice,
- Arras ................ à la bibliothèque de la ville.
- Avignon...............à la bibliothèque, rue Joseph Vernet.
- Besancon.............. à la bibliothèque de la ville.
- Bordeaux.............. à la bibliothèque, 3, rue Mably.
- ** Bordeaux.............. h la bibliothèque populaire, 137, rue
- Notre-Dame.
- Carcassonne........... à la bibliothèque, Grande Rue.
- Clermond-Ferrand. à la bibliothèque de la ville,
- *Corbeil............... à la bibliothèque de la ville.
- Dijon. ............... à la bibliothèque de la ville, à l’école de
- Droit.
- Donai....... ......à la bibliothèque, rue Fortier.
- Grenoble.............. à la bibliothèque, place de la Consti-
- tution.
- ** Guise (Aisne)......... à la bibliothèque de la ville.
- ** Guise (Aisne)......... à la bibliothèque du Familistère.
- ** Guise (Aisne).........à la salle du Conseil de l’Usine de la
- Société du Familistère.
- Guise (Aisne)......... à la bibliothèque scolaire du Familis-
- tère.
- Guise (Aisne)......... à la Société de paix et d’arbitrage
- international, au Familistère.
- Havre (Le)... ..... à la bibliothèque, place des Pilotes.
- La Rochelle........... à la bibliothèque, rue Gargoulleau.
- Lille................. à la bibliothèque communale.
- Limoges............... à la bibliothèque communale, place de
- la Préfecture.
- **Lyon................. à la bibliothèque de la Chambre du
- Commerce, palais de la Bourse.
- Lyon.................. à la bibliothèque, 27, rue Gentil, au
- Lycée.
- Mâcon.............. à la bibliothèque communale.
- Marseille............... à la bibliothèque, boul. du Musée .
- Montanban.............à la Faculté de Théologie.
- Montpellier ....... au Musée Fabre.
- **Nancy. .............. à la bibliothèque de la ville.
- Nantes.................. à la bibliothèque, rue Gambetta.
- Narbonne............. à la bibliothèque de la ville.
- ............ .... à la bibliothèque de la ville.
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- APPENDICE
- 57
- Nîmes................à la bibliothèque de la ville.
- Orléans ............. à la bibliothèque, rue Guillaume-Prous-
- teau.
- Pau.................. à la bibliothèque de la ville, aux Halles.
- Perpignan............... à la bibliothèque de la ville.
- Poitiers............. à la bibliothèque, place du Marché No-
- tre-Dame.
- Reims................à la bibliothèque communale.
- Rennes...............à la bibliothèque communale.
- Rodez................ à la bibliothèque communale.
- Roubaix.............. à la bibliothèque de l’Ecole nationale
- des Arts industriels.
- Ronen................ à la bibliothèque communale.
- Saint-Etienne........à la bibliothèque communale, au Palais
- des Arts.
- Toulon............... à la bibliothèque de la ville, boulevard
- de Strasbourg.
- Toulouse. ........... à la bibliothèque, 1, rue Lakanal.
- * Tours............... à la bibliothèque, rue Nationale.
- Troyes............... à la bibliothèque, rue St-Louis.
- * Versailles.......... à la bibliothèque, rue Gambetta.
- etc., etc.
- En Belgique :
- Rruxelles............à la bibliothèque de l’Hôtel de Ville.
- Rruxelles r..........à l’Association des compositeurs et im-
- primeurs typographes, au Cygne, 9, Grand’Place.
- * Rruxelles........... à la bibliothèque du Familistère, quai
- des Usines, 158.
- Anvers................. à la bibliothèque communale, place
- Conscience.
- Anvers............... à la bibliothèque populaire, rue des
- Aveugles.
- * Gand................ à la bibliothèque de l’Université, place
- St-Jacques.
- liiège............... à la bibliothèque de l’Université.
- Eiège................à la bibliothèque populaire, rue de la
- Halle.
- En Hollande :
- Amsterdam............à l’Académie royales des Sciences.
- Amsterdam. . ....... Universiteits-Bibliotheek.
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- LE DEVOIR
- En Danemark :
- Copenhague.à l’Académie des Sciences. Copenhague.......... Dansk Freds Bureau.
- En Suède :
- Stockholm........ .... à l’Académie royale des Sciences.
- En Norwège :
- Christiania......... à l’Académie des Sciences.
- En Angleterre :
- London. ............ British Muséum, W. C.
- London.............. International co-operative Alliance, 19,
- southampton Row, W. C.
- London....... ......Library of the Kensington branch of
- the New Church, 4 old oak Road, Shepherd’s Bush, W.
- ** Oxford............. Bodleian Library.
- En Ecosse :
- Glasgow............. . University Library.
- En Irlande :
- Dublin.............. Trinity College.
- En Suisse :
- Genève.............. à la bibliothèque de la' ville.
- Lausanne............à la bibliothèque cantonale et univer-
- taire.
- Lucerne............. à la bibliothèque cantonale.
- Zurich.............. Stadtbibliothek.
- Bâle................ Universitats-Bibliothek.
- Berne... ........... au Bureau international permanent de
- la Paix.
- En Allemagne :
- Berlin.. ..... ... à l’Académie royale des Sciences.
- Gottingue........... à la Société royale des Sciences.
- Leipzig........... Universitats-Bibliothek.
- Munich.............. à l’Académie royale des Sciences.
- En Autriche :
- Vienne ............. à l’Académie impériale des Sciences.
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- APPENDICE
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- En Italie :
- Rome............ •. à l'Academie royale des Sciences
- En Russie :
- Saint-Pétersbourg, à l'Académie impériale des Sciences.
- Aux Etats-Unis d’Amérique :
- ** New-Haven (Connecticut, — Yale University Library.
- Boston............. American Stastistical Association, Co-
- pley square.
- Washington.........Department of Labor.
- Washington.........à l’Académie nationale des Sciences.
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- LE DEVOIR
- APPENDICE 2°(1)
- Indication par ordre de dates, relativement à la vie de J.-Bte André Godin (1817 à 1888), des documents biographiques répartis dans les tomes du « Devoir », série hebdomadaire (1878-1888) et série mensuelle (1889-1901).
- 1817-1833
- Enfance et adolescence : tome 12e (1888) page 50 et supplément au numéro du « Devoir » du 22 janvier 1888 pages 1 et 5 ; — tome 21e (1897), p. 69
- 1834-1837
- Voyages en qualité d’ouvrier serrurier, « tour de France », premières appréciations socialistes, retour au pays natal : tome 12e (1888), p. 51 ; — tome 21e (1897), p. 70 à 78.
- 1838-1842
- Fondation de son industrie et prise de brevet, premier mariage, initiation au fouriérisme : tome 12e, (18S8) p. 51 ; tome 21e (1897) p. 78 à 80, 129.
- 1843-1846
- Entrée en relations avec l’Ecole sociétaire. Premiers efforts en faveur des réformes sociales. Prise de brevet et addition : tome 21e (1897), p. 326 à 333, 386 à 396 ; — tome 22e (1898), p. 194.
- 1846
- Transfert de l’établissement à Guise: tome 5e (1881), p. 354 ; tome 12e (1888), p. 52 et supplément au numéro du a Devoir » du 22 janvier 1888, p. 5 ; tome 21e (1897), p. 81.
- 1846-1847
- Efforts industriels et sociaux. Les grandes lignes de la théorie fouriériste et ce qu'en accepta J.-B. A. Godin. Son orientation religieuse : tome 21e (1897), p. 129 à 143, 193 à 205, 257 à 270, 449 à 459.
- 1848
- Conduite au moment de la Révolution. Candidature à l’Assemblée constituante, etc. : tome 21e (1897), p. 513 à 521 ; 577 à 586 ; 705 à 717.
- (1) Voir Introduction , p. 12.
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-
- APPENDICE
- ôi
- 1849-1850
- Continuation des efforts industriels et sociaux. Projet de fondation d'un journal. Prise de brevets et additions. Première idée de fonder une succursale en Belgique : tome 22e (1898), p. 5 à 10; 65; 71 à 7(5 ; 129 à 139 ; 193, 494, 199 à 206.
- 1851-1852
- Brevets et additions. Procès industriels et persécutions politiques. Continuation des efforts sociaux. Première caisse de secours : tome 1er (1878) p. 258, 291 ; tome 5e (1881) p. 354, 838.
- 1853
- Germe de l'idée du Familistère : tome 23e (1899) p. 198 à 200.
- 1854-1858
- Tentative de l’Ecole sociétaire au Texas. Part qu’y prit Godin et enseignements tirés par lui des essais socialistes aux Etats-Unis: tome 23e (1899) p. 385 à 394 , 513, 522, 579 à 581, 586 à 589, 654, 7i0 ; tome 24e (1900) p. 17, 129 à 144, 195 à 199, 265 à 268 ; tome 25e (1901) p. 5 à 13, 65 à 75, 129 à 137, 193 à 203, 321 à 332, 385 à 390, 586 à 591, 705 à 716.
- 1859-1860
- Fondation du Familistère. Conférences de Godin. Installation des premiers services généraux : tome 4e (1880) p. '650 ; tome 9e (1885) p. 273 ; tome 15e (1891) p. 133 à 137, 196 à 200, 323 à 326, 387 à 393, 453 à 461 ; tome 21e (1897) p. 65 à 68.
- 1861-1862
- Conférences. Installation du premier conseil élu (hommes et femmes). Ouverture et fermeture de la première nourricerie. Ouverture de la première classe maternelle. Magasins coopératifs, proposition sans écho ; tome 5e (1881) p. 466, 467 ; tome 15e (1891) p. 641 à 646, 705 à 709; tome 16e (1892) p. 8 à 12, 67 à 72, 132 à 135, 193 à 200, 257 à 262, 321 à 329.
- 1863-1866
- Conférences. Ecole primaire. Inauguration de la Fête annuelle de l’Enfance. Société musicale. Attributions des Conseils élus (hommes, femmes). Réouverture définitive de la Nourricerie, etc.... tome 16e (1892) p. 323, 385, 387, 449 à 457, 641, 642.
- 1867-1869
- Conférences. Inauguration de la fête annuelle du Travail
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- LE DEVOIR
- Caisse de secours, section des dames. Corporations diverses au Familistère. Mouvement politico-social : tome 15e (1891) p. 257 à 259 ; tome 16e (1892), p. 642 à 651,705 à 710.
- 1870
- Circulaire anti-plébiscitaire ; élection au Conseil général de l’Aisne ; guerre entre la France et l'Allemagne, difficultés industrielles et sociales ; candidature à l’Assemblée constituante : tome 16e (1892) p. 710 à 718 ; tome 17e (1893) p. 5 à 10.
- 1871-1875
- Election à l'Assemblée nationale ; réélection au Conseil général de l'Aisne ; travaux parlementaires ; publication du volume « Solutions Sociales » ; fondation au Familistère de la caisse des invalides du travail, des veuves et des orphelins ; tome 15e (1891) p. 279 ; tome 17e (1893) p. 10 à 22,129.
- 1876-1877
- Abandon de la vie politique. Conférences au Familistère. Essai de représentation du travail par le suffrage et préparation, de l’Association ; répartition de bénéfices au travail : tome 5e (1881) p. 4, 68, 99, 100 ; tome 17e (1893) p. 129 à 136, 193 à 199, 257 à 268, 321 à 329, 449 à 460, 513 à 522, 577 à 586; tome 18e (1894) p. 5 à 15, 65 à 70, 129 à 137, 193 à 200, 257 à 262, 321 à 325, 385 à 391, 449 à 455, 513 à 523, 577 à 587, 705 à 714 ; tome 19e (1895) p. 5 à 17, 65 à 77, 429 à 138, 193 à 208, 257 à 264 ; tome 20° (1896) p. 385 à 394.
- 1878-1879
- Essai de représentation du travail par le suffrage et préparation de l’Association (suite et fin) ; conférences ; fondation du journal « Le Devoir », etc : tome 19e (4895) p. 321 à 335 ; 385 à 398, 449 à 457, 513 à 526, 714 à 731 ; tome 20e (1896) p. 5 à 27, 65 à 79, 129 à 153, 193 à 210, 257 à 274, 321 à 341, 449 à 462, 513 à 531, 577 à 590, 641 à 655, 705 à 708 ; tome 21e (1897) p. 5 à 16 ; mouvement général, discours aux fêtes du Travail et de l’Enfance : tome 1er (1878) p. 177; tome 2e (1878-4879) p. 3; tome 3e (1879) p. 563,835; articles, sujets divers : tome 1er (1878) p. 13, 18, 23, 26, 34, 40, 49, 53, 65, 70, 81, 85, 100, 113, 116, 193, 209, 241, 257, 289, 337, 353, 369 ; tome 2e (1878-1879) p. 18, 34, 66, 130, 177, 193, 225, 241, 260, 353, 387, 401 ; tome 3e (1879) p. 481, 513, 593, 705, 817, 974.
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- APPENDICE
- 63
- 1880
- Association réalisée légalement ; conférences explicatives des statuts; mouvement général de Vœuvre; fêtes du Travail et de l’Enfance : tome 4e (1880) p. 274, 290, 449. 574, 577, 650, 660, 675, 721, 787, 803 ; tome 5e (1881) p. 4, 36, 68, 83, 99 ; articles, sujets divers: tome 4e (1880) p. 274,449, 465, 481, 497, 513, 529, 545, &61, 593, 611, 619, 657, 673, 689, 705, 753, 769, 787, 801.
- 1881-1883
- Confèrences : morale et économie sociale ; discours aux fêtes du Travail et de l’Enfance : mouvement général au Familistère : tome 5e (1881) p. 19,116, 227, 292, 305, 337. 353, 369, 385, 433, 449, 466, 481, 530, 593, 6^7, 7C5, 706, 756, 839; tome 6e (1882) p. 134, 289,561,625, 692, 697, 7l2, 729, 745, 791, 806 ; tome 7e (1883) p. 1, 7, 26, 39, 56, 72, 84, 86, 107,119, 151, 167, 184, 193, 211, 292, 538, 641 ; articles, sujets divers : tome 5e (1881), p. 17, 33, 49, 65, 81, 97, 127, 177, 209, 225, 241, 257, 273, 721, 737, 753, 769, 785, 801, 817, 833 ; tome 6e (1882) p. 33, 49, 65, 81, 98,545, 849, 865 ; tome 7e (1883; p.305, 307, 321, 369, 385, 401, 417, 433, 497, 610, 626, 705, 723, 740, 756, 771, 787, 805, 821.
- 1884-1885
- Conférences ; discours aux fêfes du Travail et de l'Enfance ; modifications aux statuts ; mouvement général de l’œuvre ; délégations d’ouvriers français et étrangers ; etc... : tome 8® (1884) p. 68, 85, 98, 134, 193, 198, 225, 235, 289, 517, 531, 548, 565, 577, 657, 665, 680, 821 ; tome 9* (1885) p. 3, 9, 101, 114, 229, 273, 291, 307, 354, 379, 394. 465, 515, 561, 625, 646, 648, 658, 694, 699, 741, 763, 806 ; articles, sujets divers : tome 8e (1884) p. 337, 53l, 641, 689; tome 9e (18^5) p. 369, 405, 587, 593, 690, 706, 722, 738, 769, 785,801.
- 1886-1888
- Fondation d'un Familistère à la succursale belge : fondation, à Guise, d’une Société de paix et d’arbitrage international ; conférences sur la paix entre patrons et ouvriers et entre nations ; second mariage; discours aux fêtes du Travail et de l'Enfance ; mou -ement général de l’œuvre ; lettres ouvertes à divers ; décès ; funérailles ; transmission des pouvoirs : tome 10* (1886) p. 90, 177,178, 196, 209, 241, 289, 369, 385, 402, 417, 434, 449, 481, 555, 577, 641, 649. 660. 662, 803 à 806 ; tome 11e (1887) p. 4 à 6. 19, 42, 49, 55, 65, 70, 81, 97, 123, 196, 234, 242, 276, 289, 290, 324, 385, 442, 487, 567, 577, 625 à 632 ; tome 12® (1888) p. 33, 49, 68, 81, 82,
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-
- 64
- LE DEVOIR'
- 113, 114, 121, 314, 315, 433 à 441, 457, 801 ; articles, sujets divers : tome 10e Cl886) p. 17, 33, 50, 65, 113, 129, 145, 147, 164, 246, 609, 625, 657, 673, 689, 705, 721, 737 ; tome 11° (1887) p. 321, 339, 353, 370, 403, 418, 737, 755, 769, 785, 801 ; tome 12e (1888) articles posthumes : p. 449, 481, 595.
- $
- Œuvres posthumes
- Des chapitres et pensées dus à J.-B. A. Godin ont paru dans les tomes du « Devoir », spécialement : tome 13e (1889) p. 5, 6, 8, 65, 129, 198, 257, 321, 385, 449, 513, 641, 705 ; tome 14e (1890) p.5, 65,129, 193, 257, 259, 321, 385, 449, 641, 705; tome 15e (1891) p. 5,65,193, etc... A signaler, en outrç, l’édition du volume posthume « La République du travail », annoncé dans le tome 13® (1889) p. 193 ; l’inauguration de la statue et du Mausolée, (tome 13®, 1889, p. 331) ; la part contributive de la Société du Familistère à l’Exposition de 1889 (en réponse au Questionnaire d’Eco-nomie sociale) : « Le Familistère de Guise et son fondateur », (tome 13®, 1889, p. 374); l’inauguration du Familistère de la succursale belge, (tome 14e, 1890, p. 513 à 532).
- L’application de la doctrine de Godin aux faits généraux, sociaux et politiques, est faite couramment dans « Le Devoir », par M. Jules Pascaly ; nous ne pouvons donc que nous en tenir à cette indication. ,
- Le mouvement général de la Société du Familistère peut y être également suivi par les comptes-rendus des Assemblées ordinaires et extraordinaires, les discours aux fêtes annuelles de l’Enfance, les récompenses exceptionnelles aux fêtes annuelles du Travail, etc...
- La collection offrira, enfin, autant qu’il nous sera donné de pouvoir nous y livrer, la suite des Documents pour une biographie complète de Jean-Baptiste André Godin.
- Vvc J. B. A. Godin, née Moret.
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nimos. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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-
-
-
- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES.
- 65
- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE COMPLÈTE
- de J. B. André GODIN 0)
- Glorification du Travail. Emancipation du Travailleur.
- DEUXIEME PARTIE
- I
- Elaboration simultanée par J.-B.-A. Godin des données philosophiques et des conditions pratiques de son œuvre sociale personnelle, 1841-1858.
- Le lien d’évolution entre les divers essais sociaux vus dans la première partie de ce travail et l’œuvre de de J.-Bte A. Godin à Guise : habitation unitaire et association du capital et du travail ; ce lien qui détermine la vraie place de l’œuvre de Godin dans le mouvement général, est très peu connu.
- Incompris de son vivant, même au point de vue social pratique, Godin n’a pas davantage été compris au point de vue philosophique. Maintes fois, il fut présenté par ses détracteurs ou ses adversaires, soit comme un spirite se laissant aller aux fantaisies de l’imagination , soit comme un matérialiste ne cherchant que des satisfactions terrestres.
- Cette dernière appréciation tomba d’elle-même réfutée qu’elle était par Tœuvre et les écrits de Godin.
- Quant au spiritisme, au psychisme plutôt, Godin l’étudia comme il étudiait toute chose lui paraissant digne d’attention ; mais, bien loin de se laisser dominer
- (1) Voir Appendice, p 00 , tome 26e, Le Devoir, janvier 1902.
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- par les phénomènes, il ne cessa d’en scruter les causes, sentant qu’on est là en présence de faits dont la science déterminera la véritable nature, dès qu’elle voudra bien apporter à leur examen la rigueur de ses méthodes.
- Pour indiquer l’orientation philosophique de Godin, nous sommes obligés de remonter dans sa carrière jusqu’à l’année 1841, au cours de laquelle un premier fait très simple mais accompli dans des conditions de netteté intellectuelle exceptionnelle lui avait donné beaucoup à penser, quant à la contingence de la matière et à la réalité comparative plus grande de l’énergie. Voici :
- Il résidait alors dans son village natal Esquehéries (1) et y fondait l’industrie qu’il transporta à Guise en 1846.
- Son père et sa mère habitaient le même village. Sa mère se trouvait malade au point de garder le lit. Le médecin ne comprenait rien à la maladie et l’attribuait à un état nerveux spécial.
- Un jour où la mère de notre héros se trouvait particulièrement souffrante, le père fort inquiet et bien embarrassé de savoir que faire , alla trouver Godin dans son atelier, lui demandant de venir près de sa mère et de chercher avec lui un moyen de soulagement.
- Godin, dans ses lectures, avait puisé quelque idée du magnétisme; la pensée lui vint de recourir à ce mode d’action, puisque la médecine était impuissante à indiquer le moindre remède.
- Il s’approcha donc du lit où gisait sa mère et contemplant celle-ci avec l’ardent désir de lui procurer repos et bien-être, il étendit les mains au-dessus d’elle et fit quelques passes. Godin père suivait avec intérêt les mouvements d’André Godin.
- (1) Première partie, chapitre II, p. 80, « Le Devoir >î, tome 21e, février 1897.
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- Immédiatement, la malade ressentit l’influence exercée par son fils, et en quelques minutes entra dans une phase de calme parlait, puis de lucidité.
- Les yeux fermés , elle se mit à causer avec Godin lui disant qu’elle «voyait ce qu’il voulait ». Godin l’interrogea sur la suite de la maladie et obtint d’elle l’indication du traitement qu’il était bon d’appliquer.
- L’état paisible continuant, Godin eut l’idée de contrôler la lucidité de la malade, en posant quelques questions vérifiables.
- Ainsi, il lui demanda quelle heure il était?
- Après des efforts manifestes, la malade finit par répondre avec un embarras visible : « Mais, je ne peux pas dire »,
- La voyant comme en proie à la contrariété et en cherchant le motif, Godin pensa que sa mère constatait peut-être une différence entre l’heure marquée par l’horloge de la maison (horloge qui se trouvait dans la pièce voisine) et l’heure marquée par l’horloge du clocher ou par tout autre instrument que la malade pouvait consulter.
- Faisant un signe à son père pour que celui-ci allât contrôler l'exactitude de la réponse, il pria la malade de dire quelle heure marquait l’horloge de la maison ?
- « 2 heures 20 », répondit vivement Madame Godin mère avec un soulagement visible. C’était bien l’heure marquée à la dite horloge.
- Les termes de la réponse frappèrent vivement Godin. Sa mère, simple et pauvre paysanne, n’avait jamais divisé l’heure en minutes et ne connaissait que les quarts et la demie.
- Après un moment de réflexion, Godin éprouva le désir de voir si sa mère pourrait aussi exactement saisir quelque évènement futur?
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- On touchait à l’époque de la fête du village et les fêtes d’alors étaient pour les familles l’occasion de recevoir les parents qui résidaient dans le voisinage.
- Godin demanda donc à sa mère si quelqu’un de la famille viendrait les voir à l’occasion de la fête?
- « Oui», dit celle-ci, après avoir paru chercher, en esprit, pendant un temps, « Marianne viendra », (Marianne était une des belles-sœurs de Madame Godin). « A quelle heure arrivera-t-elle »? poursuivit Godin.
- La malade, toujours calme dans son lit, parut chercher à nouveau, puis la même inquiétude que précédemment se peignit sur ses traits.
- — « Quelle heure sera-t-il, à notre horloge, lorsqu’elle arrivera ? » dit vivement Godin.
- <r. Onze heures trente », dit la mère délivrée de tout embarras.
- Godin prit note de la réponse et termina la séance de magnétisme. Mais il resta vivement frappé du dire de sa mère et très intéressé à la suite de l’évènement, car Marianne était une personne âgée d’au moins cinquante ans ; elle devait venir du village de Boué qu’elle habitait à celui d’Esquehéries où résidait la famille Godin, soit faire à pied plusieurs lieues.
- Mille causes pouvaient, devaient, précipiter ou retarder sa venue et modifier l’heure annoncée, en supposant que Marianne vînt bien au jour dit.
- Or, là-dessus on ne savait rien à l’avance. L’ignorance était grande à cette époque; on n’échangeait, pour ainsi dire, jamais de lettres entre parents, pour des circonstances aussi familières. C’était la fête, venait qui pouvait.
- Le jour dit, Godin s’était donc rendu de bonne heure chez son père et s’étant placé de façon à voir facilement et la cour d’entrée de la maison et l’horloge qui devait marquer l’heure d’arriver de Marianne, il attendait.
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- A l’heure précise, Marianne apparaissait et mettait la main sur la poignée de fer de la porte de la cour.
- Cet exact accomplissement du fait prédit — et prédit dans des conditions de clarté si limpide sans aucun intermédiaire entre lui et sa mère qu’il connaissait comme soi-même — frappa tellement Godin, que les circonstances s’en gravèrent ineffaçablement dans sa mémoire et c’est de lui que nous les tenons.
- Revivant les phases du phénomène, Godin se demandait : Qu’est-ce que le magnétisme ? Comment la volonté de calmer et de soulager autrui détermine-t-elle les effets cherchés ?
- Réentendant sa mère lui dire « qu’elle voyait ce qu’il voulait » et prescrire le traitement à suivre pour triompher du mal, il se disait : L’être sur lequel on agit acquiert-il donc un surcroît de connaissances? Comment cela peut-il être ?
- Revoyant sa mère faire effort pour lire l’heure qu’on lui demandait, il se disait encore : Y avait-il donc essor de la faculté de vision?
- Et les conséquences d’un pareil essor confondaient sa pensée.
- Il en était de même de l’exacte prévision de la venue de Marianne. Comment l’expliquer? Répugnant au fatalisme, Godin se disait :
- L’intelligence peut-elle accéder dans un plan d’existence qui serait au' plan de vie matérielle proprement dite ce que la pensée est à l’action ; et saisirait-elle dans ce plan les causes en préparation d’effets?
- Dans cette sorte de dégagement corporel l’être était plus affiné, plus instruit, il avait la perception de choses inaccoutumées.
- Godin portait ces faits en mémoire, les ayant expérimentés dans des conditions trop sincères, trop nettes
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- pour les pouvoir écarter sans leur avoir trouvé une explication.
- Le sens très vif du principe d’Unité, joint chez lui à une grande puissance d’observation et à une rare perspicacité, lui faisait mesurer toute la portée des questions qui dérivaient pour lui de l’expérience qu’il venait de faire avec sa mère.
- Ce fut l’an d’après, 1842, qu’il entra en relations avec l’Ecole Sociétaire et trouva dans les livres et journaux de l’Ecole, outre l’exposé de la doctrine sociale de Charles Fourier, des données philosophiques et aussi des informations sur les écrits d’Emmanuel Swedenborg.
- Un trait notable, le plus notable peut-être, en tout cas le plus directement rattaché au problème social, est à relever dans l’oeuvre de deux grands contemporains : Emmanuel Swedenborg (dont nous axons montré déjà l’influence sur d’illustres socialistes américains) et Emmanuel Kant dont l’influence continue de s’exercer sur les générations. Le trait dont nous parlons est la part faite au Travail dans l’œuvre si différente de forme de | ces deux illustres penseurs : \
- Pour tous les deux, l’usage de la raison pure, c’est-à- \
- dire l’action, le travail, est le mode même d’exister de \ , ' * l’être conditionne. Cette unification de la Vie et du Tra- *
- vail, invoquée dans l’Adresse (1) présentée à l’Ecole sociétaire à Paris, en 1844, par Albert Brisbane, au nom des socialistes américains , répondait pleinement aux aspirations de J.-B.-A. Godin. Aussi était-il très sympathique, nous avons déjà eu à l’indiquer(2), aux vues philosophiques d’Emmanuel Swedenborg présentées
- (1) lre partie, chap. XVI, sect. 2% p. 321 à 335, Le Devoir, tome 22e, juin 1898.
- (2) lre partie, chap. VI, p. 456, Le Devoir, tome 21% août 1897.
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- alors dans le journal fouriériste « La Phalange-», spé-cialement par Hugues Uoherty.
- Il tenait ces choses à l’étude à travers les évènements qui se succédaient pour lui : transfert de son industrie à Guise, 1846 (1) ; révolution et crise politique, 1848-1852(2); fondation de la succursale belge, 1852 (3) ; même année départ de V. Considérant pour les Etats-Unis (4), où va se préparer l’affaire dite du Texas, dont toutes les péripéties sont connues de nos lecteurs (5), etc., etc.,; tous soins ou travaux auxquels il faut ajouter la direction d’une industrie prospérant sans cesse, et la création continue de modèles nouveaux de fabrication.
- Lorsque des affaires appelaient Godin à Paris, il ne manquait pas de se rendre au siège de l’Ecole Sociétaire (rue de Beaune, n» 2), afin d’être renseigné sur le. mouvement général et surtout de lire les lettres qne Considérant envoyait des Etats-Unis. C’est ainsi qu’en 1852" 53 il eût de premiers renseignements (6) sur les tentatives fouriéristes américaines.
- Donc, le 13 août 1853, se trouvant à Paris, Godin se rendit, selon sa coutume, au siège de l’Ecole et trouva ses condisciples occupés comme le raconte si agréablement l’un d’eux: Eugène Nus, dans son volume « Choses de Vautre monde » (7), chapitres : La Table tournante , la Table parlante, les Dictées, etc.... Les faits sont trop connus pour que nous insistions.
- (1) Ue partie, cliap. VI, p. 449, Le Devoir, tome 21°, août 1897.
- (2) lr° partie, chap. VII à XIV, Le Devoir, tomes 21e et 22e, septembre 1897 à avril 1898.
- (3) U# partie, chap. XIV, p. 200, Le Devoir, tome 22°, avril 1898.
- (4; lr« partie, chap. XVII, p. 193, Le Devoir, tome 23e, avril 1899.
- (5) Repartie, chap. XIX à LI, Le Devoir, tomes 23’ à 25°, mai 1899 à décembre 1901.
- (6) Ire partie, chap. XVIII, p. 198, Le Devoir, tome 23e, avril 1899.
- (7) Paris, Librairie des sciences psychologiques et spirites.
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- Un groupe de personnes posait légèrement les mains | sur une table et bientôt celle-ci se mouvait, frappait| du pied le nombre de coups voulus pour représenter I les lettres de l’alphabet et devenait ainsi instru-:|1 ment de communication entre les assistants et on js ne savait quelle force intelligente paraissant et se dé- s clarant étrangère au groupe.
- Les premiers (1) phénomènes en ce genre avaient été =: signalés par des journaux américains et s’étaient de là
- . j
- répandus dans toute l’Europe. |
- Godin, mis par ses collègues au courant des faits |
- n
- A
- (1) Peut-être les étudiants en cette matière liront-ils avec intérêt ce | détail peu connu, croyons-nous: I
- On fixe généralement l’apparition du phénomène des coups frappés, | tables tournantes, parlantes, etc., vers 1848-49 aux Etats-Unis, à Hy-| desville (Comté de Wayne d’abord); à Rochester (district de New-| York) ensuite ; on les montre se propageant de là par la presse en | Europe et en France, spécialement vers 1853. £
- Or, d’après deux ouvrages américains : History of American socia- * * lims, by J. H. Noyés (p. 596), et The Communistic societies of the* United States, by Charles Nordhoff (p. 232), ces manifestations dites. spirites auraient, en réalité, commencé vers 1837. De cette date à 1844, des faits spirites proprement dits se sont, paraît-il, produits au sein des. nombreuses sociétés de Shakers (religieux communistes) aux Etats-Unis, avec ce trait notable que les forces qui agitaient ainsi les com-." munistes annonçaient qu’après avoir fait leur œuvre chez les Shakers, S « elles travailleraient le monde avec une telle intensité que pas une : ville, pas un hameau sur terre ne resterait sans être visité par elles. » ï L’Elder Frederik Evans, chef des Shakers, décédé il y a peu d’an-nées, raconte ces faits (voir les ouvrages susdits) et ajoute : }
- * Quand leurs manifestations cessèrent parmi nous, nous supposâmes j qu’elles allaient immédiatement commencer dans le monde extérieur,-/ mais nous fûmes très désappointés, car nous dûmes attendre quatre ans .% avant de voir le mouvement se produire comme cela eût lieu finale- •* ment à Rochester, district de New-York. Mais la z'apidité avec la-( quelle les faits se propagèrent parmi toutes les nations, comme aussi le /, niveau social et la puissance intellectuelle des adeptes, dépassèrent de beaucoup les prédictions, »
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- nouveaux, fut invité à poser lui-même la main sur le guéridon en compagnie d’une autre personne.
- La table frappa les coups voulus pour représenter cette phrase i * Dieu fait cela. »
- Si absurde que fut le propos, son mode d’obtention préoccupa Godin. Depuis le cas de magnétisme intervenu entre sa mère et lui, dans des conditions si frappantes, il avait l’idée de l’existence de forces particulières dont nous avions à découvrir les lois; et lorsque ensuite il avait lu les écrits de Ch. Fourier et les articles touchant la philosophie Swedenborgienne , il y avait trouvé cette indication de la présence en chacun de nous d’un organisme impondérable, sorte de double du corps matériel proprement dit.
- C’étaient là des suppositions ou des affirmations que Godin désirait vivement pouvoir soumettre à quelque contrôle positif, car il en voyait toute la portée sociale.
- Si réellement, pensait-il, l’homme, ainsi que l’affirme Fourier, existe alternativement dans le milieu pondérable matériel et danç un milieu impondérable, ne serait-il pas possible de relier ces deux plans d’existence d’une façon démonstrative? Par l’organisme impondérable ne pourrions-nous, dès la vie terrestre et en certaines conditions, avoir accès dans le milieu transcendant supposé? et puisque ce même organisme préside par le système nerveux aux actions de notre corps, ne pourrait-il servir d’intermédiaire entre les deux plans ?
- Sous le coup de ces idées, il chercha, lorsqu’il fut rentré chez lui, à Guise, à reproduire isolément le phénomène qu’il avait constaté à Paris. 11 réussit.
- Mais, bien vite, il trouva insqpportable le lent procédé des coups frappés autant de fois qu’il le fallait pour désigner, par leur rang dans l’alphabet, les lettres des mots à exprimer.
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- Il imagina alors de construire une espèce de cadranjj sur lequel étaient désignés les 25 lettres, les chiffres 1 à 9, le zéro, enfin les mots : oui, non.
- Au centre du cadran était une aiguille indicative laquelle était mise en mouvement par le va-et-vient d’une tablette sur laquelle on posait les mains. §
- Les communications arrivèrent comme par le gué-J ridon, mais avec une incomparable rapidité. Aussi À Godin fit-il construire un deuxième instrument et l’envoya-t-il à ses initiateurs.
- On peut lire dans l’ouvrage d’Eugène Nus, déjà cité (1), que « Madame de Girardin (Delphine Gay) s’occupait, elle aussi, de ce merveilleux phénomène.» Des membres dé l’Ecole Sociétaire étaient en relation avec elle ; ils lui prêtèrent le cadran envoyé par Godin et elle aussi obtint des communications avec cet instrument.
- Un mode encore plus rapide d’entrer en relation avec la force inconnue se propagea bientôt : Quelques personnes eurent l’idée de prendre un crayon , de poser la J main sur un cahier de papier et de s’abandonner plei-J nement à l’impulsion, si impulsion il y avait. L’essai? réussit. Eugène Nus, dans l’ouvrage déjà cité, raconter (p. 123), comment Brunier, un des membres de l’Ecole! Sociétaire , devint ainsi médium écrivain. a
- Pendant que ces faits se produisaient, le chef des l’Ecole phalanstérienne, Victor Considérant,1 avait opéré! son retour du voyage d’exploration au Texas; et il! était réinstallé en Belgique, où il préparait l’éclosion de la malheureuse tentative dont nous avons fait l’histoire.
- Son retour s’était effectué à la fin du mois d’aoùt
- (1) Choses de Vautre monde, p. 90.
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- 1853. En septembre suivant, le 16, Godin lui écrit touchant les nouveaux phénomènes et nous allons voir pourquoi.
- Godin commence par faire le récit de son initiation, il dit les idées qu’il avait déjà concernant le magnétisme et la possibilité des relations entre les humains 3t des êtres qui s’exerceraient dans un milieu trans-3endant pour nous.
- Il explique ensuite l’instrument qu’il a construit et, enfin, il dit avoir obtenu, au moyen de cet instrument et parmi des communications sur tous les sujets possibles, des discours spéciaux tenus comme si c’était Considérant lui-même qui parlât.
- La chose était tellement caractérisée que Godin se demandait si une sorte de télégraphie sans fil n’était pas réalisée, si Considérant n’en avait pas rapporté d’Amérique la connaissance, et il terminait en priant son correspondant de le fixer à cet égard.
- Le même jour, dans une lettre qu’il écrit à Cantagrel, 3odin fait allusion à Victor Hennequin (ce membre notable de l’Ecole Sociétaire qui perdit la raison en s’abandonnant sans réserve à ces phénomènes aussi nouveaux qu’incompris), et il y exprime la crainte qu’il n’y ait bien des mystifications sous tout cela. Il dit avoir reçu de son côté, soit par son cadran, soit par l’écriture automatique, des communications de toute nature et certaines absolument désordonnées, 3tc...
- Complètement étranger aux phénomènes qui intriguaient Godin, Considérant répondit en conséquence ; mais les communications que recevait Godin étaient telles qu’il persista pendant un temps à les attribuer i Considérant ; enfin, il reconnut le mal fondé de son interprétation.
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- Le 4 février 1854, il adresse à V. Considérant la| lettre (1) accompagnant le projet de statuts à l’inten-j tion de la Société de colonisation au Texas (Société alors en projet) et, à la fin de cette lettre, avant de passer aux articles des statuts, Godin écrit :
- « Me voilà donc revenu près de vous, mon ami, ,aux « choses du monde matériel, je leur souhaite un£ « meilleur succès qu’à celles qui ont fait l’objet de mes| « dernières lettres. Je ne puis m’empêcher de rire en4 « pensant à l’obstination -avec laquelle je voyais en g « vous, malgré vos dénégations, l’agent promoteur®
- « des manifestations dont j’étais le témoin. *'..».g
- Les propositions mises en avant à cette époque par| divers auteurs pour expliquer lés phénomènes ne satis-* firent point Godin ; il aspirait à la démonstration d’un ; lien entre lés faits dits spirites et ceux du magnétisme..
- Ce qui s’était produit entre sa mère et lui l’avaitI mis sur une voie spéciale : il lui paraissait que dégagé! de l’enveloppe matérielle l’être était en possession d’un| organisme indiciblement subtil, par lequel il pouvait-entrer en communication avec ses semblables et s’exercer dans un champ de travail approprié à ces nouvelles conditions. La valeur de fonction constituait l’individu,, et cette valeur ne pouvait à ses yeux s’anéantir; elle^ était en évolution graduée ascendante ou descendante. | Il cherchait à éclaircir ces points par la voie même! des communications comme par la correspondance avec! ses amis ou la lecture des écrits de l’époque sur ces| sujets ; mais, nous le répétons, rien ne répondait pleinement aux exigences de sa raison.
- Il continuait donc d’étudier les faits, quand il en ,
- (1) lre partie, chap. XX, p. 385 à 394, Le Devoir, tome 23e, juillet’^ 1899.
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- avait l’occasion , convaincu que la Science pénétrerait un jour dans ce domaine et en rapporterait des conclusions d’une incalculable portée sociale.
- Les mois qui suivirent jusqu’en février 1856, virent se dérouler, au Texas, les péripéties qui obligèrent Godin à renoncer à l’idée de se rendre à la colonie ; et lui firent reporter tous ses efforts sur la détermination des réformes sociales qu’il pourrait accomplir par lui-même ’au siège de son propre établissement. (Solutions sociales (1), par Godin , 1871 , p. 150.)
- Vve J.-B.-A. Godin, née Moret.
- (A suivre).
- (') Editeurs: Guillaumin et Ce, 14, rue Richelieu, Paris.
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- Le programme d’une fin de législature : retraites ouvrières. Chambres d’agriculture. Hygiène et sécurité des travailleurs. Les salaires ouvriers. Le régime des mines. Le budget.
- Durant la session extraordinaire de 1901, la Chambre a été saisie de 113 projets de loi, de 83 propositions! d’initiative parlementaire et de 5 propositions prove-i nant de l’initiative du Sénat, ce qui donne un total de; 201 affaires législatives nouvelles. En joignant ces 201 affaires aux 2,339 qui provenaient des sessions anté-i Heures , on arrive au chiffre de 2,540 pour les huit] sessions que la septième législature a déjà tenues. Sur ces 2,540 affaires, 1,454, y compris celles d’intérêt? local, les plus nombreuses, étaient entièrement terminées à la fin de la session.
- Au moment où la Chambre reprenait ses travaux, le 14 janvier 1901, il existait 356 projets ou propositions de loi à l’état de rapport sur le fond, c’est-à-dire prêts à être discutés, 29 propositions à l’état de rapport sommaire , 657 projets ou propositions en commissions spéciales, 26 propositions soumises aux commissions d’initiative, 5 projets de loi renvoyés aux commissions d’intérêt local et 13 projets ou propositions à soumettre^ aux bureaux.
- Il paraît matériellement impossible que la Chambre puisse aborder l’examen des nombreux projets de loi émanés du gouvernement ou des propositions dues à l’initiative parlementaire qui sont à l’état de rapports au fond et qui, réglementairement, pourraient être discutées. A plus forte raison, les auteurs des propositions qui ne sont pas encore â l’état de rapport doivent-ils renoncer à l’espoir de les voir discuter.
- Leur sort, du reste, n’est pas différent de celui des
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- propositions qui ont pu arriver au jour de la discussion devant la Chambre, mais qui n’ont pas encore été renvoyées au Sénat, ou bien, qui, renvoyées au Sénat, n’ont pas fait l’objet d’un rapport déjà déposé sur le bureau de cette assemblée au moment de l’expiration de la législature.
- N’est-ce pas une chose navrante que l’anéantissement, tous les quatre ans, de plusieurs centaines de propositions, intéressantes pour la plupart, qui, après avoir passé par toute la filière de la procédure parlementaire, viennent en quelque sorte échouer au port et, au moment où elles pourraient être envoyées au Sénat, sont frappées de caducité absolue par l’expiration des pouvoirs de la Chambre d’où elles émanent.
- Cette question a été soulevée à l’occasion des renouvellements électoraux antérieurs, mais elle n’a jamais reçu jusqu’ici une solution complète. La meilleure consisterait dans d’établissement de la permanence de la Chambre par le renouvellement partiel de celle-ci.
- Cependant, la jurisprudence établie au Sénat distingue à ce point de vue entre les projets émanés du gouvernement et les propositions émanées de l’initiative des députés.
- Tout projet du gouvernement voté par une Chambre disparue, et-transmis au Sénat, subsiste devant ce dernier qui e.n entreprend à son tour l’examen.
- Tel sera le cas du projet de loi sur les retraites ouvrières si la Chambre en achève le vote avant de se séparer.
- Le ministre du commerce a fourni à la commission d’assurance et de prévoyance sociales des indications sur un certain nombre de modifications,* qu’à la suite de l’enquête, le gouvernement pense pouvoir être apportées au projet de loi sur les retraites ouvrières, sans toucher à son mécanisme financier.
- Après avoir dégagé les résultats essentiels de cette enquête et déclaré que le gouvernement entendait
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- conserver au projet sorti de l’accord de la commission et du gouvernement sa physionomie et ses dispositions essentielles, M. Millerand a indiqué que pour répondre à certaines critiques touchant les conséquences de l’obligation , on pourrait :
- 1° Laisser l’ouvrier, lorsque les versements à son compte auraient produit, une pension minima à déterminer, affecter le surplus de ses versements propres à tel usage qu’il voudrait;
- 2° Substituer, afin d’atténuer les inconvénients du contrôle administratif, les cartes individuelles avec timbres-retraites aux comptes individuels centralisés ;
- 3° Augmenter le nombre des sociétés admises, en outre des sociétés de secours mutuels, à faire le service des retraites ouvrières (caisses patronales ou syndicales, sociétés d’assurances mutuelles, compagnies d’assurances sur la vie, etc.), sous la réserve d’un contrôle analogue à celui de la loi sur les accidents du travail.
- A la journée de travail prise comme base des versements on substituerait, pour répondre à un vœu général , le pourcentage des salaires ; le chiffre en serait fixé à 2 0/0 pour les ouvriers, 2 0/0 pour les patrons.
- L’ouvrier aurait droit, au bout de 2 ans de versements au lieu de 8 ans, à une rente d’invalidité. La majoration de cette rente irait en croissant jusqu’au moment où elle atteindrait le chiffre maximum de 100 francs.
- Pour atténuer la diminution des retraites, conséquence de la diminution des versements , il serait constitué un fonds de bonification alimenté , pour une part, par les versements des patrons employant des ouvriers étrangers, pour l’autre, par une taxe additionnelle à la contribution des patentes.
- Un des résultats de cette taxe serait de faire disparaître en partie l’inégalité très souvent dénoncée que fait naître entre les patrons la disproportion de la dépense de main-d’œuvre dans le prix de revient.
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- Ce fonds de bonification servirait pour l’avenir à majorer les petites retraites et, dès maintenant, à assurer, avec la dotation budgétaire de 15 millions, les retraites aux vieillards de plus de soixante-cinq ans.
- En ce qui touche l’agriculture, seuls les ouvriers permanents seraient soumis au régime obligatoire; tous les autres pourraient bénéficier du régime facultatif (rentes d’invalidité et de vieillesse).
- Telles sont les bases sur lesquelles le gouvernement se déclarait prêt à collaborer avec la commission pour la rédaction d’un texte législatif qui serait transmis au Sénat.
- La loi organisant les chambres d’agriculture est au nombre des grandes réformes que le gouvernement voudrait voir aboutir avant le renouvellement des Chambres.
- Moins favorisée que le commerce, l’agriculture attend encore l’organisation d’une représentation légale. De nombreux projets se sont succédé à chaque législature depuis 1884, des rapports étudiés ont été présentés au nom de commissions successives et cependant la création de chambres d’agriculture n’a pas encore été mise à l’ordre du jour.
- Le dernier en date de ces projets est celui qui a été déposé en 1900 par M. Jean Dupuv, ministre de l’agriculture. Il a fait l’objet d’un rapport qui a été déposé sur le bureau de la Chambre.
- En voici les grandes lignes :
- Sont électeurs :
- 1° Les agriculteurs, arboriculteurs, horticulteurs, pépiniéristes, maraîchers de profession résidant dans le canton depuis un an au moins et dont la profession unique ou principale est d’exploiter un fonds rural ou forestier comme propriétaires, usufruitiers, usagers, régisseurs , locataires, fermiers, colons partiaires ou métayers. *
- 2° Les ouvriers agricoles s’occupant constamment et
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- exclusivement des travaux agricoles depuis deux ans au moins dans le canton où ils ont élu domicile ou dans les cantons limitrophes ;
- 3° Les propriétaires ou usufruitiers usagers d’un fonds rural non exploitants par eux-mêmes qui, depuis un an au moins, possèdent les dites exploitations, qu’ils soient ou non résidants dans la commune ; -
- 4° Les directeurs, professeurs et répétiteurs des établissements d’enseignement agricole, horticole, forestier et vétérinaire, les directeurs des établissements d’élevage de l’Etat et èeux des stations agronomiques, les professeurs départementaux et spéciaux^d’agricul-ture résidant dans le département, les directeurs d’écoles primaires et les vétérinaires résidant dans le canton.
- Les électeurs doivent être Français ou naturalisés Français, âgés de 25 ans révolus et jouir de leurs droits civils et politiques.
- Les femmes remplissant les conditions exigées par le paragraphe premier de l’article que nous venons de citer, sont également électeurs.
- Les chambres comprendront ainsi quatre catégories correspondant à des intérêts un peu différents et qu’il a paru légitime d’appeler à former concurremment la \ représentation agricole. L’une figure le capital foncier j non exploitant, l’autre le capital uni au travail, la j troisième le travail, la quatrième la science agricole.
- Les fonctions de ces chambres sont importantes.
- Iles présentent au gouvernement et au conseil général de leur département leurs vues sur toutes les questions qui intéressent l’agriculture. Elles sont consultées sur la création, dans le département, des établissements d’enseignement agricole ou vétérinaire, des stations agronomiques, ainsi que des foires et marchés. Elles renseignent le ministre de l’agriculture et le préfet du département sur toutes les questions concernant l’agriculture qu’ils jugent à propos de leur soumettre.
- Le projet consacre une série de dispositions relatives au conseil supérieur de l’agriculture, lequel,
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- tout en conservant les membres de droit, représentant les grands intérêts de l’Etat ou les grandes sociétés agricoles, et les membres nommés à la convenance du gouvernement, comprendra 90 membres élus , qui, dépassant sur l’ensemble du conseil la proportion de deux tiers, 90 sur 130, seront eux-mêmes l’émanation des chambres d’agriculture qui les nommeront à raison de un par département.
- On reproche à ce projet de rétrécir, par leur mode de recrutement, leur composition, leurs attributions et surtout leurs circonscriptions restreintes , l’autorité et le rôle des chambres d’agriculture. Il serait facile de remédier à quelques-uns de ces inconvénients et de transformer, par exemple, en chambres départementales, les chambres d’agriculture dont le projet ministériel a fait des chambres d’arrondissement.
- Dans un rapport au Président de la République sur l’application de la loi de 1893, relative à l’hygiène et à la sécurité des travailleurs, le ministre du commerce rappelait que plusieurs catégories de travailleurs échappent encore aujourd’hui, d’une manière absolue, à la protection de cette loi.
- Ce sont les ouvriers agricoles, les domestiques et gens de service, les ouvriers et employés des entreprises de transport par voie de terre et de fer et par eau, les employés de bureau, les employés de commerce, les ouvriers employés dans les petites industries de l’alimentation, boulangeries, charcuteries, restaurants, quand il n’est pas fait usage d’appareils mécaniques danfc les établissements où ils sont occupés, enfin les ouvriers employés dans les ateliers de famille.
- Le Conseil supérieur du travail, frappé de cette lacune, a proposé que l’article 1er de la loi de 1893 soit modifié selon le texte assez long dont la partie essentielle est contenue dans le premier paragraphe :
- « Sont soumis aux dispositions de la présente loi, les manufactures, les fabriques, usines, chantiers,
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- ateliers, laboratoires, cuisines, caves et chais, bureaux, magasins, boutiques', entreprises de chargements et de déchargements ou leurs dépendances de quelque nature que ce soit, publiques ou privées, laïques ou religieuses, même lorsque ces établissements ont un caractère d’enseignement professionnel ou de bienfaisance. »
- • Les ouvriers agricoles et les gens de service ne sont pas compris dans cette énumération. Il est vrai que la situation agricole des premiers au point de vue de l’hygiène est généralement meilleure que celle des gens qui ne travaillent pas en plein air.
- Par contre, la loi serait appliquée aux théâtres, cirques et autres établissements similaires où il est fait emploi d’appareils mécaniques.
- Les plaintes des employés de commerce visent plus particulièrement les conditions dans lesquelles sont logés plusieurs d’entre eux.
- Aussi le Conseil supérieur du travail a-t-il estimé qu’il serait bon d’imposer à ce sujet des prescriptions légales dont voici le résumé.
- Les ménages d’employés logés dans l’établissement devront avoir une chambre distincte.
- Les pièces à l’usage des dortoirs ne contiendront que des personnes du même sexe, disposant chacune d’une literie et d’un meuble ou placard destiné à ranger leurs effets.
- Les lits devront être séparés les uns des autres par des cloisons d’au moins deux mètres de hauteur.
- Les chambres et dortoirs devront être distincts et séparés des locaux affectés au travail ; ils devront être librement accessibles à ceux qui y seront logés. #
- Néanmoins, ces dernières dispositions ne sont pas comprises dans les mesures qui font aujourd’hui l’objet du projet de loi déposé le 16 janvier sur le bureau de la Chambre, par le ministre du commerce et de l’industrie.
- La Chambre statuera-t-elle, avant de disparaître, sur la question des salaires ouvriers et des règlements d’ate-
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- liers que le Sénat lui a renvoyée en décembre dernier ? H y a bien une dizaine d’années qu’elle fait la navette entre le Palais-Bourbon et le Luxembourg à une allure des plus modérées.
- Il faut bien le dire, la question est délicate. Cependant la solution est devenue bien plus facile depuis l’époque (1898) où la Chambre a accepté de traiter séparément les dispositions législatives concernant les règlements d’ateliers et celles ayant trait au paiement des salaires.
- Le désaccord ne persiste plus que sur un point; mais il a son importance. Il s’agit de l’article 4 relatif aux amendes.
- En Suisse, d’après la loi de 1877, les amendes ne peuvent pas dépasser la moitié du salaire d’une journée. Le produit doit être employé dans l’intérêt des ouvriers et notamment à des caisses de secours. En Allemagne, il en est de même. Toute amende doit être fixée sur le champ èt portée à la connaissance du délinquant. Le profit est employé dans l’intérêt des ouvriers.
- En Russie, la loi de 1896 prescrit que les amendes figurent avec leur motif sur le livret de compte. Elles doivent former un fonds spécial géré par le patron sous le contrôle de l’inspecteur des fabriques, lequel en autorise l’emploi, mais seulement pour le besoin des ouvriers. Le même système existe en Autriche et en Hongrie.
- En Belgique, une loi de 1896 stipule que le total des amendes ne doit pas dépasser par jour le cinquième du salaire quotidien de l’ouvrier.
- Enfin, en Angleterre, en vertu d’un bill de 1896, les retenues sur les salaires doivent être raisonnables, justes et fondées sur un vrai délit de l’ouvrier.
- En France, le gouvernement a fait procéder à une enquête sur cette question auprès des Chambres de commerce et des Conseils de prud'hommes. En grande majorité (56), les Chambres de commerce se sont prononcées pour la règlementation des amendes.
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- Par contre, les Conseils de prud’hommes sont très ; divisés. L’interdiction des amendes est réclamée par 42 | conseils,; 16 autres sont favorables à la limitation et à j l’emploi des amendes. j
- Dans l’opinion du rapporteur du Sénat, M. Maxime S Lecomte, le régime des amendes *et des mises à pied > n’est pas désirable. Ce régime n’est employé que - dans la minorité des ateliers et on doit souhaiter, dit-il, ; qu’il disparaisse de partout. Mais il reconnaît qu’il ne serait pas possible, dans l’état actuel des moeurs, de ; transformer ce voeu en règle législative absolue. Ce ; serait nuire à l’industrie et au commerce, méconnaître : les nécessités nées des habitudes prises et des circons- . tances les plus diverse^. La plupart du temps ce serait j nuire à l’ouvrier et à l’employé tout en ayant l’inten- ; tion de le protéger. !
- Le rapporteur considère que les amendes et les ren- | vois temporaires sont des mesures parfois nécessaires i pour assurer le bon ordre dans les ateliers et prévenir ! les accidents , et qu’il est de l’intérêt bien entendu des j ouvriers et employés de maintenir ces modes de répres- ! sion, comme mesures intermédiaires entre la réprimande et le renvoi définitif.
- C’est à ce sujet que la Chambre des députés diffère d’opinion avec le Sénat.
- La Chambre a accepté, en 1898, le paiement des sa- : laires en monnaie métallique ayant un cours légal; elle ! a accepté le paiement de ces salaires deux fois par ! mois , à seize jours d’intervalle au plus. Enfin, elle a i stipulé que les salaires des ouvriers et employés seront faits un jour de travail, et ne pourront être effectués dans les débits de boissons, magasins de vente ou éco- j nomats, sauf pour les personnes qui y sont occupées. I Ces dispositions, le Sénat les accepte aussi. En revan- j che, l’article 4 de la commission de la Chambre est re- j poussée par celle du Sénat. ;
- D’après la commission de la Chambre, tout règlement : d’atelier doit, pour être applicable, avoir été déposé !
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- depuis un mois au moins au secrétariat du Conseil de prud’hommes, ou, à défaut, au greffe de la justice de paix et affiché bien en vue dans les ateliers.
- Il est interdit à tout chef d'industrie ou de commerce, à toute administration publique ou privée, d’imposer à leurs employés, ouvriers ou apprentis, des amendes, des retenues par mesure disciplinaire, ou des mises à pied avant pour conséquence une diminution du salaire.
- La déduction du salaire pour malfaçon ou toute autre cause devant entraîner la réparation d’un préjudice causé au patron ne tombe pas sous l’application des dispositions ci-dessus et, s’il y a contestation, elle sera jugée suivant les règles du droit en matière de dommages-intérêts.
- La Chambre acceptera-t-elle la solution proposée par le Sénat? ou, si elle maintient ses propres dispositions , le Sénat la suivra-t-il ? Une distinction notable a été établie par la commission de la Chambre entre l’amende disciplinaire et la retenue pour malfaçon; est-il possible de partager une fois de plus la poire en deux?
- L’état de la question dans les deux Chambres n’autorise pas la supposition que notre Parlement, dans son ensemble, ait suffisante notion des véritables conditions de l’accord de l’intérêt du patron avec la liberté de l’ouvrier qui ne peuvent se concilier définitivement que dans la participation.
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- Une des conséquences de la récente agitation minière a été de remettre- en question la législation qui régit les concessions de mines. Au moment où la Chambre est appelée à se prononcer sur le régime nouveau des retraites des ouvriers mineurs, qui aura sa répercussion sur le régime même des mines, le gouvernement a pensé qu’il convenait de modifier la loi du 21 avril 1810 qui a, d’ailleurs, donné lieu depuis longtemps à de nombreuses critiques.
- D’après cette loi, la mine est donnée gratuitement, et l’attributaire peut être choisi par le gouvernement,
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- après avis du conseil général des mines et du Conseil® d’Etat. La concession ainsi créée devient pour le cône cessionnaire une propriété privée assimilée à la pro-| priété foncière de droit commun, sauf les restrictions! suivantes : l’administration a le droit d’intervenir dansg la conduite technique des travaux pour assurer la conservation de la mine et éviter le danger que ces;, travaux peuvent présenter pour la surface et le personnel occupé.
- Un des reproches faits à la loi de 1810, porte sur le point suivant : Le don gratuit de la mine peut conférer à l’attributaire un bénéfice disproportionné avec l’effort^ ou les dépenses consacrés aux travaux de recherche* par lui exécutés. I
- Le projet de loi présenté par le gouvernement établit» en principe la non gratuité des concessions des minesf et comme conséquence leur attribution par voie d’adjindication, celui des demandeurs en concession que le| Conseil d’Etat aura déclaré être l’inventeur pourra sel faire attribuer la concession, avant l’adjudication, au| prix fixé pour cette adjudication. |
- Toutefois, l’exercice de ce droit peut être refusé à-J l’inventeur qui détient des concessions de même nature que celle sollicitée par lui. En ce cas, il n’a droit qu’à; l’indemnité prévue par l’article 16 de la loi du 21 avril 1810. !;
- Nous sommes loin, comme on voit, de la refonte| complète de notre législation minière si souvent demain dée, soit au profit de l’Etat, soit au profit de la corporation des mineurs. Sauf le changement dans les règles sur l’attribution de la mine , toutes les dispositions de notre droit minier restent inaltérées.
- N’était-ce pas ici le lieu d’introduire dans le projet la clause de participation des travailleurs de la mine aux bénéfices de son exploitation ? Et ne se trouvera-® t-il aucun député pour la proposer au moment de la| discussion ? ?
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- Le sort des divers projets de réformes que nous venons de mentionner dépend de l’extension plus ou moins grande que la Chambre donnera à la discussion du budget.
- Cette discussion était à peine entamée au moment de la clôture de la session extraordinaire de 1901. On n’avait voté que le budget des dépenses de l’intérieur et il restait à discuter celui de tous les autres ministères et la loi de finances. Or, on sait à quelles prodigalités de discours donnent lieu le budget de dépenses et celui des recettes, en fin de législature principalement.
- Il importe cependant que cette œuvre, qui aurait dû être terminée avant le 31 décembre, soit accomplie assez tôt pour que le Sénat puisse à son tour élaborer ses rapports et les discuter.
- Entre sa tendance naturelle à prolonger ses débats par des discussions plus électorales que politiques, et la crainte de laisser à celle qui lui succédera le soin de terminer sa besogne, nous nous plaisons à croire que la Chambre n’hésitera pas, et qu’elle préférera les actes aux paroles.
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- ALLEMAGNE l
- Un office du travail. :
- Le gouvernement allemand, pour répondre aux criti-* ques qu’on lui fait chaque année à la discussion du bud-| get, a décidé de transformer sa Commission für Arbei-l terstatistik et d’en faire quelque chose qui ressemble! fort à un Office du travail.
- Ce n’est pas encore le Ministère du Travail réclamé î par le groupe socialiste, mais c’est déjà un organisme jj permanent et doué par la loi d’une mission propre. C’est I dans la loi des finances (budget de l’intérieur) que le S projet est développé. Il est du reste accompagné d’un exposé des motifs qui en caractérise la portée. *•-
- Il existe en Allemagne un Office impérial des statisU- * ques, dépendant plus ou moins du ministère de l’inté-[ rieur, et d’où émanent les annuaires et d’autres publi-' cations de statistiques très connues. Depuis 1892, la I Commission für Arbeiterstatistik était installée à côté • et fonctionnait différemment. Ses membres étaient nom- p niés moitié par le Reichstag impérial, moitié par le *5 Conseil fédéral; une fois investis d’une mission déter-^ minée, ils travaillaient avec une certaine autonomie. | Mais il fallait qu’ils fussent chargés de cette mission * par un ordre formel du gouvernement; et le travail? achevé, la Commission se dissolvait. Désormais, cette : Commission transformée sera permanente et remplira i les fonctions d’un Office du travail : réunir des docu-1 ments statistiques et autres, les condenser, en faire la ? matière de publications périodiques, etc. En outre, toute ; la compétence de l’ancienne Commission en matière i d’enquêtes reste acquise au nouvel organisme. La Coin-1 mission ancienne coûtait 39.000 marcs par an à l’Em-
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- pire ; le budget de la nouvelle est de 13.300 marcs plus
- élevé. '
- Le parti socialiste se déclare médiocrement satisfait, son objection principale va au Conseil supérieur du travail qu’on place à côté du nouveau rouage.
- Ce Conseil retient de la Commission défunte, le nombre de membres, douze, et le mode de nomination. Mais il n’est pas dit autre chose au sujet de sa composition. Or, on voudrait voir fixer une organisation interne par la loi même ; ainsi au lieu de 12 on propose 36 membres afin de pouvoir faire siéger 12 représentants des intérêts patronaux, 12 des intérêts ouvriers, et 12 membres impartiaux.
- Cela n’altèrerait en rien, du reste, le mode de nomination partagé par moitié entre les deux grands pouvoirs fédéraux.
- {Revue sociale catholique.)
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- % %
- FRANGE
- Le budget de l’instruction publique.
- En 1815, les crédits inscrits au budget de l’Etat pour les services de l’instruction publique s’élevaient à 1 million 630.000 francs ; en 1830, à 1 million 995.000 francs; en 1840, à 11 millions 460.000 francs; en 1848, à 13 millions253.000 francs; en 1860, à 14 millions 436.000 francs; en 1870, à 24 millions 283.000 francs. Dès 1872, malgré les charges de la guerre, la République portait les mêmes crédits à 33 millions 784.000 francs; ils atteignaient le chiffre de 105 millions 826.000 francs en 1882; de 168 millions 563 000 francs en 1892; de 198 millions 878.000 francs en 1900 : de 206 millions 906.483 francs en 1901.
- Le conseil de discipline dans les postes.
- Un récent décret du ministre du commerce réalise
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- LE DEVOIR
- une réforme attendue par le personnel des postes : la modification du conseil de discipline. '
- Auparavant, tout agent, sous-agent ou ouvrier de cette administration devait, pour ainsi dire, se laisser juger à huis-clos par un comité composé de hauts fonctionnaires.
- A l’avenir, il sera loisible à l’agent traduit devant cette juridiction de présenter lui-même sa défense, en même temps qu’il pourra compter sur l’impartialité de ses juges par la présence, au sein de ce conseil, de deux de ses pairs.
- Ces deux derniers membres ne pourront exercer leurs pouvoirs que pendant une année seulement.
- L’intéressé qui voudra présenter personnellement sa défense devra le faire connaître au rapporteur dans un ! délai de trois jours, qui courra à dater de la réception de l’avis lui indiquant que l’affaire est soumise au con-j
- seil de discipline. J
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- * !
- # î
- ANGLETERRE Lois sociales.
- Avec le 1er janvier sont entrées en vigueur les quelques lois sociales votées l’année dernière par le Parlement.
- La loi sur les usines et ateliers (Factory and Work-shop Act) 1901, a introduit surtout comme réforme que le travail cesserait samedi à midi au lieu de une heure.
- La loi Larceny, 1901, punit les abus d’autorité commis par les tuteurs.
- La loi écossaise sur l’éducation met la législation écossaise sur l’instruction des enfants et adolescents en harmonie avec la loi anglaise.
- La loi sur la vente des boissons alcooliques , destinée^ d’abord à empêcher de servir des liqueurs , fût-ce même à emporter, à tout enfant de moins de 16 ans.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX 93
- Mais le gouvernement défendit si mollement le projet, que Fâge fut abaissé à 14 ans et que les liqueurs purent être vendues à tout âge à condition qu’elles fussent dans un récipient bouché et cacheté.
- Enfin, la loi sur les jeunes délinquants établit pour les enfants et jeunes gens qui se sont rendus coupables de délits une sorte de loi Bérenger.
- ITALIE
- Le referendum de Milan.
- Jadis, la ville-de Milan subventionnait sa première scène lyrique, la Scala. Mais lorsque les partis populaires arrivèrent à la direction des affaires municipales, il y a quelques années, leur premier acte fut de supprimer toute allocation. Cette décision causa un vif désappointement parmi les artistes et les titulaires des loges. Aussi, chaque année, lors de la discussion du budget, la question revenait sur l’eau.
- Cette année, la municipalité a voulu consulter les électeurs milanais à ce sujet par la voie du referendum, qui n’est pas encore inscrit dans la constitution. La votation vient d’avoir lieu. Sur 56,000 électeurs inscrits, 18,000, soit le 44 0/0, ont pris part au scrutin. 6000 — les artistes et l’aristocratie — se sont prononcés pour le rétablissement de la subvention et 13,000 — les partis populaires, le groupe républicain en tête — contre.
- La grande participation au scrutin fait la joie des journaux libéraux, qui font ressortir l’excellence du principe du referendum et préconisent son introduction en Italie.
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- LÉ DEVOIR
- LA COOPÉRATION
- EN FRANGE
- Un Institut central de comptabilité.
- La Fédération des Associations ouvrières de production vient d’ajouter une institution nouvelle aux divers services par lesquels elle manifeste et assure sa vitalité. La création d’un Institut central de comptabilité répond à un besoin et vient combler une lacune dans cette organisation.
- M. Raphaël Barré en expose le mécanisme et le but dans le numéro de décembre de VAssociation ouvrière, organe de la chambre consultative. Notre confrère constate avec raison que des trois qualités maîtresses que doit posséder la direction d'une entreprise industrielle pour avoir des chances de la faire réussir : aptitudes commerciales, connaissances techniques et capacité administrative, la dernière a été assez souvent la moins développée. Et pourtant c’est celle qui tend à prendre de plus en plus la place prépondérante.
- « Le temps n’est plus où, avec un peu de jugement, on pouvait faire de très bonnes affaires, en échangeant simplement un produit manufacturé. Aujourd’hui, le machinisme a bouleversé tout ; les mœurs commerciales sont complètement transformées, le marché est universalisé, la concurrence industrielle est internationalisée ; pour vendre, il faut livrer au dernier carat, et c’est seulement celui qui a tout calculé de la façon la plus exacte qui peut affirmer faire de bonnes affaires. »
- Tout en reconnaissant que les idées de comptabilité ont fait de très grands progrès dans les Associations de production, M. Raphaël Barré estime que la plupart d’entre elles sont insuffisamment outillées à cet égard.
- « Dans les Associations où l'importance de l’entre-
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- prise permet d’avoir un employé de bureau attaché d’une façon permanente, l’organisation se fait petit à petit, mais cela est moins aisé à assurer dans les Associations où le comptable à demeure n’est pas possible ; l’on est alors un peu à la merci du professionnel qui vient par intermittences, à ses heures, et travaille parfois seul ; la sécurité d’écritures judicieuses permettant d’avoir une comptabilité bien vivante pour tous, laisse évidemment à désirer.
- « La Banque coopérative, en suivant ses risques, exerçait bien un contrôle qui, dans bien des cas, a été fort utile, et elle mettait encore gratuitement à la disposition des associations un service de consultation et de redressements de comptabilités défectueuses; mais ce service finissait par devenir trop absorbant et, pour agir d’une façon efficace et suivie, il fallait trouver autre chose. »
- L’ « Institut central de comptabilité » est né de la constatation de ce besoin. C’est une consécration nouvelle de la définition donnée de la Chambre consultative dont le Congrès tenu à Lyon l’année dernière a mis en évidence la prodigieuse activité : « La Fédération des Associations ouvrières ayant à sa disposition, par elle-même ou par des sociétés autonomes, des services répondant à tous les besoins des Associations ».
- « L’Institut central de comptabilité est, en effet, un organisme spécial, une association autonome offrant toute garantie et ayant une véritable responsabilité.
- « Cette Association s’occupera de tout ce qui concerne l’administration en général, et en particulier de la comptabilité.
- « Elle se chargera notamment de tous les détails d’organisation administrative dont les Associations ont besoin à leur point de départ ; elle adaptera sa manière de faire à toutes les exigences des Associations, et exécutera, suivant leur désir, ou la comptabilité complète ou les parties que l’on voudrait bien lui confier, à savoir: l’ouverture des* livres, mises à jour, vérifica-
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- LE DEVOIR
- tions et redressements d’écritures ; la reprise sur méthode moderne avec dépouillement et collationnément de pièces de comptes anciens ou embrouillés ; l'expertise; les inventaires, bilans et comptes de liquidation; elle assurera le contrôle périodique ou l’inspection annuelle, fournira des commissaires ou censeurs ; donnera des consultations comptables, et au besoin enseignera la comptabilité à toute personne désignée pour tenir des comptes ; enfin, sur l’envoi des livres auxiliaires, tiendra les comptabilités de province, etc., etc. »
- L’ « Institut central de comptabilité » fait la répartition des bénéfices suivant les principes les plus larges préconisés par la Chambre consultative et attribue, en outre, 20 0/0 à la clientèle, ce qui en fait une parfaite coopérative.
- Sfr *
- Statistique des sociétés coopératives.
- D’après le Bulletin de l’Office du travail français, au 1er janvier 1901, il existait en France, 294 sociétés coopératives de production ; 1559 sociétés coopératives de consommation, dont 695 ne s’occupant que de boulangerie et 864 de ventes diverses ; 78 sociétés de crédit, banques populaires et unions de coopératives.
- Le Bulletin fait la constatation suivante : mouvement lent, mais constant, des diverses associations de production.
- Les sociétés coopératives et la patente.
- La société s’intitulant •: « Association coopérative de consommation des employés civils de l’Etat », qui compte près de 15,000 membres, s’est adressée au Conseil d’Etat pour protester contre la patente qu’on a voulu lui imposer. Elle prétendait avoir droit à l’exemption, parce que, suivant elle, ses opérations seraient strictement limitées à la vente des denrées à ses seuls membres.
- La commission du gouvernement a saisi cette occa-
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- LA COOPÉRATION
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- sion pour préciser devant la section temporaire du contentieux du Conseil d’Etat, les cas dans lesquels cette exemption doit pouvoir être réclamée.
- La première condition est de ne pas aller chercher un bénéfice commercial et, par conséquent, de ne pas constituer une concurrence trop ruineuse pour le petit commerce.
- Les bénéfices doivent être répartis entre les membres au prorata de la consommation.
- Les produits ne doivent être offerts en vente qu’aux membres de l’association. Il faut donc des garanties sérieuses d’admission et le simple versement d’une somme infime ne peut y suppléer..
- L’administration de la société doit être gratuite et tout ce qu’admet la jurisprudence, c’est la constitution en faveur des administrateurs d’un avantage modique dans la répartition des bénéfices.
- Enfin, si un fonds de réserve doit être constitué en vue des mauvaises années, il ne doit pas dépasser les besoins de la société sous peine d’être envisagé comme une accumulation de bénéfices incompatible avec le caractère d’une coopérative.
- Le Conseil d’Etat, prenant pour base ce critérium, a déclaré l’Association des employés civils de l’Etat impo sable à la patente. En examinant son fonctionnement, l’arrêt constate en effet que cette société fait en réalité du commerce, et le fait au profit principal de ses actionnaires. Ceux-ci touchent un intérêt de 5 0/0, tandis que les adhérents qui sont admis moyennant le simple versement d’une cotisation annuelle de 3 francs, voient la moitié de cette cotisation grossir un fonds de réserve considérable, dont l’accroissement constitue un avantage réel au profit des actionnaires. De plus, une partie seulement des bénéfices est distribuée entre les membres au prorata de leurs acquisitions, car, avant toute répartition, un vingtième des bénéfices continue à être versé à ce fonds de réserve. Enfin, la gérance de la société est loin d’être gratuite, puisqu’une part impor«
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- tante des bénéfices est attribuée aux conseils d’administration et de surveillance.
- L’estimation des actions répond d’ailleurs à cette situation, car, émises à 50 francs, elles valent, paraît-il, environ 130 francs. D’autre part, le tonds de réserve monte déjà à environ 600,000 francs pour un capital de 400,000 francs.
- L’association paiera donc la patente.
- EN AUTRICHE Les Banques populaires.
- La Commission centrale de statistique d’Autriche a publié dernièrement des renseignements détaillés sur les banques populaires existant dans le pays au 31 décembre 1898 et enregistrées conformément à la loi du 9 avril 1873.
- Sociétés Schultze-Delitzsch, à responsabilité limitée : 1.319; Sociétés Schultze-Delitzsch, à responsabilité illimitée : 571 ; Sociétés Raiffeisen, à responsabilité illimitée : 2.055. Total général : 3.945.
- •* % i * *
- EN BELGIQUE La Coopération en 1901.
- Les Coopèrateurs belges du 1er janvier publient la liste, mois par mois, des sociétés coopératives nouvelles fondées en 1901. Cette liste, qui ne comprend que les sociétés constituées légalement, et dont les statuts ont paru au Moniteur, montre les progrès constants réalisés en Belgique par cette forme d’association.
- Au total 220 sociétés ont vu le jour en 1901, avec 3.041.461 francs de capital.
- D’après la nature de leurs opérations, les nouvelles sociétés coopératives se répartissent ainsi :
- Sociétés d’épargne et de crédit, 25 ; laiteries, 75 ; consommation, 39; achats et ventes, 23; brasseries et dis-
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- tilleries, 3; production et travail, 21 ; assurances, 9; diverses, 25.
- Au 1er janvier 1901, il existait 1803 sociétés coopératives. Le nombre des sociétés coopératives belges, au commencement de l’année 1902, dépasse donc 2.000.
- En présence de l’importance de ce mouvement, qui intéresse près du sixième de la population, notre confrère demande la création d’une institution officielle chargée de recueillir et de publier tous les renseignements concernant le mouvement coopératif, comme cela existe depuis longtemps pour les associations de secours mutuels qui possèdent leur commission permanente.
- L’organe de la coopération belge justifie ainsi le désir qu’il exprime :
- « Le développement de la coopération a modifié profondément déjà les conditions d’existence de notre peuple. C’est grâce aux grandes boulangeries coopératives que le pain est à bon marché chez nous ; c’est grâce aux sociétés d’alimentation que les conditions de la vie se sont améliorées, que la classe ouvrière s’occupe davantage des besoins du ménage, de la vie de famille ; c’est grâce à la coopération que les classes rurales ont pu lutter contre la crise agricole, contre la concurrence étrangère, en faisant des économies de temps et d’argent : de temps, par les laiteries coopératives ; d’argent, par l’achat en grand des semences, engrais, outils, etc., et par la vente en commun des produits de la ferme et de la basse-cour.
- « Et ce mouvement est à ses débuts ! Que l’on songe aux développements qu’il peut prendre, qu’il prendra certainement. Il est appelé à modifier profondément tout le système actuel des échanges des produits ainsi que celui de la production industrielle et agricole. Il mérite donc d’appeler l’attention du monde officiel. »
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- LE DEVOIR
- EN ITALIE
- Les caves coopératives du Piémont.
- On compte actuellement dans la région du Piémont neuf caves coopératives qui peuvent recevoir ensemble 5.350 hectolitres de vin.
- Un journal de Turin donne sur leur fonctionnement les renseignements suivants :
- On relève le degré alcoolique des rar-ins introduits par chaque sociétaire dans la cave. La comparaison du degré moyen des moûts du stock emmagasiné au degré moyen des moûts du marché d’Asti permet d’établir le prix des apports ayant ce même degré. L’actif de chaque participant est fixé d’après cette base et inscrit sur son livret de compte courant.
- Le sociétaire a le droit de prélever de suite 5% de son crédit. La vente des vins terminée, la clôture de l’exercice fait ressortir si, en tenant compte de l’amortissement du capital social, il y a des dividendes à répartir en plus du crédit initial ou des retenues à effectuer.
- Les sociétés ont trouvé sans trop de difficulté le crédit qui leur était nécessaire au début, même à la caisse d’épargne d’Asti. Elles se sont mises immédiatement en rapport avec les associations coopératives de consommation des grandes villes qui ont facilité jusqu’ici l’écoulement de leurs produits. Chaque jour ont lieu de nouvelles demandes d’admission, mais, par suite de l’insuffisance des locaux et de leur matériel, elles ne peuvent être accueillies qu’en petit nombre.
- Le député Annibal Vigna, l’un des promoteurs de l’institution, estime qu’il n’y a pas lieu de hâter, comme beaucoup le désireraient, la création de nouvelles caves coopératives, parce qu’il convient d’étudier, par la pratique de celles qui existent, les avantages et inconvénients du système, et qu’il faut prévoir ceux d’une fédération des sociétés ayant pour objectif d’éviter qu’elles se fassent concurrence.
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- LA COOPÉRATION
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- EN ANGLETERRE
- Les sociétés coopératives de production.
- Le bureau du travail du Ministère du Commerce de la Grande-Bretagne a, pour la première fois, consacré un volume aux Sociétés coopératives ouvrières.
- On y constate que le progrès de la Coopération depuis 1874 à 1899 a été constant. Dans cette période le nombre des coopérateurs a passé de 403,010 à 1,681,342, le pourcentage des Coopératives sur la population de la Grande-Bretagne a passé de 1,2 à 4,1.
- Le bureau du travail donne des tableaux très suggestifs sur cette marche croissante du mouvement.
- Les affaires totales des Sociétés coopératives étaient, en 1874, de 375 millons ; elles sont en 1899, de 1 milliard 702,284,300 francs.
- ! Un grand nombre de sociétés de consommation possèdent des ateliers de production ; on évaluait le chiffre de leurs affaires en 1899 à 277,030,975 francs. Voici le chiffre d’affaires de chaque industrie :
- Minoterie et moulins............. fr. 69,619,025 »
- Boulangeries et pâtisseries............ 65,112,355 »
- Chaussures............................. 30,373,950 »
- Industries diverses................... 28,207,050 »
- Agriculture, laiteries................ 23,317,675 »
- Vêtements............................. 29,804,975 »
- Objets de consommation................. 20,686,475 »
- Fabrication de drap................... 13,407,500 »
- Le rapport du bureau du travail signale les bénéfices distribués aux employés des Sociétés ouvrières de production ; ils sont tout particulièrement élevés en Ecosse.
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- LE DEVOIR
- LA QUESTION DE LA PAIX
- Les camps de concentration.
- On commence à relever la tête dans les sphères officielles anglaises en parlant des camps de concentration; le relevé de décembre accuse une légère diminution de la mortalité. Il est vrai que novembre avait été d’une gloutonnerie !... et octobre, donc !
- Voici, d’après le Livre bleu, que le gouvernement vient de faire distribuer, les chiffres relatifs à la population blanche des camps, la totalité des morts, et le taux de la mortalité par an pour 1.000 habitants.
- En juillet : population blanche dans les camps, 102,633; morts, 1,695; mortalité par an pour 1,000 habitants, 198
- En août : population, 112,330; morts, 2,659; mortalité, 284.
- En septembre : population, 115,826; morts, 2,524; mortalité, 263.
- En octobre : population, 111,879; morts, 3,156 ; mortalité, 339.
- En novembre : population, 118,255; morts, 2,807; mortalité, 285.
- En décembre : population, 117,017; morts, 2,380; mortalité, 244.
- La tonalité des morts pour les six mois s’élève donc à 15,221. On pourrait estimer à 113,000 la population moyenne pendant la même période. Or, la mortalité moyenne par 1,000 habitants par an s’élève à 269.
- 2.380 internés ont donc succombé en décembre. Sur ce nombre, 1,767 étaient des enfants. D’où il appert que la totalité des enfants morts dans les six mois est de 11,304, et la totalité des adultes dans la même période de 3,917.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- Las de voir la guerre se prolonger indéfiniment aux philippines, les Américains décidèrent, il y a cinq mois, d’employer le système qui ne réussit guère cependant aux Anglais dans le sud-africain, et qu’ils ont tant blâmé eux-mêmes à Cuba, comme barbare et inhumain du temps de l’occupation espagnole.
- Les habitants de Samar, qui prétendaient être neutres, reçurent l’ordre de se concentrer dans les îles occupées par les Américains. Les personnes qui ne se conformeraient pas à l’ordre de concentration devaient être considérées comme ennemis publics, déclarées hors la loi et traitées en conséquence.
- Si des populations sont traitées comme nous venons de le voir uniquement parce qu’elles ont cru, avec raison peut-être, qu’elles n’étaient pas comprises dans le contrat de vente effectué entre deux nations se disant civilisées, quel ne devait pas être le sort des insulaires pour lesquels aucun doute ne pouvait subsister à cet égard, et dont la fierté et tous les instincts de loyauté se révoltent à cette idée d’être livrés, comme une marchandise par un peuple dont ils n’acceptaient pas le joug, à un au tre peuple qu’ils avaient accueilli comme un libérateur? Il suffit de lire le récit des atrocités commises par les forces américaines, à l’occasion de la répression de l’insurrection à Cebu, à Bohol, à Samar et dans le sud de Luçon. Les officiers avaient reçu l’ordre de fusiller tout Philippin suspect lors même qu’il ne porterait aucune arme.
- Les malheureux natifs sont impitoyablement traqués, et dans toutes les Philippines fleurit le système des camps de concentration où les privations, les souffrances morales, les mauvais traitements et les épidémies, complètent l’œuvre d’extermination poursuivie ailleurs par les armes.
- Du reste, s’il faut en croire le correspondant de la Constitution d’Atlanta, certains chefs américains ne voient de solution que dans l’extermination des indigènes. Telles sont les opinions qu’il cite, du général Hugues et de son aide de camp, le colonel Crâne.
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- « L’idée de liberté et d’indépendance, dit le colonel Crâne, est enracinée chez eux et il n’y a aucune chance de les extirper, à moins de fusiller tout et de pouvoir placer sous cette île une bombe pour la faire sauter. Je ne voudrais jamais quitter les Philippines tant qu’il y restera un de ces gaillards pour nous faire un pied de nez quand nous en partirions. »
- Quelques journaux s’indignent de ce langage et protestent contre l’emploi de pareilles méthodes de guerre. Mais dans les pays libres, pas plus que dans les pays asservis, les gouvernements ne se croient tenus de faire cas des manifestations les plus significatives de l’opinion publique.
- Un comité interparlementaire socialiste.
- A l’exemple du parti universel de la paix, le bureau international de la paix, siégeant à Bruxelles, a décidé de former un comité interparlementaire.
- En attendant, les députés socialistes de tous les pays sont invités à traduire en projets de loi les revendica^ tions des travailleurs des diverses professions. C’est la corporation des ouvriers des docks et des ouvriers maritimes que vise la dernière décision prise par le bureau.
- Dans une précédente réunion, les groupes socialistes des divers Parlements avaient été invités à soulever des incidents de tribune, à propos de la violation par l’Angleterre dans l’Afrique du Sud des règles humanitaires consentis par cette puissance à la conférence de la Haye.
- Une énergique protestation contre les persécutions dont sont victimes, de la part de la Prusse, les Polonais qui défendent leur langue nationale , a été également votée par le bureau.
- Les prix Nobel.
- La distribution solennelle des prix Nobel a eu lieu,
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- pour la première fois, à Stockholm, le 10 décembre 1901. Chacun de ces prix s’élève à 208,000 francs ; les deux premiers sont décernés par l’Académie des sciences de Suède, le troisième par l’Ecole de médecine de Stockhlom, le quatrième par l’Académie suédoise , et le cinquième par une commission élue par le Storthing norwégien, ce dernier est décerné à Kristiana.
- Le prix de physique a été décerné à M. Roentgen, qui a découvert les rayons X ; celui de chimie, au Hollandais Van t’Hof!, le savant auteur des « Etudes de dynamique chimique » ; celui de médecine, au professeur Behring, qui a trouvé le sérum antidiphtérique, et celui de littérature à Sully-Prudhomme.
- C’est en séance solennelle du Storthing qu’ont été proclamés les noms des lauréats du prix de la Paix : M. Dunant, le fondateur de la Croix-Rouge, cette admirable institution qui atténue si grandement les horreurs de la guerre, et M. Frédéric Passy, l’infatigable semeur des idées pacifiques.
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- AMÉRIQUE CENTRALE -Projet de Fédération.
- Les présidents des cinq Etats de l’Amérique centrale doivent se réunir pour conférer sur les moyens d’établir des relations plus cordiales entre ces Etats, jadis unis, et d’assurer la paix entre eux.
- Cette réunion des cinq présidents serait un nouveau pas vers le rétablissement de l’union centre-américaine, dissoute vers 1842, et dont une série de congrès internationaux a tenté depuis vingt ans de préparer la reconstitution par l’unification de leurs constitutions, de leurs douanes, de leurs codes, etc.
- Il y a quelques années, trois d’entre elles réussirent à former une union éphémère sous le nom de grande république de l’Amérique centrale , à laquelle les deux autres n’adhérèrent pas.
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- Cet insuccès n’a pas découragé les efforts des union-nistes particulièrements intéressants au moment où se pose la question des canaux isthmiques, et où de vagues projets de rétablissement de l’ancienne fédération colombienne troublent le Venezuela et la Colombie,
- •Le Congrès panaméricain et l’arbitrage.
- Le Congrès panaméricain, siégeant à Mexico, désirant assurer le maintien de la paix au moyen du principe de l’arbitrage, a adopté une résolution par laquelle les républiques américaines, représentées, reconnaissent les principes exposés dans les trois conventions de la Haye comme faisant partie du droit international américain.
- Cette résolution, après avoir été approuvée par les gouvernements intéressés, sera communiquée au gouvernement hollandais, et les difficultés qui pourraient s’élever dans la suite entre les pays signataires seront soumises au tribunal de la Haye.
- Les gouvernements non signataires pourront également invoquer la convention de la Haye par l’intermé-diaires des Etats-Unis ou du Mexique.
- L’adoption de cette résolution a donné gain de cause au groupe du Chili contre les partisans d’une convention d’arbitrage obligatoire et rétroactif ayant à leur tête les délégués de la République argentine.
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- Deux traités d’arbitrage permanent.
- Le traité d’arbitrage permanent conclu entre la République argentine et l’Uruguay a été définitivement ratifié par les Congrès des deux républiques.
- Un traité analogue a été conclu entre la République argentine et le Paraguay.
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- Paix internationale.
- Le Bureau international de la paix a envoyé aux présidents du Chili et de la République argentine, la lettre suivante, datée du 4 janvier :
- *« Monsieur le Président,
- « Au nom du Bureau international de la paix, créé à Berne en 1891 par les Sociétés dévouées au mouvement pacifique dans le monde entier, nous venons vous dire combien nous apprécions l’attitude conciliante des gouvernements chilien et argentin à l’occasion du conflit qui menace de porter le deuil et la ruine dans les populations de l’Amérique du Sud.
- « Nous ne nous permettons pas d’émettre un jugement sur les causes du litige, mais nous avons le ferme espoir que vous persévérerez dans votre résistance aux excitations malsaines et aux mauvaises passions qui poussent à la guerre. La ligne de conduite modérée et prudente que vous avez suivie jusqu’ici pour prévenir un appel aux armes vous assure l’estime du monde civilisé, qui verrait dans une guerre entre les deux nations un évènement désastreux pour la cause du progrès et de la justice, aussi bien qu’au point de vue des intérêts matériels des populations, dont le travail et la paix sont les deux éléments essentiels.
- « Nous saisissons, Monsieur le Président, cette occasion de vous présenter l’assurance de notre haute et respectueuse considération.
- « Pour le Bureau international de la paix, « Le Secrétaire honoraire,
- (signé) : « Elie Ducommun. »
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- LE DEVOIR
- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- -Une jeune fille est-elle « une personne ».
- De Maximilienne Biais , dans la Fronde.
- En Ecosse, il paraît qu’une jeune fille ne peut. pas devenir avocat parce qu’elle n’est pas « une personne ». C’est ce que viennent de déclarer, en grand apparat, les juges de Glasgow à Miss Margaret Hall qui faisait auprès d’eux les démarches nécessaires pour exercer cette profession.
- N’allez pas croire que le Législateur Ecossais ait réservé la profession d’avocat aux seuls hommes : il a simplement indiqué que cette profession devait être exercée par « une personne qualifiée ». Ce texte a dû embarrasser les juges , car il leur était difficile de décider que Miss Hall n'était pas qualifiée pour faire partie du barreau. Non seulement elle possède, par sa situation, cette indépendance qu’il est assez d'usage de demander à ceux que leurs fonctions appelleront à prendre la défense des faibles , mais surtout elle appartient à une vieille famille de légistes, qui ont fourni des maîtres brillants au barreau écossais. Elle fait, en somme, partie de ce qui était autrefois en France la noblesse de robe.
- Toute question de sexe écartée, Miss Hall, en demandant son inscription, ne faisait que continuer les traditions familiales.
- Dans ces conditions, les juges ne pouvaient pas la déclarer personnellement non qualifiée et, pour tourner la difficulté, ils ont été réduits à décider, d’une façon générale, qu’une jeune fille ne saurait prétendre être une « personne ».
- Cette décision inattendue, au moins dans sa forme,
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- LE MOUVEMENT FEMINISTE.
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- a fort amusé les Ecossais. A tel point qu’un poète, nommé Amos Chiseler, s’est trouvé pour fixer l’impression de haut comique qu’elle a produite, dans une pièce de vers humoristique adressée au Glasgow’s Eve-ning News.
- Une jeune fille est-elle une personne ? a déchaîné une douce gaieté dans le grand public, au nez et à la barbe des quatorze juges, auteurs de la mirifique sentence qui prétend le contraire.
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- Les étudiantes à Paris.
- La faculté de médecine de Paris a compté en 1901, 3789 étudiants, dont 365 étrangers et 104 étudiantes (dont 27 Françaises et 67 Russes) ; la faculté de lettres : 1685 dont 101 étudiantes.
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- Les étudiantes dans les Universités allemandes.
- Le nombre des femmes étudiantes à l’Université de Bonn, a beaucoup augmenté ces dernières années. Il y a cinq ans, lorsque la permission de suivre les cours fut octroyée aux femmes, il y eut 16 étudiantes. En 1899 il y en avait 45, en 1900 leur nombre atteignait 69 et il est actuellement de 107.
- A Leipzig, il y a 72 étudiantes à l’Université ; à Berlin, il n’y en a pas moins de 490.
- Bans les Etats allemands, les dernières Universités réfractaires, celles de Bavière, ont enfin prononcé l’admission des femmes à leurs cours, sans toutefois conférer à celles-ci le grade d’étudiantes.
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- LE DEVOIR
- OUVRAGES REÇUS :
- Almanach des coopérateurs belges pour 1902, 11e
- année.
- Prix : 15 centimes. Editeur : L. Bertrand, 17, rue James Watt, Bruxelles, Belgique.
- Au cours du premier article : « L’année coopérative », M. Louis Bertrand signale que « des travailleurs de divers métiers entrent de plus en plus dans la voie de la coopération de production. » Il poursuit :
- « Ce système d’association est très scabreux. Il faut souvent des capitaux assez conséquents pour réussir, et ce sont les capitaux qui manquent le plus aux ouvriers. Mais ce qu’il faut toujours, c’est une bonne entente des affaires, de l’ordre et de la discipline de la part du personnel.
- » Sans toutes ces qualités, l’échec est certain.
- » Un grand nombre de tentatives de sociétés de production ont échoué faute de l’une ou de l’autre des conditions que nous venons d’indiquer. Il n’y a que les ouvriers d’élite qui, jusqu’ici, ont réussi ; et, encore, c’est à leur dévouement à la chose commune, à leur esprit de solidarité et à la discipline nécessaire qu’ils doivent d’avoir triomphé, et combien modestement encore ! »
- Ce sont là de ces enseignements tirés des faits qu’on ne saurait trop répéter, afin de susciter, chez tous les partisans de l’amélioration sociale, la culture fondamentale du perfectionnement de soi-même.
- Vers la fin de la brochure, M. Louis Bertrand, dans un autre article : « La coopération socialiste en Belgique », écrit : « Bans nos principales associations coopératives, on voit se greffer peu à peu sur la société de consommation des œuvres de mutualité, de solidarité fra-
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- OUVRAGES REÇUS
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- ternelle, d’éducation, d’instruction, d’art. Ce sont là autant d’œuvres de relèvement moral et matériel de la classe ouvrière. »
- Dans les coopératives l’ouvrier s’initie à l’administration, à la gouverne des choses et des hommes ; les coopératives mêmes les plus simples sont des écoles primaires d’enseignement social.
- En publication, par le même auteur, M. Louis Bertrand, et à* la même adresse :
- Histoire de la coopération en Belgique, ouvrage illustré de portraits et gravures.
- L'œuvre paraît en livraisons, 10 cent, par semaine.
- L’ouvrage complet comprendra deux volumes ayant chacun une cinquantaine de livraisons.
- Un ancêtre du socialisme, Fourier et sa doctrine,
- discours prononcé à l’audience solennelle de rentrée, le 16 octobre 1901, par J. Vulliez, Avocat général à la Cour d’appel d’Aix.
- Imprimerie Paul Pourcel, 53, cours Mirabeau, Aix-en-Provence.
- * *
- »
- Etude sur les logements à bon marché, par Madame Destriché, officier d’Académie.
- Opuscule de 25 pages. Editeur : J. Moire, La Chartre-sur-le-Loir, Sarthe.
- >4<
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- LE DEVOIR
- Aux collectionneurs du « DEVOIR »
- Des demandes et observations de nos lecteurs nous ont fait prendre la décision et donner les explications que nous renouvelons ici :
- Décision. — Depuis le numéro, en date de février 1901, l’en-tête de la couverture de chaque numéro du « Devoir » se borne à indiquer pour les collections : 1° le tome; 2° le mois et l’année. ï
- Explications. — La numérotation portée jusqu’en janvier 1901 en tête de la couverture, et dont le dernier chiffre est 713, cette numérotation est inexacte. Elle ne peut donc être utilement consultée pour les collections.
- En regard des dates de publication de chacun des numéros du « Devoir », depuis la fondation, voici l’état de cette numérotation maintenant abandonnée :
- Numéro programme.-
- 3 mars 1878.............................. pas de chiffre.
- Numéros hebdomadaires.
- 17 mars au-8 septembre 1878............. chiffres 2 à 27
- 15 septembre 1878 au 15 janvier 1882..... chiffres 1 à 175
- 22 janvier 1882..................... chiffre 3 au lieu de 176
- 29 janvier 1882 au 30 mars 1884.......... chiffres 177 à 290
- 6 avril 1884........ répétition du chiffre 290 au lieu de 291
- 13 avril 1884 au 30 mai 1886.... ... .... chiffres 292 à 403
- 6 juin 1886. .. •... inscription du chiffre 405 au lieu de 404
- 13 juin 1886........................ répétition du chiffre 405
- 20 juin 1886 au 4 septembre 1887...... . chiffres 406 à 469
- 11 septembre 1887... répétition du chiffre 469 au lieu de 470
- 18 septembre 1887 au 30 décembre 1888... chiffres 471 à 538
- Numéros mensuels.
- Janvier 1889 à novembre 1899............. chiffres 539 à 569
- Décembre 1899,. lacune des chiffres 670 à 699 ; on a inscrit 700
- Janvier 1900 à janvier 1901............ chiffres 701 à 713
- Février 1901. — Suppression de la numérotation.
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- CEPHISE
- m
- Wf
- Par Henry GRÉYILLE
- {Suite.)
- — La belle affaire ! murmura de Vautrait. Un bébé, voilà-t-il pas...
- Céphise le regarda d’un oeil moqueur ; les regards se croisèrent presque avec défi, mais de Vautrait n’était pas le plus fort; il s’inclina en disant ;
- — Je vous cède les honneurs , mademoiselle ma belle-* sœur; vous êtes plus forte que moi. A ce propos, puisque vous savez tout dans cette maison et qu’on vous révèle ce qu’on me cache, pourriez-vous me dire pourquoi ma femme ne m’a pas adressé un mot depuis mon exploit natatoire d’hier ? Cela valait une bonne parole, je pense !
- — Mieux qu’une bonne parole ! fît gravement Céphise. Elle ne vous a rien dit parce qu’elle est contente.
- — Etrange manière de témoigner sa satisfaction , grommela de Vautrait. Hier soir, je voulais lui parler , elle m’a fermé la porte au nez, très gentiment, d’ailleurs, je le reconnais. Elle n’a pas l’émotion communicative , votre sœur!
- — Nous sommes comme cela! fît ingénument Céphise. Voulez-vous un conseil?
- — Je ne fais que ça ! riposta de Vautrnit à moitié rieur. * N
- — Eh bien, ne tourmentez pas Colette; laissez-la réfléchir. La journée d’hier lui a fait beaucoup d’impies-sion.
- — Vous croyez ?
- — Oh! pour ça, j’en suis sûre, répliqua Céphise, avec une conviction étonnante. Laissez-lui le temps de méditer ses impressions; et puis... Roger, soyez très
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- LE DEVOIR
- bon avec elle. Vous n’êtes pas méchant. En vous écoutant, on se dit : « Cet homme-là ne vaut pas grand’-chose! » Et, au fond, vous valez beaucoup mieux que bien d’autres.
- — Eh bien, me voilà grandement votre obligé ! fit Roger, abasourdi.
- — Oui; je vous assure! Vous ôtes un peu... fanfaron... des torts que vous avez et, meme et surtout, de ceux que vous n’avez pas. Au fond, vous aimez Colette... vous l’aimez beaucoup... Vous lui avez fait de la peine ; elle ne se plaint jamais ; elle ne me l’a pas dit ; mais je l’ai vu... Il faut la reconquérir.
- '— Ça se fait dans les romans; Céphise, vos lectures vous ont monté la tête.
- — Pas du tout!
- — Alors, c’est une pièce de théâtre : la Conquête de ma femme.
- — Je ne la connais pas ; mais vous -jouez bien la comédie... Soyez sincère plutôt, et montrez à Colette qu’un galant homme, un gentilhomme — elle lui fît la révérence — peut être un bon mari sans déroger. C’est ça qui serait d’un bel exemple !
- — Pas sur le boulevard ! murmura Roger. Enfin, c’est à voir. Céphise, je crois que, si vous aviez été ma femme, je ne me serais pas ennuyé avec vous!
- — C’est possible. Mais vous n’auriez pas eu beaucoup d’agrément, car à votre première... sottise... je vous aurais planté là, pour jamais. Je suis rancunière, moi; Colette ne l’est pas ; il faut lui en savoir gré.
- — Je vais m’appliquer, dit Roger.^
- Elle le rappela du geste, comme il partait.
- — Ne vous appliquez pas trop, dit-elle, un doigt sur sa bouche, cela n’aurait pas l’air sincère, et elle n’y croirait pas. Vous avez mis plusieurs années à la perdre, il vous faudra bien quelques mois pour la reconquérir.
- — Des mois b fît Roger révolté.
- — Disons des semaines! lui jeta Céphise dans un
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- CÉPHISÊ lis
- éclat de rire. Et puis, n’oubliez pas que vous devez nous débarrasser des Livérac.
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- Le lendemain, à onze heures, toutes les malles étaient faites, à l’exception de celles des Livérac, qui comptaient bien rester aux Pavillons encore au moins deux ou trois bonnes semaines. M. Maubert était parti par le premier train. On se réunit en costumes de voyage, avec cette sorte de gêne et d’ennui qui accompagne les départs.
- — Que faire des chevaux? avait demandé M. Maubert à sa femme.
- — Renvoie-les au loueur, avait décidé Lucien. Tu verras qu’ils seront inutiles ; et puis, dans tous les cas, tu ne laisserais pas pour mille francs de chevaux et de cocher par mois à Mme de Livérac et à son gnome de fils.
- La bonne dame, loin de se douter du coup qui lui était ménagé, s’assit à table avec un excellent appétit ; Isaure, qu’on s’était bien gardé d’instruire, avait fait depuis peu placer son couvert près de celui de sa nouvelle amie, affichant désormais pour elle une tendresse agressive à l’égard d’autrui, comme celle d’un roquet, uniquement attaché à son maître. Mme Maubert, se conformant au programme , était restée dans-sa chambre.
- — Que se passe-t-il donc? demanda Céphise à son beau-frère Roger, enchanté de jouer son rôle dans cette petite comédie de société.
- — C’est assez ennuyeux. Mme Maubert n’est pas là? Je ne voudrais pas l’inquiéter, et pourtant...
- Mme de Livérac, coupant court à une phrase de tendresse adressée à Isaure, tourna son nez pointu vers Roger.
- — Parlez donc! fit Lucien; nous sommes tous ici capables d’apprendre même une catastrophe.
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- LE DEVOIR
- — Ce n’est rien de pareil ; seulement, la petite fille du jardinier est malade, et j’ai tout lieu de craindre que ce ne soit la variole... noire.
- — Noire ! fît Lucien , consterné, en laissant retomber ses deux mains armées du couteau et de la fourchette. En êtes-vous bien sûr?
- — C’est le docteur qui me l’a dit. La maladie règne dans les villages environnants, jusqu’à Cherbourg. Toute communication est interdite entre la maison et les communs, vous pensez bien ; M. Maubert a donné des ordres en conséquence , mais le danger n’en subsiste pas moins. Vous savez ce que sont les domestiques : on ne peut pas leur faire entrer dans la tête la plus élémentaire notion d’hygiène ; ce jardinier est à tout moment dans la cuisine sous prétexte de légumes. Si j’étais vous, ajouta-t-il en se tournant vers Céphise , je m’en irais !
- — Maman n’est pas en état de retourner à Paris, où la maison n’est pas prête, dit-elle. Nous sommes forcés de rester.
- L’enfant du jardinier était malade, c’était vrai, mais d’une inoffensive indisposition de bébé. L’imagination d’Isaure s’échauffa aussitôt, et elle prévit les plus terribles conséquences.
- — J’espère, dit-elle à Céphise après le déjeuner, que tu ne vas pas aller soigner cette petite et faire la soeur de charité, comme à ton habitude, pour nous apporter ici le microbe. .
- — Sois tranquille ! répondit paisiblement Céphise.
- — C’est que c’est très grave, insista Isaure. Tu n’as pas peur, toi, c’est parfait; mais je ne suis pas si rassurée. Si papa voulait m’emmener?...
- — Vous auriez le coeur de laisser votre famille dans l’embarras, dit tout à coup de Vautrait derrière elle. Vous avez été tous revaccinés au printemps. Quel dan ger pouvez-vous courir?
- Elle baissa la tête et se tut. Mme de Livérac écoutait, faisant marcher silencieusement ses lèvres mobiles
- comme celles d’un lapin.
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- — Je n’ai pas été revaccinée, moi, dit-elle ; Ernest non plus... C’est une précaution qu’on devrait toujours prendre, n’est-ce pas ?
- — Assurément, répondit Roger. Mais il ne faut pas se faire revacciner en temps de contagion. Vous savez, madame, ce serait attirer sûrement le péril.
- Mme de Livérac médita un instant.
- — Tout le pays est contaminé ? demanda-t-elle. C’est pourtant terrible !
- — On le dit, fit de Vautrait avec une suprême indifférence.
- — Ernest, écoute, viens ici...
- Ernest se mit à la disposition de sa tendre mère, qui l’emmena dans un coin. C’est bien dur de s’en aller, vivre à son propre compte, assez mal, au lieu de rester aux Pavillons et d’y vivre très bien, aux dépens des autres ; mais attraper l’affreuse maladie... quelle cruelle alternative !
- Ernest avait envie de rester ; son flirt avec Isaure était en bonne voie, et la pauvre fille était gourmande de flatteries au point de ne voir aucun hameçon, eût-il été gros comme la colonne Vendôme ; mais être malade longtemps, rester défiguré, peut-être...
- Ernest tenait à sa figure, qu’il trouvait belle et intéressante: sa mère y tenait presque autant que lui.
- — Nous la retrouverons, lui dit-elle pour le décider; qu’elle aille seulement à Bordeaux, chez cette petite oie d’Emmeline, et nous la verrons avec des facilités plus grandes qu’ici', où Céphise la guette.
- — Mais pourquoi irait-elle à Bordeaux? demanda naïvement Ernest.
- — Si tu lui en donnes l’idée, elle le demandera, et ils la laisseront aller, tu peux en être sûr ! Rien que pour s’en débarrasser, ajouta-t-elle in petto, car, tout en connaissant le respect de son fils pour les grosses dots, elle ne se souciait pas de fui révéler dans toute leur étendue les défauts de sa possible fiancée de l’avenir. Il aurait bien le temps de les apprécier après le mariage.
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- Après quelques hésitations, qui n’allèrent pas sans un soupçon de querelle , la mère et le fils montèrent à leurs appartements, et un peu avant l’heure du départ, ils se présentèrent chez Mme Maubert.
- — Chère madame, dit la mère d’Ernest, la voix pleine de larmes, vous ne pouvez pas vous imaginer ce qu’il nous en coûte de vous quitter, mais la nécessité est parfois une maîtresse bien cruelle.
- — Vous partez? demanda Mme Maubert en posant sur la table un livre qu’elle lisait.
- — Nous avons beaucoup réfléchi et débattu la question, mon fils et moi... Voyez-vous, nous avons commis l’imprudence ne ne pas nous faire revacciner, et nous craignons...
- — La contagion? Je comprends cela.
- — La contagion, ce ne serait rien ! Un risque à courir, tout au plus ; mais la crainte de vous encombrer de nos personnes, de vous donner la peine de nous faire soigner, c’est là ce qui nous a effrayés. Pensez donc! dans votre état de santé, s’il vous fallait vous occuper des autres...
- — Je suis désolée... commençait Mme Maubert, mais elle n’était pas menteuse, et il lui fut absolument impossible de dire ce qui la désolait.
- — Maman, fit Ernest, les voitures sont en bas , il ne faudrait pas manquer le train.
- — Tu as raison, mon enfant. Bien chère madame, il nous reste à vous remercier de votre aimable hospitalité ; croyez à nos regrets bien sincères de n’avoir pas pu en profiter plus longtemps.
- Ici, Mme Maubert, qui n’était pas menteuse, put assurer en toute vérité qu’elle le croyait, et l’on se sépara dans les meilleurs termes.
- Quand les voitures eurent disparu sur la route, Gaëtan s’en alla dans la lingerie, vaste pièce claire, où Céphise, montée sur un marchepied, s’évertuait à rétablir de l’ordre.
- — Ils sont partis ! clama-t-il, en faisant la roue avec une habileté peu ordinaire..
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- * r— Eh bien, fît Céphise, qu’est-ce qui te prend?
- — C’est la mère Livérac et Ernest qui ont décampé. Hoyotoho ! je suis la Yalkyrie. Hoyotoho !
- — Tu ferais bien mieux de me tenir cette pile de draps, dit tranquillement la jeune fille. Je ne sais pas ce qui s’est passé ici ; mais je ne puis plus rien retrouver ; il y a là sept douzaines de serviettes si parfaitement mêlées que je serai une demi-heure à les débrouiller. Je croyais que Clara avait la clef quand maman ne pouvait pas s’en occuper...
- — Je sais bien, moi ! fit Gaëtan en déposant les draps sur une table. C’est Isaure qui lui a subtilisé les clefs et qui a rangé le linge la dernière fois, parce que Clara avait mal aux dents.
- — C’est donc ça! fit la jeune fille en laissant tomber le long de sa robe ses deux bras découragés. Les draps d’office sont avec les draps de maître, le linge de gala avec le linge ordinaire. Gaëtan, attrape-moi donc cette pile de torchons.
- Elle était descendue du marchepied ; son frère s’élança à sa place.
- — Hoyotoho ! chanta-t-il en se tenant sur un pied. Isaure va être bien ennuyée, le joli Ernest est parti. C’est-il beau , Seigneur, la crainte de la variole ! Le vois-tu défiguré? Non ! Le vois-tu avec sa face de carême en écumoire? Quel malheur! C’eût été un beau spectacle, et Isaure aurait pleuré, comme une passoire ! chanta-t-il sur un mode que Wagner eût désapprouvé.
- — Gaëtan, sois sérieux, je t’en prie, et ne bouleverse pas le linge.
- — Je suis content ! chanta le jeune garçon à pleine voix. Et je me moque absolument d’Ernest, ainsi que de sa vénérable mère. Mais, Céphise, faut se méfier d’Isaure. Elle avait envie jadis d’épouser Louis Carval.
- — Louis Carval ? fit Céphise étonnée.
- — Parfaitement! Elle en crève de rage qu’il en épouse une autre. Et moi, ce que je suis confent! C’est un excellent garçon, Louis Carval, et nous aurions été brouillés avec lui en moins de rien.
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- — Brouillés ? Pourquoi ?
- — Tiens ! s’il avait épousé Isaure, il aurait demandé le divorce au bout de six mois, et ça nous aurait forcément brouillés, au lieu qu’une autre, ça ne fait rien , et nous serons amis. Lesquels veux-tu, des torchons , le cordon rouge ou le cordon bleu?
- — Le bleu. Comment as-tu su qu’Isaure l’aimait?
- — L’aimer? Si ça s’appelle aimer! Elle le voulait; c’est pas la même chose. On croit que je suis bête... Oui, je suis bête quand je veux!
- • — Et aussi, parfois, quand tu ne veux pas, mon pauvre ami, témoin le jour que tu es tombé à l’eau.
- — Oh! ça, c’était la curiosité, ça ne compte pas ! répliqua Gaëtan. Et maintenant Isaure a envie d’épouser Ernest, parce qu’elle a peur de rester fille. Elle a raison. Dès lors, la consigne est levée, il n’y a plus de variole noire? Je m’en vas au jardin.
- — Parle donc correctement ! fit observer Céphise.
- — Oh ! entre nous ! tu ne voudrais pas! Ça te ferait de la peine! Heyaha ! fit-il avec une trille étonnant sur une note tellement aiguë que sa sœur se boucha les oreilles. Après quoi, elle passa une heure à rétablir l’ordre dans la belle lingerie, si soigneusement aménagée, orgueil de la maison, lorsque Isaure ne s’en mêlait pas.
- XIV
- Un peu de calme, bien nécessaire, s’établit aux Pavillons après le départ des hôtes. Seule, Isaure, qui avait deviné la mystification préparée pour les Livérac, restait sombre et maussade. Clara, la femme de chambre alsacienne de Mme Maubert, n’était pas non plus d’une humeur très triomphante, sentant venir sa crise annuelle de rhumatismes, un peu avancée par le mauvais temps.
- • Mme Maubert revenait lentement à elle. Vraiment très surmenée, dans sa faiblesse ordinaire, par le bruit
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- et le mouvement, elle se demandait comment elle pourrait affronter la nouvelle fatigue de l’organisation de leur hôtel avant d’aller passer un mois chez son fils Lucien, où elle était ardemment souhaitée, car il l’adorait.
- Cinq ou six jours s’étaient écoulés sans encombre : Gaëtan, charmant tant qu’on ne lui demandait pas de travail intellectuel, s’évertuait à contenter sa mère et sa sœur, et la paix la plus douce régnait aux Pavillons, lorsque tout y fut soudainement bouleversé.
- Céphise, au piano, passait une des heures les plus exquises de sa vie avec la partition tfEuryanthe, lisant la délicieuse musique et songeant, entre les notes, à celui qui la lui avait indiquée.
- Céphise n’était pas grande architecte de châteaux en Espagne, mais, quand elle regardait l’avenir, elle y voyait volontiers sa svelte personne, marchant à côté du jeune ingénieur vers un but qu’elle préférait ne pas déterminer.
- La musique porte aux rêveries, quand elle n’est pas trop difficile, et, à travers les sonneries de trompes qui émaillent la mystérieuse partition, elle écoutait volontiers un cri du cœur — du sien peut-être — qui s’envolait au plus haut du ciel, au-delà de la voûte sacrée des forêts au sombre feuillage.
- Le petit groom passa dans le salon avec un papier bleu sur le petit plateau d’argent.
- — Un télégramme ? fit Céphise en quittant le piano. Pour maman ? Je monte.
- Elle arriva à la porte de sa mère avant le domestique.
- — Déjà finie, ta musique ? fit Mme Maubert en souriant. C’est dommage ! Je rêvais de tant de choses féeriques, délicieuses, en t’écoutant de loin.
- — C’est un télégramme, maman. De papa, je pense.
- Mme Maubert lisait déjà. Elle tendit le papier à sa
- fille.
- « Dois partir pour Cantal demain. Envoie Céphise par
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- train ce soir. Impossible laisser hôtel sans surveillance. Mme Riclos tiendra compagnie. — Maubert. »
- — Oh, maman ! Nous étions si heureuses ! dit la jeune fille les larmes aux yeux. Comment vas-tu faire, toute seule ?
- — Seule... avec Clara, Gaëtan et Isaure, fit remarquer la mère.
- — Je sais... je voulais dire, sans moi. Clara est presque impotente, et les autres... Maman chérie, le coeur me saigne de te laisser, et encore pas bien portante...
- Mme Maubert réfléchit.
- — Il n’y a pas autre chose à faire, dit-elle. Le temps ne me vaut rien ici ; à Paris, je serais mieux. Mais ton père ne veut pas que je me fatigue. Va préparer mon nid, ma pauvre chérie. Toutes les corvées semblent faites pour toi, mon enfant !
- — Ce n’est pas une corvée, maman ; ce qui me coûte, c’est de te quitter ! Mais, s’il le faut !
- — Prépare-toi. A Cherbourg, le vieux docteur Legendre te mettra dans le wagon des dames, car je ne vois pas qui pourrait t’accompagner ; et, à l’arrivée, ton père te fera prendre, s’il ne peut venir lui-même.
- Bien vite, Céphise prépara une toute petite malle : Gaëtan, qui s’était depuis l’incendie attaché à elle comme un véritable caniche, voulut l’accompagner jusqu’à la gare. Une dépêche fut envoyée à M. Maubert, en même temps que le messager faisait savoir au médecin de la famille de se trouver à l’heure du train.
- Le vieux cheval de fatigue, hôte perpétuel des Pavillons, avait été attelé à la charrette anglaise ; Gaëtan prit les rênes d’un air très entendu, le fouet en travers, absolument comme s’il devait conduire un cob issu de parents illustres. Le petit groom monta derrière, mais, ne comprenant à peu près rien au français parisien, quand on le parlait vite et sans accent de Cherbourg, il ne devait pas être un obstacle sérieux à un entretien fraternel.
- Pendant qu’ils roulaient, pas très vite, sur cette jolie
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- route, si verte, au long d’une mer si bleue, ils rencontrèrent Armand Carval qui venait rendre visite à Mme Maubert.
- — C’est dommage ! fit Gaëtan en le reconnaissant, avec une vague idée de tirer sur les rênes. Mais la pensée qu’il faudrait encore crier deux ou trois fois : « Ouâho ! » au cheval pour l’arrêter — car telles étaient ses habitudes — et que ce ne serait pas « chic anglais » du tout, le retint.
- — Quoi donc ? demanda Céphise, dont les joues s’étaient rosées.
- — De manquer la visite de ce cher garçon. Je l’aime tout plein, moi.
- Le cher garçon était devant eux ; il les salua, surpris de les voir à cette heure aller du côté de la ville.
- — Si on l’emmenait, dis ? fit Gaëtan après qu’il les eut dépassés. Ouâho !
- Mais le cheval ne s’arrêtait jamais à la première injonction et continua.
- — Quelle idée ! avait répondu Céphise.
- — Papa aurait tout de même dû nous laisser les carrossiers. Ce n’est pas chic de conduire cette bête vénérable.
- A la montée de Querqueville, la vénérable bête accoutumée à en prendre’à son aise, adopta une allure si paisible que Céphise eut peur de manquer le train.
- — Nous nous rattraperons à la descente, dit Gaëtan.
- En effet, quand il sentit la carriole lui peser sur les
- reins, l’animal prit un trot assez convenable, que Gaëtan eut soin de ne pas lui laisser quitter jusqu’à la gare.
- — Ecoute, Céphise, dit-il au moment où le bruit des roues sur le pavé, couvrant sa voix, mettait leur entretien bien au-dessus de la portée du petit paysan , je t’en prie, reviens dès que tu pourras.
- — Tu penses bien que je ne m’amuserai pas à rester à Paris.
- — Oui, mais mets les morceaux doubles. Si, par
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- malheur, Clara avait encore mal aux dents, et si maman ne va pas beaucoup mieux, c’est Isaure qui mènera la maison, et alors...
- Il siffla d’une manière à la fois si énergique et si significative que le vieux coursier s’emballa pendant une dizaine de mètres. Quand il fut rentré dans une allure convenable, Gaëtan reprit :
- — Isaure, vois-tu, dans une maison, c’est pire que la peste ; je ne sais pas comment est la peste, mais je sais comment est Isaure. il n’y aurait plus moyen d’y tenir, ni moi, ni personne. J’espère que tu ne l’empêcheras pas d’épouser son Livérac, s’il veut d’elle?
- — Je ne pourrai jamais empêcher Isaure de faire ce qui lui plaît, répondit Céphise d’un air résigné ; mais ce Livérac me paraît bien peu de chose, et je n’ai guère envie de l’avoir pour beau-frère.
- — Frrtt ! fit Gaëtan ; pas beau-frère, brouillés au bout de quinze jours, et jamais raccommodés ; voilà comment je comprends la beau-fraternité avec Livérac, et encore plus avec Isaure. Qu’est-ce que ça peut nous faire qu’elle épouse un imbécile? Elle en épouserait un pas imbécile qu’il deviendrait idiot en quatre-vingts jours, ou il la jetterait par la fenêtre, je ne sais pas lequel. L'essentiel, Céphise, c’est qu’elle se marie, qu’elle s’en aille, c’est-à-dire; mais où veux-tu qu’elle aille; si elle ne se marie pas? Vous autres, les gens sérieux, vous envisagez la chose par un tas de côtés, vous êtes dans le faux ; je l’envisage, moi, au point de vue de la famille, et c’est le vrai. Nous n’aurons la paix que quand elle sera mariée avec une autre peste pareille à elle; un pas peste nous la rendrait! Et quand nous serons débarrassés d’elle, la voir revenir? Oh! mon âme, tais-toi! ce serait à en mourir de douleur!
- Le cheval s’arrêta de lui-même dans la cour de la gare, où il avait tourné tout seul, et le docteur Legendre vint aider Céphise à descendre.
- — Vous laissez votre chère maman seule aux Pavillons? lui dit-il d’un air de doute,
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- — Il nous a été impossible de faire autrement. Maman n’est pas seule : elle a sa femme de chambre, trois domestiques, Isaure et Gaëtan.
- — J’aimerais mieux qu’elle y fût seule avec la vieille Clara ! Je serais plus tranquille ! Dis, garnement, tu vas te conduire comme un homme?
- — Vous pouvez y compter, docteur ! fit le jeune garçon du haut de son siège. Céphise, je m’en retourne ; je crains que le cheval ne s’emballe au milieu de tous ces omnibus.
- Le docteur et Céphise partirent d’un même éclat de rire à cette idée saugrenue.
- — Mais il s’est emballé tout à l’heure, dans la rue du Chantier ! proféra Gaëtan, un peu vexé. Azor, arrive ici, à côté de moi ; tu as l’air d’un chien savant qui boude, lorsque tu es tout seul en croupe, derrière le monde !
- Le jeune Tbomas, habitué à s’entendre donner par Gaëtan tous les noms imaginables, obéit, et le fringant équipage disparut sous les beaux ormes vénérables qui font au bassin un si merveilleux fond de verdure sombre.
- — Allons, jeunesse, fit le vieux docteur en conduisant Céphise à son wagon, ne vous surmenez pas à Paris et soyez sans crainte, je veillerai sur votre maman. J’irai deux fois par semaine ; mais revenez dès que vous le pourrez.
- C’est ainsi que Céphise voyagea seule pour la première fois de sa vie.
- XV
- Le visage de M. Maubert n’avait pas la même expression qu’à l’ordinaire lorsqu’il prit sa fille dans ses bras, sur le marchepied du wagon. Une tension inaccoutumée de toute sa personne lui donnait une certaine raideur, qui surprit Céphise etl’afïïigea presque. Etait-ce l’heure matinale de ce lever désobligeant ? La jeune fille se dit une fois de plus que les trains de nuit, en général, ne devraient pas arriver entre quatre et cinq heures du
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- matin, surtout quand les arrivants ont à être reçus par des cœurs tendres qui vont les chercher à la gare et, par conséquent, se lèvent pour peu que la gare soit éloignée, à l’heure où les gens du monde rentrent du bal et vont se coucher.
- M. Maubert avait passé bien des nuits debout, et décidément, ce ne devait pas être l'heure indue qui lui donnait cette apparence insolite. Après un court silence, dans le coupé qui les emmenait au logis, Céphise lui dit avec une extrême douceur :
- — Père, tu n’es pas malade ? ni fâché contre moi ?
- M. Maubert sursauta, comme réveillé tout à coup.
- Il se pencha sur le front de sa fille et la baisa tendrement.
- — Non, ma chérie, ni l’un ni l’autre. Comment pourrais-je, d’ailleurs, être fâché contre toi ? Tu es le petit rosier de la famille, tu ne nous as jamais donné que des fleurs'. Mais il y a dans la vie des moments difficiles ; j’en traverse un.
- — De mauvaises affaires ? insina Céphise en prenant dans la sienne la main de son père, qu’elle garda.
- — Pas tout à fait cela ; pour l’argent, s’il y avait perte, ce ne serait — quoique considérable — pas le bout du monde, après tout ; c’est la bonne renommée, la réputation d’un homme qui n’a jamais exécuté un travail non seulement mauvais, mais sujet à soupçon... et je suis attaqué avec une telle violence...
- Il se passa la main sur le front, d’un air las.
- — Je n’y suis pas accoutumé, vois-tu, fillette, reprit-il. Depuis une trentaine d’années, tout m’a réussi. Au premier début, j’ai eu mes difficultés, comme tout le monde, — et moins que bien d’autres. Ensuite, tout a marché à souhait. J’avais des jaloux, des envieux, des ennemis même : ils ne m’ont jamais empêché de dormir. Aujourd’hui, cela me trouble. Et tout cela pour n’avoir pas voulu tremper dans je ne sais quels maquignonnages...
- {A suivre.)
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- assurances mutuelles
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- Assurances Mutuelles
- MOUVEMENT DE NOVEMBRE 1901, A GUISE
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes...... 2.224 55 \
- Subvention de la Société......... 491 56 > 2.997 31
- Malfaçons et Divers.............. 281 20 )
- Dépenses..................................... 3.876 25
- Déficit en novembre.......... 878 94
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes....... 530 90 )
- Subvention de la Société.......... 177 30 > 710 25
- Divers.......................... .. 2 05 )
- Dépenses............ ......................... 585 25
- Boni en novembre............. 125 00
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et Divers 6.215 581
- Intérêts des comptes courants et > 11.193 03
- du titre d’épargne.......... 4.976 45 )
- Dépenses :
- 131 Retraités définitifs........ 12.848 15 .
- 5 — provisoires....... 258 50 1
- Nécessaire à la subsistance..... 4.027 15 \ 18.023 95
- Allocations aux famill3 des réservistes » »(
- Divers, appointera., médecins, etc. 890 15/
- Déficit [en novembre........ 6.831 92
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes........ 590 » )
- Subvention de la Société........... 200 60 )
- Dépenses......................................
- Déficit en novembre
- 790 60 1.244 05 453 45
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er juillet au'30 novembre 1901 59.851.01 1
- » individuelles » » » 16.636.55 ) 7b.487 56
- Dépenses » » >, ........... 84.300 93
- Excédent des dépenses sur les recettes..
- 7.813 37
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- 128
- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL AU FAMILISTERE DE GUISE
- MOIS DE NOVEMBRE 1901
- Naissances :
- Il Novembre Xavier Georges-Léon, fils de Xavier Gustave et de Servat Marie.
- 23 — Péteau Marcel, fils de Péteau Marcel et
- de Pecquéreau Léonie.
- 24 — Lhermite Pierre-Louis-Désiré, fils de
- Lhermite Désiré et de Larive Félicie.
- 27 — Duval Marcelle-René, fille de Duval Osée
- et de Legrand Louise.
- Décès :
- 4 — Enfant mort-né de Patat Auguste et de
- Varlet Clotilde.
- Le Secrétaire, A. Houdin.
- Le Gérant : H. E. Bcjridant.
- Nimcs. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES.
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- de J.-B. André GODIN (1)
- Glorification du Travail. Emancipation du Travailleur.
- I (suite).
- Elaboration simultanée par J.-B. A. Godin des données philosophiques et des conditions pratiques de
- son œuvre sociale personnelle, 1841-1858.
- Dès le mois de mai 1856 , J.-B. A. Godin commence ses démarches pour l’achat de la propriété foncière (alors prairie plantée d'arbres fruitiers), sur laquelle s’élèvera trois ans plus tard l’aile gauche de l’édifice principal du Familistère de Guise.
- La première lettre de lui à ce sujet est datée 14 mai ; elle montre que les pourparlers étaient déjà engagés. Le terrain dont Godin poursuivait alors l’achat, lieu dit « clos Dauphin » , ne fut pas obtenu sans débats. Le propriétaire résidait au loin, dans la Meurthe, et ne songeait pas à vendre. En 1858 seulement l’opération fut conclue.
- Simultanément, Godin étudiait le plan de l’oeuvre qu’il se proposait de réaliser.
- L’habitation unitaire l’avait préoccupé dès 1844, puisque nous l’avons vu (2) se rendre à Paris espérant y consulter les plans et devis que l’Ecole aurait pu dresser à l’intention du premier Phalanstère, et « agi-
- (1) Appendice, p. GO, tome 2Ge, Le Devoir, janvier 1902.
- (2) lro partie, chap. V, p. 390, tome 21e, Le Devoir, juillet 1897.
- 1
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- 130
- LE DEVOIR
- « ter près des chefs de l’Ecole l’idée de supprimer les « cheminées dans les appartements et de chauffer le « Palais par un système spécial. »
- Mais les tentatives de réalisation avaient prouvé surabondamment la nécessité de procéder par continuité, c’est-à-dire d’aller par degrés insensibles de l’isolement actuel des familles à l’agencement unitaire de tous les services domestiques. Godin se mit à l’étude.
- Il fallait laisser à chaque famille l’exclusivisme du chez soi, tout en dotant la population rassemblée du plus grand nombre possible d’avantages matériels : services d’eau, éclairage, etc., etc.
- Le plan devait aussi se prêter à la fois à un essai restreint et à une facile extension en cas de succès.
- Godin fut ainsi conduit à l’idée d’un grand édifice quadrangulaire avec cour intérieure; galeries intérieures à chaque étage sur lesquelles ouvriraient les logements particuliers des familles ; fontaines, cabinets d’aisances, etc., à chaque étage; vitrage au-dessus de la cour pour mettre les galeries de circulation à l’abri des intempéries et offrir, dans la cour même, un espace approprié aux jeux des enfants.
- En cas de succès, il serait facile de faire du premier édifice l’aile d’une vaste construction; dans le cas contraire, la tentative n’aurait rien d’inharmonique à l’œil.
- Il avait déjà dressé plusieurs plans d’après cette conception générale, lorsqu’en novembre 1857, le « Bulletin du mouvement sociétaire en Europe et en Amérique » (1) attira son attention sur une brochure intitulée : Suppression des loyers (2) par l’élévation de tous les locataires au droit de propriété. Auteurs : MM. Calland et
- (1) Numéro de novembre 1857, p. 20. Bureau : 6, rue de Beaune, Paris.
- (2) Editeur : Ledoyen, Galerie d’Orléans, Palais-Royal. Prix : 60 cent.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- Lenoir, architectes, et M. Louis de Noiron, propriétaire.
- La brochure, disait le journal, traite de la construction de Palais de familles ; il la recommandait comme « étude de moyens garantîtes. »
- (Par ce terme on entendait les formes sociales évolutives du régime de la civilisation vers celui de l’harmonie.)
- Le journal donnait des extraits de l’ouvrage; et de ces extraits nous citons nous-même ce qui suit :
- « Le Palais de Familles est un monument'unitaire, une vaste maison organisée, un grand château pourvu de tous les éléments de bien-être, composé d’un certain nombre de logements particuliers, d’appartements communs et d’un cercle intérieur d’administration élu par les habitants du Palais...
- « Spécialement destiné aux nombreuses classes d’une modeste fortune dans la capitale, ce monument comprend , sous une superficie couverte de 1268 mètres, deux rez-de-chaussée différents : l’un entièrement consacré aux appartements généraux de société, et l’autre aux habitations particulières ; en plus, il contient cinq étages ayant vue surq uatre façades régulières , mesurant en longueur 57 mètres, en largeur 24 et en hauteur 21, ce qui fait en pourtour 162, et en cubes 3402 mètres.
- « Solidement bâti en pierres, cet édifice renferme dans son intérieur :
- « Premièrement. 150 appartements de grandeur, de forme et de prix différents, tous séparés par de gros murs et destinés à être vendus isolément, de façon à constituer 150 titres de propriété bien distincts et parfaitement indépendants.
- « Deuxièmement. Une série d’appartements géné-
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- raux formant le domaine sociétaire et comprenant : une conciergerie avec bureaux et salle d’attente ; les cuisines, offices et leurs annexes ; plusieurs salles à manger différentes, et un salon de festins ; un grand café-divan avec fumoir et billard ; un buffet pour la vente des comestibles apprêtés ; un dock pour la vente des objets de chauffage et d’éclairage ; un établissement de bains avec lavoir et buanderie ; une pharmacie avec salle hygiénique ; une lingerie avec atelier de couture ; un gymnase pour l’étude et la récréation des enfants ; une bibliothèque avec musée et salle de lecture ; un ouvroir pour le travail des dames ; enfin, une salle de.conseil pour les administrateurs.
- « Troisièmement. Cet édifice contient à l’intérieur une vaste galerie de circulation, de promenade et de fêtes, mesurant en longueur 44 mètres, en largeur 6.50, et en hauteur 24, ensemble 6.720 mètres cubes d’air, chauffés, ventilés, et éclairés au gaz ; plusieurs sortes d’escaliers, entre autres un escalier mobile aidant à monter sans fatigue dans les parties supérieures de l’édifice et à y accomplir le service d’approvisionnement ; enfin, des eaux saines et ccurantes à tous les étages. »
- La brochure indiquait la composition des logements particuliers (classés en quatre séries,) et les prix probables de ces logements.
- Il était prévu que les habitants ou bien achèteraient leurs aliments « en nature ou tout préparés », ou encore se feraient servir dans leurs appartements ou mangeraient aux tables d’hôte ou .dans les salles réservées, ou bien enfin iraient vivre en dehors s’ils le préféraient.
- Les auteurs, disait l’article du journal, tenaient à la
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- disposition des économistes, etc... l’ensemble de leurs travaux. Dès qu’il eut connaissance de cet article, Godin se procura la brochure et l’étudia.
- Le plan proposé était à destination de familles jouissant de ressources assurées, non de familles ouvrières proprement dites ; les dispositions architecturales du Palais projeté étaient telles que la fondation devait être réalisée du premier coup dans son ensemble ; tout cela ne concordait pas avec les plans de Godin ; neanmoins, certaines propositions se rapprochant du but qu’il visait lui-même, il jugea intéressant de causer, si possible, avec les auteurs et écrivit au journal en conséquence. Il obtint l’adresse de M. V. Calland et écrivit à celui-ci :
- « Guise, 5 décembre 1857.
- « Monsieur,
- « Depuis longtemps, j’ai conçu le projet de faire cons-« truire des habitations pour les ouvriers employés dans « mon établissement ; mais, au nombre des difficultés de « réalisation de ce projet, figure celle de la conception « architecturale.
- « En fait d’habitations, la science de l’architecte s’est « surtout exercée à la recherche de tout ce qui convient « à l’isolement le plus complet possible de chaque « famille. Peu d’hommes se sont occupés de ce que « l’on pourrait- appeler Varchitecture sociétaire, dans « laquelle les économies deviendront un élément nou-1 « veau de bien-être, en même temps que la concentra- . « tion des ressources mettra, à la portée de tous, des «jouissances que la richesse seule peut donner aujour-« d’hui.
- « La lecture de votre projet Palais de familles me fait « voir que vous êtes pénétré de la haute importance de « ces questions et que vous vous êtes livré à des études * pratiques dont je serais heureux de pouvoir être aidé.
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- « Cela m’engage, Monsieur, à venir vous demander des « renseignements qui me permettent de savoir si votre « concours me sera accessible et possible.
- « Voici pourquoi :
- <c Sorti de l’humble condition d’ouvrier don't j’ai par-« tagé les misères, je me rappelle m’être dit que s’il « m’était donné un jour de pouvoir contribuer à amélio-« rer le sort de ceux dont je faisais partie, je n’en « négligerais pas l’occasion. Je suis aujourd’hui à la « tête d’une industrie dans laquelle j’occupe sous mes « yeux 300 pères de familles ou adultes.
- « Jusqu’à ce jour, je n’ai pu que travailler à créer <t les moyens matériels d’occuper cette population ; main-« tenant, je désire consacrer chaque année cent mille « francs environ, à la fondation, près de mon établisse-« ment, d’un édifice destiné à loger les travailleurs et à « leur procurer tout le bénéfice compatible avec leurs « gains dépensés dans un milieu où tout sera coordonné « pour qu’ils puissent tirer de ces gains le parti le plus « profitable.
- « Avare des sommes que je puis dépenser dans ce but, « comme d’un bien qui appartient déjà au pauvre, je « vous prie de me dire à quelles conditions vous con-« sentiriez à vous occuper avec moi des plans et devis « propres à réaliser ce projet, s’il entre dans vos vues de « vous y prêter?
- « Veuillez agréer......,........................ »
- Les auteurs de la brochure, Messieurs Calland et Lenoir, s’intéressèrent à la lettre de Godin. Dans le cours même du mois, l’un d’eux, M. Lenoir, vint à Guise conférer avec Godin. M. Lenoir amenait avec lui une autre personne Monsieur C., sympathique et à l’évolution architecturale qui préoccupait Godin et à l’évo-ution spiritualiste qu’entraînaient les phénomènes de
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- médiumnité. Achevons ce qui concerne la brochure de MM. Calland et Lenoir.
- Une nouvelle lettre de Godin à M. Calland va nous dire la marche des choses :
- « Guise, 26 janvier 1858.
- « Monsieur,
- « Quelques jours d’indisposition ont été cause du re-« tard que j’ai mis à vous écrire.
- « M. Lenoir m’a bien soumis le plan d’un palais de « famille conçu en vue des besoins des classes moyen-« nés et aisées ; mais il a reconnu avec moi que cela ne « pouvait répondre, sans modifications sérieuses, aux « exigences du projet que j’ai conçu.
- ... « D’un autre côté, ce que je dois faire doit être « facilement extensible et me permettre de commencer « par un essai restreint, chose assez difficile avec le « projet qui m’a été montré.
- « Depuis, j’ai repris, sans désemparer, mes études sur « cette question. Elles avancent et s’il vous est agréa-« ble de les voir quand elles seront complètes, je me « ferai un véritable plaisir de vous les communiquer... »
- La chose n’eût pas d’autre suite en ce qui concerne la brochure de M. Calland.
- Quelques semaines plus tard M. C. revint seul trouver notre héros tout exprès pour lui offrir un livre ayant pour titre :
- « La clé de la vie » (1). L’auteur, Louis Michel, était — disait la Notice sur l’origine du livre (p. 1) — un Jeune paysan presque illettré, doué de la faculté d’entrer
- (1) « Clé de la vie, l’homme, la nature, les mondes, Dieu ; Anatomie de la vie de l’homme. Révélations sur la science de Dieu, inspirées à Louis Michel, de Figanières, Var, recueillies et présentées par G. Sar-dou et L. Pradel. »
- Paris, chez les auteurs-éditeurs, rue du Hazard, 9. — 1857.
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- en extase et do discourir ou écrire en cet état sur les plus hauts sujets.
- L’ouvrage était présenté comme « la clé des mathématiques vivantes et fonctionnantes... (1) la clé de tout... »
- Préoccupé dos objets que nous savons, Godin étudia l’ouvrage avec soin ; il y trouva exposée une cosmogonie grandiose, mais non les indications sociales pratiques sur lesquelles il désirait être fixé.
- Il échangea des lettres à ce sujet, non seulement avec M. C. Sardou, un des secrétaires de M. Louis Michel, mais avec ce dernier lui-même.
- Nous allons-extraire de ces lettres le nécessaire pour suivre la pensée de Godin :
- Le 14 mai 1858, s’adressant à M. C. Sardou, Godin précise que ce qu’il cherche, c’est une explication du fond des choses, une lumière sur le principe de la vie.
- L’ouvrage qu’on lui a offert (2) s’efforce d’expliquer le mécanisme de la vie dans l’homme par des mondicu-les et des hominicules (3) analogues aux mondes et aux humanités en Dieu. Mais la vie dans l’hominicule n’est pas expliquée, ce qui laisse irrésolu le problème. « Quelle différence », poursuit Godin , « y a-t-il pour « l’homme à être obligé de se dire : « Je ne sais « comment j’existe, ou : Je ne sais comment existe l'ho-« minicule qui me permet d'exister ».
- Il termine en disant que son désir le plus ardent est de mettre au service de la vérité ce qu’il a de force, d’activité, d’intelligence, et qu’en attendant, sa sympathie est à tous les hommes qui, n’importe par quelle voie, s’occupent de bonne foi des moyens du salut de l’humanité. *
- (1) Clé de la vie, 1857, p. 32.
- (1) Clé de la vie.
- (Z) Etres intelligents, infiniment petits, Clé de la vie, p. 72.
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- Le mois suivant, 22 juin 1858, nouvelle lettre de Godin à M. C. Sardou. 11 y expose les autres obscurités qu’il a vues dans La clé de la vie ; l’insuffisance de la détermination du Bien et du Mal...
- Il écrit : « Nous sommes à une époque où la connais--« sance de Dieu ne peut faire son chemin sans la con-« naissance des véritables lois de la sociabilité humai-« ne ; l’homme doit découvrir ces lois, si elles ne lui « sont révélées ».
- Godin n’obtenant pas des éclaircissements suffisants, s’adresse à l’auteur meme de La clé de la vie, Michel, de Figanières.
- Plusieurs lettres sont échangées. D’une écrite par Godin, le 5 août 1858, nous extrayons :
- « Ainsi que vous le dites, Monsieur, la foi aveugle ne « peut plus suffire. Il faut à l’homme la connaissance « raisonnée des choses, même divines. Est-il résulté « pour moi de la lecture de « La clé de la vie » des con-« victions de cet ordre ? Non, les notions de ce livre « échappent au contrôle de la science... »
- Observant que la vérité peut être difficilement démontrable en l’état insuffisant des connaissances, Godin ajoute . <l Que je sente au moins la vérité des proposi-« tions, je ne demande pas autre chose ». Il rappelle qu’à toute époque il y a eu des révélations, et que le mérite des productions venues par telle voie devrait se prouver par leur valeur régénératrice. « Il faut que la «doctrine comporte des moyens d’application... qu’on « voie comment donner à manger à ceux qui ont faim ».
- Godin n'obtint pas les lumières désirées. La suite de la correspondance montre que les rôles se renversant, ce fut à Godin même qu’on demanda des informations sur ce qu’il se proposait de'réaliser et, en même temps, ou émettait l’idée qu’il ne se contenterait évidemment pas
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- d’un petit rôle. La réponse de Godin nous fournit ce trait qu’il serait dommage de laisser dans l’ombre :
- « Pourquoi cela, Monsieur ? Le véritable dévouement « peut-il consister à vouloir embrasser au-dessus de « ses forces ? L’homme qui sait se renfermer dans les « choses dont il est capable, ne fait-il pas preuve du « dévouement le plus efficace et le seul véritable ? »
- Des chapitres inédits venus de même source que La clé de la vie furent communiqués à Godin, mais il n’y trouva pas davantage ce qu’il cherchait.
- Il écrit à l’auteur, le 25 novembre 1858 : ... « C’est « avec empressement que j’ai lu quelques-uns de vos « chapitres inédits, mais cette lecture a soulevé pour « moi des objections nouvelles, à cause des désaccords « entre ce que je lisais et certaines lois mathématiques.
- « La lumière divine ne peut être que la Loi, la Vérité « en toutes choses.
- « A mon sens, l’arithmétique, la géométrie, la mé-« canique, toutes les mathématiques enfin sont de la « lumière divine ; et les lois constatées sont des lois « pour tous les mondes...
- « Je crois de même que l’organisation véridique des « sociétés humaines doit résulter de la lumière divine, « c’est-à-dire de la connaissance des lois naturelles qui « doivent servir de hase à la solidarité humaine... »
- Il poursuit en disant n’avoir rien trouvé qui pût permettre « de régler les rapports sociaux sur des bases « fraternelles et d’opérer en même temps le travail im-« mense d’une nouvelle organisation du travail, dans « toutes les branches si diverses de l’industrie. »
- Nous lisons encore : ,
- « La loi d’amour est destinée, je le veux bien, à régler « tous les rapports entre les hommes ; mais, à côté de « cela, n’y r a-t-il pas à régler les faits de l’intelligence
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- « et des passions et aussi les dispositions d’ordre maté-« riel sans lesquelles le milieu humain ne peut se consti-« tuer ?... »
- A plusieurs reprises dans ces « Documents » nous avons attire l’attention du lecteur sur la somme de travaux divers menés de front par Godin. Nous pourrions ici répéter l’observation : Non-seulement par ses créations industrielles il développe sans arrêt la prospérité de son établissement, mais, simultanément, il poursuit les études philosophiques personnelles qui lui permettent d’arrêter, au moins à grands traits, la doctrine d’Unité, la doctrine de vie et de travail dont son oeuvre architecturale va être l’expression.
- En effet, dès avril 1859 (1), il tracera les fondations de l’aile gauche du principal édifice du Familistère ; en 1860, il fera construire les premières dépendances du Palais d’habitation; en 1862, il commencera l’édification du pavillon central ; en 1866, il élèvera l’édifice consacré aux institutions protectrices de la première enfance ; en 1869, les Ecoles auront leur bâtiment spécial ; en 1870 seront transportés dans un édifice propre les bains et lavoirs ; etc., etc...
- A cette période aussi du développement de son oeuvre, Godin pour répondre aux demandes de renseignements qui arrivent en foule, se décide à publier son premier livre : « Solutions sociales », 1871. (De nombreux chapitres en étaient préparés depuis longtemps).
- Godin y annonçait (page 634) la publication d’un deuxième volume « Solutions morales , religieuses et politiques », mais ne donna pas suite à l’idée, du moins
- sous cette forme. Membre de l’assemblée nationale
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- (1) Solutions sociales, 1871, p. 530. Editeurs : Guillaumin et Ce, 14, rue Richelieu, Paris.
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- (1871 à fin 1875) il publia pendant cette époque quatre petites brochures qui firent partie de’ la Bibliothèque démocratique : « Les socialistes et les droits du travail » (1874) ; « La richesse au service du peuple » description de l’œuvre du Familistère, (1874); « La souveraineté et les droits du peuple » (1874) ; « La politique du travail et la politique des privilèges » (1875).
- Èn 1878, il fonda le journal « Le Devoir » et y écrivit de nombreux articles.
- En 1880, parut le volume « Mutualité sociale » pacte meme de la Société du Familistère, Association coopé-pérative du capital et du travail, signé le 13 août de la susdite année.
- En 1883, Godin publia son volume « Le Gouvernement, ce qu’il a été, ce qu’il doit être ».
- De 1884 à 1887, il fit paraître plusieurs « Etudes sociales » extraites du « Devoir ».
- Enfin, son œuvre littéraire se termine par l’ouvrage posthume « La République du travail », publié par nous en 1889.
- Consultant toute l’œuvre de J.-B.-A. Godin, nous avons à indiquer maintenant le fond de sa doctrine philosophique et sociale.
- Vve J.-B.-A. Godin , née Moret.
- (A suivre).
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- Les retr aites ouvrières. La discussion du budget.
- Questions diverses.
- Nous avons exposé, clans notre dernière chronique, les modifications que le ministre du commerce et de l’industrie a jugé utile d’introduire dans le projet de loi sur les retraites ouvrières, à la suite de l’enquête ordonnée par la Chambre.
- La commission d’assurance et de prévoyance entrant d’une manière générale dans les vues du ministre, et pour tenir compte de certaines objections de pratique résultant de l’enquête, a adopté le nouveau texte à soumettre aux délibérations du Parlement, texte qui diffère du précédent par l’introduction de quelques idées nouvelles qui en modifient beaucoup la forme sans porter atteinte au fond.
- L'exposé des motifs du nouveau rapport, le troisième dont la Chambre est saisie, rappelle que Penquête ordonnée parcelle-ci, le 2 juillet 1901, n’a abouti qu'à des résultats négatifs, quant à des dispositions nouvelles à adopter pour arriver à la solution de l’importante question des retraites ouvrières.
- Comme l’a fait si nettement ressortir M. Millerand devant la commission, deux conceptions générales se dégagent de l’enquête, l’une, celle de la retraite universelle alimentée par l’impôt général ; l’autre, absolument contraire, celle de la retraite facultative, s’appuyant sur des institutions diverses, principalement sur les sociétés de secours mutuels.
- La Chambre, lors de la discussion générale, a repoussé les contre-projets reposant sur ces données. La Commission n’avait aucun motif de revenir sur les principes contenus dans la proposition soumise aux délibérations du Parlement : obligation de la retraite,
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- versements corrélatifs des ouvriers et des patrons, capitalisation de ces versements.
- Dans'ce large cadre, dit le rapporteur, M. Guieysse, les dispositions les plus variées peuvent être présentées et étudiées. On peut, notamment, augmenter le nombre des institutions appelées à servir au fonctionnement des retraites, modifier les conditions des versements, etc. Pourvu que les bases fondamentales restent les mêmes , toute modification secondaire peut être discutée et adoptée.
- Les adversaires du principe de l’obligation lui reprochent : d’astreindre l’ouvrier à une forme spéciale de son épargne, d’entraîner des contrôles officiels compliqués et dispendieux, de centraliser les retraites dans les caisses de l’Etat, en menaçant la prospérité ou même l’existence des sociétés de secours mutuels et des caisses syndicales ou patronales.
- La Commission s’est ralliée à l’idée du ministre du Commerce de limiter l’affectation des versements obligatoires pour la retraite au moment où la retraite acquise atteint une valeur minimum. Ce minimum a été fixé par la Commission au chiffre de 360 francs, valeur qui a toujours été considérée comme celle de la retraite nécessaire pour garantir strictement le pain quotidien.
- A partir du moment où cette retraite est acquise, les versements restent obligatoires, mais la restitution peut s’en faire aux intéressés pour tout emploi à leur volonté, par fractions de 50 francs. Si le contractant renonce aux avantages d’une retraite plus élevée, et cette éventualité se présentera, sinon dans tous les cas, tout au moins dans un assez grand nombre de circonstances pour être envisagée comme offrant des avantages généraux sérieux, les versements patronaux seront alors versés à un fonds de bonification dont il sera parlé ci-après.
- La tenue des comptes individuels est remplacée par l’adoption des cartes individuelles avec emploi des timbres-retraites. La surveillance des intéressés est ainsi
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- substituée pour la grande part à celle de l’Etat, et cette disposition, en plus de la très grande économie qu’elle comporte, permet d’abaisser dans de larges proportions les pénalités applicables aux patrons en contravention avec la loi.
- Enfin la décentralisation des capitaux est augmentée par l’acceptation de nouveaux organismes susceptibles de faire le service des retraites, notamment les Caisses d’épargnes et des syndicats de garantie analogues à ceux qui fonctionnent pour les accidents du travail.
- La Caisse nationale des retraites ouvrières ne servira plus d’une façon nécessaire qu’à ceux qui la préfèrent, pour des motifs divers, aux différentes caisses ouvertes à leur disposition. Tous ces organismes sont, en outre, déchargés du service des pensions d’invalidité qui reste à la charge de l’Etat. Le rapporteur estime cependant qu’il ne faut pas exagérer les effets financiers de cette décentralisation très importante pour la liberté du choix des travailleurs, parce que, pour beaucoup des organismes anciens et nouveaux- appelés à faire le service des retraites, c’est finalement à l’Etat que reviendra en majeure partie la gestion des capitaux.
- La Commission renonçant au système des retenues opérées en prenant pour base la valeur de la journée de travail, qui avait soulevé de graves et presque unanimes objections, à cause de la variation du pourcentage des salaires, s’est rangée au principe d’un quantum déterminé des salaires fixé uniformément à 2 0/o, tant pour la quote-part des travailleurs que pour celle des patrons. D’ailleurs cette manière de procéder est presque indispensable avec l’emploi des timbres-retraites.
- Statuant sur la situation des ouvriers étrangers au regard de la loi, la commission a décidé que pour les ouvriers résidant et immatriculés en France, le patron serait tenu de verser une contribution égale à 4 °/° du salaire. 2 oj0 seraient portés sur le livret de l’ouvrier et seraient hic et nunc sa propriété.
- Le 2 °/o représentant la contribution patronale, se-
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- rait verse au fonds de bonification. Après dix ans d’immatriculation, l’ouvrier étranger recevra rétroactivement la contribution patronale afférente à ses cotisations qui aura été portée au fonds de bonification, augmentée des intérêts.
- Le bénéfice des dispositions transitoires et des pensions d’âge ne sera accordé qu’aux ouvriers jouissant depuis dix ans au moins de la qualité de Français.
- Le rapporteur, examinant les conséquences de la substitution du pourcentage au prélèvement par journée de travail, constate que cette substitution, en diminuant les charges ouvrières, a pour résultat général de diminuer également le montant de la retraite, et ce même effet se fera également sentir sur les pensions d’invalidité.
- L’autre part, la durée de huit ans de versements, pour bénéficier des pensions d’invalidité, a paru beaucoup trop longue. La Commission s’est rangée à la pensée du ministre du commerce de réduire le délai à deux ans , en étendant à douze ans la durée correspondant au maximum de majoration.
- Les pensions d’invalidité acquises pendant les toutes premières années sont ainsi beaucoup trop faibles, et la Commission en a fixé la valeur minimum à 50 francs.
- -Elles devront être majorées dès que l’expérience en sera faite, et cela vraisemblablement sans grandes charges budgétaires, vu que l’invalidité, pour causes autres que des accidents, est très rare dans les premières années de la vie des travailleurs.
- Il paraît aussi absolument certain au rapporteur que la faiblesse des pensions acquises avec le pourcentage des faibles salaires amènera nécessairement la fixation d’un minimum des pensions, le complément devant être fourni pour les pensions normales comme pour celles d’invalidité par le fonds de bonification déjà mentionné.
- Au début, ce fonds aura pour principale source les versements patronaux provenant des ouvriers étran-
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- gers ; il sera augmenté par la suite des versements patronaux correspondants aux sommes retirées par les ouvriers quand la pension minimum sera atteinte et d’autres ressources moins importantes surtout au début; il sera en outre alimenté par des centimes additionnels aux contributions directes. Dans les premières années du fonctionnement de la loi, ce fonds de bonification servira surtout à augmenter les effets de l’annuité de 15 millions prévue aux dispositions transitoires pour les ouvriers âgés de soixante-cinq ans.
- Les ouvriers agricoles employés à titre permanent, rentrent seuls dans les conditions de l’article premier de la loi.
- Les travailleurs employés à l’agriculture d’une façon intermittente, ceux qui sont tantôt ouvriers, tantôt libres ou même patrons, sont rangés dans la catégorie qui a été très étendue, des travailleurs à versements facultatifs , appelés à bénéficier des dispositions relatives à l’invalidité. La Commission leur a également appliqué à tous, comme conséquence logique de la mesure précédente, les avantages du régime transitoire.
- Tels sont les motifs des dispositions nouvelles introduites dans le texte primitif de la loi et qui constituent, avec les anciens articles non modifiés, le nouveau texte que M. Guieysse, au nom de la Commission d’assurance et de prévoyance sociales, a déposé, le 31 janvier, sur le bureau de la Chambre. Mais il n’est pas probable que se réalise le désir exprimé par le rapporteur d’une reprise de la discussion avant la fin de la session, de manière à ne pas retarder une fois encore de la durée d’une législature, l’étude par le Sénat d’une loi si géné-• râlement demandée par les travailleurs.
- Le ministre, lui, borne depuis longtemps déjà son espérance à voir l’examen du projet, dont le vote de l’article 1er a consacré le principe, se placer en tête de l’ordre du jour de la prochaine législature.
- C’est uniquement pour en marquer l’avancement que ûous avons reproduit les nouvelles données d’un pro-
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- blême qui attend depuis si longtemps sa'solution définitive.
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- Le budget a donné lieu, comme chaque année, à des manifestations oratoires aussi longues qu’inutiles pour la plupart.
- Après plusieurs débats, on a abouti pour le budget des cultes, nous l’avons dit, au rejet de la proposition de la commission demandant la suppression de ce budget. Cette réforme ayant été repoussée, il a fallu recommencer sur de nouveaux frais la discussion et livrer bataille sur chaque article, comme si on n’avait rien dit la première fois. Ce second débat a eu lieu le 17 février, juste deux mois après le résultat négatif du premier.
- Entre temps on a voté les budgets de l’intérieur, des affaires étrangères, des travaux publics, de l’agriculture, du commerce, des colonies, de la justice ; puis, on a continué par les budgets de l’instruction publique, des finances, de la marine et, enfin, de la guerre.
- Sur presque tous ces budgets viennent se greffer quelques-unes des interpellations mettant en cause les chefs des départements ministériels auxquels ils sont affectés, ou quelque projet de résolution qui aurait infailliblement pour résultat de bouleverser l’économie du budget, ou d’apporter inopportunément le' trouble dans la gestion des affaires publiques, s’il devait avoir une sanction immédiate ; dont le résultat le plus clair, en tous cas, est de reculer sans cesse le vote du budget.
- On peut tenir pour excellentes toutes ces motions et interpellations, et nous sommes de cet avis pour quelques-unes ; mais on nous persuadera difficilement qu’elles perdraient un atome de leur valeur intrinsèque si elles étaient discutées en dehors du budget.
- La suppression du budget des cultes eût entraîné la dénonciation immédiate du concordat, et bien que la commission du budget ait pris la sage précaution de régler le sort du personnel du culte en disponibilité, la chose ne se serait pas faite sans quelques difficultés.
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- En présence de ces difficultés, on peut se demander s’il vaut mieux faire dépendre la séparation des Eglises et de l’Etat de la suppression du budget des cultes, ou faire de celle-ci la conséquence de la séparation des Eglises et de l’Etat.
- Quant au résultat que pouvait avoir cette discussion, il ne pouvait faire l’ombre d’un doute.
- Dans la dernière législature, la séparation a obtenu 180 voix; dans celle-ci, elle a obtenu d’abord 166, 169 et 179 voix. Le 17 décembre elle en obtenait 187.
- Une question analogue à celle que nous venons de soulever s’est posée à l’occasion du budget de la justice, lorsque M. Jullien Dumas est venu demander la suppression des gages des exécuteurs et de leurs aides et des frais de justice. Le ministre de la justice a déclaré que si la Chambre adoptait l’expédient budgétaire proposé, elle aurait le devoir de mettre immédiatement tous les codes en'harmonie avec cette disposition. Il y a là, a-t-il dit, un travail d’adaptation considérable qu’on ne peut faire aussi hâtivement.
- Le ministre restait dans la bonne règle parlementaire; mais on aurait compris que la Chambre ne se fût pas laissé convaincre par son argumentation.
- La seule conséquence de l’adoption de l’amendement Jullien Dumas eût été de laisser en suspens l’application de l’article 12 du Code pénal jusqu’à la révision de cet article; les intéressés , s’il en est actuellement, eussent attendu volontiers.
- Quant à la Chambre, qui s’est associée avec une belle unanimité à la commémoration du centenaire de Victor Hugo, elle aurait honoré de belle manière la mémoire de cet illustre adversaire de la peine de mort en rayant celle-ci de nos codes.
- C’est encore le budget de la justice qui a donné lieu à une motion inattendue et qui, acceptée par le garde des sceaux, l’a été aussi par la Chambre : il a été décidé de supprimer la fameuse règle, qu’il faut un fait nouveau pour rendre possible la révision d’un procès dont
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- le dénouement a laissé des doutes dans la conscience publique.
- Les motions les plus importantes ont été développées à l’occasion du budget des travaux publics.
- Le 23 janvier, M. Bourrât faisait adopter par 270 voix contre 268 une motion par laquelle le gouvernement était invité à procéder au rachat des chemins de fer de l’Ouest et du Midi.
- Le 14 février, pour répondre au désir de la commission d'enquête sur l’enseignement secondaire et du ministre de l’instruction publique, la Chambre, après deux jours de discussion, adoptait un projet de résolution tendant à la réforme de l’administration, du plan d’études et des programmes de l’enseignement secondaire.
- Le vote de cette motion était aussitôt suivi d’une vive discussion sur une nouvelle motion, proposée par M. Brisson, et qui avait pour objet : 1° D’associer le personnel de l’enseignement primaire à la manifestation de l’intérêt que la Chambre venait de témoigner à l’enseignement secondaire ; 2° D’adhérer à la proposition déposée au Sénat et visant l’abrogation de la loi Falloux.
- Enfin, le 21 février, la Chambre abordait la discussion d’une motion tendant à la réduction du service militaire à deux ans.
- Parmi les interpellations dont l’objet rentre dans le cadre des questions qui nous intéressent plus spécialement, signalons l’interpellation développée le 20 janvier par M. Rouanet sur l'Arménie, et les interpellations développées, le même jour, par MM. Georges Berry, Lemire, et Clovis Hugues, sur l’inobservation des conventions de la Haye.
- M. Clovis Hugues parlait au nom du parti socialiste.
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- Au Sénat, la loi sur l’admission temporaire des blés a été adoptée, le 24 décembre, après une discussion qui a duré plusieurs jours.
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- La Chambre s’est résignée aux modifications que le Sénat avait fait subir au texte voté par elle, et a définitivement voté la loi, le 29 janvier.
- Une autre loi est devenue définitive grâce à l’accord des deux Chambres. C’est la loi relative à la santé publique dont nous avions déjà parlé à propos de son adoption par le Sénat. La Chambre n’avait changé que sur un point le vote du Sénat, en faisant disparaître la nomination éventuelle des six inspecteurs-adjoints.
- Le dernier débat devant le Sénat a eu lieu les 29 janvier, 4 et 6 février. *
- L’accord s’est fait également, entre les deux Assemblées, sur le projet de loi destiné à régler la situation des Sociétés de prévoyance en général et des Prévoyants de l’avenir en particulier.
- La situation juridique des Prévoyants de l’avenir était restée jusque-là vague et imprécise.
- Des complications étaient survenues qui faisaient courir à cette puissante Société les risques les plus graves. Elle était à la veille de mettre en marche le mécanisme de ses pensions, quand un groupe de protestataires s’éleva contre la disproportion des répartitions établissant en faveur des membres fondateurs une retraite très forte, qui tomberait à un taux ridicule pour les autres.
- L’attention des pouvoirs publics fut appelée sur le fonctionnement des Prévoyants de l’avenir. Un premier arrêt donnant satisfaction aux protestations qui avaient franchi l’enceinte du Palais-Bourbon, fut pris par le ministre de l’intérieur au commencement de 1900. Il impartissaif a la Société un délai de six mois pour procéder à la révision des statuts. Cette révision n’ayant pas été faite dans le délai fixé, un administra-teur-sequestre fut nommé.
- De nouvelles protestations s’élevèrent contre cette décision qui nuisait beaucoup aux intérêts de la Société, car le séquestre arrêtait son fonctionnement normal.
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- Le ministère fut accusé de poursuivre la ruine systématique des Sociétés de prévoyance au profit des Sociétés financières par ceux-là meme qui avaient provoqué la mise en mouvement de son intervention.
- Entre temps, un compromis intervint entre le ministre de l’intérieur et les administrateurs-fondateurs, ceux-ci faisant volontairement abandon des grosses parts qui devaient leur revenir.
- M. Waldeck-Rousscau comptait, sans doute, sur la complication que les tribunaux allaient apporter dans la situation. Le 1er mars 1901, en effet, le tribunal de la Seine décida que les Prévoyants sont une Société tontinière. Après la révision des statuts, le liquidateur jugeant que la loi sur les Associations s’appliquait aux Prévoyants, faisait dans ce sens la déclaration prévue par la loi. Aussitôt, opposition d’une minorité qui fait juger par référé que la loi récente n’est pas applicable. Tous ces jugements sont frappes d’appel, et les sociétaires, dont l’immense majorité est très attachée au fonctionnement de la Société , sauf la modification introduite pour le maximum des pensions, se débattaient dans une situation inextricable, lorsque M. Rouanet prit l’initiative d’une proposition de loi que le président du conseil, ministre de l’intérieur, fit accepter par la Chambre le 18 décembre et par le Sénat le 3 janvier.
- En vertu de la nouvelle loi, les Prévoyants de l’avenir et Sociétés analogues ne sont admises au régime de la loi de 1901 sur les associations qu’autant que la part versée à chaque sociétaire n’exccdera pas une fois et demie le total de ses versements, c’est-à-dire qu’autant qu’il s’agira de véritables opérations de prévoyance.
- La loi met fin, bien entendu, à tous les procès en cours, en ce qui concerne les Prévoyants de l’avenir.
- Il est certain que l’entente ne se réalisera pas aussi facilement que dans les questions précédentes, en ce qui concerne les bureaux de placement.
- Le Sénat se trouvait en présence de deux thèses : maintien des bureaux de placement payants en concur-
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- rence avec les bureaux gratuits organisés par les municipalités ou les syndicats ; suppression des bureaux de placement payants dans les conditions indiquées par le projet de la Chambre.
- D’après le texte voté par celle-ci, les bureaux payants doivent se transformer en bureaux gratuits dans le délai de cinq ans, avec indemnité. A l’expiration du délai de cinq ans, les municipalités auraient la faculté défaire disparaître les bureaux payants avec indemnité.
- M. Poirrier a soutenu un amendement tendant à les maintenir même au-delà de cinq ans, sauf le droit pour les municipalités de les expulser, suivant les formes déterminées.
- Le ministre du commerce, M. Millerand, a défendu la cause de l’extension des bureaux gratuits. Invoquer en faveur des bureaux payants la liberté du travail, a-t-il dit en substance, c’est un pur sophisme. Ces bureaux n’existent qu’en vertu d’une autorisation administrative ; d’ailleurs, et c’est là le point capital, le bureau payant, par cela seul qu’il existe, est quasi obligatoire.
- La patron, qui n’a pas d’honoraires à payer au placeur, continuera à recruter son personnel au bureau payant, et l’ouvrier sera obligé d’y aller et de payer l’impôt qu’il ne peut refuser sans renoncer à trouver du travail.
- On a dit que la suppression des bureaux payants aura pour effet de livrer patrons et ouvriers aux syndicats tout puissants. Mais, outre que le placement gratuit peut être fait par toutes sortes d’associations, n’y a-t-il pas intérêt à ce que les syndicats s’occupent de plus en plus de fonder des bureaux de placement gratuits? N’est-ce pas le meilleur moyen pour qu’ils restent dans le rôle qui est le leur.
- Le ministre a conclu en demandant au Sénat d’adopter la solution transactionnelle de M. Poirrier.
- L’assemblée a suivi son rapporteur, M. Prevet, qui lui demandait de confirmer son vote d’il y a trois ans,
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- et par conséquent de décider que les bureaux payants continueront à subsister.
- Après deux jours de discussion, (28 et 30 janvier,) les conclusions de la commission ont été adoptées par 190 voix contre 80.
- L’écart entre les manières de voir des deux assemblées est trop considérable pour que l’on puisse prévoir la solution prochaine de cette question, qui est, depuis quinze ans, pendante devant les Chambres.
- Le projet de loi sur les patentes déjà voté par la Chambre (articles 3 à 18 détachés de la loi de finances), a donné lieu le 24 janvier, à des débats, qui ont abouti au vote de l’imposition de la patente aux Sociétés coopératives.
- Si la Chambre ratifie le vote du Sénat, toutes les Sociétés coopératives se trouveront imposées de ce chef.
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- Les ouvriers mineurs auxquels la décision de la Commission, dont nous parlions tout à l’heure, semble promettre la réalisation prochaine d’une partie de leurs vœux en ce qui concerne l’assurance de la vieillesse, ont reçu de la Chambre elle-même la plus complète satisfaction possible de leurs revendications en faveur de la * réduction de leur journée de travail.
- Le 5 février, en effet, la Chambre adoptait le projet de loi dont l’objet principal se trouve dans les deux premiers articles :
- Article premier. — Six mois après la promulgation de la présente loi, la journée des ouvriers employés dans les travaux souterrains des mines de combustibles ne pourra excéder une durée de neuf heures, calculée, depuis l’entrée dans le puits ou au fond de la galerie d’accès des derniers ouvriers descendant, jûsqu’à l’arrivée au jour des premiers ouvriers remontant.
- Au bout de deux ans, à partir de la date précitée, la durée de cette journée sera réduite à huit heures et demie et au bout d’une nouvelle période de deux années à huit heures.
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- Dans les exploitations où la journée normale, actuellement déterminée conformément aux dispositions du paragraphe premier, est comprise entre neuf heures et huit heures, sa durée ne pourra être relevée.
- Art. 2. — En cas de repos règlementaire pris dans la mine et entraînant l’arrêt de la machine d’extraction, ou pris au jour, la durée stipulée à l’article précédent sera augmentée de la durée de ce repos.
- Les articles suivants visent les dérogations possibles aux prescriptions de l’article premier, soit lorsqùe l’application de ces prescriptions serait de nature à compromettre, pour des motifs techniques ou économiques, le maintien de l’exploitation, soit à la suite d’accidents ou pour des motifs de sécurité, soit en cas de danger imminent. La dérogation pourra être, suivant les cas, autorisée par le ministre des travaux publics, après avis du conseil général des mines, ou accordées par l’ingénieur en chef, l’exploitant et les délégués mineurs entendus, ou faite par l’exploitant sous sa responsabilité, en attendant l’autorisation qu’il sera tenu de demander à l’ingénieur en chef.
- Les derniers articles ont trait à la procédure suivie en matière de contraventions et aux sanctions pénales.
- Le paragraphe 1er de l’article premier a été adopté par 338 voix contre 219.
- Le deuxième paragraphe a été adopté sans contestation, et, après rejet de quelques amendements aux autres articles, l’ensemble du projet de loi a été voté à mains levées. Préalablement à la discussion sur l’article premier, le 29 janvier, la Chambre avait repoussé par 369 voix contre 196 un amendement de M. Basly, tendant à fixer à huit heures la durée de la journée de travail dans les mines.
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- LE DEVOIR
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- FRANCE
- Les progrès de la mutualité.
- Il y a quelque temps, M. Deschanel, présidant à Lille une réunion des mutualistes du Nord et du Pas-de-Calais, disait que les Sociétés de secours mutuels servent déjà à leurs pensionnaires 8 millions d’arrérages et cependant la loi, qui autorise les unions, date de trois ans à peine.
- Depuis dix ans, ajoutait le président de la Chambre, la mutualité n’a pas coûté à l’Etat 1 million par an. L’assistance publique, elle, lui a coûté 260 millions par an. Si la mutualité avait seulement disposé de la trentième partie de ces sommes, quel pas aurait été fait pour le problème des retraites ?
- Plus récemment, dans la réunion tenue par la Société mutuelle d’assurance la Prévoyance commerciale, M. Waldeck-Rousseau, après avoir fait l’historique de la loi de 1853 qui réglementa la première la mutualité, s’est exprimée ainsi :
- Les mutualistes, les prévoyants sont devenus une légion. Il y en avait, en 1898, environ 1,800,000 ; il y en a aujourd’hui plus de 2 millions. Il y a 30 ans, le nombre des recrues de la mutualité était de 15 à 20,000 par année : depuis cinq années, le nombre de ces recrues varie de 80,000 à 100.000 nouveaux adhérents.
- Ce sont là des faits qui constatent quelque chose de plus qu’un progrès. Ils constatent un événement, une transformation sociale lente, mais pacifique et féconde, et de laquelle, à la vérité, il est difficile de calculer tous les effets.
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- Les conseils du travail à Paris.
- Les conseils du travail parisien poursuivent activement leurs travaux,
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- Dès le 17 décembre 1901 , la sixième section du deuxième conseil (bijouterie, joaillerie, orfèvrerie) était convoquée, à la requête des patrons intéressés, qui désiraient conférer avec les représentants ouvriers sur l’extension, à l’orfèvrerie, des tolérances relatives à la durée du travail antérieurement accordées à la bijouterie et à la joaillerie.
- Depuis lors, chaque jour, deux et même trois sections professionnelles des conseils se réunissaient à l’Hôtel de Ville pour constituer leur bureau, puis aborder l’examen des diverses questions dont l’étude leur est confiée par le décret du 17 septembre 1900.
- Aujourd’hui les vingt-neuf sections dont se composent les cinq conseils du travail de Paris sont en plein fonctionnement.
- Le premier conseil, attribué à l’industrie du bâtiment et comprenant sept sections ; le deuxième conseil, ou conseil des métaux, comprenant huit sections, et le troisième conseil réservé aux industries du vêtement et de la mode, et comprenant quatre sections, ont déjà fort avancé l’étude des deux importantes questions suivantes :
- 1° L’apprentissage dans les professions industrielles et commerciales ; sa situation actuelle et les réformes qu’il convient de lui apporter. (Cette question de l’apprentissage sera traitée dans toute son ampleur par le conseil supérieur du travail au cours de sa prochaine session) ;
- 2° Le chômage et les mesures pratiques à prendre en vue d’atténuer ses dures conséquences pour les travailleurs.
- Ajoutons, enfin, que le bureau de chaque section a été constitué sans aucune difficulté.
- Dans la plupart des cas, la fonction de président a été confiée à un conseiller patron et celle de secrétaire à un conseiller ouvrier.
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- Le coût d’une grève.
- Le rapport du conseil d’administration des mines de
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- LE DEVOIR
- Blanzy, publié par Y Ouvrier mineur, organe du comité fédéral des mineurs, établit que la grève de Montceau a coûté a la compagnie 1 489.140 fr. 03 en frais directs et 2 millions en manque à gagner. De leur côté, les
- ouvriers ont perdu 3.750.000 francs.
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- Responsabilité collective.
- Dans les derniers congrès pédagogiques, les orateurs ont tous parlé do la nécessité de développer chez les enfants, dès leur premier âge, les idées de sociabilité et de responsabilité sociale. Des essais sont faits, à l’heure actuelle, un peu partout, à Paris notamment, et plus ' particulièrement dans les écoles primaires du 20e arrondissement, pour tenter une réalisation de ce pro-* gramme.
- On nous signale, entre autres, l’exemple de l’école de filles de la rue du Télégraphe.
- La directrice a remis, d’abord, en patrimoine, à chaque classe de son école, 50 bons points, que les enfants considèrent comme un fonds social commun. Toutes les fois qu’une enfant est réprimandée, la classe rend 5 bons points. Si une enfant, au contraire, se signale par quelque chose de bien, — couture pour l’œuvre maternelle, collaboration à la layette municipale, soins donnés à une élève plus petite, etc. — la classe est gratifiée de 5 bons points. Lorsque la réprimande ou le compliment s’adresse non plus à une seule élève, mais à la classe tout entière, la sanction est doublée ; la classe rend ou reçoit 10 bons points.
- De cette manière de procéder, qui est appliquée depuis quelque temps dans l’école, naissent, dans la pensée des instructeurs qui les ont imaginées, des idées de solidarité qui promettent les résultats les plus heureux. Les enfants, disent-ils, comprennent que le mal qu’elles se font à elles-mêmes se répercute sur leurs compagnes, qu’une faute peut toujours se racheter, que les bonnes élèves peuvent racheter les autres ; elles exer-
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- cent les unes sur les autres une action dont on peut attendre un bien considérable et que les familles apprécient hautement.
- Quelle sera la sanction finale à l’école ? Le nombre des prix à décerner, après qu’il aura été fixé dans les conditions ordinaires, sera augmenté d’une unité par cent bons points ou fraction de cent bons points dans la classe qui les possédera. La classe qui dans l’école arrivera la première sera toute l’année portée au tableau d’honneur. Les résultats seront proclamés publiquement.
- ,(Le Temps).
- SUISSE
- La recherche de la paternité
- L’avant projet du Code civil suisse autorise la recherche de la paternité dans les conditions suivantes :
- L’action qui a pour but la recherche du père d’un enfant naturel non reconnu, appartient à la mère et à l’enfant.
- Cette action peut avoir deux objets bien distincts :
- 1° Une prestation pécuniaire.
- Le défendeur, dont la paternité est établie, sera condamné à une indemnité envers la mère, et à une pension alimentaire envers l’enfant, jusqu’à sa majorité.
- 2° Une déclaration de paternité avec ses conséquences d’état civil.
- Le juge peut déclarer la paternité du défendeur, si celui-ci a promis le mariage à la mère, ou si elle a été victime d’un acte criminel ou d’un abus d’autorité de la part du défendeur.
- L’action de paternité doit être rejetée lorsque la mère avait une mauvaise conduite.
- La paternité est présumée, lorsqu’il est établi que, du 300e au 180e jour avant la naissance, le défendeur a cohabité avec la mère de l’enfant.
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- ETATS-UNIS
- La commission libre d’arbitrage et de conciliation
- Le 18 décembre, s’est réuni à New-York sur l’invitation de la Fédération civique nationale, un congrès de représentants du capital, du travail et du public. Ce Congrès a nommé une commission d’arbitrage et de conciliation de trente-six membres, savoir : Douze représentants des travailleurs syndiqués, douze représentants des patrons de la grande industrie et douze citoyen:; éminents choisis dans toutes les classes de la société.
- Le cardinal Ireland, l’ex-président Cleveland, Charles W., Elliot, président de l’université d’Harward, en font partie à ce dernier titre.
- Parmi les représentants du capital on trouve M. John Rockefeller, le roi du pétrole, le sénateur Mark Hanna, considéré jusqu’ici comme l’âme des trusts et l’ennemi juré des classes ouvrières qui a fait, dans cette conférence, un discours où il s’est déclaré ferme partisan du travail organisé, discours applaudi avec enthousiasme par les délégués des syndicats ouvriers.
- Parmi les douze représentants du travail on remarque M. J. Shaffer, président de l’association des Iron, Steel and Tin Work ers, l’organisateur, contre le trust des aciers, de la formidable grève qui vient d’échouer.
- Du reste, M. J. Shaffer se rencontre dans le Comité avec son heureux adversaire, M. Charles W. Schwab, président de V United States Steel corporation qui fut la cheville ouvrière de ce trust.colossal.
- M. Hanna a été élu président du comité qui a pris le nom de « Département industriel de la fédération civique nationale ». M. Gompers, président de VAmerican Fédération of Labor, a été nommé vice-président.
- Le programme du comité est de faire ce qui pourra paraître nécessaire en vue d’amener la paix industrielle ; de donner son appui aux mesures propres à établir des relations équitables entre patrons et ou-
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- vriers; de faire en sorte de prévenir et d'empêcher les grèves et les lock-out ; d’aider à rétablir les relations en cas de rupture. Il ne s’occupera des programmes industriels et n’exercera son arbitrage qu’en vertu des pouvoirs conférés par les parties intéressées.
- GRANDE-BRETAGNE
- Les suspensions volontaires du travail dans les mines galloises
- On sait que les salaires des mineurs gallois sont calculés suivant une échelle mobile basée sur les prix de vente du charbon. Depuis son adoption en 1879 jusqu'en février-mars 1901, le fonctionnement de cette échelle avait enregistré une hausse ininterrompue de salaires portant ceux-ci, paraît-il, à 78 3/4 p. 0/0 au dessus des prix de base de 1879. Mais, depuis avril 1901, la baisse a commencé et en septembre elle était telle que les ouvriers ont dû abandonner 10 p. 0/0 sur leur avance ainsi ramenée à 68 3/4.
- C’est alors, suivant les rapports du Consul de France à Cardiff, que pour empêcher l’avilissement des cours en restreignant la production, la Fédération des mineurs, après de nombreuses et amples délibérations, a décidé successivement 4 jours de chômage volontaire, les 25, 26 et 31 octobre et le 6 novembre. On estime que le marché a été privé de 75.000 tonnes de charbon par chaque jour d’arrêt du travail.
- Les ouvriers proclament que leur défense n’est pas dirigée contre les propriétaires de mines, mais contre les spéculateurs intermédiaires. Néanmoins, dès le premier jour d’arrêt, les patrons ont annoncé leur intention de poursuivre tous les instigateurs de cette mesure, notamment les délégués des mineurs, leur Fédération et les membres ouvriers de la commission de l’échelle mobile.
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- LE DEVOIR
- LA QUESTION DE LA PAIX
- La Ligue internationale de la Paix et de la Liberté.
- De très intéressantes décisions ont été prises par le 28e Congrès annuel de cette Ligue, qui s’est tenu à Paris le 28 janvier sous la présidence deM. Emile Arnaud, son président.
- Sur la question : Des modes de développement du mouvement pacifique, la Ligue a voté les résolutions suivantes :
- I. — Le Congrès de la L. P. L. engage ses sections et ses groupes :
- 1° A fonder partout des sections de pupilles qui s’efforceraient de répandre par des fêtes enfantines l’enseignement pacifique, et qui organiseraient à l’usage des enfants une grande fête pacifique annuelle ;
- 2° A propager chez les enfants des écoles, ainsi que dans les associations post-scolaires, le goût et la pratique de l’arbitrage ;
- 3° A réclamer l’enseignement dans les écoles primaires de l’histoire morale des peuples, des droits et des devoirs respectifs des nations, de l’unité de la morale, et de son application aux relations internationales.
- II. — Le Congrès, conformément aux propositions de l’Association de la Paix par le droit, appuyées par la Ligue « Pax », exprime sa sympathie au bureau socialiste international à l’occasion de ses récentes manifestations pacifiques.
- Le Congrès exprime Pespoir que le Bureau socialiste international voudra bien prendre officiellement part aux Congrès universels de la Paix.
- III. — Considérant que la Ligue proclame et soutient
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- > pour les nations le droit de légitime défense, conséquence de l’autonomie de la personne humaine et de l’indépendance des peuples qui en découle ;
- Le Congrès proclame le devoir des citoyens d’assurer la défense nationale, le droit des Etats d’exiger des citoyens l’accomplissement de ce devoir; mais déclare que les Etats ne peuvent exiger le sacrifice de la liberté individuelle que dans la mesure où ce sacrifice est rigoureusement indispensable pour assurer la défense nationale ;
- Le Congrès invite les partis politiques, dans l’intérêt même de cette défense, à réclamer les modifications de l’état de choses actuel en tout ce qui excède la limite qui vient d’être indiquée.
- Sur la question : Intervention des Pacifistes dans les élections législatives, le Congrès invite les électeurs à poser aux candidats entre autres questions les trois suivantes :
- I. — Vous engagez-vous, si vous êtes élu, à vous faire inscrire comme membre de l’Union interparlementaire pour la paix et l’arbitrage international, et à prendre part, autant que possible, aux conférences interparlementaires ?
- IL — Vous engagez-vous, si vous êtes élu, à soutenir et même à réclamer la conclusion de traités d’arbitrage permanent par lesquels les Etats s’engageront à faire résoudre leurs différends par l’arbitrage et non par la guerre ? *
- III. — Les Etats de Norvège, de Danemark et de la Confédération suisse favorisent la propagande internationale en faveur de la Paix en subventionnant le Bureau international de la Paix qui a son siégea Berne. Vous engagez-vous, si vous êtes élu, à proposer ou à appuyer le vote d’une subvention en faveur de ce Bureau ?
- Le Congrès a décidé également que ces questions se-
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- LE DEVOIR
- raient communiquées au plus grand nombre possible de comités électoraux, en leur demandant d’en réclamer l’insertion dans les programmes des candidats.
- Il fait en même temps appel à la presse pour qu’elle donne la plus large publicité possible à la Convention de La Haye, relative au règlement pacifique des conflits internationaux, ainsi qu’aux traités d’arbitrage permanent qui en seront le complément.
- Enfin, la Ligue demandera qu’on ajoute au programme du prochain Congrès universel de la Paix, les deux articles suivants :
- « De la substitution au militarisme agressif d’une organisation militaire purement défensive. (M. Moneta, l’apporteur).
- « Organisation de grandes fêtes populaires en l’honneur de la Paix. » (MM. Deullin et Paul Louis, rapporteurs).
- La Société de paix et d’arbitrage du Familistère de Guise a tenu sa réunion générale le jeudi 23 janvier.
- Son président, M. Sarrasin-Duhem, a rendu compte sommairement de ce qui s’est passé au Xe Congrès universel de la Paix à Glasgow, ainsi que des évènements plus récents intéressant l’oeuvre pacifique.
- Les membres de l’assemblée se sont unanimement associés aux hommages de gratitude rendus par le Congrès de Glasgow, à l’occasion du dixième anniversaire de la constitution du Bureau international de la Paix, à l’éminent organisateur et directeur de ce Bureau, M. Elie Du commun.
- L’assemblée a également renouvelé les félicitations déjà adressées par son président au vénéré doyen de la cause pacifique, M. Frédéric Passy, lauréat du prix Nobel.
- Enfin, elle a donné son adhésion au programme de la Société l’Education pacifique fondée par Mme Marie-Madeleine Carlier et Mlle Marguerite Bodin, institu-
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- trice. Cette Société est une branche de l’alliance universelle des femmes pour la Paix par l’Education, présidée par Mme la princesse Wisziowska.
- Une intéressante causerie de M. le docteur Nicollet, vice-président, a terminé la séance.
- M. le docteur Nicollet avait pris pour sujet : « Les camps de concentration au Transvaal et le sou des Boërs ». Il a insisté sur le mouvement unanime qui se manifeste avec une grande intensité, dans le monde entier, en faveur des femmes et des enfants Boërs.
- Après cette conférence, l’assemblée a constitué un comité spécialement chargé de lancer des listes de souscription et de recueillir des dons pour le sou des Boërs. M. le docteur Nicollet en a accepté la présidence.
- La neutralité Scandinave.
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- Le 24 janvier, le groupe norwégien de l’Union interparlementaire , qui comprend les quatre cinquièmes du Storting , a chargé son comité directeur de proposer au Storting de nommer un comité spécial qui aurait à examiner la question d’une déclaration de neutralité permanente de la Norwège et de la Suède, et à formuler une adresse au roi dans ce sens.
- La fraction des libéraux a présenté une motion identique au Riksdag suédois, le 27 janvier, sur l’initiative de M. Hedin. Cette motion, qui était revêtue de quarante signatures, tendrait à la reconnaissance de la neutralité des trois royaumes Scandinaves, Suède, Norwège et Danemark.
- Dans ce dernier pays , les amis de la paix, très nombreux au Parlement, travaillent avec ardeur à la proclamation de neutralité du. Danemark soit seul, soit conjointement avec la Suède et la Norwège.
- »
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- LE DEVOIR
- Un apôtre de la paix.
- M. Jean de Bloch, conseiller d’Etat et célèbre constructeur des chemins de fer russes, mort récemment, s’était fait, pendant ces dernières années, l’apôtre infatigable de la paix. Il eut la joie de voir son souverain épouser les idées qui lui étaient chères et de pouvoir les défendre à la Conférence de la Haye, née de l’initiative impériale.
- Dans un volumineux travail sur la guerre, il était arrivé à cette conclusion que les sacrifices imposés- aux grandes nations par l’état de paix armée finiraient par épuiser et lasser tous les Etats, et que la paix obligatoire serait, dans un temps plus ou moins éloigné, l’aboutissant fatal de tous les grands efforts militaires de l’époque.
- Le banquet des « pacifistes »
- ^ La date du banquet annuel des Amis de la paix coïncidant avec le centième anniversaire de la naissance de Victor Hugo, les membres des associations pacifiques de France avaient résolu de faire cette année leur manifestation coutumière, tant en l’honneur de Victor Hugo qu’en faveur de la paix.
- Le banquet, auquel assistaient plusieurs centaines de personnes, a eu lieu hier soir au restaurant Vautier, sous la présidence de M. Emile Arnaud, président de la Ligue internationale de la paix et de la liberté, aux côtés duquel avaient pris place MM. Frédéric Passy, président de la Société française d’arbitrage entre nations, lauréat des prix Nobel ; le professeur Charles Richet, Mmes Camille Flammarion, etc.
- Au dessert, M. Emile Arnaud, au nom des Amis de la Paix, a, dans un langage éloquent et noble, revendiqué Victor Hugo, dont il a lu le beau discours prononcé en 1869 au congrès de la paix à Lausanne. Il s’est ensuite
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- élevé contre le droit de tuer, contre la peine de mort et contre la guerre, « cette peine de mort appliquée à des innocents ». Puis il a fait adopter d’acclamation l’ordre du jour suivant :
- «Les Amis delà paix, réunis à Paris le 22 février 1902, constatent avec un profond regret une recrudescence de l’esprit militariste dans quelques-uns des Etats les plus éclairés du monde civilisé. Ils considèrent la politique d’excitation à la haine du voisin comme pernicieuse et constituant un danger continuel pour la paix entre les nations ; ils la condamnent, en conséquence, chez les gouvernements aussi bien que chez les peuples.
- « Ils voient clairement que les partisans de la guerre redoublent d’efforts pour maintenir cette politique, mais ils ne se laisseront ni intimider ni décourager et ils sont décidés à faire des efforts plus grands encore pour délivrer enfin l’humanité du système barbare qui consiste à recourir à la force pour régler les différents.»
- Mme Camille Flammarion a ensuite flétri la « lâcheté », tout en s’excusant d’employer ce mot, des Etats européens qui ont laissé « mettre au cercueil 13.000 enfants boers » et salué par avance le chef de gouvernement « qui aura l’honneur de faire entendre à l’Angleterre la voix de l’humanité ».
- Puis, M. Frédéric Passy, acclamé par tous les assistants, prononce un éloquent discours.il se félicite d’être « un humble sectateur des grands poètes, comme Victor Hugo et Lamartine, qui prêchèrent aux hommes la paix bienfaisante». Il rappelle cette parole du premier, au congrès de la paix, en 1849 : « Venez, dit-il aux délégués, venez vivre la plus belle page de l’Evangile, qui ordonne aux hommes de s’aimer comme des frères », et celle de Lamartine : « Je suis concitoyen de tout homme qui pense : la Vérité est mon pays. »
- M. Frédéric Passy constate pourtant avec tristesse que, « si les victoires pacifiques se sont succédé depuis lors dans la région des idées, les Amis de la paix ont éprouvé des défaites dans l’ordre des faits». Et, il parle
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- de la guerre du Transvaal. Cependant le vénérable orateur estime que meme cette guerre barbare marque un progrès, car « de pareils actes ne peuvent plus se commettre sans que l’humanité tout entière se lève pour vouer à l’exécration le gouvernement qui s’en rond coupable ».
- M. Frédéric Passy termine, au milieu d’une ovation, en rappelant ce mot d’un « pacifiste » : « Le jour monte et bientôt il n’y aura plus d’ombre pour cacher les forfaits des tyrans. »
- Après avoir entendu encore plusieurs allocutions, entre autres celles de MM. Charles Ricliet, Bcauquier, et de quelques pacifistes étrangers, les convives ont écouté des poésies de Victor Hugo dites par plusieurs dames. Puis ils se sont séparés en chantant la Marseillaise de la Paix.
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- L’anniversaire de Washington à Chicago.
- Le 22 février, a eu lieu à Chicago, la manifestation en l’honneur de l’anniversaire de Washington. M. d’Es-tournelles de Constant, député, ancien délégué de la France à la Conférence de La Haye, a prononcé, en anglais, un très important discours.
- répondant à ceux qui s’étonnent que la Conférence de La Haye n’ait pas encore donné de résultat, M. d’Es-tournelles s’exprime ainsi :
- «L’heure est ingrate et prématurée pour juger son oeuvre; nul ne se flatte de rendre la guerre impossible, mais un grand changement est acquis et ce progrès marque l’ouverture d’une ère nouvelle dans le monde. Toutes les puissances civilisées ont officiellement reconnu la nécessité d’instituer une justice internationale. Une cour d’arbitrage a été créée ; elle est ouverte. Les gouvernements, il est vrai, ne se hâtent pas d’y faire appel, mais l’opinion, peu à peu intruite de ses intérêts et de ses devoirs, saura bien leur en rappeler l’existence,
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- » C’est nous surtout, Français et Américains, qui seront les éducateurs do l’opinion dans cette voie.
- » Nous avons donc, autant que jamais, devant nous, un grand rôle à jouer ensemble.
- » L’union fraternelle de nos pays a été féconde dans le passé ; elle n’est pas moins nécessaire dans l’avenir.
- » Nos pères, il y a cent ans, ont combattu pour l’indé-pcndance ; mais leur victoire, si grande soit-elle, n’est pas complète ; la civilisation attend autre chose encore de leurs descendants, s’ils ne sont pas dégénérés. Notre Washington, notre Lafayette ne doivent jamais cesser d’être nos guides ; leurs voix nous commandent de toujours suivre leur drapeau et de continuer leur oeuvre. Ecoutons-les ! Nous sommes amis ; mais, amis, ce n’est pas assez ; soyons encore compagnons d’armes. Nous leur devons la liberté. Il reste à fonder la paix pour ceux qui nous suivent. »
- RUSSIE
- Le Congrès des Croix-Rouges.
- C’est le 29 mai prochain, et à Saint-Pétersbourg, que se tiendra le septième Congrès international des Sociétés de la Croix-Rouge.
- Le premier se tint au lendemain de la convention de Genève, en 1867 à Paris, et les suivants à Berlin en 1869, à Genève en 1884, à Carlsruhe en 1887, à Rome en 1892, et à Vienne en 1898.*
- Une des principales questions que le Congrès étudiera sera celle de l’extension'des bienfaits de la convention de Genève du 22 août 1864 aux guerres maritimes, extension prévue par la Convention signée le 29 juillet 1899 à La Haye par les représentants des puissances. -Il n’y a pas longtemps, l’attention publique était appelée sur cette institution par la distinction si méritée dont fut l’objet son fondateur M. Dunant, à l’occasion de la distribution des prix Nobel. Personne n’ignore le déve-
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- loppement considérable qu’elle a pris en Europe, ce qu’on sait moins peut-être, c’est qu’il n’y a pas de pays où elle soit plus prospère et plus populaire qu’au Japon, ainsi qu’en témoigne une correspondance du Journal de Genève, déjà vieille de quelques mois, mais qui n’a rien perdu de son intérêt. La guerre avec la Chine, et plus récemment une alliance retentissante nous ont montré le parti que le peuple japonais avait su tirer de son adaptation rapide aux moeurs des nations occidentales ; il n’est que juste de le montrer dans le noble usage qu’il sait faire d’une des plus belles conquêtes de l’esprit humanitaire, dans l’organisation de la Société de la Croix-Rouge. -
- «La Société a pris naissance en 1877, grâce aux efforts de 39 hommes dévoués pour soulager les souffrances des blessés rebelles et impérialistes dans la sanguinaire guerre civile dite de Satsuma. Elle prit le nom do Haku-aisha, société de l’amour large. Ce n’est qu’en 1886 qu’elle s’affilia à l’Association internationale et signa la convention de Genève. Elle n’avait alors que 2189 membres. Au bout de dix ans, ses rôles portaient plus de 450,000 noms. Aujourd’hui, ses adhérents sont au nombre de 758,322 et son revenu annuel s’élève à 6,250,000 fr. ! Il n’y a pas de' petit village où quelques maisons ne portent fièrement la croix rouge au-dessous du numéro et du nom du chef de famille. On me demande souvent où se trouve la Suisse, mais chacun sait que Genève fut le berceau de cette noble organisation. Son merveilleux succès est largement dû à la munificence et au patronage de la famille impériale, un peu aussi à une vanité innocente. Chaque sociétaire a le droit de porter le ruban et la médaille aux jours de fête, et l’on est sûr de la voir sur la poitrine des officiers les plus décorés. L’empereur lui-même la porte, et c’est à des infirmières de l’hôpital de la Croix-Rouge qu’est confié le fils du prince impérial. En 1886, l’empereur fit à la Société un premier don de 250,000 fr. et un autre de somme égale pour bâtir son premier hôpi-
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- tal. Trois ans plus tard, le souverain s’inscrivait pour une souscription annuelle de 25,000 fr.. plus 10,000 fr. pour des objets spéciaux.
- « Ce bel exemple fut suivi par riches et pauvres ; la plus grande partie des fonds est souscrite par d’humbles souscripteurs â 1 fr. ou 2 fr. La guerre avec la Chine trouva la Société amplement capable de faire face à toutes les demandes. Loin d’être épuisée par cet effort, elle put consacrer 2.500.000 fr. à la construction de deux magnifiques hôpitaux flottants, de 6000 tonnes, nommés VHumanité et la Sympathie. Elle en a actuellement deux autres en construction en Angleterre. En temps de paix, ces vapeurs, qui filent 16 nœuds, sont loués à la Compagnie de navigation et rapportent à la Société un fort bel intérêt. Son activité n’est pas limitée à l’armée et à la marine. A Tokio, la Société entretient un magnifique hôpital civil ; elle a fondé le premier hôpital en Corée et je crois qu’elle doit bientôt en avoir un à Pékin. C’est ainsi qu’une création bouddhiste contribue à la réhabilitation du beau symbole que certains missionnaires ont fait détester par leur arrogance ou leurs intrigues ambitieuses. »
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- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- La réglementation du mariage aux Etats-Unis.
- Extrait d’un journal américain :
- Il y a évidemment une tendance générale en faveur de lois plus strictes sur le mariage. Une nouvelle loi vient d’entrer en vigueur dans le district de Columbia (la ville capitale de Washington), qui fait de l’infidélité conjugale la seule cause du divorce. En Pensylvanie, une nouvelle loi élaborée sous l’inspiration des médecins, prohibe le mariage entre cousins germains et une nouvelle loi concernant le mariage de droit coutumier vient d’être introduite dans l’Etat do New-York. En vertu de cette loi, ainsi que précédemment, un homme et une femme peuvent être mariés par leur consentement mutuel de vivre ensemble comme mari et femme, mais, dans les six mois, un certificat de ce genre de mariage doit être dressé par le juge du comté. Ce certificat établit qu’un contrat civil a été conclu, et il portera les signatures de deux témoins et le sceau d’un notaire. L’objet de cette nouvelle disposition est de mettre fin aux entreprises de chantage de femmes intentant un procès, en arguant un mariage de droit coutumier par consentement mutuel, dont la preuve résultait du fait que les personnes en question avaient vécu ensemble comme mari et femme.
- FRANCE
- Une femme dans la diplomatie.
- Par décret de M. Delcassé , ministre des affaires étrangères, Mlle Jeanne de Villeneuve Flayost vient d’être nommée commis auxiliaire au consulat de France à New-York, en récompense des services qu’elle a ren-
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- LE MOUVEMENT FEMINISTE.
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- dus à l’administration où elle travaille, depuis neuf ans.
- C’est, croyons-nous, la première fois qu’une femme entre officiellement dans la diplomatie française.
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- Une doctoresse ès-lettres modernes.
- Pour la première fois, le grade de docteur ès-lettres modernes vient d’être accordé, en France, par la Faculté de Lyon, à une jeune fille de 21 ans, Mlle Raïna Tyr-neva, Bulgare d’origine, qui avait fait son instruction et acquis ses premiers grades au Gymnase de Philip-popoli.
- * *
- Les femmes employées des postes et télégraphes
- Le nombre de femmes employées des Postes et Télégraphes, en Allemagne, augmente considérablement.
- En 1897, sur 74,955 employés, il y avait 2,997 femmes, soit 4 0/0.
- En 1898, sur 76,025, il y avait 4,665 femmes, soit
- 6,1 0/0.
- En 1899, sur 76,825, il y avait 6,105 femmes, soit 7,9 0/0.
- En 1900, sur 79,975, il y avait 7,671 femmes, soit 9,6 0/0.
- Le service des Postes, en Angleterre, a employé pour la première fois des femmes en 1870.
- En 1871, mille femmes eurent des postes et à l’heure
- actuelle il y en a plus de trente-cinq mille.
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- Le nom de la mère
- L’enfant doit-il porter le nom de son père ou celui de* sa mère ? Telle est la question qui se pose devant l’opinion publique. Un abonné du Figaro adresse à ce jour-
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- nal une lettre donnant dos renseignements intéressants sur ce sujet :
- Je surprendrai peut-être vos lecteurs, écrit-il, en faisant remarquer qu’aucun article du Code civil ne tranche la question et ne dit qu’un enfant légitime portera le nom de son père.
- Les actes de naissance, nous le savons tous, sont ainsi conçus : « Acte de naissance de Charles-Adolphe, fils de François Durand (par exemple) et d’Augustine Thomas, son épouse ». L’enfant est appelé de ses prénoms seulement, et c’est l’usage seul, et non un article du Code, qui en conclut que l’enfant s’appellera Charles-Adolphe Durand.
- Les innombrables jugements des Tribunaux qui constatent pour un homme le droit de porter le nom de ses ascendants paternels sont uniquement basés sur cette coutume, et pas un seul ne dit : « en vertu de tel article du Code civil», par la raison que cet article n’existe pas.
- Il n’y a donc là qu’un usage, qui pourrait très bien être remplacé par un usage différent ; il serait très utile que les enfants pussent porter le nom de leur père et de leur mère ; elle empêcherait bien des confusions fréquentes entre cousins. Cela ne nuirait, du reste, en rien à l’établissement des filiations paternelles, les généalogies des Espagnols ayant toujours été tout aussi bien établies que les autres.
- Dans ces conditions la réforme ne semble pas difficile à réaliser : ses partisans n’ont qu’à l’opérer eux-mêmes.
- La protection de la femme en Pologne
- Le mouvement féministe s’accroît sensiblement en Pologne, mais son caractère est plutôt philanthropique.
- On nous signale, dit La Fronde, l’organisation d’une maison (asile de Sainte-Edwige), où les femmes seules sans famille, trouvent pour un prix plus que modique
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- une gentille petite chambre et une nourriture saine et suffisante.
- Dernièrement, le gouvernement a donné l’autorisation pour la fondation d’une caisse de prévoyance et de secours mutuels pour Ips femmes travailleuses.
- Mais l’institution la plus importante est celle qui vient de se créer à Varsovie sous ce nom : La Société pour la protection des femrn.es. Cette Société a pour but de préserver les jeunes filles de la chute et de relever moralement celles qui ont été séduites.
- Partant de ce principe, la nouvelle Société combattra activement la Traite des blanches, ce qui aura une importance capitale, la Pologne étant le terrain préféré de ces misérables trafiquants.
- Le Comité de la nouvelle Société contient les noms des dames des plus illustres familles polonaises, ainsi que les noms de toutes les notoriétés de Varsovie. Placée sous les auspices du gouvernement, la Société pour la protection des femmes aura le concours des autorités dans l’extension d’un large patronage sur les orphelins, les enfants abandonnées, ainsi que dans le secours porté aux filles séduites parles promesses trompeuses d’ignobles racoleurs.
- Les femmes à l’Ecole d’Agriculture de Vienne.
- Le Conseil de l’Ecole d’Agriculture de Vienne a prononcé, unanimement, l’admission des femmes comme élèves de l’Ecole, au même titre que les hommes.
- # #
- L’éducation mixte en Allemagne
- On commence à se rendre compte en Europe des avantages de l’éducation mixte.
- Dans le royaume de Wurtemberg et dans le grand-duché de Bade, les jeunes filles seront désormais admises aussi bien que les garçons dans les «gymnases», c’est-à-dire écoles préparatoires.
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- En Westplialie, une réunion de professeurs d’écoles publiques vient d’adopter les mesures suivantes :
- 1° L’enseignement dans les écoles publiques poursuit un seul et meme but pour les deux sexes ;
- 2- Bien que les aptitudes des deux sexes soient différentes et nécessitent une éducation distincte, comme cette éducation, si elle est trop spéciale, peut élever une barrière factice entre les garçons et les filles, il est préférable de les instruire en commun ;
- 3* L’utilité d’une éducation mixte dans les écoles publiques réside dans ce fait que, bien que leurs rôles dans la vie doivent être différents, cependant ils se trouveront en face des memes problèmes ;
- 4- Les-degrés d’intérêt qu’apportent garçons ou filles aux diverses branches de l’éducation peuvent être avantageusement significatifs pour les uns comme pour les autres ;
- 5* L’habitude de relations journalières tend à diminuer le danger de la fréquentation d’un sexe avec l’autre ;
- 6’ L’éducation mixte est le système le plus rationel, puisque c’est lui qui ressemble le plus à l’éducation en famille.
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- Le vote des femmes en Norwège
- Pour la première fois, en décembre, les femmes ont pris part à l’élection du Conseil municipal de Christiania.
- Par suite de leur intervention la majorité se trouve déplacée. De libérale elle est devenue conservatrice. Les libéraux ont perdu 17 sièges, les conservateurs en ont gagné 5 et les socialistes 7 ; ceux-ci sont actuellement 14 dans l’Assemblée.
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- OUVRAGES REÇUS
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- OUVRAGES REÇUS :
- La Tempérance, organe de la Ligue anti-alcoolique et de la Solidarité nimoise. Journal mensuel. Administration et gérance : Th. Tholozan, 4, place de TAspic? Nimes (Gard).
- La feuille est servie aux souscripteurs et membres de la Solidarité nimoise, instituée en décembre 1901. Cotisation annuelle : cinq francs.
- Des sections de tempérance fonctionnent, à Nimes, depuis le 13 janvier 1900. Le journal en compte six dont deux enfantines.
- Depuis la fondation, l’engagement de s’abstenir de toute liqueur alcoolique— mais non de vin — a été pris par 889. adultes.
- Des réunions dans divers locaux de la ville et dans une villa dite de la Tempérance sont organisées pour les familles.
- « Aidez-nous tous de votre sympathie, » dit l’Administrateur, « de vos dons, de vos conseils, de votre » influence... car l’oeuvre est grande... le mal sous » sa forme brutale : l’alcoolisme, exerce autour de » nous des ravages journaliers. La patrie est en dan-» ger. ». ”
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- Le Verre, par Paul Frick, ingénieur des Constructions civiles. *
- 1 volume in-18 de la collection des « Livres d'Or de la Science», avec de nombreuses figures dans le texte. Prix, broché : 1 fr. 50; relié toile : 2 francs. Librairie C. Reinwald, Schleicher frères, éditeurs, 15, rue des Saints-Pères, Paris-VIe.
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- A la Librairie du Magnétisme, 23, rue Saint-Merri, Paris-IVe.
- Documents recueillis par H. Durville, directeur du Journal du Magnétisme :
- Arguments des savants, hommes de lettres, hommes politiques, artistes et notabilités diverses en laveur de la pratique du Massage et du Magnétisme, par les Masseurs et les Magnétiseurs.
- Arguments des médecins en faveur.........
- Prix de chacune de ces brochures, 0 fr. 30.
- Le Magnétisme et la justice française devant les droits de l’homme. Mon procès, par L. Mouroux.
- Brochure, trente centimes.
- * «
- Histoire des Bourses du travail (origines, institutions, avenir), ouvrage posthume de Fernand Pellou-tier, secrétaire général de la Fédération des Bourses du travail. Préface par Georges Sorel. Notice biographique par Victor Dave. Un volume in-18, avec le portrait de l’auteur, prix : 3 fr. 50. Librairie C. Reinwald, Schleicher frères, éditeurs, 15, rue des Saints-Pères, Paris-VP.
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- CEPHISE 177
- PH 1
- Par Henry GRÉVILLE
- (Suite.)
- Il réprima un mouvement de dégoût. Le coupé s’arrêtait devant leur porte. '
- — Mais j’en viendrai à bout, fillette, reprit-il, ep l’aidant à descendre.
- Ils montèrent l’escalier et entrèrent dans de‘ grandes pièces somptueuses, très propres, mais où tout se trouvait dans le plus grand désordre ; M. Maubert emmena sa fille dans la salle à manger, où un premier déjeuner leur fut servi par le valet de chambre.
- — Je pars ce soir, reprit le père en regardant sa fille avec une profondeur de tendresse qu'elle ne voyait pas, penchée sur sa tasse de chocolat ; je ne sais pas quand je reviendrai. Dans huit jours, peut-être moins, peut-être beaucoup plus. Il y a des mémoires à vérifier, des traités à examiner jusque dans les virgules, des plans à relever... enfin, cent fois pis que si le travail commençait. Et ce qu’il y a de plus odieux, c’est qùe je serai probablement forcé de faire une chose que je n’ai jamais faite, qui me répugne jusqu’à l’horreur... à tel point que je n’en ai pas parlé , que je n’en parlerai pas à ta mère.
- Céphise leva sur lui un regard si plein de fidélité, de dévouement et de pitié qu’il en fut ému.
- — Je vais être forcé, pour en finir, dit-il, d’acheter une conscience. Sois tranquille, je la payerai beaucoup plus cher qu’elle ne vaut !
- — Oh ! mon pauvre père ! fit-elle, que tu dois être uialheureux !
- — Je l’avoue. C’est un homme de rien, pourtant ; il ïu’en veut parce qu’il n’a pas reçu d’argent dans une
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- affaire qu’il considérait — sans raison aucune — comme sienne. Il m’attaque avec une extrême fureur, me fait calomnier par des gens qui sont peut-être de bonne foi, et qui le croient sur parole... Tant que je ne l’aurai pas bâillonné avec des billets de banque, il aboiera.
- — Et après, pourquoi ne recommencerait-il pas? demanda Cépliise.
- — Il ne pourra plus. Tout étant terminé, approuvé, parafé, il ne serait plus écouté — et, ce qui est plus sûr, il n’y aura plus d’intérêt.
- — La vie est laide, parfois ! dit Céphise en se levant.
- Elle vint s’appuyer à la chaise de son père, qui l’entoura d’un bras.
- — Je pars ce soir, reprit-il, je te laisse tout. Tout, tu entends? La clef en double de mon bureau, de mon coffre-fort, de tout ce qui est ma fortune et mon travail. J’espère bien que rien ne m’arrivera; mais si... non, sois tranquille, rien ne m’arrivera; mais s’il arrivait quelque chose, c’est toi qui t’occuperais de tout. Lucien est marié, il a sa famille ; Colette ne peut pas compter, les autres sont des enfants, et même s’ils étaient plus âgés... Enfin, c’est toi à qui je donne ta mère. Tu as compris?
- — J’ai compris, mon père, j’obéirai.
- Elle baisa avec tendresse la joue, puis la main paternelle, et resta près de lui, toute droite, très grave, très pénétrée de sa mission, reconnaissante sans orgueil de se sentir si haut estimée.
- — Tu feras arranger ce logis suivant mes idées en ce qui concerne mon cabinet de travail, et comme tu voudras pour le reste. Voici des plans où j’ai placé mes tableaux préférés par panneaux... Les mesures sont prises, tu n’as qu’à faire placer les objets suivant mes indications.
- En effet, rien n’était plus simple. Ensemble, ils procédèrent à la visite de l’hôtel. Les tentures étaient posées partout, les tapis roulés dans les coins ne demandaient qu’à être déroulés. Les grands rideaux
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- avaient bonne mine sous leurs lambrequins, sur les fenêtres encore nues.
- — Mais, papa, tu ne m’as rien laissé à faire ! dit Cépbise.
- — Tu crois ? Tu verras ! Quand ce sera fini, tu iras chercher maman et tu la ramèneras ici. Je ne voudrais pas qu’elle allât à Bordeaux avant que mon afîâire fût terminée. Bordeaux n’est pas assez loin, et les journaux sont parfois si bêtes ! Colette va venir, avec son mari, déjeuner. Je les ai vus hier.
- Il se tut, le sourcil froncé.
- — Ne fais pas un mariage d’emballement, fillette, reprit-il ; ta soeur s’est mariée trop vite ; de Vautrait était pressé. Ce n’est pas le mari qu’il lui fallait; ils peuvent encore être heureux, mais ce sera plus difficile.
- — Plus tard, papa, dit Céphise avec douceur. Quand ils auront des enfants.
- — Quand ils... J’ai bien peur qu’ils n’en aient jamais.
- — Si, papa, tu verras. Un peu de patience. Ils ne se connaissent pas. Ainsi, moi, j’ai détesté Roger, et à présent, sans dire que je l’aime, le connaissant mieux, je ne le déteste plus.
- — Ce n’est pas la même chose, murmura M. Maubert. Mais il arrive parfois des événements bien extraordinaires !
- —- Tu verras !
- Il regarda sa fille avec étonnement : elle avait une si candide assurance qu’il ne put s’empêcher de sourire.
- — Oh ! papa ! reprit-elle. Ce fusil de Gaëtan, je t’en prie ! Si tu savais comme il est bon garçon! Et puis, bien moins maladroit. Il m’a conduite en ville, à la gare, avec le vieux cheval, et il n’a pas accroché une seule fois !
- M. Maubert se dérida tout â fait et conduisit sa fille dans une vaste pièce où se trouvaient les objets à son usage.
- — Tiens, le voilà, dit-il, en lui désignant une boîte
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- longue et étroite. C’est une arme excellente, beaucoup trop bonne pour lui, mais un peu légère pour moi. Tu lui diras que c’est toi qui la lui as obtenue. Tu ferais un fameux avocat, toi ! Et puis honnête !...
- Il hocha la tête et retourna à ses papiers pendant que Céphise allait dormir une heure.
- De Vautrait arriva le premier pour le déjeuner. Afin de ménager quelques minutes de travail supplémentaire à son père absorbé, la jeune tille le reçut dans le grand salon où les meubles dansaient une étrange sarabande.
- — Toujours belle, Céphise, dit Roger, et toujours vallante. Vous avez tout le temps l’air, le plus naturellement du monde, de partir incontinent pour la conquête d’une étoile... A ce propos, Colette n'est pas là ?
- — Pas encore.
- — Alors, je m'abandonne. Figurez-vous, dit-il, en prenant une pose confidentielle sur le bras d’un fauteuil, que, dans ce moment-ci, ma femme m’en veut beaucoup.
- Le visage de Céphise s’assombrit.
- — Oh ! beaucoup ; c’est peut-être exagéré, dit-il, elle m’en veut.
- — Vous aurez fait quelque sottise, déclara la jeune fille.
- — Peuh !... oui, si vous voulez... Mais, d’abord, remarquez que ce n’est pas la première ; ensuite, que si elle ne l’avait pas su, par un de ces hasards imbéciles...
- — Toujours imbéciles, les hasards, quand ils dérangent nos affaires !
- — Céphise, vous avez une philosophie qui m’étonne souvent et me charme toujours ! Mais, si elle ne l’avait pas su, c’était comme si je n’avais pas commis la sottise. .. et, ensuite, j’étais mortifié, et un homme mortifié est capable de tout, de tout absolument ! insista-t-il, d’un air détaché.
- Céphise gardait le silence.
- — Pourquoi me racontez-vous cela ? dit-elle enfin. Il me semble que nous pourrions trouver un autre sujet
- de conversation.
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- — Ça n’aurait pas la meme utilité, fit remarquer Roger ; vous ôtes si... — je ne veux pas dire bon garçon, car vous n’êtes pas garçon du tout— mais si... si honnête femme , voulez-vous ? que je viens à vous comme au confessionnal ; cela me purifie l’âme !
- — Grand merci ! fit sèchement Céphise en se détournant.
- — Et puis si j’avoue mes torts, c’est premièrement parce qu’il serait superflu de les nier. Ils sont évidents, et ensuite... Je vous assure que Colette a tort de m’en vouloir! Si vous saviez, oh ! si vous saviez combien une sottise comme celle-là pèse peu dans la vie d’un homme! Je ne vous demande pas cle le comprendre, Céphise, évidemment ! Seulement , vous pourriez dire à ma femme que ça ne pèse rien, mais rien du tout, pas plus que cela !
- Il souffla légèrement dans l’air : Ouitt !... un duvet imaginaire.
- — Je ne lui dirai rien de ce genre, repartit Céphise ; elle vous en voudrait peut-être bien davantage de me l’avoir fait entendre !
- — Ça, c’est possible ! avoua franchement Roger , mais... tenez, la voilà. Pour une fois, savez-vous, en bon patois belge, Colette, c’est moi qui suis arrivé le premier !
- Sa femme ne lui répondit que par un signe de tête et embrassa gravement Céphise ; après quoi celle-ci appela son père, et on se mit à table.
- Ce fut un déjeuner silencieux; de temps en temps, de Vautrait, qui seul avait des envies de rire, regardait curieusement tour à tour sa femme et sa belle-soeur ; il n’est pas impossible qu’à ce moment-là l’aimable gentilhomme n’ait pensé qu’il s’était marié trop tôt, et que des deux sœurs c’est certainement la puînée qui lui eût le mieux convenu.
- — Je me serais sûrement mieux entendu avec elle, se dit-il, peut-être; et il se trompait. Mais l’instant d’après, en contemplant le profil de camée et la taille incompa-
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- rable de sa femme, il se dit que Céphise, môme émancipée par le mariage, n’aurait jamais ce grand air qui accompagnait si noblement le blason des Vautrait.
- Après le déjeuner, Roger s’esquiva poliment, M. Mau-bert retourna à ses soucis, et les deux soeurs restèrent ensemble. '
- Céphise avait déjà, au milieu du capharnaiim qui serait plus tard sa chambre, su créer une sorte de repos sous la tente, très appréciable en un pareil désordre. Son lit, garni de matelas et d’oreillers, avait bonne mine sous une couverture de soie rayée de teintes douces; un petit bureau, avec un encrier où il y avait de l’encre et un porte-plume, du papier et des enveloppes, puis deux fauteuils accompagnés d’un tabouret, entourés d’un petit paravent, donnaient un air aimable à cette demeure tapissée de vert céladon et embellie de glaces exquises par les soins de M. Maubert.
- Lorsque les deux soeurs furent gentiment installées vis-à-vis l’une de l’autre, la plus jeune mit sa main sur la main de l’aînée.
- — Pourquoi boudes-tu ton mari? lui demanda-t-elle.
- — Comment peux-tu le savoir ? Il ne te l’a pas dit, je pense ?
- — Si tu crois que ça ne se voit pas ! C’est écrit sur vos fronts soucieux ! répliqua nettement Céphise.
- — Il y a de quoi... Mais, non, je ne peux pas te dire cela. N’en parlons plus.
- Céphise médita un instant.
- — Tu lui auras fait grise mine, déclara-t-elle.
- — Pouvais-je... Mais non, je n’ai rien à te dire, conclut Colette, en s’enfonçant dans son fauteuil avec tous les symptômes d’une irrévocable résolution.
- La soeur puînée attendit un instant, et, ne voyant rien venir :
- — Évidemment, dit-elle, tu ne pouvais pas être très gracieuse avec lui ; c’eût été déloyal, puisque tu t’étais mise dans ton tort.
- Pans mon tort ? .
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- Autant qu’il était en sa nature correcte de bondir, Mme de Vautrait bondit dans son fauteuil ; mais sous le regard de sa soeur, elle y retomba, cachant sa défaite sous un très grand air de dignité blessée.
- — Il ne le sait pas, reprit Céphise tranquillement, mais ça n’empêche rien. J’ai vu dans le journal que H. Hamel partait la semaine prochaine, bien plus tôt qu’il n’en avait d’abord eu l’intention. Il n’a pas été vous rendre visite à la campagne ?
- — Non, fit Colette de la tête, mais sans parler.
- — Il s’est très bien conduit ; c’est un honnête homme, et je l’estime. Mais enfin...
- Colette fondit en larmes dans son mouchoir. Céphise prit gentiment le sien et aida sa soeur, avec un nombre considérable de petits baisers, à tarir ses pleurs; quand ce fut chose faite, l’impitoyable reprit :
- — Enfin, Colette, si ton mari savait que M. Hamel t’a tant fait pleurer, il ne serait pas content....
- — C’est sa faute ! clama Colette, et il ne mérite pas...
- — Sans doute ! fit Céphise avec un parfait esprit do conciliation, mais il ne s’agit pas de lui, ma chérie, il s’agit de toi,
- — De moi ?
- — Toi et ton avenir, et celui de la famille. N’est-ce pas absurde ? Voilà notre frère Lucien qui va être père dans quatre ou cinq mois, et toi, tu ne sais pas ce que c’est que de voir courir un mignon dans la maison...
- Les larmes de Colette recommencèrent à couler, et cette fois Céphise se garda bien de les arrêier.
- — Roger a des torts, je le sais, déclara la jeune fille lorsque le moment lui parut propice ; mais ces torts-là sont en réalité si peu de chose...
- — Qu’en sais-tu ? demanda Colette effarouchée.
- — Ils parlent de ces affaires-là devant tout le monde, avec tant de légèreté, répondit ingénument Céphise, qu’on ne peut les accuser d’y attacher de l’importance ; au fond, tu sais, la seule personne respectée, .c’est la mère ; la seule chose sacrée, c’est le bébé. Quand il
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- vient, quand il grandit, les hommes deviennent des papas, et cela les change joliment ! Te souviens-tu combien Lucien était frivole, indifférent ?... A présent, il ne s’aperçoit seulement pas que sa femme est bête comme un chou pommé ; il la porterait dans ses bras au haut des tours Notre-Dame... Et Roger, n’était-il pas de même avec toi, avant la naissance de Jean ?
- D’un geste grave, Colette répondit oui. Elle avait connu cette douceur de l’adoration, et le fond de sa peine était un profond, indicible, inguérissable regret du paradis perdu.
- — Si tu avais un bébé, ce temps-là reviendrait, et bien plus beau, affirma Céphise, car ton mari t/aime bien mieux qu’alors !
- — Il te l’a dit ? interrogea anxieusement Colette.
- Céphise, ici, se demanda s’il fallait dire exactement
- la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Elle se décida pour la vérité simple, et encore avec une petite robe, un chaste péplum de vestale.
- — Il m’a dit, affirma-t-elle, qu’il était très chagrin de t’avoir offensée, qu’il t’aimait beaucoup et que tu avais bien tort de prendre au sérieux les sottises qu’il peut faire sans rime ni raison, pour se distraire du chagrin que tu lui causes en lui gardant rancune.
- Colette poussa un grand soupir et remit son mouchoir dans sa poche.
- — Il faut que je m’en aille, dit-elle, j’ai rendez-vous chez ma couturière, mais je reviendrai à Paris dans deux ou trois jours, et tu me donneras à déjeuner. Comment es-tu organisée ?
- — Papa emmène son valet de chambre. Le cocher reste avec le coupé, et sa 'femme me servira. Mme Riclos passera les journées ici et sortira avec moi.
- — Très bien. Je reviendrai, fit Colette.
- Après avoir mis son chapeau et sa petite jaquette, elle s’arêta devant sa soeur.
- — Sais-tu, lui dit-elle, sous quel vocable tu seras canonisée ? Sainte Céphise de Bon Conseil. Au revoir, chérie, je vais dire adieu à papa.
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- XVI
- Lorsqu’elle se trouva toute seule dans le vaste hôtel, Céphise poussa un petit soupir mélancolique.
- Non qu’elle fût accessible à de ridicules et chimériques terreurs, ou que sa solitude lui parût ennemie : elle savait vivre avec elle-même. Mais ce départ, triste malgré la vaillance de son père, l’isolement où elle sentait là-bas, au pied des grands rochers, devant la mer bleue ou verte, la chère maman certainement languissante , peut-être malade, avec un fils aussi peu utile que Gaëtan, et l’empêchement perpétuel de toute chose qu’était Isaure, tout cela n’était pas fait pour égayer une âme de vingt et un ans.
- En la quittant, son père lui avait remis un papier qui portait ceci :
- « Prévoyant mon absence prolongée et la maladie de ma femme qui mettrait obstacle à l’exécution de ses désirs, je délègue ma puissance paternelle à ma fille Céphise, sûr qu’elle agira pour le mieux, et j’ordonne à mes enfants Isaure et Gaëtan de lui obéir comme à moi-même. » .4
- C’était beaucoup d’honneur, pensait Céphise, mais aussi beaucoup de responsabilité. Et les enfants ci-dési-gnés lui obéiraient-ils comme au père ? Pour son frère, elle n’en doutait pas; pour Isaure, c’était à peu près inadmissible.
- Mais pourquoi se tourmenter ? Le père reviendrait ; maman se rétablissait, sans doute, dans la paix et l’air fortifiant de la mer ; la délégation de la puissance paternelle serait inutile, et Céphise, après Lavoir serrée dans son portefeuille, s’endormit en songeant aux chers absents.
- Le lendemain, elle était sur pied dès l’aube ; les coups de marteau du tapissier battirent la mesure de ses pensées jusqu’au déjeuner, puis vint la bonne Mme Riclos ; quelques courses pour prendre l’air, et une promenade vers six heures, ensuite un dîner sommaire, pendant
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- lequel Céphise, tombant de sommeil et de fatigue, ne discernait même pas le goût des pettis plats fins cuisinés pour elle par une bonne domestique qui l’aimait,— telle fut la première journée de la jeune maîtresse de maison.
- Celles qui suivirent furent pareilles, différant seulement par le nombre et la qualité des objets maniés. La plus ennuyeuse fut certainement celle qu’il fallut consacrer à la cuisine ; mais aussi quelle gloire lorsque toutes les casseroles flamboyèrent sur les murs , lorsque chaque ustensile, du plus considérable au plus infime , eut trouvé sa place définitive !
- — Ah! mademoiselle, disait la grosse créature, le coin du tablier relevé, le poing sur la hanche , sans vous on n’en serait jamais venu à bout!
- Son mari, le cocher, approuvait d’un air grave ; il avait astiqué les cuivres aussi nets que la boucletterie de ses harnais, et se sentait fier de lui ; leur honnête satisfaction consola Céphise de l’emploi de son temps; non qn’elle méprisât les soins terre à terre de la batterie de cuisine ; elle savait que c’est la pharmacie du logis,«et qu’il n’est pas de soin plus nécessaire; mais elle préférait — on peut l’en excuser — le maniement des tableaux dans le cabinet de son père^
- Elle passa une exquise journée à tendre l’une après l’autre au tapissier les toiles qui prenaient place sur les murs dans l’ordre indiqué par M. Maubert; et c’était plaisir devoir combien cet homme, absorbé par tant de travaux d’ordres si divers, avait mis'de soin et de goût à placer les œuvres de ses maîtres favoris de façon à les faire valoir l’une par l’autre.
- Tout près du jour, le petit Meissonier, à portée de l’œil, pour être examiné .-comme un bijou, à la loupe, si l’on veut : puis tout seul sur un panneau, le grand Corot où les nymphes décentes s’enveloppent de fine lumière, sous les saules argentins ; et d’autres, vivants et morts, si bien opposés, ou si bien groupés, . Il avait du goût, ce constructeur de ponts en fer !
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- Quand ce fut fini, le tapissier ramasea ses outils et s’en alla. Dans le jour décroissant, Céphise s’arrêta devant le grand portrait de sa mère, peinte à trente ans par J.-J. Henner, si belle et si vivante que sa fille croyait la voir respirer. La couleur et le modelé se fondaient en une parfaite harmonie, et l’oeil respectueux oubliait la ressemblance pour ne plus admirer que le génie du peintre.
- Involontairement, Céphise joignit les mains, puis elle les laissa retomber sur sa robe.
- — Oh! ma chère maman ! murmura t-elle dans un souffle, béni soit celui qui t’a faite ainsi, pour que, dans une postérité reculée, ton image reste parmi les chefs-d’œuvre immortels !
- C’était une belle journée, il y en eut de moins douces : arranger la chambre d’Isaure était évoquer de bien désagréables souvenirs ; plus d’une fois le front de la sœur aînée se plissa au souvenir d’une âpre et injuste querelle ; elle termina son ouvrage avec la certitude qu’elle serait blâmée en tout ce qu’elle avait fait, et jamais remerciée pour rien ; mais elle en avait l’habitude.
- Restait la chambre de ses parents, car la sienne viendrait tout à fait à la fin, si elle avait le temps. Celle-là était prête depuis plusieurs jours dans les grandes lignes, afin que Mme Maubert y trouvât au moins son lit, si une nécessité quelconque l’avait rappelée subite ment à Paris ; mais il fallait que cette vaste pièce réunît tout ce qui avait fait la joie de l’autre, l’ancienne, où Céphise avait grandi au côté de sa mère.
- Elle y consacra toutes les peines imaginables ; à mesure qu’elle retirait des malles ou des tiroirs tous les petits objets familiers, les époques diverses d’une heureuse enfance surgissaient devant elle.
- C’est bien vrai que quelque chose de nous s’attache non seulement aux lieux que nous habitons, mais aux objets qui noüs entourent. Nous les marquons de notre sceau, un peu parce qu’ils décèlent nos habitudes, mais
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- surtout par le choix, qui trahit nos préférences. Il est de petites choses soi-disant élégantes, en réalité horribles, qu’on ne trouvera jamais chez une femme dégoût, fussent-elles imposées par les plus sévères exigences de la mode, de même que certaines femmes ne subiront jamais certaines formes ni surtout certaines couleurs.
- Tout ce qui approchait Mme Maubert portait la marque distinctive d’un goût irréprochable, mais un peu sévère. Elle aimait les belles formes, les belles lignes, la couleur harmonieuse, haïssant jusque dans le moindre détail le clinquant et les fausses apparences.
- C’est avec une joie presque attendrie que Céphise disposa ce qui faisait le plaisir et la commodité des habitudes de ses parents, et quand son oeuvre fut terminée, elle l’examina pour la juger.
- Il était tard : la journée, puis la soirée s’étaient écoulées dans ces menus soins ; Mme Riclos était rentrée chez elle après le dîner, çt la petite pendule, mise en mouvement par la jeune fille, venait de sonner onze heures. Céphise regarda le grand cadre de bois ouvré qui renfermait les lits jumeaux, sous la riche couverture de soie, vieux damas rebrodé par les doigts patients de Mme Maubert ; puis le petit bureau près de la fenêtre, la commode hollandaise, garnie d’une infinité de tiroirs, les glaces encadrées de vieux bois délicatement sculptés et dorés. -. et la vision de son enfance surgit devant elle.
- C’est, au milieu de toutes ces choses, pour elles chères et vénérables, qu’elle avait appris à penser, à aimer, à vivre. Son père et sa mère étaient partout, dans chaque coin, à chaque meuble. C’est accoté au dossier de ce fauteuil, que M. Maubert l’avait grondée un jour, pour une désobéissance, et jamais plus depuis. C’est là, sur ce tabouret, qu’elle avait confessé ses fautes d’enfant, et plus tard écouté les conseils que la prudente mère, donnait à la jeune fille, conseils de sagesse, de patience, de bonté, appuyés par l’exemple, toujours, à toute heure...
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- CEPHISE > 189
- Ce lit... M. Maubert y avait fait une longue maladie ; Céphise se rappelait tout : les visites du médecin, si anxieusement attendues, les heures de veille angoissée, les traits tirés, émaciés, les yeux fermés du père épuisé par la fièvre, et, plus que tout, le cher visage de maman crispé par la crainte et détendu en un sourire angélique dès que le malade ouvrait les yeux... Le changement de ce visage était une chose dont Céphise ne pouvait se souvenir sans pleurer, tellement l’effort disparaissait dans l’élan subit de la tendresse...
- Doucement elle s’agenouilla près du lit de sa mère et baisa la couverture soigneusement lissée.
- — O mon Dieu ! dit-elle en une ardente prière, faites que je sois pareille à maman ! Faites que ma vie soit pareille à celle de mon père et de ma mère, que leur exemple ne soit pas perdu... Si je me marie, que mon mari ressemble à mon cher père, et, quand je devrai mourir, que je laisse au coeur de mes enfants une tendresse pareille à celle que je ressens pour mes parents et une pareille reconnaissance...
- Elle pleura un moment, vaincue par tant de souvenirs et de sentiments ; mais c’étaient des larmes bénies qui la conduisirent au plus calme sommeil.
- XVII
- Le lendemain, vers le soir, elle rentrait avec Mme Riclos de la promenade quotidienne, lorsque le concierge lui remit un télégramme. Depuis huit jours elle avait reçu bien des lettres, mais ce télégramme était le premier ; elle se sentit le coeur serré.
- — Lisez-le, dit-elle â Mme Riclos en le lui passant.
- « Venez tout de suite, votre présence nécessaire. Pas de malheur. »
- La signature'était celle du docteur Legendre.
- — Pas de malheur , insista Mme Riclos, c’est l’essentiel.
- — Oui, fit Céphise, mais «Venez tout de suite!» Qu’est-ce qui peut bien être arrivé ?
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- — Gaëtan aura fait quelque sottise, dit l’excellente femme.
- — Plutôt Isaure. Voulez-vous venir avec moi?
- — Je veux bien, répondit la fidèle amie. Seulement*, je resterai à Cherbourg, jusqu’à ce que vous me fassiez dire d’aller aux Pavillons ; je ne veux pas être un sujet d’embarras.
- Céphise télégraphia sa réponse au docteur et fit ses préparatifs.
- Les heures lui parurent longues jusqu’au départ du train, et plus encore pendant la nuit. Enfin le jour éclaira les exquis paysages qui longent le chemin de fer entre Carentan et Cherbourg, et elle arriva sur le quai, où l’attendait le vieux médecin.
- — Votre mère est malade, lui dit-il, très malade, quoiqu’il n’y paraisse pas beaucoup. Isaure a mis la maison sens dessus dessous : il y a une histoire de cuisinière renvoyée qui menace d’un procès pour avoir été faussement accusée de vol. Je ne* sais pas grand’-chose, mais il'faut une main ferme pour remettre de l’ordre là dedans. Votre père peut-il revenir ?
- — Non, mais j’ai ses pouvoirs, répondit la jeune fille.
- Le docteur hocha la tête.
- — Enfin, dit-il, allez toujours, il y a une voiture là qui vous attend, et j’irai vous voir dans l’après-midi. J’aurai soin de Mme Riclos, vous pouvez me la confier.
- Céphise monta dans la voiture et se plongea dans ses réflexions.
- Voleuse, la cuisinière? Ce n’était guère vraisemblable. Avec le sou du franc et une anse du panier très convenable, appropriée d’ailleurs au rang de la maison, cette femme pouvait mettre de côté tous les ans une somme assez ronde. Chez Mme Maubert, depuis trois ans, elle avait toujours été d’une probité scrupuleuse en rendant ses comptes, une fois le prélèvement normal accompli, comme il convient...
- (A suivre.)
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- ASSURANCES MUTUELLES
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- •e.
- MOUVEMENT DE DÉCEMBRE 1901, A GUISE
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes...... 2.000 85 \
- Subvention de la Société......... 895 27 f 3.222 57
- Malfaçons et Divers.............. 326 45 )
- Dépenses......................... .......... 3.490 70
- Déficit en décembre......... 268 13
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes...... 367 30 )
- Subvention de la Société......... 368 60 > 737 00
- Divers...................... .. 1 10 )
- Dépenses.................................... 1.613 00
- Déficit en décembre.......... 876 00
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et Divers 6.708 07 )
- Intérêts des comptes courants et > 11.684 52
- du titre d’épargne.......... 4.976 45 )
- Dépenses :
- 131 Retraités définitifs........ 8.62'2 93 *
- 5 — provisoires............ 258 50 i
- Nécessaire à la subsistance..... 2.919 95 \ 12.842 53
- Allocations aux famill3 des réservistes »
- Divers, appointera., médecins, etc. 1.041 15/
- Déficit en décembre....... 1.158 01
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes....... 577 50
- Subvention de la Société.......... 196 35
- Dépenses......................................
- Déficit en décembre
- 773 85 1.552 13 778 28
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er juillet au 31 décembre 1901 73.323.30 ) Q0 Qnt- p-n « individuelles » » » 19.582.20 J y^-y05 5Ü
- Dépenses » » » .......... 103.799 29
- Excédent des dépenses sur les recettes..
- 10.893 79
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- 192
- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL AU FAMILISTÈRE DE GUISE
- MOIS DE DÉCEMBRE 1901
- Naissances :
- 5 Décembre Boulard René-André, fils de Boulard Léopold et de Carton Louise.
- 27 — Poulain Edmond, fils de Poulain Edouard
- et de Yallier Marie.
- Décès :
- 14 — Romby Yvonne, âgée de 15 mois.
- Le Secrétaire, A. Houdin.
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Niracs. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- documents biographiques.
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- l'OIR UNE BIOGRAPHIE COMPLETE
- de J. B. André GODIN (1)
- Glorification du Travail. Emancipation du Travailleur.
- II
- Unité : causalité , continuité.
- Dans la vie je vois la promesse et la source de toutes les formes de matières.
- (William Crookes (2).
- 1. — Fond de la doctrine philosophique et sociale de J.-B. A. Godin.
- L’esprit d’unité qui domine l’existence de Godin et le maintient, sans trêve, agissant en vue du perfectionnement social, aura frappé le lecteur.
- Avec les grands penseurs déjà mentionnés (3), Emmanuel Swedenborg et Emmanuel Kant, Godin unifie la Vie et le Travail. (Solutions sociales (4), 1871 , chap. XII, p. 204.)
- Concevant une finalité suprême dans l’ensemble des choses, il voit dans les lois naturelles l’expression de cette finalité.
- Les êtres conditionnés sont en évolution perpétuelle : c’est leur mode d’exister. A travers ces change-
- (1) Appendice, p. 60 , tome 26e, Le Devoir, janvier 1902.
- (2) Congrès de l’Association britannique pour l’avancement des sciences, Bristol, septembre 1898. Revue scientifique, 19, rue des Saints-Pères, Paris. Numéro du 8 octobre 1898, p. 457.
- G)Deuxième partie, chap. I, p. 70, Le Devoir, tome 26e, février 1902.
- (4) Editeurs : Guillaumin et Ce, 14, rue Richelieu, Paris.
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- LE DEVOIR
- ments, ils se rapprochent on s’écartent de l’Idéal d’Unité : harmonie des rapports entre les êtres; et se qualifient ainsi pour telles ou telles fonctions dans les systèmes conditionnés indéfinis.
- Les actes de Vie dans tout organisme sont du Travail pour les éléments qui y concourent; et nos actes de travail proprement dits sont des actes de vie organique dans l’univers.
- Tout l’ensemble est régi par : 1° la loi d’équilibre ou harmonie, d’où dérive, pour chaque valeur de fonction , un classement correspondant à son état {justice); 2<> la loi de progrès ou évolution, en vertu de laquelle l’élément conditionné pouvant toujours perfectionner son état a pour devoir d’y procéder; 3° la loi de conservation ou continuité, en vertu de laquelle l’être se maintenant à travers ses évolutions, conserve la possibilité (le droit) d’acquérir plus de valeur de fonction.
- Ces lois régissent tous les systèmes, il s’en suit l’aide mutuel entre les éléments conditionnés. Le devoir pour la société est d’aider l’individu à bien exercer son droit, c’est-à-dire à bien remplir sa fonction, de même que l’individu a pour devoir de se maintenir lui-même en équilibre et en santé physique et morale : ce qui est intimement relié à l’exercice du droit des particules. Tout mouvement, même le plus infime, (Solutions sociales-, p. 212) a pour conséquence, selon Godin , des transformations et compensations d’états dans la substance universelle. En un mot, Godin conçoit le mode effet ou matière comme pouvant passer au mode cause (Solutions sociales, p. 204), et le mode cause comme pouvant s’élever au mode principe ; c’est l’idée d’Unité dans la Vie par causalité et continuité ; aussi avons-nous donne pour épigraphe à ce chapitre les paroles concordantes
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- documents biographiques
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- du grand physicien William Crookes, au Congrès britannique pour l’avancement des sciences , Bristol, septembre 1898.
- Dans les revendications de droits sociaux méconnus, des réformateurs pourront spéculer surtout sur la notion de droit et ainsi exalter avec assez de facilité les esprits, Godin demeure sans cesse orienté vers l’Idéal et n’invoque jamais le droit sans le devoir.
- Aussi, dans la construction même de la première aile du palais social , en 1859, rappelle-t-il le principe d’unité par ces paroles gravées sur une plaque de marbre encastrée dans un des murs de la cour intérieure :
- « Dieu nous soit en aide ! »
- De même, en 1880, il ouvre le pacte statutaire de la Société du Familistère par une Invocation à l’Etre suprême, principe universel de la Vie, et par un exposé de sa doctrine de vie et travail, devoir et droit.
- Cet alignement de Godin est des plus intéressants à saisir. N’est-il pas évident que, dans nos sociétés présentes, c’est la négligence ou la violation du véritable rapport de cause à effet, c’est-à-dire du devoir au droit dans la distribution des biens ou avantages sociaux qui engendre et entretient la mésintelligence, presque la haine, entre membres d’un même corps.
- Mais n’est-il pas évident aussi qu’on n’institue rien de durable par la seule revendication du droit ; et que la solution du problème social exige l’orientation vers l’idéal et le plein accomplissement du devoir par la très grande majorité au moins des membres d'une collectivité.
- Exagération du droit ou des prétentions individuelles, gaspillage des fonds collectifs et , simultanément , relâchement des efforts producteurs par atténuation du sens du devoir : telle a été la rude et suggestive leçon
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- fournie par la quarantaine d’essais sociaux vue dans la première partie de ce travail.
- Une grande, une laborieuse culture de l’être humain, un grand développement de l’idéal chez chacun est donc indispensable.
- Qu’on veuille bien nous permettre ici deux observations quant à la longueur inévitable de cette préparation. Nous avons dans nos dossiers une lettre de Canta-grel à Godin, où Cantagrel relève que les vingt ans de préparation des gens par les écrits et discours de l’Ecole sociétaire n’avaient pas suffi à fournir , pour l’essai tenté au Texas, les éléments adéquats à l’œuvre.
- Godin répond que l’Ecole sociétaire a été initiatrice du mouvement, qu’elle a indiqué un idéal, mais que les organes de réalisation nécessiteront chacun de longues et laborieuses études expérimentales.
- A l’appui de ces paroles voici notre deuxième exemple : L’idée de représentation libre du travail par la constitution de groupes, Unions de groupes et Conseils d’unions est empruntée à la théorie fouriériste. Les lecteurs du Devoir ont pu suivre , en 1896-1897, le compte-rendu de la tentative de réalisation de cette idée par Godin au Familistère en 1877. Or, les dix-huit ans écoulés alors depuis la fondation de l’habitation unitaire n’avaient pas non plus suffi, malgré les vigilants efforts du fondateur, à préparer le personnel des groupes entrevus par Charles Fourier.
- L’expérience prouva qu’il fallait à la base de réalisation une grande culture générale chez tous les travailleurs, un véritable développement du sens administratif et surtout un haut idéal social.
- Or tout cela ne sera obtenu que graduellement, par les efforts de plusieurs générations, lesquelles devront, en outre, approprier tout le mécanisme industriel à
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- cette élévation des conditions sociales. Il faut donc embrasser plus que l’horizon d’une vie matérielle pour concevoir qu’une telle évolution est l’objet même de l’existence ; et c’est ce que faisait Godin.
- « L’être » a-t-il écrit (Solutions sociales, p. 285) « est » avant son incorporation à la matière, il est encore » après avoir quitté la matière.
- » La présence de l'homme dans l’existence matérielle » est pour lui une étape dans la vie générale... »
- Et encore dans le pacte même de la Société du Familistère (1) : «L’existence matérielle est un des de-» grés innombrables de la vie, dans lequel la créature » doit acquérir les vertus propres à l’élever à un degré » supérieur. » (Loi de continuité et de causalité dans l’Unité).
- Godin souffrait de ne pouvoir démontrer ces choses, car il comprenait que l’orientation vers le plus haut idéal social — aspect du principe d’Unité — était indispensable au bon gouvernement de chacun par soi, non moins que le sens de l’inéluctable sanction à laquelle sont soumis tous les mouvements des êtres quelconques, hommes ou particules dans l’univers : chacun préparant par son effort actuel l’état qui suit.
- Plus est étendu le champ d’amour embrassé par chacun, c’est-à-dire plus est grande la valeur de fonction d’un agent quelconque dans le sens de l’harmonie universelle , plus cet agent est élevé par rapport aux autres êtres.
- L’individu qui ne conçoit que sa vie propre est au point le plus bas. L’homme qui se contente de ce rôle se dégrade jusqu’au dessous de certains animaux.
- C’est pour aider à la culture générale, au développe-
- (1) Mutualité sociale, p. 18. Editeurs : Guillaumin et Cie, 14, rue Richelieu, Paris.
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- ment de l’idéal d’unité chez chacun, que J.-B. A. Godin a réalisé et l’habitation unitaire et l’association du Capital et du Travail, deux œuvres où la solidarité des membres entre eux et, conséquemment, la nécessité d’harmoniser, d’unifier tous les rapports sociaux est rendue aussi évidente que possible.
- C’est pour faciliter cette unification que Godin s’est attaché à resserrer les rapports de cause à effet dans la répartition des bénéfices de l’œuvre commune. Les mesures statutaires concernant les catégories de membres dans l’association, les attributions pécuniaires et autres de chacune de ces catégories n’ont pas d'autre objet. Godin n’a pu inscrire là ce qu’il aurait voulu ; il a simplement inscrit ce qui lui a paru le plus pratique à . l’heure actuelle.
- Le temps l’obligeait à aboutir, à donner à son œuvre — datant déjà de 40 années (depuis la création de son industrie en 1840) — la protection légale.
- Codifiant dans les statuts de la Société du Familistère ce qui lui parut le meilleur, le plus pratique, il laissa forcément à l’avenir le soin des progrès à réaliser.
- Toutes les prescriptions des statuts de la Société du Familistère concernant les caisses de secours en cas de maladie ou autres besoins spéciaux, les pensions de retraite pour les vieillards ou invalides , les services de la première enfance, des écoles, etc., etc., sont un exemple de ce que les membres d’une collectivité se doivent entre eux, et conséquemment une reconnaissance du droit à l’entretien de ceux qui ne peuvent pas encore ou qui ne peuvent plus concourir aux efforts productifs.
- Au point de vue doctrinal, Godin conçoit que l’enfant a sa part déterminée dans l’organisme social en raison même de la valeur de fonction inscrite en lui et qu’il
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- est d’intérêt social et universel de cultiver (Loi de conservation et de progrès de la vie) ; l’invalide ou le vieillard a sa part déterminée en raison de ses œuvres passées.
- Quant au travailleur actif, Godin conçoit qu’en vue de l’aider socialement au meilleur accomplissement de son devoir, et ainsi à l’agrandissement de son droit, il faut dans les entreprises s’appliquer, nous le répétons, à serrer tellement les rapports de cause à effet dans la production et la répartition des biens sociaux que l’équité de distribution en soit démontrable, et qu’en même temps les individus se trouvent sous une sanction matérielle directe et immédiate qui, les liant au bien commun, porte chacun d’eux au meilleur gouvernement de soi-même pour son bien propre et pour le bien de la collectivité. Nous avons essayé d’indiquer dans la première partie de ce travail, chapitre XXI, toute l’étendue et la difficulté de ce qui reste à faire sous ce rapport, et montré qu’il faut, pour arriver à l’instauration de la véritable méthode de rémunération du travail effectué et de classement des capacités, le concours de beaucoup de bonnes volontés.
- Qu’on nous permette de revenir ici sur un des points déjà touchés : la pluralité des existences dans la doctrine de Godin, mais pour en faire ressortir un côté spécial.
- Dans le volume même des statuts de la Société du Familistère (Mutualité sociale, p. 18), Godin invoquant le principe d’Unité par causalité et continuité, montre l’être humain se classant « dans ses existences succes-« sives suivant la valeur des actes qu’il a accomplis, « des facultés qu’il a développées en lui, suivant enfin « ce qu’il est en état d’accomplir encore pour le bien * et le progrès de la vie générale. »
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- C’est là le point intéressant à approfondir : Godin montre le droit de vivre, c’est-à-dire d’accomplir des actes, croissant avec les facultés d’action ; en d’autres termes, le meilleur accomplissement du devoir préside à l’élargissement du droit ; ou, si l’on veut, le droit est lait avec du devoir accompli.
- Ceci est d'une énorme portée pratique. C’est, du reste, la notion de l’effet fonction continue de cause ; la cause se modifiant, l’effet se modifie. Dans l’exemple proposé par Godin, l’homme, en modifiant sa manière d’accomplir le devoir, modifie son droit et est classé en conséquence, dans la vie universelle.
- La valeur sociale d’une telle doctrine est évidente : Une sanction inéluctable est, par elle, attachée à tout acte conscient. Pas une pensée entretenue, pas un mouvement ne devient indifférent. L’essentiel pour chacun dans l’existence, c’est d’augmenter sa valeur de fonction, sa capacité de concourir à la prospérité générale.
- Les relations entre la doctrine philosophique à laquelle s’est arrêté Godin et son oeuvre sociale, sont exposées tout au long de ses divers écrits.
- Le lecteur que le sujet intéresse voudra donc bien s’y reporter. Ici notre objet était simplement de mettre en lumière ce fond de la doctrine philosophique et sociale de J.-B.-A. Godin : Unité par causalité et continuité.
- Les leçons fournies par les expérimentations sociales aux Etats-Unis nous avaient déjà amenés (lre partie de ce travail, ch. LI) à la même formule, et nous avons dit que la Science y donnait aujourd’hui un appui positif. C’est ce que nous avons à voir maintenant ; car les lois naturelles étant universelles aucun fait n’échappe à leur action et nous ne pouvons atteindre un but qu’en le poursuivant d’accord avec elles. Aussi, nous est-il ap-
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- paru comme un devoir d’introduire dans ces Documents, avant de poursuivre l’exposé des travaux de Godin à Guise, les pages suivantes touchant la confirmation scientifique de la loi de Vie et Travail à laquelle Godin aspirait, la Science pouvant seule aujourd’hui, nous semble-t-il, amener les esprits à un même concept d’Unité.
- Vve J.-B.-A. Godin, née Moret.
- (A suivre).
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- Une Ligue s’est constituée sous ce nom. Elle compte dans son comité de direction plusieurs sommités médicales, de nombreux savants, d’anciens ministres, des membres de la Chambre et du Sénat, etc.
- Le choix de l’éminent, légiste, M. Cruppi, député, comme piésident, suffirait à caractériser le but de cette ligue dont l’action s’exercera notamment, disent les statuts « par la recherche, l’application et la propagation des moyens légaux capables de garantir le public contre les falsifications et altérations des substances de toute nature entrant dans l’alimentation. »
- La ligue est née de la vigoureuse campagne entreprise par le journal le Matin contre la plus criminelle des fraudes, celle qui s’attaquant au lait, à l’aliment par excellence empoisonne nos enfants et frappe la nation aux sources mêmes de la vie.
- « Quand on a su, « ditM. Cruppi dans la séance de constitution de la nouvelle ligue », quand on a su que, sur 18.000 enfants enlevés à Paris par la diarrhée infantile, 7.000 périssaient par suite de la falsification du lait ; quand on a su que cette fraude causait en province plus de ravages peut-être qu’à Paris, et qu’en définitive, elle tuait chaque année 80.000 petits êtres, une longue clameur s’est élevée, et la ligue s’est, à vrai dire, constituée toute seule. »
- La Ligue veut fermement, dans l’intérêt de tous, producteurs, commerçants et consommateurs, que les denrées alimentaires vendues comme loyales et marchandes aient réellement ce caractère ; que le lait des enfants, des vieillards, des malades, soit du lait sain et
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- pur, que le vin de nos vignes, que le producteur vend si mal et qui lui coûte si cher, ne parvienne pas au consommateur sous forme d’eau de Seine rougie, ou de quelque affreuse combinaison chimique.
- Quels sont les moyens d’action de la ligue ? Nous l’avons indiqué : tous les moyens légaux. Elle exigera l’application des lois, et si les lois lui semblent incomplètes et insuffisantes, elle agira sur les pouvoirs publics pour en obtenir l’amélioration.
- Ce n’est pas une mince tâche qu’elle entreprend. La fraude est savamment organisée. Il y a à Paris 800 garçons laitiers. Ils ont 7 francs par jour, mais ils se font, avec le rabiot, 160 francs par semaine. Ce gain leur permet de verser 20 francs par semaine au Syndicat. Ils se soutiennent en cas de procès, et ils ont une contre-police ! Que l’on renforce le personnel de surveillance, la contre-police se renforcera de son côté, le tout à nos frais ; car nous payons l’une comme contribuable, l’autre comme consommateur.
- Augmentera-t-on la sévérité de la répression ? Un supplément de jours de prison n’est pas fait pour effrayer le garçon laitier fraudeur, puisque le temps de prison lui est payé double par la cagnotte de son syndicat. Et si l’on frappe à la caisse des Compagnies fermières, celles-ci savent où puiser pour combler les vides.
- Trouvera-t-on des moyens plus efficaces que ceux qui ont été proposés jusqu’ici?
- Nous avons lu quelque part qu'afin de réduire la mortalité des petits enfants et de prévenir les fraudes, certaines villes manufacturières anglaises, notamment York et Saint-Helens, ont créé un service de distribution de lait aux habitants, et qu’elles s’en étaient bien trouvées.
- La municipalisation du service du lait dans une ville comme Paris, où il se consomme 700,000 litres de lait par jour , ne paraît pas chose facile à entreprendre, serait-on convaincu de sa parfaite efficacité.
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- Que faire alors? « Ce qu’il faudrait, c’est que, dans les quartiers, l’initiative privée organise des laiteries se fournissant directement chez le producteur. La chose n’est pas impraticable. Elle existe en Suisse et en Angleterre : » Tel est l’avis que formule le plus compétent des hommes en la matière, M. Girard, directeur du laboratoire municipal.
- Ce qui se passe en ce moment à Berlin , car la crise du lait est générale, peut fournir d’utiles indications pour la marche à suivre.
- Un article de M. Georges Maurin , dans VEmancipation de février, nous décrit les phases de la bataille à laquelle se livrent les marchands de lait, d’une part, les producteurs, de l’autre. Ceux-ci, depuis longtemps, avaient formé dans les villages environnant Berlin des sociétés coopératives de production qui vendaient directement le lait aux consommateurs et faisaient de fort bonnes affaires. Les 'marchands, très ennuyés de la concurrence , formèrent un vaste syndicat et se mirent à baisser les prix. A leur tour, les producteurs firent alliance , et se groupèrent en une vaste association. Les prix baissèrent de plus en plus ; la qualité aussi.
- Et les consommateurs? Les consommateurs ne se sont pas engagés.
- Ils ont suivi avec une satisfaction de moins en moins dissimulée les phases d’une lutte marquée par un abaissement graduel du prix du lait. Mais lorsqu’ils s’aperçurent qu’à des prix infimes correspondait la mauvaise qualité de la marchandise, ils s’émurent et prirent parti. C’est du côté des marchands qu’ils se sont rangés. Manquant de confiance dans le succès final des agriculteurs, ils craignent, sans doute, que les marchands victorieux se vengent des pertes subies en augmentant le prix de leur lait hors de toute proportion, ce qui, le cas échéant, ne manquera pas de leur arriver ; car la hausse se produira en quelque sorte automatiquement, le commerce n’ayant plus de contre poids.
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- Il eût mieux valu prendre parti pour les Sociétés coopératives de production en leur donnant, comme contre-partie, ou plus exactement comme aboutissant l’organisation que le directeur du laboratoire municipal de Paris recommande à ses concitoyens : la Société coopérative de consommation.
- Coopération de production, d’un côté, coopération de consommation, de l’autre.
- C’est le système que préconise M. Charles Gide pour mettre un terme au double mal qui frappe la production et la consommation du vin : la production surabondante de vins médiocres et la consommation de vins falsifiés.
- Le savant professeur considère, avec raison, que les Sociétés coopératives de consommation, tenant compte de la qualité du vin, refont l’éducation du goût du consommateur, perverti par de mauvais produits.
- Les Sociétés de production, de leur côté, inspirent à leurs membres viticulteurs la préoccupation de la qualité, en leur payant des prix différents , suivant cette qualité. De plus, le développement de ces sociétés diminuerait la surproduction, car le terrain qui produit du bon vin en produit peu.
- De ce développement, l’agriculture, d’autre part, profiterait ; car la viticulture reviendrait sur ses terrains propres, qui sont les terrains pauvres, et laisserait disponibles pour d’autres cultures, les terrains riches, qu’elle envahit actuellement et qui produisent trop de raisins mais des raisins de qualité médiocre où inférieure.
- Avons-nous besoin d’ajouter que le lait et le vin ne sont pas les seules branches de l’alimentation qui puissent tirer avantage d’une étroite union entre la coopé-tion productive et la coopération distributive?
- Si vraiment la Ligue pour la défense de la vie humaine a quelque influence sur les pouvoirs publics, et nous ne saurions en douter, le Président de la République , le Président de la Chambre et le Président du
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- Sénat ayant accepté qu’elle soit placée sous leur égide, elle fera bien de les mettre en garde contre les tentatives auxquelles sont en butte dans l’enceinte législative les sociétés coopératives de consommation, qui constituent la meilleure des défenses contre le danger des falsifications.
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- Coopératives ouvrières agricoles.
- De M. A. Manoury, dans VAssociation ouvrière :
- Un correspondant de Marseille, M. P..., nous a écrit pour nous demander des renseignements sur les coopérations ouvrières agricoles et il nous dit :
- « Me plaçant au point de vue de l’intérêt de la masse des travailleurs, il me paraît que c’est de la coopération agricole que ces derniers doivent retirer les plus grands avantages, beaucoup plus que des coopératives industrielles ou professionnelles dont l’action bienfaisante ne se .répand pas au dehors et reste limité au groupe associé.
- « Les immenses terrains communaux offrent aux paysans des richesses presque inépuisables.
- € Livrés à l’activité de coopérateurs persévérants, ces terrains se transformeraient progressivement en domaines productifs et répandraient autour d’eux le bien-être et l’abondance.
- « Le premier effet bienfaisant de ces colonies nouvelles serait de retenir au sol natal ces masses découragées qui désertent les champs pour s’en aller dans les villes grossir le nombre des sans-travail.
- « Le succès, grandissant, leur en amènerait d’autres.
- « Peut-être verrait-on aussi des ouvriers cordonniers, charrons, menuisiers, maçons et autres, appelés par les besoins de ces jeunes et florissantes sociétés, leur apporter le complément indispensable de leur art pour en faciliter le développement.
- « Et quelle clientèle fidèle trouveraient là les associations ouvrières industrielles des villes! »
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- Voilà, certes, des observations intéressantes, si elles ne sont pas également justes.
- C’est ainsi que rien n’est plus désirable que l’organisation des paysans prolétaires en Sociétés ouvrières d’exploitation agricole. Mais il ne faut guère s’attendre que le gouvernement va, comme cela, leur abandonner la jouissance de biens publics, lors même qu’il serait avéré que ces sociétés pourraient transformer des terrains incultes en « domaines productifs ».
- Non, selon nous, ce n’est pas de cette façon qu’on pourra réaliser la Coopération ouvrière agricole.
- Cette réalisation sera l’œuvre de la Fédération des Sociétés coopératives de consommation et des Associations ouvrières industrielles ou professionnelles, quand le moment sera venu où les travailleurs des villes comprendront qu’ils doivent s’assurer la possession de la terre, pour affermir à jamais leur liberté.
- Déjà, en 1900, le Congrès des Associations ouvrières de production avait exprimé le vœu que « la Chambre consultative pousse les Associations prospères, isolément ou collectivement, dans la voie de l’acquisition de la propriété. »
- En 1901, sur la proposition du docteur Lafosse, le Congrès de Lyon a attiré l’attention des Associations ouvrières sur les grands avantages qu’elles trouveraient à s’assurer la possession de parties de montagnes renfermant des chutes d’eau.
- D’autre part, les Sociétés coopératives de consommation ne sauraient faire un meilleur et plus fructueux emploi de leurs bonis.
- Et c’est sur ces domaines qu’achèteront les Associations ouvrières de production et les Sociétés coopératives de consommation réunies, que les cultivateurs pourront être constitués en coopérative intégrale suivant les principes de solidarité absolue qui peuvent seuls amener l’ère de lajustice sociale définitive.
- La question mériterait bien d’autres développements, car c’est à peine si les quelques lignes qui précèdent la posent avec assez de netteté.
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- Mais pour aujourd’hui, nous nous en tiendrons là, car nous avons voulu seulement indiquer, à propos de la lettre de M. P..., comment nous concevons Le retour aux champs. A. Manoury.
- ANGLETERRE
- La Fédération coopérative anglaise ou Wholesale a
- fait des achats à l’étranger, en 1901, pour les sommes suivantes, en francs :
- Amérique. — 23,475,000 fromage, lard, jambon, farine, viandes conservées ;
- Allemagne. — 9,305,350 sucre, beurre, oeufs, objets de fantaisie ;
- Suède. — 8,750,000 beurre, oeufs, boîtes;
- France. — 7,658,000 sucre, fruits secs, objets de fantaisie ;
- Australie. — 7,775,000 beurre, blé, suif, cuir ;
- Danemark. —5,900,000 beurre, jambon, oeufs ;
- Canada. — 5,457,000 fromage, beurre, cuir ;
- Grèce et Turquie. — 3,140,000 fruits secs ;
- Hollande.— 2,980,000 riz, cacao, fromage, levure, margarine.
- Toutes les denrées énumérées ci-dessus sont transportées par les bateaux à vapeur appartenant à la Wholesale.
- Pour éviter les frais de banque, la Wholesale est son propre banquier. Sa banque a fait, en 1901, pour 1 milliard 350 millions d’affaires. 647 sociétés ont chez elle leur compte-courant.
- Les capitaux placés reçoivent 1 p c., et les prêts aux sociétés se font à un taux inférieur de 1 p. c. à celui de la Banque d’Angleterre.
- ALLEMAGNE
- Les Sociétés de consommation en Allemagne comptent environ un million de membres. Leur chiffre
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- d'affaires peut être évalué à 312,500,000 francs. Le nombre de ménages que comprend la population totale de l’Allemagne s’élevant à 12 millions environ, et chaque membre d’une Société de consommation représentant dans la règle un ménage, on peut dire qu’une famille sur douze fait partie d’une Société de consommation.
- ITALIE
- Les progrès de la coopération.
- La coopération de production et de consommation fait en Italie de rapides progrès. Les fondations de Sociétés ont été de: 197, en 1899; 240, en 1900 et 374, en 1901 (jusqu’au 15 décembre).
- La progression des Sociétés coopératives de consommation est la suivante : 59, en 1899 ; 76, en 1900 et 139, en 1901.
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- Les lois électorales.
- L'examen du budget de 1902 a été terminé le 9 mars par la Chambre. Le 9 mars était un dimanche. Elle a travaillé, ce jour-là, de neuf heures du matin à neuf heures du soir. Après quoi, elle s’est octroyé une semaine entière de vacances.
- A son retour, elle trouvait en tête de son ordre du jour toutes les propositions qui ont été motivées par les prochaines élections législatives. On y voyait par ordre d’inscription : les propositions de M. Dansette portant rétablissement du scrutin de liste et organisation de la représentation proportionnelle ; de M. Georges Berry ayant pour objet le rétablissement du scrutin de liste; deM. Klotz ayant pour objet le rétablissement du scrutin de liste avec renouvellement partiel de la Chambre ; le projet de loi tendant à modifier le tableau des circonscriptions électorales annexé à la loi du 13 février 1889; la proposition de M. Perreau tendant à assurer la répression des fraudes en matière électorale ; les propositions de MM. Chassaing, Viviani, Suchetet et Raoul Bompard tendant à réglementer l’affichage électoral; la proposition de M. Gauthier (de Clagny) tendant à l’abrogation de la loi du 17 juillet 1889 relative aux candidatures multiples ; les propositions de MM. Odilon-Barrot ayant pour objet de réprimer les actes de corruption dans les opérations électorales ; enfin les propositions de MM. Defontaine, Pastre et Jacob sur la liberté et le secret du vote.
- La discussion de ces dernières propositions tendant à assurer la sincérité des opérations électorales avait été entamée avant les vacances du jour de l’an. On avait discuté pendant quatre jours pour aboutir au rejet de la cabine d’isolement déclarée impraticable, bien qu’elle
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- fonctionne en Belgique pour les élections de tous ordres, et en France même pour les élections de délégués mineurs. Tout le bénéfice de cette longue discussion se bornait à l’adoption du vote sous enveloppe, mesure plutôt regrettable sans le complément delà cabine d’isolement.
- Après avoir si bien décousu, la Chambre avait ajourné sine die la suite du débat laissant à sa commission, pour les recoudre, des lambeaux, mais pas de fil. Il est vrai que la subtilité de cette dernière pouvait encore s’exercer à son aise dans la recherche de la quadrature uniforme des bulletins de vote, question qui n’avait pas encore vu le jour de la discussion. En ce qui concerne les autres propositions à l’ordre du jour, on sait que la commission était favorable au rétablissement du scrutin de liste que repoussait le gouvernement ; qu’elle s’était prononcée contre la représentation proportionnelle et le renouvellement partiel de la Chambre, conformant sur ce point sa décision à l’avis du gouvernement.
- Elle avait, en outre, adopté le projet relatif au remaniement des circonscriptions électorales. Elle était d’accord avec le gouvernement pour limiter l’affichage électoral et pour réprimer la corruption électorale.
- C’est à parfaire l’œuvre de la Commission en donnant une solution définitive à toutes ces questions électorales, que la Chambre avait résolu de consacrer son temps jusqu’au moment où le budget lui reviendra du Sénat.
- Beux toutes petites semaines, c’est vraiment laisser bien peu de temps au consciencieux Sénat pour démeler un écheveau qu’elle a mis trois mois à embrouiller. Mais quand on contemple l’œuvre accomplie par la Chambre durant cette courte période, on se prend à regretter que cette opération n’ait pu se faire en un clin d’œil, il ne lui a fallu, en effet, que quelques minutes, pour commettre la plus lourde faute de 1À législature : nous voulons parler de la prolongation de deux ans du mandat législatif.
- Marquons la date : 18 mars.
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- La veille, la Chambre avait repris la discussion sur les lois électorales, en commençant par les propositions ayant pour objet le rétablissement du scrutin de liste, avec ou sans renouvellement partiel, avec ou sans représentation proportionnelle.
- Dans la discussion générale trois discours ont été prononcés en faveur de cette dernière, par M. Vazeille, qui a ouvert la discussion, par M. Dansette et par M. Louis Martin.
- Au moment où M. Vazeille rappelait que c’est la France qui a posé dans le monde le principe de la souveraineté du peuple, et que c’est à l’étranger, dans un pays voisin, que nous la voyons réalisée sous la forme plus parfaite de la représentation proportionnelle, M. Vaillant l’interrompt : « C’est Victor Considérant qui a posé le principe de la représentation proportionnelle. » M. Vazeille remercie l’auteur de cette remarque et reprend son discours. Et comme on fait un peu de bruit : « Je vous prie d’écouter, messieurs, » intervient le président, M. Deschanel, « il n’y a pas de question plus importante pour l'avenir. » On sait que M. Deschanel est un partisan déterminé de la représentation proportionnelle.
- Les orateurs qui ont pris la défense de ce système ne se faisaient aucune illusion sur le sort que la Chambre lui réservait ; ils n'avaient pas d’autre prétention que celle déposer un jalon pour l’avenir, estimant que dans les conditions et à l’heure où ce débat était porté devant le Parlement, il ne pouvait avoir la sanction désirée par eux.
- Les partisans du scrutin de liste pur et simple, ou avec renouvellement partiel, n’apportaient pas tous cette restriction à leurs conclusions. Mais elle était dans la pensée de la plupart d’entre eux.
- Après avoir exprimé le regret que le président du conseil, qui, en 1885, défendit, comme ministre, en termes éloquents, la cause du scrutin de liste n’ait pas associé ses efforts aux leurs, et ait combattu leur ten-
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- tative comme inopportune, quelques-uns ont vivement insisté pour que la Chambre réalisât cette réforme.
- M. Levgues, ministre de l’instruction publique, représentant le ministre de l’intérieur, a fait connaître l’avis du gouvernement. Il a renouvelé les réserves formulées par le président du conseil devant la commission du suffrage universel :
- « Le gouvernement, a-t-il dit, estimait, au mois de décembre dernier, lorsque la commission lui a demandé son avis sur le rétablissement du scrutin de liste , qu’il était trop tard pour substituer ce mode de scrutin au scrutin uninominal en vue des élections législatives de 1902. Le gouvernement estimait alors et il estime encore aujourd’hui que ce serait jeter dans le corps électoral et dans le pays un trouble profond que de modifier le système de votation actuellement en vigueur et d’où est sortie la Chambre devant laquelle j’ai l’honneur de parler. (Très bien ! très bien l).
- » Si les arguments que je rappelle avaient une valeur en décembre, ils sont bien plus forts aujourd’hui, puisque nous ne sommes plus qu’à quelques semaines de l’ouverture de la période électorale.
- » Il y aurait imprudence et témérité, au point de vue d’une consultation loyale et sincère, à bouleverser inopinément les conditions dans lesquelles les élections vont avoir lieu. »
- En conséquence, le gouvernement demandait à la Chambre de repousser les conclusions de la commission tendant au rétablissement du scrutin de liste.
- Avant le vote sur le passage à la discussion des articles, M. Arthur Groussier a fait au nom de ses collègues socialistes, la déclaration suivante : « Nous ne sommes pas partisans du scrutin de liste tel que l’établit la commission. Le seul mode de scrutin que nous puissions accepter est celui de la représentation proportionnelle , parce que seule la représentation proportionnelle permettra à l’électeur de voter non pour des personnes, mais pour des' programmes et pour des
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- idées. C’est donc dans l’intention de voter, non le scrutin de liste proposé par la commission, mais l’un des contre-projets, que nous sommes disposés à voter le passage à la discussion des articles. »
- Cette déclaration, le nombre des orateurs qui ont fait le procès du système majoritaire, devaient être notés ici.
- En repoussant par 292 voix contre 222 le passage à la discussion des articles, la Chambre écartait du même coup et le scrutin de liste et la représentation proportionnelle et le renouvellement partiel. Elle refusait de discuter ces divers systèmes uniquement pour ne pas jeter le corps électoral et le pays dans un trouble profond, en bouleversant inopinément, quelques semaines avant les élections, les conditions dans lesquelles doit se faire la consultation électorale.
- Il y avait une loi électorale dont la Chambre ne pouvait pas éviter la discussion, c’est la loi qui introduit dans les circonscriptions électorales les changements nécessités par le mouvement de la population. Le rôle de la Chambre, en cette matière, est bien simple : il consiste à ratifier les modifications apportées par le gouvernement au tableau des circonscriptions électorales annexé à la loi du 13 février 1889, en les amendant elle-même au besoin.
- Au moment où s’ouvrit la discussion, on ne soupçonnait guère que cette modeste question de géographie statistique allait servir d’occasion à la plus audacieuse des tentatives pour modifier la législation électorale. Quelle probabilité, d’ailleurs, que toutes les méfiances, s’il en eût existé, ne se soient pas dissipées après les considérations développées par le gouvernement en faveur du maintien du statu quo et le vote sanctionnant cette manière de voir? D’ailleurs, comment sans méconnaître les règles de la plus élémentaire logique, aurait-on pu établir une relation quelconque entre la simple opération d’enregistrement proposée et la durée
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- du mandat législatif? Il n’en est pas moins vrai, cependant, qu’un amendement tendant à proroger de deux ans, la durée du mandat législatif a été inopinément proposé et que cet amendement, appuyé par le gouvernement, a été adopté.
- L’affaire a été enlevée en dix minutes, à la sourdine, presque sans discussion, dans le bruit.
- M. Viviani, socialiste, demande à la Chambre, dans l’intérêt de son « prestige finissant », de repousser cette proposition dont le vote aurait le caractère d’un acte de sollicitude personnelle. M. Camille Pelletan, radical socialiste, conjure-«es collègues de ne pas faire sur un amendement de hasard ce qu’a fait le 2 décembre pour le suffrage universel. M. Lasies, bonapartiste, les félicite ironiquement de revenir aux traditions de l’empire tout en se refusant lui-même à recommencer l’expérience du mandat de six ans.
- « Pourquoi s’arrêter à six ans », demande sur le même ton, le rapporteur, M. Klotz, radical, « pourquoi ne pas proposer huit ans, dix ans, douze ans, l’inamovibilité? » Des deux extrémités de l’opinion républicaine partent des protestations.
- Elles sont formulées par M. Vaillant, socialiste, par M. Charles Ferry, républicain conservateur, contre l’atteinte qu’on va porter aux droits du suffrage universel. Protestations, objurgations, apostrophes, se perdent au milieu du bruit grandissant. On n’entend rien, on n’écoute personne, pas même M. Rouvier développant la proposition, à défaut de son auteur, M. Pourquery de Boisserin, qui ne se dérobe cependant pas d’ordinaire aux sollicitations de la tribune ; pas même le ministre M. Leygues, apportant à la proposition inopinément soulevée l’appui motivé du gouvernement.
- Tout est étrange dans l’histoire de la présentation, de l’examen, si l’on peut ainsi dire, et du vote de cet amendement. Il était ainsi conçu :
- « Les députés sont élus pour six ans. La Chambre se renouvelle intégralement, »
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- On vote successivement sur les deux parties de l’amendement.
- Après l’adoption de la première partie, on discute une proposition de M. Albert Poulain tendant au renouvellement de la Chambre tous les trois ans et par moitié, et une proposition de M. Morlot, tendant au renouvellement de la Chambre par tiers tous les deux ans. C’est le rapporteur, M. Klotz, auteur lui-même d’une proposition de renouvellement partiel, qui est venu combattre les propositions Morlot et Poulain, sous prétexte que cette réforme ne se comprend pas sans le scrutin de liste.
- * Le renouvellement partiel est écarté par le vote de la seconde partie de l’amendement Pourquery de Bois-serin portant renouvellement intégral de la Chambre.
- On a fait inutilement remarquer que l’amendement ayant été présenté en cours de discussion, la Chambre n’avait voté que la prise en considération.
- Cette thèse n’a pas prévalu, et le président de la Chambre a déclaré que la question ayant été discutée au fond, le vote était décisif. Nous allons voir jusqu’à quel point.
- La première partie de l’amendement Pourquery de Boisserin tendant à prolonger de deux ans le mandat législatif a été adopté, le mardi, par 298 contre 287. A peine le résultat du scrutin était-il proclamé que les rectifications se mirent à pleuvoir. Bref à YOfficiel du lendemain les 298 étaient réduits à 263 et les 237 étaient devenus 241. La majorité était tombée à 22 voix. C’était encore la majorité; mais cette majorité continuait à fondre. A l’ouverture de la séance du jeudi, ce fut une nouvelle série de rectifications et la majorité cessant d’être une majorité passa à Pétat de minorité. Elle devint une minorité de 6 voix.
- Le vote n’en restait pas moins acquis, car les chiffres proclamés en séance sont seuls décisifs.
- C’est ainsi que les votes de surprise prennent l’apparence de véritables escamotages et que les votes par
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
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- procuration faussent l’expression de la volonté de la Chambre.
- Les avis ont été singulièrement partagés en ce qui concerne le mandat de six ans. A quelques nuances près toutes les couleurs politiques se rencontrent aussi bien dans la maiorité que dans la minorité, quoique dans des proportions variables. En prenant les chiffres du Journal Officiel (première rectification) nous trouvons que la majorité en faveur du mandat de six ans comprend, outre les 8 ministres, membres de la Chambre, et le sous-secrétaire d’Etat, 123 républicains-progressistes, 80 radicaux, 30 ralliés, 19 membres de la droite et 2 nationalistes. La minorité comprend 43 socialistes, 111 radicaux-socialistes, 22 progressistes, plus 65 membres ralliés, droite ou nationalistes. Les rectifications dernières qui ont transformé la majorité en minorité ont été faites surtout par les radicaux.
- On ne peut expliquer cette confusion que par une surprise de la Chambre appelée subitement à donner son opinion sur une réforme de cette importance que personne n’avait sérieusement étudiée.
- Il ne faut pas trop regretter cette aventure qui a montré sous leur vrai jour quelques défectueux rouages de notre machine parlementaire, et a eu surtout cet appréciable résultat de poser la question principale devant le véritable intéressé, le peuple seul souverain.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- FRANCE
- L’article 419
- M. Cauwès, professeur de droit à la Faculté de Paris, a fait récemment à la Société d’économie politique nationale, une conférence des plus documentée sur les trusts et cartells qui existent dans différents pays, et la signification réelle de l’article 419 du Code pénal par rapport à l’entente des industriels pour la défense de leurs intérêts communs.
- Jusqu’à quel point la législation française permet-elle ces sortes d’associations de producteurs ?
- L’article 419 du Code pénal est ainsi conçu :
- « Tous ceux qui, par des faits faux ou calomnieux semés à dessein dans le public, par des suroffres faites au prix que demandaient les vendeurs eux-mêmes, par réunion ou coalition entre les principaux détenteurs d’une marchandise ou denrée, tendant à ne pas la vendre ou à ne la vendre qu’à un certain prix, ou qui, par des voies et moyens frauduleux quelconques, auront opéré la hausse ou la baisse du prix des denrées ou marchandises ou des papiers et effets publics au-dessus ou au-dessous des prix qu’aurait déterminés la concurrence naturelle et libre du commerce, seront punis d’un emprisonnement d’un mois au moins, d’un an au plus, et d’une amende de cinq cents francs à dix mille francs. Les coupables pourront de plus être mis, par l’arrêt ou le jugement, sous la surveillance de la haute police pendant deux ans au moins et cinq ans au plus. »
- M. Cauwès a retourné et examiné la portée de cet article 419 sous toutes ses faces, et il conclut ainsi :
- « Si nous supposons une fusion de sociétés, on ne pourrait plus dire qu’il y a coalition : dès lors que plu-
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- sieurs deviennent un seul, Faction de cette individualité plus puissante substituée aux individualités antérieures est parfaitement légitime : il n’est pas défendu, d’après la loi, de se rendre plus fort en s’associant.
- » Mais, même en supposant que les sociétés restent distinctes, je ne crois pas du tout que l’article 419 fasse ici une difficulté. L’article 419 prévoit des coalitions qui tendraient à établir un monopole ; mais, quand il y a une coalition ou une entente entre producteurs destinée simplement à la défense des intérêts communs, c’est un champ d’action parfaitement licite. Sur ce point il y a une jurisprudence bien établie.
- » Et même quand il y a un comptoir de vente, pourvu que les prix ne soient pas déterminés arbitrairement, s’il existe une règle qui préside à l’établissement des cours, on ne peut voir là des tentatives arbitraires pour peser sur le cours normal des marchandises, tel que les règles de la concurrence devront l’établir. »
- M. Cauwès conclut en disant que les industriels désireux de s’organiser entre eux en vue d’éviter les à-coups, les moments de production excessive et ensuite les arrêts subits contraires aux intérêts communs, n’ont qu’à aller de l’avant sans s’inquiéter de l’article 419.
- Les ouvriers de l'Administration des Postes et la journée de huit heures
- A la fête du syndicat des ouvriers des postes, le ministre du commerce a parlé de la journée de huit heures, disant qu’il ne pouvait que se féliciter de l’avoir appliquée aux ouvriers relevant de son administration.
- « Ce n’est pas à l’administration supérieure, a-t-il ajouté, ni au ministre, ni au sous-secrétaire d’Etat, qu’il faut attribuer le succès de cette réforme, c’est à vous seuls, car nous avions dit qu'elle ne 'pourrait se réaliser que si le budget n'en souffrait pas. En nous
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- aidant à la réaliser, ce n’est pas pour vous seuls que vous avez travaillé, c’est pour tout le prolétariat, en montrant â vos camarades et à leurs patrons que la journée de huit heures était bien réalisable. Vous avez donné là un bel exemple à l’industrie privée. »
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- Statistique des professions
- U Office du travail a procédé à une minutieuse enquête sur le mouvement des professions en France pendant les trente dernières années.
- Voici les principaux résultats de ce travail :
- Aujourd’hui, comme autrefois, la branche du travail la plus importante est l’agriculture, qui occupe 8.421.000 personnes. Beaucoup d’hommes, il est vrai, ont abandonné les champs pour la ville, mais des femmes les y ont remplacés : elles sont actuellement 2.750.000, c’est-à-dire qu’elles forment le tiers de la population ouvrière agricole.
- Depuis 1866, l’industrie française a accru son effectif de 1.558.000 personnes ; elle compte actuellement 6.373.000 travailleurs. Les industries du luxe et du plaisir se sont développées surtout, particulièrement celles qui ont pour objet les théâtres et concerts, les débits de boissons, la culture intensive des primeurs et des fleurs, et les fabriques de bicyclettes et d’automobiles, à la fois de luxe et d’utilité.
- Les professions dites libérales comprennent 907.000 personnes, c’est-à-dire près d’une personne sur quarante .
- Les professions judiciaires englobent 84.000 français; la médecine 100.000 ; l’enseignement 250.000; les lettres et les arts, 44.000. L’armée et la marine absorbent 498.000 individus. Quant au nombre des fonctionnaires il ne s’élève pas à moins de 600.000.
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- Le droit de grève et la rupture des contrats de
- travail.
- La Chambre des requêtes de la Cour de Cassation a statué sur une question dont l’intérêt n’échappera à personne.
- Lors d’une grève des ouvriers du bâtiment, à Montbéliard, un ouvrier serrurier, pour se solidariser avec les grévistes, se mit aussi en grève en abandonnant brusquement son patron, entrepreneur de serrurerie.
- La grève ne dura que quelques jours. Quand elle fut terminée, l’ouvrier demanda à reprendre son travail. Le patron refusa. L’ouvrier l’assigna en paiement d’une indemnité de huit jours pour renvoi sans préavis dans les délais d’usage. Le patron résista par une demande en 150 francs de dommages-intérêts pour les mêmes motifs.
- Le juge de paix, d’abord, puis le tribunal civil, en appel, rejeta la demande de l’ouvrier et accueilli partiellement celle du patron, au profit duquel l’ouvrier fut condamné à payer 28 francs montant d’une semaine de salaire.
- C’est contre la seconde partie de cette décision que l’ouvrier s’est pourvu devant la Chambre des requêtes de la Cour de cassation.
- L’avocat qui soutenait la requête, a demandé son admission en faisant valoir que le droit pour l’ouvrier de se mettre en grève mettait obstacle à ce qu’il pût être condamné pour brusque rupture du contrat, lorsqu’il n’était pas établi à sa charge une faute en dehors de l’exercice même du droit de grève reconnu parla loi.
- L’avocat général a, au contraire, comme le rapporteur, sollicité le rejet de la requête.
- Il a développé cette thèse que, si le droit de grève est reconnu par la loi, en ce sens que son exercice normal n’a pu entraîner de répression pénale, le droit de grève ne peut cependant avoir pour conséquence de
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- Le devoir
- porter atteinte aux principes généraux du droit civil qui assurent le respect des conventions librement consenties.
- L’ouvrier qui abandonnerait individuellement son patron «sans observer les délais d’usage, pourrait être frappé au profit de son patron, d’une condamnation en dommages-intérêts. En quoi le fait d’abandonner collectivement ou corporativement le travail modifie-t-il la situation de l’ouvrier au regard du patron ? Est-ce que la convention qui le lie à ce dernier n’est pas la même dans les deux cas ? Le droit de grève est limité par le droit d’autrui, et le droit d’autrui est d’exiger le respect des conventions consenties par lui.
- Faisant droit à ces conclusions, la Chambre des requêtes, par un arrêt fortement motivé, a rejeté le pourvoi et a jugé que le droit de grève était limité par le respect de la convention et que celui qui, patron ou ouvrier, romprait le contrat de travail sans observer le délai d’usage se rendrait passible de dommages-intérêts .
- Le programme du parti socialiste.
- Au moment où des élections législatives vont avoir lieu en France, il n’est pas sans intérêt de connaître le programme , arrêté par la fraction modérée du parti socialiste français au récent congrès de Tours.
- Voici ce programme :
- Suffrage universel direct, sans distinction de sexe et dans toutes les élections. —Scrutin de liste avec représentation proportionnelle dans toutes les élections. — Droit d’initiative populaire et référendum. — Suppression du Sénat et de la présidence de la République. — Les attributions actuelles du président du conseil des ministres seront dévolues à un conseil exécutif élu par le Parlement. — Abrogation de la loi contre les anarchistes.
- Séparation des Eglises et de l’Etat. — Suppression du
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- budget des cultes. — Liberté des cultes. — Suppression des congrégations. — Nationalisation des biens de mainmorte.
- Substitution, à tous les tribunaux actuels, de tribunaux formés par un jury et par des juges élus. — Suppression du privilège des avocats. — Gratuité de la justice. — Abolition de la peine de mort. — Suppression des tribunaux militaires et maritimes.
- Abrogation de toutes les lois qui établissent l’infériorité civile des femmes et des enfants naturels et adultérins. — Législation plus libérale du divorce. — Loi sur la recherche de la paternité.
- Gratuité de l’enseignement à tous les degrés. — Entretien des enfants à la charge de la collectivité pour le premier degré de l’enseignement. — Monopole de l’enseignement aux trois degrés par l’Etat. — Subsidiairement, interdiction à tous membres du clergé d’ouvrir une école et d’y enseigner.
- Abolition de tous les impôts sur les objets de consommation de première nécessité et des quatre contributions directes. — Impôt global, progressif et personnel sur les revenus personnels supérieurs à 3.000 fr. — Impôt progressif sur les successions.
- Repos obligatoire d’un jour par semaine. — Limitation de la journée de travail à huit heures. — Interdiction de faire travailler les enfants âgés de moins de quatorze ans. — Interdiction absolue du travail de nuit pour les femmes et les adolescents et pour les ouvriers adultes dans toutes les industries où le travail de nuit n’est pas absolument nécessaire. — Fixation par les municipalités et les corporations ouvrières d’un salaire minimum. — Reconnaissance légale de la mise à l’index.
- Organisation par la nation d’un système d’assurance sociale s’appliquant à la totalité des travailleurs de l’agriculture, cle l’industrie et du commerce, contre les risques de maladie, d’accident, d’invalidité, de vieillesse et de chômage.
- Nationalisation des chemins de fer, des mines, de la
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- Banque de France, des assurances, de la grande meunerie, de l’alcool, des raffineries de sucre et des. sucreries. — Organisation d’un service public de placement des travailleurs. — Organisation par l’Etat d’un crédit agricole. — Organisation de services communaux de l’éclairage, de l’eau, des transports en commun, de construction et de régie d’habitations à bon marché.
- Substitution des milices à l’armée permanente et adoption de toutes les mesures comme les réductions du service militaire qui y conduisent. — Renonciation sous quelque prétexte que ce soit à toute guerre offensive. — Renonciation à toute alliance qui n’aurait pas pour objet exclusif le maintien de la paix. — Renonciation aux expéditions militaires coloniales.
- GRANDE-BRETAGNE
- La journée de huit heures dans les mines
- Le projet de loi fixant à huit heures la journée des mineurs anglais, revenu le 5 mars devant la Chambre des communes en deuxième lecture, a été repoussé par 208 voix contre 207. Une voix de majorité pour repousser une telle mesure, c’est presque l’acceptation. Elle eût peut-être été votée à une majorité respectable sans l’absence de quelques Irlandais et l’abstention de cer-> tains libéraux unionistes, parmi lesquels M. Chamberlain, qui avait voté la loi lors de la première lecture.
- C’est la septième fois que le projet dont il s’agit revient devant le Parlement, et les majorités négatives suivent une progression décroissante. L’opposition s’est donc graduellement affaiblie. Elle disparaîtrait plus vite encore et définitivement si l’entente dont on parle en ce moment pouvait s’établir entre les mineurs du Northumberland et leurs camarades du reste de l’Angleterre. On sait que les mineurs du nord de l’Angleterre, groupés dans l’Union du Northumberland et du
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- Durham sont toujours restés hostiles à la politique interventionniste de la Fédération nationale.
- Les mineurs de Northumberland qui travaillent en fait sept heures par jour seulement, seraient, d’après le Daily News, décidés à accepter la semaine de quarante-huit heures de travail. L’acceptation de ce compromis entraînerait l’adhésion au projet de loi d’une soixantaine de députés conservateurs ou libéraux.
- Il ne restera plus après cela aux mineurs qu’à convertir la Chambre des pairs, ce qui sera plus difficile.
- La production houillère.
- Le Moniteur officiel du commerce a publié dernièrement sous la signature de M. Lequeux, consul général de France, les renseignements suivants concernant l’industrie houillère de la Grande-Bretagne :
- « Le Commercial Intelligence, qui excelle à mettre en lumière les faits les plus frappants des innombrables statistiques publiées en ce pays, vient d’insérer dans son dernier numéro, en les accompagnant de quelques commentaires, deux tableaux statistiques, concernant l’industrie du charbon, qu’il m’a paru intéressant de signaler.
- » La production mondiale de la houille en 1900 aurait été, d’après l’organe en question, d’environ 757 millions de tonnes. Sur ce total, 616 millions de tonnes doivent être mis au compte des trois plus grands pays producteurs qui sont, dans leur ordre d’importance : les Etats-Unis (240,965,917 tonnes de 1,015 kilog.) ; la Grande-Bretagne (225,181,300 tonnes de 1,015 kilog.) et l’Allemagne (149,551,000 tonnes métriques.
- » Viennent ensuite : l’Autriche-Hongrie (38,789,000 tonnes métriques, chiffre qui se rapporte, il est vrai, ù 1899 mais qui a, dû plutôt augmenter en 1900) ; la France (33,270,000 tonnes) ; la Belgique (23,352,000
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- tonnes) ; la Russie (15,890,000 tonnes). Ces quatre contrées ont fourni un total de 111 millions de tonnes.
- « Quant aux 30 autres millions de tonnes, ils ont été produits par une quinzaine de pays divers, parmi lesquels les possessions britanniques ont, à leur compte, plus de 17 millions de tonnes.
- « C’est ainsi que le Canada a fourni 4,760,197 tonnes ; l’Inde 4,937,160 tonnes; l’Australasie 7,281,964 tonnes; l’Afrique du Sud plus d’un million de tonnes.
- « Enfin, les 13 derniers millions de tonnes ont été produits : par le Japon (6,761,301 tonnes), l’Espagne (2,772,000 tonnes/, la Suède (239,344 tonnes) et l’Italie (388,534 tonnes).
- « Que l’augmentation de la production mondiale ait été énorme dans les deux dernières décades, cela est bien apparent quand on compare ce qu’elle était en 1883, soit 385 millions, et ce qu’elle est devenue en 1900, soit 757 millions ; soit une augmentation d’environ 80 0/0.
- « Dans son second tableau, le Commercial Intelligence montre quelle grande part revient à la Grande-Bretagne dans l’augmentation de la production mondiale de la houille et combien les mines de ce pays ont développé rapidement — quoique moins rapidement que celles des Etats-Unis — leur production depuis cinquante ans. Tandis qu’en effet les mines britanniques ne fournissaient, de 1851 à 1855, qu’une moyenne annuelle de 55,623,000 tonnes, cette même moyenne passait, de 1871 à 1875, à 124,000,000 de tonnes, de 1891 à 1895, à 181,905,000 tonnes, et enfin, en 1901, à 225 millions 181,000 tonnes.
- «D’autre part, l’exportation de houille britannique qui, de 1851 à 1855, n’atteignait qu’une valeur annuelle de 1,770,000 liv. st., était, de 1871 à 1875, de 7,932,000 liv. st. ; de 1891 à 1895, de 16,577,030 liv. st. et s’élevait, en 1901, à 38,620,000 liv. st.
- « En présence de cette production formidablement croissante , le Commercial Intelligence se demande si,
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- dans un avenir relativement rapproché, les mines britanniques ne seront pas épuisées, et, par suite, quels énormes changements il en pourra résulter pour la puissance industrielle du Royaume-Uni. Ces préoccupations qui se manifestent, de temps à autre, dans ce pays, n’ont pas été étrangères à la constitution récente d’une commission royale chargée de se livrer à une enquête approfondie au sujet de l’industrie houillère. »
- Une conférence intercoloniale
- Le gouvernement canadien a pris l’initiative de la réunion d’une conférence intercoloniale qui aurait lieu en juin à Londres. Les gouvernements d’Australie et de Nouvelle-Zélande ont adhéré à ce projet. La conférence s’occupera de questions concernant le commerce en général, la transportation, la question des câbles transocéaniques et autres questions concernant les rapports des colonies entre elles et la mère patrie. Déjà même le gouvernement canadien s’occupe de l’établissement d’une ligne directe de steamers entre le Canada et l’Afrique du Sud, qui aurait d’importants effets commerciaux.
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- DANEMARK
- La vente des Antilles danoises
- Le Danemark vient de céder ses possessions des Antilles aux Etats-Unis moyennant une somme de 4 millions 500.000 dollars. Il y a longtemps que des négociations avaient été ouvertes à ce sujet ; déjà même, en 1867, deux des trois îles danoises, Saint-Thomas et Saint-Jean avaient été vendues aux Etats-Unis, mais le traité ne fut pas ratifié.
- Aujourd’hui, la situation est toute autre : les Etats-Unis s’acheminent lentement, mais résolument vers
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- l’absorption de toutes les Antilles; celles du Danemark après les plus importantes de l’Espagne; la voie est /Ouverte. L’imminence de l’entreprise par les Etats-Unis des travaux pour la construction du canal interocéanique leur ont fait pousser activement les négociations. Le traité de vente a été ratifié, sans opposition, le 17 février, par le Sénat américain. Le traité ne fait, dit-on, aucune allusion à un plébiscite des habitants. Ceux-ci appartiennent pour la presque totalité à la race noire.
- La plus grande des trois îles, Sainte-Croix, située à l’est de Porto-Rico est peuplée d’une vingtaine de mille habitants.
- L’île de Saint-Thomas quoique moins peuplée — elle a environ 14.800 habitants — a une plus grande importance, par son excellent port, et sa situation au nord-est de Haïti et sur le centre d’Europe, qui en a fait une des principales escales des transatlantiques à destination des Antilles et du golfe du Mexique.
- La petite île voisine do Saint-Jean n’a qu’un millier d’habitants.
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- ESPAGNE
- La journée de huit heures.
- La Gazette a publié, le 18 mars, un décret du ministre des finances établissant la journée de huit heures, pour les ouvriers des propriétés, mines, usines et autres établissements de l’Etat.
- Lorsque le travail de ces ouvriers excédera huit heures, ils recevront un supplément de salaire égal, pour chaque heure, au huitième de leur salaire fixe.
- Cela revient à dire que les heures de travail supplémentaire seraient payés exactement comme les autres. A ce compte les bienfaits de la réforme risquent fort d’être illusoires, à moins toutefois qu’il ne soit fait exception à la règle des huit heures que dans des
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- cas absolument exceptionnels et en prenant toutes les garanties possibles pour en écarter la multiplicité.
- «
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- ETATS-UNIS
- Le service permanent de statistique.
- Le Census Bureau soit bureau de recensement vient d’être institué à l’état permanent par un vote de la Chambre. Jusqu’ici, lorsque une nouvelle décade ramenait l’opération du recensement général des forces du pays, on désignait un chef ou des agents pour exécuter la besogne, mais leur nomination n’avait qu’un caractère temporaire.
- En faisant passer dans le bureau transformé et en casant à titre définitif les employés, au nombre de 3,000 environ, enrôlés dans le bureau provisoire qui a procédé aux opérations du recensement de 1900, la nouvelle loi permet de se servir avec avantage d’un personnel expérimenté en lui demandant de dégager les faits contenus en chaque nouveau recensement.
- En effet, nous ne sommes plus à l’époque où les statisticiens officiels limitaient presque entièrement leurs efforts au dénombrement périodique de la population.
- L'enquête faite à cette occasion aux Etats-Unis porte sur toutes les branches de l’activité de ce grand pays et concentre tous les éléments possibles d’appréciation sur la situation économique. . ,
- ITALIE
- Le gouvernement et la question sociale.
- Dans le grand débat sur la politique intérieure du ministère Zanardelli, à la Chambre des députés, M. Gio-litti, ministre de l’intérieur, a pris la parole le 14 mars et a prononcé un très important discours sur l’attitude
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- que le gouvernement a prise et compte encore prendre dans la lutte qui existe entre le capital et le travail :
- « La question, a-t-il dit, a été largement discutée en juin 1901 à propos des grèves agricoles. Alors, comme maintenant on prévoyait de graves désordres, mais les faits ont démenti ces prophéties. On n’a pas eu de désordres et la moisson n’a pas été compromise. Il est vrai que les grèves recommencent, mais cela provient du fait que nous sommes en présence d’un grand mouvement social de toutes les classes prolétaires qui réclament simplement de meilleures conditions de vie; elles ont raison, et pas une de leurs demandes n’a un caractère politique.
- « Si quelque parti politique se prévaut de ces aspirations, la faute en est aux classes dirigeantes qui n’ont pas su voir à temps ce mouvement et y pourvoir ; ce mouvement deviendrait vraiment politique le jour où le gouvernement deviendrait un gouvernement de classe. Ce mouvement de l’élévation des peuples, qui est le mouvement inévitable du progrès civil, deviendrait dangereux et violent, seulement le jour où le gouvernement croirait devoir le réprimer par la force.
- « Le devoir du gouvernement est de rester impartial et respectueux du droit de tous. Le gouvernement doit donc respecter le droit de grève et le droit de propagande de la grève tant qu’il n’y pas excitation à la violence ; dans ce cas, comme le prévoit le code pénal, il doit garantir la liberté du travail. »
- Le*ministre croit que jusqu’à ce que des lois aient reconnu et organisé l’arbitrage obligatoire, le gouvernement peut et doit intervenir par ses représentants, lorsqu’ils y sont sollicités par les deux parties, afin, d’amener une solution, en exerçant une action pacificatrice.
- Quant aux grèves dans les services publics, le ministre a toujours dit et répété que le gouvernement est autorisé à intervenir; la grève est un crime pour tout fonctionnaire public. La grève des services publics se-
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- rait la suspension de la vie de l’Etat, ce serait l’anarchie.
- « C’est un grand résultat de pacification, dit encore M. Giolitti, que le prolétariat ne considère pas le gouvernement comme un ennemi. Ceux qui voudraient que le gouvernement ne s’appuyât pas sur les classes ouvrières ne pourraient que s’appuyer sur les ultra-conservateurs et les cléricaux. »
- M. Giolitti conclut en disant que son programme a été celui du maintien de l’ordre et du respect absolu de la liberté : si le gouvernement doit demeurer, il restera fidèle à ce programme.
- ose»
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- LA QUESTION DE LA PAIX
- Les guerres depuis Constantin
- La Société de la paioc du Massachusetts s’est livrée à un dénombrement soigneux des luttes qui ont affligé le monde civilisé depuis le règne de Constantin jusqu’à la guerre du Transvaal exclusivement, ainsi qu’à un relevé des causes de ces conflits.
- Voici, d’ailleurs, la statistique telle que la Société l’a
- dressée : (
- Guerres tendant à un accroissement de territoire. 44
- Guerres ayant pour fin la levée de tributs...... 22
- Guerres de représailles......’.................. 24
- Guerres motivées par des questions d’honneur ou
- de prérogatives.............................. 8
- Guerres provoquées par des contestations territoriales ..................•....................... 6
- Guerres motivées par des prétentions dynastiques. 41
- Guerres d’intervention............................ 31
- Guerres causées par des rivalités d’influence politique ........................................ . 23
- Guerres commerciales................................ 5
- Guerres civiles .................................. 55
- Guerres de religion, en y comprenant les croisades contre les Turcs et les hérétiques ......... 28
- 287
- Dans cette statistique, les insurrections et les guerres contre les peuplades sauvages ne sont pas comptées.
- La dernière guerre qui y est relevée est la guerre hispano-américaine, qui est rangée dans la rubrique des « guerres d’intervention ».
- Sans doute il y a eu « intervention » au début ; mais l’intention et le résultat ne justifieraient-ils pas le choix de « guerre tendant à un accroissement de territoire ? »
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- Même observation pour le 288e guerre, hors liste, celle du Transvaal qui pourrait se réclamer d’une demi-douzaine de rubriques, et se ranger définitivement sous la dernière que nous venons de rappeler.
- Idem, pour celle de Chine, avec cette différence toutefois que le classement définitif reste en suspens.
- Ces quelques réflexions suffiraient à montrer comme Terreur est facile lorsqu’on veut multiplier les rubriques sous lesquelles peuvent se ranger les diverses guerres. Et ceci nous amène encore à faire une autre remarque.
- Quoi ? cinq guerres commerciales, seulement ?
- Si l’on recule devant la tâche de parcourir les deux volumes (La guerre et la paix) où Proudhon, cette fois d’accord avec Karl Marx, développe l’idée que les guerres, sous la diversité des motifs, sont toutes dues à une cause économique, ou si l’on refuse crédit à l’absolu de cette affirmation, on sera vite édifié sur ce qu’il faut penser du chiffre qu’on vient de lire en recourant à la courte, mais substantielle brochure, où M. J. Pru-dhommeaux expose avec clarté des idées très neuves sur les Causes économiques des guerres modernes, particulièrement des guerres coloniales.
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- L’arbitrage de Samoa
- D’après les explications fournies à la Chambre des Communes par le gouvernement, le 40 février, le roi de Suède et de Norwège qui a consenti à faire fonction d’arbitre en ce qui concerne certaines revendications relatives aux îles de Samoa, était déjà saisi des exposés britanniques, allemands et américains.
- Les revendications contraires qui devaient être soumises à l’arbitre avant le 1er mars étaient en voie de préparation.
- L’organe du gouvernement ajoutait : « 11 ne paraît pas qu’aucune proposition tendant à faire soumettre en même temps à l’arbitre les demandes des indigènes de
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- LE DEVOIR
- l’archipel ait été faite par le gouvernement allemand ou par le gouvernement des Etats-Unis. »
- Cette abstention n’a rien de surprenant.
- Lorsque le roi Oscar de Suède accepta, il y a huit mois environ, les fonctions d’arbitre, il ne s’agissait que de l’attribution des indemnités dues aux sujets anglais, allemands et américains pour les dommages subis par eux pendant les troubles qui précédèrent le partage de l’archipel de Samoa. Or, la principale question que soulevaient ces réclamations, était de savoir si les fonctionnaires allemands de Samoa ont été responsables ou non du conflit entre les chefs indigènes Mataafa et Ma-lietoa qui a motivé le bombardement de la côte d’Apia par la canonnière anglaise Porpoise et le croiseur américain Philadelphie. C’est ce bombardement qui a donné lieu aux réclamations d’indemnités faisant aujourd’hui l’objet d’un arbitrage.
- Quant aux indigènes, dans l’arrangement qui se prépare, les parties en cause ne semblent pas plus se préoccuper des dommages qu’ils ont pu subir, qu’elles ne se sont préoccupées de leurs droits, pendant la longue période de compétitions qui a abouti à la perte de leur indépendance. La paix ne les traite pas mieux que la guerre.
- La Conférence de Bruxelles sur les sucres au point de vue international
- M. Jaurès a publié, sur les résultats de la Conférence de Bruxelles, un article, où il souligne vigoureusement la portée de l’intrusion d’une sorte de contrôle fédéral dans les conditions de la production sucrière de chaque pays.
- Nous en reproduisons les parties essentielles :
- « Au point de vue international, la conférence de Bruxelles sur les sucres est un grand évènement C’est un commencement d’internationalisme économique. L’Allemagne, l’Autriche, la Hongrie, l’Espagne, la Bel-
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- gique, la France, l’Italie, les Pays-Bas, la Suède et la Norvège, l’Angleterre avec le cortège g randiose de ses « possessions au delà des mers » et de l’empire de l’Inde, viennent de conclure un accord réglant le régime de l’industrie du sucre en chaque pays.
- « Jusqu’ici, il était bien intervenu des conventions d’ordre économique entre les nations. Mais ces conventions étaient essentiellement douanières. C’étaient des traités de commerce par lesquels diverses nations s’engageaient réciproquement à ne pas porter au-dessus de tel ou tel chiffre les droits de douane opposés par chacune d’elles à l’entrée des produits étrangers. Ces contrats douaniers constituaient bien une sorte de charte internationale temporaire qui réduisait, dans les rapports économiques de peuple à peuple, la part de l’arbitraire et de l’imprévu.
- « Mais chaque nation, dans ces contrats, ne liait sa liberté qu’en ce qui concerne les douanes, les droits d’importation, c’est-à-dire le point par où elle était nécessairement en contact avec les pays étrangers. Les conventions internationales relatives à l’entrée des marchandises ne s’appliquaient, pour ainsi dire, qu’à la surface de contact économique entre une nation et les autres nations. Chaque peuple réservait la pleine liberté de sa vie économique intérieure ; il réservait son droit plein d’établir à son gré son régime fiscal, de grouper selon les formes qui lui convenaient le mieux les efforts de ses producteurs.
- « Mais, en ce qui touche les sucres, il n’en est plus de même.
- « Ainsi, voilà une convention internationale qui ne s’arrête plus, pour ainsi dire, aux frontières, aux postes de douanes, mais qui pénètre, en chacun des pays contractants, au cœur même et au centre de la vie nationale. C’est le contrôle international qui règle les conditions fiscales et sociales selon lesquelles, en chaque pays, fonctionnera l’industrie du sucre. Chaque nation aliène,
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- LE DEVOIR
- en ce qui concerne l’industrie du sucre, une large part de sa souveraineté fiscale et de son autonomie sociale. Et cette part de souveraineté est transférée à une sorte d’union internationale qui a son expression et sa vie dans un ensemble de formules diplomatiques.
- « Il y avait et il y a eu des unions monétaires réglant, en vertu d’un accord international, la quantité, la qualité, le titre des monnaies qui doivent être émises en chaque pays. Voici maintenant une sorte d’union sucrière internationale qui intervient dans le système des lois d’impôts et dans le fonctionnement des organismes industriels. C’est un des coups les plus profonds qu’ait reçus le « nationalisme économique ». C’est un des progrès les plus marqués qu’ait accomplis l’organisation internationale nécessairement croissante du monde moderne. »
- La neutralité Scandinave
- Le Folketing a discuté dernièrement une proposition concernant la nomination d’une commission de défense du pays. A cette occasion le président du conseil, parlant de la question de la neutralité du gouvernement danois, a dit qu’il était disposé à déclarer, vis-à-vis des puissances et comme cela s’était déjà produit, que le Danemark voulait rester neutre et prouver cette neutralité par ses actes ; quant aux puissances elles reconnaîtraient certainement la bonne volonté du Danemark.
- Or, si l’on pense à la déclaration commune et simultanée faites par la Suède, la Norwège et le Danemark relativement à leur neutralité, il faut reconnaître que ce fait est, sous différents rapports, d’une grande importance.
- Le président du conseil a conclu en déclarant que le gouvernement suivra avec grand intérêt les progrès de ce mouvement en Suède et en Norwège.
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- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- Le suffrage des femmes dans les élections communales a été repoussé le 19 mars par la Chambre belge.
- La question avait été soumise à la Chambre dans une proposition de M. Vandervelde consacrant le droit électoral à la commune à vingt et un an, avec six mois de résidence et sans distinction de sexe.
- On a voté d’abord et séparément sur les mots « sans distinction de sexe. »
- La plus grande partie de la droite s’est abstenue ; les libéraux ont voté contre. Quant aux socialistes, qui, après avoir revendiqué le suffrage des femmes pour toutes les élections, ne l’avaient maintenu dans leur programme que pour les élections communales et provinciales, les uns se sont abstenus, d’autres ont voté contre.
- Résultat : proposition rejetée par 56 voix contre 24 et 58 abstentions.
- L’instruction des jeunes filles en Prusse.
- Dans la séance du 17 mars, à la Chambre des députés de Prusse, à l’occasion de la discussion du chapitre du budget de l’instruction publique et des cultes concernant les écoles de jeunes filles, le ministre, M. Studt, a exposé le programme du gouvernement relativement aux collèges de jeunes filles et la fréquentation des universités par les jeunes filles.
- Il a dit que le gouvernement avait l’intention de faire des essais concernant l’admission des jeunes filles dans les collèges existants et d’autoriser la création de collèges de jeunes filles à titre d’essai, mais qu’il déclinait à ce sujet toute responsabilité.
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- En ce qui concerne la fréquentation des universités, le gouvernement maintient le principe d’après lequel les jeunes filles doivent seulement être admises aux cours comme auditrices sans être inscrites comme étudiantes, vu que les études universitaires faites par les jeunes filles ne peuvent pas être considérées comme répondant à un besoin général.
- Le gouvernement reconnaît toutefois que, bien que la situation de la femme allemande dans la famille doive autant que possible rester conforme à l’idée traditionnelle qui existe à cet égard, il est nécessaire de développer, selon les besoins de l’époque actuelle, l’enseignement donné dans les écoles supérieures de jeunes filles.
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- Le travail des femmes en France
- La Revue (ancienne Revue des Revues) publie sous ce titre une intéressante étude du docteur Kaethe Schir-macher, agrégé de l’Université.
- Cette étude, qui renferme des statistiques fort intéressantes, établit la situation de la femme comme productrice dans la société moderne, et cette situation n’apparaît pas enviable.
- La population active féminine de la France peut être évaluée à 14.111.512 femmes ; leur nombre est donc égal, sinon supérieur â celui de la population active masculine. La catégorie la plus nombreuse est celle « des femmes mariées », car le docteur Kaethe Schir-maker estime que toutes les femmes mariées étant des ménagères, le mariage est une profession. Et il émet à ce sujet des considérations assez originales :
- La profession de femme mariée est celle qui, jusqu’ici, a eu le plus de vogue.
- Comme presque toutes les professions féminines, elle s’exerce, généralement, sans préparation sérieuse. Elle est d’ordinaire, rémunérée en raison inverse de la force déployée et de la peine supportée : les ménagères riches disposent d’aides, vivent dans l’opulence, jouissent de la
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- considération sociale. Les petites ménagères, les mores de prolétaires, doivent suffire seules à tout et se contenter de leur propre considération.
- La profession est entourée de peu de garanties légales ; dans tous les pays, la femme mariée est une mineure devant la loi.
- Ces grands désavantages n’ont pas éloigné les femmes du mariage, vers lequel une inclination naturelle et la nécessité sociale les portaient également.
- Mais la carrière est devenue difficile pour les filles sans dot. D’ailleurs, d’autres occupations, souvent aussi .avantageuses et offrant plus de liberté, s’ouvrent devant la femme. L’individualisme moderne la fait hésiter devant une carrière, fondée sur son assujettissement légal ; on demande, de toutes parts, des réformes du mariage et la vieille institution subit une crise profonde.
- Le docteur Kaetbe Schirmacher étudie ensuite les conditions faites aux femmes qui exercent d’autres «professions » ou métiers. L’industrie occupe 1.888.947 femmes; le commerce, 571.079 ; le service domestique, 737.941 ; les professions libérales, 138.460 ; les mines et carrières, 4.759 ; les spectacles et agences, 12.645, etc. Il conclut que les salaires des femmes sont toujours inférieurs à ceux des hommes, sauf dans les hôpitaux et dans les trois premières classes de l’enseignement primaire. L’écart est d’un tiers, de la moitié, des deux tiers même. D’après l’auteur, la raison principale de cette infériorité est que, pendant longtemps, la femme a trouvé, en totalité ou en partie, la subsistance au foyer domestique, mais on a fixé son salaire de travailleuse professionnelle au taux d’un salaire d’appoint.
- Toujours, écrit-il, partout, en échange de ce salaire d’appoint, on lui a demandé de fournir une journée entière de travail professionnel.
- Aussi la femme, mariée ou non, qui a un état, est le plus souvent obligée de satisfaire aux exigences de deux professions, celle de ménagère et celle de travailleuse professionnelle.
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- Fatalement, alors, elle se surmène. Mais mariée, elle arrive à vivre.
- La femme célibataire, celle qui, réduite à ses propres ressources, exécute pour son propre compte les travaux ménagers indispensables, se surmène comme l’autre, mais sans arriver à vivre. Elle végète.
- Surmenage, misère ou pis encore, voilà l’inévitable sort de la plupart des travailleuses, en France comme ailleurs.
- Le docteur Kaethe Scliirmacher termine en assurant que des femmes qui, dans de pareilles conditions, s’obstinent à vivre, méritent, à vrai dire, « de porter le nom de sexe fort. »
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- La traite des blanches.
- Le congrès international tenu à Londres en juin 1899 pour la répression de la traite des blanches, avait émis le voeu qu’une conférence officielle de délégués nommés par les gouvernements adhérents pût être réunie, afin d’établir entre les législations pénales une harmonie suffisante pour atteindre plus efficacement l’odieux trafic et combiner les mesures d’instruction, de police et de surveillance les plus propres à en assurer la constatation et la poursuite.
- Le gouvernement français vient, après s’être entendu avec les gouvernements étrangers, de prendre l’initiative de la réunion de cette conférence.
- Elle aura lieu à Paris le 16 juin prochain.
- Les femmes médecins aux Etats-Unis.
- En 1889, on comptait déjà, aux Etats-Unis, 3.000 docteurs femmes. En 1896, elles étaient plus de 4.500 et aujourd’hui, elles sont 6.000, dont beaucoup ont des cabinets très lucratifs.
- La première femme qui fut reçue docteur est Mme Elisabeth Blackwell, qui obtint ses diplômes en 1849.
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- O
- Par Henry GRÉVILLE
- {Suite.)
- A quel propos aurait-elle couru le risque de gâter une situation si bien établie ? D’ailleurs, si elle avait toutes les apparences d’une vraie cuisinière de bonne maison qui fait sa pelote, elle avait aussi l’air d’une personne respectable, assurée dans sa conscience, une fois cette conscience convenablement façonnée. Plus elle y songeait, moins Céphise comprenait que cette femme eût pu voler quoi ce fût, en dehors de ce qu’elle appelait « ses bénéfices ».
- La voiture, quittant la grande route, allait s’engager dans l’allée qui conduisait aux Pavillons ; Céphise la fit arrêter, sauta à terre et dit au cocher d’aller attendre ses ordres à la prochaine auberge. Après quoi elle marcha vers la demeure paternelle.
- L’air était assez vif, par ce joli matin du commencement de septembre ; les hirondelles volaient tout autour des maisons basses, dans la plaine peu habitée, et les mouettes, par grands vols, planaient sur la mer, à quelque distance, y trempant souvent le bout de leurs ailes. Une brume légère et transparente revêtait les grands rochers de Gréville d’une apparence nacrée, fantastique ; le noble paysage, estompé par la distance, avait l’air d’un décor de rêve.
- Céphise jeta un coup d’œil à ces magnificences, puis, rappelée aux réalités, pressa le pas et entra dans la maison.
- Toutes les portes étaient ouvertes ; était-il certain qu’elles eussent toutes été fermées la nuit précédente ? Un air de désordre et de malpropreté souillait la belle demeure ; on n’avait pas, depuis longtemps, secoué les
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- tapis ni balayé les corridors, la poussière s’était amassée sous les chaises, sur les marbres, partout où elle avait trouvé un paisible asile.
- La maison semblait déserte ; le premier mouvement de Céphise fut de monter près de sa mère, puis elle se demanda, n’ayant reçu d’elle aucune nouvelle directe, ne la sachant peut-être pas même prévenue de son arrivée , s’il ne valait pas mieux voir par ses propres yeux ce qui se passait dans le sous-sol. Elle descendit l’escalier de service et se tint sur le seuil de la vaste cuisine bien éclairée par une fenêtre et une porte, donnant en contre-bas sur une cour spacieuse.
- Assis sur une chaise , mollement appuyé au fourneau éteint, Gaëtan chatouillait d’un long plumeau le cou et les oreilles de la fille de basse-cour, occupée à tailler des légumes dans la casserole pour la classique soupe des paysans normands.
- — Mais laissez-moi donc tranquille, monsieur Gaëtan, disait la rustique personne, en secouant sa tête rougeaude.
- Gaëtan, l’oeil égayé, continuait son petit manège ; le jardinier entra, portant un panier de pommes de terre :
- — Voilà tout ce qu’il y a en fait de légumes, dit-il. Ce n’est plus la saison, il n'y a rien dans le jardin. Faut vous en arranger.
- Comme il se relevait, il aperçut Céphise, dans la porte, et tressaillit violemment.
- — Mam’zelle Céphise ! fit-il effrayé, ne sachant si c’était la jeune fille ou son fantôme.
- Allez donc cueillir un bon panier de petits pois, dit-elle tranquillement ; il y en a trois planches dans le potager. Je viens de les voir. Dépêchez-vous. Bonjour, Gaëtan. Julienne, allumez le fourneau, vivement 1 Qu’est-ce que vous avez pour le déjeuner?
- — Dame, mademoiselle, il’n’y a rien. P’t-être ben quéqu’s oeufs.
- — Faites sauter un poulet.
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- — Mais, mademoiselle, on les a tous mangés...
- — Pas ceux-là ! fit Céphise en indiquant une petite cour close un peu plus loin.
- — Ceux-là sont au jardinier...
- — Ce n’est pas vrai. Le jardinier n’a jamais eu que des cochinchinoises, et celles-là sont les nôtres, nos faverolles. Il n’y a pas quinze jours que je suis partie, ça n’est pas assez long pour changer la race de nos poules. Allez, dépêchez-vous, et si Le jardinier réclame, vous me l’enverrez ; mais, soyez tranquille, il ne dira rien. Le déjeuner pour onze heures... Gaëtan, viens avec moi.
- Ils montèrent l’escalier et s’arrêtèrent dans la salle à manger. Céphise sentait ses jambes trembler sous elle, de colère contenue.
- — Où est Isaure ? demanda-t-elle.
- — Dans son lit, je pense. Depuis que tu es partie, elle se lève à dix heures.
- — Il n’est pas neuf heures, nous avons le temps. As-tu vu maman ce matin ?
- — Non ; j’ai vu Clara qui est descendue en boitant lui chercher son lait ; elle n’est pas plus mal, mais elle est très faible. Elle ne mange presque rien, ne dort pas et reste couchée tout le temps.
- — Depuis quand ?
- — Depuis trois jours.
- Céphise garda un instant le silence. Un orage terrible s’amassait dans son âme. Jusque-là, elle n’avait connu que des impatiences ; la grande marée de l’indignation montait lentement pour la première fois des profondeurs de son être moral, et elle se sentait remuée par une force encore sourde, mais qu’elle devinait redoutable.
- Enfants, nous pouvons avoir de violentes colères, causées le plus souvent par des causes futiles ; dans l’adolescence , déjà plus habitués à nous contenir, nous nous laissons parfois aller à des explosions d’humeur ; mais ce n’est guère qu’aux environs de la vingtième
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- 1e devoir
- année que nous sentons le flot généreux de notre jeune sang bouillonner dans nos veines en présence d’une injustice ou d’une infamie, commise non envers nous, mais contre un être, n’importe lequel, qui ne l’a pas mérité. L’injustice nous révolte alors d’autant plus que le sentiment altruiste a pu se développer davantage, et nous sommes d’autant moins disposés à nous refréner que notre colère est plus impersonnelle.
- Céphise, dans une atmosphère de douceur, de justice et de paix , n’avait jamais connu ce grand mouvement de l’âme humaine; elle en fut presque effrayée, en même temps que le sentiment d’une initiation morale lui inspirait une sorte de religieux respect. Par un effort de sa volonté, elle reconquit son calme, au moins en apparence, et dit à son frère :
- — Assieds-toi et dis-moi ce qui s’est passé.
- — Eh bien, voilà! fit le jeune garçon, après une légère hésitation. Il ne se sentait pas tout à fait sans reproche, mais, sa bonne nature prenant le dessus, il raconta tout, le bon et le mauvais =— en commençant par le mauvais.
- — Les premiers jours, dit-il, cela alla bien ; Clara n’était pas malade, maman se levait et dirigeait la maison comme d’habitude ; elle lisait ses lettres et répondait; et puis Clara a été prise de rhumatismes dans les genoux. Elle pouvait soigner la chambre de maman, mais elle ne pouvait plus guère descendre dans la cuisine, et maman a eu une névralgie qui a duré deux jours. Il a bien fallu donner les clefs à Isaure. Moi, pour dire la vérité, j’étais toujours dehors, avec les chiens ou avec le cheval ; j’aurais dû rester à la maison et ne pas profiter de ce que maman était malade pour m’absenter pendant des journées. Rien que d’être dans la maison, ça aurait peut-être empêché bien des choses... Alors Isaure, tu la connais, elle laissait traîner les clefs partout. Une nuit, elle a oublié le trousseau sur la porte de la cave; le lendemain, ce qu’ils étaient tous pochards ! Ils se sont levés entre onze heu-
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- res et midi! Je suppose qu’ils ont bu jusqu’au lever du soleil — sans compter ce qu’ils ont caché. Je suis sûr que le jardinier aura bien déménagé une centaine de bouteilles de vin ! Une autre fois, c’était l’office... tous les jours, c’était l’office; tu peux envoyer à la provision; excepté dans le sucrier de maman, je ne crois pas qu’il y ait dix morceaux de sucre dans la maison, et tout est de même. Et la lingerie ! Ah bien ! si tu la voyais, ta lingerie ! Tu ne la reconnaîtrais plus ! Il n’y a plus rien dedans ! C’est la femme du jardinier qui en a emporté des paquets de linge ! pour laver, soi-disant...
- Céphise baissa les yeux et fit signe à son frère de se taire un instant.
- — Nous verrons cela ensuite , dit-elle après un court silence. Comment les domestiques sont-ils partis ?
- — Tu sais que Isaure détestait la cuisinière ; depuis que maman a été prise de sa névralgie, Isaure s’est mise à être à la cuisine tout le temps, et elle commandait, et elle ordonnait! j’en avais mal aux nerfs de l’entendre. Elle allait regarder dans les casserolles de la cuisinière et elle ne remettait pas seulement le couvercle. Ça mettait Victorine dans des rages ! On n’a pas idée de ça ! Alors un jour Victorine lui a dit, à Isaure, de se mêler de ce qui la regardait, et qu’elle n’avait d’ordres à recevoir que de maman. Isaure lui en a dit ! Et des insolences ! Je ne la croyais pas si mal polie, vrai ! La femme de chambre a voulu s’en mêler, et Isaure lui a dit : « Ma fille, occupez-vous de vos affaires. » Ma fille! La femme de chambre, tu sais comme elle est pincée , elle l’a appelée « ma petite ! » J’ai cru qu’elles se battraient ! Elles sont montées toutes ensemble à la chambre de maman. Pauvre maman , elle était dans son lit, si pâle, si faible ! j’avais peur de la voir s’évanouir à toute minute. Elle a dit : « Je suis hors d’état de m’occuper de cette affaire, Victorine ; si on vous a fait tort, je le regrette, mais il faut attendre que je sois un peu moins malade , car dans ce moment-ci, vraiment, je ne peux pas ! » J’avais envie de pleurer,
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- mais ça n’aurait servi à rien. Victorine a été très bien; elle a dit : « Je vois bien que ce n’est pas la faute de madame, mais, alors, que madame ait la bonté de me laisser venir aux ordres ici, parce que je n’en veux recevoir de personne, excepté de madame. Et puis, je n’ai plus d’argent, c’est madame qui a mon livre. » Alors maman a fait « oui » avec la tête, et voilà où ça s’embrouille. La cuisinière est sortie avec le livre de comptes où maman avait mis un billet de cent francs, et jamais le billet n’a été retrouvé.
- — Comment ? fit Céphise stupéfaite.
- — Maman avait, comme toujours, attaché le billet à une feuille ; la cuisinière l’a bien vu en haut ; elle a emporté le livre et n’y a plus pensé ; je crois bien qu’elle aura bu une fine bouteille du vin de papa avant de chercher son porte-monnaie. Quand elle a voulu prendre l’argent, il était envolé.
- — C’est la femme de chambre?
- — Non. Elle était restée dans la lingerie. Elle a pris tout le linge qu’elle a pu ; mais entre le moment où le billet a été donné et a disparu, je... je sais bien, moi... j’étais arec elle...
- — Ah ! fit Céphise, en le regardant fixement.
- Il rougit, mais demeura ferme.
- — Alors, c’est le petit groom ?
- — Il était chez sa mère et n’est rentré qu’à cinq heures.
- — Et le jardinier?
- — Il était en ville avec sa femme.
- Céphise resta pensive. Une idée lui avait traversé l’esprit, mais elle ne voulait pas l’admettre.
- — Où avait-elle déposé ce livre? reprit-elle.
- — Dans l’office.
- — Personne n’y est entré ?
- — Dame ! personne n’en convient. Quand elle a dit à Isaure que le billet n’était pas dans le livre, Isaure , qui avait vu maman l’y mettre, l’a traitée de voleuse. Elles sont revenues chez maman, et alors ma pauvre
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- maman a perdu connaissance. Nous l'avons fait revenir, Clara et moi, avec des sels et de l’éther, et j’ai envoyé Thomas chercher le docteur. Mais la cuisinière et la femme de chambre étaient parties en faisant des scènes épouvantables ; elles veulent faire un procès ; tout le pays est ameuté contre nous. Tu penses, des Parisiens ! On ne nous aimait déjà pas tant... et maman va très mal. Nous avons mangé comme nous avons pu ; le jardinier et la fille de basse-cour sont les maîtres ici, tu comprends !
- — Etlsaure?
- — Elle fait ce qu’elle veut ; elle a l’air enchanté. Elle va à la cuisine et se fait cuire des oeufs ; et puis, les confitures ont marché.
- — Et maman ? fit Céphise, saisie d’horreur, qu’est-ce qu’elle a mangé ?
- — Une tasse de lait, un œuf de temps en temps.
- Céphise pressa ses deux mains sur son front, où
- bouillonnait la colère.
- — Je vais chez maman, dit-elle. Va demander à Clara si je puis entrer.
- Gaëtan disparut et revint aussitôt.
- — Monte, dit-il.
- Céphise fut d’un bond au haut de l’escalier. Elle entra dans la belle chambre claire, toujours fraîche et bien tenue, et courut au lit.
- — Je t’attendais, lui dit Mme Maubert d’une voix faible. J’étais sûre que tu viendrais aujourd’hui.
- Le bras qu’elle avait passé, autour du cou de sa fille se desserra, puis retomba. Elle ferma les yeux et s’éya-nouit.
- Lorsqu’elle revint à elle, Céphise, penchée sur ce pauvre visage altéré, lui dit avec douceur:
- — Tout ira bien, maman, ne t’inquiète de rien. J’ai les pouvoirs de papa.
- Sans parler, Mme Maubert lui caressa faiblement le visage de ses doigts réchauffés.
- — Fais comme il te plaira, dit-elle, ce sera bien.
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- Et elle reposa sa tête sur l’oreiller avec une expression de calme que ni Clara ni Gaëtan ne lui avaient vue depuis bien des jours.
- x XVIII
- Quand Mme Maubert fut bien arrangée dans son lit, quand elle eut mangé un bon petit potage au lait préparé par la main savante de Céphise, celle-ci regarda la pendule ; il était dix heures seulement.
- — Eh bien, tu vaste reposer, maman , dit-elle, et j’irai voir au plus pressé.
- Le plus pressé, c’était, au bout du corridor, la porte de la chambre d’Isaure ; elle y frappa. Aucun bruit ne se faisant entendre, la jeune fille entra.
- La pièce était dans un indescriptible désordre. Des tiroirs mal repoussés, des armoires, des placards en-tr’ouverts, sortaient des quantités de linge, de robes, d’objets divers, tous plus ou moins souillés ou salis. Des bouts de papier traînaient à terre, des chaussures dépareillées couraient les unes après les autres dans tous les coins ; le sceau débordait dans le cabinet de toilette : un essuie-main mouillé était jeté sur un chapeau de jardin; bref, on aurait dit qu’un tremblement de terre ou une bande de voleurs avait passé par là,
- Isaure était absente, l’oiseau était envolé.
- — Le vilain oiseau ! pensa Céphise en ouvrant la fenêtre pour renouveler l’air, qui en avait besoin.
- Isaure ne devait pas être loin, car son porte-monnaie, parmi une foule de choses bizarres, traînait sur son bureau.
- Céphise semblait magnétisée par ce petit objet ; elle le regardait avec persistance, comme si elle eût voulu voir au travers du maroquin. Deux fois elle avança la main et la retira. Enfin, n’y tenant plus, elle le prit et l’ouvrit.
- Au milieu d’une pincée de monnaie blanche gisaient deux ou trois piécettes d’or ; de l’autre côté, mal plié, plutôt froissé à la hâte, un billet de 100 francs.
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- Céphise le prit et le déplia avec précaution ; le coin d’en haut, à gauche, manquait.
- Elle le posa sur la table, fouilla dans sa poche et en tira le livre de comptes, un vulgaire carnet de 20 centimes, recouvert de toile cirée. A l’une des pages, retenu par une épingle, se trouvait un petit coin de papier bleu et blanc... Céphise retira l’épingle, plaça le coin à l’endroit déchiré du billet de banque... Il s’adaptait exactement.
- Une rangée de timbres-poste traînait sur le bureau ; Céphise prit une parcelle de papier gommé et la colla derrière le billet en réunissant les deux morceaux ; la reconstitution était parfaite et d’une indiscutable authenticité.
- Tranquillement, alors, la jeune fille mit le billet de banque dans le carnet de comptes, repiqua l’épingle dans les anciens trous du papier et serra le tout dans sa poche. Ensuite, elle descendit et envoya Gaëtan expédier à Cherbourg la voiture qui l’avait amenée, avee un billet pour Mme Riclos et deux télégrammes, l’un pour Colette , l’autre pour son frère Lucien. Après quoi, elle s’adonna aux devoirs multiples d’une maîtresse de maison tombée dans un désordre pire que celui d’un déménagement.
- La cloche du déjeuner sonna. Depuis plusieurs jours, le fait ne s’était pas produit. A ce bruit insolite, Isaure jugea à propos de se manifester; elle entra dans la salle à manger un peu avant l’apparition de Céphise et de Gaëtan, et s’assit à sa place.
- L’entrée de sa sœur ne la fit pas broncher ; elle salua Céphise d’un signe de tête assez'amical et même lui tendit la main, sans se déranger. Isaure n’était pas de celles qui tiennent tête au danger ; elle aimait assez, quand le vent soufflait du mauvais côté, à fuir devant la tempête.
- Céphise répondit au bonjour et ne vit pas la main tendue. La fille de cuisine envoyait les mets que Gaëtan allait chercher au monte-plat ; le repas fut court et
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- silencieux. Le trousseau de clefs, abandonné par Isaure à la serrure d’un meuble, avait réintégré la poche de Céphise ; mais Isaure n’éleva pas de réclamation.
- Après le déjeuner, les convives se séparèrent; on eût dit que rien ne s’était passé, que Céphise n'avait jamais été absente. Seul, le jardinier, dans le sous-sol, faisait à la fille de basse-cour les plus amères doléances ; mais sa voix douloureuse ne dépassait pas la porte de l’escalier au rez-de-chaussée.
- Vers trois heures, la voiture du docteur roula sur le gravier. Céphise le conduisit près de sa mère, qu'il ausculta longuement. Elle était déjà mieux que la veille, mais le mal dont souffrait la pauvre femme n’était pas de ceux qui se guérissent en vingt-quatre heures. Lorsqu’il l’eut rassurée par sa bonté ouverte et consolante, il emmena Céphise dans le petit salon.
- — Vous êtes une brave fille, dit-il, et courageuse ; on peut tout vous dire : votre maman est extrêmement malade. Ce n’est pas qu’elle ait aucun organe gravement atteint, mais elle a dépensé toutes ses forces, et comme elle n’a pas eu ce qu’il fallait pour s’en faire de nouvelles, elle est, comme on dit, au bout de son rouleau. Nous autres médecins, nous appelons cela la neurasthénie, mais le nom n’y fait rien. La vérité, c’est que, si elle ne reprend pas ses forces, elle peut mourir.
- — Mourir! fît tout bas Céphise.
- — D’une heure à l’autre, dans un évanouissement ; nous appelons cela syncope , mais c’est toujours la même chose. Il ne faut pas qu’elle s’évanouisse...
- — C’est arrivé ce matin même, dit Céphise.
- — Je le sais bien ! Arrangez-vous pour lui éviter les émotions, même les bonnes.
- — Pourtant, si je rappelais mon père ?
- — Eh bien, non ! A présent qu’elle est accoutumée à son absence, le retour lui causerait une commotion dangereuse. Il faut d’abord qu’elle soit très calme pendant deux ou trois jours, et ensuite vous allez l’emmener à petites journées à Néris.
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- CEPHISE
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- — Où cela ? fit la jeune fille.
- — Dans l’Ailier. C’est loin, mais vous y arriverez. Vous ferez aussi peu de chemin à la fois que vous voudrez : deux ou trois heures de chemin de fer et un repos... D’ailleurs, elle ira beaucoup mieux d’ici deux ou trois jours, ce n’est que de l’épuisement nerveux. Il lui faut la paix ; ensuite on lui donnera le bonheur si l’on peut. Avez-vous compris ?
- — Oui, docteur.
- — Il faut que votre soeur s’en aille, à tout prix — je dis à tout prix. Mme Maubert m’a dit un mot, tout à l’heure, qui m’a révélé bien des choses. Elle a tellement souffert à cause de cette malheureuse enfant que son éloignement est maintenant une question de vie ou de mort. Comment allez-vous faire?
- — J’ai télégraphié à mon frère Lucien, dit Céphise , pour lui demander si sa femme et lui peuvent prendre Isaure chez eux à Bordeaux, pour quelques semaines. J’attends la réponse.
- — Très bien. Et Gaëtan ? Car c’est encore un sujet de souci.
- — J’ai envoyé un autre télégramme à ma soeur de Vautrait pour lui. Mais, vous savez, docteur, quand je suis là, j’en fais ce que je veux.
- — Parfait. Alors, éloignez Isaure. Mais consentira-t-elle à s’en aller ?
- — Il le faudra bien, répliqua Céphise avec un éclair dans les yeux tel que le docteur se dit : « Je ne voudrais pas être à la place d’Isaure. »
- Après avoir donné à la jeune fille quelques indications sur les moyens suprêmes à employer si sa mère perdait connaissance et tardait à revenir à elle, l’excellent homme partit, promettant de revenir le lendemain.
- — Pour cette histoire de procès, ajouta-t-il, je crois que vous vous en tirerez avec de l’argent. Ce n’est peut-être, après tout, qu’un chantage de la part de la cuisinière.
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- LE DEVOIR
- ~ Non, dit Céphise, ce n’est pas le cas, mais soyez sans inquiétude, je pense pouvoir arranger cela.
- Le médecin la regarda avec une certaine admiration plus surpris encore de son calme que de son énergie, et la quitta en mettant sur ce front pur un affectueux baiser paternel.
- Il s’était à peine éloigné qu’un télégramme arriva. C’était la réponse de Lucien. « Envoyez Isaure », disait-il.
- Munie de ce document, Céphise prit dans son portefeuille le pouvoir que lui avait remis son père et se mit à la recherche de sa soeur.
- Celle-ci s’était allongée dans la chaise longue de Mme Maubert, sous la véranda, et savourait la lecture d’un mauvais roman oublié par Livérac, un de ces romans que personne ne devrait écrire et qu’on devrait lire encore moins.
- — Isaure, j’ai à te parler, dit Céphise. Viens avec moi.
- — Je n’ai pas le temps, répondit la jeune personne.
- — Cela ne fait rien ; viens ici; moi aussi, je suis pressée.
- Le ton de Céphise était si décidé qu’Isaure se leva et la suivit dans la salle de billard. Par prudence, la sœur aînée ferma la porte.
- — Peux-tu me dire, fît-elle, toujours debout, et d’un air calme, pourquoi la cuisinière que nous avions depuis trois ans, et qui pendant ces trois années n’avait fourni aucun grief contre elle, a quitté la maison subitement, du jour au lendemain?
- Moralement acculée, Isaure dressa la tête et répondit:
- — Ce n’était pas une femme, c’était le diable en personne. Elle avait un caractère abominable.
- — Elle a attendu que tu eusses pris le gouvernement de la maison pour montrer son caractère ? demanda Céphise.
- — Evidemment ! Elle a jeté le masque le jour où, maman ne pouvant plus s’occuper de rien, l’autorité a passé dans mes mains. C’est élémentaire !
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- Céphise dut s’avouer vaincue sur ce point ; elle n?avait rien à répondre.
- — Et elle a emmené la femme de chambre, cette jeune fille qui nous paraissait si attachée ?
- — Les domestiques se tiennent tous entre eux, dans les maisons, contre les maîtres, riposta Isaure d’un air vainqueur. Papa et maman l’ont dit cent fois.
- Ici encore, Céphise n’avait pas le dessus. Son sang commençait à bouillonner, mais elle se trouvait sans réplique.
- — Et Thomas, pourquoi est-il parti ?
- — Pour faire mal, comme les autres.
- Rien à dire. Céphise chercha dans sa poche et tira de son portefeuille le papier par lequel son père lui avait délégué son autorité.
- — C’est fort bien, dit-elle. Je vois que j’aurai à éclaircir ces choses-là moi-même avec les personnes qui sont parties. Tu ne leur as pas payé leurs gages, je pense ?
- Isaure fit un signe négatif.
- — Avec quoi les aurais-je payés ? ajouta-t-elle. Je n’avais pas assez d’argent.
- Céphise approuva de la tête.
- — Parfait, dit-elle. Eh bien, demain, tu vas partir pour Bordeaux, chez Lucien. Il t’attend.
- Isaure avait tressailli, comme un cheval sous le fouet.
- — J’irai si je veux, répondit-elle.
- — Tu iras si je veux, insista Céphise. J’ai tout pouvoir pour commander ici.
- — Je voudrais bien savoir en vertu de quoi ! fit Isaure avec un rire méchant.
- — Voici! répondit sa sœur, en lui tendant le papier signé de leur père.
- Isaure le prit, lut attentivement, le tordit en tire-bouchon ; après quoi, elle le déchira en mille miettes.
- Qu’est-ce que cela fait ? dit Céphise qui avait tendu la main pour l'arrêter, mais, mieux avisée, s’était retenue. La volonté de mon père n’en existe pas moins.
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- LE DEVOIR
- — Ni plus ! rétorqua la méchante fille d'un air moqueur.
- — Tu ne veux pas partir, alors ?
- — Je veux rester ici, j’y suis très bien !
- — Cependant, fit Céphise, poussée, à bout, à Bordeaux, tu aurais une chance de rencontrer le cher Ernest de Livérac ! Si j’étais toi, j’irais !
- Mal joué, Céphise ! Vous venez de commettre coup sur coup deux lourdes imprudences !
- — Mêle-toi de tes affaires, riposta Isaure, rouge de colère. Je veux rester ici. J’y resterai.
- — Jusqu’à ce que papa te mette au couvent ?
- — Mais... oui, il a autre chose à faire en ce moment ; je jouirai bien d’une quinzaine de bon temps !
- Céphise s’assit, ne pouvant plus se contenir, tant étant grande sa colère.
- — Alors, fit-elle, parlons d’autre chose.
- Adossée au billard , le corps à demi renversé en arrière, Isaure s’amusait à entre-choquer les billes d’ivoire.
- — La cuisinière nous fait un procès, le sais-tu ? demanda la sœur aînée.
- Isaure se redressa.
- — Un procès ? Quelle idée !
- — Pour avoir faussement été accusée de vol. Tu ne m’avais pas parlé de cela.
- Isaure se remit àjouer avec les billes d’ivoire.
- — Je ne suis pas chargée, dit-elle, de te rapporter tous les sots propos que peut tenir une cuisinière renvoyée.
- — Tu l’as donc renvoyée ?
- — Ou partie de son plein gré ! fit Isaure avec impatience. Peu importe !
- — Il importe beaucoup. Si elle a été faussement accusée, cela nous coûtera très cher... Sinon, il faudrait prouver.
- (A suivre.)
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- assurances mutuelles
- Société du Familistère. - Assurances Mutuelles
- MOUVEMENT DE JANVIER 1902, A GUISE
- assurance: contre] la maladie]
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes........ 2.294 30
- Subvention de la Société........... 382 20
- Malfaçons et Divers................ 415 41
- Dépenses.......................................
- Déficit en janvier................
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes......... 512 50
- Subvention de la Société................ 170 95
- Divers................................... 31 00
- Dépenses.............. ........................
- Déficit en janvier,
- 3.091 91
- 3.766 25 674 34
- 714 45
- 833 60 119 15
- ASSURANCE] DES PE3NSIONS
- Subvention de la Société et Divers 6.080 91 1
- Intérêts des comptes courants et > 11.057 36
- du titre d’épargne..........'.... 4.976 45 )
- Dépenses :
- 130 Retraités définitifs............ 8.581 57 \
- 5 — provisoires................ 258 501
- Nécessaire à la subsistance......... 2.790 60 > 12.594 67
- Allocations aux famill8 des réservistes » »i Divers, appointem., médecins, etc. 964 »/
- Déficit en janvier............. 1.537 31
- CAISSE] DE] PHARMACIE]
- Cotisations des mutualistes... 571 » )
- Subvention de la Société...... 194 14)
- Dépenses................................
- Déficit en janvier.........
- 765 14 1.698 53 933 39
- . RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er juillet au 31 janvier 1902 85.574.36 ) ,nQ ~Q/
- » individuelles » » » 22.960. » J lü°-5d4
- Dépenses » » » 122.692 34
- Excédent des dépenses sur les recettes..
- 14.157 98
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL AU FAMILISTÈRE DE GUISE
- MOIS DE JANVIER 1902
- Naissances :
- 10 janvier : Bléron Madeleine, fille de Bléron Charles et de Quent Julia.
- 13 — Moiroud Rose-Thérèse, fille de Moiroud
- Lucien et de Croy Louise.
- Décès :
- 15 janvier : Husson André, âgé de 7 ans.
- 20 — Alavoine Victor, âgé de 28 ans.
- 28 — Boulard René-André, 1902, âgé de 2 mois.
- Le Secrétaire, A. Houdin.
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nimes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- bOCUMENTS BIOGRAPHIQUES.
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- Glorification du Travail. Emancipation du Travailleur.
- de J. B. André GODIN (1)
- II
- Unité : causalité , continuité.
- Dans la vie je vois la promesse et la source de toutes les formes de matières.
- (William Grookes (2).
- 2. — Leçons de la Science confirmant l’idéal philosophique et social de J.-B. A. Godin.
- A. — Vie : force, matière. Synthèse mathématique et dynamique.
- Au moment où nous préparons ces pages, fin de l’année 1900, paraissent les « Rapports (3) présentés au Congrès international de Physique réuni à Paris en 1900, sous les auspices de la Société française de Physique, » rassemblés et publiés par Ch.-Ed. Guillaume et L. Poincaré, secrétaires généraux du Congrès.
- 11 est tout indiqué que nous recourrions d’abord à ces Documents. En effet, le but poursuivi parles organisateurs de ce premier Congrès international de Physique a été de tracer, à grands traits, au seuil du vingtième siècle, « le tableau (4) des idées et des liypo-
- (1) Appendice, p. GO, tome 26e, Le Devoir, janvier 1902.
- (2) Congrès de l’Association britannique pour l’avancement des sciences, Bristol, septembre 1898. Revue scientifique, 19, rue des Saints-Pères, Paris. Numéro du 8 octobre 1898, p. 457.
- (3) Gauthier-Villars, Imprimeur-Libraire, quai des Grands-Augustins, Paris.
- (4) Premier volume des Rapports, pages V et s.
- 1
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- LE DEVOIR
- thèses par lesquelles on cherche aujourd’hui à expliquer ' la constitution de la nature et les lois qui la régissent.
- « Alors môme » disent’ les savants secrétaires du Congrès « que, suivant le cours ordinaire des choses, les années futures viendraient à bouleverser complètement nos manières de voir actuelles, il semble utile de marquer l’étape atteinte aujourd’hui par l’esprit humain dans son éternel voyage à la recherche de la vérité ; aussi bien une partie de l’oeuvre, au moins, ne sera pas soumise à la fluctuation des idées, car si les hypothèses passent, les faits demeurent... »
- Une synthèse peut-elle maintenant se dégager de ces faits ? La question a été touchée , avant la réunion du Congrès , dans l’article indicatif des Mémoires ou Rapports demandés à d’illustres savants en chacune des branches principales de la Physique. Dans cet article intitulé : « Le prochain Congrès international de Physique » (l), par MM. Ch.-Ed. Guillaume et L. Poincaré, on lit :
- ....« Si de la comparaison entre les résultats de
- si beaux efforts faits dans tant de directions différentes pouvait résulter une synthèse , il semble bien qu’elle devrait être une soudure entre les travaux qui sont venus nous renseigner sur la matière et ceux qui, au contraire, nous apprennent de mieux en mieux quelle doit être la constitution de cet éther qui transmet les actions lumineuses , calorifiques et électriques. Ce sont les relations qui existent entre l’éther et la matière qui paraissent encore mal connues, et ce sont précisément ces relations qui paraissent devoir expliquer la plupart des phénomènes qui restent encore
- (i) Revue générale des Sciences pures et appliquées, numéro du 30 mai 1900. Editeurs : Armand Coliu et Ce, 5, rue de Mézières, Paris.
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- documents biographiques 259
- mystérieux. Certes, le Congrès ne pourra pas résoudre une question si vaste, mais , en tout cas , une contribution capitale à l’étude du problème lui est réservée; celui que tous les physiciens du monde sont unanimes à reconnaître comme leur maître, Lord Kelvin , a bien voulu écrire pour le livre des Rapports un mémoire sur les conditions de la formation des ondes de l’éther, par le déplacement de la matière pondérable, et le caractère non oscillatoire de ces ondes pour des vitesses de déplacement inférieures à celles de la lumière. »
- Le Mémoire ainsi annoncée figure en tête du deuxième volume des Rapports.
- Il est complété par une addition qui est, disent les organisateurs du Congrès (1), « le résumé de l’admirable conférence que l’illustre physicien a bien voulu faire devant le Congrès. »
- Le travail de Lord Kelvin (William Thomson) est donc, sinon une synthèse, au moins une hypothèse embrassant l’ensemble des faits acquis en Physique et indiquant l’orientation qui en résulte.
- Avant d’aborder ce travail, nous aurons à voir quelques-uns des faits les plus directement rattachés à notre objet et dont les conséquences immédiates appellent, pour ainsi dire, l’hypothèse présentée par Lord Kelvin.
- Cette indication donnée dans la mesure la plus stricte possible, — car l’obligation de nous borner est ici de rigueur, — nous recourrons au mémoire intitulé : « Relations (2) entre la Physique expérimentale et la Physique mathématique », par M. Henri Poincaré, Membre de l’Institut et du Bureau des Longitudes, Professeur à la Sorbonne.
- (1) Premier volume des Rapports. Pages X.
- (2) » » » Pages 1 à 29.
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- (( La généralisation atteignant (1) », selon les termes des secrétaires du Congrès, « son expression la plus haute dans la forme mathématique » , ce mémoire nous donnera la conclusion la plus générale possible dans l’état présent des connaissances.
- L’affirmation du principe d’Unité par les lois de causalité et continuité, sera le mot de ces citations. Orientés ainsi par la Science vers la synthèse à la fois mathématique et dynamique, nous demanderons au philosophe Kant (Critique de la raison pure (2)), ses enseignements sur cette synthèse et, enfin , nous viserons , mais en quelques mots seulement, d’autres travaux de savants illustres venant à l’appui de ces données.
- Ceci dit, abordons notre sujet.
- Tout le monde a entendu parler du quatrième état de la matière, l’état ultra gazeux (3), ou radiant, ou cathodique, découvert, il y a plus de vingt ans, par William Crookes.
- Les études n’ont cessé de se poursuivre en cette voie. Elles ont donné lieu au dépôt d’un mémoire présenté au Congrès international de Physique, par J. J. Thomson, mémoire où l’état en question est dénommé état corpusculaire.
- Le travail de J. J. Thomson (traduit de l’anglais, par P. Langevin, Préparateur à la Sorbonne) est intitulé : « Indications relatives à la constitution de la matière fournies par les recherches récentes sur le passage de Vélectricité à travers les gaz (4) ».
- (1) Premier volume des Rapports. Page IX.
- (2) Traduit de l’allemand, par JulesBarni, 1809. Editeur : Germer-Baillère, rue de l’Ecole de Médecine , 17, Paris.
- (3) Revue générale des Sciences pures et appliquées, numéros des 30 mars et 15 avril 1891.
- (4) Troisième volume des Rapports. Pages 138 à 151.
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- Des faits reproduits par tout un groupe de savants de divers pays sont d’abord exposés, puis vient une hypothèse édifiée par l’auteur, de concert avec William Crookes. Voyons d’abord les faits.
- Il est établi expérimentalement, qu’au-delà des états solide, liquide, gazeux, la matière, spécialement dans les rayons cathodiques, tubes à vide, métaux éclairés par la lumière ultra-violette, fils incandescents, substances radio-actives, etc., se présente sous un état unitaire; les corpuscules constituant cet état ayant : 1° une masse invariable de quelque substance qu’ils proviennent et de quelque manière qu’on les ait produits; 2° portant une meme charge fixe d’électricité négative.
- J. J. Thomson désigne sous le terme état corpusculaire ce quatrième état où la matière passe à un mode unitaire. Il considère cet état comme produit par « la dissociation des molécules ordinaires de la substance en corpuscules extrêmement petits, électrisés négativement, et en parties électrisées positivement qui restent après qu’un corpuscule a été détaché d’une molécule. »
- Il écrit (p. 141) : « Les corpuscules sont dispersés dans la masse du métal et peuvent s’y mouvoir librement. »
- Leur masse est extrêmement petite, le millième environ de celle de l’atome d’hydrogène , « la plus petite masse considérée jusqu’ici en physique. » (p. 139.)
- . Pour avoir une idée de la petitesse ainsi indiquée, il faut savoir que dans le cas de certaines substances radio-actives (Voir troisième volume des Rapports, le mémoire intitulé : « Sur le rayonnement de Vuranium et sur diverses propriétés physiques du rayonnement des corps radio-actifs » , par Henri Becquerel, membre de l’Institut, p. 47 à 78) > l’énergie rayonnée par la
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- partie déviable (c’est-à-dire celle composée de corpuscules négatifs) est tellement faible, que la perte de masse due à la matière transportée serait de lmg par centimètre carré de surface rayonnante en un milliard d’années !
- « L’état corpusculaire » écrit J. J. Thomson (p. 140) « semble en réalité fournir une représentation moderne du fluide électrique dans la théorie d’un seul fluide. »
- La résolution de la matière en particules actives était un fait déjà exprimé par la théorie des ions, dite aussi théorie de Lorentz. En effet « cette théorie voit, dans tous les corps , de petits éléments moléculaires chargés d’électricité — les ions — et rattache tous les processus électriques à l’équilibre et au mouvement de ces ions. » (P. Zeeman, Revue générale des Sciences pures et appliquées, numéro du 15 avril 1897, p. 298).
- Mais « les ions (1) multiples ou sous-multiples de l’atome, transportant des charges négatives ou positives » ne sont pas identiques entre eux; ils diffèrent selon la substance qui les a fournis ; tandis que les corpuscules — éléments constituants de l’état ultra-gazeux dit corpusculaire— sont identiques, nous le répétons, comme masse et comme charge, de quelque substance qu’ils proviennent.
- C’est la démonstration de la résolution de la matière en particules actives , avec ce trait essentiel qu’à l’état corpusculaire, la matière dégagée de toute différentiation se présente sous un mode unitaire.
- Mais ce n’est pas tout, ce mode est tellement raréfié, que c’est à peine — nous venons de le voir — s’il tombe encore sous nos moyens de mesure et que le
- (1) Mémoire déposé par M. Henri Becquerel, troisième volume des Rapports, p. 58,
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- savant v voit « une représentation moderne du fluide électrique, dans la théorie d’un seul fluide. ».
- Cette évolution transcendantale est d’une telle portée philosophique que nous croyons devoir donner les citations suivantes.
- Consultons d’abord J. J. Thomson :
- «Je me propose, dans ce Mémoire, » écrit-il (troisième volume des Rapports, p. 138) « de discuter, au point de vue de nos idées sur la constitution de la matière, les conséquences des expériences récentes sur la nature des rayons cathodiques et sur la charge portée par un ion dans un gaz. Les expériences dont je veux parler sont les suivantes :
- « En mesurant la déviation des rayons cathodiques par lôs forces électrique et magnétique, j’ai déterminé la valeur du rapport pour les particules qui constituent les rayons cathodiques, e étant la charge et m la masse d’une de ces particules cathodiques (1), ' et j’ai trouvé que ce rapport est beaucoup plus grand que le rapport de la charge d’un ion hydrogène, dans l’élec-trolvse des liquides, à la masse d’un atome d’hydrogène : le premier rapport vaut environ 107, le second environ 101 2 3 4, quand e est mesuré en unités électromagnétiques. Ce résultat a été confirmé par les expériences de Lenard (2) et de Kaufmann (3).
- «J’ai mesuré ensuite la valeur de e et j’ai montré qu’elle est indépendante de la nature du gaz dans lequel l’ion est produit, j’ai ainsi obtenu pour e la valeur 6.10“10 en unités électrostatiques, qui est du même ordre que celle de la charge d’un ion d’hydrogène dans l’électrolyse des liquides (4).
- (1) J. J. Thomson, Philosophical Magazine, t. XLIV, p. ‘293; 1897.
- (2) Lenard, ~Wiedemann's Annales, t. LXIV, p. 279; 1898.
- (3) Kaufmann, Wiedemann’s Annales, t. LXV, p. 431; 1898.
- (4) J. J. Thomson, Philosophical Magazine, t. XLVI, p. 528; 1898.
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- «Ce résultat a été confirmé par Townsend (1) qui a employé une méthode donnant directement le rapport de la charge de l’ion , produit dans ses expériences par les rayons Rontgen ou la lumière ultra-violette, à la charge de l’ion hydrogène dans l’électrolyse des liquides : il a trouvé que ces deux charges sont identiques.
- « Connaissant ainsi -—et c, nous trouvons la valeur
- de m, et cette valeur est très petite (environ par rapport à la masse de l’atome d’hydrogène, la plus petite masse considérée jusqu’ici en Physique.
- « Ainsi l’étude du passage de l’électricité à travers les gaz, conduit à reconnaître la possibilité de l’existence d’un nouvel état de la matière, qui ressemble aux trois autres états, solide, liquide et gazeux, en ce sens qu’il est constitué par un grand nombre de petites particules identiques, que nous appellerons corpuscules, mais qui diffère de la matière ordinaire, où les molécules ont des masses variables avec la naîure de la substance, en ce que les corpuscules ont une masse invariable, de quelque substance qu’ils proviennent, et de quelque manière qu’on les ait produits, cette masse étant le millième environ de celle d’un atome d’hydrogène. Chacun de ces corpuscules porte une charge fixe d’électricité négative. Il semble que ce soit toujours l’électricité négative que Pon trouve associée à la matière dans cet état, l’électricité positive semblant toujours s’attacher à la matière ordinaire. Ainsi Wien (2) a mesuré les valeurs de-~- pour les particules positives dans un tube à vide, en meme temps que j’ai fait la meme détermination pour les ions positifs produits par un fil métallique incandescent dans un gaz à très basse
- (1) Townsend, Philosophical Transactions, t. CXCIII, p. 129; 1896.
- (2) Wien, Wiedemann’s Annales, t, LXV, p. 440 ; 4898.
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- pression (1) : les valeurs ainsi obtenues sont beaucoup moindres que celles trouvées pour les corpuscules, ce rapport étant ici du même ordre que dans l’électro-lyse. L’état corpusculaire semble en réalité fournir une représentation moderne du fluide électrique dans la théorie d’un seul fluide.
- « L’existence de matière à l’état corpusculaire ne se manifeste pas seulement dans les cas où la matière a été soumise à des champs électriques intenses, comme dans la production des rayons cathodiques ou des rayons de Lenard. J’ai trouvé de la matière dans cet état au voisinage d’une plaque métallique éclairée par la lumière ultra-violette et aussi au voisinage d’un filament de charbon incandescent dans un vide très élevé, tandis que les résultats remarquablement intéressants des expériences faites par M. Becquerel (2), M. et Mme Curie (3) et M. Giesel (4) sur les déviations électrique et magnétique des rayons du radium, et le fait que M. Becquerel trouve pour ces rayons la même valeur de ~ que pour les corpuscules, montrent que, dans ce cas aussi, nous avons de la matière à l’état corpusculaire. »
- Plus loin , développant l’hypothèse basé'e sur la constatation de cet état, J. J. Thomson écrit (p. 140) :
- «......La présence de matière à cet état dans les
- métaux et dans d’autres substances peut être considérée comme due à la dissociation des molécules ordinaires de la substance en corpuscules extrêmement petits
- (1) J.-J. Thomson, Philosophical Magazine, t. XLVIII, p. 547 ; 1890.
- P) Becquerel, Comptes rendus, t. CXXIX, p. 996 ; décembre 1899 — — Journal de Physique, avril 1900.
- (3) Cux’ie, Comptes rendus, nov., déc. 1899 et Rapport, p. 79, tome 3me des Rapports présentés au Congrès international de Physique, Paris, 1900
- (4) Giesel, Wiedemann’s Annnales, t. LXIX, p. 834 ; 1899.
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- électrisés négativement, et en parties électrisées positivement qui restent après qu’un corpuscule a été détaché d’une molécule.
- « Le nombre des corpuscules libres qui existent à chaque instant dans lcm3 de la substance, résulte d'un équilibre dynamique entre la recombinaison des corpuscules avec les molécules électrisées positivement, qui diminue le nombre des corpuscules, et la dissociation des molécules neutres qui conduit à la formation de nouveaux corpuscules...
- « Dans les substances où la dissociation corpusculaire se produit, nous avons : 1° des corpuscules électrisés négativement qui peuvent se mouvoir librement d’un point à un autre ; 2° les molécules électrisées positivement qui se meuvent beaucoup moins facilement, mais que, d’après des expériences récentes sur la diffusion d’un métal au travers d’un autre, nous ne pouvons pas regarder comme absolument immobiles.
- « Les corpuscules, bien que se mouvant librement à l’intérieur de la substance, n’en sortent pas, à moins que leur énergie cinétique ne dépasse une certaine limite, puisqu’un travail est nécessaire pour séparer un corps chargé d’un conducteur.
- « Les corpuscules sont dispersés dans la masse du métal et peuvent s'y mouvoir librement ; quand une force électrique agit sur eux, ils se meuvent dans la direction opposée à celle de la force, puisqu’ils sont chargés négativement; le mouvement de ces corpuscules fait passer une certaine quantité d’électricité à travers une surface quelconque tracée dans la substance. Les corpuscules transportent le courant, et c’est à leur présence qu'est due la conductibilité des métaux. S’ils passent d’un point à température élevée à un autre point où la température est plus basse, ils apportent de
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- l’énergie avec eux, et peuvent ainsi être regardés comme créant la conductibilité thermique aussi bien que la conductibilité électrique. »
- Suivent des calculs concernant les conductibilités thermique et électrique, la proportion de matière à l’état corpusculaire dans les métaux (où nous relevons •ce trait que chaque molécule de bismuth subirait la dissociation moléculaire environ quarante millions de fois par seconde en moyenne) ; puis des réflexions touchant l’action d’un champ magnétique sur les mouvements des corpuscules, etc., etc.; enfin, le Rapport se termine par des équations différentielles déterminant la distribution des corpuscules dans le métal.
- J.-J. Thomson loin de penser qu’en outre de la conductibilité, toutes les propriétés électriques des métaux peuvent être expliquées par les corpuscules, dit nettement : (p. 149) «.. .. il faut tenir compte d’autre chose que des corpuscules. Le professeur Lodge a émis dans ce cas (phénomène de Hall, etc.) l’hypothèse de corpuscules positifs ; nous n’avons cependant aucune preuve directe de leur existence, tandis que nous en possédons dans le cas des corpuscules négatifs. »
- Autre Mémoire. Celui-ci intitulé : Les rayons catho-diques (tome 3e, p. 115 à 137) est dû à P. Villard, docteur ès-sciences. Ce travail avait été annoncé comme suit dans Tarticle-programme (1) du Congrès :
- «......On sait comment l’étude de cette décharge
- (la décharge électrique) dans les gaz raréfiés a conduit sir William Crookes à la découverte des rayons cathodiques. Quelles sont leurs propriétés reconnues aujourd’hui comme certaines, comment se comportent-ils dans un champ électrique, dans un champ magné-
- 9) Revue générale des Sciences pures et appliquées, numéro du 33 mai 1900.
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- tique ; quelles sont les circonstances de leur production ; quelles hypothèses peut-on faire sur leur nature et quel est le degré de probabilité de ces hypothèses ? Voilà des questions qu’il sera fort intéressant de mettre au point, car il n’est pas sans doute de littérature plus étendue que celle écrite depuis quelques années sur ce sujet. Le travail de révision qui s’imposait devait être confié à un savant particulièrement compétent : c’est M. Villard, si connu par tant d’ingénieuses expériences, qui a bien voulu se charger de le faire. »
- Ouvrons le dit Rapport.
- M. Villard y relève les expériences de physiciens de tous pays, il montre comment ont été déterminées les propriétés des rayons cathodiques : phénomènes de phosphorescence; propagation rectiligne; effets mécaniques; effets calorifiques (où nous lisons : « D’après l’action produite sur un morceau de diamant, M. Mois-san admet que la température ainsi réalisée atteint 3600° ; mais il ne semble pas qu’on puisse fixer une limite à l’élévation de température déterminée par le choc des rayons cathodiques contre un obstacle ») ; émission de rayons Rontgen ; effets chimiques (parmi lesquels l’action réductrice très-nettement constatée dans certaines expériences indiquées par l’auteur) ; déviation magnétique (dont le sens est celui qu’on pouvait / mathématiquement prévoir) ; déviation électro-statique (où les résultats du calcul ont aussi été confirmés par l’observation) ; absence d’action réciproque entre deux rayons (ce qu’on peut expliquer, dit M. Villard, en admettant « que les particules électrisées en mouvement se suivent à des distances très-grandes comparées à leur rayon d’action sensible»); électrisation des rayons mêmes démontrée rigoureusement par M. J. Perrin, (Annales de Chimie et de Physique , 7e série,
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- t. XI ? p. 503; 1897); électrisation des tubes à décharges ; vitesse des rayons cathodiques, section au cours de laquelle, après l’exposé des expérience de M. Wie-chert, nous lisons :......«...
- « On peut donc considérer comme démontré que le rapport ~ est constant et que sa valeur est environ mille fois plus grande que dans l’électrolyse, soit cent millions de coulombs par valence-gramme. D’autre part la valeur de v » (vitesse cathodique) « est de l’ordre du dixième de celle de la lumière, soit mille fois la vitesse de la Terre sur son orbite.
- « Dans des recherches récentes, M. J. J. Thomson a retrouvé la même valeur du rapport ~ pour la convection photo-électrique.
- « Considérons maintenant que, d’après M J.. J. Thomson, la déviation magnétique ou électrique est indépendante de la nature du gaz et liée seulement au potentiel de décharge, que cette déviation ne dépend d’autre part que de v puisque est constant, nous arrivons à cette conclusion que v est indépendant de la nature du gaz : autrement dit, nous retrouvons sous une forme plus précise cette idée de Sir W. Crookes que les phénomènes cathodiques sont les mêmes dans tous les gaz et par suite que les particules cathodiques sont constituées par une matière unique ayant, dans ces conditions, un équivalent électrochimique mille fois plus petit que l’hydrogène. »
- Poursuivant l’examen des propriétés des rayons cathodiques, M. P. Yillard expose les phénomènes de : dispersion magnétique et électrique ; diffusion, émissions secondaires ; passage des rayons au travers des lames minces ; Kanalstrahlen (rayons nouveaux découverts par M. Goldstein) ; surfaces interférentielles de M, Jaumann ; rayons cathodiques non déviables ; for-
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- mation et émission ; enfin, il termine son travail par la section intitulée : « Nature de la matière radiante. »
- Nous la donnons in-extenso :
- « Les phénomènes de réduction déjà observés avec les rayons cathodiques, la réduction du cristal par exemple , s’obtiennent également avec l’afflux cathodique (cathode à partie centrale en cristal) et avec les Kanalstrahlen.
- » Si l’on remarque en même temps que les phénomènes cathodiques sont indépendants de la nature du gaz contenu dans les ampoules , qu’en particulier le rapport est invariable, on est conduit à admettre l’unité de la matière radiante. Or, l’hydrogène est le seul gaz simple réducteur connu ; c’est précisément celui dont le spectre est toujours, et souvent seul, visible dans la couche luminescente qui marque l’arrivée de l’afflux à la cathode : cet élément se distingue déjà par des propriétés toutes particulières, telles que de pouvoir traverser les métaux chauffés au rouge. En attendant qu’au autre gaz simple réducteur soit découvert, on peut considérer comme acceptable l’hypothèse que l’hydrogène constitue la matière radiante. »
- Observons que M. P. Villard a reconnu avec J. J. Thomson que les particules cathodiques ont un équivalent électro-chimique mille fois plus petit que l’hydrogène.
- La proposition de P. Villard évoque une appréciation de A. Etard, examinateur à l’Ecole polytechnique, qu’il nous paraît intéressant de reproduire ici.
- Dans la « Revue générale des Sciences pures et appliquées, » (numéro du 30 septembre 1899), M. A. Etard chargé de la Revue annuelle de chimie, écrit p. 708 :
- « L’hydrogène vient d’être solidifié par Dewar à 263° au-dessous de zéro. Depuis vingt ans les physiciens
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- s’avancent vers le nombre — 273° du zéro absolu avec autant de persévérance que les géographes vers le pôle. Et, dans les deux cas, on toucheau but. L’hydrogène solide n’est pas cette grenaille métallique que l’on pensait ; il ressemble fort à de la glace qui, au lieu d’un kilogramme, ne pèserait que 70 grammes par litre, ainsi que du coton. Par cet élément les corps simples tendraient-ils vers l’immatérialité , vers quelque limite d’équilibre inconnu où la substance chimique trouve une équivalence physique? »
- M. A. Etard ne donnait cela que comme « une conjecture inoffensive, » la voilà qui prend un caractère tout spécial avec les expériences récentes touchant l’état corpusculaire, où la matière : 1° se résoud en corpuscules identiques ayant un équivalent électro-chimique du millième de l’hydrogène ; 2° fournit, selon l’expression de J. J. Thomson , « une représentation moderne du fluide électrique dans la théorie d’un seul fluide, » autrement dit, trouve une équivalence physique.
- Cette évolution transcendantale de la matière vers la force, ou du mode-effet vers le mode-cause appelle quelques développements.
- Deux aspects du sujet sont à dégager d’abord :
- 1° L’électricité est de l’énergie agissant comme force ou cause productive de mouvement sur la matière proprement dite. Relativement à l’électricité mode producteur de mouvement, la matière est le mode mû, le mode effet.
- 2o La matière se résolvant en éléments moléculaires électrisés — ions à un certain degré de dissociation, corpuscules à un autre degré, — se révèle comme ayant (expression de W. Crookes au Congrès de l’association britannique pour l’avancement des sciences , Bristol, septembre 1898), un « substratum ionique » ou
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- un support dynamique, ou encore comme étant la fonction continue d’une cause.
- En résumé les deux modes : (matière, force) distincts parla loi de causalité et un par la loi de continuité, se ^résolvent en unité.
- Il reste à concilier le fait d’évolution transcendantale avec le principe de conservation de la matière ou des poids atomiques qui n’a cessé d’être vérifié depuis Lavoisier. Si, dans ses évolutions indéfinies, le mode pondérable passe à l’impondérable, n’v aura-t-il pas violation de ce principe ?
- Nullement, si comme l’a exposé, dès 1863, le grand chimiste Berthelot, une compensation continue existe entre ces deux modes. Reportons-nous à l’hypothèse présentée il y a presque un demi-siècle par l’illustre savant (1). Dans cette hypothèse l’éther est conçu comme ensemble de toutes les propriétés connues et à connaître, lesquelles se manifestent à nous sous certains états d’équilibre stable ou condensations de la substance éthérée. Ces états d’équilibre stable ont pour nous un poids atomique et constituent ce que nous appelons corps simples.
- Une compensation exacte continue entre les propriétés en manifestation et celles non manifestées maintient sans cesse le poids atomique, tout en assurant l’évolution indéfinie de la substance
- (I) Berthelot. Leçons sur Vlsomérie 1863 (Hachette). — Essai de mécanique atomique, 1879 (Dunod).
- Vve J.-B.-A, Godin , née Moret.
- (A suivre).
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- La fin de la législature de 1898. — Le repos hebdomadaire. — Les lois sociales au Sénat.
- La septième législature réunie pour la première fois en session extraordinaire, le 25 octobre 1898, a tenu sa dernière séance publique, la 538e, le 29 mars 1902, et cette séance ne s’est terminée que le 30 mars, à 5 heures du matin.
- Cette Chambre, qui n’a pas hésité par moment à siéger le dimanche, n’a pas voulu terminer sa laborieuse carrière sans voter un jour de repos légal pour les travailleurs.
- Dans la séance du 27 mars, elle a adopté une proposition de loi interdisant d’occuper plus de six jours complets par semaine les « ouvriers et employés de l’un ou de l’autre sexe dans les services de l’Etat, du département et de la commune, dans les services, monopoles et régies qui en dépendent, dans les manufactures, fabriques , usines, chantiers, ateliers, cuisines des hôtels, restaurants, pâtisseries et des autres établissements des industries de l’alimentation, caves, chais et entrepôts, magasins, boutiques, bureaux, mines, minières et carrières, entreprises de chargement et de déchargement, et leurs dépendances, de quelque nature que ce soit, publics et privés, laïques et religieux , même lorsque ces établissements ont un caractère d’enseignement professionnel et de bienfaisance. Dans les établissements occupant moins de cinq ouvriers ou employés, le repos d’une journée par semaine pourra être remplacé par deux repos d’une demi-journée. »
- Toutes ces prescriptions font l’objet de l’article 1er de la loi.
- La disposition relative aux employés et ouvriers des services de l’Etat, du département et de la commune a
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- été adoptée par 387 voix contre 56, et la disposition accordant le bénéfice de la loi aux travailleurs de l’alimentation, par 194 voix contre 109. Deux amendements tendant à étendre la loi aux travailleurs des champs et aux pharmaciens ont été repoussés.
- Il fallait prévoir les dérogations et exceptions à cette règle, l’article 2 en réglait les conditions en attribuant au Maire et au Préfet, la mission de dresser, d’accord avec le conseil municipal, après avis des Chambres syndicales patronales et ouvrières, la liste des exceptions qu’il y aurait lieu d’établir suivant les nécessités du commerce et des industries de la localité. — Les maires pourraient même autoriser dans l’étendue de leur commune des dérogations à la loi, mais sous la réserve que ces dérogations bénéficieront à tous les établissements de même nature.
- D'après l'article 3, les inspecteurs et inspectrices du .travail ont entrée dans tous les établissements visés par la loi dont ils sont chargés d’assurer l’exécution.
- L’ensemble de la loi a été adopté par 389 contre 10.
- La loi comprenait encore d’autres articles, mais ceux-ci n’ont pas été discutés. La Chambre avait d’autre chose à faire. Il ne lui restait pas trop de temps pour se mettre d’accord avec le Sénat sur quelques difficultés soulevées par celui-ci à propos de la loi de finances, et arrêter définitivement le budget de 1902 avant le 31 mars, si elle voulait échapper à l’obligation de voter un nouveau douzième provisoire et au désagrément de prolonger encore le cours de la session en réduisant d’une égale durée le temps que la plupart de ses membres ne jugeaient déjà pas trop long pour convaincre les électeurs de l'avantage de leur conserver leur siège au Parlement.
- Certes, avant de rendre ses comptes, il ne lui aurait pas déplu d’impressionner favorablement ses juges par le vote de quelque loi analogue à celle du repos hebdomadaire ; et surtout de leur donner l’assurance et de se donner à elle-même la garantie d’une loyale consulta-
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- tion du corps électoral. Mais en supposant que la législation électorale comporte la possibilité d’autres améliorations que la suppression du scrutin uninominal, la Chambre n’a pas su mieux que ses devancières entreprendre à temps cette réforme, et par là elle se condamnait d’avance à un avortement.
- Une fois décapitée de la garantie cherchée dans la cabine d’isolement, la proposition ayant pour but d’assurer le secret du vote a été laissée de côté ; de même, a été retirée de l’ordre du jour, après une discussion qui restera comme un modèle d’incohérence, la proposition tendant à desserrer d’un cran la loi interdisant la multiplicité des candidatures en autorisant un candidat à se présenter dans deux circonscriptions , proposition sur laquelle, comme sur la précédente, tout le monde paraissait être d’accord , y compris même, cette fois, le gouvernement.
- Par suite des maigres rêves de réforme électorale qui l’ont hantée sur le tard, la Chambre n’a réussi à donner forme de loi qu’à quatre d’entre eux : la prolongation du mandat, ce caprice d’une minute, la règlementation de l’affichage, la répression des actes de corruption et la répression de la fraude en matière d’élections.
- Quelques heures après, de ces quatre textes il n’en restait qu’un. Le Sénat, en effet, de la loi répartissant les circonscriptions électorales, avait disjoint l’article portant à six ans la durée du mandat de député, qui s’y était accroché de si étrange manière. En outre, sollicité de ratifier sans désemparer les deux projets relatifs à la corruption électorale et à l’affichage, afin de les rendre applicables aux prochaines élections, il n’avait pas cru possible de les mettre sur un pied convenable, dans le délai qui lui était imparti et avait refusé de passer à la discussion des articles.
- Le Sénat aurait pu se borner à en ajourner la discussion pour la reprendre à son heure. C’est ainsi qu’il peut en user en ce qui concerne le projet de prolonga-
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- tion du mandat do député, dont il reste saisi, la disjonction seule ayant été prononcée. On peut être certain qu’il n’en fera rien.
- Il reste assez de lois, legs de la Chambre défunte et même de sa devancière , en faveur desquelles le Sénat peut exercer son droit de parfaire ou de sanctionner.
- C’est là, en dépit des restrictions qu’y apporte un règlement fort heureusement perfectible, le grand avantage de la permanence des assemblées.
- La Chambre a adopté, en février, à l’unanimité, un projet de loi, déposé le 16 janvier, et destiné à modifier et à compléter la loi du 12 juin 1893, concernant l’hygiène et la sécurité des travailleurs.
- Lorsque les élections approchent, les Chambres ont de ces unanimités.
- Quel que soit le motif de cet empressement mis par toutes les fractions de la Chambre à voter cette loi, le résultat ne s’est pas fait attendre.
- La commission sénatoriale saisi d’un projet do loi adopté avec un pareil enthousiasme, ne pouvait que se‘ hâter de l’examiner et d’en presser le rapport. Ce rapport, qui avait été confié à M. Strauss, a été prêt moins d’un mois après le scrutin du Palais-Bourbon.
- Et comme il est essentiellement favorable au projet du gouvernement, il y a lieu de croire que le Sénat, adoptant à son tour les vues de sa commission, ratifiera purement et simplement un texte qui a le bonheur de rallier les opinions les plus opposées d’ordinaire.
- D’autres lois votées par la Chambre attendent encore, la sanction du Sénat.
- Sans parler de la loi relative au placement, sur l’achèvement de laquelle nous émettions naguère des doutes, ni de la loi relative à la situation des mécaniciens, chauffeurs et agents des trains, à propos de laquelle de nombreuses divergences subsistent entre les deux assemblées, ni de la loi sur la réduction de la journée
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- du travail dans les mines, actuellement soumise à une enquête, ni de la loi sur le repos hebdomadaire, qui ne pouvait avoir d’autre portée, au moment où elle se produisait, que celle d’une manifestation de tendresse électorale, nous signalerons, pour mémoire, la proposition de loi tendant à modifier la loi du 12 janvier 1894* relative à la saisie-arrêt sur les salaires et petits traitements, proposition adoptée in-eætremis par la législature de 1893, et la proposition de loi ayant pour objet d’assurer à la femme mariée la libre disposition de son salaire, également adoptée par l’avant-dernière Chambre.
- De nombreuses propositions ayant pour but , les unes, de compléter la loi du 9 avril 1898, les autres, de modifier certains articles de cette loi, ont été discutées et, pour la plupart, adoptées par la Chambre.
- Les plus récentes modifications n’avaient pas encore été examinées par le Sénat lorsque la législature a pris fin.
- Nous ne nous occuperons pour le moment que de celles qui ont pris place dans la législation des accidents.
- Le 3 juin 1901, la Chambre adoptait à l’unanimité de 543 votants des dispositions modifiant les articles, 2, 3, 4, 7, 10, 11, 12, 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21, 26, 27 et 30 de la loi du 9 avril.
- Le Sénat ayant disjoint du texte voté par la Chambre les dispositions visant les articles 3, 4, 10, 15, 16, 19, 21, 26, 27 et 30, une délibération nouvelle a eu lieu le 21 mars 1902 sur le rapport de Mirman.
- La Chambre a voté le texte du Sénat ; mais elle a adopté ensuite, sur la demande de la Commission, par 442 voix contre 4, une résolution par laquelle elle « invite le Gouvernement à insister de la façon la plus pressante auprès du Sénat pour hâter l’examen et obtenir le vote des diverses propositions relatives à la loi du 9 avril 1898 sur les accidents du travail, propositions considérées par la Chambre comme urgentes et votées par elle à Lunanimité en juin 1891. »
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- Le Devoir a publié, en son temps, le texte de la loi du 9 avril 1898 relative à la responsabilité des accidents du travail.
- Dans la suite, sa Chronique parlementaire a fait connaître ou indiqué les compléments législatifs apportés à cette loi, ainsi que les décrets, arrêtés, circulaires et lettres ministérielles relatifs à son application.
- Pour nous conformer à ces précédentes et vu l’intérêt qu’ils présentent pour le monde du travail, nous donnons ci-après le texte des nouveaux articles 2, 7, 11, 12, 17, 18 et 20 devenus définitifs et publiés parle Journal Officiel, à la date du 22 mars 1901.
- * *
- Loi portant modification à la loi du 9 avril 1898 sur les accidents du travail.
- Article 2. — Les ouvriers et employés désignés à l’article précédent ne peuvent se prévaloir, à raison des accidents dont ils sont victimes dans leur travail, d’aucunes dispositions autres que celles de la présente loi.
- Ceux dont le salaire annuel dépasse deux mille quatre cents francs (2.400 francs) ne bénéficient de ces dispositions que jusqu’à concurrence de cette somme. Pour le surplus, ils n’ont droit qu’au quart des rentes stipulées à l’article 3, à moins de conventions contraires élevant le chiffre de la quotité.
- Art. 7. — Indépendamment de l’action résultant de la présente loi, la victime ou ses représentants conservent contre les auteurs de l’accident, autres que le patron ou ses ouvriers et préposés, le droit de réclamer la réparation du préjudice causé, conformément aux règles du droit commun.
- L’indemnité qui leur sera allouée exonérera à due concurrence le chef de l’entreprise des obligations mises à sa charge. Dans le cas où l’accident a entraîné une incapacité permanente ou la mort, cette indemnité devra être attribuée sous forme de rentes servies par la caisse nationale des retraites.
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- En outre de cotte allocation sous forme de rente, le tiers reconnu responsable pourra être condamné, soit envers la victime, soit envers le chef de l’entreprise, si celui-ci intervient dans l’instance, au payement des autres indemnités et frais prévus aux articles 3 et 4 ci-dessus.
- Cette action contre les tiers responsables pourra même être exercée par le chef d’entreprise, à ses risques et périls, au lieu et place de la victime ou de ses ayants droit si ceux-ci négligent d’en faire usage.
- Art. 11. — Tout accident ayant occasionné une incapacité de travail doit être déclaré dans les quarante-huit heures, non compris les dimanches et jours fériés, par le chef d’entreprise ou ses préposés, au maire de la commune qui en dresse procès-verbal et en. délivre immédiatement récépissé.* ^
- La déclaration et le procès-verbal doivent indiquer, dans la forme réglée par décret, les nom, qualité et adresse du chef d’entreprise, le lieu précis, l’heure et la nature de l’accident, les circonstances dans lesquelles il s’est produit, la nature des blessures, les noms et adresses des témoins. ,
- Dans les quatre jours qui suivent l’accident, si la victime n’a pas repris son travail, le chef d’entreprise doit déposer à la mairie, qui lui en délivre immédiatement récépissé, un certificat de médecin indiquant l’état de la victime, les suites probables de l’accident, et l’époque à laquelle il sera possible d’en connaître le résultat définitif.
- La déclaration d’accident pourra être faite dans les mêmes conditions par la victime ou ses représentants jusqu’à l’expiration de l’année qui suit l’accident.
- Avis de l’accident, dans les formes réglées par décrets, est donné immédiatement par le maire à l'inspecteur départemental du travail ou à l’ingénieur ordinaire des mines chargé de la surveillance de l’entreprise.
- L’article 15 de la loi du 2 novembre 1892 et l’article 11 de la loi du 12 juin 1893 cessent d’être applicables dans les cas visés par la présente loi.
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- Art. 12. — Dans les vingt-quatre heures qui suivent le dépôt du certificat, et au plus tard dans les cinq jours qui suivent la déclaration de l’accident, le maire transmet au juge de paix du canton où l’accident s’est produit, la déclaration et soit le certificat médical, soit l’attestation lorsqu’il n’a pas été produit de certificat.
- Lorsque, d’après le certificat médical, produit en exécution du paragraphe précédent ou transmis ultérieurement par la victime à la justice de paix, la blessure paraît devoir entraîner la mort ou une incapacité permanente, absolue ou partielle de travail, ou lorsque la victime est décédée , le juge de paix, dans les vingt-quatre heures, procède à une enquête à l’effet de rechercher :
- lo La cause, la nature et les circonstances de l’accident ; v
- 2° Les personnes victimes et le lieu où elles se trouvent , le lieu et la date de leur naissance ;
- 3° La nature des lésions ;
- 4® Les ayants droit pouvant, le cas échéant, prétendre à une indemnité, le lieu et la date de leur naissance ;
- 5° Le salaire quotidien et le salaire annuel des victimes ;
- 6° La société d’assurance à laquelle le chef d’entreprise était assuré ou le syndicat de garantie auquel il était affilié.
- Les allocations tarifées par le juge de paix et son greffier en exécution de l’article 29 de la présente loi et de l’article 31 de la loi de finances du 13 avril 1900 seront avancées par le Trésor.
- Art. 17. — Les jugements rendus en vertu de la présente loi sont susceptibles d’appel selon les règles du droit commun. Toutefois, l’appel, sous réserve des dispositions de l’article 449 du Code de procédure civile, devra être interjeté dans les trente jours de la date du jugement s'il est contradictoire, et, s’il est par défaut, dans la quinzaine à partir du jour où l’opposition ne sera plus recevable.
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- L’opposition ne sera plus recevable en cas de jugement par défaut contre partie, lorsque le jugement aura été signifié à personne, passé le délai de quinze jours à partir de cette signification.
- La Cour statuera d’urgence dans le mois de l’acte d’appel. Les parties pourront se pourvoir en cassation.
- Toutes les fois qu’une expertise médicale sera ordonnée, soit par le juge de paix, soit par le tribunal ou parla cour d’appel, l’expert ne pourra être le médecin qui a soigné le blessé, ni un médecin attaché à l’entreprise ou à la société d’assurance à laquelle le chef d’entreprise est affilié.
- Art. 18. — L’action en indemnité prévue par la présente loi se prescrit par un an à dater du jour de l’accident, ou de la clôture de l’enquête du juge de paix, ou de là cessation du payement de l’indemnité temporaire.
- L’article 55 de la loi du 10 août 1871 et l’article 124 de la loi du 5 avril 1884, ne sont pas applicables aux instances suivies contre les départements ou les communes , en exécution de la présente loi.*
- Art. 20. — Aucune des indemnités déterminées par la présente loi ne peut être attribuée à la victime qui a intentionnellement provoqué l’accident.
- Le tribunal a le droit, s’il est prouvé que l’accident est dû à une faute inexcusable de l’ouvrier, de diminuer la pension fixée au titre 1er.
- Lorsqu’il est prouvé que l’accident est dû à la faute inexcusable du patron ou de ceux qu’il s’est substitués dans la direction, l’indemnité pourra être majorée, mais sans que la rente ou le total des rentes allouées puisse dépasser, soit la réduction, soit le montant du salaire annuel.
- En cas de poursuites criminelles, les pièces de procédure seront communiquées à la victime ou à ses ayants droit.
- Le même droit appartiendra au patron ou à ses ayants droit.
- Art. 22. — Le bénéfice de l’assistance judiciaire est
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- accordé de. plein droit sur le visa du procureur de la République à la victime de l’accident ou à ses ayants droit devant le président du tribunal civil et devant le tribunal.
- Le procureur de la République procède comme il est prescrit à l’article 13 (§§ 2 et suivants) de la loi du 22 janvier 1851, modifiée par la loi du 10 juillet 1901.
- Le bénéfice de l’assistance judiciaire s’applique de plein droit à l’acte d’appel. Le premier président delà cour, sur la demande qui lui sera adressée à cet effet, désignera l’avoué près la cour dont la constitution figurera dans l’acte d’appel, et commettra un huissier pour le signifier.
- Si la victime de l’accident se pourvoit devant le bureau de l’assistance judiciaire pour en obtenir le bénéfice en vue de toute la procédure d’appel, elle sera dispensée de fournir les pièces justificatives de son indigence.
- Le bénéfice de l’assistance judiciaire s’étend de plein droit aux instances devant le juge de paix, à tous les actes d’exécution mobilière et immobilière et à toute contestation incidente à l’exécution des décisions judiciaires.
- L’assisté devra faire déterminer par le bureau d’assistance judiciaire de son domicile la nature des actes et procédure d’exécution auxquels l’assistance s’appliquera.
- La présente loi est applicable aux accidents visés par la loi du 30 juin 1899.
- (Cette dernière loi concerne les accidents causés dans les exploitations agricoles par l’emploi de machines mues par des moteurs inanimés).
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- Les Syndicats professionnels et la Fédération ouvrière Suisse.
- Deux Congrès ouvriers se sont succédé à Berne, les dimanche et lundi de Pâques, celui des Syndicats professionnels et celui de la Fédération ouvrière.
- Le Congrès des syndicats professionnels (Gewerks-chaftsbund) s’abstient en général de discuter des questions politiques. Les affaires professionnelles seules l’intéressent.
- Cette année, le principal débat a porté sur une question d’organisation.
- Après une discussion assez vive, le Congrès a décidé de créer une organisation des syndicats professionnels beaucoup plus fortement organisée qu’elle ne l’était.
- C’est ainsi que, par 192 voix contre 55, il a adopté, malgré l’opposition des représentants de l’industrie textile et du comité fédéral, la proposition suivante de la Fédération des gypseurs et peintres, appuyée par les métallurgistes, les travailleurs sur bois, les meuniers, etc., et qui a, en outre, reçu l’appui décisif de M. Greu-lich, secrétaire ouvrier :
- 1. La Fédération suisse des syndicats professionnels cesse d’exister sur la base d’aujourd’hui et se constitue à nouveau principalement sur la base des articles 3 et 5 des statu 1s concernant les secours réciproques et une direction unique.
- 2 Un comité fédéral est chargé de la direction et entretient les relations entre fédérations, surveille le mouvement économique, provoque des relevés statistiques, entreprend en un mot ce qui pourrait être utile au développement des organisations professionnelles. Sur sa demande, il se met à la disposition des fédéra-
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- tions pour fonctionner comme médiateur dans les conflits.
- Il publiera toutes les semaines le résultat de ses observations générales sur les fédérations comme sur les organisations des autres pays, dans un journal qu’il fera paraître toutes les semaines et qu’il adressera à tous les comités de sections et de fédérations.
- Deux ou trois membres du comité fédéral sont employés en permanence. Ils s’occuperont de la propagande personnellement dans les trois langues, et rédigeront le journal.
- 3. Pour couvrir les frais de la fédération, les fédérations adhérentes payeront au comité fédéral une cotisation mensuelle de cinq centimes par membre dont 'quittance sera donnée sur le journal.
- Un membre du Congrès, M. Kaufmann, aurait voulu immédiatement tirer la conséquence du vote intervenu, en demandant que la Fédération ouvrière (Arbeiter-bund) fut dissoute au profit de la Fédération des syndicats professionnels.
- Cette dernière Fédération aurait alors à sa tête le secrétariat ouvrier subventionné par la Confédération et, ainsi, ajoutait M. Kauffmann, les subventions fédérales iraient aux vrais ouvriers, et non pas aux « Pfaf-fen » (prêtres), aux juristes et aux sociologues.
- M. Reimann, président du Congrès, a fait observer qu’il n’appartient pas à la Fédération suisse des syndicats professionnels de se prononcer sur le sort de PAr-beiterbund, dont elle fait seulement partie intégrante.
- Du reste, l’Arbeiterbund n’est pas uniquement composé de Pfaffen et de sociologues ; les associations ouvrières organisées de toute la Suisse en font également partie.
- Il a été décidé que les nouvelles dispositions concernant l'organisation de la Fédération des syndicats entreront en vigueur le 1er juillet prochain.
- La liste de présence du Congres indique un chiffre de 291 délégués, représentant 196 sections qui appartiennent à 26 fédérations professionnelles.
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- Deux courants actifs se manifestent dans la Fédération ouvrière qui englobe, avec la Fédération des syndicats,, la Société du Grutli, dont la fondation remonte à 1830 , les caisses ouvrières de secours contre la maladie et les associations ouvrières catholiques. Celles-ci ont à se défendre, comme on vient de le voir, contre les tendances de quelques éléments socialistes à les exclure.
- La question de leur exclusion fut posée dès la constitution de la Fédération ouvrière au Congrès d’Aarau, le 10 avril 1887. Elle y fut tranchée par la négative, bien que la grande majorité de Rassemblée se composât de protestants et de libre-penseurs. Depuis lors socialistes, catholiques et neutres exclusivement confinés sur le terrain professionnel, ont fait assez bon ménage dans cette fédération dont les liens, du reste, sont assez lâches. Depuis quelque temps, cependant, les tentatives d’exclure les associations catholiques se renouvellent assez fréquemment, et au Congrès de Berne un nouvel assaut leur a été livré. Il n’a pas eu plus de succès que les précédents. Nous y reviendrons tout à l’heure.
- Trois questions étaient à l’ordre du jour : le tarif douanier, la révision de la loi sur la responsabilité civile et la neutralité des syndicats professionnels.
- Malgré les efforts de M. Greulich, déclarant qu’il faut se garder, dans la question du tarif, de copier servilement l’attitude des ouvriers allemands qui ont en face d’eux la grande propriété rurale, une résolution de protestation contre les tarifs de douane a été votée par 257 suffrages.
- En ce qui concerne la responsabilité civile, une série de propositions a été présentée par M. Scherrer, qui préconise une extension de cette responsabilité. Le patron serait obligé de s’assurer contre les conséquences de la responsabilité, mais il conserverait le libre choix de l’assureur. Il serait autorisé à prélever jusqu’à la moitié de la prime sur le salaire de ses ouvriers, mais
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- à condition que ceux-ci fussent assurés contre tous les accidents et contre les conséquences des maladies professionnelles.
- Les propositions de M. Scherrer ont été adoptées en bloc sous réserve d’une rédaction plus succincte. Le comité formulera un certain nombre de propositions qu’il renverra au Conseil fédéral.
- Aucun débat n’a eu lieu sur cette question, vu l’heure avancée , la plus grande partie des séances du Congrès ayant été absorbée par les discussions sur le tarif douanier et sur la neutralité des syndicats professionnels.
- Passons à ce dernier point.
- Le premier rapporteur, M. Fïrholz, de Soleure, un des membres les plus influents du parti socialiste suisse, présente les propositions suivantes :
- 1. — La fondation de syndicats professionnels catholiques projetée en divers endroits et déjà effectuée à Rors-chach, Coire, Porrentruy et autres localités est déclarée contraire à la neutralité, proclamée à Lucerne, attendu que les syndicats en question sont constitués sur le terrain confessionnel. En conséquence, ces syndicats doivent être dissous sans délai et leurs membres seront versés dans les syndicats neutres.
- 2. — L’association catholique — précédemment « Pius Verein » — n’étant pas une organisation ouvrière, mais bien une société constituée en vue de la propagande catholique et dont les décisions et l’activité échappent au contrôle du comité de la Fédération ouvrière, il y a lieu de l’inviter à se retirer de la dite Fédération, où elle n’a rien à voir.
- 3. — Est confirmée la décision prise par l’assemblée de Lucerne de développer les syndicats professionnels. En conséquence, les groupements et associations faisant partie de la Fédération ouvrière sont tenus de travailler de toutes leurs forces à l’organisation syndicale et unitaire des ouvriers de toutes professions. Ils considéreront également comme étant de leur devoir de faire
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- entrer dans la Fédération des syndicats (Gewerk schaf-tsbund) toutes les sociétés ouvrières qui n’y sont pas encore affiliées.
- 4. — Le refus d’affiliation à la Fédération des syndicats, ainsi que toute propagande visant ce résultat, entraînent pour les sociétés convaincues de ces actes la perte du droit d’être représentées dans le comité de la Fédération ouvrière. Seront, en outre, exclues du dit comité toutes les personnes qui se montrent hostiles aux revendications des syndicats professionnels.
- De ces quatre thèses, M. Decurtins, deuxième rapporteur, président de l’association catholique, autrefois Pius verein, et l’un des principaux instigateurs de l’entrée des associations catholiques dans la Fédération, n’accepte que la troisième. Il nie que les syndicats catholiques visés aient manqué aux règles de la neutralité politique et confessionnelle proclamée par le congrès de Lucerne en 1900, et affirme que les membres catholiques du comité de l’Arbeiterbund ont exécuté loyalement les décisions de ce congrès. S’ils ont rencontré des résistances dans leur propre camp, dit-il, il en a été de même chez les socialistes. Maintenant que le courant en faveur de la neutralité est dominant chez les catholiques , les attaques cesseront. En conséquence, l’orateur se prononce contre les thèses 1,2 et 4 de M. Fürholz.
- M. Greulich, secrétaire ouvrier, se prononce aussi contre l’exclusion du catholiken verein. Cette association a fourni la preuve qu’elle est composée en majeure partie d’ouvriers tant industriels qu’agricoles. Quant à la neutralité des syndicats professionnels , elle se réalisera facilement à condition que les croyances de chacun soient respectées. M. Greulich propose le rejet des thèses 2 et 4 de M. Fürholz.
- M. Scherrer, de Saint-Gall, rappelle que la subvention fédérale a été garantie à l’Arbeiterbund lors de sa fondation, à la condition que cette Fédération fût ouverte aux ouvriers de tous les partis et de toutes les religions.
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- Le Katholiken Verein (Pius verein) a travaillé loyalement au but commun , et son représentant au comité de l’Arbeiterbund, M. Decurtins, s’est trouvé constamment sur la brèche pour la défense des intérêts ouvriers. L’orateur ajoute que l’Arbeiterbund doit se garder de toute scission qui ne ferait que réjouir ses adversaires. Il propose donc de rejeter la 4e thèse de M. Fürholz et de renvoyer la seconde à l’examen réfléchi du comité fédéral. Personne n’était mieux qualifié que M. Seherrer pour rappeler les origines et les conditions du fonctionnement de la Fédération ouvrière, puisqu’il était président de la Société du Grütli lors de la fondation de l’Arbeiterbund et l’on sait que c’est au Grütli et à son président que revient l’idée originelle de cette institution. *
- Tout le monde se rallie à sa manière de voir, M. Fürholz tout le premier, sous la réserve cependant que la 4e thèse sera aussi renvoyée au comité.
- L’amendement de M. Fürholz ne soulève aucune objection et au vote, la proposition Seherrer est adoptée à l’unanimité des 257 votants.
- Les syndicats jaunes de France.
- Nous avons signalé l’apparition du premier syndicat jaune fondé au Creusot, le 1er novembre 1899, à la suite d’une grève soutenue par le syndicat socialiste , dit rouge. 11 était composé des ouvriers qui avaient persisté à travailler pendant la grève.
- Le nombre des syndicats jaunes, à tendance anti-collectiviste nettement affirmée, s’est considérablement accru depuis cette époque.
- Au mois de septembre dernier, M. Paul Lanoir, ancien employé des chemins de fer, les réunissait sous le titre d’ « Union fédérative des syndicats et groupements ouvriers professionnels do France et des colonies » , et après quelques démêlés avec la Bourse du travail de Paris, fondait avec la nouvelle organisation la Bourse indépendantes des syndicats jaunes de Paris.
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- L'inauguration de la nouvelle Bourse, située, 6, rue des Vertus, avait lieu à la fin décembre 1901, sous la présidence de M. Paul Lanoir, son secrétaire général, qui après avoir parlé des 98,000 travailleurs adhérents à la Bourse indépendante traçait ainsi le programme de cette dernière :
- « A la néfaste conception de la lutte des classes qui a pour seul aboutissant le communisme par la révolution, nous opposons la solidarité entre les producteurs de toute catégorie.
- » Avec une action sociale ainsi définie, croyez-moi, nous vaincrons.- Le résultat ? Ce sera la grande famille du travail enfin organisée en associations corporatives, en dehors et à distance égale de tous les partis politiques et de toutes les conceptions religieuses, pour l’étude en commun de la solution amiable de nos si complexes problèmes sociaux. Ce sera les travailleurs se servant du monde de la politique pour l’élaboration des lois économiques et sociales, alors que jusqu’à ce jour nous n'avons été, grâce à la tactique révolutionnaire, qu’un instrument dont les politiciens se servent à leur seul profit.
- » Pour qu’il en soit ainsi — et bientôt ainsi — nous définirons et nous préciserons à notre premier congrès national du mois de mars prochain un programme d’ensemble, dont les diverses parties, parfaitement, étroitement reliées l’une à l’autre, seront toutes basées sur une saine et nécessaire entente entre employeurs et employés. »
- Le Congrès annoncé s’est réuni le 27 mars. M. Paul Lanoir qui l’avait organisé, l’a présidé.
- Sur l’estrade de la salle du Congrès, un seul drapeau en étoffe de soie jaune, sur laquelle est brodée l’image de Sainte-Barbe. Cet emblème appartient au syndicat jaune des mineurs de Valenciennes.
- M. Lanoir, en ouvrant la première séance, dit la satisfaction que lui procure la vue des délégués des premiers groupements qui ont lutté contre les organisations col-
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- lectivistes et révolutionnaires. Ces trois jours de Congrès, dit-il, sont des jours de grandes batailles, et c’est pour décider de la victoire que nous nous sommes réunis.
- L’orateur explique qu’il s’agit non plus pour les jaunes de France, de combattre les idées destructives de leurs adversaires, mais de définir et de préciser les leurs et de jeter dans le domaine public un programme ouvrier d’action sociale.
- D’après les explications fournies par M. Lanoir, les syndicats jaunes se divisent en trois catégories: l°Ceux non encore reconnus légalement et dont l’existence matérielle ne revêt pas encore une forme suffisamment effective ; ces syndicats, au nombre de 210, pour 8,351 membres, n’ont pas été autorisés à se faire représenter au Congrès ; Les syndicats réellement constitués qui sont représentés au Congrès ; ceux-ci sont au nombre de 347, groupant un total de 201,745 salariés ; 3° Les 1,057 syndicats agricoles, avec 600,176 membres officiellement représentés par deux délégués de l’Union centrale des syndicats agricoles de France. M. Lanoir a mis une certaine coquetterie à rendre publique la vérification des pouvoirs des délégués.
- Cette vérification terminée, on procède à l’appel nominal des délégués. On constate que sont représentés les Syndicats jaunes des mineurs de Valenciennes,, d’Ab-don, de Bruay, d’Anzin, etc., les Syndicats jaunes des métallurgistes d’Anzin, du Vieux-Condé, des Forges d’Adour, de la Compagnie du Métropolitain, de la Traction mécanique, de l’Union syndicale des cochers de fiacres de la Seine, les Syndicats jaunes des tisseurs de Tourcoing et de Roubaix.
- Plusieurs questions, portées au programme, sont d’abord éliminées de la discussion, parce qu’elles semblent avoir une nuance politique : c’est le collectivisme, l’internationalisme, le service militaire.
- La suite va nous dire jusqu’à quel point le congrès est resté ferme dans son dessein de ne pas mêler la politique aux questions ouvrières.
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- Le congrès aborde, tout d’abord, les lois sociales à proposer au Parlement.
- En tête figure la création d’orphelinats régionaux destinés aux orphelins des travailleurs.
- « La royauté, dit M. Lanoir, s’est occupée des orphelins de la noblesse pauvre, l’Empire a créé les maisons de la Légion d’honneur pour les orphelins de ses soldats. Où sont les orphelinats que la République aurait dû créer pour les fils de ses travailleurs ? L’Assistance publique nous coûte cinq milliards, plus cher que l’Empire, la guerre et la Commune. — Un lit d’hospice coûte 3.600 francs, alors qu’en 1848 il ne coûtait que le tiers. Est-on trois fois mieux soigné ? C’est presque le contraire ; mais les fonctionnaires de l’Assistance prélèvent à eux seuls 77 francs sur 100 fr. versés à cette dispendieuse administration. — Fondons des orphelinats. Les patrons ne demanderont pas mieux que de nous aider. — Ce n’est pas une simple supposition. J’ai reçu, il y a quinze jours, d’un ancien ouvrier devenu patron, un don de seize hectares de terre et de deux fermes, pour créer notre premier orphelinat. — Mettons là nos orphelins. — Nos vieux ouvriers incapables de travailler les surveilleront et vivront près d’eux. »
- Sur la question des oeuvres d’assistance l’avis unanime des délégués s’obtient assez facilement. Il n’en est-pas de même s’il s’agit des conditions du travail.
- Dès l’abord, deux opinions contraires se manifestent : l’opinion de M. Paul Lanoir et des administrateurs de la Bourse indépendante et celle des socialistes chrétiens.
- Les premiers sont, en principe, adversaires de l’intervention de l’Etat qu’ils n’admettent que dans des cas d’urgence absolue ; les seconds, tout en ne répudiant pas la libre entente entre patrons et ouvriers, veulent des réformes légales.
- « Je veux bien l’accord avec les patrons, déclare M. Leclercq, démocrate chrétien, ouvrier mécanicien, et rédacteur du Peuple, organe de la démocratie.catho-
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- lique de Lille, « mais pour obtenir cet accord, je n’admets pas que l’ouvrier soit obligé de faire tous les sacrifices. Occupons-nous d’abord de nous, les patrons sont bien assez forts pour se défendre tout seuls. »
- Il s’agit, à ce moment, de savoir si le congrès doit accepter la réduction des heures de travail, et dans la discussion ouverte à ce sujet s’affirment nettement les deux courants d’idées que nous venons de signaler.
- L’opinion de M. Leclerq est absolue sur ce point : la réduction de la journée, suivant lui, aura pour conséquence d’entraver la surproduction ; mais, dût le salaire en être diminué, il serait encore partisan de la réduction de la journée de travail.
- M. Dexel est résolument hostile à toute réduction de la journée, car elle comporte la réduction du salaire et un salaire de 3 francs ne peut encore être réduit; mais il admet que la limitation de la journée de travail peut se faire par un accord international.
- M. Bernard (du Cher) trouve honteux que dans certaines industries on impose une journée de quinze heures aux ouvriers. Il voudrait que la loi intervînt et pour réduire la durée du travail et pour sauvegarder un minimum de salaires.
- M. Paul Lanoir est contre l’intervention légale qui lui paraît faite «pour des fainéants et non pour des travailleurs». Il craint que la loi, en imposant des sacrifices égaux à des industries dont le rendement est inégal, compromette la situation de certaines de ces industries et aille à l’encontre des intérêts ouvriers qu’elle se proposerait de défendre.
- On voit que toutes les opinions susceptibles de se faire jour à propos delà limitation de la journée de travail, se sont produites au congrès des jaunes.
- Finalement, M. Paul Lanoir a fait adopter la proposition suivante, d’un caractère évidemment transactionnel.
- » Les membres du congrès sont partisans de la règlementation des heures de travail, afin de diminuer
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- la surproduction et de sauvegarder les interets ouvriers.
- «Mais ils réprouvent le principe d’une règlementation uniforme pour toute la France et toutes les corporations, sans qu’il soit tenu compte des conditions du travail. »
- Sur la question des conseils du travail, le Congrès a adopté le voeu suivant :
- « Les adhérents à la Bourse indépendante du travail approuvent et désirent la constitution des conseils du travail, base de l’organisation des pouvoirs dans une démocratie consciente, mais ils protestent contre l’institution des conseils, telle qu’elle a été conçue par le ministre actuel du commerce, parce que ce n’est qu’un sujet de conflits entre l’élément collectiviste et la grande majorité des travailleurs ».
- En somme, dégagée des éléments de combat, la résolution des syndicats jaunes tend à la constitution des conseils de travail sur la base corporative.
- Une discussion s’engage ensuite entre M. Delcourt-Haillot, de Valenciennes, et M. Lanoir, au sujet de l’insaisissabilité du salaire. M. Delcourt-Haillot est partisan de l’insaisissabilité , M. Lanoir craint qu’elle entraîne la suppression de tout crédit.
- Le congrès finit par voter la proposition de M. Delcourt-Haillot, amendée par M. Lanoir :
- « Les salaires des ouvriers gagnant moins de 2,400 f. sont déclarés insaisissables. Les ouvriers pourront volontairement céder aux fournisseurs des choses nécessaires à l’entretien et à la vie, le dixième de ce salaire. »
- Le Congrès discute enfin le projet du Gouvernement sur les caisses de retraites ouvrières.
- M. Lanoir en est le rapporteur. Dans un discours où la critique des procédés révolutionnaires se môle à celle des moeurs parlementaires, il combat avec vivacité le projet de MM. Waldeck-Rousseau et Millerand « dont
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- la politique est néfaste». Et voici pourquoi M. Lanoir repousse le projet gouvernemental :
- 1) La retenue sur les .salaires est terrible pour les petits salaires. Un ouvrier qui gagne 2 francs devra payer 2 centimes, alors que s’il gagnait 6 francs ou même 10 francs, il ne paierait que 20 centimes. C’est une trop grande inégalité dans les charges, et une impossibilité pour les petits salaires qui ne peuvent pas être diminués.
- 2) Le rôle qu’a joué la politique a été odieux dans l’établissement de ce projet. On a promis à l’ouvrier que le patron allait danse?'. Le système préconisé est, de plus, injuste pour les patrons.
- « Prenons un minotier qui n’a que trois ouvriers et qui a gratuitement le vent ou l’air qui fait battre son moulin. Il gagne 25,000 fr. par an et cependant il ne paiera que trois fois 20 centimes par jour.
- » Un patron de l’industrie textile qui pour gagner le même bénéfice à la fin de l’année, emploie 1,000 ou 1,200 ouvriers, a, au contraire, à payer 1,000 ou 1,200 fois 20 centimes. — Le projet est donc inepte. Il a été écrit en hâte pour la période électorale et ceux qui l’ont écrit ne croient pas eux-mêmes qu’il soit applicable .
- 3) Pendant trente-cinq ans, patrons et ouvriers vont verser dans les caisses de l’Etat. Nous n’avons aucune confiance dans l’Etat administrateur qui fera, avec cette caisse, des députés et des sénateurs et non des retraites ouvrières.
- 4) L’âge de la retraite est trop élevé. Ce n’est pas une retraite que yous toucherez, c’est une prime pour payer vos frais d’enterrement.
- 5) Enfin, quel sera le faux des retraites? 161 francs d’après le projet du bon socialiste Millerand. 161 francs pour un homme qui devra avec cela nourrir sa femme et ses enfants ! Moins cher que ne coûte une soirée où le vin de Samos coule à flots dans le verre du citoyen Millerand,
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- » Ce n’est pas une institution de retraites, c’est un bureau de bienfaisance. »
- Enfin M. Lanoir préconisé un projet de retraites où moyennant 3 OjO prélevés sur le salaire de l’ouyrier (ce qui donnerait une primo de 65 francs) et meme somme payée par le patron, on arriverait, à 55 ans, à assurer une retraite de 580 francs.
- Remarquons à ce sujet que la critique faite dans le premier paragraphe au système de contribution n’avait plus sa raison d’être, puisque le gouvernement et la commission parlementaire avaient substitué, bien avant la tenue du Congrès, le pourcentage des salariés à la journée du travail prise comme base de versement.
- Le Congrès vote d’acclamation le projet de retraites ouvrières exposé par M. Paul Lanoir.
- La séance suivante a été entièrement consacrée à la discussion du programme des mineurs jaunes.
- Un rapport très étudié a été présenté par M. Del-court-Haillot sur les trois questions suivantes : retraites, secours mutuels, institution des délégués mineurs.
- L’exposé fait par le rapporteur sur la première question ne manque pas d’intérêt. M. Léon de Seilhac le résume ainsi dans la République du 30 mars :
- « D’après la loi de 1894, tout ouvrier, au moment de son embauchage, doit fournir toutes les pièces nécessaires à l’établissement d’un livret. Cette obligation, facile à remplir pour les citoyens français, est extrêmement difficile et demande de longs délais pour les ouvriers étrangers. Ensuite, la compagnie doit déposer ces pièces à la recette particulière des finances et le livret n’est établi qu’après un délai qui varie de trois à six mois. L’ouvrier ne peut donc obtenir son livret qu’au bout de dix ou douze mois.
- « Les bordereaux des versements sont établis chaque trimestre. Au commencement de chaque trimestre, les compagnies des mines envoient donc aux recettes des
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- finances d’immenses fourgons qui renferment dans leurs flancs tous les livrets individuels, sur lesquels doivent être'portées les inscriptions réglementaires. Il arrive ainsi 18.000 livrets à la recette des finances de Valenciennes et 40,000 à celle de Béthune, et, comme les receveurs ne possèdent qu’un personnel restreint, l’inscription sur les livrets ne demande pas moins de cinq à six semaines.
- « Enfin, le receveur est obligé de faire contrôler ses opérations par le sous-préfet qui réclame encore de cinq à six semaines pour ses travaux de vérification et de signature. De telle sorte que les livrets ne sont remis à la compagnie des mines qu’à la fin du trimestre et quelques jours à peine avant de revenir de nouveau à la recette des finances.
- « Les livrets ne sont donc jamais remis entre les mains des ouvriers. Si des modifications se produisent dans la situation du mineur, ou si celui-ci change de compagnie, c’est pis encore. Les livrets doivent être envoyés à Paris, où ils restent des cinq ou six années, si même leur propriétaire a enfin la chance de les retrouver. »
- « Sur 3,000 syndiqués, ajoute M. Delcourt-Haillot, je n’en ai pas trouvé un seul connaissant quels étaient exactement ses droits à la retraite. » Les mineurs ne voient que les vieux retraités, trop âgés pour bénéficier des avantages de la loi et qui n’ont versé que pendant quelques semaines « leur 2 0{0 » et ne touchent que des rentes de 1 franc à 20 francs. Tous les jours, on voit des ouvriers quitter la mine pour aller travailler ailleurs et qui ne réclament pas leurs livrets, surtout s’ils ont des dettes. Il y a ainsi des ouvriers qui ont, sans le savoir, trois ou quatre livrets à la Caisse des retraites. Bans le Nord et le Pas-de-Calais, sur 89,145 livrets, il y en a 20,684 en souffrance, dont les possesseurs ne réclament pas la propriété. Bans toute la France, il y a plus de 50.000 livrets représentant plus de trois millions de francs qui sont ainsi abandonnés.
- Be nombreux voeux sont adoptés parmi lesquels un
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- voeu tendant à la constitution d’un fonds de non-valeur, qui servirait à majorer jusqu’à 300 francs les pensions inférieures à ce chiffre et surtout à servir aux veuves chargées d’enfants, dès la mort de leur mari, la pension à laquelle elles n’auraient droit qu’à 55 ans ; — un voeu demandant que la Caisse nationale des retraites donne à tout ouvrier qui devient invalide la pension à laquelle il aurait droit s’il avait 55 ans ; — un voeu tendant à baisser à 50 ans l’âge auquel un ouvrier peut demander la liquidation de sa retraite.
- La loi de 1894 a établi dans chaque exploitation, des Caisses de secours mutuels, composées des directeurs, ingénieurs, contre-maîtres, employés et ouvriers de la mine. Afin de rendre vaines les tentatives des socialistes pour accaparer ces organisations, le Congrès émet un voeu demandant la modification de la loi de 1894, permettant à tout groupe de 100 ouvriers mécontents de l’administration d’une mutualité, de créer à côté d’elle une autre mutualité.
- Les jaunes redoutent l’influence qu’exercent sur leurs camarades les délégués mineurs, surtout lorsqu’ils ajoutent à la modeste fonction dont ils sont revêtus un mandat électoral ou la profession de cabaretier. Aussi demandent-ils que la loi consacre l’incompatibilité absolue de ces diverses fonctions.
- Après avoir réglé ces différentes questions qui ne concernent que les mineurs, le Congrès a adopté les conclusions d’un rapport présenté par le syndicat ouvrier indépendant des établissements militaires de Bourges.
- Ce rapport demande, entre autre choses, l’octroi gratuit aux ouvriers, ouvrières et employés des ateliers de la guerre, des soins médicaux, pharmaceutiques, etc.
- Des voeux concernant les diverses catégories des ouvriers d’art, du commerce et de l’industrie, des transports en commun, de l’alimentation, ont été encore votés ; puis un voeu demandant une protection énergi-»
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- que (lu travail national au moyen d’une taxe élevée sur les ouvriers étrangers ; un vœu réclamant la modification de la loi sur les accidents du travail, de façon que l’indemnité qui ne va pas à la famille de l’ouvrier étranger, quand cette famille ne réside pas en France, soit versée à la Caisse des retraites au profit des ouvriers français.
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- Enfin lecture est donnée d’un rapport de M. Lanoir concernant les chemins de fer. M. Lanoir y démontre que d’une façon générale les conditions du travail dans l’industrie des chemins de fer sont plus avantageuses pour le personnel d’exécution que dans les autres corporations ou métiers.
- Il va sans dire que le projet de loi Berteaux, sur les conditions des ouvriers de chemins de fer, voté comme on sait par la Chambre et actuellement soumis au Sénat, n’a pas trouvé grâce devant le congrès des jaunes.
- « Ce projet est baroque, » a dit M. Lanoir, « et c’est le monde de la politique qui essaie de l’imposer au monde du travail. »
- Afin qu’il ne puisse subsister aucun doute sur l’attachement des congressistes aux institutions républicaines, après les nombreuses critiques dirigées contre le personnel gouvernemental et l’œuvre sociale de la République, une profession de loyalisme a été envoyée par télégramme au Président de la République,
- Au cours des deux dernières séances qui ont été privées, les congressistes ont constitué le parti syndical des jaunes.
- Organisé d’après le système fédératif, le parti syndical jaune se composera de Syndicats unis entre eux par les « bourses du travail indépendantes » qui seront fondées en province. Ces bourses, véritables fédérations de syndicats, seront à leur tour fédérées entre elles à la Bourse du travail indépendante de Paris.
- Le congrès a nommé une commission de contrôle du
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- parti, commission qui est composée de 47 membres, dont 29 d’entre eux ont été choisis parmi les représentants des syndicats parisiens et 27 parmi les délégués des départements.
- Lorsqu’une grève éclatera, le conseil d’administration de la Bourse indépendante de Paris enverra immédiatement des enquêteurs sur les lieux du conflit. Si la grève leur paraît injustifiée, les administrateurs de la Bourse indépendante, après avoir pris connaissance de leur rapport, inviteront les ouvriers à reprendre le travail.
- Enfin des cartes d’adhérent, de couleur jaune, seront délivrées par la Bourse indépendante à tous les ouvriers affiliés aux syndicats jaunes.
- Les délégués se sont également occupés de la question électorale. Ils ont résolu d’agir en faveur des candidats qui aurait accepté de défendre leurs principes et le programme de leurs revendications.
- Le congrès des Jaunes de France s’est terminé par un grand banquet.
- Des discours ont été prononcés par M. Paul Lanoir et autres orateurs qui se sont félicités de l’union du capital et du travail réalisée par les syndicats jaunes.
- En tête de V Union ouvrière, organe des nouveaux syndicats, est inscrite cette devise :
- « Le Capital-travail et le Capital-argent sont les deux facteurs indispensables à la vie sociale. L’un complète l’autre. Les deux se font vivre mutuellement. Le devoir de ces deux collaborateurs est donc de rechercher aimablement , de bonne foi et en toutes circonstances, le point de rencontre des concessions réciproques qu’ils se doivent l’un et l’autre. »
- L’accord désiré trouverait une expression plus parfaite encore dans l’Association ou tout au moins dans la participation aux bénéfices. Nous comprenons que cette question n’ait pas été agitée au congrès, car elle ne peut se résoudre unilatéralement.
- Mais, jusqu’à présent, le sentiment delà nécessité
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- d’un accord ne s’est manifesté , parmi les représentants jaunes du Capital-travail, que par leur déférence pour le Capital-argent.
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- Le Congrès du Syndicat des chemins de fer, qui
- s’est tenu à Paris à la fin du mois de mars, a entendu la lecture d’un rapport très documenté de M. Raynaud,'-délégué de Toulouse, sur la question des comités du travail.
- M. Raynaud estime que les comités du travail, tels qu’ils fonctionnent actuellement, ne donnent pas entièrement satisfaction aux ouvriers. Il voudrait que patrons et ouvriers soient représentés en nombre égal, ainsi que cela se fait aux conseils du travail.
- - M. Raynaud démontre l’utilité et le profit que les ouvriers syndiqués peuvent retirer des comités du travail, au sein desquels les deux éléments seront également représentés. Le rapporteur conclut en ce sens en ajoutant qu’il est nécessaire que les membres ouvriers élus des comités du travail soient rééligibles.
- Le congrès émet un vœu conforme à ces conclusions.
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- Le Congrès coopératif régional, dont nous avions annoncé la réunion à Nimes pour le 6 octobre et qui avait dû être différé, s’est réuni dans cette ville le dimanche 23 mars.
- C’est le premier en date du genre, et nous ne croyons guère nous tromper en disant qu’il laissera plus qu’un souvenir agréable à ceux qui y ont assisté : il a creusé un sillon où la semence lèvera.
- Notre excellent confrère l'Emancipation en a publié le compte rendu complet dans son numéro du 15 ‘avril.
- Nous allons le présenter en raccourci à nos lecteurs.
- Le Congrès a débuté le samedi soir, 22 mars, par une fête coopérative très réussie, où allocutions et conférences ont très agréablement alterné avec les chants, la musique et les monologues.
- Une vibrante allocution de M. de Boyve, au nom de la commission d’organisation, inaugure la série des discours. Il définit le rôle de la coopération , tel que le comprend l’Ecole de Nimes.
- « Cette Ecole ne demande pas aux citoyens qui viennent à elle à quelle classe ils appartiennent, ni quelles sont leurs convictions religieuses, philosophiques ou politiques.
- » L’Ecole de Nîmes est pour la coopération sans épithète ; c’est le seul moyen de réunir tous les citoyens de bonne volonté qui, pacifiquement, veulent arriver à un état social meilleur. »
- Le Comité central de l’Union des Sociétés coopératives françaises, autour duquel se groupent plus de 300 associations, suit ce programme, qui est celui de la coopération anglaise, laquelle compte 1,800,000 coopéra-
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- teurs, c’est-à-dire, avec leurs familles plus de 7 millions d’adhérents, le 5e de la population anglaise.
- M. Casimir Cliiousse, vice-president du Comité central et président de la Fédération des employés du P.-L.-M. à Grenoble, salue au nom du Comité central le groupe coopératif nimois Abeille et Solidarité, ainsi que les délégués qui ont répondu à son appel.
- M. Charles Gide, président du Comité central, signale les progrès accomplis par la coopération dans l’Université et le monde intellectuel, il présente le conférencier, M. Rist, professeur à la Faculté de droit de Montpellier.
- Dans sa conférence sur les formes de la production moderne, M. Rist a très heureusement délimité les domaines respectifs où doivent se mouvoir le socialisme municipal et la coopération, pour que ces deux formes puissent se compléter l’une par l’autre, sans que la seconde ait à souffrir de l’extension de la première. M. Rist voit dans le socialisme municipal comme une réalisation anticipée d’une partie de l’idéal coopératif.
- Le socialisme municipal ne pourrait devenir pour la coopération un véritable danger que le jour où, au lieu de satisfaire à des besoins très simples et très généraux, il voudra satisfaire des besoins plus complexes, devenir boulanger, épicier, boucher ou cordonnier.
- La Société de consommation est plus souple, plus maniable que ne saurait l’être une administration municipale ; elle est plus apte à satisfaire aux goûts différents de tous ses membres.
- Le même air ou la même lumière, les mêmes moyens de transports peuvent convenir à tout le monde : mais lorsqu’il faut fournir de la viande ou du pain, il faut se prêter aux formes les plus diverses de la consommation .
- Les Sociétés de consommation ne peuvent donc voir dans le socialisme municipal actuel qu’un allié.
- Il n’en est pas de même, selon M. Rist, d’une autre forme de la production moderne, les trusts. Comme la
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- libre concurrence dont ils sont le produit et qu’ils annihilent, les trusts se vantent d’établir l’équilibre entre la consommation et la production.
- A la vérité, ils se préoccupent surtout de régler la production au profit d’un petit nombre. Peut-être seront-ils amenés un jour à créer des liens de solidarité entre les divers facteurs de la production par l’établissement d’un contrat de participation en faveur du travail. On en prêtait naguère l’intention au plus considérable d’entre eux. La réalisation de ce plan constituerait une des phases éminemment désirables de leur évolution. Mais on conviendra qu’une plus intime union entre les deux facteurs de la production en. augmentant la sécurité de celle-ci par l’élimination de l’éventualité des conflits et des pertes d’argent et de temps qu’ils occasionnent, n’aurait pas pour résultat immédiat de retarder la prise de possession du marché économique par les grands producteurs.
- M. Rist, envisageant la situation faite au consommateur par cette sorte de despotisme industriel, émet l’espoir que les trusts provoqueront, par réaction , la création d’associations coopératives de consommateurs.
- Les séances du Congrès ont eu lieu dans la grande salle de la Mairie de Nimes, que la municipalité avait mise gracieusement à la disposition des congressistes.
- Ceux-ci au nombre d’une cinquantaine étaient venus de presque toutes les villes qui s’échelonnent aux bords du golfe Méditerranéen de Marseille jusqu’à Barcelone, car Barcelone avait pensé, — et* le président du Congrès l’en a remercié — que sa place était marquée dans un Congrès régional de la Méditerranée.
- La coopération catalane était représentée par M. Salas Auton qui l’avait déjà représentée au Congrès international de 1900 à Paris. Les premières séances ont été présidées par M. Charles Gide, la dernière par M. Chiousse.
- C’est le petit groupe des coopérateurs de Nimes qui, on 1885, il y a dix-sept ans, a pris l’initiative du pre-
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- mier Congrès national des Sociétés coopératives de consommation, a dit en substance M. Charles Gide. C’est lui encore qui vient de prendre l’initiative du premier Congrès régional. Et peut-être cette initiative ne sera-t-elle pas moins féconde que la précédente. L'expérience, en effet, nous montre de plus en plus combien il est difficile de constituer dans notre pays ces grandes Fédérations qui se forment si aisément, presque spontanément, chez nos heureux voisins d’Angleterre, d’Allemagne ou de Suisse. Les Sociétés coopératives françaises continuent à s’ignorer et n’éprouvent pas le besoin de se rapprocher. Peut-être arrivera-t-on plus sûrement, quoique plus, lentement, en commençant par des fédérations régionales, en se groupant d’abord entre voisins.
- Trois rapports étaient à l’ordre du jour.
- Le premier, sur la propagande coopérative a été fait par M. Antonin, professeur à Nimes. M. Antonin a entretenu ses collègues de « quelques points sur lesquels doit porter la propagande coopérative et des moyens à employer pour la rendre la plus efficace.
- « Le succès de toute propagande tient certainement à des causes multiples. De l’avis de tous cependant, les principales sont : 1° une conception claire, nette et précise de la vérité sur laquelle repose la croyance à préconiser et à répandre ; 2° des arguments probants et irréfutables ; 3° une conviction forte et sincère.
- « De ces trois conditions la première est celle qui semble manquer le plus aux coopérateurs. On ne peut remédier à cette faiblesse que par l’instruction et l’éducation.
- « La vérité est une, tandis que l’erreur est multiple. L’instruction dissipe les divergences entre coopérateurs, prépare et amène cette unité de vues, cette communauté de pensées de sentiment et de volonté qui a rendu possible l’organisation des Wholesale et a donné un si bel essor à la coopération anglaise. »
- Après l’exposé des merveilles réalisées par le Comité
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- d’éducation de l’Union coopérative anglaise, nous avons plaisir à trouver dans le rapport de M. Antonin, réloge aussi chaleureux que mérité des procédés de propagande de notre ami et collaborateur Fabre, et la constatation de l’impression profonde et durable que produisent ses conférences grâce à la magnifique collection de diaposi-tifs qu’il a créés lui-même, sur le Familistère, sur les établissements van Marken, les Wholesales, les maisons du peuple belges, la coopération en Italie, la participation.
- Voici les vœux qui ont été votés comme conclusion à ce premier rapport :
- 1° Vœu tendant à ce que les Sociétés coopératives soient invitées à prélever une certaine part de leurs bénéfices pour l’éducation de leurs membres ;
- 2° Vœu tendant à la propagation des conférences avec projection ;
- 3° Vœu pour la propagande par de petits traités que l’on pourrait vendre à bas prix en utilisant, si possible, la composition des journaux coopératifs;
- 4» Vœu pour la propagande par l’image, notamment l’image dite d’Epinal et les illustrations des couvertures des cahiers scolaires ;
- 6° Vœu invitant respectueusement les pouvoirs publics à faire inscrire l’étude des notions de solidarité et de coopération au programme de l’instruction primaire;
- 6» Vœu tendant à l’admission des femmes dans les Conseils d’administration des Sociétés, afin de pouvoir arriver plus tard à former une Ligue coopérative de femmes et doubler par elles les agents de propagande.
- Le second rapport sur l’Utilité pour les Sociétés coopératives d’adhérer au Comité Central avait été confié à M. Daudé-Bancel, secrétaire du Comité central et de l’Office commercial, auteur du Coopératisme.
- M. Daudé constate qu’à l’heure actuelle 300 sociétés seulement (sur 1.700) ont accompli l’acte nécessaire de solidarité qu’elles peuvent pourtant remplir à bon compte, puisque la cotisation n’est que de 5 centimes
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- par an et par membre, avec maximum de 50 francs pour la cotisation annuelle.
- Le vœu suivant est adopté :
- « Le Congrès régional de Nimes remercie le Comité central des services rendus à la coopération et décide que :
- « 1° Les coopératives de consommation doivent, sans exception, adhérer le plus tôt possible au Comité central de l’Union coopérative et soutenir son journal hebdomadaire VAssociation coopérative en souscrivant des abonnements à ce journal :
- « 2° Les coopératives de consommation doivent adhérer sans retard à l’Office coopératif de renseignements commerciaux, qui doit être considéré comme l’embryon du futur Magasin coopératif de gros français. »
- Enfin M. Chiousse, président de la Fédération des Sociétés de consommation du P.-L.-M., a exposé un plan d’organisation des Fédérations régionales pour l’achat en gros, sujet déjà traité par lui dans un rapport présenté au Congrès international des sociétés coopératives de 1900, et dont nous avons parlé dans le compte-rendu de ce Congrès.
- Comme conclusion : ‘
- « Le Congrès approuve la création de Fédérations régionales chargées, d’une part, de la défense morale de la coopération dans la région et, d’autre part, en attendant la création de magasins nationaux de gros, d’adhérer à l’Office coopératif en s’entendant avec les autres Fédérations régionales, et de rechercher tous les moyens pour réunir les commandos des Sociétés, afin d’obtenir les conditions les plus avantageuses. »
- Séance tenante, une Fédération pour le Gard et l’Hérault a été constituée.
- Les principales fédérations sont celles des Ardennes, celle du P.-L.M. dont le siège est à Grenoble, et qui se fait remarquer par sa puissance d’action en vue des achats ; la fédération de l’Yonne qui possède un moulin coopératif, et la puissante fédération du Nord.
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- Il existe encore d’autres fédérations dans la Seine-Inférieure, le Centre, la banlieue ouest de Paris, le Midi, à Marseille.
- Divers vœux ont été émis par le Congrès :
- Vœu présenté par l’association ouvrière sur la nécessité de l’Alliance de la coopération de production et de la coopération de consommation ;
- Vœu que dans les sociétés coopératives de production de boulangerie, Pon fasse tous ses efforts pour remplacer le travail de nuit par le travail de jour, plus moral,' plus hygiénique ;
- Résolution invitant le Comité central à se joindre aux démarches faites auprès de l’Administration générale de l’enregistrement par la Chambre consultative des Associations ouvrières de production, en vue de fixer d’une façon claire et précise la situation des Sociétés coopératives en face de l’impôt d’abonnement sur les actions et la taxe de 4 % sur le revenu.
- Lecture a été faite au congrès, des lettres de M. Ho-lyoake, l’illustre historien de la coopération anglaise, de M. Gray, secrétaire général de l’Union coopérative de la grande Bretagne. Ces lettres expriment l’horreur de la guerre et la confiance dans la coopération pour rendre impossible les scènes de destruction et d’assassinat qui sont une honte pour l’humanité.
- Le congrès a manifesté ses sentiments conformes à cet égard , en prenant acte d’une communication par laquelle M. Elie Ducommun, secrétaire général du Bureau de la paix, lui a fait part de l’ordre du jour voté en faveur de la coopération par le congrès international de la paix, réuni à Glascow, en septembre 1901 , en remerciant M. Ducommun de cette communication et en affirmant que toutes les sympathies des coopérateurs sont acquises à l’œuvre de la pacification entre les peuples obtenue par la solution juridique des conflits internationaux.
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- Le XIe Congrès universel de la paix s’est réuni du 2 au 6 avril à Monaco.
- La Correspondance bi-mensuelle du 15 avril fait pré céder la publication des procès-verbaux du Congrès, des lignes suivantes :
- Le Congrès a pleinement réussi, grâce surtout à la bonne préparation des travaux et au tact avec lequel les délibérations ont été dirigées.
- Plus de 300 délégués et adhérents ont suivi les débats avec beaucoup d’attention. On comptait dans l’assemblée bon nombre d’étrangers qui finissaient la saison dans les villas de la Côte d'azur et de la Riviera, circonstance importante pour la propagation de l’idée pacifique dans les milieux jusqu’ici peu entraînés de ce côté-là.
- Le travail des commissions a été fait en temps voulu, et les résolutions proposées ont pu, durant tout le Congrès, être distribuées aux congressistes,avant l’ouverture des débats, de sorte que les séances plénières ont suivi constamment un cours régulier.
- La salle des séances avait été préparée avec beaucoup de goût dans un des locaux du futur Musée océanographique de Monaco, mis à la disposition du Congrès par le prince Albert, qui s’est montré d’un bout à l’autre un hôte affectueux, généreux et modeste.
- Aucune partie du programme ne s’est accomplie au Casino de Monte-Carlo, qui n’avait absolument rien à voir dans les affaires du Congrès.
- La première séance s’est ouverte le mercredi, 2 avril, sous la présidence de M. Gaston Moch. On a entendu d’abord un discours très remarquable de M. de Ritf* gouverneur général de la Principauté de Monaco.
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- Los agréables surprises n’ont pas fait défaut aux congressistes. Ils ont eu, le mercredi soir, réception au Palais du Prince; le vendredi soir, l’illumination de la rade de Monaco et des collines avoisinantes, avec musique et feu d’artifice ; enfin, le dimanche, 6 avril, banquet de 200 couverts à l’Hôtel de Paris, où le prince Albert a prononcé un discours très applaudi.
- La place nous manquant aujourd’hui, nous renvoyons à notre prochain numéro le compte-rendu des travaux du Congrès.
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- LE DEVOIR
- r/
- Par Henry GRÉVILLE
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- [Suite.)
- — Prouver quoi ?
- — Le vol !
- Cépliise avait détaché si nettement ces deux 'mots que quelques objets sonores vibrèrent dans la pièce. Isaure laissa les boules rouler jusqu’au bout du drap vert. -
- — Il y avait un billet, dit-elle enfin, à contre-cœur. Le billet a disparu. Elle l’avait reçu et emporté; c’est à elle à le retrouver.
- — Où était-il ce billet?
- — Dans le carnet de comptes.
- — En avais-tu le numéro?
- Isaure haussa les épaules.
- — Le numéro d’un billet de cent francs, fit-elle, donné à la cuisinière pour les dépenses ! Quelle plaisanterie !
- — Alors, tu n’as pas la moindre idée de ce qu’il est devenu ?
- Isaure fît la moitié du tour du billard et ressaisit les boules qu’elle envoya rouler dans toutes les directions.
- — Pas la moindre, répondit-elle.
- — C’est étonnant ! fit Cépbise en tirant le carnet de comptes. Je l’ai trouvé, moi !
- — Où ? demanda Isaure, dont le visage s’était empourpré.
- — Dans ton porte-monnaie. Tu laisses tout traîner. Les deux sœurs se regardèrent, les yeux dans les
- yeux, se défiant réciproquement. D’un mouvement félin, Isaure bondit sur sa sœur pour lui arracher le carnet. Mais, cette fois, Céphise ne se laissa pas surprendre.
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- CEPII ISE 311
- Elle recula jusque dans la salle à manger, dont les portes étaient ouvertes dans toutes les directions.
- — Ecoute, dit-elle, je l’ai, je le garde. Si tu ne consens pas à m’obéir sur-le-champ, je raconterai l’histoire atout le monde, tout le monde, entends-tu? A notre père, à la cuisinière que tu as accusée, aux juges, si l’affaire va devant les tribunaux — à tout le monde. Et maintenant, je te donne une demi-heure pour réfléchir. Si tu veux faire tes malles, tu partiras demain après midi, avec Mme Riclos, qui est à Cherbourg et qui veut bien accepter la corvée de se charger de toi. Sinon...
- Isaura releva la* tête et la regarda.
- — Sinon, les choses suivront leur cours. Et remarque qu’il serait inutile de chercher à me soustraire le billet de banque. Il sera tout à l’heure dans un endroit où tu ne pourras pas aller le chercher. Tu veux savoir où? Dans le secrétaire de maman. La clef est sous son oreiller. Mais, cette nuit, la porte sera fermée au verrou , et je coucherai tout contre. Nous nous mettrons à l’abri des malfaiteurs.
- Elle quitta la salle à manger et monta dans sa chambre.
- Lorsqu’elle se vit seule, un immense découragement s’empara d’elle. Toute la surexcitation qui l’avait portée jusque-là tomba, la laissant en proie à la plus noire tristesse. Les larmes montèrent à ses jeux, rares et brûlantes d’abord, puis violentes et pressées comme une pluie d’orage.
- — Se peut-il, murmurait-elle dans ses sanglots, qu’une si méchante nature se soit trouvée parmi nous ! Pauvre maman, pauvre père! Ils n’avaient pas mérité cela!
- Un frôlement discret effleura la porte.
- — Qui est là? demanda Céphise en séchant ses jeux.
- — Moi, Gaëtan ! répondit la voix de fantôme, par i&quelle le • jeune garçon exprimait sa discrétion.
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- Elle alla lui ouvrir, car elle s’était enfermée ; en voyant ses bons yeux de fidèle toutou, pas très intelligents, mais pleins de tendresse et de dévouement, elle sauta au cou de son frère, déjà plus grand qu’elle. Cette marque d’affection toucha tellement Gaëtan qu’il se mit à pleurer, mais d’une façon si bruyante et si comique que sa soeur, essuyant ses propres larmes, éclata de rire.
- — Finis donc ! lui dit-elle, tu brames comme un veau nouvellement sevré. Tu ne vas pas pousser des cris pareils jusqu’à ce que ton chagrin soit calmé?
- Gaëtan tamponna ses yeux avec un mouchoir qui avait essuyé beaucoup de choses, évidemment, et ferma sagement la bouche.
- — Où est Isaure ? demanda Céphise, après un peu de silence, qui leur permit de reprendre leurs esprits.
- . — Dans sa chambre. Elle fait ses malles ! répliqua Gaëtan entre deux soupirs.
- Céphise, dans son extase, battit des mains.
- — Pourquoi pleurais-tu ? demanda son frère, surpris d’un si brusque changement.
- — Parce qu’elle est si mauvaise ! répondit ingénument la grande sœur. Eh mais, toi, pourquoi as-tu hurlé comme cela ?
- — Parce que tu pleurais et que ça me fait trop de peine! dit le bon garçon, prêt à recommencer.
- — Chut! fit Céphise en l’apaisant d’un geste. Tues sûr qu’Isaure fait ses malles?
- — Parbleu ! j’ai été lui en chercher deux au grenier ! Elle les fait d’une drôle de façon, tu sais ! A grands coups de poing! Elle bourre et elle tape, et c’est plié comme ça peut, et elle garnit les trous avec des livres — ou des savates. Je ne sais pas où elle va, mais elle en aura, de l’excédent de bagages !
- — Ne t’inquiète pas de cela! Je le payerais plutôt de ma poche ! dit sagement Céphise. A propos, tu sais que le billet est retrouvé ?
- — Où cela? fit Gaëtan, ouvrant des yeux énormes.
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- CÉPHISE
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- - Sur une table, fit négligemment la jeune fille.
- Une table? La table d’Isaure, alors? Hein?
- Surprise de tant de perspicacité, elle examina attentivement son frère.
- — Oh ! tu n’as pas besoin de me le dire, si tu ne veux pas, reprit celui-ci. A la figure d’Isaure, j’ai toujours pensé qu’elle avait pris l’argent pour faire renvoyer la cuisinière. Ensuite, elle l’aurait peut-être rendu... je ne sais pas pour sûr, mais peut-être. . Mais pas tant que l’affaire aurait été sur le tapis. Elle n’avait qu’une idée : faire aller la cuisinière en prison !
- — Et pourquoi, mon Dieu?
- — Parce qu’elle lui avait répondu. Tu sais, le mari d’Isaure, s’il veut avoir du bon temps, faudra pas qu’il lui réponde. Mais si elle épousait Livérac, il la battrait! Oui, je crois qu'il la battrait. Ou bien, s’il n’osait pas — il n’est pas fort, tu sais, le doux Ernest — il lui ferait ,des pinçons sur les bras. Et ce qu’il ferait bien ! Si j’étais à sa place, moi -. . Mais il n’y a pas une femme pareille à Isaure ; ça n’est pas possible. Et comme elle est ma soeur, je ne l’épouserai pas. C’est ça qui m’inspire des sentiments sérieux de reconnaissance envers le ciel ! Non ! tu ne peux pas t’en douter !
- Il entrouvrit la porte. Au bout du corridor, on entendait des portes jetées, des tiroirs secoués, des meubles cognés, enfin tout un vacarme de bataille contre les gens et les choses.
- — Tiens, tu l’entends faire ses malles? Qu’est-ce que ça te fait de me le dire, Céphise, où va-t-elle?
- — A Bordeaux.
- — C’est ce pitoyable Lucienet cette malheureuse Em-meline qui vont jouir de sa présence ? J’ai envie de leur envoyer des bonbons de chocolat sur mes économies ! A propos, fit-il,, sa figure reprenant l’expression inquiète et chagrine qu’il montrait le plus souvent, bien sûr, tu n’auras pas demandé mon fusil à papa? Et lâchasse se fera sans moi encore une fois, et ..
- — Grand dadais! fît sa sœur, en lui tirant amicalement
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- LE DEVOIR
- l’oreille, papa t’a donné un fusil magnifique. Il est à la maison, à Paris ; et j’ai demandé à Colette de te faire inviter à la chasse par son mari.
- — O Céphise, Cépliise ! s’écria Gaëtan extasié, si tu savais comme je t’aime! Tiens, tu me consoles d’Isaure.
- Consoler son frère, c’était quelque chose; mais la jeune fille ne sembla pas considérer ce bonheur comme suffisant ; elle s’en alla à la chambre de sa mère, où elle entra avec des précautions infinies.
- Les yeux ouverts, Mme Maubert regardait sans la voir la mer verte et moirée, compagne de tant d’heures gaies ou tristes, en ces temps derniers si douloureuses et si lourdes à porter.
- Au pas léger de sa fille aimée, elle tourna les yeux et sourit faiblement.
- — Comment te sens-tu, adorée? demanda Céphise, qui vint s’asseoir près du lit et prit la chère belle main, si pâle, si amaigrie en peu de temps.
- — Je ne vais pas mal, répondit Mme Maubert.
- ‘ Après un court silence, elle ajouta :
- — C’est le moral qui ne va pas... Cette cuisinière... Cela me trouble à un point que je ne puis dire. Un procès à nous... jamais...
- — Ne parle pas, maman, dit Céphise avec une autorité douce. Et ne pense pas non plus... Le billet est retrouvé.
- Les yeux de Mme Maubert exprimèrent la plus nette et la plus intense des questions.
- — Il est retrouvé : il est dans ma poche. Je vais envoyer chercher cette femme demain ; avec une petite somme d’argent, cela s’arrangera. Elle n’a pas beaucoup d’intérêt à se vanter d’avoir été accusée de vol, même injustement.
- — Tu as raison, fit Mme Maubert.
- Après un instant, elle ajouta :
- — Tu ne te figures par quel poids tu ôtes de mon esprit !
- Elle respira deux ou trois fois fortement, puis referma les yeux et se laissa aller en arrière. Céphise la soutint de son bras.
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- CÉPHISE 315
- — Il ne faut pas parler, maman chérie, ni penser ; vivre seulement, et vivre heureuse.
- Une ombre douloureuse s’étendit sur le visage de la mère ; puis ses yeux se rouvrirent, cherchant le visage reposant de sa fille.
- — Tu Tas retrouvé, ce billet, insista-t-elle. Où ?
- — Sur une table. Nous en parlerons plus tard, maman, pas maintenant. J’ai reçu une dépêche de Lucien. Tout va pour le mieux. Ils demandent Isaure pour quelque temps. Tu veux bien ? Je pense que oui. Elle fait ses malles. Mme Riclos est à Cherbourg ; elle va arriver tout à l’heure, et demain elle emmenera Isaure à Bordeaux.
- — L’excellente amie ! murmura Mme Maubert. Des larmes montaient à ses yeux lassés ; elle les retint :
- — Alors, dit-elle, qui nous sert?
- — Ne te tourmente pas de cela. Nous avons à manger, c’est tout ce qui nous faut. J’ai réquisitionné des femmes dans le pays : demain on nettoiera les Pavillons de fond en comble et on fermera toutes les pièces qui ne sont pas nécessaires. Et dès que tu pourras te lever, nous partirons pour Néris, toutes deux, avec Gaëtan pour cavalier et Clara. Cela fera grand bien à ses rhumatismes.
- Céphise envoya un sourire affectueux à la vieille et fidèle domestique, désormais infirme, usée par {rente-cinq ans de services, mais toujours courageuse, qui la regardait de l’autre côté du lit.
- — Ah ! Mademoiselle, dit la vieille fille, avec son accent alsacien, si je n’avais pas été prise par les jambes, tout ça ne serait pas arrivé ! Mais je n’ai pas encore pu descendre l’escalier jusqu’en bas. Je vais essayer tantôt.
- — Essayez donc tout de suite, vous allez me raconter cela, dit Céphise d’un ton encourageant.
- Dès que Clara fut sortie, Mme Maubert, pressant la main de sa fille, lui dit à voix basse :
- — Le billet, c’est Isaure qui l’avait, n’est-ce pas ? Je m’en étais toujours doutée. Jamais je n’aurai le courage de la revoir; c’est une action trop noire, trop...
- — Il faudra pourtant lui dire au revoir demain ,
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- LE DEVOIR
- maman, insista Céphise. Autrement, nous no savons pas ce qu’elle inventerait. C’est nécessaire.
- — Soit, fit la mère, accablée, en détournant la tète. Mais cela seulement, rien de plus.
- Le soir de septembre, clair et plein d’étoiles, s’étendit sur les Pavillons, fermés du haut en bas par la main vigilante de Céphise. Mme Riclos était arrivée, tout le monde avait eu à dîner, les feux étaient éteints; la jeune fille alla se coucher sur un lit portatif dressé en face de la chambre de sa mère, dans une pièce servant de garde-robe. La porte resta ouverte ; elle voulait garder le sommeil de la malade de toute agression mauvaise, et elle y parvint.
- Vers onze heures, le pas furtif d’Isaure s’approcha de cette chambre bien gardée. Que voulait-elle? Écouter aux portes et savoir si l’on parlait d’elle? Tenter peut-être près de sa mère une explication cousue de mensonges où elle essayerait de se réhabiliter, au risque de tuer Mme Maubert par une émotion violente?
- Personne ne le sut. En voyant la lueur de la veilleuse découper le cadre de la porte en clair sur le corridor • sombre, elle attendit un peu, puis retourna dans sa chambre. Céphise, l’oreille aux aguets, s’était redressée sur le coude, prête à tout ; elle se laissa retomber en entendant sa soeur rentrer chez elle. Presque au même instant, la voix spectrale de Gaëtan chuchota tout auprès, et ses deux grands pieds nus apparurent sur le parquet, pendant que sa tête se montrait, longue et blême, contre le chambranle. t
- — Je la guettais, dit-il tout bas. Elle ne serait pas entrée chez maman. Je l’aurais plutôt jetée par la fenêtre.
- — Sans faire de bruit ? fît Céphise, à la fois émue et agacée. Merci, mon bon frère. Va te coucher, tu vas t’enrhumer.
- Les pieds nus et la chemise de nuit de Gaëtan disparurent dans l’escalier obscur, et le silence retomba sur les Pavillons, coupé régulièrement par la grande voix lointaine de la houle sur le sable.
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- CEPHISE
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- XIX
- Le branle-bas commença dès l’aube aux Pavillons : brosses, balais, seaux d’eau, sable fin, encaustique, etc., et tous les instruments inventés pour fournir aux domestiques des motifs d’allonger leur besogne, sous le fallacieux prétexte de l’abréger, circulèrent du haut en bas, avec l’énergie normande, stimulée par l’appoint d’une journée bien payée. ,
- Le facteur apporta les lettres; une de M. Maubert pour sa fille, que Céphise emporta pour la lire.
- « Je vais en avoir fini cette semaine avec mon affaire, disait-il ; mais je suis en proie à la guigne. Voici qu’on me soulève des difficultés dans le Tyrol, et je crois que je vais être obligé d’y aller. C’est d’autant plus dur que je ne sais pas l’allemand; mes traités sont en français d’une part, en allemand de l’autre, et voilà que, après avoir été collationnés par des traducteurs jurés, ils prétendent me faire faire ce que je n’ai jamais promis. N’en dis rien à ta mère, surtout; cela s’arrangera peut-être. »
- -Céphise resta debout, immobile, songeuse.
- Comme les destinées sont diverses ! Cette maison avait toujours été la plus prospère, la plus heureuse qui se pût voir, en dehors des soucis que donnaient inévitablement les enfants. Et, tout d’un coup, le ciel s’assombrissait, la crainte et la douleur entraient par toutes ces fenêtres ouvertes au soleil et au vent du large. C’était cela la vie? Oui, mais il fallait un certain apprentissage pour ne pas être trop rudement ballotté dans l’épreuve... et Céphise n’avàit encore appris que la joie.
- On vint la prévenir que le docteur était là. Elle l’attendit au seuil de la chambre de sa mère et descendit avec lui l’escalier.
- Quand ils furent hors de portée de la voix, le brave homme mit sa bonne main sur le bras de Céphise.
- — Mon enfant, lui dit-il, votre mère est jeune encore, flaais elle est usée ; ses organes sont usés : son coeur et
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- LE DEVOIR
- son cerveau ont subi trop de luttes, ils ont trop travaillé. On ne se douterait pas qu’une femme du monde, riche et oisive en apparence, eût pu s’user comme une femme d’ouvrier dans la lutte avec la vie, et c’est la vérité. Ménagez-la, pas de secousses, pas môme des bonnes ; le vase n’est pas seulement fêlé, il est craquelé de partout.
- — En danger ? murmura Céphise.
- — Oui et non. Bien soignée, elle se rétablira sûrement, vous m’entendez, sûrement. Mais les derniers huit jours l’ont fatiguée plus que huit années, parce qu’ils venaient après. Elle peut vivre encore trente ans, et elle peut mourir ce soir ou demain. Si votre père était là, c’est à lui que je le dirais. Vous êtes le chef de la famille. Courage, mon enfant.
- Il la baisa au front, lui donna quelques indications et partit.
- Céphise pressa une main sur son cœur, qui battait trop fort, et refoula ses larmes. Elle n’avait pas le temps, et ce n’était pas le moment de pleurer.
- Mme Riclos et Isaure devant prendre le train du soir, une voiture les emmènerait vers les quatre heures et demie. Une crainte sourde, une sorte d’anxiété nerveuse agitait le cœur de Céphise; elle ne pouvait se défendre de redouter un accident imprévu qui Viendrait tout compromettre, et il lui tardait, jusqu’à l’angoisse, que l’heure du départ eût sonnée. Une fois Isaure partie, sa mère lui semblait devoir être sauvée.
- Son frère partageait bien un peu cette impression, car de temps en temps il traversait un double courant de balais et de seaux d’eau pour arriver jusqu’à elle et lui chuchoter d’un air inquiet :
- — Es-tu sûre que la .voiture viendra, Céphise?
- — Aussi sûre qu’on peut l’être quand on l’a commandée, Gaëtan ! répondait-elle avec une résignation légèrement exaspérée.
- {A suivre.)
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- ASSURANCES MUTUELLES
- Société du Familistère. - Assurances Mutuelles
- MOUVEMENT DE FÉVRIER 1902, A GUISE
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes....... 2.131 40 \
- Subvention de la Société.......... 356 30 ( 2.841 87
- Malfaçons et Divers............... 354 17 ;
- Dépenses...................................... 3.900 85
- Déficit en février............... 1.058 98
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes........ 517 50 )
- Subvention de la Société........... 172 50 > 693 55
- Divers............................. 3 55 J
- Dépenses........... ........................... 1.319 70
- , Déficit en février............... 626 15
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et Divers 5.723 21 1
- Intérêts des comptes courants^ et > 10.699 66
- du titre d’épargne............ 4.976 45 )
- Dépenses :
- 130 Retraités définitifs........... 8.470 18 n
- 5 — provisoires............... 258 50 i
- Nécessaire à la subsistance........ 2.858 15 \ 13.075 48
- Allocations aux familf des réservistes » »l Divers, appointem., médecins, etc. 1.488 65/
- Déficit en février...,.......... 2.375 82
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes....... 570 » )
- Subvention de la Société.......... 193 80 )
- Dépenses...........%.........................
- Déficit en février
- 763 80 1.606 12 842 32
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er juillet au 31 janvier 1902 97.35 4 34 ) ,OQ
- » individuelles » » » 26.178 90) 1<Î3.533 24
- Dépenses » » » 142.594 49
- Excédent des dépenses sur les recettes..
- 19.061 25
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- 320 Le devoir
- ÉTAT CIVIL AU FAMILISTÈRE DE GUISE
- * MOIS DE FÉVRIER 1902 Naissances :
- 10 février : Brancourt Marcel, fils de Brancourt Georges et de Hardy Anna ;
- 13 — Louis Andréa, fille de Louis-Georges Désiré et de Lécart Julia ;
- 14 — Poulain Germaine-Aimée, fille de Poulain Aimé et de Duchateau Eugénie ;
- 115 — Prud’homme André, fils de Prud’homme Toussaint et de Froissart Marie ;
- 20 — Guerbé Pierre-Lucien, fils de Guerbé Pierre et de Gauchet Marguerite.
- Décès :
- Alavoine Germaine, âgée de 3 ans 1/2 ; Gaulle Albert, âgé de 45 ans 1/2 ;
- Bléron Madeleine, âgée de 8 jours ; Rousseau Louise, âgé de 4 ans ;
- •
- Le Secrétaire, A. Houdin.
- Le Gérant : II. E. Pu;ridant
- Nimos. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES.
- 32 i
- de J. B. André GODIN (1)
- Glorification du Travail. Emancipation \ du Travailleur.
- Unité : causalité , continuité.
- '
- Dans la vie je vois la promesse et la source t de toutes les formes de matières.
- (William Crookes (2).
- 2. — Leçons de la Science confirmant l’idéal philosophique et social de J.-B. A. Godin. '
- A.—Vie: force, matière. Synthèse mathématique et dynamique
- Toutes les variétés de matière , venons-nous de voir, se présentent sous un mode unique à l’état corpusculaire , et passent alors au mode force. Les diverses forces, à leur tour, aboutissent-elles à un mode unique?
- « Le problème de l’unité des forces physiques » a dit (3) dans son discours inaugural du Congrès international de Physique , M. À. Cornu , président du Congrès, « .. s’est imposé à nouveau depuis les grandes découvertes qui ont signalé la fin de ce siècle : aussi la préoccupation constante de nos maîtres modernes , Faraday, Maxwell, Hertz (pour ne parler que des illustres dis-
- (1) Appendice, p. 60, tome 26e, Le Devoir, janvier 1902.
- (2) Congrès de l’Association britannique pour l’avancement des sciences, Bristol, septembre 1898. Revue scientifique, 19, rue des Saints-Pères, Paris. Numéro du 8 octobre 1898, p. 457.
- (3) Revue générale des Sciences pures et appliquées, numéro du *5 août 1900.
- 1
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- LE DEVOIR
- parus), consistc-t-elle à préciser la nature, à deviner les propriétés de cette matière subtile réceptacle de l’énergie universelle, à rechercher les lois de ses mouvements intimes afin d’expliquer l’emmagasinement, la transmission et le partage de l’énergie dans ses manifestations extérieures... »
- Le lecteur rapprochera de nos conclusions précédentes ces expressions si parfaitement concordantes et suggestives : Emmagasinement, transmission, partage de l’énergie dans ses manifestations extérieures, toujours l’effet fonction continue d’une cause ; c’est-à-dire causalité et continuité dans l’unité.
- Poursuivons :
- L’illustre mathématicien Henri Poincaré, dans le Mémoire (1) qu’il a présenté au Congrès international de Physique, parlant des anciens fluides, calorique, électricité, etc., qu’on a abandonnés « quand on a eu », dit-il, « un sentiment plus vif de Punité de la nature, et qu’on a aperçu les relations intimes qui en relient toutes les parties » , ajoute : »
- <r .Et notre éther existe-t-il réellement ?
- <i On sait d’où nous vient la croyance à l’éther. Si la lumière nous arrive d’une étoile éloignée, pendant plusieurs années elle n’est plus sur l’étoile et elle n’est pas encore sur la terre ; il faut bien qu’alors elle soit quelque part et soutenue, pour ainsi dire, par quelque support matériel.
- « On peut exprimer la même idée sous une forme plus mathématique et plus abstraite. Ce que nous constatons, ce sont les changements subis par les molécules matérielles; nous voyons, par exemple, que notre plaque photographique éprouve les conséquences
- (1) Premier volume des Rapports , p. 1 à 29.
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- des phénomènes dont la masse incandescente de l'étoile a été le théâtre plusieurs années auparavant. Or, dans la Mécanique ordinaire, l’état du système étudié ne dépend que de son état à un instant immédiatement antérieur; le système satisfait donc à des équations différentielles. Au contraire, si nous ne croyons pas à l’éther, l’état de l’univers matériel dépendrait non-seulement de l’état immédiatement antérieur, mais d’états beaucoup plus anciens ; le système satisferait à des équations aux différences finies. C’est pour échapper à cette dérogation aux lois générales de la Mécanique que nous avons inventé l’éther. »
- « Souvent » , avait-il dit, précédemment, dans son mémoire « ... on regarde l’éther comme la seule matière primitive ou même comme la seule matière véritable. Les plus modérés considèrent la matière vulgaire comme de l’éther condensé, ce qui n’a rien de choquant ;... »
- Prenons note de cette parole ; car c’est précisément à l’éther ce « réceptacle de l’énergie universelle » (expression de M. A. Cornu), à l’éther condensé ou raréfié par les électrons (atomes d’électricité) que le grand physicien, Lord Kelvin, va nous conduire. Un mot encore :
- La théorie électro-magnétique de la lumière est évoquée par l’illustre savant à la première page de son travail pour préciser la position de son problème. Il est*donc intéressant de rappeler ici que cette même théorie a entraîné déjà celle des ions.
- M. H. A. Lorentz, Professeur à l’Université de Leyde, dans le Mémoire qu’il a présenté au Congrès (Théorie des phénomènes magnéto-optiques récemment découverts , tome 3e, p. 1 à 33), écrit :
- « ...Elle » (la théorie des ions) « s’était imposée à nom-
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- bre de physiciens, des que la théorie électro-magnétique de la lumière eût été posée sur des bases solides. En effet, d’apres cette théorie, une molécule ou un atome qui émet de la lumière doit avoir une certaine ressemblance avec un excitateur do Hertz; et sans doute l’excitateur le plus simple serait un corps doué d’une charge électrique et animé d’un mouvement de va et vient. On est ainsi amené à supposer que, dans chaque molécule rayonnante, il existe une ou plusieurs particules chargées , capables de vibrer autour d’une position d’équilibre ; ces ions ou électrons donneront lieu à des ondes électromagnétiques se propageant dans l’éther. Réciproquement , ils pourront être mis en mouvement par des oscillations électromagnétiques provenant d’une source extérieure. On sait combien cette hypothèse des ions contenus dans tous les corps pondérables a été rendue probable par plusieurs phénomènes d’une autre nature, notamment par ceux de la décharge électrique dans les gaz raréfiés. »
- Passons au mémoire présenté par Lord Kelvin:
- « La théorie électro-magnétique de la lumière », écrit-il en renvoi au bas de la première page (1), « ne repose pas sur d’autres bases que l’ancienne théorie ondulatoire. Elle ajoute à cette théorie une région immense, d’une importance et d’un intérêt transcendants; elle nous demande non-seulement d’expliquer toutes les propriétés de la lumière et de la chaleur rayonnante par des vibrations transversales du solide élastique appelé éther, mais encore d’embrasser les courants électriques, l’aimantation permanente de l’acier et des aimants naturels, la force magnétique et la force électrostatique dans une dynamique générale de l’éther. » Ces paroles nous montrent que Lord Kelvin consi-
- (1) Deuxième volume des Rapports présentés au Congrès, p. 1 à 23.
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- dère, lui aussi, l’éthcr comme réceptacle de l’énergie universelle, puisqu’il s’agit d’expliquer par ses vibrations toutes les propriétés do la lumière, de la chaleur rayonnante, etc., etc. ' (
- Le travail du savant est intitulé : « Sur le mouvement d’un solide élastique traversé par un corps agissant sur lui par attraction ou répulsion. » (Tome 2, lrc p.)
- Le travail complet : Rapport et Addition comprend 22 numéros se renvoyant les uns aux autres. Les numéros 1 à 18 se réfèrent au « problème abstrait de Dynamique purement mathématique » (n° 1) indiqué par le titre du rapport. Les numéros 19 à 22 contiennent le résumé des additions au rapport faites oralement par l’auteur lors de sa conférence au Congrès de Physique, Paris , 8 août 1900.
- L’auteur signale dès le début que ce dont il s’agit « est un problème abstrait de Dynamique purement mathématique , sans rien qui indique une idée d’application physique, » et continue : « Si je m’en suis occupé et si je le présente au Congrès de Physique, c’est parce qu’il suggère une explication concevable de la difficulté la plus sérieuse qu’ait présentée jusqu’ici la théorie ondulatoire de la lumière, je veux dire le mouvement de corps pondérables à travers un espace infini occupé par un solide élastique. »
- Quelques conditions sont précisées comme points de départ des calculs :
- Ainsi il est admi^, dès le numéro 2, que l’éther a de la densité. De meme, il est spécifié que le mot atome désignera « une substance idéale occupant un volume donné indéformable et agissant sur l’éther intérieur et extérieur par attraction et répulsion conformément aux vieilles idées qui avaient cours au XVIIIe siècle.» Il faut imaginer que le volume total de cet atome soit divisé
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- en éléments infinitésimaux les uns positifs, les autres négatifs (nos 2 et 4.)
- Enfin, l’auteur admet (n® 5) « que la distribution des densités positives et négatives de Vatome et la loi de compressibilité de Véther soient telles, que la densité moyenne de Véther à l’intérieur de l’atome ne diffère pas de la densité qu’a l’éther dans la région extérieure à la perturbation. Ainsi», poursuit-il, « les attractions et les répulsions de Vatome dirigées suivant des rayons, produisent, à-diverses distances du centre, des condensations et des raréfactions de l’éther, sans changer la quantité totale d’éther incluse dans le volume de l’atome, ni causer, par suite, de perturbation extérieure de l’éther. »
- Bien remarquer que toute cette partie soulignée par nous et, conséquemment, ce qui est dit touchant le volume indéformable de l’atome ne résistent pas aux calculs. L’auteur proposera finalement (n°20) une classe spéciale d’atomes, les électrons « qui, dit-il, n’obéissent pas à la « condition formulée aux lignes » ci-dessus. Il faut donc renverser les termes et concevoir que les atomes proposés par Lord Kelvin causeront des pertubations extérieures dans l’éther, par suite des actions qu’ils exerceront : Félectron positif (n° 20) condensant « l’éther dans l’espace qu’il occupe » ; l’électron négatif raréfiant « l’éther subsistant à l’intérieur du volume qu’il occupe. » Le volume de ces atomes ne sera donc pas fixe puisqu'il y aura des modifications de la quantité d’éther incluse dans ce volume. De meme nous verrons que la densité de l’éther à l’intérieur de l’atome pourra différer (n» 17) beaucoup de la densité de l’éther libre.
- Enfin, touchant cette dernière densité, les calculs amèneront le savant à proposer (n° 22) de la fixer à 10-9,
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- Revenons au problème :
- Les deux principales questions cinëmatiqucs sont d’abord examinées et résolues :
- 1° Trouver l’orbite d’une particule d’éther déplacée par l’atome en mouvement, relativement à l’éther environnant supposé fixe ;
- 2° Déterminer la trajectoire de la particule d’éther à travers l’atome supposé fixe, tanidis que dans tout l’espace extérieur l’éther est supposé animé d’un mouvement de translation.
- Viennent ensuite, avec leurs réponses, les deux questions dynamiques correspondantes :
- 1° Quelle est l’énergie cinétique totale de la portion d’éther qui est à chaque instant à l’intérieur de l’atome dans le cas de l’atome mobile et de l’éther immobile autour de lui?
- 2° Dans le cas de l’atome au repos et de l’éther animé d’un mouvement qui soit une translation à l’extérieur de l’atome et qui soit, à l’intérieur, dirigé suivant les. lignes de flux courbes avec les vitesses variables indiquées, (sur une des figures du travail), de combien l’inertie effective de la portion d’éther contenant l’atome surpassera-t-elle l’inertie simple d’un égal volume d’éther libre ?
- Ces calculs amènent le savant à conclure, ainsi que nous l’avons dit plus haut, en faveur d’une classe spéciale d’atomes, les atomes d’électricité, qu’il dénomme, avec M. Larmor, électrons.
- Nous lisons au n° 20 :
- « Un électron positif (1) serait un atome qui par
- (1) « Il semble probable, » dit en renvoi Lord Kelvin (tome 2, page 20),
- « que cette électrisation est résineuse, mais elle pourrait être vitrée. Il ne faut pas oublier que si l’électricité vitrée est appelée positive, cela tient uniquement à ce qu’on la recueille sur le conducteur principal de la vieille machine électrique à plateau de verre. »
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- attraction condense l’éther dans l’espace qu’il occupe ; un électron négatif serait un atonie qui, par répulsion, raréfie l’éther subsistant à l’intérieur du volume qu’il occupe. »
- Cette diversité d’action : attraction ou répulsion chez Fatome d’électricité relativement à l’éther — à l’éther réceptacle de toutes les propriétés de la lumière, de la chaleur, etc. — apparaît-là comme une sorte de' conscience, chez l’électron, de son état d’être relativement à l’éther qu’il lui plaît de condenser ou de raréfier, en un mot comme un acte de vie.
- Ne nous écartons pas du travail de Lord Kelvin.
- « Les déformations, » continue-t-il, (n° 20) « produites dans l’éther à l’extérieur de deux atomes de cette espèce par les attractions ou les répulsions qu’ils exercent sur l’éther qui leur est intérieur détermineraient une attraction apparente entre un électron positif et un électron négatif et une répulsion apparente entre deux électrons à la fois positifs ou négatifs. Ces attractions et ces répulsions apparentes croîtraient beaucoup plus vite, quand la distance diminue, que ne le voudrait la loi de Finverse du carré de Newton. Cette loi, qui, comme Coulomb et Cavendish nous Font appris, régit aussi les attractions et répulsions électriques, ne peut être expliquée par une déformation d’un éther possédant les propriétés élastiques des solides réels ou des corps hypothétiques imaginés jusqu’ici. Mais on l’explique parfaitement dans une hypothèse très simple, en admettant une'action à distance entre les différentes parties de l’éther... »
- Ici, Lord Kelvin démontre par le calcul que deux masses d’éther occupant des volumes infinitésimaux (les électrons) se repousseront mutuellement ou s’attireront avec une force égale à leurs densités ; la force étant une attraction ou une répulsion suivant que les densités
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- « sont de meme signe oü de signe contraire ; elle est nulle, » dit-il, « quand l’une de ces quantités est nulle, c’est-à-dire que l’éther dont la densité a la valeur normale, n’éprouve ni attraction ni répulsion de la part d’une autre masse d’éther voisine ou éloignée.
- «Cette théorie, » poursuit-il (n° 21) « ressemble beaucoup à la doctrine que professait Aepinus au milieu du XVIIIe siècle, et qu’on appelle généralement théorie d’un fluide unique ; mais ici au lieu d’un fluide électrique-nous avons l’éther, qui est un solide élastique remplissant tout l’espace. Dans notre hypothèse actuelle, deux atomes électriques semblables se repoussent et des atomes électriques différents s’attirent, en vertu de forces qui s’exercent entre chaque atome et la masse d’éther qu’il renferme et en vertu de la répulsion ou de l’attraction de ces masses d’éther ; l’éther contenu dans l’espace qui les entoure et qui les sépare ne contribue en rien à l’action mutuelle. » '
- Lord Kelvin souligne le mot forces comme, aussi, ce que nous allons souligner nous-mêriie dans la phrase suivante :
- « Les déformations de l’éther sont ainsi déchargées de V impossible tâche de transmettre simultanément la force électrostatique et la force magnétique ;... ». Le mot forces précédemment souligné exprime donc les forces électrostatiques, auxquelles s’appliquent (avons-nous lu au n° 20) « la loi de l’inverse du carré de Newton. » L’auteur continue en parlant des déformations de l’éther : « Nous pouvons bien imaginer qu’elles soient tout à fait aptes à s’acquitter du devoir plus simple de transmettre la force magnétique seule.
- « Jusqu’ici » poursuit le savant, (n° 22), « un obstacle qui a paru insurmontable a empêché de développer cette idée et d’en déduire les conséquences pratiques,
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- c’est la grandeur de la force qui s’exerce, dans beaucoup de cas bien connus d’attraction magnétique, entre des pôles de fer, qu’elle provienne d’aimants d’acier ou d’électro-aimants. Si l’on considère que nos expériences les plus délicates dans différentes branches de la Science nous montrent des corps pondérables, grands ou petits, mis en mouvement aisément par des forces inférieures au millième de la pesanteur (1) (heaviness) d’un milligramme,, comment concevoir que l’éther à travers lequel ces corps se meuvent puisse présenter les déformations nécessaires à la transmission de forces qui, entre les pièces polaires planes d’un électro-aimant, peuvent dépasser deux cents (2) fois la pesanteur d'un kilogramme par centimètre carré ? Cette difficulté disparaît, si l’on admet l’hypothèse formulée au n° 2 de mon Rapport » , (hypothèse d’une densité de l’éther). « Nous pouvons supposer la densité de l’éther aussi grande qu’il nous plaira, sous la seule condition qu’elle ne soit pas trop grande pour troubler sensiblement la proportionnalité de l’inertie effective à la gravité dans les différentes espèces de matières, telle qu’elle a été démontrée par les expériences de Newton, sur les pendules de plomb, de laiton, de verre, etc., et par son interprétation de la troisième loi de Képler. Nous pou-
- (1) « Je ne puis ici employer sans ambiguïté le simple mot poids (weight), qui signifie légalement masse et que l’on emploie plus souvent dans la pratique pour désigner une masse que la pesanteur d’une massé soumise à la gravitation. »
- (2) « La force magnétique la plus intense qu’on ait mesurée jusqu’ici
- a, je crois, été observée par du Bois. (Voirie Rapport de M. du Bois,
- tome II) qui a trouvé 76,000 C. G. S. entre les deux petites faces planes
- terminales des pôles de fer doux d’un puissant électro-aimant. Ceci
- donne pour l’attraction mutuelle par centimètre carré des deux fa-
- ces ou approximativement 23.101 2 * * * * 7 dynes , soit 230 kilogram-
- mes. »
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- vions probablement, si nous le voulions, admettre que la densité de l’éther atteint 10-6. Je me contenterai, actuellement, de proposer 10~9.
- « La vitesse de la lumière étant de 300,000km par seconde, la rigidité (qui est le produit de la densité par le carré de cette vitesse) se trouve égale à 9.10’1 dynes par centimètre carré, ce qui dépasse un peu la rigidité de l’acier (7.10*1). Ce n’est donc pas le manque de force qui peut nous faire douter de l’aptitude de l’éther à transmettre les actions magnétiques. »
- Enfin , il conclut :
- « J’avoue que je me sens maintenant plein de l’espérance de voir résolues quelques-unes des autres difficultés formidables que l’on rencontre chaque fois que l’on tente d’expliquer l’isolement et la conduction électrique, la force électromagnétique et la force magnétique d’un aimant d’acier, par une action mécanique définie de l’éther. »
- Au cours du travail et en signalant (n° 17) qu’il faudrait admettre que la condensation de l’éther au centre de l’électron positif pût être « bien supérieure à 100 fois la densité de l’éther libre pour donner une réfringence de l’ordre de celle de l’oxygène, » Lord Kelvin fait la réflexion suivante : « Il n’y a cependant pas de difficulté à admettre une condensation aussi élevée de l’éther par l’atome , si l’on regarde le problème qui nous occupe comme la base d’une hypothèse physique qui mérite considération. »
- « Toutefois » poursuit-il (n° 18) « il y a une difficulté grave , peut-être insurmontable, que je dois indiquer en terminant : Comment concilier notre hypothèse avec le résultat que l’éther, dans l’atmosphère terrestre, est immobile par rapport à la terre, résultat qui paraît établi par une admirable expérience conçue par Michel-
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- son et réalisée, avec lo souci le plus sérieux d’atteindre une conclusion indiscutable, par lui et Morlcy (1)? Je ne vois,» poursuit Lord Kelvin, «rien d’attaquable dans l’idée, ni dans l’exécution de cette expérience. Peut-être, cependant, serait-il possible d’échapper à la conclusion qui semblait en résulter, grâce à une brillante hypothèse faite indépendamment par Fitzgerald (2) et par Lorentz (3), de Leyde, qui supposent que le mouvement de l’éther à travers la matière pourrait altérer légèrement ses dimensions linéaires ; que les dimensions linéaires de la dalle de pierre qui constituait le support de l’appareil de Michelson et Morley soient réduites d’un cent millionnième (4) seulement dans la direction du mouvement, alors le résultat de l’expérience ne prouverait plus rien contre la liberté du mouvement de l’éther à travers l’espace occupé par la Terre. »
- Le point capital pour notre objet dans les deux Documents présentés au Congrès par Lord Kelvin, nous paraît être celui-ci : Par la double action (condensation ou raréfaction) que le savant assigne aux électrons sur l’éther, il nous fait saisir la vie dans le mode force. Qu’est-ce, en effet, que cette augmentation ou diminution de la valeur normale de la densité de l’éther par l’électron positif ou négatif, sinon une direction de l’énergie, une adaptation de l’éther à l’état propre de l’électron ; conséquemment un acte conscient, en un mot : la vie ? De même nous apparaissent conscientes
- (1) Philosophical Magazine, décembre 1887.
- (2) Leçons publiques au Trinitry Collège de Dublin.
- (3) Essai d’une théorie des phénomènes électriques et optiques dans
- les corps en mouvement, Leiden, 1895. J
- (4) Ce nombre est le carré du rapportée la vitesse de la Terre autour du Soleil (30 km par seconde) à la vitesse de la lumière (300,000 km par seconde.)
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- de leurs différences essentielles ces forces électrostatiques montrées (numéros 20, 21) comme s’exerçant à distance entre les différentes parties de l’éther occupant les volumes infinitésimaux des électrons, l’éther contenu dans l’espace qui entoure et sépare ceux-ci ne
- contribuant on rien à l’action mutuelle.
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- Mais ce n’est pas tout : en proposant d’attribuer à l’éther — à l’éther solide élastique remplissant tout V espace (n° 21)*— une densité, Lord Kelvin nous oblige à chercher, abstraction faite de l’espace, abstraction faite de l’univers phénoménal, le principe de cette densité. Il nous oriente vers l’unité.
- Nous avons donné pour épigraphe au présent chapitre des paroles qu’il nous paraît maintenant utile de rattacher au discours dont nous les avons tirées :
- William Crookes, avec qui J.-J. Thomson a poursuivi ses remarquables expériences aboutissant à la démonstration de l’unité de la matière et à sa résolution en particules électriques, William Crookes qui, dès 1898, au Congrès de l’Association britannique pour l’avancement des Sciences a, des premiers, proclamé le « substratum ionique de la matière » a dans le même discours (1), englobé tous les phénomènes, psychiques et autres, pour arriver à l’énoncé d’un principe commun. Voici :
- «... tous les phénomènes de l’Univers sont, on peut le présumer, continus, et il est contraire à l’esprit scientifique de faire appel à des agents mystérieux quand les récents progrès de nos connaissances ont montré que les vibrations de l’éther avaient des pouvoirs et des attributs répondant largement à toute demande, même à la transmission de la pensée... »
- fi) Revue scientifique, numéro du 8 octobre 1898.
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- Donnant pour exemple une explication de la télépathie, le savant continue en ces termes :
- « Certains physiologistes ont supposé que les cellules' essentielles des nerfs ne se touchent pas, mais sont séparées par un intervalle étroit qui s’élargit durant le sommeil et se rétrécit, au contraire, jusqu’à disparaître durant l’action mentale. Cette condition n’est pas plus singulière que celle d’un cohéreur Branly ou Lodge; la structure du cerveau et celle des nerfs étant similaires, on conçoit qu’il puisse y avoir dans le cerveau des masses de ces nerfs cohéreurs dont la fonction spéciale soit de recevoir les impulsions d’ondes de l’éther d’ordre convenable d’amplitude , venues sans intermédiaire. Roentgen nous a familiarisés avec un ordre de vibrations d’une amplitude extrêmement petite, comparativement aux ondes les plus petites dont nous ayons jusqu’alors connaissance, et de dimensions comparables aux distances entre les centres des atomes dont est constitué l’univers matériel ; il n’y a aucune raison de supposer que nous ayons atteint la limite de fréquence. On sait que l’action de penser est accompagnée de certains mouvements moléculaires dans le cerveau ; nous sommes donc en présence de vibrations physiques capables, par leur extrême petitesse, d’agir directement sur les molécules individuelles, tandis que leur rapidité se rapproche de celle des mouvements internes et externes des atomes eux-mêmes.. »
- « La science de notre siècle » , dit plus loin William Crookes, « a forgé pour l’analyse et l’observation des armes dont le plus novice peut tirer parti. La science a entraîné et façonné l’esprit moyen , lui donnant des habitudes d’exactitude et de perception disciplinée , et, ce faisant, elle s’est fortifiée elle-même pour des tâches plus élevées, plus larges et incomparablement plus
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- belles qu’curent jamais pu imaginer nos ancêtres... Il lui appartient de dépasser tout ce que nous savons maintenant sur la matière et d’éclaircir les profondeurs de la loi cosmique.
- « Un de mes éminents prédécesseurs à cette tribune disait que « par une nécessité intellectuelle il dépassait les termes de l’évidence expérimentale et discernait dans cette matière que, dans notre ignorance de ses pouvoirs latents et malgré notre respect pour son Créateur, nous avons couverte jusqu’ici d’opprobre, la promesse et la source de toute vie terrestre ». Je préférerais renverser l’apophtegme et dire que dans la vie je vois la promesse et la source de toutes les formes de matières. »
- Par ces paroles, William Crookes. comme l’a fait Lord Kelvin, nous oriente vers le principe d’unité. En effet, la vie promesse et source de toutes les formes de matières, c’est-à-dire de manifestations extérieures indéfiniment variées, mais reliées entre elles par filiation précise, graduée, la vie témoigne de lois éternelles, soit d’un principe d’unité.
- Le moment est venu d’ouvrir le Rapport présenté au Congrès international de Physique par le grand mathématicien Henri Poincaré; après quoi, nous demanderons au philosophe Emmanuel Kant quel concept il faut se .faire de la Vie , pour entrevoir où nous emporte le vol actuel de la Science.
- Vve J.-B.-A. Godin , née Moret.
- (A suivre).
- ERRATUM
- Documents biographiques, chapitre II {Le Devoir),
- numéro d’avril 1902, page 197, cinquième ligne, lire : {Solutions sociales, p. 225) au lieu de... 285.
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- De toutes les fractions du parti républicain triomphant, s’il en est une qui ait particulièrement le droit d’être fière de la victoire du 27 avril, c’est à coup sûr la fraction radicale qui bat, comme on dit aujourd’hui, son propre record de 450,000 voix environ.
- S’il est un homme qu’on puisse , à bon droit, considérer comme le chef du parti radical, c’est incontestablement M. Brisson , ancien président du Conseil, ancien président de la Chambre, constamment désigné par son parti pour la direction des débats parlementaires et la magistrature suprême de l’Etat. Si, d’ailleurs, il existait le moindre doute à cet égard, il suffirait de regarder vers qui ont été dirigés les traits les plus acérés, les plus envenimés de la rancune réactionnaire.
- Ces attaques ont eu précisément pour résultat de mettre M. Brisson en ballottage dans sa circonscription et en fort mauvaise posture pour le second tour de scrutin ; si bien que pour conserver à la députation radicale son chef de file vénéré, ses amis politiques ont dû se mettre en quête d’une circonscription plus propice. Un candidat radical en ballottage a fait en sa faveur le sacrifice de ses espérances, et M. Brisson, sorti de la Chambre député de Paris, y est rentré député de Marseille, faute d’avoir trouvé à Die le siège que ses amis lui avaient tout d’abord cherché dans la Drôme.
- L’incident marque certes un progrès excellent dans les mœurs intimes du parti républicain. C’était .la première fois, en effet, comme le remarque le Temps, que tant d’activité se déployait pour empêcher que l’un
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- des leaders du parti républicain « fût éliminé par les hasards du scrutin. » Cela prouve qu’il y a quelque chose de changé depuis le temps où le parti républicain ne savait pas trouver un siège pour les Ferry, les Floquet et les Goblet.
- Mais ce n’est pas uniquement pour proclamer qu’il est tout à l’honneur des parties en cause, que nous évoquons à cette place l’incident Brisson et ses précédents.
- Chose particulièrement digne de remarque, c’est précisément au milieu du triomphe de leur parti, à l’heure où l’oeuvre commune qu’ils avaient dirigée recevait une éclatante consécration, que ces leaders succombaient, leurs adversaires, pénétrés de leur propre impuissance à déplacer la majorité, concentrant tous leurs efforts sur les chefs.
- Que faut-il penser d’un système électoral qui laisse à la merci d’un léger déplacement de population ou d’une imperceptible oscillation de l’opinion publique , — puisqu’une voix suffit pour transformer le succès en échec, — les inspirateurs et les guides du parti victorieux?
- Dira-t-on que le suffrage universel les avait condamnés? Le suffrage universel n’est pas moins le suffrage universel à Marseille qu’à Paris. La preuve en est qu’il se permet de rectifier dans les Bouches-du-Rhône, comme il l’aurait fait dans la Drôme et simultanément peut-être dans plusieurs autres départements, si la loi autorisait les candidatures multiples, le verdict des électeurs de la lre circonscription du Xe arrondissement de Paris.
- Le scrutin de liste, par la nécessité de mettre en tête une figure représentative, eût certainement réservé de bien plus grandes chances de succès à un candidat de la notoriété de M. Brisson.
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- Mais il nous est permis de supposer, d’après le chiffre de voix obtenu par le parti radical dans toute la France , qu’un collège électoral débordant l’étroite circonscription d’un arrondissement ou d’un département, et englobant la France entière, aurait assuré au chef du parti radical un siège au Parlement.
- Plus les circonscriptions sont étendues , plus la sériation des opinions peut se faire avec précision. Où les plus infimes minorités trouvent un champ favorable, le succès des hommes les plus en vue des partis en majorité pourrait-il être douteux?
- Ce qui importe surtout, c’est de faire sortir du scrutin l’expression la plus juste de la volonté du peuple. Or, l’avantage que présente, à cet égard, une circonscription électorale plus étendue, atteint sa plénitude avec l’unité de collège.
- Il est probable que c’est par la reconnaissance de la nécessité d’une extension de la circonscription électorale qu’on accédera progressivement à l’idée de l’unité de collège.
- Déjà se font moins rares les adhésions théoriques au principe de cette unité, principal facteur du système électoral exposé par Godin ; mais on la considère généralement comme un idéal irréalisable en l’état d’insuffisante préparation de la masse. Cependant, Godin attribuait à cette réforme une importance de premier ordre et ne se lassait pas d’en proclamer l’urgence.
- C’est pourquoi, si nous nous réjouissons des adhésions théoriques, nous attachons un intérêt plus vif encore à toute entreprise de renversement des obstacles qui s’opposent à la réalisation définitive de cette réforme.
- A ce titre, nous sommes heureux d’enregistrer à cette place l'opinion de Mme Clémence Royer.
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- On sait quel profond sillon a creusé dans tous les domaines de la pensée le robuste génie de l’éminente commentatrice de Darwin ; on peut être assuré, dès lors, qu’elle n’aura pas touché , même sans l’approfondir, un tel problème sans apporter une contribution utile à sa solution.
- Mme Clémence Royer examinait un jour dans la Fronde le projet d’un groupe essayant de réagir contre l’omnipotence du gouvernement dans les questions locales, où il est généralement incompétent étant toujours mal éclairé. Elle reprochait à ce projet de faire moins de la décentralisation administrative, ce qui serait très bon, que de la décentralisation politique, ce qui serait très mauvais.
- D’après le projet en question, chaque région serait gouvernée presque souverainement par un conseil régional et le Parlement serait une simple émanation des conseils régionaux qui éliraient chacun cinq députés. Les régions devant être au nombre de trente-quatre et trente-cinq avec la Corse, la Chambre compterait moins de 200 membres.
- « Ce serait certainement assez s’ils étaient bien choisis » , écrivait Mme Clémence Royer. « Mais », ajoutait-elle, « étant élus par des assemblées locales, c’est leur esprit local qu’on verrait triompher.
- « Le seul moyen d’avoir une Chambre vraiment nationale , formée de l’élite des esprits politiques les plus compétents, ce serait de les faire choisir au scrutin de liste avec l’unité de collège pour toute la France.
- « Si l’unité de collège est impossible avec cinq cents députés, elle deviendrait possible pour deux cents, chaque électeur mettant seulement cent noms sur son bulletin. Les 200 candidats réunissant le plus de voix seraient élus. Il en résulterait une représentation à peu
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- près proportionnelle des divers partis dont les élus viendraient à la suite les uns des autres sur la liste, selon que décroîtrait le nombre de leurs électeurs. On aurait ainsi une sorte de statistique électorale qui donnerait de sérieuses indications pour la formation des ministères.
- « De ce mode d’élection résulterait la concentration du pouvoir politique qui, à tous les points de vue, est désirable, et l’effacement de ces influences régionales qui, surtout en matière économique, sont si funestes à la France, et que le projet de prétendue décentralisation qu’on nous propose tendrait encore à renforcer.»
- Une réunion de l’élite des esprits politiques les plus compétents , la possibilité d’une représentation proportionnelle des divers partis, de sérieuses indications pour la formation des ministères, tels sont les précieux avantages que Mme Clémence Royer attend de l’unité de collège, telles sont les conditions d’une représentation vraiment nationale que le scrutinde liste national peut seul réunir.
- L’unité de collège peut se concevoir avec le scrutin uninominal, tel que le proposait Emile de Girardin, chaque électeur disposant d’une voix et les sièges étant attribués aux candidats qui auraient obtenu le plus de voix jusqu’à concurrence du nombre de députés à élire.
- Mais le scrutin uninominal combiné avec l’unité de collège, quoique bien supérieur au scrutin uninominal de circonscription, en ce sens qu’il respecte la liberté de l’électeur et établit l’égalité du suffrage, n’en réduit pas moins cette liberté et cette égalité à leur plus simple expression. 11 n’offre par cela même que le minimum de chances d’une bonne composition de la représentation nationale, et, si même il est exempt du caractère plébiscitaire qui n’est pas son moindre danger, il ne fournit aucune indication rationnelle pour la formation des pouvoirs publics.
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- Le scrutin de liste, que Mme Clémence Royer ne sépare pas de l’unité de college, donne au contraire à celui-ci toute sa valeur et lui permet de répondre pleinement à ce triple désidératum.
- Reste la question d’application. Des qu’on parle de rélection de la Chambre au scrutin de liste national, on évoque l’idée d'un bulletin sur lequel chaque électeur devra forcément inscrire autant de noms qu’il y a de députés à élire dans la nation. Nous avons d’autant plus à cœur de dissipe]1 cette erreur, qu’elle barre obstinément et indûment la route au progrès que pourrait faire dans l’opinion la réforme préconisée par Godin.
- Mme Clémence Royer se rend nettement compte du danger de cette objection, mais croyant, sans doute, à l'impossibilité d’en supprimer la cause, elle ne s’attache qu’à en atténuer la portée, à réduire son champ d'action.
- C’est ainsi qu’elle ramène tout d’abord à deux cents le nombre des députés à élire, et recourant ensuite au procédé du vote limité en usage dans certains pays, elle fixe à cent le nombre de noms que chaque électeur pourrait inscrire sur son bulletin.
- Il n’existe, certes, aucune objection de principe contre la réduction du nombre des députés et la pratique de nos assemblées fait depuis longtemps pencher nombre de bons esprits vers cette solution. On en espère le relèvement du niveau intellectuel et moral de nos assemblées législatives, l’étendue de la circonscription soit avec le scrutin de liste, soit avec le scrutin uninominal, devant, semble-t-il, écarter du choix de l’électeur les médiocrités qui foisonnent avec le système actuel.
- Sans nous arrêter à l’examen du bien fondé de ces espérances, que partage évidemment Mme Clémence
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- Royer, sans critiquer l’emploi du vote limité qu’elle propose, nous croyons que l’écart existant entre le chiffre ordinaire de la représentation et le chiffre de deux cents, le plus faible, à notre connaissance, qui ait été mis en avant, n’est pas de nature à faciliter l’acceptation de l’idée du scrutin de liste national, et d’autre part, même ramené à cent le nombre des noms à inscrire sur une liste ne laisserait pas que de soulever çà et là de nombreuses difficultés.
- Un système électoral vraiment rationnel doit remplir cette double condition : être d’une pratique aisée tout en garantissant la pleine liberté de l’électeur, la parfaite égalité du suffrage.
- Aucun des systèmes actuellement en vigueur ne donne satisfaction complète à ces deux conditions, impossibles d’ailleurs, à réaliser en dehors de l’unité de collège. Mais sur le terrain même de l’unité de collège, la première condition ne se rencontre pas plus dans le système du scrutin de liste totale que dans le correctif imaginé par Mme Clémence Royer ; et la' seconde n’est pas moins absente du système uninominal.
- Eliminer ce dernier s ystème et ramener la liste à des proportions qui en facilitent l’emploi : telle est la solution qui finalement s’impose.
- Pour ne pas tomber dans l’arbitraire, habituel défaut du vote limité d’avance, il convient de bien se pénétrer des droits et des obligations de l’électeur, de la nature et de la portée de l’opération qu’il accomplit en votant.
- Qu’on examine les considérations développées par Godin, dans la République du travail, p. 44 :
- « Il faut que l’électeur puisse exercer son action sur l’ensemble des intérêts politiques et sociaux en votant pour un nombre de capacités et de talents capables de
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- représenter tous ces intérêts. » Et serrant de plus près le problème, Godin ajoute :
- « Le droit électoral doit s’exercer de façon à permettre à l’électeur d’agir sur tous les pouvoirs de la nation, d’exercer son influence sur chacune des grandes divisions administratives de la République, c’est-à-dire qu’il faut que l’électeur vote pour autant de représentants que la nation compte de ministères. » (République du travail, pages 44 et 45).
- Si, donc, on suppose que la gestion des affaires publiques exige le fonctionnement de dix ministères, c’est dix votes que l’électeur aurait à porter sur son bulletin.
- Le système proposé par Godin réalise donc l’égalité des électeurs devant le scrutin, chacun d’eux votant pour un même nombre de noms, soit dix ; la liberté absolue de l’électeur dans le choix des candidats pour toute la France.
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- Les élections législatives.
- Pour la huitième fois depuis la mise en vigueur des lois constitutionnelles de 1875, la France a procédé au renouvellement intégral de la Chambre des députés.
- Les électeurs avaient à nommer 591 députés, an lieu de 581, que comprenait la Chambre dont le mandata pris fin le 1er juin. On sait que cette augmentation tient au remaniement des circonscriptions nécessité par les résultats du dernier recensement.
- Le premier tour de scrutin qui a eu lieu le 27 avril, a donné 414 élections définitives. Un second tour complémentaire a eu lieu le 11 mai.
- Pour se faire une idée de l’orientation probable de la nouvelle Chambre d’après sa composition au point de vue du classement des partis, un examen des résultats définitifs est indispensable.
- Seul, au contraire, le premier tour de scrutin permet de dégager de la consultation nationale l’expression de la volonté de l’électeur, du moins autant que faire se peut, avec un système de vote exclusif de la représentation proportionnelle. Au second tour, en effet, la concentration des forces électorales s’opère, les troupes qui avaient tiraillé parfois les unes contre les autres*se réunissent contre l’ennemi commun et les drapeaux déployés le premier jour sont repliés. On n’en distingue plus les couleurs respectives.
- Un premier classement s’impose. Tous les candidats avaient pris parti pour ou contre le ministère, ou pouvaient être classés, en* raison de leur attitude ou de leurs votes, parmi ses adversaires ou ses partisans.
- Voici, à ce point de vue, d’après les résultats officiels
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- du premier tour du scrutin, le tableau complet des suffrages obtenus par les candidats des divers partis politiques qui se sont présentés aux électeurs.
- Les suffrages recueillis, dans toute la France, par les candidats de l’union républicaine (ministériels) sont les
- suivants :
- Républicains....................... 2.029.874
- Radicaux..................«... 1.734.790
- Radicaux socialistes,................ 715.690
- Socialistes .... .................... 717.839
- Au total................ 5.198.193 voix
- L’opposition a obtenu le nombre de voix que voici :
- Réactionnaires......... 943.960
- Nationalistes..............,.. 1.160.621
- Républicains antiministériels.. 1.103 576
- Socialistes guesdistes et dissidents":................. 154.738
- Au total........... . 3.362.895 voix
- Le ministère Waldeck-Rousseau a donc le droit d’être fier du jugement prononcé par le suffrage universel pour sa gestion de trois ans.
- Si nous faisons abstraction de la question ministérielle, pour nous placer uniquement au point de vue des programmes ou de l’étiquette politiques des candidats, nous constatons que 8,561,088 suffrages sont allés à des candidats franchement républicains, 943,960 aux candidats monarchistes et 1,160,621 aux candidats de l’équivoque nationaliste. Nous disons de l’équivoque nationaliste, car, avec la meilleure volonté du monde, il est impossible de dégager les éléments républicains que peut contenir ce bloc hétérogène.
- Dans la nouvelle classification des partis, on ne retrouve pas un autre élément douteux qui figurait dans les statistiques de 1898.
- Les ralliés , sorté de républicains conditionnels , sont retournés à leurs affinités réactionnaires ou ont pris place dans le camp nationaliste si favorable à tous les
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- LE DEVOIR
- genres d’évolution, et leurs troupes n’ont pas eu de peine à les suivre.
- Ils avaient réuni en 1898, 542,647 suffrages, qui, joints aux suffrages monarchistes et nationalistes formaient un total de 1,680,510 voix. Monarchistes et nationalistes ayant réuni, aux élections dernières, 2,104,581 voix, se trouvent en progrès de 424,071 voix.
- D’autre part, en tenant compte des pertes subies par les républicains modérés (130,000 voix en chiffres ronds), on constate que les gains obtenus par le parti républicain (radical, radical socialiste et socialiste) dépassent de près de 480,000 voix les chiffres obtenus par les mêmes éléments en 1898.
- Ce double excédant qui fait se contrebalancer presque les gains réalisés en quatre ans dans les deux camps opposés, est le résultat du gigantesque effort qui a poussé vers les urnes en 1902 près de 900,000 électeurs de plus qu’en 1898. Cet effort est le plus formidable qui ait été tenté jusqu’à ce jour par la réaction contre la République; mais ceux qui l’ont tenté n’en ont pas retiré le bénéfice espéré, puisqu’il a été annihilé par l’effort contraire qu’il avait provoqué. La seule victoire qui le signale est une victoire remportée sur l’indifférence. C’est quelque chose ; mais que n’a-t-on pas fait pour obtenir des résultats plus tangibles? La campagne a été menée avec une énergie proportionnée (ce n’est pas peu dire!) aux ressources mises en réserve, depuis de longs mois, pour cette « suprême bataille » , qui devait faire passer le gouvernement de la République aux mains des éternels ennemis de l’esprit républicain. En rangeant, malgré son étiquette républicaine , le nationalisme parmi les éléments hostiles à la République, il reste à celle-ci 6,456,607 suffrages contre 2,104,581 à la coalition nationaliste-réactionnaire.
- En 1877, il y a eu 4,340,000 voix républicaines contre 3,639,000 voix monarchiques pures de toute alliance; en 1881,4,778,000 voix républicaines contre 1,739,000
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- voix monarchiques; en 1885, 4,373,000 voix républicaines contre 3,420,000 voix monarchiques. Nous avons fait connaître les chiffres de 1898.
- Les suffrages des monarchistes atteignent à peine, en 1898, et ne dépassent pas de beaucoup, en 1902, la moitié du chiffre des voix obtenues par eux dans celle des trois consultations précédentes qui leur avait été le moins favorable, en 1881. Et, aujourd’hui, même en joignant leurs voix aux voix soi-disant républicaines des nationalistes, ils ne peuvent pas empêcher la République d’obtenir le plus grand nombre de suffrages qui lui lui soit échu depuis 1870.
- Les bureaux de placements.
- Un des derniers fascicules publiés par l’Office du travail est relatif à l’enquête à laquelle il s’est livré sur les bureaux de placement.
- Pour la période 1892-1898, qu’il a étudiée, le nombre annuel des établissements autorisés a atteint 1,455. Les trois quarts environ se consacrent au placement des domestiques, 102 s’occupent des boulangers, 66 des travailleurs agricoles, 47 des garçons de café, 43 des coiffeurs, 22 des instituteurs et des institutrices. Au total, les offices autorisés ont reçu 1,698,000 demandes de places et 1,660,000 offres et opéré 933,000 placements par an, à demeure ou en extra.
- Le questionnaire adressé par l’administration s’appliquait aux conditions du placement. Plus de 950 bureaux exigent un droit d’inscription tantôt inférieur à 0,30 tantôt supérieur à 0,50 ; 299 n’exigent point le droit, mais la plupart de ceux-ci se trouvent à Paris où un arrêté préfectoral de 1859 a supprimé la taxe ci-dessus.
- Quant au droit de placement, il est fixe (de 1 à 5 fr. et au-dessus) dans 619 bureaux : il est proportionnel au salaire annuel (de 1 à 10 OjO) dans 549 bureaux, ou au salaire mensuel (de 5 à 33 0{0) dans 133.
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- On calcule, dans l’ensemble, que les bureaux pi élèvent un droit fixe de 3 fr. 50 sur le tiers des placements et un droit proportionnel de 2 1}2 0|0 sur les autres tiers.
- Pour les seuls placements à demeure, le montant des sommes perçues atteindrait 5,800,000 francs par an, soit 3,000 francs par bureau, mais à Paris la moyenne s’élèverait à 8,000 francs.
- A côte des établissements privés fonctionnent un certain nombre d’autres offices d’une grande importance. Et tout d’abord les bureaux municipaux, dont le total passait à 51 en 1899, contre 24 en 1891. Les placements opérés par eux ne doivent pas être inférieurs à 60,000, dont 50,000 à Paris.
- 32 bourses du travail ont donné de l’ouvrage à 35,000 personnes, sur lesquelles 21,000 sont redevables de leurs salaires à la bourse de Paris.
- De leur côté, 19 syndicats patronaux ont placé 13,000 ouvriers. Le chiffre fourni par les syndicats ouvriers est de 36,000 et celui des syndicats mixtes de 4,000.
- Au total , en ajoutant les compagnonnages et les sociétés de secours mutuels, on arrive en 1898-1899 à près de 850,000 placements à demeure opérés par 2,550 établissements payants ou gratuits, contre 625,000 placements opérés en 1891-1892 par 1,925 établissements.
- Les œuvres antituberculeuses.
- Un congrès international des oeuvres antituberculeuses se tiendra à Paris, en 1904. 11 en a été ainsi décidé, l’an dernier, au congrès de Londres, sur le désir du Président de la République.
- D’ici là de précieux résultats seront acquis dans les efforts que l’on tente de toutes parts pour lutter contre l’abominable mal qui ravage l’humanité. La France, retardataire sur les peuples voisins, qui jusqu’à ce
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- jour dispersa ses moyens d’action, aura rattrapé le temps perdu.
- Il meurt chaque année, en France, plus de 150,000 tuberculeux. Un décès sur cinq est le fait de la tuberculose.
- Les causes du développement du mal sont nombreuses. Il y a , en première ligne, l’alcoolisme.
- Les logements insalubres recèlent le terrible bacille. Tout le monde sait l’influence qu’ont de mauvaises conditions hygiéniques sur la propagation des habitudes alcooliques. Il est donc absolument nécessaire d’améliorer le logement de nos grandes villes.
- La contagion se fait encore par la viande des animaux tuberculeux, parle lait, par l’entassement dans les ateliers, les bureaux, les écoles, les casernes.
- Deux propositions sont maintenant acceptées du corps médical de tous les pays. « La maladie est évitable ; de plus, elle est curable. » Et le véritable problème de la dépopulation qui préoccupe si justement le sociologue et Lhomme politique a sa solution là et non dans les autres mesures qui ont été proposées ; éviter la tuberculose et guérir ceux qui en sont atteints.
- Telles sont les considérations développées par M. le docteur Brouardel au congrès national tenu récemment à Paris et dont le chef de l’Etat avait tenu à présider la séance d’ouverture.
- Les délégués représentaient soixante-seize fondations et trente-sept villes.
- Le préfet de police a adressé au président des chambres syndicales de l’industrie et du bâtiment du département de la Seine, 1,500 exemplaires de 1’ « avis concernant la prophylaxie de la tuberculose », en le priant de le faire afficher dans les usines et ateliers des corporations adhérentes à ce syndicat.
- La réponse a été favorable, et la mesure est en voie d’exécution. Les avis sont apposés en bonne place dans
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- les ateliers et usines. C’est l’enseignement sanitaire à la portée de tous.
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- Le commerce des colonies françaises.
- ' L’Office colonial vient de réunir en volume l’ensemble des renseignements sur les statistiques commerciales des colonies françaises en 1900.
- Le mouvement du commerce général des colonies et pays de protectorat qui relèvent de notre ministère des colonies, s’est élevé en 1900 (importations et exportations réunies des marchandises de toutes sortes), à une somme totale de 780 millions et demi, en chiffres ronds ; c’est une augmentation de près de 125 millions sur l’année précédente, et de 240 millions sur la moyenne de la période quinquennale antérieure à 1900.
- Les exportations ont atteint la somme de 345 mil-' lions et demi, en augmentation de plus de 34 millions sur l’année 1899. Les importations ont également gagné , en un an , plus de 90 millions.
- Les colonies ont presque toujours, jusqu’à présent, fait plus de commerce avec l’étranger qu’avec la France elle-même. Cette situation s’est tout à fait modifiée en faveur de la métropole. Tandis que, dans la période quinquennale de 1891 à 1895 inclusivement, la moyenne annuelle du commerce des colonies était de 202 millions avec la métropole et de 255 millions avec l’étranger, la différence, pendant la période 1896-1900, se réduit à moins de 15 millions.
- Pendant les années 1899 et 1900, la balance des importations des colonies a penché en faveur de la France. La métropole leur a envoyé pour plus de 411 millions, tandis que l’étranger ne leur envoyait que pour 370 millions et demi. La France a donc à cette heure la suprématie sur son marché colonial.
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- RUSSIE
- Le « Musée du travail » de Moscou.
- Les Annales du Musée social annoncent la création à Moscou, par les soins de la Société impériale des technologues russes, d’une institution pareille aux Musées du travail qui existent dans l’Europe occidentale.
- L’initiative fut prise par M. Lendenzow, qui donna pour ce but 50,000 r. (130,000 fr.), et beaucoup de personnes ont voulu s’associer à cette œuvre, y consacrant leur argent ou leur énergie.
- Le programme de l’action du Musée est le suivant :
- lo Le Musée offre ses bons offices dans tous les cas de controverses venant à s’élever entre les administrations des usines de tout genre et les ouvriers ; il s’occupe de toutes les questions concernant le bien-être et le sort des ouvriers ;
- 2° Le Musée donne son concours à toutes les personnes qui s’occupent de recherches, d’améliorations, de découvertes dans le domaine du travail professionnel ;
- 3° Le Musée entreprend des expériences pratiques pour réaliser et vulgariser les améliorations techniques dans l’intérêt de la santé et du bien-être des ouvriers ;
- 4° Le Musée rassemble les documents, les projets, les dessins, les rapports et articles de tout genre relatifs aux institutions industrielles, les comptes rendus, les données statistiques, etc.;
- 5° Le Musée donne des consultations aux personnes qui ont l’intention de fonder des hôpitaux, des écoles, des maisons ouvrières, des caisses de secours, des sociétés de consommation, etc.;
- ‘ 6° Le Musée offre son concours au gouvernement et aux sociétés qui ont l’intention d’organiser des expositions de tout genre ;
- Ie Le Musée entreprend l’étude scientifique et pratique des questions générales et spéciales de l’hygiène professionnelle , de la technique et de l’économie sociale ;
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- LE DEVOIR
- 8° Le Musée entreprend la publication d’ouvrages correspondant à son but (il édite une revue ou bulletin) ;
- 9° Le Musée institue des primes pour les découvertes et toutes les recherches faites dans l’intérêt de la classe ouvrière ;
- 10° Le Musée donne une série de conférences et de cours pour propager ses idées dans le public ;
- Le Musée a institué les services suivants:
- a) Un bureau de consultation ;
- JS) Une exposition de documents, dessins, graphiques, etc. ;
- c) Une exposition d’appareils, modèles, etc.;
- d) Une bibliothèque et une salle de lecture ;
- e) Un laboratoire de recherches et d’expériences ;
- f) Un atelier de dessin ;
- g) .Un atelier de construction de modèles, appareils, etc.
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- ALLEMAGNE
- Emigration et immigration.
- Renseignements tirés d’une étude sur la situation économique de l’Allemagne, publiée par M. Edmond Théry, directeur de VEconomiste européen :
- En 1881,1e nombre des émigfants s’était élevé à 220,902 ; on a constaté depuis une diminution constante, et, en 1900, il n’y a eu que 22,309 Allemands qui se sont expatriés.
- C’est vers les Etats-Unis de l’Amérique du Nord que les émigrants allemands se dirigeaient de préférence (95 0{0 de l’émigration totale de 1871 à 1895); mais depuis 1895 le courant s’est brusquement arrêté et le dénombrement du lor décembre 1900 a constaté ce fait très curieux et unique dans les annales de l’empire, que pendant la période de 1895-1900, l’immigration, c’est-à-dire le retour en Allemagne de citoyens aile-
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- mands fixés au dehors et la venue d’ouvriers étrangers a été supérieure à l’émigration de 94,125 personnes.
- En effet, de 1871 à 1875, l’émigration, déduction faite de l’immigration, avait laissé un déficit total de 319,750 individus ; ce déficit s’était successivement élevé à 384,193 individus pour la période 1876-1880 ; à 320,215 individus pour la période 1881-1885 ; à 331,196 individus pour la période 1886-1890 et enfin à 448,810 individus pour la période 1891-1895.
- C’est à l’extraordinaire développement de l’industrie ' et du commerce allemands survenu depuis 1895 qu’il faut attribuer l’excédent de l’immigration sur l’émigration constaté entre 1895 et 1900. Pendant cette période toutes les industries ont manqué d’ouvriers ; l’industrie minière et métallurgique a dû même importer de la main-d’œuvre de la Bohême et de la Pologne russe ; les commerçants n’ont pu recruter tout le personnel d’employés et de vendeurs qu’il leur fallait pour leurs nouvelles affaires. Bref, les salaires ont progressé en moyenne de 25 à 30 0[0 pendant les cinq années et cette hausse a eu sa répercussion dans toutes les branches de la vie allemande, car les domestiques servant dans les villes en ont également profité.
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- AUTRICHE-HONGRIE
- Le Congrès socialiste hongrois réuni à l’occasion des fêtes de Pâques a pris plusieurs résolutions importantes en faveur du suffrage universel et de la protection ouvrière et menacé de la grève générale en cas de non réalisation de ses desiderata.
- ETATS-UNIS Jurisprudence syndicale.
- Des ouvriers ont-ils le droit de se mettre en grève
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- LE DEVOIR
- dans le dessein de forcer le patron à renvoyer de chez lui des ouvriers ne faisant pas partie des syndicats et qui, en travaillant à des prix réduits, font fléchir le taux des salaires ? La Cour d’appel de New-York , par quatre voix contre trois, vient de se, prononcer pour l’affirmative.
- Tout ouvrier ou groupe d’ouvriers, a le droit de quitter le travail, pourvu que l’objet poursuivi ne soit pas de causer du dommage à un tiers, mais de chercher à obtenir de meilleures conditions de prix pour eux-mêmes. Ce qui est permis pour un ouvrier isolé l’est aussi pour plusieurs ouvriers agissant d’accord. Les trade-unionistes triomphent.
- Municipalisation de services publics.
- Par 124,594 voix contre 25,987 les électeurs de Chicago se sont prononcés dernièrement pour le rachat des tramways de la ville. L’usine à gaz sera également municipalisée.
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- GRANDE-BRETAGNE
- Un nouveau service postal par automobiles a été
- inauguré, le 1er mai, entre Liverpool et Manchester. C’est le premier, dit-on, en Angleterre. Ce ne sera probablement pas le dernier.
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- La question de la paix
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- LA QUESTION DE LA PAIX
- Le Congrès de Monaco.
- Les délégués des Sociétés de la Paix, réunis à Monaco le 2 avril, représentaient 22 pays, savoir : l’Alle-magne, l’Autriche, la République Argentine, la Belgique, la Bulgarie, le Chili, le Danemark, l’Espagne, les Etats-Unis d’Amérique, la France, la Grande-Bretagne, la Grèce, la Hongrie. l’Italie, Monaco, le Monténégro, les Pays-Bas , la Roumanie , la Russie, la Suède , la Suisse et la Turquie.
- Parmi eux, se trouvait le marquis de Ferrari, délégué officiel du prince de Monténégro qui apporte le salut de son souverain. C’est, croyons-nous, le premier délégué officiel d’un gouvernement participant à un Congrès de la Paix.
- N’oublions pas cependant, comme l’a rappelé le président, M. Gaston Moch dans son discours d’ouverture, que le Congrès de 1900 a siégé, à Paris, sous le patronage du gouvernement dè la République et que le ministre du commerce a inauguré ses travaux par un discours dans lequel il ne craignait pas de solidariser le gouvernement avec les représentants de la cause pacifique
- A Monaco, c’est le gouverneur général de la principauté, M. Olivier Ritt, qui souhaite la bienvenue aux membres du Congrès dans un discours empreint d’un grand sentiment de solidarité humaine.
- La division du travail au Congrès de la Paix est des plus rationnelles.
- Trois commissions nommées dès la première séance se partagent l’étude des questions qui doivent être discutées en séance plénière : la commission A (actualités),
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- LE DEVOIR
- la commission B (droit international), la commission C (propagande).
- Comme d’habitude, c’est à la commission A qu’est renvoyé, pour servir de base à ses délibérations, le rapport du Bureau international de Berne sur les événements qui se sont passés depuis le 10e Congrès de la Paix et qui intéressent le mouvement pacifiste.
- Ce rapport a été lu, au préalable, en séance, par M. Ducommun, secrétaire du Bureau.
- La commission A a rapporté sur les sujets suivants :
- Question de Chine, conflit franco-turc, traitement des indigènes, question arménienne, guerre africaine.
- Les deux premières questions appartiennent au domaine du passé ; mais il y a toujours quelque enseignement à tirer du passé.
- Sur la question de Chine la résolution suivante est adoptée :
- « Le Congrès, tout en réprouvant les atrocités commises par les alliés dans la guerre de Chine, voit dans le fait d’une action commune des puissances, semblable à celle qui a eu lieu en Crête'dans des cenditions moins déplorables, une preuve de la possibilité d’une entente pacifique entre les Etats civilisés en vue d’une organisation internationale. »
- Une grande discussion s’est engagée à propos du conflit franco-turc entre deux Français, MM. Lucien Le Foyer et Jean Bernard.
- Finalement, le Congrès, tout en reconnaissant que le gouvernement français n’a pas, tout au moins quant au règlement des affaires Tutini et Lorando, violé les règles du droit international positif actuel*, exprime le profond regret qu’il n’ait pas été fait appel à la Cour d’arbitrage de La Haye ; d’autant plus que la Turquie a été partie contractante à la Conférence de La Haye, et signataire notamment de la Convention pour le règlement pacifique des conflits internationaux.
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- A deux reprises, en 1884 et 1885 à Berlin, en 1889 à Bruxelles, les nations réunies en conférence se sont engagées « à veiller à la conservation des populations indigènes des pays sauvages et à l’amélioration de leurs conditions morales et matérielles, ainsi qu’à assurer les bienfaits de la paix au continent africain. »
- Par malheur , depuis cette époque , des violations constantes de ces engagements se sont produites. Les natifs ont été attaqués directement par les Européens, ou ils ont été attaqués par d’autres natifs que les Européens ont munis des armes les plus meurtrières et qu’ils ont instruits à s’en servir.
- Considérant ces circonstances, le Congrès émet le vœu qu’une nouvelle conférence se réunisse à l’effet de délibérer sur ces faits ou que les geuvernements prennent les mesures nécessaires pour y mettre un terme.
- La question d'Arménie est toujours brûlante, et le gouvernement turc, de la main qui signa les engagements protecteurs, tient la mort suspendue sur les populations chrétiennes de ce malheureux pays.
- Aussi, sur la proposition de 'M. Quillard, le 11e Congrès universel de la Paix, renouvelant les vœux du 9e et du 10e Congrès, « demande instamment aux puissances signataires du traité de Berlin de se réunir en une conférence officielle à La Haye, pour la solution de la question arménienne par l’application du projet de réformes du mois de mai 1895. »
- A propos de la question Sud-Africaine pendante, elle ‘aussi, depuis trop longtemps, le Congrès « sans revenir sur l’origine et les responsabilités de la guerre, sur lesquelles le Congrès de 1900 s’est prononcé , constate que les efforts, inlassablement renouvelés dans tous les pays pour amener la cessation de cette guerre sanglante , constituent, malgré tout, un consolant spectacle et sont d’un heureux présage. » Il adresse spécialement ses félicitations au gouvernement hollandais pour son offre généreuse et désintéressée de bons offices.
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- La Commission B, saisie de la même question , fait voter une adresse aux puissances pour leur rappeler que « le droit à la médiation spontanée est une des plus précieuses conquêtes du droit international positif créé à La Haye le 29 juillet 1899; que le droit'd’offrir les bons offices ou la médiation appartient aux puissances étrangères au conflit, même pendant le cours des hostilités ; et que l’exercice de ce droit ne peut jamais être considéré par l’une ou l’autre des parties comme un acte peu amical. »
- Le Congrès, sur la proposition de la même commission , « adresse également un suprême appel au gouvernement de S. M. le Roi de la Grande-Bretagne afin que, pénétré de vifs sentiments de conciliation qui seuls l’honoreraient, il ouvre avec les représentants des Républiques sud-africaines des négociations en vue de la paix, et conclue sans retard une paix juste et honorable, et afin que, dans le cas où ces négociations n’aboutiraient pas , le gouvernement de Sa Majesté consente à entendre les propositions de puissances qui, agissant en conformité des dispositions de la Convention pacifique de La Haye, offriraient de remplir le rôle de médiatrices , s’efforceraient de concilier les prétentions opposées et d’apaiser les ressentiments qui peuvent s’être produits entre les Etats en conflit. »
- Par une autre résolution, le Congrès , « estimant que le protectionnisme est une des principales causes de dissentiments internationaux, affirme de nouveau sa sympathie pour tous les efforts qui seront faits en faveur du lïbre-èchange et émet le voeu que le régime du libre échange soit égalemeut adopté à l’égard des colonies. »
- En ce qui concerne le désarmement, le Congrès « exprime l’espoir que les signataires de la convention de La Haye mettront très prochainement à exécution le voeu formulé par leurs délégués d’une entente concernant la limitation des forces armées de terre et de mer et des budgets de guerre, »
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- M. Frédéric Bajer expose l’état de la question qu’il a soulevée dans une réunion de la Commission du Bureau, le 1er octobre 1900, en vue de former une alliance paci-gérante.
- Au nom du comité d’étude de cette question, M. Emile Arnaud développe un projet modèle d’un traité d’alliance pacigérante qui est unanimement approuvé.
- Le rôle de la commission C (propagande) est des plus importants.
- Il est certes éminemment utile de dégager des événements récents la leçon qu’ils renferment et des conflits en cours des indications pour une solution pacifique. Il n’est pas moins utile de formuler les règles du droit international en formation et de tracer le cadre dans lequel doivent se mouvoir les gouvernements pour son application. Mais la marche vers la réalisation de l’idéal pacifique serait longtemps boiteuse si la masse n’était fortement pénétrée de sa possibilité.
- « Tâchons de faire des recrues », dit Mme de Suttner, « en répétant les mêmes vérités jusqu’à ce qu’elles deviennent des lieux communs. »
- Tout d’abord, il convient de fortifier l’organisation des Sociétés pacifiques dont les congrès annuels sont les délégations, et pour cela il est urgent d’établir une plus étroite unité d’action de toutes les Sociétés de la Paix. Dans ce but, le Congrès recommande la formation, dans chaque Société, d’un Sous-Comité, qui établira des relations plus suivies avec les divers groupes.
- Ce Sous-Comité se chargera de porter à la connaissance des autres Sociétés de la Paix, les démarches pratiques qu’il se proposerait de faire pour mettre à exécution l’une ou l’autre des Résolutions prises par les Congrès de la Paix ou par les Conférences interparlementaires.
- Le Congrès rappelle aux Sociétés pour la Paix le désir, jadis formulé, qu’elles aient à leurs dispositions un journal, si possible quotidien, pour lutter contre la per-
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- nicieuse influence de la presse chauvine, ou jingoïste, fomentatrice de haine chez les peuples, cause principale de la recrudescence du militarisme et de l’esprit de conquête.
- Voilà pour les questions d’organisation intérieures. Le programme de l’action extérieure des Sociétés de la Paix donne lieu à d’intéressantes discussions, suivies de résolutions importantes.
- D’une manière générale les Sociétés de la Paix doivent appuyer de toutes leurs forces les< associations, les partis ou les hommes qui montrent un sincère désir de combattre les causes des conflits internationaux et d’apporter un esprit de pacification et d’humanité dans leur solution.
- Comme première conséquence de la résolution votée dans ce sens, le Congrès « adresse ses vives félicitations au Bureau socialiste international en raison de ses récentes déclarations pacifiques. »
- M. J. Novicow développe cette idée qu’il faut orienter le mouvement pacifique dans le sens populaire.
- Le Congrès décide que « la propagande pacifique doit faire comprendre aux peuples que la paix est le premier de leurs besoins, et que la misère du prolétariat est due en grande partie, sinon -exclusivement, au 'développement exagéré du militarisme. »
- Pour accentuer cette orientation du mouvement pacifique du côté des Sociétés ouvrières, M. Prudhom-meaux reprenant une proposition de M. Hodgson-Pratt, absent, propose et fait adopter les résolutions suivantes :
- 1. Le Congrès estime qu’il est désirable que des démarches soient faites pour assurer la coopération active des populations ouvrières au mouvement pacifique , parce que : 1° ces classes sont très intéressées au succès de l’oeuvre de la Paix ; 2° une alliance entre les organisations ouvrières et les groupes pour la propagande pacifique renforcerait considérablement ceux-ci.
- 2. Le Congrès recommande en conséquence, aux Sociétés de la Paix dans tous les pays d’entrer en commu-
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- nication avec les Sociétés ouvrières, industrielles, politiques, coopératives et socialistes, pour s’assurer jusqu’à quel point et de quelle manière des relations officielles pourraient être créées avec elles.
- 3. Dans le même courant d’idées, le Congrès désire que le Bureau international de la Paix se mette en communication avec les associations ouvrières dans les différents pays, telles que l’Union coopérative et la Fédération générale des Trades-Unions de la Grande-Bretagne, afin de s’assurer jusqu’à quel point il serait possible d’entretenir des relations officielles entre elles et le Bureau. Un rapport à ce sujet serait soumis par le Bureau au prochain Congrès.
- 4. Le Congrès estime en outre que toutes les fois qu’un Congrès des Sociétés de la Paix est convoqué dans une ville, le Comité local d’organisation doit examiner s’il ne conviendrait pas d’inviter chacune des principales Unions ouvrières ou fédérations de Sociétés instituées dans cette ville, à se faire représenter à ce Congrès pour y prendre part aux délibérations.
- 5. Le Congrès exprime aussi le désir que des exemplaires des présentes résolutions soient envoyés par le Bureau international de la Paix à toutes les Sociétés de la Paix, en les priant de lui faire connaître leur manière de voir à ce sujet, afin que la Commission du Bureau puisse en prendre connaissance et préparer l’action commune qu’il jugera à propos de recommander .
- Sur la proposition de M. La Fontaine, l’invitation suivante est jointe à ces textes : « Le Congrès invite instamment les députés et les sénateurs des divers partis ouvriers à se faire inscrire comme membres de l’Union interparlementaire. »
- Le Xe Congrès avait décidé la nomination d’une commission technique chargée de mettre chaque année en lumière un des aspects économiques ou sociaux du problème international.
- Cette commission, dont le programme se rattache aux
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- questions qui viennent d’être discutées, se compose provisoirement de MM. Frédéric Passy, Jacques Novicow, Edouard Giretti, Prudhommeaux, Fredricksen, Fox-Bourne et Quidde, professeur.
- Il est inutile d’insister sur l’importance d’un enseignement et d’une éducation pacifique.
- Comme conclusion du rapport de Mme Carlier à ce sujet, et après quelques observations de M. Arnaud qui a dit les résultats obtenus par la ligue Paæ au moyen de la création de sections de « pupilles de France », le Congrès décide « que la propagande pacifique doit porter principalement sur l’enseignement primaire ; que, dans les écoles primaires, on doit enseigner à l’enfant le respect de la vie humaine ; que des livres, des tableaux, des graphiques, doivent être répandus dans les écoles, pour faire comprendre l’absurdité économique et l’insanité morale de la guerre; que l’apologie des conquérants et des guerres de conquête doit être remplacée par l’apologie des grands bienfaiteurs et l’histoire des progrès de l’esprit humain.
- Le Congrès émet, en outre, le vœu que des conférences se fassent dans les écoles partout où cela est possible , par les membres des Sociétés de la Paix.
- M. Richet expose l’utilité pour la propagande pacifique, des photographies, graphiques, tableaux, etc., qui seraient mis à la disposition des conférenciers à des prix modérés.
- M. Prudhommeaux ajoute que la Société de la Paix par le droit possédant déjà une collection, la mettrait volontiers au service des autres Sociétés et concentrerait les positifs des négatifs qu’on voudrait bien lui faire parvenir.
- Le texte ci-après est voté à l’unanimité.
- « La commission estime qu’un catalogue complet des vues graphiques, tableaux, destinés à être présentés en projections dans les conférences devrait être dressé. Ces épreuves seraient déposées chez un photographe
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- qui pourrait, selon demande, les fournir aux intéressés à des prix très réduits. On mettrait aussi à la disposition des conférenciers ces projections si utiles à la démonstration et à la conviction.
- « Elle charge les groupes français de l’Association de la Paix par le droit et de l’Union internationale de dresser ce catalogue et de le communiquer au Bureau de la Paix de Berne, qui l’enverra à toutes les Sociétés de la Paix.
- « Elle invite les différentes Sociétés de la Paix à compléter le plus tôt possible cette liste par l’envoi d’indications nouvelles. »
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- Le Congrès, sympathique à l’idée émise par M. Ke-mény, espère que l’Union internationale des Académies prendra, dans l’intérêt de la Paix, l’initiative d’un Institut central et international des sciences, des lettres et des arts.
- Après discussion, le Congrès décide, sur la proposition de la commission C, « d’engager vivement les Sociétés de la Paix à provoquer ou poursuivre, chacune dans leur pays , la célébration de fêtes populaires particulièrement organisées en vue de la propagande des idées de paix. »
- Le Congrès décide, en principe, par 79 voix contre 16 et 7 abstentions, qu’il y a lieu d’adopter un drapeau de la Paix.
- Avant de clore ses séances, le Congrès adopte à l’unanimité le texte de l’appel aux nations dont lecture est faite parM. Elie Ducommun.
- Appel aux nations.
- Depuis qu’ont éclaté la guerre sud-africaine et la guerre des Philippines, depuis que se sont déroulés de cruels événements en Arménie, voici la troisième fois (iu’en clôturant leur Congrès annuel, les Sociétés de la Paix adressent aux peuples un appel pour leur de-
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- mander d’instaurer , sans plus tarder, la concorde internationale.
- Depuis trois ans, une lutte odieuse soulève la réprobation universelle. Les efforts de ceux qui veulent substituer au règne de la force le règne du droit en sont-ils moins justifiés ? Nous ne l’estimons pas, au contraire !
- Jamais, d’ailleurs, le soulèvement de la conscience humaine ne s’est autant accentué qu’aujourd’hui contre le meurtre collectif qu’est la guerre, cette peine de mort appliquée sans jugement à un nombre considérable d’innocents. Jamais non plus n’a été moins contesté le principe fondamental du droit des peuples comme du droit individuel, qu’on ne peut se faire justice à soi-même et que la reconnaissance d’un droit contesté doit émaner d’un juge.
- Les amertumes de l’heure présente ne nous découragent donc pas : Elles ne font que rendre encore plus évidente la nécessité de la tâche que nous nous sommes imposée, mais pour le succès de laquelle le concours de tous les hommes de bien et de bonne volonté nous est indispensable.
- Nous voyons, et le monde entier voit avec nous, la force brutale impuissante à résoudre les questions soulevées dans l’Afrique du Sud, et les armées anglaises tenues en échec par un petit peuple décidé à défendre son droit inprescriptible et inaliénable de disposer librement de lui-même. C’est la banqueroute de la guerre, à laquelle nous opposons la paix, une paix à organiser de telle manière que tout litige international soit réglé normalement et conformément au droit.
- Le présent Congrès, ouvert en présence de délégués appartenant à 22 pays différents, a précisé, en les appliquant à des cas d’actualité, les principes du droit international futur, qui couvrira un jour de son égide la famille humaine, rendue à ses destinées de paix, de justice et de bien-être.
- Nul ne conteste plus aujourd’hui que le bien-être
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- deS populations laborieuses doit être l’objectif principal de tous les gouvernements civilisés. Il est aussi incontestable désormais que la question sociale est avant tout une question internationale. Jamais la misère des masses populaires ne pourra être atténuée aussi longtemps que durera l’anarchie actuelle et le militarisme outré qui en est la conséquence.
- Mais les nations ne croient pas pouvoir désarmer parce qu’elles s’imaginent que l’antagonisme de leurs intérêts est irréductible. C’est là une erreur grossière qu’il importe de rectifier. Il n’y a pas d’antagonisme entre ce qui est l’intérêt des nations, mais seulement entre ce qui paraît.l’être. Il suffirait donc qu’il y eût concordance entre ce qui est et ce qui paraît être, pour que la fédération de l’humanité se fît immédiatement.
- L’intérêt primordial de tout individu, comme de toute nation, est la sécurité pour travailler, et pour vaincre la misère les peuples doivent avoir la certitude qu’aucune invasion du voisin ne viendra détruire, en quelques jours, les fruits de longues années d’un labeur pénible et acharné. La sécurité est donc le bien le plus indispensable à tous. Elle serait établie immédiatement d’une façon définitive si les peuples ne s’imaginaient pas, ce qui cependant est chimérique, qu’il leur est possible d’assurer leur propre sécurité sans respecter celle d’autrui.
- Après la sécurité, l’intérêt le plus important des individus et des peuples est de jouir complètement du fruit de leur travail. Pour cela il faut avoir la faculté de vendre et d’acheter ce qui est nécessaire dans tous les pays du monde, sans aucune restriction. La liberté complète des marchés est le plus impérieux de tous les besoins. L’erreur consiste seulement à croire qu’il est possible pour une nation d’exporter un produit sans P’une nation importe ce même produit, dans le même moment. L’erreur consiste à vouloir disposer du marché universel sans le libre échange universel.
- Ce qui divise les nations ce ne sont pas les intérêts,
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- mais les erreurs. Le temps est venu d’ouvrir enfin les yeux et de comprendre cette vérité élémentaire. Le bien-être de chaque société n’est possible que par le bien-être de toutes les nations. Non seulement il n’y a donc pas d’antagonisme entre les intérêts réels des nations, mais au contraire, il y a entre eux la plus complète solidarité.
- C’est sous l’empire de ce sentiment profond que le XIe Congrès universel de la Paix fait appel à toutes les bonnes volontés, individuelles et collectives.
- La conscience humaine s’est éveillée. A tout jamais, la guerre est moralement condamnée, en attendant qu’elle soit rendue matériellement impossible par des institutions internationales tutélaires. La paix fera le tour du monde : elforçons-nous tous de faciliter sa marche en écartant les obstacles qui l’empêcheraient de passer.
- A nous les hommes de cœur et de bon sens, dont les regards se tournent vers un avenir lumineux et non vers un passé de ténèbres , de sang et de ruines !
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- NOUVELLES DU FAMILISTERE
- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
- Fête du Travail.
- La fête annuelle du Travail a été célébrée, au Familistère de Guise, à sa date statutaire : le premier dimanche de mai, conséquemment les 4 et 5 du mois dernier.
- A cette occasion et en exécution des articles 128 des statuts, 73 et 78 du règlement, des récompenses exceptionnelles ont été allouées aux travailleurs qui se sont distingués par des propositions utiles, au cours de l’exercice 1901-1902.
- Voici les noms des bénéficiaires, le taux et les motifs des récompenses :
- Louis Edmond fils.
- Proposition d’un nouveau système de formatrices, peu coûteuses, et de procédés de moulage perfectionnés. Exécutés et mis en service ................ 800 fr.
- Jumeaux Eugène.
- Proposition d’outils et procédés servant au polissage et à l’étamage des casseroles. Exécutés et mis en service ...................................... 300 fr.
- Lefèvre Alexandre.
- Proposition de modifications dans la presse à mouler et dans l’outillage du moulage mécanique. Exécutées et
- mises en service............................ 300 fr.
- Andrieux Edouard , père.
- Proposition de procédés aidant à l’étamage des casseroles. Exécutés et mis en service........... 200 fr.
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- OUVRAGES REÇUS
- Triade philosophique. Le Socialisme sans politique, l’Evangile sans miracles, la Morale sans dogmes,
- par Victor Marchand, colonel du génie en retraite.
- Brochure de 46 pages, se trouve au bureau de « La Rénovation » , 130 , rue de Rosny, Montreuil-sous-Bois, (Seine).
- Eternité de la vie. Essai de démonstration philoso-phico-scientifique, par Ch. Corbeau.
- Brochure de 24 pages. Evreux, Imprimerie du XXe siècle.
- La France sous la troisième République (1870-1901), par A. Delpech, sénateur, et G. Lamy, professeur au lycée Carnot.
- Félix Alcan, éditeur, 108, boulevard Saint-Germain, Paris. Brochure de 64 pages.
- Bureau international permanent de la paix, Berne.
- XIe rapport du Bureau international de la Paix sur sa gestion et ses comptes, du 1er juillet 1901 au 30 avril 4902.
- Rapport du même Bureau sur les manifestations du 22 février 1902.
- Communication aux Sociétés de la Paix touchant l’exécution des Résolutions du XIe Congrès.
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- Par Henry GRÉYILLE
- [Suite.)
- L’après-midi s’écoula, lente, lourde, pénible à porter pour tout le monde, même pour Isaure, qui partait à contre-coeur, furieuse d’être éloignée, mais qui, une fois son départ décidé, ne pouvait supporter la vue des siens, — des siens, heureux et tranquilles, parce qu’elle ne serait plus là !
- Tout ce qu’un esprit mal fait et hargneux peut contenir de révoltes et de rages se remuait dans cette cervelle indisciplinée. Plusieurs fois, elle avait cherché à se faufiler chez sa mère pour avoir ce qu’elle appelait une explication.
- Ces explications-là avaient toujours laissé chez Mme Maubert de longues et douloureuses traces ; la méchanceté d’une âme rebelle à tout frein, égoïste par principe autant que par inclination naturelle, atteignait le coeur tendre de la mère d’une façon si cruelle que la blessure saignante ne pouvait plus se fermer. Le souvenir de certaines de ces scènes avec Isaure toute petite fille lui revenait de temps à autre, après dix années, avec l’acuité du premier coup. L’arme avait porté au bon endroit la première fois, et, trop souvent renouvelée, la blessure n’avait jamais pu guérir.
- Céphise le savait. La douceur patiente de sa mère, sa résignation à certains chagrins considérés comme inévitables, la joie visible avec laquelle Mme Maubert avait tant de fois accueilli ce qu’elle envisageait comme l’indice d’un changement heureux, possible chez Isaure, toutes ces chères vertus maternelles lui avaient inspiré une tendresse admirative sans bornes pour la malade, —
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- malade, elle ne le savait que trop, plus des blessures de son âme que des maux de son corps.
- C’est pour cela qu’elle fit bonne garde. Quatre heures sonnaient ; debout dans la chambre de sa mère, elle regardait sur la route, espérant à chaque seconde voir paraître les chevaux qui devaient emporter son tourment, lorsque Gaëtan arriva hors d’haleine.
- — Armand Carval est en bas, dit-il essoufflé ; il voudrait bien voir maman. Je lui ai dit que ça ne se pouvait pas ; alors il m’a dit de monter lui présenter ses hommages.
- Mme Maubert regarda sa fille, qui n’avait pas bougé, interrogeant toujours la route des yeux. Elle songea au penchant visible, car il n’avait jamais été dissimulé, de son enfant chérie pour le jeune ingénieur, et se demanda si, dans le cas où la sympathie ne serait que d’un côté, il était sage d’exposer Céphise à un désappointement ; puis elle sourit en dedans d’elle-même, sachant bien que son doute était de pure forme mondaine et parfaitement chimérique; puis encore, elle se dit que sa vie, à elle, était bien précaire, et que, si Céphise devait jamais trouver le bonheur, ce serait dans ce mariage. .. Alors, pourquoi ne pas leur fournir l’occasion de causer ensemble en toute confiance ?
- Ces pensées n’avaient pas duré le quart d’une seconde.
- — Céphise, dit Mme Maubert, veux-tu descendre pour recevoir M. Carval? Je serais fâchée qu’il eût une mauvaise impression ; il est venu plusieurs fois sans être reçu pendant que tu étais à Paris. Laisse-le faire une vraie visite. Veux-tu ?
- — Oui, maman, répondit très bas la jeune fille, en effleurant d’un baiser les beaux cheveux fins de sa mère.
- — Gaëtan, va voir si la voiture arrive, dit Mme Maubert, et assure-toi que les malles sont en bas.
- Céphise descendit l’escalier lentement ; chacune des marches était un pas, elle le sentait, vers l’irrévocable, et elle voulait le peser.
- Elle aimait Carval, certes. Creusant son âme jusqu’au
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- tréfonds, elle y vit la pensée d’Armand à chaque étape. Depuis cinq ans, il était entré dans sa vie toujours plus profondément, plus intimement, s’attachant, se rivant à cette jeune àme fraîche et tendre. S’il ne voulait pas d’elle, eh bien, sa vie était tracée : elle resterait auprès de cette mère bien-aimée ; elle guérirait à force d’amour les blessures infligées par Isaure ; elle serait à jamais l’obstacle dressé contre le malheur dans la maison paternelle. •. C’était de quoi remplir une vie, et la remplir noblement.
- Mais s’il l’aimait ?
- Elle entra dans le grand salon sur cette pensée, le visage teinté de rose, le sourire sur les lèvres, la main tendue presque en dépit d’elle-même.
- Il était debout, un peu pâle, l’air fatigué, les traits tirés ; il vint au devant de cette petite main fine et ferme, et la serra légèrement.
- — J’ai insisté, mademoiselle, dit-il; en vous voyant, je sens toute l’étendue de mon indiscrétion. Madame votre mère est donc très souffrante ?
- — Oui, monsieur, répondit Céphise en lui indiquant un siège. Elle m’a chargée de vous exprimer tout le regret qu’elle éprouve de ne pas être en état de vous recevoir.
- Armand s’inclina.
- — Je n’aurais pas insisté, au risque d’être importun, dit-il, si ce n’était que j’ai reçu de graves nouvelles, et je ne voulais pas partir, pour longtemps, sans rendre mes devoirs à la maison qui, de tout temps, m’a été si hospitalière.
- Céphise lui jeta un regard rapide, puis baissa les yeux. Elle n’avait pas le droit de questionner.
- — J’ai reçu, reprit Armand, une mission particulièrement flatteuse : je suis envoyé avec un autre pour fixer le tracé du Haut-Mékong; c’est une mission de confiance. .. je suis trop heureux d’avoir été choisi. - .
- — Je vous en fais tous mes compliments, dit chaleureusement Céphise. Vous trouverez sûrement occasion de vous distinguer.
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- — Je l’espère, mais mon absence sera longue peut-être, et, avant de quitter la France, j’aurais voulu...
- Il s’arrêta. Céphise toute droite attendait ses paroles, les yeux graves.
- — J’ai mené une vie sévère, reprit-il d’une voix troublée ; j’ai beaucoup travaillé, je puis le dire, et dans un but honorable. Je suis un peu ambitieux ; mais est-ce mauvais, cela, mademoiselle?
- — Cela dépend, répondit Céphise. Il faut être ambitieux pour son pays d’abord, pour les siens ensuite, afin de leur faire honneur, et puis un peu... un tout petit peu... pour soi-même.
- Elle avait légèrement souri ; il se sentit encouragé.
- — Pour les siens, précisément, dit-il.
- Son regard fut attiré en ce moment par la forme d’I-saure, qui passait devant le vestibule, et qu’il voyait par la porte ouverte. Le roulement d’une voiture grinça sur le sable. Isaure disparut.
- ,Où étiez-vous, Gaëtan? C’est alors qu’il eût fallu faire bonne garde! Mais après s’être dûment assuré que les malles étaient descendues, Gaëtan s’était faufilé dans le hall et, là, était en train de détraquer doucettement une superbe photo-jumelle destinée à rapporter en Europe des paysages du Haut-Mékong sur lesquels jamais objectif n’ayait fait son oeuvre de reportage.
- — Pour les siens, reprit Armand, regardant le joli visage rosé qui se détournait un peu, de manière à se laisser voir de profil. Jusqu’à présent, j’ai travaillé pour ma mère ; mais j’ai trente ans, et je voudrais maintenant travailler pour une famille plus proche, qui suivrait ma destinée... si les circonstances le permettent...
- Un cri perçant retentit au haut de l’escalier ; le bruit d’une descente rapide, presque une dégringolade, s’arrêta dans le vestibule; Mme Riclos parut, poussant Isaure devant elle.
- — Céphise, montez vite, dit-elle.
- Devenue couleur de cire, Céphise monta l’escalier en courant.
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- CÉPHISE
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- Mme Riclos la suivit. Isaure resta seule avec Carval.
- — Je m’en vais, dit-elle. Je vais à Bordeaux ; la voiture est là, et nous avons tellement peur de manquer le train !
- Une expression méchante, presque malsaine, tirait les coins de sa bouche. Carval, ne sachant que dire, la regardait surpris.
- — Est-ce que votre frère est marié, monsieur ? demanda-t-elle, avec un sourire qui montrait des dents hargneuses.
- — Il se marie dans trois jours, mademoiselle.
- — Ah !.. . il a eu tort de se marier comme cela, vous savez, monsieur ! dit Isaure, en le regardant droit dans les yeux. Oui, il a eu tort. Il y a dans cette maison quelqu’un qui ne lui pardonnera pas.
- — Isaure! appela Mme Riclos. Vite. Nous manquerons le train.
- Isaure regarda encore une fois Carval d’un air de défi, puis sortit ; sa compagne de voyage la poussa dans la voiture, qui partit.
- Resté seul, Carval se demanda ce qu’il devait faire. Un silence de mort régnait dans la maison. Il sentait bien que quelque chose d’anormal s’était passé. Le balancier de la pendule scandait les minutes, dont une dizaine s’etait écoulée. Enfin le pas léger de Céphise foula le tapis.
- — Mademoiselle, dit Carval, j’aurais dû me retirer...
- Elle fît un signe négatif de la tête. Il vit qu’elle avait
- pleuré, que tout son être était en proie à la plus intense émotion.
- — Maman vient d’avoir une crise, dit-elle à voix basse. Nous avons cru qu’elle était morte .. je vous demande pardon....
- Tremblante, elle s’appuyait au dossier d’une chaise; il l’aida à s’asseoir.
- — Mademoiselle, dit-il, l’heure est bien mal choisie, et pourtant je dois parler... je suis venu vous dire que depuis longtemps je ne comprends l’avenir et là vie qu’avec vous. Je pars dans trois semaines, et, si vous voulez bien y consentir, j’emmènerai... ma femme .. la seule femme que j’aie jamais aimée...
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- Elle ne le regardait pas, elle ne tremblait plus. Son visage était devenu rigide; toute la fleur de sa joliesse s’était transformée en une beauté sculpturale ; il ne l’avait jamais vue ainsi et fut presque effrayé.
- — Je vous remercie, monsieur, dit-elle lentement; vous ne pouvez savoir combien votre demande me touche... Sa voix faiblit un peu, mais elle se reprit sur-le-champ. Si je devais me marier, je l’aurais acceptée; mais je ne puis pas, je ne dois pas me marier.
- Elle avait parlé avec la netteté cruelle de ceux qui se font au moins autant de mal qu’ils en font aux autres
- — et qui le savent.
- Il la regardait atterré.
- — Pas maintenant, peut-être, insista-t-il. Je sens ce que ma demande a de pressant, d’indiscret, peut-être d’inacceptable. Mais plus tard?
- Elle le regarda bien franchement cette fois, et dans ces purs yeux de jeune fille il lut l’irrévocable renoncement.
- — Nul ne peut répondre de l’avenir, monsieur, dit-elle, mais ce serait folie à moi — et faute — de vous laisser croire que je puis changer. En ce moment je no saurais vous donner d’autre réponse. Je vous remercie
- — oh! de tout mon cœur! — de l’honneur que vous voulez me faire, mais je ne puis me marier... ni avec vous, ni avec un autre.
- Il eut envie de la prendre dans ses bras , et d’obtenir dans la tendresse d’un baiser ce qu’elle lui cachait, le secret, peut-être pas le sien à elle, celui des autres, qui la faisait se refuser si douloureusement! Il fit un pas vers elle, mais elle était si chaste, si pure , dans les plis de sa robe droite, dans l’expression presque surhumaine .de son beau visage désespéré , qu’il n’osa.
- — Alors, mademoiselle, fit-il en s’inclinant, adieu.
- — Adieu, monsieur, répondit-elle en tournant vers lui son regard plein d’un immense découragement.
- Il tendit la main, elle y mit la sienne, si froide, si abandonnée,., II baisa cette main généreuse, qui faisait
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- en ce moment, mais pas à lui, l’aumône du bonheur de
- toute une vie, sans qu’elle tressaillit sous son baiser.
- Soudain les paroles d’Isaure jaillirent de sa mémoire.
- Qui donc ne pardonnerait pas à son frère Louis de s’être
- ainsi marié? Serait-ce Céphise? Est-ce là le secret qu’elle
- tardait? Et toute cette amitié qu’elle lui avait témoi-&
- gnée, était-ce l'affection d’une future belle-soeur? Si c’était cela, elle était vraiment à plaindre, et elle aurait noblement porté son chagrin. Mais alors il n’avait pas le droit de prononcer une parole, une seule, pour insister... et il sortit.
- Quand il eut descendu le perron , Céphise jeta ses bras sur la petite table qui se trouvait devant elle , appuya son visage sur ces pauvres bras inertes et pleura, comme on pleure en ces années bénies où les larmes jaillissent librement, pareilles à des sources pleines.
- Gaëtan , qui rôdait, la vit ainsi, fit un pas en avant, puis deux en arrière, et lui aussi s’en alla pleurer dans la salle à manger, sans mot dire.
- Tout à coup, Céphise releva la tête, essuya ses yeux et murmura :
- — O maman ! maman! mère bénie, que tu vives seulement !
- Et d’un pas ferme, quoique moins souple et moins agile que de coutume, elle retourna près de Mme Mau-ber t .
- La vieille Clara l’attendait sur le seuil ; du geste elle attira la jeune fille dans la pièce voisine.
- — Que s’était-il donc passé ? demanda Céphise.
- — C’est mam’selle Isaure qui est entrée pendant que je faisais une tasse de tilleul, dans le cabinet de toilette; elle a dit à madame : <t C’est tout de même un peu fort qu’on me chasse de la maison sans que je puisse savoir ce qu’on me reproche ! » Alors, madame a étendu le bras, et elle a dit : « Je te pardonne, mais va-t’-en ! » Mam’selle Isaure ne s’en allait pas, et je ne sais pas ce qu’elle a dit, mais madame a crié : « Clara, au secours ! » et elle est tombée comme morte. Mam’selle Isaure a pris
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- la fuite, Mme Riclos est accourue, et voilà tout .. Madame est tranquille à présent ; mais si ça devait arriver encore une fois...
- — Cela n’arrivera plus, Clara, dit Céphise. Je n’aurais pas dû quitter maman. J’ai eu tort, mais je saurai m’en punir.
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- Pendant que la vie courait à fleur de peau aux Pavillons, si fragile, si ténue qu’elle semblait toujours prête à se rompre et à s’envoler, pareille aux fils de la Vierge qui volaient, le matin, le long des falaises, estompées de brume légère, Céphise pensa, pleura et apprit la vie.
- Son rêve innocent s’en irait par les mers, vers l’Extrême-Orient, avec une pensée pareille à une prière ; mais celui qui l’emportait ne saurait jamais, ob, jamais! quelles larmes désintéressées auraient coulé pour lui. Il en souffrirait, s’il le savait; ils seraient deux à souffrir, et lui ne l’avait pas mérité. Certes il souffrirait, s'il savait que Céphise renonçait à l’unique amour de sa belle jeune vie pour accomplir un devoir étroit, un de ces devoirs avec lesquels on ne peut transiger. Pourquoi ajouter une peine nouvelle à celle qu’emportait le voyageur ?
- Ainsi raisonnait Céphise lorsqu’elle avait le temps de s’entretenir avec elle-même, pas souvent, sauf la nuit, et la nuit, ce corps souple, brisé pourtant d’avoir tant de fois gravi l’escalier, couru vers le secours, porté d’étranges fardeaux, tels qu’une fille riche ne semblait pas appelée à jamais en connaître, ce corps lassé s’endormait, laissant l’âme veiller juste assez pour entendre un appel, moins que cela, le frôlement léger, sur les draps de toile , d’une main chérie , inquiète et fiévreuse.
- Elle souffrait pourtant, la jolie Céphise, et ses joues roses pâlissaient ; le contour moelleux de son charmant
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- visage s’affinait jusqu’à la beauté réelle, celle des lignes, qui ne trompe pas. Son père, s’il l’avait vue, l’eût regardée avec tristesse et l’eût pourtant admirée.
- Elle avait congédié la cuisinière réhabilitée, avec le billet retrouvé et un autre billet de cent francs, comme dédommagement.
- — Si mademoiselle le désire, je rentrerais bien ! avàit suggéré le cordon bleu.
- Mais Céphise avait dit non. La femme de chambre, elle aussi, eût bien voulu rentrer, et Thomas, dit Azor, à qui sa mère, normande avisée, avait longuement tiré les oreilles pour avoir quitté sans motif plausible une maison où l’on était si bien nourri, si bien payé, dame ! et les pourboires des survenants...
- Mais Céphise avait dit non à ceux-là aussi. Les Pavillons étaient une de ces maisons d’où l’on peut sortir par caprice , sans doute, mais où l’on ne rentre jamais plus... et le personnel congédié avait emporté ses larmes et ses malles vers d’autres régions, probablement celles des bureaux de placement. Le jardinier apportait tout ce qu’on voulait ; la terre du potager semblait être devenue aussi fertile que la terre de Chanaan. La vache n’avait jamais donné tant de lait, ni si bon... A quoi tiennent les destinées ! Quand on pense qu’une vache peut donner trois ou quinze litres de lait par jour, suivant que c’est une jeune demoiselle ou une autre jeune demoiselle qui possède, en la poche de son tablier, la clef de l’office et celle de la lingerie !
- Puis, après deux ou trois jours, le rose revint aux joues de Céphise ; c’est qu’il revenait à celles de sa mère. Le calme étonnant tombé sur les Pavillons pénétrait dans cette chambre de malade, envahissait les moindres objets, s’infiltrait jusque dans l’oeuf à la coque, présenté par Céphise elle-même, avec une appétissante mouillette et une coquille de beurre « baratté » de ses fines mains expertes.
- U rentrait par la fenêtre ouverte sur la mer toujours bleue, maintenant ; il se manifestait dans les roses du
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- jardin, cueillies dès l’aube et réunies en gerbes, sur le balcon, assez près pour le plaisir des yeux, assez loin pour ne pas incommoder par leur odeur pénétrante.
- Et, un après-midi, bien peu de jours après celui qui avait fait de Céphise la vierge veuve, consacrée au de-voir, le docteur Legendre dit à l’enfant dévouée:
- — Vous pouvez emmener votre mère, après-demain. Et c’est moi qui vous le dis, elle vous doit la vie.
- Comme elle le regarda au fond des yeux, le cher vieux médecin, aussi vénérable dans sa redingote râpée qu’un oint du Seigneur à l’autel ! Comme elle alla jusqu’au plus profond de sa pensée, et quelle récompense divine elle y sut trouver !
- A petites journées , toutes petites , par les trains express , afin d’éviter les heures inutiles de trépidation et de fatigue... et les couchers bizarres dans les petites villes, ces villes minuscules, échelonnées sur la route du Centre, des villes où il semble que personne ne puisse jamais avoir l’idée de vivre, excepté les fonctionnaires — ceux-ci rares et oisifs — et où cependant s’agite tout un monde de commerce, de travail, de richesse , et souvent de modeste science.
- Trois, quatre fois, les chambres propres et banales d’hôtel « de France » ou du « Cheval blanc », ou du « Lion d’or », offrirent leurs lits bien blancs et leur cuisine honnête à la petite troupe voyageuse, et enfin, par un soleil d’automne, après avoir gravi, au trot de deux bons chevaux, d’interminables montées, laissant derrière elle la fumée des usines de Montluçon, elle arriva à Néris, sous les prodigieux tilleuls dorés par septembre.
- Si tranquille, la petite ville d’eaux bienfaisantes ! Pas de bruits mondains, pas de routes poudreuses, sillonnées de fastueux équipages, pas de boutiques voyantes, de clameurs brutales, de femmes trop parées ; mais sous les ombrages épais de la vallée étroite que le vent n’agite guère, des enfants, tant d’enfants ! gais et guéris, en cette fin de saison thermale, d’enfants amenés piteux
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- et maussades sur de petites voitures désormais inutiles, et, qui maintenant jouent au ballon, au cerceau , au crocket, comme s’ils n’avaient jamais été malades.
- *Et Mme Maubert connut enfin le sommeil, non plus le jsommeil pesant et pourtant si nécessaire des narcotiques, mais un sommeil profond, paisible, réparateur, dont au matin elle sortait tout étonnée, les yeux encore vagues et cependant heureux. De jour en jour, d’heure en heure, Céphise la vit d’abord s’asseoir paresseusement sous les beaux arbreé, puis regarder la vie autour d'elle, puis demander un journal et enfin, tout à coup, proférer cette phrase incroyable : ~
- — As-tu pensé à apporter mon sac à ouvrage ?
- Pour toute réponse, Céphise fondit en larmes et,
- tombant à genoux, cacha sa tête dans les plis de la robe aimée.
- — O maman, maman ! Il y a dix mois que tu n’avais plus songé à tenir une broderie !
- Vite, elle se releva et courut au tiroir. Oui, elle avait apporté le sac à ouvrage; et la broderie commencée était là depuis dix mois... rien n’êst patient comme une broderie commencée, rien ne sait si bien attendre.
- — La voilà, mère adorée; tu vas la voir, mais .tu n’y travailleras pas, tu vas la regarder seulement... et puis, tu sais, il faudra peut-être y changer quelque chose, car cela ferait très bien pour le bébé de Lucien quand il viendra.
- Et Céphise, qui avait essuyé non seulement ses yeux, mais ceux de sa mère , referma le sac à ouvrage qu’elle passa à son bras.
- — Dehors, vite, dehors, maman chérie; il faut vivre dehors, sous les tilleuls, au soleil, que nous cachent les feuilles dorées. Et sais-tu, maman ? nous devrions bien, à présent que tu te portes mieux, expédier ce pauvre Gaëtan chez Colette. Si tu savais comme il en a assez déjouer au crocket avec les enfants en convalescence! Et l’envie qu’il a d’essayer son fusil, avant la fin des vacances! Il n’y a plus que dix jours avant la rentrée...
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- Dis, si tu voulais, il pourrait partir ce soir. Nous n’avons plus besoin de lui, maintenant !
- En effet, Gaëtan partit le soir même, fier comme un prince oriental à l’idée de voyager seul, en première. C’était une véritable émancipation, et il en sentit tout le prix.
- XXI
- Pendant que Mme Maubert achevait une courte cure àNéris, Isaure employait son temps d’une manière au moins aussi efficace.
- Le train qui l’avait emmenée emportait aussi une lettre pour Mme de Livérac.
- « Ils m’ont ignominieusement chassée, disait la lettre, et on n’a jamais voulu me dire pourquoi. Je tâcherai de le savoir, mais il est douteux que je réussisse Ils sont tous ligués contre moi ; on ne me laisse même pas approcher de ma mère. Dieu sait pourtant le mal que je m’étais donné, pendant que Céphise s’amusait à Paris. J’ai mené là une vie vraiment misérable, occupée de mille fonctions pénibles dont vous n’avez aucune idée. Je n’avais plus un instant à moi, prise parles occupations les plus rebutantes. On aurait dit que chacun faisait exprès de me charger des besognes ingrates, afin d’annihiler ma personnalité morale par l’excès des préoccupations matérielles. Mon frère et ma belle-sœur Emmeline, comprenant la tristesse de ma situation, ont demandé à ma mère de me laisser passer quelque temps chez eux. Dans une atmosphère de paix et d’affection, j’espère me remettre bientôt et reprendre goût à la vie dont je suis, en ce moment, bien désabusée. »
- Le plus fâcheux de l’aventure, c’est qu’Isaure croyait au moins la moitié de ce qu’elle écrivait et se persuadait presque qu’elle croyait aussi le reste. Quant aux événements qui eussent pu la contredire, elle savait bien que Mme de Livérac n’en aurait pas connaissance par
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- CEPHISE 381
- les siens, et elle était trop fine mouche pour raconter des faits susceptibles d’interprétations différentes. Une bonne calomnie, toute simple, à l’égard des siens était cent fois préférable.
- Isaure était chez son frère à peine depuis quarante-huit heures que la réponse vint l’y trouver.
- Mme de Livérac était à Royan ; est-ce que la chère enfant ne viendrait pas visiter cette plage délicieuse ? Une journée suffirait pour cette excursion, et ce serait si gentil d’embrasser la pauvre mignonne !
- Les lettres de Mme de Livérac étaient toujours d’une certaine prudence ; on eût lu, de la première à la dernière, toutes celles qu’elle avait écrites en sa vie — et le diable savait si elle avait tripoté des affaires ! — sans pouvoir en conclure quoi que ce soit contre elle ; pourtant, le résultat de cette inoffensive correspondance avait parfois été considérable.
- Obtenir une promenade à Royan n’était pas très difficile; la faire se prolonger deux jours de plus ne fut pas insurmontable. Emmeline, molle par nature, amollie par son état, se laissait volontiers guider et conseiller. Lucien ne demandait pas mieux que d’être débarrassé d’Isaure pendant quelque temps, car, bien qu’il eût, en sa qualité d’aîné, moins que les autres membres de la famille souffert de ce caractère aigu, il en sentait pourtant les aspérités. Les quarante-huit heures furent une semaine, et pendant que Mme Maubert goûtait à Néris un calme parfait, tout à fait comparable aux délices de certains paradis — celui des gens surmenés, par exemple — Mme de Livérac, qui l’aimait si tendrement, eut tout le temps de dresser ses petites batteries .
- Ernest n’était pas là, au début, ce qui eût été une faute grave. Ernest était à Rochefort, en train de présenter ses hommages à des autorités toutes plus marquantes les unes que les autres ; mais dès que Lucien, après avoir installé sa femme et sa belle-sœur, fut retourné à Bordeaux, Ernest revint, bien au regret de bavoir manqué.
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- LE DEVOIR
- Ernest s’occupa d’abord beaucoup d’Emmeline, lui apporta des petits bancs, des ombrelles, des pliants et fout ce qui constitue un mobilier de plage.
- Lorsque Emmeline fut convenablement pourvue, Mme de Livérac entra avec elle dans d’interminables conversations à propos du bébé. Jamais une jeune maman — ou sur le point de l’être— ne se lassera de parler du grand événement, de ses suites, de bébé, de son éducation et de tout ce qui concerne l’état important de mère en perspective.
- Emmeline et Mme de Livérac ainsi occupées , pour tout le jour, que pouvaient faire Isaure et Ernest, les oreilles de la jeune fille devant nécessairement rester fermées aux conversations spéciales des deux dames ? Ernest l’emmenait à peu de distance, oû ils traçaient des ronds, l’un avec sa canne, l’autre avec son ombrelle, jusqu’à ce que l’entretien devînt assez intéressant pour permettre la suppression de cette sorte de contenance purement matérielle. Et ce n’était pas long.
- Ernest raconta tout ; Isaure aussi. Ernest raconta ses premiers déboires, £es efforts surhumains pour se faire une place au barreau ; mais le barreau est si encombré ! Tous ceux qui ne sont pas bons à autre chose se font avocats, en attendant qu’ils deviennent députés. C’était l’opinion d’Ernest, qui eût préféré un siège de sénateur. Et encore, depuis qu’une loi stupide a supprimé les inamovibles, cette carrière est devenue bien chanceuse !
- Il dit ensuite quels travaux pareils à ceux d’Hercule il avait tentés pour entrer dans la politique. Il avait eu des espérances au ministère de l’intérieur, et puis, juste au moment où le ministre allait signer sa nomination à un poste vraiment important — il ne précisa pas — le ministère était tombé.
- — Et, ajouta-t-il, c’est toujours comme ça ; ce sera toujours comme ça tant que nous aurons un gouvernement qui.,,
- (A suivre.)
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- ASSURANCES MUTUELLES
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- Sociélé du Familistère.
- - AssuranC'
- MOUVEMENT DE MARS 1902, A GUISE
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section îles Hommes
- Cotisations des mutualistes....... 2.160 40 \
- Subvention de la Société..... 359 60 j 2.968 44
- Malfaçons et Divers.......... 448 44 )
- Dépenses.......................... ............ 3.801 75
- Déficit en mars.............. 833 31
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes........ 519 80 )
- Subvention de la Société........... 172 70 > 696 20
- Divers............................. 3 70 )
- Dépenses...................... ............... 544 »
- Boni en mars.............. 152 20
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et Divers 5.856 81 )
- Intérêts des comptes courants et > 10.833 56
- du titre d’épargne............. 4.976 75 )
- £)0p0]^g0g *
- 130 Retraités définitifs............ 8.384 03 >
- 5 — provisoires............... 258 50 1
- Nécessaire à la subsistance......... 3.176 45 > 12.311 98
- Allocations aux famill8 des réservistes 47 50 (
- Divers, appointem., médecins, etc. 445 50/
- Déficit en mars................. 1.478 42
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes. 571 50 ^
- Subvention de la Société.... 194 31 j
- Dépenses....................................... 1.624 91
- Déficit en mars................. 859 10
- RÉSUMÉ
- Recetles sociales du 1er juillet au 31 mars 1902 1 09.7 1 3 73) ,QQ „Q_
- « individuelles » » » 29.083 50 j 136-797 25
- Dépenses » » » ............ 160.877 13
- Excédent des dépenses sur les recettes.. 22.079 88
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- LÉ DEVOIR
- ÉTAT CIVIL AU FAMILISTÈRE DE GUISE
- MOIS DE MARS 1902
- Naissances :
- 5 Mars Favril Arsène, fils de Favril Arsène et de Sarrazin Marie.
- 13 — Poulain Roland Agathon, fils de Poulain Alexis et de Labbez Julia.
- 13 — Josquin Pierre, fils de Josquin Paul et de Pourrier Marie.
- 20 — Chimot Robert Louis , fils de Chimot Victor et de Lefèvre Adrienne.
- Décès :
- 22 — Veuve Démoulin née Pruvot Marie, âgée de 85 ans 1 /2. ' 4
- 24 — Lardier Romain, âgé de 44 ans.
- Le Secrétaire, A. Houdin.
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nîmes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES.
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- DOCUMENTS POUR UNE
- COMPLETE
- de J. B. André GODIN (1)
- Glorification du Travail. Emancipation du, Travailleur.
- II
- Unité : causalité , continuité.
- Dans la vie je vois la promesse et Ui source de toutes les formes de matières.
- (William Crookes (2).
- 2. — Leçons de la Science confirmant l’idéal philosophique et social de J.-B. A. Godin.
- y
- B. — La Science se rapproche du principe d’unité.
- Le Mémoire présenté au Congrès international de Physique, par M. Henri Poincaré, est intitulé : Relations entre la Physique expérimentale et la Physique mathématique (3). Dans la section intitulée : L* unité de la nature, nous lisons :
- « Observons d’abord que toute généralisation suppose dans une certaine mesure la croyance à Punité et à la simplicité de la nature. Pour Punité il ne peut pas y avoir de difficultés. Si les diverses parties de Punivers n’étaient pas comme les organes d’un même corps, elles n’agiraient pas les unes sur les autres, elles s’ignoreraient mutuellement; et nous, en particulier, nous n’en connaîtrions qu’une seule... »
- (1) Appendice, p. 60, tome 26e, Le Devoir, janvier 1902.
- (2) Congrès de l’Association britannique pour l’avancement des sciences, Bristol, septembre 1898. Revue scientifique, 19, rue des Saints-Pères, Paris. Numéro du 8 octobre 1898, p. 457.
- (3) Premier volume des Rapports.., p. 1 à 29. (Gauthier-Villars, Paris.)
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- Le lecteur voudra bien remarquer cette exposition si simple et si claire du principe d’unité dans la nature. « Nous n’avons donc pas » poursuit le savant « à nous demander si la nature est une, mais comment elle est une.
- « Pour le second point, cela ne va pas si aisément. Il n’est pas sûr que la nature soit simple. Pouvons-nous sans danger faire comme si elle l’était?...
- » Si nous étudions l’histoire de la Science , nous voyons se produire deux phénomènes pour ainsi dire inverses : tantôt c’est la simplicité qui se cache sous des apparences complexes, tantôt c’est au contraire la simplicité qui est apparente et qui dissimule des réalités extrêmement compliquées...........
- » Sans doute, si nos moyens d’investigation devenaient de plus en plus pénétrants, nous découvririons le simple sous le complexe, puis le complexe sous le simple, puis de nouveau le simple sous le complexe, et ainsi de suite, sans que nous puissions prévoir quel sera le dernier terme.
- » Il faut bien s’arrêter quelque part, et pour que la Science soit possible, il faut s’arrêter quand on a trouvé la simplicité. C’est là le seul terrain sur lequel nous pourrons élever l’édifice de nos généralisations. Mais, cette simplicité n’étant qu’apparente, ce terrain sera-t-il assez solide ? C’est ce qu’il convient de rechercher.
- » Pour cela, voyons quel rôle joue dans nos généralisations la croyance à la simplicité. Nous avons vérifié une loi simple dans un assez grand nombre de cas particuliers ; nous nous refusons à admettre que cette rencontre, si souvent répétée, soit un simple effet du hasard et nous en concluons que la loi doit être vraie dans le cas général.
- » Képler remarque que les positions d’une planète
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- observées par Tycho sont toutes sur une même ellipse. Il n’a pas un seul instant la pensée que, par un jeu singulier du hasard, Tycho n’a jamais regardé le ciel qu’au moment où la trajectoire véritable de la planète venait couper cette ellipse.
- » Qu’importe alors que la simplicité soit réelle, ou qu’elle recouvré une vérité complexe ? Qu’elle soit due à l’influence des grands nombres, qui nivelle les différences individuelles,, qu’elle soit due à la grandeur ou à la petitesse de certaines quantités qui permet de négliger certains termes, dans tous, les cas, elle n’est pas due au hasard. Cette simplicité, réelle ou apparente, a toujours une cause. Nous pourrons donc toujours faire le même raisonnement, et si une loi simple a été observée dans plusieurs cas particuliers, nous pourrons légitimement supposer qu’elle sera encore vraie dans les cas analogues. Nous y refuser serait attribuer au hasard un rôle inadmissible.
- » Cependant il y a une différence. Si la simplicité était réelle et profonde, elle résisterait à la précision croissante de nos moyens de mesure ; si donc nous croyons la nature profondément simple, nous devrions • conclure d’une simplicité approchée à une simplicité rigoureuse. C’est ce qu’on faisait autrefois; c’est ce que nous n’avons plus le droit de faire.
- » La simplicité des lois de Képler, par exemple, n’est qu’apparente. Cela n’empêche pas qu’elles s’appliqueront, à fort peu près, à tous les systèmes analogues au système solaire , mais cela empêche qu’elles soient rigoureusement exactes. »
- Passant au « Rôle de l’hypothèse » :
- « Toute généralisation » dit M. H. Poincaré « est une hypothèse ; l’hypothèse a donc un rôle nécessaire que personne n’a jamais contesté. Seulement elle doit tou-
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- LE DEVOIR
- jours être, le plus tôt possible et le plus souvent possible, soumise à la vérification. Il va sans dire que, si elle ne supporte pas cette épreuve, on doit l’abandonner sans arrière-pensée... »
- Distinguant, entre les differentes sortes d’hypothèses, celles qui sonx toutes naturelles et auxquelles on ne peut guère se soustraire, il ajoute : « Il est difficile de ne pas supposer que l’influence des corps très éloignés est tout à fait négligeable , que les petits mouvements obéissent à une loi linéaire, que l’effet est une fonction continue de sa cause. J’en dirai autant des conditions imposées par la symétrie. Toutes ces hypothèses forment pour ainsi dire le fonds commun de toutes les théories de la Physique mathématique. Ce sont les dernières que l’on doit abandonner. »
- Entre ces hypothèses toutes naturelles, relevons spécialement celle-ci : « L’effet est une fonction continue de sa cause. » Car :
- lo Les lois de causalité et continuité dans l’unité y sont sous-entendues ;
- 2» Ce qui y est contenu également c’est la profonde, l’essentielle distinction entre ce que le savant, aujourd’hui surtout, voit dans l’univers et ce que le vulgaire , y voit. En effet, celui-ci en est encore à l’écrasante conception de matière éternellement matière, chose en soi, rendant illusoire la liberté morale; tandis que le savant saisissant dans la masse, dans « le poids atomique » la fonction continue d’une « forme d’énergie » (1) et dans les formes d’énergie un principe de différentiation, est ainsi, par la synthèse à la fois mathématique et dynamique, orienté vers le concept d’un principe d’unité, sous lequel en vertu des lois de continuité et
- (1) Williams Crookes. Revue générale des sciences pures et appliquées, n° du 15 avril 1891, p. 123.
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- causalité rentre tout l’univers phénoménal. La liberté morale peut être vue alors agissant comme élément constitutif, ainsi que nous le dira plus loin le philosophe Kant.
- Touchant la continuité, nous lisons (p. 29) dans le Mémoire de M. Henri Poincaré :
- « A mesure qu’on connaît mieux les propriétés de la matière, on y voit régner la continuité. Depuis les travaux d’Andrews et de Van der Waals, on se rend compte de la façon dont se fait le passage de l’état liquide à l’état gazeux et que ce passage n’est pas brusque. De même il n’y a pas un abîme entre les états liquide et solide.....
- » A cette tendance la simplicité perd sans doute.... En revanche l’unité y gagne beaucoup. Ces catégories tranchées reposaient l’esprit, mais elles ne le satisfaisaient pas...»
- D’importants Rapports parmi ceux présentés au Congrès démontrent cette continuité entre les états solide, liquide, gazeux et corpusculaire ; ce dernier semblant, en réalité, selon l’expression de J.-J. Thomson, « fournir une représentation moderne du fluide électrique dans la théorie d’un seul fluide. » (1)
- Le point le plus laborieux était, certes, ce rattachement, cette démonstration de continuité par la loi de causalité entre les modes pondérable et impondérable, matière et force. Quant à la continuité entre les diverses formes de l’énergie, nous lisons (p. 24) du Mémoire de M. Henri Poincaré :
- « .. .Les rapports de l’électricité et de la lumière sont maintenant connus ; les trois domaines de la lumière, de l’électricité et du magnétisme, autrefois séparés, n’en forment plus qu’un : et cette annexion semble définitive. .. »
- fl) J.-J. Thomson, Troisième volume des Rapports, p. 140.
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- Dans la section intitulée : « Signification des théories physiques » (théories qui se succèdent, se remplacent ou se complètent à mesure de rélargissement de nos connaissances) l’auteur observe qu’après comme avant leurs modifications, ces théories nous apprennent « qu’il y a fiel rapport entre quelque chose et quelque autre chose; seulement», dit-il (p. 15), «ce quelque chose ^nous l’appelions autrefois mouvement, nous l’appelons maintenant courant électrique. Mais ces appellations n’étaient que des images substituées aux objets réels que la nature nous cachera éternellement. Les rapports véritables entre ces objets réels sont la seule réalité que nous puissions atteindre, et la seule condition, c’est qu’il y ait les mêmes rapports entre ces objets qu’entre les images que nous sommes forcés de mettre à leur place......
- » Que tel phénomène périodique (une oscillation électrique, par exemple) soit réellement dû à la vibration de tel atome qui, se comportant comme un pendule, se déplace véritablement dans tel ou tel sens, voilà ce qui n’est ni certain ni intéressant. Mais qu’il y ait entre l’oscillation électrique, le mouvement du pendule et tous les phénomènes périodiques une parenté intime qui correspond à une réalité profonde ; que cette parenté, cette similitude, ou plutôt ce parallélisme se poursuive dans le détail ; qu’elle soit une conséquence de principes plus généraux, celui de l’énergie et celui de la moindre action ; voilà ce que nous pouvons affirmer; voilà la vérité qui restera toujours la même sous tous les costumes dont nous pourrons juger utile de l’affubler... »
- Relevons encore (p. 18) : « Comme nous ne pouvons pas donner de l’énergie une définition générale, le principe de la conservation de l’énergie signifie simplement
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- qu’il y a quelque chose qui demeure constant. Eh bien, quelles que soient les notions nouvelles que les expériences futures nous donneront sur le monde, nous sommes sûrs d’avance qu’il y aura quelque chose qui demeurera constant et que nous pourrons appeler énergie. *
- » Est-ce à dire que le principe n’a aucun sens et s’évanouit en une tautologie? Nullement, il signifie que les différentes choses auxquelles nous donnons le nom d'énergie sont liées par une parenté véritable ; il affirme entre elles un rapport réel...»
- Le rapport réel entre tous les possibles ou entre toutes les formes diverses de l’énergie, c’est, nous dira Emmanuel Kant, le rapport dynamique, traduction de la cause dans l’effet, en un mot, la loi de causalité.
- Cette idée de possibles illimités, reliés entre eux par une affinité transcendentale (loi constitutive universelle), nous la retrouvons chez le créateur de la synthèse chimique, Berthelot, non seulement dans son hypothèse « la matière fondamentale fonction (1), les corps simples connus et à connaître valeurs déterminées», mais encore dans ses expériences démonstratives de la puissance dont le savant dispose, lorsqu’il s’est élevé à la connaissance de la loi de formation de quelque synthèse, corps gras, alcools, etc., connaissance lui permettant de « réaliser une infinité (2) d’autres effets » lesquels se succèdent par filiation précise.
- Claude Bernard dans ses « Leçons (3) sur les phénomènes de la vie communs aux animaux et aux végétaux » exprime, lui aussi, que des formes infinies sont on
- (1) Berthelot. Leçons sur l’Isomérie, 1863 (Hachette).
- » Essai de mécanique atomique, 1879 (Dunod).
- (2) Berthelot. La synthèse chimique, 1897, p. 272 à 277 (Félix Alcan, 108, boulevard Saint Germain, Paris.)
- (3) J. B. Baillère et fils, éditeurs, 19, rue Hautefeuille, Paris.
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- puissance dans la nature. Enfin, l’épigraphe portée en tête de ce chapitre rappelle que telle est également la pensée du grand savant W. Crookes puisqu’il voit « dans la vie la promesse et la source de toutes les formes de matières. »
- Dans la section de son Mémoire où il expose Y Etat actuel de la Science, M. Henri Poincaré écrit (p. 24') touchant les théories explicatives :
- « Ce que nous avons de plus satisfaisant, c’est la théorie de Lorentz ; c’est sans contredit celle qui rend le mieux compte des faits connus, celle qui met en lumière le plus grand nombre de rapports vrais, celle dont on retrouvera le plus de traces dans la construction définitive. Néanmoins elle a encore un défaut
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- grave,... elle est contraire au principe de Newton, de l’égalité de l’action et de la réaction ; ou plutôt ce principe, aux yeux de Lorentz, ne serait pas applicable à la matière seule ; pour qu’il fût vrai, il faudrait tenir compte des actions exercées par l’éther sur la matière, et de la réaction de la matière sur l’éther. Or, jusqu’à nouvel ordre, il est vraisemblable que les choses ne se passent pas ainsi ».
- Nous voici revenus à la question traitée par Lord Kelvin. Signalons donc, vu l’importance du sujet, qu’un Rapport (1) présenté au Congrès par M. E. Carvallo, examinateur d’admission à l’Ecole polytechnique, contient (p. 197) des conclusions favorables aux vues de MM. Sellmeier, Boussinesq et Helmholtz admettant l’action réciproque de l’éther et de la matière pondérable. Par les théories de ces derniers savants sont expliquées, dit M. E. Carvallo, outre la dispersion et l’absorption les « lois de l’aberration ; les lois de la
- (1) Sur les théories et formules de dispersion, deuxième volume des Rapports... p. 175 à 199. x
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- double réfraction, indépendante de la dispersion ; les lois de la polarisation rotatoire et de sa dispersion ; les lois du pléochroïsme dès cristaux biréfringents ; les lois de M. Cotton sur le dichroïsme des milieux rotatoires. »
- Après sa réserve quant à l’action mutuelle de la matière et de l’éther, M. H. Poincaré continue (p. 25) : « Quoi qu’il en soit, grâce à Lorentz, les résultats de Fizeau sur l’optique des corps en mouvement, les lois de la dispersion normale et anormale et de l’absorption se trouvent rattachés entre eux et aux autres propriétés de( l’éther par des liens qui sans aucun doute ne se rompront plus. Voyez la facilité avec laquelle le phénomène nouveau de Zeeman a trouvé sa place toute prête, et a même aidé à classer la rotation magnétique de Faraday qui était restée rebelle aux efforts de Maxwell ; cette facilité prouve bien que la théorie de Lorentz n’est pas un assemblage artificiel destiné à se dissoudre. On devra probablement la modifier, mais non la détruire. »
- Il poursuit, indiquant qu’un autre savant, Larmor, conservant la théorie de Lorentz dans ce qu’elle a d’essentiel « y greffe pour ainsi dire les idées de Mac-Cullagh sur la direction des mouvements de l’éther » ; mais sans avoir pu encore montrer que ces mouvements compensant ceux de la matière rétablissent l’égalité de l’action et de la réaction. (La question va revenir plus loin.)
- « Le principe de la conservation de l’énergie » lisons-nous encore (p. 26) « n’a reçu que des confirmations; un second principe est venu s’v joindre, celui de la moindre action , mis sous la forme qui convient à la Physique. Lui aussi a toujours été vérifié, au moins en ce qui concerne les phénomènes réversibles qui obéissent ainsi aux équations de Lagrange, c’est-à-dire aux lois les plus générales de la Mécanique ». L’auteur ajoute :
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- « Les phénomènes irréversibles sont beaucoup plus rebelles. Eux aussi cependant s’ordonnent et tendent à rentrer dans l’unité; la lumière qui les a éclairés nous est venue du principe de Carnot. Longtemps la Thermodynamique s’est confinée dans l’étude de la dilatation des corps et de leurs changements d’état. Depuis quel-quelque temps, elle s’est enhardie et elle a considérablement élargi son domaine. Nous lui devons la théorie de la pile , celle des phénomènes thermo-électriques ; il n’est pas dans toute la Physique de coin qu’elle n’ait exploré et elle s’est attaquée à la Chimie elle-même. Partout régnent les mêmes lois ; partout, sous la diversité des apparences, on retrouve le principe de Carnot; partout aussi ce concept si prodigieusement abstrait de l’entropie , qui est aussi universel que celui de l’énergie et semble comme lui recouvrir une réalité. La chaleur rayonnante paraissait devoir lui échapper; on l’a vue récemment plier sous les mêmes lois.
- « Par là nous sont révélées des analogies nouvelles, qui souvent se poursuivent dans le détail; la résistance ohmique ressemble à la viscosité des liquides ; l’hysté" résis ressemblerait plutôt au frottement des solides. Dans tous les cas, le frottement paraît le type sur lequel se calquent les phénomènes irréversibles les plus divers, et cette parenté est réelle et profonde.
- « On a cherché aussi une explication mécanique proprement dite de ces phénomènes. Ils ne s’y prêtaient guère. Pour la trouver, il a fallu supposer que l’irréversibilité n’est qu’une apparence, que les phénomènes élémentaires sont réversibles et obéissent aux lois connues de la Dynamique...
- « Cette conception , qui se rattache à la théorie cinétique des gaz, a coûté de grands efforts et a été en somme assez peu féconde ; elle pourra le devenir. Ce
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- n’est pas ici le lieu d’examiner si elle ne conduit pas à des contradictions et si elle est bien conforme à la véritable nature des choses.
- « Signalons toutefois les idées originales de M. Gouy sur le mouvement brownien. D’après ce savant, ce singulier mouvement échapperait au principe de Carnot. Les particules qu’il met en branle seraient plus petites que les mailles de cet écheveau si serré ; elles seraient donc en mesure de les démêler et par là défaire marcher le monde à contre-courant. » Nous ajoutons : conséquemment de rétablir l’égalité de l’action et de la réaction, question touchée un peu plus haut (p. 392).
- Cette question est subordonnée à celle capitale du principe d’unité dans la nature, à celle de relation entre ce principe et le concept de l’Absolu. Poursuivons donc.
- « En résumé » , écrit l’illustre Rapporteur » , les phénomènes anciennement connus se classent de mieux en mieux; mais des phénomènes nouveaux viennent réclamer leur place; la plupart d’entre eux , comme celui de Zeemann , l’ont trouvée tout de suite.
- « Mais nous avons les rayons cathodiques, les rayons X, ceux de l’uranium et du radium... »
- M. H. Poincaré est d’avis (p. 27) que loin de détruire l’unité générale, «ils la compléteront... On croit retrouver dans tous ces phénomènes de véritables ions, animés, il est vrai, de vitesses incomparablement plus fortes que dans les électrolytes...
- « Non seulement nous découvrons des phénomènes nouveaux, mais dans ceux que nous croyions connaître, se révèlent des aspects imprévus. Dans l’éther libre, les lois conservent leur majestueuse simplicité... » (le lecteur remarquera cette affirmation et la rapprochera de la réserve^ faite ci-dessus, p. 392 ; nous reprenons le
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- LE DEVOIR
- texte); « mais la matière proprement dite semble de plus en plus complexe; tout ce qu’on en dit n’est jamais qu’approché et à chaque instant nos formules exigent de nouveaux termes... »
- Enfin le savant termine par ces paroles :
- « De ce rapide exposé., que conclurons-nous?
- « Tout compte fait, on s’est rapproché de l’unité ; on n’a pas été aussi vite qu’on l’espérait il y a cinquante ans, on n’a pas toujours pris le chemin prévu; mais, en définitive , on a gagné beaucoup de terrain. »
- « On s'est rapproché de Vunité » : Voilà la conclusion fondamentale du Rapport présenté par M. Henri Poincaré. Et cette conclusion suffit à indiquer l’immense portée philosophique du Congrès international de Physique. En effet, par l’affirmation du principe d’unité, la Science— Kant va nous le démontrer — écarte définitivement le concept de matière étendue sans vie, impénétrable , chose en soi rendant illusoire la liberté morale ; et elle fait ainsi place au concept de l’Absolu comme principe de l’univers conditionné.
- Vve J.-B.-A, Godin , née Moret.
- (A suivre).
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- LES TRUSTS
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- Les « Trusts » el les « Industrial combinations »
- Peu d’organisations industrielles et commerciales ont eu le privilège de créer dans le public une émotion pareille à celle qu’ont fait naître ces ententes formidables connues généralement sous le nom de Trusts. Ces combinaisons nouvelles qui inquiètent les croyances libérales de l’école de Manchester, débutèrent aux Etats-Unis et gagnèrent peu à peu l’Europe, où le grand trust international dit de l’Océan vint, tout dernièrement, porter l’émotion à son comble.
- Il est difficile à l’heure actuelle d’ouvrir un journal sans que les yeux se heurtent à un article sur les Trusts, pools, cartels, comptoirs ou autres organismes de ce genre. C’est en effet sur les trusts de l’acier, du pétrole, du sucre, du tabac, de la viande que s’exerce la verve des rédacteurs ; mais les indications sensationnelles, données par les journaux sont trop écourtées, trop imprécises, pour que le lecteur puisse se faire une opinion réfléchie et impartiale des modifications en train de bouleverser les vieilles habitudes commerciales et industrielles.
- Profitant de Phospitalité et de la place que veut bien nous accorder le Devoir, nous allons essayer de résumer les observations faites aux Etats-Unis par M. Paul de Rousiers et publiées en deux excellents livres : Les industries monopolisées aux Etats-Unis — Les syndicats industriels de producteurs en France et à, l’Etranger (1). A d’autres documents nous emprunterons quelques traits et indications que nous croirons pouvoir intéresser le lecteur.
- t'i) Librairie Armand Colin, Paris.
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- En 1896, M. P. de Rousiers qui avait déjà visité les Etats-Unis et publié en un charmant volume : La vie Américaine, ses impressions de voyage, fut chargé, par le Musée Social, d’une enquête aux Etats-Unis, sur la concentration des industries et les conditions artificielles ou naturelles qui accompagnent, favorisent ou retardent ce phénomène. Il partit pour l’Amérique, s’acquitta de son mandat avec un rare bonheur et, après de longues et délicates recherches, publia, en 1898, le premier volume que nous avons déjà cité : Les industries monopolisées. Peu après, en 1901, il fît paraître un second volume : Les syndicats industriels, que l’on peut considérer comme le complément du premier.
- Dans son enquête, l’auteur étudie successivement les trusts du pétrole, du sucre, de l’acier, du cordage, du whiskey, etc., et une foule d’autres tentatives qui, bien que n’ayant pas le caractère d’un trust proprement dit, n’en sont pas moins des essais de monopolisation, d’une durée et d’une étendue plus ou moins limitées, il a questionné et entendu des partisans et des adversaires des nouveaux systèmes « Les Trusts ruinent le pays au profit de quelques millionnaires », disaient les uns. «Ils assurent le développement industriel et substituent l’ordre au désordre », répliquaient les autres.
- « Ils détruisent la concurrence et le pouvoir inventif des individus, tuent le petit commerce, la petite industrie, et réduisent à la situation de simple employé une foule d’individus intelligents qui auraient pu monter une affaire eux-mêmes et s’assurer ainsi une position honorable et indépendante », affirment les premiers.
- « Ils régularisent la production et en réduisant les chômages sont utiles aux ouvriers mêmes. Ils sont avantageux au pays tout entier, car ils ont abaissé les prix et amélioré la qualité des produits qu’ils ont fabri-
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- qués», répondent les seconds. Les arguments ne manquaient pas, et l’enquêteur se demandait si comme l’affirmait le rapport d’un Comité nommé dans l’Etat de New-York, en 1897, pour faire une enquête sur les trusts, ces fondations « établissent un système commer-« cial tendant clairement à la restriction des affaires, «un système qui si on n’y met obstacle amènera forcé-« ment le monopole absolu et l’exclusion en fait des « petits capitaux des champs de la concurrence»; ou bien si elles sont le résultat normal de la concentration des richesses et produits, tout à la fois par le développement du machinisme, des moyens de transport, et de la spécialisation industrielle.
- Ces réflexions le laissaient perplexe et, pour sortir d’embarras, son premier objet d’examen fut celui-ci : « Qu’est-ce qu’un Trust ?
- Il écrit à ce sujet : « Le mot trust est si peu défini, il « s’applique à tant de phénomènes divers, il est employé « si souvent d’une façon tellement tendancieuse, que si « je réunissais cinquante Américains éminents par leur « situation et leur intelligence, il suggérerait dans ces « cinquante têtes une image différente. Pendant mon sé-« jour aux Etats-Unis, je n’ai jamais approché un Améri-« cain dont l’opinion valut d’être comptée, sans lui poser « sur les trusts une série de questions, et je me suis très « vite rendu compte que mes interlocuteurs non seule-« ment différaient d’opinion, mais qu’ils ne parlaient pas « des mêmes choses. 'Ils visaient tantôt l’accaparement « proprement dit, « les coups de bourse » ; tantôt, les « ententes industrielles eïitre patrons pour la régulari-« sation de la production ; tantôt, l’absorption de toutes « les usines fabricant le même produit, par une puis-« santé compagnie, ou par un seul homme. Quelques-« uns pensaient aux chemins de fer ; d’autres aux
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- € grands magasins, aux monopoles des services muni-
- « cipaux ;..... bref, chacun voyait dans la question
- « posée un sujet différent ; les réponses n’étaient pas « comparables » ; elles portaient l’empreinte de la plus grande confusion.
- Le seul parti à prendre était d’étudier séparément les industries monopolisées et d’examiner soigneusement :
- Primo, si les causes qui les ont rendu telles sont naturelles ou artificielles ;
- Secundo, si elles sont générales, ou particulières à telle ou telle industrie ;
- Tertio, si elles sont permanentes^ ou temporaires ;
- Quarto, si elles sont favorables ou nuisibles à révolution industrielle générale.
- C’est dans ces sillons qu’avec beaucoup de discernement, M. P. de Rousiers a dirigé son enquête et c’est sur ce terrain que nous allons le suivre en résumant -seulement une partie des faits et des conclusions qu’il a si bien mis en lumière.
- Parmi les Trusts les plus anciens et les plus importants se trouve celui de la Standard oil Company. Aucun n’a soulevé de plus vives attaques, aucun n’a soutenu tant de procès, aucun n’a été accusé d’avoir employé plus de corruption pour atteindre à ses buts et écraser ses concurrents. Aucun, enfin, n’a amassé contre les trusts autant d'impopularité ; et si l’on ne peut mettre à sa charge exclusive toutes ces lois dites anti-trusts votées pas les législatures des Etats de l’Union pendant ces vingt dernières années, on peut croire, tout au moins, que ses agissements en ont suggéré un grand nombre.
- Les défenseurs des Trusts ne contestent pas que les moyens employés pour assurer la prépondérance de ces
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- entreprises n’aient souvent manqué d’honnêteté et n’aient donné de fâcheux exemples ; mais, font-ils remarquer, toute lutte, tout combat excite la passion et la passion aveugle est une mauvaise conseillère. Cette explication est un aveu ; mais il n’en faut pas conclure que la malhonnêteté est la raison principale du succès dans une entreprise. 11 serait plus facile d’établir le contraire. Ce que l’on peut plaider, c’est que1 le manque de délicatesse n’est pas toujours une cause de ruine. L’histoire de la Standard oil Company pourra aider le lecteur à se faire une opinion sur ce sujet.
- A la tête de cette vaste entreprise qui, à l’heure actuelle, passe pour avoir* centralisé plus des neuf dixièmes du pétrole vendu et consommé dans les Etats-Unis, se trouve un homme d’une intelligence, d’une volonté, d’une activité peu commune. Son nom est John Rockefeller.
- Il semble que c’est vers 1871 ou 1872 que Rockefeller commença à donner de l’extension au projet par lui conçu de réunir en une seule organisation l’exploitation des puits de pétrole qui criblaient déjà le sol de la Pen-sylvanie. A l’exécution de son plan il mit une prudence rare et consacra vingt ans de travaux. Sa volonté tenace eut raison de tous les obstacles ; et il atteignit son but non sans laisser de nombreuses ruines et s’être attiré bien souvent des apostrophes désagréables. Nous empruntons celle-ci, publiée, fin 1898, dans la Revue des Revues, par F. de Norvins :
- « Le mercredi, 12 octobre 1898, le plus terrible peut-« être des directeurs des Trusts, le Roi du Pétrole, John « D. Rockefeller, était appelé devant la Cour suprême « de l’Ohio, sur de nombreuses violations de la loi qu’il « avait sur la conscience. A maintes reprises déjà, la « Cour de l’Ohio et quantité d’autres Cours de Justice
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- « avaient eu à s’occuper du Standard oü Trust et de « ses directeurs. Des jugements avaient été rendus, « condamnant les Trusts en général et le Trust Rocke-« feller en particulier à disparaître ; mais on ne s’était « même pas donné la peine d’éluder la loi et tout « s’était continué comme par le passé.
- «Un soir, après avoir passé la journée entière à la « Cour, le richissime Rockefeller rentrait au salon du « New-Netherland Hôtel, où il était descendu, quand il « se trouva face à face avec un homme à cheveux gris, « de haute taille et de carrure athlétique. Vivement « ému , le milliardaire tendit la main à l’arrivant et, de « sa voix la plus douce :
- « — Comment cela va-t-il, George? lui demanda-t-il. € Voici que nous vieillissons tous deux, n’est-il pas vrai? « Ne regrettez-vous pas de n’avoir pas suivi mes conseils, « dans le temps jadis?
- « — Peut-être aurais-je mieux fait de les suivre, ré-« pondit l’inconnu d’une voix vibrante, car vous m’avez « en effet ruiné, comme vous m’aviez promis de le faire. « Oui, vous m’avez ruiné, par la force de votre argent « et de votre malhonnêteté, vous m’avez ruiné et vous « ne le nierez pas !
- « John D. Rockefeller ne discuta pas. Il ouvrit la porte « du salon et sortit. Mais le scandale avait été public. « Tous les assistants avaient reconnu, dans l’énergique « vieillard qui avait si clairement dit son fait au Roi du « Pétrole * une des plus notoires victimes de la tyrannie « des Trusts, George Rice, de Marietta (Ohio). »
- Les champs de pétrole de la Pensylvanie atteignent, dit-on , une superficie de 89,600 hectares. S’il avait fallu se rendre acquéreur de toutes ces terres, le capital de la Standard oil C° n’y aurait pas suffi. Ainsi n’est-ce, pas ainsi que s’y prit Rockefeller.
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- Quoique liquide, le pétrole ne constitue pas de nappes dans le sol ; on l’y trouve à l’état de poches disséminées d’une façon irrégulière et placées à des profondeurs qui varient généralement de 400 à 1200 mètres.
- Il est souvent mêlé de gaz et d’eau salée. Pour l’extraire, il faut forer les puits dont le coût s’élève de vingt à vingt-cinq mille francs en moyenne. C’est là un travail et un emploi de fonds assez aléatoires; car on ne rencontre pas toujours des poches à pétrole et, dans ce cas, tout le travail exécuté est absolument perdu.
- L’opération du forage des puits se fait tantôt aux frais du propriétaire du terrain, tantôt aux risques et périls d’entrepreneurs spécialisés dans ce genre de travaux et recherches. Si l’opération réussit et 'que le forage rencontre une poche de pétrole, la Standard oil C<> apparaît et offre généralement ou d’acheter le puits à forfait ; ou de prendre à un prix déterminé tout le pétrole que le puits peut produire. Le prix d’un puits dont la production a été vérifiée se calcule sur la base de 10,000 francs par tonneaux de 160 litres de pétrole brut qu’il peut quotidiennement produire.
- L’entreprise de forage a-t-elle pris à sa charge les chances de ce genre de recherches, c’est elle qui vend alors à la Standard oil C° le droit d’exploitation perpétuelle qu’elle s’était naturellement réservé ; et elle indemnise le propriétaire du terrain en lui accordant le huitième du prix qu’elle touche. Il n’est pas rare de rencontrer des puits, qui rendent, par jour, 100 tonneaux de 160 litres, ce qui porte le prix d’achat du puits à un million de francs. L’appât d’un tel profit, incertain sans doute, mais considérable, suffit pour tenter entrepreneurs et propriétaires.
- La Standard oil C° évite ainsi les chances et les frais des recherches; elle préfère acheter les puits sur leur
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- débit constaté quoi qu’elle n’ait aucune certitude sur la durée de ce débit. Elle tore bien aussi un certain nombre de puits à son compte, mais seulement dans les parties de terrain qui lui présentent les plus grandes probabilités de succès. Ce n’est pas le forage des puits qu’elle a cherché à accaparer.
- Le pétrole ne s’emploie pas tel qu’il sort de la terre. Celui même de Pensvlvanie bien que très supérieur aux pétroles de l’Ohio, de la Californie et de la Russie, doit pourtant subir l’opération du raffinage par laquelle on lui enlève 10 pour 0/0 de matière lourde; les autres perdent ordinairement 35 pour 0/0 de la même matière. Cette première opération ne suffit pas ; on doit, encore, reprendre le pétrole et lui enlever une certaine proportion de matières plus légères qui constitueraient un vrai danger à son emploi comme huile d’éclairage. Il faut donc transporter le pétrole aux raffineries; et c’est la nécessité de ce transport, opération bien simple pourtant* qui apparut à Rockefeller comme le point initial d’établissement de son monopole.
- Ceci nous oblige à jeter un coup-d’œil sur l’industrie des transports :
- A l’époque de la première construction des chemins de fer aux États-Unis, le pays était loin d’avoir sa population actuelle ; l’organisation des intérêts privés absorbait l’attention des habitants ; le capital faisait défaut ; les Etats particuliers de l’Union ne disposant que de faibles ressources n’osèrent point se charger d’aussi grosses entreprises que celles des voies ferrées et abandonnèrent à des Compagnies privées le soin de ces constructions coûteuses, sans se réserver ni compensation ni droit de surveillance et de contrôle. Aucune précaution visant un droit de retour ou une homologation des tarifs ne fut prise; personne n’y songea ; on était trop
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- heureux de trouver des Compagnies qui, moyennant de larges concessions en toute propriété de terres publiques sur leurs parcours, voulussent bien se charger de trouver les capitaux nécessaires à la construction des lignes. Une augmentation considérable de la population suivit de très près l’établissement des voies ferrées ; l’industrie des chemins de fer prit une importance imprévue ; de sorte qu’au bout d’un certain temps, les Etats se trouvèrent en face de présidents de Compagnies riches et indépendants, véritables potentats qui géraient au gré de leurs intérêts privés les lignes de transports.
- Des abus naquirent de cet état des choses, des plaintes s’élevèrent et sous le coup de la pression de l’opinion publique, l’Etat fédéral essaya de remédier au mal. Il rappela qu’une de ses attributions était de faire observer la liberté du commerce entre les divers Etats de l’Union et prescrivit, par une loi dite Interstate commerce Law , une application équitable des tarifs sans considération de personnes. Mais l’influence de l’Etat fédéral fut trop faible pour faire passer cette loi dans la pratique ; en effet, les Compagnies instituées par des chartes accordées par tel ou tel Etat particulier, ne relevaient pas du pouvoir fédéral.
- Rockefeller avec un flair merveilleux eut tout de suite le sentiment des avantages qu’il pouvait retirer de cet état de quasi indépendance. Il se lia avec les présidents des Compagnies dont il avait besoin et fît d’eux de vrais complices pour arriver à l’écrasement de ses propres concurrents. Il débuta par obtenir des Compagnies de chemins de fer des tarifs de faveur ; de son côté , il accordait , aux membres importants des Compagnies, des actions libérées de son propre Trust. Ces procédés peu délicats lui donnèrent bientôt un grand avantage : Di-
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- sons , d’abord, que les petits raffîneurs étaient ' obligés d’expédier en barils leurs pétroles bruts, tandis que les gros raffîneurs expédiaient les leurs par wagons-réservoirs. Or, les Compagnies de chemins de fer décidèrent de percevoir un droit sur les barils comme emballage , mais non sur les wagons-réservoirs. En outre, tendant à favoriser le Trust qui, naturellement, était un très gros client, les Compagnies, tout en ne refusant pas d’expédier les wagons-réservoirs qui étaient la propriété de quelques gros raffîneurs, entravaient ou retardaient néanmoins le transport en déclarant que la voie n’était pas libre et en laissant séjourner les dits wagons-réservoirs , un certain temps , sur les voies de garage ; ou bien si les raffîneurs demandaient aux Compagnies mêmes les wagons-réservoirs nécessaires, les Compagnies répondaient que ces objets étaient retenus ou qu’ils n’étaient pas libres.
- Tirons du travail déjà cité de M. F. de Norvins , un fait propre à illustrer ce qui précède :
- « En 1876, Georges Rice, ingénieur de grand mérite, « fondait une raffinerie de pétrole. Sa probité bien oc connue lui avait assuré une clientèle nombreuse et, oc dès le début, son usine dénommée The Ohio Works oc traitait plus de 100.000 barils de pétrole brut par an. « Il n’en fallut pas davantage pour exciter la jalousie de « John D. Rockefeller, lequel dirigeait déjà le Trust de oc pétroles, connu sous le nom de Standard oit Company, « et la guerre commença sans attendre. Tout d’abord, « la Standard oü Company offrit aux clients habituels oc de George Rice, le pétrole raffiné à 0 fr. 15 de moins « par gallon que George Rice lui-même ne le vendait. « L’ingénieur voulut savoir la raison de cette dépré-oc ciation et fit une enquête. Elle lui révéla des faits « monstrueux. Les compagnies de chemins de fer qui
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- « transportaient le pétrole obligeaient les raffineurs à « charger leurs fûts dans des vagons de marchandises « ordinaires; seul le Trust était autorisé à faire circuler, c sur le réseau , des vagons-réservoirs, pour lesquels il « n’avait pas à payer de voyage de retour. En outre, le « poids des barils constituait un fret très lourd à la € charge des raffineurs indépendants en général, et de € George Rice en particulier, pendant que le Trust ne « payait que pour le poids net du pétrole. Cela faisait au « Trust un avantage sur ses rivaux de plus de 500 francs « par wagon. Sur ces entrefaites, John D. Rockefeller € croyant George Rice complètement découragé, lui fit « offrir de lui acheter sa raffinerie. George Rice pré-« féra interrompre momentanément ses affaires et re-« fusa. Il savait que la loi interdit formellement les « Trusts et, décidé à aller jusqu’au bout, il ne voulut « pas se livrer pieds et poings liés à ses redoutables « antagonistes.
- « Les tribunaux furent saisis, et de l’enquête à « laquelle ils procédèrent résulta ce fait, que la « Standard oil Company et la Compagnie des Che-« mins de fer étaient dans la même main. Les prési-« dents et administrateurs du Trust étaient en même « temps les présidents et administrateurs d’un cin-« quième du réseau total de la voie ferrée aux Etats-« Unis. Les sacrifices qu’ils faisaient pour transporter « à prix minimes les pétroles du Trust étaient supportés « parles actionnaires du Chemin de fer, ce qui faisait « que les actionnaires du Trust touchaient annuelle-t ment des dividendes de 30 ou 40 pour 100.
- « Mais pendant que les tribunaux poursuivaient leur « enquête, Rockefeller et les siens continuaient leurs « opérations. Successivement, tous les raffineurs amé-« ricains, attaqués les uns après les autres, étaient
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- « obligés de fermer leurs usines. Le procédé employé « était partout le même. Dans la ville fournie par un « raffmeur indépendant, le pétrole était vendu par la « Standard oil C° à 10 ou 12 pour 100 meilleur marché « que par lui. Naturellement, les épiciers et autres dé-« taillants changeaient de fournisseur et s’adressaient « à Rockefeller. Si, par hasard, sachant quel renchérisse-« ment les attendait pour le jour où les raffineurs indé-« pendants seraient étranglés, ils faisaient mine de ne « pas vouloir changer, le syndicat installait lui-même « des boutiques de détail dans la ville et ruinait les « détaillants, en vendant même à perte au consomma-« teur. Une fois maître du marché, il avait vite fait « de rentrer dans ses déboursés.
- « M. George Rice a donné ce détail extraordinaire « dont l’authenticité, non seulement m’a été affirmée « par lui, mais en outre a été constatée de la façon la « plus formelle au cours de l’enquête judiciaire : En « 1885, le chemin de fer lui faisait payer 1 fr. 75 pour le « transport d’un baril de Macksburg à Marietta, distant « de 25 milles, pendant que, pour le même parcours la « même compagnie ne réclamait au Standard oil que « 0 fr. 50 ; et ce qu’il y a de plus invraisemblable, la « compagnie reversait au Standard oil 1 fr. 25 sur les « 1 fr. 75 qu’elle recevait, de sorte que le trust, concur-« rent de M. Georges Rice, empochait les deux tiers de « l’argent que ce dernier dépensait pour le transport de « ses denrées.
- « L’enquête une fois terminée, l’Attorney Général « formula ses réquisitions. Elles tendaient à ce que « la Cour suprême de l’Ohio prononçât la déchéance « des Compagnies des chemins de fer et la dissolution « du Standard oil. Cela se passait en 1887, voilà bien-« tôt douze ans. La Cour, dans son arrêt, adopta ces
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- « conclusions. Il semblait que cette fois tout fût fini et « que M. Georges Rice eût gain de cause. En réalité « rien de semblable n’eut lieu. Les Compagnies de « chemins de fer et le Trust, ne pouvant avoir raison « du pouvoir judiciaire, gagnèrent le pouvoir exécutif, a Les tarifs différentiels continuèrent d’être appli-« qués.
- « Le 21 mars 1892, la Cour suprême de l’Ohio rendit « un nouveau jugement contre le Standard oil et or-« donna sa dissolution immédiate. Cette fois Rockefeller « annonça qu’il allait se soumettre. Il se contenta de « changer le nom des certificats du Trust, sorte de « warrants, qu’il remplaça par des titres d’une autre « espèce mais négociables comme les premiers, et, mal-« gré l’opposition de la Cour, qui ne se déclara pas sa-« tisfaite de ce subterfuge, il continua ses errements « d’autrefois qu’il n’a jamais cessés jusqu’à ce jour. »
- Il est certain que de pareils procédés ne sont pas de nature à rendre le Trust du pétrole populaire. Les défenseurs du Trust ne les approuvent pas , ils se contentent de plaider les circonstances atténuantes.
- L’entente avec les Compagnies des chemins de fer ne fut pas la seule méthode employée par Rockefeller pour avoir raison de la concurrence. Dès le début son plan de campagne avait été étudié avec soin et il le poursuivit avec une ténacité et une clairvoyance remarquables. Nous avons dit que le pétrole brut était nécessairement conduit aux raffineries. Quelques gros industriels avaient construit des lignes assez longues de tuyaux qui conduisaient le pétrole extrait de leurs puits à des raffineries locales ; et on avait constaté que ce mode d’opérer constituait une économie sur le transport et la main-d’œuvre.
- Ces lignes de tuyaux sont désignées sous le nom de
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- pipes Unes. Le Trust du pétrole établit d’abord les siennes dans les localités à pétroles qui n’avaient pas encore de voies ferrées et les poussa simplement jusqu’aux gares les plus voisines. Au début et tant qu’il n’eut pas atteint la force et l’influence suffisantes, Rockefeller ne se posa pas en concurrent des chemins de fer ; tout au contraire, il laissa croire aux Compagnies qu’elles avaient en lui un client important et fidèle. Ce fut peut-être là un des secrets de son influence. Mais dès qu’il eut pris un rang important dans l’extraction du pétrole et qu’il eut organisé ses débouchés commerciaux sur une vaste échelle, il changea de tactique ; il acheta des pipes Unes déjà existantes, en construisit d’autres et les poussa hardiment des champs d’extraction du pétrole jusqu’aux bords des grands lacs et de l’Atlantique.
- Ces pipes Unes formées de tuyaux en fer doux de 20 centimètres de diamètre, sont longues souvent de 500 à 600 kilomètres. Tous les 80 kilomètres environ, de puissantes pompes activent la circulation du liquide. Les pipes Unes ont coûté des sommes considérables ; mais, telles qu’elles sont, elles réalisent une économie de 50 pour 100 sur le transport par chemin de fer. C’est là un avantage considérable dont sait user la Standard oil Company pour réduire les possesseurs d’huile brut qui n’acceptent pas ses prix. La Standard oil Company n’admet pas les pétroles quelconques à circuler dans ses canalisations. « Vendez-moi votre huile brute aux prix que je vous offre ou bien employez le chemin de fer qui vous reviendra plus cher » : tel est son langage et comme elle possède aujourd’hui à peu près toutes les grandes pipes Unes, elle possède de ce fait un avantage de 50 pour 100 sur les autres raffineurè qui ne peuvent y recourir.
- L’emploi des pipes Unes a eu une portée d’une autre
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- nature qui a, de son côté, aidé à favoriser la monopolisation de l’industrie du pétrole. Au début, il avait semblé commode d’établir les raffineries près des centres d’extraction ; mais, dès que les pipes Unes eurent réduit les frais de transport des pétroles bruts, on trouva plus avantageux d’établir les raffineries près des grands ports, des grands centres de chemins de fer d’où le pétrole raffiné pouvait êtrq plus facilement expédié vers ses lieux de consommation. C’est la raison qui décida la Standard OU C° à construire dernièrement près de Chicago, au bord du lac Michigan, sa grande raffinerie de Whiting. Cette raffinerie, pourvue de tout les progrès du mécanisme moderne, permet de réduire la main-d’œuvre. On charge à la fois 3,500 mètres cubes de pétrole brut et l’on fait trois charges par semaine. Deux équipes de 650 hommes chacune suffisent à servir un machinisme formidable réparti sur 128 hectares. Deux pipes Unes lui apportent le pétrole brut de l’Ohio et de l’Indiana. Nous avons dit que le pétrole de ces sortes de provenance laissait 35 pour 100 d’huile lourde ; de ce sous-produit on tire encore 17 sortes d’huile lubrifiante; et, des parties les plus solides, on tire de la cire jaune et de la cire blanche dont on fabrique des bougies. Enfin, le déchet final sert encore à faire du gaz ou bien les poteries l’emploient comme combustible parce qu’il donne une chaleur plus régulière que le charbon. Une usine qui traite cinq cent cinquante mille cubes par an de pétrole se trouve dans des conditions particulièrement favorables pour la préparation d’une foule de sous-produits et pour l’obtention d’une économie maxima de la main-d’œuvre.
- Une autre question qui se pose est celle-ci : Le Trust opprime-t-il le consommateur? Ce dernier a-t-il à s’en plaindre ?
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- « Que voulez-vous que je me plaigne du Trust du « pétrole», répond M. Carrol D. Wright, bien placé pour juger le cas, « j’entre dans la première pharmacie « venue et, grâce à lui, j’obtiens pour 25 centimes d’ex-« cellente vaseline. Je suis sûr d’obtenir exactement « la môme à San-Franciseo ou à la Nouvelle-Orléans; « dans le moindre village, je puis acheter une huile « d’éclairage, sans danger, bien épurée, de qualité uni-« forme et pour moins de dix centimes le litre. » Aussi, quand le Trust du pétrole est attaqué, ses défenseurs ne manquent pas de citer qu’en 1871, l’année d’avant le Trust, le pétrole mal épuré, dangereux, d’odeur désagréable, se vendait 30 centimes le litre.
- Pour le producteur de la matière première il en est tout autrement : le propriétaire du puits est sous la domination du Trust, puisque seul ou à peu près, le Trust peut lui acheter son pétrole brut ou son puits; mais en l’espèce, le Trust paie assez bien pour que ceux qui ont consenti à conclure affaire avec lui n’aient pas eu à s’en repentir. L’enquête faite sur place par M. P. de Rousiers en témoigne à maintes reprises.
- Une raison qu’on a invoquée contre le Trust, c’est qu’un ouvrier renvoyé de la raffinerie ne peut s’embaucher ailleurs, la Standard oü C° étant presque seule à se livrer à ce genre d’entreprise. La chose est possible ; mais une entrave individuelle qui est la conséquence d’une certaine discipline serait-elle un argument contre la concentration de l’industrie? Les Trades-Unions bien organisées n’ont-elles pas leurs listes noires. Il est d’ailleurs, plus avantageux pour les ouvriers organisés d’avoir comme employeur une grande Compagnie riche et prospère pouvant payer de hauts salaires , qu’un grand nombre de petits patrons épuisés par la concurrence.
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- En somme M. P. de Rousiers conclut :
- « Quelles que soient les injustices au moyen des-« quelles la Compagnie du Standard oil a obtenu son « monopole grâce à la complicité des chemins de fer, il « faut reconnaître qu’au point de vue purement écono-« mique le monopole a produit d’heureux résultats. Il' « a été avantageux pour les consommateurs ; il n’a pas « aggravé la situation des ouvriers et il a assuré aux « propriétaires des champs de pétrole un prix très ré-« munérateur pour la matière qu’ils lui livrent. »
- Mais l’enquêteur n’approuve pas, loin de là, les procédés employés par les Trusts pour échapper à l’arsenal des anti-Trust-laws dirigées contre eux. « Les Trusts,
- « dit-il, éprouvèrent le besoin de se défendre soit en « gagnant les législateurs eux-mêmes pour rendre les « lois inefficaces, soit en agissant auprès des hommes « chargés de les appliquer... Ils l’ont fait en usant du « moyen puissant que donne l’argent dans un pays où « le politicien se laisse facilement corrompre. Ils n’ont « pas créé la corruption, mais ils s’en sont très large-« ment servis.
- « La Compagnie du Standard oil n’échappe pas à ce re-« proche. Les scandales de sa complicité avec les Chemins « de fer avaient soulevé l’opinion contre elle. Elle est a donc responsable de la réaction qui s’en est suivie,
- « et si elle a dû recourir à la corruption pour se défen-« dre, c’est qu’elle avait déjà employé la corruption pour « acquérir sa puissance...
- « Economiquement bienfaisante, politiquement mal-« faisante, la Standard oil 0° ne fut pas atteinte par les « lois que firent contre les Trusts la plupart des Etats « américains ; tout au contraire son ingéniosité et les « mesures qu’elle prit pour se défendre donnèrent à son « organisation une nouvelle énergie. »
- {A suivre). Aug. Fabre,
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- La nouvelle Chambre, le nouveau Président,
- , le nouveau Ministère.
- La nouvelle Chambre a tenu sa première séance le 1er juin. C’est, toujours un bureau provisoire qui ouvre la session. Ce bureau est de droit formé du président d’âge, c’est-à-dire du député le plus âgé, assisté des quatre plus jeunes membres de la Chambre.
- Il en est de même naturellement au début d’une législature ; mais, comme dans ce cas il doit être procédé (à la vérification des pouvoirs, et que cette opération dure plusieurs jours, en vue de ménager les forces d’un vieillard, même lorsqu’il est aussi robuste et aussi vert que le fut jadis M. Pierre Blanc, et que l’est aujourd’hui M. Rauline malgré ses quatre-vingts ans, il est d’usage qu’on procède, immédiatement après la lecture du discours d’inauguration par le doyen d’âge, à la nomination d’un président et de deux vice-présidents, lesquels avec les quatre jeunes secrétaires maintenus dans leurs fonctions, forment le bureau provisoire, qui cédera la place à un bureau définitif dès que l’assemblée sera constituée, c’est-à-dire dès qu’il aura été procédé à la validation de plus de la moitié de ses membres.
- Le bureau définitif se compose d’un président, de quatre vice-présidents, de huit secrétaires et de trois questeurs.
- Par le choix du président provisoire on désigne le futur président définitif.
- Dans les circonstances actuelles, cette élection devait avoir forcément un caractère politique.
- En effet, après les élections du 27 avril et du 11 mai, les adversaires du ministère Waldeck-Rousseau, modérés, nationalistes ou conservateurs avaient nié leur défaite.
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- S’ils apportaient quelque bonne foi dans leurs appréciations, l’élection de M. Bourgeois à la présidence a sans doute dissipé les dernières illusions qu’ils pouvaient se faire.
- M. Bourgeois désigné par la gauche avancée l’emportait de 36 voix sur son concurrent M. Deschanel. Or, plusieurs fois de suite, M. Deschanel, républicain modéré, avait été porté au fauteuil présidentiel par la coalition dont nous venons de parler, et pendant les trois dernières années, malgré les sentiments imperturbablement ministériels de la majorité, il y avait été maintenu, grâce à l’appoint des voix de radicaux s’inspirant de considérations étrangères à la politique.
- De l’échec de M. Deschanel on peut tirer cette conclusion que la majorité de la présente Chambre est plus forte et sans doute aussi plus décidée que celle de la précédente.
- Elle n’avait d’ailleurs que ce moyen de fournir au Président de la République une indication nette et précise pour la formation du nouveau ministère. Bien que les élections eussent consacré le triomphe de sa politique, M. Waldeck-Rousseau n’avait pas cru devoir conserver la direction des affaires publiques et, la veille de l’élection du bureau définitif, l'Officiel publiait la lettre de démission collective du cabinet.
- « Le vote émis par la Chambre, le 12 juin 1899, » y disait le Président du Conseil démissionnaire , « ayait tracé le programme du ministère que, pendant trois ans, j’ai eu le grand honneur de présider.
- « Ce programme est aujourd’hui accompli. Les agitations violentes qui menaçaient l’ordre public ont depuis longtemps pris fin. La République, en dépit d’un effort sans précédent, est sorti victorieuse d’une dernière épreuve. Une majorité plus forte, et qui ne sera pas moins unie, assure, non-seulement le maintien, mais le développement de ses institutions. »
- Le 10 juin, M. Emile Combes et les autres membres du nouveau cabinet prenaient place au banc des minis-
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- très et M. Bourgeois au fauteuil présidentiel. Le discours d’installation de M. Bourgeois, puis la Déclaration ministérielle ont commenté dans le même esprit le résultat des dernières élections.
- M. Bourgeois s’est exprimé ainsi :
- « Comme l’a dit le président du conseil d’hier, au moment où il quittait volontairement un pouvoir exercé pendant trois années avec tant d'éclat, comme le pense certainement le gouvernement qui va se présenter devant nous, il s’agit, aujourd’hui, d’assurer non pas seulement le maintien, mais le développement des institutions républicaines.
- « C’est qu’en effet, la nation ne voit pas seulement dans la République la forme d’une constitution politique, elle en attend des réalités bienfaisantes ; elle en veut faire l’instrument des réformes nécessaires à l’organisation d’une démocratie.
- « Elle veut que la République soit une société vraiment équitable où, dans un commun respect pour toutes les lois, le citoyen puisse en toute sûreté jouir de tous ses droits, exercer toutes ses activités, trouver la jhste récompense de son travail et de son mérite, enfin, développer en toute liberté sa conscience et sa raison, sous la sauvegarde de la neutralité absolue de l’Etat; où les charges publiques réduites par le plus rigoureux contrôle et la plus stricte économie cessent de peser du poids le plus lourd sur les épaules les plus faibles ; où l’accumulation en quelques mains de la puissance de l’argent ne puisse pas devenir une menace pour la sécurité de tous.
- « Elle veut que la République soit aussi une société vraiment fraternelle où la vieillesse, l’invalidité, l’infirmité physique ou intellectuelle soient un titre à l’appui de tous ; où, par une mutuelle assurance, les uns et les autres soient protégés contre l’ensemble des risques qui dépassent les prévisions et la prudence individuelles et qu’augmente la complexité croissante de l’état économique ; où chacun de nous soit tenu à l’accomplissement , de tout son devoir social.
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- « Elle veut, en un mot, que la République soit réellement une association humaine où diminuent chaque jour l’égoïsme, Fintolérance et la haine, où règne, enfin, la paix véritable, celle que le sentiment commun de la justice satisfaite peut seul établir entre les consciences des hommes libres. »
- Dans la déclaration ministérielle, M. Combes rappelle, à son tour, que la lutte électorale a porté sur la politique du dernier ministère et de la majorité qui l’a soutenu, que le suffrage universel a approuvé la conduite du gouvernement et envoyé à la Chambre une majorité plus forte et non moins résolue à ne pas se diviser.
- « Cette union, dit-il, s’impose autant que jamais à la fois pour achever l’œuvre de défense et d’action républicaine si bien commencée par nos prédécesseurs et pour donner au pays les réformes qu’il attend. »
- Suit l’énumération de toutes les mesures que le gouvernement compte proposer.
- « La loi des associations est entrée dans sa période d’application administrative et judiciaire. Le gouvernement tiendra la main à ce qu’aucune de ses dispositions ne demeure frappée d’impuissance.
- « Nous vous proposerons en même temps d’abroger la loi du 15 mars 1850 sur l’enseignement, et de restituer à l’Etat, sans qu’il soit besoin de revenir au monopole universitaire, des droits et des garanties qui lui font absolument défaut.
- « Nous ne négligerons rien pour apporter un sévère esprit d’économie dans les dépenses publiques; pour contenir dans les limites du possible les charges dont l’accroissement continuel grève si lourdement les budgets de tous les grands Etats modernes, et pour écarter définitivement tout ce qui pourrait compromettre notre crédit national, resté l’un des premiers du monde, au milieu des embarras passagers de l’heure présente.
- « Parmi les réformes que le suffrage universel nous a donné le mandat d’entreprendre, une des premières
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- places appartient à celles qui doivent introduire dans notre système fiscal plus d’équité et d’esprit démocratique et, notamment, au remplacement de certaines de nos vieilles contributions par un impôt général sur le revenu, qui, taxant chacun suivant ses facultés, doit soulager dans une large mesure la démocratie des villes et des campagnes.
- « Nos populations attendent impatiemment la réduction du service militaire à deux ans, qui, sans porter aucune atteinte à la solidité de notre armée, doit assurer une égale répartition des charges imposées à la France par le souci de sa défense et de son honneur. Le Sénat est saisi d’un projet de loi destiné à la réaliser. Nous en demanderons la discussion la plus prochaine et le gouvernement appuiera résolument cette réduction auprès du Parlement.
- « L’opinion publique a réclamé énergiquement la mise en harmonie de notre justice militaire avec les principes du droit moderne. La législature précédente n’a pu mener à bonne fin que quelques fragments de l’œuvre entreprise ; nous vous convierons à la compléter avec nous, en même temps que nous réformerons 'dans le même sens les corps disciplinaires et les établissements pénitentiaires de l’armée.
- « La Chambre dernière avait chargé le gouvernement de lui préparer l’étude des conditions dans lesquelles pourrait s’opérer le rachat d’une partie de nos chemins de fer, nous nous conformerons à cette décision.
- « C’est un problème qui s’impose à toutes les démocraties modernes que d’assurer une retraite aux travailleurs de l’industrie, du commerce et de l’agriculture qui se trouvent sans ressources quand Fâge a brisé leurs forces.
- « Ce problème, la législature dernière l’a abordé, elle n’a pas eu le temps de le résoudre. Nous en reprendrons l’étude avec vous.
- « Nous croirions manquer à l’une de nos tâches es-
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- sentielles, si nous ne cherchions pas en même temps, dans toutes les branches de l’activité nationale les mesures d’ordre économique qui, sans toucher au principe de la propriété individuelle, pourront assurer plus de garanties au travail, plus de justice à notre société laborieuse, plus de bien-être aux déshérités, plus d’indépendance et de force, vis-à-vis des intérêts privés, à notre Etat démocratique représentant légal des intérêts généraux. »
- Ajouter l’intention manifestée de mettre le clergé et l’armée en dehors de la politique et de donner à la République une administration républicaine.
- L’interpellation sur la politique générale du gouvernement qui s’est développée le 12 juin, a permis aux représentants des divers groupes, de faire connaître leur opinion sur le programme du gouvernement.
- Nous n’étonnerons personne en disant qne ce programme a paru insuffisant aux amis les plus ardents du ministère ; mais ce qui pourrait sembler plus surprenant si l’on ne connaissait le malin plaisir que l’on éprouve dans la bataille politique à prendre son adversaire en flagrant délit d’inconséquence, c’est de voir les orateurs de l’opposition conservatrice et réactionnaire formuler exactement le même grief.
- Aux uns et aux autres M. Combes a répondu :
- « Nous sommes des hommes de gouvernement qui ont conscience du milieu où ils vivent. Sans rien renier de notre programme, nous sommes cependant bien forcés de n’en réaliser que ce qui est immédiatement, réalisable. »
- Ce langage n’est pas nouveau. Mis en circulation par les opportunistes, il provoqua les railleries des radicaux, et quand il passa dans le bagage oratoire de ces derniers, ce fut au tour des socialistes parlementaires de le tourner en dérision ; ils y applaudissent aujour: d’hui : tant il est vrai qu’il ne faut juger un gouvernement que sur ses actes.
- D’ailleurs la Déclaration manque de précision sur
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- certains points, sur la manière dont il compte opérer la réforme fiscale, par exemple. En outre, pour les uns, elle contient implicitement la séparation des Eglises et de l’Etat qui n’v apparaît pas aux autres de toute évidence. Un mot de la solution que le ministère se proj pose de donner au problème des retraites ouvrières eût été favorablement accueilli par tout le monde. Mais le gouvernement a sans doute pensé qu’il était sage de ne pas se lier les mains d’avance, de promettre peu et de tenir le plus qu’il pourrait. Car ses bonnes intentions ne sont pas niables.
- « Nous ne voulons pas limiter dès maintenant l’oeuvre de la législature » , a ajouté le président du Conseil , « c’est un programme d’études et d’action pour la session qui s’ouvre que nous vous soumettons ».
- Cette explication était de nature à calmer les plus impatients. Aussi la Chambre a-t-elle voté par 329 voix contre 124 un ordre du jour de confiance dans le gouvernement pour «appliquer une politique vigoureuse de laïcité, de réformes fiscales et de solidarité sociale. »
- D’ailleurs, au reproche d’imprécision ou d’abandon de certaines parties du programme radical, le ministère aurait pu répondre : « Montrez-moi les programmes électoraux qui se sont manifestés dans ce sens » ; et il aurait bien fallu reconnaître qu’ils étaient bien peu nombreux.
- C’est sans doute pour cela que , ni à la tribune, ni dans la presse, personne n’a fait remarquer l’absence au programme ministériel de la révision des lois constitutionnelles , si ardemment réclamée par le parti radical, lorsqu’il était dans l’opposition.
- Le scrutin d’arrondissement est sobre d’indications de ce genre.
- Sans méconnaître la force de l’objection de circonstance qu’on peut tirer de la composition actuelle d’un Sénat moins réfractaire aux idées d’avenir, nous persistons à croire à la nécessité de cette réforme qui se confond, à nos yeux, avec celle des lois électorales,
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- bien que la procédure en soit différente, car nous la considérons comme une réforme primordiale, condition et garantie de toutes les autres.
- A défaut de cette grande entreprise, la Chambre se décidera-t-elle à réformer, tout au moins, sa méthode de travail ?
- Appelé à diriger les débats législatifs, M. Bourgeois ne pouvait rester étranger à la préoccupation d’assurer leur fécondité.
- Dans son allocution inaugurale, il s’exprime ainsi à ce sujet :
- « Que de fois, mes chers collègues, ceux d’entre nous qui ont appartenu aux assemblées précédentes, se sont plaints des difficultés auxquelles une méthode insuffisante exposait le travail parlementaire : brusque interversion de nos ordres du jour ; discussion inattendue sur les objets les plus divers; longs débats sur des motions imprévues, sur des projets de résolution sans effet pratique, sans sanction législative possible ; amendements de dernière heure jetés au travers des textes longuement étudiés et en bouleversant l’économie ; jeu infini des additions et contre-additions aux ordres du jour.
- « Que de pratiques singulières peu à peu introduites dans nos usages , sans profit pour aucun parti, puisque chacun cherche à s’en servir à son tour, mais non sans grand dommage pour la rapidité, la clarté de notre travail et pour la bonne ordonnance et pour le bon renom de l’œuvre législative.
- « Si le concours de votre président est demandé par vous, mes chers collègues, pour porter remède à ces défauts de notre procédure contre lesquels si souvent mes prédécesseurs se sont élevés, je le donnerai de toutes mes forces, certain de bien servir ainsi la cause chère à tous les peuples libres : celle du régime parlementaire. »
- Puissent ces sages conseils être entendus.
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- FRANCE
- Le droit de grève et la rupture des contrats de travail.
- Voici un nouveau jugement rendu par le tribunal de commerce de Lyon et qui est relatif à la responsabilité des ouvriers qui rompent le contrat de louage *
- Un règlement consenti par les chambres syndicales patronale et 'ouvrière de l’industrie de l’apprêt, fixe, à Lyon, les conditions d’abandon du travail par les ouvriers, que cet abandon soit collectif ou individuel. Il donne notamment au patron le droit de retenir à l’ouvrier qui quitte brusquement l’atelier le prix de deux journées de travail, et interdit l’exercice du droit de grève avant que les bureaux des organisations patronale et ouvrière se soient abouchés pour examiner les difficultés surgies.
- MM. T. et O ayant renvoyé un de leurs ouvriers, ses camarades prirent fait et cause pour lui, et, au mépris des dispositions que nous venons de mentionner, quittèrent brusquement le travail. Les patrons pratiquèrent alors la retenue des salaires de deux journées prévue aux accords. Les ouvriers les assignèrent en paiement devant le conseil des prud’hommes, qui donna raison aux demandeurs et repoussa une demande reconventionnelle en deux cent cinquante francs de dommages-intérêts formée par MM. T. et Cie. Ceux-ci firent appel de cette décision devant le tribunal de commerce, qui l’a réformée par une série d’ «attendus » dont l’un déclare « qu’il est de jurisprudence constante que, la grève n’étant que l’eæercice collectif du droit que possède chacun de refuser son travail, il en résulte que ce refus
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- est aux risques et périls de ceux qui s’y sont volontairement et librement décidés. »
- Il en résulte que la violation par les ouvriers des dispositions d’un règlement corporatif consenti par eux et par le patron, donne à ce dernier le droit de retenir le montant des journées de travail que ce règlement lui permet de conserver par devers lui, en garantie de l’observation par les ouvriers des délais de dédit stipulés.
- * *
- Le tribunal de commerce de Limoges a rendu derniè-ment un jugement décidant qu’un contrat signé par un patron aux termes duquel ce dernier s’engage à n’employer que des ouvriers syndiqués est nul.
- Dans l’espèce, il s’agissait d’un boulanger de Limoges qui, lors de la dernière grève, avait signé le contrat présenté par les ouvriers.
- Plus tard, comme il avait pris un ouvrier non syndiqué parmi son personnel, ses ouvriers quittèrent le travail et assignèrent leur patron devant le conseil des prud’hommes.
- Ce tribunal, décida que le patron n’ayant pas respecté le contrat, devait payer une huitaine à ses ouvriers.
- De ce jugement le patron boulanger interjeta appel devant le tribunal de commerce et introduisit une demande reconventionnelle.
- Le tribunal a décidé que le contrat signé par le patron était nul, parce qu'il portait atteinte à la liberté du travail.
- Le tribunal a, de plus, alloué 50 francs de dommages-intérêts au patron par chaque ouvrier ayant cessé brusquement le travail.
- Le travail à l’heure et l’indemnité de renvoi.
- Le tribunal de commerce de la Seine, statuant sur un appel formé contre une sentence du Conseil de
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- prud’hommes, vient de rendre un jugement duquel il résulte que :
- 1° Quand l’ouvrier est engagé et payé à l’heure, le contrat de louage de services est un contrat de durée limitée que chaque partie est libre de rompre après chaque heure, ou tout au moins à la fin de chaque journée de travail. La demande en indemnité pour rupture de contrat doit donc être rejetée ;
- 2° La nature de ce contrat n’est pas modifiée par la durée plus ou moins longue des services antérieurs de l’ouvrier. Celui-ci ne saurait se prévaloir, pour obtenir une indemnité de renvoi, du temps plus ou moins long depuis lequel il travaille dans l’usine, alors qu’aucune faute n’est établie à l’encontre du patron.
- * *
- *
- Les accidents du travail et les écoles professionnelles
- La 7e chambre de la Cour d’appel a confirmé deux jugements du tribunal de la Seine qui avaient déclaré assujetties à la loi de 1898 les écoles professionnelles de P « Institut des jeunes aveugles » et de P « Orphelinat salésien. »
- Le point à juger était celui de savoir si les écoles professionnelles où le travail s’effectue à l’aide de moteurs inanimés peuvent , malgré le but charitable qu’elles poursuivent, être assimilées aux entreprises industrielles visées par l’article 1er de la loi du 9 avril 1898.
- La Cour s’est prononcée pour Paffirmative parce que ces écoles tirent, en effet, commercialement parti des travaux effectués par les apprentis.
- * *
- ANGLETERRE Les pensions de retraite.
- La question des pensions de retraite est toujours pendante devant la Chambre. /
- Le Musée social (annales, mai 1902) reçoit de son
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- correspondant anglais, M. Langer, quelques détails sur un projet qui auraient beaucoup de chances d’être agréé par le gouvernement, s’il était approuvé par les Sociétés de secours mutuels qui l’examinent en ce moment.
- D’ailleurs le projet est sorti des délibérations d’une conférence qui a eu lieu vers la fin du mois de septembre 1901 , sous les auspices du gouvernement, et à laquelle assistaient les délégués d’environ 4 millions d’adhérents aux Sociétés de secours mutuels.
- Voici en substance les résultats des travaux du Comité chargé par cette conférence de rédiger un projet conciliant les divers intérêts en jeu.
- On propose une pension de 5 shillings par semaine. Afin d’y avoir droit, le postulant devra être sujet britannique, avoir 65 ans et avoir fait son possible fmade a proper effort) afin de s’assurer lui-même, quelques ressources pour le vieil âge, pouvoir prouver avoir été de bonnes vie et mœurs entre les âges de 35 et 65 ans, ne pas posséder de ressources, de quelque origine qu’elles soient, supérieures à 5 shillings , par semaine.
- Les propositions, quant au vote d’une pension, seront faites par un comité composé pour les deux tiers de représentants de l’autorité locale gouvernementale et pour un tiers de délégués de sociétés mutuelles locales, mais la décision finale demeurera entre les mains des représentants du Gouvernement dans laffocalité. Celui-ci conserverait le droit de révoquer toute pension accordée s’il y avait lieu et ses décisions seraient sans appel.
- Le projet propose de laisser à la personne qui aurait droit à une pension le choix d’attendre l’âge de 70 ans et de recevoir alors 7 shillings 6 pences par semaine au lieu de 5 shillings ; ne pourrait réclamer de pension quiconque serait déjà secouru au moyen des fonds de bienfaisance.
- Une clause spéciale stipule que le bénéficiaire de la pension ne pourra entreprendre aucun travail salarié sans la permission de l’autorité de laquelle il tient la
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- pension. Cette autorité veillera à ce que le subside accordé ne puisse en aucune façon aider à faire concurrence au travail libre.
- M. Langer tient cette clause pour difficilement justifiable et d’une pratique peu aisée.
- Les pensions sont révisibles d’année en année, non transférables, non saisissables et peuvent être données soit au mari ou à la femme, soit à tous deux. Il est stipulé dans le projet que la réception de la pension ne suspend pas l’exercice des droits civiques, comme il se produit pour l’électeur qui vient à toucher même un penny du bureau de bienfaisance.
- Le gouvernement conservant la décision finale comme le contrôle des pensions, il n’était que juste qu’on mît à sa charge la plus grande partie des charges financières résultant de l’établissement des pensions. Il en paiera donc les deux tiers, les contribuables des localités supportant l’autre tiers.
- ETATS-UNIS
- La réglementation légale de la durée du travail.
- D’après un extrait du 18e rapport annuel du Service de la statistique du travail (Etat de New-York 1900), publié par le Bulletin de l’Office du travail français , voici d’abord' la liste des Etats dans lesquels la matière n’est régie par aucune loi : Alabama, Arizona, Arkansas, Delaware, Iowa, Kentuchy, Mississipi, Montana, Nevada, New-Mexico, Caroline du Nord, Orégon, Tennessée, Virginie occidentale.
- Parmi les Etats de l’Union où la durée du travail journalier est fixée par la législation , on distingue les catégories suivantes :
- A. — Etats dont les prescriptions sur la durée légale de la journée de travail ne sont applicables que subsidiairement, à défaut d’une clause y relative dans le contrat de travail : Californie, Connecticut, Illinois,
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- Indiana, Missouri, New-York, Pensylvanie, Wisconsin (8 heures) ; Floride, Maine, Michigan, Minnesota, Ne-’braska, New-Hampshire (10 heures) ; Géorgie (du lever au coucher du soleil).
- B. — Etats qui prévoient législativement une durée maxima du temps de travail dans les établissements publics et les travaux pour le compte du gouvernement et des communes : Californie, Colorado, Distr. de Colombie, Idaho, Indiana, Kansas, Maryland (pour la ville de Baltimore), New-York, Ohio, Pensylvanie , Utah , Washington, Wvoming (8 heures), Massachusetts (de 8 à 9), Texas (9,heu res).
- C. — Etats où est déterminée la durée licite de la journée des ouvrières dans les fabriques.
- 1° Sans distinction d’àge.
- Wisconsin (8 heures'par jour) ; New-Jersey (10 —55 heures par semaine) ; Massachusetts (10 — 58); Connecticut, Louisiane, Maine (seulement dans des fabriques déterminées) ; Maryland, Nebraska, New-Hampshire, New-York, Dakota septentrional, Oklahoma, Rhode-Island, Dakota méridional, Virginie (10 — 60) ; Géorgie, Caroline du Sud (11 — 66) ; Pensylvanie (12 — 60).
- Les heures supplémentaires sont admises dans le Maryland, le Dakota septentrional, POklahoma, le Dakota méridional et le Wisconsin.
- /
- 2° Au-dessous de 21 ans.
- Wisconsin (8 heures par jour), New-Jersey (10 heures par jour, 55 heures par semaine) ; Massachusetts (10— 58); Connecticut, Louisiane, Michigan, Nebraska, New-Hampshire, New-York, Rhode-Island, Virginie (10 — 60) ; Pensylvanie (12 — 60) ; Géorgie (du lever au coucher du soleil).
- Au-dessous de 18 ans.
- Oklahoma, Dakota septentrional, Dakota méridional 00 heures); Ohio (10—55) ; Colorado, Indiana, Maine (10 — 60) ;
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- De 16 à 20 ans.
- Minnesota (10 — 60).
- Au-dessous de 16 ans.
- Illinois, Maryland (10— 60). Dans les deux Dakota, l’Oklahoma et le Wisconsin, les heures supplémentaires sont admises.
- D. — Etats possédant la même réglementation légale qu’en C, pour les jeunes ouvriers du sexe masculin :
- Au-dessous de 21 ans.
- Minnesota (10 heures), Pensylvanie (12 — 60).
- Au-dessous de 18 ans.
- Wisconsin (8 heures) ; Oklahoma, Dakota septentrional, Dakota méridional (10 heures) ; Ohio, New-Jersey, Massachusetts (10 —55); Californie, Louisiane, Michigan, New-Hampshire, New-York (10— 60) ;
- Au-dessous de 16 ans.
- Connecticut, Illinois, Indiana, Maine, Maryland, Rhode-Island (10 — 60) ; Géorgie (du lever au coucher du soleil).
- Au-dessous de 15 ans.
- Vermont (10 — 60) ;
- Au-dessous de 14 ans.
- Virginie (10 — 60).
- Heures supplémentaires admises dans les Etats suivants :
- Minnesota, Oklahoma, Wisconsin et les deux Dakota.
- E. — Etats dans lesquels la durée du travail quotidien des femmes et des jeunes gens employés dans les magasins et les maisons de commerce est réglementée par les lois :
- Californie, Connecticut, Illinois, Indiana, Maryland (pour la ville de Baltimore), Minnesota, Nebraska, Pensylvanie, (mêmes prescriptions que peur les fabriques)*
- Massachusetts (pour les jeunes gens au-dessous de 18 ans et pour les femmes : 58 heures par semaine) ;
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- Faits politiques et sociaux
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- New-York (pour les ouvriers au-dessous de 16 ans et les ouvrières au-dessous de 21 ans : 60 heures par semaine).
- Voici enfin quel est l’âge minimum, fixé dans chaque Etat de l’Union, pour l’emploi de jeunes ouvriers dans les fabriques :
- 14 ans : Colorado , Connecticut, Illinois, Indiana, Louisiane (pour les filles), Massachusetts, Michigan, Minnesota, Missouri, New-Jersey (pour les filles), New-York, Wisconsin.
- 13 ans : Ohio, Pensylvanie.
- 12 ans : Louisiane (pour les garçons), Maine, Maryland, New-Jersey (pour les garçons), Dakota septentrional, Rhode-Island, Tennessee, Virginie occidentale.
- 10 ans : Californie, Nebraska (les enfants ne peuvent travailler que quatre mois chaque année) , New-Hampshire et Vermont.
- AUSTRALIE
- L’arbitrage industriel dans la nouvelle Galles du Sud.
- L'industrial Arbitration Act du 10 décembre 1901 , a réglementé la reconnaissance des Industrial Unions (syndicats professionnels) et a établi un tribunal d’arbitrage pour le règlement des conflits industriels1. Cette loi doit rester en vigueur jusqu’au 30 juin 1908.
- Le tribunal d’arbitrage est composé d’un juge de la suprême Cour, président, et de deux membres choisis, l’un sur une liste de personnes présentées par les Unions industrielles de patrons, l’autre sur une liste présentée par les Unions industrielles d’ouvriers. Ueux assesseurs choisis sur présentation des parties, peuvent être adjoints au tribunal, lorsque le différend comporte des questions techniques.
- Le tribunal connaît de toute difficulté ou matière industrielle qui lui est soumise par une Union ou par un Registrar (fonctionnaire chargé de l’enregistrement
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- des Unions). Avant de connaître d’une difficulté, le président et chacun des membres du tribunal prêtent serment de ne divulguer rien de ce qui peut avoir trait au secret commercial, aux bénéfices, etc. En cas de violation du serment, ils sont passibles d’une amende (12,500 fr. au maximum) et de révocation.
- Ne peuvent introduire une affaire devant le tribunal que les Um'ons industrielles et les personnes commises ou autorisées par lui. Aucune affaire ne peut lui être soumise par une Union qu’après décision conforme de la majorité des membres de cette Union réunis en assemblée spéciale (sauf le cas où la convocation de l’assemblée paraît impraticable au Registrar); il en est de même pour la procédure visant l’exécution d’une décision du tribunal.
- Le Registrar a le droit de saisir le tribunal d’un différend industriel lorsque les intéressés ne font pas partie d’une Union.
- La loi prévoit qu’une Union industrielle peut faire une convention sur une matière industrielle avec une autre Union ou un patron. Cette convention liera les parties ou les personnes , tant qu’elles feront partie de l’Union , pourvu que la convention ait été notifiée au Registrar et à condition que sa durée ait été spécifiée et qu’elle n’excède pas trois années. Cette convention aura, entre les parties, le même effet qu’une décision du tribunal et sera exécutoire comme elle.
- La loi contient encore des dispositions relatives aux grèves, lock-outs , renvoi du personnel, fixation d’un salaire minimum, préférence pour l’emploi des membres des Unions, et des prescriptions visant l’exécution forcée des décisions et ordonnances du tribunal.
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- Le musée international de la paix et de la guerre,
- créé à Lucerne par l’initiative de M. Jean de Bloch, a été inauguré le 7 juin, en présence de nombreuses délégations étrangères, du Bureau international de la Paix et de diverses autorités du pays.
- La haute et durable impression qui se dégage de ce musée, lisons-nous dans la République, c’est bien réellement un vrai sentiment de paix et d’harmonie, un besoin suprême de tolérance et de fraternité. A ce point de vue seul et pour l’influence morale qu’il exercera, le musée de la Guerre et de la Paix fait le plus grand honneur à ce début du vingtième siècle, qui, il faut du moins l’espérer, réservera encore de semblables surprises à notre pauvre humanité.
- Le tribunal international de la Haye.
- Par suite d’un accord conclu entre les Etats-Unis du Mexique, la cour d’arbitrage de la Haye sera appelée à juger un différend pendant depuis très longtemps.
- A l’époque où la Californie appartenait au Mexique, le gouvernement mexicain s’était emparé dans cette province des biens de l’Eglise et devait en rpayer la rente au clergé. Mais, à la suite de l’annexion de la Californie aux Etats-Unis, ceux-ci refusèrent de payer cette rente aux ayants-droit, qui réclament aujourd’hui cinq millions de francs de ce chef.
- L’accord intervenu doit encore être approuvé par les Parlements des deux pays.
- Il est probable que c’est le premier différend sur lequel la cour de La Haye aura à se prononcer, à moins
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- qu’elle ne soit saisie auparavant du conflit italo-suisse, si une solution amiable n’est pas survenue d’ici-là.
- La neutralisation de la Suède et Norwège.
- La seconde Chambre a rejeté, après un assez long débat, la proposition de M. Hesdin et de plusieurs de ses collègues relative à la neutralisation éventuelle des royaumes unis.
- Le ministre des affaires étrangères a fait, au cours de la discussion, la déclaration suivante :
- « Tout en ayant cru devoir déconseiller au roi de donner suite à la proposition qui nous occupe, j’estime néanmoins que, dans une certaine mesure, il serait possible de satisfaire aux voeux qui ont été formulés. Je suis, d’ailleurs, persuadé d’être absolument d’accord, tant avec la manière de voir de Sa Majesté, qu’avec l’opinion de mes collègues suédois et norvégiens, comme aussi avec le sentiment de la majorité de la population des pays Scandinaves, en déclarant ici, avec toute l’autorité que me confèrent ma situation et la certitude que mes paroles se feront entendre au-delà des frontières , que l’immuable principe sur lequel repose la politique des royaumes unis consiste à sauvegarder leur neutralité et à éviter toute immixtion dans les conflits qui pourraient survenir entre d’autres puissances. »
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- Les traités de droit civil international.
- Le 13 juin a eu lieu à La Haye, à la salle des Trêves, la ratification des traités qui règlent, pour une très grande partie de l’Europe, les conflits de droit international relatifs au mariage, au divorce, à la séparation de corps et de biens et à la tutelle des mineurs.
- Ces traités ont été discutés et adoptés à la Conférence diplomatique de La Haye, en 1900.
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- La fin de la guerre sud-africaine.
- Epuisés par une lutte de près de trois ans contre un ennemi quinze fois supérieur en nombre et constamment pourvu de troupes fraîches, les Boërs ont apposé, le 1er juin, leur signature au bas d’un traité fort honorable pour eux, mais qui n’en consacre pas moins la disparition des deux républiques sud-africaines.
- A cette occasion, l’assemblée générale du Bureau international de la paix, réunie à Lucerne pour l’inauguration du Musée fondé par Jean de Bloch, a voté le texte d’une déclaration publique par laquelle elle constate avec un profond soulagement que le sang a cessé de couler dans l’Afrique du Sud et exprime l’espoir que les conditions de l’accord intervenu seront assez largeç et assez libérales pour atténuer les vifs regrets qu’éveille la perte de l’indépendance des deux républiques , auxquelles personnes n’a apporté le moindre secours dans leur détresse, malgré les appels à la conscience publique toujours douloureusement affectée par le triomphe de la force sur le droit.
- L’assemblée espère voir la paix régner à l’avenir dans cette région du monde, la liberté et la paix détruire les germes de défiance et de haine semées par cette guerre dans l’âme des populations ; et elle espère aussi voir la nation anglaise rentrer dans la voie du libéralisme séculaire qui lui valait tant de sympathie.
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- FRANGE
- Une proclamation.
- Dès l’ouverture de la période électorale, pendant laquelle les affiches ayant trait aux élections sont affranchies de l’obligation du timbre, la Société « Le suffrage des femmes » a fait afficher dans les divers quartiers de Paris, une proclamation disant :
- « Les Français et les Françaises, subissant les mêmes lois et supportant les mêmes charges, sont au même titre des ayants droit à sauvegarder dans la République leurs intérêts, en votant et en légiférant.
- « Toute la nation souffre de l’exclusion politique de la moitié de l’intelligence humaine.
- « Que ceux qui aspirent à la justice sociale se coalisent pour faire donner immédiatement aux femmes ins-tauratrices du bien-être le pouvoir de transformer la commune et l’Etat, en une maison familiale organisée sur laquelle veillera leur maternelle sollicitude. »
- L'affiche portait un dessin représentant un homme et une femme placés à droite et à gauche d’une urne électorale et s’apprêtant à y déposer chacun son bulletin de vote.
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- Conseil national des femmes françaises.
- Nous avons annoncé jadis la constitution du Conseil national des femmes françaises, branche du Conseil international des femmes, et publié le programme de cette nouvelle organisation.
- La première assemblée générale de ce Conseil tenue le 13 février, sous la présidence de Mme Sarab Monod, a procédé à l’organisation des quatre sections
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- suivantes : section d’éducation, présidente, Mme Alphen Salvador, secrétaire, Mme Resseguier; section de législation, présidente, Mme d’Abbadie d’Arrast, secrétaire, Mme Oddo-Defiou ; section du travail, présidente , Mme Oster, secrétaire, Mme Maria Martin. La section d’assistance n’a pas constitué son bureau dans cette séance.
- Il n’y a pas de doute que ces différentes sections fourniront un travail de la plus grande importance. Il nous est permis d’en juger par quelques articles de leurs programmes ; la section d’éducation s’occupe de la co-éducation et de l’unification des programmes pour les deux sexes ; la section de législation discutera ces deux questions d’importance majeure : la puissance paternelle et la puissance maritale ; et la section du travail traitera l’apprentissage , la liberté du travail, etc.
- Un nouveau syndicat féminin vient de se fonder à Paris, la « Chambre syndicale des sages-femmes. »
- BELGIQUE Le vote des femmes
- De la Revue, ancienne Revue des Revues (extrait d’une enquête faite par Mme Andrée Tory sur le suffrage des femmes en Belgique. Quelques opinions).
- M. Paul Janson, député de Bruxelles :
- « Dans l’état de nos mœurs et de notre civilisation, le droit de suffrage en matière politique ne peut être reconnu aux femmes.
- «Je préférerais leur accorder l’éligibilité, ce qui permettrait aux plus intelligentes et aux plus capables d’entre elles d’exposer et de défendre au sein des Parlements leurs intérêts propres. »
- M. Edmond Picard,' sénateur, professeur de droit à l’Université de Bruxelles :
- « Je me déclare favorable au suffrage des femmes,
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- non pas pour qu’on le réalise tout de suite (ce serait peut-être, un peu tôt), mais parce que leur admission à la vie politique est dans l’évolution naturelle des peuples de race aryenne (ou, pour être aussi exact et plus clair,
- « de race européo-américaine ») ; parce que l’histoire, pour les réformes qu’elle amène, procède par préparations lentes, et que, parmi ses actes préparatoires, on voit invariablement l’affirmation de l’idée nouvelle par certains esprits « téméraires » ; parce qu'il semble que l’on aide la nature ou qu’on lui obéit en étant quelques-uns à proclamer les transformations qu’elle contient en germe et qui sont destinées à éclore irrésistiblement. »
- M. Emile Vandervelde, député socialiste belge :
- « L’intérêt social réclame , autant* que la justice exige, l’égalité politique des deux sexes.
- « Certes, nous comprenons fort bien que l’on procédera * par étapes, que l’on appliquera à l’électorat féminin la méthode expérimentale ; qu’on l’établisse d’abord pour les élections administratives — et c’est la portée de notre proposition actuelle — mais, tôt ou tard, la question se posera dans son ensemble, et ce sera l’honneur de la démocratie sociale d’en avoir, dans tous les pays, préparé la solution. »
- On connaît l’attitude prise par les femmes socialistes et le parti socialiste belge à cet égard et le résultat négatif de la revendication du suffrage des femmes devant la Chambre belge.
- Dans ses réunions mensuelles, la Ligue française du Droit des Femmes a discuté a maintes reprises cette , question.
- La thèse opportuniste qui subordonne le vote des femmes aux convenances de la tactique d’un parti ou à des considérations d’un ordre plus général, et la thèse radicale de leur accession immédiate à l’exercice de leur droit, y ont trouvé des défenseurs éloquents.
- Finalement, l’ordre du jour suivant a été adopté :
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- « La Ligue du Droit des Femmes, considérant que le » suffrage féminin sera une cause de progrès ‘rapide » pour l’humanité ; considérant, en outre, que le parti » socialiste a mis cette revendication en tête de son » programme,
- » Exprime aux femmes socialistes belges tous ses » regrets devoir qu’elles ont suspendu le mouvement » en faveur du suffrage universel des femmes jusqu’à » la victoire du suffrage universel des hommes et pro-» testent contre cet abandon , même momentané , » d’une action énergique qui devait être poursuivie en » commun par les deux sexes également intéressés à » la victoire de tous et de toutes. »
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- Les revendications féminines et le gouvernement allemand.
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- Le comte de Bulow, chancelier de l’Empire, a reçu une députation de « l’Association pour le droit de vote des femmes. » Cette députation, présidée par Mlle Anita Augspurg, docteur en droit, et composée de 35 membres, a présenté les revendications suivantes :
- 1° Présentation devant le Reichstag d’un projet de loi supprimant toutes les limitations que la loi impose aux associations féministes ;
- 2° D’un projet de loi donnant aux femmes qui ont passé le baccalauréat, le même droit que les hommes, à se faire inscrire à l’Université ;
- 3° Admission d’un certain nombre de femmes compétentes dans la commission chargée de la réforme des écoles de filles, réforme qui va être opérée très prochainement ;
- 4° Le ministre de l’instruction publique et des cultes ne contrariera pas par l’interdiction confessionnelle l’initiative privée en matière de tentatives de réforme des écoles de filles ;
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- 5° Il sera pris les mesures nécessaires pour procéder ultérieurement à la création d’écoles complémentaires obligatoires pour les jeunes filles.
- M. de BuloW' a promis de soumettre la question au Conseil fédéral et au Reichstag en y joignant un avis favorable.
- Le Chancelier a ajouté que la question de la réforme des écoles, de filles était à l’étude au ministère des cultes et instruction publique et aurait prochainement une solution favorable.
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- L’Ecole supérieure d’agriculture de Berlin , suivant l’exemple que lui ont montré les- Universités allemandes , vient d’admettre les femmes aux cours qui y sont faits.
- Un lycée de jeunes filles.
- Le conseil de la ville de Charlottenbourg a voté la ♦ création d’un lycée de filles dirigé d’après les systèmes les plus modernes et d’après les meilleures méthodes.
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- GRANDE-BRETAGNE Nouveaux emplois féminins.
- Deux femmes, Mlles Merson, ont été nommées percepteurs de la taxe des pauvres dans la commune de Cheflowman (Devonshire).
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- Pharmaciennes.
- Les journaux anglais ont enregistré la première apparition d’un pharmacien diplômé du sexe féminin, Miss Hornblow, employée comme aide par un pharmacien de Brainfree en Essex.
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- Les aspirations des ouvrières anglaises.
- Il s’est produit cet hiver, parmi les ouvrières, employées dans les filatures de Yorkshire et du Cheshire, un mouvement ayant pour objet d’obtenir pour les femmes le droit de vote dans les élections parlementaires.
- Deux pétitions dans ce sens portant les signatures de trente mille ouvrières ont été présentées au Parlement par l’intermédiaire des députés du Yorshire et du Cheshire.
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- Les femmes à Trinity College.
- La célèbre Université de Dublin « Trinity College > , vient enfin, après de longues polémiques et de nombreux incidents, d’ouvrir en principe ses portes aux femmes. Il ne reste plus à régler que certains détails d’arrangement.
- PAYS DIVERS
- Les femmes et le journalisme.
- Il y a à Copenhague quatre journaux hebdomadaires édités par des femmes.
- Il y en a deux à Amsterdam, plusieurs en Allemagne, Italie, Suède et Norvège.
- En Angleterre, il y a des femmes éditeurs de revues, mais aucune ne dirige de journal quotidien.
- Les écoles de jardinage pour femmes.
- Une école de jardinage pour femmes a été ouverte récemment à Shiells’Park Nursery, près d’Edimbourg.
- En Suède, les écoles de jardinage pour femmes prennent de plus en plus d’importance. Les plus connues sont à Rieberga, à Karhshaunn, à Kalmar et à Malmsja.
- Les femmes y sont instruites théoriquement et pratiquement dans toutes les règles de bon jardinage.
- Dans la nouvelle école de Malmsja on leur enseigne même la peinture de paysage et plusieurs autres arts d’agrément.
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- Les étudiantes en médecine dans les Universités
- suisses.
- Quarante-huit femmes ont passé leurs examens de docteurs en médecine dans les Universités suisses au cours de l’année 1901. Sur ce nombre, il y a trente et une Russes et six Allemandes. Les onze autres doctoresses sont des Françaises et des Suissesses.
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- Les étudiantes finlandaises.
- De la Fronde :
- L’Université d’Helsingfors est fréquentée par plusieurs centaines d’étudiantes.
- Pour montrer le mouvement rapide de la culture féminine en Finlande, il suffit de rappeler que c’est en 1870 que la première étudiante se fit inscrire à l’Université d’Helsingfors. En 1890, il n’y avait que 19 étudiantes .
- Mais petit à petit, les écoles supérieures préparatoires à l’Université ouvrirent leurs portes 'aux femmes et c’est depuis ce moment que le faible nombre des étudiantes de 1870 s’est centuplé.
- Les étudiantes finlandaises ont les mêmes droits que les étudiants, prennent part à toutes les discussions et ont le droit de vote pour les questions intérieures de l’Université. Les étudiantes se font presque toutes inscrire à la Faculté de philosophie, 28 0j0 seulement d’entre elles suivent les cours de sciences qui sont obligatoires pour la future étude de la médecine. 7 0|0 se tournent vers le droit, et aucune étudiante n’a jamais étudié la théologie.
- Lss étudiantes finlandaises sont obligées d’après les règlements de l’Université de porter la même casquette que les étudiants et c’est un spectacle curieux et joli à la fois que de les voir se promener par les rues, la fête surmontée du couvre-chef réglementaire.
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- Par Henry G RÉVILLE
- [Suite.)
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- Les considérations qui suivirent n’intéressaient pas Isaure. Il s’en aperçut et continua le récit de sa vie.
- Ernest avait aussi failli entrer dans la « carrière ». Ses facultés ne le désignaient-elles pas pour la diplomatie? Les affaires étrangères étaient tout à fait ce qui lui convenait. Malheureusement, le ministère, encore une fois, était tombé mal à propos, et depuis... Ernest prit un air d’inviolable dignité pour marquer combien il lui serait impossible de pactiser aux affaires étrangères avec un autre ministère que celui qui n’avait pas eu le temps de le nommer — mais sans le désigner autrement.
- Alors Ernest s’était rejeté vers les lettres. Les lettres ne sont pas limitées comme les sièges de députés et de sénateurs, ni comme le nombre des membres de la diplomatie. Là, il y a de l’espace, on peut se faire un nom... Le geste dbErnest avait pris une telle ampleur que la plage de Royan et la vaste mer elle-même en paraissaient ratatinées à les mettre dans sa poche. Isaure appuya d’un geste. Oui, sans doute, il y avait de la place!
- Tout à coup Ernest tomba dans la mélancolie. A quoi bon se faire un nom? Les quelques vers publiés en une toute petite plaquette, les quelques articles de critique et d’art parus dans VEspoir de demain valaient-ils qu’il se vouât à une tâche, en définitive, stérile? Il aurait eu du courage — il en avait eu — mais, depuis le coup cruel qui avait brisé son coeur, il était tenté 'de renoncer à tout, même à la gloire.
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- — Un coup cruel? demanda Isaure, en décrivant avec son ombrelle une parabole au lieu d’un rond, tellement elle se trouvait étonnée.
- Oh! il y avait déjà quelque temps— à vrai dire, longtemps.
- Ernest sourit avec quelque pitié au souvenir de ces peines un peu défraîchies. Il avait aimé, comme tout le monde; comme tout le monde, après s’être cru aimé, il avait vu qu’on le bernait.
- Le regard d’Isaure demanda pourquoi. Elle ne craignait les indiscrétions qu’à son adresse.
- Un plus riche... n’était-ce pas l’usage? Les hommes se voient préférer un plus riche, et les femmes aussi, ,à moins? que ce ne soit une plus belle.
- L’amour-propre d’Isaure saigna ferme à ce coup perfide. La fiancée de Louis Carval était, disait-on, belle, exquise, grande, élégante. Isaure avait beau se bourrer d’illusions jusqu’à l’indigestion , elle devait convenir qu’elle n’était ni très belle, ni très grande, ni très élégante. A force de le lui dire, on avait fini par le lui faire entendre, sinon admettre. C’est-à-dire qu’elle trouvait tous les jugements entachés d’erreur et de mauvais goût — mais c’étaient des jugements, ils existaient, et force était d’en prendre son parti.
- Ernest, après un petit silence, destiné à laisser au trait barbelé le temps de s’enfoncer dans#la plaie et de l’agacer suffisamment, reprit le cours de ses confessions.
- Il avait eu tort, sans doute, de donner son cœur sans être sûr d’en obtenir un autre en échange ; mais il y avait longtemps, et, depuis , il avait pris de la vie une idée plus juste.
- Son rêve, ce serait une femme : une jeune fille — car il n’aimait pas les veuves — qui aurait déjà souffert de la vie. Ne lui arriverait-il donc jamais ce bonheur de rencontrer une méconnue, une de ces âmes d’élite que le vulgaire ne peut concevoir et dont la découverte réserve tant de joies à celui qui sait les apprécier?
- Une méconnue? Isaure sauta gloutonnement sur l’ha-
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- meçon et l’avala définitivement. Méconnue? Nulle ne l’aurait été comme elle ; le chapelet de ses doléances y passa tout entier. Ernest le connaissait déjà pour en avoir ouï des fragments assez considérables ; mais d’affilée, cela se tenait mieux. Il écouta avec une patience, une attention qu’on se fût difficilement expliquées si l’on n’avait connu le fond caché de ces modestes vertus.
- Tout cela ne se passa pas en une fois : Mme de Livé-rac était bien trop habile pour laisser aux entretiens le temps de s’épuiser; et puis elle savait ce qu’on doit aux convenances, et, si elle n’était pas opposée à ce qu’I-saure s’affichât un peu avec son fils , elle ne souhaitait pas non plus qu’il ne pût se dépêtrer des commentaires, au cas où le mariage ne se ferait pas.
- Enfin, un soir, au clair de lune, Ernest se risqua et perpétra sa déclaration.
- — Je ne crois pas trouver beaucoup de sympathie parmi les vôtres, dit-il, vos parents allégueront que ma fortune est trop minime, et, en vérité elle n’est pas considérable — et quant à vos frères et soeurs, il me semble que Mlle Céphise a beaucoup d’influence sur eux.
- Isaure bondit sous le fouet.
- Qu’importait Céphise ? Elle avait l’oreille de tout le monde, c’était vrai, mais qu’était-elle, sinon une soeur aînée? Et puis, Isaure allait avoir dix-huit ans, et après tout, un jour, elle serait majeure elle aussi !
- Ernest réprima une petite grimace. Isaure serait majeure, c’était incontestable ; mais la perspective de postuler trois ans pour Isaure était cruelle. C’était bon dans l’Ancien Testament, ces fidélités-là ! De nos jours, cela ne se fait plus guère. C’est du moins ce qu’il exprima.
- Isaure n’était pas de bonne humeur, et quand elle n’était pas de bonne humeur, elle n’était pas commode. Ernest put connaître l’avant-goût de sa vie conjugale ; mais, comme il avait tout prévu, il se montra très philosophe. Avec pas mal de patience, et assez de diplomatie pour prouver qu’il eût rendu des services « dans la
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- carrière » tout comme un autre, il fit sentir la nécessité d’une entente, l’impossibilité de la dite entente dans les .circonstances actuelles et, finalement, l’urgence d’une correspondance active et clandestine.
- — Je sais, dit-il, tout ce que ma proposition renferme de peu conforme aux habitudes du monde ; mais, ma bien chère Isaure, — il l’appelait par son prénom depuis deux jours , — nous ne parviendrons jamais à surmonter les difficultés dont nous sommes entourés, si nous ne sommes sûrs de pouvoir nous interroger et nous comprendre librement.
- Isaure hésita ; ce n’était pas commode. Elle promit finalement qu’elle écrirait à son fiancé, et il fut convenu que Mme de Livérac apporterait les réponses.
- — Je ne crains qu’une chose, dit-elle, quand tout fut convenu : c’est que,mon père ne me donne une trop faible dot s’il est mécontent de mon choix.
- Ernest fit une autre grimace.
- — Et cela ne me conviendrait pas du tout, ajouta Isaure ; vous n’êtes pas riche... si je n’ai pas grand’ chose.
- — Cela s’arrangera si vous êtes prudente, insinua Ernest- A .
- Quand elle fut seule et qu’elle put réfléchir à la résolution qu’elle venait de pbendre, Isaure ne fut plus tout à fait aussi contente. Elle n’aimait, pas Ernest, mais elle- voulait être mariée à tout prix.
- A tout prix, elle voulait sortir de cette odieuse maison paternelle,,où elle était si mal appréciée. Et puis, être mariée avant Céphise, ce serait une vraie joie. Mais la pensée qui apporta~le plus de jouissances à sa belle petite âme fut celle-ci : Personne n'aime‘Ernest chez nous; cela va même plus loin : ils ne peuvent pas le souffrir. Il sera de la famille, cela les rendra furieux. Quel bonheur !
- Quelques ombres obscurcissaient bien, par-ci par-là, cet aimable tableau : Mme de Livérac, dont les baisers durs et cependant un peu gluants ressemblaient aux
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- coups de bec d’un oiseau qui aurait fourragé dans une ruche ; l’idée que « cela n’irait, pas tout seul » avec Mme Maubert, et enfin que Céphise ne manquerait pas d’appliquer à la jeune fiancée une ou deux de ces vérités qu’elle'tenait en réserve pour les bonnes occasions La conduite de Céphise était dégoûtante, vraiment ! Aller fouiller dans un porte-monnaie. - Cela s’est-il jamais vu? Il faut avoir toute honte bue pour faire ces choses-là.
- Mme de Livérac prit un air très grave lorsque son fils lui amena la bru qui embellirait ses vieux jours. Comment ! sans l’assentiment de la famille ? Ernest s’était très mal conduit ! On n’agit pas ainsi dans le monde ; c’est bon pour les romans anglais ! Et on lui demandait de protéger une correspondance ? Oh ! non, cela, jamais !
- En prononçant ce mot un peu vif, elle fouilla des yeux, non dans le porte-monnaie, mais dans les yeux d’Isaure, et elle vit clairement que ce jeu-là ne réussirait pas, que c’était à prendre ou à laisser .. et alors, elle prit.
- — Pourquoi ne pas agir tout de suite, demanda-t-elle d’un ton radouci.
- -— Parce que maman est très malade, répliqua Isaure, et qu’il faut attendre ; nous ne pouvons que gagner à attendre.
- Dans le regard trouble, dans le pli mauvais de la bouche, dans le froncement des sourcils étroitement rapprochés et « barrés », comme dit le peuple, par une ligne de poils épais et noirs, Mme de Livérac vit quelque chose qui lui fît froid à l’âme, tout insidieuse et personnelle que fût cette âme d’aventurière. Elle vit que Mme Maubert pouvaif mourir prochainement, qu’Isaure n’en éprouverait aucun chagrin, mais bien une allègre délivrance; M. Maubert n’aurait guère le temps et pas du tout le goût de s’occuper de marier ses filles ; ce serait alors le bon moment pour lui soutirer tout ce qu’on voudrait,— sans compter qu’Isaure, héritant de sa mèro pour sa part, serait riche.
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- Mme de Livérae vit tout cela et sentit un petit mouvement de recul au fond d’elle-même. Elle attachait peu d’importance, en vérité, aux vertus domestiques de celle qui apporterait à Ernest et à elle-même le moyen de sortir d’une gêne héroïquement, mais mal dissimulée ; elle savait que, n’étant pas riche elle-même, ni dans la personne du postulant, en haute moralité ni en désintéressement surhumain, elle n’avait le droit de prétendre qu’à une modeste part de perfections-chez sa bru. Elle s’était toujours dit que, pourvu que celle-ci fût riche et d’une famille à vous pousser dans le monde, on la tiendrait quitte du reste ; mais cette fois, tout de même, « il y en avait un peu trop »... ou trop peu. •
- — Mme Maubert est donc vraiment très malade ? demanda la future belle-mère, traduisant ainsi ses pensées secrètes.
- Isaure répondit en hochant la tête. Elle ne prit même pas l’air de condoléance officielle qu’on peut si difficilement éviter; Isaure n’était pas toujours hypocrite, mais seulement lorsqu’elle y voyait quelque utilité ; or, quelle utilité pouvait-il y avoir à montrer un air affligé vis-à-* vis d’une personne qui n’éprouverait aucun chagrin, bien loin de là?
- — Mme Maubert possède une grande fortune personnelle? demanda doucereusement la mère d’Ernest.
- — Elle a eu une belle dot; je ne sais pas comment est rédigé le contrat de mariage, répondit la jeune fille. Je n’ai jamais pu savoir.
- Un petit silence suivit, modeste sacrifice aux convenances, et puis on s’occupa de l’avenir. Isaure retournait à Bordeaux le lendemain avec sa belle-sœur ; bientôt, sans doute, on se retrouverait à Paris; en attendant, Mme de Livérae continuerait à entretenir avec sa future belle-fille le petit commerce de lettres où elles avaient jusqu’alors trouvé tant d’agrément et qui leur en promettait bien davantage à présent.
- Ernest baisa la main chérie qui permettrait de ne plus rien faire du tout à un homme jusqu’ici occupé à
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- faire si peu de chose, et Isaure, rouge d’orgueil, se dit qu’enfin, au bout du compte, elle serait mariée avant Céphise et tant d’autres, plus âgées qu’elle. Le nombre de femmes qui se sont mariées, non pour leur propre agrément, mais pour le déplaisir d’autrui, est parfois inquiétant pour la santé morale de notre civilisation.
- XXII
- La tête haute, le nez au vent, Gaëtan débarqua chez sa soeur Colette. Depuis qu’il avait un fusil, il se sentait beaucoup plus fort, plus adroit, plus intelligent. Il connaissait le maniement de cet objet précieux et ne courait guère de risques de se faire mal à lui-même ; en revanche, il devenait plus dangereux que jamais pour les autres, ainsi que Roger le fit observer à sa femme le soir même.
- Colette l’écouta avec cette douceur à demi souriante, à demi sceptique, qu’elle apportait le plus souvent aux discours de son mari.
- Il était encore un peu penaud, le beau de Vautrait, penaud surtout de ne pouvoir s’empêcher de l’être. Sa femme avait une certaine manière de le regarder avec bonté qui lui faisait monter le rouge aux oreilles. Il le sentait, et se serait battu, mais n’y pouvait rien.
- — Enfin, répondit-elle, lorsque son mari eut terminé l’explication, il est certain que Gaëtan est d’une rare maladresse ; mais nombre l’ont été avant lui qui s’en sont corrigés ; il fera .comme eux et se corrigera.
- — Pourvu que ce ne soit pas à mes dépens ! conclut Roger en tirant sa moustache.
- Il demeura un instant assis sur le pouf bas dans le petit salon qui précédait la chambre de sa femme , puis se leva d’un air distrait.
- Pour un homme embarrassé, certaines situations deviennent plus difficiles à la campagne qu’à la ville. A Paris, ou même dans une ville de province un peu importante, un homme a cent prétextes pour disparaître
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- le soir, et même il n’a pas besoin de prétextes du tout,
- Chez soi, dans l’isolement d’une résidence éloignée de toute distraction, on est bien forcé de se tenir un peu compagnie. Une série d’invités était partie la veille, une autre arrivait le lendemain. Gaëtan, las de son voyage et particulièrement de ses nombreux séjours dans de petites gares d’embranchement peu attrayantes, — séjours imposés par la sage prévoyance de Céphise, qui n’avait pas voulu lui faire traverser Paris, comme c’eût été plus simple, mais aussi plus dangereux, — Gaëtan dormait à poings fermés, la boîte de son fusil allongée sur la descente de lit, comme un cercueil de polichinelle. La soirée était superbe, un clair de lune idéal découpait les hautes futaies du parc en noir sur un ciel laiteux d'une douceur exquise.
- — Voulez-vous venir faire un tour avec moi ? dit soudain Roger à Colette.
- Il avait fait la proposition par pure politesse, sûr qu’elle ne serait pas acceptée. A sa grande surprise, la jeune femme se leva, prit un léger châle de laine, une dentelle pour couvrir ses cheveux, et le suivit sans mot dire. ,
- Lorsqu’ils se virent dehors, devant la large pelouse •elliptique qui semblait couverte de gelée blanche sous l’intensité des rayons de la lune, ils se trouvèrent bien étonnés. Depuis combien d’années avaient-ils été seuls, à pareille heure, en cet endroit? Ils n’auraient su le dire.
- — Par où faut-il prendre, à gauche ou à droite ? demanda Roger.
- — Où vous voudrez, dit-elle.
- (A suivre.)
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nimes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- DOCUMENTS POUR UNE
- COMPLETA
- de J. B. André GODIN (1)
- Glorification du Travail. Emancipation du Travailleur.
- II
- Unité : causalité , continuité.
- Dans la vie je vois la promesse et la source de toutes les formes de matières.
- (William Crookes (2).
- 2. — Leçons de la Science confirmant l’idéal philosophique et social de J.-B. A. Godin.
- C. — Représentation en l’homme des principes purs de la connaissance.
- La conclusion capitale de l’œuvre d’Emmanuel Kant : « Critique de la raison pure (3) » peut, à notre avis, se résumer ainsi :
- La représentation en nous, (êtres relatifs) des principes purs de la connaissance nous donne le concept de l’Absolu , concept indéfinissable pour nous qui ne pouvons sortir de l’univers conditionné, mais sans lequel nous ne pouvons nous expliquer à nous-mêmes notre propre existence.
- L’objet même et final de la représentation en nous
- (1) Appendice, p. 60, tome 26e, Le Devoir, janvier 1902.
- (2) Congrès de l’Association britannique pour l’avancement des sciences, Bristol, septembre 1898. Revue scientifique, 19, rue des Saints-Pères, Paris. Numéro du 8 octobre 1898, p. 457.
- (3) Critique de la raison pure, par Emmanuel Kant, traduit de l’allemand, par Jules Barni, avec une introduction du traducteur, contenant l’analyse de cet ouvrage, 2 volumes, 1869. Germer-Baillère, libraire-éditeur, rue de l’Ecole-de-Médecine, 17, Paris.
- 1
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- des principes purs de la connaissance, soit l’expérience, le travail, nous donne à son tour le concept de l’Idée d’usage de la raison pure, Idée qui par la relation dynamique (cause à effet) est la substance de l’unité naturelle.
- Ne pouvant donner que des extraits tout à fait insuffisants, nous engageons vivement le lecteur à recourir à l’ouvrage même. Dans son premier volume de la Critique de la raison pure, p. 138, le philosophe donne la « Table des catégories » ou liste des concepts contenus à priori dans l'entendement, c’est-à-dire constituant l’entendement pur ; et il démontre (spécialement, 2e volume, p. 131 et suiv.) que de ces catégories au nombre de quatre, deux désignent une synthèse mathématique des phénomènes et les deux autres une synthèse dynamique. Dans la liaison mathématique (catégories de la quantité et de la qualité) des séries de phénomènes, aucune autre condition n’est possible qu’une condition sensible, c’est-à-dire qui soit elle-même une partie de la série phénoménale ; tandis que la liaison dynamique (catégories de la relation et de la modalité) permet en plus une condition qui étant purement intelligible, n’est point déterminée relativement à sa causalité par des phénomènes... bien que ses effets se trouvent dans la série des conditions empiriques.
- La synthèse à1 la fois mathématique et dynamique,
- établit Kant (2e vol., p. 133) «.....place.l’absolu en
- tête des phénomènes sans troubler la série des phénomènes » ; ce qui sur ce point satisfait l’entendement en ne prêtant pas aux antinomies (1) infailliblement rencontrées lorsqu’on veut expliquer l’univers par la simple liaison mathématique ; mais tout en plaçant Tabsolu
- (1) Exemple : (absurdité d’un nombre ou d’un système à la fois infini et déterminé.)
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- en tête des phénomènes et en reliant conséquemment la. réalité phénoménale au concept de l’Être en soi, la synthèse à la fois mathématique et dynamique ne nous fait pas saisir objectivement l’Absolu.
- En effet, le terme absolu (dans le sens adopté par Kant) s’oppose (1er vol., p. 382) « à ce qui n’a qu’une valeur comparative, ou n’a de valeur que sous un certain rapport » c’est-à-dire il exprime ce qui est « sans restriction ». Or, ce qui est sans restriction (1er vol., page 383) « n’est pas un concept applicable dans une expérience, parce qu'il n’y a pas d’expérience qui soit inconditionnelle. »
- Conditionnés pour l’expérience, nous pouvons arriver à nous faire un concept de valeur objective qui nous relie au concept de l’absolu, mais c’est tout, nous ne pouvons aller plus loin. La question sera reprise quand nous aurons examiné la représentation en nous des principes purs de la connaissance.
- Prenant l’homme pour sujet de démonstration, Kant relève ces paroles de Descartes : « Je pense, donc je suis, » et il observe (2e vol., p. 22) que le fait d’expérience intérieure exprimée par les mots : « Je pense » ne révèle pas à l’homme autre chose que ceci : Je suis un sujet pensant.
- « Le moi, le je pense, » écrit-il, (1er vol., p. 181] « est distinct du moi qui s’aperçoit lui-même : sujet pensant, je ne me connais pas moi-même comme objet pensé... » (1er vol., p. 182) : « ... nous ne nous saisissons nous-mêmes... que comme nous sommes intérieurement affectés par nous-mêmes, c’est-à-dire qu’en ce qui concerne l’intuition interne, nous ne connaissons notre propre sujet que comme phénomène, et non dans ce qu’il est soi. » Et encore : « Notre expérience intérieure (1er vol., p. 286) n’est possible elle-même que sous la condition de
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- Inexpérience extérieure. » Mais l’expérience toujours soumise à des conditions (1er vol. p. 86) « ne donne ni absolue généralité ni certitude apodictique. »
- Pour être reçue, appréciée, utilisée, elle est donc ramenée à des éléments de certitude de source transcen-dentale. (1er vol., p. 47) : « L’expérience nous enseigne bien qu’une chose est ceci ou cela, mais non pas qu’elle ne puisse être autrement... Si donc on conçoit unjuge-ment comme rigoureusement universel, c’est-à-dire comme repoussant toute exception, c’est que ce jugement n’est point dérivé de l'expérience, mais que sa valeur est absolument à priori. »
- « 11 y a » dit Kant (1er vol., p. 76) « deux formes pures de l’intuition sensible, comme principes de la connaissance à priori, savoir l’espace et le temps....
- « Le sens interne au moyen duquel l’esprit s’aperçoit lui-même, ou aperçoit son état intérieur... » se représente suivant des rapports de temps. En effet, de quelque source que sortent les représentations ou pensées, (2e vol., p. 414) elles sont soumises à cette condition formelle de notre sens interne : être ordonnées , liées et mises en rapport , c’est-à-dire au temps. « Le temps (1er vol., p. 77) ne peut pas être perçu extérieurement, pas plus que l’espace ne peut l'être comme quelque chose en nous... Pour que je puisse rapporter certaines sensations à quelque chose d’extérieur à moi,... et de même pour que je puisse me représenter les choses comme en dehors et à côté les unes et des autres... il faut que la représentation de l’espace existe déjà en moi... Cette représentation n’est donc pas tirée de l’expériènce.
- Conséquemment la représentation d’espace de même que celle de temps sont éléments mêmes de notre mode d’exister ; aussi lisons-nous (1er vol., p. 89) : « Le temps n’est autre chose que la forme du sens interne..., et l’espace la forme de toute intuition externe. »
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- Temps et espace n’existent donc qu’en nous (1er vol., p. 94, 97) ne sont que des conditions de notre faculté de réceptivité, (sensibilité).
- « La géométrie » relevons-nous à titre d’exemple démonstratif (1er vol., p. 80) est une science qui détermine synthétiquement, et pourtant à priori, les propriétés de l’espace. Que doit donc être la représentation de l’espace pour qu’une telle connaissance en soit possible ? Il faut qu’elle soit originairement une intuition ; car il est impossible de tirer d’un simple concept des propositions qui le dépassent comme cela arrive pourtant en géométrie... Mais comment peut-il y avoir dans l’esprit une intuition extérieure qui précède les objets mêmes et qui en détermine à priori le concept. Cela ne peut évidemment arriver qu’autant qu’elle ait son siège dans le sujet comme la propriété formelle de la capacité qu’il a d’être affecté par des objets et d’en recevoir ainsi une représentation immédiate, c’est-à-dire une intuition, par conséquent comme forme du sens extérieur en général. t> Il conclut : « Notre explication fait donc comprendre la possibilité de la géométrie comme connaissance synthétique à priori. »
- Continuons : « Les représentations diverses (1er vol., p. 161 et s.) données dans une certaine intuition » écrit Kant « ne seraient pas toutes ensemble mes représentations , si toutes ensemble elles n’appartenaient à une conscience... Cette identité générale de l’aperception de divers éléments donnés dans une intuition contient une synthèse de représentations, et elle n’est possible que par la conscience de cette synthèse... c’est uniquement parce que je puis saisir en une conscience la diversité de ces représentations que je les appelle toutes miennes ; autrement le moi serait aussi divers et aussi bigarré que les représentations dont j’ai conscience. »
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- Aux deux intuitions pures, temps et espace qui se représentent en l’être conditionné et ne sont pas fournies par l’expérience, puisqu’elles dépassent le monde phénoménal, il faut donc ajouter l’unité synthétique des intuitions donnée à priori et suscitant la conscience.
- « L’unité synthétique des intuitions diverses, en tant qu’elle est donnée à priori », ajoute le philosophe (1 vol., p. 162), « est donc le principe de l’identité de l’apercep-tion même, laquelle précède à priori toute pensée déterminée. La liaison n’est donc pas dans les objets, et n’en peut pas être tirée par la perception pour être ensuite reçue dans l’entendement ; mais elle est uniquement une opération de l’entendement, qui n’est lui-
- même autre chose que la faculté de former des liaisons
- *
- à priori et de ramener la diversité des représentations données à l’unité de l’aperception. C’est là le principe le plus élevé de toute la connaissance humaine. »
- Touchant la distinction capitale à faire entre l’unité empirique de l’aperception qui dérive de l’unité synthétique à priori, et celle-ci même, relevons cet exemple
- (1er vol., p. 168) :
- « Un homme joint à la représentation d’un mot une certaine chose, tandis que les autres y en attachent une autre ; l’unité de conscience dans ce qui est empirique... n’a point une valeur nécessaire et universelle. »
- Observer soigneusement cette distinction entre ce qui est de valeur nécessaire et Universelle et ce qui n’a pas cette valeur.
- L’unité synthétique d’aperception à priori se représente immuable comme loi naturelle constructive ; tandis que l'unité empirique d’aperception ou conscience empirique individuelle est en perpétuelle évolution. Le propre du conditionné, c’est le changement.
- Poursuivons ;
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- (1er vol., p. 164) : « Le principe de l’unité synthétique de l’aperception est le principe suprême de tout usage de l’entendement. »
- (1er vol., p. 126) : L'entendement est « une faculté de connaître non sensible... La connaissance de tout entendement , du moins de l’entendemain humain ,> est une connaissance par concepts... »
- (1er vol., p. 303) : « Tous les principes de l'entendement pur ne sont que des principes à priori de la possibilité de l’expérience... »
- (1er vol., p. 362) : « L’entendement peut être défini, la faculté de ramener les phénomènes à l’unité au moyen de certaines règles , et la raison , la faculté de ramener à l’unité les règles de l’entendement au moyen de certains principes... »
- Ainsi définie, la raison, on le voit, est intimement rattachée à l’unité synthétique d’aperception, ce principe le plus élevé de toute la connaissance humaine. La nécessité, l’universalité doit donc être le trait du concept véritablement rationnel.
- Aussi lisons-nous (1er vol., p. 370) :
- « Le concept rationnel désigne une connaissance dont toute connaissance empirique n'est qu’une partie... à laquelle jamais l’expérience réelle n’est parfaitement adéquate, bien qu’elle en fasse toujours partie. Les concepts de la raison servent à comprendre (Zum Begrei-fen) comme ceux de l’entendement servent à entendre (Zum Verstchen) les perceptions. En renfermant l’inconditionnel , ils désignent une chose sous laquelle rentre toute expérience , mais qui n’est jamais elle-même un objet d’expérience ; une chose à laquelle conduit la raison dans les conclusions qu’elle tire de Texpérience, et d’après laquelle elle estime et mesure le degré de son usage empirique, mais qui ne forme jamais
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- un membre de la synthèse empirique. Si cependant cqs concepts ont une valeur objective, ils peuvent être nommés conceptus ratiocinati (concepts rigoureusement conclus). .. »
- La réali lé objective des concepts de la raison pure, écrit le philosophe (1er vol., p. 369) se fonde uniquement sur ce que, constituant la forme intellectuelle de toute expérience, on doit toujours pouvoir en montrer l’application dans l’expérience.
- (1er vol., p. 215) : La possibilité de Vexpérience est ce qui donne de la réalité objective à toutes nos connaissances à priori. » Et Kant pose ces postulats de la pensée empirique en général (1er vol., p. 278) :
- « Ce qui s’accorde avec les conditions formelles de l’expérience... est possible.
- « Ce qui s'accorde avec les conditions matérielles de l’expérience... est réel.
- « Ce dont l’accord avec le réel est déterminé suivant les conditions générales de l’expérienc'e est nécessaire (existe nécessairement).» Mais cette nécessité dans l’existence, « ne concerne » (1er vol., p. 292) « que les rapports des phénomènes suivant la loi dynamique de la causalité. » Même page, nous lisons encore : « Tout ce qui arrive est hypothétiquement nécessaire ; c’est là un principe qui soumet le changement dans le monde à une loi, c’est-à-dire à une règle de l’existence nécessaire, sans laquelle il n’y aurait pas même de nature. C’est pourquoi le principe: rien n’arrive par un aveugle hasard (m mundo non datur casus) est une loi à priori de la nature. Il en est de même de celui-ci : il n’y a pas dans la nature de nécessité aveugle, mais une nécessité conditionnelle, par conséquent intelligente (non datur fatum). Ces deux principes sont des lois qui soumettent le jeu des changements à une nature des choses (comme
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- phénomènes), ou, ce qui revient au même, à l’unité de l’entendement, dans lequel ils ne peuvent appartenir qu’à l’expérience considérée comme unité synthétique des phénomènes. Ils sont tous deux dynamiques. »
- « Tous les phénomènes possibles » (écrit Kant, 2e vol., p. 423 et s.) « appartiennent, comme représentations, à toute la conscience de soi-même possible. Mais l’identité numérique est inséparable de cette conscience , comme d’une représentation transcende ntale, et elle est certaine à priori, puisque rien ne peut arriver à la connaissance qu’au moyen de cette aperception originaire. Or, comme cette identité doit nécessairement intervenir dans la synthèse de tout ce qu’il y a de divers dans les phénomènes, en tant qu’elle doit être une connaissance empirique, les phénomènes sont soumis à des conditions à priori, auxquelles leur synthèse (la synthèse de leur appréhension) doit être complètement conforme... Tous les phénomènes sont donc universellement reliés suivant des lois nécessaires, et ils sont par conséquent dans une affinité transcendentale , dont l’affinité empirique n’est qu’une simple conséquence. »
- Résumons : En l’être conditionné (nous verrons plus loin qu’il est en substance une certaine valeur de fonction) se représentent des intuitions pures : temps et espace et un principe d’unité synthétique d’aperception à priori ; de ces intuitions pures, tout a^ent d’expérience, instrument d’usage ou valeur de fonction, dérive la conscience empirique de son existence évolutive, se saisit comme agent d’action dans un ensemble et peut concevoir que le plus large usage de son autonomie est de - concourir (subordination volontaire) à l’harmonie générale.
- Vve J.-B.-A. Godin, née Moret.
- (A suivre).
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- Les « Trusts » et les « Industrial combinations »
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- Si le Trust du pétrole a fait connaître au monde entier John D. Rockfeller, celui de l’acier a donné à Andrew Carnegie une renommée au moins égale. Quelques mots de biographie nous montreront comment un pauvre petit écossais qui ne pouvait plus trouver à gagner sa vie dans son pays, réussit à devenir un milliardaire.
- Andrew Carnegie naquit le 25 novembre 1837, à Dumferline, ville historique d’Ecosse. Son père, William Carnegie, était petit maître tisserand et possédait quatre métiers.
- L’ère des gigantesques usines n’étant pas encore ouverte , la famille était considérée comme à son aise parce qu’elle pouvait occuper des apprentis.
- Madame Carnegie enseigna la lecture à son fils et fut pendant 50 ans le bon génie de sa vie. C’était une écossaise de l’ancien type , une femme d’un caractère résolu et d’une vive intelligence. Pieuse, économe, elle veillait à ce que tout fût en ordre dans la maison et habituait ses enfants à suivre le droit chemin.
- Le caractère du jeune Andrew fut en quelque sorte moulé par sa mère ; et quand nous parlerons de l’usage auquel il veut employer sa gigantesque fortune, un dépôt à ses yeux, nous devrons nous rappeler que ce dépôt sera administré d’après les principes que sa mère lui a inculqués dès l’enfance. En lui enseignant l’alphabet et le catéchisme, Mme Carnegie ne s’imaginait guère que son fils disposerait un jour de tant de richesses ; si elle l’eut prévu, il est probable que cette pers-
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- pective lui eût causé plus d’appréhensions que de plaisir. Un oncle apprit à Andrew l’histoire et la politique et exerça sur lui une grande influence. Toute la famille étant chartiste, l’enfant grandit en adoptant inconsciemment les opinions, de ses parents.
- Il fut élevé en républicain. Ce que l’on apprend tout jeune reste profondément gravé dans l’esprit; et Carnegie a raconté lui-même que chaque fois qu’on parlait devant lui d’un roi ou d’un privilège héréditaire, le sang lui montait au visage et que, pendant longtemps, il avait eu beaucoup de peine à contenir sur ce sujet l’expression de ses sentiments. « Je déteste » dit-il « les privilèges héréditaires avec une haine à nulle autre -pareille, parce que je l’ai conçue à sept ans. » Cet état d’esprit est assez commun chez les écossais. Les nobles qui possèdent des terres sont à leurs yeux les ennemis héréditaires du peuple et l’on ne doit rien attendre de bon d’une oligarchie de Tories qui ont laissé de si profondes et de si tristes marques dans l’histoire d’Ecosse.
- L’enfant qui, les yeux grands ouverts, écoutait avidement les légendes et les histoires que lui racontait son oncle, apprit un jour, en s’éveillant, que ce dernier avait été mis en prison : on avait trouvé dans une mansarde un drapeau insurrectionnel ; nous avons dit que la famille était chartiste ; — cet évènement n’était pas de nature à diminuer l’horreur du jeune Carnegie pour la monarchie. Mais bientôt d’autres évènements vinrent s’imposer à son attention.
- Vers 1848, les métiers à vapeur acquirent un grand développement ; William Carnegie, qui ne possédait que quatre métiers à bras, ne put lutter longtemps contre l’emploi du nouveau système. Il rentra un beau jour à la maison annonçant avec tristesse qu’il ne pouvait plus trouver de travail. On tint conseil de famille et Ton
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- décida d’aller tenter la fortune dans le Nouveau-Monde où quelques parents étaient déjà établis. A la rigueur, le père et la mère auraient pu se tirer d’affaire , mais il y avait deux enfants aimés qu’il fallait élever; et l’intérêt de ceux-ci commandait l’émigration. Les métiers furent vendus et l’exode commença.
- Le père, la mère, Andrew et son frère Tom s’embarquèrent dans un bateau à voile qui mit sept semaines à accomplir une traversée que l’on fait aujourd’hui facilement en sept jours.
- La famille se fixa tout d’abord à Alleghany, et comme on était pauvre, tout le monde se mit aussitôt à travailler. Le père s’embaucha dans une filature de coton où Andrew fut bientôt employé comme bobbin boy, il avait alors 12 ans. Son salaire était de 5 schillings par' semaine (6 francs) et il en était fier :
- « Je n’étais plus à charge à mes parents », a-t-il écrit depuis, « et au contraire je leur venais en aide. Je crois « qu’une telle situation aide un enfant à devenir un « homme et un véritable homme, s’il y a en lui quelque « germe de virilité ; c’est tout que de se sentir utile.
- « J’ai manipulé de grandes sommes ; des millions de « dollars ont passé depuis dans mes mains, mais la « somme de toutes ces richesses si considérables qu’elles « puissent être, est peu de chose comparée à la véritable « satisfaction que me procura mon premier dollar. Il « était le salaire d’un travail manuel honnête, d’une « semaine de dur travail, si dur que n’eut été la fin qui « le sanctifiait, il ne serait pas excessif de le qualifier « d’esclavage. »
- Andrew se levait bon matin et travaillait tout le jour n’ayant que 40 minutes pour dîner.
- Un vieil écossais, ami de sa famille, le prit dans une fabrique où l’on faisait des bobines. Il le chargea de
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- chauffer la chaudière et de diriger une petite machine à vapeur qui actionnait tout le mécanisme. C’était beaucoup demander à un enfant de 13 ans. D’une intelligence éveillée et très attentif à la besogne, Andrew Carnegie s’en tira à son honneur ; et son salaire qui était de 12 fr. 50 par semaine fut bientôt élevé à 15 fr.
- Sa responsabilité était lourde et sa préocupation telle qu’il se réveillait quelquefois la nuit, assis sur son séant, se croyant en train de vérifier le manomètre ; mais quoique le travail fut dur et qu’il trouva long le temps passé à l’atelier, Andrew ne se plaignait pas. Il se trouvait bien chez lui et ne cessait d’espérer. « J’étais « jeune, » dit-il, « et j’avais mes rêves, quelque chose me « disait que cette situation ne durerait pas, que bientôt « j’en aurais une meilleure ».
- Lorsque Carnegie songe à ces moments d’activité -sans répit, il s’éprend d’enthousiasme pour la pauvreté :
- « On se plaint de la pauvreté comme d’un grand mal « et l’on croit généralement que si l’on était riche on « serait heureux, qu’on se rendrait plus utile, qu’on « tirerait meilleur profit de la vie. C’est une erreur ; il « y a plus de bonheur à vivre sous un humble toit que « dans les palais opulents. J’ai toujours pris en pitié les « enfants des riches, toujours accompagnés de servi-« teurs et de gouvernantes ; et je suis bien aise de leur « rappeler ce qui leur manque : un père affectueux « comme compagnon de leur vie, une mère qui les ait « nourris, qui les enseigne, qui soit leur ange gardien ; « voilà le plus grand des biens. J’en parle par expé-« rience et c’est pour cette raison que je plains l’enfant « du riche et que je félicite celui du pauvre.
- « Actuellement on paraît désirer l’abolition de la « pauvreté, c’est une erreur ; nous devons désirer abolir « le luxe ; mais abolir la pauvreté serait se priver du
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- « seul terrain sur lequel le genre humain peut compter « pour produire les vertus qui civiliseront de plus en « plus notre race. »
- Andrew Carnegie ne resta pas longtemps dans les fabriques ; à 15 ans il quitta Alleghany et se rendit à Pittsburg avec sa famille. Là, il entra au télégraphe et devint porteur de dépêches. Deux ans du métier de chauffeur lui avait montré celui de télégraphiste comme le plus désirable du monde. C’était, disait-il, la lumière succédant atix ténèbres, le passage du désert au paradis; mais, tout au début, il craignit de perdre une situation qu’il jugeait si enviable : car en entrant au télégraphe il n’avait pas dit qu’il était étranger à la ville. Il avait bonne mémoire et se mit aussitôt à apprendre les noms et adresses de tous les négociants ; il y réussit très vite, y employant tous ses loisirs.
- De vive intelligence, notre jeune porteur de dépêches était fortement intrigué par le mécanisme de l’appareil qui transmettait les télégrammes ; aussi, dans ses séjours au bureau, au lieu d’imiter les autres porteurs et de bavarder avec eux , Andrew écoutait attentivement le cliquetis de l’appareil télégraphique que manipulait un opérateur. Intéressé par cette attention soutenue l’employé consentit'à enseigner à Carnegie l’alphabet Morse. Dès qu’il connut un peu le maniement de l’appareil, Carnegie s’arrangea pour arriver au bureau avant l’opérateur et s’exerça avec d’autres employés ; ses progrès furent rapides ; il passa opérateur avec 125 francs par mois d’appointements, chiffre- qu’à l’origine il considérait comme l’idéal du confort.
- Ayant l’ouïe très sensible il était en état de distinguer les moindres nuances musicales, cette faculté lui fut très utile dans son nouveau métier ; car au bout de peu de temps d’exercice il arriva à recevoir un télégramme aussi bien par l’oreille que par les yeux.
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- Un jour, M. Thomas Scott, surintendant des chemins de fer de Pensylvanie, se précipita au bureau du télégraphe et donna au jeune employé une dépêche à transmettre au directeur général, à Altoona. Andrew qui avait à peine 16 ans télégraphiait déjà très vite. M. Scott le remarqua et dès que la Compagnie eut construit sa propre ligne télégraphique, il s’empressa d’engager Carnegie aux appointements de 175 francs par mois.
- Très habile, très attentif, très intelligent, Andrew devint le favori de M. Scott ; se sentant soutenu en même temps que surveillé, son activité s’en accrut ; il avait du coup-d’ceil, du sang-froid ; ces qualités furent bientôt mises à l’épreuve. Un jour, un accident survenu sur la ligne mit l’express en retard et fit stopper tous les trains de marchandises. M. Scott était absent en ce moment. Carnegie au courant de la situation prend sur lui d’envoyer, au nom de M. Scott, les dépêches nécessaires, pour rétablir la circulation sur la ligne. Puis à l’arrivée de ce dernier, il Pinforme de ce qu’il a fait en lui disant simplement : j’ai fait ce que j’ai jugé utile en cette circonstance ; et il lui passe les minutes des dépêches qu’il a envoyées. M. Scott les lit attentivement et ne lui marque ni approbation ni désapprobation pour l’initiative qu’il a prise. A quelque temps de là, le président de la Compagnie entre dans le bureau où se trouvait Carnegie, lui met la main sur l’épaule et dit :
- — C’est bien vous Andy ? (abréviation d’Andrew).
- — Oui, répond ce dernier.
- — J’ai déjà entendu parler de vous, ajoute le président en riant. Scott nous a dit l’autre nuit ce qu’avait fait son petit diable d’écossais.
- Evidemment, le petit diable d’écossais ne manquait
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- pas d’initiative ; et il était naturel que M. Scott le considérât comme son bras droit.
- A l’occasion, il l’aidait de ses conseils. Il l’engagea un jour à prendre dix actions de la Compagnie de l’express Adam, à 60 dollars l’une. Cette offre éveilla chez Carnegie l’instinct des affaires ; il l’accepta sans savoir où trouver l’argent et alla tout de suite confier son embarras à sa mère. Celle-ci décida d’emprunter sur la maison qu’ils avaient acquise pour fournir l’argent nécessaire à son enfant. La chose se fit sans difficulté, la maison valant une somme plus forte. La Compagnie express payait 1 0/0 par mois, l’opération était bonne et Carnegie se rappelle toujours sa joie quand il toucha son premier dividende.
- Ses économies augmentaient peu à peu son capital auquel venaient s’ajouter les profits des petites opérations qu’il savait faire, mais il n’était pas pour cela dans la voie de la fortune. Voici comment il y entra :
- Un jour, dans le train, un Monsieur ayant l’aspect d’un bon fermier accosta Carnegie et lui dit •: Je sais que vous êtes bien vu par la direction de la Compagnie des chemins de fer de Pensylvanie ; voudriez-vous me rendre un service et me mettre en relation avec M. Scott ; j’ai une bonne affaire à lui proposer. En même temps il tirait d’un fourreau le plan d’un sleeping car.
- Carnegie examina le plan, posa des questions et ayant compris ce dont il s’agissait promit à M. Woodruff d’en parler à M. Scott. A quelques jours de là, le surintendant fixa un rendez-vous auquel se rendit M. Woodruff. Avec sa décision ordinaire, M. Scott saisit du premier coup les avantages d’une pareille affaire et un contrat fut passé sur le champ entre M. Scott et M. Woodruff. Ce dernier offrit une part d’intérêt à Carnegie qui l’accepta et apporta dans l’association 5,000 francs de ses économies.
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- Les Sleeping Cars pavèrent de beaux dividendes et Carnegie comprit qu’il était enfin sur le chemin de la fortune.
- Mais ce ne fut pas la construction des Sleeping Cars qui lui fournit la puissance économique que donne l’accumulation de millions de dollars.
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- La valeur des champs de pétrole qui ont fourni à Rockefeller les matériaux de son immense fortune, était peu connue jusqu’au milieu du siècle, et l’huile brute qui sortait du sol et s’épandait dans certains ruisseaux, était peu appréciée.
- A l’âge de 22 ans, vers 1859, Carnegie visita une ferme où se trouvait une source d’huile. Il s’entendit avec quelques amis et acheta cette ferme au prix de 40,000 dollars. Le résultat de cette acquisition fut que, quelques années après, la ferme et sa source de pétrole mises en actions atteignirent une valeur de 5 millions de dollars.
- Pendant ce temps Carnegie continuait à faire son chemin. M. Scott, qui devint sous-secrétaire delà guerre pendant la guerre de la sécession, le chargea de la direction des chemins de fer et des télégraphes militaires du gouvernement. Carnegie apporta à ce service sa décision et son activité ordinaires; ses nouvelles fonctions l’obligèrent à assister à plusieurs combats, entre autres à celui de Bull Run où il fut un des derniers à quitter le champ de bataille.
- L’expérience qu'il acquit augmenta son horreur pour la guerre ; aussi fut-il bien aise, son mandat terminé, de retourner à Pittsburg et de reprendre son service au chemin de fer où au bout de quelque temps il succéda à M. Scott.
- A l’âge de 30 ans, Andrew Carnegie n’avait pas en-
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- core décidé quelle serait sa carrière définitive. Ce fut sa fonction dans les chemins de fer qui lui en fournit l’occasion.
- La Compagnie qui l’employait venait d’essayer le fer en remplacement du bois pour la construction des ponts. La tentative réussit. Avec son grand sens des affaires, Carnegie comprit l’avenir réservé à ceux qui prendraient l’initiative de ce genre de constructions. Il s’adjoignit quelques amis et lança l’entreprise des ponts de Keys-tone. Le début fut la construction d’un pont sur l’Ohio. L’opération fut un succès et depuis l’entreprise est prospère .
- Trouvant plus de profits à construire des ponts qu’à servir les Chemins de fer, Carnegie abandonna ces derniers et se lança résolument dans les affaires. Sa réputation d’homme à qui tout prospérait lui permit de trouver rapidement les capitaux qui lui étaient nécessaires.
- La situation de son industrie à Pittsburg était on ne peut plus favorable. C’est, en effet, une des régions les plus riches en fer et en charbon. Son stage dans la direction des chemins de fer lui avaient créé des relations amicales qui furent pour lui dans ses débuts d’une importance capitale.
- Son esprit ouvert lui montra de bonne heure l’acier comme le métal de l’avenir et, des premiers, il installa une usine pour satisfaire aux demandes qu’il jugeait inévitables. Successivement de nbuvelles créations furent édifiées et un journaliste qui les a visitées en 1899 écrit : Les phases principales de la marche de la Compagnie Carnegie ont été : la construction à Homes-tead d’un matériel sans pareil pour la fabrication de l’acier à foyer découvert et des plaques de blindage ; l’acquisition de la partie la plus grande et la plus riche des houillères de Connellsville près Pittsburg ; l’achat
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- des plus riches minerais du Messabi et d’autres gisements du lac Supérieur; l’acquisition ou la direction d’une Hotte spéciale de steamers pour le transport des minerais de fer du lac Supérieur à Cleveland sur le lac Erie, (distance de 700 à 900 milles), et d’un chemin de fer privé pour transporter «le minerai de Cleveland à Pittsburg; la construction de hauts fourneaux à Duquesne sur la rivière Monongahela, chaque fourneau produisant en un jour autant que produisaient en une semaine les plus grands fourneaux d’il y a trente ans ; la création de l’usine de fils de fer et clous à Beaver Falls ; etc. Toutes ces usines employant environ 27.000 persopnes, représentent un capital considérable et supposent un génie administratif de premier ordre chez celui qui a su réunir, sous une même direction, un tel nombre d’hommes et de capitaux.
- C’est au choix qu’il sait faire de ses associés que, de son propre aveu, Carnegie doit la plus grande part de ses succès. Le mérite personnel, le mérite seul donne l’avancement dans ses usines; l’héritage n’y entre pour rien et l’exclusion de ce genre de privilège est peut-être une des plus heureuses de ses idées.
- Voici d’ailleurs comment il a procédé :
- Lorsqu’il débuta dans les affaires avec son frère Tom et D. A. Stewart, Carnegie posa en principe qu’à la mort d’un des associés, dans les 30 jours suivants, la part du décédé serait réglée et acquise par les associés restants,, de façon à ce qu’aucun fils d’associé n’eût intérêt dans les affaires, ni voix dans la direction.
- M. Stewart laissa deux fils, Tom Carnegie plus de six ; tous deux, bien que les affaires n’eussent pas encore atteint le développement actuel, étaient plusieurs fois millionnaires lorsqu’ils moururent; mais aucun de leurs enfants ne fût autorisé à entrer dans l’association ;
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- la part des décédés fut immédiatement réglée ainsi qu’il avait été convenu et les affaires furent continuées par Andrew Carnegie.
- Cette ligne de conduite a'toujours été observée; résultat : l’association s’est toujours renouvelée et revivifiée par l’infusion d’un sang nouveau.
- Carnegie était toujours à la recherche de jeunes gens de talents exceptionnels ; s’il en découvrait, il les prenait dans ses usines et leur fournissait l’occasion de montrer leurs aptitudes. L’expérience était-elle favorable à quelques-uns d’entre eux, il les admettait finalement comme associés.
- Voici d’ailleurs une interview publiée par le « Daily New Weekly » qui avait envoyé un délégué spécial questionner Carnegie sur ce sujet :
- « — Quel serait d’après vous, M. Carnegie, les dons qu’une fée marraine devrait offrir à sa naissance à l’homme ayant plus tard l’ambition de gagner des millions ?
- « — D’abord de naître pauvre ; l'homme qui doit ramasser des millions, ne doit pas venir au monde avec une cuiller d’argent à la bouche... t
- « Il doit commencer son apprentissage de la vie sans appui ; si ses parents lui donnent l’exemple de la lutte contre l’adversité , il fera lui-même les plus grands efforts pour réussir. Seule la responsabilité qui pèse sur un homme peut faire de lui un capitaine d’industrie,
- « — C’est ainsi, croyez-vous, qu’il fera ses premiers pas vers le succès ? ,
- « — Oui, il ira toujours en avant : faillir sera pour lui un mot inconnu.
- « — Et que dites-vous de son caractère personnel ?
- « — Je crois que si un jeune homme a l’ambition du
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- succès, il a aussi les qualités nécessaires. Le désir de réussir développe ces qualités. Le secret du succès réside principalement dans la ferme résolution de vaincre et dans l’affermissement du courage après chaque échec subi dans la bataille.
- « — Faut-il d’autres qualités essentielles pour réussir ?
- « — Oui : celui qui veut avancer doit regarder l’intérêt de son patron comme le sien propre. S’il travaille pour le « Daily New Weekly », il doit penser qu’il n’y a pas au monde d’organe comparable àscelui-ci et s’enorgueillir du succès de l’entreprise. Il doit considérer l’affaire comme sienne déjà et y employer tous ses efforts, toute son énergie. Ainsi il attire sur lui l’attention de ses patrons ; le reste est facile.
- « — S’il suit cet avis,!pourra-t-il arriver au sommet ?
- « — Eb ! vous trouverez cent hommes qui pourront faire des généraux de brigade, dix pourront commander un corps d’armée, un seul, peut-être, sera en état de combiner toutes ces forces et de les réunir en une masse solide. Il en est de même dans les affaires.
- « Les phrénologues n’ont pas encore découvert la bosse du succès. Le rouage le plus délicat et le plus essentiel, c’est la nature humaine. Si l’homme qui veut parvenir au sommet ne sait pas utiliser ceux qui lui sont supérieurs en quelques points comme ceux qui lui sont inférieurs, il n’atteindra pas son but.
- « Le talent de l’homme ne se mesure pas à ce qu’il fait lui-même, mais à ce qu’il fait faire à ceux qui coopèrent avec lui.
- « — Vous croyez donc à la nécessité d’une union complète entre l’employé et le patron ?
- « — Certainement, et cette union ne saurait être assez forte. Mais il faut naturellement qu’il y ait réelle coopération. Le partage doit être réciproque.
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- « — C’est pour cela que vous avez donné pratiquement à vos employés un intérêt dans vos affaires ?
- « — C’est une des raisons. L’autre raison, c’est qu’en agissant ainsi, on fait que le travail devient un plaisir.
- « — Croyez-vous, M. Carnegie, que le directeur d’une grande affaire doit connaître tous les détails de l’exploitation ?
- « — Je ne puis guère tenir un tel langage n’étant par moi-même ni homme de science ni artisan. L’important, c’est que le directeur connaisse les hommes ; savants et mécaniciens. v
- « — En résumé, vous considérez que les qualités nécessaires au capitaine d’industrie sont : primo, une connaissance intuitive de la nature humaine ; secundo : le génie de l’organisation ; tertio : le pouvoir d’inspirer ses subordonnés ?
- « — C’est cela : et lorsque tout ceci est combiné vous avez un caractère extraordinaire. Un tel homme peut faire des miracles, même s’il n’a pas à sa disposition des éléments bien au-dessus de la moyenne. Le grand directeur qui veut accumuler des millions n’a pas à être spécialiste, à part que sa fonction spéciale soit de comprendre la machine humaine. Dans la carrière des affaires il faut des connaissances générales pour arriver au succès, car le jugement d’un homme d’affaires doit' porter sur un grand nombre de sujets.
- « — Vous ne partagez donc pas l’opinion de ceux qui croient que la société deviendra la proie des spécialistes ?
- « — Non, naturellement il est nécessaire qu’il y ait division dans le travail ; on dit qu’il faut 19 hommes pour faire une épingle. Mais quand il s’agit d'organiser le travail de trente ou quarante mille personnes, de régler les questions relatives aux marchés, aux inven-
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- tions, à l’offre et à la demande, le champ est trop vaste pour être embrassé par un spécialiste.
- « — L’affaire la plus prospère est-elle celle où un seul dirige et où beaucoup servent ?
- « — Non, telle n’est pas ma conviction. Je pense que les affaires les plus prospères sont celles qui intéressent le plus grand nombre, et font, de tous, des associés égaux entre eux. Aucun ne sert réellement ; ce n’est pas ainsi qu’il faut voir la chose. Ils se servent mutuellement. Je ne crois pas que de nos jours un homme seul puisse réussir dans une grande entreprise. Je n’aurais pas réussi moi-même sans mes associés. J’en avais trente-deux, les plus brillants jeunes gens du monde. Il est absurde de penser que le pouvoir doit se trouver entre les mains du petit nombre. Les grandes entreprises exigent un grand nombre d’hommes de choix. Le chef doit n’être que le premier parmi des égaux. La façon dont mes associés différaient de moi par leurs opinions et dont ils me battaient dans une discussion était charmante à voir.
- « — Lorsqu’un pauvre individu, autrefois sans le sou, /'est devenu grand capitaine d’industrie, et dispose de plusieurs millions, quels sont ses devoirs envers la société en général ?
- « — Tant qu’il reste capitaine d’industrie, il doit se conduire comme on le fait en affaires ; mais il est sage pour lui d’agir de façon à montrer à ses hommes qu’il a un cœur. Rien ne rapporte davantage qu’un traitement généreux. En fait, la maison qui veille à ce que ses travailleurs aient les salaires les plus élevés, est certaine d’être prospère au dernier point.
- « — N’avez-vous pas dit, M. Carnegie, que les Anglais n’avaient pas de jeunes hommes pouvant rivaliser avec les autres nations ?
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- « — Ce n’est pas moi qui l’ai dit, c’est le directeur d’une de vos grandes aciéries qui visitait l’Amérique. Voici son propre langage: «Ce ne sont point les ressources sans pareilles de votre pays, M. Carnegie, que nous devons vous envier le plus, ni même votre merveilleux outillage, mais bien la catégorie des jeunes hommes que vous avez pour diriger tous vos départements. Nous n’avons pas cette catégorie en Angleterre, » Ma connaissance des manufactures britanniques m’a montré qu’il avait raison.
- « — Pouvez-vous m’indiquer les causes d’un pareil état des choses ?
- « — C’est le résultat de votre système d’éducation. Les Universités d’Amérique ne placent pas la science au-dessus des classiques, mais bien sur un plus grand pied d’égalité que vous ne le faites. Je regrette que les professeurs Brice et Jebb aient traité récemment ces deux grandes branches du savoir comme étant rivales. Les choses ne me paraissent pas être ainsi; mais les classiques ont été exaltés en Grande Bretagne et les sciences négligées spécialement dans vos Universités.
- « La grandeur de l’Angleterre est-elle due à ses inventeurs ou à ses érudits ? Tel est le sujet qu’il conviendrait de faire traiter par une société de jeunes gens. Newton, Faraday, Kelvin, Bessemer et Siemens sont tout aussi grands qu’un nombre égal de vos savants érudits. Or, je crois que si la Grande Bretagne désire rester une des principales nations industrielles, elle doit non pas enseigner les langues mortes de nations mortes , mais pousser le plus grand nombre possible de jeunes gens dans les diverses branches des sciences et les préparer à diriger scientifiquement ses industries. Aussi, tandis que je ne puis donner de l’argent pour développer les études classiques, je me sens disposé à
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- en donner pour fonder à Birmingham un collège de Sciences organisé comme les meilleurs d'Amérique ou du Canada. Le premier collège scientifique du monde se trouve à Montréal.
- « La question actuelle n’est pas de savoir si c’est l’enseignement scientifique ou l’étude des humanités qui font de l'homme lê type le plus parfait : mais bien, quel est le type d’homme nécessaire maintenant à l’Angleterre pour que celle-ci ait toujours le pas sur ces concurrents. Voilà la vraie question.
- «—Quelle doit être, d’après vous, l'éducation d’un enfant qui désire entrer dans les affaires ?
- « — Cela dépend entièrement de ses dispositions. Si j’avais pu choisir ma propre éducation, j’aurais préféré une éducation classique, car je n’ai pas beaucoup de goût pour les sujets scientifiques. Mais les affaires ne sont ni du classique ni de la science. L’étude de la nature humaine est, je crois, la meilleure des choses pour un homme d’affaires : mais qu’il choisisse la culture classique ou la culture scientifique, le jeune homme qui se destine aux affaires ne doit pas rester longtemps au collège ou à l’Université.
- « — A quel âge devrait-il entrer dans les affaires ?
- « — Tous mes brillants associés ont commencé pratiquement leur dur labeur avant vingt ans. Je crois que faire stationner un jeune homme de 19 à 24 ans dans les Universités modernes ne le rend pas plus apte aux affaires que s’il s’y mettait plus tôt avec une instruction inférieure. Je ne veux pas en ceci mépriser l’enseignement universitaire ; je limite simplement mes observations à la carrière des affaires.
- « — Vous voudriez que la responsabilité de l’homme dans la vie commençât de bonne heure ?
- « — Oui, plus tôt qu’il n’est d’usage dans tous les
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- pays du monde. Je considère les jeunes gens comme très aptes à l’exécution, tandis que les plus vieilles têtes pourraient être réservées pour les conseils. Un jeune homme qui sent qu’on a confiance en lui est capable de réaliser des choses étonnantes.
- « — Mais cet encouragement donné à la jeunesse ne coupe-t-il pas l’herbe sous le pied à l’homme d’âge moyen ? Pensez-vous que les hommes sont trop vieux à quarante ans ?
- « — Un homme de quarante ans à la recherche d’une position a déjà un antécédant contre lui. Longtemps avant d’avoir quarante ans, il aurait dû mériter de hauts salaires et se faire juger indispensable. Il y a pourtant des cas exceptionnels où un homme digne d’intérêt peut être brusquement privé de travail à quarante ans. C’est un cas fâcheux, voilà tout. Il n’est pas moins vrai qu’en affaires le succès dépend de la stricte application de ce système : ne point faire de promotions d’étrangers aux‘dépens des jeunes capacités déjà engagées dans l’entreprise et qui aspirent à l’avancement. Le patron qui n’a pas su s’entourer d’un personnel apte aux promotions ne peut être considéré comme un bon capitaine d’industrie. »
- Telle est l'interview du « Daily New Weekly » que M. Carnegie considère comme rendant fidèlement sa pensée.
- (A suivre). Aug. Fabre.
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- La première session de la nouvelle législature. Au Sénat : la protection et la tutelle des enfants naturels. — La loi militaire.
- La session ouverte le 1er juin, close le 12 juillet, a été presque entièrement remplie par la vérification des pouvoirs des membres de la nouvelle Chambre.
- Cette fastidieuse, mais obligatoire opération, n'étant pas encore terminée, sera reprise en octobre.
- De travail effectif il n'en pouvait guère être question, l’organisation, plus encore que le temps, ayant fait défaut. Cependant, cette première et courte session d’une législature nouvelle n’aura pas été absolument stérile. Quelques interpellations ont fourni au gouvernement l’occasion de préciser certaines 'parties de son programme restées un peu vagues même après les explications apportées à la tribune par le président du Conseil au cours de l’interpellation sur la politique générale dont nous avons parlé.
- Cette première bataille oratoire avait permis de constater qu’une majorité solide et fermement républicaine était issue de la consultation du corps électoral.
- La suite a montré cette majorité organisée, disciplinée , consciente de sa force, toujours prête à seconder un gouvernement résolu à agir dans le sens de l’ordre du jour voté le 10 juin.
- Un décret en date du 27 juin avait ordonné la fermeture de 125 établissements congréganistes qui avaient cru pouvoir se dispenser de demander l’autorisation parce que les congréganistes qui les desservaient n’étaient ni propriétaires, ni locataires des immeubles et qu'ils se considéraient comme ne formant pas une succursale de la congrégation et croyaient échapper ainsi à la loi du 1er juillet 1901.
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- Interpellé le 4 juillet sur cette mesure, le président du conseil, M. Combes, a prononcé un discours dont la Chambre a été tellement satisfaite qu’elle en a voté l’affichage.
- Quelques passages de ce discours éclaireront sur la position de la question et la nature de la contestation soulevée :
- « Quand le gouvernement de M. Waldeck-Rousseau a soumis au Parlement la loi relative au contrat d’association, on ne possédait que des documents incomplets sur les congrégations et leurs établissements. On ne connaissait que les congrégations autorisées et même, sur le caractère légal de quelques-unes de celles-ci, il y avait des doutes qui ont été dissipés par deux avis du Conseil d’Etat en date du 28 janvier et du 1er août 1901.
- » On comptait 5 congrégations d’hommes reconnues, les Missions étrangères, les Pères de Saint-Lazare, les Prêtres de Saint-Sulpice, les Pères du Saint-Esprit et l’Institut des Frères de la doctrine chrétienne. Quant aux congrégations de femmes reconnues, il y en avait 905 avec 2,870 établissements également reconnus. Cela résulte de statistiques de l’administration des cultes, établies en 1878 et 1897. après avis des autorités diocésaines et départementales.
- » Pour se renseigner sur le nombre réel des congrégations, le gouvernement ouvrit, à la fin de 1900, une enquête générale qui aboutit aux résultats suivants : outre les 5 congrégations d’hommes reconnues, il y avait 147 congrégations non reconnues et 3,216 établissements non autorisés. En plus des 905 congrégations reconnues de femmes, il y en avait 606 autres non autorisées et 13,952 établissements de femmes dont 10,970 fondés par des congrégations autorisées et 2,282 par des congrégations non autorisées*
- » On a reproché aux auteurs de la loi de troubler le pays et les consciences pour quelques moines. J’estime, quant à moi, que nos sentiments de reconnaissance à
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- l’égard de M. Waldeck-Rousseau doivent redoubler pour l’inappréciable service qu’il a rendu au pays en lui ouvrant les yeux sur le nombre des congrégations et sur les périls inséparables de leur extension.
- » L’ancien président du Conseil disait au Sénat que, si l’on avait tardé dix ans encore à présenter le projet sur le contrat d’association, on n’en aurait pas pu obtenir le vote.
- » Ces paroles ont paru alors à quelques-uns excessives, mais après les élections générales, après l’effort gigantesque tenté contre le gouvernement par les congrégations, après les leçons qui en découlent, il n’est pas un républicain qui n’ait mesuré l’étendue du péril et tremblé pour les destinées de la liberté laïque. »
- Les congrégations dont dépendent les établissements frappés ont prétendu qu’il ne s’agissait pas là de véritables établissements congréganistes, parce les membres de la congrégation qui s’y trouvaient n’y étaient qu’à titre de salariés dont on avait loué les services.
- » Pour dissiper tous les doutes, pour éviter jusqu’à l’ombre d’un soupçon d’arbitraire, le gouvernement a demandé au Conseil d’Etat de confirmer dans un avis solennel sa jurisprudence, d’ailleurs constante, en la matière. »
- L’avis du Conseil d’Etat qui n’a pas varié depuis 1830 dit que « dans le cas d’ouverture d’une école par un. établissement congréganiste, cette école même si elle fonctionne dans un bâtiment fourni par un tiers, n’en constitue pas moins un nouvel établissement congréganiste. »
- Restait la question de la sanction aux infractions commises. Cette sanction pouvait être d’ordre judiciaire ou d’ordre administratif. En l’absence d’une sanction judiciaire , que ne prévoyait aucun texte , le gouvernement s’est rejeté sur la sanction administrative prévue par l’article 13 de la loi du 1er juillet 1901.
- L’article 13 porte que la suppression d’une congrégation ou la fermeture d’un établissement peuvent être opérées en vertu d’un décret.
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- « On a prétendu, » dit le ministre, « que ces dispositions ne sont pas applicables aux établissements non autorisés.
- « Il est certain que ce que le législateur a voulu dans l’article 13, c’est donner au pouvoir exécutif, en vertu de son droit de haute police, la faculté de dissoudre les congrégations reconnues par une loi.
- « Ce droit trouve-t-il son application aux établissement formés contrairement à la loi ? Evidemment, à moins d’aboutir à cette conclusion absurde que, comme les tribunaux, l’administration est dénuée* de tout pouvoir contre ces établissements.
- « La question qui est au fond de cette interpellation est des plus simples ; il s’agit de savoir si le gouvernement, qui est armé par la loi du droit de dissolution à l’égard des congrégations autorisées, reste désarmé vis-à-vis des congrégations non autorisées.
- « Répondre affirmativement ce ne serait pas seulement méconnaître la loi, mais livrer à la risée publique la loi et le législateur. »
- Le Président du Conseil conclut ainsi :
- « Dans l’œuvre considérable que nous impose la confiance de la majorité républicaine, il est bon, il est moral, il est de nécessité politique, que ce premier acte reçoive l’approbation unanime des républicains de cette Chambre ; je suis certain que nous l’obtiendrons , d’abord parce que le décret du 28 juin n’est que la mise en exécution d’une déclaration ministérielle que vous avez applaudie et que nous maintenons intégralement ; ensuite parce que la France républicaine vient d’enyoyer dans cette enceinte une majorité de représentants décidés à assurer définitivement la victoire de la société laïque sur l’obédience monacale. »
- L’appel adressé par le Président du Conseil à la majorité n’est pas resté vain.
- Par 333 voix contre 206 l’ordre du jour suivant a été adopté :
- « La Chambre, approuvant les déclarations du gou-
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- vernement et comptant sur lui pour la ferme application de la loi sur les associations et pour la défense nécessaire des droits de l’Etat laïque, passe à l’ordre du jour. »
- L’affichage en a été ordonné. Les noms des députés et le département auquel ils appartiennent, suivront sur l’affiche le texte de l’ordre du jour.
- L’ordre du jour du 4 juillet, comme celui du 12 juin, a été présenté au nom des quatre groupes de gauche qui constituent la majorité : le groupe radical-socialiste, le groupe radical, le groupe socialiste et l’union démocratique.
- Dès leur constitution qui a suivi immédiatement la réunion des Chambres, les groupes du bloc ministériel ont eu la sagesse de prendre dans les programmes de chacun d’eux, les revendications qui leur sont communes et de s’être attachés à réaliser d’abord celles-là.
- En toute circonstance, les délégués des groupes se mettent en relation, d’abord les uns avec les autres, puis avec le gouvernement.
- C’est ainsi qu’un véritable programme de travail a pu être arrêté entre le gouvernement et les délégués des groupes de la majorité dans une conférence provoquée par le président du conseil.
- En premier lieu, il rentre dans la pensée du gouvernement d’écourter les vacances en convoquant les Chambres pour le 14 octobre.
- Pendant les vacances, le ministre des finances élaborerait définitivement le projet de budget et serait en mesure de le déposer sur le bureau de la Chambre dès la rentrée. , *
- Dans ce projet, M. Rouvier s’appliquerait surtout à parer au déficit et établir l’équilibre financier. Mais le prochain budget ne saurait être un budget de réformes et le gouvernement demandera à la Chambre d’éviter, autant que faire se pourra, de greffer sur le budget, l’examen des propositions qui devront, si l’on veut aboutir, faire au cours de la législature et, après le vote du budget, l’objet de discussions spéciales.
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- Le gouvernement, voudrait que, conformément au précédent réalisé par M. Doumer lors du ministère Bourgeois, la loi de finances pût être promulguée avant le 1er janvier, rendant ainsi inutile le vote de douzièmes provisoires.
- La commission du budget serait nommée au lendemain de la rentrée et, tandis qu’elle mènerait aussi activement que possible ses travaux, la Chambre commencerait l’examen des demandes en autorisation formulées par les congrégations. Il n’y en a pas moins de 250.
- Aussitôt après le dépôt des rapports du budget, la Chambre siégerait matin et soir.
- Tandis qu’on commencerait cette discussion, M. Rou-vier aurait achevé l’élaboration de son projet d’impôt général sur le revenu.
- Une grande commission serait nommée qui examinerait ce projet^en même temps que les propositions de même nature dues à l’initiative parlementaire ; elle serait sans doute en mesure de déposer son rapport à la rentrée de janvier, et la discussion de cette importante question pourrait commencer vers février ou mars après celle de la loi militaire qui aurait déjà reçu une solution du Sénat.
- Telles sont les vues exposées par le Président du Conseil. Les délégués ont été unanimes à approuver cette méthode de travail. '
- Cependant quelques réserves ont été formulées au sujet de la date du dépôt du budget et du projet d’impôt sur le revenu.
- M. Lockroy, délégué du groupe radical, notamment, aurait voulu que le gouvernement déposât ces deux projets avant les vacances, pour qu’au moment du vote des quatre contributions directes, qui devait avoir lieu quelques jours plus tard, on fût fixé sur le système adopté par le gouvernement.
- Ces réserves ont été reproduites dans la commission des crédits chargée d’examiner le projet relatif aux
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- quatre contributions, et en séance publique, le 8 juillet au cours de la discussion de ce projet.
- Le gouvernement, par l’organe du Président du Conseil, M. Combes, et surtout du ministre des finances, M. Rouvier, a répondu par un non possumus formel.
- «Je me suis proposé d’abord, a dit M. Rouvier, de rendre à la trésorerie l’élasticité qu’elle a perdue par suite du fléchissement des recettes et de l’amortissement hors budget, à un moment où Ton ne prévoyait pas les années maigres. »
- Après avoir fait une allusion à la conversion projetée du 3 1/2 p. °/0 qui devait venir en discussion le lendemain, et au budget qu'il se déclare incapable de mettre sur pied avant la rentrée, le ministre explique ce que sera son projet d’impôt sur le revenu.
- Comme tous les projets de ce genre qui ont été présentés jusqu’à ce jour par les divers ministres des finances , depuis les plus hardis jusqu’aux plus modestes , celui-ci ne saurait être autre chose qu’un impôt de remplacement substitué à certaine des quatre contributions , notamment la personnelle mobilière et celle des portes et fenêtres.
- Il ne s’agirait donc pas d’un impôt global et progressif sur le revenu. Le ministre rappelle à ce sujet les termes de la déclaration du cabinet qui indiquent le remplacement de certaines de nos vieilles contributions par un impôt général sur le revenu, et déclare en terminant que son projet d’impôt sur le revenu sera tracé suivant cette définition.
- Le bloc ne se désagrégera-t-il pas au contact de la réforme fiscale? On peut le craindre lorsqu’on se rappelle qu’elle a toujours été évitée avec le plus grand soin jusqu’à présent par toutes les majorités républicaines qui se sont succédé, comme une cause de désu-sion possible. Mais on se rassure en voyant avec quel esprit de mesure le parti socialiste envisage l’éventualité de la réalisation de cette partie du programme commun.
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- LE DEVOIR
- M. Jaurès affirme que l’ordre du jour adopté dans l’interpellation sur la politique générale : « potitique vigou reuse de laïcité, de réforme fiscale et de solidarité sociale » ne restera pas plus lettre morte pour les réformes d’impôt et les œuvres d’assurance sociale qu’il ne reste lettre morte pour la lutte anticléricale.
- Sur ce dernier point on ne peut que constater la cohésion du bloc.
- Le 17 juin, le Sénat adoptait en deuxième délibération le projet de loi relatif à la protection et à la tutelle des enfants naturels.
- Le but de la loi est d’organiser la protection et la tu-tuelle des enfants naturels aussi bien de ceux qui ne sont pas reconnus que de ceux qui sont reconnus.
- Les articles 1, 2 et 3, modifiant les articles 383, 384 et 389 du Code civil ont été adoptés sans contestation. Un court débat a eu lieu sur l’article 4 qui a pour objet de modifier l’article 442 du Code civil dans ce sens que les femmes, autres que les mères ou ascendantes pourront être désormais tutrices à l’égard des enfants naturels. Cet article a été également adopté ainsi que l’ensemble de la loi.
- L’œuvre principale du Sénat a été la discussion sur le projet de loi relatif à la réduction de la durée du service militaire à deux ans, à laquelle cette Assemblée a consacré presque toute sa session. Cette discussion n’a pu être achevée avant les vacances ; mais le Sénat n’a pas voulu se séparer sans avoir voté la suppression des dispenses que les auteurs du projet, appuyés par le gouvernement, considèrent comme la pierre angulaire de la réforme, et dans laquelle les adversaires de la loi se plaisaient surtout à voir une pierre d’achoppement.
- L’article 2 est ainsi conçu : « Le service militaire est égal pour tous. Hors le cas d’incapacité physique, il ne
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE 483
- comporte aucune dispense. » Il a été adopté, malgré une très vive opposition, par 176 voix contre 51.
- Ce vote donne quelque plausibilité à l’espoir devoir définitivement adopter une loi essentiellement démocratique et qui permettra d’avoir, de l’avis général, une armée tout au moins aussi bonne, pour l’offensive et la défensive, que celle d’aujourd’hui.
- Mais une réforme de cette importance ne s’accomplit pas sans jeter dans le fonctionnement du mécanisme social d’un grand pays comme la France une certaine perturbation. Il est infiniment probable que l’accès des carrières dites libérales en sera désencombré. Ce ne sera pas dommage jusqu’à un certain point, puisqu’il va pléthore de ce côté. Mais la chose vaut d’être examinée de près. Aussi recommandons-nous d'une manière toute particulière à nos lecteurs l’article où J. Prudhom-meaux-Dallet examine la répercussion probable de la loi de deux ans sur le recrutement du personnel des instituteurs, article publié dans la Fronde du 5 juillet et que l’on trouvera plus loin, dans le mouvement féministe.
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- ALLEMAGNE
- L’assurance contre l’invalidité
- La loi du 22 juin 1889 établissant l’assurance contre l’invalidité et la vieillesse a été, comme l’on sait, remplacée par la loi du 13 juillet 1899 portant le titre abrégé de : Loi sur l’assurance contre l’invalidité. La nouvelle loi se distingue de l’ancienne par un certain nombre de dispositions.
- C’est ainsi, par exemple, que l’obligation de l’assurance est étendue à diverses catégories d’employés non visées par la loi de 1889, ainsi qu’aux instituteurs et professeurs privés, dont le gain ne dépasse pas 2000 marks.
- En outre, indépendamment des caisses spéciales des chemins de fer et des mines reconnues par l’ancien régime, la création d’une caisse spéciale pour les gens de mer, par le moyen de la corporation de la Navigation maritime, est autorisée.
- La rente d’invalidité est accordée à tout assuré dont la capacité de travail ne lui permet plus de gagner au moins un tiers de ce que gagne un travailleur sain de la même profession. Elle est de même accordée, pour toute la durée ultérieure de l’incapacité, à tout assuré qui s’est trouvé, par suite de maladie, pendant 26 semaines dans l’état d’incapacité de travail. (L’ancienne loi fixait à un an la durée préalable d’incapacité de travail.)
- Le minimum de participation à l’assurance, nécessaire pour avoir droit à la rente, est fixé à 200 semaines de cotisation pour la rente d’invalidité (au lieu de 235 semaines), et de 1200 semaines pour la rente de vieillesse (au lieu de 1410 semaines). Les assurés sont
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- répartis dans 5 classes de salaires au lieu de 4. Les taux des cotisations hebdomadaires sont les mêmes qu’antérieurement. La seule innovation consiste dans la cotisation relative à la 5e classe. En ce qui concerne le calcul de la rente d’invalidité, une proportion plus satisfaisante est établie entre les versements des assurés et le montant des pensions.
- La rente de vieillesse, servie à partir de 70 ans à tout assuré non invalide ayant accompli au moins 1200 semaines de cotisation, passe pour la lre classe de 56m80 à 60; pour la 2e, de 85m à 90 ; pour la 3e, de 113m20 à 150; pour la 4e, de 141m 40 à 150. Pour la 5e classe (nouvelle) elle est de 180m. A ces sommes, s’ajoute, comme par le passé, la subvention de l’Empire de 50 marks.
- A signaler encore l’innovation consistant dans la création de bureaux locaux (Rentenstellen), ayant pour but de décharger le service central des établissements en assumant des fonctions antérieurement réservées exclusivement aux directions des caisses. C’est une réforme décentralisatrice qui était depuis longtemps réclamée par les représentants les plus autorisés de l’assurance-invalidité.
- La nouvelle loi est entrée en vigueur le 1er janvier 1900.
- D’après le compte-rendu officiel, reproduit par le Bulletin de l'Office du travail de mai, les arrérages des pensions payées pendant l’année 1900 pour l’ensemble des caisses régionales et des caisses spéciales pour les mines et les chemins de fer se sont élevés à 80.448.760 marks. Dans ce total, la part incombant en propre aux établissements est de 49.687.683 marks, la part de l’Empire de 30.713.390 marks en ce qui concerne la majoration des pensions et de 47.687 marks qui représentent la charge supplémentaire provenant de ce que l’Etat s’est substitué aux assurés pour le payement des cotisations pendant leur temps de présence sous les drapeaux.
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- Il a été en outre remboursé aux veuves des assurés, en cas de décès antérieurement à l’entrée en jouissance de pensions 6 616.721 marks de cotisations. Depuis les débuts de l’institution, les sommes ainsi payées chaque année aux assurés se chiffrent comme suit :
- 1891...... 15.299.133 m.
- 1892 .....
- 1893 .....
- 1894... ..
- 1895 .....
- 1896 .....
- 1897 .....
- 1898 .....
- 1899 .....
- 1900 .....
- 22.363.970 27.912.706 34.451.413 41.829.540 48 171.309 54.617.290 61.813.195 69.194.022 80.448.760
- Quant aux remboursements aux veuves des assurés, ils ont passé successivement de 219.345 en 1895, à 2, 3, 4 et 5 millions et demi pour arriver, comme on l’a vu, en 1900, à 6.616.721. Parmi les arrérages de rentes payées en 1900, il convient de distinguer les rentes de maladie, allouées en vertu de la nouvelle loi aux assurés, après vingt-six semaines consécutives de maladie entraînant incapacité de travail. Ces pensions distinctes des pensions d’invalidité proprement dites, ont motivé une dépense de 650.000 marks.
- Le montant moyen des rentes d’invalidité concédées dans l’année 1900 ressort à 142 marks, celui des rentes de maladie à 148 marks, celui des rentes de vieillesse à 146 marks.
- La rente de vieillesse n’est assurée, nous l’avons dit, qu’à partir de 70 ans a.ux assurés encore valides. Les titulaires de cette catégorie se répartissent ainsi d’après l’âge à l’époque de la concession fen 1900) :
- 11.491 à 70 ans 4.743 à 71 ans 1.384 à 72 ans 641 à 73 ans 412 à 74 ans
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- 857 de 75 à 79 ans 216 de 80 à 84 ans 43 de 85 à 89 ans 3 à 90 ans et au-dessus
- L’avoir total des établissements régionaux et des caisses spéciales, au 31 décembre 1900, se montait à 847.195.467 marks.
- Un secrétariat international des mineurs
- Au Congrès des mineurs de Dusseldorf, les Allemands ont proposé la création d’un secrétariat international de l’exploitation minière. Sur la proposition des Anglais, la question a été ajournée au prochain Congrès, qui se tiendra l’an prochain à Bruxelles.
- RUSSIE
- Association patronale d’assurance contre les accidents du travail
- Il vient de se former à Ivanovo-Voznessenk, sous les auspices des autorités impériales, une association patronale d’assurance contre les accidents du travail, qui est la première de ce genre dont on ait autorisé la constitution en Russie.
- Cette association groupe 34 industriels employant ensemble environ 40.000 ouvriers, dans les gouvernements de Vladimir et de Kostroma, et payant une cotisation annuelle pour chaque ouvrier ou employé gagnant moins de 4.750 francs par an.
- L’association se propose de verser une indemnité à tout ouvrier victime d’un accident survenu pendant le travail, excepté quand il y a cas de force majeure, négligence ou malveillance de la part de l’ouvrier.
- Les indemnités sont fixées comme suit (toutes les fois que l’accident n’a pas donné lieu à procédure et à jugement) :
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- En cas d’incapacité totale de travail, la victime reçoit jusqu’à sa mort, ou tant qu’elle demeure incapable de travail, une pension égale au montant de son salaire annuel, si ce dernier n’excède pas 791 fr. 65; si l’ouvrier gagnait plus que cette somme, sa pension devient égale aux trois quarts de son salaire s’il est marié, ou égale aux deux tiers seulement s’il est célibataire.
- En cas de mort de la victime, son conjoint survivant reçoit une pension variant entre 30 et 50 p. 100 des salaires annuels du défunt, suivant que ce dernier gagnait plus de 791 francs ou moins de 475 francs par an. Chaque enfant a droit, en outre, jusqu’à l’âge de 15 ans à une pension calculée d’après les salaires de la victime, sans que cependant le total des pensions touchées par une même famille puisse dépasser le salaire annuel du défunt ou être inférieur à 475 francs. Les pensions peuvent être remplacées par une somme versée une fois pour toutes.
- Aux termes du règlement, le conseil exécutif de l’Association doit prescrire les mesures préventives à prendre contre les accidents, en dehors de celles édictées par la loi ; il est autorisé, le cas échéant, à imposer des cotisations plus élevées à tout sociétaire qui enfreindrait ces prescriptions.
- SUISSE
- Secrétariat antialcoolique
- Le comité d’action de la Fédération abstinente a organisé un secrétariat permanent destiné à servir de centre d’action à la lutte contre l’alcoolisme, et il en a confié la direction à M. Hercod, professeur au Gymnase cantonal de Lausanne.
- Les ressources mises à la disposition du comité, assurent pour une année le fonctionnement du nouveau rouage, mais il incombera aux cantons d’en prolonger l’existence en faisant bénéficier le secrétariat antialcoo-que de subsides prélevés sur la dîme de l’alcool;
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- Le Congrès international de l'industrie textile, à
- Zurich, a adopté une résolution en faveur de la numérotation uniforme métrique du fil. Il a voté deux résolutions en faveur de la lutte contre l’abus de l’alcool et a adhéré à des motions en faveur de la création de tribunaux prud’hommes pour tous les ouvriers, et à une motion disant que les ouvriers des industries textiles devront voter dans les élections seulement pour des candidats qui respecteront les décisions du Congrès.
- Le Congrès a voté, en outre, une résolution tendant à l’abolition du travail aux pièces.
- Les représentants de l’Allemagne, de l’Autriche, de la France, de l’Italie, de la Suisse, se sont prononcés pour la suppression ; ceux d’Angleterre, de Belgique et des Pays-Bas se sont prononcés contre.
- Le prochain Congrès aura lieu à Milan en 1905. M. Witkinson (Angleterre), a été confirmé comme secrétaire international, puis le Congrès a été clos.
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- AUTRICHE-HONGRIE Les syndicats agricoles obligatoires
- Le gouvernement austro-hongrois vient, par une loi, de constituer, dans l'Empire, les syndicats agricoles obligatoires. Dans chaque paroisse ou district, un Syndicat d’agriculteurs va être organisé, dans le but d’améliorer les conditions morales et matérielles des agriculteurs, en développant parmi eux l’esprit de solidarité, l’instruction et l’aide mutuelles, en excitant chez eux l’esprit de corps, en défendant en un mot, leurs intérêts corporatifs et professionnels et en favorisant, par tous les moyens, leurs progrès économiques.
- Les opérations auxquelles pourront s’occuper les Syndicats agricoles donnent lieu dans le projet de loi à une longue énumération. En voici les principales :
- Achat des instruments et produits divers nécessaires aux membres pour leur exploitation ; vente en commun des produits agricoles et fourniture directe à l’armée ;
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- fondation, développement et surveillance de coopératives agricoles et industrielles; construction de magasins et greniers pour la vente en commun ; de caves, de laiteries, d’abattoirs, de fours communs; fondation de caisses de secours mutuels et de prêts sur gages et aide apportée à celles qui existent déjà, etc.
- Les syndicats devraient, en outre, s’occuper des prêts à l’agriculture, coopérer à l’organisation des Bourses agricoles et des caisses d’assurances sur la vie, contre la maladie, contre les accidents, contre l’incendie, la grêle et l’épizootie, développer l’instruction agricole, établir des statistiques agricoles, etc., etc.
- Enfin ils auront à émettre leurs avis sur les questions agricoles que leur soumettra le gouvernement et à formuler des propositions sur leur propre initiative.
- Ce sont là, dans tous les pays, les attributions ordinaires des syndicats agricoles. Mais la nouvelle loi se caractérise par ce fait que tous les propriétaires ou locataires ou fermiers de propriétés agricoles ou forestières qui ne servent pas uniquement à un but d’agrément, doivent être membres de l’association professionnelle dans le ressort de laquelle se trouve la paroisse ou district où sont sises leurs propriétés, usufruits et fermages agricoles ou forestiers.
- Bien mieux : les propriétaires, usufruitiers et locataires, dont les propriétés, usufruits et fermages sont situés dans plusieurs districts seront membres d’autant d’associations qu’il y a de districts ressortissants d’associations différentes et dans lesquels se trouvent leurs propriétés, usufruits et fermages.
- Les cultivateurs doivent se faire inscrire ; au besoin on les inscrit d’office et ils doivent contribuer aux dépenses que cette organisation entraîne, au moyen de cotisations, qui sont déterminées par le gouvernement local et prélevées en même temps que l’impôt foncier.
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- ANGLETERRE
- Une conférence intercoloniale britannique s'est réunie à la fin de juin à Londres.
- Elle comprenait comme membres les premiers ministres des six colonies autonomes, sir Edmond Barton (Australie), sir Wilfrid Laurier (Canada), M. Seddon (Nouvelle-Zélande), sir Gordon Sprigg (Cap), sir A. Kime (Natal) et sir R. Bond (Terre-Neuve).
- Parmi les questions examinées, en dehors de celles qui se rattachent à la défense de l’empire et aux relations commerciales entre les diverses parties de l’empire, la plus intéressante est celle de l'adoption du système métrique dans tous les domaines de la couronne britannique. Les colonies appuient énergiquement cette idée et M. Chamberlain s’est prononcé depuis longtemps - en sa faveur.
- Le Natal a mis sur le tapis une question qui montre l’extrême indépendance des colonies anglaises à l’égard de leur métropole : il demande l’unification des lois relatives à la naturalisation. Jusqu’à présent un étranger naturalisé sujet britannique en Nouvelle-Zélande, par exemple, reste toujours un étranger pour n’importe laquelle des autres possessions d’Edouard VII, le Royaume-Uni compris. Chose plus bizarre encore et moins connue : un étranger naturalisé dans le Royaume-Uni demeure un étranger non seulement par rapport aux colonies autonomes de ce même royaume, mais par rapport à toutes ses dépendances d’outre-mer.
- La conférence des premiers ministres coloniaux n’est qu’une sorte de réunion diplomatique : elle n'a aucune autorité législative. Aussi, ne faut-il y voir qu’une simple occasion pour un échange d’idées que le temps fera fructifier.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
- La République cubaine a été installée solennellement le 20 mai dernier.
- La ville de la Havane et tous les bâtiments mouillés dans le port étaient pavoisés. Pendant la nuit précédente, une statue de la Liberté avait été érigée au parc central sur le piédestal où se dressait depuis deux siècles la statue d’Isabelle la Catholique.
- A midi un quart, au palais du gouvernement, le général Wood â fait amener le drapeau américain et hisser le drapeau cubain. Il a remis au président Palma, l’île de Cuba, en présence du gouvernement cubain et des navires de guerre Calabria (italien), Psyché (anglais), Brooklyn (américain). Les canons ont salué le drapeau cubain de 21 coups de canon au milieu de l’enthousiasme populaire. [
- A une heure, le général Wood, accompagné de M. Palma et de tout le gouvernement cubain, s’est dirigé vers le port où il s’est embarqué à bord du Brooklyn, qui a immédiatement levé l’ancre, se dirigeant vers New-York.
- A Washington, le secrétaire d’Etat, M. Hay, a chargé les ambassadeurs et les ministres américains d’informer les gouvernements auprès desquels ils sont accrédités de la cessation de l’occupation militaire de Cuba par les Etats-Unis et de l’inauguration du gouvernement républicain indépendant.
- La Chambre des représentants a adopté, à l’unanimité, une résolution déclarant qu’elle voit avec satisfaction l’apparition de la République cubaine parmi les nations du monde et qu’elle s’en félicite.
- Le vote a été accueilli par les applaudissements de la salle et des galeries.
- L’Angleterre et la France ont été les premières à re-
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- connaître la nouvelle République aujourd'hui reconnue par l’Espagne.
- Le message que le président Estrada Palma a adressé au Congrès, rend hommage au désintéressement avec lequel les Etats-Unis ont pris parti pour Cuba dans sa lutte pour l’indépendance. Il déclare que Cuba est en mesure de remplir toutes ses obligations et ses promesses.
- On sait que les Etats-Unis se sont réservé des droits stratégiques sur certains points de la côte et se sont attribué un privilège de surveillance sur les rapports diplomatiques de Cuba avec les puissances étrangères.
- Par contre, dans le domaine intérieur, l’indépendance est absolue. Aussi, convient-il de féliciter les Etats-Unis d’avoir si bien tenu les engagements qu’ils avaient pris et d’avoir su résister aux sollicitations de ceux qui avaient cherché à créer un courant d’opinion favorable à l’annexion pure et simple de la perle des Antilles à la grande République américaine. 1
- Les alliances et la paix.
- Du Temps, à propos du renouvellement de la triple alliance entre l’Allemagne, l’Autriche et l’Italie, de la confirmation de la double alliance entre la France et la Russie, des accords spéciaux conclus entre les membres respectifs de ces deux grands groupements (pacte austro-russe pour le maintien du statu quo dans les Balkans, renouvelé l’année dernière, récent rappro- • chement politique et commercial entre la France et l’Italie) et des déclarations pacifiques faites dans ces différentes occasions par les chefs d’Etat :
- « Il est incontestable que la double et la triple alliance, ainsi complétées par des liens multiples et étroits entre des puissances qui font partie de ces deux grands systèmes, ne peuvent que revêtir de plus en plus le caractère pacifique qui est dans les intentions des gou-
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- vernements comme dans les intérêts et les vœux des peuples. A l’heure même où les hommes d’Etat responsables de la Triplice affirmaient, aux applaudissements unanimes de leurs Parlements ou Délégations, cet esprit de conciliation et de concorde, les représentants les plus éminents de la Duplice insistaient à leur tour sur la même résolution.
- « Les nations européennes — celles-là surtout qui sont au premier rang impliquées dans ces arrangements diplomatiques trop longtemps exploités, sinon conçus, dans l’intérêt de la politique d’agression, de conquête et de prépotence — celles-là aussi qui ne subiraient que le contre-coup de ces combinaisons détonnantes, mais qui le ressentiront dans toute sa gravité, — se féliciteront hautement dç ces assurances, et elles se laisseront aller à l’espoir qu’un équilibre aussi stable, aussi fortement garanti, n’exigera plus indéfiniment les sacrifices ruineux de la paix armée et que les puissances sûres d’elles-mêmes, sûres de leurs alliées, sûres de leurs voisines entreront enfin — pour éviter la banqueroute — dans la voie de la réduction concertée des armements. »
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- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- L’école primaire en péril.
- La loi militaire qui institue le service de deux ans est à la veille d’aboutir. Le Sénat a voté le passage à la discussion des articles, et la Chambre est tenue de ratifier la réforme, en vertu des engagements solennellement pris devant le corps électoral par la majorité de ses membres. Aussi convient-il de se préoccuper sans plus tarder du retentissement qu’une aussi grave mesure ne peut manquer d’avoir sur notre vie nationale.
- Parmi les intérêts d’ordre général qui vont se trouver compromis par la loi nouvelle, il en est un qui, par son importance, prime tous les autres. En cherchant à établir l’égalité de tous les Français devant le plus lourd des impôts, le Parlement ne s’est pas avisé qu’il risquait de ruiner notre enseignement public, par l’impossibilité où l’on sera désormais de recruter le contingent d’instituteurs dont il a besoin. Déjà, des esprits avisés, comme M. Forfer, inspecteur d’Académie de l’Aisne, ont poussé un cri d’alarme (n<> du 15 juin 1902 du Moniteur scolaire de VAisne,), et ce cri ne peut manquer d’être répété à bref délai par tous les organes de la presse pédagogique. La question, on peut le dire, est dès aujourd’hui posée.
- Même dans les conditions actuelles, le recrutement des instituteurs est devenu très difficile. Depuis nombre d’années, les écoles normales, élevées à grands frais dans tous les chefs-lieux de département, doivent accepter, pour ne pas rester vides, tous les jeunes gens qui se présentent. Il n’y a plus moyen de choisir : il faut donner asile aux bons et... aux autres, en se félicitant lorsque le nombre de candidats atteint celui des places vacantes. Les causes de cette désertion sont complexes. La principale, on le devine, est la faiblesse dérisoire
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- des traitements accordés, surtout dans les débuts, à un personnel aigri et découragé par la faillite de toutes les promesses dont on avait été envers lui si prodigue.
- Du moins la perspective de quitter la caserne au bout de onze mois de service, comme les privilégiés de la bourgeoisie, pouvait encore décider quelques jeunes gens à fouler d’un pied maussade l’herbe qui envahit les cours de nos Ecoles normales. Cet avantage, le seul que présentait une profession qui, dans un Etat républicain, devrait être rétribuée et honorée entre toutes, va disparaître aux termes de la nouvelle loi militaire.
- Et ce n’est pas tout. Le ministre de la guerre aura besoin de trouver coûte que coûte des milliers de sous-officiers de carrière pour encadrer les troupes qui vont se renouveler avec tant de rapidité sous les drapeaux. Il les cherchera surtout parmi les adolescents d’origine plébéienne et d’instruction solide qui sont la réserve où puise aujourd’hui l’enseignement primaire. Par des primes de rengagement, par des promesses de retraite et d’emploi après quinze ans de service, par des facilités nouvelles accordées à ceux qui essaieront d’entrer à Saint-Maixent, etc., etc., le régiment fera l’impossible pour retenir ces jeunes gens que deux ans de séjour à la caserne auront façonnés à des mœurs nouvelles, au détriment peut-être de leur amour du travail et des viriles responsabilités.
- L’enseignement public devra se rabattre sur les laissés-pour-compte de la caserne, c’est-à-dire sur une classe d’hommes aussi insuffisants par le nombre que par les aptitudes morales et professionnelles. Quelle pitoyable banqueroute pour l’école laïque — et pour le Très-cher frère Ignorantin, quelle revanche !
- Il appartient à la Fronde de signaler, la première dans la presse quotidienne, la gravité du péril, et, ce qui vaut encore mieux, d’en indiquer le remède. Il n’y a en somme que deux manières de sauver notre enseignement du coup qui le menace. L’une est d’ordre purement .financier et à ce titre elle est condamnée d’avance,
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- Ce serait d’élever dans de telles proportions le traitement et lax situation morale des instituteurs que les avantages offerts par les autres carrières, militaires ou civiles, fussent impuissants à détourner de l’enseignement l’élite des fils du peuple. Mais, sans aller chercher plus loin, il en coûterait si gros à l’Etat que nous pouvons être tranquilles : la réforme ne se fera pas.
- Alors, comment sortir de l’impasse ? C’est à la Fronde, journal féministe, à l’apprendre au pays et à ses législateurs. Puisque le régiment va priver l’école de ses maîtres, que les femmes désormais soient chargées de les suppléer. Oui, sans hésiter, confions aux femmes françaises la mission sacrée d’élever la génération qui grandit. Il s’agit, ne l’oublions pas, d’instruire des enfants dont le plus grand nombre quitte l’école dès la douzième année. Pour des élèves de cet âge, filles et garçons, il faut que l’enseignement garde quelque chose de maternel, il faut que la salle d’école soit comme un foyer familial agrandi. L’école mixte, avec des femmes occupant la majorité sinon la totalité des chaires, voilà la seule solution possible de la crise dans laquelle va se débattre le pays. Cette grande réforme qui sera en même temps une grande victoire féministe ne se réalisera pas sans de longs combats. Pour triompher des timidités et des ignorances, il faudra ne pas se lasser de donner à nos concitoyens l’étranger en exemple. N’est-ce pas la semaine dernière que la Fronde reproduisait d’après The Educational Revieio l’information suivante :
- « Dans les conseils scolaires municipaux, les femmes remplacent peu à peu les hommes. Il y a maintenant des villes américaines de première importance, Minneapolis, par exemple, où il n’y a pas un seul homme dans le personnel enseignant des écoles primaires. La situation est à peu près la même à Saint-Louis et dans presque tout l’Ouest, et, si aucune réaction ne se produit, l’enseignement primaire américain tout entier sera bientôt aux mains des femmes. »
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- On le voit, bien qu’elle n’ait pas cl’armée et qu’elle assure aux femmes, moins nombreuses là-bas que les hommes, des situations brillantes dans toutes les branches d’activité, la démocratie américaine est en train de féminiser son enseignement primaire. Pourquoi la France n’en ferait-elle pas autant ? Elle n’offre à ses femmes, de plus en plus désireuses de conquérir l’indépendance économique, que de trop rares débouchés ; elle ne sait plus où trouver les instituteurs dont elle a besoin ; elle est entraînée par le vent de folie qui passe sur l’Europe à consacrer à son armée le meilleur de ses richesses et des forces vives de sa population mâle. Qu’elle sache du moins sauver de la ruine son enseignement public, et que, grâce à la femme, un peu de bien sorte de tant de mal !
- J. Prudhommeaux-Dallet.
- Léon Richer
- A l’occasion du 78e anniversaire de Léon Richer, la Ligue Française pour le droit des Femmes avait invité tous les membres des sociétés féministes et tous les amis du féminisme, à se joindre à elle pour offrir un banquet à son président d’honneur. Dans une circulaire lancée à cet effet, la Ligue s’exprimait ainsi :
- « S’il est bon de glorifier les morts illustres, il est d’un noble exemple d’honorer les vivants, qui, à l’instar de Léon Richer, n’ont cessé pendant plus d’un demi-siècle, de lutter pour les causés de Justice sociale, notamment pour la Cause féministe.
- « C’est lui qui, malgré les sarcasmes d’une presse hostile, réclama hautement pour les jeunes filles et les femmes le droit d’être admises aux divers baccalauréats, le droit d’exercer la médecine et toutes les professions libérales. Il insista pour la création d’écoles d’enseignement supérieur, la fondation de collèges et de lycées féminins, tous progrès aujourd’hui réalisés.
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- LE MOUVEMENT FEMINISTE. 499
- « En 1874, un de ses ouvrages mit à l’ordre du jour la question du divorce.
- « Léon Riciier lut un publiciste infatigable ; ses livres, ses articles réunis formeraient une quarantaine de volumes. On sait qu’il fonda, en 1869, Le Droit des Femmes qui pendant 25 ans exposa vaillamment les revendications féministes. Ses ouvrages, le Code des femmes, le livre des femmes, etc., sont des plaidoyers fortement documentés et aux conclusions péremptoires.
- « En somme, l’œuvre capitale de Léon Riciier fut sa campagne féministe pour laquelle il employa tous les moyens de propagande : articles quotidiens, conférences, banquets mensuels, congrès, etc., etc.
- « Nous devons à sa courageuse et admirable persévérance tout notre hommage de fervente gratitude. »
- Le banquet qui eut lieu le 25 mai fut pour Léon Richer l’occasion d’une série d’ovations et de touchants homihages. Mme Andrée Tery prit la parole la première pour lire les lettres de regrets de ceux qui éloignés de Paris n’avaient pu saluer en personne Léon Richer. Parmi ceux-ci :
- MM. Pierre Baudin et Millerand, alors ministres, le premier des travaux publics, le second du commerce, Frédéric Passy, René Viviani et de nombreux députés.
- Tous prenaient l’engagement de voter indistinctement les projets de loi qui accorderont aux femmes les droits qu’elles revendiquent.
- Très ému, M. Léon Richer s’est levé pour remercier les nombreux féministes qui assistaient au banquet offert en son honneur.
- « Sans doute, a-t-il dit, j’ai eu beaucoup à lutter ; mais le succès a couronné mes efforts, et ce qui paraissait absurde autrefois, est aujourd’hui reconnu juste et raisonnable. Félicitons-nous , Mesdames et Messieurs, de ce progrès accompli.
- « A la Déclaration des Droits de l’homme vient s’ajouter aujourd’hui la Déclaration des Droits de la femme. Espérons que l’application ne se fera pas trop at-
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- LE DEVOIR
- tendre. L’heure est venue de proclamer l’égalité complète des deux sexes. »
- Mme Feresse-Deraismes, sœur de la regrettée Maria Deraismes, l’éloquente apôtre du droit des femmes et de la libre pensée, a demandé au Maître la permission de rappeler le nom de ces courageuses revendicatrices qui n’ont pas craint d’affronter les moqueries et même le ridicule : Jeanne Deroin, Eugénie Niboyet, Flora •Eristan, Arnaud, Paule Mink et tant d’autres qui ont eu le grand honneur de revendiquer les droits de la femme et dont le journal, la Voix des femmes, fut un des premiers organes.
- « Après les terribles évènements de la Commune, c’est à vous, a-t-elle dit, en s’adressant à Léon Richer, que revient l’honneur de la reprise de cette'question si importante. Vous avez, pour cette idée, groupé autour de vous toutes les intelligences, toutes les sympathies, tous les courages ! Si présentement la grande question des droits de la femme occupe le monde entier, il ne faut pas oublier que vous êtes l’initiateur de ce mouvement égalitaire. »
- D’autres assistants ont également pris la parole : Mme Maria Pognon, pour retracer l’œuvre de Léon Richer; M. Bagnol, député socialiste du XVe arrondissement, pour appeler l’attention des femmes présentes sur leurs sœurs des faubourgs qui attendent d’elles l’enseignement et le soutien nécessaires ; M. Lucien-Victor Meunier, au nom dei’ Association des journalistes républicains ; Mme Verone, au nom de la Fronde ; Mme Hammer, au nom de V Union fraternelle des femmes ; Mme Kauffmann , au nom de la Solidarité des femmes; M. Laisant, ancien député, au noin de ses souvenirs ; M. Léopold Lacour. Deux femmes : Mme Edwards Pilliet, docteur en médecine, au nom des femmes auxquelles la lutte vaillante engagée par M. Richer ouvrit les car-' rières libérales, et Mme Lydie Martial, au nom de toutes les femmes sans distinction, ont adressé au Maître l’expression de leur reconnaissance.
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- LE MOUVEMENT FEMINISTE
- Les droits de la mère et de l’enfant
- La 4e Chambre du tribunal civil de la Seine a rendu, le 7 juin, un jugement particulièrement intéressant dans un procès en dommages-intérêts et en pension alimentaire intenté par une fille-mère contre l’amant qui l’a abandonnée.
- La demanderesse demandait à faire la preuve d’un certain nombre de faits. Elle offrait de prouver notamment que le jeune homme avec lequel elle a vécu maritalement pendant plus de trois ans, lui « a promis de faire quelque chose pour l’enfant. » S’appuyant sur des attestations qui établissent que la jeune fille appartient à une honnête famille et qu’elle avait une bonne conduite, le tribunal a autorisé cette preuve.
- En déclarant la demande recevable, le jugement ajoute :
- Qu’il en serait autrement si l’instance avait été introduite au nom de l’enfant ; qu’en effet, sous la législation actuelle, l’enfant naturel ni personne çn son nom, ne peut rechercher l’homme et prouver ses oeuvres.
- Que si la jurisprudence est venue au secours de la femme, l’enfant se heurte toujours à la prohibition formelle édictée par l’article 340 du Code civil qui ne souffre d’exception que dans le cas d’un enlèvement.
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- Une femme docteur ès-sciences.
- Pour la cinquième fois la Faculté des sciences de Paris vient de recevoir une femme au grade de docteur =
- Mme Rondeau-Luzeau a soutenu dernièrement une thèse sur l’Action des chlorures en dissolution appliquée au développement des batraciens, et elle a obtenu la mention très honorable, la plus haute distinction que puisse accorder la Faculté des Sciences.
- Mme Rondeau-Luzeau est âgée de trente ans.
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- LE DEVOIR
- Wyoming.
- Le corps législatif de Wyoming a voté à sa dernière session la résolution suivante, résolution qui est inscrite aux pages 121 et 122 de l’ensemble des lois votées en 1901.
- « Considérant que le Wyoming a été le premier Etat à adopter le suffrage des deux sexes et que ce suffrage a été en opération depuis 1869, qu’il fut incorporé dans la Constitution de l’Etat de Wyoming en 1880 ;
- « Considérant que depuis cette époque les 'femmes ont exercé ce privilège aussi généralement que les hommes et que leur vote a eu pour résultat de nommer des candidats meilleurs aux différents emplois, que les méthodes d’élection ont été purifiées, le caractère de la législation amélioré, l’intelligence civique augmentée ;
- « En vue de ces résultats déclare :
- « Qu’il est résolu par la Chambre des députés, de concours avec le Sénat, de recommander à tous les Etats et à tous les territoires des Etats-Unis l’affranchissement politique des femmes, mesure qui doit ten-• dre à l’avancement d’un état social plus élevé et meil-leu r ;
- « Qu’une copie authentique de cette résolution soit envoyée par le gouverneur de l’Etat de Wyoming à tous les Etats et territoires d’Amérique et que la presse soit invitée à signaler au public cette résolution.
- (Le Journal des Femmes).
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- CÉPHISE
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- Par Henry GRÉVILLE
- {Suite.)
- Il s’aperçut alors que cette voix charmante, d’un cristal si pur, fêlé seulement dans la vie mondaine par une crainte secrète, retrouvait dans la solitude le charme argentin de la première fine fleur de jeunesse.
- — Quel joli son de voix vous avez ! fit-il presque malgré lui.
- Elle rit légèrement, et la petite note grêle faussée reparut.
- — Non, pas ainsi, dit involontairement Roger : ne riez pas ; c’est quand vous parlez.
- — Je ne ris pourtant pas souvent, répondit-elle avec mélancolie, et, cette fois, la voix fine tremblait un peu.
- — Je suis désolé, commença poliment de Vautrait, ennuyé ; elle fit de la main un petit geste qui signifiait : N’en parlons plus, et ils se mirent à marcher lentement du côté de la lune, dans l’obscurité qui tombait^des vieux arbres. Tout à l’heure, ils traverseraient une terrasse d’où la vue s’étendait sur un horizon doux, de vallées et de collines, avec des lignes fumeuses qui indiquaient le passage d’une toute petite rivière.
- — Nous avons eu un été passable, fit Roger, très vexé au fond d’avoir proposé cette promenade. Aux Pavillons, c’était très gentil.
- — Et vous avez été très gentil, répliqua Colette, avec plus d’élan qu’il ne lui en connaissait d’habitude.
- — Moi? fit-il, franchement étonné.
- — Vous avez donc oublié la médaille de sauvetage qui vous est légitimement due ? répondit-elle d’un ton tant soit peu railleur. Gaëtan s’en souvient, lui î II vous a voué un enthousiasme !
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- LE DEVOIR
- — La belle affaire ! murmura Roger, content au fond.
- C’était la première fois que sa femme faisait la moindre allusion à l’incident.
- — Et moi, reprit-elle de cette voix fine, agitée d’un frémissement presque insensible’, je vous en ai su un gré infini. Plus d’une fois j’ai été sur le point de vous le dire, et puis on a l’air si bête en exprimant des choses qui ne sont pas dans la convention du monde !
- Ilia regarda, surprise de la profondeur de cette pensée. C’est vrai, pourtant, qu’entre mondains on devient pour ainsi dire ridicule dès qu’on sort des causeries officiellement consacrées par l’usage. Mais ils marchaient dans l’ombre, et il no vit pas son visage.
- — Ce n’est pas banal, reprit Colette avec une audace dont elle était tout étonnée, à part elle, de se jeter à l’eau pour sauver son grand nigaud de beau-frère.
- — Bah ! les matelots l’auraient fait mieux que moi, répliqua Roger. Ce qui n’était pas banal, je vous l’assure, c’était de sécher au soleil sur ce rocher. Vous ne pourrez jamais vous figurer comme il y faisait chaud.
- — Oh! si! dit Colette en souriant. Je me le figure très bien !
- Ils étaient arrivés en pleine lumière ; Roger regarda sa femme, curieusement modelée par la violente.opposition des noirs et des blancs, et il dut s’avouei* que cette grande, svelte et noble créature était un morceau sculptural plus beau que la Diane, ornée de chiens, pas de la meilleure époque, placée au bout de la terrasse. La déesse à peine vêtue avait l’air fagotée, auprès de Mme de Vautrait si correctement habillée par un bon couturier.
- Ils marchèrent plus lentement, chacun songeant à ce qu’il ne voulait pas dire.
- — Vous avez de bonnes nouvelles de votre mère ? demanda Roger d’un ton amical.
- — Elle va infiniment mieux, répondit Colette de sa voix mélodieuse, un peu étouffée par une nouvelle émo-
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- CÉPHISE
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- tion. Gaëtan m’a apporté une lettre de Cépliise qui me rassure presque complètement. Elle est prodigieuse, Cépliise ! Elle a enlevé maman des Pavillons ; il lui a fallu un courage, une résolution... et encore je suis certaine qu’elle ne m’a pas tout confié. Elle a rencontré plus de difficultés qu’elle ne l’avoue.. •
- — Qui vous l’a dit ?
- — Je le vois à sa lettre ; Céphise... mais vous ne l’aimez guère.
- — Je m’y suis fait ! affirma Roger. J’ai eu quelque peine à la prendre du bon côté, et, maintenant, je vois que dans des choses où je lui donnais tort, c’est elle qui avait raison.
- Le cœur de Colette battit un peu plus vite. Elle avait souhaité cet entretien, et maintenant qu’elle le tenait, elle en avait peur.
- — Vous lui donniez tort ? murmura-t-elle par contenance.
- — Absolument. D’abord, je n’aime pas qu’une jeune fille soit si... si résolue, si énergique... Ce n’est pas mon idéal. Ensuite, elle a une façon de vous offrir des vérités en vous cinglant les doigts avec, qui n’est pas pour plaire. Mais elle y apporte parfois tant de drôlerie que c’est irrésistible. Au fond, la nigauderie de Gaëtan et l’esprit un peu batailleur de Céphise, c’était la joie des Pavillons.
- Ils se mirent à tourner lentement autour de la pelouse bordée de rosiers qui s’étendait sur la terrasse ; les roses de septembre, ouvertes sous la clarté éblouissante de la lune, répandaient une odeur de thé fine et délicate, qui ressemblait à Colette. Non sans se piquer un peu les doigts, de Vautrait en cueillit une, qu’il offrit à sa femme, et une autre qu’il garda à la main, la respirant de temps en temps.
- — Céphise a les qualités de ses défauts, reprit-il ensuite ; mon tort, un de mes torts a été de ne pas le comprendre et de ne vouloir trouver en elle que des qualités ; comme si, tous tant que nous sommes, nous n’é-
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- tions pas très complexes. Il faut savoir vivre avec les défauts — et même les fautes de ceux que nous aimons. Qu’en pensez-vous, Colette ? Ne croyez-vous pas que savoir pardonner est une vertu ?
- . Elle l’écoutait, un peu surprise par cette philosophie inattendue. Elle l’avait connu plus railleur, plus cassant — et surtout moins sage. Quelle grâce agissait donc sur ce mondain tant soit peu pervers ? Etait-ce l’air des champs ? Car l’âge n’était pas encore venu où les diables se font ermites, et les quelques cheveux argentés sur les tempes, qui donnaient à la belle chevelure noire de Vautrait un cachet particulier de distinction, n’étaient encore qu’une avant-garde bien pressée !
- — Je pense, répondit-elle, non moins sagement, qu’on peut pardonner beaucoup lorsqu’on ignore....
- — Aïe ! pensa Roger.
- — C’est moins facile lorsqu’on connaît. Cependant, la religion et la sagesse mondaine sont d’accord pour conseiller le pardon.
- — Et vous êtes bonne chrétienne, fit-il en passant sous son bras celui de sa femme, qui résista très peu, pour la forme seulement. Je vous parlais de Céphise tout à l’heure; savez-vous qu’elle m’a dit des choses extraordinairement sages? Je lui en ai beaucoup voulu, je l’ai cruellement raillée ; je crois même que j’ai été un peu... je ne voudrais pas dire impertinent. Oh ! ràssu-rezrvous ; elle m’a rivé mon clou, vous pouvez vous en rapporter à elle ! Et au fond elle avait tout à fait raison. Ainsi, elle m’a reproché mes torts envers vous ...
- Le bras de Colette frémit et voulut se retirer, mais il le retint sous le sien.
- — Elle m’a reproché tous mes torts envers vous, insista Roger, et je ne sais pas, je ne pourrais pas vous dire comment elle s’y est prise, car elle a une façon de vous parler qui exprime tout sans qu’on puisse savoir au juste.. •; bref, elle m’a fait comprendre que... Nous sommes jeunes, Colette, et quand nous nous sommes mariés, nous avions l’un pour l’autre plus qu’une affec-
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- tion ordinaire : je veux dire que notre mariage n’était pas un banal mariage de convenance. Comment avons-nous pu oublier ce joli premier temps ? C’est ce que je me demande encore. Peut-être ne l’avons-nous pas oublié tous les deux, et ai-je été seul à laisser échapper de mes doigts ce bonheur lrêle ?
- Colette, la tête baissée, ne répondit rien. Bien frêle, en effet, ce bonheur, mais il avait existé, elle avait été pour de Vautrait plus qu’une épousée par convenance, elle le savait bien, et lui, avait été ce qu’est le mari pour toute honnête jeune fille douée d’un coeur tendre et d’une imagination suffisante. Le malheur est qu’elle n’entendait rien à l’ironie à la mode, au sarcasme élégant qui sont, paraît-il, l’un des charmes les plus puissants de l’esprit français, depuis une quinzaine d’années.
- Quand il taquinait sa femme, de Vautrait croyait montrer son génie supérieur; s’il tournait en ridicule des coutumes et des personnes qu’elle aimait, il s’imaginait faire preuve d’esprit ; et elle, elle pleurait. En cachette, car jamais son orgueil ne lui avait permis la douceur des larmes qui amènent les réconciliations. Elle pleurait seule, amèrement, et demeurait froissée, blessée sans remède, puisque c’était sans explication.
- Elle eut voulu le lui dire et elle ne le pouvait pas. Comment avouer à cet homme brillant qu’elle avait horriblement souffert de son clinquant d’esprit, de ses paroles si bien faites pour les oreilles de ses amis du cercle, et si déplaisantes à celles d’une jeune fille, femme à peine depuis quelques semaines ? Elle ne pouvait vraiment pas lui dire cela ; elle aurait l’air trop ingénue, trop « bécasse ».
- La frayeur d’avoir l’air bécasse a fait commettre aux femmes infiniment plus de fautes et de sottises que leur penchant naturel.
- De Vautrait n’était ni bête ni méchant ; de plus, il avait envie de reconquérir sa femme, au moins dans les limites d’un paisible bonheur conjugal, sans orages,
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- mais aussi sans grandes ardeurs inutiles. 11 comprit sinon tout, au moins une partie de ce qui se passait dans l’âaie de Colette. Il avait pour lui ce bonheur d’avoir été élevé par une vraie femme, dont il avait pu apprécier la finesse et la distinction, et il sentait fort bien que Colette, appartenant à la môme essence que sa mère à lui, ne serait pas gagnée par les' moyens qui réussissaient ailleurs. La partie n’en devenait que plus intéressante.
- Rajustant le fichu de dentelle sur les cheveux de Colette, il se dirigea vers le château sans quitter le bras charmant qui hésitait un peu sous le sien. Quand ils rentrèrent dans le salon bleu éclairé par les grandes lampes, mais où rien ne parlait d’intimité, il eut l’esprit de prendre un autre ton.
- — Vous ne m’avez pas répondu tout à l’heure, ma chère Colette, dit-il en souriant; j’en conclus que ma question était indiscrète ou prématurée ; je crois que prématurée est plutôt le mot. Au fond, j’ai peur de m’être montré à vous sous un très vilain jour ; je vous ferai faire connaissance, si vous le permettez, avec un autre Roger de Vautrait qui vous déplaira peut-être moins ; mais nous ne sommes pas pressés, ayant la vie tout entière devant nous.
- • Il termina sa phrase avec une sorte d’hésitation qui, aux yeux de Colette, le revêtit d’un charme infini. Elle l’avait connu dur en paroles, sec, cassant, ironique.. N’étant plus sûr de lui-même presque jusquià l’impertinence, il ressemblait bien davantage au Roger qu’elle avait aimé et épousé. Elle leva sur lui un beau regard timide et pourtant rassuré où toutes les délicatesses de la femme se fondaient en une émotion communicative : joie de se voir appréciée, frayeur d’être l’objet fugitif d’un caprice dégradant... Il la comprit et baisa très respectueusement la main fraîche, un peu nerveuse, qui 'pendait le long de la robe.
- — J’ai dit la vie tout entière, fit-il, et je ne m’en dédis pas. Vous verrez, ma chère Colette, qu’on peut être
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- en apparence un monsieur assez... désagréable, comme me l’a dit votre sœur Cépliise, et faire en même temps un bon mari, un bon chef de famille. Je vous laisse ; demain la journée vous sera rude, avec tout votre monde à installer. Bonsoir.
- Il attira légèrement la main qu’il tenait encore. Colette suivit sa main, et son front pur se trouva sous les lèvres de son mari. Celui-ci déposa un baiser presque insensible sur les tempes où voltigeaient les frisons mousseux, et se retira sans ajouter un mot.
- XXIII
- Le surlendemain, les chasseurs partirent de grand matin, après un déjeuner sommaire dans la grande salle du rez-de-chaussée.
- Colette dormait encore, au moins d’un œil; mais Gaëtan, tout pénétré de la gloire de ce jour, était descendu le premier, portant comme un cierge son fusil, soigneusement visité par de Vautrait. Lorsque le bruit se fut éteint, et les chasseurs éloignés, la jeune femme, après s’être retournée et pelotonnée de cent façons dans son grand lit, se décida à se lever.
- Le soleil, encore en bas du ciel, filtrait par les personnes, envoyant de jolies raies jaunes sur la doublure intérieure des rideaux. Elle alla ouvrir elle-même la fenêtre, ravie de voir tant de belles choses dans ce réveil matinal.
- Toute mondaine qu’elle fût, Mme de Vautrait savait admirer la nature. Son père, avec ses goûts d’artiste, sa mère, avec sa grande âme si fortement portée vers les hauteurs par les ailes toujours actives de son intelligence, n’avaient pas négligé d’attirer son attention d’enfant sur la beauté des choses extérieures, et ses rêveries mélancoliques de jeune femme avaient trouvé là un cadre moins banal, moins vulgaire que dans la contemplation des maisons modernes, des salons de couturière et des grands magasins.
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- LE DEVOIR
- C’est donc avec une véritable joie qu’elle regarda les nuages cerise, la rosée en perles sur les gazons et les buissons, la pureté d’un ciel tendre et transparent comme la porcelaine de Sèvres, suivant une comparaison-de Livérac. Elle pensa qu’elle avait devant elle presque une demi-journée de tranquillité, les femmes de ses chasseurs étant de celles qu’on ne voit guère avant midi, et se promit d’employer son temps à sa guise.
- D’abord, elle écrirait à sa mère. En effet, après , avoir sonné sa femme de chambre et lui avoir ordonné de ranger tout le plus vite possible, afin de pouvoir s’isoler là, sans être dérangée jusqu’au déjeuner, elle fît rapidement sa toilette, passa dans son petit salon et s’assit devant le bureau.
- Mais , lorsqu’elle fut devant ce papier, la plume en l’air ,v elle ne trouva rien à dire. Son âme était joyeuse et troublée comme celle d’un oiseau qui fait son nid près des humains ; (un peu de confus effarouchement se mêlait à son allégresse indécise. Elle reposa la plume et rêva, le menton dans sa main.
- Le soleil montait, la chaleur réchauffait des milliers de bestioles engourdies par la fraîcheur de la nuit, qui voletaient sur les parterres avec un menu bruit de vie ; les oiseaux de la basse-cour gloussaient et chantaient , les pigeons roucoulaient sur les toits bas en gonflant leur jabot miroitant. Colette eut la vision d’une nounou promenant sous une ombrelle un petit paquet endormi couvert de broderies, sous un long voile de tulle retombant presque jusqu’à terre.
- Des larmes montèrent à ses yeux, mais cette fois joyeuses et tendres. Bonne Céphise, elle n’aurait pas perdu sa peine ! Colette comprenait maintenant le travail que ses paroles incisives et franches avaient dû faire sur l’orgueil cassant de Roger.
- (A suivre.)
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- ASSURANCES MUÎUELLES
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- Société du Familistère. - Assurances Mutuelles
- - ---------- >
- MOUVEMENT D’AVRIL 1902, A GUISE •
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes...... 2.348 95 \
- Subvention de la Société......... 495 70 f 3.147 55
- Malfaçons et Divers.............. 302 90 )
- Dépenses.................................... 4.012 05
- Déficit en avril................ 864 50
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes....... 521 15)
- Subvention de la Société.......... 173 71 > 694 91
- Divers....................... .. 0 05 ;
- Dépenses............. ........................ 1.181 65
- Déficit en avril.......... 486 74
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et Divers 6.148 09)
- Intérêts des comptes courants et > 11.124 54
- du titre d’épargne............ 4.976 45 )
- Dépenses i
- 134 Retraités définitifs............. 8.249 63 j
- 5 — provisoires................... 258 50 /
- Nécessaire à la subsistance........ 3.303 40 ) 12.092 43
- Allocations aux famill5 des réservistes » »\
- Divers, appointem., médecins, etc. 280 90'
- Déficit en avril................ 967 89
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes...... 572 50 ) .,
- Subvention de la Société......... 194 64 j
- Dépenses.................................... 1.634 94
- Déficit en avril............. ....................867 80
- R Ê S U M-É
- Recettes sociales du 1er juillet au 30 avril 1902 1 21.70 2 34 ) h qq
- » individuelles » » » 32.829 05 j
- Dépenses » » » ........... 179.798 20
- Excédent des dépenses sur les recettes.. 25.266 81
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- 512
- ,LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL AU FAMILISTÈRE DE GUISE
- MOIS D’AVRIL 1902
- . Naissances :
- Néant.
- Décès :
- 24 avril Champenois Charles-Aimé, âgé de 6 mois 1/2. 28 — Bruges Clovis âgé de 76 ans.
- Le Secrétaire, A. Hoüdin.
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nimes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES.
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- POUR UNE
- de J. B. André GODIINT (l)
- Glorification du Travail. Emancipation du Travailleur.
- II
- Unité : causalité', continuité.
- Dans la vie je vois la promesse et la source de toutes les formes de matières.
- (William Crookes (2).
- 2. — Leçons de la Science confirmant l'idéal philosophique et social de J.-B. A. Godin.
- D. — Conséquences de la synthèse à la fois mathématique et
- dynamique. Liberté morale.
- Des quatre catégories de l’entendement pur, deux, a dit le philosophe Kant (3) , désignent une synthèse mathématique des phénomènes, et les deux autres désignent en plus une synthèse dynamique (2e vol., p. 131 , 132.)
- L’ensemble des catégories de l’entendement pur non seulement conduit au concept de l’absolu, ainsi que cela va ressortir de plus en plus des citations à suivre, mais encore démontre la liberté morale pratique :
- « On ne peut concevoir » écrit Kant (2e vol., p. 134 à 138) « relativement à ce qui arrive que deux espèces de
- (1) Appendice, p. 60, tome 26e, Le Devoir, janvier 1902.
- (2) Congrès de l’Association britannique pour l’avancement des sciences, Bristol, septembre 1898. Revue scientifique, 19, rue des Saints-Pères, Paris. Numéro du 8 octobre 1898, p. 457.
- (3; Critique de la raison pure, traduction de l’allemand, par Jules Barni, 1869; 2 vol. Editeurs : Germer-Baillère, Paris.
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- 514
- LE DEVOIR
- causalité : l’une suivant la nature, l’autre par la liberté. La première est la liaison dans le monde sensible d’un état avec le précédent, auquel il succède d’après une règle...
- « J’entends au contraire par liberté, dans le sens cosmologique, la faculté de commencer par soi-même un état, dont la causalité ne rentre pas à son tour, suivant la loi naturelle, sous unevautre cause qui la. détermine dans le temps...
- « Il est surtout remarquable que c’est sur cette idée transcendentale de la liberté que se fonde le concept pratique que nous en avons, et que c’est là que réside le noeud des difficultés qui ont jusqu’ici environné la question de sa possibilité. La liberté dans le sens pratique est l’indépendance de la volonté par rapport à la contrainte des penchants de la sensibilité. En effet, une volonté est sensible en tant qu’elle est pathologiquement affectée (par les mobiles de la sensibilité) ; elle s’appelle animale (arbitrium brutum), quand elle peut être pathologiquement nécessitée. La volonté humaine est, il eêt vrai, un arbitrium sensitivum, mais non un arbitrium brutum; c’est un arbitrium liberum, puisque la sensibilité ne rend pas son action nécessaire, mais qu’il y a dans l’homme un pouvoir de se déterminer de lui-même indépendamment de la contrainte des penchants sensibles...
- « L’exactitude de ce même principe qui veut que tous les évènements du monde sensible soient enchaînés sans solution de continuité suivant des lois naturelles immuables, est déjà établie par l’analytique transcendentale et ne souffre aucune exception. La question est donc de savoir si, malgré ce principe, la liberté est encore possible par rapport au même effet qui est déterminé suivant la nature, ou si elle en est absolument
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- exclue par cette règle inviolable. Et ici l’hypothèse commune, mais trompeuse, de la réalité absolue des phénomènes , montre aussitôt cette funeste influence qui égare la raison. En effet, si les phénomènes sont des choses en soi, la liberté est perdue sans retour. La nature est alors la cause parfaite et suffisante par elle-même de tout évènement, et la condition de chacun est toujours renfermée dans la série des phénomènes qui sont nécessairement soumis, avec leurs effets, à la loi naturelle. Si au contraire les phénomènes ne sont tenus que pour ce qu’ils sont en effet, c’est-à-dire non pour des choses en soi, mais pour de simples représentations qui s’enchaînent suivant des lois empiriques, ils doivent avoir eux-mêmes des causes qui ne sont pas des phénomènes. Mais une cause intelligible de ce genre n’est point déterminée relativement à sa causalité par des phénomènes, bien que ses effets puissent être des phénomènes et à ce titre être déterminés par d’autres phénomènes. Elle est ainsi avec sa causalité en dehors de la série, tandis que ses effets se trouvent dans la série des conditions empiriques. L’effet peut donc être considéré comme libre, par rapport à sa cause intelligible , et en même temps, par rapport aux phénomènes , comme une conséquence de ces phénomènes suivant la nécessité de la nature. »
- Poursuivant la démonstration, il écrit : (2e vol. p. 146, 147) que la « raison soit douée de causalité, ou que du moins nous nous représentions en elle une causalité, c’est ce qui résulte'clairement des impératifs que nous donnons pour règles dans l’ordre pratique aux facultés actives. Le devoir (Das sollen) exprime une espèce de nécessité et de lien avec des principes qui ne se présentent point ailleurs dans toute la nature. L’entendement ne peut connaître de celle-ci que ce qui est, a été, ou
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- sera. Il est impossible que quelque chose y doive être autrement qu’il n’est en effet dans tous ces rapports de temps ; et môme le devoir, quand on n’a devant les yeux que le cours de la nature, n’a aucune espèce de sens. On ne peut pas plus demander ce qui doit être dans la nature qu’on ne pourrait demander quelles propriétés un cercle doit avoir; tout ce qu’on peut demander, c’est ce qui arrive dans la nature, ou quelles sont les propriétés du cercle.
- « Ce devoir exprime une action possible dont le principe n’est autre qu’un pur concept, tandis que le principe d’une action simplement naturelle est toujours nécessairement un phénomène. »
- Citons encore (2e vol., p. 150 à 156) : « La raison pure, comme faculté simplement intelligible, n’est pas soumise à la forme du temps et par conséquent aux conditions de la succession. La causalité de la raison dans le caractère intelligible ne naît pas, ou ne commence pas dans un certain temps à produire un effet... Nous pourrons donc dire : si la raison peut avoir de la] causalité par rapport aux phénomènes, c’est qu’elle est une faculté par laquelle commence véritablement la condition sensible d’une série empirique d’effets, car la condition qui réside dans la raison n’est pas sensible, et par conséquent ne commence pas elle-même.
- « Nous trouvons donc ici ce que nous cherchions en vain dans toutes les séries empiriques : une condition d’une série d’évènements successifs qui est elle-même empiriquement inconditionnelle. En effet la condition est ici en dehors de la série des phénomènes (dans l’intelligible) et par conséquent elle n’est soumise à aucune détermination de temps par des causes antérieures.
- « Pourtant cette même cause appartient aussi sous un autre rapport à la série des phénomènes. L’homme
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- est lui-même un phénomène. Sa volonté a un caractère empirique, qui est la cause (empirique) de toutes ses actions. Il n’y a pas une des conditions déterminant l’homme d’aprçs ce caractère qui ne soit contenue dans la série des effets naturels et n’appartienne à la loi de ces effets, d’après laquelle on ne trouve aucune causalité empiriquement inconditionnelle de ce qui arrive dans le temps. Aucune action donnée (toute action ne pouvant être perçue que comme phénomène) ne saurait donc commencer d’elle-même absolument. Mais on ne peut dire de la raison que l’état où elle détermine la volonté a été précédé d’un autre état où il était lui-même déterminé. Car la raison n’étant pas elle-même un phénomène et n’étant nullement soumise aux conditions de la sensibilité, il n’y en a en elle, même relativement à sa causalité, aucune succession, et par conséquent la loi dynamique de la nature, qui détermine la succession suivant des règles, ne peut s’y appliquer.
- « La raison est donc la condition permanente de tous les actes volontaires par lesquels l’homme se manifeste. Chacun de ces actes est déterminé dans le caractère empirique de l’homme avant même d’arriver. Mais quant au caractère intelligible, dont le premier n’est que le schème sensible, il n’y a ni avant, ni après...
- « Elle est, cette raison, identiquement présente à toutes les actions de l’homme dans toutes les circonstances du temps, mais elle n’est point elle-même dans le temps, et elle ne tombe pas dans un nouvel état où elle n’aurait pas été auparavant ; elle est, par rapport à tout état nouveau, déterminante, mais non déterminable. On ne peut donc pas demander pourquoi la raison ne s’est pas déterminée autrement, mais seulement pourquoi par sa causalité elle n’a pas autrement déterminé les phénomènes. Or il n’y a pas à cela de réponse possible.
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- En effet un autre caractère intelligible aurait donné un autre caractère empirique, et quand nous disons que, malgré toute sa conduite antérieure,'le menteur aurait pu s’abstenir du mensonge, cela signifie simplement que le mensonge est immédiatement au pouvoir de la raison, que la raison dans sa causalité n’est nullement soumise aux conditions du phénomène et du cours du temps, et que, si la différence de temps constitue une différence capitale entre les phénomènes, attendu que ceux-ci ne sont pas des choses en soi, ni par conséquent des causes en soi, elle n’en peut former aucune entre les actions par rapport à la raison.
- « Nous ne pouvons donc, quand il s’agit de juger les actions libres, que remonter, par rapport à leur causalité, jusqu'aux causes intelligibles, mais non pas au-delà. Nous pouvons reconnaître qu’elles peuvent être déterminées librement,'c’est-à-dire indépendamment' de la sensibilité, et que, de cette manière, elles peuvent former, pour les phénomènes, une condition inconditionnelle au point de vue sensible.....»
- Conclusion : « La nature n’est pas en contradiction avec la causalité libre ». Conséquemment, la liberté pratique correspond à la liberté transcendentale et l’homme a le pouvoir — bien entendu en se plaçant dans les conditions commandées par les lois naturelles — de réaliser tout idéal. Aussi lisons-nous (2e vol., p. 308) : L’idée morale est pratique « en ce qu’elle peut et doit réellement avoir son influence sur le monde sensible, afin de le rendre autant que possible conforme à ellc-môme. » Et encore (1er vol., p. 384) : L’exécution de l’idée « est toujours bornée et défectueuse, mais dans des limites qu’il est impossible de déterminer, et, par conséquent , elle est toujours soumise à l’influence du concept d’une absolue perfection.,. Aussi ne peut-on
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- dire dédaigneusement de la sagesse qu'elle n’est qu’une idée; mais précisément parce qu’elle est l’idée de l’unité nécessaire de toutes les fins possibles, elle doit servir de règle à toute pratique, comme condition originaire et tout au moins restrictive. »
- Relevons encore (2e vol., p. 369) : « L’idée d'un monde moral... se rapporte au monde sensible, mais comme à un objet de la raison pure dans son usage pratique et au corpus mysticum des êtres raisonnables qui l’habitent, en tant que le libre arbitre de chacun d’eux, réglé par des lois morales, a en soi une unité systématique qui lui permet de s’accorder parfaitement avec lui-même et avec la liberté de tous les autres... »
- Le philosophe, nous l’avons vu ci-dessus, a établi cette unité systématique en faisant de l’unité synthétique de l’aperception à priori le principe suprême de tout usage de l’entendement.
- Le libre arbitre de chacun a ainsi pour essence un principe d’unité qui commande à la fois l’harmonisation de tous les rapports entre les éléments des systèmes quelconques et la subordination des actions partielles au bien de l’ensemble. C’est la loi morale véritable, la loi du bien de la vie universelle, la loi du travail tant invoquée par Godin dans ses écrits et qui a présidé à toute son existence.
- Mais comment sommes-nous faculté de réceptivité de ces principes purs de k connaissance, ou autrement dit : .que sommes-nous en substance, (nous êtres humains conditionnés et, avec nous, toute réalité phénoménale en évolution perpétuelle,) relativement au concept de l’Être en soi, Eternel, Inconditionné, en un mot au concept de l’Absolu ?
- Vve J.-B.-A. Godin, née Moret.
- (A suivre).
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- Les « Trusts » cl les « Industrial comhinations »
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- Si l’interview que nous avons citée était l’expression des convictions d’un industriel quelconque, elle n’aurait qu’une valeur relative malgré ses écarts avec l’opinion courante ; mais il n’en est point ainsi. Cette interview exprime la pensée réfléchie de l’organisateur de la plus vaste exploitation métallurgique existant actuellement dans le monde; et la ligne de conduite indiquée par le roi de l’acier est le fruit d’une large et longue expérience.
- « Carnegie », écrivait un journaliste de Chicago, « n’a pas seulement fondé une grande maison, mais il a inventé une nouvelle méthode en affaire et il Ta appliquée avec un succès merveilleux. »
- Un autre auteur attribue ce succès à deux causes : primo, ne pas considérer l’héritage comme donnant droit à la direction des usines ; secundo, rechercher les capacités et les intéresser à ses entreprises. « Mes associés », dit à ce sujet Carnegie, « forment un groupe d’amis ; je « n’ai jamais à exercer mon pouvoir et j’en suis fier. « Toute action est concertée et je n’ai pas de rôle exécu-« tif. Je laisse la responsabilité aux autres et ils sont « livrés à leur propre initiative ». Mais cela n’empêchait pas ce chef d’industrie de se tenir renseigné ; une longue formule imprimée lui était envoyée chaque jour en quelque lieu qu’il fut au monde ; et cette formule soigneusement remplie lui donnait les résultats de chaque département de ses usines.
- Que Carnegie ait inventé « une nouvelle méthode on affaire » en séparant le droit d’hériter du droit de gou-
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- verner, c’est possible ; quoique à tout prendre il semble bien qu’il ait appliqué à l’industrie ce qui se fait en politique dans les Républiques ; que, circonscrit au cercle de ses associés, il ait innové un droit parlementaire et remplacé ainsi l’ancienne et absolue autorité patronale, c’est encore possible ; c’est aussi ce qui existe dans le gouvernement de tout pays civilisé ; mais qu'il ait trouvé le moyen de choisir trente-deux associés tous capables d’assumer la direction exécutive de leur département respectif, ceci nous semble plus original et doit nécessiter de la part d’un chef d’industrie un flair peu ordinaire. Aussi, au risque de lasser un peu le lecteur, insisterons-nous encore sur la manière dont notre écossais américanisé comprend les rapports du capital et du travail ainsi que les relations des employeurs avec leurs employés.
- C’est M. Stead, directeur de la Revieio of Revieios, très bien renseigné sur les opinions de M. Carnegie, qui nous fournira les documents, « II est vraiment inté-« ressant », écrit-il dans M. Carnegie’s conundrum, «de « l’entendre causer sur les relations du capital et du « travail. Il croit sincèrement à l’association des tra-« vailleurs en qualité d’actionnaires avec les chefs de « leur industrie... et dans ses usines les ouvriers sont « autorisés à placer, en première hypothèque, une part « de leurs économies jusqu’à la somme de 10.000 francs, « productive d’intérêt à 6 »
- D’autre part « la maison prête aux ouvriers qui dési-« rent acheter un lot de terre pour construire leur habi-« tation, la somme jugée nécessaire ; elle se rembourse « par versements successifs..; dans les usines les salai-« res sont payés d’après une échelle mobile basée sur le « prix des produits. Un comité désigné par les ouvriers « se réunit une fois par mois ; on lui communique la
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- « correspondance commerciale concernant les produits « de la maison et, après examen, les représentants des « ouvriers conviennent d’une moyenne de prix qui sert « de base pour les salaires du mois suivant...
- « Les salaires sont plus élevés de 10 à 50 pour cent « que ceux payés dans les chantiers de môme espèce aux « Etats-Unis... »
- ' Dans un article publié par le Forum et intitulé : « Opinion d’un patron sur la question du travail », M. Carnegie écrivait : « Mon expérience m’a montré que « les Trades Unions sont en somme profitables au tra-« vail et au capital. Elles instruisent l’ouvrier et lui « donnent sur les relations du capital et du travail une « opinion plus juste que celle qu’il se formerait autre-« ment. Les ouvriers les plus capables arrivent à diriger « ces organisations et on peut poser comme /règle que « plus les ouvriers sont intelligents, plus rares sont les « conflits avec les patrons.
- « J’ai remarqué que le directeur qui a le plus sou-« vent des conférences avec un comité des principaux « ouvriers, a le moins de difficultés avec ses ouvriers ; « en conséquence, je reconnais que dans les Trades-« Unions ou, mieux encore, dans les organisations des « hommes de chaque établissement qui choisissent des « représentants pour parler en leur nom, se trouve le « moyen non pas d’aigrir les relations entre patrons et « employés, mais bien de les améliorer. »
- Sur la courtoisie dans les rapports entre patrons et ouvriers , Carnegie s’exprime ainsi :
- « Tant que les rapports entre directeurs et ouvriers « ne sont pas courtois et môme amicaux, les chefs « d’industrie perdent beaucoup ; et, il n’est pas un di-« recteur de premier ordre, celui qui n’a pas la con-« fiance, le respect et l’admiration de ses ouvriers. II
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- ta n’est pas un homme vraiment comme il faut, celui « qui n’inspire pas l’affection et le dévouement* à ses « serviteurs.
- « Que les hommes demandent une entrevue simple-« ment, d’une façon convenable, ou bien observent tou-« tes les règles de l’étiquette, cela importe peu. A ce « point de vue, nous exigeons davantage du parti qui <a est présumé avoir le plus d’éducation , parti qui re-« présente le capital, que nous n’exigeons du parti du « travail ; mais ce n’est, pas trop demander à des hom-« mes chargés de grands intérêts que d’exiger qu’ils se <a consacrent un peu à la recherche des causes de désaf-« fection de leurs employés; et, s’il en existe, qu’ils « fassent en grande partie les avances en vue de réta-<r blir"l’harmonie. »
- Carnegie trouvait ridicule les grèves et les lock out (renvoi des ouvriers) parce que, disait-il, « le succès ou « l’insuccès de l’un ou l’autre parti ne fournit pas la « preuve de la légitimité de la mesure.
- « Cela ressemble à une guerre entre deux nations. « C’est simplement une question de force et d’endurance <a de la part des belligérants. La bataille ou le duel « n’est pas plus sensé qu’une grève ou un renvoi dans « l’industrie considéré comme un moyen d’établir ce « qui est juste et loyal; et ce serait folie de cToire que « par grève ou lock out nous pouvons arriver à un ar-« rangement durable entre le capital et le travail. »
- Aussi, en écartant la grève de homestead — dont la responsabilité incombe à M. Frick et à M. Frick seul, d’après le comité d’enquête de la chambre des représentants et le rapport du professeur Bemis— M. Carnegie affirme n’avoir eu qu’une seule grève pendant sa longue et laborieuse carrière industrielle.
- Voici à peu près comment M. Stead raconte cette unique aventure.
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- Les ouvriers employés dans les aciéries furent poussés par un agitateur cabarotier qui leur avait assuré que le petit Bison — c’était le nom familier donné à Carnegie — n’avait jamais de sa vie flanqué un homme à la porte et qu’il était tout à fait certain qu'il ne lutterait jamais contre les travailleurs. Les ouvriers, bien qu’ils eussent.fait un contrat réglant le prix des salaires, se mirent en grève et insistèrent pour réviser le contrat. Le travail fut abandonné et l’usine fermée. Carnegie n’essaya pas d’ouvrir ses ateliers en prenant des travailleurs non syndiqués. Il repousse cette méthode qui, d’après lui, ne recrute pas des travailleurs de premier choix. Il attendit.
- Les grévistes se fatiguèrent et nommèrent des délégués pour demander une entrevue. Carnegie, qui a toujours été familier avec ses ouvriers, la leur accorda facilement. Le compte-rendu de cette entrevue est assez amusant.
- « Quand les délégués arrivèrent, M. Carnegie les « salua cordialement et les blagua au sujet des acié-« ries qu’ils avaient laissé dormir. Il leur demanda « ensuite :
- « — Quand serez-vous prêts à accepter des ordres « pour mettre en marche les usines?
- « Puis, changeant subitement de ton, il leur dit : « Maintenant, mes garçons, on vous a dit que je ne lut-« terai jamais contre le travail, que je n’avais jamais « eu une dispute avec lui ; cela est tout à fait vrai et, «je n’ai pas l’intention d’en avoir;' mais lorsque vous « êtes allés plus loin et que vous avez répété que je ne « lutterai jamais contre le travail quoi que vous fassiez, « vous avez oublié que je suis un écossais. »
- 11 leur dit encore : « — Je ne serai jamais du parti « des travailleurs [américains qui se disqualifient eux-
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- « memes en violant leur propre contrat. Présentement, «messieurs, vous avez fermé les ateliers, fort bien, « c’est votre droit; mais il n’y a qu’une personne au « monde qui puisse les ouvrir et c’est le petit Bison. Si « vous voulez qu’il le fasse, il vous faudra venir cher-« cher son consentement et il ne le donnera que si « vous êtes prêts à signer un nouveau contrat auquel « vous resterez attachés. Bonjour, messieurs. »
- La délégation retourna et fit connaître au meeting de l’Union le résultat de son entrevue. Le leader du groupe résuma ainsi son impression :
- — Garçons , le petit Bison a son siège fait et il séchera plutôt que de céder.
- M. Carnegie partit pour New-York où le rejoignit quelques jours après une nouvelle députation des grévistes.
- — A-t-on amené les chefs du syndicat à accepter les nouvelles conditions ? demanda Carnegie. „
- Les délégués répondirent que non.
- — Bonjour, messieurs, dit Carnegie, je regrette que vous vous soyez donné la peine de venir jusqu’à New-York.
- Quelques jours s’écoulèrent. Les délégués revinrent apportant cette fois l’autorisation exigée. M. Carnegie les emmena au Parc central et les invita à dîner chez Delmonico. Puis, il leur présenta le nouveau contrat stipulant le principe de la hausse et de la baisse des salaires suivant les conditions du marché, c’était l’échelle mobile. Il accordait aux représentants des ouvriers le droit d’inspecter les livres et les documents commerciaux de l’Etablissement. Les leaders demandèrent s’ils pouvaient signer comme représentants de l’Union ?
- — « Certainement, répondit Carnegie, signez comme
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- « il vous plaira. Et ils apposèrent leurs signatures avec « empressement.
- « — Maintenant, reprit Carnegie, que je vous ai « obligés en vous laissant signer comme il vous plaisait, « voulez-vous m’obliger à votre tour en signant chacun « de vous selon le rôle qu’il remplit dans l’union ? Mis « au pied du mur tous s’exécutèrent. »
- Ainsi se termina l’unique grève qui ait éclaté dans ses usines pendant sa direction et M. Carnegie est fier d’avoir su conduire, sans plus d’entraves et pendant de si longues années, un aussi grand nombre d’hommes de nationalités diverses.
- A ces anecdotes et renseignements ajoutons que les usines Carnegie payaient 75 millions de salaires par an, et nous aurons donné une idée sommaire de l’importance des établissements métallurgiques que ce capitaine d’industrie’ avait su grouper sous son contrôle; de meme nous avons indiqué quelques-unes des idées d’après lesquelles il exerçait la direction.
- (A suivre). Aug. Fabre.
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- Grandes et petites réformes.
- Les débats auxquels ont donné lieu les élections contestées ont révélé, çà et là, un fâcheux recul des mœurs électorales. Des élections incontestablement obtenues à prix d’argent ont été cassées.
- On a dit à ce propos qu’il était d’une pratique inacceptable que ceux qui sortent d’une élection s’arrogent le droit de frapper de nullité d’autres décisions du suffrage universel. Pour faire intervenir dans la circonstance, comme on l’a fait, l’axiome juridique : « nul ne peut être juge et partie dans une cause, » il faut être convaincu que l’invalidation n’est prononcée par une majorité politique que dans le seul but d’augmenter artificiellement cette majorité. Or, les arrêts prononcés ne sont pas toujours injustes au point d’autoriser cette supposition. Nous sommes loin des proscriptions en masse par lesquelles le parti vainqueur s’apprêtait, disait-on, à souiller sa victoire, et l’invalidation de quelques élections, marquées par de scandaleux abus, invalidation prononcée après un examen minutieux des faits incriminés, par des sous-commissions et commissions et finalement après des débats publics où la liberté de la défense et de l’attaque est -entourée de toutes les garanties désirables, pourrait tout aussi bien évoquer l’image moins rébarbative d’un jugement rendu par des pairs.
- Il y a lieu cependant de reconnaître que l'examen des dossiers par les commissions offrirait plus de garanties d’impartialité, si l’intéressé ou un de ses collègues par lui désigné, assistait à ces délibérations. Une proposition a été faite dans ce sens. Elle n’a pas été prise en considération. Nous aimons à croire qu’en la repoussant la majorité n’a pas 'tenu compte de l’opinion politique,de
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- son auteur, qu’elle ne s'est pas davantage émue à la pensée qu’on ne manquerait pas d’établir une assimilation intentionnellement choquante entre la procédure qu’on lui conseillait d’adopter et les règles introduites dans le code d'instruction criminelle par la loi de 1897 qui a supprimé le secret de l’instruction, et que son vote a été simplement déterminé par cette considération qu’ayant déjà examiné certaines élections, il était séant de ne pas introduire une procédure différente pour l’examen des autres.
- Pour en revenir à la question principale, no serait-il pas désirable, autant pour éloigner la suspicion que pour éviter la perte du temps, qu’une juridiction autre que la Chambre examinât les faits qui ont pu vicier une élection, comme cela se fait dans les autres pays et en France meme pour les élections autres que les élections législatives ? S’il y a des fraudes constatées, ne devraient-elles pas être déférées aux tribunaux ? Alors l’élection ne serait cassée que sur la décision d’un tribunal jugeant d’après la loi.
- Malheureusement, cette loi n’existe pas encore. La Chambre précédente avait bien voté, le 29 mars, une proposition de loi édictant des peines pour corruption électorale. Cette loi a été renvoyée au Sénat et n’a pas été rapportée. Or, on sait que toute proposition émanant de l’initiative parlementaire, votée par la Chambre et renvoyée au Sénat, devient caduque si elle n’a pas fait l’objet d’un rapport déposé sur le bureau du Sénat.
- Un député radical, M. Renoult, a posé à la tribune la question de savoir si la disposition votée par la précédente assemblée doit rester sans sanction, ou, au contraire, en recevoir une. D’après M. Renoult, il serait possible et facile de hâter la discussion au Sénat du rapport de cette loi. L’orateur a demandé au président du Conseil d’agir en ce sens.
- Celui-ci a répondu qu’il ne pouvait intervenir qu’à titre officieux, car il n’est pas d’usage que le gouvernement s’immisce dans les travaux d’ordre intérieur d’une
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- assemblée. Il agira donc auprès de ses collègues du Sénat, individuellement, et auprès du président du Sénat.
- Le plus sûr moyen d’éviter, soit devant la Chambre, soit devant les tribunaux, le scandaleux étalage des faits de corruption, serait de renoncer au scrutin d’arrondissement qui les rend en quelque sorte inévitables .
- La candidature d’argent, et par là il faut entendre non seulement la corruption, mais la calomnie et le mensonge grassement payés, trouve dans lé scrutin uninominal son bouillon de culture.
- 'Aussi n’est-il pas rare dans les milieux parlementaires d’entendre parler de l’éventualité du rétablissement du scrutin de liste. On se rappelle que cette réforme n’a échoué dernièrement que faute d’une vingtaine de voix.
- La précédente législature en avait entrepris la discussion à la dernière. heure, dans des conditions de trouble et de préoccupation qui enlevaient toute autorité à ses travaux et qui ont dû faire reculer même un certain nombre de ses partisans.
- Il ne faudrait donc pas être surpris de voir la législature actuelle apporter cette modification à notre régime électoral.
- On sait ce que nous en pensons, et toutes les réserves que nous faisons sur l’efficacité de son application pure et simple. Incontestablement, le scrutin de liste mettrait fin aux criants abus que le scrutin d’arrondissement porte à son maximum, au point de paraître s’en faire un monopole ; mais, outre qu’il n’en est pas lui-même tout à fait exempt, il ne sacrifie pas moins, peut-être même sacrifie-t-il davantage, le droit des partis à une représentation exacte de leurs forces.
- Presque toutes les conversations sur les moeurs ou la législation électorales se terminent par cette conclusion formulée pai* l’un des interlocuteurs, approuvée par les autres : Ce qu’il faudrait, c’est la représentation proportionnelle des opinions. Ne se formera-t-il jamais, tant à
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- la Chambre que dans le pays, une majorité résolue à l’action avec tous ces adhérents théoriques?
- La routine tient encore bon, quand le préjugé Üéchit déjà, et de plus en plus rares se font les tenants du droit majoritaire absolu.
- En attendant et la législation qui frappera les manœuvres coupables susceptibles d’altérer le résultat d’un scrutin, et la réforme meme de la loi électorale, les députés se servent de la seule arme qu’ils aient : l’invalidation, l’enquête, et c’est à leur fonction déjugés qu’ils ont, un mois et demi durant, consacré la plupart de leurs séances.
- C’est un des inconvénients graves du renouvellement total de la Chambre qui ne se borne pas à arrêter tous les travaux en cours, mais les anéantit en brisant du même coup l’instrument de leur élaboration.
- Tout est à recommencer tous les quatre ans avec un pareil système, comme si l’on était dans un pays neuf inaugurant sa Constitution. Il faut pour leur donner quelque chance d’aboutir, déposer à nouveau , dès le début de la législature, des projets longuement élaborés par les commissions , votés même par la Chambre et qui seraient, déjà, et parfois depuis longtemps, transformés en lois, si la fin d’une législature n’était venue automatiquement s’interposer entre la décision de la Chambre et la sanction du Sénat. Il faut renouveler intégralement les commissions qui les examineront au même titre que les projets neufs. Et dans ces commissions, à la formation desquelles préside le hasard, combien de députés auront déjà participé à l’élaboration de ces projets de loi ?
- C’est par la voie du tirage au sort que s’opère la répartition des membres de la Chambre en bureaux comprenant, autant que faire se peut, un nombre égal de députés, soit environ 53 députés pour chacun des 11 bureaux.
- Chacun de ces bureaux est appelé à nommer les di-
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- versos commissions à raison de 1 , 2 ou 3 membres, suivant que la commission devra se composer de 11 , 22 ou 33 membres.
- Il conviendrait que toutes les opinions fussent représentées dans tous les bureaux. Or, le tirage au sort par lequel s’opère leur recrutement n’est pas le plus sûr moyen de satisfaire ce besoin d’équité. Celui-ci trouverait bien mieux son compte dans le système de nomination par la Chambre entière, à la condition qu’une part fût faite aux diverses opinions, comme le propose M. de Pressensé.
- Si la Chambre adoptait cette proposition, elle aurait substitué , dans son sein et pour son compte , au collège électoral morcelé, le collège électoral unique. Puisse-t-elle en faire l’expérience et en être assez satisfaite pour éprouver le désir d’en faire une application plus étendue, en calquant sur elle sa propre législation électorale !
- Toute réforme est bonne qui fait disparaître une pratique inutile. Celle que nous allons signaler n’est pas seulement inutile, elle est de plus absolument ridicule.
- Il entre dans les attributions de la Chambre, comme dans celles du Sénat, du reste, de désigner ceux de ses membres qui doivent aux termes de la loi, siéger dans les commissions de contrôle et de surveillance de diverses caisses, telles que la Caisse des dépôts et consignation, la Caisse d’épargne, etc. Cette désignation se fait par un scrutin public à la tribune. C’est beaucoup de solennité pour une si minime opération. Chaque tour de scrutin ne prend pas moins d’une heure de séance publique à la Chambre et cette besogne intéresse si peu les députés qu’il faut souvent plusieurs tours de scrutin, faute de votants, pour aboutir enfin à l’élection d’un seul des deux membres de chacune des caisses au nombre d’une dizaine environ. Si bien que la Chambre a dû se résigner à renvoyer à la rentrée la suite de cette interminable et fastidieuse opération. Il serait si
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- simple d’y procéder sans empiètement sur les séances publiques en supprimant la formalité du vote à la tribune. Quelques urnes placées sur le passage des députés et voilà cette modeste réforme accomplie. Se décidera-t-on à porter cette légère atteinte au culte national de l’apparat et de la solennité ? ^
- Il y a, bien entendu, d’autres modifications à apporter à la procédure parlementaire. Un groupe s’est constitué dans ce but; il obéit à des considérations d’un certain ordre politique et l'ambition de quelques-uns de ses membres dépasse de beaucoup la portée d’une modeste réforme règlementaire. Mais il est nécessaire que la réforme du régime parlementaire soit discutée, et ce n'est pas trop du concours de toutes les bonnes volontés.
- En prenant la présidence du groupe de la « Réforme parlementaire »,M. Charles Benoist, qui s’était fait connaître avant son arrivée à la Chambre par une propagande active dans ce sens, a exposé, sinon le programme du groupe, du moins la méthode'qu’il devrait suivre pour réaliser successivement toutes les réformes reconnues nécessaires, en commençant par celles qui peuvent résulter d’une simple modification au règlement, en passant ensuite à celles qui demanderaient une proposition de loi, pour finir , par celles qu’il est impossible d’accomplir sans toucher à la Constitution meme.
- « Nous aurions alors, » ajoute M. Benoist, « à mesurer le gain probable et le risque, à poser et à résoudre cette question toujours grave, j'en conviens — mais quand on ne pose pas ces questions, elles se posent et quand on ne les résout pas, elles dissolvent, — nous aurions à nous demander et à décider s’il ne vaut pas la peine, pour réformer nos institutions, de réviser au besoin notre Constitution. »
- Quant à l’esprit qui anime le groupe réformateur, on en jugera par l’objet qu’il sc propose et qui consiste à a transformer en un parlementarisme limité et régulier
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- le parlementarisme illimité et arbitraire dont les excès discréditeraient le régime républicain. »
- Le groupe ne veut pas entendre parler de « Chambre souveraine » faisant « comme il lui plaît, tout ce qu’il lui plaît. » C’est pourquoi son concours est acquis d’avance à toute proposition, — nous en verrons tout à l’heure — qui tendrait à limiter le droit d’initiative de la Chambre en matière financière.
- Les groupes républicains avancés, de leur côté, ont nommé des délégués chargés d’étudier la question et de préparer un projet qui servirait de base aux propositions de modifications. Enfin une commission sera nommée dans les bureaux pour le même objet.
- En attendant, des projets de résolution sont présentés de côté et d’autre, émanant de l’initiative de députés ou de groupes et tendant à obtenir une meilleure organisation du travail de la Chambre et de ses commissions.
- De ces projets, le plus complet parmi ceux qui ont été jusqu’ici déposés, provient du groupe des socialistes révolutionnaires .
- Il demande tout d’abord la nomination de grandes commissions au nombre de quinze.
- En voici l’énumération : Commissions, 1° de l’intérieur et des cultes; 2° de la justice; 3° des affaires étrangères ; 4° de la guerre ; 5° des finances ; 6° de la marine ; 7° de l’instruction publique ; 8<> du commerce ; 9° des colonies; 10° de l’agriculture; 11° des travaux publics; 12° des services publics; 13° de l’assurance sociale ; 14» du travail ; 15° de l’hygiène publique.
- Il y aurait donc une grande commission par ministère et quatre autres en plus.
- M. Antide Boyer qui a fait une proposition isolée se contente des onze commissions répondant à chaque ministère et supprimerait les bureaux chargés actuellement d’élire les hiembres des commissions spéciales, sauf ceux qui, chaque année, auraient à former la commission du budget.
- Est-il bien nécessaire de laisser subsister pour la
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- nomination de la commission du budget, ce collège électoral, le bureau ? On a essayé, une fois ou deux, de faire élire la commission du budget par la Chambre entière au scrutin de liste. La longueur des listes, plus encore que leur multiplicité, avait créé une confusion qui rendait très difficile, et surtout très long, le dépouillement du scrutin. Il serait bien facile de remédier à cet inconvénient en réduisant le nombre de noms à porter sur la liste à celui des ministères, c’est-à-dire des budgets à examiner. Les députés qui auraient obtenu le plus de voix seraient proclamés élus jusqu’à concurrence de 33. L’adjonction du vote cumulatif compléterait cette petite réforme, qui pourrait familiariser les esprits avec l’idée de réforme proposée par Godin pour le recrutement de l’Assemblée législative elle-même. *,
- Quelle objection pourrait-on soulever contre l’adoption de cette mesure ? Qu’elle restreint le droityi’élec-tion du député en ramenant à dix ou onze le nombre des noms sur lesquels son choix peut se porter ? Cette objection ne pourrait venir que des partisans du scrutin de liste entière qui comporte le grave inconvénient signalé plus haut. La facilisation de la recherche des aptitudes spéciales crée en faveur de la mesure que nous indiquons, sur le système actuel, une supériorité qui e manifeste encore par le droit pour chaque député de choisir les dix ou onze noms dans l’ensemble delà représentation nationale, alors que son choix est maintenant limité aux membres du bureau dans lequeh le hasard l’a placé comme les autres, parmi lesquels il ne peut désigner que trois noms.
- Revenons aux deux projets, à propos desquels nous nous sommes permis cette digression. D’après les projets, chaque député devrait se faire inscrire à une grande commission et à une seule. Mais dans le projet des socialistes révolutionnaires, les bureaux intervieri-draient pour répartir les députés dans les grandes commissions, en tenant compte autant que possible des
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- inscriptions, de façon que chacune d’elles comprît un nombre à peu près égal de députés.
- C’est à ces commissions que seraient renvoyés directement tous les projets, toutes les propositions de loi, sauf dans le cas où l’on jugerait bonde nommer, dans les bureaux, des commissions spéciales.
- Ce meme projet de résolution demande des changements assez nombreux sur d’autres articles, notamment la suppression du scrutin secret, l’adoption de trois bulletins de vote au lieu de deux : un blanc exprimant l’adoption; un bleu, la non-adoption; un rouge, l’abstention volontaire.
- D’autres questions de détail devront être étudiées, sur la censure, cette mesure disciplinaire qui entraîne une suppression d’indemnité et l’exclusion temporaire de l’enceinte du Parlement ; sur le vote par procuration, grâce auquel certains projets se trouvent adoptés bien qu’ils aient contre eux la majorité de la Chambre; sur les adjonctions aux ordres du jour, adjonctions qui annulent parfois l’ordre du jour qu’elles devraient compléter, changeant l'expression de la confiance en blâme, de sorte que la formule définitive renverse dans sa seconde partie le ministère qu’elle consolidait dans la première.
- Nous arrivons à une question qui touche au fond même du pouvoir législatif, au droit dn législateur, et aux restrictions qu’on lui demande d’imposer lui-même à ce droit.
- Il a fait, il y a deux ans, un premier pas dans cette voie. On se rappelle que, sur la proposition de M. Ber-thelot, la Chambre a décidé qu’aucune augmentation de traitement, aucune création ou extension de service ne pourrait être votée sous forme d’amendement ou d’article additionnel au budget. On sait aussi que M. Rou-vier, aujourd’hui ministre des finances, a fait adopter par elle, une autre disposition, ajoutée à l’article 31 du règlement, et d’après laquelle aucun amendement
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- ou article additionnel au budget tendant à accroître les dépenses, ne peut être déposé apres les trois séances qui suivent la distribution du rapport où figure le chapitre visé.
- Ces innovations avaient pour but d’endiguer le flot des propositions de loi, des motions, des amendements ayant pour objet direct ou pour conséquence détournée une augmentation des dépenses de l’Etat, des départements et des communes. Mais elles ne s’appliquent qu’à la discussion de la loi des finances, et la digue qu’elles ont établie ne fonctionne que pendant quelques semaines par an.
- Un certain nombre de députés appartenant à l’opinion conservatrice, (républicains modérés ou ralliés) se préoccupent d’en généraliser les effets. Deux propositions ont été soumises à la Chambre avant sa séparation, La première, de M. Xavier Reille, est ainsi conçue :
- « L’article 34 du règlement est modifié et complété comme suit : Toute proposition ou amendement engageant de nouvelles dépenses ne pourra être déposé qu’au tant que son auteur indiquera les ressources nouvelles ou les économies correspondant au crédit demandé. »
- Voici le texte de la seconde, qui est due à l’initiative de M. Jules Roche :
- « Aucune proposition ou motion tendant à l’ouverture d’un crédit ou impliquant une dépense à imputer sur les budgets de l’Etat, des départements ou des communes, ne peut être admise en dehors des demandes formulées par le gouvernement. »
- Ces deux propositions diffèrent sensiblement Tune de l’autre. L’une laisse subsister l’initiative parlementaire en matière de dépenses ; l’autre la supprime.
- La proposition Reille semble donner satisfaction complète au commun désir d’éviter un trop grand écart entre tes recettes et les dépenses. Peut-être n’y a-t-il là qu’une apparence. Il est si facile d’indiquer une ressource ou une économie ! Exigera-t-on que la ressource
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- ait été réalisée au préalable, ou l’économie votée par les deux Chambres ? Alors seulement la mesure pourrait avoir le caractère restrictif qu’on lui attribue ; mais la proposition n’a pas cette portée.
- Autrement nette et décisive est la proposition de M. Jüles Roche. Seul ici, le Gouvernement conserverait le pouvoir de réclamer des augmentations de crédits. Le Parlement n’aurait plus que le droit de pratiquer des économies en réduisant les crédits proposés par le Gouvernement.
- On objecte que la proposition soumise à la Chambre est contraire à la Constitution. L’article 3 de la loi du 25 février 1875 porte, en effet, que « le Président de la République a l’initiative des lois concurremment avec les membres des deux Chambres ».
- A cela, les partisans de la proposition Roche répondent que rien n’empêche chacune des deux Chambres actuelles de déterminer par son règlement les conditions dans lesquelles s’exercera l’initiative attribuée à ses membres. Le règlement ainsi arrêté pourra être modifié à toute époque par la majorité qui l’aura voté. Il ne s’agit que de dispositions d’ordre intérieur, qui ne lieront la Chambre qu’autant qu’elle le voudra. Elle n’abdiquera, par conséquent, aucune de ses prérogatives.
- Ce raisonnement est un peu spécieux. Persuader ceux qui jouissent d’une prérogative que ce n’est pas l’abdiquer que de se mettre volontairement dans l’impossibilité permanente d’en faire usage , n’est pas une entreprise facile. Encore faudrait-il les convaincre de la nécessité d’un pareil sacrifice. Tout le mal nous vient-il de l’initiative parlementaire? Les gouvernements qui se sont succédé n’y ont-ils pas contribué pour une large part? Un député qui fait partie du cabinet actuel a même soutenu jadis que les ministres étaient les plus coupables, sinon les seuls. C’était une exagération : les responsabilités sont partagées. Et, d’ailleurs, sont-elles aussi lourdes à porter qu’on veut bien le dire d’un cer-
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- tain côté? L’augmentation continue des dépenses est-elle absolument injustifiable? Un gouvernement démocratique, disait Léon Say, n’est pas forcément un gouvernement à bon marché. Où est la nation qui peut à l’heure actuelle se soustraire à l’obligation de faire face à des besoins nouveaux?
- Eviter d’augmentemd’une manière inutile ou prématurée les charges du budget, permettre un examen sérieux des propositions de dépenses*, empêcher les votes hâtifs et les discussions imprévues, auxquelles la Chambre ne serait pas préparée ; c’est à quoi devrait se borner une réforme du règlement acceptable par 'tout le monde.
- Le règlement conserverait ainsi son rôle tutélaire, au lieu de se transformer en instrument de restriction de l’initiative parlementaire.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- DANEMARK
- Loi sur le travail dans les fabriques.
- Le 1er janvier 1902 est entré en vigueur, en Danemark, une loi du 1er juillet 1901, concernant le travail dans les fabriques.
- L’emploi des enfants âgés de moins de 12 ans est interdit dans les établissements soumis à l’inspection. (Précédemment l’âge d’admission était de 10 ans.)
- Les enfants de 12 ans et au-delà, qui n’ont pas satisfait aux obligations des lois scolaires, ne peuvent travailler que 6 heures sur 24 (précédemment 6 heures 1/2) y compris un repos d’au moins 30 minutes qui ne doit pas être précédé d’une période de travail de plus de 4 heures 1/2 consécutives.
- De même que sous l’ancienne loi, les enfants ne peuvent être employés qu’entre 6 heures du matin et 8 heures du soir ; ils ne doivent pas travailler pendant les heures de classe, ni pendant l’heure et demie qui précède l’ouverture de ces classes. Le travail des enfants est également interdit le dimanche et jours de fête.
- Les jeunes gens de l’un et l’autre sexe, âgés de moins de 18 ans, qui ont satisfait aux obligations scolaires, ne peuvent travailler plus de dix heures par jour : les heures de travail doivent être placées entre 6 heures du matin et 8 heures du soir, avec un repos d’une demi-heure au moins après chaque période de 4 heures 1/2 de travail continu. (Précédemment les jeunes gens de 14 à 18 ans, sans aucune distinction au sujet de l’accomplissement des obligations scolaires, pouvaient être employés pendant 12 heures, entre 5 heures du matin et 9 heures du soir, avec des intervalles de repos d’une durée totale d’au moins deux heures.) Certaines déroga-
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- tions peuvent être apportées à cette règle, pour les jeunes gens âgés de 15 ans, dans l’intérêt de leur instruction technique.
- Comme dans la législation précédente, aucun jeune ouvrier ne peut être employé sans avoir été reconnu, par un médecin, comme ayant les aptitudes physiques nécessaires pour le travail auquel il veut se livrer.
- Les femmes ne peuvent être employées dans les quatre semaines qui suivent leur accouchement, sauf sur la production d’un certificat médical attestant que le travail de la mère ne sera dangereux ni pour elle ni pour l’enfant.
- La loi exige un minimum de 282 pieds cubes d’air par ouvrier et l’installation de ventilateurs mécaniques s’il est nécessaire. Les ateliers doivent être convenablement chauffes pendant la saison d’hiver et les patrons sont tenus de disposer des salles dans lesquelles les ouvriers pourront prendre leurs repas; on doit également assurer dans ces salles une température convenable. Partout où cela sera praticable, des dispositions devront être prises pour permettre aux travailleurs de faire chauffer les aliments qu’ils apportent avec eux.
- Le personnel de l’Inspection du travail est maintenant organisé en Département de l’Industrie à la tête duquel est placé un directeur nommé par le roi, avec deux secrétaires, dont l’un spécialisé dans les sciences sociologiques et économiques, et l’autre spécialisé dans les sciences techniques. Le Directeur a sous ses ordres les inspecteurs nommés par le Ministre de l’Intérieur, qui peuvent être de l’un et l’autre sexe.
- Le nouveau Département de l’Industrie a le droit de demander aux patrons de fournir en vue des statistiques, des rapports sur le nombre, le sexe, l’âge, l’état de santé et les salaires de leurs ouvriers, ainsi que sur le nombre, la nature et les dimensions des machines qu’ils emploient.
- La nouvelle loi porte création d’un Conseil du Travail composé d’un président nommé par le roi, et de huit
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- autres membres (dont trois au moins seront des patrons et trois autres des ouvriers) nommés par le Ministre de l’Intérieur. Le Directeur du Département de l’Industrie est autorisé à consulter le Conseil sur toutes les matières qui concernent son département ; le Conseil, sur sa propre initiative, peut faire une enquête sur toutes les questions soulevées par la loi, et peut faire des observations à leur sujet au Département de l’Industrie et au Gouvernement. Il peut aussi appeler l’attention du Ministre de l’Intérieur sur toutes les propositions qu’il serait désirable de voir adopter dans l’avenir, au sujet des lois protégeant les travailleurs.
- AUTRICHE
- La nouvelle loi sur la presse que le premier ministre M. Koerber a présentée à la Chambre a été accueillie avec sympathie par tous les partis. Elle représente, en effet, un immense progrès'sur les idées admises jusqu’à présent par tous les gouvernements en Autriche : ce n’est plus en ennemie, en suspecte, que la presse est traitée. La nouvelle loi reconnaît pour la première fois que la libre discussion des actes publics est préférable à la compression des opinions ; elle proclame ouvertement le rôle civilisateur de la presse.
- La plus importante modification au régime actuel est la liberté accordée au colportage et à la vente des journaux sur la voie publique, qui jusqu’ici n’existait pas, ensuite la suppression de ce qu’on appelle « poursuite objective sous le droit du gouvernement » largement pratiqué par la police et qui permet de confisquer un journal à son apparition et de faire détruire tous les exemplaires, sans être tenu à une action judiciaire ou même à indiquer le délit incriminé. Dans la nouvelle loi, la poursuite devient subjective ; le journaliste est directement responsable, mais une confiscation n’est possible qu’après plusieurs condamnations ou lorsque l’auteur de l’article incriminé est hors de portée ou
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- LE DEVOIR
- jouit d'une immunité. Un journal ne pourra non plus désormais être poursuivi ou confisqué pour avoir reproduit des paroles prononcées sous la protection de l’immunité ; toutefois les assemblées ont le droit d’exiger le silence sur certaines énonciations.
- Une des lourdes charges auxquelles était jusqu’ici astreinte la presse en Autriche, et dont il1 a souvent été fait abus, c’est la rectification obligatoire. Désormais un journal pourra, d’après la nouvelle loi, refuser l’insertion d’une rectification quand elle est visiblement inexacte.
- La compétence du jury dans les procès en 'diffamation est restreinte dans l’intérêt d’une protection plus efficace de l’honneur des particuliers, et attribuée pour certains cas aux tribunaux correctionnels. Enfin, une disposition de la loi nouvelle assure la protection de la vie privée et de la morale publique.
- {Le Temps).
- FRANCE
- L'enseignement agricole colonial
- Un décret complète l’organisation de l’enseignement agricole colonial, en installant cet enseignement au jardin colonial, de manière à compléter, par un enseignement technique spécial, les notions générales données déjà dans les diverses écoles d’agriculture. Dans le rapport qui précède ce décret, le ministre des colonies dit en parlant du jardin colonial : ,
- « Déjà de nombreux stagiaires fréquentent cet établissement, en vue d’acquérir les notions techniques qui leur sont indispensables pour leur permettre de réussir aux colonies. Les collections de plantes réunies dans les serres, aussi bien que les séries très-complètes de matières premières provenant des colonies, permettront de mettre sous les yeux des élèves tout ce qui peut contribuer à compléter leur instruction pratique.
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- « Peu de chose reste à faire pour parachever l’organisation des laboratoires. D’ailleurs, leur aménagement pourra être assuré sans grever d’aucune façon le budget de la métropole, car les gouverneurs des colonies, que je n’ai pas manqué de consulter sur l’opportunité du développement de cet enseignement en leur demandant de contribuer par une subvention extraordinaire à son organisation, ont tous répondu favorablement, mettant à la disposition du département des colonies les crédits nécessaires pour l’installation des nouveaux services. »
- Voici la liste des matières enseignées à l’école supérieure d'agriculture coloniale : Culture des plantes alimentaires, agriculture, botanique, technologie, hygiène, zootechnie, administration coloniale, génie rural colonial, pathologie végétale, économie rurale appliquée
- aux colonies. »
- *
- * #
- ANTILLES FRANÇAISES La catastrophe de la Martinique
- Lq Journal de Genève à propos des conséquences que peut avoir, au point de vue démographique, l’épouvantable catastrophe qui détruisit de fond en comble, le 8 mai 1902, la riante cité de Saint-Pierre de la Martinique et anéantit, en quelques minutes, une population de 40.000 âmes, publiait, le 9 mai, les lignes suivantes, auxquelles la persistance des manifestations volcaniques conserve leur saveur d’actualité :
- Les phénomènes volcaniques de la Martinique ne cessant point et tendant à envahir l’île entière pour la ramener au temps lointain où elle n’était rien qu’un cratère émergeant de l’océan, on songe à transporter ailleurs la population de l’île maudite. Mais on ne sait où trouver la terre promise. Les îles voisines sont déjà suffisamment peuplées; on songe à la Guyane française, qui, malgré le recrutement d’une nature spéciale que la
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- métropole lui envoie, n’a pas un trop-plein d’habitants ; mais ce voisinage même n’a rien qqi puisse attirer beaucoup ces honnêtes colons. Sans compter que la fièvre jaune hante régulièrement ces régions tropicales, où elle fait chaque année une large moisson de vies humaines.
- Dans les temps passés, on voyait souvent ces exodes en masse de toute une population, hommes, femmes et enfants, quittant un pays inhospitalier pour aller chercher une terre nouvelle, où l’on s’installait après avoir fait place nette ; cela veut dire après en avoir tué tous les habitants, car ces gens, Juifs ou Doriens, où Germains, n’étaient pas tendres et la vie d'un être humain ne les arrêtait guère. Aujourd’hui, sans être beaucoup plus tendre, on y met plus de formes et l’on ne déménage pas sans savoir si l’on sera bien reçu dans la terre d’exil dont les habitants ont appris à se défendre, au lieu de se laisser égorger comme des moutons, ainsi qu’on faisait au bon vieux temps.
- Les seules terres vacantes sont celles qui ne valent pas la peine d’être défendues et qui, par conséquent, ne méritent pas l’honneur d’être prises ; les unes sont gardées par le soleil des tropiques, les autres par la nuit hivernale du nord. 'Quant à l’Europe, elle est pleine de la cave au grenier par des locataires qui se disputent l’air et la lumière et jusqu’au droit de vivre. Il n’y a vraiment plus de place vide nulle part et une terre qui •meurt est un désastre non seulement pour ceux qui l’habitaient, mais pour tout le genre humain. C’est une
- demeure qu’on ne rebâtit pas.
- * *
- ETATS-UNIS L'alcoolisme et l’armée.
- Le capitaine de vaisseau von Muller, qui a accompagné le prince Henri de Prusse dans sa visite aux Etats-Unis, fait part aux lecteurs de la Marine Rundschau
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- de ses impressions ; il exprime en particulier l’agréable surprise que lui a causée la sobriété américaine :
- « Pour commencer par la jeunesse, nous avons appris à connaître, à l’Ecole navale d’Annapolis et à l’Ecole de cadets de Westpoint, un système éducatif qui proscrit l’alcool, même sous forme de bière. Celui qui introduit de l’alcool en contrebande est expulsé, punition d’autant plus sensible que l’adminission à Annapolis ou à Westpoint est un privilège difficile à obtenir. Le tabac est, du reste, banni comme l'alcool. »
- (IJ Abstinence.)
- CHINE
- L’abolition du likin.
- Le gouvernement' chinois, à la suite de longs pourparlers avec les représentants des puissances étrangères , s’est décidé à abolir le likin.
- Cet impôt qui n’est autre qu’un droit de douane intérieure sur les marchandises était, à coup sûr, un des plus grands obstacles au développement du commerce extérieur d’importation.
- Il fut établi à la suite de la guerre contre les Taï-Pings, en 1853, et s’étendit à tout l’empire, en 1860, après la révolte mahométane du Yunnan et avait pour but de remédier provisoirement au déficit accusé dans les rendements annuels du Trésor, par l’insuffisance de l’impôt foncier dans un pays que venait de ravager cruellement une longue guerre civile.
- La suppression du likin sera compensée par une augmentation sur les douanes maritimes ; mais quelle que soit cette augmentation, il est d’ores et déjà certain que les Européens qui trafiquent avec la Chine ne peuvent que gagner à cette modification et à cette réforme.
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- LE DEVOIR
- LA QUESTION DE LA PAIX
- Premier Congrès national des. Sociétés françaises
- de la Paix
- Le premier Congrès national delà paix, se tiendra à Toulouse, les jeudis 16, vendredi 17 et samedi 18 octobre 1902.
- Les questions suivantes seront examinées :
- lre Question. — Les Sociétés françaises de la Paix.
- — Leur histoire et leur état actuel. — Les moyens de les développer et de vulgariser leur action dans les masses.
- — Création entre elles de rapports plus étroits. —L’idée de fédération entre ces Sociétés. — Comparaison avec les pratiques suivies à ces divers points de vue en pays étranger.
- 2me Question. — Les Congrès nationaux de la Paix en France et leurs rapports avec le Congrès international de la Paix. — Lieu et date des Congrès nationaux. — Pouvoirs. — Représentation. — Mode de votation. — Compte-rendu. — Invitations aux Sociétés étrangères. — Questions pratiques de réduction des prix de voyage, des frais de séjour, etc., etc.
- 3me Question. — L’Association toulousaine de la Paix. — Sa fondation. — Ses manifestations. — Création de groupes dans les villes voisines. — Constitution et agissement de ces groupes. — Leurs rapports avec l’Association toulousaine.
- Question. — Le mouvement en faveur de l’Arbitrage en Europe, pendant les dernières années, dans les Congrès de la Paix et les Parlements nationaux.
- — Etudier plus spécialement le rôle joué en cette matière par les Sociétés et le Parlement français.
- 5me Question. — La Conférence' de la Paix de 1899.
- Son action dans le présent et les moyens de l’étendre
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- à l’avenir. — Le rôle de la France dans cette extension.
- 6me Question. — Les traités d’Arbitrage permanent dans les rapports des nations de race latine.
- 7me Question. — Siège et date du prochain Congrès national. — Nomination de la Commission devant rédiger le programme de ce Congrès et s’occuper des détails de son organisation et de son fonctionnement.
- 8me Question. — Appel aux Sociétés et à la Presse françaises.
- Le Bureau de la Société toulousaine de la Paix, qui a pris l’initiative du Congrès, donne, dans une circulaire, quelques explications au sujet de ces diverses questions et des. motifs qui l’ont amené à les choisir.
- On a contesté l’utilité de porter devant un congrès national certaines questions qui semblent plutôt rentrer dans les attributions d’un congrès international. A cette objection les organisateurs du Congrès répondent qu’il importe tout d’abord que les décisions des congrès internationaux soient étudiées et mûries dans des consultations nationales préalables. Les Congrès internationaux durent peu : ils abordent beaucoup de problèmes, dont la discussion est souvent trop rapide et écourtée par suite de l’insuffisance de temps. Or, si les Congrès nationaux deviennent la règle dans les divers pays du globe, en vertu de l’exemple que va donner, cette année, la France, il en résultera que ces Congrès, préparant les discussions par avance, fourniront aux Congrès internationaux des indications fort utiles et faciliteront leur besogne, étant donné — ce qui va de soi — que les décisions prises dans les Congrès nationaux, au sujet des matières internationales, n’auront qu’une autorité de raison, seront de simples consultations préalables.
- D’autre part, tout le monde ne peut aller aux Congrès internationaux, pour raison de famille, de santé ou dé convenance ; ceux qui seront ainsi empêchés pourront, par avance, formuler des opinions souvent précieuses, dont il sera utilement tenu compte, et l’on évitera ainsi de se priver gratuitement de leurs lumières et de leur expérience.
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- LE DEVOIR
- Enfin, les questions principales qui peuvent, au point de vue pacifique, s’agiter dans une nation, une fois élucidées, les Congrès nationaux n’auraient souvent aucune besogne à accomplir, si on ne leur permettait des excursions dans le domaine international. Les réduire aux questions nationales, c'est les frapper d’une caducité immédiate et voulue. Tel n’est point assurément le vœu des pacifiques français.
- Parmi les questions internationales qui sont à l’ordre du jour, il en est trois qui ont paru plus intéressantes aux initiateurs du Congrès de Toulouse, et à propos desquelles la France pourrait prendre une initiative essentiellement féconde dans la voie du progrès pacifique.
- En ce qui concerne le mouvement en faveur de l’arbitrage, dont Têtu de fait l’objet de la quatrième question, la circulaire rappelle que les sociétés pacifiques françaises et le Parlement français ont joué à cet égard un rôle des plus honorables et qui n’a pas toujours été mis en lumière comme il convenait. Si les autres pays, suivant l’exemple de la France, faisaient, dans leurs Congrès nationaux, l’histoire de l’action en faveur de l’arbitrage dans leurs sociétés pacifiques et leurs parlements, il se produirait une utile contribution à l’histoire générale de la voie de pacification par excellence qui n’a guère été envisagée jusqu’ici que dans ses grandes lignes, sans qu’on soit descendu aux détails pourtant si intéressants des diverses actions locales.
- De même les sociétés françaises pourraient presser sur le Gouvernement français pour l’amener à insérer dans tout traité d’arbitrage futur et dans toute clause compromissoire ou tout traité d’arbitrage permanent, le recours à la Cour arbitrale et la procédure arbitrale votée à la Haye.
- Enfin il semble que les traités d’arbitrage permanent si utiles et. dont on a proposé l’établissement entre des Etats divers, pourraient surtout resserrer l’alliance des peuples latins, indispensable pour lutter contre les progrès menaçants de l’impérialisme anglo-saxon et du
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- pan-germanisme. A cet égard le Congrès de Toulouse, tenu à côté de la frontière espagnole, serait tout indiqué pour s’occuper de cette résolution particulière que ratifierait sûrement le futur Congrès international.
- Telles sont les principales considérations qui ont guidé les organisateurs dans le choix des huit questions à . soumettre aux délibérations du premier Congrès national français. Il est bien entendu que si quelque société voulait adjoindre une question nouvelle aux huit ci-dessus indiquées, elle en aurait parfaitement le droit et il serait tenu compte de son désir dans la mesure du possible, et du temps imparti par le Bureau, pour les délibérations du Congrès.
- Le siège du secrétariat général du Congrès est : 5, quai de la Daurade, à Toulouse.
- Arbitrage international.
- L’ « Advocate of Peace » mentionnait naguère une douzaine de litiges actuellement en voie d’être réglés par l’arbitrage :
- Etats-Unis et Salvador: Réclamations faites par la Société de Commerce du Salvador.
- Grande-Bretagne et Brésil : A propos des frontières de la Guyane britannique.
- Chili et République argentine : Question de frontières.
- Italie et Pérou : Interprétation de l’Article 10 du Traité de Commerce entre ces deux pays.
- Grande-Bretagne et Allemagne : Hinterland de Togo.
- Grande-Bretagne et France : Côte d’or et Côte d’ivoire.
- Bolivie et Pérou : Toutes les questions pendantes.
- France et Chili : Litige du guano.
- Grande-Bretagne et Turquie: Aden, Hinterland.
- Etats-Unis et Mexico : Fonds Pius.
- Grande-Bretagne et Italie : Frontières du Soudan.
- A ces litiges, il faut ajouter les suivants, signalés dans le Rapport annuel de la Peace Society (1901-1902 :
- Grande-Bretagne et Allemagne : Frontières a l’ouest du lac Victoria,
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- Grande-Bretagne et Pays-Bas : Questions de frontière entre la Guyane britannique et la Guyane hollandaise.
- Grande-Bretagne et Russie : Question de Tientsin.
- France et Maroc : Frontière entre le Maroc et l’Algérie.
- France et Venezuela : Indemnités réclamées par des sujets français pour pertes encourues dans le Venezuela lors de l’insurrection de 1892.
- Le Président de la République française a été choisi comme arbitre par l’Italie et le Guatemala pour régler leur différend relatif à des intérêts concernant des sujets italiens. M. Loubet a accepté.
- Enfin le gouvernement anglais aurait proposé au gouvernement français de soumettre à un tribunal d’arbitrage la question de la situation faite aux négociants anglais au Congo français, depuis l’inauguration du régime des concessions.
- D’après le point de vue anglais la clause de l’Acte de Berlin, qui garantit la liberté du commerce indépendant dans la zone libre, est entièrement annulée par la création de concessions territoriales conférant aux concessionnaires la jouissance entière et complète — autrement le monopole exclusif — des produits du sol.
- L’arbitrage demandé vise également la région de l’Ogooué, en dehors de la zone libre, mais où les négociants anglais ont été établis depuis longtemps.
- Le Tribunal arbitral de La Haye, déjà saisi par les Etats-Unis et le Mexique de la question des indemnités à payer aux missions catholiques établies en Californie avant l’annexion de ce pays par les Etats-Unis, vient d’être en outre appelé à statuer sur les difficultés pendantes entre la Russie et les Etats-Unis, à propos des pêcheries de ^a mer de Behring.
- D’autre part on annonce que le Danemark et les Etats-Unis ont décidé de soumettre au Tribunal arbitral l’affaire de Saint-Thomas. On sait que les Danois sont prêts à se défaire de cette lointaine Antille et que les
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- Américains ne demandent pas mieux que d’ajouter cette nouvelle étoile à leur drapeau. Le Tribunal de La Haye .doit maintenant régler les conditions de l’opération.
- L’Allemagne et la Hollande ne réussissant pas à s’entendre sur une question de câbles sous-marins, auraient également saisi le Tribunal de La Haye de cette question.
- Un traité d’arbitrage est survenu entre le Chili et la République Argentine. Par ce traité les deux gouvernements s’engagent à sdumettre à un arbitrage tous les différends qui ne pourraient pas recevoir une solution directe. Le goüvernement anglais est désigné comme arbitre. Au cas où l’une des parties viendrait à rompre ses relations avec ce gouvernement, les deux pays auraient recours à la Suisse. Le traité durera dix. ans et devra être dénoncé six mois avant son échéance. Le Chili et la République Argentine renoncent à acquérir les navires actuellement en construction. Ils équilibrent leurs flottes et leurs armements sans augmenter leurs forces navales pendant cinq années.
- On se rappelle que les différends survenus entre l’Angleterre et la France à propos de l’affaire de Waïma avaient été soumis à l’arbitrage de l’éminent juriste belge M. le baron Lambermont. L’arbitre vient de rendre sa sentence dans la première de ces affaires.
- En voici le texte :
- Ayant accepté, avec l’agrément du roi, les fonctions d’arbitre que le gouvernement de la République française et le gouvernement de Sa Majesté britannique nous ont fait l’honneur de nous conférer au sujet de la rencontre qui s’est produite à Waïma en 1893, entre un détachement français et une troupe anglaise ;
- Animé du désir de répondre par une décision scrupuleuse et impartiale à la confiance qui nous est témoignée ;
- Et ayant à cet effet dûment examiné les documents produits par les deux hautes parties, nous avons décidé et décidons ce qui suit :
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- Nous estimons que l’indemnité à payer par le gouvernement français pour les victimes de l’affaire de Waïma doit équitablement s’élever à la somme de 9.000 livres et nous la fixons à ce chiffre.
- Fait à Bruxelles, en triple original, le 15 juillet 1902.
- Baron Lambermont .
- Le troisième anniversaire de l’inauguration de la Cour d’arbitrage à la Haye
- Sous les auspices de la succursale américaine du Bureau de la Paix et de 1’ « Universal Peace Union », de grands meetings ont été tenus le 18 mai à Washington en l’honneur de l’inauguration de la Cour d’arbitrage à la Haye. De nombreux orateurs ont pris la parole, notamment Mme Belva Lockwood, dont le discours émouvant, ayant pour thème « Peace versus Militarism», a rencontré un accueil bienveillant dans la presse locale et étrangère.
- La résolution suivante proposée par Mme Lockwood a été votée à l’unanimité :
- « Nous nous sommes réunis en commémoration du troisième anniversaire de la Conférence de La Haye, cçnvoquée par l’empereur Nicolas II, le 18 mai 1899, dans le but de trouver un moyen de faire cesser l’augmentation des armements, qui devient un fardeau toujours plus lourd pour les peuples. Grâce aux efforts de l’empereur Nicolas II, une Cour internationale d’arbitrage a été établie à La Haye ; dès lors nous nous engageons à consacrer toute notre influence, par la parole et par les écrits, en faveur de la Médiation, et de l’Arbitrage dans tous les litiges nationaux et internationaux. »
- Cette résolution a été votée aussi par la <r Woman’s National Press Association » par la « District woman suffrage Association ».
- Des assemblées du même genre ont été tenues à Sait Lake City (Utah), à Philadelphie et dans plusieurs autres villes.
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- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- : L’Exposition internationale des arts et métiers féminins a été inauguré le 25 juin dans les serres de la ville de Paris, au Cours-la-Reine.
- Cette exposition est due à l’initiative et aux efforts infatigables de Mme Pauline Savaris, commissaire-général.
- Les divers produits de l’industrie féminine figurent dans cette coquette exposition : lingerie , vannerie, dentelles, plumes, parfumerie, fleurs artificielles, etc. On peut y admirer une riche collections de costumes exotiques et une superbe galerie de tableaux, que ne déparent pas, comme on peut le penser, plusieurs chefs-d’œuvre de Rosa Bonheur. Parmi les œuvres philanthropiques représentées, signalons : la Société de l’allaitement maternel, l’Œuvre des pauvres honteux, la Ligue contre l’alcool, etc. De cinq heures à six heures représentations théâtrales et conférences.
- A cette exposition s’adjoindra un congrès dont le programme aborde tous les problèmes posés par l’évolution féministe : la femme dans le mariage, la femme hors du mariage, la femme éducatrice, la femme agent
- de pacification et de justice universelle.
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- Conférence annuelle des œuvres féminines
- La conférence annuelle des œuvres féminines a eu lieu aux « Ombrages », dans la propriété de Mme Alfred André, comme chaque année, le deuxième jeudi de juin. Quatre cent cinquante dames y [assistaient.
- La vénérable et vaillante présidente, Mlle Sarah Monod, malgré son grand âge (qu’elle porte si vertement), a présidé cette conférence avec la fermeté et la grâce dont elle est coutumière.
- Mmes J. Siegfried, Bogelot, Mallet, occupaient le bureau.
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- Ont pris successivement la parole pour y lire des rapports fort intéressants sur le fonctionnement et le progrès de leurs œuvres :
- Mme Avril de Sainte-Croix, présidente fondatrice de l’œuvre admirable de relèvement et de suprême pitié, dite « la Libératrice » qui déjà donne d’heureux résultats dans la petite maison de refuge, 94, rue Boileau.
- Mme Alphen Salvador, présidente, fondatrice de l’intéressante création des <c Assistantes aux malades », noyau d’élite d’un petit régiment d’infirmières laïques en formation.
- Mme Pégard a rendu compte du travail considérable qu’elle a réalisé en deux ans dans le rapport détaillé des œuvres féminines au Congrès international de l’Exposition de 1900. Ce rapport sera une source inépuisable de renseignements.
- Mme W. Monod a parlé avec éloquence de Tamélio-ration nécessaire du sort des domestiques, qui entraînera l’amélioration de celui des maîtres, car il y a forcément des victimes des deux parts.
- Mme Kunzel a déploré l’extension de la tuberculose par l’alcoolisme et recherché les moyens de 'mobilier l’hygiène et ‘l’ordinaire du foyer par l’enseignement ménager.
- Mlle Reuss a appelé l’attention des congressistes sur le grave inconvénient qu’il y a à favoriser l’avilissement du salaire de la femme par le succès fait aux objets confectionnés d’un extraordinaire bon marché.
- Mme Léon Lévy a fait une conférence pour amener les femmes à servir d’intermédiaire entre les intérêts étroits des patrons et les devoirs stricts des ouvriers. Non pas bien entendu en temps de grève, où cette intervention tardive serait nulle, mais journellement et sans aucune prétention à la reconnaissance. C’est là un point essentiel.
- Enfin Mme Marie Georges Martin a signalé un autre champ d’action à l’activité féminine. Depuis six ans le département de la Seine compte une femme déléguée
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- cantonale et la province en a trois ou quatre. Si les femmes ne sont pas plus nombreuses dans la délégation cantonale, c’est que les préfets, les inspecteurs d’Aca-démie, les Conseils départementaux, ne veulent pas les y introduire. Que des démarches soient faites près des amis du féminisme pour obtenir une part plus large dans'cette mission de contrôle, au point de vue éducatif, familial et social.
- RUSSIE
- Les droits de la mère et de l’enfant
- Des changements notables viennent d’être apportés par le Conseil d’Etat russe aux lois concernant les enfants naturels ou les enfants nés hors du mariage.
- D’après le nouveau projet de loi que le Conseil d’Etat vient de ratifier, les enfants nés d’une union que la loi considère comme illégale conservent néanmoins tous les droits des enfants légitimes. Si le père laisse après sa mort des enfants naturels, ceux-ci hériteront de sa fortune au même titre que les enfants légitimes et porteront le nom de leur père naturel. Les enfants naturels ont le droit de participer à l’héritage au même titre que les enfants légitimes issus de la même mère, et ceci s’étend même à toute la postérité des enfants nés hors du mariage. La nouvelle loi dicte de même leurs devoirs aux parents des enfants naturels.
- Le père d’un enfant né hors du mariage est tenu de subvenir aux frais de l’entretien de l’éducation de l’enfant autant que cela est nécessaire et ceci jusqu’à la majorité de l’enfant, ou, si celui-ci est une fille, jusqu’à son mariage. Ces frais seront proportionnels, dit le texte de la loi, à la fortune ou aux revenus du père et à la « position sociale de la mère. »
- Le père est encore contraint par la loi à subvenir à toutes les dépenses nécessaires à la mère, si celle-ci ne' peut travailler elle-même, ayant son temps pris par les soins donnés à l’enfant. C’est au père qu’incombent en-
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- core les- frais que nécessitent l’accouchement et la convalescence jusqu’au complet rétablissement de la mère.
- Cette protection légale de la mère, dit avec raison le journal La Fronde, est de la plus haute importance et aura sa répercussion heureuse sur la santé des mères et surtout sur celle des enfants nouvellement nés, qui, comme le démontre la statistique, fournissent le gros des décès annuels.
- L’obligation légale de subvenir aux frais de l’éducation et-de l’entretien de l’enfant, selon les moyens naturellement et selon la fortune personnelle du père, est une réforme qu’on ne saurait trop applaudir : combien de vie seront sauvées, combien de forces vives seront acquises à la nation par le sauvetage de tant d’enfants qui périssent habituellement soit dans les maisons d’assistance, soit chez les nourrices où on les place.
- Enfin, il est possible qu’avec la promulgation de la loi qui couvre les enfants naturels et les filles-mères, les crimes d’infanticide, si fréquents actuellement en Russie, diminueront, car, ainsi que nous venons de le dire, la nouvelle loi protège les filles-mères. Toutes les jeunes filles, violées ou séduites par des promesses mensongères , auront le droit par l’intermédiaire des parents ou des tuteurs, de réclamer du séducteur une indemnité annuelle et qu’il sera tenu de verser jusqu’au jour du mariage de la personne séduite. Cette dernière clause aura, il faut l’espérer, d’excellents résultats et fera disparaître de grandes injustices : beaucoup de galants séducteurs s’arrêteront et réfléchiront devant le risque d’une charge future, et la séduction, perdant sa douce sécurité et son impunité rassurante, sera, de ce fait, moins fréquente qu’aujouriThui.
- La nouvelle loi établit ensuite que les enfants « nés avant le mariage deviennent légitimes par le fait même de la consommation du mariage. »
- En même temps, il est défendu d'adopter des enfants propres ou déjà adoptés.
- Enfin, la nouvelle loi abroge la loi ancienne qui in-
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- terdisait aux enfants naturels du d’origine inconnue l’accès aux emplois de l’Etat.
- Par cette nouvelle loi, la Russie abolit une des plus grandes iniquités dont souffrent la femme et son enfant illégitime.
- Jusqu’à ce jour, en France, les plus généreuses initiatives dans ce sens sont restées infructueuses.
- Pour une fois nous serions heureux de voir la République s’inspirer des lois de l’Empire de Russie, en introduisant dans notre législation des clauses si conformes à la justice et à Fhumanité.
- L’égalité politique des sexes dans la Fédération australienne.
- On sait que la Fédération australienne groupe, pour les intérêts généraux communs, les six grandes divisions politiques du continent australien qui conservent, sous son égide, leur autonomie et leurs( parlements respectifs.
- En dehors de ces parlements locaux, la Fédération australienne est gouvernée par un Parlement fédéral qui a la haute main sur tout le système politique et économique de l’Australie.
- Le vote de Vadult suffrage Mil par le Sénat, le 10 avril 1902, déclare les femmes électrices et implicitement éligibles à ce parlement.
- Ce prodigieux résultat a été obtenu, presque sans résistance, après deux jours de discussion plutôt joyeuse, où les rares récalcitrants ont pu être traités de « fossiles datant de 10.000 ans », au milieu des accès d’une gaieté qui finissait par gagner les fossiles eux-mêmes.
- En tout cas les législateurs australiens ont été bien inspirés en accordant le droit de suffrage aux femmes. Ils ont fait œuvre de justice et de bonne prévoyance en même temps ; car s’il faut en croire les statistiques la croissante indifférence politique des hommes aurait vite fait d’anémier la communauté naissante. On a pu cons-
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- tater, en effet, d’après les comptes-rendus des élections dans les colonies australiennes où les femmes sont élec-trices que le nombre des hommes votants est en diminution sensible, tandis que celui des femmes prenant part au vote augmente dans de fortes proportions. C’est ainsi qu’en trois années, le nombre des votants se se-' rait abaissé de 83.640 à 76.767, tandis que celui des femmes s’est élevé dans la meme période de 68.375 à 71.682.
- On estime que la loi du 10 août donnera le suffrage à 765.407 femmes.
- Peut-être le monde aura-t-il avant peu le spectacle du continent australien confiant aux femmes la direction générale de ses affaires.
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- Les norvégiennes électrices.
- De la Revue, ancienne Revue des Revues (extrait d’un article de Mme Schiermacher sur le mouvement féministe) : En Norvège, les femmes ont, pour la première fois, pris part aux élections municipales. D’après la loi, tout Norvégien du sexe masculin naît, pour ainsi dire, électeur municipal. Le payement d’aucun cens n’est exigé de lui. Voila un libéralisme certainement excessif. C’est pour en corriger les effets qu’on a donné l’électorat municipal à toute femme norvégienne non mariée payant un impôt de 300 couronnes à la campagne, de 400 en ville. En plus, sont électrices toutes les femmes mariées dont le mari est imposé de 300 ou 400 couronnes.
- Deux cent mille femmes en Norvège ont été promues de cette façon à la dignité d’électrices municipales.
- Les élections de Christiania ont été un véritable évènement. « C’était, dit à ce sujet un vieil électeur norvégien, un acte solennel. On voyait des vieillards arriver avec leurs femmes pour déposer leurs bulletins dans l’urne. On voyait aussi des jeunes filles timides, mais braves, accomplir leur 'premier acte de citoyenne en
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- riant de leur.propre gaucherie. » Des femmes de toutes les classes ont pris part aux élections, ouvrières, petites bourgeoises, femmes de riches commerçants,
- Les Norvégiennes sont non seulement électrices, mais aussi éligibles aux élections municipales. Elles en ont profité, sans avoir précisément fait campagne pour être élues. Certains noms de femmes, paraît-il, s’imposaient. Ainsi la municipalité de Bodo a élu M. et Mme Aspelund. Et Christiania compte désormais deux conseillères dans rassemblée municipale. Les résultats des élections municipales en Norvège nous paraissent tout à fait encourageants.
- Les femmes juges
- On écrit de Cheyenne (Wyoming) : Mme Esther Morris vient de mourir à l’âge de 88 ans. Elle était-née à Oswego (New-York), où elle avait vécu de longues années avant de venir s’établir ici. Mme Morris passait pour la « mère » du suffrage des femmes dans le Wyoming. Dans les dernières années de sa vie elle remplit les fonctions de juge de paix ; c’est la seule femme qui ait jamais été juge dans le Wyoming.
- Mme Morris était renommée pour son impartialité dans l’exercice de ses fonctions,, On cite, à ce sujet, un épisode qui en donne un exemple frappant. Son mari a comparu, un jour, devant elle pour une légère infraction à la loi. La salle du tribunal était bondée de curieux accourus pour assister à ce jugement étrange ; chacun' était persuadé que Mme la Juge de paix se montrerait indulgente, sinon partiale, à l’égard de son mari. Qui fut surpris ? Tous les curieux, car Mme Morris, après avoir fait subir un interrogatoire rigoureux à son mari, l’a condamné à une forte amende, au maximum de la peine, tout en lui adressant une verte semonce, sans tenir compte du fait qu’il était son légitime époux.
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- Par Henry GRÉVILLE
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- (Suite.)
- Avec celui-là la tendresse n’eût pas réussi ; les piqûres d’amour-propre valaient mieux; et c’est ainsi que bientôt Colette rentrerait le front haut dans -la vie conjugale, sans avoir à souffrir d’humiliation féminine; c’est ainsi que le berceau désiré viendrait prendre la place du petit bureau, dans le salon transformé en nourricerie, en face du soleil levant et des parterres fleuris de roses.
- Un coup de fusil retentit pas très loin ; les tirés étaient à peu de distance du château ; ce n’était pas le premier, mais Colette n’avait pas fait attention aux autres. Celui-ci-ci semblait sonner l’heure en même temps que la pendule. Neuf heures déjà? Comme le temps passe quand on rêve! Et elle avait oublié de déjeuner !
- Elle se fit apporter le plateau, s’informa de ses hôtes; tout allait ainsi qu’elle l’avait prévu ; sa chambre était prête, les grands stores à demi baissés pour laisser entrer la lumière et défendre contre la chaleur. Elle regarda avec plaisir cette belle chambre haute de plafond, aux poutres apparentes, où la vie lui avait été douce autrefois alors qu'elle se laissait aller au courant, où elle espérait vivre encore bien des heures heureuses, d’un bonheur moins éparpillé, mieux compris et plus sagement retenu entre des mains qui désormais en connaissaient le prix.
- « Allons, Colette, vite, habillons-nous ! se dit-elle. Suis-je paresseuse, ce matin ! »
- Un bruit de voix et de pas se fit entendre sous les fenêtres, dans le parterre toujours silencieux. Elle s’avança pour tancer les jardiniers malappris qui se
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- permettaient ce tapage, et, au milieu du groupe des chasseurs partis le matin, elle vit un homme moitié couché, moitié assis sur des bretelles de fusil et des sangles de carnassière.
- — Laissez-moi, fit la voix de Roger, avec un timbre étrange qu’elle ne lui connaissait pas. Je ne veux pas que Mme de Vautrait croie...
- Colette vit sa belle figure se dresser sur la civière improvisée, et il se mit debout, en chancelant. Elle était déjà au bas de l'escalier.
- Il gravit le perron, soutenu par ses amis, et se trouva face à face avec elle. Il essaya de sourire , mais ses traits contractés décelaient une vive souffrance.
- — Ce n’est rien, ma chère, dit-il, quelques grains de plomb dans l'épaule gauche...
- Avant d’avoir achevé le mot, il tournoya. Ressaisi par plusieurs mains vigoureuses, il fut transporté en haut de l’escalier, sans qu’il eût repris connaissance.
- Là, les porteurs hésitèrent : de quel côté entrer ? i
- — Ici, dit simplement Colette en ouvrant la porte
- de sa chambre. ^
- Elle passa devant eux, sa main adroite et prompte, défit courtepointe et couvertures ; cinq minutes après , -Roger, déshabillé, gisait dans le grand lit nuptial. Quelques minces filets de sang coulaient sur la chemise de flanelle. Colette avait'grande envie de voir les blessures ; elle n’osa.
- — Un médecin ? dit-elle. . ,
- —tOn est allé sur-le-champ au bourg, répondit un ami. ;
- Elle regarda autour d’elle et comprit.
- — C’est Gaëtan ? demanda-t-elle, sûre de la réponse, puisqu’il n’était pas là. Allez le chercher, je vous en prie : c'est un enfant impressionnable et nerveux, il serait capable d’un mauvais coup de tête. ti;
- Les chasseurs s’éparpillèrent dans toutes les directions. Leurs femmes, chacune dans l’émotion spéciale qui convenait à son tempérament, vinrent offrir leurs
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- services et apporter leurs condoléances ; elles furent toutes reçues dans la pièce voisine et évincées avec la même politesse. Seule, avec un vieil ami de la famille, Colette resta près du blessé, n’osant le toucher de peur de lui faire mal.
- Après la première faiblesse, il était promptement revenu à lui ; les secousses que ses amis, bons tireurs, mais infirmiers sans expérience, lui avaient infligées en le déshabillant n’avaient pas peu contribué à le tirer de son évanouissement. Colette avait eu enfin la satisfaction d’entendre à nouveau la voix de son mari, cette voix singulière et lointaine qui, au premier moment, l’avait consternée.
- — Vous êtes là, Colette ? fit-il les yeux fermés.
- Elle s’approcha tremblante, s’efforçant de paraître calme.
- — Me voici, mon ami, répondit-elle.
- Il restait les yeux fermés ; un faible sourire se dessina sur ses lèvres, et elle pensa que jamais elle ne l’a vu aussi parfaitement beau.
- — N’ayez pas peur, dit-il. Ce n’est que du petit plomb. Il m’avait demandé des chevrotines, le malheureux ! des chevrotines pour la perdrix ! C’est moi qui...
- Il ouvrit les yeux, reconnut la chambre et sourit faiblement.
- — Il me semblait bien, dit-il, que je n’étais pas dans mon lit. Ils m’ont déposé ici ? Je vais beaucoup vous gêner.
- — Oh ! non , fit Colette , c’est moi qui l’ai voulu.
- Il allongea doucement sur le drap la main droite, elle y mit la sienne, qu’il serra doucement en refermant les yeux. Après un silence, il reprit :
- — Ce pauvre Gaëtan, vous aurez à le consoler ; le coup est dur pour lui...
- — Moins que pour vous, riposta Colette, chez qui l’âme de Céphise se retrouvait parfois.
- — Ce n’est pas dit ! fit Roger avec une ombre de son ancien sourire ironique, rendu singulièrement touchant par la circonstance. Ce pauvre Gaëtan !
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- Touchée jusqu’au fond du cœur, Colette se pencha instinctivement sur le blessé et le baisa au front.
- — Merci, murmura Roger.
- — Ne parlez pas, ht Colette en s’asseyant auprès de lui.
- Un quart d’heure après, le médecin arriva. On l’avait rencontré sur la route. Un examen sérieux indiqua cinq ou six blessures superficielles, sans importance , puis trois grains de plomb bien logés dans la chair et dont l’extraction serait douloureuse, quoique sans danger. Un dernier projectile était allé beaucoup plus loin ; le poumon était-il atteint? Le docteur n’osait se prononcer, tout en espérant la négative. Simple médecin de campagne, il demandait l’aide d’un confrère parisien.
- Par prudence, un des amis de Roger en avait déjà mandé un par. le télégraphe.
- — En attendant, demanda de Vautrait, vous allez bien m’ôter ceux qui sont dans la chair? Ce n’est que douloureux, vous pouvez le faire; soyez tranquille, je ne dirai rien.
- Le docteur y consentit. Comme il préparait sa trousse, on prévint Colette que Gaëtan était retrouvé. On l’avait rencontré sous un saule, au bord de la rivière , où il se demandait très sérieusement si son devoir ne serait pas de s’y précipiter. Ses cheveux embroussaillés, sa face tragique, ses regards désespérés étaient faits pour provoquer le fou rire ou la plus intense pitié.
- — Attendez, docteur, fit Roger, si c’est Gaëtan, il faut d'abord que l’on me l’amène.
- On le lui amena. En voyant son beau-frère au lit et la trousse étalée sur la table, le pauvre garçon fut pris d’un déluge de larmes. Il voulut se précipiter à genoux près du blessé ; le docteur fit observer que les émotions étaient contraires à Roger.
- — Je n’aurai pas d’émotion, docteur, répliqua celui-ci. Vous allez voir. Gaëtan, es-tu un homme? Si tu es un homme, tu vas te laver les mains. D’abord, parce
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- Le devoir
- que tu es très sale, et puis tu vas venir ici, et c’est toi qui serviras d’aide au docteur.
- Celui-ci allait protester ; d’un clin d’oeil, de Vautrait le rassura.
- — Il tiendra la cuvette et vous présentera les serviettes, dit-il, pendant que Colette emmenait son frère dans le cabinet de toilette; mais c’est un garçon perdu si nous ne le traitons pas en homme aujourd’hui : ses nerfs prendront le dessus, et alors...
- Les nerfs de Roger n’avaient pas le dessus en cette circonstance, car il fut encore une fois bien près de s’évanouir. Mais, Gaëtan rentré, il sembla puiser des forces dans sa présence et supporta les multiples opérations avec un courage surprenant.
- Lorsque tout fut terminé, Colette rentra; un coup d’œil sur le visage de son frère lui démontra la nécessité de l’emmener au plus vite. Elle eut encore la peine de lui faire prendre un cordial, de lui bassiner les tempes avec de l’eau fraîche et de le remettre en état de l’entendre.
- — Voyons, Gaëtan, lui dit-elle, lorsqu’il fut assis et calmé, dis-moi comment c’est arrivé.
- — Mais, je ne sais pas ! clama le pauvre garçon en redevenant misérable. Ce maudit fusil est parti tout seul, au moment où je croyais voir un vol de perdrix... Je visais à droite, Roger était à gauche, et voilà!
- Colette ni personne ne purent jamais obtenir d’autre explication.
- Mme de Vautrait retourna alors près de son mari. Les traits tirés, le visage pâle, le regard affaibli, il trouva cependant un sourire pour saluer l’entrée de sa femme.
- — On est très bien chez vous, dit-il de sa voix changée. Votre hospitalité m’est bien précieuse, je vous assure.
- Mais le docteur s’interposa. Tant qu’on ne serait pas fixé au sujet du grain de plomb si profondément entré, le silence était ordonné.
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- CÉPHISE
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- Tard dans la nuit, le célèbre chirurgien mandé de Paris fit son apparition. Non, le grain de plomb n’avait pas lésé le poumon, mais il en était si près, si près... que le danger n’était guère moindre. Cependant, avec des précautions, de Vautrait se tirerait promptement d’afiaire. Il fallait débrider la blessure sur une longueur de six centimètres; ce fut long, mais Roger ne voulut pas être chloroformé et, pendant l’opération, il ne dit pas un mot.
- Le grand homme s’en alla, et le médecin de campagne revint au matin suivant. Il fallait une garde-malade. Roger avait un peu de fièvre, un peu de délire; les pansements nécessitaient une main exercée.
- — Laissez donc, dit Colette; je sais ce que c’est; ma mère m’a montré sur des pauvres comment on s’y prenait ; cela peut aussi servir pour des riches. Et quant à veiller, j’en ai l’habitude. Dans le monde, en hiver, ceux qui se couchent entre deux et trois heures sont les modérés.
- Les invités étaient tous repartis le jour même, sauf le vieil ami des Vautrait, qui restait pour que Colette ne fût pas seule avec son blessé ; elle s’installa sur un petit lit dans le cabinet de toilette et y resta tant que toute inquiétude n’eut pas été écartée.
- Longtemps, le soir, dans la nuit qui s’avançait, comptant les heures à la jolie petite pendule de Sèvres qui en avait tant sonné pour elle de mélancoliques ou d’ennuyeuses, Colette écouta la respiration de son mari. Cela lui semblait en vérité nouveau, bizarre, presque inquiétant, comme aux premiers jours de son mariage où la présence de Roger endormi la troublait, la dérangeait, lui semblait une anomalie inconvenante.
- Elle n’avait encore jamais connu la vraie beauté de la vie conjugale, ni la noblesse touchante de cette confiance qui livre les époux l’un à l’autre sans défense dans le sommeil, à la merci de tous les pièges, de toutes les trahisons. Elle n’avait pas compris tout ce que renferme de protection la veille de celui ou de celle qui regarde
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- dormir l’autre. Samson et Dalila, ce mythe éternel de l’homme endormi confiant dans celle qu’il aime, et trahi dans son sommeil, lui avaient semblé seulement un point obscur d’histoire ou de légende; et voici qu’à voir Roger dormir, faible, incapable de protéger sa vie, elle se sentait pour lui une tendresse émue, qu’elle n'avait jamais soupçonnée. Ce n’est pas dans la joie qu’on apprend à se connaître, mais dans la douleur; la vue de ce fier gentilhomme, ironique et sceptique, devenu faible et doux dans la souffrance, lui fit faire plus d’un retour sur elle-même. Elle se souvint des longues douleurs de sa mère, de son angélique patience, du sourire plein de bonne grâce avec lequel Mme Maubert accueillait toute présence, et fut étonnée de retrouver en Roger une part de cette patience, de cette aménité. Serait-ce donc que les âmes vraiment fortes se ressemblent toutes plus ou moins quand vient le jour de l’épreuve ?
- Des sentiments qu’elle n’avait jamais soupçonnés se firent jour dans l’âme de Colette, comme les frêles perce-neige aux premières brises du printemps. Non , en vérité, elle n’avait jamais connu le mariage ; elle et Roger s’étaient aimés comme des amants , avec plus de décence mondaine que n’en comportent les vraies passions, et ils s’étaient quittés lorsque la flamme rapide de ce feu de paille s’était éteinte, plus tôt chez lui que chez elle; mais le lien de mariage, ils ne l’avaient point connu.
- Ce n’était pas de l’amour non plus qu’elle avait ressenti pour le voyageur à présent déjà loin de France , et si loin ! oh ! si loin d’elle ! Son imagination s’était laissé charmer, elle avait pris plaisir à un rêve ; mais maintenant qu’elle était réveillée, un frisson d’horreur la parcourait à la pensée qu’elle eût pu , seulement, écouter des paroles coupables, laisser tomber sa main dans une main adultère...
- Colette regarda sa main où brillait faiblement à la lueur de la veilleuse l’anneau d’or du mariage. Heu-
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- reusement, l’or n’en était point, n’en serait jamais terni. Elle avait passé près du gouffre ; une main de vierge, celle de Céphise, avait empêché l’ourlet de sa robe d’en effleurer seulement le bord... O chère Céphise!
- Tout doucement, avec mille précautions, Colette se leva et alla à son petit secrétaire, celui qui renfermait ses bijoux et tout ce qu’elle possédait de précieux. A la lueur vacillante de la veilleuse elle ouvrit un tiroir, y prit un écrin et en retira une petite bague orné d’un saphir. C’était sa bague de fiançailles.
- Depuis longtemps elle ne la portait plus.» Dans sa mémoire Colette chercha, et une rougeur coupable envahit son visage. Elle l’avait quitté, ce saphir éloquent, dans un jour de colère, après une escarmouche avec son mari, dont l’esprit moqueur l’avait laissée sans réponse, et la veille, pour la première fois, elle avait longuement causé avec Hamel... Eût-elle été si prompte à mécontenter si le voyageur ne l’eût déjà plus impressionnée qu’elle ne voulait alors se l’avouer ?
- Très lentement, toujours sans bruit, la jeune femme s’approcha du lit du blessé. Il dormait paisiblement, hors de danger, tous l’espéraient, nom sans un peu de douleur et d’angoisse encore.
- Debout devant ce lit, le çoeur plein de bonnes résolutions, l’âme très haute, Colette repassa à son doigt le saphir de ses fiançailles et jura de ne plus le quitter jamais.
- XXIV
- M. Maubert était arrivé un matin à Néris, deux jours avant la clôture de la saison. Délivré de son souci, il venait chercher sa femme.
- Ce fut Céphise qu’il vit d’abord ; par elle il apprit bien des choses que les lettres n’avaient pu lui fcommu-niquer; cependant, la jeune fille lui parla le moins possible d’Isaure et pas du tout du billet de banque, s’en remettant à sa mère sur l’opportunité de cette révélation.
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- Il approuva tout ce qui avait été fait et examina alors plus attentivement sa fille. '
- — Tu as bien maigri, lui dit-il ; tu as un petit air
- malheureux et fatigué qui me fait peine. C’est toi qui aurais besoin d’un traitement à présent. Tu t’es sacrifiée , ma pauvre petite chérie. :
- Il ne comprit l’étendue du sacrifice qu’un instant après, à la vue de sa femme qui revenait du bain. Si c’était ainsi qu’était Mme Maubert dans son état de « beaucoup mieux », qu’avait-elle pu être alors qu’elle n'allait « pas bien du tout » !
- Pendant que sa mère se reposait, Céphise dut subir un contre-interrogatoire assez épineux. M. Maubert voulait absolument savoir ce qui avait pu amener chez sa femme, — qu’il avait quittée fatiguée sans doute, mais sans rien qui dût inquiéter, — un pareil épuisement nerveux.
- — Isaure aura fait des siennes, dit-il, quand il se fut convaincu que sa fille neTui dirait rien déplus; pour que ta mère soit dans cet état-là, elle a dû subir une secousse très grave. Elle me dira ce que c’est.
- — Ne la questionne pas maintenant, papa, tu la tuerais ! fit Céphise en lui prenant les deux mains. Eh bien, oui, Isaure a fait des siennes, et elle en fera encore. Mais pour le moment elle est chez Lucien, elle ne peut pas y faire beaucoup de mal. Laisse-la où elle est et surtout ne la fais pas revenir. Que maman guérisse, avant tout ! Oh ! père, avant tout !
- Brusquement, sans que rien l’eût fait prévoir, Céphise tomba sur la poitrine de son père, en proie à une crise de larmes comme il ne lui en avait jamais vu. Vite, il s’employa à la calmer par des caresses et de tendres paroles ; mais les larmes coulaient maintenant, intarissables, après avoir été trop longtemps refoulées. M. Maubert la prit dans ses bras et la porta sur son lit; il s’assit auprès d’elle et, sahs plus de questions ni de remontrances, il la câlina longuement, comme au temps où, toute petite, elle venait se faire consoler de ses légers chagrins d'enfant,
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- — Mes pauvres chéries, dit-il enfin, lorsque Céphise fut calmée, c’est un malheur que j’aie été obligé de vous quitter ; mais qui pouvait prévoir toutes ces complications? Si au moins j’étais sûr de pouvoir rester avec vous ! Mais je vais être obligé d’aller en Autriche... et je ne sais pas l’allemand. Rien n’est plus sot, mais je n’y puis rien. Lucien non plus ne sait pas l’allemand; Colette et lui sont de la période des bonnes anglaises. Isaure, Gaëtan et toi, vous êtes de l’allemand. Je t’aurais emmenée, mais ta mère ne peut pas rester seule.
- — Emmène Gaëtan ! fit tout à coup Céphise. Il sera enchanté de voyager avec toi, et je t’assure qu’il sait très bien l’allemand. Je crois bien qu’il ne sait guère autre chose, mais pour cela il est de première force. Clara l’avait tellement amusé avec ses contes alsaciens qu’il a appris l’allemand d’emblée, sans peine, pour lire.
- — C’est une idée, fit M. Maubert, rêveur. J’y songerai.
- Tranquillement, à petites journées, mais avec toute
- la tranquillité, toute la souriante espérance qui leur manquaient lorsqu’ils étaient venus, les voyageurs remontèrent vers le centre; quatre jours après, Mme Maubert était installée dans sa belle chambre de Paris , entourée de tous les objets familiers à ses yeux et à sa main, l’eau et le gaz dans son cabinet de toilette, sa baignoire fonctionnant à souhait.
- — Céphise, tu as fait des prodiges, dit-elle à sa fille.
- Celle-ci se pencha sur elle et l’embrassa silencieusement. Depuis quelque temps déjà elle ne répondait plus guère aux caresses que par des caresses. Son gai parler d’autrefois semblait s’être envolé avec les rayons du soleil de septembre; sa mère la regarda , inquiète, et le sourire reparut aussitôt sur les lèvres un peu pâlies.
- — Tu n’es pas bien, mon enfant, dit Mme Maubert avec sollicitude.
- — Ce n’est rien du tout, maman. Dans deux ou trois jours, tu verras, j’irai à merveille. Ce n’est qu’un peu de fatigue.
- Ce n’était pas seulement de la fatigue. Tous les jours
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- Céphise parcourait lo journal du matin, y cherchant une ligne qu’elle souhaitait y voir, et dont elle avait peur en môme temps.
- La ligne parut : M. Armand Carval s’était embarqué à Marseille, chargé d'une mission hydrographique sur le Haut-Mékong.
- Ce jour-là, Céphise ne fut pas si alerte que de coutume ; une certaine langueur donnait à ses mouvements une incertitude, presque une maladresse, bien rares chez elles. Elle avait la lenteur et l’indécision des femmes qui ont beaucoup pleuré.
- Elle avait pleuré avant de lire la nouvelle et en la lisant ; elle pleurerait encore, elle le savait. Mais elle y était résignée.
- Cet amour latent, presque inavoué à elle-même, à 'coup sùr pas étudié ni sondé, comme c’est la mode à présent, lui avait semblé peu de chose, à peine une fleur de vie qu’elle pouvait écarter sans peine. On ne souffre guère, n’est-ce pas, de ne point respirer des roses ?
- Mais, quand elle y eut renoncé, elle reconnut que cet amour était une part d’elle-môme et qu’elle s’était arraché un morceau de sa personne. Ce n’était pas la fantaisie poétique ou sensuelle d’une imagination juvénile , c’était la robuste et saine tendresse qui mène un couple jusqu’au tombeau, à travers les vicissitudes de la vie... elle ne l’avait pas su. Quand elle le sut, elle en fut effrayée.
- Effrayée, mais non rebutée. Céphise était de celles qui ne reculent jamais. Et ce n’était pas seulement parce qu’elle aimait sa mère de toute la force de son âme vigoureuse ; il y eut dans son renoncement quelque chose de plus viril et de mieux raisonné.
- Elle regarda la vie de sa mère, cette vie de labeur et de devoir; elle vit qu’après avoir mis au monde cinq enfants, après les avoir élevés le mieux qu’elle avait pu, de toute façon, cette mère admirable allait mourir par la faute d’une seule, par l’abandon incons-
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- cient de tous. Et Céphise se promit que cette chose horriblement injuste ne serait pas. Mieux valait tuer son jeune bonheur que de laisser mourir sa mère. C’était bien le moins que sur les cinq créatures nées de cette admirable femme, une se dévouât pour elle.
- Tout au fond de son âme, un faible espoir se leva peut-être, lui disant que tout n’était pas perdu, qu’à vingt et un ans on ne clôt pas sa vie. Mais elle lui imposa silence, ne pouvant et ne voulant admettre aucun compromis ; si plus tard le nuage s’écartait, si le soleil de la jeunesse voulait encore briller pour elle, il serait temps alors de lui ouvrir sa maison.
- Brusquement, dans le calme de leur vie à trois, si douce et féconde en tendresses, malgré les occupations et les soucis de M. Maubert, tomba l’annonce de Facci-dent. Roger marchait rapidement vers la convalescence, mais c’était Gaëtan qui inquiétait Colette à présent.
- Depuis ce malheureux coup de feu , il n’avait plus voulu chasser, même seul avec le garde ; il errait dans les corridors du château, dans les recoins du parc, blême et triste, mangeait à peine aux repas et dépérissait à vue d’œil. Ni les bonnes paroles de sa sœur, ni l’accueil à la fois amical et railleur de son beau-frère ne pouvaient le tirer de sa mélancolie.
- — Eh bien, dit M. Maubert, quand il eut terminé la lecture de la lettre, je ne vois qu’une chose à faire. Il faut demander à Colette si elle veut vous avoir, Céphise et maman , pour une quinzaine ou deux; et moi, j’emmène Gaëtan comme truchement dans le Tyrol. Je suppose que ça lui changera les idées. En attendant, je vais voir ce pauvre de Vautrait et ramener mon fils.
- A son arrivée, en apercevant ce dernier, M. Maubert fit la grimace, et plus encore à la vue de Colette.
- — Mon Dieu ! s’écria-t-il, que s’est-il donc passé, pour que tous mes enfants soient maigres à ce point-là? Céphise, Gaëtan, Colette, vous pourriez concourir! Espérons que ceux de Bordeaux sont en meilleur point! Mais je n’ai pas le temps d’y aller voir; ce sera pour mon retour.
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- De Vautrait, qui avait toujours été maigre, n’était pas pour modifier ses impressions sur l’aspect extérieur de lâ famille, ce qui ne les empêcha pas de rire... Mme Maubert et Céphise vinrent quelques jours après , et Gaëtan partit avec son père, non plus mélancolique, mais fier, le nez en l’air et tout gourmé, tant il était imbu de ses fonctions ; « pour être utile » , disait-il, avec une gravité qui plongeait son beau-frère dans une joie muette et durable.
- XXV
- Tout le monde finit par rentrer à Paris, même Colette, quoiqu’elle eût prolongé son séjour à la campagne bien après que sa mère et Cépbise eurent regagné Paris. Sous prétexte d’achever la convalescence de Roger, ils avaient tout simplement commencé une lune de miel près de laquelle la première ne brillait plus qu’en vertu de quelques souvenirs. Ils se découvraient mutuellement, ayant passé par l’épreuve, apportant de l’indulgence pour leurs défauts et de l’enthousiasme pour leurs nîérites. Loin de s’en vouloir des points par où ils différaient, ils se savaient gré de ceux sur lesquels ils se ressemblaient, gardant leur scepticisme souriant, — cette forme aiguë de la tolérance, — pour leurs divergences d’esprit. Ils avaient là de quoi s’occuper, et rien ne les pressait de rentrer dans la vie parisienne. Ils étaient pourtant certains, maintenant, de s’y retrouver l’un l’autre ; mais Colette y avait trop souffert pour ne pas la redouter un peu.
- Mme Maubert s’était complètement rétablie.
- — On ne croirait jamais que vous avez été malade! lui disait-on de tous côtés.
- Elle souriait, sentant bien au fond d’elle-même combien elle était fragile encore sous sa belle apparence ; mais Cépbise prenait les compliments avec moins de grâce.
- — Ils se figurent qu’ils vont recommencer à te tour^
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- menter, disait-elle, et que tu vas être encore dame patronnesse et vendeuse aux bazars de charité, et chaperon, dans les bals, pour jeunes filles ayant des mères estropiées... Mais non, je ne veux plus ! Ce n’est pas pour qu’on te suce jusqu’aux moelles que...
- Elle n’acheva pas sa phrase, mais la main caressante de sa mère posée sur ses cheveux la termina pour elle.
- Mme Maubert ne se doutait pas de la profondeur du chagrin de sa fille, mais elle n’eût pas été sa mère adorée si elle n’en avait deviné quelque chose. Seulement, à l’âge de Céphise, les renoncements sont définitifs ; à celui de Mme Maubert, ils n’ont que l’importance d’un passage difficile de la vie morale.
- M. Maubert envoyait de bonnes nouvelles ; Gaëtan lui était utile : c’était vrai, ce grand garçon ne savait à peu près que l’allemandt, mais il le savait très bien ; il connaissait la langue parlée aussi bien que celle du livre; possédant avec cela une facilité extraordinaire à s’approprier les idiomes et jusqu’aux différents accents des pays traversés.
- « Nous cherchions sa vocation, écrivit M. Maubert à sa femme, et je le bourrais de mathématiques, comme on gave les poulets dans une épinette; j’avais tort : il possède à un degré remarquable le don des langues, car il sait l’anglais presque aussi bien, et il ne l’a appris qu’en entendant causer ses aînés. Il sera un philologue, céla lui plaît, il me l’a demandé, et mieux vaut être un philologue érudit, peut-être un jour professeur au Collège de France, qu’un détestable ingénieur , fruit sec de Polytechnique. »
- Mme Maubert savourait avec Céphise le miel de cette communication , lorsqu’elle apprit d’autres nouvelles moins réjouissantes.
- Isaure était entrée dans la maison de son frère avec des intentions louables, c’est-à-dire avec la résolution bien arrêtée de ne se mêler de rien et de laisser les choses aller aussi mal qu’il plairait à Emmeline. Les soins de sa petite intrigue avec Ernest l’avaient d’abord
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- contrainte à se tenir parole ; mais, au retour de Royan, lorsque la vie de famille retomba dans le train-train coutumier* un changement se fit dans l’esprit d'Isaure, . et elle résolut de se rendre utile, tout en apprenant certains détails de ménage dont elle ne se trouvait peut-être pas assez instruite pour tenir dignement sa future maison.
- Emmeline, fatiguée par son état, n’était pas très empressée de monter et descendre les escaliers du petit hôtel qu'ils occupaient en entier ; volontiers, elle accepta les services d’Isaure, qui lui proposait de la remplacer ici ou là, et elle lui confia les clefs en plus d’une circonstance.
- La paisible demeure se remplit alors d’un voletage de poussière, d’un froufrou de robes rapides, d’un bruit de trousseaux de clefs tombant à terre, de portes heurtées et, de temps en temps aussi, de porcelaine brisée.
- Comme dans un conte de fées, sans qu’on en sût bien le pourquoi, les pots de confitures se mirent à couler sournoisement entre leur bord de cristal et le parchemin qui les recouvrait; une odeur de fruits gâtés envahit. les étages supérieurs, les piles de torchons s’effondrèrent dans les armoires toujours ouvertes, les sacs de riz crevèrent dans des endroits inattendus, laissant leur contenu fugitif et brillant s’évader en d’obscures retraites dont l’on n'aurait pas complètement fini de les extirper avant deux ou trois années de recherches ; le riz, surtout de bonne qualité, une fois introduit là où il n’a que faire, étant indélogeable.
- Alors Emmeline, se sentant débordée, et d’un autre côté gravement atteinte dans sa sécurité, se décida à tenir un conciliabule avec son mari.
- Celui-ci, élevé dans les principes de vérification sans lesquels il n’est pas de science véritable, ouvrit les yeux et descendit l’escalier.
- (A suivre.)
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- assurances mutuelles
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- Société du Familistère. - Assurances Mutuelles
- MOUVEMENT DE MAI 1902, A GUISE
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes ^.
- Cotisations des mutualistes........ 2.332 20 \
- Subvention de la Société........... 414 70 [ 3.122 60
- Malfaçons et Divers................ 375 70 )
- Dépenses....................................... 4.684 80
- Déficit en mai............... 1.562 20
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes........ 519 55 )
- Subvention de la Société........... 172 60 > 724 05
- Divers........................... .. 31 90 ;
- Dépenses............ .......... ............... 1.137 85
- Déficit en mai............ 413 80
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et Divers 6.129 03)
- Intérêts des comptes courants et > 11.105 48
- du titre d’épargne............. 4.976 45)
- Dépenses :
- 127 Retraités définitifs........... 8.221 65
- 5 — provisoires............... 258 50 i
- Nécessaire à la subsistance........ 3.462 95 v 13.716 97
- Allocations aux famill3 des réservistes »
- Divers, appointem., médecins, etc. 1.773 87 J
- Déficit en mai.................. 2.611 49
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes....... 570 »
- Subvention de la Société.......... 230 40
- Dépenses......................................
- Déficit en mai
- 800 40 1.401 94 601 54
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er juillet au 31 mai 1902 134.033 12 ) ûo
- » individuelles » » 36.250 80 j
- Dépenses » » ............ 200.739 76
- Excédent des dépenses sur les recettes.. 30.455 84
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL AU FAMILISTÈRE DE GUISE
- MOIS DE MAI 1902
- Naissances :
- Néant.
- Décès :
- Néant.
- Le Secrétaire, À. Hotjdîn.
- Le Gérant : H. E. Buridànt.
- >
- Nimes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES.
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE COMPLÈTE
- de J.-B. André GODIN (i)
- Glorification dit Travail. Emancipation du Travailleur. /
- II
- Unité : causalité , continuité.
- Bans la vie je vois la promesse et la source de toutes les formes de matières.
- (William Grookes (2).
- 2. — Leçons de la Science confirmant l'idéal philosophique et social de J.-B. A. Godin.
- E. — Concept de l’Absolu et substance de l’univers.
- Le terme absolu dans le sens adopté par Kant (1)
- « s’oppose », avons-nous dit, « à ce qui n’a qu’une valeur comparative ou n’a de valeur4 que sous un certain rapport... » c'est-à-dire il exprime « ce qui est sans restriction. » (1er vol., p. 382).
- Traitant de l’idéal transcendental ou du concept de l’Absolu, Kant écrit (2e vol., p. 170 à 174) :
- « La négation logique, qui est simplement désignée par le petit mot non, ne s’applique jamais proprement à un concept, mais seulement au rapport d’un concept à un autre dans le jugement...
- « Or personne ne peut concevoir une négation d’une
- (1) Appendice, p. 60 , tome 26e, Le Devoir, janvier 1902.
- (2) Congrès de l’Association britannique pour l’avancement des sciences, Bristol, septembre 1898. Revue scientifique, 19, rue des Saints-Pères, Paris. Numéro du 8 octobre 1898, p. 457.
- (3) Critique de la raison pure, traduit de l’allemand par Jules Barni, 2 vol. 1869. Germer-Baillère, libraire-éditeur, 17, rue de l’Ecole de Médecine, Paris.
- 1
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- LE DEVOIR
- manière déterminée sans prendre pour fondement l’affirmation opposée. L’aveugle-né ne peut se faire la moindre représentation de l’obscurité, parce qu’il n’en a aucune de la lumière...
- « Toute possibilité des choses (de la synthèse de leurs éléments divers quant à leur contenu) est donc considérée comme dérivée , et seule celle de ce qui renferme en soi toute réalité est regardée comme originaire. En effet toutes les négations (qui sont pourtant les seuls . prédicats par lesquels tout ce qui n’est pas l’être réel par excellence se distingue de lui), sont de simples limitations d’une réalité supérieure et enfin de la plus haute réalité, et par conséquent elles la présupposent et en dérivent quant à leur contenu. Toutes les choses diverses ne sont donc que des manières également diverses de limiter le concept de la suprême réalité, qui est leur substratum commun, de même que toutes les figures ne sont que des manières diverses de limiter l’espace infini... »
- Prévenant la confusion qui pourrait naître de l’emploi de termes tirés surtout du monde phénoménal, le philosophe ajoute :
- « Comme on ne peut pas dire non plus qu’un être originaire se compose de plusieurs êtres dérivés , puisque chacun d’eux le présuppose et par conséquent ne saurait le constituer, l’idéal de l’être originaire doit être aussi conçu comme simple.
- « Dériver de cet être originaire toute autre possibilité n’est donc pas non plus, à parler exactement, limiter sa suprême réalité et en quelque sorte la partager; car alors l’être originaire ne serait plus considéré que comme un simple agrégat d’êtres dérivés, ce qui, d’après ce qui vient d’être dit, est impossible, quoique nous ayons d’abord présenté ainsi la chose dans une
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- première et grossière esquisse. La suprême réalité servirait plutôt de fondement à la possibilité de toutes choses comme principe que comme ensemble... »
- Quant à l’impossibilité radicale où nous sommes de définir l’Absolu et conséquemment de modifier à notre fantaisie le concept de l’Etre suprême, citons ces passages (2e vol., p. 252 à 259) :
- « Que quelque chose soit donné à ma raison comme un objet absolument (1) ou seulement comme un objet en idée (2) cela fait une grande différence. Dans le premier cas, mes concepts ont pour but de déterminer l’objet ; dans le second, il n’y a réellement qu’un scbème, auquel aucun objet n’est donné directement, ni même hypothétiquement, mais qui sert uniquement à représenter d’autres objets dans leur unité systématique, au moyen d’un rapport avec cette idée, et par conséquent d’une manière indirecte. Ainsi je dis que le concept d’une intelligence suprême est une simple idée, c’est-à-dire que sa réalité objective ne peut consister en ce qu’il se rapporte directement à un objet (car en ce sens nous ne saurions justifier sa valeur objective), mais qu’il n’est qu’un schème du concept d’une chose en général, ordonné suivant les conditions de la plus grande unité rationnelle et servant uniquement à maintenir la plus grande unité systématique dans l’usage empirique de notre raison, où l’on dérive en quelque sorte l’objet de l’expérience de l’objet imaginaire de cette idée comme de son principe ou de sa cause...
- « Il arrive ainsi qu’en admettant un être divin, je n’ai pas à la vérité le moindre concept de la possibilité
- (1) AIs ein Gegenstand schlechthin.
- (2) A Is ein Gegenstand in der Idee. « Ce sont », dit le Traducteur, « les ternies mêmes employés par Kant, ce qui suit en explique d’ailleurs suffisamment le sens. »
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- interne de sa souveraine perfection, ni de la nécessité de son existence, mais que je puis^alors satisfaire à toutes les autres questions qui concernent le contingent, et procurer à la raison le plus parfait contentement, non pas par rapport à cette supposition même, mais par rapport à la plus grande unité qu’elle puisse chercher dans son usage empirique, ce qui prouve que c’est son intérêt spéculatif, et non sa pénétration, qui l’autorise à partir d’un point si haut placé au-dessus de sa sphère, pour envisager de là ses objets comme dans un ensemble parfait... '
- « Les concepts de la réalité, de la substance, de la causalité, même ceux de la nécessité dans l’existence, n’ont, en dehors de l’usage par lequel ils rendent possible la connaissance empirique d’un objet, aucun sens qui détermine quelque autre objet. Ils peuvent donc bien servir à l’explication de la possibilité des choses dans le monde sensible, mais non pas à celle de la possibilité d’un univers même, puisque ce principe d’explication devrait être en dehors du monde, et que par conséquent il ne saurait être un objet d’expérience possible. Je puis cependant admettre, relativement au monde sensible, mais non en soi, un être incompréhensible de ce genre, l’objet d’une simple idée. En elïet, si une idée (celle de l’unité systématiquement parfaite...), sert de fondement au plus grand usage empirique possible de ma raison, et que cette idée ne puisse jamais être en soi représentée d’une manière adéquate dans l’expérience, bien qu’elle soit indispensablement nécessaire pour rapprocher l’unité empirique du plus haut degré possible ; je ne suis pas alors seulement autorisé, mais obligé à réaliser cette idée, c’est-à-dire à lui supposer un objet réel, mais seulement comme quelque chose en général que je ne connais pas du tout en
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- soi et auquel je ne donne des propriétés analogues aux concepts de l’entendement dans son usage empirique que comme à un principe.de cette unité systématique et relativement à elle...
- « Les concepts de réalité, de substance, de causalité, ceux aussi de nécessité dans l’existence, perdent toute signification et ne sont plus que de vains titres de concepts sans aucun contenu, quand je me hasarde à sortir avec eux du champ des choses sensibles. Je ne conçois la relation d’un être qui m’est tout à fait inconnu en soi avec la plus grande unité systématique possible de l’univers, que pour faire de cet être un schème du principe régulateur du plus grand -usage empirique possible de ma raison... td
- Il est donc établi que le concept d’unité, le concept d’une affirmation suprême originaire est lié à la représentation même en nous des principes purs de la connaissance, bien que nous soyons radicalement impuissants à définir l’objet d’un tel concept.
- Passons aux réflexions par lesquelles Kant va nous amener à concevoir une relation entre le concept du divin et l’unité systématique de l’univers, c’est-à-dire à concevoir ce que peut être la substance de l’unité phénoménale. (2e vol, p. 372 à 378J :
- « 11 est nécessaire » dit le philosophe « que toute notre manière de vivre soit subordonnée à des lois morales ; mais il est en même temps impossible que cela ait lieu si la raison ne joint pas à la loi morale, qui n’est qu’une idée, une cause efficiente qui détermine, d’après notre conduite par rapport à cette loi, un dénouement correspondant exactement, soit dans cette vie, soit dans une autre, à nos fins les plus hautes. Sans un Dieu et sans un monde qui n’est pas maintenant visible pour nous, mais que nous espérons, les magnifi-
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- ques idées de la moralité peuvent bien être des objets d’approbation et d’admiration, mais ce ne sont pas des mobiles d’intention et d’exécution, parce qu’elles n’atteignent pas tout ce but, naturel à tout être raisonnable, qui est déterminé à priori par cette même raison pure et qui est nécessaire.
- « Le bonheur tout seul est loin d’être pour notre raison le souverain bien. Elle ne l’approuve (quelque ardemment que l’inclination puisse le souhaiter) que s’il s’accorde avec ce qui nous rend dignes d’être heureux , c’est-à-dire avec la bonne conduite morale. Mais d’un autre côté la moralité et avec elle la simple qualité d’être digne du bonheur ne sont pas non plus le souverain bien. Pour que le bien soit complet, il faut que celui qui ne s’est pas conduit de manière à se rendre indigne du bonheur puisse espérer d’y participer. La raison, en dehors même de toute considération personnelle, ne peut pas juger autrement, lorsque, sans avoir égard à aucun intérêt particulier , elle se mêt à la place d’un être qui aurait à distribuer aux autres tout le bonheur ; car dans l’idée pratique les deux éléments sont nécessairement liés, mais de telle sorte que c’est l’intention morale qui est la condition de la participation au bonheur , et non la perspective du bonheur qui rend d’abord possible l’intention morale. Dans ce dernier cas en effet l’intention ne serait plus morale, et par conséquent elle ne serait plus digne de tout le bonheur, qui devant la raison ne connaît pas d’autres bornes que celles qui viennent de notre propre immoralité.
- « Le bonheur, exactement proportionné à la moralité des êtres raisonnables, qui s’en rendent dignes par là-même, constitue donc seul le souverain bien d’un monde où, d’après les préceptes de la raison pure pra-
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- tique, nous devons absolument nous placer, et qui n’est qu’un monde intelligible ; car le monde sensible ne nous permet pas d’attendre de la nature des choses une telle unité systématique de dns , et la réalité n’en peut être fondée que sur la supposition d’un souverain bien originaire, où une raison subsistant par elle-même et douée de toute la puissance d’une cause suprême fonde, entretient et accomplit, suivant la plus parfaite finalité, l’ordre général des choses, bien que dans le monde sensible cet ordre nous soit profondément caché.
- <l Cette théologie morale a sur la théologie spéculative cet avantage particulier, qu’elle conduit infailliblement au concept d’un premier être unique, le plus parfait, de tous et raisonnable, concept que la théologie spéculative ne nous indique même pas par ses principes objectifs et de la vérité duquel, à plus forte raison , elle ne ne saurait nous convaincre. Nous ne trouvons en effet ni dans la théologie transcendentale, ni dans la théologie naturelle, si loin que la raison puisse nous conduire, aucun motif suffisant de n’admettre qu’un être unique qui domine toutes les causes naturelles, et dont elles dépendent sous tous les rapports. Lorsqu’au contraire nous recherchons , du point de vue de l’unité morale , comme loi nécessaire du monde, la seule cause qui puisse faire produire à cette loi tout son effet et par conséquent lui donner aussi une force obligatoire pour nous , nous voyons que ce doit être une volonté unique et suprême , renfermant toutes ces lois. Car comment trouver en diverses volontés une parfaite unité de fins ? Cette volonté doit être toute puissante, afin que toute la nature et son rapport à la moralité dans le monde lui soient soumis ; omnisciente, afin de connaître le fond des intentions et leur valeur morale; présente partout, afin de pouvoir prêter immédiatement l’assistance que
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- réclame le souverain bien du monde ; éternelle, afin que cette harmonie de la nature et de la liberté ne fasse défaut en aucun temps, etc.
- « Mais cette unité systématique des fins dans ce monde des intelligences, qui, envisagé comme simple nature, ne mérite d’autre nom que celui de monde sensible, mais qui, comme système de la liberté , peut être appelé monde intelligible ou moral (regnum gra-tiœ), cette unité conduit inévitablement aussi à une unité finale de toutes les choses constituant ce grand tout fondée sur des lois naturelles générales, de même qu’elle-même se fonde sur des lois morales universelles et nécessaires, et elle relie la raison pratique à la raison spéculative. Il faut se représenter le monde comme résultant d’une idée, pour pouvoir l’accorder avec cet usage de la raison sans lequel nous nous conduirions nous-mêmes d’une manière indigne de la raison, c’est-à-dire avec l’usage moral, qui repose absolument sur l’idée du souverain bien. Toute investigation de la nature reçoit par là une direction suivant la forme d’un système des fins, et dans son plus haut développement devient une théologie physique... »
- Théologie physique ! L’idée, substance de l’Univers !...
- Ces conclusions qui s’imposaient au génie du philosophe, il y a cent ans, alors que la matière était conçue comme étendue sans vie et impénétrable..., trouvent un inappréciable appui dans la démonstration expérimentale de la résolution du mode matière en mode force.
- Poursuivons la citation : « Mais celle-ci», (la théologie physique) « partant de l’ordre moral comme d’une unité qui a son fondement dans l’essence de la liberté et qui n’est pas accidentellement établie par des commandements extérieurs, ramène la finalité de la nature à des principes qui doivent être inséparablement liés à
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- priori à la possibilité interne des choses, et par là à une théologie transcendentale qui fait de l’idéal de la souveraine perfection ontologique un principe de l’unité systématique, servant à lier toutes choses suivant des lois naturelles universelles et nécessaires, puisqu’elles ont toutes leur origine dans l’absolue nécessité d’un seul être premier.
- « Quel usage pouvons-nous faire de notre entendement, même par rapport à l’expérience, si nous ne nous proposons des fins ? Or les fins suprêmes sont celles de la moralité, et il n’y a que la raison pure qui puisse nous faire connaître celles-ci. Mais à l’aide de ces fins et sous leur direction nous ne pouvons faire de la connaissance de la nature même aucun usage final par rapport à la connaissance (1), si la nature n’a pas établi elle-même d’unité finale ; car sans cette unité nous n’aurions pas même de raison, puisque nous n’aurions pas d’école pour la raison et que nous serions privés de la culture provenant des objets qui fournissent une matière à des concepts de ce genre...»
- Le lecteur mesurera une fois de plus l’importance de la vérification scientifique croissante du principe d’unité dans la nature.
- « En définitive » relevons-nous encore « c’est toujours à la raison pure, mais à la raison pure dans son usage pratique, qu’appartient le mérite.de lier à notre intérêt suprême une connaissance que la simple spéculation ne peut qu’imaginer, mais qu’elle ne peut faire valoir, et d’en faire ainsi, non pas sans doute un dogme démontré, mais une supposition absolument nécessaire pour ses fins essentielles. »
- (1) Kônnen wir von der Kenntnisz der Natur selbst keinen zweek-mâszigen Gebrauch in Ansehung der Erkenntnisz machen.
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- (Dans d’antres parties de son ouvrage le philosophe assigne pour objet à la Science la vérification, toujours plus rapprochée et infinie, du principe d’Unité.)
- Achevons le morceau : « Mais quand la raison prati-que est parvenue à ce point sublime, je veux dire au concept d’un être premier et unique, comme souverain bien, elle n’a pas le droit de faire comme si elle s’était élevée au-dessus de toutes les conditions empiriques de son application et qu’elle fût arrivée à la connaissance de nouveaux objets, c’est-à-dire de partir de ce concept et d’en dériver les lois morales mêmes. En effet c’est précisément la nécessité pratique interne de ces lois qui nous a conduits à supposer une cause subsistante par elle-même, ou un sage régulateur du monde, afin de donner à ces lois leur effet ; et par conséquent nous ne pouvons pas, après cela, les regarder comme contingentes et dérivées d’une simple volonté, surtout d’une volonté dont nous n’aurions aucun concept si nous ne nous l’étions figurée d’après ces lois. Si loin que la raison pratique ait le droit de nous conduire, nous ne tiendrons pas nos actions pour obligatoires parce qu’elles sont des commandements de Dieu, mais nous les regarderons comme des commandements divins, parce que nous y sommes intérieurement obligés. Nous étudierons la liberté sous l’unité finale qui se fonde sur des principes de la raison ; nous ne croirons nous conformer à la volonté divine qu’en tenant pour sainte la loi morale que la raison nous enseigne par la nature des actions mêmes, et nous ne croirons obéir à cette loi qu’en travaillant au bien du monde en nous et dans les autres. »
- Conclusion pratique : Tous les êtres ou systèmes conditionnés (humains compris, inutile de le dire) valeurs de fonction, instruments d’usage ou de travail sous un
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- mode quelconque, existent en vertu d’un même principe, sont régis par de mêmes lois. Donc, quel que soit le champ de vie ou d’usage vers lequel nous portions notre investigation, nous devons y trouver des conclusions applicables à nous-mêmes. Voyons à ce titre ce que nous fournit la science revêtue du plus haut degré de certitude, nous voulons dire la chimie.
- Vve J.-B.-A. Godin, née Moret.
- (A suivre).
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- Les « Trusts » et les « Industrial combinations »
- IV.
- L’industrie américaine a pris une extension considérable pendant ces vingt dernières années ; et la tendance qui s’est le plus vivement manifestée pendant cette période a été la concentration des travaux de même nature dans un nombre d’usines de plus en plus restreint, mais d’importance infiniment plus grande, de façon à diminuer le personnel administratif tout en augmentant la puissance de production.
- Quelques chiffres comparatifs empruntés à « L’ouvrier Américain » de Levasseur (1) mettront en relief ce double mouvement :
- Aux Etats-Unis.
- Pour le fer : en 1880, 1005 établissements produisaient une valeur de 69 millions 1/2 de dollars ;
- En 1£90, 615 établissements produisaient une valeur de 431 millions de dollars.
- Pour la laine : en 1880, 2689 établissements produisaient chacun une valeur moyenne de 98,000 dollars ;
- En 1890, 2489 établissements produisaient chacun une valeur moyenne de 136,000 dollars.
- Pour le coton : en 1870, 936 établissements produisaient chacun une valeur moyenne de 196,000 dollars ;
- En 1890 : 905 établissements produisaient chacun une valeur moyenne de 293,000 dollars.
- Pour la farine : en 1880, le nombre des moulins était de 24,338 produisant chacun en moyenne 194 boisseaux par jour ;
- (1) Compte-rendu des séances de l’Académie des sciences morales et politiques, année 1896, 2e semestre.
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- En 1890 : le nombre des moulins tombait à 18,470 produisant chacun en moyenne 298 boisseaux par jour.
- La fabrication des machines agricoles qui en 1880 et avec 1943 établissements produisait une valeur totale de 68 millions de dollars, produisait en 1890, avec seulement 910 établissements, une valeur totale de 81 millions de dollars.
- Ce mouvement s’accomplit dans toutes les branches et c’est avec raison que M. Levasseur écrit : « 11 se ma-« nifeste dans tous les pays manufacturiers ; il est un des « phénomènes caractéristiques de l’évolution économi-« que de notre temps. L’application des procédés de la « science à la fabrication, remploi de la vapeur et des « machines, la rapidité et l’économie des transports qui « facilitent l’approvisionnement et le débouché, surtout « la construction des chemins de fer, l’accroissement « des capitaux, l’augmentation de la consommation en « sont les causes principales. La manufacture est plus « difficile à fonder que le petit atelier ; mais, quand « elle peut être organisée, elle a sur lui l’avantage de « mettre tous les services sous la main de l’entrepre-« neur, de donner plus d’unité à la direction de l’entre-« prise, tout en favorisant une division rationnelle du « travail, d’économiser la force motrice et la place, « d’épargner les pertes de temps et de faciliter l’emploi « des inventions nouvelles. Les nécessités de la concur-« rence poussent de plus en plus l’industrie à se consti-« tuer en manufacture et la manufacture à s’agrandir « jusqu’à une certaine limite, celle de la puissance d’un « homme à bien diriger une entreprise et surveiller son « personnel.
- « Les crises qui exercent une action énergique aux « Etats-Unis, ont contribué à y accélérer le mouvement « et à opérer une transformation très rapide, brutale
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- « même dans certains cas. L’œuvre n’est pas achevée ; « la transformation continue ; elle s’accélérera proba-« blement encore.
- « Le travail à domicile ne se défend dans beaucoup « de cas que par les bas salaires et ce n’est pas de ce « côté que doit être cherché le progrès. Les barrières « de douane que les gouvernements ont surélevées de-« puis une quinzaine d’années et qui gênent l’expansion « commerciale sont en contradiction avec la tendance à « la concentration, mais n’arrêtent pas le mouvement. »
- Voilà les réflexions qu’une enquête très approfondie, faite sur place aux Etats-Unis, inspire à M. Levasseur. Depuis la publication des documents que nous venons de citer (1896) les faits ont largement justifié les prévisions de l’enquêteur ; et l’industrie du fer et de l’acier, qui a pris tout dernièrement une si grande importance, est bien celle où la concentration s’est manifestée avec une rapidité sans égale.
- Jusqu’en 1895 son développement avait suivi le cours généraf d’extension que prenaient les autres industries, mais, à partir de cette époque, il devint évident que, dans cette partie, certains établissements prenaient la tête du mouvement et devenaient prépondérants ; de nouvelles usines s’ajoutaient aux anciennes, l’outillage de ces dernières était augmenté et perfectionné et de nouvelles fabrications surgissaient employant la matière première, fer ou acier, produit des usines de la première heure.
- La Compagnie Carnegie prit les devants et on calcule qu’elle fournissait 30% des rails d’acier des chemins de fer, 50 °/0 des plaques de blindage, 50 % des matériaux de construction, dans la production totale des Etats-Unis.
- M. W. F. Willoughby, qui a publié au début de l’an-
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- née d’intéressants renseignements sur la Corporation de l’acier des Etats-Unis (1), nous dit que « M. Carnegie, « vingt-cinq ans avant ses concurrents, avait commencé « l’organisation de son entreprise sur le principe d’une « intégration exacte de toutes les branches de l’indus-« trie sous un contrôle unique. »
- Et, à l’appui, il nous donne la déposition de M. Charles Schwab qui présida la compagnie Carnegie et plus tard la corporation de l’acier après l’absorption de la Compagnie Carnegie par cette dernière.
- Voici un extrait de la déposition de M. Schawb, devant la Commission de l’industrie :
- « La Compagnie Carnegie de l’acier fut, à ses débuts, « une société unique. Quand elle commença l’exploita-« tion des minerais métalliques, elle forma une organi-« sation à part, et agit ainsi pour chacune des branches « de son entreprise ; sa compagnie de navigation sur « les lacs (Compagnie Bessemer de transports à vapeur) « [Bessemer Steamship C°) était une organisation à « part ; ses chemins de fer (la Compagnie de Chemins « de fer de Bessemer et Erie) (the Bessemer and Erie « railroad), couvrant une longueur de 156 milles (280 « kilomètres environ), de Port-Cooneant jusqu’aux usi-« nés de Pittsburg, étaient organisés à part ; ses entre-« prises de coke, de pierre à chaux, en un mot toutes ces « 26 ou 27 différentes sociétés avaient leur administra-« tion séparée, mais l’entourage de M. Carnegie avait « dans chacune d’elles une part prépondérante ou, pour « mieux dire, M. Carnegie lui-même avait assez de « titres pour lui assurer la haute main, puisqu’il possé-« dait un peu plus de 50 % du capital social de chacune « des sociétés.
- « On s’aperçut alors que cette association était deve-
- (1 ) Le musée social, mémoires et documents, février 1902. 4rthur Rousseau, éditeur. Paris.
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- « nue si vaste, que les affaires étaient de natures si « variées, qu’il y avait tant de sociétés à administrer, et « tant de parts d’associés dans des intérêts si différents, « que, pour amener l’harmonie entre nos associés, on se « décida à tout réunir sous le contrôle d’une même cor-« poration qui serait connue sous le nom de Compagnie « Carnegie (Carnegie Company). Une des principales « raisons qui amenèrent ce résultat fut l’idée qu’avait « M. Carnegie que, par exemple, l’un des associés dans « l’industrie du coke ne devait pas avoir un intérêt plus « considérable dans le coke qu’il n'en avait dans l’acier, « car cela pouvait affecter les contrats à intervenir « entre les deux sociétés ; ou qu’un associé ne devait « pas avoir un intérêt plus considérable dans la navi-« gation que dans l’acier ; il réunit donc tous ces inté-« rêts dans une seule et même société de façon à ce « que les intérêts de chaque associé formassent un tout « homogène. »
- Mais, pendant que s’opérait cette transformation, d’autres compagnies métallurgiques imitaient cette ligne de conduite et s’organisaient en Trusts ; et dans son étude sur le Fer, la Houille et la Métallurgie à la fin du XIXe siècle (1), M. Georges Villain nous fournit des renseignements détaillés extrait du rapport que MM. Hovine et de Nimal ont rédigé pour l’association des maîtres de forges de Charleroi sur la situation du marché sidérurgique en Amérique.
- D’après ce rapport, que nous résumons ainsi, dès 1898 des ententes existaient pour affermir les prix ou en provoquer la hausse ; en 1899 d'autres. Trusts furent créés sous le nom de Consolidations ou Combinations pour échapper, par une variante dans la forme, aux restrictions des lois dites anti Trusts votées par différents
- (1) Librairie Armand Colin, Paris, 1901.
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- Etats. Ce mouvement de concentration devint très grand sans qu’il y eût accaparement.
- D’après une liste de l’Age d’Acier, (The Iron Age) 28 compagnies ou syndicats existant alors aux Etats-Unis rien que pour l’industrie sidérurgique, possédaient la direction de 397 sociétés ou usines dont le capital d’émission autorisé s’élevait à la somme de cinq millards de francs, mais dont la partie émise atteignait seulement environ quatre milliards.
- € L’industrie sidérurgique » dit M. Georges Villain «n’étant pas entre les mains d’un seul Trust, mais € comme on vient de le voir, dans celles de plusieurs € gigantesques corporations, capables de se déclarer la « guerre les unes aux autres, l’avenir des titres de ces « sociétés est assez incertain. Beaucoup pensent que si « des sociétés comme la Carnegie et Y American Steel € and Wire Company engageaient une lutte entre « elles, ce conflit pourrait amener la ruine de l’une ou « de l’autre et peut-être même de toutes les deux à la * fois.......
- « Quoique il en soit de ces rivalités entre grandes « compagnies américaines, il n’en reste pas moins vrai « que les Etats-Unis possèdent maintenant un outillage « formidable, qui en fait la première puissance indus-« trielle du monde (1) ; que la colossale consommation
- (1) En 1900 la production de la fonte se répartissait ainsi :
- Etats-Unis.......................... 14.010.000 tonnes.
- Angleterre............................. 9.300.000 •—
- Allemagne et Luxembourg................ 8.423.000 —
- Russie............................. 1.431.000 —
- Belgique............................... 1.025.000 —
- En 1885, l’Angleterre tenait la tête avec une production de 7.217.000 tonnes de fonte ;
- En 1890, les Etats-Unis l’avaient dépassée avec une production de 9.202.000 tonnes de fonte contre 7.904.000 tonnes produites par l’Angleterre.
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- « intérieure du fer et de l’acier qui a provoqué la créa-« tion de cet outillage semble arrivée à son maximum ; « et que, pour combler la restriction des débouchés qui « se produit de ce côté, les Américains cherchent avec « énergie et persévérance des marchés de plus en plus « larges au-delà des océans, jusqu’en Europe et jusque « dans les vieux pays métallurgistes eux-mêmes. »
- Pourtant si les provisions d’un conflit possible entre la « Carnegie-Rockefeller combination » et d’autres compagnies syndiquées ne se réalisèrent pas, on en approcha de bien près. , -
- En 1896, Carnegie, le roi de l’Acier, devenu le plus grand métallurgiste américain s’était entendu avec Rockefeller, le roi du Pétrole, et avait loué pour cinquante années les riches gisements de fer que ce dernier possédait au lac Supérieur. Ce minerai abondant, d’une extraction facile, et riche en teneur de fer (90 pour 100) était excellent pour la fabrication de l’acier. Carnegie pouvait aussi disposer des grands navires spécialement construits pour le transport du minerai sur le lac.
- La Combination Carnegie-Rockefeller était devenue une puissance formidable, son capital s’évaluait à 2 milliards, son outillage passait pour merveilleux.
- Mais les 28 Trusts que nous avons indiqués représentaient aussi des intérêts considérables : leur capital émis s’élevait à 4 milliards de francs et par la nature de leurs travaux un certain nombre d’entre eux et des plus importants se trouvaient des rivaux de la Combination Carnegie. Ce fut au cours de Tannée 1900 et sous l’impulsion de ces circonstances que M. Pierpont Morgan réunit les intérêts de trois de ces compagnies (la Natio-nul Tube, la Fédéral Steel et VAméricam Steel and Wire) dont le capital total atteignait 1 milliard huit
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- cent cinquante millions, pour lutter au besoin contre la combination Carnegie-Rockefeller. Il ne restait qu’un moyen d’éviter le conflit, c’était de concilier et de fusionner les intérêts. C’est ce qu’on fit.
- La puissante maison de banque J. P. Morgan et Cie fut chargée de l’opération et au moment même où l’on se demandait comment allait finir le conflit entre les forces rivales, on apprit, en février 1901, que M. Morgan avait traité avec M. Carnegie.
- Une combination ou une corporation comme l’on voudra, la plus grande qui ait été constituée, fut créée sous le nom de U. S. Steel Corporation et une circulaire, partie le 2 mars 1901, des bureaux de M. J. P. Morgan et Cie, 23, Wall Street, New-York, apprenait à 7 compagnies métallurgiques importantes avec qui on s’était sans doute déjà entendu, que la Corporation de l’acier venait d’être fondée conformément aux lois de l’Etat de New-Jersey, avec le pouvoir d’acheter toutes les actions privilégiées ou ordinaires des Compagnies désignées dans la circulaire. Le capital d’émission autorisé était de cinq milliards et demi de francs.
- Mais depuis et en raison de nouveaux achats la charte de la Corporation de l’acier a été révisée, de manière à lui permettre l’émission de sept milliards vingt millions de francs. Des détails financiers précis sont exposés dans la publication de M. W. F. Willoughby dont nous avons déjà parlé et nous renvoyons à cette brochure les lecteurs qui voudraient bien s’y intéresser.
- (M suivre). Aug. Fabre.
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- Le Congrès d’Exeter.
- Le 34e Congrès annuel de l’Union coopérative de la Grande Bretagne s’est tenu les 19, 20 et 21 mai à Exeter.
- Les délégués étaient au nombre de 1.200 environ.
- Avaient été invitées les institutions suivantes : Comités parlementaires, Trade-Unions, Union nationale des instituteurs, Unions coopératives des pays étrangers, etc.
- L’Union coopérative du Danemark était représentée par deux délégués. Lecture a été donnée de lettres de coopérateurs de France, d’Allemagne, de Hollande, de Sufese, d’Espagne et d'Amérique présentant leurs voeux pour le succès du Congrès et annonçant que ces différents pays seront représentés au Congrès coopératif de l’Alliance internationale.
- Dans le rapport présenté au Congrès par le Comité central on trouve des données qui montrent le mouvement coopératif en progression continue.
- En voici les principaux chiffres d’après l'Emancipa-
- tion :
- 1900 1901
- Nombre de Sociétés. 1.634 1.648
- Coopérateurs....... 1.827.653 1.919.555
- Actions.. ......... 577.593.125 614.892.650
- Ventes................ 1.931.921.450 2.044.572.725
- Bénéfices.......... 214.345.000 227.485.300
- Fonds placés....... 355.423 300 389.446.575
- D’autre part, pour la Wholesale anglaise le chiffre des ventes s’est élevé à 441.052.075 francs, et celui des
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- bénéfices à 8.361.675 ; et pour la Wholesale écossaise, à 142.518.575 et 6.104.675 francs.
- Il y a sur 1900 une différence en plus sur les ventes de 3 millions pour la Wholesale anglaise et de 6 millions pour la Wholesale écossaise.
- L’année dernière 279 sociétés coopératives ont consacré 26.249.025 francs à la construction de maisons pour leurs sociétaires. On sait qu’elles le font à l’aide de l’excédent de capital accumulé par les sociétés de détail au-delà du chiffre nécessaire au roulement de leurs affaires. 25.000 maisons ouvrières ont été ainsi édifiées.
- Un voeu est adopté invitant les Sociétés coopératives de consommation à s’adresser pour leurs travaux à des institutions coopératives.
- La salle de l’exposition de la production coopérative construite en bois, spécialement pour le Congrès, avec un plafond de verre, renferme les principaux produits des associations ouvrières de production et des industries des Wholesales.
- Le développement des sociétés autonomes de production est lent ; mais il est continu.
- En 1893, on en comptait 116, aujourd’hui elles sont au nombre de 136. Leurs capitaux qui s’élevaient en 1896 à 12.675.000 fr. s’élèvent aujourd’hui à 24.150.000 francs. Les affaires et les profits suivent la même progression. Les industries coopératives ont eu, en 1901, un chiffre d’affaire s’élevant à 175.156,650 francs, soit une augmentation de 13.229.250 francs sur l’année précédente.
- Le Congrès adopte à l’unanimité un vœu invitant les Sociétés coopératives de consommation à ne tenir dans leurs magasins que les produits manufacturés coopéra-tivement.
- La production coopérative tend à prendre pied dans l’agriculture.
- La première société coopérative en Irlande a été inau-
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- gurée en 1889 avec 52 membres ; on compte aujourd’hui 630 sociétés coopératives avec 62.700 membres, faisant un chiffre d’affaires s’élevant à trente-cinq millions de francs. Il y a, dans ce pays, 125 banques coopératives qui fournissent de l’argent aux plus pauvres; il n’y a pas eu jusqu’à présent une seule perte d’argent.
- Une société d’organisation agricole a été créée dans le but de développer parmi les agriculteurs les principes coopératifs.
- Le Congrès a renvoyé au Comité central l’examen de la meilleure méthode à suivre pour avoir de bons conseils d’administration, pour développer l’instruction des gérants et des employés des sociétés.
- Deux questions d’ordre général passionnent en ce moment la classe ouvrière en Angleterre : la question de l’établissement d’un droit d’entrée sur le blé et celle de la transformation du régime administratif des écoles.
- Bien que le Congrès n’ait aucun caractère politique, puisque toutes les opinions y sont représentées, l’éventualité çl’un changement considérable dans la vie intellectuelle et économique de la nation devait y provoquer forcément quelque émotion.
- On sait quelle importance les coopérateurs anglais attachent à l’instruction. Un des principaux organes de l’Union coopérative est le Comité d’éducation qui dispose d’un budget. Dans presque toutes les sociétés ont été organisées des conférences, des cours, généralement avec projections. L’année dernière 1.700.000 'francs ont été dépensés à cet effet.
- D’après le « Scottish cooperator », les sommes que les coopératives anglaises et écossaises consacrent à l’éducation coopérative, varient de 9.300 à 67.500 francs par ah et par société, ou de 1 fr. 50 à 4 fr. 40 par membre.
- A cet égard, il est inutile d’insister sur les services rendus par la Ligue de propagande coopérative des femmes, qui compte 293 groupes avec 14.000 membres.
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- LA COOPERATION
- En apportant aux coopérateurs le salut de la Chambre de commerce d’Exeter, M. A. Villey a fait ressortir la nécessité de l’instruction. À noter cette particularité de son discours : Il voudrait que les coopérateurs prêtent leur appui aux Chambres de commerce qui demandent l’adoption du système métrique. Ce système rendrait les transactions beaucoup plus faciles.
- M. Steadman, délégué des trade-unions, demande que l’instruction des enfants des travailleurs commence à l’école primaire pour finir dans les Universités et Mlle Walkins, que les étudiants pauvres, mais intelligents, qui se présentent aux examens de l’Université d’Oxfort soient soutenus par l’Union coopérative.
- M. Brown, président du Comité de l’éducation, dit que cette question a été étudiée. Le Comité fait de son mieux et tiendra grand compte de toutes les propositions qui lui seront présentées.
- En dehors du Congrès, une conférence a réuni plusieurs coopérateurs qui s’occupent plus particulièrement des moyens de répandre l’instruction. Cette réunion avait pour but de protester contre le nouveau projet de loi sur l’instruction primaire.
- Cette question de « l’Education bill », est une des plus graves et des plus importantes qui aient agité la politique intérieure britannique. En plaçant les écoles neutres et les écoles confessionnelles sous la même autorité , celle d’un comité central pour chaque district, la loi met aux prises l’Eglise établie, avec les non-conformistes plus nombreux que les fidèles de l’Eglise anglicane, car certaines de ses dispositions favorisent la prépondérance de celle-ci.
- De là les vives protestations des non-conformistes et celles de l’opposition libérale tout entière qui voit dans l’organisation projetée une menace pour l’existence des « School Boards », créées par la loi de 1870.
- Il n’est pas inutile, dans cette Revue qui s’intéresse au mouvement féministe, de faire remarquer, en passant, que l’adoption du projet de loi scolaire aurait pour
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- LE DEVOIR
- conséquence d’enlever aux femmes leur part d’intervention dans l’administration des écoles, car éligibles aux Scliool boards, elles ne le sont pas aux conseils de comtés , auxquels les comités prévus par la loi proposée, emprunteraient la plupart de leurs membres.
- En séance du Congrès, la question de 1’ « Education bill » a donné lieu à un débat très vif qui s’est terminé par l’adoption d’une résolution par laquelle « le Congrès, tout en acquiesçant à la coordination de toutes les formes de l’instruction, repousse le projet de loi qui retire des mains des membres élus directement par le peuple, la direction de l’instruction et dont les clauses sont insuffisantes. »
- Il n’y a eu que 20 voix en faveur du projet. De nombreux applaudissements ont salué ce vote.
- Les coopérateurs ne se sont pas montrés plus tendres pour le projet d’impôt sur le blé.
- La question a été amorcée par le délégué des Trade-Unions, M. Steadman, qui trouve que ceux qui ont déclaVé la guerre doivent en payer les frais et non pas les travailleurs.
- A quoi un autre orateur tout en se déclarant hostile à la taxe, a répondu, non sans quelque raison, que la classe ouvrière, autant que toute autre classe, est responsable de la guerre.
- D’après une circulaire adressée par la Wholesale anglaise à ses coopératives clientes, les nouvelles taxes créées pour subvenir aux dépenses de la guerre constitueraient une charge de plus de 25 millions pour les coopérateurs, soit un impôt de 6 1/2 p. 0/0 sur les affaires traitées par les sociétés coopératives.
- Un orateur, M. Maddison, de l’Association du travail, estime que les travailleurs n’auront pas à payer moins de 1 fr. 25 sur un salaire hebdomadaire de 25 francs, rien que du fait de la taxe sur le blé.
- Le vote contre la taxe du blé a été émis à l’unanimité.
- M. Gray, secrétaire général, sur la demande géné-
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- raie est chargé de faire connaître au Parlement la résolution du Congrès.
- On décide ensuite que tout député, à quelque parti qu’il appartienne, qui votera l’impôt sur le pain du pauvre, sera signalé et ne devra plus être soutenu par aucun coopérateur.
- Quelque temps après la tenue du Congrès d’Exeter une élection législative avait lieu dans la circonscription nord de Leeds. Le siège a été enlevé aux conservateurs avec 3.000 voix libérales de plus qu’aux dernières élections, sur 14 000 votants. Toute l’élection a tourné sur les deux questions si passionnément agitées par le Congrès, réelle du protectionnisme ou du pain cher, et celle de l’éducation. Leeds possède la première coopérative du monde, quant aux chiffres des ventes. Breslau, en Allemagne, tient la tête pour le nombre des membres 78,619 ; mais Leeds vient immédiatement après avec 50.000 adhérents. On comprendra sans peine qu’une population coopérative de cette importance, imbue des idées qui ont prévalu au congrès d’Exeter, ait pu avoir quelque influence sur le résultat de l’élection de Leeds.
- Le devoir des coopérateurs avait dit un orateur du Congrès d’Exeter, est de signaler au gouvernement l’iniquité de cette taxe, et leurs concerts de protestations devront être si forts que le Chancelier de l’Echiquier et ses partisans comprendront qu’ils sont entrés dans une voie dangereuse. Les travailleurs ne se soumettront pas à cette tyrannie.
- L’élection de Leeds a plongé les ministériels dans un abîme d’amères réflexions. C’est un premier avertissement.
- Le Congrès n’a pas borné au vote de la résolution sur les blés, l’affirmation de sa foi libre-échangiste. Sur la proposition de M. R. Jones, il a protesté au nom du groupe considérable de travailleurs qu’il représente contre toute donvention avec les pays qui donnent une prime à leurs fabricants de sucre.
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- M. Steadman , président du Comité parlementaire des Trade-Unions qui a pris une part active aux discussions précédentes, s’est félicité de l’entente qui existe entre les coopérateurs et les trade-unionistes en vue d’obtenir pour les travailleurs des pensions de retraite. Un homme d’Etat célèbre a dit « que si la guerre sud-africaine se prolongeait deux fois plus qu’elle n’a duré jusqu’à présent, le pays aurait encore assez d’argent pour en couvrir les frais. S’il y avait assez d’argent pour couvrir deux fois les frais de la guerre, il serait temps que le /pays trouve l’argent nécessaire pour les travailleurs dans leur vieillesse. »
- Une proposition a été votée par la conférence trade-unioniste et coopérative. Elle invite le gouvernement à organiser un système de retraite dont puisse jouir tout citoyen parvenu à l’âge de 60 ans ; la pension ne devra pas être inférieure à 6 fr. 25 par semaine. Les cotisations seront recueillies par l’Etat.
- Le Congrès est invité à se prononcer sur cette proposition.
- Plusieurs coopérateurs prennent la parole pour signaler la difficulté d’établir une caisse générale pour les retraites ouvrières.
- La proposition n’en est pas moins adoptée. Quelques voix seulement se sont prononcées contre.
- Sur les diverses questions d’ordre général que nous venons de signaler, l’entente entre les trade-unionistes et les coopérateurs pourrait amener des résultats importants ; car ils représentent les plus puissantes organisations ouvrières du pays. Leur devoir, dit M. Steadman , est de faire prévaloir leur volonté.
- Il est juste de reconnaître que tous les coopérateurs et tous les trade-unionistes ne sont pas favorables à l’action politique. Certains estiment, en effet, que les Trade-Unions et les Sociétés coopératives ont été créées pour un but spécial et qu’il n’est pas prudent de se lancer dans la voie des revendications sociales, d’autres organisations ouvrières ayant cette mission spéciale.
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- Mais on vient de voir que cette manière de voir n’était pas celle de la majorité des coopérateurs.
- L’immixtion de la coopération anglaise dans la politique n’est d’ailleurs pas chose nouvelle. Mais il y a plusieurs manières de faire, comme on dit, de la politique. Un des principaux organes de ce merveilleux organisme, le Comité parlementaire, a justement pour mission de chercher à gagner l’appui du Parlement aux desiderata formulés par les congrès sur des points de législation. Il entreprend dans ce but toutes les démarches nécessaires et s’attache à faire résoudre les questions qui lui sont soumises dans un sens conforme aux intérêts de la coopération, mais sans s’inféoder à aucun parti.
- La coopération n’est pas une organisation politique, et de ce fait elle n’en est que plus pressante. Cependant, si l’on considère que les intérêts dont elle a la charge sont devenus ceux de près de 2 millions de familles, soit près de 6 ou 7 millions d’individus, que ces intérêts deviennent de plus en plus complexes, et qu’en somme la politique générale s’inspire plus que jamais des intérêts économiques, on ne sera pas surpris si une organisation aussi considérable que la coopération, est sollicitée de lier sa cause à celle de l’un ou l’autre des partis politiques existants.
- Les pilotes de la Coopération ont donné jusqu’ici trop de preuves de leur, sagacité pour ne pas donner à tous l’impression qu’ils sauraient, même dans la mer orageuse de la politique, éviter les écueils et conserver intacts ces deux caractères essentiels de la Coopération anglaise : l’autonomie, l’unité.
- « La coopération a déjà opéré de grands miracles», disait un délégué irlandais au Congrès d’Exeter; « elle a rapproché les catholiques romains des protestants, les orangistes des papistes et a fait des Irlandais, des Anglais et des Ecossais des frères unis disposés à travailler ensemble pour le bien général ».
- Le Congrès de Manchester a montré que son ambition légitime est d’unir entre elles les nations du monde entier.
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- Le Congrès de Manchester.
- L’Alliance coopérative internationale a tenu , du 22 au 26 juillet, à Manchester, son cinquième Congrès.
- Les précédents Congrès avaient eu lieu à Londres, en 1895, à Paris, en 1896, à Delft, en 1897, et à Paris pour la seconde fois en 1900.
- Jusqu’à présent l’Alliance comprenait des sociétés coopératives ou des adhérents individuels de divers pays.
- Désormais, par suite d’une modification des statuts, les membres du Congrès devront être officiellement délégués par des sociétés coopératives ou par des organisations similaires, sauf toutefois dans les pays où il n’y a pas d’organisation coopérative.
- Cette modification, proposée par M. Gray, secrétaire de la commission d’organisation du Congrès, a été vivement combattue par M. Holyoake, l’illustre historien de la coopération anglaise, qui a vivement insisté pour le maintien des concours individuels, qui ont rendu et rendent encore, notamment en France, en Italie, d’éminents services à la cause de la coopération.
- La veille du Congrès avait eu lieu une réunion organisée par la commission permanente de la participation aux bénéfices. M. Holyoake y a proposé de « faire de la propagande en faveur de la participation auprès des patrons , afin de leur faire comprendre les avantages qui résulteraient de ce système, non seulement pour les ouvriers, mais aussi pour eux-mêmes. » Cette proposition a été adoptée à une très faible majorité.
- Par contre, la réunion a rejeté une proposition de M. Goedhart (Hollandais), qui proposait de « former, parmi les membres de l’Alliance, un Comité permanent en faveur de la participation qui pourrait admettre des membres en dehors de l’Alliance. Ce Comité, quoique indépendant, ferait partie de l’Alliance et présenterait à chaque Congrès un rapport sur ses travaux. »
- Cette proposition n’a été rejetée qu’à une majorité de 2 à 3 voix, après une discussion des plus confuses et tellement inintelligible pour la plupart des auditeurs,
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- par suite de l’insuffisance de la traduction, que d’aucuns ont déclaré qu’ils auraient voté pour s’ils y avaient compris quelque chose.
- Bien que le rejet de cette proposition laisse les choses en l’état, le vote qui a eu lieu à ce sujet, ainsi que la faible majorité obtenue par la proposition Holyoake, créent une sorte de préjugé défavorable à la participation, dans ce milieu où l’opinion de la Wholesale anglaise, hostile, comme on sait, à ce système, est prépondérante. Ainsi l’Alliance, s’écartant du point de vue de Vansittart Neale, qui voulait y réunir tous les partisans de la participation aux bénéfices, tend de plus en plus à devenir uniquement le centre d’union des Sociétés coopératives de tous les pays.
- Les questions suivantes ont été ensuite discutées :
- Qu’est-ce que le mouvement coopératif peut faire pour la solution de la question des logements ouvriers ?
- Qu’est-ce que la coopération peut faire en faveur de la petite exploitation agricole ?
- Comment faire participer les classes les plus pauvres aux bienfaits de la coopération ?
- La dernière question de l’ordre du jour était celle de la « nécessité de l’Alliance internationale et du rôle des coopérateurs au point de vue de la solution de la question sociale par les voies pacifiques. » Les conclusions du rapport de M. de Boyve sur cette question, légèrement amendées par MM. L. Bertrand et Serwy, délégués des coopératives socialistes belges, ont été adoptées :
- « 1° Le Congrès ne préconise pas la lutte de classes, mais l’union de tous les hommes de bonne volonté, à quelque classe, à quelque religion, à quelque contrée qu’ils appartiennent, dans le but de développer l’organisation coopérative commerciale et industrielle, conformément aux principes des Pionniers de Rochdale. Cette Alliance repose sur la vraie fraternité qui ne connaît pas de distinction de classes ;
- » 2° Cette Alliance n’a pas pour but la disparition des nationalités, mais leur développement moral et intellec-
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- tuel, avec la pensée et l’espoir d’inspirer à tous les hommes l’horreur des luttes meurtrières et barbares pour les remplacer par les luttes pacifiques des nations travaillant à l’envi et de concert à réaliser les principes les plus élevés de la coopération. »
- M. Hodgson Pratt a présenté le voeu suivant qui a été soutenu par M. Ch. Gide : « Le Congrès approuve le vote du Congrès de la Paix qui engage son Bureau international à agir de concert avec les Sociétés coopératives. Le Congrès au nom de l’Alliance, se déclare prêt à entrer en relation avec le Bureau international de la paix et à travailler avec lui à l’avènement de la paix universelle. »
- Un vœu identique avait été adressé du Familistère de Guise, par M. Prudhommeaux, secrétaire de la Paix par le Droit. On sait que M. Prudhommeaux a été le premier promoteur de l’entente entre la Ligue de la Paix et les Sociétés coopératives. Les représentants de tous les pays ont pris la parole pour affirmer leur réprobation de la guerre et du militarisme, après quoi les propositions en faveur de la paix ont été votées.
- La résolution suivante a été votée par acclamations : « Vu la proposition de M. Thomas Barclay, ancien président de la Chambre de commerce britannique de Paris, en vue de la conclusion d’un traité d’arbitrage permanent entre le Royaume-Uni et la France,
- « Ce congrès, se composant de délégués d’un grand nombre de pays, considérant que la conclusion d’un tel traité serait, en effet, non seulement pour les deux nations, mais pour tout le monde, un bienfait inappréciable, en même temps qu’un grand exemple,
- « Déclare se rallier avec la plus vive énergie au projet de traité d’arbitrage et émet le vœu que ce projet soit réalisé le plus tôt qu’il sera possible. »
- Ces belles manifestations ont dignement clôturé le Congrès de Manchester qui fut, de l’avis de M. de Boyve, bon juge en la matière, supérieur à tous les points de vue, à tous ceux qui ont eu lieu jusqu’à présent. J. P.
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- PAYS DIVERS
- Protection internationale de la propriété industrielle.
- Entrée en vigueur des actes de Bruxelles.
- La conférence de Bruxelles de l’Union pour la protection de la propriété industrielle a signé, le 14 décembre 1900, un acte additionnel à la Convention d’Union du 20 mars 1883 et un acte additionnel à l’Arrangement du 14 avril 1891, concernant l’enregistrement international des marques. Ces actes auraient dû être ratifiés par les gouvernements contractants, le premier dans les dix-huit mois, le second dans les douze mois de la date de la signature, et entrer en vigueur trois mois plus tard.
- Le 14 juin 1902, soit à l’expiration du plus long de ces deux délais, toutes les ratifications n’étaient pas encore intervenues. Il manquait, pour le premier de ces actes, celles du Brésil, de la République dominicaine, de l’Espagne et de la Serbie ; et pour le second, celles du Brésil et de l’Espagne.
- Le gouvernement belge, chargé de recevoir les ratifications, demanda à ceux des Etats qui les avaient déposées s’il ne leur conviendrait pas de déclarer que les deux actes entreraient en vigueur, entre les pays qui les auraient ratifiés, à partir du 14 septembre prochain, soit trois mois après la date fixée pour la ratification de l’acte additionnel à la Convention internationale. Cette proposition fut acceptée par les Etats consultés, en sorte que la Convention et l’Arrangement révisés seront applicables dans les relations entre ces Etats, tandis que la Convention et l’Arrangement primitifs seront seuls appliqués aux pays retardataires, jusqu’à ce qu’ils aient à leur tour ratifiés les actes de Bruxelles.
- Sans entrer dans des details, nous indiquerons les
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- 1E î)EŸOm
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- i • '
- améliorations essentielles qui ont été introduites dans la Convention internationale :
- lo Les délais de priorité établis par l’article 4 pour le dépôt d’une demande de protection légale, dans les divers pays de l’Union, sont portés, pour les brevets d’invention, de six à douze mois et pour les dessins et modèles industriels et les marques de fabrique ou de commerce, de trois à quatre mois ;
- 2° Un brevet demandé dans les différents Etats contractants par une personne admise au bénéfice de la Convention sera’indépendant des autres brevets obtenus pour la même invention ;
- 3° Le breveté unioniste ne pourra être frappé de déchéance pour cause de non exploitation qu’après un délai minimum de trois ans, à partir de la demande de brevet dans le pays dont il s’agit, et dans le cas seule-meut où il ne justifierait pas des causes de son inaction;
- 4° Les ressortissants de la convention jouiront dans tous les Etats de l’Union du traitement des nationaux en matière de concurrence déloyale.
- Voici les progrès les plus importants introduits dans l’arrangement concernant l’enregistrement international des* marques :
- lo L'émolument international est réduit en cas de dépôts multiples : tandis que l’on paie maintenant 100 francs par marque, ce taux sera réduit de moitié pour chaque marque en sus de la première qui sera déposée en même temps par le même propriétaire.
- 2° Lorsqu’une marque, déjà déposée, dans un ou plusieurs Etats contractants, aura été postérieurement enregistrée par le bureau international au nom du même titulaire ou de son successeur, l’enregistrement international sera considéré comme substitué aux enregistrements nationaux antérieurs, sans préjudice des droits acquis par le fait de ces derniers.
- 3° Un article nouveau règle les formalités à remplir dans le cas où une marque internationale serait transmise à une personne établie dans un pays autre que le
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- Faits politiques et sociaux
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- pays d'origine de la marque, cas qui n’est pas préy.u dans l’arrangement de 1891; il dispose, en outre, qu’une transmission faite au profit d’une personne non établie dans l’Union restreinte créée par cet acte ne sera pas enregistrée.
- Nous passons sous silence un assez grand nombre de perfectionnements de détail. Ce que nous avons dit suffit pour montrer l’importance des progrès réalisés par les actes de Bruxelles. On comprend aisément l’avantage qu’ont les intéressés à disposer de délais de priorité plus longs pour leurs dépôts dans les divers pays unionistes. La suppression de la dépendance réciproque entre les brevets obtenus dans plusieurs pays pour la même invention est un grand soulagement pour les inventeurs, qui ne seront plus obligés de payer les taxes de brevet dans un pays où le brevet est sans valeur ou de maintenir une exploitation dans un pays où elle n’est pas lucrative, aux seules fins d’éviter une déchéance qui se répercuterait dans un autre pays où le brevet produit des bénéfices. La fixation d’un délai minimum de trois ans pour l’exploitation obligatoire des inventions brevetées, et la disposition d’après laquelle le breveté ne perdra pas ses droits si son inaction peut se justifier, sont autant de pierres pointues enlevées du chemin de l’inventeur.
- Il est à prévoir que la réduction de l’émolument pour l’enregistrement international aura pour conséquence d’augmenter le nombre des dépôts. On peut attendre le même résultat de la disposition d’après laquelle les marques enregistrées internationalement bénéficient des avantages découlant des enregistrements nationaux de date antérieure : plusieurs titulaires de marques anciennes hésitaient, en effet, à profiter de l’enregistrement international, dans la crainte de perdre les bénéfices du dépôt antérieur. Un de ces avantages, qui justifierait le dépôt international même d’une marque qui aurait déjà été déposée nationalement dans chacun des Etats contractants, consiste en ceci, que le transfert
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- d’une marque internationale se fait sans frais, sur une simple notification de l’administration du pays d’origine, tandis que celui d’une marque nationale donne lieu à des formalités souvent fort onéreuses.
- (Journal de Genève).
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- ♦ *
- SUISSE
- Bureau international d’information contre la littérature immorale, siégeant à Genève
- Ce bureau a été fondé à la suite d’un mémoire de M. Eugène de Budé présenté au Congrès international contre la littérature immorale, tenu à Lausanne en 1893. Il a pour but de faire parvenir à tous les Etats les plaintes et les renseignements qu’il reçoit au sujet des productions pornographiques de toute nature. Dès son début, le bureau a acquis l’assentiment de tous les gouvernements, et il a pu obtenir de nombreux et bons résultats, notamment en France, en Allemagne, en Autriche et en Hollande. Cette année-ci le bureau a fait une enquête dans le monde entier au sujet des cartes postales illustrées et de nature à offenser la morale. Tous les ministres de l’intérieur, même des pays les plus éloignés, ont envoyé au bureau la promesse d’un redoublement de surveillance à cet égard et ont joint à leurs lettres le texte des lois visant cette matière. Le bureau a mis en garde les directeurs de pensionnats sur les dangers que faisait courir à la jeunesse la littérature immonde qui pourrait lui être offerte clandestinement. Il a adressé une circulaire à tous les préfets et sous-préfets de France pour les engager à agir contre la mauvaise presse dans leurs départements respectifs. Cette démarche n’est pas demeurée sans résultat.
- Bien qu’il existe à Genève une société locale contre la littérature immorale et une association suisse poursuivant dans tout notre pays le même but, le bureau international s’intéresse également à ce qui se passe chez nous.
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- Il est regrettable que la nature même du sujet dont s’occupe le bureau ne permette pas d’entrer ici dans les détails. On serait étonné du bien qu’il est appelé à faire et l’on doit être reconnaissant envers le comité qui s’occupe de cette œuvre et qui possède en M. Périnet un président de valeur.
- Le bureau est ouvert les mardi, jeudi et vendredi, de 5 à 7 heures du soir, rue du Commerce, 4.
- *
- ^ %
- ANGLETERRE
- L'Université de Londres et le latin.
- Le sénat de l’Université de Londres vient de prendre une décision qui fait beaucoup de bruit. Il a purement et simplement supprimé le latin comme matière obligatoire dans l’un des examens qui sont à la base de la vie universitaire, celui de la matriculation. Il en résulte que l’Université de Londres sera plus différente encore qu’elle ne l’était des deux autres Universités : Oxford et Cambridge, où la connaissance non seulement du latin, mais encore du grec est exigée pour l’examen d’entrée.
- * *
- CANADA La population.
- La statistique du recensement canadien de 1901 démontre que la supériorité numérique des hommes sur les femmes au Canada va en augmentant. Il y a dix ans, le nombre des hommes dépassait de 87,708 le chiffre des femmes; en 1901, cet excédent s’est élevé au chiffre' de 131,900, la population totale étant de 2,751,473 hommes pour 2,617,573 femmes.
- Plus on va vers l’ouest et plus la proportion des hommes est considérable. Dans toute la Colombie britannique, l’excédent des hommes est de 49,505 ; à Dawson-City il est de 20,000.
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- LE DEVOIR
- FRANCE
- La Fédération nationale des Jaunes de France (fraction dissidente de la Bourse indépendante des Jaunes de France), a publié un manifeste dans lequel elle répudie la grève de parti-pris et les moyens révolutionnaires et déclare se constituer sur les bases suivantes :
- « 1° Revendication ferme et continue des améliorations qui sont indispensables an développement physique et moral de la classe ouvrière;
- 2° Participation de la main d’œuvre aux bénéfices du capital ;
- 3° Opposition à toutes les grèves ayant un caractère politique et dont la nécessité n'est pas démontrée par l’intransigeance patronale;
- 4° Fixation des heures de travail par corporations, régions et métiers, d’un commun accord entre syndicats patronaux et syndicats ouvriers ;
- 5° Développement parmi la classe ouvrière des grands moyens sociaux de relèvement et d’indépendance pour la vieillesse des travailleurs pauvres : mutualités, assistances et retraites ouvrières ;
- 6° Education civique des travailleurs en vue do tous les droits et de toutes les libertés nécessaires à un grand peuple : liberté d’association, liberté d’enseignement, liberté absolue de conscience, droit de propriété.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- LA QUESTION DE LA PAIX
- La paix, la coopération et les associations ouvrières.
- La société coopérative « L’Econome » de Sens (Yonne) a adressé à toutes les sociétés coopératives de France une circulaire reproduisant l’ordre du jour voté par sa dernière assemblée générale et dont voici le texte :
- « Les membres de la Société coopérative VEconome, réunis au nombre de plus de 800, au théâtre de Sens, le 2 février 1902 ;
- « Considérant que la Paix est le premier besoin des peuples et qu’elle ne pourra être imposée aux Gouvernements que si des manifestations multipliées viennent démontrer leur ferme volonté de la maintenir;
- « Considérant que les Sociétés coopératives, dont l’idéal est essentiellement pacifique, et qui entretiennent, par l’intermédiaire des Congrès, des relations fraternelles avec les Sociétés des autres pays, doivent donner l’exemple de ces manifestations nécessaires ;
- « Affirment, à l’unanimité moins deux voix, leur haine profonde pour la guerre, et expriment le vœu que l’arbitrage règle désormais exclusivement les conflits internationaux ;
- « Décident que leur résolution sera rendue publique, portée à la connaissance des autres Sociétés par la voie de la presse, afin que celles-ci prennent, à leur tour, des résolutions semblables, et que le mouvement puisse se communiquer parmi les coopérateurs de tous les pays. »
- La circulaire ajoute :
- « Nous avons donc l’honneur, Monsieur le Président et cher Collègue, de vous prier de vouloir bien donner lecture de cet ordre du jour à la plus prochaine séance de votre Conseil d’administration, et de lui demander do
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- décider qu’un ordre du jour identique soit proposé, 'au nom de votre Conseil, à l’approbation de votre plus prochaine assemblée générale.
- « Enfin, nous vous serons extrêmement reconnaissants de vouloir bien, dès que la décision de votre assemblée générale sera intervenue, nous la communiquer pour que nous puissions centraliser tous ces documents, en dégager l’esprit, au jour venu, et produire l’effet moral que nous attendons de leur publicité.
- « Dans ce but, et pour rendre plus grandiose la manifestation pacifique dont nous avons pris l’initiative, il serait bon que les termes des ordres du jour votés fussent identiques ; mais ce n’est là qu’une indication qui laisse intacte votre propre initiative. Il est également indispensable que vous vouliez bien indiquer le nombre de vos sociétaires, ainsi que le chiffre d’affaires du dernier semestre ou de la dernière année, afin que nous puissions indiquer nous-mêmes, d’une façon précise, l’importance numérique et économique des Sociétés qui auront voté notre ordre du jour.
- « Une fois ce résultat atteint, il sera porté à la connaissance des pouvoirs publics ; il sera communiqué aux journaux de la coopération étrangère dans tous les pays de l’Europe, afin que des initiatives semblables y soient prises. 1
- « Veuillez agréer, Monsieur le Président et cher Collègue, l’assurance de nos sentiments fraternels. » Suivent les signatures de M. Cernesson, président honoraire et des administrateurs de la société « l’Économe ».
- Nous souhaitons vivement que cet appel soit entendu.
- Dans le même ordre d’idées nous enregistrons avec plaisir l’accueil fait par l’assemblée générale de Y « International Arbitration and Peace Association », aux résolutions adoptées au Congrès de Monaco sur la coo-
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- pération des organisations ouvrières à la propagande pacifique.
- Ces résolutions ont été appuyées par M. James Macdonald, secrétaire des Syndicats ouvriers de Londres.
- M. Hodgson Pratt a parlé avec beaucoup de force et de logique en faveur d’une alliance plus intime des groupes de la paix avec les grandes masses populaires, pour le bien de tous. Il a montré les difficultés contre lesquelles les amis du mouvement pacifique et du bien-être de la classe ouvrière luttent spécialement en Angleterre, mais il a exprimé la conviction que l’idée de l’arbitrage et de la fraternité internationale triomphera dans*les prochaines élections.
- Soutenues en outre par M. Herbert Barrows, démocrate-socialiste, membre du Comité de l’Association, les résolutions du Congrès de Monaco ont été acceptées à l’unanimité. Le mouvement fera certainement son chemin
- * *
- Congrès maritime international.
- L’Association internationale de la Marine, fondée à Paris en 1900, à la suite de l’Exposition universelle, a tenu son 2e Congrès à Copenhague, du 8 au 14 juillet. Le premier Congrès maritime international avait eu lieu à Monaco en 1901.
- Trois cents congressistes environ y ont pris part.
- La plupart des Etats de l’Europe, un grand nombre de Chambres de commerce de divers pays et de grandes Compagnies commerciales avaient envoyé des délégués.
- Parmi les dix-huit résolutions que le Congrès a prises et qui présentent naturellement toutes un caractère d’intérêt général, c’est-à-dire, en l’espèce, international, on n’en compte pas moins de treize qui demandent expressément le règlement de certaines questions au moyen de Conférences internationales ou de la constitution d’Unions internationales analogues à celles déjà existantes,
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- LE DEVOIR
- * L’une des plus importantes porte sur la création d’une Union entre les puissances maritimes en vue de la constitution d’un « Bureau maritime international», au sujet de laquelle la Commission permanente internationale de l’Association a reçu mandat de rédiger un projet de convention qui sera soumis aux puissances.
- La section roumaine de la Ligue de la paix.
- Sur l’initiative de M. Chiril André, qui s’est déjà fait connaître avantageusement en Suisse par des conférences en faveur de l’oeuvre de la Paix, un groupe de professeurs et d’avocats s’est formé à Baïla pour constituer une Section roumaine de la Ligue de la paix, dont le président est M. St. Perietzianu et le secrétaire M. S.-J. Bratu.
- Le Comité d’action a fait imprimer les statuts de la section, ainsi qu’un manifeste adressé au peuple roumain. Une propagande active sera faite en automne par des conférences, avec projections, par des articles de journaux et par la création de sections dans les autres villes. *
- , *
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- Contre la peine de mort
- Mlle Henriette Mayer a fait, le 25 juin, à la Bourse du Travail de Paris, une conférence contre la peine de mort. Le succès de la dévouée propagandiste a été très grand.
- A la suite de cette conférence, des formules de pétition ont été répandues par les soins de notre confrère « l’Association coopérative ». Les pétitions qui se couvrent de signatures seront envoyées au Président de la République.
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- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- La traite des blanches
- La conférence officielle internationale pour la repression de la traite des blanches dont le Gouvernement français avait pris l’initiative, conformément au vœu émis par le Congrès international de Londres en 1899, s’est tenue dans la deuxième quinzaine de juillet au ministère des affaires étrangères.
- Le protocole final a été signé le 25 juillet par les délégués des gouvernements d’Allemagne, d’Autriche, de Belgique, du Brésil, du Danemark, d’Espagne, de France, de Grande Bretagne, de Hongrie, d’Italie, de Norwège, des Pays-Bas, du Portugal, de Suède et de Suisse.
- Soucieuse de ne pas empiéter sur le domaine de la souveraineté intérieure des Etats, la conférence a dans l’acte final signé par tous ses membres, cherché à ménager des droits respectables.
- Cet acte se compose de deux parties distinctes Un projet de convention internationale avec un projet de protocole de clôture et un projet d’arrangement administratif.
- Il va sans dire que ces projets devront être, après approbation des Etats intéressés, transformés en convention internationale, qui sera signée par les ambassadeurs et ministres à Paris des puissances ayant pris part à la conférence. Le projet de convention définit, dans ses grandes lignes, le délit international de traite des blanches, en faisant une distinction entre les majeures et les mineures et en énumérant les éléments constitutifs du délit.
- Voici le texte des deux premiers articles de ce projet de convention :
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- lo Doit être puni quiconque, pour satisfaire les passions d’autrui , a embauché, entraîné ou détourné, même avec son consentement, une femme ou fille mineure en vue de la débauche, alors même que les divers actes qui sont les éléments constitutifs de l’infraction auraient été accomplis dans des pays différents.
- 2<> Doit être aussi puni quiconque, pour satisfaire les passions d’autrui, a, par fraude ou à l’aide de violences, menaces, abus d’autorité, ou tout autre moyen de contrainte, embauché, entraîné ou détourné une femme ou fille majeure en vue de la débauche, alors même que les divers actes qui sont les éléments constitutifs de l’infraction auraient été accomplis dans des pays différents. »
- Les articles relatifs à l’extradition des délinquants, à la transmission des commissions rogatoires, à la communication entre les Etats contractants, des bulletins de consommation en cas de délit commis sur plusieurs territoires, sont également d’une extrême importance par les simplifications appréciables qu’ils apportent.
- Le projet de convention, par contre, ne porte aucune indication au sujet des peines dont les infractions doivent être punies. Cela est du ressort des législations intérieures des Etats. Toutefois en vue de guider le législateur soucieux de donner satisfaction aux vues de la conférence, un projet de protocole de clôture indique l’esprit dans lequel il faut entendre les articles du projet de convention internationale et suivant lequel il est désirable que les Etats pourvoient à l’exécution des stipulations arrêtées et à leur complément.
- Mais le projet de convention ne vise que la répression du trafic, et sa mise en vigueur sera subordonnée à l’approbation parlementaire, au vote de lois spéciales et cela pourra entraîner d’assez longs délais.
- D’autre part, il serait bon d’empêcher ou d’entraver, dans le plus bref délai possible, la traite des blanches. C’est ce dernier but que la conférence a voulu atteindre par son projet d’arrangement.
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- La mise en vigueur de cet arrangement, d’après l’article 8 du projet, aura lieu six mois après la date de l’échange des ratifications.
- Parmi les articles de cet arrangement, il faut citer ceux qui ont trait à la création ou à la désignation, pour chaque pays, d’une autorité chargée de centraliser tous les renseignements sur l’embauchage des filles ou femmes pour l’étranger, et à la surveillance à exercer sur les traitants.
- Enfin, comme il ne suffit pas de sévir contre la traite, de la prévenir, et qu’il faut aussi songer aux malheureuses qui en sont aussi les intéressantes victimes, le projet d’arrangement prévoit une entente pour leur rapatriement.
- Ajoutons encore qu’une surveillance active des bureaux de placement est indiquée comme désirable par l’arrangement.
- On voit, par ce rapide examen du résultat des travaux de la conférence, que l’œuvre accomplie est considérable.
- Il ne nous reste plus à souhaiter maintenant qu’une chose, c’est que les Gouvernements, sous la pression de l’opinion, se hâtent de faire état des résolutions qui leur ont été soumises par la conférence de Paris.
- Le centenaire de la Légion d’honneur.
- L’ordre de la Légion d’honneur compte, cette année, un siècle d’existence.
- C’est sur la proposition de Bonaparte, alors premier consul, que le Corps législatif vota la création de cet ordre destiné à « servir à l’affermissement de la Révolution », en payant « aux services militaires, comme aux services civils, le prix du courage qu’ils ont tous mérité. »
- Les femmes, dans la pensée du fondateur étaient exclues de l’Ordre. Napoléon n’accueillit pas le mémoire par lequel Mme de Genlis protestait contre cette exclu-
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- sion. Toutefois, il donna la croix à une femme qui servait dans ses armées, Marie Schellinck, qui avait été promue sous-lieutenant à Iéna.
- A l’heure actuelle, quatre-vingt-deux femmes ont vu leurs noms figurer sur les matricules de l’Ordre. Deux d’entre elles ont porté la rosette, le peintre Rosa Bonheur et Mme Furtado-Heine.
- Les progrès du féminisme au Japon.
- A la tête du mouvement se trouve Mme Hatayamo, femme d’un ancien ministre. Déjà se sont formées quatre importantes sociétés pour le relèvement et l’avancement de la femme au point de vue moral, intellectuel, physique et social. Des résultats pratiques sont déjà acquis ; l’admission des femmes dans les services des postes et télégraphes. De nombreuses maisons de commerce ouvrent leurs bureaux aux Japonaises et les y appellent comme comptables ou clercs. (La Fronde).
- La première pharmacienne nègre.
- Miss Camilla Olivia Green qui vient de conquérir son diplôme de pharmacienne, est la première négresse arrivée à un tel résultat. Elle a pris son grade à la Straight University et a été très brillante à tous ses examens.
- Les écoles pour sages-femmes en Russie.
- Un compte rendu officiel annonce qu’il y a en Russie 29 écoles préparatoires pour sages-femmes et que 688 sages-femmes y ont fait leur éducation dans le courant de l’année passée.
- La moyenne de la durée des études est de 6 mois et le prix payé par l’élève sage-femme pour son instruction et son logement varie de 200 à 600 marks pour toute la durée de son stage.
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- Une femme « spécial commissionner ».
- Miss Carrie Walton de Salem (Massachusetts) vient d’être nommée « spécial commissionner » par le gouverneur de l’Etat. Elle est autorisée légalement à enregistrer des dépositions, à faire prêter des serments, à faire appeler des témoins dans tous les Etats de la République des Etats-Unis.
- Une collaboratrice d’Elisabeth et d’Emily Blackvell
- La Fronde annonce la mort de Mme Zakzewska , docteur en médecine, fondatrice du « New England hospital forwomen and children », directrice et médecin consultant de cet hôpital pendant quarante ans.
- Polonaise de naissance, Mme Zakrewska fut élevée à Berlin où elle fit ses études médicales. Mais comme à cette époque la liberté d’exercer la profession de docteur n’était pas accordée aux femmes, la courageuse jeune fille n’hésita pas à s’expatrier et vint en Amérique. Elle y suivit tout d’abord les cours de la « Western Reserve Medical School » de Cleveland et y prit son titre de docteur en médecine. Elle se rendit ensuite à New-York et là, avec l’aide de deux autres femmes docteurs, Mmes Elisabeth et Emily Blackwell, elle fonda la « New-York Infirmary for women and children ».
- Au cours d’une visite qu’elle fit à Boston, on lui offrit le poste de professeur à l’Ecole de médecine pour femmes.
- Elle accepta à la condition que l’enseignement pratique serait créé et elle fonda un hôpital à cet effet. Elle est resté à son poste une quarantaine d’années, toujours bonne et dévouée aussi bien envers ses élèves qu’envers ses malades qui l’adoraient.
- Le féminisme perd en elle une de ses plus vaillantes combattantes.
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- Un hôtel meublé pour femmes seules
- La Société philanthropique, que préside le prince d’Arenberg, estimant que la plupart des maux dont souffrent les habitants d’une grande ville proviennent de la médiocrité des logements, qu’ils soient insuffisants, insalubres ou d’un prix trop élevé, a déjà, à plusieurs reprises, essayé de remédier à ce mal, en créant des habitations hygiéniques.
- Quatre immeubles qu’elle a, dans le 13° arrondissement, mis à la disposition des familles d’ouvriers, ont été très vite occupés et ont servi de modèles à nombre de maisons nouvelles qui se sont élevées dans le même arrondissement.
- Mais il n’existait pas encore, dans Paris, d’hôtel meublé où des ouvrières vivant seules, jeunes filles ou veuves pussent habiter dans des conditions satisfaisantes d’hygiène, de protection et aussi de bon marché.
- C’est pour combler cette lacune que la Société philanthropique, utilisant un don de 500.000 francs de la baronne de Hirsch et un legs du docteur et de Mme Mar-jolin, née Ary Scheffer, a inauguré hier après-midi, à quatre heures, un hôtel meublé pour dames et jeunes filles dans le dix-huitième arrondissement.
- Cet hôtel a été construit, 37, rue des Grandes-Carrières, à l’angle de la rue Carpeaux, sur un terrain de 500 mètres. Il comprend un sous-sol, un rez-de-chaussée et cinq étages. Le premier et le deuxième sont divisés en dix chambres, d’une superficie moyenne de 14 mètres, ayant chacune une fenêtre, meublée d’un lit, une armoire et une toilette. La plupart ont des cheminées. Un calorifère chauffe l’escalier et les chambres.
- Le troisième, le quatrième et le cinquième étages sont divisés chacun en douze chambrettes d’une superficie moyenne de 10 mètres. Les cloisons qui les séparent ne montent pas jusqu’au plafond, mais s’arrêtent à 2m50 du sol, ce qui assure un cube d’air considérable. Les lavabos sont réunis dans une même salle.
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- Au rez-de-chaussée, deux salles communes sont destinées aux locataires : une salle de réunion, dm doit être ouverte toute la journée et le soir jusqu’à 10 heures, et une salle à manger, attenant à un fourneau-restaurant qui délivrera à des prix très minimes les plats que les locataires réclameront à travers un guichet.
- Le sous-sol contient plusieurs salles de bain et de douches, mises à la disposition des locataires, qui n’auront à payer que le linge. *
- Le prix des chambres est fixé à un franc par nuit, celui des chambrettes à 60 centimes.
- La cérémonie d’inauguration de la « Maison Marjo-lin » (c’est le nom que porte l'hôtel), était présidée par le prince d’Arenberg qui a, dans une courte allocution, remercié les membres de la commission chargée d'organiser la nouvelle institution, l’architecte, M. Saintrat, et toutes les personnes qui, après les fondateurs testamentaires, ont donné leur temps et leurs conseils pour mener à bien l’entreprise.
- M. Georges Picot, de l’Institut, président de la commission, a remis à la Société les clefs de l’hôtel, en exposant les raisons et l’origine de sa fondation.
- (Temps, 29 mai.)
- # %
- Femmes architectes.
- Mme Louise B. Bethune de Buffalo (N. Y.) est une des premières femmes architectes en Amérique. Elle exerce son métier depuis 1881 et elle est la seule femme admise comme membre à l’«American Institute of Architects ».
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- LÉ DEVOIR
- NOUVELLES
- DE LA
- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE DE GUISE
- 40e FÊTE DE L'ENFANCE
- Dimanche 7 et lundi 8 septembre 1902
- PROGRAMME DE LA CÉRÉMONIE AU THÉÂTRE -
- Dimanche 7 septembre, à 3 heures du soir.
- Dunkerque, allégro................................ Houziaux.
- 2a Le laboureur et ses enfants, chœur à 4 voix par les
- Elèves...... .................................... F. Godefroid
- 3- La fti'éria - N0 1).............................. Lacôme.
- 4* Discours de l’Administrateur-Géraat.
- 5‘ La fr'érla (N° 2).................•............... Lacôme.
- 6- Les Grelots (Souvenirs d’antan) chœur à 4 voix par les
- Elèves...-....................................... XXX.
- 7- Distribution des Prix.
- SORTIE DU THÉÂTRE
- 8- (Dans la cour de l’Aile droite) Le Cid, ouverture..... Massenet.
- A l’issue de la cérémonie, Place du Familistère, Mouvements d’ensemble en musique par la Société de Gymnastique « La Pacifique >.
- A 8 heures du soir, FÊTE DE NUIT, sur la pelouse près l’Aile droite.
- Grandes Illuminations.
- De 8 à 9 heures, CONCERT PAR L’HARMONIE.
- PROGRAMME :
- 1* Le roi des Mers, allégro....................... Gurtner.
- 2- La Féria (N03 1, 2, 3)......................... Lacôme.
- 3- Allégro du trio en si b........................ Beethoven.
- 4* Brise d’amour, valse........................... Allier.
- A l’issue du Concert, Bal à grand orchestre.
- Lundi 8 septembre.
- De 3 à 4 heures, Bal d’enfants dans la cour de l’Aile droite.
- A l’issue du Bal, des rafraîchissements et une collation seront servis
- aux enfants.
- A 8 heures du soir, Bal public et gratuit dans la cour de l’Aile droite. Les travaux des Elèves sont exposés au Foyer du Théâtre.
- Une fête analogue a été célébrée pour la 13e fois, huit jours auparavant, au Familistère de Schaerbeek-Bruocelles.
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- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
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- Discours de H. L.-V. Colin, Administraleur-Gérant.
- « Chers Elèves,
- « Ne vous semble-t-il pas que la Société du Familistère qui marche toujours vers le progrès, sans s’inquiéter des traditions, ne tienne les anciennes coutumes en trop grande vénération lorsqu’il s’agit de procéder à la distribution des prix à ses écoliers.
- » Il faut toujours comme prodrome à la remise de vos récompenses : le défilé, les morceaux d’harmonie et les choeurs que l’on vous impose sans tenir compte de l’impatience, bien légitime d’ailleurs, dans laquelle vous avez encore à entendre le discours de l’Administrateur-Gérant. N’allez pas espérer que ce discours pourrait être supprimé du programme : il doit, comme le disait dernièrement un président de distribution de prix, revenir chaque année avec la régularité des saisons ; et j’apprécie trop l’honneur et l’importance de mon rôle pour vous en faire grâce.
- » Mais tranquillisez-vous, je serai bref et aussi moins sévère, si tant est que je fus sévère les années passées. J’essaierai de ne pas vous faire trop de morale.
- » Je vais vous indiquer les résultats de l’année scolaire 1901-1902, en dissimulant qu’ils sont quelque peu moins bons que ceux des années précédentes.
- » Je n’ose pas le dire à vos maîtres, ils le prendraient pour un reproche, alors que je leur apporte nos félicitations les plus sincères.
- v Dans la cinquième année primaire, professeur M. Dehorter, nous avons présenté au certificat d’études primaires 14 garçons et 12 filles; 8 garçons et 12 filles ont été reçus. Dans la quatrième année primaire, professeur M. Moiroud Lucien, ont été présentés 1 garçon et 2 filles qui ont été reçus.
- « Au total 29 élèves présentés et 23 reçus.
- « Au concours ouvert par le Manuel général sur les
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- facultés suivantes : Orthographe et analyse, écriture, composition française et calcul, dans la série comprenant les élèves filles ayant plus de 13 ans au 1er juillet 1902, l’élève Buridant Marie a été classée première avec 69 points sur un maximum de 80. (Applaudissements.)
- « Bans la même série, catégorie des garçons, l’élève Lanciaux Maurice a été classé deuxième avec 65 points, le premier en ayant 66. Tous les deux ont obtenu un prix. (Applaudissements). A l’examen des bourses pour l’école professionnelle de Reims, section commerciale, sur quatre concurrents, Télève Lanciaux Maurice a été classé premier. (.Bravos répétés).
- « A l’école nationale professionnelle d’Armentières, Anstel Paul vient de terminer sa deuxième année et Roy Julien sa première année, tous deux avec un bon classement et particulièrement Roy Julien dont les notes sont au-dessus de la moyenne.
- c< L’élève Macaigne Emile a terminé se troisième année à l’école d’Arts et Métiers de Chalons dans de bonnes conditions. Nous espérons qu’il sortira dans la première moitié de sa promotion. S’il sait reconnaître les sacrifices que l’Association a faits pour lui, il sera à même de nous montrer que ces sacrifices ne sont pas perdus puisqu’il vient d’entrer comme dessinateur à notre usine de Schaerbeek.
- « Je m’en voudrais de ne pas parler ici, de vos jeunes camarades orphelins, malheureusement déjà nombreux et qui, eux aussi, viennent d’avoir leur petit succès :
- « Les jeunes Dacheux Marcel et Joseph Edmond ont obtenu cette année, à l’orphelinat de Lemé leur certificat d’études primaires. Je vous rappelle qu’il y a deux ans, la jeune Joseph Aline avait obtenu aussi son certificats d’études. Adressons-leur nos félicitations d’autant plus vives qu’ils sont plus à plaindre, en les assurant que l’Association ne les perd pas de vue. Nous les avons fait assister à cette fête et nous leur distribuerons tout à l’heure, comme à vous, de beaux prix. (Bravos).
- « L’année prochaine nous les ferons aussi participer
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- NOUVELLES DÜ FAMILISTERE
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- au petit voyage d’agrément (appelons-le promenade d’honneur si vous voulez^ que nous avons décidé d’offrir aux élèves les plus travailleurs et les plus sages, à ceux qui ont été le plus souvent inscrits au tableau d’honneur.
- « Cette année 31 d’entre vous en ont profité. Si comme nous le supposons, la chose leur a été agréable, qu’ils le disent bien haut à leurs camarades afin que le nombre des heureux augmente ; l’Administrateur-Gérant se fera, alors, un devoir et un plaisir d’être aussi de la partie.
- « Je dois vous signaler maintenant que vos maîtres ont reçu l’ordre de tenir avec toute l’exactitude voulue vos livrets scolaires. Il faut qu’à l’âge de 14 ans, quand vous entrerez à l’usine, votre livret soit la comptabilité exacte de votre séjour à l’école, le grand livre de votre travail, de votre conduite et de vos aptitudes.
- » Le maître devra y résumer son appréciation sans défaillance car je suis décidé à tenir compte des mauvaises notes qui me seront apportées. Tous ceux dont la conduite surtout aura laissé à désirer en classe seront mis en observation à l’usine jusqu’à ce que, par leur manière de faire, ils se soient montrés dignes de profiter des mêmes avantages que leurs camarades.
- » Puisque nous parlons de votre entrée dans l’association, et que vos maîtres font tous leurs efforts pour vous préparer à y tenir une place honorable, il n’est pas sans intérêt de leur faire remarquer que la pratique de la mutualité n’a pas encore suffisamment développé chez nous l’esprit de fraternité.
- » Godin a dit dans les préliminaires de nos statuts :
- « La société doit ses douleurs et ses misères à l’igno-» rance et au mépris de la justice et surtout à l’esprit » d’égoïsme dont les individus sont encore possédés....
- » Tant que l’égoïsme dominera chez les individus, ils » seront impuissants à s’associer pour le bien commun.
- » L’égoïste, mes amis, n’éprouve d’autre amour que celui de sa personne. C’est celui qui ne vit que pour soi, qui subordonne tout à ses goûts, à ses convenances, qui
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- LE DEVOIE
- sacrifie les intérêts d’autrui aux siens, qui ne fait que du tort à ceux avec qui il est appelé à vivre.
- La Bruyère en disait ceci : « Tout ce qu’il trouve sous « sa main lui est propre, il embarrasse tout le monde, « ne se contraint pour personne, ne plaint personne, « ne connaît de maux que les siens... ne pleure point la « mort des autres, n’appréhende que la sienne, qu’il rate chèterait volontiers de l’extinction du genre humain.»
- » Eh bien ! nous voudrions que tous les membres de notre belle association sachent s’élever au sentiment de la fraternité, à l’amour les uns des autres; qu’ils n’aient tous qu’un désir : utiliser toutes les ressources dont Godin les a comblés, au progrès et au bien-être communs. Nous voudrions que l’égoïste, chez nous, ne fût plus qu’une rare exception, que l’idéal de solidarité et de sacrifice, encore imparfaitement entrevu, se précise, s’éclaire d’une lumière éclatante. Nous voudrions surtout que dans l’enfant, l’école ébauche le mutualiste.
- » Assez longtemps l’égoïsme humain s’est cantonné dans cette formule si sotte et si décevante à la fois et qui veut que « Charité bien ordonnée commence par soi-même ». Que vos maîtres vous apprennent déjà à regarder en face cette formule ; qu’ils vous répètent que Godin nous a dit, lui, et nous a prouvé que charité bien ordonnée commence souvent par les autres.
- » J’avais promis d’être moins sévère et je m’aperçois que la vilaine tradition me fait encore montrer les grosses dents. Ne les voyez pas trop grosses mes amis, je serais fâché que vos plaisirs en fussent aujourd’hui troublés, et puisque demain vous terminez votre belle petite fête par une récréation dansante, je dirai en parodiant l’immortel poète des enfants, dans la chanson de Grand-Père :
- « Dansez mes petits amis,
- » Dansez en rond.
- » En vous voyant si gentils,
- » Les vieux riront. »
- 1 (Vifs applaudissements).
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- CÉPHISE
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- Par Henry GRÉVILLE
- s
- {Suite.)
- A tous les étagés il trouva les symptômes de la désagrégation morale et matérielle qui annonce le déclin des empires; bién des événements qui lui étaient demeurés des mystères s’éclairèrent d’un jour éblouissant. Il interrogea et obtint des réponses ; son valet de chambre, qui avait servi chez son père avant son mariage, lui révéla le reste. Alors il prit sa plume et écrivit à Mme Maubert :
- « Nous ne pouvons plus y tenir, ma pauvre maman. J’ai fait tout ce que j’ai pu , et Emmeline y a mis du sien à un point dont je ne saurais assez la louer; mais une série d’expériences nous a ouvert des horizons devant lesquels il n’y a plus à reculer. Tant qu’Isaure sera chez nous, nous ne garderons pas de domestiques, le fait est certain. Voilà deux cuisinières et trois femmes de chambre qui s’en vont sans motifs valables. Nous avions enfin mis la main sur une Toulousaine, honnête et cordon bleu à s’en lécher les doigts, une sorte de saint Jean Bouche d’or qui nous a déclaré la vérité ; elle a même consenti à nous laisser l’option entre elle et Isaure. « Si mademoiselle s’en va, dit-elle, je resterai : mais si mademoiselle reste, je m’en vais. » Cela avec l’accent que tu sais et des yeux à faire flamber l’esprit-de-vin dans la bouteille. Nous lui avions donné le choix, nous, entre s’en aller tout de suite ou faire ses huit jours. Elle a choisi les huit jours , ce qui nous donne le temps d’en chercher une autre ; mais avec la réputation qui nous est faite maintenant, grâce à Isaure, nous courons risque de ne trouver personne
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- LE DEVOIR
- de convenable si vous ne rappelez pas celle-ci à Paris. Est-ce que Colette ne pourrait pas s’en charger ? »
- — Pauvre Colette ! soupira Mme Maubert, elle a eu sa part d’épreuves ; ce serait bien injuste que de lui imposer celle-là. Il n’y a rien à faire, Céphise; je vais écrire qu’on cherche un chaperon pour ramener Isaure. Papa sera ici la semaine prochaine, et alors cela ira mieux.
- Le chaperon fut promptement trouvé dans la personne de Mme Béthune, femme d’un employé supérieur de la Compagnie d’Orléans ; c’était une haute et puissante dame, en ce sens qu’elle mesurait environ un mètre quatre-vingts de haut, sur une épaisseur appropriée. Avec cela une paire de moustache d’un très joli noir lui donnait l’apparence de la plus formidable protection. Le malheur est qu’elle était la proie de la plus prodigieuse timidité, comme il arrive souvent aux femmes que la nature a pourvues d’un extérieur trop imposant ; mais cela ne se voyait pas, et pour un trajet de huit heures, l’apparence était tout, se dit Lucien.
- Isaure était à la fois furieuse et satisfaite ; ces deux expressions contradictoires, qui n’auraient pu trouver à s’accorder dans nul autre caractère, demandent une courte explication. Elle était furieuse parce que son frère ne lui avait pas dissimulé l’amère vérité, ajoutant même des réflexions très louangeuses pour Mme Maubert et Céphise, ce qui était fait pour l’exaspérer ; mais elle était satisfaite parce que ce retour lui procurait le moyen de presser les événements qui, à son idée , devaient lui assurer la liberté.
- Pendant que Lucien dénichait la bonne Mme Béthune, appelée à Paris par ses affaires, Isaure avait annoncé son départ à Mme de Livérac avec son désir de voir Ernest et de s’entretenir avec lui d’une façon un peu suivie.
- Mme de Livérac était pleine d’imagination; il faut posséder beaucoup de cette précieuse denrée pour vivre aux dépens d’autrui principalement, et surtout sans qu’une portion différente de cet autrui se doute de vos
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- moyens d’existence! An reçu du billet d’Isaure, elle combina un plan, aussitôt approuvé par Ernest, moins imaginatif, et lui répondit de partir sans s’inquiéter de rien, au jour qui serait fixé ; elle rencontrerait Ernest dans le train.
- A l’heure dite, mais avec pas mal de retard, Isaure, accompagnée de son frère et de son chaperon , parut sur le quai, où son regard inquiet chercha la forme grêle et mesquine de Livérac ; il ne se montra pas, et Mme Béthune s’étant dirigée vers le compartiment des « dames seules », Lucien s’empressant d’y hisser tous les menus objets dont sa sœur s’encombrait toujours en voyage, la triste Isaure se vit obligée de se rapprocher de sa prison mouvante.
- — Nous serons très mal là dedans ! dit-elle à son frère à la fois comme remerciement et comme adieu.
- — Très bien, au contraire, répliqua flegmatiquement le jeune homme ; embrasse biën maman et Céphise. Bon voyage !
- Le train s'ébranla avant que l’infortunée eût pu trouver quelque chose de désagréable à répondre.
- Si Mme Béthune avait jamais vu des’visages boudeurs, elle pu s’assurer ce jour-là qu’ils n’étaient rien en comparaison de celui qu’elle avait sous les yeux. Les espérances d’Isaure s’écroulaient, trébuchant les unes sur les autres comme des capucins de cartes. Elle n'ignorait pas que, chez ses parents, bien des petits manèges allaient devenir dangereux, sinon impossibles , tels que d’attendre le facteur à l’heure de la distribution, pour recevoir elle-même ses précieuses missives, jeter dans une boîte en passant, sans attirer l'attention, celle qui devait porter à Ernest quelque utile recommandation, et cent autres manèges subreptices.
- Ne pas correspondre avec Ernest, ne plus savoir comment s’y prendre, et c'était la faute de Mme Béthune ! Isaure ne s’avisa pas un instant que si elle s’était un peu plus pressée le matin, si au lieu de mettre la maison de son frère sens dessus dessous par des re-
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- tards et des oublis tellement nombreux qu’ils semblaient, prémédites , elle avait eu la précaution d’arriver dix minutes avant l’heure, elle eût, suivant le voeu de son âme, aperçu le cher Ernest à la portière ou sur le marchepied d’un compartiment.
- Mais Mme de Livérac connaissait, — quoique imparfaitement , — sa future belle-fille, et elle n’avait eu garde de compter sur une chose aussi aléatoire que son exactitude. Au moment où le train s’arrêtait en gare d’Angoulême, Mme Béthune se leva.
- — Nous déjeunons ici, dit-elle.
- Isaure la suivit, l’air boudeur et sombre. Sur le seuil du bufîet, qui l’attendait? Ernest!
- Frais, — autant que le lui permettait sa constitution, comme une rose, comme une Gloire-de-Dijon nouvellement cueillie, — il salua les deux dames , et laissant le massif chaperon passer devant, il chuchota deux mots à l’oreille d’Isaure, dont le visage rayonna soudain de satisfaction , au point qu’elle en devint presque jolie.
- Mme Béthune, ayant trouvé deux bonnes places loin d’un courant d’air, fit signe à Isaure, qui s’approcha lentement.
- — Dépêchons-nous ! dit la bonne créature.
- — Je n’ai pas faim, répondit laconiqûement Isaure en s’asseyant.
- On lui servit néanmoins le traditionnel déjeuner, aussi bousculé que faire se peut. Mme Béthune avalait de gros morceaux sans prendre le temps de les mâcher, au grand dommage de sa future digestion. Isaure ne touchait à rien.
- L’appel retentit; les voyageurs se précipitèrent; les deux femmes se retrouvèrent devant leur marchepied.
- — Je meurs de faim, déclara Isaure.
- Le chef de train fermait les portières avec le bruit sans lequel, en France et administrativement, il paraît qu’on ne peut rien faire de définitif.
- — Je vais déjeuner dans le wagon-restaurant, dit
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- brièvement la jeune fille ; vous me retrouverez à Poitiers.
- La portière du compartiment « dames seules > fut fermée dans son dos, sur la face éperdue de Mme Béthune ; Isaure courut au wagon-restaurant, tout proche, où l’attendait Ernest, qui la hissa jusqu’à lui, et le train partit.
- Ernest guida sa compagne vers une petite table agréablement située, lui enleva son vêtement de voyage et la fit asseoir.
- C’était un plaisir délicat que d’être assise là, devant les grandes glaces, où défilait le paysage embrumé ; cela avait un petit ragoût de cabinet particulier très suffisant pour une demoiselle encore soumise au joug maternel. Isaure savoura ce fruit défendu tout à son aise, pendant que son cavalier commandait le repas, et ensuite ils se regardèrent en pouffant de rire.
- Au bruit, quoiqu’il fût étouffé autant que possible, les autres convives se retournèrent : pas de chance, Livérac connaissait le gros monsieur, dans le coin là-bas... Le gros monsieur n’avait pas envie d’être salué , accompagnant une dame très jolie, mais qui évidemment n’appartenait pas à sa famille. Ils ne se saluèrent donc pas. Ernest fut un peu vexé : en définitive , il désirait épouser Isaure, et se voir reconnu en sa compagnie était ennuyeux ; mais qui veut la fin veut les moyens, et il voulait la fin, fortement.
- Pendant le déjeuner, ils eurent tout le temps d’organiser leur plan de conduite, ou plutôt celui de Mme de Livérac. Loin d’escamoter ce déjeuner, il fallait s’en servir, mais seulement dans le cas où M. Maubert ferait des difficultés. Mme Béthune, convenablement terrorisée, puisqu’elle était timide — on se servirait de cet heureux incident, — ne dirait peut-être que ce qu’elle savait, c’est-à-dire que Isaure lui avait faussé compagnie pour aller dîner seule dans le wagon-restaurant. Ensuite, on verrait.
- Il importait d’attaquer M. Maubert vivement, sans
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- lui laisser le temps de se défendre — et surtout de prendre des renseignements. Si Livérac avait su qu’à cette heure même, la tête entre ses deux poings, le père d’Isaure se demandait auquel de ses ennemis il pourrait bien marier sa fille, en lui donnant la moitié de sa fortune pour le décider, il se fût réjoui. Mais s’il avait su que M. Maubert ajoutait mentalement : « Quant à ce petit farceur de Livérac, jamais ! Je la mettrais plutôt dans une maison de santé ! » il eût conçu de plus vives inquiétudes.
- De tendresse il ne fut pas, il ne pouvait pas être question; l’endroit n’y prêtait guère, les convenances l’interdisaient, et de plus, quelque chose d’indéfinissable, mais sûrement de vilain, se glissait entre ces deux fiancés, pareils à deux complices, et les détournait l’un de l’autre au moment même où ils faisaient le nécessaire pour s’engager irrévocablement.
- Dans le jour faux du wagon, dans l’inconvenance de leur situation, ils s’examinaient, se trouvant réciproquement laids et malhonnêtes.
- — Pour avoir monté ce coup-là, il faut que ce jeune homme soit pas mal ficelle ! pensait Isaure dans un argot qu’elle affectionnait.
- — Pour avoir joué son chaperon, il faut que la demoiselle soit joliment rouée! se disait Ernest. J’aurai à la tenir serré si je ne veux pas qu’elle me fasse des tours !
- Il la regardait; les yeux lui semblait faux et fuyants, quoique suffisamment jolis de forme; le sourire était trivial, le rire davantage ; aucune bonté ne se faisait voir sur ce visage déjà singulièrement plissé près de la bouche, par la moue perpétuelle des mécontentements.
- — Qu’il est donc laid ! se disait Isaure. Je ne le croyais pas aussi laid que cela! Il a l’air rusé... Mais je saurai bien le mater tout de même.
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- XXVI
- Lorsque Isaure sentit le train ralentir son allure, elle se prépara à descendre afin de retrouver son chaperon. Mais le chaperon, mû par une force plus considérable que celle des muscles, paraît-il, avait mis en action une telle vélocité que la jeune émancipée faillit tomber dans ses bras, au moment où. elle avançait le pied pour quitter le wagon-restaurant.
- Les deux mouvements mal combinés, unis à celui du frein Westinghouse, eurent pour résultat de précipiter un peu trop vite Ernest entre les deux femmes.
- — Monsieur de Livérac, s’écria Mme Béthune, qui était timide, mais point sotte, je suis vraiment fâchée de vous voir en cette aventure, à cause de madame votre mère; mais il me sera impossible...
- — En voiture , messieurs les voyageurs !
- Ernest n’entendit pas exactement ce qui serait impossible à Mme Béthune, mais il put, dans la vapeur empestée des « fumeurs », deviner à loisir que cette chose impossible serait de garder le silence.
- Il n’est tel qu’un mouton enragé pour s’emballer ; la timide Mme Béthune était positivement enragée, et Isaure dut se résigner à entendre des mots fort durs, d'autant plus durs qu’elles étaient seules dans les « dames seules », et que la timidité du chaperon avait disparu soudainement.
- — Je n’aime pas qu’on me prenne pour une bête, conclut la dame ; je n’ai pas l’honneur de connaître personnellement Mme Maubert ; mais elle saura ce soir même, avant que j’aille à mes affaires, l’usage que vous avez fait de ma protection.
- — Ma mère est très malade, rétorqua Isaure; toute émotion vive peut la tuer ; je pense que vous ne voudriez pas en prendre la responsabilité. *
- — La responsabilité serait non sur moi, mais sur vous! répondit judicieusement le chaperon outragé.
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- Mais comme il se peut que vous disiez la vérité , c’est donc à M. Maubert que je m’adresserai.
- — Il est dans le Tyrol, répliqua l’indisciplinée.
- — Il en reviendra quelque jour, je présume , et ce jour-là, je le verrai.
- Mme Béthune renferma sa haute personne, ses bons gros yeux vexés et ses moustaches indignées dans un silence très digne. Isaure, qui manquait de dignité dans les cas graves , essaya à plusieurs reprises de l’en faire sortir, mais elle y perdit sa peine.
- A l’arrivée du train , la jeune fille se mit d’avance à la portière, afin de constater par elle-même l’imminence du péril qui l'attendait. Hélas ! M. Maubert n’était plus dans le Tyrol ! Ni Gaëtan non plus ; tous deux sur le quai, ils regardaient venir l’express sans impatience marquée.
- Isaure eût bien voulu faire passer son père pour un oncle ou un vieil ami, mais ce fut impraticable. Le chapeau à la main , le sourire aux lèvres, M. Maubert remerciait l’obligeant chaperon, avant même que sa seconde bottine eut touché la terre ferme.
- — Je vous demanderai un moment d’entretien, monsieur, ce soir ou demain matin, le plus tôt possible ! fut la réponse, accompagnée d’une rougeur extrême, car toute la timidité de Mme Béthune avait reparu.
- — Tout de suite , si vous voulez, fit M. Maubert, non sans inquiétude. Je ne manque pas d’amis ici, on va nous ouvrir un salon... Gaëtan, pars avec ta sœur, je prendrai une voiture. Donne-moi le bulletin de bagages, Isaure.
- La victime des convenances, livrée aux soins de son frère désormais plus grand qu’elle de toute la tête, monta dans le coupé de famille et refusa obstinément d’ouvrir la bouche.
- — Oh bien ! lui dit Gaëtan, si c’était pour ça, c’était pas la peine de me lever si matin ! Nous sommes arrivés hier soir seulement, et ce matin, à six heures, j’étais debout... J’ai remarqué que quand je me lève
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- de trop bonne heure, il m’arrive toujours quelque chose de désagréable! Aujourd’hui, c’est toi; le morceau est un peu gros !
- — Quand te renferme-t-on dans ta boîte ? demanda hargneusement Isaure.
- — Après-demain , lundi. J’ai encore trente-six heures pour te faire des politesses, ma sœur adorée, répondit le jeune homme avec aménité.
- Ce n’était plus un enfant; il avait conquis par ses épreuves variées le droit d’être traité en adolescent tout au moins ; et autour de lui, les siens, à son retour, s’étaient aperçus qu’il avait seize ans révolus.
- — Et puis, tu sais, Isaure, faut plus ennuyer personne, conclut-il, parce que tout le monde en a assez !
- — Et moi donc ! repartit l’aimable jeune fille.
- En franchissant le seuil paternel, Isaure avait cependant l’air gêné; un baiser sommaire à Mme Maubert, une simplification de bienvenue tout à fait irréductible à Céphise, et elle disparut dans sa chambre, où la nouvelle femme de chambre, violemment sonnée, put apprendre immédiatement que cette jeune maîtresse-là ne ressemblait pas du tout à l’autre.
- Une heure après, M. Maubert revint et, sans préparatifs oratoires, se rendit dans la chambre d’Isaure, où la valise ouverte sur une table avait déjà versé un torrent d’objets peu faits ordinairement pour se trouver réunis.
- — Isaure, lui dit-il d’une voix rude, mais calme en apparence, tu vas me dire la vérité. Le temps des mensonges est passé.
- Le sang de révoltée qui coulait dans les veines de la jeune fille lui monta violemment à la tête.
- — La vérité? fit-elle insolemment. C’est que je veux sortir de cette maison à n’importe quel prix ; je suis lasse d’être la victime de Céphise et l’objet de vos injustices à tous.
- — Toi? fit M. Maubert abasourdi* la victime? C’est bien, nous en reparlerons plus tard.
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- — Tout de suite, si tu veux, répliqua Isaure hors d’elle-même, elle a inventé contre moi je ne sais quelles calomnies, elle m’a volé un billet de cent francs dans mon porte-monnaie pour me faire du tort.
- La main de M. Maubert, emportée par une irrésistible impulsion, s’enleva; une tension plus forte encore de sa volonté la retint à quelque distance de la joue de sa fille, et l’envoya s’abattre sur l’épaule de la coupable, qui plia sous la secousse.
- — Remercie-moi, fit-il, de ne t’avoir donné ce soufflet qu’en intention, et en même temps tiens-le pour reçu, car jamais soufflet ne fut offert de si bon cœur. Alors, Céphise t’a volé un billet de banque? C’est le premier mot que j’en entends. Nous éclaircirons cette affaire là après l’autre. Tu as donné rendez-vous à Livérac en chemin de fer. Vous avez donc une intrigue? Depuis quand?
- Pendant que son père parlait, le regard d’Isaure s’était fixé sur un petit paquet de lettres, attaché avec un ruban de fil rouge, à moitié sorti de son sac et perdu parmi vingt autres objets sur la table. Mais M. Maubert avait l’œil et l’esprit prompts : sa main fût sur le paquet avant qu’Isaure eût pu le prévenir.
- — Voilà la réponse à ma question, dit-il, et probablement ces lettres mentiront moins que toi. Tu resteras dans ta chambre jusqu’à ce que je te permette d’en sortir. Pour les domestiques, je te permets de dire que tu es malade. On te montera ton dîner, un dîner de malade.
- Il sortit, refermant la porte, et Isaure eut l’impression qu’une prison effroyable venait de tirer sur elle ses innombrables verrous. Elle connaissait son père et savait que jamais il n’avait parlé en vain.
- Le lendemain, à son lever, l’aimable Ernest reçut un télégramme bleu, le priant de se rendre sur-le-champ chez M. Maubert.
- suivre.)
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- ASSURANCES MUTUELLES
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- Société du Familistère. - Assurances Mutuelles
- MOUVEMENT DE JUIN 1902, A GUISE
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes...... 2.685 05 \
- Subvention de la Société......... 454 65 > 3.648 75
- Malfaçons et Divers.............. 509 05 )
- Dépenses..................................... 3.855 »
- Déficit en juin................. 206 25
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes....... 583 »)
- Subvention de la Société.......... 194 15 > 798 20
- Divers............................ 21 05 )
- Dépenses......... ........................ 1.065 30
- Déficit en juin.......................267 10
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et Divers 7.502 401
- Intérêts des comptes courants et > 12.478 85
- du titre d’épargne............ 4.976 45)
- Dépenses :
- 128 Retraités définitifs........... 8.324 55 \
- 5 — provisoires............... 258 50 /
- Nécessaire à la subsistance........ 3.442 65 / 13.430 04
- Allocations aux famill8 des réservistes 28 »l Divers, appointem., médecins, etc. 1.376 34 '
- Déficit en juin.........................951 19
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes.. 581 50 } „
- Subvention de la Société..... 264 05 j
- Dépenses.............................. 1.363 25
- Déficit en juin......... .....517 70
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er juillet au 30 juin 1902 147.954 92 )
- » individuelles » » 40.100 35) lî58‘UoD
- Dépenses » » ........... 220.453 35
- Excédent des dépenses sur les recettes.. 32.398 08
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- LE DEVOIE
- ÉTAT CIVIL AU FAMILISTÈRE DE GUISE
- MOIS DE JUIN 1902
- Naissances :
- 1er Juin 1902 Moyen Marcel-Henri, fils de Moyen Lucien et de Lanoy Marie.
- 15 — Péteau Fernande, fille de Péteau Jules
- et de Froment Henriette.
- 19 — Hutin Marthe, fille de Hutin Théophile
- et de Fouconnier Marthe.
- 26 — Dassonville Berthe, fille de Dassonville
- Charles et de Dassonville Laure.
- Décès :
- 3 — Piponnier Antoine, âgé de 58 ans.
- Le Secrétaire, A. Hoüdin.
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nîmes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES.
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE COMPLÈTE
- de J.-B. André GODIN (1)
- Glorification du Travail. Emancipation du Travailleur.
- II
- Unité : causalité , continuité.
- Dans la vie je vois la promesse et la sourcê de toutes les formes de matières.
- (William Crookes (2).
- 2. — Leçons de la Science confirmant Tidéal philosophique et social de J.-B. A. Godin.
- F. — Puissance illimitée et évolution graduée d’après les lois
- naturelles.
- Deux leçons d’intérêt primordial dans l’objet qui nous occupe, sont fournies par la chimie :
- 1° En agissant dans le sens des lois constructives universelles, on fait appel à une puissance illimitée ; ce qui appuie le concept de rattachement du conditionné à Tlnconditionné ;
- 2* C’est par filiation graduée, précise, fatale, que les transformations s’opèrent ; ce qui comporte l’enregistrement continu de la valeur de fonction dans l’intelligible, (soit une inéluctable sanction de tous les actes conscients) ; et en même temps appuie la propo-sion d’Emmanuel Kant : le monde résultant d’une Idée (celle de l’usage de la raison pure.)
- (1) Appendice, p. 60, tome 26e, Le Devoir, janvier 1902.
- (2) Congrès de l’Association britannique pour l’avancement de* sciences, Bristol, septembre 1898. Revue scientifique, 41 bis, rue de Ghâteaudun, Paris. Numéro du 8 octobre 1898, p. 457.
- 1
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- LE DEVOIR
- Ouvrons le volume « La Synthèse clinique (1) » du créateur même de méthodes générales de synthèse, Berthelot ; nous lisons, touchant la loi scientifique de reproduction de tel ou tel principe immédiat : (p. 273 et s.) : «... La connaissance de cette loi permet de réaliser une infinité d’autres effets semblables aux premiers, de former une multitude d’autres substances, les unes identiques avec les substances naturelles déjà connues, les autres nouvelles et inconnues, et cependant comparables aux premières... La synthèse des corps gras neutres, par exemple, ne permet pas seulement de former artificiellement les quinze ou vingt corps gras naturels connus jusque-là, mais elle permet encore de prévoir la formation de plusieurs centaines de millions de corps gras analogues et qu’il est désormais facile de produire de toutes pièces, en vertu de la loi générale qui préside à leur composition. C’est le développement • nécessaire de ces séries générales de lois et de composés qui rend si difficile la solution de chaque problème synthétique envisagé isolément... Tout corps, tout phénomène représente, pour ainsi dire , un anneau compris dans une chaîne plus étendue de corps, de phénomènes analogues et corrélatifs. Dès lors, on ne saurait le réaliser individuellement, à moins d’être devenu maître de toute la série des effets et des causes dont il représente une manifestation particulière. Mais par là même chaque solution acquiert un caractère de fécondité extraordinaire. »
- « Voilà comment nous saisissons le sens et le jeu des forces éternelles et immuables qui président dans la nature aux métamorphoses de la matière, et comment
- (1) La Synthèse chimique par M. Berthelot, membre de l’Institut, professeur au Collège de France, 1897. Félix Alcan, éditeur, 108, boulevard Saint-Germain, Paris (1 volume).
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES 643
- nous arrivons à les faire agir à notre gré dans nos laboratoires. Le mode suivant lequel s’exerce cette puissance mérite quelque attention. Ce qu’il est surtout essentiel de connaître, c’est la succession fatale des changements que la matière éprouve, la filiation précise des substances qui se transforment, et l’influence du milieu et des circonstances dans lesquelles s’effectuent les métamorphoses. Ces choses étant exactement connues, nous devenons les maîtres du mécanisme naturel et nous le faisons fonctionner à notre gré : soit pour reproduire les mêmes effets qui nous ont appris à le connaître, soit pour développer des effets semblables conçus par notre intelligence. Dans tous les cas, il est essentiel de remarquer que notre puissance va plus loin que notre connaissance. En effet, étant données un certain nombre de conditions d’un phénomène imparfaitement connu, il suffit souvent de réaliser ces conditions pour que le phénomène se produise aussitôt dans toute son étendue ; le jeu spontané des lois naturelles continue à se développer et complète les effets, pourvu que l’on ait commencé à le mettre en oeuvre convenablement. Voilà comment nous avons pu former les substances organiques, sans connaître à fond les lois des actions intermoléculaires. Il est même vrai de dire que, si les forces une fois mises enjeu ne poursuivaient pas elles-mêmes l’oeuvre commencée, nous ne pourrions imiter et reproduire par l’art aucun phénomène naturel ; car nous n’en connaissons aucun d’une manière complète, attendu que la connaissance parfaite de chacun d’eux exigerait celle de toutes les lois, de toutes les forces qui concourent à le produire, c’est-à-dire la connaissance parfaite de l’Univers. »
- Un exemple topique est indiqué (dans le même volume) touchant l’évolution graduée et le développement
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- LE DEVOIR
- des capacités intrinsèques de fonction à travers les modifications phénoménales. Le savant professeur expose les premières tentatives infructueuses, puis signale que l’élément nouveau à introduire pour arriver au succès est l’emploi du temps ; « par là-même » écrit-il, (p. 183) « la formation artificielle des corps gras neutres se rapproche encore des conditions compatibles avec les milieux organisés. »
- Il expose ensuite comment exaltant les affinités des corps en présence par le concours de la chaleur, on obtient des produits de plus en plus rapprochés du but; comment s’imposent des tentatives successives dans lesquelles (p. 184) « on prend les produits des premiers essais comme point de départ, » pour arriver enfin à l’obtention complète du produit cherché.
- Cette obligation de prendre pour point de départ de chaque tentative « les produits des premiers essais » soit la valeur transcendentale de fonction précédemment acquise, est la démonstration de l’évolution de la conscience empirique même de chacun des éléments constitutifs du composé ; puisque ce composé même se transforme constamment et que chaque métamorphose nouvelle exprime un état progressif d’équilibre réalisé par une plus complexe coordination, harmonisation, des mouvements des éléments intimes de la substance. (Voir aussi à ce sujet, La théorie atomique, Wurtz, p. 224 et s. Editeur : Félix Alcan.)
- Que l’on se représente par des nombres ces valeurs de fonctions ou modes d’équilibre plus ou moins complexes atteints successivement par la conscience empirique, etTon saisira très bien la loi mathématique de l’évolution graduée vers un nombre quelconque, en passant par tous les intermédiaires.
- Les phénomènes s’appellent par évolution graduée:
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES *;@45
- tout système est donc ou en ascension vers les valeurs de fonction de plus en plus complexes, ou en d’échéance de capacités. C’est la démonstration par la Science de cet élément de direction de soi-même, d’une incalculable portée : constitution par chacun de sa valeur trans-cendentale de travail ou de fonction (et conséquemment de sa place et de son emploi dans l’univers), à travers les métamorphoses phénoménales. Il peut n’être pas sans intérêt d’observer ici que le grand physiologiste Claude Bernard fournit des conclusions à l’appui de l’évolution des capacités de fonction à travers les modifications phénoménales; de même qu’il en fournit une en parfait accord également avec les données de Kant, relativement au mode d’exister de l’univers conditionné.
- Dans son ouvrage « Leçons sur les phénomènes de la vie communs auoc animaux et aux végétaux O», Claude Bernard établit en effet que toute manifestation vitale commence et s’entretient par la dépense, l’usage de quelque chose ; ce qui, étendu à l’univers phénoménal, montre que celui-ci ne peut être sa source à soi-même. N’apparaissant et ne s’exerçant qu’au prix d’une dépense, le contingent est en perpétuelle modification ; naissance et mort sont des termes interchangeables, de simples aspects de l’évolution incessante des choses et des êtres : évolution dans laquelle tout s’utilise suivant sa valeur de fonction ou de travail.
- Les phénomènes de nutrition, génération, régénération, cicatrisation, rédintrégation le démontrent jusqu’à l’évidence.
- Concluons : La Science écarte — en montrant que ]’une et l’autre sont contradictoires avec le principe de conservation et d’évolution de l'énergie — deux idées en apparence tout opposées, mais que l’arrivée au même
- (1) Editeurs : J.-B. Baillère et fils, 19, rue Hautefeuille, Paris (2 vol.)
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- LE DEVOIR
- résultat condamne : Celle (^anéantissement de la valeur directrice de fonction d’un système quelconque, particule ou homme, lors de la décomposition de ce système ; ou celle (conçue à peu près exclusivement pour l’homme) d’entrée de cette valeur de fonction en un stationnement définitif (paradis ou enfer), chose équivalente à l’anéantissement de fonction.
- Montrant que, de la particule à l’homme, toute énergie se classe suivant sa valeur de travail et évolue en conséquence, la Science révèle ainsi l’inéluctable responsabilité attachée par la loi de causalité à chacun de nos actes, à chacune des pensées volontairement entretenue et développée par nous. Quoi de plus propre à diriger chacun vers la culture en lui-même du plus haut idéal, le redressement vigilant de ses instincts les plus grossiers, le soin de toute substance sur laquelle il a action , en un mot vers l’amour du travail, l’amour des œuvres d’utilité universelle ?
- Que l’homme s’oriente — et cela relève de sa liberté —vers le principe d’Unité et sa progression morale sera graduée, précise, fatale. De même sera graduée, précise, fatale, sa dégradation, s’il s’abstrait de l’idéal d’Unité, réalisant ainsi temporairement en lui la condition d’un moteur thermique supposé abandonné à lui-même. Ceci touche à la dégradation d’énergie constatée dans notre système solaire. Mais tous les systèmes petits ou grands ont leurs phases, sans que cela puisse impliquer en rien la dégradation finale universelle. Au point de vue mécanique, la dégradation finale universelle est réfutée, si l’on conçoit l’univers phénoménal relié à l’Absolu.
- Vve J.-B.-A. Godin, née Moret.
- (A suivre).
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- LES TRUSTS
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- Les « Trusts » et les « Industrial combinations »
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- Le trust du pétrole et le trust de l’acier ne sont que deux exemples qui indiquent comment de telles concentrations ont pu se produire ; mais ce n’est pas seulement sur le pétrole et l’acier que le mouvement de concentration des industries américaines s’est développé. Toutes les industries seront probablement influencées tôt ou -tard par des modifications de même nature, ayant pour principe l’unité d’action et pour but l’économie de ressort. Une statistique publiée dernièrement montre combien la concentration industrielle a pris et prend chaque jour une plus grande extension aux Etats-Unis.
- Au dernier recensement il existait 183 « Trusts » ou « Combinations » lesquels englobaient 2,383 entreprises appartenant aux plus diverses branches de l’industrie et du commerce. Pourtant, ce sont les trusts de la grande métallurgie qui tiennent la tête : on en a trouvé 69, qui groupent 469 entreprises, «contrôlent» un capital global de 348 millions de dollars, et réalisent une production évaluée globalement à un demi-milliard de dollars. Rien que dans les aciéries, ces trusts emploient 146,000 ouvriers, qui reçoivent 81 millions de dollars par an, et 6,000 employés*, qui touchent 7,5 millions.
- Il y a 23 trusts de l’alimentation, avec 277 entreprises adhérentes, un capital de 247 millions de dollars et une production de 282 millions. Puis 29 trusts pour la fabrication des boissons (bières, spiritueux, etc.) avec 286
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- entreprises, un capital de 120 millions, et une production de 93 millions. L’industrie textile est dotée de 9 trusts, avec 72 entreprises et un capitafde 92 millions. Dans les « cuirs et peaux », on trouve 6 trusts, avec 100 entreprises et un capital de 63 millions. L’industrie du plomb entre en ligne avec 18 trusts, 65 entreprises et 25 millions; celle du papier avec 8 trusts, 190 entreprises et 59 millions; celle des produits chimiques avec 19 trusts, 287 entreprises et 187 millions ; celle de la pierre, de la brique, du ciment, du verre, de la céramique avec 17 trusts, 201 entreprises et 49 millions.
- Puis voici le travail du cuivre, de l’étain et du zinc : 16 trusts, 94 entreprises et 120 millions ; les tabacs : 5 trusts, 41 entreprises et 16 millions ; les wagons, les voitures, les automobiles, les bicyclettes : 6 trusts, 66 entreprises et 86 millions.
- Enfin, les 183 trusts ont ensemble un capital de 3.569. 615. 808 dollars, dont 1.458.522.573 sopt représentés par des terrains, des constructions, des machines et des outils. Le reste est en papier.
- Ce relevé" est déjà dépassé, car le travail de concentration marche bon train. Il existe des trusts dans tous les pays sans exception ; et si l’on cite surtout ceux des États-Unis, c’est parce que là-bas les trusts sont proportionnellement plus nombreux et plus puissants qu’ail-leurs. .
- Sous le nom de cartels et syndicats ils ont pris en Allemagne une extension énorme.
- Le « Petit Temps » du 13 avril 1902 nous fournit le renseignement suivant :
- Ils s’élèvent au chiffre de 300, dont 80 pour le commerce et 220 pour l’industrie. Ces différents cartels et syndicats se proposent maintenant de compléter leur organisation par la création d’une représentation com-
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- mune. Des pourparlers viennent de s’engager à Berlin, à cet effet, entre tous les représentants des syndicats existants, sous la présidence de M. Jenke. On ne doute pas qu’ils aboutissent.
- Pour donner aux lecteurs du « Devoir » un aperçu de la façon dont l’opinion publique a pu juger les trusts, nous allons reproduire un certain nombre d’informations prises dans les journaux de langue française ; le nombre en sera naturellement réduit; à les donner toutes un volume ne suffirait pas.
- Du « Petit Méridional », 9 janvier 1902 :
- — Paris. — Un rédacteur du Journal a eu un entretien avec M. Schwab, président du grand trust américain de l’acier. M. Schwab est d’avis que l’avenir industriel et commercial est aux trusts dont rien ne saurait arrêter l’essor.
- Les pays où ils ne se formeront pas devront abandonner, tôt ou tard, la lutte pour la suprématie commerciale. L’unique but de chaque trust est, en effet, de diminuer le prix de production des articles qu’il manufacture. Or, dix compagnies réunies parviennent aisément à ce but, en supprimant leurs frais généraux de direction, pour ne plus avoir qu’une unique administration, leur production devient ainsi moins onéreuse. D’autre part, le trust emploie de plus en plus d’ouvriers et les paie de mieux en mieux.
- L’essor du socialisme ne préoccupe pas M. Schwab. L’ouvrier américain est bien payé et ne se plaint pas. M. Schwab est opposé aux trades-unions, telles qu’elles sont organisées en Angleterre, mais il insiste sur le fait que les trusts assurent aux travailleurs de meilleurs salaires et, dit-il, quand les gens gagnent bien leur vie, leurs .droits ne les préoccupent pas beaucoup.
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- Cependant, M. Schwab reconnaît qu'il y a danger, dans cette tendance des nouvelles méthodes, à supprimer les individualités. Il ne faut pas que l’homme de talent disparaisse. Le talent est une force, le paralyser serait antinaturel et dangereux. Aussi, M. Schwab veut-il encourager dans ses usines, l’initiative individuelle, aider les ouvriers les plus entreprenants à devenir peu à peu ses associés. Il veut que la participation aux bénéfices soit une partie intégrante du système des nouveaux trusts.
- M. Schwab estime que l’essor de l’Amérique sera illimité. Sans les tarifs douaniers français, les Américains forceraient les industriels français à renoncer à la lutte. Les méthodes commerciales françaises lui paraissent routinières et démodées. De tous les pays européens, c’est l’Allemagne qui, à ce point de vue, est le plus en avance.
- M. Schwab croit que la création d’une école indus-* trielle française aux Etats-Unis ne produira que peu de chose ou rien, à cause de l’esprit réfractaire aux innovations des Français.
- Du « Temps > , 25 avril 1902 :
- New-York, 3 avril.
- Les trusts et la régularité du marché. — Les trusts institutions privées sous le contrôle public:
- Le Trust de l’acier a publié il y a peu de temps son premier rapport annuel. Les bénéfices sont de 84,779,298 dollars, soit près de 430 millions de francs. Après déduction des intérêts, des frais d’amortissement du matériel et des dividendes, il reste un surplus de 19 millions et demi de dollars, soit 100 millions de francs. • '
- Les Américains ont l’habitude des sommes énormes,
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- et l’annonce d’un bénéfice annuel de 430 millions n’est pas ce qui les a le plus impressionnés dans le rapport du trust. Mais, pour d’autres raisons, ce document a attiré l’attention universelle et méritera d’avoir une place dans l’histoire économique des Etats-Unis.
- On pourrait dire que depuis deux ou trois ans les trusts sont « sur la sellette ». Après les avoir discutés jusqu’à épuisement, le peuple américain se tait, faute d’avoir pu conclure ; il attend ; il accepte les trusts « à l’essai », et, n’ayant pu juger leur cas, il laisse le temps les juger. Il tient en réserve sa puissance souve” raine, prêt à tolérer ou à contrôler ou à écraser les monopoles géants, selon que le public au bout de quelques années en aura bénéficié ou souffert.
- Or, le rapport du trust a plus fait que tout ce qui s’est dit ou écrit depuis trois ans, pour lui concilier l’opinion publique. Ce rapport est plus qu’un rapport. C’est un manifeste. C’est une déclaration de principe, et le principe dont le trust se fait une règle n’est ni plus ni moins que le maintien de la stabilité industrielle. Le trust promet d’immobiliser ses prix de vente ; il fait en grand ce que fait le commerçant qui inscrit sur sa vitrine « prix fixes ». Mais il le fait à la façon d’un géant, qui mettrait tout son poids et toute sa masse en travers de la vieille loi de l’offre et de la demande pour en empêcher le jeu. Voici le texte même d’une partie du rapport : « La demande sur le marché du fer, dit le trust, a été si considérable qu’il eût été facile d’élever les prix. Des clients ont offert un prix supplémentaire pour obtenir plus vite livraison de leur commande ; mais la compagnie a inébranlablement persisté dans son attitude, qui est de ne pas élever les prix, parce que les multiples avantages qui résulteront à la longue de la fixité des prix lui semblent devoir être d’une valeur réelle et
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- permanente, non seulement pour la compagnie, mais, aussi, pour l’ensemble du monde des affaires dans le pays. ... La fermete de la compagnie, résolue à assurer la stabilité des prix pour les matières premières comme pour les produits fabriqués, a eu une influence rassurante sur le marché en général et a grandement contribué à multiplier les demandes dans l’industrie de l’acier en écartant toute incertitude sur les prix à venir. »
- La portée de cette politique est incalculable. Elle risque de renverser les lois économiques et les phénomènes économiques. Jusqu’ici les Etats-Unis n’ont cessé de passer par des alternatives de prospérité et de crise ; le marché a été secoué par un jeu de bascule; il a eu des saisons de faillites comme celle qui est en train de sévir en Allemagne. Or, la cause des crises a été la surproduction et la cause de la surproduction a été la hausse des prix. Il est fatal que des prix plus rénumérateurs multiplient les ateliers, que les ateliers une fois équipés s’entêtent à produire, même à perte, et que la spéculation accroisse l’écart entre la valeur réelle et la valeur fictive jusqu’à l’heure de la panique. En dernière analyse, ce sont les hausses de prix qui, par une série de contre-coups, sont responsables des crises.
- C’est ainsi que, lors du dernier flux et reflux industriel, les mêmes usines qu’avaient paru enrichir les prix forts de 1890 commencèrent à faire faillite à partir de 1893. Plusieurs ont été depuis absorbées par le trust, et le trust n’est pas à l’abri d’une oscillation et d’une catastrophe comme celle qui a ruiné ses prédécesseurs. Un des économistes distingués des États-Unis, le prof-fesseur Meade, a calculé que si les bénéfices de l’industrie du fer variaient dans la même proportion qu’ils ont varié de 1870 à 1893, le déficit du trust, avec son chiffre d’affaires, serait de 32 millions de dollars la troisième
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- année, soit une perte de 150 millions de francs au lieu d’un gain de 430 millions.
- Le trust est donc menacé, au môme titre que les individus, par les crises et les paniques qui sont le dernier contre-coup des hausses de prix. Mais entre le trust et une pluralité d’usines, il y a cette différence qu’une fois admis ou prouvé que la hausse des prix est la source première des perturbations, le trust peut empêcher cette hausse, tandis que des usines isolées ne le peuvent pas. Si la loi de l’offre et de la demande tend à élever les prix, chaque concurrent, sûr que ses voisins les hausseront, ne veut pas être le dernier à profier d’une hausse qu’il sait ne pas dépendre de lui-même ; et par les lois mêmes de la concurrence il est inévitable que les lois de l’olfre et de la demande aient leur plein elfet. La concurrence et l’offre et la demande sont • deux phénomènes corrélatifs. Il faut avoir supprimé l’un pour annuler l’autre. Il n’y a qu9un monopole qui puisse faire abstraction de l’offre et de la demande.
- Ce sera l'originalité, et probablement l’honneur du trust de l’acier d’avoir cherché et peut-être réussi à contrebalancer par sa volonté raisonnable une de ces aveugles lois économiques dont la société a trop cru qu'elle devait être le jouet. En assurant la régularité du marché, le trust assure son propre salut et sa propre durée. C’est déjà un mérite de l’avoir compris. Mais il rend de plus à la société un service qui ne contribuera pas peu, soit à le justifier en lui-même, soit à le légitimer devant l’opinion. Les crises industrielles démoralisent les capitalistes et affament les ouvriers. Elles sont les causes de l’état d’esprit spéculatif chez les riches et de l’état d’esprit révolutionnaire chez les travailleurs. On* pourrait dire que les spéculations sont les révolutions des millionnaires, et que la révolution est la spé-
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- culation du pauvre. Spéculation et révolution sont deux formes du hasard. Tout ce qui réduit la part du hasard dans le monde tend à les écarter : tout ce qui substitue la prudence humaine aux accidents dits économiques est un vaccin contre l’esprit spéculatif et l’esprit révolutionnaire. Si le trust égalise la demande, régularise le marché, organise l’équilibre de la production et de la consommation, il aura aidé à l’architecture de cette société raisonnable qui est le but de la démocratie.
- C’est, en;[effet, une nécessité pour le trust d’être une institution démocratique. Il sera cela ou il cessera d’être. L’opinion publique le guette, et il le sent. Le peuple américain peut avoir tous les défauts, mais il a une qualité : c’est d’être merveilleusement intelligent et merveilleusement éclairé en matière d’économie politique. L’enseignement populaire est aux Etats-Unis un enseignement économique. Le peuple attend les trusts à leurs œuvres, prêt à juger l’arbre par ses fruits.
- Les trusts feront en partie ce que le socialisme veut faire : ils substitueront l’organisation au chaos. La réorganisation risque de se faire mieux que dans le socialisme, parce qu’elle sera faite par des gens d’affaires au lieu de l’être par l’Etat. Elle ne s’en fera pas moins sous le contrôle du peuple, vigilant à épier le régime des trusts et toujours prêt à le remplacer par un régime socialiste. Le trust aura une position par certain côté semblable à celle de ces grandes banques qui, comme la Banque de France, restent des institutions privées, tout en jouant un rôle national qui les expose à la surveillance de l’opinion et leur impose des obligations morales.
- Les obligations des trusts vis-à-vis de la nation seront-elles déterminées par les lois ou par les mœurs? Cela dépendra surtout de leur propre attitude. S’ils prévien-
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- nent d'eux-mêmes les volontés de l’opinion, les Américains, économes de lois, jugeront inutile d’en faire. En ce moment la garantie la plus universellement réclamée des trusts est la publicité de leurs livres de comptes. C’a encore été un acte de sagesse du trust de l’acier d’entrer dans la voie de la franchise financière en publiant ses bilans mensuels, bien que quelques-uns des mois d'hiver, par suite de la gelée de ses canaux, présentent des chiffres moins flatteurs que ceux des comptes annuels.
- Du « Rentier », 27 avril 1902 :
- Le trust américain du nickel.
- U International nickel Company , qui constitue le trust américain du nickel, a été incorporée au capital de 24 millions de dollars, divisé, par moitié, en actions ordinaires et en actions de préférence. Sur ce chiffre, 9 millions de dollars d’actions ordinaires et un chiffre égal d’actions de préférence sont destinés à acquérir le capital-actions des sociétés suivantes : Canadian Copper Company, Anglo American Iron Company, Ver-milion Manufacturing Company, Oxford Copper Company, Nickel Corporation of London, Société minière calédonienne, Joseph H. Warton’s American Nickel Works. Le taux de dividende pour lequel les actions de préférence sont privilégiées est de 6 0/0, non cumulatif. Il sera, en outre, créé des obligations 5 0/0 pour 10 millions de dollars. Le groupe de l’International Nickel Company et celui de la Compagnie française « Le Nickel » qui resterait en dehors de la combinaison américaine, seront les maîtres de la production du nickel dans le monde.
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- Du « Rentier » , 17 juillet 1902 :
- Les bénéfices du Trust de l’Acier. — On annonce de New-York que l’United States Steel Corporation (Trust de VAcier), bien qu’elle ne distribue que le dividende habituel, pour le trimestre, de 1 0/0 sur ses actions ordinaires, a réalisé, pour les trois premiers mois de l’exercice en cours (avril-juin), un bénéfice net de 37 millions 692,000 dollars, contre 26,364,000 dollars pour la période correspondante 1901, soit une augmentation de 11,328,000 dollars ou plus de 40 0/0. Après avoir pourvu aux fonds d’amortissement et de réserve, ainsi qu’aux intérêts sur les obligations et aux dividendes des actions , il reste un excédent de 15,277,000 dollars. C’est un beau résultat pour le début de l’exercice.
- Du « Temps », 22 août 1902 :
- Bien qu’on assure que M. Schwab, président du trust des aciers, vient en Europe pour raisons de santé, le Herald affirme que son voyage a pour but de compléter l’œuvre de M. Pierpont Morgan, d’organiser les usines de la corporation de l’acier et de répartir les opérations. Lés membres du trust de l’acier avaient , dès le début, formé le projetée fusionner les usines métallurgiques anglaises et allemandes avec celles des Etats-Unis.
- M. Schwab a déclaré qu’il n’avait nullement l’intention de donner sa démission de président de trust ni de se retirer des affaires.
- D’une courte biographie publiée par « Le Matin » sur M. Schwab, nous extrayons ce qui suit :
- M. Schwab, celui qu’on appelle maintenant en Amérique le roi de l’acier, est arrivé en Europe. Il vient rétablir sa santé compromise par le travail acharné auquel il doit sa grande fortune.
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- On a dit qu’il avait abandonné définitivement la présidence du trust de l’acier aux Etats-Unis. La vérité est qu’avant de quitter New-York, il a exprimé, par câble, à M. Pierpont Morgan, le désir d’être relevé de ses fonctions présidentielles, et ce n’est qu’ici, disent les r officieux de Carnegie, qu’il élaborera le programme qui lui permettra de se retirer momentanément.
- C’est le moment de dire en quelques mots ce qu’a été jusqu’à présent la vie de ce milliardaire, vie toute de labeur et fertile en beaux exemples.
- Charles-Michaël Schwab est né à Williamsburg, aux Etats-Unis, le 18 février 1862. Il n’avait pas encore atteint la quarantaine, lorsqu’il fut nommé président du trust de l’acier, c’est-à-dire du syndicat des aciéries américaines, l’organisation industrielle et corporative la plus puissante qui soit au monde ; avec des appointements de 250,000 livres sterling (6 millions et demi de francs), le traitement le plus élevé que l’on connaisse.
- Venu pauvre sur terre, mais doué de cette volonté tenace qu’il a plus tard appelée « l’héritage indispensable de la pauvreté » , il fut élevé par les Pères franciscains de Loretto, en Pensylvanie, et débuta dans la vie comme petit groom dans un entrepôt d’épicerie, aux gages hebdomadaires de douze francs ; puis il se fit embaucher à Braddock, comme charroyeur de bancs de fonte ; là, il gagna de suite un dollar par jour.
- Ce fut l’origine de son inimaginable fortune. Distingué bientôt par ses chefs pour son aptitude aux affaires et son goût aux mathématiques, il se vit chargé de la direction de certains travaux. Sept années plus tard, en 1887, ayant à peine vingt-cinq ans, il était nommé directeur général des aciéries deHomestead, où il créa l’industrie des plaques d’acier pour le revêtement des navires.
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- Depuis, il a remplacé le capitaine Jones comme superintendant de toutes les usines Thomson ; et il est, en outre, président de la compagnie de l’acier de Carnegie, .avec 50,000 dollars d’appointements annuels et un intérêt dans les bénéfices de l’exploitation, estimé à environ sept millions de dollars par an.
- 11 a mis moins de vingt ans à échafauder cette fortune colossale qui fait de lui un des plus riches milliardaires des Etats-Unis, et maintenant il professe une théorie sociale d’après laquelle l’idéal de la vie des hommes en groupements serait une communauté dont chaque membre recevrait ce qu’il gagne, les possibilités de gagner restant illimitées.
- Ses études sur la meilleure organisation de la prospérité d’une société l’ont amené au système du Trust, qu’il a basé sur cet axiome commercial que, plus grand est l’écoulement des produits , plus petit relativement est le coût de la production; la plus grande entreprise a une grande supériorité sur les plus petites, et cet avantage s’accroît indéfiniment; le' trust offre ainsi la plus réalisable combinaison de coopérative industrielle qui se soit jusqu’ici présentée; le capital s’y trouve plus amplement partagé et le travail y trouve une participation plus intime avec le capital.
- Bornons-nous là pour ce qui concerne la corporation de Tacier et voyons quelques-unes des informations de la presse de langue française sur la compagnie internationale de marine marchande.
- (A suivre). Aug. Fabre.
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- Congrès de la Ligne de l’Enseignemenl
- Le 22e Congrès national de la Ligue française de l’enseignement s’est ouvert à Lyon, le 25 septembre. Il a duré trois jours. Un grand nombre de sociétés et dlœuvres scolaires et post scolaires y étaient représentées. Plus de 2,500 congressistes avaient répondu à l’appel du comité d’organisation.
- M. Augagneur, maire de Lyon, dans son discours de bienvenue et M. F. Buisson, président de la Ligue, dans son discours d’ouverture, ont, en termes heureux, défini le but de la Ligue et en particulier du Congrès actuel.
- Après avoir rappelé l’oeuvre considérable accomplie par la Ligue, ou à son instigation, par les pouvoirs publics, M. Augagneur s’est exprimé ainsi :
- « Quelques-uns, au lendemain du jour où fut promulguée la loi de 1882, crurent le grand oeuvre accompli. Volontiers ils se fussent reposés, croyant les lendemains assurés ; tout au plus ajournaient-ils à quelques années, au temps nécessaire pour faire passer quelques générations sur les bancs de l’école, la définitive émancipation, par le savoir, de la population française.
- « Combien cette conception était illusoire, la lecture de vos documents le démontre avec une éloquence presque attristante.
- « Oui, les lois ont assuré un enseignement à la totalité des enfants de notre pays, mais quel enseignement pour un trop grand nombre ?
- « Aujourd’hui, et c’est là, Messieurs, la plus aiguë de vos préoccupations, il ne s’agit pas de savoir si nos enfants sont instruits, mais comment ils sont instruits. Par un singulier paradoxe, à mesure que les écoles primaires ou secondaires se multipliaient, nous avons dû constater, non sans étonnement, et je dirai plus
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- justement, non sans effroi, que l’illumination des intelligences et des consciences attendue de la diffusion des lumières ne se produisait pas.
- « Il nous a bien fallu reconnaître que toute une partie de la nation, à qui n’avaient manqué cependant ni les écoles, ni les maîtres, était sortie de la fréquentation de ces écoles et de ces maîtres à tout jamais incapable de se plier à l’évolution sociale, anachronique et étrangère dans son temps et son milieu, parce que les notions de vérité lui avaient été présentées dénaturées, stérilisées par des maîtres esclaves d’un dogme antiscientifique et anti-social. (Applaudissements).
- « En face de l’enseignement national, s’est dressé partout l’enseignement clérical dans le domaine de renseignement primaire comme dans celui de l’enseignement secondaire.
- « Les défenseurs de la liberté d’enseigner prétendaient — et, en 1852 comme en 1882, beaucoup de nos amis se laissèrent séduire par ce mirage de libéralisme — que l’émulation entre les deux rivaux susciterait des efforts énergiques , amènerait un résultat plus décisif.
- « En fait, l’enseignement libre aux mains des congrégations n’a eu ni pour but, ni pour résultat de distribuer une instruction meilleuremu plus étendue ; il a eu pour but constant, pour résultat trop fréquent de combattre et de vaincre, non pas dans sa lettre, mais dans son esprit, ce qui est autrement grave, l’enseignement officiel et national. Et c’est pour cela que le niveau de l’instruction, au sens élevé du mot, instruction ne signifiant pas seulement la notion de faits plus ou moins nombreux, mais le développement de l’intelligence et de la conscience s’est peut-être abaissé malgré la multiplication des écoles et des professeurs.
- « Le programme de votre congrès démontre, messieurs , que de tout cela vous vous êtes émus, que l’heure vous a semblé venue de porter votre attention, d’appeler l’attention du législateur et du gouvernement
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- non plus simplement sur la nécessité d’ouvrir des écoles, mais sur la nécessité d’assurer à tous les élèves de ces écoles un enseignement de vérité. »
- L’ancien directeur de l’instruction primaire, M. F. Buisson, a vivement insisté sur la nécessité, « à l’époque où nous sommes, d’opposer l’enseignement laïque avec sa haute portée morale, aux doctrines perfides de l’instruction cléricale, et d’affirmer une fois de plus la vitalité républicaine du pays. »
- M. Paul Robelin, secrétaire général de la Ligue, a terminé son rapport d’ensemble sur les travaux de la Ligue par cette définition de l’esprit laïque :
- « Ce qui distingue l’esprit laïque de l’autre, dit-il, c’est qu’il n’escompte pas d’autre récompense que celle qu’il trouve dans sa propre conscience, et c’est aussi parce qu’il n’a pas besoin pour agir de la sorte d’être exalté par le fanatisme ou aiguillonné par la haine.
- « Être laïque, c'est croire que la vie vaut la peine d’être vécue, aimer cette vie, refuser la définition de la terre « vallée de larmes », ne pas admettre que les larmes soient nécessaires et bienfaisantes, ni que la souffrance soit providentielle, c’est ne prendre son parti d’aucune misère.
- « C’est ne point s’en remettre à un juge siégeant par delà la vie, du soin de rassasier ceux qui ont faim, de donner à boire à ceux qui ont soif, de réparer les injustices et de consoler ceux qui pleurent; c’est livrer bataille au nom de la justice.
- « Être laïque, c’est avoir trois vertus : la charité, c’est-à-dire l’amour des hommes ; l’espérance, c’est-à-dire le sentiment bienfaisant qu’un jour viendra, dans la postérité lointaine, où se réaliseront les rêves de justice; de paix et de bonheur, que faisaient, en regardant le ciel, les lointains ancêtres; la foi, c’est-à-dire la volonté de croire à la victorieuse utilité de l’effort perpétuel. »
- Les membres du Congrès avaient été répartis en un
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- certain nombre de commissions dont les travaux étaient présentés ensuite en séance plénière où ils recevaient leur sanction définitive.
- La première commission avait à s’occuper de la question la plus importante qui pût s’offrir à l’examen des congressistes, l’abrogation de la loi Falloux.
- Deux solutions étaient en présence, émanant, l’une de M. F. Buisson ; l’autre de M. Augagneur. A la base de la première était le principe de la liberté individuelle; à la base de la seconde, le principe du droit de l’Etat. La suppression de la loi Falloux était le but commun.
- La loi Falloux fut promulguée en janvier 1850, deux ans à peine après les journées révolutionnaires de 1848. Ses dispositions multiples peuvent se résumer dans les dix articles suivants qui en montrent suffisament la portée et l’esprit :
- I. — La liberté des enseignements primaire et secondaire était proclamée ;
- IL — Le conseil supérieur de l’instruction publique comprenait sept ecclésiastiques, quatre archevêques ou évêques, deux représentants de la religion protestante, un délégué du consistoire central israélite ;
- III. — De même, les conseils académiques comprenaient l’évêque, un autre ecclésiastique par lui désigné, un ministre du culte protestant, un délégué du Consistoire israélite ;
- IV. — La loi distinguait les écoles publiques et les écoles libres, mais celles-ci pouvaient être adoptées par la commune. L’inspection de toutes les écoles était partagée entre les laïques et les ecclésiastiques : curés, pasteurs ou rabins;
- V. — L’enseignement primaire comportait l’instruction morale et religieuse ; ^
- VI. —Tout Français âgé de vingt et un ans pouvait être - instituteur primaire, public ou libre, s’il était muni du brevet de capacité. Le brevet était suppléé par un certificat de stage ou par le titre de ministre d’un des cultes reconnus.
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- VII. — Les associations religieuses avaient la faculté do présenter des instituteurs communaux;
- VIII. — Pour les écoles de filles, les lettres d’obédience tenaient lieu de brevet aux institutrices appartenant à des congrégations religieuses ;
- IX. — Tout Français, âgé de 25 ans, pouvait ouvrir un établissement d’instruction secondaire, s’il avait un certificat de stage, un diplôme de bachelier ou un brevet de capacité ;
- X. — Le jury chargé de délivrer les brevets de capacité devait comprendre un ministre du culte professé par le candidat.
- Il convient d’ajouter que les assauts successifs ont grandement transformé la loi Falloux.
- La loi du 27 février 1880 élimina du conseil supé- * rieur et des conseils d’académie l’élément ecclésiastique.
- Le 18 mars de la même année, un décret, tout en maintenant la liberté de l’enseignement supérieur, rendait aux facultés de l’Etat la collation exclusive des grades. (
- En 1881, la loi du 16 juin instituait la gratuité des écoles publiques primaires et, du même coup, supprimait les avantages reconnus dans le paragraphe 6 de la loi de 1850 aux porteurs de certificats de stage.
- La loi du 28 mars 1882 fit, de l’instruction primaire gratuite, une instruction obligatoire et raya, en même temps, 1° des programmes, l’enseignement religieux,
- 2° de la surveillance de l’enseignement primaire, les ministres des cultes.
- Enfin, en 1886, était promulguée une nouvelle loi qui confiait exclusivement, dans les écoles publiques de tout ordre, l’enseignement à un personnel laïque. Elle stipulait, en outre, qu’aucune nomination d’instituteurs congréganistes ne pourrait être faite dans les départements où depuis quatre ans fonctionnerait une école normale.
- En proposant de supprimer la loi Falloux, c’est de ce
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- qui reste de la loi Falloux qu’on veut parler. Les cléricaux et leurs alliés font tout leur possible pour accréditer cette opinion que ce qui reste de la loi de 1850 est tellement insignifiant qu’on ne peut guère s’expliquer l’hostilité qui se manifeste contre une loi aussi mutilée. Ils ne sauraient faire oublier que l’enseignement primaire seul a été l’objet des réformes réalisées et que la loi de 1886 qui a déclaré l’enseignement primaire gratuit, obligatoire et laïque, a laissé les établissements privés sans surveillance, de sorte que pour l’enseignement secondaire, la liberté est complète.
- Qu’en est-il résulté ? Grâce à la puissante organisation de l’Eglise, l’enseignement libre a complètement été absorbé par elle, de sorte que, l’Etat et l’Eglise , pourrait-on dire, se partagent le monopole de renseignement.
- On comprend dès lors que ce qui reste de la loi Falloux vaille la peine d’être examiné.
- Le Congrès de Lyon a jugé tout d’abord qu’il fallait faire table rase. Mais il ne pouvait s’en tenir à la suppression pure et simple de la loi Falloux ; il s’agissait encore pour lui de se prononcer sur le régime à adopter ensuite : Commënt et par qui doit être donné l’enseignement ? L’Etat a-t-il le droit d’enseigner ? Si oui, doit-il être le seul à enseigner ? Si on écarte le monopole de l’enseignement par l’Etat, si l’on admet le principe de la liberté de l’enseignement, cette liberté doit-elle être absolue ? ou doit-elle être réglementée ? Et quelle doit être cette réglementation ?
- Une proposition unique, satisfaisant à la fois et les partisans de la liberté individuelle en matière d’enseignement et ceux du monopole de l’Etat, fut élaborée à la suite d’une longue discussion entre MM. F. Buisson, Augagneur et les auteurs d’amendements.
- L’examen des deux textes proposés avait montré, en effet, que leurs divergences ne portaient que sur des principes philosophiques et non sur les mesures à prendre. Or, il fallait avant tout s’attacher à une solution
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- pratique, sur laquelle les pouvoirs publics puissent légiférer dès maintenant. Le texte suivant fut adopté par l’unanimité des membres de la commission, puis avec d’enthousiastes acclamations, par le Congrès réuni en séance plénière :
- « Le Congrès, estimant que le premier devoir de l’enseignement républicain est d’affirmer et d’appliquer sans restriction tous les principes inscrits dans la Déclaration des Droits de l’Homme et tout d’abord le principe de la liberté individuelle ;
- - « Considérant que la liberté d’enseigner n’y est pas et n’y pouvait pas être inscrite ;
- « Qu’en effet la fonction éducative est un devoir des parents envers l’enfant et envers la société ;
- « Que dans une démocratie l’enseignement doit s’appliquer essentiellement à garantir dès l’enfance la liberté du citoyen, et que c’est l’office de VEtat de la garantir effectivement ;
- « Considérant que sous le nom trompeur de liberté de l’enseignement, la loi du 15 mars 1850 a organisé en France la liberté illimitée de l’enseignement ecclésiastique et congréganiste, en conférant aux congrégations et au clergé un ensemble de privilèges collectifs qui ont permis d’opposer en fait le monopole de l’Eglise au monopole de l’Etat ;
- « Considérant qu'il y a lieu d’instituer un régime scolaire qui assure la véritable liberté de l’enseignement ;
- « Emet les voeux suivants :
- « 1° Que la loi Falloux soit abrogée ;
- « 2<> Que l’enseignement des enfants et des adolescents, constituant un service public, l’Etat assure à tous un enseignement national et gratuit ;
- « 3° Que l’Etat puisse déléguer à des particuliers, individus ou collectivités, Vautorisation d’ouvrir des établissements auxiliaires Renseignement aux conditions suivantes :
- (a) « Les professeurs, directeurs, surveillants, employés, à quelque titre que ce soit, seront, laiques.
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- (b) « Les professeurs, directeurs, surveillants, employés, etc., de l’enseignement auxiliaire, auront les mêmes grades que ceux exigés dans les établissements de renseignement national. Ils passeront, en outre, devant un jury spécial fonctionnant à Paris, un examen d’Etat leur donnant l’autorisation d’enseigner.
- (c) « Les livres employés dans les établissements de l’enseignement auxiliaire devront être soumis au visa de l’autorité universitaire.
- (d) « L’autorité universitaire aura sur les établissements de l’enseignement auxiliaire les mêmes droits de surveillance et d’inspection qu’à l’égard des établissements nationaux.
- (e) « L’ouverture ou la fermeture d’un établissement de l’enseignement auxiliaire est prononcée par le recteur , les autorités administratives entendues , avec faculté d’appel devant le conseil supérieur de l’instruction publique ».
- # #
- Le très documenté rapport de la 4e commission sur l’enseignement professionnel présenté par M. Justin Godart, professeur à l’école La Martinière, a donné lieu à un débat très passionnant entre les partisans de •l’enseignement général et ceux d’un enseignement plus directement utilitaire.
- Voici les résolutions prises par l’assemblée à la suite de ce rapport :
- 1° Que les travaux manuels soient inscrits au programme du certificat d’études ;
- 2° Que l’enseignement donné à l’école primaire supérieure et dans les écoles pratiques de commerce et d’industrie soit tout entier dirigé vers la préparation à la vie pratique et que la préparation aux carrières professionnelles occupe une plus grande place dans les programmes de ces écoles ;
- 3° Que des concours et expositions de travaux manuels soient organisés pour exciter l’émulation des élèves et apprentis ;
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- 4o Que l’admission dans les administrations publiques soit réservée aux meilleurs élèves des écoles professionnelles ;
- 5° Que les dispenses pour le service militaire, dont bénéficient les élèves des grandes écoles soient supprimée ;
- 6° Que le contrat d’apprentissage soit rendu obligatoire ;
- 7° Que des comités de patronage des apprentis, en exécution delà loi du 2 novembre 1892, soient institués partout ;
- 8° Que dans toutes les villes de quelque importance on établisse des écoles professionnelles pour jeunes filles et que ces écoles soient distinctes des écoles primaires supérieures ;
- 9« Qu’il y a lieu de provoquer la création à l’usage des associations rurales d’Anciens élèves, d’un manuel scientifique où les principes indispensables de chimie organique et inorganique soient exposés en vue des applications de la vie rurale ;
- 10° Que certaines branches, dont l’utilité est démontrée au point de vue professionnel, soient développées et créées ;.
- Que des cours d’élevage des enfants et d’éducation familiale soient organisés dans tous les centres professionnels ;
- 110 Que des cours de cuisine, d’économie domestique et d’employées de maisons soient établis dans tous les centres professionnels et que le congrès use de son influencé auprès des municipalités et des pouvoirs publics pour en faciliter l’établissement ;
- 12° Que les programmes officiels déclarent cet enseignement obligatoire ;
- Que toutes les professions indistinctement soient accessibles aux deux sexes, dès que les aptitudes seront en concordance avec la profession choisie ;
- Qu’il soit créé des bourses de voyages, soit par l’initiative privée, soit par les pouvoirs publics, pour facili-
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- ter aux apprentis des deux sexes, les visites dans les usines et les centres manufacturiers, commerciaux et industriels , afin de leur permettre de compléter, par l’aspect, leur éducation professionnelle;'
- Que les chambres syndicales patronales et ouvrières des différents centres industriels et commerciaux organisent des relations de documentation et d’échanges d’élèves ;
- Que les chefs d’établissements commerciaux et industriels soient invités à donner toutes facilités à leurs employés, ouvriers et surtout apprentis des deux sexes, pour assister aux causeries professionnelles, visites, excursions, voyages organisés par nos grandes sociétés d’enseignement;
- Que les sociétés d’enseignement propagent par tous les moyens en leur pouvoir, lés conférences avec projections, les causeries expérimentales, les visites, les concours, les expositions, afin de faciliter la connaissance des professions par la théorie, la démonstration et l’aspect, et en distribuant des encouragements matériels : livres, instruments, outillages :
- Que toutes facilités soient accordées aux sociétés d’enseignement pour attirer dans leur sein les ouvriers et apprentis des syndicats et ce dans l’espoir de relever l’éducation professionnelle française et placer la France, au point de vue des métiers et professions, en tête des nations du monde entier.
- Ces voeux émanaient de la Société d’enseignement moderne dont Mme Blanche Schweig était déléguée.
- Le congrès émet également le vœu que des écoles d’apprentissage soient créées et dotées d’un enseignement social élémentaire; que l’enseignement professionnel soit développé en Tunisie et en Algérie de la façon la plus favorable aux intérêts de ces colonies ; qu’une méthode d’enseignement sténographique phonétique soit organisés dans les petites A et les œuvres post-scolaires, et que les plus grands efforts soient faits en faveur de l’enseignement intégral.
- # ' #
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- Voici quelques-uns des voeux adoptés sur d’autres questions :
- Refonte de la loi du 28 mars 1882 sur la fréquentation scolaire qui, actuellement, est mal appliquée.
- # L’oeuvre des colonies de vacances devra être généralisée , notamment par les soins des associations des anciens et anciennes élèves.
- L’enseignement civique donné dans les écoles primaires devra être distribué aussi dans les lycées et collèges de l’Etat. En outre, l’étude, dans l’enseignement de l'histoire, de la période postérieure à 1870 doit être rétablie dans les lycées, collèges et autres établissements de l’Etat.
- La même éducation civique et sociale doit être donnée à tous les élèves dans tous les établissements d’instruction primaire ou secondaire et avoir sa place dans les programmes et les examens.
- Les jeunes filles doivent être de plus en plus instruites dans l’art de faire d’habiles ménagères.
- Un ouvrage agricole devra être mis au concours et les pouvoirs publics — le ministère de l’agriculture notamment— offriront à cet effet une sérieuse récompense.
- Application aux colonies françaises et pays de protectorat de la loi sur les associations et des lois sur l’enseignement.
- La situation des instituteurs et institutrices devait naturellement faire l’objet des vives préoccupations de la Ligue.
- Les vœux suivants ont été émis à ce sujet :
- « 1. Il y a lieu de signaler au Parlement l’extrême urgence d’assurer le bon recrutement des instituteurs et d’obtenir pour eux les garanties nécessaires à l’exécution de leur mission laïque ;
- « 2. Il y a lieu aussi de réclamer, en faveur des instituteurs, le relèvement de leur traitement, de façon à leur permettre de remplir dignement la mission que la République leur a confiée ;
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- « 3. Le Congrès, considérant que l’éducation civique et sociale des filles importe autant que celle des garçons au progrès d’une nation républicaine ;
- « Que le recrutement des institutrices « d'esprit absolument laïque » est aussi difficile que celui des instituteurs ;
- « Que la Ligue a admis le principe : à travail égal, salaire égal ;
- « Emet le voeu que les traitements des instituteurs et institutrices soient unifiés. »
- Autres voeux concernant les questions suivantes :
- Création d’un enseignement régulier obligatoire pour les adolescents et modification appropriée de la loi sur l’apprentissage.
- Entente entre les associations d’anciens élèves pour une lutte commune contre la tuberculose.
- Création de « comités de dames » et de « mutualités féminines de l’adolescence ».
- Les sociétés de secours mutuels d’adultes feront place partout à la jeune fille et à la femme dans les mêmes conditions que l’adolescent et que l’homme.
- Là où il n’y a pas de sociétés de secours mutuels mixtes, les associations d’anciens élèves, patronages féminins, etc., prolongeront les mutualités de l’enfance en mutualités de l’adolescence féminine.
- Création dans toutes les villes de garnison de « foyers du soldat » et de « cercles militaires laïques » soutenus par les municipalités et encouragés par les associations amicales d’anciens élèves.
- L’œuvre des Universités populaires a donné lieu au vœu suivant :
- « Que la Ligue soutienne moralement et matériellement, si faire se peut, toute société laïque d’études, d’éducation et d’action sociales poursuivant un but de solidarité.
- « Que la Ligue provoque, par tous les moyens en son pouvoir, la constitution d’œuvres militaires dans tous les centres urbains de quelque importance.
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- « Que la Ligue étende ultérieurement son activité dans les campagnes, afin de soutenir et de diriger les instituteurs dans leur œuvre si haute, mais si ardue d’éducation populaire. »
- Le Congrès adopte encore, à ce sujet, un autre vœu présenté par Mme Desparmet, directrice du Lycée de Lyon, sur les conditions d’organisation d’une Université populaire en province, et un autre vœu demandant que tous les empêchements soient levés pour les fonctionnaires de tous ordres, en ce qui concerne leur participation à l’organisation et le développement des Universités populaires.
- Après communication du rapport de la 5e commission sur les œuvres post-scolaires , faite par M. Deydier, et admettant les conclusions des rapports de M. Aveyron et de M. Bador, le Congrès a émis les vœux :
- « Qu’une entente générale ait lieu, d’abord entre les Œuvres laïques scolaires, post-scolaires et d'éducation populaire d’une localité, d’une région, d’un département. Mais que les sociétés et les groupements fédérés conservent leur complète indépendance, quant à leur autonomie, leur action particulière et l’emploi de leurs ressources propres ;
- «. Que la Fédération résultant de cette entente devienne :
- « Un centre de propagande laïque et morale ;
- « Un comité d’études et un bureau de renseignements;
- « Un office général du travail et des intérêts ;
- « Que la Ligue française de l’Enseignement provoque ou soutienne, moralement et matériellement, l’organisation de Fédérations régionales des Œuvres post-scolaires, laissant à chaque société son autonomie d'administration. »
- Enfin, après une intéressante communication de M. Lucien Le Foyer, sur la paix internationale par le Droit, une motion ayant trait à l’adoption et à la propagation d’une langue internationale, a été votée par le Congrès. En voici le texte ;
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- « Le 22e Congrès de la Ligue de l’Enseignement invite le conseil général de la Ligue à inscrire au programme du 23e Congrès la question dé la langue auxiliaire internationale Espéranto et de l’intérêt qu’il y aurait à ce que la Ligue encourageât l’organisation de cours et de conférences sur VEspéranto dans les différentes branches de l’œuvre post-scolaire.
- « Le 22e Congrès invite le conseil général à charger deux membres de la Ligue de la représenter à la délégation pour l’adoption d’une langue auxiliaire internationale. »
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- Les associations féministes allemandes ont tenu leur Congrès national, dans la première semaine d’octobre, à Wiesbaden, sous la présidence de Mme Mario Stritt, de Dresde. Nombreuse assistance.
- Des résolutions intéressantes ont été prises. Elles portaient sur les objets suivants : Fondation d’écoles d’agriculture pour les femmes, admission des femmes au conseil supérieur des écoles, admission de jeunes filles dans les lycées de garçons partout où il n’existe pas de lycées de jeunes filles. Une pétition a été adressée au ministre de l’instruction publique dans ce but.
- A noter, à ce sujet, l’intervention d’un assistant se disant autorisé à déclarer de la part du conseil supérieur du Grand-Duché de Bade que jamais le moindre désagrément n’est résulté de la coéducation.
- A propos de l’alcoolisme, le Congrès a émis le vœu que l’ivresse ne soit plus invoquée comme excuse légale, principalement en cas de délit de mœurs.
- Il y a eu divergence d’opinion sur certaines questions comme par exemple l’abolition complète de la prostitution par une loi.
- Mme Stritt, qui a montré de réelles qualités d’orateur pendant les longues journées du Congrès, a été renommée présidente du Bund.
- Le Bund prendra part au Congrès international qui doit se réunir à Berlin l’an prochain.
- A Fissue du Congrès presque tous les délégués sont allés à Francfort assister au Congrès pour la répression de la traite des blanches.
- La traite des blanches.
- Le Congrès pour la suppression de la traite des
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- blanches s'est ouvert à Francfort-sur-le-Mein, le 8 octobre.
- A la séance d'ouverture le comte de Relier, chambellan, a salué l’assemblée au nom de l’Empereur.
- C’est pour son souverain, a-t-il dit, un sujet de joie particulière que la réunion, sur le sol allemand, d’hommes et de femmes venus de tous les points du monde pour s’occuper d’une affaire internationale d’une haute signification. Lui aussi, l’Empereur a à cœur ce problème, objet de ses constants soucis. Les idées formulées à Francfort se répandront dans tous les pays et produiront des fruits bénis.
- M. Dirkson, conseiller de légation, a salué l’assemblée au nom du ministère des affaires étrangères et du chancelier de l’Empire.
- Le sénateur Bérenger a salué à son tour les congressistes au nom de la République française et a remercié le comte de Relier pour les souhaits de bienvenue qu’il avait formulés au nom de l’Empereur Guillaume.
- Le Congrès a alors commencé ses travaux sous la présidence de M. Bérenger.
- Trois mois à peine auparavant une conférence officielle internationale avait eu lieu à Paris, pour le même objet, sous la présidence de l’éminent sénateur de la Seine et nous avons fait connaître (1) les éléments essentiels de l’acte final signé le 25 juillet par les délégués de quinze puissances.
- Cet acte, on le sait, se compose de deux parties distinctes : un projet de convention internationale visant la répression du trafic et dont la mise en vigueur est subordonnée à l’approbation parlementaire, au vote de lois spéciales, et un projet d’arrangement administratif, ayant pour but d’entraver dans le plus bref délai possible la traite des blanches, par la mise en vigueur de cet arrangement, six mois après la date de l’échange des ratifications.
- (1) Voir notre numéro d’octobre.
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- Les résultats de cette conférence n’avaient donc pas encore eu le temps de se manifester, lorsque, sans, aucun répit, les réunions recommencèrent à Francfort.
- A première vue, de nouveaux pourparlers pouvaient sembler inutiles. Mais ceux qui se sont attachés à une œuvre d’amélioration sociale ont pris à leur compte l’expression d’Alexandre Dumas : les opinions sont comme les clous, plus on tape dessus, plus on les enfonce. Ils n’ignorent pas qu’il faut sans cesse revenir à la charge et tçnir constamment en haleine le public et surtout les gouvernements. C’est pourquoi, sans vouloir surcharger les gouvernements et les administrations officielles de vœux plus pressants et de réclamations nouvelles, et bien que le dossier de l’abominable trafic se soit grossi de révélations inédites, les congressistes se sont, en somme, bornés à réitérer les vœux déjà connus.
- Ce qu’il convient avant tout d’obtenir, disent les congressistes, pour enrayer le fléau, c’est la reconnaissance de la traite des blanches comme délit international. Jusqu’ici ce n’est qu’un délit national, et voilà ce qui le rend si difficile à poursuivre.
- Un individu entraîne à l’étranger, pour la livrer à des pratiques condamnables, une jeune fille mineure : que la jeune fille ait été ou non mise au courant du but réel de ce voyage, il y a délit, parce que la femme est mineure. Un individu entraîne une jeune fille majeure : il n’y a délit que si la victime ignorait sa destination véritable et avait été décidée au départ par des récits mensongers. Il faut d’abord reconnaître le délit, et le poursuivre ensuite par des moyens appropriés.
- La signature des délégués officiels réunis à Paris engage leurs gouvernements en ce qui concerne la reconnaissance du délit international, mais les Parlements doivent, dans la plupart des pays, ratifier cette décision et légiférer en conséquence.
- Les lois actuelles punissent un peu partout, l’excita-
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- tion à la débauche et l’embauchage pour la débauche.
- Dans la législation française on relève les délits d'excitation habituelle de mineurs à la débauche, d'enlèvement ou détournements de mineurs et d’arrestation illégale ou séquestration. L’initiation à la débauche n’y est pas prévue. La loi belge ne diffère pas de la loi française sur ces divers points. En Italie la législation est presque semblable à la législation française et belge.
- Ces lois, en les dénaturant quelque peu, sont étendues au proxénétisme à l’intérieur et au racolage pour l’étranger sans qu’il y ait des lois spéciales à ces cas.
- La législation pour ces divers cas est plus sévère en Allemagne, en Autriche, en Hongrie, en Hollande, en Danemark, (où le métier de proxénète entraîne la peine des travaux forcés dans une maison de correction ou de l'emprisonnement au pain et à l’eau), en Angleterre (où les pénalités ont été renforcées en 1885, en même temps que de nouveaux délits étaient inscrits dans la loi), en Russie (où l’excitation simple de mineurs à la débauche est punie de la prison, et de la déportation en Sibérie, si le fait est perpétré par parents sur enfants , époux sur épouse , tuteur ou professeur sur pupilles ou élèves). Dans tous les pays, du reste, la situation particulière du délinquant vis-à-vis de la victime qui vient d’être rappelée à propos de la Russie constitue un titre à l’aggravation des peines.
- La Norwège n’avait jusqu’à ces dernières années aucun texte s’appliquant de loin ou de près, au proxénétisme. Mais depuis le 22 mai 1902, des articles précis visent ce délit. ' ,
- La loi suédoise #dit : «Quiconque aura favorisé la débauche par proxénétisme ou tenu une maison de prostitution sera pbni de 4 ans de travaux forcés. » Enfin, la Suisse prépare un Code fédéral sur le proxénétisme , trois cantons seulement (Vaud , Tessin, Genève) , prévoyant actuellement ce délit.
- Dans les pays où n’existe aucune disposition spéciale
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- concernant le proxénétisme pour l’étranger , ce délit ne peut être atteint que par une extension des lois qui frappent l’excitation à la débauche, le détournement de mineurs, la séquestration, etc. Mais, outre qu’une interprétation élastique est sujette à contestation, il n’est pas inutile d’insister sur ce point que, même dans les pays où le racolement pour l’étranger est visé par des dispositions spéciales, l’action de la loi s’arrête à la frontière. D’où la nécessité d’internationaliser le délit afin de le prévenir, de le poursuivre par l’action combinée de la police des divers Etats, et de faire jouer, au besoin, contre le délinquant, les lois d’extradition.
- *
- Congrès du travail féminin.
- La place nous a manqué jusqu’à présent pour rendre compte de ce Congrès qui a tenu ses séances, du 4 au 9 août, au Cours-la-Reine (serres de la ville de Paris), à l’Exposition des Arts et Métiers féminins.
- Dans la séance d’ouverture, M. Robin a soutenu la thèse suivante : « Le droit pour la femme, de n’être pas mère contre sa volonté. » Cette thèse, dont la moralité n’est pas contestable, n’a pas eu l’heur de plaire à tout le monde, puisqu’un auditeur a cru devoir protester contre elle en termes injurieux, provoquant ainsi un tumulte indescriptible qui n’a pris fin qu’après le départ un peu forcé de l’interrupteur.
- Les autres séances ont été consacrées à la discussion des questions portées au programme et au vote des résolutions.
- Sur la question du mariage, un voeu de M. Le Foyer, tendant à rendre le mariage multiforme, c’est-à-dire à donner à l’union conjugale telle forme et telle durée suivant le désir des conjoints, est repoussé par le Congrès qui adopte un autre vœu du même tendant à substituer le régime de la séparation de biens à celui de la communauté, comme régime légal.
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- La règlementation du travail des femmes donne lieu à une discussion entre Mme C. Belilon , qui la combat, e.t M. le docteur Fauquet, qui l’approuve. M. Fauquet est, d’ailleurs, l’adversaire du travail à domicile, qui semble avoir les sympathies exclusives de Mme Savari. On sait que le monde féministe est très partagé sur cette question.
- Mme Roger Bequillet, présidente du syndicat des sages-femmes, a formulé différents vœux ayant pour objet l’amélioration du sort des sages-femmes.. Elle a proposé notamment la création d’une caisse destinée à leur assurer une retraite. Cette caisse serait constituée au moyen d’un impôt de 60 centimes prélevé à chaque naissance d’enfant de parents non indigents. Cette mesure a été adoptée dans d’autres pays.
- Le rapport de Mlle Renée Pingrenon et de M. René Lazare, professeur à l’Association polytechnique, font justice, l’un des accusations de faiblesse et d’incapacité portées contre les femmes typographes par leurs confrères masculins; l’autre* des accusations du même genre dirigées contre les femmes employées dans les administrations.
- Dans l’un et l’autre cas, l’expérience a fait une réponse péremptoire.
- Le vœu suivant, formulé par M. René Lazare, est adopté à l’unanimité et sans discussion :
- « Que les associations d’enseignement populaires créent et organisent le plus de cours possible pour les femmes, dans le but de leur faciliter les diverses carrières où il leur est possible d’accéder. »
- Mme Hubertine Auclert demande la réhabilitation du travail ménager qui doit être évalué comme les autres.
- M. le docteur Fauquet espère que ce travail ingrat, qui empêche la femme de gagner sa vie, sera de beaucoup simplifié dans un temps prochain ; que la cuisine, le blanchissage et le tissage seront, dans peu , affaire de professionnels. Nous l’espérons avec lui, en bonne compagnie, car Mme Camille Belilon, dont le compte-
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- rendu (,Journal des Femmes) nous fournit la matière de ces rapides notes, est exactement du môme avis. En attendant, il s’agit d’évaluer le travail ménager, et précisément dans les spécialisations rappelées ci-dessus, doivent se trouver les éléments d’une détermination approximative.
- Le vœu de Mme Hubertine Auclert est voté.
- Mme Pauline Savari, demande ensuite et obtient l’adoption de divers vœux, entre autres que les usines soient éloignées des villes, que l’on revienne à la culture des plantes tinctoriales qui produisent des teintures si belles et si durables et ne sont point vénéneuses; enfin, que [l’on ne permette pas l’exploitation des maisons religieuses qui font tant de tort à l’ouvrière.
- Mme Choquet, sage-femme de la Faculté de Paris, fait adopter un vœu tendant à l'organisation de syndicats par les femmes artistes lyriques et dramatiques.
- A propos de l’éducation , Mme la princesse Wisz-niewska, présidente de l’association des femmes pour la paix, exprime le vœu que les livres destinés à propager l’idée pacifique, soient admis dans les classes. Le vœu est adopté à l’unanimité.
- L’assemblée a fait le meilleur accueil au discours d’une jeune russe, Mlle Barbara, réclamant la suppression de la prostitution réglementée et celle des maisons autorisées.
- Enfin, a été adopté à l’unanimité, un vœu consistant à réclamer une sorte de referendum féminin qui fonctionnerait en attendant le droit «pour les femmes d’exercer leurs droits politiques. Des délégués devraient être accrédités auprès des assemblées administratives et législatives pour intervenir lorsqu’il s’agira de résoudre des questions touchant les intérêts du sexe féminin.
- Ce vote montre que le Congrès était acquis à cette opinion que Mme Hubertine Auclert, présidente de la Société « Le suffrage des femmes », a courageusement défendue, alors qu’elle était loin d’être acceptée par
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- tous les militants du féminisme, opinion qu’elle a exposée en prenant la présidence d’une des séances du Congrès, et qui a toujours été la nôtre, à savoir que les efforts des femmes seront stériles tant que ces efforts n’auront pas pour appui cette pierre angulaire qui s’appelle le bulletin de vote parlementaire.
- Les femmes et la libre-pensée.
- Au Congrès de la libre-pensée qui s’est ténu en septembre à Genève, les femmes ont pris une part très active, sont intervenues dans la discussion et ont soulevé d’intéressants débats.
- C’est ainsi que sur la question des moyens de combattre l’esprit d’autoritarisme, elles ont demandé la suppression de l’autorité maritale et de la puissance pafernelle, et, non sans rencontrer une vive résistance, ont rallié la majorité du Congrès à la plupart de leurs revendications.
- La Ligue belge du droit des femmes a fêté les 28, 29 et 30 septembre, à Bruxelles, le dixième anniversaire de sa fondation, par une conférence féministe internationale à laquelle avaient été invitées les présidentes et secrétaires des principales sociétés féministes du pays et de l’étranger.
- Mlle Popelin,.docteur en droit, présidente de la Ligue, a ouvert les travaux de la conférence, en retraçant l’histoire de la Ligue, dont la création remonte au 19 avril 1892. L’arrêt de novembre 1888 rendu contre elle-même pour l’empêcher d’exercer la profession d’avocat, fut le point de départ du mouvement qui ne s’est pas arrêté. La Revue, qui sert d’organe à la Ligue et porte le même titre, a paru régulièrement depuis 1893.
- Les efforts de la Ligue pour améliorer la condition légale de la femme ont abouti au vote d’un certain nom-
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- bre de lois : loi du 26 novembre 1896, qui a donné au conjoint survivant une part successorale dont profite surtout la femme ; loi du 1er février 1900 relative à l’épargne de la femme mariée ; loi de décembre 1900 permettant à la femme de disposer de son salaire jusqu’à 3,000 francs, annuellement. La loi du 10 mai 1900 sur les pensions de retraite pour la vieillesse s'applique aux Belges de l’un et l’autre sexe.
- Mme Nyst, de la Société (belge) pour l’amélioration du sort de la femme, société dont la présidente est Mme Beeckmann, absente, et Mme Paule Gil, docteur en droit, de V Union féministe, exposent l’objet, l’organisation et les travaux de leurs groupes.
- On entend encore M. Beeblock sur les organisations des femmes socialistes ; Mme Keelhoff, fondatrice de VUnion des femmes belges contre l’alcoolisme qui compte 2,000 adhérents ; Mlle Van den Plas, secrétaire générale du Féminisme chrétien belge récemment constitué. Celle-ci déclare que les catholiques belges savent que le féminisme devient une force; et que cette force sera contre eux s’ils ne sont avec elle.
- Les communications des déléguées étrangères n’ont pas été moins intéressantes.
- Mme Oddo-Deflou , présidente du Groupe français d’études féministes, a exposé en résumé l’histoire du mouvement féministe en France depuis dix ans, et indiqué le nom et but des divers groupes qui lui ont donné naissance ou qui le propagent : La Société pour l’amélioration du sort de la femme et la revendication de ses droits, la Ligue française pour le Droit des femmes , la Solidarité , l’Egalité , VAvant-Courrière, le Groupe français d’études féministes, le Suffrage des femmes, l’Union fraternelle des femmes, l’Union de pensée féminine.
- Mlle Marie Maugeret, directrice du Féminisme chrétien, fondatrice du Cercle catholique de Dames, et Mme Marie Duclos, du même groupe, qui vient de prendre l’initiative de la création drune Ligue anti-alcoolique : la
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- Croix blanche parisienne, ont parle de ces diverses organisations.
- Enfin Mme Holtum a résumé la courte histoire du Conseil national de la République argentine, qui n’a que deux ans d’existence, et Mme Kramers, secrétaire du Conseil national des femmes hollandaises , celle du Couseil international fondé à Washington en 1888, qui relie entre elles toutes les associations féministes du monde.
- Raout initial et agapes finales ont ajouté au charme de cette belle réunion.
- * *
- Comités de Dames.
- Voici le texte de la résolution adoptée par le Congrès de la Ligue de l’enseignement en vue de la création de Comités de Dames :
- « Qu’une lettre accompagnée d’un questionnaire à remplir soit adressée au personnel féminin enseignant, lui demandant son avis sur les moyens à employer pour organiser d’une façon pratique et avec toutes les garanties de laïcité nécessaires, un Comité de dames.
- « Qu’une lettre soit adressée à toutes les présidentes ou secrétaires d’œuvres féminines ou de sociétés laïques adhérentes à la Ligue, pour leur demander de se tenir en relations constantes d’informations soit avec le Comité central des dames, soit avec un comité local existant ou à créer.
- « Qu’une demande soit faite auprès des présidentes ou secrétaires des œuvres ou sociétés féminines laïques non adhérentes à la Ligue de l’enseignement, en vue d’obtenir leur adhésion en leur signalant les avantages et la nécessité qu’il y aurait à grouper les efforts.
- « Qu’afin d’éviter dans les Comités des dames l’accès des membres dont l’esprit soit contraire à celui de la Ligue de l’enseignement, on s’abstienne de désigner des membres de droit, chaque admission dans le sein des comités devant conserver son caractère individuel.
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- « Que pour la constitution des Comités de dames, il est bien recommandé de ne pas faire seulement appel aux femmes fonctionnaires on aux femmes de fonctionnaires, mais surtout d'intéresser aux œuvres d’esprit laïque celles que l’on a jusqu’à présent dirigées vers les œuvres confessionnelles : femmes d’industriels, de commerçants, d’agriculteurs et d’ouvriers.
- <r Que des statuts modèles pour la constitution des Comités de dames soient rédigés d’urgence et adressés par les soins de la Ligue de l’enseignement à toutes les sociétés adhérentes.
- « Que des démarches soient faites auprès du ministre de l’instruction publique pour obtenir de son département l’appui le plus large, sous forme de subventions, de circulaires, de communications dans les Bulletins académiques départementaux. »
- Le Congrès avait également émis le vœu qu’il soit formé, dans chaque arrondissement de Paris, un Comité de dames, soit 20 comités relevant du comité général des dames de la Ligue,
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- ENSEIGNEMENT DES SCIENCES a)
- De la relativité des connaissances humaines (2j
- Les réflexions que je voudrais maintenant vous présenter sont adressées à ceux qui non seulement bornent trop leur vue à la terre, mais nient la vraisemblance ou même la possibilité de l’existence d’un monde invisible. Je leur répondrai qu’il est prouvé que nous serons en tout cas sur le bord d’un monde invisible. Je ne parle pas ici d’un'monde spirituel ou immatériel. Je parle du monde de l’infiniment petit qu’il faut encore cependant appeler matériel, quoique la matière dont il est fait soit quelque chose que nos facultés limitées nous rendent incapables de concevoir.
- C'est le monde des forces, je ne dirai pas moléculaires comme opposées à massives, mais des forces dont l’action s'exerce presque toujours en dehors de la limite de nos perceptions, à l'inverse de celles qui sont évidentes aux sens grossiers des organismes humains. Je me demande comment, à vous comme à moi-même du reste, je pourrais faire bien voir le changement d’aspect des lois de l’univers qui serait la conséquence d’un simple changement dans la taille de l’observateur. Ce nouvel observateur, il faut nécesairement que je l’imagine. Je n’essaierai pas de rivaliser avec la brillante imagination du grand satirique qui, posant," comme postulat, une. différence de taille bien moins considérable, en a déduit dans les Voyages de Gulliver l'absurdité, la pure relativité de tant de choses dans notre morale et notre politique. Mais je serai encouragé par l’exemple
- (1) Revue scientifique, numéro du 15 mai 1897. Bureaux (depuis le 15 octobre dernier) : 41 bis, rue de Châteaudufr, Paris-.
- (2) Extrait d’un discours prononcé par M. W. Crookes à la Société des recherches psychiques de Londres, et reproduit dans les Annales des sciences psychiques.
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- de mon prédécesseur dans cette chaire, le professeur William James, de Harvard, dont tout à l’heure je citerai une frappante parabole précisément du genre dont j?ai besoin.
- Le voici donc cet homme minuscule, cet homunculus qui, puisque vous le voulez bien, va me servir à bâtir ma fable. Je ne puis actuellement le placer au milieu des jeux des molécules à cause de mon impuissance à imaginer ce milieu ; mais je lui donnerai une taille si microscopique, que les forces moléculaires que dans la vie ordinaire nous remarquons à peine — telles que 1-a tension superficielle, la capillarité, les mouvements browniens — deviendront pour lui si évidentes et dominantes qu’il aura grand’peine à croire à l’universalité de la gravitation, que nous pouvons supposer lui avoir été révélée par nous, ses créateurs.
- Plaçons-le sur une feuille de chou et laissons-le se débrouiller.
- La surface de la feuille de chou lui apparaît comme une plaine sans limites, d’une étendue de plusieurs milles carrés. Pour cette créature minuscule, la feuille est parsemée d’énormes globes brillants et transparents (les gouttes de rosée) qui restent immobiles et chacun de ces globes dépasse — relativement à sa propre taille — bien des fois en hauteur les grandes Pyramides. D’un de leurs côtés ils paraissent émettre une lumière brillante. Poussé par la curiosité, il approche et touche un des globes. Celui-ci résiste à sa pression comme une balle de caoutchouc, jusqu’à ce que le hasard fasse que la surface se brise : aussitôt il se sent saisi et, après avoir tourbillonné, il se trouve transporté quelque part et reste là en équilibre suspendu à la surface de la sphère complètement incapable de se dégager. Au bout d’une heure ou deux, il s’aperçoit que le globe diminue et finit par disparaître, le laissant libre de poursuivre ses explorations. Sortant de la feuille de chou, il erre sur la surface du sol, et le trouve terriblement rocheux et montagneux, jusqu’à ce qu’il voie devant lui une
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- large surface composée de la même matière que celle qui formait les globes sur la feuille de chou. Mais au lieu de s’élever en l’air comme tout à l’heure, cette matière s’étale en pente et se creuse à partir de ses bords et finit par sembler prendre une surface horizontale, bien que le grand éloignement empêche notre observateur d’être absolument fixé sur ce dernier point. Supposons maintenant qu’il tienne dans sa main un vase d’un volume qui, proportionné à sa taille, serait celui d’une pinte pour nous, et que par d’adroites manipulations il réussisse à le remplir d’eau. S’il renverse le vase, il constate que le liquide ne s’en échappe pas, et ne peut en être chassé que par de violents chocs. Fatigué par les efforts qu’il a faits pour vider ce vase il s’assied sur le rivage et s’amuse à jeter des pierres et d’autres objets dans l’eau. En règle générale, les pierres et les objets mouillés s’enfoncent, tandis que s’ils sont secs ils refusent obstinément d’aller au fond et flottent à la surface. Il essaie avec d’autres substances: une tige d’acier poli, un porte-crayon en argent, un bout de fil de platine, une plume d’acier, objets deux ou trois fois plus denses que les pierres, et qui cependant refusent tous de s’enfoncer et flottent à la surface comme autant de morceaux de liège. Et si lui et ses amis viennent à bout de jeter dans l’eau une de ces énormes barres d’acier que nous appelons aiguilles, il se forme aussi autour d’elle une concavité de la surface et elle flotte tranquillement. Après ces observations et quelques autres encore, il fait des théories sur les propriétés de l’eau et des liquides en général. Concluera-t-il que les liquides tendent à se niveler ? que leurs surfaces au repos sont horizontales, et que les corps solides, quand ils sont placés dans un liquide, s’enfoncent ou flottent suivant leur plus ou moins grand poids spécifique ? Non ; il se croira autorisé à inférer que les liquides, au repos, prennent des formes sphériques ou du moins courbes, convexes ou concaves suivant des circonstances difficiles à déterminer, qu’ils ne peuvent être versés d’un vase
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- dans un autre et qu'ils résistent à la force de la gravitation qui n’est donc pas universelle ; et que les corps, tels que ceux qu’il peut manipuler, refusent généralement de s’enfoncer dans les liquides, que leur poids spécifique soit faible ou considérable. De la façon dont se comporte un corps placé en contact avec une goutte de rosée, il tirera môme des raisons plausibles de douter de l’inertie de la matière.
- Déjà il a été assez incommodé par le continuel et capricieux bombardement d’objets volant dans l’air ; car les corpuscules que nous aimons à voir voler dans un rayon de soleil danseront d’une façon désagréable autour d’un homunculus microscopique qui ne peut jamais dire d’où ils viennent. Mais bientôt il verra combien il a absurdement exagéré la difficulté qu’éprouve les créatures vivantes à s’élever de terre à moins d'avoir des ailes. Car il découvrira une créature effrayante, un Béhé-mot cuirassé, qui s’élance dans le ciel avec frénésie pour y chercher une proie ; et pour la première fois l’hommage qui lui est dû sera rendu à la majesté de la mouche commune.
- Agité par le doute, il regardera la nuit dans quelque mare absolument tranquille. Et tandis qu’aucun soufie ne ride la surface, qu’aucun échauffement ne vient produire de courant ou changer la tension de la surface, il aperçoit de petits objets inanimés immergés et tranquilles. Mais sont-ils tranquilles? Non. En voilà un qui remue, puis un autre. Peu à peu, il se convainc que quand un objet est assez petit, il est toujours en mouvement. Peut-être notre homunculus sera-t-il plus capable que nous d’expliquer ces mouvements browniens. Ou bien comprendra-t-il que celui qui assiste à ces choses entrevoit obscurément la constitution de la matière, et devine que ces-mouvements sont un résidu, sont le résultat de l’agitation moléculaire intérieure qui ne s’est pas annulée comme cela doit arriver nécessairement dans les agrégats de matière qui ne sont plus de dimensions microscopiques.
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- Notre homunculus se trouvera sans doute en lace de choses qui le jetteront dans une perplexité encore plus angoissante. Et ces changements dans son interprétation des phénomènes ne viendront pas de ce qu’il découvrira des forces encore inaperçues, pas plus que de la disparition de lois reconnues, mais simplement de ce fait que la diminution de sa taille donne aux phénomènes de capillarité, de tension de surface etc., une importance relative qu’ils n’ont pas pour nous. Pour des êtres dont la raison est pleinement développée, les effets de ces forces se rangent parmi les phénomènes qui attirent l’attention seulement quand la science a fait certains progrès. Pour des homunculi comme nous les imaginons, les mêmes effets seraient d'une importance capitale, et seraient avec raison interprétés non comme un supplément à ceux de la gravitation générale, mais comme dus à une force indépendante et peut-être antagoniste.
- La physique de ces homunculi différerait très notablement de la nôtre. Dans l’étude de la chaleur, ils rencontreraient des difficultés probablement insurmontables. Dans cette partie des recherches physiques, que ferions-nous si nous n’avions la faculté de pouvoir élever ou abaisser à volonté les températures des corps? Pour cela il faut pouvoir faire du feu. L’homme actuel resté dans un état rudimentaire de civilisation peut échauffer et enflammer certaines espèces de matière par friction, par percussion ou en concentrant dessus les rayons du soleil, etc. ; mais pour que ces opérations produisent du feu, il faut qu’elles aient été faites sur une masse considérable de matière, autrement la chaleur est conduite ou rayonne au loin à mesure qu’elle est produite, et rarement on arrivera au point où la combustion commence.
- C’est ce qui arriverait dans la chimie de ce petit peuple en supposant que cette science soit possible pour lui.
- On m’accordera facilement que les phénomènes fonda-
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- mentaux d’où découlèrent nos recherches en chimie lurent ceux de la combustion. Mais, comme nous venons de le voir, des êtres minuscules seraient incapables de produire du feu à volonté, excepté par certaines réactions chimiques, et auraient peu d’occasions d’en examiner la nature. Ils pourraient occasionnellement assister à des incendies de forêts, à des éruptions volcaniques, etc. ; mais ce n’est pas dans de si grandes catastrophes, ne servant qu'à révéler à nos Lilliputiens l’existence de la combustion, qu’ils trouveraient une bonne occasion de rechercher tranquillement ses conditions et ses effets.
- De plus, en pensant à l’impossibilité où ils seraient de verser de l’eau d’une éprouvette dans une autre, les opérations ordinaires de l’analyse chimique et de toutes les manipulations où l’on se sert de la machine pneumatique resteraient pour eux comme un livre toujours fermé.
- Voyons un peu l’extrême opposé, et cherchons comment la nature se présenterait à des êtres humains de taille colossale. Les difficultés qu’ils rencontreraient et les interprétations erronées qu’ils inventeraient seraient d’une nature opposée à celles des pygmées. L’attraction capillaire et la cohésion des liquides, la tension de surface et la courbure des surfaces liquides près de de leur bord, la goutte de rosée et les évolutions de corps très petits sur une goutte d’eau, les métaux flottants à la surface de l’eau et beaucoup d'autres phénomènes qui nous sont familiers lui seraient inconnus. Tandis que les pygmées trouveraient tout plus dur, pour une race de colosses, les rocs de granit seraient un faible obstacle.
- Il y aurait une autre différence bien remarquable entre nous et ces êtres énormes : si nous prenons une pincée de terre entre le pouce et les doigts, en déplaçant ces doigts de quelques pouces nous n’éprouvons rien de particulier. La terre nous offre plus ou moins de résistance suivant son plus ou moins grand degré
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- de ténacité, mais il ne s’ensuit aucune autre réaction perceptible.
- Supposons la meme action accomplie par un être gigantesque capable de mouvoir son doigt et son pouce en une seconde sur un espace de quelques milles. 11 ressentira une très forte réaction. La masse de sable, de pierre, etc., emportée toute entière avec une telle rapidité, deviendra extrêmement chaude. De la meme manière que l’homunculus ne pouvait obtenir la combustion comme il voulait, le colosse pourra à peine faire un mouvement sans produire un dégagement de chaleur plus qu’incommode ; il ne pourra tenir rien de ce qu*il aura touché.' Naturellement il attribuera aux rocs de granit et aux autres minéraux qui constituent la surface de la terre les propriétés que nous attribuons au phosphore qni s’enflamme par un léger frottement.
- Ai-je besoin de montrer l’enseignement qui en ressort? Si., de simples différences de grandeur peuvent faire que les plus simples faits delà chimie et de la physique prennent une apparence si complètement différente, si des êtres, simplement parce qu’ils sont d’une petitesse microscopique ou d’une grandeur prodigieuse, sont sujets aux hallucinations que j’ai indiquées, et à d’autres sur lesquelles j’aurais pu m’étendre — n’est-il pas possible que nous, à notre tour, quoique jouissant de Yaurea mediocritas, nous tombions, par la seule raison de notre taille et de notre poids, dans de fausses interprétations des phénomènes que nous éviterions si nous ou le globe que nous habitons, nous étions plus grands ou plus petits, plus lourds ou plus légers ? Cette science dont nous sommes fiers, n’est-elle pas simplement conditionnée par les circonstances accidentelles, ne comprend-elle pas une grande part de subjectivité que nous ne soupçonnions pas jusqu’à présent et qu’il est presque impossible d’éliminer?
- C’est ici que je placerai les considérations du professeur James, auxquelles j’ai déjà fait allusion. Il s’agit d’une altération possible dans l’appréciation du temps
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- venant d’une différence dans la rapidité des sensations chez un être plus développé que nous à ce point de vue :
- « Nous avons beaucoup de raisons de croire que des créatures peuvent différer énormément dans les durées de temps qu’elles perçoivent intuitivement et dans la subtilité des événements qui peuvent remplir ces durées. Von Baer s’est livré à d’intéressants calculs sur les changements d’aspect de la nature que produirait ces différences. Supposons que nous soyons capables, dans l’espace d’une seconde, de noter distinctement 10000 événements au lieu de 10 à peine comme nous le pouvons actuellement ; si notre existence devait contenir le même nombre d’impressions que maintenant, elle pourrait être mille fois plus courte. Nous vivrions moins d’un mois et nous ne connaîtrions rien, chacun individuellement, des changements de saison. Né en hiver, par exemple, nous croirions à l’été comme maintenant nous croyons aux chaleurs de l’ère carbonifère. Les mouvements des êtres organisés seraient pour nos sens tellement lents, que nous ne les connaîtrions que par le raisonnement, mais nous ne les verrions pas. Le soleil serait immmobile dans le ciel, la lune changerait à peine, et tant d’autres effets semblables auraient lieu.
- « Mais faisons l’hypothèse inverse et imaginons un être qui n’aurait qu’un millième des sensations que nous avons en un temps donné et qui, par conséquent, vivrait mille fois plus longtemps. Les hivers et les étés seraient pour lui comme des quarts d’heure. Les champignons et les plantes qui croissent encore plus vite naîtraient si rapidement qu’ils sembleraient des créations instantanées, les arbustes annuels pousseraient et retomberaient comme certaines sources jaillissantes d’eau bouillante; les mouvements des animaux seraient aussi invisibles que le mouvement d’une balle ou d’un boulet de canon ; le soleil passerait dans le ciel comme un météore, laissant un sillon de feu derrière lui, etc.
- « Que tout ce que nous venons d’imaginer (sauf la
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- longévité surhumaine) puisse être réalisé quelque part dans le règne animal, il serait téméraire de le nier. » (James, Principe de 'psychologie, vol, I. p. 639.)
- Voyons maintenant l’application spéciale de cette conception générale de l’impossibilité où nous sommes de prédire quels secrets l’univers tient encore en réserve, quelles influences peuvent être habituellement à l’œuvre autour de nous sans que nous les devinions.
- La télépathie, la transmission de la pensée ou des images directement d’un esprit à un autre, sans l’intermédiaire des organes des sens,, est une conception nouvelle et étrange pour la science. A en juger d’après la lenteur relative avec laquelle les preuves accumulées par notre société se font admettre dans le monde scientifique, cette conception provoque même de la répulsion dans beaucoup d’esprits. Nous avons fourni des preuves expérimentales frappantes, de très bonnes preuves, par l’observation des cas spontanés , — tels que les apparitions au moment de la mort, — mais elles n’ont pas impressionné le monde scientifique autant que l’ont souvent déjà fait des preuves moins soigneusement étudiées et moins cohérentes. Du reste, on ne les discute pas, on ne les réfute pas; on s’en tire par des biais, des réponses évasives, comme s’il y avait quelque grande improbabilité à priori qui dispense le monde de la science de considérer cette question. Les faits cependant pourraient être vrais de toute espèce de manière, sans contredire aucune vérité déjà connue. Je m’arrêterai pour le moment sur une seule sorte d’explication, non pas que je voie un moyen d’élucider tous les nouveaux phénomènes que je regarde comme authentiques, mais parce que je crois pouvoir jeter un peu de lumière sur quelques-uns de ces phénomènes.
- Tous les phénomènes de l’univers^sont probablement en quelque manière continus, et certains faits arrachés 1 pour ainsi dire du cœur même de la nature doivent nous servir dans notre découverte graduelle des faits qui se cachent plus profondément dans son sein.
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- Considérons donc les vibrations dont nous suivons les traces non seulement dans les corps solides , mais dans l’air et d’une manière encore plus remarquable, dans l’éther.
- Ces vibrations diffèrent en rapidité et en fréquence. Qu’elles existent depuis l’unité jusqu’au nombre de deux mille billions par seconde, nous en avons de bonnes preuves. Nous pouvous aussi nous assurer pleinement qu’elles servent à transmettre aux organismes vivants les effets produits par des sources extérieures de quelque espèce qu’elles soient.
- Comme point de départ, je prendrai un pendule battant les secondes dans l’air. En doublant continuelle-
- ment les battements, j’obtiens la série suivante de degrés :
- 1er degré
- 3 .......
- 4 .......
- 5 .......
- 6 .....
- 7 .......
- 8 .......
- 9 .......
- 10 ......
- 15......
- 20.......
- 25.......
- 30.......
- 35.......
- 40.......
- 45.......
- 50e degré 55......
- Vibrations par seconde.
- .......... 2
- ............... 4
- .......... 8
- .......... 16
- .............. 32
- .............. 64
- .......... 128
- ................ 256
- ................ 512
- ............... 1024
- .............. 32768
- ........... 1.048576
- ....... 33.554 432
- ....... 1073.741824
- .... 34 359.738 368
- ... 1.099511.627776
- .. 35.184372.088832 1 125.899 906.842624 36028.707 018.963 968
- 56 ....... ............ 72 057.594 037.927 936
- 57 .................... 144115.188 075.855 872
- 58 ............. ... «, 288 220.376 151.711 744
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- LE DEVOIR
- Vibrations par seconde.
- 59 ...................... 576 440.752 303.423 488
- 60 .................... 1.152 881.504 606.846 976
- 61 .................... 2.305 763.009 213.693 952
- 62 .................... 4.611 526.018 427.387 904
- 63 ................. 9.223 052.036 854.775808
- Au cinquième degré depuis l’unité, à 32 vibrations par seconde, nous sommes dans la région où la vibration de l’atmosphère nous est révélée sous la forme de son. Dans les dix degrés suivants, les vibrations par seconde s’élèvent de 32 à 32768, et là s’arrête la région du son pour une oreille ordinaire humaine. Mais probablement certains animaux mieux doués que nous entendent des sons trop aigus pour nos organes, c’est-à-dire des sons où la vitesse des vibrations dépasse cette limite.
- Nous entrons ensuite dans une région où la vitesse des vibrations augmente rapidement, et le milieu vibrant n’est plus la grossière atmosphère mais un milieu infiniment subtilisé, « un air plus divin » appelé éther. Du 16e au 35e degré, les vibrations s’élèvent de 32768 à 34359738358 par seconde. Elles s’offrent à nos moyens d’observation comme des rayons électriques.
- Puis vient la région qui s’étend du 35e au 45e degré et comprend de 34359738366 à 35 184372088832 vibrations par seconde. Elle nous est inconnue, nous ignorons les fonctions de ces vibrations, mais qu’elles en aient, nous devons le supposer.
- Maintenant nous approchons de la région de la lumière, ce sont les degrés qui s’étendent du 45e jusqu’entre le 50e et le 51e, et les vibrations de 33184 372088832 par seconde (rayons calorifiques^) à 1875000 000000000 par seconde, les rayons du spectre les plus élevés qu’on connaisse. La sensation de lumière, c’est-à-dire les vibrations qui transmettent les signes visibles, étant comprises entre les étroites limites d’environ 450000 000 000000 (lumière rouge) à 750000000 000000 (lumière violette), ce qui fait moins d’un degré.
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- Quittant la région de la lumière visible, nous arrivons à ce qui est pour nos sens et nos moyens de recherche ( une autre région inconnue et ce qui remplit des fonctions que nous commençons à soupçonner. Il est vraisemblable que l’on trouvera les rayons X du professeur Rœntgen entre le 58e et le 61e degré, là où les vibrations sont de 288220576151.711 744 à 2 305 763.009 213.693 952 par seconde ou meme plus.
- f)ans cette série, on verra qu’il y a deux grandes lacunes, ou régions inconnues, au sujet desquelles nous devons avouer notre entière ignorance relativement au rôle qu’elles jouent dans l’économie du monde. Enfin, existe-t-il des vibrations plus rapides encore? nous ne nous permettrons pas de le décider .
- William Crookes,
- Membre de la Société royale de Londres.
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- LE DEVOIR
- PHI
- Par Henry GRÉVILLE
- {Suite.)
- Non sans appréhension, il fit une toilette appropriée à la circonstance, c’est-à-dire modeste et correcte , un > peu comme s’il se préparait à voir les témoins d’un adversaire, et se rendit chez l’homme qu’il désirait nommer son beau-père.
- M. Maubert le reçut sans lui tendre la main , avec une froideur de bien mauvais augure, et un singulier dialogue s’engagea entre eux.
- — Vous avez écrit à ma fille Isaure les lettres que voici? dit-il sans préambule, en indiquant le petit paquet placé tout contre sa main.
- Ernest cligna un peu dans la direction du bureau. Il ne pouvait pas être sûr, sans lorgnon et à cette distance, de les distinguer d’une foule d’autres.
- — Il se peut, dit-il, en se soulevant à demi sur sa chaise; permettez...
- D’un geste sec, M. Maubert tint à distance ces velléités de vérification, et les doigts de Livérac se sentirent moralement cinglés.
- — Ce sont elles, je vous l’affirme, dit tranquillement M. Maubert. Votre but, en les écrivant, était de conclure un mariage avec ma fille?
- — Telle est, en effet, mon intention, répondit Ernest en se redressant.
- — Pourquoi, suivant l’usage, ne vous êtes-vous pas adressé à moi pour obtenir l’autorisation de faire votre cour?
- Ernest fut un peu dérouté par cette question. Il ne pouvait pas dire à M. Maubert qu’il avait préféré lui forcer la main, Il murmura quelque chose d’indistinct.
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- CÉPHISE
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- — Ma fille est mineure, reprit le père; en la faisant déjeuner avec vous dans un wagon-restaurant, vous avez commis un acte qui, si on le voulait, pourrait relever de la police correctionnelle.
- Un petit silence suivit. Ernest comprit qu’il ne serait pas le plus fin ; autant valait dès lors agir ouvertement.
- — Ce ne serait pas votre intérêt, monsieur, ni celui de Mlle Isaure, fit-il très doucement.
- M. Maubert avait bien envie de le secouer ferme, mais ce n’était pas le moment.
- — Dois-je en conclure, dit-il, que vous êtes ici avec l’intention de demander la main de ma fille?
- — Oui, monsieur, fut la réponse bien nette.
- — Je vous l’accorde. Seulement, je dois vous prévenir qu’elle n’a pas un centime de dot.
- Ernest se leva très correctement.
- — Je suis vraiment au désespoir, dit-il, de me voir ^contraint de parler d’une façon qui me présente sous un jour aussi défavorable; mais, n’ayant par moi-même aucune fortune, aucun moyen d’existence, tout ce que nous possédons appartenant à ma mère, je ne pourrais offrir à Mlle Maubert ni le genre de vie auquel elle est accoutumée, ni même, le cas échéant, le pain quotidien... Je suis donc obligé, monsieur, par des circonstances que je déplore, de vous prier de considérer ma demande comme nulle et non avenue.
- — Quelqu’un vous a-t-il vu ensemble dans ce wagon ? demanda M. Maubert au lieu de répondre.
- Ernest nomma le gros monsieur.
- — Fort bien, dit froidement le père d’Isaure, c’est ce que je désirais principalement savoir. Vous avez eu, cette fois au moins, monsieur, le mérite de la franchise. J’ai pris des informations sur votre compte ; il est vrai que vos ressources ne sont pas bien régulières, mais on me dit, et je veux le croire, que, si vous aviez un emploi fixe, vous seriez capable d’en remplir les fonctions. Ma fille aura une dot, et je vous trouverai une place. Demain, à la même heure, je vous ferai connaître ma résolution définitive.
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- LE DEVOIR
- Reste seul, M. Maubert prit une forte règle plate en bois de cèdre qui se trouvait sur son bureau et, d'un brusque mouvement, la fit voler en éclats, ce qui parut lui procurer beaucoup de bien-être ; après quoi il alla retrouver sa femme.
- Il craignait tant de troubler le repos de la chère . créature, de réveiller le mal endormi, de lui faire seulement verser une larme, qu’il se borna à lui annoncer la demande de Livérac, comme si la chose eût été toute naturelle.
- — Oh ! mon ami, fit Mme Maubert en joignant les mains, ces gens-là !
- M. Maubert s’aperçut alors qu’épargner du chagrin à ceux qu’on aime est parfois la plus ardue des besognes. Comment expliquer à cette mère que nul autre mariage n’était possible ? Il se dit qu’en gagnant du temps on gagne bien autre chose encore, et, sans insister , alla trouver Céphise.
- C’est alors que Céphise connut une amertume qu’elle n’avait jamais soupçonnée. Interrogée, tournée et retournée par son père à qui son long débat avec des entrepreneurs étrangers venait d’aiguiser singulièrement les idées, elle dut avouer, bribe par bribe , tout ce qui s’était passé aux Pavillons pendant son absence, le départ des domestiques, l’aventure de la cuisinière, et finalement l’histoire du billet perdu et retrouvé.
- M. Maubert écoutait, muet, immobile, le front sur la main, l’air sévère, au point que Céphise crut avoir outrepassé ses pouvoirs et s’arrêta effrayée, craignant d’avoir mal agi.
- — J’ai peut-être eu tort, papa? demanda-t-elle en l’interrogeant de ses grands yeux doux.
- Il se leva, la serra contre lui et l’embrassa silencieusement avec une profondeur de tendresse qu’il ne lui avait jamais à ce point témoignée.
- — N’aie jamais peur, lui dit-il, marche droit devant ta conscience, et je suis sûr que tu ne pourras te tromper de beaucoup.
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- CÉPHISE
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- Rassurée, la jeune fille continua son récit, les préparatifs du départ d’Isaure, la visite de Mme Riclos, puis la voix lui manqua. Fallait-il dire tout? révéler l’odieuse insolence qui avait terrassé la mère de famille et mis en danger sa vie ?
- Céphise n’osait : la plaie de son amour, ravivée par les souvenirs précis de ces terribles minutes, lui causait une si intense douleur qu’elle craignait d’être injuste, de dépasser la vérité, d’accuser sa sœur au-delà de la vérité.
- — Je veux tout savoir, insista M. Maubert en la regardant comme un juge : il faut que je sache tout, et si tu me le cachais, d’autres me le diraient...
- — Je pensais que Gaëtan t’en aurait peut-être parlé, fit-elle, hésitante.
- — Gaëtan m’a dit, en général, qu’Isaure avait été indigne, mais je n’y avais pas attaché d’importance. Allons, achève.
- Èlle termina son pénible récit, atténuant encore dans la limite du possible, ne révélant que le strict nécessaire, — et vint alors s’appuyer contre son père , comme pour lui demander pardon de lui avoir causé tant de peine.
- — Comment se fait-il, demanda-t-il, que j’aie ignoré tout cela jusqu’à présent.
- — Mon cher papa, personne n’avait envie d’en parler, ni même d’y songer; c’était déjà loin; maman allait mieux ; nous tâchions de l’oublier. Je pensais bien qu’Isaure une fois revenue, tu finirais par le savoir...
- A son tour, M. Maubert apprit à Céphise l’équipée de sa sœur et ce qui s’en était suivi.
- — Elle épousera Livérac, conclut-il. C’est une punition moins terrible que celle qu’elle aurait méritée, car il n’a guère de qualités, mais il en est de pires que lui...
- — Oh! papa, la fourberie n’est-elle pas ce qu’il y a de plus méprisable au monde ?
- Il baisa presque avec respect l’honnête visage de son enfant, tourné vers lui.
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- LE DEVOIR
- — Tu as raison, mais Livérac n’est pas tombé à ce degré où je ne pourrais lui donner Isaure, ce qui serait un grand malheur, après l’escapade dont elle s’est rendue coupable, et qui l’empêcherait de trouver un autre mari. C’est un homme moyennement honnête ; nous méritions mieux que cela...
- Il passa la main sur ses yeux subitement remplis de larmes brûlantes : orgueil blessé, affection personnelle trompée, dernières illusions détruites. Il y avait là de quoi faire saigner le cœur de cet honnête homme.
- — Il le faut, dit-il avec fermeté , en reprenant possession de lui-même. Le plus difficile sera d’amener ta mère à se résigner; je compte pour cela sur Mme Ri-clos, qui la raisonnera.
- — Père, dit Céphise songeuse, tu n’exigeras pas que nous soyons aimables avec ce monsieur-là?
- — Polis, très polis seulement.
- Il vit passer dans les yeux de sa fille la lueur des batailles qu’il connaissait bien, et, tout affligé qu’il fût, un sourire lui vint aux lèvres.
- — Officiellement, ajouta-t-il, et il sortit.
- Lorsqu’elle connut l’irrévocable décision de son mari,
- Mme Maubert subit une douleur profonde et irrémédiable. Il lui en avait dit assez pour qu’elle comprît la nécessité de ce mariage. Elle connaissait sa fille et savait que la vie avec elle serait un enfer, toujours croissant, à mesure que l’âge augmenterait le sentiment déjà si exagéré de sa personnalité; et, pourtant, la pensée de livrer cette enfant injuste, méchante, ingrate, à un homme de moralité inférieure, de rang nul, de fortune absente , de considération médiocre, cette pensée lui semblait un outrage pour Isaure aussi bien que pour le reste de la famille.
- Mme Riclos, en causant avec elle, parvint à lui faire envisager la situation sous son vrai jour, c’est-à-dire comme une délivrance pour tous, excepté Isaure elle-même, qui, d’ailleurs, s’en déclarait satisfaite.
- M. Maubert s’était réservé d’annoncer à sa fille le succès de ses petites manœuvres.
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- CEPHISE
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- — Tu as voulu épouser Livérac, dit-il, tu l’épouseras. Tu auras non pas une dot, mais une pension que je vous servirai régulièrement. Je trouverai une place dans quelque administration pour ton futur. Vous ne serez pas riches, — du moins, j’espère que vous ne le serez jamais, car Livérac ne pourrait pas le devenir honnêtement : il n’a ni talent ni intelligence. Ta situation sera toujours inférieure à celle de tes sœurs... mais c’est ta faute.
- — Inférieure? Pourquoi donc? demanda Isaure en se rebiffant.
- — Parce que Colette a épousé un gentilhomme riche et honoré ; parce que,' quel que soit le mariage que puisse faire Céphise, elle ne saurait épouser qu’un homme intelligent et respecté, riche ou non, et que ton choix ne te fera ni riche ni respectée.
- — J’aurai pourtant la même dot que mes sœurs , je suppose, dit aigrement Isaure.
- M. Maubert saisit entre ses deux mains les épaules de sa fille et la secoua, pas trop légèrement.
- — Si j’écoutais mon sentiment, dit-il, je ne te donnerais rien du tout ; mais alors Livérac ne t’épouserait pas, il me l’a formellement déclaré. Tu auras juste de quoi vivre médiocrement, rien de plus, et tu peux dorer tes songes avec la pensée que, si médiocre que soit ta dot, ton futur et toi, vous êtes pris au piège tous les deux : toi, épousée pour ton argent, et lui, épousé pour te débarrasser de nous. Il n’y a dans votre mariage que de .mauvais sentiments : c’est un mariage de méchanceté, vous en verrez les fruits plus tard.
- Livérac fut bien forcé d’accepter les huit mille francs de rente que lui offrait M. Maubert. Avec cela et une place de trois mille francs, dans le monde où ils vivaient, c’était à peine de quoi joindre les deux bouts. Isaure s’en moquait, comptant sur la générosité de sa mère ; mais de ce côté elle devait éprouver de cruels mécomptes , son père ayant donné des ordres que Mme Maubert no se serait pas permis d’enfreindre.
- (A suivre,)
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- LE DEVOIR
- Aux collectionneurs du « DEVOIR ))
- Des demandes et observations de nos lecteurs nous ont fait prendre la décision et donner les explications que nous renouvelons ici :
- Décision. — Depuis le numéro, en date de février 1901, l’en-tête de la couverture de chaque numéro du « Devoir » se borne à indiquer pour les collections : 1° le tome ; 2<> le mois et l’année.
- Explications. — La numérotation portée jusqu’en janvier 1901 en tête de la couverture, et dont le dernier chiffre est 713, cette numérotation est inexacte. Elle ne peut donc être utilement consultée pour les collections.
- En regard des dates de publication de chacun des numéros du « Devoir », depuis la fondation, voici l’état de cette numérotation maintenant abandonnée :
- Numéro programme :
- 3 mars 1878................................. pas de chiffre.
- Numéros hebdomadaires :
- 17 mars au 8 septembre 1878................. chiffres 2 à 27
- 15 septembre 1878 au 15 janvier 1882........ chiffres 1 à 175
- 22 janvier 1882... .................. chiffre 3 au lieu de 176
- 29 janvier 1882 au 30 mars 1884............. chiffres 177 à 290
- 6 avril 1884......... répétition du chiffre 290 au lieu de 291
- 13 avril 1884 au 30 mai 1886................ chiffres 292 à 403
- 6 juin 1886... '..... inscription du chiffre 405 au lieu de 404
- 13 juin 1886......................... répétition du chiffre 405
- 20 juin 1886 au 4 septembre 1887............ chiffres 406 à 469
- 11 septembre 1887.... répétition du chiffre 469 au lieu de 470
- 18 septembre 1887 au 30 décembre 1888... chiffres 471 à 538
- Numéros mensuels :
- Janvier 1889 à novembre 1899........... chiffres 539 à 569
- Décembre 1899.. lacune des chiffres 670 à 699 ; on a inscrit 700
- Janvier 1900 à janvier 1901............. chiffres 701 à 713
- Février 1901. — Suppression de la numérotation.
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- ASSURANCES MUTUELLES
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- Société du Familistère. - Assurances Mutuelles
- MOUVEMENT DE JUILLET 1902, A GUISE
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes....... 1.874 05)
- Subvention de la Société.......... 324 88 [ 2.498 73
- Malfaçons et Divers............... 299 80 J
- Dépenses..................................... 3.777 15
- Déficit en juillet........ 1 .278 42
- Section des Dames
- Cotisations des .mutualistes....... 498 80 )
- Subvention de la Société........... 165 60 > 666 40
- Divers............................. 2 » j
- Dépenses............ ......... ............... 754 40
- Déficit en juillet.................88 »
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et Divers 4.988 11 î
- Intérêts des comptes courants et ( 9.964 56
- du titre d’épargne.......... 4.976 45 )
- H)épcnses *
- 123 Retraités définitifs......... 8.378 90 .
- 5 — provisoires............. 258 50 j
- Nécessaire à la subsistance........ 3.413 65 l 12.258 45
- Allocations auxfamill3 des réservistes » »(
- Divers, appointera., médecins, etc. 207 40 /
- Déficit en juillet........ 2.293 89
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes...... 586 »
- Subvention de la Société......... 197 24
- Dépenses....................................
- Déficit en juillet.......
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er juillet au31 juillet 1902 1 0.95 4 08 } » individuelles » » 2.958 65 )
- Dépenses « » f..............
- Excédent des dépenses sur les recettes..
- j 783 24 1.261 13 477 89
- 13.912 13 18.051 13
- 4.138 40
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL AU FAMILISTÈRE DE GUISE
- MOIS DE JUILLET 1902
- V
- Naissances :
- 1er Juillet 1902 Moyen Marcel-Henri, fils de Moyen Lucien et de Lannoy Marie.
- 15 — Péteau Fernand, fils de Poteau Emile
- et de Froment Marie.
- 19 — Hutin Marthe, fille de Hutin Théophile
- et de Fauconnier Marthe.
- 26 — Dassonville Berthe, fille de Dassonville
- Charles et de Dassonville Laure.
- Décès :
- è
- 15 — Marie Garbe, âgée de 19 ans.
- 30 — . Enfant mort-né Dagnicourt Edmond.
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nimes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Uradler.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES. 70Ô
- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE COMPLÈTE
- de J B. André GODIN (l)
- Glorification du Travail. Emancipation du Travailleur.
- II
- Unité : causalité , continuité.
- Dans la vie je vois la promesse et la source de toutes les formes de matières.
- (William Grookes (2).
- 2. — Leçons de la Science confirmant l'idéal philosophique et social de J.-B. A. Godin.
- G. — Conclusions.
- Rassemblons, maintenant, à titre de conclusions', les principales données de cette étude.
- La Science expérimentale se rapproche du principe d’unité par la vérification de la double action des lois de causalité et continuité.
- Par évolution graduée, les modes matière peuvent arriver à un mode unitaire : état corpusculaire, où la substance chimique trouve une équivalence physique : loi de continuité et loi de causalité, puisqu’on saisit ainsi dans l’effet la fonction continue de la force ou cause et que la force ou cause révèle un principe de la diversité des actions opérées au moyen ou par l’intermédiaire de la force ou cause.
- Les modes substantiels sont donc, entre eux, à la fois continus puisque l’un peut passer à l’autre et distincts par leurs relations de principe, cause, effet.
- (1) Appendice, p. 60, tome 26e, Le Devoir, janvier 1902.
- (2) Congrès de l’Association britannique pour l’avancement des sciences, Bristol, septembre 1898. Revue scientifique, 19, rue des Saints-Pères, Paris. Numéro du 8 octobre 1898, p. 457/
- 1
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- LE DEVOIR
- C’est la synthèse à la fois mathématique et dynamique expérimentalement démontrée en ce qui concerne le mode proprement dit matière.
- Expression de force ou cause et d’un principe déter- * minant, le monde phénoménal n’est donc pas chose en soi ; il est le résultat d’un idéal de finalité.
- La représentation même en nous (êtres phénoménaux) des principes purs de la connaissance — principes illimités dépassant l’expérience et ayant l’expérience pour objet — nous porte à concevoir que cet Idéal de finalité est l’idéal même d’expérience ou d’Usage de la* raison pure.
- Mais une telle conclusion, tout en nous conduisant au concept de l’Incréé ou Absolu, ne nous révèle point ce qu’est l’Absolu , ni même, relativement au concept de l’Être en soi, la nécessité de l’idée dTJsage de la raison pure comme principe conditionnant la réalité phénoménale. Pour saisir une telle nécessité, il faudrait sortir de l’univers conditionné, ce que nous ne pouvons faire.
- Tout conditionnement supposant l’inconditionné nons pouvons, seulement, nous expliquer à nous-mêmes notre propre existence par l’objet final, évident, de la représentation en nous des principes purs de la connaissance : soit l’expérience, le travail, l’harmonisation des rapports dans chaque système pris individuellement, dans les groupements de systèmes et dans l’universalité de l’Idée.
- Par la représentation en nous du principe d’unité synthétique d’aperception à priori, par les intuitions pures : temps et espace, par les concepts purs de l’entendement ou catégories, nous sommes à la fois objet d’usage ou d’expérience (système) puisque des forces constitutives s’équilibrent en nous, et instruments d’action ou de travail dans le milieu (système) auquel
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- nous sommes reliés. Par l’idée d’usage de la raison pure comme substance ou principe de l’unité naturelle, l’univers phénoménal est rattaché à l’Incréé, l’Être en soi, l’Absolu.
- Qu’un lien de valeur objective rattache le conditionné à l’Absolu et qu’une puissance illimitée soit — dans les conditions voulues — à la disposition du relatif, c’est ce que vérifie la chimie dans les opérations de synthèse : La puissance du savant est illimitée lorsqu’il agit dans le sens des lois naturelles.
- La liberté morale impossible si les phénomènes étaient des choses en soi — puisqu’alors cette force même appelée liberté rentrerait sous des conditions qui la détermineraient dans le temps — se révèle, au contraire, comme cause déterminant les phénomènes d’après les lois empiriques, dans le système de finalité.
- En l’Idée d’usage de la raison pure comme principe d’unité évoluent tous les instruments d’usage ou valeurs de fonction possibles ; en elle, ces valeurs se classent , s’utilisent, se développent, se modifient, passent — relativement à elles-mêmes — par des accroissements ou diminutions qui n’affectent point l’ensemble : Idée de l’usage de la raison pure ; bien que ces modifications soient d’intérêt capital pour les systèmes eux-mêmes.
- La filiation précise, graduée, fatale des transformations d’états d’équilibre matériel dans les synthèses chimiques sont un exemple — les lois étant universelles — de notre propre mode d’évolution.
- De même que le chimiste , selon le but qu’il poursuit, dispose des circonstances au point de départ de ses opérations, ainsi nous disposons de nos forces intellectuelles et autres au point de départ de nos actions.
- Selon notre orientation librement prise ou vers l’idéal
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- d’Unité : subordination de nos actes au bien général ; ou abstraction faite de cet idéal vers notre satisfaction simplement empirique, au détriment s’il y a lieu de l’ensemble auquel nous sommes rattachés, nous gagnons ou perdons graduellement, fatalement, — relativement à nous-mêmes, — en valeur de fonction.
- Tout phénomène étant l’expression de Inintelligible c’est dans l’intelligible d’un système donné, dans la causalité|de l’intelligible que s’opère la perte ou le gain.
- Notre ascension ou dégradation morale évolutive, graduée , dépend donc de nous-mêmes. Nous valons selon ce que'nous aimons , selon ce que nous cultivons dans l’intime de notre pensée et sommes utilisés en conséquence dans la Vie ou champ de travail universel.
- Une inéluctable sanction est donc attachée à tout acte conscient.
- La relation dynamique de cause à effet existe nécessairement, mais aucun phénomène n’est nécessaire en tant que phénomène; aussi n’a-t-il pas de durée et s’efface-t-il évolutivement selon les lois empiriques, pour faire place, par les mêmes lois, à l’état phénoménal successif, expression de l’état causal.
- Les phénomènes de naissance, nutrition, croissance, réparation, génération, régénération, mort, etc., ne sont que des aspects de l’évolution incessante qui est le propre des êtres conditionnés.
- La pensée d’un anéantissement de valeur de fonction intelligible, au moment du rejet en bloc du corps phénoménal (phénomène de mort) n’est pas plus fondée que celle du stationnement indéfini d’une telle valeur dans un paradis ou enfer quelconque à l’occasion du même phénomène ; stationnement imaginé, du reste, à peu près exclusivement pour l’homme, tandis que ce sont des lois universelles qu’il faut voir en aption dans tout l’univers conditionné.
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- Autonomie des éléments dans chaque système, petit ou grand, et subordination des éléments au bien de l’ensemble; phases d’évolution pour tout système ; relations des systèmes entre eux en vue de l’harmonisation par eux de champs de vie de plus en plus étendus : tel est le mode d’exister, telle est la vie de tous les éléments de l’univers conditionné.
- Le concept d’éternité n’est applicable à aucun de ces éléments, puisque l’éternel est abstrait du temps et que les êtres conditionnés évoluent dans le temps; mais on conçoit aussi que l’ascension du conditionné vers l’absolu ne peut être qu’illimitée : cette ascension ou tension est la source même de vie pour tout élément conditionné.
- Le lien entre les individus à travers les évolutions phénoménales, c’est l’entretien d’un même amour du travail, d’un même idéal de vie.
- Saisie dans son principe d’unité, la réalité phénoménale ne peut, un seul instant, être envisagée comme système abandonné à soi-même.
- La Science, nous a dit M. Poincaré, cherche le mode de compensation à la dégradation d’énergie constatée dans le système solaire, et croit être sur la voie. La découverte n’est évidemment qu’une question de temps et d’effort.
- Nous ne pouvons clore ces pages sans indiquer une théorie dont l’étude est appelée par tous ces travaux et qui en facilite une vue d’ensemble. Cette théorie est celle des degrés continus (expression de la loi de continuité) et des degrés discrets ou distincts (expression de la loi de causalité), exposée par Em. Swedenborg dans son volume : « La Sagesse angélique sur le divin amour (1). »
- (1) Dépôt de livres cle la Nouvelle Jérusalem, 12, rue Thouin, Paris,
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- M. H. Poincaré, dans son Mémoire, nous a signalé comment le savant—à mesure du développement des moyens d’investigation — trouve le complexe sous le simple ; puis arrive de nouveau à une simplicité sous laquelle le complexe se révèle encore et ainsi de suite. C’est qu’in-définiment l’unité s’exprime par causalité et continuité , soit par séries de degrés : 1° Continus, 2° et en même temps distincts ; autrement dit degrés où les états substantiels sont entre eux dans les relations de principe, cause, effet: le dernier de chaque série, l’effet étant fonction de principe dans la série immédiatement descendante.
- Quand on arrive à la fonction principe d’une série, on y saisit une simplicité relative ; mais cette fonction est Peffet (donc complexité) de la série immédiatement ascendante ; série dont bientôt la Science s’empare à mesure de la pénétration de ses moyens d’étude.
- Dans l’effet dernier, mode matière, la Science a saisi, avons-nous dit au cours de ces pages, la fonction continue de la cause, mode force, (J.-J. Thomson et autres savants) et dans le mode force elle a montré une causalité puissantielle supérieure, un principe de différen-tation (attraction ou répulsion chez l’atome d’électricité, Lord Kelvin).
- Autre exemple : Dans l’être phénoménal, Kant nous a indiqué une même série de degrés, soit le caractère empirique schème sensible (fonction continue) du caractère intelligible lequel, « avec sa causalité » : raison, est en dehors de la série phénoménale.
- Ce sont là des exemples de séries de degrés : principe, cause, effet.
- Mais ce n’est pas tout :
- Le concret ou l’effet sous un mode quelconque récc-lant en lui cause et principe, ou si l’on veut étant la
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- fonction continue du principe par la cause, est en outre influencé par le jeu des systèmes qui lui sont extérieurs, de même qu’il influence ses éléments constitutifs. Il faut donc concevoir que des séries indéfinies de degrés continus et distincts se présentent non seulement en ordre simultané dans tout phénomène, lorsqu'on pousse vers l’intime du phénomène ; mais encore qu'elles se présentent en ordre successif lorsqu’on embrasse les actions réciproques des systèmes dans l’ensemble de l’Univers. Le tout se résumant dans le mot Vie ou Usage de la Raison pure.
- De cette théorie trop complexe pour être agitée davantage ici, nous avons déjà dit un mot au cours des présents Documents biographiques, à l’occasion de l’oeuvre didactique de Brook-Farm (1), Etats-Unis.
- Finalement, toutes les données rassemblées en ce chapitre se résument — au point de vue de la morale pratique — en un idéal de vie et de travail dont l’accord parfait avec les conclusions de Jean-Baptiste-André Godin sera évident pour le lecteur. Donc, la Science nous a fourni ce que nous cherchions : l’appui auquel aspirait J.-B.-A. Godin dans ses conclusions philosophiques et sociales.
- Terminons en signalant que la Revue générale des Sciences pures et appliquées (2) avait signalé — dès le mois d’août 1900 — c’est-à-dire aussitôt la tenue du Congrès international de Physique' « l’importance actuelle et la haute portée philosophique de l’oeuvre qui venait d’être accomplie. »
- Vve J.-B.-A. Godin, nee Moret.
- (A suivre).
- (1) Ghap. XVI, sect. 9e, p. 577 à 587. — Le Devoir, octobre 1898, tome 22e.
- (2) N° du 15 août 1900, p. 915. —• Editeurs : Armand-CoIin? rue de Mézières, 5, Paris,
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- Nouvelles de la Société du Familistère de Guise
- Admissions de Sociétaires et de Participants.
- Le Conseil de Gérance, dans sa séance du 24 juin 1902, a admis en qualité do Sociétaires, 18 membres nouveaux : 17 hommes, 1 femme résidant au Familistère de Guise et 1 membre résidant au Familistère de Schaerbeek.
- Dans la séance du même jour, il a conféré la qualité de participants à 47 travailleurs : 37 hommes, 10 femmes de l’usine de Guise et à 12 travailleurs ; 11 hommes , 1 femme de l’usine de Schaerbeek.
- , *
- # *
- Comité de Conciliation.
- Conformément aux prescriptions statutaires, les travailleurs de la Société du Familistère , associés, sociétaires et participants, ont été appelés, le 7 août 1902, à désigner, par le vote à bulletin secret, les trois membres du Comité de conciliation.
- Ont été élus :
- MM. Quent Aimé.
- Bailliot Virgile.
- Alizard Jules.
- >£r
- Préparation aux études supérieures.
- L’assemblée générale des Associés a ratifié, dans la séance du 5 octobre 1902, la décision prise par le Conseil de Gérance, sur le rapport de la commission scolaire et par application des articles 99, 128 des Statuts
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- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE DR GUISE 713
- et 104 du règlement, d’envoyer le jeune Lanciaux Maurice à l’Ecole pratique de commerce et d’industrie de Reims, où il a été admis, dans le but de s’y préparer à l’entrée à l’Ecole supérieure du Commerce ou à l’Ecole des Hautes Etudes commerciales, dans l’une desquelles il serait également entretenu aux frais de l’association.
- Admission d’Associés.
- Le 5 octobre 1902, les Associés, réunis en Assemblée générale, ont procédé, par les formalités statutaires, à la nomination de 24 membres nouveaux dont les noms suivent :
- Allard Louis-Ernest Andrieu Louis Beaurain Marcel Berlemont Alfred-Jules Blairont Léon Bultez Camille Chimot Alexandre Chimot Victor Cornu Georges Dagnicourt Charles Dahy Régis Disant Jules
- (Guise)
- Guerbé Henri »
- Guerbé Pierre »
- Josquin Paul »
- Lanoy Victor »
- Lemoine Jules »
- Méresse Emile »
- Merville Juste »
- Migrenne Gabriel »
- Nicolas Henri >
- Poulain Georges dit Paul »
- ’Driessens Bernard (Schaerbeek) Verbesselt François »
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- 714
- LE DEVOIR
- dédions au Conseil de Gérauce et de
- • i a
- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE EXTRAORDINAIRE
- du 25 Octobre 1902
- Présidence de M. COLIN, Administrateur-Gérant
- Vote pour la nomination de 3 commissaires rapporteurs devant former le Conseil de Surveillance et de 3 conseillers de Gérance pour l’exercice 1902-1903.
- Conseil de Surveillance.
- MM- Cochet Louis 267 voix Elu
- Jamard Georges 262 » »
- Olivier Arsène...... 183 » »
- Flamand Charles.... 125 » non Elu
- Lhote Charles 118 » » »
- Moreau Jules 118 « » »
- Conseil de Gérance.
- MM. Dorge Joseph 330 voix Elu
- Vinchon Gustave.... 267 » »
- Lefèvre Julien 247 » »
- Dupont Louis 128 » non Elu
- Anstell Paul.... o... 61 » » »
- Louis Eugène 25 » » »
- »00<3«
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- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE
- 715
- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE
- du 31 Octobre 1903
- Extraits du procès-verbal
- Présidence de M. COLIN, Administrateur-Gérant
- Ordre du jour :
- 1° Rapport de M. l’Adminlstrateur-Gérant sur la situation morale, industrielle et financière de l’exercice 1901-1902.
- 2° Rapport du Conseil de surveillance sur le même sujet.
- 3° Adoption des rapports de la Gérance et du Conseil de surveillance.
- Sont présents ou représentés 393 associés, sur 399 inscrits, ainsi qu’en témoigne la liste de présence an-
- nexée au procès-verbal.
- Présents 324 \
- Représentés 69 [ 399
- Absents 6 ) »
- Le bureau est composé de \
- M. Colin, Administrateur-gérant, président, et des Conseillers de gérance ayant qualité d’associé, savoir :
- MM. Alizard , Bailliot, Dirson, Dorge Joseph, Henne-quin, Lemaire Emile, Lefèvre Julien, Quent, Sekutowicz et Vinchon Gustave.
- Absente : Mme Marie Godin , représentée.
- M. Alizard, secrétaire de l’Assemblée, remplit ses fonctions.
- Après l’appel nominal, M. le Président déclare la séance ouverte.
- Il constate que toutes les formalités d’affichage ont été remplies à Guise et à Schaerbeek, pour la convocation de l’assemblée.
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- LE DEVOIR
- L’ordre du jour est abordé.
- 1° Rapport de M. l’Administrateur-Gérant sur la situation morale, industrielle et financière de l’exercice 1901-1902.
- M. le Président s’exprime ainsi qu’il suit :
- Mesdames, Messieurs,
- Par application des articles 60 et 73 des statuts, je viens vous soumettre mon rapport sur la situation morale, industrielle et financière de notre société pour l’exercice 1901-1902.
- Au point de vue moral, tout en considérant la situation comme bonne, je vous disais l’année dernière qu’il serait à désirer qu’elle fût meilleure en ce qui concerne les absences non autorisées et les cas d’ivrognerie aux usines. Je vous le répète cette année et je regrette que vous ne cherchiez pas à réagir contre l’alcoolisme en dehors de l’atelier et surtout au Familistère.
- Vous savez parfaitement que si les dépenses de nos Caisses mutuelles et de notre Caisse des pensions continuent à augmenter, la cause en est dans le nombre de ceux qu’on n’ose pas appeler des ivrognes et qui doivent à leurs excès Jeur mauvais état de santé.
- Je vous parlerai dans un instant des mesures que nous avons dû prendre relativement au service médical et à la Caisse de pharmacie en raison des abus que les habitants du Familistère ont fait de la mutualité pendant cet exercice 1901-1902. Il est profondément regrettable d’avoir à constater ces abus qui, j’ose l’espérer, vont cesser.
- Vous avez pu connaître, lors de la distribution des prix, les résultats obtenus dans nos classes à Guise, je n’ai pas à les rappeler, mais j’en félicite le personnel enseignant et je lui demande surtout de développer chez nos enfants le vrai sentiment de la mutualité, de faire d’eux des mutualistes qui ne considéreront pas l’association comme une vache à lait intarissable à laquelle
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- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE
- il n’y a qu’à demander sans donner. Les résultats de cet exercice 1901-1902 sont bien faits pour vous prouver que nous devons, par tous les moyens, empêcher nos charges sociales d’augmenter mal à propos.
- Je constate avec plaisir que les rapports entre les différents services soit des usines, soit du Familistère ont continué à être bienveillants ; ceux entre les chefs de services, les employés et les ouvriers ont été convenables, ce qui prouve que la plus grande partie des membres de notre Société (je ne puis encore dire tousj sont convaincus que le premier des devoirs ici est l’affabilité et le respect commun sans lesquels le calme ne saurait régner. Et, souvenez-vous en, je vous le dis tous fes ans, avec le trouble et la discorde dans notre affaire disparaîtrait la prospérité et bientôt après l’affaire elle-même. (Vifs applaudissements).
- Je dirai aussi un .mot de la facilité avec laquelle on tend à prendre ses désirs et ses ambitions pour des réalités; sentiment bien humain peut-être, mais qui, en association, conduit à des mécontentements irraisonnés quand les désirs ne sont pas satisfaits. L’administration est précisément là pour ne pas contenter tout le monde, elle ne le saurait d’ailleurs ; autrement où irait-on ? Vous devriez comprendre davantage que pour l’Administrateur-Gérant, l’esprit de justice n’est pas l’art de plaire à chacun et accueillir d’une façon plus raisonnable les décisions qui ne vous sont pas agréables.
- En résumé, notre moralité est bonne-, mais combien encore perfectible.
- Je vous montrerai, après le compte-rendu financier, le fonctionnement de nos caisses mutuelles et de la caisse des pensions.
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- LÉ DEVOIR
- J’aborde maintenant la situation commerciale, industrielle et financière.
- Le total des commandes en fournaux et appareils de chauffage s’est élevé pendant l’exercice écoulé 1901-1902 : A l’usine de Guise à. -. . 121.444) „
- A l’usine de Schaerbeekà 33.229 J 1 ' ' fourneaux.
- De ne chiffre doivent être déduits les 1011 fourneaux commandés par l’usine de Schaerbeek à l’usine de Guise qui se trouvent comptés dans les deux usines.
- Le total réel est donc de...... 153.662 fourneaux.
- L’année dernière ce chiffre était de :
- A l’usine de Guise..... 102.562 )
- A l’usine de Schaerbeek. 27.072 j ^ ^ fourneaux.
- Moins les 1.146 fourneaux commandés par Schaerbeek,
- reste un total de. .. ........... 128.488 fourneaux
- Soit donc cette année une différence
- en plus de....................... 25.174 d°
- Se décomposant ainsi :
- A l’usine de Guise en plus......... 18.882 d°
- A l’usine de Schaerbeek en plus.... 6.157 d°
- Différence sur produits français à
- ajouter............................. 135 d°
- Différence en plus dans les com- ----------
- mandes......................... 25.174 do
- Le nombre “des fourneaux expédiés dans les deux usines a été de :
- A l’usine de Guise..... 117.059 ) .
- A l’usine de Schaerbeek. 31.595 j 148,654 fourneaux. A déduire les fourneaux expédiés de Guise à Schaerbeek et comptés dans les deux chiffres, soit 900.
- Le total des fourneaux expédiés
- est donc de........................ 147.754 fourneaux.
- Il était l’année dernière de :
- A l’usine de Guise..... 103.278 /
- A l’usine de Schaerbeek. 28.787 j 132’06° fourneaux. A déduire : fourneaux expédiés à Schaerbeek........................... 1.192
- d°
- do
- Reste...... 130.873
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- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE 719
- Soit donc une différence, en plus, de 16 881 fourneaux
- se décomposant ainsi : n
- A l’usine de Guise, en plus...... 13.781 fourneaux.
- A l’usine de Schaerbeek, en plus .. ' 2 808 d°
- Différence des produits français à
- ajouter....................... 292 d<>
- Différence en plus en fourneaux ex-pédiés pour l’exercice 1901-1902. 16.881 d«
- Le chiffre net d’affaires industrielles se décompose ainsi :
- Usine de Guise, total net des ventes, fr. 4.120.759 80 Usine de Schaerbeek » » 1.065.997 19
- Total net des affaires industrielles, fr. 5.186.756 99 L’exercice précédent, ce chiffre se décomposait comme suit :
- Usine de Guise, total net des ventes, fr. 3.682.786 02
- Usine de Schaerbeek » » 1.015.093 67
- Total................ fr. 4-697.879 69
- Soit en plus pour l’exercice écoulé.. fr. 488.877 30 Soit pour Guise en plus, fr. 437.973 78 j
- » Schaerbeek » 50.903 52 ) 488'877
- Dans le chiffre net d’affaires indiqué pour Guise nous ne comprenons que les ventes d’articles figurant à nos albums ; cette année les ventes en dehors de la fabrication courante sont assez importantes pour être indiquées, elles se décomposent ainsi :
- Fonte mécanique, net.............fr. 40.231 30
- Fonte malléable et fonte d’acier, net, fr. 28.488 80
- Fontes diverses en Angleterre, net.. fr. 92.860 55
- Total.............. fr. 161.580 65
- Le chiffre net total à Guise est donc
- en réalité de....................fr. 4.282.360 45
- et le chiffre net total dans les deux usines de................................ fr. 5,348.337 64
- Le montant des ventes dans les magasins de consom-
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- 720 LE DEVOIR
- mation du familistère s’est élevé cette année :
- au familistère de Guise à...........fr. 938.077 10
- l’année dernière il était de........fr. 956.302 34
- soit en moins pour l’exercice écoulé, fr. 18.225 24 au familistère de Schaerbeek à .... fr. 47.527 30 l’année dernière il était de......... fr. 55.640 76
- soit en moins pour l’exercice écoulé, fr. 8-113 46 Le montant total des ventes dans les magasins de consommation a donc été
- pendant cet exercice de.............fr. 985.604 40
- il avait été l’année dernière de -.... fr. 1.011.943 10
- soit en moins pour l’exercice écoulé, fr. 26.338 70 Le produit brut des loyers, s’est élevé
- cette année à Guise à............. fr. 101.238 93
- à Scbaerbeek à................- -. fr. 13.932 40
- Total des affaires locatives... fr. 115.171 33 Le chiffre total des affaires commerciales et locatives a été pendant l’exercice écoulé de..................... fr. 1.100.775 73
- celui des affaires industrielles étant de fr. 5.348.337 64 le chiffre total de toutes nos affaires est de................................ fr. 6.449.113 37
- Les bénéfices se décomposent ainsi :
- Bénéfices industriels à l’usine de Guise fr.
- » » » Schaerbeek fr.
- Il faut ajouter à ces sommes le reste des bénéfices des magasins du familistère, après la remise de 85 % de ces bénéfices faite aux acheteurs sur carnets, ainsi que les produits nets locatifs, soit ensemble :
- à Guise la somme de................fr.
- à Schaerbeek la somme de.......... fr.
- Total des bénéfices pour l’exercice
- écoulé..................... fr. 670.550 02
- 489.108 48 97.910 58
- 78.549 29 4,981 67
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- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE 721
- Les bénéfices {plus-value au bilan) obtenus après déductions des amortissements, des frais d’éducation et des différentes charges sociales s’élèvent à.. fr. 345.974 32
- ils étaient l’année dernière de.....fr. 561.418 91
- soit en moins pour l’exercice écoulé, fr. 215.444 59
- Après avoir prélevé sur cette somme l’intérêt à 5 o/0 du capital social, soit 245.000 fr., il reste comme dividendes à
- partager, la somme de...............fr. 100.974 32
- ce chiffre était l’année dernière de.. fr. 321.418 91
- soit en moins pour l’exercice. fr. 220.444 59
- En dehors de ces bénéfices, il ne faut
- pas oublier que nos acheteurs sur carnets dans les magasins du familistère
- ont bénéficié d’une remise s’élevant
- pour Guise et pour Schaerbeek à 12fr.05 pour cent du montant de leurs achats
- sur carnets, ce qui a produit : à Guise la somme de ...... fr. 102.067 25
- à Schaerbeek la somme de. .. fr. 3.536 94
- Total de la remise.... fr. 105.604 19
- Vous voyez, Mesdames et Messieurs, que mes prévisions se sont réalisées. Je vous disais l’année dernière dans mon rapport : « Nous entrons dans l’exercice 1901-» 1902, avec un stock très important de produits fabri-» qués, dont le prix de revient est élevé par rapport » aux prix où ils seront vendus; si la baisse survient.
- y> Nous devons donc envisager l’exercice prochain » (1901-1902) comme mauvais puisque la diminution des » prix de vente est à peu près’ certaine et surtout si » l’hiver n’est pas accentué. »
- Nous avions en effet, au commencement de l’exercice, un stock de 65.000 fourneaux à Guise et de 20.000 à Schaerbeek, qui, fabriqués avec des prix de revient en hausse ont été vendus en baisse. Pour revenir à une situation normale, nous avons dû diminuer la fabrica-
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- LE DEVOIR
- tion, ce qui a eu encore pour effet d’augmenter proportionnellement les frais généraux et d’empêcher les crédits de fabrication de diminuer aussi vite que les matières premières. Voilà, en quelques mots, l’explication du peu de bénéfices de cet exercice, même avec un chiffre d’affaires assez élevé.
- Je vais maintenant examiner les différents services des usines.
- Aux modèles.
- Nous' avons complété1 nos séries de fourneaux de Paris, créé de nouveaux modèles de calorifères à combustion complète, augmenté la série de nos poteries et la série de nos articles de bâtiments.
- Nous construisons une série d’appareils de chauffage et de cuisine à l’alcool et nous continuons l’étude et les essais de chauffage à la vapeur.
- Nos modèles sont toujours bien goûtés de la clientèle, mais ils sont de plus en plus imités et la concurrence nous conduit, quelquefois, à établir de nouveaux types sur lesquels nous savons d’avance ne rien gagner. C’est ce qui se passe en ce moment pour notre nouvelle série de poêles flamands.
- Service commercial.
- Ce service éprouve des difficultés croissantes en raison de la concurrence qui se fait de plus en plus acharnée et qui, maintenant, commence à faire de la publicité.
- 11 nous a fallu augmenter dans de grandes proportions nos affiches et nos tableaux-réclames, surtout en Belgique et en Hollande. Dans ce dernier pays, nous avons dû traiter une publicité générale dans la plupart des tramways des villes principales.
- Nous avons pu cette année maintenir notre..... .................... . , en sera-t-il de même l’exercice prochain ? J’en doute fort, surtout si les droits d’entrée sont augmentés, ce dont on nous menace depuis longtemps, mais ce qui se réalisera d’ici peu; il y aura alors des mesures énergiques à prendre.
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- ASSEMBLEE GENERALE ORDINAIRE 723
- En France, nous sommes dans la nécessité de développer le plus possible la fabrication et la vente des articles à bon marché, ne laissant que peu ou pas de bénéfices , mais nous permettant d’entrer chez de nouveaux clients ou tout au moins de nous maintenir chez les clients anciens; car ne l’oubliez pas, tous les fondeurs qui ne faisaient................................
- . -. »..., ils peuvent donc offrir à la clientèle toute
- sa consommation en produits de fonderie.
- Nous n’arriverons au mêihe résultat qu’en complétant notre fabrication d’articles ordinaires.
- A la tête du service commercial, en remplacement de M. Piponnier, nous avons placé M. Louis Laviron , ancien élève de l’école d’Arts et Métiers d’Angers, et ancien élève de première année de Fécole centrale des Arts et Manufactures. Souhaitons qu’il nous donne satisfaction dans ce poste important.
- Service des ateliers.
- Au matériel. — Nous n’avons eu que peu de travaux neufs à exécuter ; en revanche les travaux d’entretien augmentent, vous en avez un exemple par la réparation importante que nous venons de faire à la toiture vitrée du pavillon central au familistère.
- Nous avons terminé le déplacement de l’atelier de décoration et la construction*du nouveau four double au charbon pour l’émaillage.
- Nous avons réparé sérieusement la batterie n° 2 du moulage mécanique.
- Nous reconstruisons en ce moment la petite maison d’habitation no 90 de la rue Sadi-Carnot, l’ancienne tombait en ruines et ne pouvait plus abriter de locataire.
- A la Fonderie. — La marche a été normale, grâce à l’appoint formé par les commandes en dehors de la fabrication et par le développement de la vente des articles bon marché. Ce service, qui avait souffert de la hausse des matières premières, se retrouve maintenant en meilleure posture.
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- LE DEVOIR
- Nous avons commencé et nous allons continuer activement des essais de modifications des cubilots en vue de la réduction de la consommation de coke.
- A l'Ajustage. — Nous avons dû restreindre à nouveau la fabrication en raison du stock important en magasin au commencement de l’exercice et du peu de ventes du 1er semestre industriel (juillet-décembre 1901).
- Il est résulté forcément une augmentation proportionnelle des frais d'ateliers, mais ce service reprend maintenant son activité ordinaire.
- A l’Emaillage. — La marche des fours a été régulière et la qualité de nos émaux a donné satisfaction à la clientèle. Nos fours à poterie sont en bonne allure, un travail suivi paraît leur être assuré.
- Cet atelier a encore subi l’élévation de prix des combustibles dont la baisse n’a pas été aussi sérieuse qu’on pouvait le supposer.
- Service de la fabrication.
- Ce service a bien fonctionné quant aux expéditions, mais la fabrication proprement dite, c’est-à-dire la production , a dû être diminuée pour affaiblir le stock. Nous sommes, au 1er juillet 1902, dans de bonnes conditions, notre stock est normal et la production redevient rationnelle.
- Les commandes sont e#n ce moment très satisfaisantes ; si l’hiver est quelque peu rigoureux, nous pouvons espérer une pleine marche de fabrication pour l’exercice 1902-1903.
- Service des approvisionnements.
- Ce service fonctionne toujours avec l’à propos voulu. Nous avons cette année apuré nos marchés à échelle en les fusionnant en un marché de fontes unique et à prix fixe, qui sera liquidé vers fin décembre 1902.
- Nous ne savons pas quelle surprise nous réserve le marché métallurgique pour le mois de janvier 1903, mais nous espérons que la baisse sur les matières pre-
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- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE 725
- miêres ne sera pas suffisante pour inciter nos concurrents à une nouvelle baisse des produits fabriqués. Nous souhaitons pouvoir.............................
- Service de la comptabilité.
- Comme d’habitude, notre comptabilité est tenue avec l’ordre et la ponctualité nécessaires. Le Conseil de surveillance a pu se rendre compte que nos écritures sont régulièrement tenues à Guise comme à Schaer-beek, il a assisté aux opérations de l’inventaire et a pu se convaincre que rien n’est négligé.
- Service de l’Economat.
- Vous avez pu vous rendre compte que nos magasins de consommation , avec un chiffre inférieur de près de 80,000 francs à celui de l’année précédente, vous ont donné encore une belle remise sur carnets (11,05 %>); ceci indique suffisamment que le service de l’économat fonctionne bien.
- Il serait à désirer que les personnes chargées du service locatif, de l’entretien et delà surveillance des habitations, à Guise comme à Schaerbeek, eussent moins de difficultés à faire respecter la propriété commune. Vous devriez, par une surveillance mutuelle, aider un peu l’administration à rendre certaines familles plus dignes , au point de vue de la propreté surtout, de profiter des avantages de l’habitation au familistère.
- Usine de Schaerbeek.
- Les affaires dans cette usine deviennent bien difficiles; malgré la baisse du 1er janvier 1902, nos prix de vente sont encore trouvés trop élevés.
- La concurrence sur le marché belge et principalement sur celui de...................................
- Une usine établie.................
- , il y a seulement quelque cinq ans,
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- LE DEVOIR
- Je crois donc de mon devoir de vous signaler la nécessité dans laquelle nous serons sous peu, ou de cesser les.... *....................., ou d’installer................
- Je me fais peu d’illusions sur le succès que pourra avoir près de vous cette dernière idée ; mais je ne veux pas que quand le mal sera irréparable, vous puissiez me reprocher de ne pas l’avoir prévu et de ne pas vous en avoir indiqué le remède.
- Comme palliatif, nous installons pour essai deux petites presses à mouler à piston hydraulique, afin de produire à meilleur marché les articles communs vendus...................
- Le Conseil de gérance a décidé de clôturer de la façon suivante le compte d’expropriation de Schaerbeek, qui était resté ouvert : v
- Nous avons fait, comme convenu , des reconstructions plutôt plus importantes que celles expropriées et des remises en état pour une somme de 80,478 fr. 51.
- Il reste donc un boni ou solde créditeur de 104,521 fr. 49. Ce solde a été passé en amortissement du Familistère de Schaerbeek, ce que nous avions cru , tout d’abord ne pouvoir faire , mais qui est absolument régulier.
- Il restait à amortir sur ce familistère une somme de 200,000 francs à laquelle nous nous étions arrêtés en' conformité de l’état d’amortissement établi'à la suite du rapport de l’Administrateur-Gérant à l’assemblée générale du 1er octobre 1893.
- Le Conseil de gérance a été d’avis de reprendre les amortissements à cinq pour cent sur la somme restante.
- Cette disposition équitable et prévoyante ne pourra qu’être approuvée par l’assemblée.
- Je termine ici, Mesdames et Messieurs , la première partie de mon rapport.
- J’adresse aux membres du Conseil de Gérance qui , vont bientôt nous quitter , MM. Hamel Georges, War-telle Joseph et Xavier Gustave, mes bien vifs et bien
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- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE 727
- sincères remerciements pour le concours dévoué qu’ils nous ont apporté pendant la durée de leur mandat.
- Je remercie aussi bien vivement MM. Lhote Louis père et Masset Emile, membres du Conseil de surveillance, dont le mandat touche à sa fin et qui ont apporté beaucoup de tact et beaucoup d’assiduité dans l’exercice de leur mission.
- Avant de donner la parole à M. Alizard pour la lecture de la'partie financière, je tiens à envoyer un souvenir ému à la mémoire de nos regrettés collègues : Piponnier Antoine, membre du Conseil de Gérance , et Lardier Romain, membre du Conseil de surveillance, décédés pendant l’exercice. (.Applaudissements.)
- La parole est à M. Alizard.
- PERSONNEL DE L’ASSOCIATION
- au 30 juin 1902.
- Ce personnel comprend les membres nommés pendant le mois de juin 1902 et prenant part à la répartition de l’exercice 1901-1902.
- Membres actifs : Associés à Guise...... 337 ) „
- — — à Schaerbeek. 39 j
- — Sociétaires à Guise..... 115 J 1C,7
- — — à Schaerbeek. 22 i
- Participants à Guise...... 584 )
- — — à Schaerbeek. 123 i
- Propriétaires de titres d’épargnes ne prenant
- pas part aux travaux de la Société........... 685
- Auxiliaires prenant ou ayant pris part aux travaux de la Société..............*.......... 557
- Total........................ 2.462
- MUTATION DU PERSONNEL.
- Les mutations qui se sont produites au cours de l’exercice 1901-1902 sont les suivantes ;
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- LE DEVOIR
- ASSOCIÉS
- Nombre existant au commencement de l’exercice ................................... . 359
- Elus sur leur demande, par l’Assemblée gé-
- nérale pendant l’exercice 22
- 381
- A déduire : Décédés 4 ) k
- Démissionnaire 1 \ o
- Reste 376
- SOCIÉTAIRES
- Nombre existant au commencement de l’exer-
- cice 146
- Elus pendant l’exercice :.. 19
- 165
- A déduire: Sociétaires devenus associés. 21 )
- » partis ou décédés. 5 [ 28
- » redevenus participants.. 2 )
- Reste 137
- PARTICIPANTS
- Nombre existant au commencement de l’exer-
- p.i p a _ . . . . _ 675
- Elus, sur leur demande, pendant l’exercice. 61
- Sociétaires redevenus participants.... 2
- 738
- A déduire :
- Participants devenus sociétaires 19 \
- » devenus auxiliaires 2 (
- » partis ou décédés 9 31
- » devenu associé 1 ]
- Reste 707
- RETRAITÉS
- Pensionnés jouissant de la retraite au 1er juillet 1901 :
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-
- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE
- à titre définitif... , ........ 132 j
- à titre provisoire ............ 6 (
- décédés pendant l’exercice..... 12
- mis à la retraits pendant l’exercice....... 7
- Soit à déduire.........................
- Pensionnés au 1er juillet 1902................
- Dont à titre définitif................. 128 /
- » provisoire.... ............... 5 j
- SITUATION GENERALE DES ASSURANCES MUTUELLES
- ASSURANCE DES PENSIONS ET DU NECESSAIRE
- L’assurance des retraites ou pensions et du nécessaire à la subsistance des familles dans le besoin, au familistère, possédait au 30 juin 1901 :
- Un certificat d’épargnes de la Société,
- s’élevant à. .. .............. ... fr. 763.304 »
- Plus la part attributive du travail des auxiliaires pendant l’exercice 1900-
- 1901................................fr. 19.487 »
- Plus les annulations d’épargnes réser- '
- vées en 1900-1901................. .. fr._____3.630 »
- Total......................fr. 786.421 »
- A déduire :
- Remboursement d’épargnes au 30 juin
- 1901................................fr. 44.518
- , Montant du titre au 30 juin 1901. fr. 741.903 »
- Nous allons avoir à ajouter la part attributive du travail des auxiliaires
- pour l’exercice écoulé..............fr. 4.158 »
- Plus les annulations d’épargnes de
- l’exercice..........................fr. 1.638 * »
- La valeur du certificat d’épargnes, au
- 30 juin 1902, est donc de...........fr. 747.699 »
- Le solde créditeur du compte courant de l’assurance des pensions et du néces-
- A reporter. r...... fr.
- 729
- 138
- 5
- 133
- 133
- 747.699 »
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- 730
- LE DEVOIR
- Report............. fr.
- saire à la subsistance s’élève, au 30 juin
- 1902, à..............fr. 277.899 70
- Il y aura à ajouter le solde des intérêts et dividendes revenant au certificat d’épargnes pour l’exercice............. ... fr. 19.235 35 (
- Le compte-courant 'est [
- donc créditeur à nouveau 1
- au 30juin 1902 de.. fr. 297.135 05 ' Le montant du dépôt à la caisse des Dépôts et Consignations est de... .0. fr. 330.775 76 / L’assurance des pensions possède donc
- un capital de..................... fr.
- 747.699 »
- 627.910 81
- 1.375.609 81,
- RECETTES ET DÉPENSES DE L’ASSURANCE DES PENSIONS ET DU NÉCESSAIRE PENDANT L’EXERCICE ÉCOULÉ.
- Les recettes de cette assurance ont été :
- Subvention statutaire équivalente à 2% des salaires et appointements de l’exercice........................ fr.
- Supplément de subvention facultatif égal à 1 % des salaires et appointements de l’exercice..................... fr.
- Intérêts et dividendes du titre de l’assurance pour l’année 1901-1902.... fr.
- Intérêts sur somme disponible, conseil de gérance et de surveillance..... fr.
- Intérêts du compte courant de l’assurance............................. fr.
- Intérêts du compte de dépôts à la caisse des Dépôts et Consignations.... fr.
- Rentrées diverses....................
- Total des recettes.... fr.
- Le montant des dépenses est de.... fr.
- Excédent des dépenses sur les recettes fr._
- 47.467 20
- 23.733 60
- 37.782 90
- 6.420 57
- 7.889 10
- 6.539 » 2.529 55 132.361 92 151 229 02 18.867 10
- p.730 - vue 731/770
-
-
-
- ASSEMBLEE GENERALE ORDINAIRE
- 731
- ASSURANCE MUTUELLE CONTRE LA MALADIE, à Guise. — Section des hommes.
- Solde créditeur au 30 juin 1901.. fr. 14.863 15
- Recettes de l’exercice 1901-1902.. fr. 36.361 13
- Total fr. 51.224 28
- Dépenses de l’exercice fr. 42.356 65
- Solde créditeur au 30 juin 1902 fr. 8.867 63
- Excédent des dépenses sur les recettes fr. ' 5.995 52
- à Guise. — Section des dames.
- Solde créditeur au 30 juin 1901.. fr. 9.172 79
- Recettes de l’exercice fr. 8.483 06
- Total fr. 17.655 85
- Dépenses de l’exercice fr. 11.185 35
- Solde créditeur au 30 juin 1902... fr. 6.470 50
- Excédent des dépenses su r les recettes fr. 2.702 29
- à Schaerbeek. — Assurance contre la m.aladie.
- Solde créditeur au 30 juin 1901... fr. 2.095 52
- Recettes de l’exercice fr. 6.201 57
- Total fr. 8.297 09
- Dépenses de l’exercice fr. 6 018 98
- Solde créditeur au 30 juin 1902. . fr. 2.278 11
- Excédent des recettes sur les dépenses fr. 182 59
- ASSURANCE SPÉCIALE A LA PHARMACIE.
- a Guise.
- Solde créditeur au 30 juin 1901.. fr. » »
- Recettes de l’exercice (la subvention de l’association a été égale aux cotisations, c’est-à-dire égale au maximum
- statutaire)......-................... fr. 14.985 90
- Dépenses de l’exercice............ fr. 17.246 56
- Solde débiteur.......‘ fr. 2.260 66
- Excédent des dépenses sur les recettes fr. 2.260 66
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-
-
-
- 732 \ . LE DEVOIR
- à Schaerbeek.
- Solde créditeur au 30 juin 1901... fr. 419 09
- Recettes de l’exercice..........fr. 2.575 48
- Total.............. fr. 2.994 57
- Dépenses de l’exercice..........fr. 2.463 73
- Solde créditeur.... fr. ' 530 84
- Excédent des recettes sur les dépenses fr. 111 75
- ASSURANCES RÉUNIES
- Le montant général des recettes de nos assurances
- pour l’exercice est de............ fr. 200.969 06
- Celui des dépenses est de..........fr. 230.500 29
- Excédent des dépenses su r les recettes fr. 29.531 23
- RÉSUMÉ GÉNÉRAL DES ASSURANCES
- Les 230.500 fr. 29 de dépenses des assurances mutuelles se décomposent ainsi :
- ASSURANCES CONTRE LA MALADIE Payé aux malades pendant l’exercice 1901-1902
- à Guise. — Section des hommes.
- Pour 19.051 journées de maladies à 706 malades........................fr. 35.819 55
- à Guise. — Section des dames.
- Pour 8.604 journées de maladies à 272 malades............................fr. 6.760 85
- à Schaerbeek. — Section unique.
- Pour 1.634 journées de maladie à 149 malades............................ fr. 3.915 98
- Pour les Sections réunies, frais de pharmacie :
- A Guise...............fr. 17.246 56
- A Schaerbeek..........fr. 2.463 73
- Payé aux médecins.
- 19.710 29
- A Guise..............fr. 10.836 60 /
- A Schaerbeek....... fr. 2.103 » j 13.064 60
- Divers à Guise......fr. 125 » \
- A reporter........ 79.271 27
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-
-
-
- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE
- •733
- Report......... 79.271 27
- ASSURANCE DES PENSIONS ET DU NÉCESSAIRE Payé à 131 pensionnés dont 46 au |
- familistère et 85 au dehors....................fr.
- Payé à 8 pensionnés à Schaerbeek. ............fr.
- Payé à 23 malades depuis plus d’un an et à 6 retraités provisoirement........ fr.
- Payé à 35 familles pour le nécessaire à la subsistance à Guise.................fr.
- Payé à 2 familles pour le nécessaire à la subsistance à Schaerbeek............fr.
- Payé à 53 familles à titre d’allocations temporaires.....................fr.
- Payé aux réservistes, fr.
- Payé aux médecins et aux sages-femmes à Guise et à Schaerbeek.... „.......fr.
- Payé à l’Hospice de Guise......................fr.
- Appointements du Secrétaire...................fr.
- Frais divers..........fr.
- Payé aux asiles de Le-mé.. ...................fr.
- 96.486 70 i
- i >
- 4 390 22 |
- 17.988 05
- 10.496 75
- 27 33 ) 151.229 02
- 9.941 55 828 20
- 4.747 75
- 1.126 50 •
- 2.075 51 |
- 1.609 11 1
- 1.511 35 | ‘
- .......fr.
- Total
- 230.500 29
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-
-
-
- 734
- LE DEVOIR
- DÉPENSES POUR FRAIS D’EDUCATION ET D’INSTRUCTION
- Nourricerie (enfants au berceau).... fr. Ecoles maternelles (première classe) pou-
- ponnât..........................fr.
- Ecoles maternelles (2e, 3e et 4e années)
- bambinat............•........... . fr.
- Ecoles primaires 6 classes.....v... fr.
- Ecoles de Schaerbeek... T... .....fr.
- 5.876 99
- i.596 01
- 5.208 79 22.186 » 6.383 56
- Total...........fr. 41.251 35
- Ces dépenses se décomposent ainsi :
- Appointements et salai- \
- res...................fr. 30.322 18 f 41.251 35
- Frais de nourriture et l
- fournitures scolaires,.. fr. 10.929 17 /
- RÉSUMÉ DES DÉPENSES CONSACRÉES A LA MUTUALITÉ.
- Subvention aux malades à Guise.... fr. Subvention aux malades à Schaerbeek fr. Pensions aux retraités défi- \
- nitifs...............fr. 100.876 92r
- Pensions aux retraités pro- l
- visoires ............... 17.988 05/
- Allocations temporaires, secours aux familles et divers.......... ..........fr.
- Frais d’éducation et d’instruction... fr.
- 70.788 56 8.482 71
- 118.864 97
- 32.364 05 41.251 35
- Total.........fr. 271.751 64
- Ce chiffre était l’année dernière de. » fr. 246.710 20
- 25.041 44
- Soit une dépense en plus de... fr.
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-
-
-
- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE 735
- AFFAIRES INDUSTRIELLES, COMMERCIALES ET LOCATIVES.
- AFFAIRES INDUSTRIELLES.
- • '
- Le total net des ventes à Guise a été
- de..............................fr. 4.120.759 80
- plus les ventes diverses en dehors de
- la fabrication ordinaire.......... 161.580 65
- Le total net des ventes à Schaerbeek a été de........................... fr. 1.065.997 19
- Total des affaires industrielles. fr. 5.348.337.64
- AFFAIRES COMMERCIALES ET LOCATIVES.
- Ventes des magasins de consommation à Guise.......................... fr.
- Ventes des magasins de consommation à Schaerbeek................... fr.
- Produit brut des loyers à Guise... . fr.
- Produit brutdesjloyers à Schaerbeek. fr.
- Total des affaires commerciales et locatives = 1.100.775 73.
- Le chiffre total de nos affaires industrielles , commerciales et locatives a été de........................... fr. 6.449.113 37
- 938.077 10
- 47.527 30 101.238 93 13.932 40
- COMPOSITION ET RÉPARTITION DES BÉNÉFICES.
- Les bénéfices industriels, commerciaux et locatifs de l’exercice, sont les suivants :
- Familistère de Guise, \
- services des magasins et j
- loyers................fr. 180.616 54 78.549 29
- Moins la remise aux \
- acheteurs sur carnets, fr. 102.067 25 /
- A reporter..
- 78.549 29
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-
-
-
- 736
- LE DEVOIR
- Report
- 78.549 29
- Familistère de Schaer-beek, services des magasins et loyers.........fr. 8.518 61
- Moins la remise aux
- acheteurs sur carnets, fr. 3.536 94
- Usine de Guise, bénéfices.industriels fr.
- Usine de Schaerbeek, bénéfices..industriels .............................fr.
- 4.981 67
- 489.108 48 97.910 58
- Total des bénéfices bruts......fr. 670.550 02
- Il faut déduire de ces bénéfices les charges suivantes :
- Amortissements statu-
- taires fr. 161.689 11
- 'Frais d’éducation et
- d’instruction à Guise.. fr. 34.867 79
- Frais d’éducation et
- d’instruction • à Schaer-
- beek fr. 6.383 56
- Solde débiteur du comp- * .
- te, charges et revenus so-
- ciaux fr. 121,635 24
- 324.565 70
- Plus-value au bilan........fr. 345.974 32
- Il y a lieu de prélever sur cette somme, pour intérêts à cinq pour cent du capital social......................fr. 245.000 »
- Reste à partager...........fr. 100.974 32
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-
-
-
- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE
- 737
- Soit conformément à l’article 128 des statuts :
- Aux intérêts du capital et aux salaires du travail 75o/o moins 10.000 fr. pour le fonds de réserve........... .. fr.
- Fonds de réserve.......fr.
- A l’Administrateur-Gérant 4 o/o.....................fr.
- Aux 12 conseillers de gérance en fonctions, moins 27 jours de M. Piponnier........
- 4 o/o aux conseillers de gérance non en fonctions, plus 27 jours de M. Piponnier. fr.
- Préparation et entretien d’élèves aux grandes Ecoles de l’Etat 1 o/o...........fr.
- • A la disposition du Conseil pour récompenser les inventions utiles 2 o/o........fr.
- Au Conseil de surveillance 2 o/o moins 98 jours à Lar-dier Romain...............fr.
- Part disponible du Conseil de surveillance....... fr.
- 65.731 »
- 10.000 »
- 4.039 »
- 12.038 »
- . 11Q 100.97432
- 4.118 »
- 1.010 32
- 2.019 »
- 1.838 »
- 181 » !
- La somme de 65.731 francs représentant les 75 o/o revenant au capital et au travail est réparti dans la proportion des concours suivants :
- Salaires payés par le Familistère de
- Guise.............................fr. 116.663 15
- Salaires payés par le Familistère de
- Schaerbeek............................ 9.211 »
- Salaires payés par l’usine de Guise... 1.910.486 67
- A reporter....... 2.036.360 82
- 3
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-
-
-
- 738
- LE DEVOIR
- Report........... 2.036.360 82
- Salaires payés par l’usine de Schaer-beek................................fr. 336.679 51
- Total des salaires.... ... fr. 2.373.040 33
- Concours supplémentaire des asso-
- ciés .. fr. 684.727 20
- Concours supplémentaire des socié-
- taires...î .. fr. 89.162 22
- Concours supplémentaire des membres
- ayant plus de 20 années de services et
- participant au même titre que les asso-
- ciés .. fr. 48.631 80
- Que les sociétaires .. fr. 99.900 »
- Concours du capital. .. fr. 245.000 »
- Evaluation des services rendus ser-
- vant de base à la répartition 3.540.461 55
- TAUX DE LA RÉPARTITION.
- Les 65.731 francs attribués au capital et au travail, divisés par le montant des concours et services rendus, représentés par les salaires des travailleurs et les intérêts du capital donnent un taux de répartition de 1,856 pour cent. Cette répartition est faite dans la proportion des services rendus établis de la manière suivante :
- Salaires des associés..............fr. 684.727 30 i
- Supplément......................... 684.727 30 (
- Salaires des sociétaires........... 178.324 45 1
- Supplément.......................... 89.162 22 |
- Salaires des participants.......... 852.694 35
- Suivant article 129 des statuts :
- Au taux des associés............... 48.631 80 1
- Supplément......................... 48.631 80 )
- Au taux des sociétaires............ . 199.800 > )
- Supplément.......................... 99.900 » I
- Salaires des épargnes réservées.... 185.946 05
- Salaires des auxiliaires........... 222 916 48
- Intérêts du capital social......... 245.000 »
- 1.369.454 40 = 25.416
- 267.486 67 = 4.965
- 852.694 35 = 15.826
- 97.263 60 = 1.806
- 299.700 » = 5.562
- 185.946 05 = 3.451
- 222.916 48 = 4.158
- 245.000 » = 4.547
- Total de la répartition
- fr.
- 65.731
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-
-
-
- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE
- 739
- TAUX DE L’INTÉRÊT DU CAPITAL SOCIAL.
- L’intérêt à payer au capital social à 5 % sur un capital de 4.900.000 francs s’élève à 245.000 francs.
- Le dividende du capital à 1,856 °/0 sur ces 245,000 fr. est de 4.547 francs, ce qui donne une somme totale d’intérêts de 249.547 francs, soit :
- 249.547 X 100 4.900.000
- = 5,0927 o/0.
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-
-
-
- 740
- LE DEVOIR
- BILAN AU
- ACTIF
- FAMILISTÈRE DE GUISE
- Immeubles statutaires........fr. 959.445 71
- Matériel statutaire............. , 36.662 79
- Marchandises....................... 283.630 18
- Valeurs diverses..................... 3.865 55
- Comptes débiteurs................... 17.732 22
- FAMILISTERE DE SCHAERBEEK
- Marchandises fr.. 36.230 47 )
- Comptes débiteurs.. 150 » |
- Valeurs diverses... 974 21 )
- USINE DE GUISE
- Immeubles statutaires.. fr. 431.754 89 \
- Matériel statutaire.. 687.396 36
- Matières premières et fabrication
- en cours 1 .719.733 40 j
- Marchandises 1 .202.170 32 1
- / En caisse.. fr. 24 518 56 \
- Pi En banque.... 1 .051 832 61 J
- En portefeuille 46 499 87 [ 1 .122.862 59
- ^ i Bons et actions i
- >\ diverses.... 11 55 /
- Comptes débiteurs. .... fr. 1 .682.804 38
- USINE DE SCHAERBEEK
- Immeubles statutaires.......fr. 120.000 »
- Matériel statutaire............... 53.123 69
- Matières premières et fabrication
- en cpurs...................... 366.097 98
- Marchandises................... 506.875 21
- Valeurs diverses................... 2.174 24
- Comptes débiteurs................ 222.633 56
- Travaux neufs...................... 8.029 37
- COMPTABILITÉ SOCIALE
- Constructions et matériel créés depuis la fondation de la Société... 6.594.107 04
- Comptes débiteurs................ 123.656 52
- 1.301.336 45
- 37.354
- 6.846.721 94
- 1.278.934 05
- 6.717.763 56
- Total. Fr. 16.182.110 68
- p.740 - vue 741/770
-
-
-
- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE
- 741
- 30 JUIN 1902
- PASSIF
- FAMILISTÈRE DE GUISE
- Comptes créditeurs................fr. 361.274 52
- FAMILISTÈRE DE SCHAERBEEK Comptes créditeurs................fr. 5.151 57
- USINE DE GUISE
- Comptes créditeurs......fr. 1.843.690 55 1
- Assurances, maladie Dames.. 6.470 50 [ 1.859.028.68
- » » Hommes....... 8.867 63 J
- USINE DE SCHAERBEEK
- Comptés créditeurs...........fr. 32.438 14 j
- Assurances mutuelles............ 2.278 11 r
- Sociétés diverses............... 1.014 83 l
- Caisse de pharmacie............. 530 84 )
- COMPTABILITÉ SOCIALE
- 36.261.92
- Comptes créditeurs............ fr. 2.146.733
- Assurances des pensions et du
- cessaire............ .... ..... 608.675
- Amortissements, Immeubles et matériel .......................... 5.439.010
- Fonds de réserve................. 480.000
- 93
- 46
- 28
- 8.674.419 67
- CAPITAL SOCIAL
- Epargnes aux membres de la Société y compris celles des intéressés......... ..............fr. 4.060.846
- Epargnes de l’assurance des pen-
- sions........................ 741.903
- Epargnes de la Société......... 97.251
- Plus-value au bilan
- v 4.900.000 »
- !
- fr. 345.974 32
- Total... Fr. 16.182.110 68
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-
-
-
- 742
- LE DEVOIR
- M. l’Administrateur-Gérant reprenant la parole, s’exprime comme suit :
- Mesdames, Messieurs,
- Les résultats que nous vous apportons, comme je vous l’ai dit dans la première partie de mon rapport, étaient prévus,, ils ne doivent pas nous désoler puisqu’ils sont la contre partie obligatoire des beaux bénéfices que nous avons eus au moment dé la hausse des matières premières.
- Les 100.974 fr. 32 de dividendes à partager nous donneraient un remboursement de 90.471 francs, mais à l’assemblée générale extraordinaire du 9 mars 1899, vous avez décidé de porter le capital social de 4.600.000 francs à 5.000.000 francs par quatre augmentations annuelles successives de 100.000 francs.
- Cette augmentation entraîne une diminution annuelle de 100.000 francs de remboursement. Il n’y aura donc pas cette année de remboursement et nous augmenterons notre capital de 90.471 francs, ce qui le portera à 4.990.471 francs.
- L’année prochaine nous aurons à parfaire une augmentation de 9.529 francs pour le porter à cinq millions.
- Parlons maintenant de nos caisses de mutualité et de notre caisse des pensions dont vous venez de voir la situation financière.
- Après étude définitive de la loi de décembre 1885 sur les caisses de retraites, nous avons reconnu que notre manière de faire n’était pas exacte.
- Pour obéir strictement à la loi, il faut que toutes les sommes qui, depuis sa promulgation, sont acquises à la caisse des pensions et portées à son compte courant, diminuées des dépenses faites pour le service des pensions et le fonctionnement statutaire de la caisse, soient déposées à la caisse des Dépôts et Consignations. En un mot, tout le compte courant doit être déposé moins le montant du dit compte courant avant la promulgation de la loi qui n’a pas d’effet rétroactif.
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-
-
-
- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE . 7743
- Au mois de décembre 1895, c’est-à-dire avant la loi, le compte-courant de la caisse des pensions, établi au bilan de l’exercice 1894-1895 était de 245.930 fr. 89, plus le solde des intérêts de l’exercice soit : 24.937 85 = 270.868 74. Cette somme, l’association n’est pas tenue d’en opérer le versement, tout ce qui est en excédent, doit être versé, c’est-à-dire que le compte-courant de la caisse des pensions dans l’association, ne doit jamais dépasser 270.868 74.
- C'est en se basant sur ces considérations, que le Conseil de gérance, dans sa séance du 28 janvier 1902, a décidé :
- 1° De nous mettre en règle avec la dite loi, dès que le permettra notre fonds de roulement.
- 2° De verser de suite 125.000 francs à la caisse des dépôts et consignations.
- 3° De ne plus toucher les intérêts qui seront convertis en valeurs semblables à celles déjà acquises.
- * Comme suite à cette décision et à la décision prise en assemblée générale le 9 mars 1899, nous avons déposé au mois de février 1902, à la caisse des dépôts et consignations, pour le compte de la caisse des pensions et au débit de son compte-courant, une somme de cent-vingt-cinq mille francs (125.000 fr.), équivalente à :
- 1° Ce qui restait de la subvention totale de l’exercice 1898-1899, soit.... fr. 50.129 91
- 2<> La subvention obligatoire, égale aux 2/100 des salaires de l’exercice
- 1899-1900, soit......................fr. 50.249 48
- 3» Une partie de la subvention obliga-
- toire de l’exercice 1900-1901, soit... fr. 24.620 61
- Total...........fr. 125.000 »
- 11 y avait à ajouter à ce total 4.179 fr. 41 d’intérêts disponibles et 499 fr. 25 provenant d'une obligation Orléans, sortie et remboursée, ce qui formait un total de 129.678 fr. 66.
- Cette somme a été convertie en valeurs semblables à
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-
-
-
- 744
- LE DEVOIR
- celles achetées précédemment, dont vous avez approuvé le choix, savoir :
- 75 obligations de la ville de Paris.
- 36 » communales.
- 22 » chemin de fer du Nord.
- 26 » » de l’Est.
- 31 » » de P.-L.-M.
- 31 » » du Midi.
- 34 » » d’Orléans.
- 34 » » de l’Ouest,
- 289 obligations au total.
- Pour éviter des écritures multiples et incessantes du fait des intérêts qui, à chaque instant, porteraient le compte espèces disponibles à plus du chiffre de 50.000 francs, fixé par la caisse des Dépôts, le conseil de gérance a décidé (séance du 29 avril 1902) de faire acheter pour huit à dix mille francs de valeurs semblables aux précédentes, soit dix obligations du chemin de fer d’Orléans et dix obligations du chemin de fer de l’Ouest.
- Le 5 juin 1902, une obligation communale foncière est sortie au tirage.
- Il y a donc actuellement en dépôt :
- Obligations communales du crédit foncier.... .. 95
- » ville de Paris. .. 120
- » chemin de fer du Nord .. 61
- » » de l’Est.
- » » P.-L.-M .. 70
- » » du Midi. 70
- » » d’Orléans .. 79
- » » de l’Ouest .. 80
- Total..................... 640
- Nous avons encore à déposer l’équivalent de ce qui reste de la subvention obligatoire de l’exercice 1900-
- 1901, soit.............................fr. 24.102 71
- Puis l’équivalent de la subvention obligatoire de 1901-1902................ fr. 47.467 20
- Total
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- Pour être à jour et d’accord avec la décision de l’Assemblée générale, nous ferons ce versement dès que le permettra notre fonds de roulement, probablement en janvier 1903.
- Le compte-courant de la caisse des pensions ne sera donc plus que de 297.135 05 moins 71.569 91=225.565 14. C’est-à-dire que nous serons également d’accord avec la loi. A l’avenir il nous sera impossible de continuer les versements si nous n’avons pas d’importants remboursements sur le titre de la caisse des pensions.
- Nous, avons dépensé cette année 25.000 francs de plus que l’année précédente, en continuant ainsi nous aurons bien vite mangé tous les soldes créditeurs et tout le capital des caisses d’assurances. Prenez-y garde. Les dépenses des médecins à Guise ont augmenté cette année d’environ 6.000 francs et les dépenses de la Caisse de pharmacie d’environ 5.800 francs. Pour remédier à cet état de choses, nous avons, d’accord avec le Comité et le Conseil de gérance, augmenté les cotisations de pharmacie et changé le mode de paiement des docteurs ; nous attendons de cette modification un retour vers une situation meilleure, surtout à la Caisse de pharmacie qui reste avec un solde débiteur de 2.260 66.
- Je vous signale maintenant que pour nous couvrir des gros risques que la loi sur les accidents du travail met'à notre charge, nous avons contracté une assurance accidents avec la Compagnie « Le Secours » de Paris, mais seulement pour les incapacités permanentes, partiëlles ou absolues.
- Je dois aussi vous dire que cette année nous avons
- effectué aux mains................un remboursement
- de...........................- ......................
- Réfléchissez souvent......et surtout aux résultats
- de cet exercice et dites-vous bien que si nous ne sommes pas sages, l’avenir s’assombrira plus vite que nous le croyons.
- Je termine, Mesdames et Messieurs, en vous remerciant de l’attention que vous avez bien voulu apporter
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- LE DEVOIR
- à la lecture de ce long rapport. J’y ai exprimé franchement et consciencieusement notre situation ; je suis entré dans beaucoup de détails pour vous éclairer. Vous avez pu y voir que notre affaire est encore belle, et surtout vous convaincre qu’il ne tient qu’à nous de ne pas la gâter. (Applaudissements prolongés).
- M. le Président donne ensuite la parole à M. Lhote Louis, secrétaire du Conseil de surveillance, pour la lecture de son rapport.
- 2° — Rapport du Conseil de Surveillance.
- Mesdames, Messieurs,
- Nous vous remercions de nous avoir désignés le 12 octobre de l’année précédente, pour remplir les fonctions de conseillers de surveillance et nous avons l’honneur de vous présenter notre rapport sur la situation morale, industrielle et financière de l’exercice 1901-1902.
- Le rapport si détaillé de M. l’Administrateur-Gérant, simplifie notre tâche et nous permet de ne pas fatiguer votre attention par des redites. Nous nous contentons de vous signaler les faits les plus marquants de l’exercice.
- Les résultats de l’exercice 1901-1902 nous ont un peu étonnés, cependant nous vous ferons remarquer queM. l’Administrateur-Gérant, tant par les documents qu’il compulse journellement que par l’expérience acquise dans la direction de nos affaires, avait prévu les mauvais effets que nous constatons et nous en avait prévenus dans son rapport à l’assemblée générale du 29 septembre 1901.
- Nous ne pouvons donc incriminer notre administration et encore moins la bonne marche de notre usine, puisque notre chiffre d’affaires a dépassé de 488.877 f. 30 le chiffre de l’exercice précédent.
- Nous devions subir fatalement l’influence des variations successives dans le cours des métaux et la baisse
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- de nos tarifs, ce qui vous est d’ailleurs bien expliqué d’autre part dans le rapport de M. l’Administrateur.
- Le dividende net à partager, toutes charges sociales déduites et intérêts du capital, est de 100.974 fr. 32, soit 1.856 pour les participants 2.784 pour les sociétaires et 3.712 pour les associés
- L’intérêt à servir au capital est de 5.09 pour cent.
- Nous avons dû prélever la somme nécessaire à l’augmentation du capital et aussi nous décider à reprendre l’amortissement du familistère de Schaerkeek, amortissement qui avait été arrêté à la somme de 200.000 fr.
- Le boni de l’expropriation de Schaerbeck a été de 104.521 fr. 49 et a passé en amortissement du Familistère.
- Nous devons considérer les résultats de cet exercice comme une exception et comme nous vous le disons précédemment, comme le contre-coup inévitable des matières premières sur le marché.
- Malgré cela notre chiffre d’affaires nous montre une situation commerciale plutôt en progrès.
- L’équilibre se rétablira, mais il faut néanmoins prévoir que l’exercice prochain, tout en étant meilleur, ne pourra pas encore être classé parmi les années normales.
- M. l’Administrateur s’est étendu très longuement en ce qui concerne l’état de nos caisses mutuelles. Il nous a suffisamment éclairés sur les ressources dont elles disposent, nous ne nous arrêterons sur ce sujet que pour vous faire remarquer que ces caisses qui nous valent tant d’admirateurs, ne resteront établies sur des bases solides que par de sévères économies et l’honnêteté de chacun.
- Notre caisse de retraites surtout, l’espérance de nos vieux jours et qui nous fait entrevoir la sécurité pour l’avenir, doit être l’objet de toute notre sollicitude, car les ressources n’en sont pas inépuisables.
- 11 vous a été suffisamment expliqué comment il était
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- LE DEVOIR
- possible de mettre cette institution statutaire d’accord avec la nouvelle loi et dans les meilleures conditions pour les mutualistes ; nous n’y reviendrons pas.
- Nous attirons particulièrement votre attention sur
- la situation de l’usine . «........... Les projets de
- tarifs douaniers relatifs à l’entrée des produits . .
- dont la consommation est importante, peuvent être une gêne pour l’écoulement de nos produits dans ce pays.
- Nous vous prions de bien réfléchir aux moyens propres à y remédier (si cet état de choses se produisait) et que M. l’Administrateur hésite à vous proposer. Nous sommes persuadés que si ces moyens vous semblaient nécessaires par la suite pour conserver notre influence dans cette contrée, c’est en toute sagesse et sans réticences que vous vous décideriez à y porter remède.
- Pour cette question, comme d’ailleurs pour toutes celles qui doivent décider de l’avenir de notre belle institution, c’est par la sagesse, la paix et le travail que notre vieille réputation commerciale se maintiendra à la hauteur, c’est avec ces mêmes qualités, que nous pourrons continuer l’oeuvre humanitaire de Godin et la léguer, non pas amoindrie, mais plus grande encore, si possible, à ceux qui nous succéderont.
- Pour terminer, nous vous affirmons que nous avons procédé consciencieusement aux diverses vérifications mensuelles et à toutes les écritures incombant à nos fonctions tant à Guise qu’à Schaerbeek. Nous regrettons que les chiffres qui vous sont soumis ne soient plus élevés ; mais, nous reconnaissons qu’ils sont l’expression de la vérité.
- Nous adressons nos plus sincères regrets aux familles si éprouvées de MM. Piponnier et Lardier Romain trop tôt enlevés à l’affection de leurs parents et amis.
- Nous remercions en particulier M. l’Administrateur-Gérant des bons rapports qui ont toujours existé entre nous, ainsi que le personnel de la comptabilité qui nous a toujours aidés avec bienveillance dans l’accomplissement de nos travaux.
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- Nous vous remercions aussi, Mesdames et Messieurs, de l’attention que vous avez apportée à la lecture de notre rapport et nous vous demandons de bien vouloir adopter celui de M. l’Administrateur-Gérant et le nôtre. (.Applaudissements).
- Signé :
- Le Commissaire de surveillance,
- Le Rapporteur, Lhote Louis père.
- Masset Emile.
- 3« Adoption du rapport de la Gérance et de celui du Conseil de surveillance
- M. le Président demande si quelqu’un désire la parole. Personne ne la demande.
- M. le Président invite alors l’Assemblée à approuver ou improuver, soit par oui, soit par non, les rapports dont il vient d’être donné lecture.
- Le vote, à bulletin secret, donne le résultat suivant :
- Oui...... 348
- Non... 39
- Blancs.. 5
- Nul..... 1
- En conséquence, les rapports sont adoptés.
- M. le Président informe l’Assemblée que les possesseurs de certificats d’épargnes toucheront le solde des intérêts de l’exercice 1901-1902, soit 2.59 %, à la caisse de l’usine, à une date qui sera fixée dans le courant de la semaine prochaine, par une affiche.
- L’ordre du jour étant épuisé, M. le Président donne la parole au secrétaire pour la lecture du procès-verbal.
- Après cette lecture, M. le Président demande si quelqu’un a des observations à faire sur le procès-verbal ; aucune observation n’étant formulée, le procès-verbal est adopté.
- La séance est levée.
- Le "Secrétaire, Le Président,
- J. Alizard, L. Colin $.
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- LE DEVOIR
- Par Henry GRÉVILLE
- (Suite.)
- Tout cela formait un ensemble assez peu réjouissant; il fallut pourtant, afin de ne pas trop réjouir les méchantes langues, suivre le cérémonial d’usage. Mme de Livérac se présenta en grande toilette accompagnée de son fils, et accomplit les rites ; Mme Maubert sut trouver, dans sa longue habitude du monde, la force et le courage de répondre quelques paroles de politesse ; mais, d’un commun accord, l’entrevue fut abrégée.
- L’inévitable dîner devait réunir les deux familles : les Livérac possédaient toute une horde de parents, dont quelques-uns fort bien ; ce fut une consolation pour M. et Mme Maubert, assurés qu’Isaure serait forcément maintenue sinon dans le droit chemin qu’elle n’aimait guère, au moins dans une rigidité d’apparences qui lui serait très utile.
- Ernest était plus beau, c’est-à-dire moins laid, depuis qu’il se voyait officiellement fiancé. M. Maubert avait exigé de lui le serment solennel d’oublier à jamais le chemin des courses et le nom des chevaux gagnants.
- Ces sortes de serments ne tiennent guère, mais l’assurance formelle que la rente dotale cesserait d’être payée si jamais Ernest manquait à sa parole, et le refus non moins définitif de rien assurer à la future par contrat de mariage, — situation qui mettait les époux dans la nécessité de se bien conduire sous peine de se voir couper les vivres, — ces deux conditions réunies garantissaient pour quelque temps au moins la bonne conduite du jeune homme. 1
- — Après quoi, disait Gaëtan en se frottant les mains,
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- on aura toujours la ressource de l’envoyer en correctionnelle.
- Isaure n’exultait plus ; à mesure qu’elle avançait vers le jour où elle obtiendrait ce qu’elle avait tant souhaité, sa belle assurance diminuait. D’abord, on ne lui avait pas fait d’aussi belles robes qu'à Colette, et elle en était fort indignée ; vainement on s’évertuait à lui démontrer que, la situation de fortune étant très différente, force était d’agir différemment, elle n’y voulait rien entendre. Puis Mme de Livérac, vue de près, dans l’intimité, paraissait, suivant son expression, fausse comme un jeton.
- Les bras en tombèrent à Céphise la première fois que sa sœur formula ce reproche ; c’était bien la dernière chose dont élle eût le droit de se plaindre.
- — Oui, lui dit à l’oreille Gaëtan, qui commençait à se débrouiller considérablement, mais ne te rappelles-tu pas qu’à Nacqueville ils ont un très joli dicton patois: C’est la poêle qui reproche au chaudron d’avoir le fond noirci? Le fond de la mère Livérac et celui d’Isaure sont tous les deux d’un bien joli noir, et c’est pourquoi elles ne peuvent se souffrir.
- Toute méchante qu’elle fût par privilège de naissance, Isaure avait pourtant des lueurs de sentiment; au moment de quitter la maison paternelle, elle en comprenait peut-être les douceurs ouatées, la paisible intimité, — plus encore, — l’élévation morale qui la plaçait si fort au-dessus du niveau commun. C’est le propre de la plupart des malhonnêtes gens que de tenir prodigieusement à l’estime du monde. Isaure eût voulu être regrettée, et loin de là, elle voyait la joie plus ou moins discrètement voilée que la pensée de son départ mettait sur tous les visages, hormis celui de sa pauvre mère, anxieuse de l’avenir. Elle n’était pas contente et ne se priva pas de le montrer.
- Le jour du mariage arriva sans que personne parût spécialement heureux. Livérac lui-même, ayant appris à connaître presque tout à fait sa future dans les détails
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- LE DEVOIR
- matériels qui accompagnent les fiançailles, était tenté de trouver qu’on ne l’avait pas coté assez cher.
- La cérémonie eut lieu vers la fin de janvier, au milieu du remue-ménage habituel ; on trouva la mariée laide et gauche, avec une figure grognon ; le marié, suivant l’expression de l’heureux Gaëtan, avait l’air « godiche » ; bref, tout marcha convenablement et suivant l’usage.
- Il fallait en passer par l'inévitable lunch ; on reçut des amis et des ennemis. Les mariés devaient partir à cinq heures, tout le monde ayant d’eux, des invités et de tout le reste , par-dessus les oreilles dès trois heures de l’après-midi.
- Les salons étaient déserts, Isaure changeait de toilette, Mme Livérac bavardait avec une amie intime ; Céphise jugea le moment favorable et, avec une sûreté de mouvements qui lui faisait honneur, happa le cher Ernest au passage, au moment où il allait s’esquiver pour revêtir, lui aussi, ses vêtements de voyage.
- — Monsieur de Livérac ? fit-elle de sa voix de guerre, fine et pénétrante comme le chant d’un merle.
- Il s’arrêta court.
- — Mademoiselle... Ma chère belle-sœur , veux-je dire...
- — Vous aviez bien dit d’abord, et c’est précisément pour cela que je veux causer un instant avec vous.
- Elle le bloqua dans un coin entre deux gros meubles, derrière une porte condamnée, et se tint devant lui, comme une jeune Némésis vengeresse.
- — Vous avez épousé ma sœur, monsieur, dit-elle, en le foudroyant de ses beaux yeux vifs et clairs, mais il ne faudrait pas vous figurer pour cela que vous êtes entré dans la famille ! Vous n’êtes pas de la famille, monsieur, et vous n’en serez jamais. Vous y êtes entré, — vous vous y êtes faufilé par ruse, je devrais dire par maléfice, — mais vous n’en êtes pas. La famille, monsieur, c’est un tout respectable, uni, où l’on se tient chaudement serrés les uns contre les autres, où l’on est tou-
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- jours prêt à se masser pour faire face à l’ennemi commun ; on s’v estime réciproquement dans la famille, monsieur ! on est content d’entendre louer ceux qui en font partie, on est enragé de les entendre blâmer... Ce n’est pas cela du tout que nous ressentons pour vous tant que nous sommes. Nous rougissons, c’est vrai, des blâmes portés sur vous, et cela à cause de l’alliance, mais nous réjouir de vous voir des nôtres, voilà ce qui est impossible, monsieur, et qui le sera toujours. Nous n’avons pour vous ni estime ni amitié, ni désir quelconque de vous voir arriver du bien, je vous assure.
- Bloqué entre les meubles, sous cette violente averse de vérités dures, avec une vague notion que « tout ça » allait les mettre en retard pour le train, Livérac essaya de protester.
- — Mais alors, mademoiselle, il ne fallait pas m’y admettre, dans la famille ! dit-il.
- — Nous ne pouvions pas faire autrement, monsieur; vous vous étiez conduit de façon à ne pas nous laisser le choix. Mais il y a une chose que mon père ne vous a pas dite, parce qu’il est trop poli ; je vous la dirai, moi ; Isaure a dix-huit ans, vous en avez trente-deux ; elle ne savait pas l’importance de ce qu’elle faisait, et vous le saviez, vous ! Et si Isaure avait été pauvre, vous ne l’auriez jamais regardée seulement ! Et si nous avions perdu notre fortune, dans l’intervalle, vous auriez refusé de l’épouser, après l’avoir compromise; il aurait fallu que Lucien allât vous tirer les oreilles! Eh bien,' monsieur, vous vous êtes conduit comme un voleur, vous et madame votre mère; et jamais je n’aurais eu l’esprit tranquille avant de vous l’avoir dit. A présent, vous pouvez vous en aller, et surtout ne manquez pas votre train.
- Elle lui céda le passage; il s’enfuit en courant, furieux, ne trouvant rien à répondre, avec une violente envie de la battre ; mais ce sont là douceurs qu’on ne peut guère s’accorder entre gens civilisés.
- Gaëtan sortit d’un coin où il s’était dissimulé et
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- LE DEVOIR
- , sauta au cou de sa sœur avec un élan de jeune lévrier, si bien qu’ils faillirent tous deux rouler à terre.
- — O Céphise, je t’adore ! fit-il avec extase ; tu es belle, tu as de l’esprit, tu parles comme un ange ! Si tu savais le bien que tu m’as fait !
- Une heure après, Livérac en tenue de voyage, revint chercher sa femme ; on les escorta dignement jusqu’au seuil, et ils partirent, laissant à tous l’impression d’un ineffable soulagement.
- Seule, Mme Maubert était en proie à un violent chagrin. Elle ne se souvenait plus des dix-huit années pendant lesquelles sa dernière fille avait pesé sur elle comme une montagne de soucis : elle la voyait seulement livrée au hasard delà vie avec un homme qui, sans être précisément méchant, n’était pas bon, qui manquait de sens moral et qui, à supposer que tout fût pour le mieux, ne pourrait jamais l’aider à combattre un mauvais penchant.
- Doucement, Colette s’approcha et vint s’asseoir sur une chaise basse, tout contre le fauteuil où sa mère pleurait silencieusement. En cette journée et, d’ailleurs, depuis quelque temps, elle avait plus que jamais été la joie des yeux de ceux qui l’entouraient. Une nouvelle éclosion de jeunesse et de beauté lui faisait une sorte d’auréole, et, de plus, elle était vêtue à ravir.
- — Mère chérie, dit-elle tout bas , écoute-moi. C’est pour aujourd’hui que j’ai réservé bien des paroles. Je ne t’ai pas assez aimée, je ne t’ai pas assez connue ; je m’étais mariée trop jeune, et je ne savais rien regarder. Maintenant, je connais mieux la vie et ses devoirs,— ses joies aussi. A présent, je t’aime comme je ne croyais pas qu’il fût possible d’aimer et je veux te consoler. 11 m’arrivera un grand bonheur Tété prochain; tu ne devines pas?
- Mme Maubert tressaillit et regarda sa fille aînée, dont le visage était couvert d’une rougeur juvénile. Elle s’était si bien habituée à la voir sans enfant qu’elle ne la comprenait pas.
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- — Oui, maman, reprit Colette, j’aurai un bébé en août ; et si tu le veux bien, j’aimerais tant à longuement causer avec toi, à apprendre de ta bouche tant de choses que j’ignore... Si tu le permets, Roger et moi, nous passerons l’été aux Pavillons, et c’est là que je mettrai au monde le petit être qui t’appellera grand’ma-man. Celui de Lucien est l’aîné, mais tu aimeras bien autant le mien, dis ?
- Tendrement, doucement avec une floraison inespérée de joie dans son âme attristée, Mme Maubert prit entre ses bras maternels sa belle Colette, l’orgueil et la joie de la famille.
- —Cet enfant-là, à vrai dire, reprit Mme de Vautrait, appartient de droit .à Céphise ; mais je pense qu’elle te le cédera, pour en être la marraine : Céphise a si bon coeur !
- XXVII
- Les Pavillons étaients rouverts, habités, heureux; toutes les fenêtres, stores au vent, laissaient entrer l’air de l’été, vif, chaud pourtant et chargé de la bonne odeur des goémons. Les coutils rayés, aux couleurs joyeuses, claquaient sous la brise ; d’honnêtes figures de serviteurs se montraient ça et là; le sable brillant des allées encadrait les plates-bandes fleuries, et un nouveau jardinier ratissait, ratissait! Rien qu’à voir marcher son râteau, on comprenait que celui-là aurait des haricots verts et des petits pois pour la table des maîtres jusqu’aux gelées.
- Céphise, arrivée depuis quelques jours avec sa mère et Colette, s’occupait activement de parer la maison pour ses hôtes ; on exhibait les sièges de fantaisie, les jolies pailles de couleur, les rideaux africains qui donnent aux jardins et aux vérandas un air si acueillant. Il fallait que la maison fût aimable et belle pour satisfaire l’oeil du maître qui arriverait bientôt avec de Vautrait. Indolente et heureuse, Colette la regardait
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- LE DEVOIR
- aller et venir, pendant que® Mme Maubert, complètement guérie par une nouvelle cure à Néris et surtout par l’absence d’Isaure, cousait avec une ardeur juvénile la layette princière de l’enfant attendu.
- Quand elle eut pensé à tout le monde, Céphise s’avisa de penser à elle-même et commença l’inspection de ses armoires. Plus d’une fois elle fit la moue et secoua d'un air dédaigneux des effets dont l'aspect ne lui disait rien de bon. Prise d’un soubresaut de conscience, elle courut à la chambre d’Isaure. Là devait se trouver bien des choses oubliées, dont l’absente aurait peut-être besoin.
- Il ne s’y trouvait rien d’important ; en revanche, divers objets, corsages, ombrelles, chapeaux de plage, que Céphise avait vainement cherchés, lui appartenant, se trouvaient jetés dans les armoires au hasard delà fâcheuse promiscuité de chaussures endommagées.
- — C’est singulier, pensa Céphise, que ma sœur ait toujours poussé à ce point la passion pour les collections de savates... Mais je voudrais pourtant bien savoir où sont mes chaussures de l’an dernier , mes souliers de plage en cuir jaune et mes jolis Pinet vernis... Peut-être Clara le sait-elle.
- Elle entra dans la pièce où travaillait la bonne fille.
- — Vous ne sauriez pas, Clara , où sont mes chaussures de l’an dernier ? je ne puis mettre la main dessus.
- La vieille femme de chambre regarda Céphise d’un air fin et embarrassé à la fois.
- — Je le sais bien, moi, dit-elle, après un petit silence ; mais vous n’allez pas être contente.
- — Où donc,* ma bonne Clara? Je les avais rangées avant de partir, j’en suis sûre ; mais je n’avais pas pris la clef du placard ; est-ce que les souris les auraient mangées?
- Clara secoua la tête silencieusement et se dirigea vers la chambre d’Isaure.
- — Les voilà! fit-elle, en désignant ce que Céphise avait qualifié de savates.
- — Ça ? Mes Pinot vernis ? Jamais de ia vie !
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- CÉPHISE 757
- — Oui ! oui !fit Clara avec résolution. Ce sont vos souliers, et ils sont affreux !
- — Pour ça, oui ! Mais ce n’est pas possible...
- — Mam’selle Isaure n’en a plus porté d’autres depuis le jour de votre départ, quand votre papa vous a demandée. Et je lui ai dit : Mam’selle Isaure, ces affaires-là ne sont pas à vous, c’est malhonnête. Elle m’a répondu qu’elle savait ce qu’elle faisait et que. j’étais une vieille bête.
- Clara parlait avec une visible rancune, ce qui lui donnait une animation extraordinaire, augmentée encore par son accent alsacien, que vingt années de Paris n’avait pu dépouiller de sa saveur première. Céphise l’écoutait, stupéfaite.
- — Mais, Clara, fit-elle, quand sa surprise lui permit de parler, Isaure avait des chaussures, et les miennes devaient la gêner beaucoup, puisqu’elles sont trop petites pour elles ?
- — « Chustement », dit Clara, elles sont trop petites, et c’est pour ça que mam’selle Isaure les mettait; elle voulait avoir un petit pied ; le bon Dieu ne veut pas ; mais elle veut. Et alors elle a mis les vôtres.
- — Je ne comprends toujours pas, reprit Céphise rêveuse ; d’abord ça devait lui faire mal...
- — Oh ! pas longtemps ; c’était abîmé et devenu grand tout de suite !
- — Ef puis, enfin elle avait de l’argent pour s’en acheter...
- — Oui, mais il était à elle, l’argent, tandis que les souliers, ils étaient à vous. Et comme ça elle gardait son argent. Vous n’avez donc jamais remarqué comme elle est avare, mam’selle Isaure? Elle ne donn’e jamais rien à, personne, et si elle pouvait en reprendre, elle en reprendrait!
- Le souvenir du billet de cent francs fit monter le sang aux joues de Céphise. Tournant le dos à la fâcheuse armoire:
- {A suivre.)
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- LE DEVOIR
- TABLE DES MATIÈRES
- DU TOME VINGT-SIXIÈME
- ANNÉE 1902
- JEAN-BAPTISTE-ANDRÉ GODIN
- Documents pour une Biographie complète
- Achat de la propriété foncière sur laquelle est bâti le Familistère............•.............................. 129
- Architecture du Familistère (Etude)........ 129 à 135
- Devoir et Droit............................ 193 à 201
- Doctrine philosophique et sociale de J.-B.-A. Godin
- (Fond de la)............................. 193 à 201
- Documents pour une Biographie complète.. 5, 55, 60, 65 129, 193, 257, 321, 385, 449, 513, 577, 641, 705 Elaboration simultanée par Godin des données philosophiques et des conditions pratiques de son œuvre
- sociale personnelle (1841-1858)....... 65, 129 à 140
- Familistère. — Dates des premières constructions.. .139
- Introduction au 1er volume des Documents pour une
- Biographie complète de J.-B.-A. Godin........... 5,6
- Leçons de la Science confirmant l’idéal philosophique et social de J.-B.-A. Godin (Congrès international de Physique, Paris 1900 : J. J. Thomson , Lord Kelvin,
- H. Poincaré, etc.); W. Crookes ; M. Berthelot ; Em.
- Kant; etc........ 257, 321, 385, 449, 513, 577, 641, 705
- Magnétisme (Fait de) par Godin en 1841....... 65 à 70
- Mathémathiques (Pensées de Godin sur les).......... 138
- Œuvre littéraire de Godin (Enumération de T)... 139, 140
- Palais de familles.......................... 130 à 135
- Psychisme au sein de l’Ecole sociétaire en 1853.. 73
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- TABLE DES MATIERES DU TOME VINGT-SIXIÈME 759
- Psychisme, premières expériences de Godin.... 73 à 77
- Organisation du travail (Idéal poursuivi par Godin)..... 138
- Science, lumière divine............................ 138
- Unité : causalité, continuité. 193, 257, 321, 385, 449, 513,
- 577,641,705
- Vie et travail............................. 193 à 201
- ECONOMIE POLITIQUE ET SOCIALE
- Questions de scrutins............................... 13
- (< Trusts » (Les'» et' les « Industrial combinations », par
- Aug. Fabre... 397, 458, 520, 589, 647
- Unité (L’) de collège électoral.................... 336
- ASSOCIATION DO FAMILISTÈRE
- Admissions dans la Société....................... 712, 713
- Assemblée générale ordinaire............................ 715
- Assurances mutuelles au Familistère de Guise (Mouvement des). 53, 127, 191, 255, 319, 383, 511, 575, 639, 703
- Comité de conciliation.................................. 712
- Conseil de gérance...................................... 714
- Conseil de surveillance.......................... 714, 746
- Etat-civil au Familistère de Guise.. 54, 128, 192, 256,
- 320, 384, 512, 576, 640, 704
- Fête de l’Enfance.............................. 624 à 628
- Fête du travail......................................... 367
- Préparation d’élève pour admission aux études supérieures............................................... 712
- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- Accidents du travail (Modification de la loi sur les) 277 à 282
- Association (Contrats d’)............................ 476
- Augmentations de crédits.................... 535 à 538
- Blés, admission temporaire........................... 148
- Budget........*............................... 89, 146
- Bureaux (Composition des)............................ 530
- Bureaux de placement................................. 151
- Chambres d’agriculture........................ 81 à 83
- Codification des lois ouvrières....................... 21
- Commissions (Grandes)............................... 533
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- 760
- LE DEVOIR
- Elections (Vérification des)..........................
- Enfaftts naturels ( Protection et tutelle)............
- Finances................... ..........................
- Hygiène et sécurité des travailleurs.......... 83, 84,
- Interpellations diverses à l’occasion du vote du budget..............................................146 à
- Législature de 1898 (Fin de la).................. 273 à
- Lois électorales.................................210,
- Lois sociales au Sénat................................
- Mines (Régime des)....................................
- Nouvelle Chambre, nouveau président, nouveau ministère ............................................414 à
- Ouvriers mineurs (réduction de la journée de travail)...
- « Prévoyants de l’Avenir » (Situation juridique)......
- Programme d’une fin de Législature....................’
- Réformes (Grandes et petites).................... 527 à
- Repos hebdomadaire............................... ....
- Retraites ouvrières...........................79 à 81,
- Salaires ouvriers et Règlements d’ateliers.......84 à
- Service militaire.....................................
- Session (La première) de la nouvelle législature........
- Sociétés coopératives (Patentes)........................
- 527
- 482
- 480
- 276
- 148 278
- 274
- 275 87
- 421
- 152
- 149 78
- 538
- 273
- 141
- 87
- 482
- 475
- 152
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX Allemagne
- Assurance contre l’invalidité............................... 484
- Emigration et Immigration................................ 352
- Office du travail............................................ 90
- Secrétariat international des mineurs...................... 487
- Angleterre
- Conciliation en matière de conflits industriels (Acte de
- 1896)................................................ 29
- Conférence intercoloniale britannique................. 491
- Lois sociales........................................... 92
- Pensions (Les) de retraite............................. 424
- « Trades-Unions » des questions minières (Rémuné-
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- TABLE DES MATIÈRES DU TOME VINGT-SIXIÈME 761
- ration des députés ouvriers)..................... 30
- Université (L’) de Londres et !e latin......... ... 611
- Antilles Françaises
- Catastrophe de la Martinique......•................ 543
- Australie
- Arbitrage (L’) industriel dans la Nouvelle-Galles du Sud 429
- Autriche
- Nouvelle loi sur la presse......................... 541
- Programme (Nouveau) du parti socialiste............ 32
- Autriche-Hongrie
- Congrès socialiste hongrois......................... 353
- Syndicats agricoles obligatoires.................... 489
- Canada
- La population..................................... 611
- Chine
- Abolition du Likin.................................. 545
- Danemark
- Loi sur le travail dans les fabriques.............. 539
- Vente des Antilles danoises....................... 227
- Espagne 1
- Journée de huit heures............................ 228
- Etats-Unis
- Alcoolisme (L’j et l’armée.......................... 544
- Commission libre d’arbitrage et de conciliation.... 158
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- 762 LE DEVOIR
- Jurisprudence syndicale.... ........................... 353
- Loi de pardon......................................... 28
- Municipalisation de services publics................... 354
- Règlementation légale de la durée du travail........ 426
- Service permanent de statistique........................ 229
- France
- Accidents (Les) du travail et les Ecoles professionnelles. 424 Administration des Postes (Les ouvriers de 1’) et la journée de huit.heures..................................... 219
- Article (L’) 419....................................... 218
- Bureaux de placement................................... 347
- Colonies françaises (Le commerce des).................. 350 1
- Congrès ouvriers (Syndicats jaunes, Syndicat des chemins de fer).................................. 288 à 300
- Conseils du travail à Paris............................. 154
- Coût d’une grève........................................ 155
- Droit de grève et rupture des contrats de travail. 221, 422
- Elections (Les) législatives........................... 344
- Enseignement (L’) agricole colonial.................... 542
- Illettrés (Les).. *.................................... *27
- Instruction publique (Budget)............................ 91
- Jaunes de France (Fédération nationale des)............ 612
- Ligue de l’Enseignement (Congrès de la)....... 659 à 672
- Mutualité (Progrès).................................... 154
- Œuvres antituberculeuses............................... 348
- Pédagogie (Responsabilité collective)................... 156
- Postes (Conseil de discipline dans les)................. 91
- Professions (Statistique des).......................-. 220
- Programme du parti socialiste...,................. . • 222
- Syndicat des chemins de fer............................. 300
- Syndicats jaunes (Congrès des)................ 288 à 300
- Travail à l’heure et indemnité de renvoi................ 423
- Grande-Bretagne.
- Conférence intercoloniale......................... • • 227
- Journée de huit heures dans les mines................... 224
- Production houillère................................... 225
- Service postal (Nouveau) par automobiles............... 354
- Suspensions (Les( volontaires de travail dans les mines galloises............................................ 159
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-
- TABLE DES MATIÈRES DU TOME VINGT-SIXIEME 763
- Italie.
- Gouvernement (Le) et la Question sociale........... 229
- Office du travail et Conseil supérieur du travail.. 31
- Referendum de Milan................................... 93
- Pays divers.
- Dette publique dans les différents États.............. 2ô
- Protection internationale de la propriété industrielle , entrée en vigueur des actes de Bruxelles..... 607 à 610
- Russie
- Accidents de travail (Association patronale d’assurance
- contre les).................'.................... 487
- Conditions du travail................................. 32
- Musée du travail à Moscou. ........................ 351
- Système métrique..................ç................ 32
- Suisse
- Bureau international d’information contre la littérature
- immorale, siégeant à Genève........................ 610
- Congrès international de l’industrie textile......... 489
- Congrès ouvriers (Syndicats professionnels et fédération
- ouvrière suisse).......................... 283 à 288
- Recherche de la paternité............................ 157
- Secrétariat antialcoolique........................... 488
- COOPÉRATION ET PARTICIPATION Allemagne
- Sociétés de consommation.......................i... 208
- Angleterre
- Fédération coopérative anglaise ou Wholesale.......... 208
- Sociétés coopératives de production.................. 101
- Autriche
- Banques populaires.................................... 98
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-
- LE DEVOIR
- 7*4
- France
- Congrès coopératif régional (Nimes).......... 301 à 307
- Coopératives ouvrières agricoles..........,.......... 206
- Défense de la vie humaine............................ 202
- Institut central de comptabilité....................... 94
- Patentes et sociétés coopératives...................... 96
- Statistique des sociétés coopératives.................. 96
- Grande-Bretagne
- Congrès de Manchester........................ 604 à 606
- Congrès d’Exeter............................. 596 à 603
- Italie
- Caves coopératives du Piémont......................... 100
- Progrès de la coopération............................. 209
- PAIX ET ARBITRAGE INTERNATIONAL
- Afrique du Sud. — Fin de la guerre................... 433
- ), Camps de concentration............ 102
- Alliances (Les) et la Paix........................... 493
- Amérique centrale. — Projet de fédération............. 105
- Anniversaire de Washington à Chicago.................. 166
- Apôtre de la Paix... ................................. 164
- Appel aux nations..................................... 363
- Arbitrage anglo-brésilien.............................. 33
- Arbitrage de Samoa................................*. 233
- Arbitrage international............................... 549
- Banquet des « pacifistes »........................... 164
- Comité interparlementaire socialiste.................. 104
- Conférence de Bruxelles sur les sucres au point de vue
- international...................................... 234
- Congrès maritime international......«................ 615
- Congrès (onzième) universel de la paix, tenu à Monaco
- 308, 355 à 363
- Congrès panaméricain (Le) et l’arbitrage.............. 106
- Contre la peine de mort............................. 616
- Cour d’arbitrage à La Haye (le troisième anniversaire de l’inauguration de la).......................... 552
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- TABLE DES MATIERES DU TOME VINGT-SIXIEME 765
- France. — Premier congrès national des sociétés françaises de la Paix..................................... 546
- Guerres (Les) depuis Constantin.......................... 232
- Ligue internationale de la paix et de la liberté.... 160
- Musée international de la paix et de la guerre......... 431
- Neutralité Scandinave...................... 163, 236, 432
- Nobel (Prix)............................................. 104
- Paix, Coopération et Associations ouvrières.............. 613
- Paix internationale...................................... 107
- Philippines. — Décision de la Cour suprême de Washington............................................... 33
- République cubaine.................................. 492
- Roumanie. — Section de la Ligue de la Paix.......... 616
- Russie. — Congrès des Croix-Rouges.................. 167
- Société de paix et d’arbitrage du Familistère de Guise.. 162
- Sociétés de la Paix (Action des).................... 33
- Traités d’arbitrage permanent (Deux).................... 106
- Traités de droit civil international..................... 432
- Tribunal international de La Haye.-...................... 431
- MOUVEMENT FÉMINISTE
- Allemagne. — Associations féministes..................... 673
- » Ecole supérieure d’agriculture de Berlin 438
- » Education mixte....................... 173
- » Femmes dans les Universités allemandes 36
- » Lycée de jeunes filles.............. 438
- ' » Revendicatifs (Les) féminines et le
- Gouvernement allemand.................. 437
- Angleterre. — Femmes musiciennes.......................... 36
- Autriche. — Femmes à l’Ecole d’agriculture de Vienne 173
- Belgique. — Ligue belge du droit des femmes......... 680
- » Suffrage des femmes dans les élections
- communales.......................... 237
- » Vote des femmes...................1.... 435
- Collaboratrice d’Elisabeth et d’Emily Blackwell.. 621
- Conférence annuelle des œuvres féminines............... 553
- Docteur es-seiences (Une femme)........................ 501
- Droits (Les) de la mère et de l’enfant............ 501
- Ecole (L’) primaire en péril........................ 495
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- 766
- LE DEVOIR
- Egalité politique des sexes dans la fédération australienne ............................................... 557
- Etats-Unis. — Art de rendre agréables les ateliers.. 36
- » Conductrices de tramways électriques... 38
- » Femme « spécial commissionner »......... 621
- » Femmes-architectes..................... 623
- » Femmes-juges........................... 559
- » Femmes-médecins......................... 240
- * Réglementation du mariage............... 170
- Etudiantes (Les) à Paris............................ 109
- Etudiantes (Les) dans les Universités allemandes.... 109
- Etudiantes (Les) finlandaises......................... 440
- Exposition internationale des arts et métiers féminins. 553
- Femmes (Les) et la libre-pensée..................... 68 )
- France. — Centenaire de la Légion d’honneur........... 619
- » Chambres (Les) d’agriculture et les femmes. 34
- » Congrès du travail féminin................. 677
- » Conseil national des femmes françaises... 434
- » Défense de l’enfant......................... 37
- » Diplomatie (Une femme dans la)............. 170
- » Doctoresses ès-lettres modernes............ 171
- » Ligue de l’Enseignement. Comités de Dames 682
- » Proclamation, (Une)........................ 434
- » Syndicat (Nouveau) féminin................. 435
- » Travail des femmes......................... 238
- Grande-Bretagne. — Aspirations des ouvrières anglaises 439
- » Femmes à Trinity-Collège............ 439
- » Nouveaux emplois féminins......... 438
- » Pharmaciennes................... 438
- Hollande. — Conférence relative au trafic des blanches 34
- Hôtel meublé pour femmes seules..................... 622 *
- Japon. — Progrès du féminisme......................... 620
- Jeune fille (Une) est-elle une personne?.............. 108
- Léon Richer........................................... 498
- Nom de la mère........................................ 171
- Norwège.—Vote des femmes....................... 174, 558
- Nouvelle-Zélande. — Femmes (Les) et l’exercice du
- droit de vote................. 38
- Pays divers. — Ecole de jardinage pour femmes...... 439
- » Etudiantes en médecine dans les Universités suisses................................... 440.
- Femmes (Les) et le journalisme........................ 439
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- TABLE DES MATIÈRES DU TOME VINGT-SIXIEME 767
- Pharmacienne nègre (Première)...................... 620
- Pologne. — Protection de la femme.................. 172
- Postes et télégraphes (Femmes employées dans les)... 171
- Prusse. — Instruction des jeunes filles........... 237
- Russie. — Droits de la mère et de l’enfant......... 555
- » Ecoles pour sages-femmes...................... 620
- » Enseignement supérieur des femmes............ 37
- » Femmes-médecins................................ 35
- Suisse. — Madame ou Mademoiselle... :............... 35
- Traite des blanches........................ 240, 617 673
- Wyoming............................................ 502
- PHILOSOPHIE RELIGIEUSE
- Concept de l’absolu et substance de l’Univers.. 577 à 587 Conséquences de la synthèse à la fois mathématique et
- dynamique. Liberté morale................. 51.3 à 519
- Devoir et Droit.............................. 193 à 201
- Fond de la doctrine philosophique et sociale de
- J.-B.-A. Godin.......................... 193 à 201
- Leçons de la Science confirmant l’idéal philosophique et social de J.-B.-A. Godin. 257,321,385.449, 513,
- 577, 641, 705
- Pschisme et magnétisme............. 65 à 70, 72, 73 à 77
- Puissance illimitée et évolution graduée d’après les lois
- naturelles.............................. 641 à 646
- Relativité (De la) des connaissances humaines, par William Crookes............................... 684 à 695
- Représentation en l’homme des principes purs de la
- connaissance... .......................... 449 à 457
- Science (La) se rapproche du principe d’unité... 385 à 396
- Science, lumière divine............................ 138
- Unité : causalité, continuité... 193, 257, 321,385, 449,
- 513, 577,641,705
- Unité synthétique d’aperception...................... 454
- Vie et travail............................... 193 â 201
- Vie : force, matière. Synthèse mathématique et dynamique................................ 257 à 272, 321 à 335
- ROMAN
- Céphise, par Henri Gréville (suite).. 39, 113,177,241,
- 310, 369, 441, 503, 560, 629, 696, 750
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- 768
- LE DEVOIR
- BIBLIOGRAPHIE
- Almanach des coopérateurs belges pour 1902.... 110
- Ouvrages reçus....................... 110, 175, 368
- Tempérance (La) organe de la Ligub anti-alcoolique et de la Solidarité nimoise...................... 175
- AVIS DIVERS
- Aux collectionneurs du Devoir.................... 112, 702
- Errata (Documents biographiques)................. 5, 335
- Le Gérant : H. E. Buridaxt,
- Nimes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- p.n.n. - vue 770/770
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