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- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
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- DEVOIR
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- CRÉÉE EN 1878
- par J.-Bte André GODIiV, Fondateur du Familistère de Guise
- tàkwuormmaj
- TOME VINGT-SEPTIEME
- JANVIER-DÉCEMBRE
- Rédacteur en chef : M. J. PASCALY , Paris Directrice : Madame Vve J. Bte A. GODIN, née MORET
- Au Familistère , Guise (Aisne).
- 1903
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES.
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- documents pour une biographie complète
- de J. B. André GODIN (1)
- Glorification du Travail. Emancipation du Travailleur.
- III
- Règle morale pratique. A|la recherche de lajvéritable organisation du travail industriel. Etat| de l’industrie Jchez Godin en 1856. Règlements! d’ateliers , participation aux’ bénéfices^ et fonds de secours mutuels.
- Se considérer comme élément) d’un système ; se gouverner soi-même en vue du bien de l’ensemble; se prêter à toute mesure tendant à baser, pour chacun, l’exercice du droit sur lej devoir accompli, c’est-à-dire à maintenir chacun, par| l’organisation même de la responsabilité individuelle, dans la voie la plus utile au bien collectif : telle est la loi d’ordre pratique indiquée par les enseignements de la Science.
- Quels furent les efforts de Godin pour traduire en faits cet idéal de morale pratique dont il était si hautement animé, et quelles leçons ressortent de ces efforts mêmes : c’est ce que nous avons à voir maintenant.
- Dès 1855, Godin, à propos de la tentative faite, à Réunion, Texas, fournissait à ses amis ces indications : « Etablir (2) les choses de façon à ce que chacun
- (1) Appendice, p. 60, tome 26e, Le]Bevoir, janvier 1902.
- (2) Ire partie, chapitre XLI, p. 324 à 328, Le Devoir, tome 25*, juin 1901.
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- se sente à l’aise, maître de ses mouvements et à ce qu’il endosse, en même temps, autant que possible, toute la responsabilité morale et matérielle de ses actes. » Il signalait comme « œuvre indispensable la nécessité « de rétribuer le plus grand nombre possible des mem-« bres de la Société, en raison de l’importance des bé-« néfices de chaque spécialité de travail.
- « Il faudrait », disait-il, « une comptabilité telle-« ment organisée qu’elle rendît compte des frais et des « produits de chacune des divisions et subdivisions du « travail dans l’association, et qu’elle servît comme « élément de preuve du fruit de chaque fonction et, « autant que possible, du travail de chaque sociétaire. »
- Les bénéfices engendrés par chaque spécialité de travail, ou même, comme l’indique Godin, par le travail de chacun des membres d’un établissement, ne sont véritablement acquis que lorsque le produit a trouvé consommateur. Autrement, ce produit reste à l’état de valeur non encore efficace. La véritable organisation de l’industrie exige donc l’intime rattachement de la production à la consommation.
- Bien que non encore pourvue des rouages facilitant son vrai rôle social, la consommation trie les produits, en contrôle dans une certaine mesure la qualité et, par l’acceptation ou le rejet de ceux d’entre eux qui répondent ou non à ses besoins, elle détermine en dernier ressort, et les bénéfices engendrés par la production et la quantité et la qualité des produits nouveaux à mettre sur le marché ; c’est elle, en un mot, qui sanctionne la valeur de la production. Mais en l’état présent des choses et à défaut de l’organisation nécessaire, cette sanction ne s’exerce qu’indirectement, à trop long terme pour la bonne gouverne des faits industriels généraux.
- Cependant c’est la consommation qui peut être l’in-
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- corruptible et vigilante gardienne de la bonne exécution des produits de l’industrie ; c’est elle qui proteste contre la détérioration des denrées et l’avilissement des marchandises ; c’est donc bien après prononcé de sa sanction, après acceptation par elle, s’il y a lieu, des produits du travail, qu’en cas de bénéfices les producteurs doivent procéder à la répartition selon les services rendus par chacun d’eux.
- A chacun suivant les services rendus, telle est la formule en laquelle Godin résume toute la conférence sur la grande loi du Travail, donnée par lui, au Familistère, le 20 décembre 1882 (1 ). Mais la solution du problème ne peut être improvisée. Elle se dégagera de recherches pratiques laborieuses, vu la complexité des termes mêmes du problème.
- Rappeler ici une de ces recherches pratiques, un de ces premiers et rares exemples d’organisation de responsabilité entre producteurs et consommateurs, est évidemment le meilleur moyen de faire saisir l’idéal dont Godin cherchait les approches, bien trop lointaines à son gré, à travers ses efforts pour baser sur la valeur effective même du travail, et cela dès la fondation de son établissement, les attributions de salaires.
- « L’organisation de la responsabilité est l’essence même de l’esprit coopératif » a dit notre ami et collaborateur M. J. Pascaly, dans un travail (2) auquel nous allons emprunter l’exemple dont nous avons besoin.
- Ayant entre autres choses montré dans ce travail comment la coopération en Grande-Bretagne a organisé non seulement la vente en gros, mais aussi la production d’une partie des objets très usuels de sa vente ; comment
- (1) Le Devoir, tome 7e, N° du 7 janvier 1883, p. 7 à 10.
- (2) Particularités et généralités coopératives, par J. Pascaly, « Le Devoir », Mars 1901, p. 147 à 157.
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- la quantité et la qualité des objets à fabriquer ainsi dans les usines relevant des magasins de gros (Whole-sales) sont à l’avance déterminées approximativement par la connaissance des besoins auxquels on a déjà satisfait l’année d’avant ; comment enfin le consommateur étant l’actionnaire, le commanditaire , l’aboutissant obligé de cette production coopérative qui n’existe que par et pour une clientèle exclusive, la production ne pouvait être falsifiée, défectueuse, sans entraîner réclamation et redressement, M. Pascaly termine par un exemple d’organisation de la responsabilité, exemple emprunté aux relations coopératives entre la Grande-Bretagne et le Danemark et d’autant plus suggestif que l’objet en est plus fragile et délicat.
- « Toute question morale, » dit excellemment l’auteur, « aboutit à une question de responsabilité... »
- Et voici l’exemple :
- « S’imagine-t-on qu'une fermière du Danemark puisse être rendue responsable d’un oeuf consommé au fond de l’Angleterre ?
- « Consommateur, parmi des millions de consommateurs, et producteur, parmi des milliers de producteurs, s’ignorent forcément et le premier ne semble avoir aucun moyen d’agir sur le second, si la marchandise vendue, un oeuf parmi des milliards d’oeufs importés, ne présente pas les qualités de consommation requises. L’organisation coopérative vient combler cette énorme lacune faite d’ignorance et de distance, et établir drune manière infaillible la responsabilité encourue.
- « Voici comment procède l’association danoise des fermiers pour l’exportation d’oeufs : Les œufs de chaque associé sont portés, au moins trois fois par semaine, aux gares les plus proches ; là, à l’aide d’un appareil des plus ingénieux, un agent de l’association examine
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- les œufs pour s’assurer qu’ils sont frais et les classe d’après leur grosseur. Un timbre en caoutchouc imprime sur la coquille la marque spéciale de chaque producteur.
- « Et maintenant va, petit œuf!... La crémerie anglaise — il y en a une qui compte plus de 400 établissements à Londres — ayant intérêt à ne servir à sa clientèle que des œufs suffisamment frais, n’aura qu’à renvoyer la coquille marquée au numéro du producteur pour exercer son action jusqu a la fermière qui n’a pas expédié à temps la marchandise produite par ses poules, en passant par l’employé préposé à la réception. »
- Quel accord entre une telle organisation et la formule résumant les indications données par Godin aux chefs de la Société de Réunion en 1855-1856 (1) : Organiser les choses de manière à utiliser les hommes, à les entraîner progressivement vers l’idéal, sans trop les gouverner ni les conduire.
- «Consommateur, parmi des millions de consommateurs, et producteur, parmi des milliers de producteurs s’ignorent forcément » , venons-nous de / lire. Cette ignorance personnelle respective tourne à l’avantage même de l’organisation de la responsabilité individuelle dans le travail, une fois trouvée la vraie méthode.
- Impossible, en effet, au producteur mis en faute d’attribuer la plainte au parti-pris, d’y voir un grief personnel. La mauvaise exécution du travail parfois si difficile à relever, pour le surveillant, contre un producteur qui peut être irascible, vindicatif, se révèle si ingénuement par la méthode susdite, que le producteur en faute, mis seulement en face de lui-même, s’efforcera tout naturellement de s’épargner à l’avenir pareil désagrément.
- (1) lr® partie, chap. XLI, p. $21 et s., Le Devoir, tome ‘25e, juin 1901.
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- Godin, par un avis spécial, en août 1870, signalait à l’ensemble des ouvriers de l’atelier de montage la nécessité de mieux soigner « le lissé des surfaces des appareils de cuisine », la clientèle s’étant plainte de la défectuosité de certains produits. Si ces produits mêmes avaient, à l’exemple de l’œuf du Danemark, porté une trace les rattachant à leur auteur, c’est à celui-ci seulement et non à tous les ouvriers, sans distinction, vigilants ou autres, que l’avis eût été donné et avec bien plus de chance de remédier à la négligence.
- Evoquons l’autre aspect des choses : parfaite exécution du travail. Quelle incontestable démonstration d’accomplissement par l’ouvrier de son devoir envers la collectivité, et, conséquemment, quelle révélation de son droit acquis à une part des bénéfices (s’il y *a lieu) provenant de l’acceptation du produit par le consommateur.
- L’émulation dans la perfection des services rendus par l’individu à la collectivité, est le dernier mot du système.
- Hors de l’organisation coopérative, les industries (1) qui pratiquent des modes similaires de rattachement du produit au producteur, afin de rendre, en cas de besoin, celui-ci responsable, et de maintenir la perfection de la fabrication, seront entraînées par la logique du principe — si ce n’est déjà fait — à rémunérer spécialement les producteurs hors ligne ; la sélection des capacités se prépare ainsi socialement.
- Le rattachement entre producteurs et consommateurs ne pouvait être conçu qu’à long terme, idéalement, à l’époque où Godin formulait ces indications pratiques : « Organiser les choses de manière à entraîner progressivement les hommes vers l’idéal, sans trop les gouverner ni les conduire. Faire que chacun se sente libre de ses
- (1) Plaques photographiques ; papiers lithographiques, etc.
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- mouvements, mais endosse en même temps toute la responsabilité morale et matérielle de ses actes. »
- Ces conseils qu’il donnait à ses amis du Texas, Godin cherchait à les appliquer à mesure du possible dans son propre établissement ; et c’est là qu’il nous faut revenir. Voyons donc nos plus anciens documents à cet égard.
- En 1856, à l’époque où Godin est forcé par causes majeures de renoncer à toute idée d’expatriation au Texas, quelle est sa situation industrielle et sociale?
- Il est à la tête de deux établissements de fabrication d’appareils de chauffage : l’un en France (Guise, Aisne) ; l’autre en Belgique (Forest près Bruxelles). Celui de France, fondé depuis quinze ans déjà (à Esquehéries, Aisne, en 1840) est de beaucoup le plus1 important. Celui de Belgique compte trois à quatre ans (1) et, dès qu’il prendra quelque importance, il sera transféré (en 1858) de l’autre côté de Bruxelles à Laeken, portion cédée aujourd’hui à la commune de Schaerbeek-Bru-xelles.
- Une lettre de Godin déjà publiée (lre partie, chap. XXXV, Le Devoir, janvier 1901, p. 9) a fixé au nombre de 200 à 300 les ouvriers occupés par lui, dans ses deux établissements, en avril 1855.
- En 1857, une autre lettre de lui, celle adressée à Victor Calland (2e partie, chap. 1er, Le Devoir, mars 1902, page 134) parle de 300 ouvriers occupés alors par lui à Guise seulement.
- A ce chiffre il faut ajouter une trentaine d’employés des bureaux de fabrication et comptabilité générale, pour avoir le chiffre total du personnel, dans l’établissement de Guise.
- Passons à la fabrication même.
- (1) ln partie, chap. XIV, page 200. Le Devoir, tome 22e, 1898.
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- Il a été établi : (1)
- 1° Qu’à la fin de 1852, Godin était possesseur de 14 brevets d'invention et certificats d’addition ;
- 2° Que, sous le coup des persécutions qui frappaient alors les socialistes, Godin outré de la décision par laquelle la cour d’Amiens avait annulé trois de ses brevets, et convaincu qu’en l’état des choses les brevets non disputés encore ne pouvaient que servir de prétexte à procès nouveaux* sans lui donner la moindre garantie, avait effacé le mot breveté de tous ses produits et était resté ensuite neuf ans (jusque et y compris 1861) sans prendre de nouveaux brevets. C’est dans cette phase que nous le retrouvons.
- Quelques lignes de lui, peignant cette époque et non utilisées pour son volume Solutions sociales, nous paraissent devoir venir ici :
- « Je me retrouvai! après];mon échec devant la cour « d’Amiens et l’échec de l’Ecole sociétaire au Texas, « obligé de ne compter que sur mes propres forces.
- « Le temps et la réflexion me firent voir que si ce « que j’avais créé était aux mains de mes concurrents « et s’ils avaient la richesse pour eux, la capacité res-« tait de mon côté : j’avais, par conséquent, quelque « moyen de leur disputer le terrain mal acquis sur le-« quel ils avaient été légalement installés. »
- Anticipant sur lesj faits, nous avons, dans notre chapitre XIV, reproduit le passage qui va suivre :
- « Mes concurrents avaient entre les mains dix fois « plus de ressources en capital et en relations indus-« trielles que je n’en possédais alors. Le fait était con-« sommé. J’étais amoindri, mais je subsistais; il n’y « avait de salut pour moi qu’en avançant assez rapide-
- (1) lre partie, chap. XIV, p. 193 à 207, Le Devoir, avril 1898. Tome 22e.
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- « ment dans la voie industrielle que j’avais prise pour « que mes adversaires ne pussent m’y suivre. J’y réus-« sis : les obstacles qu’ils me créèrent ne purent m’ar-« rêter.
- « Si la concurrence marchait sur mes traces, je la « devançai par les progrès que jefréalisai chaque jour, « et je pus triompher du terrible échec qu’un instant «j’avais envisagé comme[devantjcauser ma ruine en « m’enlevant l’industrie nouvelle que j’avais créée. » Notons au passage qu’à l’Exposition universelle, Paris, 1855, Godin obtint, comme chef d’industrie, une mention honorable.
- Vve J.-B.-A. Godin , née Moret.
- (A suivre).
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- Les « Trusts » et les « Industrial combinations »
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- Empruntons d’abord à « U Illustration » quelques détails biographiques sur M. Pierpont Morgan, l’organisateur du Trust de l’Océan :
- « M. J. Pierpont Morgan, né à Hartford, en 1837, est un grand banquier de New-York et philanthrope à ses heures. Son nom avait été prononcé en 1870 à propos de l'emprunt Morgan. M. J. S. Morgan dont il fut si fort parlé en 1870, était le père de J. Pierpont Morgan et l’associé de George Peabody, banquier, qui avait la réputation d’un financier de premier ordre.
- « M. Morgan père laissa à son fils une fortune considérable que celui-ci accrut encore.
- « M. J. Pierpont Morgan n’est pas, comme beaucoup de milliardaires américains, sorti des rangs par ses propres efforts ; mais il a su conserver sa situation et l’augmenter. C’est d’ailleurs son esprit à la fois conservateur et réorganisateur que louent ses apologistes. Dans sa longue carrière il a remonté et remis sur pied des entreprises qui périclitaient et ses succès successifs dans cette tâche lui ont valu une réputation considérable.
- « La meilleure preuve de la légitimité de cette réputation est la facilité avec laquelle il a conduit des opérations comme le trust de l'acier : M. Andrew Carnegie ayant projeté une fabrique de boulons sur les bords du lac supérieur va concurrencer M. J. P. Morgan ; ce dernier, devant cette menace, syndique les sept plus puissantes sociétés métallurgiques des Etats-Unis, réussit à englober dans ce trust la terrible compagnie
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- Carnegie et crée la plus colossale affaire qui se soit jamais vue...
- « Quelques-uns des sauvetages par lui opérés n’ont pas été autrement désintéressés : Mais s'il fallait discuter les mobiles !
- « M. Pierpont Morgan fait de son immense fortune un très noble usage. Il donna d’un coup cinq millions de francs à un hôpital de New-York. Autre exemple : Un soir à dîner, son voisin de table (c’était le colonel Auchmuty) l’entretint d’un projet d’école professionnelle. J. P. Morgan l’écouta en silence et déclara au café : « C’est fort intéressant, colonel, ce que vous m’avez « dit là, faites vos plans, je construirai cette école ; mais « seulement quand tout sera prêt, arrêté, complètement < au point. »
- « Le colonel tenait à son idée, il se mit à l’oeuvre et au bout de trois années d’études il se présenta au bureau de M. Morgan, au coin de Wall Street et de Broad Street ; il fut immédiatement reçu.
- « C’est pour le projet d’école professionnelle », dit-il.
- « Bien, » répliqua M. Morgan, et il sonna. « Apportez, « demanda-t-il à l’employé arrivé à son appel, le compte « de l’école du colonel Auchmuty, augmenté de l’intérêt « à 6 °/0 depuis le jour de notre contrat verbal. »
- <r II avait considéré sa parole comme engagée par la simple conversation et, dès le lendemain, fait ouvrir au grand-livre le compte Auchmuty.
- « M. Morgan a le front volontaire, le sourcil énergique, l’oeil tranquille bien sûr de lui, avec sa moustache grisonnante et ses cheveux de neige, errant sans hâte dans ses bureaux comme un désoeuvré, mais connaissant si bien son affaire et la besogne d’un chacun, d’une façon si précise , qu’un seul coup d’oeil lui suffit pour saisir au vol le renseignement qu’il lui faut.
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- « M. J. Pierpont Morgan parle très peu. »
- Du Journal de Genève, 26 août 1902 :
- Le trust de l’Océan
- « Un trust est une société industrielle parvenue à réunir sous sa domination toutes ou à peu près toutes les entreprises d’une même industrie. C’est une Société monopolisatrice. Quand on parle du trust de l’Océan, on suggère donc l’idée que POcéan vient d’être conquis par une puissante coalition, qui le réserverait pour son usage exclusif. Nous n’en sommes pas encore là. En réalité, cinq compagnies de navigation, trois anglaises et deux américaines, qui se faisaient concurrence dans l’Atlantique-Nord, sont sur le point de fusionner. Et elles s’entendent avec deux grandes compagnies allemandes pour s’interdire certains procédés de lutte. Le trust de l’Océan se réduit donc à ce que sept grandes compagnies ont décidé de ne pas se faire la guerre, que cinq d’entre elles fusionnent, que, par suite de cette fusion, trois compagnies anglaises sont absorbées par une société américaine. Cela n’en constitue pas moins un évènement politique et économique de première importance.
- « Depuis plusieurs années, les compagnies transatlantiques se font une concurrence acharnée ; elles construisent des navires de plus en plus coûteux, ayant des aménagements très luxueux, et riyalisant de vitesse pour se disputer les passagers. Il y a dix ans, il n’existait dans le monde que huit navires filant vingt noeuds ; à l’heure actuelle, il y en a une soixantaine, au premier rang desquels se placent les bateaux allemands. Or on sait que l’augmentation de vitesse d’un navire, au-delà d’une certaine limite, exige des chaudières très puissantes et une consommation de charbon considérable.
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- «Le prix des passages ayant diminué sensiblement par suite de la concurrence et les frais de navigation des grands paquebots ayant suivi la progression inverse, il en résultait que beaucoup de compagnies, surtout des compagnies anglaises, allaient à la ruine.
- « D’autre part, il est prouvé qu’une seule compagnie, la Hamburg-Amerika, pourrait économiser annuellement 60 millions de francs en supprimant un certain nombre de départs inutiles pendant la saison morte, de novembre à avril. En sept jours, il part de New-York pour l’Europe nord-occidentale huit grands paquebots, alors que deux ou trois suffiraient entièrement ; mais comme chacun de ces paquebots appartient à des compagnies différentes et de forces à peu près égales, cela pourrait durer longtemps encore, si on ne se décidait pas à conclure une entente amiable.
- 4 C’est ici qu’est intervenu M. Pierpont Morgan, le grand tentateur, celui qui déjà, dans le trust de l’acier, avait su cimenter l’alliance des trois groupes de fabricants américains les plus puissants. Le plan qu’il proposait était des plus simples. Les principales compagnies transatlantiques cesseraient de se combattre, mais uniraient au contraire leurs intérêts ; les plus vieux navires seraient mis en réforme ; seuls, les paquebots les plus rapides resteraient en service et assureraient, autant que possible, un service quotidien dans chaque sens entre l’Europe et New-York. Pour réaliser ce plan, M. Morgan commença par acquérir la majorité des actions de la compagnie anglaise Leyland, qui possédait quarante-six navires d’un tonnage total de 290.000 tonnes ; puis, en qualité de porte-parole d’une des compagnies les plus importantes, et avec l’appui de la Red Star et de VAmê-rican Line, toutes deux américaines, il fit à la White Star, à la Dominion, à VAtlantic, des propositions si
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- avantageuses que les actionnaires de ces sociétés, dont les dividendes étaient fort compromis, n’hésitèrent pas à entrer en pourpalers avec M. J. Pierpont Morgan et Cie. Enfin, le 4 février 1902, un accord était signé entre ces banquiers d’une part et les lignes suivantes : White Star, Dominion, American et Atlantic.
- « Le capital de la corporation était de 120 millions de dollars, avec|50 millions de dollars d’obligations.
- « Les compagnies qui entraient dans le trust abdiquaient toute direction entre les mains du syndicat américain, en raison des avantages pécuniaires que M. Morgan leur avait offerts. Celui-ci se trouvait ainsi, du jour au lendemain, à la tête d'une flotte considérable de 122 navires d’ensemble 871.000 tonnes.
- « Les journaux anglais, pour calmer l’émotion de leurs compatriotes, leur font remarquer que le trust ne comprend pas la célèbre compagnie Cunard, qui détient le record de la vitesse, rivalisant avec les lignes allemandes, ni VAnchor Line, VAllan, la Manchester et d’autres encore, ni les compagnies françaises, danoises, italiennes, autrichiennes, néerlandaises, qui toutes ensemble disposent d’un tonnage supérieur à celui du trust. Mais ces compagnies sont isolées et ne disposent pas des capitaux considérables des Américains.
- « L’Allemagne s’est si bien rendu compte du danger qu’elle a pris les devants ; l’empereur, toujours bien informé des projets américains, avait pressenti, dès le mois de juillet 1901, ce qui allait se passer : il invita dès lors les deux grandes compagnies allemandes, le Norddeutscher Lloyd et la Compagnie Hambourgeoise américaine, à prendre leurs mesures pour ne pas se laisser jouer dans cette lutte d’intérêts. Le résultat répondit à ces peines. Les compagnies allemandes ont pu traiter d'égal à égal avec le trust américain, au lieu
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- de subir ses conditions ; elles se sont alliées à lui, sans se laisser absorber, remportant une victoire que les Anglais ne peuvent s’empêcher de constater avec amertume. Ce succès incontestable tient sans doute à la puissance des deux compagnies, qui, réunies, représentent un tonnage à peu près égal à celui des compagnies anglaises participantes au trust.
- « Le trust de l’Océan consiste donc en une fusion entre certaines compagnies anglaises et américaines et en une entente avec les deux grandes compagnies allemandes. La fusion n’est pas encore opérée, mais elle est en bonne voie. Il ne manque plus que l’assentiment des actionnaires des compagnies, et cet assentiment est à peu près certain.
- « Quant aux autres compagnies anglaises restées indépendantes, il est très possible qu’elles se rallient, elles aussi, l’hypothèse d’un trust rival devant être exclue. On voit très clairement, en eifet, l’avantage qu’a toute ligne concurrente à faire partie de la combinaison ; on ne voit pas l’avantage qu’elle pourrait avoir à lutter contre elle. Peut-être n’y a-t-il désaccord que sur le prix de rachat.
- « En France, le seul concurrent du trust, la Compagnie générale transatlantique, a déclaré qu’aucune négociation n’a été engagée avec elle. '
- « Les conditions de l'entente sont connues. En premier lieu, il est stipulé que chacun conservera les positions acquises et qu’aucune extension d’activité du trust ou des compagnies allemandes ne pourra avoir lieu sans un accord spécial. Le trust n’enverra pas de navires dans les ports allemands ; il ne laissera pas plus de deux paquebots relâcher à un port français en une se-
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- maine, tant que les Allemands n’augmenteront pas le nombre de leurs escales en France. De leur côté, les compagnies allemandes ne toucheront aucun port belge dans leurs services nord-américains ; elles ne pourront faire relâche en Angleterre que trois cents fois en tout par an, soit soixante-quinze fois à l’aller et soixante-quinze fois au retour pour chacune des deux compagnies. Cet état de choses ne peut être modifié que d’un commun accord entre les parties. En retour de ces engagements, les compagnies se prêteront un appui mutuel contre une concurrence extérieure. Qu’une ligne quelconque appartenant au trust se trouve menacée par la concurrence d’une ligne indépendante, elle devra être soutenue dans sa lutte par les six autres.
- « Pour les prix de passage d’Europe en Amérique, un tarif commun est établi, mais aucune convention ne règle le fret. Ce détail précise bien le véritable but de la convention. Si les Américains avaient voulu s’emparer de la navigation de l’Atlantique directement et ' pour elle-même, ils auraient établi des tarifs généraux pour le fret. Les Américains n’ont voulu qu’une chose, être maîtres d’une flotte commerciale suffisante pour assurer l’exportation de leur industrie. Le trust de l’Océan, estime M. Paul de Rousiers, spécialiste dans ces questions, est un prolongement du trust de l’acier.
- « La communauté d’intérêts entre le trust et les deux compagnies allemandes est réglée comme suit : le trust remettra chaque année à chacune des deux compagnies six pour cent sur le quart de leur capital. En retour, chacune des deux compagnies remettra au trust le quart de ses bénéfices.
- « Les Américains n’étaient donc -pas seulement les plus qualifiés pour cette entreprise colossale, ils étaient
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- aussi les plus intéressés. Ils sont aujourd’hui les plus -grands producteurs de houille, de fonte, d’acier. Et leurs méthodes leur permettent de faire dans ces domaines concurrence à l’Europe en donnant à leurs ouvriers des salaires beaucoup plus élevés que ceux des ouvriers européens similaires. Ils vendent leurs produits moins cher tout en payant leurs ouvriers plus cher. Mais pour faire concurrence à l’Europe, il faut une flotte commerciale.
- « Tant que les marchandises exportées par l’Amérique furent surtout d’origine agricole, les Américains ne se soucièrent pas de développer leur marine marchande. L^Europe avait besoin de leurs produits et pensait elle-même à les transporter. Mais maintenant ce ne sont plus des cultivateurs isolés, la plupart sans capital, qui ont besoin des transports maritimes, mais des industriels groupés, disposant de gros capitaux, et les produits qu’ils exportent, au lieu de combler des vides comme les blés ou la viande, ont la prétention de supplanter des produits européens. Dans ces conditions, il faut atteindre le consommateur par les voies les plus économiques. Depuis quarante ans, c’est-à-dire depuis la guerre de Sécession, ils ont négligé les transports maritimes. Il y reviennent avec une expérience perfectionnée des grandes combinaisons industrielles. L’organisation défectueuse de la navigation commerciale les choque et ils vont la renouveler par des méthodes empruntées à d’autres industries.
- « Le nouveau trust constitue un type inconnu jusqu’ici, moins artificiel que ses prédécesseurs, plus compréhensif, un trust international. Il en existe déjà, il est vrai, mais ils ne portent que sur certains produits spéciaux : le pétrole, la soude, le borax. Ils sont dus soit à la rareté de certains gisements, soit à la supériorité
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- d’une méthode de fabrication. Le trust de *l’Océan est un organisme international, et non un organisme quelconque, mais l’organisme essentiel du commerce maritime. C’est le début d'une véritable révolution économique et politique.
- « Le public doit-il s’en alarmer ? L'avenir le renseignera. Dans tous les cas, la concurrence ne sera écartée victorieusement par le trust qu’à la condition expresse qu’il servira l’intérêt général, qu’il n’abusera pas de sa situation prédominante pour rançonner la clientèle. Précisément parce qu’il ne s’appuie pas* sur l’autorité publique, il faut qu’il trouve en lui-même toute sa force, et il ne la trouvera que si sop organisation répond à l’objet qu’il se propose.
- « Au point de vue politique, le trust est américain ; il compte dans sa flotte des navires dont les uns battent pavillon américain, les autres pavillon anglais. L’Angleterre doit se résigner à voir des navires anglais possédés par une société américaine. Mais, depuis quelques, années, l’Angleterre sait qu’elle ne peut plus prétendre à dominer le commerce maritime. Les Allemands, par la nature du contrat signé avec le trust, ont défendu avec un soin plus jaloux leur liberté d’action et la nationalité de leurs bâtiments.
- « Quant à l’opinion française elle n’est pas préparée à accepter de prendre part à cette combinaison. « Ce qui dans l’affaire du trust de l’Océan nous inquiète le plus, » écrit M. Baudin, ancien ministre des travaux publics, dans le Figaro, « c’est que nous n’en sommes pas ou qu’on ne nous a pas proposé d’en être. »
- «Comment en serait-il autrement,» répond M. de Rou-siers, «quand toute entente industrielle entre producteurs français soulève les défiances les plus injustifiées ?»
- « Nous n’avons pas encore compris qu’il n’est plus
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- possible de faire de l’industrie et du commerce avec les méthodes d’autrefois ; qu’on n’atteint pas la clientèle éloignée avec les armes à courte portée qui suffisaient il y a quarante ans ; que, si la concurrence libre est un grand progrès sur le privilège, la concurrence spontanément réglée par les intéressés au mieux du bien-être général est un non moindre progrès sur la concurrence désordonnée. »
- Du Temps, 3 octobre 1902 :
- Angleterre,
- « Notre correspondant de Londres nous écrit à la date du 1er octobre :
- « Le gouvernement britannique a fait connaître, hier, les termes des arrangements qu’il a pris tant avec le trust de l’Océan qu’avec la Compagnie Cunard, son rival le plus puissant.
- « Celle-ci devra construire deux nouveaux paquebots-croiseurs à grande vitesse. Le gouvernement en avancera le prix de construction, à charge de le rembourser en vingt annuités avec 2 3/4 % d’intérêt. A partir du moment où ils commenceront à naviguer, la subvention de 700.000 francs que reçoit la compagnie sera portée à 3.750.000 francs. Il est entendu, en outre, que ses actionnaires et ses directeurs devront, tous être sujets britanniques.
- « Le syndicat Morgan s’engage, de son côté, à laisser, à ses paquebots leur pavillon actuel et à employer des officiers et un minimum fixe de matelots britanniques. La moitié au moins du tonnage qu’il ajoutera à la flotte qu’il possède déjà, devra porter aussi le pavillon anglais. En échange, il sera traité sur le pied d’une égalité par-laite avec les compagnies britanniques indépendantes. Ce traité, comme le précédent, est valable pour vingt ans.
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- « Le bruit court, ce soir, que M. Pierpont Morgan s’efforce de décider une compagnie de chemins de fer anglaise à accorder des tarifs de faveur aux marchandises expédiées d’Amérique par l’intermédiaire de son trust. Il a échoué auprès de la London and North Western Company, mais il est prêt, dit-on, à abandonner Liverpool pour un autre point de départ et d’arrivée si une autre compagnie lui fait les concessions qu’il désire.»
- Du Matin, 3 octobre 1902 :
- Un malentendu.
- « M. Charles Steele, membre de la maison J.-P. Morgan and C°, dit que M. Gerald Balfour a dû se tromper en disant que la majorité des directeurs seraient de nationalité anglaise. Il a vraisemblablement voulu dire que la majorité des directeurs des compagnies britanniques faisant partie du trust étaient anglais.
- « Il serait utile de faire remarquer que la liste des directeurs du trust Morgan comprend huit Américains contre cinq Anglais, tandis que le comité exécutif et le comité des finances se composent exclusivement d’Américains.
- « On rappelle en outre que l’accord intervenu entre le gouvernement britannique et la combinaison Morgan porte seulement que la majorité des directeurs des compagnies britanniques faisant partie de la combinaison doivent être toujours de nationalité anglaise.
- « Il est intéressant de noter d’ailleurs que le nom de M. Morgan ne figure pas dans la liste des directeurs : cependant, sir Clinton Dawkins, président du comité britannique, est l’un des associés de la Maison Morgan de Londres.
- « M. Bruce Ismay, l’un des directeurs anglais, est le chef de la White Star Line, l’importante compagnie anglaise faisant partie du trust, M. Pirrie est le chef de la
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- maison de construction maritime Harland and Wolff, maison qui doit construire un certain nombre des navires dont disposera la combinaison. »
- Du Temps, 4 octobre 1902 :
- « Notre correspondant de Londres nous écrit, au sujet des trusts : “
- « Le trust de l’Océan portera le titre officiel de Compagnie de la marine marchande internationale. Son capital sera de 600 millions avec, en surplus, 375 millions d’obligations. •
- « Le chemin de fer canadien du Pacifique a décidé hier d’établir un nouveau service de paquebots pour le transport exclusif des marchandises entre le Canada et l’Europe.
- » Voici la situation présente du trust de l’Océan et des lignes transatlantiques britanniques : Navires exclusivement britanniques subventionnés par le gouvernement anglais :
- Cunard Line, 18 navires, 120. 146 tonnes.
- Combinaison Morgan, navires britanniques :
- White Star Line, 26 navires 250.000 tonnes ; Dominion Line, 8 navires, 73,749 tonnes ; Leyland Line, 46 navires, 293,015 tonnes.
- Navires américains de la combinaison Morgan :
- American Line, 25 navires, 184,000 tonnes ; Atlantic Transport Line, 12 navires, 78,798 tonnes.
- Navires étrangers ayant un arrangement avec la combinaison Morgan :
- Norddeutscher Lloyd, 120 navires, 556,000 tonnes ; Hamburg Amerika Line, 134 navires, 668,000 tonnes ; Holland Amerika Lijn, 8 navires, 76,518 tonnes.
- « En somme, les chiffres précédents démontrent qu’il y a : 80 navires britanniques dans la combinaison
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- Morgan avec 616,764 tonnes, 37 navires américains avec 262,798 tonnes, 262 étrangers avec 1,300,518 tonnes.
- « En outre, il existe 18 navires exclusivement britanniques avec 120,146 tonnes. »
- J '-y '
- Du Matin, 4 octobre 1902 :
- Les premières réformes. — L’échelonnement des départs.
- « New-York, 3 octobre. — M. Ismay, membre du conseil d’administration du comité anglais du 'trust de l’Océan, qui a quitté New-York aujourd’hui à bord du Celtic, a déclaré avant son départ qu’un des premiers changements serait l’établissement d’un service quotidien entre l’Europe et l’Amérique et l’abolition du système actuel qui consiste à faire partir plusieurs steamers le même jour.
- « J’ai l’intention, a-t-il dit, de demander aux lignes allemandes de coopérer avec nous à ce sujet et de faire cesser une concurrence peu avantageuse. » (Laffan).
- Hausse des prix de passage.
- « New-York, 3 octobre. — Le Mail and Express dit ,que la Compagnie internationale de marine marchande (le trust de TOcéan) a haussé le prix de voyage de seconde classe de cinq dollars (vingt-cinq francs) et que les lignes allemandes et la ligne Cunard ont fait de même. »
- Ce qu’on dit à Hambourg.
- « Berlin, 3 octobre.—La nouvelle de l’arrangement intervenu entre le gouvernement anglais et la Compagnie Cunard a provoqué naturellement une certaine émotion dans les cercles maritimes à Hambourg. La création du trust de l’Océan a donné lieu à des manifestations de joie ; on croyait, en effet, que cdtte combi-
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- liaison pourrait être préjudiciable au commerce maritime anglais et qu’elle pourrait empêcher l’Angleterre de se procurer les croiseurs rapides nécessaires en temps de guerre.
- « On adopte maintenant une attitude toute différente.
- « La Hamburger Boersenhalle, dans un article qu’elle consacre à cette question, dit :
- « Ce qui nous intéresse, c’est l’influence véritablement révolutionnaire que doit exercer, sur tous les services de voyageurs de l’Atlantique septentrional, la politique des subventions que vient d’inaugurer le gouvernement britannique. Les deux grandes compagnies maritimes allemandes ont démontré que le transport des voyageurs^ entre l’Europe et l’Amérique du Nord peut s’effectuer dans de brillantes conditions sans aide de la part de l’Etat ; en faisant concurrence aux compagnies étrangères, elles ont toujours gardé la tête.
- « Il est déplorable que la puissance du trésor britannique soit venu modifier la base de cette concurrence dans laquelle l’énergie et l’intelligence ont constitué jusqu’ici les seuls facteurs décisifs. Pour sauvegarder les intérêts nationaux, les gouvernements des autres pays se verront maintenant obligés de suivre l’exemple que vient de donner le gouvernement de la Grande-Bretagne. {Times). »
- Bu Rentier, 7 octobre 1902 :
- Le trust Morgan.
- « Le trust de l’Océan vient d’être « incorporé » à Tren-ton, New-Jersey, par l’enregistrement des documents qui modifient les statuts primitifs. Au lieu de « International Navigation Company », le trust sera dénommé « International Mercantile Marine Company » et le
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- capital est porté de 15 millions à 120 millions de dollars, dont la moitié consiste en actions de préférence avec dividendes de 6 % cumulatifs. La Compagnie est également autorisée à émettre des obligations 41/2 0/0 jusqu’à concurrence de 75 millions de dollars. Le président est M. C.-A. Griscom. '
- « Un membre du comité de direction a déclaré dans une « interview » qu’il n’était pas tout à fait exact de dire, avec M. Balfour, que les intérêts anglais auraient le premier rang dans la combinaison. Il est possible que les compagnies subsidiaires du trust soient aux mains de sujets britanniques, mais la majorité des administrateurs de la Compagnie dirigeante sera américaine. »
- (.A suivre). \ Aug. Fabre.
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- Interpellation sur la grève des mineurs. — Organisation électorale. Les grandes commissions.
- La session extraordinaire de 1902 ouverte le 14 octobre a été close le 6 décembre.
- Au début de la session, le projet de budget qui devait offrir aux discussions de la Chambre un aliment copieux n’était pas encore déposé. De nombreuses propositions attendaient l’examen de commissions qui n’étaient pas encore nommées. Les interpellations avaient le champ libre. Elles en profitèrent.
- Une des premières et des plus importantes fut l’interpellation sur la grève des mineurs (21 et 23 octobre).
- La grève générale des mineurs avait éclaté le 10 octobre et un douloureux incident en avait marqué le début : le meurtre d’un gréviste par un gendarme.
- On interrogea donc le gouvernement sur les motifs qui l’ont déterminé à envoyer des troupes dans les localités où la grève a éclaté.
- On lui demandera, en outre, de dire à la Chambre ce qu’il se propose de faire pour mettre un terme à la lutte engagée entre les mineurs et les compagnies.
- La première question a été surtout traitée par deux orateurs socialistes, MM. Thivrier et Aristide Briand ; la seconde par deux autres orateurs socialistes, MM. Basly et Jaurès. C’est le président du Conseil qui a répondu aux uns et aux autres.
- MM. Thivrier et Briand ont soutenu la thèse de la non intervention des troupes dans les grèves.
- «Dans un régime républicain, » a dit M. Thivrier, « la présence d’une force dans un conflit économique est une contradiction avec l’esprit même des institutions, car le pouvoir a toujours l'air de prendre le parti de
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- l’un des adversaires en présence et de se mettre à la disposition du capital.
- « Le capital se sent protégé et le travail menacé. »
- Dans un discours qui a produit sur les auditeurs une impression des plus vives, M. Briand a développé ce point de vue :
- « Le droit de grève est reconnu et cependant, aujourd’hui comme hier, le gréviste est considéré comme un malfaiteur éventuel contre lequel toutes les préventions sont permises; toutes les précautions, même celles qui affectent le caractère de la provocation la plus brutale et la plus humiliante pour lui considérées à l’avance comme légitimes et, par cela même, justifiées.
- « Avant même qu’une grève ait été déclarée, uniquement parce qu’on présume qu’elle va l’être, la région dans laquelle on la redoute est envahie par les gendarmes et les soldats. Quelle atmosphère alors dans ces pays ainsi soumis à l’état de siège, quelle odeur de poudre on respire dans ces régions sillonnées en tous sens par des cavaliers la lance au poing, par des gendarmes et des soldats, fusils et revolvers chargés !
- « Ce sont de véritables champs de bataille, où l’ennemi tout désigné c’est le gréviste.
- « On m’objectera tout à l’heure la thèse bien connue de la neutralité imposée aux gendarmes et aux soldats dans les grèves.
- « Par état, par destination, un soldat ne peut pas être un neutre. Quand on le met en action, quand on le fait marcher, dans son esprit c’est toujours forcément contre quelqu’un.
- « Par le fait seul du déplacement, il cherche du regard, pour ainsi dire, instinctivement, l’ennemi auquel on l’oppose. Or, comme en période de grève, il lui est formellement interdit de communiquer avec les grévistes et que, d’autre part, il ne lui est pas défendu d’avoir des contacts avec les patrons, l'ennemi lui est ainsi tout désigné, c’est le gréviste! Quant aux gendarmes, aux-
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- quels on a recommandé de surveiller les allées et venues, les faits et les gestes des grévistes, je mets au défi d’obtenir d’eux qu’ils exercent cette surveillance dans un esprit de neutralité : quand un gendarme a l’œil ouvert sur quelqu’un, croyez-moi, c’est toujours avec une arrière-pensée hostile.
- « Le gréviste ainsi désigné à sa surveillance devient, aux yeux du gendarme, une sorte de malfaiteur dangereux dans lequel tous les crimes et tous les délits sont en germe, contre lequel par conséquent il se croit autorisé à employer, par anticipation, toutes les mesures de répression même les plus violentes.
- « Eh bien, messieurs, c’est cette mentalité qui est surtout dangereuse dans une grève ; c’est elle qui a déjà si durement sévi à Chalon, et qui hier, à Terre-noire, a fait du gendarme Breuil un meurtrier. »
- Cette psychologie du représentant de la force a été fréquemment interrompue par les applaudissements de la Chambre.
- La conclusion de l’orateur socialiste est que grâce à l’évolution plus avancée de la classe ouvrière et au développement de l’organisation syndicale, les risques de désordre ont considérablement diminué et que le gouvernement aurait tout avantage « à utiliser cette force de discipline en laissant aux syndicats ouvriers eux-mêmes, la police des grèves avec tous les devoirs qu’elles imposent et les responsabilités qui en découlent. »
- Nous arrivons à la question qui fait l’objet de la seconde partie de l’interpellation.
- Après M. Basly qui raconte tous les efforts des mineurs pour éviter la grève, efforts qui ont échoué par suite de la mauvaise volonté des compagnies, M. Jaurès passe en revue les revendications des travailleurs de la mine.
- Les ouvriers mineurs demandent deux choses : ils demandent au Parlement le vote et l’amélioration de
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- certaines lois et ils demandent aux compagnies le maintien de leur salaire.
- Sur la loi relative à la limitation de la journée, M. Jaurès constate avec satisfaction que la commission sénatoriale a adopté, la veille, le principe de la limitation légale de la journée de travail dans les mines, en votant l’article 1er qui est l’article essentiel du projet de loi déjà sanctionné par la Chambre.
- Dans le fonctionnement de la loi sur les accidents il y a pour les travailleurs bien des causes de malaise. M. Jaurès en signale deux. D’abord d’après la jurisprudence d’un très grand nombre de tribunaux, les ouvriers sont obligés de tenir compte à la compagnie, quand intervient le règlement définitif de l’incapacité partielle permanente, de ce qu’ils ont déjà reçu à titre d’indemnité temporaire ; de sorte qu’un ouvrier qui aura reçu, dans la période d’indemnité temporaire, 600 ou 800 francs et aura ensuite obtenu, du tribunal pour l’incapacité partielle permanente une pension annuelle de 200 francs, est obligé pendant quatre ans, de servir à la compagnie, pour restituer l’indemnité temporaire, la totalité de la pension qu’il reçoit pour l’incapacité, partielle permanente.
- En second lieu , il arrive trop souvent, dans les litiges relatifs aux accidents, que les compagnies abusent de leur puissance économique sur les ouvriers pour leur rendre difficile de saisir les tribunaux du litige.
- Une disposition votée par la Chambre, fixe dans un sens plus humain la jurisprudence en ce qui concerne la première catégorie de faits. Cette disposition est au Sénat, et M. Jaurès demande au président du Conseil de vouloir bien en presser l’examen le plus possible. C’est à la Chambre qu’il s’adresse pour remédier à l’état de choses signalé en second lieu : il y aurait lieu de créer des prud’hommes mineurs chargés de faire respecter les clauses tutélaires qui pourraient être introduites à cet effet dans les contrats collectifs entre les mineurs et les compagnies.
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- Enfin une des questions qui préoccupent le plus les travailleurs de la mine, c’est celle des retraites.
- La loi de 1894 fixe trop haut l’âge de la retraite : il faut la rabaisser de cinquante-cinq ans à cinquante ans.
- Comment y parviendra-t-on ? M. Jaurès tient à dire sous sa propre responsabilité, ce qui lui paraît possible immédiatement ; il y a des groupes d’ouvriers mineurs qui ont demandé que les ouvriers n’aient plus à payer la moindre somme pour le fonds de retraites et que les compagnies seules opèrent la totalité des versements. M. Jaurès estime que s’engager dans cette direction, c’est, pour les ouvriers mineurs, s’engager dans une impasse.
- La question de la retraite des ouvriers mineurs n’est à ses yeux qu’un cas particulier de la grande question des retraites pour tous les salariés. Or, dit-il, aux applaudissements de la grande majorité de la Chambre, « je crois que dans l’état présent de nos finances, de notre vie économique, avec les précédents créés au dehors et les nécessités de la lutte internationale, nous ne parviendrons pas à constituer des retraites pour les milliers de salariés de toute l’agriculture et de toute l’industrie, si nous ne demandons aux salariés eux-mêmes aucune part de contribution. »
- Tous les projets déposés ou soutenus par le parti ouvrier belge supposent une part de contribution demandée à la classe ouvrière. Lorsque le projet sur les caisses de retraites a été discuté au Reischtag les socialistes ont déclaré qu’ils étaient prêts à consentir une part de prélèvement sur les salariés eux-mêmes. Enfin, récemment au congrès de la démocratie socialiste autrichien-ne-allemande, à Aussig, le principe adopté a été celui-ci : une contribution triple : un tiers de l’Etat, un tiers des employeurs, un tiers des salariés.
- M. Jaurès espère donc qu’on se mettra d’accord, en France, sur la triple contribution légale de l’Etat, de l’ouvrier et de l’employeur.
- Mais s’il en est ainsi, ce n’est pas mettre les ou-
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- vriers mineurs en dehors du droit commun, c’est, au contraire, entrer d’avance dans ce qui sera demain le droit commun de la classe ouvrière que de demander, dès aujourd’hui, que TEtat ajoute sa contribution à leur retraite ; car il faut qu’une solution générale intervienne au cours de cette législature. Pour les retraites des ouvriers mineurs, les compagnies font un versement ; les ouvriers subissent sur leur salaire un prélèvement égal. Seul l’Etat ne donne rien. Qu’il fasse donc aujourd’hui, pour en assurer le fonctionnement, le versement qu’il devra faire quand la loi générale des retraites sera devenue une réalité.
- M. Jaurès demande que la part contributive de l’Etat ne soit pas comprise dans le livret où figurent les versements des ouvriers et des patrons. C’est un élément de répartition grâce auquel on pourra d’une part, ramener tout de suite à cinquante ans l’âge de la retraite, d’autre part, assurer pendant la période transitoire le minimum nécessaire et enfin bonifier les retraites les plus humbles, celle des salariés qui auront été les moins favorisés.
- Mais, ajoute l’orateur socialiste, quelques pressantes que soient pour la journée de travail, pour les accidents, pour les retraites, les revendications des ouvriers mineurs, ils auraient probablement fait crédit encore aux pouvoirs publics, s’ils n’avaient pas été acculés à la lutte par les réductions brusques et injustifiées de salaires que les compagnies ont opérées.
- M. Jaurès développe alors le second point de son interpellation : le maintien des salaires II produit une échelle très instructive des bénéfices sans cesse croissants des compagnies.
- « De 1895 à 1900, tandis que les 162.000 ouvriers mineurs qui font la richesse de ce pays ne reçoivent qu’un supplément de 16 millions de salaires, c’est un accroissement de 65 millions de dividendes dont bénéficient les capitalistes. »
- Une voix à droite : « C’est trop. »
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- M. Jaurès : « Si c’est trop, les compagnies sont inexcusables ad’aggraver cette situation en enlevant aux mineurs la faible parcelle qui leur avait été accordée. »
- A quoi servent donc les réserves ? Ces réserves sont faites pour amener la stabilité de l’industrie ; mais si elles doivent être un gage de stabilité pour le dividende elles doivent l’être aussi pour le salaire.
- L’orateur entre dans une nouvelle énumération de chiffres et montre que, même dans la période actuelle de dépression relative, les compagnies ont encore un bénéfice supérieur à ce qu’était jusque là leur bénéfice normal.
- C’est donc par une raison arbitraire que les compagnies ont supprimé les primes consenties aux ouvriers.
- Ici se place une interruption de M. Motte, le grand industriel de Roubaix, qui fait remarquer que l'argent encaissé par les compagnies et les mineurs pendant la période de hausse a été pris sur la misère des consommateurs qu’ils soient gros ou petits.
- A quoi M. Jaurès répond que dans ce cas il faudrait n’imputer la crise aux ouvriers qu’à proportion de 17 millions par an et l’imputer aux compagnies à proportion des dividendes colossaux, dix fois supérieurs à l’accroissement des salaires.
- «A la vérité,» poursuit M. Jaurès, «ce qui se joue en ce moment aux dépens des ouvriers, à leurs frais, c’est la lutte sourde des compagnies minières et d’un grand nombre de leurs clients de l’industrie. Entre les compagnies minières qui étaient habituées depuis trois ans à une sorte de despotisme économique dans l’ensemble de l’industrie et leurs clients, il y a comme une sorte d’hésitation, de défiance. Les compagnies ne veulent pas consentir à la baisse ; les grands industriels ne veulent pas s’engager aux prix actuels, qui sont encore trop élevés. Les compagnies se décident à faire une concession ; mais ce sont les primes des ouvriers qui en font les frais.
- «Il faut mettre un terme à ce déplorable conflit. Com-
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- ment? en rétablissant les rapports entre les compagnies et les ouvriers. Il faut qu’une conversation s’engage. Il y a des revendications communes à tous les bassins miniers. Partout, par exemple, on demande aux compagnies le maintien des primes acquises. Il faut que toutes les grèves cessent en même temps.
- « Pourquoi le Comité central des houillères s’est-il dérobé ? On lui demandait d’entrer en négociations avec les ouvriers et d’établir, non pas la conformité des solutions, mais la simultanéité des solutions. Si le Comité central des houillères a manqué à sa mission, peut-être le gouvernement pourra-t-il l’y rappeler encore ?
- «En tout cas, à coup sûr, le gouvernement pourrait proposer aux patrons et aux ouvriers de nommer un arbitre pour chaque région minière, sauf à ces arbitres, quand ils auront discuté les intérêts particuliers à chaque région, à se réunir à Paris, à s’y rencontrer et à y coordonner en une solution générale toutes les solutions particulières.
- « Nous en avons un exemple mémorable et décisif de l’autre côté de l’Atlantique. La Pensylvanie qui était en grève produit 80 millions de tonnes, tandis que toute la France n’en produit que 33 millions, et c’est cette grève qui a été dénouée par l’arbitrage qu’en vertu de son autorité morale, le Président des Etats-Unis a su faire accepter aux deux parties en lutte. Ici, qui est responsable ? C’est le gouvernement et le Parlement. Donnez au président du conseil une autorité morale pour qu’il puisse parler ici aux compagnies, vous aurez fait une grande oeuvre. » (Vifs applaudissements).
- Le président du conseil s’efforce de dégager des diverses interpellations les questions précises qui résultent de leur exposé : C’est tout d’abord l’envoi des troupes sur le théâtre de la grève, puis les revendications des mineurs.
- « La grève, et surtout une grève générale des ouvriers mineurs, met en mouvement, ce n’est pas assez dire, met en effervescence tant d’hommes, tant de passions
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- et tant d’intérêts qu’il y aurait une véritable imprudence, dans l’état actuel et si manifestement incomplet de l’organisation syndicale, à s’en remettre au bon vouloir des individus pour la protection des personnes et des biens. » (Très bien ! Très bien ! au centre.)
- M. Combes justifie l’envoi de la troupe comme moyen préventif contre les agitations habiles, les menées perfides et soudoyées, et par suite les excès qui peuvent en naître.
- «Un triple objet s’imposait à la sollicitude du Gouvernement comme il s’impose toujours en pareille circonstance : mettre les personnes et les choses à l'abri de la violence, assurer la liberté du travail partout où le travail demandait à être protégé (Très bien ! très bien ! au centre), respecter le droit de grève dans son exercice légitime. (Applaudissements à gauche.)
- «C’est à ce triple mobile que nous avons obéi en faisant sentir notre action dès la première heure et en l’accen tuant au fur et à mesure que la grève acquérait de la force et de l’extension.
- « Nous avons procédé en tout cela d’après un plan concerté entre les départements ministériels intéressés. On ne pourrait pas dire, sans injustice, que nous n’ayons pas atteint le but poursuivi. »
- Le président passe aux revendications qui lui ont été soumises par les mineurs. Elles sont formulées en cinq articles sur chacun desquels M. Jaurès a présenté quelques observations ou formulé quelque vœu. Sur la durée du travail, le gouvernement avait déclaré aux mineurs que, dès l’ouverture de la session extraordinaire, il demanderait au Sénat de reprendre l’étude du projet voté par la Chambre ; il a tenu parole.
- Sur les retraites, un projet de loi est préparé et le gouvernement demandera à la Chambre de le renvoyer sans tarder à une commission parlementaire.
- Le gouvernement appuiera auprès du Parlement les revendications des mineurs en ce qui concerne les améliorations réclamées dans la loi sur les accidents et l’extension de la prud’hommie aux mineurs.
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- ’Reste la question des salaires, le président du conseil a répondu aux mineurs que cette question n’était pas d’ordre législatif et qu’elle ne pouvait être traitée utilement et régulièrement qu’entre les mineurs et les compagnies. Il pense, comme M. Jaurès lui-même, qu’il n’y a pas de formule générale qui soit applicable aux salaires de l’industrie houillère envisagée dans son ensemble.
- La doctrine du gouvernement est invariable sur ce point, et la réponse de M. Combes n’est que la reproduction de celle que son prédécesseur M. Waldeck-Rousseau avait faite, juste un an auparavant, à la même question figurant dans un programme identique de revendications. Sur les autres points soulevés la réponse a changé. Il n’y avait l’année dernière que des promesses, cette année il y avait un commencement de réalisation.
- Les circonstances différaient encore en ceci que l’année dernière, les menaces de grève, avec un caractère de mise en demeure, n’avaient pas été suivies d’effet. Il est vrai que cette année, au moment de la reprise des travaux parlementaires, la grève battait son plein. Mais ses auteurs n’ayant en vue que le maintien des salaires avaient pris soin de mettre les pouvoirs publics hors de cause.
- Ils ne lui demandent que son intervention amiable. A cet égard, la bonne volonté du gouvernement ne fait aucun doute. C’est au milieu des applaudissements chaleureux de la Chambre que le président du conseil s’exprime ainsi au sujet de l’arbitrage : '
- « Le gouvernement est prêt à intervenir pour rapprocher et conseiller les deux parties en présence et en les rapprochant et les conseillant, à leur faciliter une discussion pacifique en vue d’une entente cordiale. Il a, dès le début de la grève, donné des instructions dans ce sens à ses préfets. Comme la Chambre , comme le pays tout entier, il appelle de ses voeux et aidera de toutes ses forces la cessation d’une grève qui risque,
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- en se prolongeant, d’engendrer des misères et d’appauvrir, pent-être même de ruiner par place, l’industrie houillère, en même temps qu’elle réjouit nos concurrents de l’étranger parce qu’elle leur ouvre, sur notre territoire , des débouchés inattendus. »
- Laissant de côté toutes les tentatives de diversion politique et les réponses qui leur ont été faites, nous n’avons rappelé de ce débat que ce qui touche à la grève , aux revendications des mineurs et à la solution du conflit. Arrivons à l’ordre du jour dont le vote a clôturé la discussion. Cet ordre du jour, signé de MM. Gouzy, Sarrien, Etienne, Jaurès, délégués des groupes ministériels de gauche, a été voté par morceaux.
- « La Chambre, prenant acte de la déclaration du président du Conseil qu’il pressera dans les deux Chambres la discussion et le vote des réformes intéressant les ouvriers mineurs (adopté par 525 voix contre 3), confiante dans sa fermeté et sa sagesse pour maintenir tout ensemble la liberté du travail et le libre exercice du droit de grève (adopté par 336 voix contre 80), l’invite à user de toute son influence pour faire accepter l’arbitrage par les parties en présence. » (Adopté par 418 voix contre 95.)
- L’ensemble de l’ordre du jour a obtenu 375 voix contre 164.
- L’addition suivante, proposée par l’abbé Lemire, a été adoptée à mains levées : « et affirmant sa volonté d’organiser sans délai, par une loi, les conseils permanents de conciliation pour régler les différends collectifs entre patrons et ouvriers. »
- Ces différents résultats sont accueillis par les applaudissements répétés de la majorité républicaine.
- L’opposition est venue surtout des libéraux et du centre.
- 11 y a lieu d’ajouter que la Chambre, sur la proposition de M. Rouanet, a nommé une commission chargée de procéder à une enquête sur les causes de la grève,
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- Autre fait parlementaire concernant les questions soulevées par la grève des mineurs :
- Au début de la séance du 18 novembre, M. Ernest Roche a déposé une proposition de loi tendant à organiser la participation aux bénéfices dans les exploitations minières.
- En voici le texte :
- « Dans toutes les exploitations minières, les compagnies concessionnaires devront, sous peine de déchéance, organiser la participation aux bénéfices pour leur personnel salarié.
- « Les contrats de participation devront, dans un délai de six mois à partir de la promulgation de la présente loi, être soumis à l’homologation du ministre du commerce. >
- Cette proposition a été renvoyée à la commission d'enquête sur les mines.
- Enfin, pour compléter les indications fournies au cours de l’interpellation au sujet des caisses de retraite des ouvriers , il convient de mentionner le dépôt, par M. Basly, dès l’ouverture de la session extraordinaire , d’une proposition de loi organisant ces caisses sans retenues sur les salaires.
- Le 24 octobre M. Klotz déposait une proposition de loi ayant pour objet le rétablissement du scrutin de liste. Cette proposition est la reproduction de celle que le député de la Somme avait déposée au cours de la dernière législature et qui avait été repoussée, le 17 mars 1902, à la veille de la période électorale, par 292 voix contre 222. Les articles 1 et 2 de cette proposition sont ceux mêmes de la loi du 16 juin 1885, mais les articles 3 et 4 apportent à cette loi deux modifications importantes : ils décident la réduction des élections partielles et le sectionnement des grands départements au nombre de 20 pour la France entière.
- Les départements de l’Aisne, des Bouches-du-Rhône, des Côtes-du-Nord, du Finistère, de l’Ille-et-Vilaine, de
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- l’Isère, de la Loire, de la Loire-Inférieure, du Maine-et-Loire, du Morbihan, du Puy-de-Dôme, de Saône-et-Loire, de Seine-et-Oise et de la Somme, seraient divisés en deux circonscriptions ; les départements de la Gironde, du Pas-de-Calais, du Rhône et de la Seine-Inférieure en trois ; le Nord en quatre ; la Seine en huit, « afin d’assurer, dit l’exposé des motifs, la sincérité des opérations du dépouillement et de sauvegarder les droits des minorités politiques. » Le même jour M. Réveillaud, saisissait la Chambre d’une proposition tendant à l’organisation de la représentation proportionnelle. Rappelons que dès le début de la législature, le 10 juin 1902, M. Dansette avait déposé une proposition de loi portant rétablissement du scrutin de liste et organisation de la représentation proportionnelle.
- Le renouvellement partiel de la Chambre des députés est visé par une proposition de M. Emile Morlot, (6 novembre) qui maintient le scrutin uninominal en étendant le mandat de député à six années.
- Toutes ces propositions, d’autres similaires, et d’autres encore ayant pour objet d’assurer la liberté et la sincérité du vote, ont été renvoyées à une commission de 22 membres, dite « du suffrage universel. » La Commission, à peine constituée, s’est mise à l’ouvrage et a pris tout d’abord deux décisions importantes. Elle a adopté le vote sous enveloppe et le cabinet d’isolement, cette innovation qui effrayait l’année dernière l’esprit si libre de M. Waldeck-Rousseau. Les partisans de ces palliatifs, rendus indispensables par le maintien du mode actuel de recrutement de la Chambre des députés, regrettent que la Commission se soit laissé arrêter par la routine, en repoussant le papier uniforme obligatoire, sans lequel les deux autres précautions sont insuffisantes. Mais la Chambre pourra corriger cette imperfection et décider également la présence au bureau de dépouillement des représentants de chaque candidat, mesure que la Commission n’a pas adoptée.
- D’autre part, la commission propose que les commis-
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- sions de recensement, jusqu’ici nommées par les préfets, c’est-à-dire composées exclusivement d’amis du candidat officiel, (le mot est redevenu courant) soient désormais recrutées parmi les conseillers généraux par voie de tirage au sort, et que les candidats aient le droit de consigner leurs observations par écrit, à l’issue des opérations sur le procès-verbal lui-même, dont un exemplaire sera adressé au président du tribunal civil.
- Il ne suffit pas, en effet, de protéger le secret du vote : il faut encore pourvoir à la régularité du dépouillement.
- Le travail de réorganisation électorale en était là, lorsque la session extraordinaire a été close.
- Si des questions qui touchent au recrutement de la Chambre des députés, nous passons à celles qui ont pour objet la confection des lois, où nous avons constaté qu’il n’y avait rien au début de la session, nous nous trouvons tout à coup en présence d’une organisation/ précise, d’une machine perfectionnée, d’un progrès réalisé d’emblée.
- Jusqu’alors, la Chambre élisait ses commissions, petites ou grandes, au fur et à mesure des nécessités ou de ses décisions.
- Désormais, au début de chaque législature, elle nommera 16 grandes commissions permanentes, sans préjudice des autres commissions spéciales ou permanentes dont elle pourra décider la constitution. On a parlé à ce sujet d’innovation. L’innovation n’est pas dans la création des grandes commissions. Les précédentes Chambres les ont vu fonctionner. A l’exception de la commission des postes et télégraphes, toutes les grandes commissions dont la nomination a été ordonnée par la Chambre existaient sous la dernière législature. On voit que de ce chef le changement n’est pas considérable. En signalant comme une nouveauté l’institution par la Chambre actuelle de grandes commissions permanentes, quelques-uns de nos confrères ont donc commis une erreur. Sur cette erreur, ils en ont greffé une autre, en confondant les comités exécutifs de la conven-
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- tion avec les comités dans lesquels s’élaborait le travail législatif de cette assemblée, la plus laborieuse qui ait jamais existé, et en attribuant à ceux-ci la responsabilité des mesures prises par ceux-là. On voit d’avance quelles sombres prophéties vont surgir de cette assimilation fantaisiste. L’imminente absorption du pouvoir exécutif par le pouvoir législatif n’en est que la préface.
- Par le vote d’une simple résolution, la Chambre aurait donc abusivement tranché une question gouvernementale, constitutionnelle môme au premier chef.
- On donne des allures révolutionnaires à la modeste consécration par un article du règlement intérieur de l’oeuvre du temps, contresignée Ribot, président, et Georges Gros, rapporteur de la Commission du règlement sous la précédente législature. L’exemple est parti de la tribune où l’on a dénoncé le danger de donner (on aurait dû dire de conserver) aux grandes commissions, les noms portés par des ministères. M. Charles Benoist, qui n’est pas réformateur pour rien, démontre la pressante nécessité de transformer en « commission des intérêts agricoles » la « commission de l’Agriculture », enfant gâté de M. Méline, dont la silhouette pastorale {<quamtum mutatus ab illo) est inséparable du souvenir de la lointaine enfance de cette commission.
- Toute la révolution accomplie est dans ces simples mots : « Au début de la législature ». Que contiennent-ils ? D’abord la possibilité d’une répartition plus équitable dans les commissions de tous les députés, suivant leur compétence et leur aptitude personnelle.
- 11 est désirable, en effet, que ce ne soit pas toujours les mêmes députés, les mêmes personnalités, qui accaparent toutes les délégations, il y a bien un règlement qui interdit à chacun des membres .de la Chambre de faire partie de plus de deux grandes commissions, mais jamais il n’a été possible de faire respecter cette disposition du règlement. En faisant nommer en même temps toutes les grandes commissions, il sera facile d’empêcher, pour certains, le cumul de nombreuses
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- délégations et par suite, la répartition des députés présents dans chaque bureau sera infiniment meilleure. Sans doute on aurait pu résoudre la question d’une plus parfaite façon, en instituant la représentation proportionnelle. Mais la Chambre avait repoussée pour les grandes commissions permanentes la nomination au scrutin de liste, qui en était la condition indispensable.
- Alors que la question du scrutin de liste n’était pas encore tranchée, divers systèmes de représentation proportionnelle ont été produits. Il ne nous paraît pas oiseux de les indiquer, ne fût-ce que pour montrer à quel point cette question s’est emparée de certains esprits à la Chambre.
- M. Lemire, notamment, a développé un amendement d’après lequel, quand une commission sera nommée au scrutin de liste, les groupes politiques seront représentés proportionnellement au nombre de leurs membres. Cet amendement a été repoussé sur l’observation faite par le président que les groupes n’ont pas une existence régulière vis à vis du règlement.
- Au nom de la Commission, M. Breton proposait un système dont il est l’auteur et d’après lequel, pour faire partie d’une grande commission, il suffirait d’y être délégué par quinze membres de la Chambre :
- «Tout député ne pourrait donner qu’une seule fois sa délégation pour une grande commission et ne pourrait faire partie' que d’une seule de ces grandes commissions. Les délégations signées de quinze membres seraient remises au président de la Chambre qui, après vérification des listes, proclamerait les commissaires en seance publique.
- « Chaque commission serait régulièrement constituée dès qu’elle se composerait de plus de 20 membres. »
- Cette proposition qui offrait à la minorité toutes les garanties désirables, a été également repoussée.
- On s’est donc contenté de faire nommer, comme à l’ordinaire, les grandes commissions permanentes de 33 membres par les bureaux, à raison de 3 membres par
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- bureau, mais en procédant simultanément à la nomination de toutes les commissions dès le début de la législature.
- A l’avantage signalé ci-dessus, cette combinaison en ajoute un autre, celui d’éviter les pertes de temps. Si les grandes commissions avaient été nommées dès l’arrivée de la Chambre actuelle, elles auraient pu se mettre de suite au travail et étudier les projets de loi qui attendent une solution. La machine n'aurait pas, sept mois durant, tourné à vide.
- Nous signalions dans notre numéro de septembre l’utilité qu’il y aurait à débarrasser les séances des scrutins publics à la tribune pour la désignation de membres des commissions de contrôle de diverses caisses ou institutions dont le nombre va croissant tous les jours. C’est chose faite aujourd’hui. Une modification du règlement relègue cette utile opération électorale « dans un salon voisin de la salle des séances », suivant l'expression présidentielle. Les petites réformes sont en bonne voie ; espérons que les grandes réformes suivront.
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- Arbitrages internationaux.
- La Cour d’arbitrage de la Haye a rendu, le 14 octobre, son premier jugement. Elle a statué sur la question dite des fonds pieux de Californie, qui lui avait été soumise par les Etats-Unis d’Amérique et le Mexique. Aux termes de cette sentence rendue à l’unanimité, le Mexique est condamné à payer à l’Etat de Californie'la somme de 1 million 120,000 dollars en monnaie ayant cours au Mexique.
- La République mexicaine aura à payer à l’avenir une indemnité de 43.051 dollars à l’Eglise de la Haute Californie.
- M. le conseiller d’Etat T. M. C. Asser, choisi comme arbitre dans la question de la mer de Behring, pendante entre la Russie et les Etats-Unis, a rendu sa sentence, qui est tout en faveur des Etats-Unis.
- On se rappelle qu’en 1891 et en 1894, quatre vaisseaux américains avaient été successivement arrêtés par des croiseurs russes dans la mer de Behring où ils pêchaient le phoque.
- Beux de ces navires, le James HaWyilton et le C. H. White? avaient été confisqués avec leur cargaison. Les deux autres, le Cape Horn Pigeon et le Kate and Anna avaient été relâchés, les autorités russes ayant reconnu leur erreur.
- Les Etats-Unis avaient réclamé pour les quatre vaisseaux une indemnité que la Russie avait refusée pour les deux vaisseaux confisqués, mais qu’elle avait offerte pour les deux autres, quoique beaucoup moindre que ne la réclamaient les Etats-Unis.
- Le jugement arbitral accorde aux Etats-Unis les dommages-intérêts suivants : dans l’affaire du C. B. White,
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- 32 444 dollars ; dans l’affaire du James Ilamilton Lemes, 28 588 dollars ; dans l’affaire Kate and Anna, 1.488 dollars ; dans l’affaire du Cape Horn Pigeon, 38.750 dollars.
- La décision du roi Edouard dans l’arbitrage relatif à la délimitation des frontières entre le Chili et l’Argentine a été remise le 26 novembre aux ministres respectifs de ces deux pays.
- Elle constitue un compromis entre les prétentions extrêmes des Argentins et des Chiliens, c’est-à-dire qu’elle n’adopte ni la thèse des premiers revendiquant une ligne frontière tracée par les plus hautes cimes de la Cordillère, ni la prétention de leurs adversaires à une limite suivant la ligne de partage des eaux. Dans l’un et l’autre cas, la ligne réclamée était arbitraire en raison de la configuration et des phénomènes particuliers à la partie de Cordillère des Andes, qui borde la Patagonie. Aux Argentins, elle eut livré tout le cours supérieur des rivières qui coulent vers le Chili ; aux Chiliens, elle eût donné toutes les vallées andines de la Patagonie.
- A la suite de l’examen topographique qu’est allé faire de ces régions le colonel sir Thomas Holdich, le roi Edouard a coupé, du mieux qu’il a pu, la poire en deux. Le territoire en litige avait une surface d’environ 94.000 kilomètres carrés ; la ligne tracée par l’arbitre en attribue au Chili 54.000 kilomètres et, à l’Argentine, 40,000.
- Cette solution est considérée comme satisfaisante par les deux Républiques.
- Le roi de Suède avait déjà rendu le 23 octobre sa sentence arbitrale dans le différend qui s’était produit • entre l’Angleterre et les Etats-Unis d’une part, l’Allemagne d’autre part, à propos du débarquement de marins anglais et américains à Samoa. Les nationaux allemands résidant à Samoa auraient été lésés par les effets violents de ce débarquement.
- Le roi de Suède a conclu à la responsabilité des Etats-Unis et à celle de l’Angleterre.
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- Naturellement les deux puissances en cause s’inclinent et sont prêtes à payer les dommages et intérêts, mais la presse américaine ne cache pas son mécontentement et proteste à grands cris contre l’établissement d’un principe dangereux, à savoir qu’une nation outrepasse ses droits, quand en cas de troubles, elle débarque des troupes pour soutenir ses nationaux dans des régions sauvages et mal civilisées. Faut-il en tirer cette conclusion que les Etats-Unis ne préparent en ce mo-menta ucune expédition de ce genre, et attribuer à une préoccupation contraire, le silence gardé par l'Angleterre ? En ce qui regarde celle-ci, la supposition n’aurait rien d’excessif et les violences exercées contre le Venezuela lui donnent quelque fondement. Quoiqu’il en soit, les Américains ne veulent plus confier d’arbitrage à un souverain quelconque. Ils n’iront plus que devant la Cour de la Haye.
- «Ceci, dit à ce sujet la Tribune de New-York, sans aucune arrière-pensée, bien entendu, en ce qui concerne l’impartialité du souverain qui a joué le rôle d’arbitre ; mais il est manifestement illogique de soumettre de tels différends àfl’arbitrage d’une seule personne. »
- Ceci est l’opinion d’un journal ; mais, la plus haute autorité des Etats-Unis, le Président de la République, n’en professe pas d’autres.
- Dansfson dernier message au Congrès, M. Roosevelt s’exprime ainsi :
- « Là où il sera possible de l’appliquer, l'arbitrage ou une méthode similaire devraient être employés, au lieu de la guerre, pour régler les différends entre les nations civilisées.
- « La constitution du Tribunal de la Haye fut un évènement de bon augure, et il serait bien préférable, chaque fois qu’on le pourra, de recourir à ce tribunal permanent, plutôt que d’instituer des arbitres spéciaux dans un but donné.,. >
- Les amis de la paix ne peuvent qu’être enchantés de cette préférence qui s’est déjà, du reste, manifestée par un acte.
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- Mais pour que les sentences rendues par la Cour de la Haye ne risquent pas, à leur tour, de donner lieu à des mécontentements, il est indispensable d’apporter une modification au règlement intérieur de ce tribunal. Il est indispensable qu’il n’y soit fait usage que d’une langue pour les documents écrits aussi bien que pour les débats.
- La cause de cette nécessaire modification, il faut la chercher, dit la Paix par le Droit, dans les incidents qui ont marqué les séances de la première affaire évoquée devant la Cour.
- La multiplicité des langues parlées par les juges et les avocats a amené des malentendus et des protestations. Les documents produits par le Mexique étaient en espagnol, langue ignorée du tribunal. Le surarbitre parlait fort mal le français et pas du tout l’anglais. M. Ponfield, défenseur des Etats-Unis, prononça le 29, en anglais, un plaidoyer merveilleux, mais que l’avocat du Mexique, obligé de le réfuter en français, M. Ber-naert, déclara n’avoir que très insuffisamment compris. Il demanda donc la remise de sa réplique au lendemain, demande qu’un des arbitres, M. Martens, déclara irrecevable. D’où murmures dans la salle, échanges d’observations aigres-douces, etc. '
- Les puissances se préoccupent d'éviter ces inconvénients. Des négociations ont été engagées à cet effet. La France et la Belgique proposent que le français soit la langue officielle de la Cour. Cette proposition serait appuyée par la Russie, l’Italie et la Hollande.
- ***
- Le Congrès de Toulouse.
- Le premier congrès national des Sociétés françaises de la paix, qui s'est tenu à Toulouse, sous la présidence de M. Mérignhac, le savant professeur de droit de l’Université de cette ville, a justifié pleinement les espérances de ses organisateurs.
- Dès maintenant, dit à ce sujet Y Indépendance belge,
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- on peut être assuré que l’exemple donné par l’association toulousaine de la paix sera suivi, non seulement en France, mais dans tous les pays où le parti de la Paix a déjà poussé des ramifications suffisamment vigoureuses.
- En annonçant la prochaine tenue de ce congrès {Devoir de septembre) nous avons fait connaire les raisons qui militent en faveur de l’organisation de congrès nationaux. Nous n’y reviendrons pas. La preuve est faite.
- Nous nous bornerons à signaler d’après le grand organe du mouvement pacifique que nous venons de citer, quelques particularités intéressantes de ce congrès. C’est d’abord l’heureuse influence de ces grandes assemblées sur la propagande dans la région où elles se tiennent. Huit groupes locaux ont été constitués en moins de deux ans dans la région toulousaine. C’est en outre la part que les autorités locales ont prise au congrès : en l’absence du maire, le premier adjoint a ouvert la session par un discours chaleureux et le préfet du département a assisté à la séance de clôture du bureau.
- Dès le début, se présenta la grosse question, soulevée depuis des années, de la Fédération des sociétés françaises de la paix, ou tout au moins de la question d’un organe central qui aiderait beaucoup à leur action sans prétendre à la diriger, et serait, en quelque sorte, à ces sociétés, ce que le Bureau international de Berne est à l’ensemble des associations pacifiques du monde.
- Cet organe fut créé, à titre d’essai, sous le nom de «Délégation permanente ». La délégation, instituée provisoirement jusqu’au prochain Congrès national, a pour mission de préparer ce Congrès, d’étudier dans l’intervalle diverses questions (entre autres celle de l’action commune des sociétés), enfin d’agir, en cas d’urgence, pour l’ensemble de ces sociétés. Elle se compose de MM. Arnaud, Bauquier, Follin, Le Foyer, Mérignhac, Moch, Passy, Richet, Spalikowski.
- Une résolution a été votée tendant à faire dresser la liste des membres du Parlement acquis à la cause paci-
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- fique, afin d’établir des rapports réguliers entre eux et la Délégation permanente.
- Diverses propositions destinées au Congrès universel qui aura lieu à Vienne en 1903 avaient été envoyées à Toulouse, afin que les Sociétés françaises en eussent connaissance et pussent en préparer la discussion. Ces propositions qui furent prises en considération pour être mises à l’ordre du jour du Congrès de Vienne, étaient relatives à la réforme du Règlement du Congrès (M. Gaston Moch) ;— à la définition du droit de légitime défense, ainsi que des traités d’alliance défensive, (même auteur) ; — enfin, à « la liberté des airs » (M. Méri-gnhac.) Cette dernière proposition, motivée par les progrès de la navigation aérienne, a pour objet de prévenir, par une sage délimitatiop de 1’ « atmosphère territoriale », les luttes qui se produiraient si une puissance, f plus avancée que les autres, prétendait accaparer les airs, comme fit l’Angleterre, qui livra tant de guerres : sanglantes pour se réserver l’empire de l’Océan, jusqu’au jour où le principe de la liberté des mers fut enfin proclamé contre elle, de haute lutte. i Le prochain congrès national des Sociétés françaises
- : de la Paix se tiendra Pan prochain à Toulouse.
- *
- * *
- La coopération et la paix
- A l’occasion d’une réunion de la « Société de Paix et - d’Arbitrage du Familistère de Guise », M. Prudhom-meaux a exposé à l’assemblée attentive les considérants très documentés de la thèse suivante : Comment le développement de la Coopération, au sein même du capitalisme moderne intensifié, amènera les divers Etats à la Paix universelle. Le conférencier, envisageant les , deux côtés du problème, la 'production et la consommation, a montré que la grande industrie moderne a besoin de la paix pour se développer et prospérer.
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- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- La question du divorce.
- La législation française sur le divorce est en ce moment battue en brèche de divers côtés. Mais les assaillants, loin de vouloir la supprimer ou la restreindre, n’aspirent qu’à la corriger et à la compléter, à la mettre selon l’expression de deux d’entre eux qui combattent ensemble, le bon combat, les frères Margueritte, « plus en accord avec notre grandissant esprit de justice et de liberté. »
- Le divorce n’est obligatoirement déterminé que par deux causes : 1° le flagrant délit d’adultère ; 2° les cas de condamnation à une peine afflictive et infamante, à la mort, aux travaux forcés, à la déportation. .
- Le flagrant délit d’adultère est difficilement saisissa-ble, les autres cas sont rares.
- Le divorce est facultatif pour ce triple motif : Excès, sévices, injures graves.
- Cette clause prête à d’étranges comédies, de la part des intéressés, et aux interprétations les plus variées de la part des magistrats.
- « On ne peut divorcer d’avec un fou, même incurable, ni d’avec un voleur. Les plus dégoûtantes infirmités, l’abandon, les dissentiments religieux si graves, l’incompatibilité d’humeur qui à elle seule empoisonne l’existence, tant de raisons si fortes ne comptent pas.»
- Ainsi s’expriment les frères Margueritte dans le projet de réforme qu’ils ont soumis à la Chambre par la voie de la pétition.
- Et ils ajoutent :
- « Se heurtant aux coûteuses lenteurs de la procédure, envenimé par le duel des avoués, des avocats, livré au caprice et à la prévention des juges, le divorce au lieu
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- de conserver quelque dignité silencieuse à la faillite des cœurs, aboutit à un triste et public scandale. Ce qui ne devrait relever que de la conscience et de la volonté libres des deux intéressés, devient le jouet de tous.
- « Ainsi le mariage, dans lequel on entre à larges portes, n’a pour ceux qui y étouffent, d’autre issue qu’une grille d’égout.
- « Qu’arrive-t-il ?
- ' « Privés du consentement mutuel, seul mode de rupture honorable et logique, les plaignants frauduleusement y recourent. Pour divorcer vite, on se met d’accord ; le juge souvent ferme les yeux. Les mœurs là-dessus ont devancé la loi.
- « Une loi qu’il faut tourner pour qu’on l’applique, est une loi mal faite. Une loi mal faite, il faut la refaire.
- « Cette nécessité, tous ceux qui ne voient dans le mariage qu'un contrat civil, en conviendront. Et quant aux ennemis d’une réforme, à ceux que leurs principes religieux enchaînent au passé, de quel droit voudraient-ils s’opposer à l’élargissement du divorce, eux à qui on ne songe point à l'imposer ? Liberté pour tous ! »
- MM. Paul et Victor Margueritte réclament donc le divorce par consentement mutuel.
- En outre, s’inspirant d’un vœu formulé en 1900 par le Congrès international de la Condition et des Droits des femmes, ils demandent que le Parlement établisse le divorce par la volonté persistante d'un seul, quitte à prononcer les garanties d’exécution que sa sagesse lui inspirera, et « de rendre ainsi au mariage, association librement consentie, librement dénoncée, une dignité que le divorce actuel compromet, et à l’individu l’exercice d’une liberté qui, de par l’essence même des lois, de par les plus légitimes aspirations humaines, est inaliénable. »
- Un député, M. Louis Barthou, a déposé, de son côté, sur le bureau de la Chambre une proposition ayant pour
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- LE DEVOIR
- objet l’abrogation pure et simple de l’article 298 du Code civil qui, en cas de divorce prononcé pour cause d’adultère, interdit le mariage de l’épouse coupable avec son complice.
- Lorsque M. Naquet proposa le rétablissement du divorce, il avait maintenu l’article 298 pour ne pas demander trop à la fois. La Chambre des députés le supprima par un vote à mains levées. Un député, M. Jolibois, fit valoir les motifs de cette suppression : « Le divorce prononcé, pour cause d’adultère, disait-il, c'est la volonté et le moyen de faire cesser un état scandaleux .Or, si vous édictez d’une manière définitive que celui contre lequel le divorce a été prononcé pour adultère, ne pourra épouser sa complice, c’est comme si vous écriviez dans la loi que le scandale ne peut cesser, qu’il doit se perpétuer. »
- Malgré le vote unanime de la Chambre sur l’article 298, l’interdiction du mariage aux complices fut rétablie sans débat, par le Sénat, dans le texte définitif de la loi du 27 juillet 1884.
- Le projet de loi sur YOrdre de la famille, que le gouvernement italien a présenté à la Chambre, établit, dans ses dispositions relatives au divorce, que la dissolution du mariage peut-être demandée quand la séparation entre les conjoints a été prononcée : pour adultère, pour abandon volontaire, pour excès, sévices, menaces et injures graves, pour condamnation au bagne ou à la peine de réclusion pendant plus de vingt ans, sauf le cas où la sentence serait antérieure au mariage et aurait été connue de l’autre conjoint.
- De plus un article suivant n’admet la demande de divorce quïun an et un jour après que la séparation est devenue irrévocable, s’il n’y a pas d’enfant, et trois ans après la séparation, s’il y a des enfants. Enfin l’article 4 interdit au conjoint coupable d’intenter l’action en divorce.
- Le projet de loi renferme des dispositions protectri-
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- ces de l’enfance et autorise notamment la recherche de la paternité.
- La commission chargée d’examiner le projet a fait bon accueil à ces dispositions. Par contre elle s’est prononcée à une faible majorité, il est vrai, contre les articles relatifs à la dissolution du mariage, malgré les nombreuses précautions qui entourent la déclaration du divorce et bien que les cas où il peut être prononcé soient très limités.
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- Le Conseil national des femmes françaises a tenu son assemblée générale le 13 novembre, au cercle du Travail féminin, 35, boulevard des Capucines à Paris, sous la présidence de Mlle Sarah Monod.
- Il est procédé à l’élection d’un membre du Comité exécutif en remplacement de Mme Léon Marinier, décédée. Mme Maria Martin, directrice du Journal des Femmes, a été élue à l’unanimité.
- On a procédé ensuite à la lecture des rapports des sections. Le rapport de la section de législation a été présenté par Mme Oddo-Deflou ; cette section avait étudié principalement la loi sur la recherche de la paternité et élaboré un projet de loi qui a été voté à l’unanimité par le Conseil.
- Le Conseil compte actuellement 40 groupes formant un total d’environ 28.000 femmes.
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- OUVRAGES REÇUS :
- Almanach des Goopérateurs Belges, pour 1903,
- 12e année. Prix : 15 centimes. Editeurs : L. Bertrand, 17, rue James Watt, Bruxelles.
- L’indication des articles suivants dira tout l’intérêt de cette brochure : L’année coopérative ; Grandeur du Mouvement coopératif ; La coopération socialiste à Gand ; Les progrès de la Fédération coopérative belge ; Vouloir, c’est pouvoir ; La coopération anglaise ; La coopération socialiste au bassin de Charleroi ; Au pays de Namur; etc...
- La liste de 184 nouvelles sociétés coopératives fondées en Belgique du 1er novembre 1901 au 31 octobre 1902, est donnée dans l’ouvrage.
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- Au-delà des portes , roman , par E. Stuart-Phelps.
- Traduit de l’anglais, par Charles Grolleau.
- Vol. in-18, couverture illustrée en couleurs. Prix : 3 fr. 50. Editeur: Charles Carrington, 13, Faubourg Montmartre, Paris.
- Le roman s’applique à mettre en lumière cette pensée : La vie de l’au-delà développe nécessairement notre être intérieur.
- La grande figure d’Em. Swedenborg est évoquée dans la Préface, laquelle est due au Traducteur.
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- Un mot sur les Trusts, par Madame Destriché, officier d’Académie.
- Opuscule de 12 pages. Editeur : J- Moire, La Chartre-sur-le-Loir, Sarthe.
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- Par Henry GRÉVILLE
- {Suite.)
- — Vous donnerez tout cela dans le village, Clara, dit-elle, et aujourd’hui même.
- Clara promit de se dépêcher, puis rappelant Céphise qui s’éloignait : ,
- — Elle est donc en Algérie, mam’selle Isaure, avec son mari ?
- — Oui, Clara, à Bône.
- — Et ils ont emmené Mme de Livérac? Ces dames ne doivent pas s’amuser Aous les jours ensemble... Monsieur a eu une riche idée de les envoyer par là-bas. Dans mon petit jugement, voyez-vous mam’selle Céphise, ils ne seront jamais assez loin pour la tranquillité de notre madame. Si monsieur me consultait, moi, je dirais le Tonkin, ou encore plus loin, si on peut...
- Céphise ne répondit pas et se monta de souliers neufs.
- Roger de Vautrait arriva, amenant avec lui Gaëtan, dont les vacances venaient de commencer. Une affection bizarre liait ces deux êtres que le danger avait rapprochés de façon assez inattendue. Depuis que Roger n’avait plus son grain de plomb dans l’épaule, Gaëtan prétendait que le petit objet l’avait rajeuni de dix ans, et que par conséquent son beau-frère demeurait l’obligé. L’obligé, il l’était certainement, mais c’était relativement à Colette, et Gaëtan, quoique très débrouillard ne l’était pas encore tout à fait assez pour lire dans le coeur d’un homme de trente-cinq ans, marié à une femme de vingt-cinq.
- Sous prétexte qu’il lui devait quelque chose, Gaëtan avait obtenu de son beau-frère une bicyclette dernier
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- modèle, avec des pneus perfectionnés et tout ce qui peut embellir l’existence d’une bicyclette aussi bien que de son possesseur. La précieuse machine arriva un jour vers trois heures et fut déposée dans son léger emballage, avec tout le respect imaginable, sur le perron des Pavillons. La bouche ouverte, Gaëtan l’admirait,.n’osant encore y toucher.
- Prends garde ! lui dit de Vautrait en venant à son secours avec un domestique armé d’un ciseau à froid ; je te fais présent de la monture, mais pas de la manière de t’en servir; si tu te casses la tête, j’entends ne point être responsable devant la famille et la société.
- — Cette idée, répondit dédaigneusement le jeune homme. Il devenait très grand seigneur, depuis que sa verve avait perdu l’occasion de s’exercer, par suite du départ d’Isaure.
- — Idée ou non, si tu te tues, tâche de t’arranger pour qu’on nous rapporte tes morceaux. Ce pays n’est pas un pays à bicyclettes, il est sans cesse coupé de montées et de descentes...
- — C’est ce qui en fait le charme...
- — Attends; avec des tournants rapides, imprévus, qui, en vertu des formules de la mécanique, envoient rebondir suivant un angle proportionné aux circonstances, les cyclistes hardis, ignorants des lois de la tangente : avis à monseigneur Gaëtan. Et maintenant, enfourche ta bête, ce n’est pas ça qui sera le plus difficile ; ce sera de te tenir dessus.
- De Vautrait avait la poigne solide. Il maintint son jeune beau-frère jusqu’à ce que celui-ci eût obtenu la première teinture d’équilibre, et courut à ses côtés avec un dévouement rare, au risque de se faire scier les tibias par les fantasques zigzags du débutant.
- — J’y suis ! cria triomphalement Gaëtan, lâchez tout. Lâchez tout, vous dis-je ! je sens l’inspiration.
- De Vautrait lâcha, fit un bond de côté, et après deux ou trois à-coups bien réjouissants pour la galerie, le jeune homme alla s’aplatir très confortablement sur la pelouse.
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- __Eh bien, pour un début, c’est fort gentil, déclara
- Céphise.
- Colette riait tellement que son mari dut intervenir, et la prier de ne pas risquer se faire du mal par cette folle gaieté.
- Il est inutile de décrire la joie que la continuation des débuts de Gaëtan apporta aux Pavillons. En cette époque de pneus et de roues nickelées, il n’est plus personne qui n’ait eu le plaisir de voir s’allonger ses proches sur le terrain un nombre considérable de fois et dans les postures les plus variées ; mais Gaëtan mettait dans ces exercices classiques tant de haute fantaisie, tant d’imprévu, que les plus blasés ne pouvaient se défendre contre le fou rire, dans les moments les plus graves.
- — Ah ! dit un soir M. Maubert d’un ton de regret, si nous avions pu prévoir cela, la pauvre maman n’aurait pas été malade l’an dernier! Elle aurait tant ri qu’elle n’aurait pas eu le temps de souffrir !
- Un nuage passa sur le front de Céphise. Elle ne pouvait songer à rien de ce qui rappelait l’année précédente sans un serrement de coeur douloureux. Un sentiment complexe et singulier, qu’elle condamnait et dont elle n’était pas maîtresse, lui faisait voir le passé comme défiguré, rapetissé ; ce qui avait été pour elle une effroyable tragédie lui semblait maintenant un conte de Croquemitaine ; par instants, elle se demandait si tout cela avait existé tel qu’elle l’avait vu ; en un mot, si cela en valait la peine et si son dévouement, son renoncement n’avait pas été un marché de dupe.
- La fine Mme Maubert lisait sur le.visage de sa fille chérie tout ce qu’elle y pouvait deviner ; mais elle ne savait pas tout, elle n’avait rien appris de l’entretien si fâcheusement coupé par Isaure, et de peur de raviver une peine mal endormie, de peur d’effleurer une blessure encore saignante, peut-être, elle n’osait interroger, ni conseiller. Son intuition maternelle la guida pourtant du bon côté, car elle dit doucement
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- à son mari, avec un geste de caresse qui appelait Céphise auprès d’elle :
- — J’aurais ri, mais cela ne m’eût pas empêchée de souffrir. Tu n’étais pas là, mon ami; tu ne sais pas jusqu’à quel point j’ai été... près de m’en aller. . Céphise et le docteur Legendre sont seuls à le savoir... tu étais trop loin... C’est elle, notre chérie, qui m’a sauvée, sans fracas, sans vaines paroles...
- Gaëtan, qui commençait à avoir assez des chutes et à apprécier les moments de repos, s’approcha de sa mère et vint l’emhrasser. M. Maubert restait un peu ému, perplexe, s’apercevant tout à coup que malgré toutes ses investigations il avait laissé subsister une lacune, dans sa vie de famille
- — Je n’ai jamais su en détail ce qui. est arrivé pendant mon absence, commença-t-il.
- Son fils l’interrompit;
- — Ce» qui est arrivé ! C’est bien simple : Isaure a mis la maison à l’envers, elle a fait partir les domestiques, il y a eu un billet de cent francs d’égaré bien mal à propos.
- — Je le sais, dit M. Maubert.
- — Céphise a dit à Isaure de faire ses malles, pour aller chez Lucien, et celle-là pendant que ma soeur recevait M. Carval, a fait une scène à maman qui a failli mourir sur le coup.
- — C’est vrai ? demanda M. Maubert, dans le silence général.
- — C’est vrai, insista Gaëtan. Maman et Céphise ne veulent pas dire oui ; mais tu vois bien qu’elles ne disent pas non.
- M. Maubert se leva, fit quelques pas et revint vers sa femme.
- — Elle est mariée, dit-il, les dents serrées ; elle est loin, elle ne peut plus te nuire. C’est bon ! Mais qu’elle ne s’y essaye pas, car...
- La menace de la voix et du geste fit trembler ses enfants, qui le regardaient avec crainte. Les appelant
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- CÉPHISE
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- à lui il passa un bras sur l’épaule de chacun et les tint embrassés devant leur mère.
- __ Nous avons de bons enfants, ma chère, dit-il;
- c’est fait pour nous consoler. Nous serions trop heureux , en vérité, trop comblés de biens ! Il nous faut une épine au flanc pour nous rappeler à la modestie, à l’indulgence, à la patiente bonté, — moi du moins, — car toi, tu portes les vertus en toi, naturellement. Il est bon que j’aie dans le fond de ma pensée un souci qui me rende prudent et patient à l’égard des autres...
- Les autres ont aussi leur peine . . Mes enfants, je vous remercie de m’avoir conservé votre mère... sans elle je serais une pauvre ruine...
- Il les baisa au front l’un après l'autre et s’écarta ; longtemps ils le virent arpenter le jardin avec un pli soucieux sur le front, et depuis, toutes les fois qu’ils virent ce pli, ils surent que le père songeait à Isaure.
- XXVIII
- — Armand Carval est revenu ! dit un matin de Vautrait en dépliant sa serviette.
- — Comment! Déjà? fut le cri universel; Céphise avait pâli sans rien dire
- — Oui. L’expéditon dont il faisait partie a été arrêtée par je ne sais quelles difficultés, hauteur anormale des eaux ou insuffisance de matériel — bref, ils sont revenus en France, plus vite que la nouvelle du retour car je ne l’ai pas encore vue dans les journaux ; ce < sera pour demain.
- — Il est en bonne santé ? demanda Mme Maubert, sans regarder sa fille.
- — Mais, je présume que oui. C’est un ami qui l’a rencontré dans les bureaux, il y a deux jours; il vient ici ; sa mère et son frère y sont déjà avec la petite Mme Louis Carval.
- —• J'en suis bien aise, dit Collette ; cela va me faire
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- de la société pendant que je serai au lit; on la dit délicieuse.
- — Oh ! toi, fit Gaëtan d’un air sage, tu ne sais pas ce qui te convient ; rien ne te vaudrait la mère Livérac, mais tu n’as jamais su l’apprécier.
- Le silence qui accueillit cette boutade prouva à Gaëtan que, s’il frappait souvent fort, il ne frappait pas toujours juste ; sans se sentir le moins du monde humilié, il déjeuna de bon appétit et annonça ensuite qu’il partait pour une longue promenade.
- — Dis où, insista de Vautrait: j’aime à savoir de quel côté diriger mes recherches.
- — Dans les terres, disons Nacqueville et les environs, répliqua le jeune homme en disparaissant.
- Colette était très fatiguée. Céphise et sa mère se trouvèrent seules dans un coin tranquille du jardin. L’air était calme, pas une feuille ne bougeait, hormis de temps en temps, sous un petit frisson de brise venu du large et bientôt perdu dans les bruyères de la côte. Une atmosphère de force et de douceur régnait autour des Pavillons ; la respiration de la mer endormie, cette longue houle régulière déferlant sur le sable, portait au repos, presque au sommeil, comme une grande berceuse largement rythmée.
- — Céphise, dit tout bas Mme Maubert, quand j’ai été malade, l’an dernier, lorsque Isaure est partie, dis-moi, mon enfant, ne m’as-tu donné que ton temps, ta fatigue, tes peines, tes veilles? je me suis parfois ima-„ giné, je ne sais pourquoi, que tu m’avais sacrifié tout cela, et quelque chose encore, quelque chose que personne n’a jamais su.
- Les yeux de la jeune fille se brouillèrent, un vertige traversa sa tête ; elle fut sur le point de prendre dans ses bras la mère adorée, la mère idéale, et de lui dire :
- — Oui, j’ai sacrifié pour toi plus que tu n’as jamais su et à présent qu’il revient, relève-moi de mon voeu de dévouement.
- (a suivre.)
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- ASSURANCES MUTUELLES
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- Société du
- Assurances Mutuelles
- MOUVEMENT D’AOUT 1902, A GUISE
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes 2.433 70 i 3.265 70
- Subvention de la Société 407 15 }
- Malfaçons et Divers 424 85 ) 3.362 25
- Déficit en août.... 96 55
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes 520 25 i 721 20
- Subvention de la Société 172 90 f
- Divers - .. 28 05) 1.134 25
- Dépenses ....
- Déficit en août.. 413 05
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et Divers 6.485 96 i
- Intérêts des comptes courants et > 11.462 41
- du titre d’épargne............. 4.976 45 )
- Dépenses :
- 122 Retraités définitifs............ 8.046 »,
- 5 — provisoires................ 258 50 J
- Nécessaire à la subsistance......... 3.676 25 \ 13.395 25
- Allocations auxfamill3 des réservistes 306 50 i Divers, appointem., médecins, etc. 1.108 »]
- Déficit en août.............. 1.932 84
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes....... 860 25
- Subvention de la Société.......... 63 50
- Dépenses......................................
- Déficit en août
- 923 75 1.023 31 99 56
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er juillet au 31 août 1902 23.06 0 04 » individuelles » » 7.225 75
- Dépenses » »
- Excédent des dépenses sur les recettes..
- 30.285 79 36.966 19
- 6.680 40
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL AU FAMILISTÈRE DE GUISE
- MOIS D’AOUT 1902
- Naissances :
- 7 Août 1902 Dirson Jean, fils de Dirson Jules et de Lamart Adèle.
- 14 — Tirfoin Madeleine, fille Tirfoin Timothée
- et de Fosse Algisse.
- 14 — Legrand Maximin, fils de Legrand Ma-
- xime et de Lardier Marie.
- 26 — Lannoy Suzanne, fille de Lannoy Victor
- et de Favril Georgette.
- Décès :
- 23 — Mme Chevyier Jules, née Lamaret Mar-
- guerite , âgée de 32 ans.
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nimcs. — Typ. A. Cbastanier, 12, rue Pradier.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES.
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE COMPLÈTE
- de J. B. André GODIN (l)
- Glorification du Travail. Emancipation^^ du Travailleur.
- III (suite.)
- Règle" morale pratique. A la recherche de la véritable organisation du travail industriel. Etat de l'industrie* chez Godin en 1856. Règlements d’ateliers , participation aux bénéfices1 et fonds de secours mutuels.
- La brillante carrière industrielle poursuivie par’ Godin, malgré les entraves des débuts, témoigne d’uiië puissance de direction à laquelle nous devons nous arrêter.
- € Vous aurez des concurrents et très puissants, peut-être, > avait dit à Godin, lors de la fondation de son industrie à Esquebéries en 1840 (2), un voisin et ami M. Lh., « comment vous maintient!rez-voüs à la tête de cette industrie?
- « En faisant mieux qu’eux, > avait répondu notre hé-‘ ros. Et il avait tenu parole.
- S’il lui avait été possible de surveiller'de près la fabrication lorsqu’il occupait un, deux, trois ouvriers, comment donc avait-il pu obtenir à mesure de l’agrandifesë-ment et de la multiplication de ses ateliers, c’est-à-dire delà part d’un nombreux personnel, une concordance
- 6)'Appendice, p. 60, tome 26e, Le Devoir% janvier 1902.
- $) Première partie, chap. premier, p. 79, tome xxi«, Le Devoir, février 1897.
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- LE DEVOIR
- d’efforts tendant à la perfection du travail ? Et il avait bien fallu cette concordance. Autrement, si parfaitement appropriés aux besoins de la vente que fussent les appareils inventés par Godin, leur mérite eût pu être annulé soit par la défectuosité des matières premières, soit par la mauvaise exécution du travail.
- Au choix des matières premières, fontes, charbons, etc., Godin donna, lui-même, un soin extrême. Ce fut sur la substance la mieux appropriée au bon usage des produits qu’il s’efforça de faire appliquer le meilleur travail.
- Mais pour obtenir ce meilleur travail il fallait intéresser l’ouvrier à cette perfection même ; l’intéresser pécuniairement, immédiatement : ,car des arguments sur la prospérité industrielle à créer, sur l'entretien du travail par la mise en vente de produits bien faits, n’eussent pas suffi.
- Il fallait que l’ouvrier,mouleur ou ajusteur, recueillît le plus de salaire quand le travail était le mieux exécuté ; et qu’à un certain point d’imperfection le produit ne fût même pas accepté du tout.
- Telle fut l’organisation première que Godin s'appliqua à réaliser dans son établissement. Il espérait, en rendant ainsi l’ouvrier plus attentif, plus habile, le cultiver, afin de l’adapter à ces meilleures conditions sociales qu'il devait réaliser, dès que son industrie même lui aurait fourni les ressources nécessaires.
- Soucieux de libérer, dès le principe, le travailleur de l’assujettissement personnel, Godin s’appliqua à porter l’exercice de la surveillance du travail non sur l’emploi du temps de l’ouvrier, mais sur l’œuvre exécutée. Autant qu’il le put il prit pour base le travail à forfait.
- Ouvrons le premier livre publié par lui « Solutions sociales » (1), nous y lisons (p. 20, 21) :
- (1) Editeurs : Guillaumin et Cie, 14, rue Richelieu, Paris.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
- 07
- « Une fois le prix débattu et accepté, l’homme en face de son travail, ne relève plus que de lui-même.
- « Il n’a plus à craindre la censure juste ou injuste du maître sur l’emploi de son temps : il est libre !
- « Maître à son tour vis-à-vis de la matière, il l’assouplit, il la façonne ; son activité n’a d’autre mesure que celle qui lui convient.
- « Il a la satisfaction de tirer d’un travail exempt de servitude, un salaire proportionné à son adresse et à son activité.
- « Il n’a d’autre responsabilité que celle de la part d’activité utile qu’il doit à la nature et à la société.
- « Sa santé et son intérêt sont les seuls guides du repos qu’il se donne, ou de l’activité qu’il déploie : si par son adresse ou son intelligence, il abrège son travail, il a la satisfaction d’en profiter ; s’il prolonge son repos au-delà du nécessaire, il n’a de reproche à recevoir de personne, et ne nuit qu’à lui-même.
- « Ainsi l’ouvrier recouvre sa dignité, il est le maître de son temps ; ses actes et sa personne ne sont plus l’objet d’une inspection et d’une surveillance dégradantes : le travail réalisé est seul vérifié, et c’est sur sa valeur que le compte en est réglé.
- « L’organisation du travail dans la grande industrie tend à l’application de ce régime. 11 est plus facile là que dans le petit atelier, de classer les travaux et d’établir les tarifs suivant la valeur de chacun d’eux.
- « Le travail exécuté d’après un tarif consenti est certainement un progrès vers l’organisation rationnelle du travail et la liberté du travailleur. Bien des personnes peuvent s’y tromper encore ; mais il n’en sera pas moins démontré par l’expérience, que la liberté de l’ouvrier sera d’autant plus grande, que le travail à forfait s etendra davantage, et ce mode d’organisation sera sur-
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- tout un des principes par lesquels la liberté effective entrera dans les faits de la vie.
- « Quand, un jour, l’industrie, mieux organisée encore, garantira à l’ouvrier tous les fruits de plus-value dus à sa part de travail accompli, alors la justice se sera faite compagne de la liberté, et le droit véritable marchera de front avec l’accomplissement des devoirs du citoyen. »
- Chacun des mots de cet alinéa mérite d’être pesé ; le lecteur le remarquera certainement. Nous ÿ reviendrons plus loin.
- Godin eût voulu étendre la fixation préalable de valeur à tous les travaux sans exception, (comptabilité et autres) qui s’accomplissaient chez lui ; mais il ne rencontra pas les concours voulus pour cette organisation complète.
- Un assez grand nombre de travaux furent donc exécutés à prix de temps. Tout ce qu’il put faire fut de réduire l’unité de compte.
- Recourons de nouveau à son premier livre, « Solutions sociales » (p. 16) :
- « Peu d’hommes ont compris combien l’industrie moderne est restée arriérée dans ses rapports avec l’ouvrier. Aucun principe d’organisation n’y préside; les plus petites questions ont été jusqu’ici de graves problèmes...
- « Ne pouvant aborder de problèmes plus sérieux, je m’attachai, dès mes débuts, à écarter de mes ateliers les causes qui, par toute la France alors, étaient encore des sujets permanents de contestations entre patrons et ouvriers.
- « Une de ces premières causes était l’unité de temps servant à compter le travail.
- « L’unité de temps était généralement la journée.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- Les fractions étaient le quart de jour dans certaines villes, le tiers de jour dans d’autres ; dans quelques grandes villes et dans de rares ateliers, la journée était de onze heures de travail; ailleurs, de douze et de treize heures.
- » La journée de onze heures se divisait à Paris en trois parties :
- De 6 heures du matin à 9 heures, 3 heures,
- De 10 — 2 — 4 —
- De 3 heures du soir à 7 — 4 —
- > Il y avait dans la journée deux repas d’une heure chacun. Le tiers du matin était d’une heure plus court que les deux autres tiers, par suite d’une grève qui avait réduit la journée d’une heure.
- > Le tiers du matin coûtant le même prix pour moins de travail, le chef d’établissement était intéressé à exiger plus rigoureusement la présence des ouvriers à l’ouverture des ateliers, et à en refuser l’entrée aux retardataires, ou à leur imposer une retenue pour le maintien de la règle.
- » De son côté, l’ouvrier trouvait exorbitant de n’être pas payé de tout son temps de travail pour quelques minutes de retard.
- » C’était une source de conflits et une cause permanente de préjudice pour le patron et pour l’ouvrier; c’était souvent pour l’atelier le chômage de l’outillage des ouvriers en retard, par suite de leur refus de subir la retenue, et pour ceux-ci l’obligation d’attendre au tiers suivant pour se mettre à l’ouvrage, heureux encore quand ce n’était pas pour eux l’occasion d’aller au cabaret.
- > Pans les autres grandes villes, la journée commençait encore à cinq heures du matin, et se trouvait ainsi de douze heures, partagées en trois parties égales.
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- > En province, où la journée était de douze à treize heures, et où l’on comptait par quarts de jour, elle se
- composait :
- De 5 à 8 heures du matin ... ..........3 heures,
- De 9 à 12 > 3 >
- De 1 à 4 heures de l’après-midi........3 »
- De 5 à 8 » 3 »
- > La journée divisée par quarts, donne ainsi lieu à trois repos ou repas d’une heure chacun, et là où les repas de neuf heures et de quatre heures n’étaient- que d’une demi-heure, la journée se trouvait de treize heures.
- > J’ai vu des ateliers où les treize heures étaient obtenues en supprimant le repas de quatre heures, et en laissant une heure le matin au déjeuner; mais cela faisait une faction de sept heures de travail continu dans l’après-midi et l’ouvrier arrivait à son souper, à huit heures du soir, exténué de fatigue et de faim.
- » On comprend à combien de tiraillements donnait lieu cette manière de compter le temps, par tiers et quarts de jour; ce n’était rien autre chose que le maintien de la servitude à court terme ne comportant pas, il est vrai, l’aliénation de la personne, mais comportant celle de ses actes et de son temps, sur lesquels l’œil du maître veillait comme sur sa propre chose.
- » Ce sont ces traces de servitude dont le travail moderne est encore entaché, que je m’attachai à amoindrir dans la mesure du possible autour de moi.
- » Ne pouvant réformer complètement le mode de travail reposant sur le paiement du temps, je pris l’unité la plus courte, et l’heure me servit de base dans mes compte avec mes ouvriers...
- » Ce mode fut bientôt admis presque généralement dans le monde industriel, sous la pression des conflits qui se renouvelaient chaque jour entre patrons et ouvriers.
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- documents biographiques
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- « Une double question est ainsi résolue : l'ouvrier est moins assujetti au maître, et ces grèves si souvent renouvelées dans les villes et dans certaines usines, au sujet de la durée du travail, n'ont plus leur raison d’être. Loin de trouver son intérêt dans la réduction des heures de travail, l'ouvriel’ en demande au contraire trop souvent la prolongation.
- « Quoique le travail à l’heure ait été une amélioration du régime de l’atelier, le travail exécuté sur le temps mis à prix n’en constitue pas moins une situation souvent humiliante pour l’ouvrier; la surveillance qui s’exerce sur lui est une atteinte à sa liberté, et il est au moins esclave de sa conscience et de son honnêteté, s’il ne l’est pas de l’oeil du contre-maître.
- « La rémunération sur le prix de l’heure n’a donc pas le mérite d’effacer tous les inconvénients du travail à la journée; aussi convient-il de ne l’appliquer que par exception, et de donner à l’ouvrier une plus complète indépendance dans son travail, c’est-à-dire sa liberté.
- «Pour cela, il est indispensable de supprimer la. surveillance d’individu à individu ; il faut qu’au lieu de se porter sur l’ouvrier , cette surveillance soit exercée sur la matière, c’est-à-dire sur le produit du travail.
- « Au lieu donc de fixer une valeur au temps de l’ouvrier , il faut fixer une valeur au produit à créer... » c’est-à-dire instituer le travail à forfait ainsi qu’il est dit plus haut. Du reste ce qui est mis en circulation entre producteur et consommateur ce n’est pas le temps donné au travail, c’est le produit. Que tout le contrôle possible soit exercé sur l’objet même du trafic pour en assurer la valeur : chacun y trouve son compte, c’est dans l’alignement du bien général.
- Mais ^organisation par le travail à forfait dans la
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- LE DEVOIR
- grande industrie n’en laisse pas moins subsister la nécessité de certaines règles dans les ateliers et bureaux. Toute agglomération d’individus en vue d’une œuvre commune y est assujettie. Il faut fixer les heures d’exécution du travail, les dispositions générales : jeu des forces motrices, etc., permettant cette exécution, et les conditions dans lesquelles le produit doit être obtenu.
- « Le chef d’atelier » a écrit Godin, p. 25 « Solutions sociales, » « n’a d’autre moyen légal de faire exécuter le travail que celui de conventions se traduisant en indemnités pécuniaires, d’où il suit qu’un prix est ae-cordé pour le produit ou le travail faisant l’objet des 'règles de l’atelier, et que des amendes ou retenues sont imposées pour les infractions à ces règles ou pour la malfaçon du travail.
- « Lè premier germe des difficultés du régime industriel moderne apparaît dans ces faits qui, sans grande importance au premier abord , touchent, malgré cela, aux questions capitales de la répartition.
- « Le fabricant, voyant dans l’infraction à la règle, un préjudice causé à la fabrique, a cru d’abord tout naturel de s’approprier le produit des amendes et des retenues.
- « Murmures de l’ouvrier qui, dans certains cas, voit prélever un tribut sur sa liberté, et qui, dans d’autres, comprend que si on lui retient une partie de son salaire sur un travail imparfait, on ne lui permet pas de participer aux bénéfices réalisés sur le travail bien fait... » C’est là le véritable nœud de la question : La réparation du préjudice causé va de soi quand elle est balancée par l’attribution d’une juste part des bénéfices dus à la parfaite exécution des conventions.
- « Les chefs d’industrie, » poursuit Godin, dans le passage cité, « ont fini par reconnaître le danger des
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- mécontentements soulevés par ces retenues faites ainsi, à leur profit, pour infractions à la règle; aussi dans la plupart des établissements les amendes ont-elles servi à former un fonds de secours pour les accidents et maladies des ouvriers. »
- Jugeant que toutes les amendes ou retenues indistinctement, celles pour infraction aux règles de l'atelier comme celles pour malfaçon , ne pouvaienl recevoir meilleur emploi que le versement en un fonds de secours, Godin leur donna cette attribution dès l’organisation de son établissement. En outre, il appela — ce qui était alors une véritable innovation — les ouvriers mêmes à la gérance du fonds de secours, en les invitant à désigner, par le vote, des délégués à cette fonction.
- Vve J.-B.-A. Godin , née Moret.
- (A suivre).
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- Les « Trusts » et les « Industrial combinations »
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- Si le trust de l’Océan a plutôt flatté l’amour propre américain, le trust de la viande provoqua une émotion si profonde et des protestations si générales que le sénateur Mitchell de l’Oregon attira l’attention du Sénat sur les agissements d’un syndicat nouvellement formé? disait-on, au capital de trois milliards.
- Le bœuf avait, en effet, subi, en avril dernier, une hausse importante et était brusquement passé du prix de 85 centimes la livre anglaise pour la viande de première qualité, au prix de 1 franc, tandis que les parties inférieures vendues jusque-là 55 centimes étaient montées au prix de 70. Les classes populaires protestèrent vivement par l’organe de leurs syndicats; et les journaux de toutes nuances prirent à partie le Beef trust, réclamant l’application des lois destinées à empêcher la formation des monopoles.
- Les maisons de Chicago incriminées se défendirent, disant que le prix du bétail avait augmenté et que cette augmentation avait naturellement fait monter le prix de la vente au détail de la viande.
- Mais, à cette allégation, un organe d’un des grands marchés de l’ouest « Le journal de Kansas City » répondait :
- « Il y a un an, le bœuf sur pied se vendait à Kansas City de 25 fr. 75 à 21 fr. les cent livres; hier, 15 avril, les cours ont été de32 fr. 75 à 35 fr. les cent livres. Or pendant cette même période, le trust de la viande
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- (Beef trust) a elevé ses prix de gros de 32 fr. 50 à 52 fr.
- 50 les cent livres »
- L’émotion causée par l’augmentation du prix de la vente au détail fut telle à Chicago que, d’après une correspondance envoyée de New-York au « Berliner Tag-blatt, > des incidents violents se produisirent ; la police dut faire usage du révolver ; il y eut 150 blessés.
- New-York fut le théâtre d’une sorte de soulèvement dont nous empruntons les détails à « l'Outlook » du 24 mai dernier :
- «On connaissait bien des émeutes causées par le prix du pain, mais des émeutes pour celui de la viande, c’est ce qui ne s’était point vu encore. Or, l’agitation contre les grandes maisons de viande a été accompagnée, la semaine dernière, de curieux désordres dans les quartiers juifs de New-York. On en voulait aux bouchers juifs dont la viande est inspectée et reconnue conforme aux prescriptions de la loi de Moïse. Les mécontents prétendaient que ces débitants, assurés de réussir à faire la loi aux juifs orthodoxes, avaient élevé scandaleusement les prix, convertissant une hausse d’un quart de sou (cent) des prix du gros en une hausse de trois sous des prix du détail. Alors éclata ce que les journaux de la synagogue appellent une révolution de femmes. Non contentes de boycotter elles-mêmes les marchands -et, de pousser chacun à en faire autant, elles exposèrent leurs griefs par circulaires en disant : N’achetez plus de viande et ne laissez plus d’autres gens en acheter, et en reprochant aux débitants de mieux aimer les diamants que l’humanité. Pendant ce temps, les agitatrices enlevaient aux acheteurs qui refusaient de se joindre à elles leur achat de viande, jetaient la marchandise dans la rue ou l’arrosaient de pétrole. A un certain moment environ 3,000 femmes surexcitées encombraient les
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- rues du soi-disant Ghetto, et se livrèrent à de nombreul actes de violence, peu dangereux d’ailleurs. La poliçj se trouva impuissante à assurer l’ordre, et elle n’opérj pas moins de 600 arrestations en un jour. Quelques de vantures de boucheries furent enfoncées et la viand§ jetée dehors. »
- A la suite de ces incidents, le procureur général de* Etats-Unis ordonna des poursuites contre les membres du trust de la boucherie, sous l’inculpation d’avoir violl la loi qui interdit tout accord tendant à élever les prii ou à entraver la liberté des transactions. 1
- On croit que les six grandes maisons de Chicag| poursuivies sont celles qui embrassent à peu près toutil l’industrie de la viande aux Etats-Unis, savoir : Mm| Armour, Swift, Morris, Hammond, Cudahy et Schwarzs^ child, et Sulzberger. A la suite de ces menaces sérieuses' de poursuites ces maisons baissèrent spontanément ut: peu leurs prix . Voici un autre renseignement: « Lf président Roosevelt vient d’ordonner que les grands éleveurs de bétail de l’Ouest, faisant partie de la grandi* « combinaison » de l’industrie de la viande, doivent cesser de s’attribuer le monopole de la jouissance det-terres domaniales où leurs cow boys gardent de gigafl-tesques troupeaux, et enlever les clôtures qu’ils avaient;; posées pour faciliter, disent-ils, la surveillance de leurs multitudes d’animaux. Tout colon doit avoir les mêmeg droits à la jouissance de ces pâturages non encore approf priés, que les rois de l’élevage, qui les avaient accapaj; rés avec un si remarquable sans-gêne ».
- De tels évènements n’étaient pas de nature à apaiset une opinion publique déjà surexcitée. Aussi les politiciens opposés aux trusts désirant utiliser la populaM du chef de l’Etat, commencèrent-ils à publier des note| dans ce genre : ?
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- « États-Unis, 18 septembre 1902, j « Le président Roosevelt a eu hier une importante conférence avec les sénateurs Lodge, Aldrich, Hama et Spooner, leaders républicains du Sénat. Il y aurait cté arrêté un plan relatif à la révision des tarifs et au contrôle des trusts. Une récente enquête a révélé que jeaucoup de produits américains exportés sont vendus
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- jà meilleur marché au dehors qu’aux Etats-Unis. Le [président favoriserait une réduction des tarifs sur l’en-jtrée des produits étrangers similaires, la réciprocité 'avec Cuba et le contrôle des trusts par un amendement !aux statuts constitutionnels de l’Union. Ces questions jformeront le thème des discours que le président pro-oncera au cours de la nouvelle tournée qu’il va entre-rendre dans les Etats de l’Ouest vers la fin du mois. \Le Temps).
- « La convention du parti républicain de l’Etat de (l’Idaho a voté une résolution en faveur de la franchise jdouanière pour les produits et marchandises contrôlés jpar les trusts et pour les articles qui n’ont pas besoin jde protection. » j Ou bien encore :
- « L’attitude de plus en plus nette que le président prend à l’égard des trusts commence à lui aliéner les chefs du parti républicain plus ou moins inféodés à ces syndicats. Ils ont tenté d’amener M. Roosevelt à cesser de préconiser le contrôle des trusts par une législation fédérale, en le menaçant de ne pas appuyer ;sa candidature pour la présidence en 1904.
- « M. Pierpont Morgan lui-même est intervenu. M. Roosevelt a répondu qu’il préférait faire ce qu’il croyait être juste plutôt que d’être président. »
- Mais en fait il ne semble pas que le premier magistrat des Etats-Unis se soit laissé entraîner bien loin dans une lutte contre les trusts.
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- Nous lisons dans le Journal de Genève, du 4 octobre 1902:
- « H. Roosevelt et « les trusts ».
- « Nous avons sous les yeux le compte rendu publié « par autorité du président des Etats-Unis » des harangues que ce même président, M. Roosevelt, vient de prononcer dans sa tournée à travers Providence , Boston, Bangor, etc., bref, les Etats de la Nouvelle-Angle-1 terre en général. Nous disons le compte rendu des harangues : ce n’est pas tout à fait exact, car ce fascicule ne contient que les parties des harangues ayant trait à la question brûlante des trusts.
- « L'orateur, qui est revenu souvent sur les mêmes idées, mais en se réservant pour chaque discours unî point spécial mis en pleine lumière, a parlé de l’avènement des trusts. Ils résultent, selon lui, du développement prodigieux de l’industrie en notre temps et aussi ' du fait que les populations tendent à s’agglomérer dans les villes ; les gens, vivant moins isolés, ont été incités par leurs nouvelles conditions d’existence à pratiquer l'association sous toutes ses formes. Les trusts sont donc un produit naturel du mouvement économique actuel, et ils ont réalisé des progrès considérables, qui ne pouvaient s’accomplir que par leur moyen ; il s’agit r seulement de les empêcher de nuire.
- € Pour ce faire, une loi nationale est indispensable, mais cette loi exigera un amendement à la Constitution actuelle, laquelle, élaborée à une époque où l’industrie était encore dans l’enfance, avait tout simplement abandonné aux Etats respectifs de l’Union le soin de la réglementer. Le chef de l’Etat a recommandé aussi une publicité de la comptabilité des trusts répondant aux : exigences légitimes des pouvoirs publics et du public _
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- lui-même. « Cette publicité, » a déclaré le président, « encore qu’elle évite ce qui serait inquisitorial, doit être réelle et complète pour tous les faits importants dont le public à affaire. »
- « Le président ne se flatte pas de faire front aux trusts sur toute la ligne : il convient tout d’abord de commencer à les soumettre à un régime normal, et de telle manière que l’on puisse ensuite continuer progressivement, sans à coup, sans avoir à revenir sur les dispositions qui auront été prises. En attendant les mesures en projet, l’exécutif américain s’efforcera de veiller à la stricte application de toutes les lois actuelles pouvant être tournées contre les abus des trusts. »
- A Cincinnati (Ohio) dans un grand discours inaugurant sa tournée dans l’Ouest, « le président Roosevelt, dit « Le Temps », a principalement traité la question du tarif et des trusts et l’on reconnaît dans son argumentation l’influence des idées échangées et du plan arrêté avec les leaders républicains dans la conférence d’Oyster Bay. Il a combattu la proposition tendant à remédier aux inconvénients qu’ils présentent par des modifications du tarif. Il a fait remarquer que les produits fabriqués par un grand nombre de trusts ne sont point protégés et seraient peu ou point affectés par des modifications de ce genre. Il a cité comme exemple la « Standard Oil Corporation », ainsi que les corporations contrôlant la production de l’anthracite.
- « Les trusts peuvent être atteints par la suppression des avantages d’un tarif protecteur, mais seulement aux dépens de leurs petits compétiteurs et de tous les ouvriers salariés intéressés.
- « Le seul remède aux inconvénients des trusts consiste, d’après le président, en une législation sage et prudente. M. Roosevelt a abordé alors l’idée d’un amen-
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- dement à la Constitution donnant au gouvernement fédéral le contrôle des trusts.
- Je sais, a-t-il dit, que la mesure demandera du temps. Je sais que le peuple est réfractaire à d’aussi graves innovations, si elles n’ont des raisons absolument fondées. Or,dans l’espèce, je suis convaincu que ces raisons existent. Le fait même que la mesure exigera du temps est une garantie qu’elle sera discutée à fond, envisagée avec calme, de manière à prévenir toute action irréfléchie. Je n’ai pas l’intention d’esquisser cet amendement qui doit sortir d’un débat et d’un accord, mais je crois que tous les obstacles pourront être écartés, si on aborde la question avec une ferme résolution de les vaincre, sans porter préjudice à notre développement industriel. »
- Citons encore :
- « M. Roosevelt a défini, dans un discours qu’il a prononcé à Worcester (Massachusetts) ses idées et son attitude envers les trusts.
- « Il a prié ses auditeurs de bien se rendre compte de la stupidité d’un homme qui, soit par inimitié, soit par bêtise, dirait : « Détruisons les trusts. »
- « S’il disait : « Détruisons ce qu’il y a de mal dans les trusts »,le président serait de l'avis de cet homme et chercherait à appliquer les moyens de remédier à ce mal, moyens qu’il a déjà indiqués ; mais, s’il s'agissait de détruire les trusts de façon à faire disparaître la prospérité du pays, il s’y opposerait fermement, car l’avocat d’une semblable cause serait ou un charlatan, ou un ennemi de la République.
- « Puis il a ajouté :
- « Je crois que nous pouvons faire des lois qui augmenteraient sensiblement les moyens d’action du gouverne-
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- ment fédéral à l’égard des trusts, mais je pense qu’en définitive il nous faudrait recourir à un amendement à la Constitution qui confère à ce gouvernement des pouvoirs plus étendus dans ce sens. Cela présentera des difficultés et demandera du temps. »
- On voit par ce qui précède que le président prend le temps de réfléchir. Car il faut se rappeler qu’un amendement à la Constitution, cas prévu par l’article V de la Constitution des Etats-Unis, n’est possible que sur la proposition des deux tiers des membres des deux Chambres, ou sur la demande des deux tiers des législatures des divers Etats de l’Union ; encore dans l’un ou l’autre cas, l’amendement pour être valable doit-il être ratifié par les législatures des trois quarts des divers Etats.
- M. Alfred Neymarck, économiste bien connu, publiant fin décembre une revue financière de l’année 1902, intitulait son article : « L’année des trusts » et avançait que les deux faits principaux de l’année étaient: la Convention de Bruxelles et l’invasion économique des Etats-Unis. De la Convention de Bruxelles sur le régime des sucres nous n’avons rien à dire, elle n’entre pas dans le cadre de notre étude; quant à l’invasion économique de l’Europe par les Etats-Unis, le savant économiste en voit la cause en ce que « les nations européennes longtemps indifférentes et somnolentes sont préo-cupées d’accroître leurs armements et dépenses de guerre, tandis que les Etats-Unis ont eu sans cesse l’esprit tourné du côté du développement de leur commerce et de leur industrie ». A l’appui de cette opinion il montre les dettes publiques européennes augmentant depuis 1870 leur capital de 55 milliards ; l’intérêt de ces dettes passant de 3 milliards et demi à 7 milliards ; et il ajoute : « Quand on voit ce que coûte le seul maintien de la paix armée, on a le droit de se demander
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- co que coûterait la guerre elle-même et si l’Europe, dans l’état financier où elle se trouve, pourrait la supporter longtemps ». Comme contraste à ces réflexions il s’écrie : « Mais a-t-on fait le bilan de la paix? A-t-on calculé ce que rapporteraient l’utilisation des nombreux capitaux employés à des dépenses improductives, le travail de millions d’hommes qui se trouvent sous les armes ? A-t-on calculé le bien que produirait une diminution dans les impôts qui frappent aujourd’hui les contribuables de tous les pays ? Sur ce point les' États-Unis donnent un exemple utile à retenir, bien que cet exemple eût été plus probant encore si, dans cette période même, les États-Unis n’avaient pas, eux aussi, tenté le sort des armes à Cuba et aux Philippines. D’après une statistique du « Journal du commerce de New-York » de 1896 à 1901, la population des États-Unis s’est accrue de 10 OjO; la production du fer, de 100 0]0 ; celle du charbon, de 56 0{0; du cuivre, de 31 OjO; la récolte du blé, de 50 0{0; du coton, de 45 0{0; les importations ont augmenté de 28 0{0 ; les exportations de 44 OjO ; les exportations des produits manufacturés, de 58 0|0 ; enfin les salaires se sont élevés de 36 0|0.
- «... . Supposons que, malgré tous les efforts pacifiques, l’Europe continue à se séparer en tranches et à préparer la guerre ; les trusts sont là qui. vont lui faire concurrence. » Et il conclut à la nécessité d’une conférence économique internationale pour unifier les droits de douane qui frappent le blé, le charbon, etc. Une conférence économique internationale serait une excellente chose en tant que préparation à une ère pacifique, mais nous ne voyons pas bien comment elle nous mettrait à l’abri des trusts' américains, si la puissance de ces derniers réside, — de l'aveu de plusieurs auteurs — dans l’économie de ressort résultant de la réduction des états-
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- majors industriels , de la perfection des méthodes de production, de la pureté des minerais de fer comme il a été dit des produits du lac Supérieur, du bon marché des cokes de Pensylvanie.
- D’autre part, M. Lazare Weiller, qui fut envoyé en mission aux Etats-Unis par les ministères de la marine, du commerce et des finances, nous donne (journal « Le Temps ») sur les trusts américains et les conditions dans lesquelles ils se sont développés, des détails intéressants. Son étude est à lire toute entière, mais, faute de place, nous ne lui emprunterons que quelques détails relatifs à l’organisation financière actuelle des Etats-Unis. L’organisation financière américaine se manifeste sous deux formes : l<> Les banques nationales, dont le nombre en décembre 1901 était de 4,291 , disposant de 4 milliards 750 millions de francs. 2° Les « trusts com-panies », rivales des banques nationales. Ces « trusts compagnies » sont surtout des banques de dépôts qui n’ont pas d’équivalent en Europe. Elles remplissent le rôle de tuteur, de curateur , de notaire ; et c’est chez, elles que l’homme riche qui meurt laissant un enfant en bas âge ou le mari qui ne croit pas sa femme capable de conserver sa fortune à ses enfants, dépose ses fonds et charge par testament la « trust companie » de les administrer et d’en répartir les revenus, en stipulant qu’une partie du dépôt restera disponible tandis que l’autre partie entrera dans les affaires de la banque, laquelle sert alors un dividende variable selon la prospérité de ses affaires.
- Pour qu’un établissement de cette nature puisse vivre et se développer, il lui faut gagner la confiance du public. La loi et les statuts sociaux imposent aux administrateurs la plus scrupuleuse probité et la plus sage circonspection. Les « trusts companies » sont sous la
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- surveillance d’un corps de fonctionnaires publics analogue à nos inspecteurs des finances.
- Quoique fondées depuis plus de cinquante ans, ces sociétés, « trusts comyanies », n’ont pris de l’extension que depuis une quinzaine d’années. Elles doivent leur succès aux soins scrupuleux qu’elles ont mis à prendre comme conseils les hommes de lois les plus réputés, et comme administrateurs les financiers les plus solides. Dans leurs délicates fonctions, elles se sont toujours montrées dignes de la confiance du public américain et, en fait, aucune de ces sociétés n’a encore été victime d’un désastre financier. Les lois leur interdisant les placements aléatoires, les opérations aventureuses, elles ne font que très peu d’escompte, n'acceptent que très peu de dépôts de fonds immédiatement exigibles, et n’emploient guère ceux qui leur sont confiés qu'à des avances sur titres , consenties avec toutes les marges et toutes les garanties usitées. De cette prudence dans la manière d’opérer, il est résulté que les dépôts des « trusts comyanies » et leurs avances sur titres qui s’élevaient, il y a dix ans, à la somme de 1 milliard 800 millions de francs ont atteint, en 1901 , le chiffre énorme de 6 milliards 500 millions de francs, dépassant ainsi et de beaucoup la puissance financière des banques nationales. Tels sont à grands traits les renseignements que nous donne M. Lazare Weiller sur l’organisation financière des Etats-Unis.
- D’après lui, les « trusts comyanies » ont transformé les compagnies de chemins de fer américaines et fourni un appoint considérable de capitaux aux grands trusts industriels qu’ils ont ainsi rendu possibles. « En résumé, la « trust comyanie » lui apparaît aujourd’hui comme le type des établissements futurs de banques américaines et comme l'instrument perfectionné, à la fois sen-
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- sible et irrésistible, des transformations industrielles de la grande Amérique. La « trust companie » est appelée à succéder au type démodé des banques nationales. Il n’est pas téméraire de penser que lorsque les méthodes importées d’Europe et perfectionnées aux Etats-Unis seront admises par la législation financière, ce pays si résolument novateur se trouvera en possession d’un instrument de crédit qui paraît devoir dépasser toute prévision. »
- Parmi les détails curieux que M. Lazare Weiller met en lumière dans son étude , nous remarquons celui-ci : « La fondation des trusts coïncide toujours avec des périodes où les affaires sont rares, où de nombreux outillages sont inoccupés et où, par conséquent, leurs détenteurs peuvent être plus facilement amenés à une entente qui peut leur paraître avantageuse. » A l’appui de son affirmation, il cite divers exemples, entre autre le trust du Wiskey; mais il remarque aussi que « partout où vit l’homme ses entreprises valent ce qu’il vaut lui-même et que si, dans ce pays neuf, ouvert à toutes les initiatives, certaines conceptions gigantesques ont abouti, c’est qu’elles ont trouvé pour les mettre en œuvre un Rockefeller, un Vanderbilt, un Carnegie ou un J. Pierpont Morgan. »
- Evidemment, il faut des hommes pour l’organisation des choses et des hommes ayant l’intuition des organismes propres à satisfaire les besoins naissants de demain. M. Lazare Weiller nous paraît doué de cette faculté quand il écrit : « Qui sait même si la conciliation rêvée entre le capital et le travail, si la solution de la question sociale n’est pas déjà enfermée, germe fragile, dans ces trusts puissants. »
- Il y est probablement ce germe fragile, car les trusts actuels jouent dans l’ordre économique ce rôle construc-
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- tour que prirent autrefois les monarchies absolues en unifiant les membres épars des nations et en introduisant, par des moyens divers, un peu d’ordre dans le vieux chaos féodal. Il y était certainement ce germe fragile, car ces monarchies évoluèrent et évoluent encore lentement, par voie parlementaire, vers l’idéal démocratique qu’est la République ; mais ce but politique, déjà réalisé en Europe et en Amérique par de grandes nations, est à peine entrevu par les plus clairvoyants dans l’ordre économique.
- Et pourtant ce germe fragile d’accord entre le capital et le travail existe déjà, développé, dans ces formes sociales nommées coopératives ; des millions d’hommes .civilisés sont membres de ces sociétés de consommation et de production, qui sont de petites républiques économiques. Les affaires faites sous ce nouveau régime se chiffrent par des. milliards de francs et pourtant, par leurs méthodes, elles écartent la spéculation.
- Ce sont aussi des ententes, des trusts, ces puissantes associations qui prenant pour point de départ la plus large base existant au monde, la consommation, lentement , silencieusement , organisent et transforment commerce et industrie par étapes successives appropriées à leurs besoins.
- Les trusts capitalistes à la recherche de débouchés devront compter un jour avec ces puissantes coopératives, s’adapter à leurs méthodes et le trust universel, le trust final, le trust véritable, celui des consommateurs à la fois producteurs et capitalistes, aura préparé ainsi son avènement.
- Au g. Fabre.
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- La rentrée. — La saisie-arrêt sur les salaires. — Les conseils consultatifs du travail.
- Comme la dernière session de 1902, la première de 1903 s’est ouverte par une interpellation sur l’attitude du gouvernement à l’égard des congrégations.
- Même succès pour le ministère, l’ordre du jour de confiance présenté par les constants délégués ad hoc des quatre groupes de gauche, MM. Etienne, Sarrien, Du bief et Jaurès, ayant été adopté, le 15 janvier comme le 17 octobre, à une centaine de voix de majorité.
- La solidité du bloc ministériel avait d’ailleurs été attestée par l’élection , sans concurrent, du leader incontesté des gauches, M. Bourgeois, à la présidence de la Chambre, avec un chiffre de voix bien supérieur à celui qu’il avait obtenu l’année dernière et surtout par la nomination du socialiste Jaurès à l’une des quatre vice-présidences , bien que, dans cette circonstance, le vote étant secret, le bloc se soit légèrement effrité.
- Après avoir encore expédié une ou deux interpellations et renvoyé les autres à la suite, la Chambre procède à la vérification des pouvoirs d’une douzaine de députés, mettant ainsi un terme à une négligence dont la trop longue durée n’allait pas sans quelque insouciance du sort des patients et surtout des droits de leurs mandants, fraction du suffrage universel aussi respectable que toutes les autres; car le député, dont les pouvoirs n’ont pas encore été validés, ne peut prendre l’initiative'd’aucune proposition de loi et même tout droit de voter est suspendu pour tout député dont l’élection a été soumise à une enquête.
- La Chambre est ensuite résolûment entrée dans
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- l’examen du budget de 1903. C’est le premier budget de la législature. Aussi, pour marquer sa ferme volonté de le faire aboutir vite, elle a failli décider qu’elle siégerait matin et soir. Cette procédure n’a pas toujours complètement servi les intentions de ses devancières , puisqu’elle n’a pas empêché les douzièmes provisoires de se suivre avec une régularité désespérante tant la manie discourante est difficile à endiguer ; mais il faut peut-être lui savoir gré d’avoir empêché la discussion du budget d’absorber tous les mois de l’année au détriment des autres matières. Peut-être la considération de la lointaine échéance de son mandat retiendra-t-elle la Chambre actuelle sur la pente coutumière et la confirmera-t-elle dans son dessein de ne pas ajouter de nouveaux douzièmes provisoires aux deux douzièmes déjà votés.
- En prenant possession du fauteuil présidentiel, M. Léon Bourgeois s’est fait applaudir sur tous les bancs de la Chambre en disant :
- « Il faut renoncer le plus tôt possible à l’habitude trop facilement prise des douzièmes provisoires. Un budget voté à la date normale, peut seul donner à la Chambre le temps de discuter avec méthode les réformes considérables. »
- De son côté, le rapporteur du budget, M. Berteaux, a terminé son rapport par de sages paroles :
- « La Chambre, comme le pays veut que le régime des douzièmes provisoires prenne fin II n’est pas admissible que le Parlement soit impuissant à remplir, dans des conditions normales et à l’heure voulue, la mission qui lui incombe : le vote du budget annuel.
- «... C'est servir la cause des réformes, non seulement que de faire de bonnes finances, mais encore de rentrer dans la régularité financière par le vote du budget en temps normal. »
- M. Berteaux parle d’or. Cette anomalie des douzièmes provisoires, que nous avons si souvent dénoncée, provoque chaque année chez nos confrères des pays où le
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- parlementarisme n’est pas un vain mot, une stupéfaction croissante. Ils se demandent, en effet, comment une pratique si vicieuse peut durer ainsi indéfiniment sans soulever des réclamations sérieuses de la part des contribuables qui paient ce qu’on leur demande avec une docilité exemplaire et ils affirment que les choses ne se passeraient pas si facilement en Angleterre et en Suisse où les contribuables ne se croiraient pas tenus de payer des taxes qui n’ont pas été régulièrement votées.
- Laissons la Chambre à son occupation budgétaire, — nous aurons peut-être l’occasion de l’y retrouver sans trop nous écarter de l’actualité, — et passons au Sénat où nous avons à liquider un petit arriéré.
- Le Sénat commençait le 18 novembre l’examen d’une proposition relative à la saisie-arrêt sur les salaires et petits traitements des ouvriers et employés, que la Chambre lui avait renvoyée en 1898.
- Aux termes de la loi du 12 janvier 1895, les salaires des ouvriers, les gages des gens de service, les appointements des commis et des employés, les traitements des fonctionnaires ne dépassant pas 2,000 francs par an sont déclarés incessibles et insaisissables jusqu’à concurrence de neuf dixièmes. Par conséquent, le débiteur peut déléguer et transporter à une ou plusieurs personnes le dixième cessible de son salaire on de ses appointements, de même que les créanciers ont la faculté de se partager ce dixième en proportion de l’importance des créances.
- La question qui se posait devant le parlement est celle-ci: y a-t-il lieu de maintenir la loi de 1895 consacrant l’insaisissabilité partielle ou, au contraire, faut-il substituer à ce principe celui de l’insaisissabilité absolue?
- Le grand argument opposé au maintien du statu quo, c’est-à-dire à la saisie du dixième, c’est l’énormité des frais qu’entraîne pour les malheureux ouvriers et employés cette saisie, ou plus exactement la variété des
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- saisies dont le créancier, même depuis l’abolition de la contrainte par corps, dispose contre le débiteur: saisie-arrêt, saisie-brandon, saisie conservatoire, saisie exécutoire, saisie foraine, saisie-gagerie, saisie immobilière, saisie de rente, saisie revendication.
- Parfois, les frais, prélevés sur les plus pauvres salaires, se sont élevés jusqu’à 500, 700, 1000, 1500, 2000, 2500 pour 100 même des sommes dues. Souvent la durée des retenues atteint sept, huit, quinze, vingt ans, voire même la vie entière et plus que la vie. Au cours de la discussion devant le Sénat, on_a cité un cas où le débiteur ne sera libéré que dans 322 ans!
- Dans le système actuel, d’ailleurs, la saisie est très souvent inefficace par suite de l’insignifiance du gage ou du départ de l’ouvrier de l’usine ou de l’atelier.
- Le rapporteur du projet devant le Sénat, M. Cliovet, affirme qu’en Angleterre, en Allemagne, en Autriche, en Norwège et ailleurs, l’adoption de l’insaisissabilité absolue a produit des résultats infiniment meilleurs que ne l’a fait la saisie partielle. Il n’est pas douteux pour lui qu’à l’époque actuelle le salaire, au-dessous de deux mille francs, est absolument nécessaire à l’ou-vrier pour vivre et faire vivre sa famille. A l’objection tirée de l’atteinte qu’on porterait au crédit de l’ouvrier, la base de ce crédit étant le dixième saisissable, le rapporteur répond que la base du crédit de l’ouvrier est non pas dans la saisie du dixième de son salaire, mais dans sa bonne conduite, dans son travail, dans la confiance qu’il sait mériter de ses fournisseurs.
- Le gouvernement partage la manière de voir de la commission, du moins en ce qui concerne l’insaisissabilité. Y a-t-il lieu de prononcer l’incessibilité ? Le ministre du commerce et de l’industrie, M. Trouillot, y incline volontiers, mais les deux questions ne sont pas! liées, et le Sénat peut prononcer l’insaisissabilité etI maintenir la. cessibilité. I
- En ce qui concerne la cession , fait remarquer un I adversaire du projet de la commission, M. Théodore|
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- Girard, il n’y a pas de frais. Où donc est l’intérêt social qui s’oppose à l’exécution d'un contrat de cession ?
- D’après l’honorable sénateur, il y a un moyen bien simple de remédier à l’exagération des frais, c’est que les saisies soient faites sans frais.
- La Chambre, en 1898, a réduit de 50 p. oiO les frais de procédure, le Sénat peut les réduire encore davantage Ainsi parle M. Savary, auteur d’un contre-projet qui maintient le principe de la saisissabilité d’un dixième et de la cessibilité d’un second dixième.
- Le 26 novembre, la commission, par l’organe de son rapporteur, déclare accepter une transaction avec ses contradicteurs. Tout en maintenant l’insaisissabilité complète des salaires et gages, elle accepterait que le principe de la cessibilité fût conservé. En ce cas, il conviendrait que le projet lui fût renvoyé.
- Le Sénat lui renvoie par 207 voix contre 68 le contre-projet Savary.
- Voilà donc la question de nouveau accrochée, espérons que ce ne sera pas pour longtemps.
- La proposition de loi sur les Conseils du travail, dont la discussion s’ouvrait au Sénat le 7 novembre, présente cette singularité qu’elle a pour objet de créer des institutions qui fonctionnent depuis deux ans.
- On se rappelle quel concert de récriminations provoqua dans le monde patronal et dans l’opposition parlementaire, particulièrement au Luxembourg, l’institution par décrets des Conseils du travail. On en contestait la légalité, et la proposition de M. Bérenger n’avait, pas moins pour objet de leur donner un caractère légal que d’y apporter, comme nous le verrons tout à l’heure, certaines modifications.
- Dans la pensée de l’honorable sénateur, le simple dépôt d’un texte législatif devait suffire pour empêcher la mise à exécution des décrets. On oubliait un peu que leur signataire, M. Millerand, pouvait d’autant mieux se croire autorisé à ne pas attribuer le* caractère d’un
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- veto suspensif à la simple formalité du dépôt d’une prod position sur le bureau du Sénat, qu’il avait obtenu del l’autre Chambre, celle du suffrage universel direct,! licence d’agir, après une discussion à laquelle avaient| pris part les adversaires du système des décrets, les-| quels sans renoncer à leurs préventions s’étaient fina-l lement résignés à laisser l’expérience suivre son cours. | Tous les efforts pour empêcher le recrutement desy Conseils n’avaient d’ailleurs réussi qu’à l’entraver.’ L’expérience se poursuit depuis deux ans et, quoique^’ incomplète, elle a définitivement démontré l’excellence| du principe de l’institution. f
- Sur ce point, tout le monde paraît être d’accord puisqu’on veut lui donner une consécration légale.
- La validité des décrets a été contestée par le rapporteur, M. Francis Charmes, à l’aide de trois arguments.
- Le premier consiste à dire que la matière réglée pari ces décrets est par essence, de nature législative. C’est| là une affaire d’appréciation. Nulle part, en effet, dans} notre législation, ainsi que l’a observé le ministre du commerce, M. Trouillot, n’est indiqué ce qui est matière de loi et matière de décret. |
- La seconde critique de M. Francis Charmes est quef les décrets Millerand ont violé la loi en accordant arf syndicats professionnels des attributions non prévues! par la loi de 1884 et en leur donnant notamment des| droits électoraux. *
- Ces affirmations, dit le ministre,, sont plus que hasardées et, en effet, les décrets n’ont nullement violé la loi| de 1884, puisque bien auparavant le gouvernemental appelé les syndicats, sans rencontrer de contradicteurs,! à élire les membres ouvriers du Conseil supérieur dup travail.
- Enfin, M. Francis Charmes reproche à M. Millerand d’avoir attribué aux conseils «du travail un pouvoir; d’arbitrage qu’ils ne pourraient tenir que de la loi. Or,L les décrets ne confèrent nullement aux conseils un droit! d’arbitrage; ils ne leur donnent que la simple faculté! de jouer le rôle d’arbitres. K
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- La question de légalité mise à part, le désaccord existait entre les partisans et les adversaires de la création de M. Millerand sur trois points : le mode d’élection des conseils, le mode de délibération, les attributions.
- Sur ce dernier point, la commission écarte systématiquement de la loi tout ce qui concerne l’arbitrage.
- Le rapporteur se fait l’interprête de ses craintes à cet égard :
- N’est-il pas à craindre que de facultatif, l’arbitrage ne devienne trop vite obligatoire, et que si on permet aux conseils d’offrir leurs services, ils ne cherchent à les imposer ?
- M. Francis Charmes agite quelques instants encore le spectre terrifiant de l’arbitrage obligatoire, puis il ajoute :
- « N’oublions pas que d’après les décrets de Millerand, les conseils consultatifs étaient chargés de donner autre chose que des avis au gouvernement; ils étaient les conseillers de tous les patrons et de tous les ouvriers; ils étaient souvent appelés à prendre dans le domaine administratif des initiatives très importantes, et ils peuvent devenir les régulateurs des prix.
- « Nous sommes partisans très sincères des syndicats professionnels, mais on a voulu développer outre mesure le champ d’action de ces syndicats.
- « Il faut qu’ils soient quelque chose, mais il ne faut pas qu’ils soient tout. Le jour où ils seraient tout il n’y aurait plus de liberté. >
- Peut-on envisager sans frémir de telles éventualités : les conseils du travail ne se bornant pas à donner des avis au gouvernement lorsque celui-ci voudrait bien leur en demander, mais haussant leur ambition jusqu’à se préoccuper des intérêts du travail, comme les institutions similaires des intérêts dont elles ont la charge, devenant des agents de pacification et d’entente entre les patrons et les ouvriers ?
- Cette méfiance, cette hostilité mal déguisée par des protestations réitérées de sympathie pour les travail-
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- leurs, cette crainte du prestige de l’autorité que pourraient donner aux groupements ouvriers quelques attributions nouvelles, se retrouve dans les explications fournies sur les deux autres points.
- Le rapporteur se refuse à lier les deux institutions, t syndicats et conseils du travail, de la manière imaginée par M. Millerand. Il se refuse à faire des syndiqués des électeurs de droit et les seuls électeurs des conseils du travail. Pourquoi ? Parce que les syndicats ne comprennent jusqu’ici que la minorité des patrons et des ouvriers engagés dans l’industrie. Conférer le droit exclusif de suffrage à cette minorité, qu’est-ce sinon constituer dans le monde du travail une sorte de « pays légal?» Cette trouvaille paraît amuser beaucoup M. Francis Charmes, qui est fort approuvé sur tous les bancs où siègent des hommes qui verraient sans le moindre déplaisir la restauration du pays légal dans la politique et le maintien de l’absolutisme dans l’industrie.
- Et il plaisante, on ne le ferait pas plus gentiment à l’Académie, le ministre démocrate, dans le cerveau du-| quel une pareille idée a pu germer.
- « Son but se comprend, dit-il, il veut pousser les non-syndiqués à entrer dans les syndicats. C’est là sans doute un résultat très désirable. La commission souhaiterait aussi que tout le monde fit partie du syndicat de sa profession ou qu’il se formât un assez grand nombre de syndicats pour qu’il y en eût toujours un répondant au t goût de chacun. Autant que personne nous désirons voir I se développer l’esprit d’association. Mais où puiserions-1 nous le droit de contraindre les gens à se syndiquer? I C’est un droit dont on use ou dont on n’use pas à sa I guise comme on l’entend, mais nul n’est autorisé à vous R prendre par les épaules et à vous pousser en avant enf prononçant le compelle intrare. »
- Toujours le même système d’outrance.
- Il n’y a pas, dans les décrets la moindre trace de compelle intrare, pas plus que d’arbitrage obligatoire.
- Mais, par qui les conseils seront-ils élus?
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- La commission veut donner pour base électorale aux conseils du travail le suffrage universel professionnel.
- D’accord sur ce point comme sur tous les autres avec son prédécesseur, le ministre du commerce est convaincu que si ce mode d’élection est adopté, les conseils ne seront qu’un vain mot; ils n’existeront que sur le papier. C’est ce qui est arrivé en Belgique.
- De l’expérience faite en Belgique, où les conseils du travail sont inactifs et languissants, M. Strauss, qui combat le projet de la commission, tire à son tour cette conclusion que le suffrage universel corporatif n’est pas fait pour créer des organisations de ce genre.
- Il estime que si Ton veut des conseils réellement représentatifs, vivants et vivaces, on doit en conférer l'élection non au suffrage universel professionnel, mais au suffrage des syndiqués.
- L’orateur ajoute qu’il ne s’agit pas de donner aux syndiqués un privilège, mais il pense que les indifférents ne méritent pas qu’on crée d’organisations nouvelles en leur faveur. Puisqu’ils ne prennent aucune part à la discussion des affaires communes, ils n’ont qu'à accepter les conditions que les syndiqués feront prévaloir.
- M. Strauss demandait donc tout d’abord au Sénat de faire un pas de plus dans la voie sociale, en consacrant par une innovation décisive le rôle des syndicats.
- Mais comprenant qu’il lui serait impossible de rallier la majorité sénatoriale au système électoral des décrets, M. Strauss s’est borné à développer un amendement ayant pour objet de substituer au' mode d’élection proposé par la commission, c’est-à-dire à l’élection des conseils par le suffrage universel professionnel, un autre système consistant à composer les conseils de deux sortes d’élus : les uns choisis par les syndicats professionnels, les autres par les conseils de prud’hommes. Ces derniers représenteront dans les conseils du travail les non-syndiqués qu’il est pratiquement impossible de représenter autrement.
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- C’est le système qui se rapproche le plus du mode élec- I toral du Sénat. M. Denis le combat en se réclamant de 1 la grande devise républicaine: liberté, égalité, frater- | nité.
- M. Millerand, dit-il, a effacé cette devise dans notre législation ouvrière en violant le principe de l’égalité qui est à la base de nos lois. Sur un million d’ouvriers, 200.000 sont syndiqués, 800.000 ne le sont pas. Ceux-ci n’ont pas le droit électoral dans le système que nous combattons.
- M. Strauss : Pas dans mon amendement. _
- M. Denis : Je vous demande pardon ! Les syndicats n’ont pas été préparés pour faire des électeurs. Ils contiennent des mineurs, des étrangers, des individus déchus de leurs droits politiques. Allez-vous donner à ceux-ci le droit de nommer des délégués pendant que vous le refuserez aux 800.000 ouvriers non syndiqués ?
- Le ministre du commerce soutient l’amendement de M. Strauss. On nous reproche de violer le principe d’égalité ; mais tous les ouvriers ont le droit de se syndiquer.
- M. Magnin : Ils ont le droit de se syndiquer, ou de ne pas se syndiquer. Vous, vous voulez le syndicat obligatoire.
- Le ministre : Pour former un syndicat, il suffit de deux volontés. Il suffit donc d’un petit effort. Si on ne forme pas un syndicat c’est donc qu’on ne veut pas.
- M. Magnin : Autrefois, seuls les notables, étaient électeurs au tribunal de commerce. Aujourd’hui, tous les commerçants sont électeurs. C’est une réforme en sens contraire que vous voulez faire. C’est une atteinte au suffrage universel.
- •Le ministre: Les non-syndiqués seront représentés au conseil du travail puisque ceux-ci seront élus en partie par les conseils de prud’hommes eux-mêmes. Les conseils du travail ne vivront et ne seront utiles que s’ils représentent des forces déjà agissantes, les syndicats et les conseils de prud’hommes. M. Prevet insiste auprès du Sénat pour qu’il adopte le seul mode d’élec-
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- tion aux conseils du travail qui soit juste et démocratique, le suffrage universel égal pour tous.
- Quant au système de M. Strauss, il aboutit au vote plural, puisque les syndiqués seront représentés deux fois : comme membres d’un syndicat, comme électeurs des conseils de prud’hommes.
- Plus que tous les hommages rendus devant l’assemblée issue du suffrage indirect au « seul mode électoral qui soit juste et démocratique, le suffrage universel » , le dernier argument était de nature à toucher les esprits sérieux. C’est le seul qui ne soit pas de façade.
- L’amendement Strauss qui n’était, en somme, qu'une transaction, est repoussée par 183 voix contre 60.
- C’est donc le recrutement sur la base du suffrage universel ouvrier qui l’emporte conformément au désir formellement exprimé par l’élément patronal du Conseil supérieur du travail.
- Reste la question du mode de délibération.
- Le projet de loi stipule que les sections devront délibérer séparément avant la délibération commune.
- M. Strauss trouve que cette précaution est des plus regrettables à tous égards et qu’elle n’est pas de nature à favoriser le rapprochement du capital et du travail.
- Il juge qu’il y a là une erreur qui provient du long passé de défiance qu’on a hérité dans certains milieux contre le monde du travail. La vraie politique est de rapprocher le patron et l’ouvrier. L’accord entre eux deviendra d’autant plus facile qu’ils seront plus souvent en contact. Il est dangereux de contraindre les ouvriers et les patrons à délibérer séparément. La contrainte légale n’organise pas l’entente, mais le désaccord systématique.
- Il ne s’agit guère pour le rapporteur du rapprochement du patron et de l’ouvrier.
- Ce qui le préoccupe, « c’est de voir les ouvriers chercher à empiéter sur les droits des patrons et à prendre la direction des industries. >
- On ne saurait mieux avouer que la loi proposée n’est
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- qu’une loi de défiance contre les ouvriers représentés par leurs seuls éléments actifs, les syndicats, et si de ces déclarations et d'autres semblables, on tirait cette conclusion qu’en dépit de leurs protestations égalitaires, les auteurs de la loi ont entrevu sans déplaisir l’éventualité de son avortement dans l’indifférence générale, se tromperait-on beaucoup sur leur véritable sentiment ?
- De toutes les combinaisons imaginées par la commission pour tenir à l’écart patrons et ouvriers, celle-ci est la seule qui n’ait pas complètement réussi. Malgré sa vive opposition, un amendement de M. Strauss, appuyé par le gouvernement et portant que les sections peuvent délibérer séparément, est adopté par 154 voix contre 102.
- C’est la faculté substituée à l’obligation.
- Les débats avaient duré deux jours. Le 5 décembre le Sénat a adopté, cette fois sans discussion, en 2e lecture, la proposition Bérenger.
- A la Chambre maintenant de se prononcer.
- Les élections partielles du 4 janvier 1903 ont renforcé d’une douzaine d’unités la majorité républicaine du Sénat et c’est à l’élément ministériel, numériquement le plus fort, que va cet appoint très appréciable dans une assemblée de trois cents membres.
- c puis longtemps, d’ailleurs, le Sénat est acquis a la cause de la suprématie de l’esprit laïque pour laquelle combat le ministère actuel. Cependant, si l’on en juge par les discussions et les votes sur les projets'de loi que nous venons de rappeler, les modifications dans l’ordre économique semblent devoir y rencontrer encore quelque résistance.
- Il est à noter que le suffrage indirect n’a ouvert les portes du Luxembourg à aucun des socialistes qui se sont présentés cette année, en assez grand nombre, aux élections.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- FRANCE
- La fin d’une ligue.
- Nous avons, en avril 1901, enregistré la naissance d’une ligue pour « la défense de la vie humaine ». Ce titre n’était pas trop arbitraire puisqu’il s’agissait d’arracher à la mort les innombrables victimes des falsifications alimentaires.
- L’œuvre était placée sous les plus hauts patronages ; elle réunissait toutes les compétences et les meilleures volontés. Aucune autre ligue assurément n’aurait pu montrer, dès sa constitution, un pareil chitfre d’adhésions. Elle n’est plus. Le journal qui l’avait tenue sur les fonds baptismaux a publié naguère son acte de décès. Cette ligue née d’une explosion universelle d’indignation, a sombré dans une indifférence complète.
- Dix-huit cents cas de fraudes lui avaient été signalés, paraît-il. Sur les dix-huit cents victimes, deux seulement ont consenti à faire un procès qu’elles n’avaient ni à payer, ni à conduire, ni même à suivre !
- Nous avions fait quelques réserves sur l’efficacité des moyens d’action de la ligue et marqué notre préférence pour la solution coopérative. Plus que jamais nous sommes convaincu què les sociétés coopératives de consommation constituent la meilleure des défenses contre le danger des falsifications.
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- ITALIE
- Le gouvernement et la question sociale.
- Nous avons publié dans notre numéro d’avril, une partie du discours prononcé le 14 mars, par M. Giolitti,
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- ministre do l'intérieur, sur l’attitude prise par le gouvernement italien à l’occasion de la grève des chemins de fer.
- Voici, dans le même ordre d’idées, quelques passages du discours prononcé dernièrement par un autre membre du ministère italien, M. Galimberti, discours qui a produit une sensation persistante :
- « 11 me semble, a dit le ministre, que les socialistes créent en ce moment une conscience politique dans nos masses qui, par suite d’un servage séculaire, n’en possédaient point.
- « Je suis complètement d’accord avec Charles Ferra-ris quand il reconnaît dans l’organisation ouvrière l’instrument le plus merveilleux qui soit pour nous révéler les maux existants et pour éclairer le législateur.
- « Si le puissant capital s’organise par les Chambres de commerce, les comices agraires, les syndicats d’industrie, il est bien plus juste que le faible travail se fortifie par sa constitution en associations que l’Etat doit non seulement respecter, mais encore interroger et prudemment suivre dans l’équitable intérêt des classes travailleuses, de même qu’il interroge et suit judicieusement les représentations corporatives des capitalistes. »
- * #
- La municipalisation des services publics.
- M. Giolitti, ministre de l’intérieur, a soumis à la Chambre un projet de loi tendant à municipaliser certains services publics : eaux, gaz, tramways, éclairage électrique.
- Le projet de loi a été adopté.
- GRANDE-BRETAGNE
- Du journal « Le Temps » :
- La vie municipale en Angleterre.
- Ce n’est pas tant des congrès ouvriers que de la vie
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- ouvrière, pas tant des résolutions générales que des oeuvres locales ; pas tant, enfin, de la politique nationale des Trades-unions que de leur politique municipale, qu’un étranger doit s’instruire, s’il veut comprendre leur influence sur la vie anglaise.
- Dans toutes les villes importantes de l’Angleterre, c’est-à-dire en somme dans presque toute l’Angleterre, puisque la population rurale ne compte plus maintenant que 20 habitants sur 100, les associations ouvrières sont la force et le soutien du mouvement qu’on appelle « socialisme municipal », et qui vise la municipalisation progressive des organismes de la Vie publique.
- Sir Charles Dilke disait récemment, dans une grande revue française, que nulle part au monde l’œuvre pratique et positive du socialisme n’est si puissante et si avancée qu’en Angleterre et sous sa forme municipale.
- A l’appui de cette opinion, voici quelques arguments. Ils sont empruntés au Times qui les cite à dessein pour justifier ses cris d’alarme et provoquer une réaction contre une progressive municipalisation de la vie publique en Angleterre. /
- Non seulement le gaz, les eaux, les égouts, les parcs, les jardins, les musées, les marchés sont désormais aux mains des villes, mais voici qu’elles interviennent maintenant jusque dans tous les détails de la vie publique et privée.
- Sait-on, par exemple, que la fourniture du lait, lait pur et lait stérilisé, si importante pour la santé publique, si difficile à contrôler et à moraliser, est devenue un service public et un service municipal dans au moins une douzaine de grandes villes anglaises ? L’exemple fut donné par Saint-Helens, dans le Lan-cashire. La ville fournit au prix coûtant du lait pur et déjà stérilisé. Elle donne, en outre, aux ouvrières et aux mères de famille, les biberons et les tettines, à condition qu’ils soient rapportés régulièrement et tous les jours pour être désinfectés. Après l’adoption de cette
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- mesure et l’organisation de ce service, la mortalité des enfants diminua dans de telles proportions que bientôt Liverpool, Dunkinfield, York, Ashton-under-Lyne , Belfast et un certain nombre d’autres villes adoptaient le même système.
- Le commerce des spiritueux, du moins le commerce en détail, qui est responsable à tant d’égards du développement de l’alcoolisme, paraît également menacé d’une municipalisation, c’est-à-dire d’une régularisation et d’une répression prochaines, dans beaucoup de cités anglaises. A Devonport, la ville a décidé d’acheter et de gér,er tous les cabarets des quartiers excentriques. Ailleurs, le conseil municipal procède par voie d’expropriation et garde à son compte les public houses dont il s’est rendu acquéreur. A Glasgow, la commission chargée d’examiner un projet de municipalisation du commerce des liqueurs s’est prononcée en sa faveur. Le conseil a rejeté ce projet qui reviendra sous une autre forme. Mais Glasgow entreprend à ses frais, dans une maison municipale, la guérison de ses alcooliques, et ce ne sera pas une mince besogne. Londres a pris le même parti.
- Les hôpitaux sont encore, dans la plupart des villes anglaises, entretenus par l’initiative et la charité privées. Mais un grand nombre d’autorités locales ont cru qu’il allait de leur intérêt et qu’il était de leur devoir de prendre part à la lutte contre la tuberculose. Voilà pourquoi Sheffîeld, Worcester, le West-Riding, Edimbourg et d’autres encore possèdent déjà leurs sanatoria municipaux pour l’isolement des phtisiques et leur guérison. A Middlesborough, la commission sanitaire du conseil municipal proposa, mais en vain, de faire placer des crachoirs sur toutes les voies publiques.
- Bradford, Manchester, Leeds, Birmingham, Wol-verhampton et Liverpool fabriquent et fournissent, à leurs propres frais et dans leurs propres établissements, de la glace absolument pure pour les marchés publics, pour les fruitiers et les bouchers. Wolver-
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- hampton a même acquis le droit d’en vendre aux particuliers. Torquay élève des lapins et des moutons. Tunbridge Wells fait pousser du houblon pou'" le livrer à ceux qui seraient tentés de faire leur bière avec du buis. Colchester a des huîtres municipales dont la vente sert à diminuer les impôts. C’est un des rares parcs qui soient de rapport Plusieurs localités sont en train de fonder des boulangeries communales. D’autres ont des assurances; plusieurs possèdent une banque. West-Ham ; extrait ses propres pavés et en vend. Manchester emploie deux mille ouvriers à fabriquer du savon, de l’huile, de la chandelle et du mortier, avec les ordures qu’on transforme ailleurs en fumier. Glasgow et Tun-i bridge Wells ont leurs propres téléphones en concur-: rence avec les téléphones nationaux. Battersea possède : une scierie municipale. Enfin, dans plusieurs districts j du nord de l’Angleterre, on discute en ce moment ! l’achat de mines de charbon par les villes.
- Halifax, Battersea, West-Ham, Leeds, donnent i des concerts municipaux gratuits. D’autres ont leurs 1 théâtres ; d’autres menacent de s’offrir des music-| halls. Mais, presque partout, les mesures prises par ' les municipalités pour égayer et purifier la vie ; ouvrière, ont porté de bons fruits. Nottingham entretient à ses frais une importante université populaire.
- | Londres distribue gratis les plants de fleurs de ses ? parcs à la fin de la saison d’été. Glasgow, Liverpool | et Leicester fournissent gratis aux ouvrières des boîtes toutes plantées de fleurs pour les appuis de leurs fenêtres. A Leicester, chacune de ces boîtes représente une dépense de plus de six francs.
- Qu’il y ait, dans ces entreprises si diverses, des excès, des puérilités, des exagérations, surtout des dangers à craindre pour la prospérité des finances locales, on ne saurait guère en douter. Mais, somme toute, elles ont eu, jusqu’ici, des résultats énormes. Elles témoignent d’une vie municipale intense, Enfin,
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- silencieuses et fructueuses, elles proclament, par les faits, une évolution réelle que les déclamations et les querelles des partis ou des sectes pourraient parfois faire perdre de vue.
- BELGIQUE
- Le parti ouvrier libéral belge tenait dernièrement un congrès consacré entièrement à Pétude de la bienfaisance publique. C’est un signe heureux et fortifiant que cette coalition prévoyante des travailleurs examinant les faits dans leurs détails pratiques et élaborant un programme de défense contre la misère. Voici dans les deux catégories tracées par les congressistes les voeux qui ont été adoptés :
- Mesures préventives contre la misère
- Loi permettant la recherche de la paternité ;
- Loi punissant l’abandon des enfants ;
- Création de crèches (admission des enfants naturels);
- Instruction obligatoire avec, comme sanction, suppression du droit de vote pour les pères de famille indignes ;
- Cantines scolaires ;
- Propagande antialcoolique.—Suppression du droit de licence et des droits d’entrée sur les malts de raisin et les vins. — Diminution des droits d’accise sur la bière ;
- Organisation des écoles professionnelles et des écoles ménagères ;
- Enseignement des adultes.
- Organisation des caisses de chômage des bourses du travail.
- Développement de la mutualité ;
- Pensions ouvrières mettant les vieillards à l’abri de la faim et basée sur les trois contributions (projet Waroqué) ;
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- Mesures curatives contre la misère
- Maternités;
- Asiles de nuit et chauffoirs publics;
- Ecoles pour les enfants infirmes;
- Maisons de refuge pour les vagabonds ;
- Hôpitaux intercommunaux et hospices pour les invalides et les vieillards;
- Laïcisation des établissements hospitaliers.
- Ces mesures rentrent dans tous les programmes de philanthropie pratique. Elles sont généralement approuvées. L’une d’entre elles soulève cependant quelques objections : la répression de l’abandon des enfants. M. Paul Strauss, directeur de la Revue philanthropique, la déclare contraire à toute équité.
- « Elle ne ferait, écrit l’éminent orateur, qu’encourager l’infanticide et les avortements, parce qu’en dehors du délaissement de la mère et de la misère matérielle à laquelle la recherche de la paternité est destinée à remédier, des raisons morales intangibles déterminent une jeune fille ou une jeune femme à rechercher à tout prix le secret, le mystère. Il serait souverainement imprudent de prohiber l’abandon que la prévoyance et l’humanité commandent, au contraire, de faciliter dans les cas pressants et impérieux. »
- La Fronde cite à ce sujet l’exemple de l’Angleterre où les lois frappent durement les abandons d’enfants sans que le nombre des avortements et des infanticides en soit diminué.
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- JOB
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- LA QUESTION DE LA PAIX
- Adhésions à la Convention de La Haye
- Le Président de la Ligue internationale de la Paix et de la Liberté, M. Emile Arnaud, a écrit à M. Combes, président du Conseil des Ministres et à M. Delcassé, ministre des affaires étrangères, pour signaler à leur attention, en raison des évènements actuels, une des résolutions prises par le 1er Congrès français de la Paix, récemment réuni à Toulouse.
- Voici le texte de cette résolution :
- « Le Congrès serait heureux de voir le Gouvernement français prendre l’initiative de négociations tendant à faire déclarer ouverte la Convention de La Haye pour le règlement pacifique des conflits internationaux, afin que toute Puissance puisse adhérer sans condition à cette Convention ».
- «... Les négociations entre le Vénézuela, étranger à la Convention pacifique de La Haye et diverses Puissances signataires de cette Convention, en vue de soumettre leurs différends à la Cour de La Haye et l’annonce par la presse du désir de la République Argentine d’adhérer à la Convention dont il s’agit, — dit M. Arnaud, — donnent un caractère tout particulier d’actualité à la résolution du Congrès de Toulouse.
- « L’article 59 de la Convention de La Haye dit, en effet : « Les conditions auxquelles les Puissances qui n’ont pas été représentées à la Confèrence internationale de la Paix pourront adhérer à la présente Convention, formeront Vobjet d’une entente ultérieure entre les Puissances contractantes ». Dès lors il appartient à l’un quelconque des signataires de prendre l’initiative de cette entente. Nous souhaitons vivement que la France ait l’honneur de cette initiative, et qu’elle propose,
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- selon le voeu unanime des Amis de la Paix, que l'adhésion à la Convention pacifique de La Haye ne soit soumise, à aucune condition.
- « Nous serions heureux, M. le Ministre, d’être assuré que votre sentiment est, sur ce point, conforme au nôtre... »
- Nous espérons que le Gouvernement français répondra favorablement à cette requête. Au cas où il ne le ferait pas, les Amis de la Paix s’adresseraient aussitôt à un autre Gouvernement.
- Le deuxième Congrès national suédois , de Orebro, a arrêté, sous la présidence de M. le Dr Nilsson, le programme d’action de la Société suédoise de la Paix, ou -plutôt l’a défini clairement par des résolutions dont 1 voici la substance :
- Conclusion de traités d’arbitrage entre les Etats. Recours obligatoire à la Cour d’arbitrage de La Haye.
- Neutralisation de pays, Etats et détroits.
- Faire comprendre aux peuples qu’ils ont le devoir de se constituer en fédérations avec un parlement commun,
- : mais des gouvernements autonomes — seul moyen ! d’arriver au désarmement.'
- ; Pour la Suède en particulier, la Société a mis sur son ^programme les traités d’arbitrage obligatoire, la neutralité permanente, la déclaration de guerre par le peuple, non par le roi seul. Elle voudrait que l’armée me pût pas être mise au service d’une autre puissance [et elle espère en un désarmement partiel ou complet [.quand les relations internationales seront devenues plus naines et plus juridiques. Elle a confirmé son adhésion au Bureau de Berne.
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- Les budgets de l’Europe.
- Bel 'Economiste européen, sous la signature de son directeur, M. Edmond Théry :
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- Les dépenses d'ordre militaire de l’Europe se sont successivement élevées de 4,612 millions de francs en 1891 à 5,324 millions en 1896 et à 7,875 millions en 1901. Sur ce dernier chiffre, les dépenses extraordinaires occasionnées à l’Angleterre par la guerre du Transvaal représentent environ 1,600 millions de francs.
- En 1891, la France et la Russie avaient un budget d’ordre militaire de 1,608 millions et celui des nations de la triplice atteignait 1,457 millions. En 1901, la France et la Russie ont prévu 2,135 millions de dépenses militaires, soit, en dix années, une augmentation de 527 millions ou 32 0/0, et les nations de la triple alliance, 1,958 millions, représentant une augmentation de 501 millions ou 34 0/0.
- Pendant la môme période, et abstraction faite des frais extraordinaires de la guerre sud-africaine, le budget militaire normal de l’Angleterre a été porté de 794 millions à 1,300 millions de francs, soit une majoration de plus de 500 millions de francs.
- Heureusement que tout le monde veut la paix en Europe.
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- Le parti socialiste et la paix
- M. Millerand a prononcé le 12 octobre, à Carmaux, un grand discours au cours duquel il a été amené à faire plusieurs déclarations intéressantes.
- Le passage de ce discours concernant la politique extérieure de la France est à citer tout entier à cette place.
- « La République française veut la paix », a dit l’ancien ministre socialiste du commerce. « Elle y a été toujours étroitement attachée. Personne, dans le monde, ne saurait, sans affronter le ridicule, mettre en doute la sincérité et la constance de résolution qui ne coûtent rien à la défense de nos légitimes intérêts ni au souci de notre dignité.
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- « Le devoir et l’honneur de la République et, plus spécialement, .j'ose le dire, de notre parti dans la République, consistent précisément à rechercher et à faire triompher les procédés capables de résoudre dans la paix les conllits que, seule, la guerre brutale paraissait jusqu’ici susceptible de trancher. Il serait inexact de dire qu’aucun progrès n’a été réalisé dans cette voie.
- « Ce n’est pas inutilement que des hommes de nationalité et de langue diverses, qui honorent également l’humanité, ont entrepris, à la fin du siècle dernier, une croisade pour la paix. Le Congrès de la Haye n’a pas fait une œuvre vaine. C’est à nous, c’est aux socialistes du monde entier, c’est à tous les hommes de bonne volonté qui voient dans la guerre un phénomène plus absurde encore qu’odieux, de ne négliger rien pour que lèvent et fructifient les germes de raison, de justice et de paix semés à travers le monde.
- «Tout conspire d’ailleurs à rendre impossible le retour de ces vastes tueries où se sont anéanties, sans profit pour l’humanité, tant, de forces et tant d’espérances. Le degré d’abominable perfection où la science a amené les engins de destruction est peut-être aujourd’hui notre plus sûre garantie contre l’horreur d’une guerre dont personne au monde ne se hasarderait à prédire l’étendue des risques ni le résultat.
- «Les relations entre les peuples sont devenues d’autre part si nombreuses et si complexes, tant d’intérêts sont mêlés pardessus les frontières, les questions économiques et sociales ont pris si nettement le pas sur toutes les autres et les dominent d’une si incontestable manière, que l’éventualité d’une conflagration générale avec toutes ses conséquences apparaît chaque jour davantage comme un impossible cauchemar.
- « Pour la reléguer définitivement dans le domaine du rêve, il importe de multiplier les conventions déjà si nombreuses qui lient les nations par le nœud solide de l’intérêt réciproque. Le souci d’améliorer les communi-
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- cations entre les peuples, d’assurer à chacun le respect! au dehors des droits de ses nationaux, a donné nais-? sance déjà à une foule de traités. Il s’en faut que la| matière soit épuisée. Le travail attend sa législation in-| ternationale. Des négociations ont été entamées par les! gouvernements eux-mêmes pour aboutir sur certaines! questions — telle, par exemple, celle du travail de nuit* dans des industries déterminées — à des accords inter-j nationaux. Des suggestions ont été faites qui n’ont pas! reçu toujours l’accueil qu’elles méritaient. La diploma-1 tie — même des démocraties — est peu-soucieuse en-| core de ces transactions, soit qu’elle y soupçonne, non! peut-être sans raison parfois, des arrières-pensées poli-* tiques, soit plutôt qu'elle n’éprouve qu’un goût médio-î cre à poursuivre la solution de problèmes qu’elle tient! pour secondaires. Il faudra bien pourtant qu’elle s’ac-I coutume à leur donner la vraie place qui est la pre-| mière. I
- « Car c’est par ce moyen seulement, en tissant entre! les nations la trame serrée de conventions qui règlent tous leurs intérêts communs, que le monde en viendra à ne même plus comprendre qu’il puisse être question d’autres armes que celles de la raison et de l’équité pour dénouer les conflits aussi bien entre les nations qu’entre les individus.
- « Et ainsi lentement surgit et se précise dans les consciences l’image d’un avenir qui, non content désormais d’ignorer les brutales méconnaissances du droit des peuples, réserve encore aux nations qui les ont subies les réparations nécessaires de la justice et du droit. »
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- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- Progrès du féminisme en Russie.
- Le diplôme de docteur en médecine vient d’être décerné pour la première fois en Russie à un certain nombre de femmes qui avaient passé avec succès les examens officiels à leur sortie des écoles de médecine russes, qui leur sont enfin ouvertes.
- Jusqu’à présent les étudiantes russes étaient obligées de quitter leur pays pour faire leurs études médicales et obtenir le diplôme qui leur donnait le droit d’exercer leur profession. La plupart d’entre elles allaient en Suisse, en France, en Allemagne. D’autres ne craignaient pas d’aller jusqu’en Amérique, poussées par leur vocation et le désir de s’instruire librement. Désormais, les jeunes filles peuvent s’instruire chez elles, y prendre le diplôme et remplir la carrière médicale dans leur pays.
- D’après la Zeit, le ministre de l’agriculture en Russie aurait décidé d’instituer une école de Hautes-Etudes agricoles pour femmes. Ce serait ainsi la première école de ce genre en Europe.
- Selon le programme, déjà rédigé, le but de cette école est de donner aux femmes une instruction d’ordre général en matière agricole. Les étudiantes pourront cependant se spécialiser sur certains points. Il faudra avoir d’abord passé par un collège ou une école correspondante. Les cours dureront trois anst Les élèves travailleront dans une ferme modèle en dehors des études et des travaux de laboratoire.
- Les femmes qui sortiront de cette institution jouiront des mêmes droits que les hommes sortant des collèges agricoles existant actuellement. Elles pourront donc devenir administrateurs des domaines impériaui ou professeurs dans des écoles agricoles secondaires.
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- La date de l’ouverture de cette école n’est pas encore fixée ; mais déjà 325 jeunes filles ont annoncé leur intention de suivre les cours.
- D’une façon générale les femmes conquièrent peu à peu une place importante. Elles occupent actuellement un grand nombre de places dans l’administration de la Caisse d’épargne.
- Il était beaucoup question, il y a quelque temps, dans les milieux financiers, d’autoriser également l’accès de la Bourse aux femmes.
- La Société russe pour la protection delà santé de la femme vient de mettre un nouveau projet à l’étude. Il s’agit en la circonstance de construire une sorte d’hôtel dans lequel seulement des femmes pourraient habiter. L’hôtel serait fondé par une société d’actionnaires femmes.
- Le système de la souscription des actions est fort curieux. La femme désireuse de devenir actionnaire louera une, deux ou plusieurs chambres de l’hôtel pour une période de dix ans. A la fin de ce temps, sa part sera complètement payée et elle aura le droit de sous-louer les chambres qu’elle aura ainsi acquises, à la condition expresse toutefois que sa locataire soit une femme.
- Les plans de l’hôtel seront faits par une femme architecte et il n’y aura que des femmes comme employées d’administration et comme domestiques. L’entrée de l’hôtel sera refusée aux hommes qui seront tenus à l’écart par des règlements aussi sévères que ceux qui étaient en vigueur dans les couvents de femmes du Moyen âge.
- Si le projet est adopté par la Société, les travaux de construction commenceront dès le printemps.
- Ce que les féministes de l’Europe occidentale réclament en vain, les paysannes de la petite commune
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- LE MOUVEMENT FEMINISTE 113
- russe de Nicolskoïe, dans le district de Ribinsk, l’ont obtenu par la force des choses.
- Au cours d’une nouvelle tournée d’inspection, les autorités supérieures du district ont constaté que l’administration du village en question se trouve entre les mains des femmes. Les hommes, y compris le maire et ses assesseurs ainsi que les conseillers municipaux, sont toute l’année retenus par leurs affaires à Saint-Pétersbourg ou à Moscou. Ils ont donc chargé leurs femmes de s’occuper de l’exécution des arrêtés ou ordonnances des autorités supérieures.
- L’enquête a établi que toutes les affaires communales ont été expédiées avec la plus grande régularité. Les femmes ne manquent à aucune séance du conseil municipal et votent consciencieusement suivant leurs convictions.
- ALLEMAGNE
- Une école de peinture en bâtiments pour femmes
- On sait que le féminisme a fait de très grands progrès en Allemagne. Le recensement opéré l’an dernier a démontré avec plus d’évidence que jamais qu’il y avait désormais de l’autre côté du Rhin bien peu de carrières dans lesquelles l’activité des femmes n’ait pas tenté de s’exercer.
- Cétte fois, c’est beaucoup plus qu’une tentative. Il vient de se fonder, à Berlin même, une école exclusivement réservée aux jeunes filles qui veulent apprendre la peinture... en bâtiment.
- Les cours de cette école sont très suivis; il ne s’agit donc pas d’un cas isolé, mais d’une sorte de vocation collective pour un métier qui, jusqu’à présent paraissait inaccessible au sexe faible. Non seulement on apprend aux élèves à manier la brosse et le pinceau ; mais, deux fois par jour, un professeur de gymnastique leur enseigne le moyen de grimper aux échelles et de
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- LE DEVOIR
- se tenir sur les échafaudages sans risquer une chute fâcheuse.
- Four ces exercices, les futures peintresses ont adopté un costumo spécial qui consiste en une sorte de jupe, pantalon, une blouse de toile] serrée à la taille et des espadrilles.
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- Exemple à * suivre.
- Le professeur Jacobi, l’un des médecins les plus connus de Berlin, a légué à l’Université de la ville la somme de 12,500 francs à la condition 'expresse que cette somme ne sera versée à l’Université que le jour où celle-ci admettra les femmes étudiantes au même titre que les hommes dans au moins deux de ses Facultés.
- C’est par ce moyen même que l’Université de la Caroline du Nord (Etats-Unis d’Amérique) a été ouverte aux femmes et que miss Mary Garrett, de Baltimore, a acquis aux femmes le droit de faire leurs études médicales à l’Ecole John Hopkins.
- Ce moyen extrêmement pratique procurera, pourvu que l’exemple de M. Jacobi soit suivi un certain nombre de fois, certainement aux femmes le droit de s’inscrire comme étudiantes régulières dans les Universités allemandes.
- [Fronde).
- Une femme « maître relieur ».
- Mlle Marie Luhr, de Hambourg a passé très brillamment un examen en reliure devant une commission désignée à cet effet par 1’ « Union des Maîtres relieurs allemands ». Elle a obtenu le titre de maître relieur.
- Depuis de nombreuses années il y a- en Allemagne des femmes employées dans les ateliers de reliure, mais le cas d’une femme connaissant parfaitement toutes les parties.de ce métier est fort rare jusqu’à présent.
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- Le mouvement féministe 115
- ETATS-UNIS
- Deux femmes sénateurs.
- Mmes Celia Whiteliead et Mila Tupper Maynard ont été nommées membre du Sénat fédéral de l’Etat de Colodorade. Elles ont été élues par les socialistes delà ville de Denver.
- Les clubs de mères.
- Mme Mary Butler, de Chicago, dans une conférence récente a fait l’historique du premier « club de mères » qui fut créé en Amérique. Sa fondation remonte à près d’un siècle. C’est, en effet, en 1812 qu’une femme, mariée et mère de famille habitant la ville de Portland dans l’Etat du Maine, comprenant la grandeur des devoirs qui lui étaient échus en tant que femme et que mère, résolut de s’appliquer de toutes ses forces à les remplir le mieux possible. Elle organisa une réunion à laquelle elle convia toutes les mères de famille de sa connaissance et dans cette assemblée il fut décidé que des réunions régulières auraient lieu, dans lesquelles des prières seraient dites en faveur des enfants de toutes les mères présentes et dans lesquelles seraient discutés tous les sujets se rapportant à l’éducation et l’instruction des enfants.
- Aujourd’hui, a ajouté Mme Butler, les clubs de mères sont créés dans un esprit plus large. Ils s’intéressent à toutes les questions concernant l’enfance : hygiène, santé, éducation, instruction, moralité, etc., il n’est aucun point que les femmes membres des clubs ne discutent et n’approfondissent. Un autre trait essentiel des clubs de mères actuels est l’association des professeurs, maîtresses, directeurs et directrices d’écoles avee les mères dans le but de suivre l’enfant simultanément à l’école et à la maison et pour que la tendresse, peut-être parfois aveugle des unes, soit contre-balancée par la clairvoyance et la fermeté des autres.
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- LE DEVOIR
- Par Henry GRÉVILLE
- [Fin.)
- Puis une fière pensée l’arrêta. Si pendant l’année écoulée Carval l’avait oubliée ? Il en était maître assurément. Rien ne l’empêchait de chercher ailleurs ce que Céphise lui avait refusé. Oh ! s’il l’avait oubliée quel abîme d’amertume s’ouvrait alors sous les pas de la jeune fille ! Quelle vie désenchantée, décolorée, serait la sienne ! Rien ne la consolerait, pas même le bien qu’elle avait fait. Si sa mère était restée valétudinaire, condamnée au triste fauteuil qu’on roule dans les villes d’eaux, elle eût appris, non sans larmes, peut-être, mais sans amertume, qu’Armand avait trouvé le bonheur et le foyer près d’une autre ; mais maintenant qu’elle se voyait aussi jeune, aussi libre, près d’une mère heureuse et rajeunie, comment pourrait-elle supporter ce coup du destin?
- Promptement elle se dit que sa mère souffrirait à| jamais une intolérable torture, si elle savait que, pour] elle, Céphise^avait rejeté l’amour le plus loyal, le seulj qui fût digne d’elle. D’une voix basse, qu’elle s’efforçai de rendre calme, elle répondit, en regardant la meij bleue :
- — Maman, je t’ai toujours aimée plus que tout monde, et nul chagrin ne peut m’être cruel s’il ne mf| vient de toi. Que pouvais-je sacrifiera ma mère, puisj qu’elle est pour moi l’univers?
- Mme Maubert sentit que Céphise était sincère — et| qu’elle ne lui disait pas tout. Elle reprit avec plus d«| douceur encore;
- — Mon enfant aimé, tu m’as guérie : grâce à toi j* retrouvé la jeunesse et la santé ; j’espère que tu tel
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- CÉPHISE
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- marieras un jour — bientôt -— avec quelqu’un que tu aimeras ; — que tu recommenceras pour ton compte le chemin que j’ai parcouru près de ton père. Lorsque ton coeur aura parlé, quand ton bonheur viendra vers toi, les mains ouvertes, souviens-toi, mon enfant, que ta mère qui te doit la vie, te remercie et te bénit, dans ton existence nouvelle, comme dans la présente.
- Ses mains effleurèrent le front de Céphise penchée vers elle, puis elle prit silencieusement son sac et se mita travailler.
- XXIX
- Armand Carval sortit de chez lui sans idée bien arrêtée. Après le déjeuner de famille avec les siens, il avait senti tout à coup tomber sur ses épaules une étrange sensation d’isolement.
- Était-ce le souvenir de l’année précédente, ou la vue du bonheur paisible de son frère, avec l’aimable compagne qu’il avait su s’attacher ? Cette paix ensoleillée où roucoulaient des colombes lui portait sur les nerfs ; pour se fouetter un peu le sang, il prit la route des hautes futaies de Nacqueville.
- Elles s’enfoncent dans des ravins ombreux ; elles escaladent des croupes couvertes de fougères, les nobles hêtraies du pays normand. On voit défiler leurs troncs droits comme des cierges, d’un blanc marbré de gris, doux à l’œil, sous les hautes voûtes de ramures roussies par le vent de mer. Même par un temps calme, le vent résonne sous leur couvert comme un orgue confus sous la charpente des nefs augustes ; de temps à autre une feuille tombe, un oiseau passe, puis le silence recommence à régner en bas, sous le murmure atténué des branchages.
- Armand marcha longtemps, puis enfin, fatigué, s’assit sous un hêtre moussu. L’arbre, à sa naissance s’était élancé en trois branches qui formaient une conque à souhait pour en voir surgir une fée. Ce fut un mor-
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- LE DEVOIR
- tel qui s’v étendit, et il y vit des visions fantastiques.
- Une source coulait tout auprès, recueillie dans un \. étroit bassin où, par une toute petite percée, se mirait I un coin de ciel bleu. I
- Un coin de ciel bleu dans une source large comme une écuelle, en faut-il plus pour évoquer des rêves, lorsque le décor feuillu tout autour parle de choses merveilleuses ? Viviane et l’enchanteur Merlin s’estompèrent légèrement comme une vapeur derrière les grêles baliveaux, puis des formes plus précises plus modernes, se glissèrent entre les tiges élancées des presles ; les fougères semblèrent s’entrouvrir pour laisser passer une enchanteresse— et Céphise apparut au rêveur.
- Non, il ne l’avait pas oubliée. Revenu là, dans ce décor charmant où il l’avait tant souhaitée à son côté, il la sentait reprendre sur lui l’empire des anciens jours.
- Il revoyait sa grâce presque hardie et pourtant si délicate, si correcte ; il l’entendait dire ces paroles qu’elle seule pouvait prononcer, étant seule assez chaste pour que nul n’y pût apporter d’autre interprétation que celle qu’elle avait choisie. Elle seule, hélas ! comblait l’âme et les souhaits d’Armand ; seule elle était désirable et seule pouvait porter à son côté le fardeau de la vie. Pourquoi ne l’avait-elle pas aimé?
- Cette cruelle question le harcelait, et, en même temps qu’il se la posait, il n’y croyait pas. Sans la venimeuse parole d’Isaure, il s’en fût rapporté à son bon sens, à son instinct d’amoureux. Elle l’avait aimé, il avait senti sa chaude sympathie l’envelopper comme un rayon de lumière; ils avaient tant de goûts communs et tant d’antipathies pour les mêmes choses, ce qui rapproche au moins autant. Et cette confiance exquise, témoignée à lui seul, par des sourires, par des rougeurs... On ne rougit pas devant un frère, un beau-frère encore moins ! Et cette gaieté charmante, au milieu de ces incompréhensibles moments de mélancolie. .. Est-on gaie de la sorte lorsque celui qu’on aime se marie ?
- JW"
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- CÉPHTSE
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- — Oh! j’en saurai le fin mot! se dit Carval en se levant tout à coup, avec une sorte de rage. Cette mauvaise Isaure est bien loin maintenant, elle ne peut plus rien embrouiller; je saurai la vérité, quand je devrais la demander à Céphise les yeux dans les yeux !
- Il partit plein d’ardeur, faisant des emjambées énormes, comme un homme qui se sent capable de surmonter tous les obstacles. Quittant le joli sous-bois plein de fleurs et de trous cachés, il arriva, après avoir sauté un fossé, à une belle route ombragée qui tournait court au fond du vallon.
- Là, il s’arrêta. Remonterait-il vers sa maison, ou irait-il ce jour même, sur l’heure, du côté de la mer, c’est-à-dire aux Pavillons ?
- Une autre source, exquise, sous son toit de vieilles . pierres moussues, suivant l’usage du pays, tapissées de fougères et de scolopendres, attira son regard. Ce voyageur, cet hydrographe avait une tendresse innée pour les sources, trouvant que la plus humble porte en elle quelque chose à la fois de familial et de mystérieux; le trop-plein de celle-ci s’en allait doucement vers la mer en chantant une chanson à peine perceptible, en faisant frémir insensiblement son lit de cresson... Armand s’y lava les mains et la figure, pour rendre hommage à la modeste naïade, puis suivit le ruisseau.
- Un bruit rapide, étouffé, comme le vol d’un gros oiseau de nuit, le fit se retourner ; ..avant qu’il eût eu le temps de se garer , une bicyclette flambant neuve et son cycliste passèrent si près qu’il fût effleuré ; et suivant les immuables lois de la mécanique, invoquées le matin même par de Vautrait, le pauvre Gaëtan, au lieu de tourner avec la route, s’en alla donner du nez dans le mur de la fontaine, ce qui l’arrêta net; sa machine et lui roulèrent ensemble dans le cresson.
- — Aussi ! fît Armand, sans le reconnaître, s’emballer à la descente et descendre à droite quand la route tourne à droite, on est sûr de son affaire !
- Gaëtan lui eût volontiers cité le propos de l’enfant de La Fontaine ;
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- LE DEVOIR
- Eh ! mon'ami, tire-moi de danger,
- Tu feras après ta harangue !
- Mais il n’était pas en état de songer aux citations, ayant le nez très endommagé et deux ou trois dents si fortement ébranlées qu’il n’était guère sûr de ne pas les voir tomber s’il ouvrait la bouche.
- Carval avait l’âme sensible : il s’approcha du cresson et en retira le cycliste malheureux, dans lequel il reconnut alors un Maubert.
- — Comment, Gaëtan, c’est vous? Vous avez grandi de la tête. Mais, au nom du cyclisme, pourquoi vous emballez-vous à la descente?
- — Je ne me suis pas emballe, expliqua l’infortuné, c’est ma bicyclette !
- Il crachait le sang tout en parlant, et Carval vit le moment où il allait perdre connaissance, tant il devenait vert. Plongeant dans l’impassible fontaine ses deux mains réunies en gobelet, il apporta de l’eau au blessé, tant pour boire que pour se laver; après avoir répété cette opération une demi-douzaine de fois, il eut le plaisir de constater qu’une partie de la couleur verte dont il avait été effrayé provenait du reflet des feuilles sur un teint qui, naturellement, n’était pas rose.
- — Retirez-la de l’eau\ s’il vous plaît, fit Gaëtan d’une voix encore faible ; elle a beau être nickelée...
- Armand comprit qu’il s’agissait de la bicyclette et lui rendit le service demandé.
- Alors, avec le regard d’une mère dévouée, Gaëtan voulut s’approcher du précieux instrument et l’essuyer, au moyen de ce qui pouvait rester de sec à son mouchoir de poche; mais il fut pris d’un étourdissement accompagné de telles douleurs que, poussant un cri, il faillit se laisser choir.
- Armand le retint d’un poignet vigoureux.
- — Pas de bêtises, fît-il avec autorité. Nous allons nous allonger sur l’herbe, dans un endroit sec — pas de cresson — et je vais vous palper de la tête aux
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- CÉPH'ISE
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- pieds. Quand ça vous fera mal, vous le direz.
- Gaëtan se laissa faire. Ça lui faisait mal en un nombre considérable d’endroits, mais, somme toute, il n’avait rien de cassé.
- — Vous serez quelques jours sans remonter sur votre machine, lui dit Carval après qu’un nombre suffisant de petits cris eut affirmé l’existence d’une quantité correspondante de contusions , tant internes qu’externes, mais vous pouvez vous vanter d’avoir eu de la chance ! Cependant, si favorable que soit l’étoile de vos jours, en attendant que vous soyez plus maître de vos talents , je vous conseillerai de préférence l’exercice en plaine.
- — Ça n’est pas si drôle ! répondit Gaëtan avec un soupir.
- Il était sur le dos, les yeux perdus dans le bleu du ciel qu’on voyait à travers les feuillages.
- — Monsieur Carval, dit-il, vous allez bien me tenir un peu compagnie, pendant que je me repose?
- — D’autant plifs facilement, jeune imprudent, que je vais vous ramener chez vos parents; et vous n’irez pas vite , allez !
- — Croyez-vous?
- — Essayez !
- — Non, merci ! je préfère attendre un peu. Asseyez-vous auprès de moi, monsieur Carval.
- Armand le regarda et réfléchit.
- — Non, mon cher ami. Je vais chercher la petite voiture à âne de ma mère; dans une heure, je serai ici et je vous réintégrerai au domicile paternel. Vous êtes absolument incapable de marcher.
- — Ça m’en a un peu l’air, dit philosophiquement Gaëtan ; c’est pour ça que je voulais causer avec vous.
- — Nous causerons en route. Vous n’êtes pas arrivé, soyez tranquille.
- Sur cette parole consolante , Carval ayant glissé son veston sous le dos du jeune homme, pour lui éviter un rhume, s’en alla rapidement vers sa maison.
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- LE DEVOIR
- Les yeux dans le bleu, Gaëtan reposa.
- Il ne contempla pas très longtemps, car Armand le trouva, une heure après, plongé dans un sommeil où il faisait des rêves peu agréables, à en juger par l’expression de son visage. Le hisser dans la petite charrette fut une opération douloureuse, malgré la douceur de Carval et la patience de la bête. Gaëtan fut, du reste, « digne fils d’un héros », car s’il fit beaucoup de grimaces , il ne proféra aucun son.
- Lorsqu’ils eurent quitté la jolie petite fontaine si fâcheusement rencontrée, Gaëtan pria son ami de modérer le trot de Manette. « Le pas suffira » , dit-il, et, en effet, les mouvements les plus doux lui étaient pénibles.
- Cependant, on se fait à tout, et, au bout de dix minutes , le jeune homme, optimiste par tempérament, trouva qu’il y avait du bon dans son affaire.
- — Savez-vous, dit-il, que j’ai eu une fameuse chance de vous rencontrer? Il ne passe pas une personne par jour sur cette route l’après-midi. J’aûrais très bien pu rester là jusqu’à demain. C’est ma famille qui aurait été dans un état! A propos, où est-elle? fît-il avec un soubresaut au moins inutile.
- Armand comprit qu’il parlait de la bicyclette.
- — Derrière vous, attachée à la voiture.
- — Elle n’a rien de cassé ?
- —* Nous demanderons cela au vétérinaire.
- Gaëtan sourit et s’allongea de son mieux sur les coussins très judicieusement aménagés par Carval.
- — C’est vrai que nous en avons au moins pour une heure.'De ce train-là, peut-être deux... Vous souvenez-vous, monsieur Carval, d’un jour, l’an dernier, où nous vous avons rencontré sur la route de Cherbourg, Céphise et moi? Je conduisais.
- — Je m’en souviens très bien , répondit Carval.
- — J’ai toujours regretté de ne pas vous avoir parlé ce jour-là...- Ça m’est resté comme le souvenir d’une bêtise. Céphise ne voulait pas , mais si j’avais insisté...
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- CÉPHISE 123
- — Elle ne voulait pas ? demanda Carval, qui regardait les oreilles de Manette.
- — Elle disait que ce n’était pas convenable ; je crois qu’elle avait raison, mais tout de môme, si vous étiez monté... Elle allait à Paris, vous savez ?
- D’un signe, Carval exprima qu’il savait.
- — Quand elle est revenue, ce n’était plus la môme chose; maman était trop malade...
- — Elle a été bien souffrante? demanda Armand pour soutenir la conversation.
- — Elle a failli mourir ; tout ça, c’est la faute d’Isaure. Elle est menteuse, Isaure, vous savez? Il ne faut jamais croire ce qu’elle vous dit.
- Carval ne répondit rien ; il voyait devant lui la silhouette de la jeune fille dans son costume de voyage, il entendait les paroles de sa voix rêche...
- — D’abord, elle a toujours été jalouse Ale Céphise ; elle ne peut pas supporter que personne soit aimable ou jolie, ou ait de l’esprit, et Céphise a tout ça; jugez un peu ! Je ne sais pas ce qu’elle vous a dit, mais ça a dû être un mensonge.
- Carval fit un geste vague. Comment répéter ce qu’avait dit Isaure? Cela n’aurait même pas de sens compréhensible.
- — Je sais seulement une chose, moi, dit Gaëtan confidentiellement, en se rapprochant de son compagnon par un mouvement qui le fit cruellement souffrir. C’est que vous êtes venu un bien mauvais jour. Ce jour-là, le docteur Legendre avait dit à Céphise qu’il ne répondait pas de la vie de maman.
- — A ce point-là? fit Armand en le regardant au fond des yeux.
- — Positivement ; qu’il faudrait des soins minutieux pendant longtemps ; et comprenez : papa était dans les ennuis jusqu’au cou avec son premier pont; et puis, il y en avait un autre, un pont, qui n’allait pas mieux, dans le Tyrol ; celui-là, nous y avons été ensemble, et ça s’est bien arrangé; l’autre aussi,
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- LE DEVOIR
- d’ailleurs. Mais on ne savait pas comment ça finirait. Alors, vous voyez, Isaure mauvaise comme une teigne, papa avec ses ponts, maman en danger de mourir... Non, monsieur Carval, ça n’était pas une bonne journée pour... pour la visite que vous étiez venu faire.
- Gaëtan s’arrêta très fatigué, car tout son pauvre visage le faisait cruellement souffrir pendant qu’il parlait.
- — Je comprends ! fit Carval en ralentissant encore le pas de la docile Manette
- Gaëtan, les yeux fermés, recueillait ses forces afin de terminer tout ce qu’il s’était promis 'de dire. . Il les rouvrit et regarda au loin sur la route.
- — Tiens, dit-il, voilà Roger qui revient de Cherbourg avec le docteur Legendre ! Vous ne les voyez pas, qui filent là bas ? Faut-il qu’ils se soient dépêchés ! Roger était encore à la maison quand je suis parti: c’est vrai (lue j’ai été longtemps, ajouta-t-il avec tristesse. Ils seront aux Pavillons une heure avant nous. J’espère que maman n’est pas plus mal. Ça doit être pour Colette.
- Il respira plus longuement, puis regarda Carval de ses yeux de chien honnête, où brillait une affection dévouée, en même temps qu’une certaine malice d’écolier futé.
- — Vous avez cru ce que vous a dit Isaure, monsieur Carval. Dites-moi, ça vous serait égal que je vous appelle Armand!
- — Si tu veux, mon garçon ! dit familièrement son ancienne connaissance, devenue tout à coup son ami.
- — Eh bien, Armand, vous avez eu tort; vous n’avez rien compris ce jour-là, et moi qui ai l’air — qui avais l’air d’une bête, rectifia Gaëtan avec un sentiment très neuf de son développement récent — j’avais compris. Céphise a dû vous dire qu’elle vivrait toute seule, rien que pour maman ; ou bien, si elle ne l’a pas dit, elle l’a pensé et c’est la même chose ; là-dessus, vous êtes parti, vous, très correctement, u’est-ce pas ?
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- CEPHISE 125
- — Oui, fit Armand, qui rongeait son frein depuis un moment.
- — Eh bien, quand vous avez été parti . non, vous ne saurez jamais ce qu’elle a pleuré !
- Elle a pleuré? répéta Carval, en tirant sur les guides de Manette qui s’arrêta court.
- — Aïe! Oui, Armand, elle a pleuré... Nous avons pleuré toutes les larmes de notre corps.
- — Ensemble? demanda l’ingénieur avec un pli de la lèvre qui pouvait aussi bien être un sourire qu’un sanglot.
- — Oh ! vous ne l’auriez pas voulu ! répliqua Gaëtan avec une expression presque identiquement semblable. Séparément. Et maintenant si vous voulez aller un peu plus vite, came fera plaisir, car pendant que le docteur Legendre est là, il fera bien de me tâter un peu les os, où j’ai rudement mal. Vous pouvez trotter, allez, c’est-à-dire Manette, car pour ce que j’ai d’agrément... !
- Carval mit l’ânesse au trot ; cependant, le soleil était déjà caché derrière les promontoires, pour reparaître bientôt sur la mer, lorsqu’ils arrivèrent à l’avenue des Pavillons. Au portail se tenait Céphise, inquiète, guettant la route . En les voyant , elle rougit et pâlit en même temps. Gaëtan avait beau l’appeler de la voix la plus gaie qu’il pût évoquer, elle ne pouvait se résoudre à regarder au fond de la charrette.
- En deux mots Armand lui expliqua l’aventure.
- — Que maman va avoir peur! dit-elle. Et justement elle est près de Colette.
- Aussitôt Gaëtan se hissa sur son séant.
- — Je suis un vieux lâche, dit-il, de n’y avoir pas pensé. Aidez-moi
- Il fut debout bien plus tôt qu’on ne s’y attendait.
- — Prêtez-moi votre canne dit-il, et je vais rentrer comme un monsieur.
- Il marcha en effet tout seul et fit les cinquante mètres de l’avenue.
- Céphise, sans mot dire, avait pris les devants; Carval
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- 126
- Le devoir
- se dirigea vers les écuries pour* y remiser son modeste équipage, et rejoignit le jeune garçon. M. Maubert et Céphise sortirent à leur rencontre.
- — Papa, dit Gaëtan, je n’ai rien de cassé; sans ça, je ne pourrais pas marcher.
- — Vilain garnement ! dit le père, moitié content, moitié fâché, tu ne fais jamais que des sottises.
- — Oh ! si on peut dire ! fît le jeune homme en s’appuyant d’une main sur sa soeur, de l’autre sur Armand, pour gravir le perron. Je n’en ai vraiment fait que deux : le jour où j’ai blessé Roger, et celui où j’ai mis le feu à la maison...
- — Sapristi de mâtin ! s’écria M. Maubert. J’avais toujours pensé que c’était toi ! Mais toi et Céphise, vous vous étiez toujours si bien entendus pour me tromper...
- La fenêtre du pavillon en face d’eux qui donnait sur la mer éblouissante s’ouvrit tout à coup, embrasée par les rayons d’un soleil aveuglant ; et dans la gloire du couchant apparut de Vautrait fort ébouriffé ; il élevait dans ses deux mains un petit paquet de linge blanc.
- — Un fils ! cria-t-il.
- Il restèrent tous muets de joie ou d’émotion. Alors, Armand s’approcha de Céphise, restée un peu en arrière.
- — Vous avez pleuré pour moi, lui dit-il tout bas; si vous saviez ce que j’ai souffert pour vous?
- Elle le regarda avec un sourire où perlaient des larmes, puis, lui prenant la main, l’entraîna dans la maison.
- — Allons trouver maman, lui dit-elle.
- FIN
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- Assurances mutuelles
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- Assurances Mutuelles
- MOUVEMENT DE SEPTEMBRE 1902, A GUISE
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes...... 2.441 65 î
- Subvention de la Société......... 439 32 v 3.249 47
- Malfaçons et Divers.............. 368 50 )
- Dépenses..................................... 3.849 55
- Déficit en septembre....................600 08
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes....... 512 40 j
- Subvention de la Société.......... 170 45 > 682 85
- Divers............................ » » j
- Dépenses........... .......................... 907 30
- Déficit en septembre............ ......224 45
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et Divers 6, .503 991
- Intérêts des comptes courants et du titre d’épargne 11. ,480 44
- t -1 , .976 45 )
- Dépenses :
- 122 Retraités définitifs 8, .309 05 i
- 5 — provisoires 258 50
- Nécessaire à la subsistance 3, .011 20 \ 13. .120 97
- Allocations auxfamilP des réservistes 458 » 1
- Divers, appointem., médecins, etc. 1 .084 22 /
- Déficit en septembre........... 1.640 53
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes.. 733 10 i
- Subvention de la Société..... 231 43 j
- Dépenses............................... 1.138 62
- Déficit en septembre......... .....174 09
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er juillet au 30 septembre <902 35.381 68 ) ,a AO » individuelles » » 11.281 40? 46'663 08
- Dépenses » » .......... 55.982 63
- Excédent des dépenses sur les recettes..
- 9.319 55
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL AU FAMILISTÈRE DE GUISE
- MOIS DE SEPTEMBRE 1902.
- Naissances :
- 5 septembre.
- 14 —
- 15 —
- 16 —
- — Abraham Emilienne Irma, de Abra ham Emile et Julliand Virginie.
- Merville Paul-André, deMerville Jules A vit et de Germain Angèle.
- Rabot René-André, de Rabot Jules Adolphe et de Fanielle Maria Eternelle.
- Berlemont Germaine-Jeanne, de Ber-mont Jules et de Thoret Jeanne.
- Décès :
- 12 — Macaine Alfred fils, âgé de 13 ans.
- 26 * — Hamel Ernestine, âgée de 16 ans.
- 30 — Blairon Renée, âgée de 2 ans.
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nimos. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES.
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- DOCUMENTS POUR UNE
- COMPLETE
- de J.-B. André GODIN (1)
- Glorification du Travail. Emancipation \%\ -
- du Travailleur.
- Règlement d’ateliers et fonds de secours mutuels chez Godin, 1857. Conférence touchant l’égalité des salaires. Droits et devoirs sociaux. Position du problème de rémunération du travail.
- Le plus ancien règlement d’ateliers afférent à l’usine de Guise, que nous ayons en mains , est daté 31 janvier 1857. C’est un recueil des mesures d’ordre en usage (2). 11 comprend 30 articles répartis en 7 sections : « Dispositions générales , Fonderie, Ajustage, Police des ateliers, Entrée et sortie des marchandises, De la paie, Des secours. »
- Susciter chez l’ouvrier l’effort dans le sens de la meilleure exécution du travail ; amener les gens à s’occuper utilement les uns des autres ; orienter tout le personnel vers la pratique des égards mutuels, de la bienveillance, de la franchisé, de la cordialité : tel est le but visé par ce premier règlement.
- Voyons en quelques traits :
- « Article 1. Le règlement est et devra être la règle écrite en usage dans l’Usine ; ses dispositions devront toujours avoir pour but :
- (1) Appendice, p. 60, tome 26e, Le Devoir, janvier 1902.
- (2j Une pièce (de nos dossiers) annotée de la main de Godin reporte à 1852 le fonctionnement du premier fonds de secours mutuels dans aon établissement et, conséquemment, du règlement qui nous occupe.
- 1
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- Le devoir
- « 1° D’assurer la perfection et la bonne exécution des travaux de FUsine, de manière à y favoriser le développement du travail par une réputation justement méritée de bonne fabrication ;
- « 2° De maintenir, par les plus, sages mesures que l’expérience inspirera, des rapports de confraternité agréables entre toutes les personnes attachées à l’établissement;
- « 3° De les engager, ouvriers , patrons et employés, à n’admettre dans leurs relations que les formes d’une urbanité franche et d’une véritable politesse.
- « Le règlement devra, enfin, être toujours l’expression de la meilleure ligne de conduite à suivre, autant dans l’intérêt particulier de l’ouvrier que dans celui de la bonne direction de l’usine, ce qui est la plus solide garantie d'un travail continu pour l’avenir.
- « Les ouvriers de l’établissement pourront toujours proposer, par l’organe de leur comité, d’introduire au règlement les amendements qui auraient pour but d’en rendre l’application plus utile.
- « Ce réglement sera affiché.....»
- Touchant le comité, nous lisons :
- « Art. 30. Les ouvriers de l’établissement nommeront tous les six mois , un comité composé de six membres , dont deux choisis parmi les ajusteurs, deux parmi les mouleurs, et deux parmi les ouvriers et ouvrières de l’émaillage , du magasin, de la râperie et des autres ateliers. Les membres du comité doivent être élus en dehors des employés et des chefs ouvriers ; ils sont toujours rééligibles.
- « La principale fonction du comité des ouvriers consiste à prendre connaissance de l’état de la caisse des amendes, qu’il peut vérifier au bureau au moins tous les mois et plus souvent s’il le juge convenable. Il
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- Documents biographiques 131
- règle avec le patron l’emploi à faire des amendes en caisse, excédant la réserve.
- « La liste des amendes est remise, chaque quinzaine, au comité qui est consulté pour faire connaître la vérité sur les réclamations auxquelles elles peuvent donner lieu.
- « Le comité des ouvriers pourra être appelé à donner son avis sur les mesures qui seront prises en vue de l’amélioration du bien-être des ouvriers attachés à l’établissement. »
- Quant à la réserve dans la caisse des amendes, son objet est déterminé comme suit :
- « Art. 29. Les pertes qui pourraient survenir sur les avances faites aux ouvriers malades seront, autant que possible, comblées par le produit des amendes.
- « A cet effet, une réserve de 300 francs sera maintenue sur la caisse des amendes. »
- Cette motion d’avances aux ouvriers malades nous fait saisir le développement graduel des choses dans l’industrie fondée par Godin.
- Tout au début il travaille seul (1), puis il occupe un , deux, trois ouvriers et ainsi de suite. 11 n’y a pas alors de caisse de secours proprement dite dans son établissement. Ces caisses commençaient seulement à s’introduire en industrie et, du reste, leur institution exige un certain nombre de travailleurs.
- Quand la maladie frappait l’un ou l’autre de ses ouvriers, que faisait Godin ? Il avançait les sommés nécessaires au soutien du malade et de la famille, s’il y avait lieu ; et l’ouvrier s’acquittait par portions graduées lorsqu’il reprenait le travail.
- Des pertes, on le conçoit, devaient survenir par motifs divers ; exemple : Des ouvriers quittant la région
- (i) Le Devoir tome 21*, 1897, numéro d’août, p. 449.
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- LE DEVOIR
- avant remboursement des avances... etc., d’où la prescription d’une réserve de 300 fr., sur la caisse des amendes, le surplus des fonds étant distribué suivant les décisions du comité administratif, c’est-à-dire des délégués ouvriers. Mais le nombre des travailleurs croissant chez Godin, il devint possible de constituer à la place du modeste fonds mutuel dit caisse des amendes , une véritable caisse de secours, laquelle fut alimentée non-seulement par les amendes et retenues, mais par une cotisation volontaire des ouvriers ; cotisation facultative à l’origine et très-vite ensuite consentie par tous sans exception.
- Elle se montait à cinquante centimes par quinzaine et était portée en compte de chacun. Tous les six mois, les intéressés nommaient entre eux le comité de surveillance et direction.
- Exposant ces faits dans son volume « Solutions sociales » , Godin écrit, p. 29 : « Le comité élabore, modifie et révise les statuts, suivant les circonstances ; le patron ne fait qu’exécuter les décisions du comité.
- « Le comité décide de l’emploi des fonds de la caisse ; il surveille la liste des malades et des ayant droit; il prescrit les mesures à prendre à leur égard.
- <c Chaque semaine, la comptabilité lui remet le tableau :
- Des cotisations encaissées,
- Des amendes,
- Des retenues pour malfaçon ,
- Des secours payés aux malades ;
- « Par conséquent, le débit et le crédit de la caisse, dont il peut vérifier l’exactitude quand il le juge convenable. .
- « Dans ces conditions, les caisses de secours sont débarrassées de ces causes de récriminations, malheu-
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES 133
- reusement trop souvent fondées, lorsqu’elles sont gérées sous le régime autoritaire du patron ; car, quelle que soit la bonne volonté d’un chef d’industrie, il ne peut descendre à tous les menus détails dont une caisse de secours doit véritablement être l’objet; et si, en principe, le droit de gérer ces caisses est contestable pour le patron, à plus forte raison doit-il s’abstenir d’en confier l'administration à des subalternes, et de la refuser à ceux qui les alimentent de leurs salaires.
- « Les ouvriers gérant leurs intérêts par la voie de mandataires dont ils ont le libre choix, les causes de suspicion et de mécontentement disparaissent. S’ils ont à se plaindre de leur commission administrative , ils la changent et en nomment une autre ; et comme la comptabilité de l’usine n’intervient dans la gestion des intérêts des sociétaires que pour exécuter leurs décisions, son intervention est considérée comme un service dont la masse ouvrière lui est reconnaissante.
- « Pourtant, ce ne sont là que des mesures de simple équité, et profitant plus au chef d'industrie lui-même, que les habitudes d’omnipotence traditionnelle léguées par le passé à ceux qui ont succédé aux pouvoirs féodaux.
- « Ce n'est donc pas à titre de solution que ces questions sont abordées ici, mais comme indication de simples palliatifs et d’exemples, qui n’ont d’autre but que de démontrer combien notre organisation industrielle est en défaut. La démoralisation et la misère des classes ouvrières de centres considérables d’industrie, ne tiennent, le plus souvent, qu’à ce fait, que des expédients de cette nature sont encore négligés.
- « L’organisation du travail est à son berceau, le problème en a été malheureusement trop peu étudié ; l’heure est venue où tous les amis de l’humanité doi-
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- LE DEVOIR
- vent s’enquérir des mesures et des règles propres à effacer la servitude et les douleurs dont le travail a été accablé, afin d’y substituer la liberté et les éléments de charme qui doivent entourer cette fonction supérieure de l’homme à l’égard de la nature et de ses semblables.
- « Rien n’est à dédaigner dans ce difficile problème de l’accord des principes et des intérêts; les solutions pratiques ont toutes leur importance, lorsqu’il s’agit de concilier le travail avec la liberté ; et il serait heureux que le cercle dans lequel l’expérience peut à peine se mouvoir, fût agrandi et débarrassé des obstacles que la routine, les préjugés et la loi elle-même lui créent à chaque pas. »
- Dans le premier volume du Devoir (1878), Godin publiant des articles sur l’institution d’une « Caisse nationale d’assistance des travailleurs » et jugeant utile d’indiquer des mesures pratiques, expose ce qui se fait dans son propre établissement. Nous lisons (1) :
- « Grâce à ces combinaisons » (administration de la caisse de secours par un comité de délégués des ouvriers; versement dans la caisse : 1° des amendes; 2<> des retenues) ; « les trois principales questions de l’accord entre patrons et ouvriers au sujet des caisses de secours sont résolues :
- « loUn comité élu par et parmi les ouvriers administrant la caisse et strictement tenu au courant des recettes, des dépenses et de l’état de l’encaisse, rend toute suspicion impossible ;
- 2° Les amendes qu’il est nécessaire d’appliquer dans l’atelier pour le maintien du règlement étant abandonnées à la caisse, la masse en profite et se trouve alors disposée à faire elle-même respecter le règlement, au
- (1) Le Devoir, tome l,r (1878), p. 259.
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- lieu de prendre parti pour les réfractaires, ce qui ne manque pas d’arriver quand le chef d’industrie considère les amendes comme dédommagement d’un préjudice qui lui est causé dans la production, et, pour ce motif, les retient à son profit;
- « 3o Les retenues pour malfaçons étant versées à la caisse, l’ouvrier les accepte sans murmurer, sachant bien qu’elles lui reviendront en cas de maladie. Au contraire, quand le patron les encaisse, ces retenues (bien que toujours inférieures de beaucoup à la perte subie par l’établissement pour détérioration ou perte de matières de la part de l’ouvrier) soulèvent immanquablement le plus vif mécontentement chez le travailleur dont elles diminuent le salaire : Ce mécontentement ne se produit pas, quand les retenues font retour à la caisse de secours, et l’ouvrier a, en outre, la possibilité d’en appeler à ses pairs ; car le comité de la caisse est là pour approuver ou désapprouver l’application de la retenue, ainsi qu’il le fait d’autre part en ce qui concerne les amendes. »
- Vve J.-B.-A. Godin , née Moret.
- (A suivre).
- }
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- LE DEVOIR
- LES RÉGIES MUNICIPALES
- Le projet de loi sur « la régie directe des services publics par les municipalités », adopté le 7 décembre 1902 par la Chambre italienne des députés, va être prochainement soumis aux délibérations du Sénat.
- Les membres de cette assemblée ont reçu, le 2 février, communication du rapport du bureau central. Dans ce document, le rapporteur, M. Mezzanotte, expose , avec une grande clarté, le but du projet, et il en propose l’adoption.
- Comme la ratification par la Chambre haute des conclusions du rapport ne saurait faire aucun doute, le projet ne tardera pas à devenir définitif.
- Au moment où la complexité croissante des besoins collectifs dans les agglomérations urbaines grossissantes pose en tous lieux le problème du meilleur agencement possible des services publics, il peut être intéressant de connaître comment on l’a résolu en Italie.
- Nous regrettons que ses dimensions ne nous permettent pas de reproduire ici le rapport présenté à la L Chambre par le professeur Angelo Majorana sur le! projet du ministre Giolitti. Ce rapport n’est pas seule-F ment, en effet, le lumineux commentaire d’un projet! auquel, d’ailleurs, l’honorable professeur a fait appor-I ter quelques heureuses modifications; c’est, en même! temps, un exposé aussi savant que complet, dans sa[ concision, de l’état de la question de la municipalisation des services publics en Italie et ailleurs.
- L’article 1er de la loi italienne établit que les communes peuvent prendre en mains l’établissement et
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- LES RÉGIES MUNICIPALES
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- l’exploitation directe des services publics et spécialement des services suivants :
- 1. Construction d’aqueducs et fontaines et distribution d’eau potable.
- 2. Établissement et exploitation de l’éclairage public et privé.
- 3. Construction d’égouts et utilisation des matières fertilisantes.
- 4. Construction et exploitation des tramways et traction animale et mécanique sur le territoire communal.
- 5. Construction et exploitation des réseaux téléphoniques sur le territoire de la commune.
- 6. Établissement et exploitation de pharmacies.
- 7. Voirie publique et déblayage des immondices.
- 8. Transports funèbres, même avec droit de monopole, excepté les transports de membres des congrégations, confréries et autres associations constituées dans ce but et reconnues comme personnes morales.
- 9. Construction et exploitation des fours normaux dans le but d’empêcher la hausse artificielle du prix du pain.
- 10. Construction et exploitation d’établissements de boucherie, même avec droit de monopole.
- 11. Construction et exploitation de marchés publics, même avec droit de monopole.
- 12. Construction et exploitation de bains et lavoirs publics.
- 13. Fabrication et vente de la glace.
- 14. Construction et exploitation d’asiles de nuit.
- 15. Établissement et exercice d’omnibus automobiles et de tous autres moyens de locomotion destinés aux communications publiques, dans l’enceinte du territoire communal.
- 16. Production et distribution'de force motrice hy-
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- LE DEVOIR
- draulique et électrique et construction des établisse-ments ad hoc.
- 17. Affichage public, même avec droit de monopole, en
- exceptant les manifestes électoraux et les actes des autorités publiques. [
- 18. Séchoir pour maïs et dépôts similaires. I
- 19. Établissement et vente de pépinières, spéciale-1 ment pour vignes et autres plantes ou arbres fruitiers. I
- Certains ont exprimé la crainte que la liste des servi-1 ces susceptibles d’être mis en régie ne fût, par la suite, considérée comme étant restrictive. [
- Evidemment en pareille matière on ne saurait trop! mettre de précision. Qu’on se rappelle l’histoire de lai pharmacie municipale de Roubaix qui provoqua un si F retentissant débat, le 20 novembre 1894, à la Chambre £ des députés.
- Le Conseil municipal de Roubaix avait voté un crédit pour l'établissement d’un service pharmaceutique à prix de revient. La délibération du Conseil municipal fut annulée par le préfet du Nord sous le prétexte que « l’ouverture d’une pharmacie municipale affectée au public ou de tel autre établissement de vente ne figure pas au nombre des institutions que la loi de 1884 autorise les assemblées communales à créer ».
- De là l’interpellation du député de Roubaix, M. Jules Guesde, qui soutint vainement que ce qui n’est pas strictement défendu par la loi est permis.
- La question de la pharmacie municipale ne se pose pas pour les communes italiennes, puisqu’elle est résolue affirmativement par la nouvelle loi.
- D’ailleurs, la chose était amorcée déjà ; la loi sani' taire du 22 décembre 1888, article 15, dispose que, dans les communes dépourvues de pharmacies, le médecin chargé du service municipal pourra, sur l’autori*
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- LES REÇUES MUNICIPALES
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- sation du préfet, après avis du conseil provincial, annexer une pharmacie à son service médical. Cette disposition a été confirmée par la loi du 21 décembre 1899 et le règlement du 14 mars 1901. D’autres motifs que le désir de fixer, en étendant le champ de son application, la disposition de la loi de 1888, ont amené la commission à proposer la municipalisation facultative des pharmacies. Elle a surtout obéi à l’impérieuse sollicitation de frayer à cet indispensable service une voie à, travers les broussailles de la plus incohérente des législations.
- Pour les autres services non énumérés dans la loi, il est permis de penser que dans l’application on s’inspirera de l’interprétation du rapporteur qui a insisté sur le caractère simplement indicatif, et non restrictif de l’énumération des services faite à l’article 1er du projet. La commission n’a pas, en effet, «prétendu fixer des bornes à l’initiative féconde des communes > , qui auront toujours « la faculté de prendre en mains tels autres services que les conditions locales exigeront».
- D’après l’article 2, chacun de ces services doit constituer une administration spéciale séparée de l’administration communale et ayant son budget à part, mais pas de personnalité juridique distincte avec patrimoine propre.
- L’utilité d'une pareille mesure n’est pas contestable. La Riforma sociale a publié, dans un de ses derniers numéros, les résultats d’une enquête à laquelle elle s’est livrée sur la municipalisation en Italie. Le professeur Bacchi a résumé dans une longue étude les réponses faites par une centaine d’administrations municipales à un questionnaire s’appliquant aux services les plus variés.
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- LE DEVOIR
- Il résulte de ce travail, intéressant à tant d’autres égards, que la question des services revêt les formes les plus variées. On se perd notamment dans le dédale des systèmes de tarification. Pour 32 cas de fourniture d’eau, par exemple, on n’en compte pas moins d’une douzaine : tarif proportionnel à la consommation ; tarif] décroissant avec l’augmentation de la population contrats d’abonnement avec ou sans supplément d prix pour l’eau consommée au-dessus de la quantité fixée ; payement basé sur l’ensemble du service, sur 1 quantité d’eau consommée, etc., etc.
- Ajoutons que dans 6 communes il y a un tarif spé cial pour chaque consommateur.
- Si, à cet égard, la variété des expériences est une mine abondante de renseignements, il est cependant un point où elle peut créer de sérieux embarras.
- Il n’y a pas deux communes qui emploient le menu système de comptabilité. Parfois, elles tiennent compta des intérêts et de l’amortissement des dettes, quelque fois d’un seul de ces deux éléments. Il arrive aussi qu’elles ne tiennent compte ni de l’un ni de l’autre. Let salaires du personnel dirigeant le service sont ici cali culés à part, et là confondus avec les gages des employés ordinaires de la commune. Fréquemment les résultats d’une entreprise prospère se traduisent : lement par des pertes, et quelquefois le déficit appareil! se transforme en gain, suivant que, dans les recettes, oi comprend ou on ne comprend pas le produit de l’éclaij rage privé ou celui de l’éclairage public. C’est une vraii tour de Babel, dit à ce sujet un journal sympathique a projet Giolitti, la Tribuna, de Rome, qui signale Pur gence de remédier à une telle confusion, non seuleniei] parce qu’elle est une source de difficultés pour les i qui cherchent à se rendre compte, mais surtout parCj
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- qu’elle expose les administrations communales à de graves mécomptes en leur laissant ignorer si le gain l’emporte sur les pertes ou les pertes sur le gain, et de combien. Et l’on ne peut pas dire, ajoute-t-elle, que ce soit là une raison de peu d’importance.
- Sans aller jusqu'à prescrire un système unique de comptabilité, la loi remédie en partie à l’inconvénient signalé, en établissant une gestion à part, des comptes et budgets séparés.
- L’uniformité englobant tous les services municipali-sables, est tempérée par deux conditions dont le rapporteur attend les plus amples et fructueuses applications.
- D’abord le même article 2 dispose que « lorsqu’il s’agit de services de peu d’importance ou de nature à pouvoir être réunis sans inconvénient, une seule agence pourra pourvoir à plusieurs services. » Ensuite l’article 16 admet que pourront être gérés économiquement (ad economia, avec le moins de dépenses possibles) les services de petite importance pour lesquels ce ne sera pas le cas d’un service public distinct, organisé dans les formes et sous les garanties établies par la présente loi.
- Il s’agit ici des petites communes où une organisation encombrante et coûteuse n’est pas de mise.
- L’article 3 règle le fonctionnement de l’administration prévue à l’article 2.
- D’après l’article 4, la direction de l’administration du service public est confiée à un directeur technique, nommé au concours public, pour le terme de trois ans, et responsable devant les tiers. Une série d’autres articles établit que ce directeur est assisté par une commission choisie par le conseil municipal en dehors de s°n sein et composée de personnes connues pour leur
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- compétence technique. Le directeur et la commission sont responsables de la marche de l’administration. Les conseillers municipaux et leurs parents jnsqu’au troisième degré ne peuvent être ni directeurs, ni employés de l’administration du service public.
- Cette clause tutélaire n’a pas passé sans quelque résistance. M. Giolitti l’a justifiée par ce fait que beaucoup de conseils municipaux sont composés de membres très honnêtes, si l’on veut, mais dépourvus de toute compétence technique.
- La loi règle ensuite la façon dont les communes peuvent assumer les services publics.
- C’est ainsi que l’initiative de la municipalisation d’un service doit porter le sceau d’un vote exprès du conseil municipal, dans les formes prescrites par la loi municipale et provinciale (majorité absolue de tous les conseillers élus, double délibération à 20 jours d’intervalle).
- La délibération doit en outre porter non seulement sur la volonté de municipaliser le service , mais sur le
- détail des voies et movens. Elle doit être soumise au
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- conseil administratif de province et au préfet. Le conseil fera connaître sa réponse avant 30 jours , et le préfet transmettra le tout à la-commission royale, résidant à Rome , pour l’exécution de la loi du 17 mai 1900 sur le crédit communal et provincial. i
- Cette commission, à laquelle seront adjoints deux membres du conseil supérieur des travaux publics, un membre du conseil supérieur d’hygiène et fonctionnaire supérieur du ministère de l’agriculture et du commerce, examinera les propositions des conseils municipaux au point de vue spécial des éléments financiers et économiques et donnera son avis en conséquence.
- La commission royale comprend un haut fonction-
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- naire de la caisse des dépôts et consignations ; or, c’est cette caisse qui, dans la majorité des cas, sera chargée de fournir aux communes les moyens financiers de prendre en mains les services publics.
- L’article 13 dispose que la délibération prise par un Conseil municipal d’assumer un ou plusieurs services doit être soumise au referendum populaire par oui ou par non.
- Ainsi, après quelques tentatives infructueuses, cette institution démocratique a pris place dans là législation italienne.
- Bien que le referendum ne soit pas inscrit dans la loi belge, la pratique de ce mode de consultation, grâce à l’activité du parti ouvrier, commence à se répandre dans les communes de Belgique.
- Le referendum figure, d’ailleurs, au programme du parti socialiste international. Godin en fait un des rouages essentiels du régime parlementaire réformé.
- Parmi les propositions périodiquement faites en France en vue de son établissement dans le domaine national ou communal, une seule fut un jour discutée, sans le moindre succès, du reste. Les circonstances n’ont jamais permis que la question se présentât, et pût être , débattue, dans des conditions de suffisante impartialité. Dernièrement encore, à l’occasion de la discussion du budget, la proposition de soumettre à un referendum la suppression du budget des cultes a été combattue par le président du Conseil, M. Combes, qui n’a vu dans cette proposition (ce qui était peut-être dans l’intention de ses auteurs) qu’un moyen de substituer une décision populaire à la responsabilité des représentants du pays.
- La Suisse a été la première nation qui ait donné au
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- referendum une sanction légale en matière fédérale, cantonale et communale. Cette institution y est complétée dans l’ordre national et cantonal, et ça et là dans l’ordre communal par l’initiative qui met en mouvement l’action législative.
- Pour rester sur le terrain purement communal, et nous confiner dans notre sujet, ajoutons qu’aux États-Unis d’Amérique le referendum est obligatoire pour la municipalisation dans presque tous les États ; dans d’autres, l’Indiana, par exemple, la demande d’un certain nombre d’électeurs est requise.
- La loi italienne établit l’obligation du referendum. Si le vote des électeurs municipaux est contraire à la proposition, celle-ci ne pourra être représentée qu’après un laps de temps de trois ans, à moins que le tiers des électeurs inscrits n’en fasse la demande.
- Une série d’articles énumère les règles qui doivent présider à la surveillance et à l’administration des services publics.
- Les budgets des régies doivent être délibérés au conseil communal et approuvées par le conseil municipal. Les comptes de la régie sont soumis, avec un rapport spécial, aux délibérations du conseil communal. Le conseil communal peut dissoudre la commission administrative , par délibération prise, les deux tiers des conseillers étant présents , et approuvée par le conseil provincial. En cas de dissolution de la commission, le conseil communal procède à la nomination de la nouvelle commission dans le délai d’un mois. Dans l’intervalle, les attributions de la commission appartiennent au conseil municipal.
- Le préfet a le droit d’ordonner une enquête s’il arrive que le service soit onéreux pour le budget commu-
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- nal ou présente des irrégularités, etc. Si les irrégularités constatées sont graves, l’autorisation de mise en régie peut être révoquée parle préfet, qui aura pris l’avis du conseil provincial et l’avis conforme de la commission royale. Lorsque les conditions du service ou les résultats de l’enquête ne seront pas de nature à nécessiter la révocation , il pourra cependant être prescrit des réformes à apporter au fonctionnement du service, après avis pris du conseil provincial et de la commission royale.
- Plusieurs communes ou plusieurs provinces peuvent se constituer en consortium pour assurer directement l’exercice et l’établissement de services publics d’un intérêt commun. Dans ce cas, chaque commune vote séparément. Si toutes les communes se trouvent d’accord, on nomme une commission administrative consortiale où chaque commune possède un nombre convenable de représentants.
- L’utilité, la nécessité de cette institution n’a pas besoin d’être démontrée. Certains services ne peuvent fonctionner efficacement et économiquement que s’ils sont intermunicipalisés-intercommunalisés.
- Le ministère qui a pris en France les initiatives les plus hardies en matière communale, le ministère Flo-quet, l’avait bien compris lorsqu’il soumit à l’approbation du Parlement son projet de loi sur les syndicats des communes,, destiné à parer à l’insuffisance des dispositions de la loi municipale,'en ce qui concerne les services de cette nature.
- L’article 116 de la loi de 1884 dit bien que les conseils municipaux « peuvent faire des conventions à l’effet d’entreprendre et de conserver à frais communs des ouvrages ou des institutions d’utilité commune», mais
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- l’article 117 ajoute que «les décisions prises, ne sont exécutoires qu’après avoir été ratifiées par tous les conseils municipaux intéressés. »
- De sorte que l’oeuvre n’a pas d’existence propre et qu’elle ne peut, dans ces conditions, offrir des garanties de développement et de durée. Il s’agissait donc de créer un être collectif nouveau ayant autorité, pouvoir et responsabilité.
- Aux termes de la loi sur les syndicats des communes adoptée en 1888 par la Chambre, ratifié en 1889 par le Sénat, l’association des communes est facultative. L’organe n’est créé, que dès que la conscience du besoin a été affirmée, et dans la limite nécessaire pour pourvoir à ce besoin.
- L’exposé des motifs dit : « Nous considérons comme un avantage, l’hypothèse d’associations intercommunales ayant, suivant les régions et les départements, des objets très divers, créés ici pour l’organisation d’un système de secours à domicile ou pour la création d’un hospice, là pour le développement de l’enseignement primaire supérieur, ailleurs pour la formation et l’entretien d’un réseau de voies d’intérêt collectif, ailleurs encore, pour l’institution d’un musée ou d’une bibliothèque, etc., etc. »
- Les objets sur lesquels s’exercera l’activité intercommunale sont déterminés par le décret de constitution du syndicat. On évite ainsi la confusion de pouvoirs ou d’attributions. La loi ne limite pas les objets pour lesquels les associations de communes pourront se former. Cette limitation risquerait fort d’être incomplète et d’entraver par conséquent des entreprises utiles.
- Lorsqu’elle a été régulièrement créée par un décret rendu en Conseil d’Etat, l’association a la personnalité civile. Les lois et règlements concernant la tutelle des
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- communes s’appliquent au syndicat des communes. Il est administré par un comité dont les membres sont élus par les conseillers municipaux des communes intéressées, à raison de deux délégués par commune, sauf stipulations contraires. Le choix du conseil municipal peut porter sur tout citoyen réunissant les conditions pour faire partie du conseil municipal de la commune.
- L’administration des établissements intercommunaux est soumise aux règles du droit commun. Leur sont notamment applicables les lois qui fixent, pour les établissements analogues, la constitution des commissions consultatives ou de surveillance, la composition ou la nomination du personnel, la formation et l’approbation des comptes, les règles d’administration intérieure et de comptabilité. Le comité exerce, à l’égard de ces établissements, les droits qui appartiennent aux conseils municipaux pour les établissements de même nature.
- L’association a un budget dont l’élément principal est la contribution obligatoire des communes associées. Celles-ci peuvent affecter à cette dépense leurs ressources ordinaires ou extraordinaires disponibles. Elles sont, en outre, autorisées à voter, à cet effet, cinq centimes spéciaux.
- Les recettes du budget de l’association se composent, en outre du revenu de leurs biens, meubles et immeubles ; des sommes qu’elle reçoit des administrations publiques, des associations, des particuliers, en échange d’un service rendu ; des subventions de l’Etat, du département ou des communes, du produit des dons ou legs.
- Le syndicat est formé, soit à perpétuité, soit pour une durée déterminée, par le décret d’institution. Il peut être dissous, soit de plein droit, soit par le consentement de tous les conseils municipaux intéressés, soit par décret sur la demande motivée de la majorité des
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- dits conseils, soit d’office par un décret rendu sur l’avis conforme du conseil d’Etat.
- Telle est l’économie de cette loi qui peut être considérée comme le prototype des lois visant l’intercommu-nalisation de certains services publics.
- En Belgique, il n’existe pas de loi générale autorisant la formation de syndicats de communes.
- La loi du 1er juillet 1899 permet aux communes de s’associer pour l’exploitation des chemins de fer vicinaux. Cette loi n’a guère été appliquée jusqu’ici. UAvenir social, de Bruxelles, dans son Mouvement communal (janvier 1903) ne cite que deux sociétés intercommunales, celle du Centre (Hainaut) et celle de Courtrai.
- La création d’hospices intercommunaux est autorisée par une loi spéciale du 6 août 1897.
- Enfin le projet de loi italien se termine par un ensemble de dispositions relatives au rachat des services confiés actuellement à l’exercice privé. Le texte définitivement adopté corrige un peu la rigueur du texte primitif en ce qui concerne les conditions pécuniaires de la reprise des concessions. Il établit un système un peu compliqué d’indemnités composées où les profits à venir entrent aussi bien que les profits passés et présents de la perte desquels on doit indemniser les compagnies.
- En résumé, pour emprunter les termes mêmes de la rapide synthèse qu’en faisait le rapporteur, le projet constitue pour chaque service municipalisé, une entreprise spéciale, dirigée par une commission ad hoc nommée par le Conseil municipal, mais ayant des buts propres de bien des façons, autonome sans doute, mais dépendante pour l’essentiel de l’autorité municipale, — soumise aux lois des budgets d’Etat, mais avec une cer-
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- taine liberté empruntée aux pratiques courantes du commerce, — ayant le. double baptême de la Commission royale et du referendum, sous le contrôle normal de l’autorité locale, du préfet, des conseils d’administration (conseil de préfecture), — avec toutes les adaptations de détail que réclame un service municipal si différent au premier abord, des traditionnels services municipaux.
- Aux Etats-Unis, chaque commune a une charte autonome d’incorporation, charte toujours révisable, et de multiples charges spéciales viennent sans cesse modifier et étendre les attributions légales des municipalités américaines. Il en est de même en Angleterre, où les communes actuellement régies d’une façon générale par le Municipal corporation act de 1882 sollicitent et obtiem nent des pouvoirs additionnels par le moyen des bills d’amélioration, Privâtes bills. Le gas and waterworks act de 1870 a donné le branle dans un service municipal obligatoire.
- D’ailleurs, toujours le fait a précédé le droit. En Grande-Bretagne l’exemple a été donné par Edimbourg en 1847, et il a été suivi par toutes les villes grandes et petites. Même en France, où le pouvoir central, plus que partout ailleurs, écrase la commune, en Belgique, en Allemagne, en Suisse, en Italie, on profite du silence de la loi, comme dit M. Majorana, on s’insinue à travers ses articles, on fait ce qu’on peut. Dans le premier de ces pays, on interdit à une commune la vente, même au prix de revient, de produits pharmaceutiques; d’autres communes vendent l’eau, le gaz.
- M. Majorana estime qu’en présence de ces faits, le législateur ne peut avoir qu’un seul dessein : celui de les reconnaître, de les discipliner, de les garantir dans l’intérêt du public.
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- Plus la législation est incertaine et confuse, plus urgente est la tâche du législateur.
- En 1898, à l’occasion de la discussion du projet de loi sur le crédit communal et provincial, la commission parlementaire proposa un ordre du jour invitant le gouvernement « à étudier et à proposer des moyens législatifs dans le but de procurer aux communes la possibilité et les moyens d’assumer l’exercice direct des services publics dans l’intérêt général et dans l’intérêt des finances communales. »
- Une commission fut nommée pour étudier la question. Un projet fut même déposé. Il ne vit pas le jour de la discussion.
- Il y a trois ans, le ministre Giolitti, sans attaquer le principe de la municipalisation, soulevait des difficultés d’exécution. C’est M. Giolitti qui a présenté le projet actuel.
- « Si le Parlement vote ce projet de loi, » disait M. An-gelo Majorana, en matière de conclusion, «l’Italie pourra se glorifier de se présenter la première, dans le concert des nations, avec un système de législation rationnellement conçu et harmoniquement développé, sur une matière d’essentielle importance sociale. »
- (A suivre).
- J. P.
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- Au Sénat : La traite des blanches. Le régime des
- sucres. La loi de deux ans.
- A la Chambre : La question de la paix, la coopération
- et le budget.
- Dans sa séance du 20 février, le Sénat a adopté le projet de loi ayant pour but d’introduire dans notre législation pénale les dispositions jugées nécessaires, conformément aux résolutions émises par la conférence internationale réunie en juillet dernier à Paris, pour assurer une répression plus efficace de l’odieux trafic communément désigné sous le nom de traite des blanches.
- Les nouvelles dispositions légales punissent les délinquants d’un emprisonnement pouvant varier de six mois à trois , quatre et cinq ans.
- La Chambre aura à ratifier le projet de loi qui avait été communiqué en premier lieu au Sénat.
- Le projet sur le régime fiscal des sucres a été voté le 24 janvier tel qu’il est sorti, au commencement de décembre, des délibérations de la Chambre.
- Ensuite, le Sénat a ratifié la convention de Bruxelles, qui a supprimé les primes accordées à l’exportation des sucres par plusieurs puissances européennes.
- Mais la principale tâche du Sénat a consisté dans l’examen du projet de loi relatif à la durée du service militaire.
- La grande majorité de cette assemblée était favorable au projet de loi qui émanait de l’initiative d’un de ses membres , M. Roland , et qui a été soutenu par le gouvernement. Néanmoins, les partisans du statu quo, considéré, du reste, par la plupart d’entre eux / comme un pis aller, ont fait une résistance acharnée à
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- tous les articles, sans apporter contre leur adoption des arguments de nature à entamer la conviction de la majorité. Ils ne semblent s’inspirer que des regrets du passé, et leurs péroraisons ne sont que prédictions /de catastrophes.
- Le Sénat n'a pas admis que l’impôt le plus lourd ne fût pas supporté également par tous. Il a supprimé les dispenses.
- L’article 31, pivot de la loi, a été voté par 231 contre 26.
- Il est ainsi conçu :
- « Tout Français reconnu propre au service militaire fait partie successivement: De l’armée active pendant deux ans ; de la réserve de l’armée active pendant onze ans ; toutefois, pendant la première année, les militaires de la plus jeune classe sont à la disposition du ministre de la guerre, qui peut les rappeler sous les drapeaux par ordres individuels. »
- Au point de vue strictement militaire, et en tenant compte des exigences d’une solide formation professionnelle , on ne peut nier que le perfectionnement des méthodes d’instruction ait rendu possible la diminution du service.
- Au point de vue social, la future loi, — car il ne faut pas oublier que l’on n’en est qu’à la première délibération et que la Chambre devra, à son tour, lui donner une sanction, qui ne lui fera pas défaut, — la future loi aura peut-être pour conséquence, par la suppression des dispenses, de désencombrer les carrières dites libérales 9 et, à coup sûr, par la suppression d’une année de service, de no pas retenir si longtemps loin de l’agriculture et de l’industrie les bras exercés dont elles ont besoin , ce qui sera double profit.
- Ce qu’il faudra demander à la loi de deux ans , c’est qu’elle n’aggrave pas les charges déjà si lourdes qui pèsent sur le pays.
- Jamais on n’avait senti, comme au cours de la dis-
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- cussion du budget de 1903, à quel point les charges militaires ont une influence sur la situation budgétaire; et jamais les oreilles n’avaient été aussi indulgentes à des paroles qui n’auraient pas été naguère écoutées sans des frémissements d’impatience, si même on leur eût accordé licence de se produire.
- La discussion générale du budget s’est ouverte le 19 janvier. Trois orateurs y ont pris la parole : MM. Des-chanel, d’Estournelles et Ribot. Disons : quatre. Car on ne peut pas ne pas rattacher à cette discussion, la mémorable séance du 24 janvier, ou, à propos d’une interpellation, M. Jaurès répondit aux discours de MM. Deschanel et Ribot.
- Les discours de ces quatre orateurs séparés par des points de vue si différents et même par des antagonismes irréductibles, l’impression qu’ils ont produite sur la Chambre, la nature des interruptions qu’ils ont pu provoquer, donnent la mesure du degré d’avancement de l’esprit pacifique dans notre parlement.
- Un discours qui sent la poudre et semble s’inspirer d’un superbe dédain pour les solutions pacifiques, c’est celui de M. Deschanel, qui n’est d’un bout à l’autre qu’une violente attaque contre l’union des républicains avancés avec les socialistes qu’il qualifie de partisans de l’abdication nationale.
- Et cependant l’ancien président de la Chambre est d’accord avec eux pour flétrir ce reste de barbarie qui s’appelle la guerre, pour déplorer ses horreurs. Il se déclare prêt à applaudir le langage de celui qui dira, à propos des provinces arrachées à la même patrie par la force, « que les grandes réparations peuvent sortir un jour du droit et que le développement de l’arbitrage international pourra permettre aux peuples de débattre leur destinée et de choisir leur nationalité ».
- M. Ribot, l’ancien président du conseil, l’ancien ministre des affaires étrangères, tellement attaché aux Procédés diplomatiques qu’il éprouve plus que du dédain, presque du mépris pour cette Cour arbitrale de la
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- , Hâve, à laquelle il « ne confierait certes pas l’honneur et les intérêts de la France » ; M. Ribot lance un appel à la prudence budgétaire, un avertissement destiné à rappeler à tout le monde que nous sommes arrivés à la limite de nos forces financières, que nous n’avons pas les mêmes ressources que nos rivaux et que, sous peine de marcher aux désastres, il faut enrayer et résister à cette folie contagieuse qui pousse toutes les nations de l’Europe à se ruiner en armements.
- « Il ne faut pas, » s’écrie-t-il, « que nous dépensions un sou de plus pour l’armée, » Et il conjure le ministre de la guerre de ne pas faire du service de deux ans une occasion de surcharge pour le budget.
- Sur les mêmes sujets , les pacifistes de la Chambre , M. Jaurès, M. d’Estournelles presqu’aussi éloigné de la plateforme socialiste que MM. Deschanel et Ribot, tiennent-ils un autre langage ?
- Avant M. Ribot, M. d’Estournelles avait montré dans notre politique de paix armée la cause de nos embarras financiers, et c’est de ce moment que la question de la paix a dominé toute la discussion.
- Après l’intervention de M. Ribot et les applaudissements unanimes qui ont accueilli ses déclarations , on peut affirmer que la politique de l’arrêt dans l’augmentation des dépenses militaires ne compte que des partisans à la Chambre.
- Il n’est pas téméraire d’ajouter qu’elle croit de plus en plus à la vertu de l’arbitrage.
- Réservera-t-elle un accueil plus froid à l’hypothèse plus hardie du désarmement? Incontestablement, si on la présente sous une forme absolue. Mais lorsque M. d’Estournelles déclare qu’il n’y a pas de désarmement possible s’il n’est pas simultané, on applaudit.
- C’est ainsi que M. Jaurès le voit dans l’avenir. Le leader socialiste amené à parler de la brûlante question d’Alsace-Lorraine, s’exprime ainsi : Ce n’est pas la guerre qui peut être une solution ; elle ne pourrait qu’envelopper d’une violence éternelle ceux-là mêmes
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- que nous voulons arracher à la violence. Non, la solution, la seule, celle que nous promet le monde en mouvement , c’est l’affermissement de la paix générale, c’est l’élargissement de la démocratie.
- A droite : Mais quand ?
- M. Jaurès : Le jour où un pacte décisif de paix sera conclu entre les peuples européens, le jour où ils se seront donné à eux-mêmes par le désarmement simultané (vifs applaudissements sur un grand nombre de bancs) un gage décisif de sécurité réciproque, ce jour-là, tous les groupes humains, de la Finlande à l’Irlande, de la Pologne à l’Alsace, auront plus de force pour revendiquer leurs droits et pour retrouver le libre jeu de leurs affinités historiques et morales.
- Et comme à droite on fait remarquer que cette solution est bien lointaine, M. Jaurès se retourne contre les interrupteurs en leur disant : Et la vôtre ?
- La question de la paix ne reste pas enfermée dans les limites de la discussion générale du budget. Elle envahit les budgets spéciaux et fournit matière à des comparaisons édifiantes entre les dépenses de la guerre et les dépenses productives.
- M. Carnaud, un instituteur, sur le budget de l’instruction publique, M. Messimv, un militaire, sur le budget de la guerre, constatent à l’envi, que nous supportons du fait de notre armée des charges doubles de celles des autres nations et que la* France est le seul pays de l’Europe où les dépenses militaires sont supérieures aux dépenses actives : instruction, assistance, travaux publics, etc., celles-ci ne représentant guère que la moitié des autres , soit 500 millions contre 1,200.
- Les manifestations de ce genre se reproduisent à tout bout de champ. Décidément la cognée est au pied de l’arbre.
- Un des premiers budgets spéciaux discutés a été celui des affaires étrangères.
- M. d’Estournelles s’est étonné de ne pas y voir
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- figurer les dépenses afferentes à l’institution de la cour de La Haye. .
- Voici plusieurs années que la cour de La Haye est instituée, qu’elle devrait fonctionner, a dit en substance l’ancien délégué de la France à la conférence de La Haye. Elle reste oubliée et, pour un peu, mise à l’index.
- Je voudrais, insiste d’Estournelles, que M. le Ministre des affaires étrangères vint me rassurer et, avec moi, tous ceux qui s’intéressent à l’avenir de l’oeuvre de la Haye. Je voudrais qu’il vînt affirmer le désir de voir la Cour ouverte, alors qu’elle est fermée et qu’on a évité jusqu’ici l’occasion qui s’est offerte plus d’une fois de la saisir.
- Et M. Delcassé, ministre des affaires étrangères, de répondre : Je me hâte de rassurer notre collègue. Le gouvernement de la République est soucieux, autant que quiconque, de tenir les engagements qui ont été pris à la Haye. Il est si loin de montrer de l’indifférence pour la Cour arbitrale de la Haye qu’il vient de lui déférer le conflit qu’il avait avec le Guatemala. Nous n’avons pas prévu au budget de crédit représentant la part de la France dans les dépenses de ce tribunal, parce qu’au moment où le budget a été préparé la répartition de ces dépenses n’avait pas encore été faite. On sait maintenant que la somme contributive de la France pour 1901.s’élève à 4.700 francs. Elle n’est pas encore connue pour 1902, mais je crois qu’elle ne sera pas supérieure. Il suffira de prévoir une somme annuelle de 5.000 fr. Ce crédit fera l’objet d’un chapitre spécial au prochain budget. Finalement, sur les instances de M. d’Estournelles, le ministre et la commission du budget ont consenti à inscrire dans le budget même de 1903 un chapitre sous ce titre : « Participation de la France aux dépenses de la Cour d’arbitrage de la Haye. — Mémoire. »
- A l’occasion du budget des postes et télégraphes, M. Berry a demandé une diminution de 100 francs à titre d’indication, afin d’inviter le sous-secrétaire d’Etat des
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- postes à supprimer la subvention fournie à la société coopérative dite « Cantine des postes. » Motif : la cantine des postes porte un grave préjudice aux petits commerçants du quartier.
- M. Bérard a répondu que dans cette cantine il n’y a pas de commerce ; elle ne peut pas être comparée à un économat. C’est une société coopérative qui rend de grands services aux employés puisqu’elle leur permet de payer 25 centimes ce qu’ils payeraient ailleurs un franc. En fait de subvention le gouvernement ne fournit que le local et le gaz. L’année précédente, M. Mille-rand, alors ministre du commerce, questionné par M. Berry, répondait que si c’était à refaire, il donnerait encore l'autorisation. Le sous-secrétaire d’Etat ne pouvait que s’associer à ces paroles.
- L’amendement de M. Berry a été repoussé. Quelque temps auparavant, le même M. Berry, qui ne compte décidément pas au nombre des amis de la coopération, avait également échoué dans une tentative faite, en nombreuse compagnie, nous en convenons, pour faire adopter par la Chambre le projet de loi sur les patentes, tel qu’il a été adopté par le Sénat.
- Ce projet, nous devons le dire à sa louange, dégrévait sensiblement les petits commerçants ; par contre, il imposait la patente aux sociétés coopératives, même ne vendant pas au public, à l’exception toutefois de celles qui ne possédaient pas de magasin de répartition. Cette modeste exception, M. Binder voulait la faire disparaître. La Chambre s’y est refusée, non pas, comme on pourrait le croire, par sympathie pour les infimes coopératives qu'elle protégeait, mais pour ne pas déflorer la loi, la moindre modification devant entraîner son renvoi au Sénat, et en risquant, dès lors, de faire attendre de longs mois encore aux contribuables visés, le degrèvement d’un million qu’elle comporte. Malheureu-, sement pour les espérances de tous ordres que comportait le vote intégral du projet et fort heureusement pour les sociétés coopératives, la Chambre se laissa
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- entraîner à dispenser de la patente les sociétés coopératives constituées par des syndicats agricoles, même ayant un magasin de dépôt, lorsqu’elles se borneront à l’industrie agricole (amendement Decker-David). M. Cadenat saisit la balle au bond. Si, dit-il, on exempte les sociétés coopératives agricoles de la patente , il faut en exempter aussi les coopératives de consommation qui ne font pas du commerce. Malgré l’opposition de la commission et du gouvernement et du ministre des finances, qui ne regarde pas les sociétés coopératives du même oeil que le ministre des postes, l’amendement Cadenat fut pris en considération par 268 voix contre 239, et le projet fut renvoyé à la commission pour étude plus approfondie.
- Cette discussion, qui n’a pas tourné à l’avantage des ennemis de la coopération, avait lieu dans le courant de décembre, par conséquent bien avant que la Chambre abordât la discussion du budget. Nous l’avons rappelée pour réparer une omission et en même temps pour grouper, autant que possible, en violant un peu les règles de la chronique, les faits parlementaires se rapportant à une même question.
- En ce qui concerne la coopération, il nous reste à mentionner le court débat qui se produisit le 27 janvier, à l’occasion du budget du commerce, sur le chapitre portant encouragements aux sociétés ouvrières de production et de crédit et aux associations de crédit mutuel.
- Comme l’a rappelé M. Charpentier, le crédit était autrefois de 140.000 francs. Depuis quatre ou cinq ans il a été porté à 165.000 francs. Mais il a maintenant un double objet : autrefois il s’appliquait uniquement à l’allocation de subventions ; depuis quelque temps, par suite d’une disposition plus généreuse à l’égard des sociétés de production, et en vue de favoriser davantage leur fonctionnement et leur extension, on a fait servir le crédit à une autre nature d’emploi, — à des prêts consentis par le ministre du commerce aux associations ouvrières suivant certaines conditions.
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- Il y a un réel avantage à venir en aide à ces sociétés, ajoutait M. Charpentier, à les empêcher de péricliter et à leur permettre d’acquérir une certaine prospérité. C’est un excellent moyen d’amener les travailleurs à connaître les détails d‘organisai on des entreprises industrielles, à se familiariser avec les conditions de leur fonctionnement et à préparer ainsi peu à peu leur émancipation vis-à-vis du capitalisme et du patronat industriels.
- Le député socialiste de la Loire, se rendant compte des nécessités budgétaires ne demandait pas une augmentation du chiffre du crédit, mais il priait le ministre de vouloir bien étudier pour l’exercice prochain le moyen de relever le crédit dans une proportion véritablement équitable et utile. ,
- Le ministre n’a pu que constater l’insuffisance du crédit et déclarer que, n’eût été la situation budgétaire, il aurait demandé à son collègue des finances de vouloir bien consentir à l’élever. J’espère, a-t-il dit, que l’année prochaine nous pourrons y parvenir.
- La discussion du budget allait d’un bon train. Pas de séances matinales, il est vrai, mais on commençait à une heure, on finissait tard et on siégeait tous les jours.
- Les travaux publics, le commerce, l’industrie, l’instruction publique, et même les colonies, la guerre et la marine se faisaient modestes. Les agents des postes, des télégraphes, des administrations forestières, douanières, les cantonniers en faveur desquels tant de chaleureux plaidoyers avaient retenti les années précédentes, se résignaient à la portion congrue. Les députés eux-mêmes s’étaient résignés à l’utilité commune, qui, en matière budgétaire, a son expression dans un bon équilibre financier, le sacrifice des petites utilités d’arrondissement. Pour un peu ils auraient encore réduit le strict minimum auquel les méticuleuses recherches, et le sévère contrôle de la commission du budget, avaient ramené les dépenses prévues. Que les ressources destinées à y faire face fussent votées dans les
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- mêmes conditions de célérité, et la législature actuelle, regardant avec dédain les trois ou quatre douzièmes annuels des législatures précédentes, aurait pu jeter ce cri de triomphe : Nous n’avons failli que de deux douzièmes .
- Les bouilleurs de cru n’ont pas voulu lui laisser cette satisfaction d’amour-propre mitigé.
- Ils ont fait une résistance opiniâtre aux articles de la loi de finances qui demandaient à leur abondante et vraiment trop libre production de fournir la cinquantaine de millions nécessaire pour équilibrer le budget.
- Au bout de trois semaines de lutte, plus qu’il n’en avait fallu pour discuter le budget des finances, il a fallu transiger.
- Résultat : l’obligation de chercher ailleurs une bonne partie des ressources qu’on attendait du bouillage et le vote d’un troisième douzième provisoire.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- FRANCE
- ' La puériculture.
- Vers la fin de décembre dernier, a été inauguré, dans une école primaire de jeunes filles de Paris, celle du boulevard Péreire, un nouveau cours d'une originalité incontestable.
- Le docteur Pinard a traité de « la puériculture », de tous les soins à donner aux nouveaux-nés.
- De nombreux inspecteurs primaires, plusieurs directrices d’écoles publiques ont assisté à la première leçon du docteur Pinard. Disons tout de suite que la tentative a réussi. L’auditoire composé de jeunes filles, anciennes élèves de l’école, et des grandes élèves âgées de 12 à 14 ans, a écouté avec un intérêt qui ne s’est point lassé, pendant une heure et demie, la parole familière à dessein et instructive du docteur Pinard.
- Le professeur a parlé de l’allaitement, de la façon dont il faut, pour la première fois, donner le sein à l’enfant et combien de temps il le faut donner, un quart d’heure en moyenne, et combien de fois il le faut donner dans les 24 heures, sept à huit fois, et pendant combien de mois, dix à douze en moyenne, il fallait continuer l’allaitement maternel.
- Il a expliqué à son jeune auditoire qu’il était bon de laisser crier le petit frère, lorsqu’il était propre et ne pleurait que par gourmandise et qu’il étaiPtrès mauvais surtout de lui donner, ce qu’on lui donne si souvent pour l’apaiser, eau sucrée, tisane de tilleul, eau coupée d’eau de fleur d’oranger.
- be petits rires ont couru sur les bancs, lorsque le Professeur parlant des vingt supériorités du lait de la
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- mère, a montré que la principale peut-être consiste dans le fait que le lait passe directement, sans intermédiaire, de « la fabrique dans la bouche de l’enfant. » Mais tous les petits visages sont devenus sérieux, lorsque le docteur Pinard, faisant allusion à la terrible mortalité des petits bébés, a adjuré son auditoire de répéter partout qu’il était dangereux au suprême degré de sevrer un enfant dans les quatre mois d’été : juin, juillet, août et septembre.
- Il est impossible d’atteindre directement toutes les mères de famille pour déraciner de leur esprit les idées fausses et dangereuses de la routine. Le nouvel enseignement féminin en instruisant les jeunes filles de notions qui leur seront indispensables, un jour, aura l’utilité qu’en attendent ses organisateurs.
- La journée de huit heures dans les arsenaux et ateliers maritimes.
- En raison des résultats très satisfaisants obtenus par l’essai de la journée de huit heures à l’atelier de la petite chaudronnerie de Toulon et à la direction d’artillerie de Lorient, cette mesure a été étendue par le ministre de la marine, M. Camille Pelletan, à tous les arsenaux et établissements hors des ports.
- Quelques difficultés provenant de la fixation de l’horaire, qui plaçait dans l’après-midi, contrairement au désir des intéressés, la plus grande partie du temps de travail, ont été vite aplanies.
- SUÈDE
- Conciliation et arbitrage
- Le gouvernement suédois a présenté au Parlement un projet de loi tendant à instituer des « intermédiaires officiels » chargés d’aplanir les conflits'qui pourront
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- naître entre les patrons et les ouvriers. D’après ce projet, le territoire sera divisé en districts, dont chacun aura son « intermédiaire » auquel incombera la tâche d’observer attentivement tout ce qui se passe dans le monde ouvrier. Aussitôt qu’un conflit se produira entre ouvriers et leurs entrepreneurs, 1’ « intermédiaire officiel » devra inviter les parties à résoudre à l’amiable leurs difficultés.
- DANEMARK
- Le mariage civil obligatoire
- Dans une de ses dernières séances, le Folkething a adopté en deuxième lecture, par 73 voix contre 8, le projet gouvernemental tendant à l’introduction du mariage civil obligatoire. La Chambre a, en même temps, repoussé la proposition demandant que les citoyens qui désirent se marier fussent libres de choisir entre le mariage civil et le mariage religieux. Cependant il se pourrait que le Landsthing , devant lequel le projet paraîtra en dernière instance, se montrât moins avancé que la première Chambre et qu’il se contentât de voter l’union civile facultative.
- Le Danemark, comme du reste aussi la Suède et la Norvège, n’admet actuellement le mariage civil que dans des cas exceptionnels. La loi du 13 avril 1851 déclare, en effet, le mariage religieux comme étant le seul régulièrement admis. L’union civile n’est autorisée que dans des cas tout spéciaux ; lorsque les deux conjoints appartiennent à des confessions différentes ou lorsqu’ils appartiennent à une communauté religieuse dont les ecclésiastiques n’ont pas le droit de présider officiellement à un mariage.
- LUXEMBOURG
- L’inspection du travail industriel.
- Une loi du 22 mai 1902 autorise le gouvernement à
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- LE DEVOIR
- nommer un ou plusieurs inspecteurs et une ou plusieurs inspectrices de travail.
- La surveillance de l’exécution des lois et règlements sur le travail des femmes et enfants, celle des établissements dangereux , insalubres ou incommodes, ainsi que celle des lois sur la cessibilité et la saisissa-bilité et sur la procédure de saisie-arrêt des salaires et petits traitements des ouvriers et employés, forment partie intégrante de leur mission.
- La surveillance des chaudières a vapeur peut en faire t partie par dérogation à la loi du 14 mai 1874.
- L’inspection des mines, minières et carrières' restera confiée au personnel de l’administration des mines. .
- Le gouvernement pourra adjoindre aux inspecteurs de travail des délégués ouvriers à nommer parmi une liste de trois candidats pour chaque place vacante, proposée par les assemblées générales des caisses de maladie de la circonscription afférente.
- ITALIE
- De l’instruction !
- D’après des statistiques officielles de l’émigration pour 1902, soixante-dix mille Italiens partis pendant les dix premiers mois de l’année des ports de la province de Naples pour émigrer au Nouveau-Monde, étaient illettrés.
- Or l’Australie, la Colombie anglaise, les Etats-Unis, repoussent les immigrants illettrés, et l’Afrique-Aus-trale prendra dans quelques mois la même mesure.
- Que deviendront les malheureux que l’impossibilité de gagner leur vie dans leur pays oblige à s’expatrier, et devant qui va bientôt se fermer cette dernière voie de ëalut?
- Avec un peu d’instruction, les travailleurs italiens ponrront continuer à chercher dans le monde l’emploi de leur activité. Avec plus d’instruction encore, ils
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- pourront, avantage infiniment plus précieux, coloniser leur propre pays.
- Que le gouvernement fasse vite son devoir.
- RUSSIE
- L’instruction obligatoire
- L’idée de l’instruction obligatoire fait son chemin en Russie.
- En commémoration de l’anniversaire de la libération des serfs, un zemstro (assemblée provinciale) a décidé d’introduire dans son gouvernement l’instruction obligatoire et s’est engagée à atteindre son but dans l’espace de neuf ans.
- Il est fort désirable que les autres zemstros suivent l’exemple de celui-ci.
- La réglementation des « artèles».
- Un décret impérial, en date du 14 juin 1902, porte que « toute association formée dans le but de faire des opérations spéciales, d’exercer une industrie ou d’exécuter des travaux ou entreprises en employant ses propres membres, et ce pour leur avantage collectif et sous leur responsabilité, sera reconnue comme une artèle ».
- Les associations de ce genre peuvent se constituer, soit conformément aux règles ou principes exposés par le décret, soit avec les statuts spéciaux conformes au droit commun. Dans le premier cas, elles devront faire approuver leurs statuts par le gouverneur du district, y inscrire certaines dispositions prévues par le décret, et y indiquer entre autres choses si la responsabilité des membres est limitée ou non. L’artèle pourra acquérir des biens (y compris des biens fonciers), passer des contrats, intenter une action judiciaire et être citée en justice, exercer enfin une industrie ou métier quelconque.
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- Chaque membre aura droit de vote aux assemblées générales ; le vote par procuration pourra se faire si le mandataire est membre de l’association. Les décisions de l’assemblée seront prises à la majorité absolue. Les cotisations seront les mêmes pour tous ; elles pourront être acquittées en argent ou en marchandises nécessaires à la société. Les bénéfices réalisés par l’artèle seront divisés entre les membres « proportionnellement au travail personnel de chacun et ainsi que l’aura déterminé l’assemblée générale >.
- ETATS-ÜNIS La population.
- La Nineteenth Century de décembre contient un article intéressant sur ce qu’elle appelle « le point faible de la République américaine » : la lenteur de la reproduction primitive et l’élimination de celle-ci par d’autres éléments.
- En 1845, Jefferson calculait qu’au taux de la natalité d’alors, la population des Etats-Unis atteindrait, en 1875, le chiffre de quatre-vingts millions d’âmes, sans parler de l’immigration probable : l’immigration a dépassé toute attente, mais le taux ne s’est pas maintenu. Et aujourd’hui, en 1900, malgré l’annexion du Nouveau-Mexique, les Etats-Unis n’ont encore que 76 millions d’habitants dont une faible proportion descend des contemporains de Jefferson. Il faut en déduire au moins 10.400.000 étrangers et 13.600.000 fils d’étrangers, sans parler des petits-fils. Sur les 52 millions restants, il y a neuf millions de nègres.
- Les nouveaux venus sont infiniment plus prolifiques que les Américains de naissance : A New-York où les étrangers forment 42 0/0 de la population, ils contribuent pour 73 0/0 au chiffre des nouveaux-nés. Le danger s’accroît du fait que les vieux courants d’immigra-
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- tion se sont taris, ou ont pris d’autres directions ; la population des Etats-Unis se recrute aujourd’hui dans Ig sud et l’est de l’Europe ; il y arrive chaque année un demi-million d’Italiens, de Russes et d'Austro-Hongrois. En même temps, les vrais Américains quittent en grand nombre leur pays pour le Canada, tandis que l’immigration canadienne a cessé. Si ces divers mouvements continuent — et tout fait prévoir qu’ils s’accentueront _le caractère national s’en trouvera nécessairement altéré.
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- Initiative populaire et referendum.
- Le referendum populaire fait son chemin aux Etats-Unis. Les citoyens de l’Illinois, cet Etat de la région des grands lacs où se trouve Chicago, avaient à se prononcer, le 4 novembre, sur l’introduction de deux formes de referendum dans leur droit public. Cette consultation faisait suite à une demande d’initiative exprimée par un pétitionnement recouvert de plus de cent mille signatures.
- Le premier objet soumis à l’acceptation des citoyens était l’introduction du referendum sur les actes de la législature de l’Etat. Ce referendum était obtenu de droit pour les lois existantes moyennant la demande de cinq pour cent du corps électoral et sur les lois nouvelles moyennant une démarche de huit pour cent des électeurs.
- Le second objet visait l’introduction d’un referendum municipal s’exerçant aussi et sur les lois en vigueur et sur les lois nouvelles, et dans les mêmes conditions pour la mise en branle de ce plébiscite au petit pied.
- Les deux referendum ont passé à des majorités écrasantes. C’est ainsi que dans la ville de Chicago, il y a eu, pour le premier, 163,000 oui contre 26,000 non \ et pour le second, 156,000 contre 25,000. Le reste de l’Etat s’est prononcé avec un enthousiasme à peu près égal, puisque la proportion totale des acceptants dépasse trois contre un.
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- Une loi réglementant le travail des enfants vient d’être votée par la Parlement de la Géorgie. Elle ordonne qu’aucun enfant au-dessous de l’âge de douze ans ne soit dorénavant employé dans une fabrique ou un atelier, à moins que cet enfant ne soit l’unique soutien d’une mère veuve ou d’un père incapable de travailler par suite soit d’accident, soit de maladie» Un enfant âgé de moins de dix ans ne sera dans aucun cas employé dans une fabrique ou un atelier.
- Il ressort d’un article d’un des meilleurs quotidiens de la Géorgie, que cette loi est appelée à rendre de très grands services. Il y a en effet des milliërs d’enfants de moins de douze ans employés dans les fabriques de coton. Plusieurs centaines de ces petits malheureux fournissent un travail de nuit. Les heures de présence exigées sont pareilles à celles des hommes et des femmes.
- Dans certaines fabriques, des enfants de six à sept ans sont employés à des travaux au-dessus de leurs forces. Il est donc temps qu’une loi intervienne et prenne la défense des petits exploités.
- Progrès du socialisme.
- Un pointage des votes exprimés dans les dernières élections générales aux Etats-Unis révèle une augmentation considérable des voix socialistes.
- Aux élections de 1896, on n'en comptait que 36,000 ; en 1900, elles s’élevaient à 126,000 ; actuellement ce chiffre a monté à 500,000.
- Dans l’Est et dans l’Ouest notamment, la progression est frappante et l’on prévoit qu’aux élections présidentielles de 1904 le vote socialiste figurera comme un facteur politique d’une certaine importance.
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- AUSTRALIE
- Parlementarisme outrancier.
- On sait qu’un bill de franchise électorale voté par le Sénat, en avril 1900, enlève le droit de vote à tous les étrangers qui ne sont pas de race blanche.
- Ce n’est pas sans une désagréable surprise que l’Angleterre vit un jour appliquer à ses sujets hindous les mesures prises par ses sujets australiens contre l’immigration des gens de couleur.
- Que doit-elle penser, s’il est exact, d’un incident que relate le Temps, d’après une dépêche de Sydney, du 8 décembre :
- Le gouvernement australien aurait refusé de laisser débarquer six ouvriers anglais qui arrivaient avec un engagement signé avec une maison de confection australienne. Le premier ministre aurait demandé à ces ouvriers de prouver qu’ils possèdent des talents qu’on ne saurait trouver parmi les ouvriers australiens.
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- L’organisation pratique de la Paix.
- La section tiâvraise de la « Société française pour l’arbitrage entre nations » a entendu, le 25 janvier, un discours très documenté de M. Emile Arnaud, président de la Ligue internationale de la Paix et de la Liberté, sur 1’ « organisation pratique de la Paix. »
- M. E. Arnaud a posé tout de suite la question sur le terrain pratique, sans s’attarder à la parer de philosophie pure.
- On a déjà disserté sur ces choses et le rêve — déjà en partie réalisé — que les pacifiques ont tracé, est aujourd’hui dans l’esprit de tous.
- L’unanimité des peuples s’est prononcée sur le principe : la guerre est un reste honteux de la barbarie ; la « guerre est un fléau », le ministre de la guerre le disait, ces jours-ci, à la tribune de la Chambre française! L’entente est complète sur ce point. Il importe donc maintenant d’envisager l’organisation pratique de l’armée
- M. Arnaud rappelle la généreuse initiative du tzar et son éclatante consécration. Vingt-six gouvernements ont pris part aux travaux de la Conférence de La Haye. Ont-ils résolu le délicat problème ? Ont-ils établi de façon définitive le système du règlement pacifique de tous les conflits internationaux ? C’était trop leur demander, et la réalisation complète en un jour d’un tel projet était matériellement impossible. Mais ils ont néanmoins accompli une œuvre immense, ils ont précisé les principes généraux qui serviront de base à l’action futuré, ils ont marqué un progrès qui en appellera d’autres, en faisant reconnaître la Société inter-
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- nationale et, ce qui plus est, en affirmant la solidarité de tous ses membres.
- La Conférence de La Haye n’a pas seulement donné ces résultats^ inestimables. Elle a mis en lumière un fait capital duquel découlera naturellement la solution cherchée. Elle a attesté le respect du droit des gens ; elle a rappelé à l’unanimité que la loi des individus est aussi celle des nations, et que la morale des uns doit aussi être celle des autres. '
- La Conférence de la Paix a également voté des conventions pour rendre la guerre plus humaine — s’il est permis de s’exprimer ainsi ; — elle a organisé un système de justice ; elle a défini la médiation, l’arbitrage, rédigé un code et établi une cour d’arbitrage Si vaste que soit l’œuvre accomplie, elle reste cependant encore incomplète. La Conférence n’a pu glisser dans ses délibérations l’article que les pacifiques attendaient, réclamaient : l’obligation imposée aux nations d’avoir recours à la conciliante et humanitaire intervention de la Cour d’arbitrage. Elle a, sur ce point, fait une réserve : « En tant que les circonstances le permettront. »
- Mais il appartient maintenant aux peuples de compléter les faits acquis. Les nations peuvent s’unir entre elles par des traités. Déjà l’Europe nous en donne l’exemple : des alliances se forment et s’étendent ; elles rétrécissent chaque jour les mailles d’un filet à travers lequel la guerre ne pourra bientôt plus passer. Elles substituent à l’aveugle sauvagerie de la lutte le pouvoir de la Raison, l’inspiration de la Sagesse, la force (lu Droit.
- Et c’est le rôle des individus, dans la société moderne, quelles que soient leur nationalité, leurs croyances, de travailler dans cette voie, de préparer le plus activement possible cette ère d’arbitrage international, de la faire entrer dans la pratique en donnant une sanction nécessaire à la sentence arbitrale.
- Est-ce à dire que les partisans de la politique pacifique réclament le désarmement? Non point. Ils admet-
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- tent l’armée et veulent qu’elle assure au pays un maximum de défense, mais ils espèrent aussi qu’au jour où la justice sera organisée, il sera possible d’obtenir la réduction de cette » trêve armée » trop coûteuse, avec laquelle il est impossible d’assurer le bien-être d’un peuple.
- La guerre ne sera jamais une solution et le sort des nations ne pourra être régi que par leur droit inaliénable et imprescriptible de disposer d’elles-mêmes. Là est la solution pacifique de la question de l’Alsace-Lorraine. Et ce droit finira par s’affirmer parce qu’il est l’émanation du peuple tout entier et qu’il se tfent bien au-dessus des vagues personnalités.
- Telle est résumée dans ses grandes lignes la conférence qui fut très applaudie de M. Arnaud.
- Une allocution vibrante, et non moins chaleureuse--ment accueillie de M. Frédéric Passy, qui présidait l’assemblée, fut en quelque sorte sa conclusion philosophique.
- A noter ce passage :
- .,. « Les jours ne sont pas encore très lointains où l’ironie facile des sceptiques voyait en nous des rêveurs, des épris d’idéal, des poètes bercés de chimériques espoirs. Le temps a fait germer le bon grain que nous avions semé et si nous avions au coeur quelque soupçon de vanité nous pourrions dire aujourd’hui, maintenant, que l’oreille des gouvernements s’est ouverte à nos théories.
- « La circulaire du comte Mourawieff ! Mais c’est nous qui l’avions faite. On peut la trouver toute rédigée dans nos écrits... Il y a quelque chose de pourri dans le Danemark, s’écriait le héros shakespearien. Reprenons le mot et disons : « Il y a quelque chose de changé dans le monde ». Oui, il y a dans les nations un ferment vital de droit et de justice. Le monde est en train de se transformer, de devenir une famille, de réaliser peu à peu l’idéal que les Lamartine, les Cousin, les Hugo entrevoyaient... Le président de la République française,
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- aux fêtes de l’Exposition de 1900, n’a-t-il pas salué l’aube de ces idées d’humanité généreuse qui sont dans tous les cœurs. C’est à vous, Messieurs, qu’il appartient désormais de terminer l’oeuvre, de l’embellir, de réaliser enfin le rêve, de donner à tous la paix dans la justice, dans la fraternelle solidarité ».
- & %
- Manifestation du 22 février.
- Le texte proposé par le Bureau international de la Paix pour la déclaration identique à présenter aux sociétés réunies à l’occasion du 22 février, était le suivant :
- « L’assemblée fait un chaleureux appel à tous les Amis de la Paix dans les Etats civilisés pour qu’ils appuient de toutes leurs forces le sentiment auquel est due la création de la Conférence et de la Cour d’arbitrage de la Haye. Elle les invite instamment à hâter l’avènement du jour où cette Cour remplira devant les peuples unis l’office que les tribunaux nationaux remplissent si efficacement dans chaque pays pour les litiges intérieurs ».
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- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- ISLANDE
- Les femmes éligibles aux conseils municipaux et généraux.
- Le roi de Danemark vient de sanctionner une loi votée par l’Althing (Diète) d’Islande et accordant aux femmes non mariées ainsi qu’aux veuves l’éligibilité pour le conseil municipal, le conseil général et pour les fonctions de la préfecture.
- Les femmes ont le droit de refuser un mandat, ce qui n’est pas permis aux hommes que la confiance de leurs concitoyens appelle à des fonctions publiques.
- La nouvelle loi est le couronnement d’une active propagande faite depuis vingt ans par une femme remarquable, Mme Olafia Johnsdotter.
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- DANEMARK
- Le « Frauenleseverein » de Copenhague mérite une mention toute spéciale comme une des œuvres les plus intéressantes créées par les femmes danoises dans le but de développer l’instruction parmi les femmes.
- Cette union fut fondée en 1872 par Mlle Soptiie Petersen malgré une vive opposition. Mme Charlotte Klein et Mme Rosing aidèrent de toutes leurs forces Mlle Petersen à vaincre les obstacle opposés à la formation de la nouvelle Société. Mlle Petersen mourut en 1874 et ne vit pas le développement de son œuvre, résultat qu’obtint Mlle Sophie Alberti qui lui succéda comme directrice.
- Le « Frauenleseverein » fut bientôt en état de louer une grande et vaste maison dont la plus grande place est occupée par une bibliothèque composé de 200 000
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- LE MOUVEMENT FEMINISTE.
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- volumes. Les livres sont prêtés aux femmes membres de l’Union soit pour les lire chez elles, soit pour les parcourir dans les salles de lecture de la Société où se trouvent également tous les journaux du monde entier.
- Un restaurant est installé dans les locaux de la Société. Il est très fréquenté par une clientèle assidue toute composée de femmes.
- Des conférences sur des sujets différents tels que l’art, la sociologie, etc., ont lieu fréquemment dans les salons de 1’ «Union ».
- Mlle Sophie Alberti, qui a réussi à obtenir un si vaste développement de l’œuvre entreprise par Mlle Petersen, est la sœur du ministre de la justice danois.
- FRANCE
- Les femmes et la lutte contre la tuberculose.
- Au cours d’une mission qui lui avait été confiée, il y a quelques mois, par le ministère du commerce pour aller étudier, en Allemagne, l’organisation de la lutte antituberculeuse dans les les classes ouvrières, le docteur Camille Savoire avait observé le rôle important confié à la Croix-Rouge allemande et aux unions patriotiques de femmes qui v sont affiliées dans cette lutte antituberculeuse.
- Les dames qui font partie de ces associations reçoivent une instruction spéciale portant sur les causes de la tuberculose, les signes qui permettent de soupçonner la maladie et l’hygiène antituberculeuse. Elles s’emploient, dès lors, par des visites dans les milieux ouvriers, à décider le malade à se soigner, en lui en fournissant les moyens ; à veiller à ce que les résultats du traitement se maintiennent en assurant au malade guéri une hygiène et des occupations qui contribuent à compléter la guérison ou à empêcher les rechutes.
- Les heureux résultats obtenus par l’intervention de ces sociétés de dames a fait désirer au docteur Savoire fiu’une société analogue à la Croix-Rouge allemande soit créée en France. Dans ce but, il publie dans la Pré-
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- servation antituberculeuse un appel aux dames françaises pour qu’elles organisent avec lui une Union patriotique des femmes contre la tuberculose.
- Les dames de l’association, dit-il, visiteraient les pauvres, les ménages ouvriers où elles seraient chargées de veiller à l’application des règles de l’hygiène ; apportant des secours aux uns, des consolations aux autres ? elles pénétreraient facilement dans ces familles où le médecin a difficilement accès, et, grâce aux connaissances techniques qu’elles auraient reçues, elles constitueraient d’excellents agents chargés de rechercher les convalescents ou les malades suspects de tuberculose ; elles les engageraient à aller consulter le médecin et introduiraient au besoin ce dernier auprès du malade.
- Ces mêmes femmes, par les ressources innombrables qu’elles ont à leur disposition pour s’adresser à la bienfaisance privée, pourraient réunir des sommes destinées à assister les familles des malades en traitement et créer certaines institutions destinées à assister les convalescents : c’est ainsi qu’elles pourraient organiser, au voisinage des villes, des cures d'air, analogues à celles qui existent aux environs de Berlin, et dans lesquelles les pauvres convalescents pourraient trouver, pendant les journées d’été, l’air pur et une alimentation réconfortante pour un prix modique.
- Grâce leur activité, à leur dévouement bien connu, les femmes, apportant dans la gestion de ces cures d’air leurs habitudes d’économie et d'ordre, pourraient, avec des ressources limitées, obtenir des résultats remarquables.
- Ce champ d’action, les femmes allemandes s’y consa^ crent depuis sept ans, et elles ont réalisé des prodiges : aussi désirons-nous que la femme française suive l’exemple qui lui a été fourni de l’autre côté du Rhin.
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- Les étudiantes à l’Université de Paris.
- Le rapport lu au Conseil de l’Université de Paris,
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- LE MOUVEMENT FEMINISTE 17?
- parM Jungfleisch, professeur à l’Ecole supérieure de pharmacie, s’exprime ainsi sur le compte des étudiantes :
- Les étudiantes femmes fréquentent, en plus grand nombre, chaque année, l’Université de Paris. MM. les Doyens et Directeurs ont tenu à reconnaître leur bonne tenue. Leur présence au milieu des autres étudiants, dont on avait pu redouter quelques inconvénients, n’en a présenté, en réalité, aucun. On a pu même, en diverses circonstances, constater que le voisinage des jeunes filles impose aux étudiants une retenue à laquelle ils ne se soumettaient pas auparavant.
- SUISSE
- Une société romande de femmes peintres et sculpteurs vient de naître. Elle a son siège à Lausanne, mais organisera des sections dans les divers chefs-lieux des cantons romands. Elle a pour but de servir de lien entre les femmes artistes et de mettre à leur portée tous les moyens possibles de développement artistique et intellectuel. Elle ferait entre autres donner des conférences et organiser des expositions.
- GRÈGE
- La première femme fonctionnaire en Grèce.
- Mme A. Vassiliadès, docteur en médecine, a été nommée médecin de la prison des femmes d’Athènes. MmeA. Vassiliadès, une jeune femme de 27 ans, est une ancienne élève de la Faculté de médecine de Paris.
- La Revue Médicale qui signale ce fait constate que c est la première femme qui soit nommée, en Grèce, a un emploi public. On dit que cette nomination est due à l’influence de la reine de Grèce.
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- LE DEVOIR
- CHINE
- Deux Chinoises docteurs médecins.
- Mmes Stone et Kahn sont deux Chinoises qui ont fait leurs études médicales et remporté leurs diplômes à l’Université de Michigan il y a quelques années. Elles dirigent depuis le mois de décembre 1901 l’Elizabeth Skelton Danforth Hôpital de King Kiang en Chine. Cet hôpital est un établissement modèle, compris selon toutes les règles de la science moderne. Plus de sept mille malades y ont été soignés pendant le courant de l’année passée. C’est là une preuve de plus de la capacité des femmes à exercer la profession médicale et de l’habileté dont elles font preuve lorsqu’elles ont un grand établissement à diriger.
- ETATS-UNIS
- Les progrès du Mormonisme.
- Malgré toutes les lois restrictives en vigueur , le nombre des Mormons dans l’Utah, l’Etat de l’Union qui fut leur berceau et est leur foyer central, a triplé depuis plus de trente ans.
- En 1872, on comptait dans PUtach 80,000 partisans de Brigbam Young ; aujourd’hui, il y en a 240,000.
- Dans les autres Etats de l’Amérique du Nord leur nombre est monté à 310,000. Depuis quelque temps, ils ont même fait des prosélytes hors des Etats-Unis, au Japon.
- Une banque féministe.
- Une dépêche de New-York, en date du 25 novembre, nous apprend que les chefs du mouvement féministe viennent de fonder, au capital de 25 millions de francs, une banque qui sera exclusivement administrée et gérée par des femmes et qui n’acceptera que les dépôts des capitalistes femmes.
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- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
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- La présidence du conseil d’administration a été offerte à Mme Sarah Dick qui, depuis vingt ans, remplit les fonctions de caissière à la Banque nationale de Huntington.
- Les vignettes postales.
- On sait que les vignettes postales aux Etats-Unis rappellent toutes les illustrations de la grande République du Nord, mais jusqu’à présent on n’y rencontrait que des effigies masculines ; les femmes n’y avaient pas été admises.
- Cette lacune va être comblée et la série nouvelle que l’on prépare en ce moment nous montrera l’effigie de Martha Washington, qui figurera sur le timbre de huit cents, à la place du vieux général Sherman, que l’on reléguera sur une vulgaire carte postale.
- AUSTRALIE Electorat féminin.
- On vient de publier, dit « La Fronde », le texte de la loi conférant aux personnes du sexe féminin la capacité électorale aux élections législatives delà Nouvelle-Galles du Sud.
- L’électorat avait déjà été conféré aux femmes dans les Etats du South-Australia (Tasmanie) et West-Aus-tralia.
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- LE DEVOIR
- VI
- Par Henry GRÉVILLE
- I
- Les deux médecins, l’illustre docteur Motin et son savant confrère Foissard, saluèrent et sortirent ensemble , accompagnés par le mari de la fille aînée*, Roger de Vautrait, qui les reconduisit jusqu’au bas de l’escalier.
- Mme Armand Carval et sa soeur Colette de Vautrait s’entre-regardèrent avec l’expression poignante et désespérée qui vient aux plus jeunes visages dans les situations sans issue.
- — Je n’ose aller chez maman, murmura Colette. Qui sait ce que les docteurs ont pu lui dire? Ils ne lui auront pourtant pas annoncé que sa situation est si grave.
- — Maman aura voulu tout savoir, j’en suis sûre ! répondit Cépbise. Elle n’est pas de celles que l’on trompe ! Et depuis si longtemps qu’elle souffre, peux-tu penser qu’elle n’ait pas tout prévu , même le pire?
- Colette allait répondre, lorsque leur frère Gaëtan entra en coup de vent, essoufflé d’avoir monté trop vite.
- — Ils sont partis, fit-il, tout haletant, leur voiture a tourné le coin de la rue ; mais il était temps ! celle de papa arrive par l’autre bout. Roger l’attend en bas. C’était une idée géniale de lui indiquer l’heure de la consultation pour trois heures, au lieu de cinq. Reste à savoir comment il va prendre la chose...
- Le bruit d’une portière de coupé claquée avec force retentit au dehors et les fit tressaillir.
- — Impossible à présent d’aller voir maman, dit Colette.
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- vie d’hôtel 181
- — Compose ton visage, fit rapidement Céphise. Tu as l’air bouleversé.
- Un pas rapide, quoique assez pesant, ébranla les cristaux du lustre et fit tinter les bobèches.
- Mme de Vautrait avait repris en un instant l’air calme qui accompagnait toutes ses actions ; les deux jeunes femmes firent quelques pas au-devant de leur père.
- M. Maubert entra. Ceux qui l’avaient connu dans la plénitude de sa vie et de sa joyeuse activité, quelques années auparant, eussent été attristés de le voir à présent. Les soucis et les difficultés de la lutte avaient fait leur oeuvre. Les cheveux coupés en brosse ne poussaient pas moins dru , mais ils étaient d’un blanc de neige ; les yeux n’avaient rien perdu de leur éclat ni de leur vivacité, mais l’expression ordinaire en était devenue plus concentrée, et souvent inquiète. Après trente années d’une prospérité inouïe, M. Maubert avait éprouvé une série de revers, et si sa vaillance n’était pas entamée, sa belle humeur des jours passés en avaient souffert.
- — Comment, fit-il en entrant, suivi de ses deux gendres , c’est fini ? Vautrait me dit que les docteurs sont venus à trois heures ? Comment se fait-il qu’on ait pu se tromper de la sorte? C’est une impardonnable négligence ! Je parie que c’est Gaëtan qui aura fait ce coup-là?
- Le jeune homme baissa la tête sans répondre. Les distractions paradoxales de son adolescence lui avaient fait une réputation dont il souffrait encore quelquefois le fâcheux contre-coup.
- — Vautrait me dit qu’ils n’ont pas trouvé grand’chose d’inquiétant... Est-ce vrai?
- — Rien d’effrayant, mon père, répondit Colette en s’armant de tout son courage pour ce mensonge. Maman devra partir pour Vichy le plus tôt possible... Le foie est un peu engorgé... le reste est simplement névralgique. Elle souffre beaucoup, mais ce n’est pas dangereux.
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- 182
- LE DEVOIR
- Elle baissa la tête, et la voix lui manqua à ce dernier mot.
- M. Maubert regarda sa fille aînée, puis Céphise. I] rencontra le regard affectueux de celle-ci et se sentit rassuré.
- — Je vais voir mamau, dit-il brusquement, et il sortit.
- — Pourvu que les docteurs n'aient rien dit à maman! fît Gaëtan.
- Un geste de pitié, de doute, de crainte, fut la seule réponse qu’il obtint.
- — Et à vous ? ajouta-t-il tout bas , en les implorant du regard.
- — Plus tard, chuchota Céphise. Si seulement tu avais pu garder mon père un quart d’heure de plus ! dit-elle à son mari.
- — C’était impossible, répondit Carval. Depuis une heure, au moins, il ne tenait plus en place, malgré toute l’importance de l’entretien. Il écoutait à peine, répondait par monosyllabes, les yeux courant sans cesse au cartel pour voir l’heure. . 11 me faisait peine, je vous assure !
- — Il a toujours aimé maman plus que tout au monde, dit Colette; s’il a désiré la richesse, c’était pour elle, et ensuite pour nous. Il n’a pas de fantaisies et peut se passer de tout. S’il avait, une seule minute, le moindre soupçon delà vérité, rien ne le déciderait à partir, même pour sauver ce qui reste de sa fortune. Et s’il restait, que ferions-nous de lui? l’anxiété le rendrait fou.
- — Chut! fit Céphise qui avait prêté l’oreille.
- La porte s’ouvrit, et M. Maubert reparut. Quoique visiblement fatigué par la récente angoisse, son visage n’était plus aussi soucieux qu’à son arrivée.
- — Maman vient, dit-il. Allons! c’est moins terrible que ce que je craignais.
- Il se laissa tomber dans un fauteuil, avec une étrange sensation d’allégement passager : l’allégement de celui qui monte une charge pesante, et s’arrête à mi-chemin pour respirer, le fardeau suspendu à ses reins cambrés
- par l’efiort.
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- vie d’hôtel 183
- — Et toi, père? demanda Colette, pendant que sa soeur s’esquivait pour aller retrouver leur mère.
- — Moi !
- M. Maubert passa la main sur son front, comme pour v réveiller les pensées engourdies.
- — Moi? c’est arrangé... Oarval vous racontera cela, je ne sais plus... Je pars demain soir pour Saint-Nazaire , et samedi matin pour la Guyane.
- — Déjà? fut le cri général.
- — Il y a quinze jours que je devrais être en route, fit-il brièvement.
- Après un court silence, il ajouta :
- — Je crains d’être obligé de faire venir Armand. Céphise n’aimera pas cela.
- — Pourquoi ? demanda Gaëtan.
- — A cause des fièvres. Mais comment exécuter des travaux sérieux dans un pays dont on ne connaît pas bien le sous-sol ? C’est tout marais ; il doit y avoir des cours d’eau souterrains, et ils n’ont pas l’air de s’en douter ! S’ils croient que je vais leur poser quelque chose là-dessus sans être certain de ce que j’aurai comme base, ils se trompent! Je n’ai jamais fait de mauvaise besogne... quoique parfois on en ait porté de bien mauvaise à mon compte, ajouta-t-il avec un peu d’amertume. Enfin, nous verrons. Vous n’en direz rien à Céphise. Ce n’est pas la peine de l'inquiéter. Si je puis me passer de vous, Carval, vous pouvez être sûr que je ne vous dérangerai pas.
- — Je ferai tout ce qui pourra vous servir, répondit le jeune ingénieur d’une voix ferme, en posant sa main affectueuse sur l’épaule de son beau-pêre. S’il le faut, Céphise acceptera tout. Vous savez combien elle est vaillante.
- M. Maubert approuva de la tête. Son esprit était en ce moment comme une malle trop petite dans laquelle on introduit de force beaucoup de choses. Ses pensées entraient les unes dans les autres en se froissant, au lieu de s’enchaîner comme à l’ordinaire.
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- LE DEVOIR
- — Gaëtan, fit-il, pioche ta licence!
- — Oui, père. Ce sera fini au mois de novembre.
- — Tu as bien fait de devancer l’appel, reprit M. Mau-bert. Tes trois années de service militaire sont derrière toi, et cela te déblaye le chemin, sans compter qu’elles t’ont joliment dégourdi. Quel grand dadais tu faisais autrefois! Tâche de te rendre utile à ta mère; je puis être absent plus longtemps que je ne voudrais... J’avais aussi à vous dire...
- L’entrée de Mme Mau bert interrompit son mari. Elle s’avança d’un pas lent et mesuré dont l’effort prodigieux était masqué par la feinte indolence qu’elle appelait à son secours dans les moments trop difficiles. Céphise la suivait, pâle, les traits rigides, mais aussitôt détendus sous le regard de son père.
- — Eh bien, tu n’es pas trop lasse ? demanda M. Mau-bert, en s’empressant de choisir le meilleur fauteuil pour sa femme. Tes bourreaux ne t’ont pas trop fait souffrir?
- — Assez! répondit-elle avec un sourire, mais enfin tout ira bien , même moi !
- Mme Mau bert, dont la beauté avait été célèbre, avait beaucoup moins changé que son mari ; son visage avait à peine subi l’atteinte de quelques rides, quelques fils d’argent seulement se glissaient dans ses cheveux magnifiques : mais le teint, jadis délicatement rosé, était devenu mat, faisant paraître plus grands et plus noirs les beaux yeux pleins de douceur, qui avaient beaucoup pleuré.
- — Tes Esculapes sont venus à bout de t’inspirer de la confiance? fit M. Maubert, essayant d’être gai.
- — Ils m’ont absolument rassurée, dit sa femme sans le regarder.
- Le sourire délicieux, qui avait toujours donné une expression si particulièrement élevée à son beau visage, éclaira ses traits purs, affinés par de longues années de souffrances supportées avec une résignation sans exemple. Colette se détourna, et de Vautrait lui-
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- VIE D’HÔTEL
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- même n’osa fixer les yeux sur sa belle-mère.
- Celle-ci se mit à interroger son mari sur l’entrevue qu’il venait d’avoir avec les directeurs de la grande * entreprise pour laquelle il quittait son pays, sa femme malade, ses affaires obérées. Il répondit, sans intérêt d’abord, puis, s’échauffant peu à peu , il finit par trouver des idées, des ressources , là où il croyait d’abord n’avoir prévu que des ennuis.
- Ses enfants l’écoutaient; tout à coup il s’arrêta :
- — L’hôtel est vendu , fit-il lentement. J’allais partir sans vous le dire !
- — Ah ! fit faiblement Mme Maubert. Bien vendu ?
- — Huit cent mille. C’est plus que je n’osais espérer. Mais il faut le livrer tout de suite, c’est-à-dire dans quinze jours. J’ai maintenu diverses conditions relatives au mobilier; vous choisirez ce que vous voudrez pour meubler un appartement. Carval vous en a trouvé un , pas trop loin d’ici. Je garde quelques tableaux.
- Personne ne dit rien.
- — C’est dur, eh? fit le chef de la famille en promenant son regard autour de lui. Allez ! c’est moins dur que de partir en vous laissant l’hôtel et pas de fortune ! Huit cent mille francs, ça ne vous fera pas de bien grosses rentes, au taux actuel, mais c’est une sécurité. Et puis, cela ne doit rien à personne. Je suis net !
- Il redressa sa haute taille et regarda les murailles avec une juste fierté. Cet hôtel avait été acquis par son travail, dans des temps plus heureux. Les déveines avaient empoisonné beaucoup des jours qu’il avait vécu là; mais rien n’avait entamé sa probité rigide et son méticuleux sentiment du devoir. Jean*Maubert sortirait de chez lui, la tête haute, comme il y était entré.
- — D’ailleurs, reprit-il, tu n’auras pas l’ennui de t’occuper de cela, maman ; pendant que tu seras à Vichy avec Céphise, Colette et son mari vous installeront. Carval veillera à mes affaires, et Gaëtan travaillera.
- — Oui, père, répondit énergiquement le jeune homme.
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- Mme Maubert ne disait rien ; elle songeait, sans regret aucun, à toutes les recherches de luxe dont avait été faite leur vie antérieure, et, devant la terrible réalité de l’heure présente, tout ce passé lui semblait inutile et creux comme des phrases de rhétorique.
- — Est-ce que cela t’ennuie, chère, que j’ai vendu l’hôtel? lui demanda son mari, avec une tendre sollicitude.
- — Oh! non! j’en suis bien contente, répondit-elle avec ce petit effort de retour à la vie qui lui coûtait de plus en plus, à mesure qu’elle se sentait plus gravement atteinte.
- — Eh bien ! alors, allons dans mon cabinet, si tu n’es pas trop fatiguée; j’ai des explications à te donner...
- Elle se leva sur-le-champ ; jamais elle ne faisait attendre son acquiescement, à moins d’une défaillance physique.
- — Tu dîneras avec nous? demanda encore son mari.
- — Je ne crois pas ! fit-elle avec un sourire un peu plus désabusé qu’elle ne l’eût voulu. Tu sais que je n’ai guère d’appétit... Je prendrai un potage dans ma chambre. Mais je suis prête à t’entendre.
- Prenant sous son bras le bras fidèle qui se serrait contre lui, il emmena sa compagne de trente-cinq années de joies et de chagrins.
- Quand la porte se fut renfermée sur eux, Carval s’assura qu’ils étaient hors de la portée de la voix, puis revint vers le groupe de famille qui venait de se resserrer.
- — Eh bien ! demanda-t-il à voix basse, qu’ont dit les docteurs?
- — La médecine ne peut plus rien, répondit Céphise d’un ton bref. Seule, la chirurgie laisse une espérance...
- Un bruit sourd les fit se retourner avec effroi.
- — Oh ! Gaëtan ! fit sévèrement de Vautrait en secouant son jeune beau-frère tombé sur le divan. Tu ne vas pas t’évanouir, je pense? C’était bon autrefois, quand nous n’avions rien pour nous tourmenter.
- Gaëtan était déjà debout.
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- —N’y faites pas attention, dit-il. Cela m’a coupé littéralement bras et jambes , mais me voilà remis. Ma pauvre maman! Que peut-elle avoir?
- — Des calculs dans le foie, et ils ne sortiront pas tout seuls, répliqua son beau-frère. 11 y a trop longtemps qu’elle souffre, et elle a trop souffert; l’inflammation est si grande que la nature se refuse à agir. Cependant, il faut essayer Vichy encore une fois, et si deux mois après elle ne va pas beaucoup mieux...
- — Eh bien ? fit Gaëtan d’une voix tremblante.
- — Alors, l’opération.
- — Pourra-t-elle la supporter?
- — Ils assurent que oui, à condition de ne pas trop la retarder.
- — Quand partira-t-elle pour Vichy?
- — La semaine prochaine.
- Gaëtan fit un petit calcul qu’il garda pour lui.
- — Et mon père ne saura rien qu'après?
- — Naturellement! S’il savait, il ne partirait pas, et vous voyez tous combien ce départ est nécessaire. Je dirai plus : s’il était présent, je ne crois pas que Mme Haubert consentît à se laisser opérer; elle aurait peur de l’émotion de son mari.
- — Alors, il faut se résigner! fit Gaëtan. Mon Dieu ! penser que nous avons été si heureux, il n’y a pas encore si longtemps!
- — Nous le serons encore, répondit Céphise en posant sa fine main sur l’épaule de son frère. D’ailleurs , il ne faut pas oublier, mes très chers, que lorsque nous étions heureux, maman souffrait mort et martyre. Seulement, elle ne disait rien. Voilà sept ans que je la surveille, et je sais ce qu’elle a enduré... Pas tout, car elle se cache pour souffrir, comme d’autres pour mal faire. Les deux dernières années que nous avons passées aux Pavillons ont été pour elle une pénible épreuve.
- Gaëtan jeta de côté un regard de colère rancunière aux absents qui leur avaient causé tant de soucis , dans ce passé qui semblait beau maintenant, grâce au mirage de l’éloignement.
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- — Et, reprit Céphise en regardant l’un après l'autre les membres de cette famille désormais si étroitement serrée autour de la chère malade pour la défendre et la conserver, si maman a eu des chagrins, elle a eu aussi de grandes joies : mon mariage, les trois beaux enfants de Colette , les deux miens, ceux de notre frère Lucien , tout ce petit monde qui grandit autour d’elle et l’adore, ce sont des joies qu’elle n’aurait pas voulu échanger contre les douceurs de la meilleure santé, s’il avait fallu choisir.
- Armand Carval serra silencieusement à la dérobée la main que la jeune femme laissait pendre à son côté. Si quelqu'un sur la terre connaissait l’âme de Mme Maubert, c’était Céphise, qui était le vivant reflet de sa mère, avec une pointe de pétulance en plus — ceci venant de son père.
- — Enfin, conclut Roger de Vautrait, il ne s’agit pas de nous laisser décourager. M. Maubert s'en va, pour le bien de sa famille ; c’est à nous de lui conserver sa femme et de la lui rendre en bonne santé, si faire se peut. Surtout, qu’il ne sache rien avant que tout soit fini. C’est entendu, Gaëtan ?
- — Pourquoi vous méfiez-vous de moi? riposta celui-ci , prêt à se rebiffer.
- — Parce que tu as tes nerfs, mon garçon. Nous autres, nous avons subi le dressage ; toi, tu es encore un jeune poulain?
- — Mes nerfs? Je les ai eus ! répliqua le jeune homme. C’était du temps de mon chef-d’œuvre, quand je vous ai logé tant de plomb dans l’épaule. Mais vous m’en avez guéri, — et le service militaire , donc !
- — En ce cas , nous t’avons rendu un fameux service! fit son beau-frère.
- 11
- Un soir gris, brumeux, de ces tièdes brumes de printemps particulières aux côtes de Bretagne, tombait
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- sUr Saint-Nazaire et sur le vaste estuaire de la Loire. Les côtes fuyantes disparaissaient dans une fine vapeur à demi transparente, piquée çà et là du feu varié des phares de toutes couleurs, de toute durée, de tout éclat, qui mettent à la côte un collier vivant de pierres précieuses.
- Une invincible mollesse envahissait l’atmosphère ; on eût dit que la nature était prête à pleurer; cependant au zénith les constellations d’or se dessinaient peu à peu dans le ciel d’un gris à peine bleu. La petite ville aux rues rectilignes, après avoir retenti un instant du roulement des voitures d’hôtels, retombait dans sa somnolence, pendant que les voyageurs cherchaient leurs cabines sur le paquebot grondant, amarré au quai.
- Rien ne ressemblait moins aux bruyants départs des transatlantiques a.u Havre, et pourtant le bateau sous pression emportait autant d’espérances, allait plus loin encore, affrontait peut-être plus de dangers ; mais cela manquait de mise en scène, comme le fît remarquer Gaëtan.
- Lui et Armand Carval, celui de ses beaux-frères qu’il aimait le mieux, parce qu’il avait épousé Céphise, sa sœur chérie, avaient voulu accompagner M. Maubert jusqu’au dernier son de cloche. Debout, à l’avant, ils recevaient les recommandations suprêmes, les avertissements en retard , ces mille communications oubliées ou réservées jusqu’à la minute de l’adieu , et qui surgissent soudain des profondeurs de la mémoire avec une telle vivacité qu’elles semblent forcer leur passage à travers le cerveau , comme des bulles de gaz dans une bouteille d’eau minérale.
- — Enfin, dit M. Maubert en s’appuyant d’un air lassé le dos contre le rouffie, je pense que c’est bien tout. Vous me tiendrez au courant, Carval? C’est sur vous que je compte spécialement ; vous avez la tête la mieux organisée de la famille...
- — Après celle de Céphise ! rectifia le jeune mari avec un sourire.
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- LE DEVOIR
- — Après celle de Céphise , oui, répéta lentement le père ; c’est même ce qui me donne moins de remords quand je songe que d’ici quelques semaines je serai probablement obligé de vous faire faire le voyage que j’entreprends aujourd’hui. Comme si ces imbéciles d’administrateurs, reprit-il avec une énergie nouvelle, n’auraient pas eu pour premier devoir, avant de me faire établir un chemin du fer, de savoir sur quoi j’allais être invité à le placer ! On fait un tracé, et on ne sait pas ce qu’il y a dessous ! Et un si joli pays, parlons-en ! Ces messieurs se figurent que c’est comme s’il s’agissait d’établir des tramways sur la place de la Concorde ! Je voudrais les y voir ! Mais ils se garderont bien de se déranger eux-mêmes ; c’est bon pour nous autres. Gaëtan, si tu m’en crois, ne fais pas de chemins de fer.
- — Non, papa; je ferai de la philologie.
- — Cela rapporte moins , mais c’est plus sûr ! conclut M. Maubert, avec un petit rire qui n’était pas exempt d’amertume. Enfin , on fait ce qu’on peut.
- La sirène du paquebot fit entendre son mugissement, que les échos répétèrent bien loin, sur les deux rives et sur la vaste étendue des eaux gonflées par la houle de la marée montante.
- — Allons, mes enfants, il faut vous en aller. Au revoir! Ce n’est pas une séparation éternelle: j’espère bien être ici dans sept ou huit mois , — quitte à retourner là-bas. Je vous confie ma femme, votre mère. C’est ce que j’ai de meilleur au monde. Soignez-la bien, et tâchez qu’elle ne souffre pas trop. J’augure bien de sa saison à Vichy. Elle m’a paru ce matin mieux qu’à l’ordinaire, quand nous sommes partis. Au revoir. Vous embrasserez tous les enfants, petits et grands.
- Une étreinte hâtive, un dernier serrement de main, et les deux beaux-frères se trouvèrent sur le quai.
- <a suivre.)
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- ASSURANCES MUTUELLES
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- Société du Familistère. - Assurances Mutuelles
- MOUVEMENT D’OCTOBRE 1902, A GUISE
- ASSURANCE CONTRE LA maladie
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes....... 2.623 40
- Subvention de la Société........... 541 22
- Malfaçons et Divers................ 362 40
- Dépenses.......................................
- Déficit en octobre................
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes......... 521 90
- Subvention de la Société............ 173 30
- Divers......................... .. 1 35
- Dépenses............ .......... .................
- Déficit en octobre.
- 3.527 02
- 4.005 50 478 48
- 696 55
- 760 25 63 70
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et Divers 7.373 721
- Intérêts des comptes courants et > 12.315 64
- du titre d’épargne............. 4.941 92)
- Dépenses i
- 153 Retraités définitifs........... 8.394 74 \
- 5 — provisoires................ 258 50 1
- Nécessaire à la subsistance........ 3.488 35 \ 13.163 73
- Allocations aux famill8 des réservistes 359 »i
- Divers, appointem., médecins, etc. 663 14 /
- Déficit en octobre................. 848 09
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes.. 816 45
- Subvention de la Société.... v ... 232 56
- Dépenses................................
- Déficit en octobre...........
- 1.049 01 1.372 18 323 17
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er juillet au 31 octobre 1902 48.64 4 40 ) ft/ C)r.. Qn » individuelles » » 15.606 90 > b4*^51 dU
- Dépenses » ,, ........... 75.284 28
- Excédent des dépenses sur les recettes.. 11.032 98
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- 192
- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL AU FAMILISTÈRE DE GUISE
- MOIS D’OCTOBRE 1902.
- Naissances :
- 5 Octobre. Braillon Raoul, fils de Braillon Adolphe et de Devin Berthe.
- 15 — André-Jean-Eugène Prudliommeaux, fils
- de Jules-Jean Prudliommeaux et de Marie-Jeanne Dallet.
- 1
- Décès :
- 7 — Herbin Paul, âgé de 4 ans.
- 15 — Marlière Marie, âgée de 1 an 1/2. 28 — Mme veuve Cellet, âgée de 67 ans.
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Niines. — Typ. A. Cliastanier, 1.', rue l’radier.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES.
- 193
- documents pour une
- COMPLÈTE
- de J.-B. André GODIN (i)
- Glorification du Travail. Emancipation du Travailleur.
- IV (suite.)
- Règlement d’ateliers et fonds de secours mutuels chez Godin, 1857. Conférence touchant l’égalité des salaires. Droits et devoirs sociaux. Position du problème : rémunération du travail.
- Le 22 mai 1881, en plein fonctionnement de l’association du travail et du capital au Familistère, J. B. A. Godin eut occasion dans une conférence de reprendre ce même sujet des règlements d’ateliers et des caisses de secours.
- Une critique avait été faite contre l’amende imposée réglementairement à l’ouvrier absent du travail au début de la journée; l’amende avait été présentée comme une atteinte à la liberté.
- Toute demande de repos étant accueillie dans l’association (et alors non amendable) lorsqu’elle se produit autrement que le lendemain d’un jour de paye ou d’un jour férié , Godin fait observer, dans sa réponse, qu’il y a évidemment pour un certain nombre « absence d’équilibre dans la conduite de la vie ; car ce n’est pas parce qu’on a ôu le dimanche tout entier pour se reposer qu’on devrait encore avoir besoin de passer le lundi plutôt qu’un autre jour à ne rien faire. »
- « La première chose à observer » avait-il dit au début
- G) Appendice, p. 60, tome 26e, Le Devoir, janvier 1902.
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- de son discours, « c’est que nulle réunion, nulle société ne peut se former sans convenir de règles spéciales , que chacun devra suivre pour atteindre le but qu’on s’est proposé.
- « Quand vous formez même des groupes de délassement et de plaisir, une société d’archers par exemple, votre premier soin est de vous tracer une ligne de conduite dont nul ne doit s’écarter.
- « Cette mesure que vous jugez indispensable au fonc-. tionnement d’un groupe quelconque est bien plus urgente encore dans une association qui embrasse des intérêts aussi considérables que la nôtre... »
- Quant à présenter l’amende pour absence au travail dans les conditions susdites, comme une atteinte à' la liberté, « cette manière de penser » dit Godin (1) peut avoir quelque semblant de vérité à l’égard de l’ouvrier travaillant pour le profit d’un patron , bien que, même dans ce cas, il soit juste de constater que les machines sont en marche pour permettre à l’ouvrier de travailler ; et que, si celui-ci laisse sa place vacante, machines et outils fonctionnent sans produire, ce qui est pour l’atelier une perte importante dont l’ouvrier seul est cause. Néanmoins « poursuit l’orateur « quand tous les bénéfices sont pour l’industriel, l’ouvrier peut trouver juste que ce dernier supporte aussi la perte.
- « Peut-il en être ainsi dans une association où les intérêts sont solidaires, où les bénéfices reviennent aux travailleurs mêmes. Dans une telle association, le préjudice que chacun cause à la société est un préjudice qu’il se fait à soi-même, et qu’il fait en même temps à tous les coopérateurs.
- « L’ouvrier, membre d’une association , a donc des devoirs plus précis et plus étendus que lorsqu’il n’est
- (1) Le Devoir, tome 5e (1881), p. 373.
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- attaché par aucun lien de participation aux bénéfices et avantages de l’industrie. Dans notre association , les sept huitièmes au moins des bénéfices sont distribués aux travailleurs , il est donc juste et raisonnable que celui qui, par sa propre faute , est une cause de perte pour la société soit rappelé au sentiment de ses devoirs envers les autres.
- « Enfin, il y a à tenir compte de l’emploi assigné aux amendes qui nous occupent... c’est une légère contribution imposée à l’ouvrier au profit de l’assurance mu-
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- tuelle contre la maladie ; cette amende n’est, en réalité, qu’une économie que le travailleur met en dépôt et qui lui est rendue le jour où il tombe malade...
- « J’ai rempli mes devoirs envers tous, en mettant dans une association à votre profit des établissements et une industrie que vous m’avez aidé à élever. Ces établissements sont d’une valeur de plusieurs millions, vous en partagez maintenant les bénéfices, cela vous crée des économies importantes chaque année.
- « C’est bien le moins que chacun de vous sache abandonner de bonne volonté quelques francs à la caisse commune pour vous aider mutuellement...
- « Savez-vous ce qui arriverait si l’on entrait dans la voie de modifier, dans le sens proposé, l’article en question ?
- « C’est que n’ayant plus à mettre à l’amende l’ouvrier qui se dérangerait de son travail, on le renverrait tout simplement... L’amende a ce mérite de le rappeler à l’ordre et de lui laisser la possibilité de se faire une place meilleure dans l’association.
- « Les mesures d’ordre sont indispensables au bon fonctionnement de notre Société, sans elles vous verriez le relâchement s’établir dans tous les services et, après le relâchement ce serait la diminution des bénéfices, la
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- gêne au lieu de la prospérité.
- « Alors s’il fallait congédier des ouvriers et diminuer les salaires, à qui vous en prendriez-vous, si ce n’est à vous-mêmes qui auriez amené cet état de choses en ne sachant point maintenir l’ordre parmi vous.
- « Ah ! certainement les amendes pourront être inutiles le jour où tous les travailleurs seront devenus assez sages, assez prévoyants pour prendre toujours à l’avance les mesures nécessaires pour empêcher que rien ne souffre ou périclite en leur absence. Mais, en attendant, il faut bien avoir un règlement qui précise à chacun une ligne de conduite, et cela dans l’intérêt de tous, dans votre intérêt particulier et dans celui de vos enfants ».
- La suppression des règlements d'ateliers est une question qui se pose dans les milieux industriels ; nous venons de voir comment Godin y répondit touchant un point spécial. Une autre question voisine — celle de l’égalité des salaires — fut aussi traitée par Godin dans une conférence (1). Nous la considérons comme voisine, en ce que la suppression de toute règle à l’atelier et l’attribution d’un même salaire à chaque ouvrier quelque emploi qu’il fasse de son temps, seraient deux mesures conduisant au relâchement des efforts utiles, deux mesures s’exerçant dans un sens hostile à l’abondance des meilleurs produits, hostile conséquemment à l’harmonie entre producteurs et consommateurs, deux mesures ruineuses du bien collectif. ,
- Observons que l’individu est consommateur depuis sa naissance jusqu’à sa mort, qu’il ne se livre à la production industrielle que pendant une part de sa vie. Son intérêt en qualité de consommateur prime de beaucoup
- (1) Le Devoir, 1881, tome 5e, p. 385 à 390.
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- son intérêt comme producteur ; et tout ce qui peut assurer la confection des meilleurs produits, denrées alimentaires, meubles, vêtements, etc., etc., est de nécessité universelle.
- Les partisans de l’égalité des salaires confondent généralement deux choses qu’il faut soigneusement distinguer :
- 1° L’individu ;
- 2» Les charges familiales de l’individu.
- Ces deux éléments ne sont pas forcément liés ; déjà, dans l’association du Familistère, les charges familiales sont surtout des charges sociales. Cette distinction faite, l’entente devient plus facile ; et les partisans de l’égalité trouveront juste qu’on donne des salaires égaux aux ouvriers qui auront accompli œuvre égale, puisque autrement ce serait encore l’inégalité et l’inégalité au profit de ceux qui concourreraient le moins à la richesse collective.
- Prétendre qu’avec le système de l’égalité des salaires, les forts et les habiles entretiendront les faibles — que cette faiblesse soit paresse ou incapacité — et qu’ainsi l’abondance régnera pour tous, c’est méconnaître les leçons de l’expérience. Avec un tel régime ce serait à qui travaillerait le moins ; et ce n’est point en ces conditions que l’abondance se crée.
- Les réserves ou richesses sociales sont dues aux hommes qui produisent plus qu’ils ne consomment ; les faibles (et les nonchalants, les paresseux peuvent être du nombre) les faibles usent des réserves sociales et sont incapables de les reconstituer ; dans leur consommation fis touchent déjà une part créée par autrui ; leur accorder, en outre, le même salaire qu’aux producteurs de richesses envers qui ils commencent par être redevables, c’est rompre en faveur de l’incapacité l’équilibre
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- indispensable à l’entretien des efforts utiles, soit l’équilibre par la responsabilité. Que les forts aident les fai-blés par la constitution des réserves sociales, cela suffît ; il ne faut pas qu’un nouveau despotisme celui des incapables vienne entraver et bientôt ruiner l'organisation générale.
- Un autre point de vue qui fait accueillir parfois l’idée de l’égalité des salaires est d’y voir un moyen d’en finir avec les sinécures, avec les appointements exagérés.
- Chaque fois que des avantages sociaux ou pécuniaires sont alloués sans qu’on les voie balancés par des travaux correspondants, ils apparaissent comme des privilèges et blessent le sentiment de l’équité.
- Mais le problème est précisément de faire à chacun sa part équitable,_ de balancer exactement l’exercice du droit par le devoir accompli. La véritable égalité, c’est l’appel de tous à l’exercice de mêmes droits, sans distinction entre les personnes, dès que ces personnes ont contribué chacune pour une même part à la richesse générale.
- « Au nom de l’égalité» (1), dit Godin dans la conférence ci-dessus indiquée « vous voulez donner à chaque homme un même salaire ; vous transportez alors Vinégalité dans les services rendus. Cela révolte encore bien plus le sentiment de la justice...
- « Demandez au travailleur honnête, laborieux, habile dans son métier, s’il trouverait équitable de recevoir juste la même paie que l’ouvrier fainéant et qui ne sait que gâcher l’ouvrage.
- « Les déclamations sur l’égalité de tous les hommes? belles à faire dans les journaux, et devant les gens qui se laissent prendre aux mots vides de sens, tombent
- (1) Le Devoir, 1881, tome 5e, p. 387,
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- rï’elles-mêmes dès qu’on veut les mettre en pratique. Et cela, mes amis, parce qu’elles ne reposent sur rien de fondé, sur rien de réel, et surtout parce qu’elles sont contraires à la justice.
- « Tout homme vient en ce monde avec des droits à exercer, des devoirs à remplir, nous avons tous des obligations les uns envers les autres, mais cette égalité comme homme devant la loi de vie ne fait pas que nous soyons tous semblables, tous égaux en santé, en force, en taille, en intelligence. La nature nous montre sous ce rapport une telle diversité qu’il n’y a point deux êtres semblables...
- «' Les uns laissent péricliter tout ce qu'ils possèdent, ne savent même point exécuter avec intelligence leur besogne de chaque jour ; les autres, au contraire, font prospérer tout ce dont ils s’occupent, créent la fécondité et l’abondance dans toutes les entreprises.
- « Comment donc faire à chacun une part uniforme quand les efforts et les mérites sont si différents ? »
- Ce qui est à découvrir, c’est donc la méthode par laquelle, après constitution des réserves sociales, l’ouvrier, ainsi que l’a dit Godin (voir ci-dessus chapitre III, p. 68) recevra : « tous les fruits de plus-value dus à sa part de travail accompli ». La même chose a été exprimée par notre ami et collaborateur, M. Aug. Fabre, à la fin de sa brochure Robert Owen (1), en ces termes :
- ... « L’empire du monde appartiendra aux systèmes qui, organisant le plus largement l’instruction et l’éducation— et réservant la part de l’invalidité, de l’enfance et de la vieillesse — donneront à l’homme, avec l’assurance d’une vie meilleure, tout le produit de son travail, rien que le produit de son travail. »
- d) Un socialiste pratique. Robert Owen, par Aug. Fabre, 1896. Bu-reau de L’Emancipation, 4, plan de l’Aspic, Nîmes, Gard (1 franc^.
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- Mais comment déterminer le produit du travail ?
- Nous avons déjà mesuré la difficulté du problème en rappelant, au début du chapitre III, que le produit du travail n’est véritablement fixé que par le rattachement complet entre production et consommation.
- Le point est d’une telle importance sociale et nécessitera tant d’études, qu’on voudra bien nous permettre d’y insister encore.
- Vve J.-B.-A. Godin , née Moret.
- (A suivre).
- ERRATUM
- Dans « Le Devoir » en date de janvier 1903, p. 11, 21 « ligne, lire : chap XXXVI et non chap. XXXV.
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- (Suite.)
- Les principaux services publics communaux sont exploités sous diverses formes qui rentrent, en dernière analyse, dans les deux catégories suivantes : concession à l’industrie privée, régie directe.
- La régie en fermage, la régie indirecte ou intéressée , sont des modalités de la régie directe.
- La première de ces combinaisons intermédiaires consiste à mettre une compagnie ou un particulier en jouissance des moyens d’exploitation (établissements, usines, canalisations) dont la commune est propriétaire, moyennant une location déterminée. La seconde combinaison fait du régisseur un mandataire dans ses rapports avec la ville, et lui donne une personnalité propre dans ses rapports avec les tiers. C’est en quoi la régie est indirecte. Pour devenir intéressée, la régie indirecte associe cet intermédiaire qui couvre la ville, aux bénéfices de l’entreprise. Au salaire du régisseur , dans la régie indirecte, s’ajoute donc une prime dans la régie intéressée. Et cette participation peut s’étendre à tous les rouages de la régie indirecte : actionnaires qui apportent leurs capitaux sous forme d’intérêts ou de dividendes, administrateurs sous forme de primes, personnel et ouvriers sous forme de part dans le rendement qu’ils obtiennent. (Félix Roussel, conseiller municipal de Paris. Note sur la question dufgaz.)
- Le système de la concession comporte également des arrangements variés. Ici, la compagnie est propriétaire
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- des moyens d’exploitation. Les contractants s’efforcent de concilier, dans une mesure plus ou moins facile à obtenir, les intérêts dont ils ont la charge : les compagnies , ceux de leurs actionnaires ; la commune, les intérêts des contribuables, ceux des consommateurs privés, s’il y a lieu , et quelquefois ceux du personnel employé; cette dernière préoccupation est d’origine tout à fait récente.
- Comme dans le cas de la commune propriétaire, on peut trouver dans le cahier des charges de la concession perpétuelle ou temporaire de services publics permanents, la clause, renversée cette fois, de la participation de la commune concédante aux bénéfices de l’exploitation et à défaut d'une part dans les gains, les dispositions relatives aux salaires, à la durée du travail, etc., que les communes appliquent aux employés et ouvriers à leur service, et qu’elles insèrent dans les contrats conclus pour des travaux à temps.
- Un exemple remarquable des combinaisons auxquelles se prête l’organisation des services municipaux, est celui de la ville de Paris, qui, après avoir passé par le sdiverses phases du régime de la concession, se trouve aujourd’hui sur la limite mitoyenne qui sépare ce régime de la régie directe, étant à la fois copropriétaire et cointéressée dans le service de fourniture du gaz.
- Il est probable qu’à l’expiration du traité qui la lie jusqu’en 1905, avec la compagnie actuelle, la ville de Paris devenue ' seule maîtresse de l’actif social, va mettre en oeuvre la régie avec une compagnie fermière intéressée. C’est un acheminement vers la régie directe devant laquelle son conseil municipal hésite encore, puisqu’il vient de la repousser par 41 voix contre 35.
- Londres se classe tout à fait à part pour son régime
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- d’éclairage au gaz. Alors que le caractère commun de toutes les régies directes ou indirectes ou concédées, est la limitation de la durée, dans la métropole anglaise les compagnies, au nombre de dix (trois pour la ville et sept pour la banlieue) qui se partagent le service d’éclairage sont nanties de concessions perpétuelles, n’ont aucune redevance spéciale à payer en vertu de leurs concessions, ni aucun tarif de faveur à faire pour l’éclairage public. Elles sont* seulement tenues de procurer aux consommateurs un abaissement de prix proportionnel au chiffre de leur dividende.
- En d’autres termes, comme on l’a fait remarquer, c’est la clause du partage des bénéfices, non avec l’autorité concédante et l’ensemble des contribuables, mais avec le consommateur , que représente cette échelle mobile (sliding scales).
- Quant à la régie directe pour le gaz, elle fonctionne en Allemagne, en Suisse, en Italie, en Autriche, en Suède, en Norwège, en Danemark, en Belgique, en Hollande, dans les villes les plus importantes : Dresde, Cologne, Berlin (pour une partie), Leipsig, Hambourg, Genève, Bâle, Zurich, Bologne, Vienne, Prague, Stockholm, Christiania, Copenhague, Bruxelles, Rotterdam ; en Angleterre, dans 232 villes, parmi lesquelles Glasgow, Manchester, Birmingham, qui inaugura la première, par le service du gaz, la série de ses municipalisations .
- L’Economie politique conteste à un être moral, comme la commune, le droit d’empiéter sur le domaine de l’industrie privée. On a la réponse de l’être moral Etat : fabrication et vente du tabac, des allumettes, de la poudre, des cartes à jouer ; vente du sel ; arsenaux, manufacture d’armes de guerre, panification militaire,
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- etc. ; imprimerie nationale, exploitation de théâtres, de casinos, d’établissements thermaux et vente d’eaux minérales ; exploitation de chemins de fer, des postes et télégraphes, puis, quelque temps après leur apparition, des téléphones et, dès sa naissance, de la télégraphie sans fil ; monopole des pétroles, demain ; de l’alcool après-demain.
- Du reste, dans rénumération certainement incomplète qui précède, à l’exception des chemins de fer, des casinos, des théâtres, des établissements thermaux et de la vente des eaux minérales, tout est monopole, c’est-à-dire à l’abri de la concurrence.
- Toute discussion sur la compétence de l’Etat en ces matières ne peut avoir qu’un caractère théorique et rétrospectif. Mais, sans y insister ici, (nous ne la faisons pas nôtre d’ailleurs), on pourrait, à la rigueur, s’en tenir à la conception de l’Etat dépourvu de toutes les attributions industrielles ou commerciales qu’il s’est octroyées, et ramené au simple rôle gardien de la sécurité intérieure et extérieure, à l’administration de certains services publics aussi réduits que possible, et strictement confinés dans la sphère d’activité inaccessible à Tinitiative privée.
- Quand il s’agit de la commune, unité concrète par excellence , en dépit de l’apparence d’une simple division territoriale qu’elle revêt de par la loi, les choses changent. Même si l’on ne voit pas, si l’on n’admet pas que la compétence de la commune doive embrasser l’universalité des intérêts communs, il est impossible de l’enfermer dans des limites aussi étroites que celles qui pourraient, dans l’hypothèse ci-dessus exposée, être imposées à l’action de l’Etat.
- Plausible ou non, suivant l’angle sous lequel on le considère, un fait indéniable, c’est que le nombre des
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- services publics municipalisés s’accroît en meme temps que se multiplient les intérêts communs.
- Il semble bien que les partisans de la libre concurrence doivent en prendre leur parti. Même en la supposant désirable par dessus tout, la libre concurrence n'est pas toujours possible.
- Nous en demanderons la preuve au service du gaz, qui nous a déjà fourni la matière de quelques indications sur les divers modes d’exploitation usités.
- Pour ce service, dont le caractère, à l’encontre des monopoles de l’Etat, est essentiellement municipal, la multiplicité des canalisations sous la voie publique est un empêchement absolu à la libre concurrence.
- On pourra, si l’on veut, sectionner la commune, comme aujourd’hui Londres, comme autrefois Paris, et concéder chaque secteur à une compagnie différente ; il restera matériellement impossible d’établir pour un môme quartier, pour une même rue, la multiplicité des canalisations qui seule pourrait permettre la libre concurrence.
- On ne peut admettre la multiplicité des concessions, pour un même service, que dans des sphères nettement délimitées, et la commune elle-même ne peut entrer en concurrence avec ses concessionnaires que dans ces conditions. C’est ainsi que la ville de Paris a pris à sa charge la construction d’un tronçon du métropolitain et exploite un secteur d’électricité, celui des Halles.
- En fait donc, qu’il s’agisse de tout ou partie d’un service concédé ou exploité directement, là où il ne peut y avoir concurrence, il y a forcément monopole.
- La question qui se pose est celle de savoir s’il est préférable de confier ce monopole à l’industrie privée °u à la commune. Avant d’examiner laquelle de ces deux gestions présente le plus d’avantages ou d’incon-
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- vénients pour le public, il convient de voir en vertu de quel droit l’industrie privée ou la commune peuvent exploiter un monopole de ce genre.
- La thèse des partisans de la municipalisation est celle-ci :
- Le sol et le sous-sol sont par nature propriété publique, municipale. Leur concession à l’industrie privée a tous les caractères juridiques d'une délégation. Sans cette délégation l’exploitation par une compagnie privée devient impossible.
- Qui délègue a le droit de garder.
- M. Pierre Léon, docteur en droit, va plus loin. De ce droit, il fait un devoir.
- « L’établissement de canalisation sous la voie publique , écrit-il, est un acte de gestion domaniale qui suppose l’exercice de la puissance publique ; or, c’est un principe de droit public que les droits de la puissance publique ne peuvent être exercés que par l’autorité qui en est investie. » (Monopole de l’éclairage et du chauffage par le gaz à Paris).
- Donc, d’après M. Pierre Léon, la commune « peut seule créer un^service public et devrait seule avoir le droit de le remplir. » *
- Suivant M. Félix Roussel, déjà cité, l'éclairage public est affaire de police et de sécurité pour tous aussi bien que de commodité pour chacun. Eclairer les rues d’une ville est une fonction municipale, au même titre que de les nettoyer, d’en entretenir les trottoirs et les chaussées, d’y régler la circulation des piétons et des voitures.
- M. Roussel ne conçoit donc pas l'éclairage dépendant du bon vouloir d’un fournisseur.
- Le même raisonnement peut être également appliqué à d’autres services analogues, à la distribution d’eau,
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- par exemple, qu’il s’appuie sur les droits de puissance publique dont la commune est dépositaire ou sur les devoirs qui lui incombent de pourvoir à la sécurité, à la salubrité et au bon ordre.
- La régie directe, au moins en ce qui concerne les services dont nous venons de parler (gaz, eau) serait donc légitime, si même elle n’était pas de droit exclusif.
- La loi reconnaît-elle au moins cette légitimité ? con-sacre-t-elle ce droit ? Généralement là où la législation n’est pas purement et simplement restrictive, elle manque de précision.
- Quant à la jurisprudence, est-il nécessaire de dire qu’elle est presque partout fortement imbue de misonéisme ?
- Il faut bien reconnaître que la plupart des législations municipales remontent à une époque où on ne songeait guère aux tramways et à l’utilisation des chutes d’eau pour le transport de la force motrice par l’électricité.
- Dans la libre Amérique elle-même où les droits de l’individu, les droits de l’Etat, les droits de la nation se meuvent à l’aise, la commune, pourtant si féconde en hardiesses législatives dans une certaine mesure, est parfois gênée par les traditions et les textes légaux des Etats dont elle fait partie.
- Il y a quatre ans, la grande et belle ville de Detroit voulut municipaliser ses tramways. La Cour suprême du Michigan annula sa délibération, en se fondant sur certain article de la constitution de l’Etat de Michigan portant que « l’Etat ne pourra être partie ni intéressée dans aucune entreprise de développement intérieur, ni s’engager dans l’exploitation d’aucune entreprise de ce genre , sauf en ce qui regarde des allocations de terrains ou d’autres propriétés. » La presse acquise
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- aux intérêts des grandes compagnies financières poussa un grand cri de triomphe et VInter-Océan, de Chicago, proclama qu’une insurmontable barrière venait d’être élevée contre la nationalisation des services publics. Combien de temps cette barrière restera-t-elle debout, et n’a-t-elle pas déjà reçu quelques brèches ?
- Sauf en Angleterre et en Suisse, où les communes sont véritablement des unités organiques,, et avec des atténuations dans les Etats du centre, les gouvernements européens pèsent directement, ou par leurs intermédiaires, sur la libre initiative des conseils municipaux. Toutes les décisions de ces derniers sont soumises à l’approbation ou- à l’autorisation des autorités supérieures (députation permanente du Conseil provincial et roi en Belgique, préfet en France et en Italie).
- La plupart des réformes que les conseils municipaux seraient tentés d’accomplir dans la voie de la municipalisation exigent des ressources nouvelles, et il leur est impossible de se les procurer sans des remaniements d’impôt ou des emprunts. Et c’est ici que se fait sentir lourdement la tutelle légale et l’arbitraire administratif.
- Le 7 juin 1877, un avis du Conseil d’Etat s’oppose à l’entreprise directe du gaz demandée par la ville de Tourcoing.
- En 1894, un avis du Conseil d’Etat s'oppose à la création d’une pharmacie municipale à Roubaix.
- Même motif dans les deux cas : Les communes n’ont pas le droit de fabriquer ni de vendre.
- La loi est muette sur ce point. Elle n’interdit, ni n’autorise. On pourrait discuter longtemps sur la question de savoir si ce qui n’est pas interdit est permis. Le Conseil d’Etat a prononcé en sens contraire et son avis fait loi.
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- Voilà la jurisprudence, voyons les faits.
- Paris et quantité d’autres villes en France exploitent directement leur service des eaux. Il n’y a pas lieu d’insister sur cet exemple, car l’eau n’éprouvant pas de variations importantes dans son prix de revient et dans sa consommation peut échapper à la qualification d’article de vente. Mais où certaines villes ont-elles pris le droit d’exploiter des casinos, des théâtres et le service du gaz ? Roubaix n’a pas encore sa pharmacie municipale : mais la régie directe du gaz fonctionne aujourd’hui à Tourcoing, comme à Grenoble, Montreuil-sous-Bois, Mamers, etc., dans des conditions absolument régulières, avec l’approbation des pouvoirs publics.
- La jurisprudence administrative reçoit donc par-ci, par-là, des accrocs.
- Le 23 janvier 1901, le président du conseil, ministre de l’intérieur, consulté sur la question du gaz à Paris répondait au préfet de la Seine que « la jurisprudence administrative s’opposait en principe à ce que les villes puissent exploiter directement les établissements industriels tels que les usines à gaz ». Toutefois, il inclinait à penser qu’au point de vue légal, l’exploitation directe ne rencontrerait pas d’obstacle absolu, si la ville ne pouvait traiter avec un concessionnaire ou si elle ne pouvait le faire qu'à des conditions onéreuses. Sans doute, le gouvernement peut refuser son approbation et le conseil d’Etat émettre un avis défavorable. Mais le contraire peut arriver et la lettre du ministre de l’intérieur, qui était alors M. Waldeck-Rousseau, un juriste éminent, les considérations sur lesquelles il s’appuie, peuvent faire entrevoir la fin de restrictions qui ne pourraient désormais s’inspirer que du plus pur arbitraire.
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- Il resterait à examiner la question de savoir si la régie directe présente plus d’avantages et moins d’inconvénients que la concession. C’est à l’expérience de prononcer. Elle n’a peut-être pas encore dit son dernier mot ; mais les résultats acquis jusqu’à présent font pencher la balance en faveur de l’affirmative.
- M. Adrien Veber les a consignés dans son remarquable rapport sur le projet de loi relatif au régime du gaz à Paris. >
- Tous les magistrats de l’étranger, interrogés sur les avantages que présente le système de la régie directe, s’empressent de déclarer que ce système permet d’éviter les difficultés inhérentes à toute concession de longue durée et tous les procès résultant des différentes formes d’interprétation des contrats de concession.
- En France, les maires des communes exploitant directement le gaz ont tous répondu que la régie les a dispensés de recourir soit à des centimes additionnels, soit à des taxes d’octroi.
- La pratique, la vaste expérience réalisée par toute l’Angleterre démontrent que le système peut être avantageux à la fois aux consommateurs et aux villes.
- Il y a une très grande variété dans les services qui sont ou peuvent être municipalisés d’une manière plus ou moins exclusive.
- Le gouvernement italien avait rangé les services qui font l’objet de son projet de loi dans l’ordre de leur étendue et de leur importance. Cette classification simple, uniforme, ne tenait pas un compte suffisant de l’importance relative des éléments industriels et sociaux que renferme chaque service.
- La commission parlementaire a cru devoir adopter des critères plus rationnels : la division tripartite entre:
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- |° le domaine foncier ; 2° le domaine fiscal ; 3° le domaine industriel des communes.
- A la première catégorie appartiennent les services dont il a été le plus souvent question ici : le gaz, l’eau, auxquels il convient d’ajouter les tramways.
- Par opposition aux monopoles de droit constitués par acte de l’autorité gouvernementale dans un but fiscal, hygiénique, de sécurité publique, comme les sels, les tabacs, etc., ce sont des monopoles de fait résultant de nécessités inéluctables.
- Physiquement impénétrables suivant l’expression de M. Majorana, économiquement inconciliables, de telles entreprises accaparent, en outre, portion du sol et du sous-sol, lesquels sont par nature propriété municipale.
- Elles sont donc municipalisables au premier chef.
- Est-il possible qu’elles restent simplement fonction de la collectivité sans répondre aux besoins de l’individu ?
- La réponse ne peut être que négative.
- « Les conditions de l’industrie à l’heure actuelle, dit M. Roussel, font que la lumière due au public dans les rues ne paraît pas pouvoir provenir d’une autre source que la lumière offerte aux particuliers dans leurs boutiques ou dans leurs habitations. Le principal, pour une commune, est donc l’éclairage public ; l’accessoire, dont elle pourrait à la rigueur se désintéresser, serait l’éclairage privé. En réalité, le principal emporte l’accessoire, et les deux exploitations se confondent. En outre, la même industrie qui fabrique la matière éclairante, produit le chauffage et la force motrice ».
- C’est ainsi que la municipalisation des services publics envahit le domaine privé. Que les défenseurs de la libre concurrence ne lui en fassent pas un grief; cet
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- empiètement est déjà réalisé par les compagnies concessionnaires , pour lesquelles ils tirent si souvent les marrons du feu, et il ne peut pas ne pas l’être.
- Pas plus que le service du gaz, le service de l’eau également obligatoire pour les communes, ne souffre la concurrence.
- En Angleterre, dans l’Amérique du Nord , la proportion des entreprises publiques est de plus de 50 p. 0/0 et ces entreprises sont généralement rémunératrices. Il en est de même en Allemagne.
- Un autre service des plus importants au point de vue hygiénique, le service des vidanges et ordures nécessite, lui aussi, la prise de possession du sous-sol public. Il est donc tout indiqué pour la monopolisation, qui est du reste, très avancée dans divers pays. Il comprend deux opérations essentielles : 1° la manutention des vidanges et ordures, qu’il ne faut pas confondre avec le service de balayage et de propreté des rues; 2° l’utilisation des matières fertilisantes, d’ordre sur-tout industriel.
- Voilà donc encore un exemple d’enchevêtrement du domaine public et du domaine privé.
- Municipalisables également, à cause de leur caractère intrinsèque de monopole, les tramways qui occupent le sol public et sont aux villes ce que les chemins de fer sont à la nation. Rares encore en Amérique, peu nombreux en Allemagne, les tramways municipalisés n’existent pas encore en Italie. L’article 39 de la loi sur les concessions de tramways à traction mécanique, s’oppose à leur municipalisation. Le projet Giolitti demande qu’on déroge à cet article.
- En Angleterre, la municipalisation de ce service a suivi la marche suivante en 1868-69 : Autorisation demandée et obtenue par la ville de Londres de concé-
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- der à des sociétés particulières l’entreprise des tramways; en 1870, intervention du « Tramway act » qui réglemente d’une façon générale les concessions avec faculté de rachat au bout de 21 ans.
- Puis, nous dit M. Majorana, suivant la coutume anglaise, on fit de menues exceptions avec dispositions spéciales pour chacune d’elles ; enfin, on se lança décidément ces dernières années dans la voie de la municipalisation. En 1899, le nombre des tramways municipaux égalait à peu près celui des tramways privés.
- Le service des téléphones, qui est monopole d’Etat dans certains pays, pourrait devenir municipal dans l’enceinte des villes pour les mêmes raisons que le service des eaux, du gaz, des vidanges et ordures et des tramways puisqu’il est d’intérêt général, et qu’il suppose l’occupation d’une partie du sol et sous-sol public. M. Majorana cite à ce propos un remarquable exemple de la vigueur des municipalités anglaises. « Profitant de la loi de 1899 qui donne au gouvernement la faculté de rachat, la « National téléphoné Ce » , eut l’art d’absorber toutes les petites entreprises particulières et de se présenter unique et toute puissante en face de l’Etat. A ces trusts, les municipalités opposèrent une énergique résistance. Guernesey, Glasgow établirent un service municipal en face de la compagnie nationale. Le résultat fud le suivant : en 6 mois, les abonnés municipaux montèrent de 2000 à 5000, par la raison bien simple que la ville demandait 131 frf) d’abonnement annuel, tandis que la compagnie^en faisait payer 250 pour la première année et 200 pour les suivantes. L’exemple fut suivi rapidement - par Portsmouth , Manchester, .Halifax, Brighton, etc. »
- Bans l’énumération des services institués par la future loi italienne, les téléphones ferment la liste des
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- services municipalisables pour cause d’occupation du sol ou sous-sol public.
- Nous avons déjà parlé des pharmacies qui entrent dans la série des services d’ordre plus spécialement industriel, mais dont les pouvoirs publics ne se désintéressent pas, puisque dans tous les pays des lois spéciales en règlent l’exercice. Nulle part, il est vrai, jusqu’à présent, on n’a proposé d’en faire un service municipal exclusif.
- Mais il ne faudrait pas être étonné si plus tard, grâce au développement de l’esprit solidariste et à la transformation opérée dans les mœurs par la «multiplicité des organisations municipales, les masses, et par suite, les législateurs, prêtaient une oreille moins distraite à des raisonnements comme celui que J. Guesde fit entendre en 1874, alors que répondant au veto du conseil d’Etat, et au non volumus du président du conseil, M. Charles Dupuy, annulant la décision du conseil municipal de Roubaix, il disait : « Est-ce que les attributions des élus municipaux ne comprennent pas la défense des intérêts de leurs administrés et la sauvegarde des deniers publics ? Or comment nier que l’intérêt des administrés de Roubaix soit de trouver au meilleur marché possible, au prix de revient, les moyens de lutter contre la maladie et de recouvrer la santé ? D’un autre côté, au point de vue fiscal, au point de vue budgétaire, est-ce que la commune n’a pas intérêt à éviter le nombre de ceux qui, par suite de maladie, faute de médicaments, retomberont à la charge soit du bureau de bienfaisance, soit des hospices ? »
- (A suivre).
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- Le budget au Sénat : Emprunt ? impôts nouveaux ?
- économies ?
- Voici dans quelles conditions le budget de 1903 s’est présenté devant le Sénat :
- La commission sénatoriale des finances avait ratifié la plupart des dispositions adoptées par la Chambre. Elle avait réalisé environ 25 millions d’économies sur le budget des dépenses et diminué de 40 millions le budget des recettes, par suite de moins values et de suppression de nouvelles ressources.
- Pour combler la différence de 15 millions, la commission proposait de porter à 40 millions le chiffre des obligations à court terme fixé parla Chambre à 25 millions.
- L’équilibre des recettes et des dépenses serait ainsi établi :
- Recettes : 3.521.584.395 francs ;
- Dépenses : 3,521.439.784 francs ;
- Excédent de recettes : 144.611 francs.
- La discussion générale a commencé le 20 mars. Le rapporteur général, M. Antonin Dubost, n’a pas songé à dissimuler au Sénat les périls croissants dont notre situation financière est menacée.
- La commission est parvenue tant bien que mal, à remplir la tâche que le Sénat lui avait assignée, dit en-substance M. Antonin Dubost. Mais on ne doit pas se dissimuler que la situation actuelle est grave et que l’établissement du budget de 1904 présentera de grandes difficultés.
- Certains s’imaginent que la solution serait aisée si l’on acceptait franchement l’idée d’un grand emprunt de liquidation. Le rapporteur général s’élève avec énergie contre cette idée : emprunter en pleine paix, simplement pour équilibrer le budget ou dégager le trésor,
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- c’est une politique de ruine, c’est une humiliation pour un pays. Tout permet de croire que la Trésorerie n’aura pas même besoin de recourir à d’autres ressources que celles qui sont mises d’habitude à sa disposition. Donc, pas d’emprunt.
- Il serait bien désirable aussi qu’on pût se passer d’impôts nouveaux, car la production française plie sous le fardeau. Il faut, d’ailleurs, songer à nous ménager des ressources pour faire face aux inévitables accroissements de dépense que le développement des services publics et des besoins nouveaux nous imposent chaque année. C’est l’honneur de notre temps de nous préoccuper des oeuvres d’assistance sociale, d’instruction publique. Nous avons aussi à entretenir et à développer notre outillage économique.
- La difficulté est-elle insoluble, le rapporteur général ne le pense pas. Passant en revue les causes des charges grandissantes du budget, il signale en premier lieu la mauvaise gestion de nos services publics, et notamment des dépenses du département de la guerre.
- Si, dit-il, on examine le budget de la guerre, on remarque que plus de la moitié des crédits est consacrée à des dépenses d’ordre administratif,. commercial ou industriel. Or, par'ses habitudes, par son personnel, un ministère aussi vaste que celui de la guerre ne peut être préparé à faire des fonds de l’Etat l’usage le plus fructueux. Examinant en particulier les marchés passés par l’administration de la guerre, le rapporteur général montre par des exemples qu’il y aurait d’importantes économies à réaliser, si la direction de ce genre d’affaires était conduite avec des préoccupations plus commerciales et moins administratives ; c’est ainsi que dans le service de la remonte, sur 3,500 francs, prix total d’un cheval, 1,400 francs au pins représentent la dépense vraiment commerciale et 2,100 francs au moins la dépense administrative.
- D’autres frais généraux sont également trop considérables, notamment ceux des services du génie, de l’artillerie, des poudres et salpêtres.
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- En 1891, les comités techniques du ministère delà guerre demandèrent la suppression des gants pour les troupes. C’était une économie de plusieurs centaines de mille francs ; mais les intérêts particuliers qu’ « on décore du nom d’intérêts nationaux » protestèrent énergiquement alléguant qu'une telle mesure allait rompre 1’ « existence de nos industries et de notre commerce. » Cela suffît pour que la mesure ne fût pas prise, ou que du moins elle fût limitée de manière à ne « pas entraîner une sensible réduction dans la fabrication. »
- L’esprit de protection est si tenace que sa sollicitude s’étend jusqu’à des matières que notre sol ne produit plus depuis longtemps et qu’on est obligé d’aller demander à l’étranger, comme c’est le cas pour la garance dont l’emploi obligatoire n’a disparu que le 1er janvier 1903 des cahiers des charges, alors que cette obligation représentait une majoration de dépenses d’environ 20 francs par 100 kilos par rapport à la teinture à l’aliza-rine tout aussi solide.
- Le mal est bien autrement grave s’il s’agit du service général des subsistances, auquel l’obligation est imposée de n’acquérir que des produits de provenance française, alors même que la production française est insuffisante et tributaire de l’importation.
- « Les conséquences d’un pareil protectionnisme sont faciles à concevoir. Les prix sont faussés et surélevés, notamment quand des achats sont effectués pendant les mois d’insuffisance qui précèdent les récoltes.
- » Les écarts de prix provoqués par ces mesures spéciales sont souvent considérables.
- » En 1902, ils étaient : pour les porcs salés, de 40 ûancs par quintal ; pour les viandes de conserve, de 92 francs par quintal ; pour les avoines, de 2 fr. 68.
- * Une note émanée du ministère de la guerre évalue l’importance de cet écart pour ces trois denrées seulement, savoir : 1° 356,000 francs pour les porcs salés ; go 2,065,195 pour les viandes de conserve ; 3°
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- 6,382,755 pour les avoines, représentant ainsi une perte totale pour le Trésor de 8,803,945 francs. »
- Ce qui est vrai du ministère de la guerre, ajoute M. Antonin Dubost, ne l’est pas moins de beaucoup d’autres services.il faut changer radicalement les principes, les méthodes, les traditions Une œuvre conduite avec soin pourrait donner une économie de 250 millions sur l’ensemble de nos services publics. Un tel résultat rendrait possibles les réformes nécessaires et permettrait d’augmenter la puissance des facteurs du développement économique.
- Tout en étant d’accord sur beaucoup de points avec le rapporteur général, le ministre des finances, M. Rouvier, se voit néanmoins obligé de formuler certaines réserves , notamment sur la possibilité de réduire de 250 millions les dépenses du budget.
- Je n'ai pas dit en une année, interrompt M. Antonin Dubost.
- «Si les réductions de dépenses ne sont pas aussi considérables que vous le dites, ajoute le ministre, il ne reste plus d’autres ressources que l’emprunt pour faire face à l’augmentation des dépenses.
- « Sans doute, l’équilibre budgétaire annuel ne doit, en aucun cas, être demandé à l’emprunt, à moins que le pays n’ait eu à subir quelque grand cataclysme, une guerre par exemple, ou qu’il n'ait été en proie à des convulsions intérieures ; mais en pleine prospérité une telle méthode n’est pas admissible; et ce n’est certes pas celui à qui, en ce moment, incombe l’honneur de gouverner les finances de la France, qui vous ferait une telle proposition. »
- Seulement, le ministre a ajouté : « Il ne faut cependant pas se refuser à envisager telle opération, dont vous avez entrevu vous-même la possibilité dans votre rapport, et qui aurait pour effet, à un moment donne, de dégager la Trésorerie. Non pas que cette opération doive être considérée comme prochaine, mais, enfin, le
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- cas échéant, si la situation du Trésor public ne s’améliorait pas, si de nouvelles difficultés financières se présentaient, une telle éventualité devrait se produire. »
- Les fautes et les erreurs commises pourront-elles être réparées sans qu’on soit acculé à l’extrémité d’un emprunt? Pour équilibrer le budget de 1904, qui s’impose dès à présent au souci des législateurs et du gouvernement, le ministre des finances ne compte pas beaucoup sur les économies, et le rapporteur général convient que ces économies ne sauraient être réalisées en une année. Alors comment parvenir à l’équilibre?
- C’est alors que M. Rouvier a prononcé les paroles suivantes :
- « Messieurs, il faut faire son deuil de Pespoir d’établir le budget prochain en équilibre sans envisager de nouveaux impôts. Je ne me dissimule pas la gravité des paroles que je prononce; je me dissimule encore moins le devoir qui incombe au gouvernement, au ministre des finances, de rechercher, parmi les ressources nouvelles susceptibles d’être présentées au Parlement, celles qui sont de nature à ménager le plus les forces économiques du pays ; mais il ne faut pas se payer de mots, il n’est pas possible d’envisager un équilibre sérieux pour le budget de 1904 sans demander au pays de nouveaux sacrifices. »
- Donc, en dépit de toutes les économies réalisables, emprunt ou impôt, probablement emprunt et impôt.
- Sur les moyens employés pour équilibrer le budget de 1903, le ministre des finances a fourni quelques sobres indications qui nous dispensent de recourir en arrière et de nous replonger, pour en tirer quelques explications, dans le cahos des débats, très souvent confus, à coup sûr diffus, auxquels la Chambre s’est livrée.
- Après le vote du troisième douzième provisoire, en effet, elle a sans doute considéré qu’elle avait plus que te temps nécessaire pour voter le budget sans courir le risque d’un quatrième douzième, et la discussion de
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- la loi de finances a pris une ampleur qu’on ne lui avait jamais connue. Le système des motions a refleuri de plus belle et leur végétation parasitaire a vite dérobé aux regards la véritable question à résoudre d’urgence. Jusqu’alors on avait vu l’ingéniosité tenace des bouilleurs de cru s’appliquer durant plusieurs semaines, à un objet unique : faire battre en brèche par une coalition d’appétits locaux, les ressources nationales, les intérêts généraux du pays. Cette question vidée, d’autres ont surgi. Quelques-unes par leur importance pro-pre et par l’influence que pouvait avoir leur solution pour l’avenir économique et social du pays, méritaient certes les honneurs qui ne leur ont pas été ménagés d’une discussion approfondie ; mais le moment était peut-être d’autant plus mal choisi pour les y soumettre qu’elles ne pouvaient pas être solutionnées d’une manière définitive par la loi de finances, en raison même de la forme de motion qu’elles revêtaient.
- Il faut faire cependant, mais non sans quelque réserve encore, une exception en faveur de la motion invitant le gouvernement à prendre « à partir du 1er janvier 1905 le monopole de la fabrication, de la rectification, de l’importation et de la vente de l’alcool » ; d’abord parce que la commission du budget avait transformé en article de loi cette motion et que le nouvel article de loi comportait une clause d’intérêt immédiat, à savoir qu’il ne serait accordé aucune autorisation nouvelle d’ouvrir des distilleries à dater de la promulgation de la présente loi de finances. L’article proposé par la commission du budget n’en a pas moins été renvoyé par 346 voix contre 189, à une commission spéciale, qui recherchera ce qu’on peut en espérer, soit pour l’hygiène, soit pour l’augmentation des recettes de l’Ltat. La discussion recommencera plus tard sur nouveaux frais. Même observation au sujet du monopole qu’on proposait d’établir immédiatement sur les pétroles eh qui fera l’objet d’un projet que la Chambre, par 319 contre 188, a invité le gouvernement à lui présenter.
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- Revenons au Sénat et au discours de M. Rouvier.
- « Lorsque je suis arrivé au pouvoir, raconte M. Rouvier, la situation financière était difficile; elle ne nous est d’ailleurs pas spéciale. Dans tous les pays d'Europe, les mêmes faits ont' été produits par les mêmes causes. Une seule exception s’est produite, c’est en Italie, parce que, là, on a eu le courage de se mettre en face de la réalité et qu’on a fait les efforts nécessaires.
- « Mais, malgré tous les efforts faits chez nous, on n’arrivait pas à combler le déficit existant de 100 millions résultant de causes diverses : moins-value dans les douanes, mécomptes provenant de la réforme des boissons.
- « Sur ce dernier point, il n’est pas douteux que non seulement la fraude, mais encore certaines exemptions régulières et légales ont joué un rôle. De là, l’idée de réglementer les privilèges des bouilleurs de cru.
- « Une autre proposition qui me paraissait aussi défendable, c’était la suppression des zones de tabac.
- «J’ai dû faire sur ces deux points des concessions telles que les mesures nouvelles sont considérablement réduites.
- «J’ai établi mon budget en évitant de recourir à des impôts nouveaux et en me bornant à faire rendre aux taxes existantes tout ce qu’elles pouvaient donner.
- «Mais, dans ces conditions, il m’a été impossible de faire rentrer la garantie d’intérêt dans le budget, et j’ai du reconnaître qu’il faudrait deux exercices pour combler complètement le déficit.
- «Le budget tel qu’il vous est présenté a ses faiblesses ; mais il a aussi sa valeur et sa force. Il est évidemment fâcheux que les garanties d’intérêt soient en dehors du budget et que l’amortissement ne soit pas suffisamment doté. Etant donné le poids de la dette qui pèse SUr nous, il faut arriver au chiffre de 200 millions que M* Thiers avait envisagé dès le lendemain de la guerre.
- «Je suis sûr d’être en parfaite harmonie de sentiments avec le Sénat sur ce point. Mais il faut quelque
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- patience pour retrouver la situation financière, très solide, qui est nécessaire.
- «Si grandes que soient les ressources de la France, y est impossible de poursuivre toutes les politiques, militaire, maritime, coloniale, etc., pour être, dans chacune de ces politiques, à la hauteur de l’Etat de l’Europe qui tient le premier rang.
- « Il faut sérier les efforts et dresser un programme dans l’ordre d’importance et de fécondité, sinon nous ne pourrons pas rendre à nos finances l’élasticité qu’il est de notre premier devoir de leur rendre. »
- Le Sénat a marqué par ses applaudissements très vifs qu’il prisait fort ces sages conseils. Les avis de ce genre sont plus volontiers écoutés « sous les frais ' ombrages du Luxembourg, » comme disait naguère le président du conseil, que dans l’atmosphère surchauffée du Palais Bourbon.
- « Dans la discussion du budget je n’ai pas trouvé chez les représentants de la Chambre une mentalité qui réponde à la mienne, » disait dernièrement M. Rouvier à la Chambre même.
- Le Parlement subit deux poussées contraires : on le sollicite de conserver le budget monarchique et d’y ajouter le budget républicain. Il se prête volontiers à ce double jeu. Il l’exagère même, puisqu’il ne se contente pas de conserver, il augmente les deux budgets à la fois.
- Nous voudrions à la fois diminuer les impôts et augmenter les recettes, écrivait un jour M. Henry Maret, donner de l’argent à tout le monde et n’en prendre à personne. M. Rouvier a raison, « il n’y a pas de ressources nationales, il n’y a pas de budget qui puissent suffire à tout cela. » Quand donc se retournera-t-on résolument vers la vraie solution et qui donnera le signal?
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- SUISSE
- La durée du travail dans les entreprises de transport et de communications.
- La loi du 19 décembre 1902, ne rencontre pas en Suisse les mêmes résistances que la loi similaire votée par la dernière Chambre française et qui est actuellement pendante devant le Sénat. Elle est, d’ailleurs, définitivement votée et ne tardera pas à recevoir son application, aucune initiative n’ayant été prise en vue de la soumettre à la ratification populaire.
- Cette loi complète les effets de la loi du 29 juin sur les traitements du personnel des chemins de fer fédéraux et la loi générale du 2 juillet 1897 sur les traitements.
- Les principales innovations concernent les points suivants :
- 1. L’abaissement à onze heures de la durée du travail, fixée à douze heures par la loi du 27 juin 1890 sur la durée du travail dans l’exploitation des chemins de fer et des autres entreprises de transport (durée applicable aussi, en vertu de la loi du 22 décembre 1892, au personnel des télégraphes et téléphones).
- 2. L’introduction d’un congé annuel, ininterrompu, de huit jours au moins, congé qui n’est imputable sur les cinquante-deux jours de repos déjà prévus par la loi de 1890 que pour le personnel ayant moins de dix années de service.
- 3. Pour le personnel des chemins de fer principaux, à partir de l’âge de 33 ans, la faveur de jouir déjà, après neuf années de service (au lieu de dix), du congé non imputable sur les jours de repos. En outre, prolongation dudit congé d’un jour après chaque nouvelle
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- période triennale, ce qui porte à douze jours le congé annuel de l’employé âgé de 48 ans.
- 4. L’obligation pour l’entreprise de mettre à la disposition du personnel des locaux salubres, chauffables et confortables pour y passer l’heure de repos qui doit interrompre le travail vers le milieu de sa durée légale.
- 5. Prolongation à 32 heures de chacune des Ajournées de repos qui n’aura pas été immédiatement précédée du repos ininterrompu de 8, 9 ou 10 heures exigé par l’article 3.
- L’article 3 de la loi du 19 décembre 1902 statue que la loi du repos quotidien ininterrompu est fixée au minimum de dix heures pour les agents des trains et de neuf heures pour le reste du personnel, avec réduction facultative à huit heures sous certaines conditions.
- Il est à remarquer que la journée de onze heures a déjà été introduite pour l’industrie par la loi sur les fabriques du 23 mars 1877, de même que l’obligation pour le patron de fournir un local où ses ouvriers puissent passer l’heure de repos au milieu de la journée.
- La loi nouvelle améliore la condition de plus de 30.000 salariés. Mais elle engage, à titre permanent, une très grosse dépense publique. D’après des évaluations, peut-être un peu pessimistes, les réductions de la durée du travail décrétées par la nouvelle loi, ne coûteront pas moins de deux millions par an aux chemins de fer fédéraux.
- Les industries rangées d’après leur consommation
- d’énergie.
- VAnnuaire statistique de 1902 renferme une série de données intéressantes, en particulier une récapitulation des forces motrices employées en 1901 par les différentes industries. Rangées dans l’ordre de leur consommation d’énergie, celles-ci présentent le tableau suivant :
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- Chevaux de force
- Industries chimiques et physico-chimiques. 127.268
- Industrie textile............................ 72.045
- Aliments, boissons et stimulants............. 34.561
- Mise en œuvre de terres et de pierres..... 19.760
- Machines..................................... 17.786
- Bois.......». ........................... 15.484
- Papiers, industries graphiques............... 15.120
- Métaux..... ............................. 11.851
- Horlogerie , bijouterie....... 3.737
- Peaux, crins, poils.................•.... 2.821
- Total................ 320.433
- L’eau fournit directement plus de la moitié de ce total, savoir 185,486 chevaux. Vraisemblablement, elle alimente aussi la presque totalité des moteurs électriques, qui livrent aux industries précitées 37,413 chevaux. Le contingent de la vapeur est de 84,030 chevaux; celui des moteurs actionnés par d’autres formes de l’énergie (benzine, etc.), s’élève à 13,503 HP. Si les chemins de fer n’avaient pas été exclus de la statistique qui précède, la part des moteurs à vapeur serait naturellement bien plus forte.
- Le referendum sur le tarif douanier.
- Le peuple suisse a voté, le 15 mars, sur le nouveau tarif douanier qui servira de base au renouvellement des traités de commerce.
- Le tarif a été adopté par 326,942 oui contre 222,952 non 5 soit avec une majorité de 103,990 voix.
- Ce vote marque une véritable évolution dans le régime économique de la Suisse où, d’ùne manière généré , les taxes modérées et le principe de la liberté des échangés ont fait constamment la règle jusqu’à ce jour.
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- ANGLETERRE La loi scolaire
- Du Temps :
- La loi scolaire qui vient d’être votée par le Parlement de Westminster avait pour principal objet d’assurer à l’enseignement secondaire les subventions officielles dont jouit déjà l’enseignement primaire, mais le parti conservateur en a profité pour modifier l’organisation administrative de ce dernier et mettre à la charge de l’Etat les écoles entretenues jusqu’ici par l’Eglise d’Angleterre. Quelques détails historiques sont nécessaires pour faire comprendre comment et pourquoi.
- L’instruction primaire a passé, en Angleterre, par trois phases depuis le commencement du siècle dernier. Elle fut tout d’abord confiée uniquement à l’initiative privée. Deux sociétés puissantes s’étaient fondées pour y pourvoir. Elles étaient mues avant tout, comme l’on pense, par des motifs religieux. L’une, la Société des Ecoles britanniques et étrangères, créée par les non-conformistes, se proposait de mettre les enfants à même de lire et de comprendre la Bible ; son enseignement avait pour base la lecture sans commentaires des livres saints. L’autre, la Société nationale, insistait pour les interpréter conformément aux doctrines de l’Eglise établie et à son catéchisme. Ces deux systèmes se disputent aujourd’hui encore la prééminence.
- Au bout d'une vingtaine d'années, le gouvernement décida de subventionner les écoles, ainsi construites, au prorata du nombre de leurs élèves et des succès obtenus par eux dans des examens officiels. Un comité du Conseil privé, le comité pour Véducation, fut chargé de la distribution des crédits et de la rédaction des programmes ; ce comité et les bureaux qui en dépendent constituent le ministère britannique de l’instruction publique. De nouvelles sociétés se créèrent ultérieurement pour participer à ses faveurs.
- Enfin, — troisième phase, — comme ces sociétés n’ar-
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- rivaient pourtant pas à satisfaire aux besoins d’une population croissante, l’Etat institua en 1870, dans chaque circonscription où les écoles privées étaient insuffisantes, une commission scolaire (school board) à laquelle était confié le soin de créer des écoles officielles et de lever dans ce but un impôt sur les habitants du district. Les membres de cette commission étaient choisis par les contribuables eux-mêmes, les femmes étant comme les hommes électeurs et éligibles. Ces établissements, créés par l’autorité locale, bénéficiaient, au même titre que les autres, des subventions du Trésor.
- On y avait basé — comme dans les écoles de la société non-conformiste — l’enseignement de la morale sur la lecture de la Bible sans commentaires, au moins de caractère confessionnel. Aussi ces dernières ne tardèrent-elles pas à diminuer en nombre, car leur objet était atteint indirectement, tandis que la Société nationale faisait de nouveaux efforts pour multiplier les siennes. Il en était de même des catholiques romains. ^
- D’un autre côté, on critiquait les extravagances financières de certaines commissions scolaires qui allaient jusqu’à faire concurrence aux écoles techniques, instituées ça et là par les conseils locaux de gouvernement dans les comtés, les bourgs, les cités, les districts et les paroisses. On se plaint aussi en Angleterre d’un système qui multiplie les élections et fatigue les électeurs. Aussi le parti conservateur, dont les membres sont, comme en tous pays, plus apathiques que les fidèles des partis avancés, saisit-il avec promptitude l’occasion de réformer suivant ses inclinations le système compliqué de 1870.
- Par la nouvelle loi : 1° l’enseignement secondaire jouira désormais d’avantages analogues à ceux de l’enseignement primaire ; 2° aux commissions scolaires seront substitués des comités désignés par les conseils locaux de gouvernement. Les femmes pourront y siéger, o^ais ne participeront plus au choix des membres. En
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- outre, la gestion financière de ces comités sera sous le contrôle des conseils ; 3» l’entretien des écoles privées pourra être mis à la charge de ces comités, à la condition que leur utilité soit prouvée en dehors de toutes considérations confessionnelles et qu’elles se soumettent à certaines règles imposées par l’Etat, en particulier dans la composition de leur conseil de gérance.
- Il faut ajouter que la nouvelle loi ne s’applique pas à Londres pour qui le Parlement doit légiférer spécialement l’année prochaine.
- Voilà, d’une façon très succinte, la portée d’une des lois les plus compliquées qu’on ait jamais rédigées.'
- La cité des bibliothèques.
- C’est ainsi qu’on désigne la ville de Leeds en Angleterre. La moyenne des livres prêtés en 1901 dans cette ville, se monte à 97 par habitant.
- Leeds n’est pas seulement le plus grand centre manufacturier du comté d’York, c’est aussi le plus grand centre coopératif de l’Angleterre et du monde.
- N’y aurait-il pas une corrélation entre,, ce dernier fait et le premier?
- PAYS DIVERS
- La lutte contre l’alcoolisme. — Le Licensing act
- de 1902.
- Sans attendre que nos savants se soient mis d’accord sur la question de savoir si l’alcool est un aliment ou un poison, l’Angleterre a mis en vigueur, dès le 1er janvier 1903, une nouvelle loi, qui n’a pas fait grand bruit lorsqu’elle fut adoptée, il y a quelques mois, mais qui vient de se révéler comme une arme puissante contre l’alcoolisme, bien qu’elle ne soit pas toujours d’une pratique facile.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- Jusqu'à maintenant l’ivrognerie n’était un délit que si l’ivrogne causait du scandale. On ne pouvait le condamner s’il se contentait de tituber, même de zigzaguer. Le cabaretier qui lui avait versé la dernière rasade n’était pas inquiété.
- Désormais, quels que soient les signes de son état, l’ivrogne peut et doit être arrêtée. Homme ou femme, si l’ivrogne a charge d'un enfant de moins de sept ans, il risque, pour le fait de simple ivresse, un mois de prison.
- A la troisième condamnation, il passe sur la liste des « ivrognes chroniques », et sa photographie est fournie à tous les cabaretiers de son quartier. Dès lors, il est passible d’une amende, puis de Ha prison, s’il tente de se procurer de l'alcool n’importe où. Les cabaretiers de son quartier sont passibles d’une forte amende s’ils lui en vendent : 250 francs la première fois, 500 la seconde , puis de la prison jusqu’à six mois. Contre toute personne inscrite sur la liste des « ivrognes chroniques » , la séparation judiciaire au profit du conjoint peut être immédiatement prononcée. Mais la loi n’a pas prévu le cas (trop fréquent) des' époux inscrits ensemble sur la fatale liste. D’où mainte difficulté dans son application qui, pourtant, ne date que du 1er janvier dernier.
- Naturellement on crie très fort, dans certains milieux contre la nouvelle loi. Ses partisans répondent par l’exemple suivant venu de Norwège :
- La loi du 24 juin 1894, augmentée des décrets du 6 avril 1897, ne vise à rien qu’à porter le coup de mort à la consommation de l’eau-de-vie. Toute vente au détail de l’eau-de-vie, inférieure à 250 litres, est monopolisée et confiée exclusivement aux « samlags », sortes de sociétés philanthropiques dont les revenus rentrent directement dans la caisse de l’Etat. De cette façon, personne n’a plus intérêt à vendre de l’eau-de-vie. De plus, chaque commune a la liberté d’interdire complètement chez elle la vente au détail des boissons
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- LE DEVOIR
- alcooliques. Tout nouveau « samlag » doit être ratifié par la moitié des habitants de la commune, hommes et femmes, âgés de plus de 25 ans. Ce vote, qui n’a qu’une valeur temporaire, doit être confirmé tous les cinq ans. De plus, la vente des boissons alcooliques est interdite dans les gares depuis 1895 et les chemins de fer ne transportent aucun voyageurs eh état d’ébriété.
- La loi ne permettant plus le débit de l’eau-de-vie par petits verres, d’aucuns pensaient qu’il s’en consommerait autant par bouteilles en dehors des établissements publics. Mais il n’en a rien été. La consommation du vin a presque triplé, il est vrai (0,63 litres au lieu de 0,23 pour 50 Op) d’alcool), mais, par contre, celle de la bière a subi un léger recul. En même temps, les arrestations par la police ont diminué d’une manière surprenante. Ajoutons qu’il faut une ordonnance médicale pour obtenir de l’alcool dans les pharmacies.
- Plusieurs dispositions d’une nouvelle loi pénale qui entrera en vigueur en 1903 montrent combien les législateurs se préoccupent de la lutte contre l’alcool. L’ivresse n’y est plus considérée comme une circonstance atténuante, mais aggravante, quand elle est accompagnée de préméditation. Sur la proposition de leur femme, les ivrognes peuvent être mis sous tutelle par le tribunal et internés dans un asile ou dans une maison de force. En particulier, le droit d’élever leurs enfants peut leur être retiré. Les mineurs âgés de moins de 18 ans ne peuvent s’occuper de la vente des boissons alcooliques, pas même les enfants du débitant.
- La Norwège a donc fait de grands progrès au point de vue antialcoolique. De 1816 a 1840, l’eau-de-vie, librement distillée par chacun, était consommée à raison de 8 litres par habitant. De 1896 à 1898, la moyenne annuelle est tombée à 1, 1 litre.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- LA QUESTION DE LA PAIX
- Assemblée générale annuelle de la Ligue de la Paix et de la Liberté.
- L’Assemblée générale ordinaire de la Ligue s’est tenue le 18 février 1903, au local du Bureau international de la Paix, Kanonenweg, 10, à Berne.
- Président : M. Emile Arnaud.
- Assesseur : M. Elie Ducommun.
- Secrétaire : M. le Dr G. Bovet.
- M. Emile Arnaud présente le rapport du Comité central.
- A la suite de ce rapport les résolutions suivantes sont votées à l’unanimité :
- L’Assemblée générale annuelle de la Ligue de la Paix et de la Liberté , tenue à Berne le 18 février 1903,
- 1° Fait un chaleureux appel à tous les Amis de la Paix dans les Etats civilisés pour qu’ils appuient de toutes leurs forces le sentiment auquel est due la création de la Cour d’arbitrage de La Haye. Elle les invite instamment à hâter l’avènement du jour où cette cour remplira, devant les peuples unis, l’office que les tribunaux nationaux remplissent si efficacement dans chaque pays pour les litiges intérieurs ;
- 2° Exprime sa vive satisfaction du renvoi devant la Cour de La Haye de celles des difficultés existantes entre le Yénézuéla, d’une part, et des puissances européennes ou américaines, d’autre part, qui ne pourraient être résolues par négociations directes ;
- 3° Exprime l’espoir que des négociations seront prochainement entamées en vue de déclarer ouverte la Convention pacifique de La Haye et en vue de la conclu-
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- sion duiplus grand nombre possible de traités d’arbi-trage permanent ;
- 4° Désigne comme délégués , à l’effet d’organiser : a la section de l’Isère, MM. Johanny Côte fils, à Grenoble et Georges Berthoin, à Saint-Marcellin ; b la section des Hautes-Alpes, M. Antoine Perret, à Gap,
- Institut international de la Paix.
- Le 25 février, a eu lieu à Monaco, l’inauguration de VInstitut international de la Faix.
- Cet Institut a pour objet la publication de travaux documentaires concernant : le droit international, la solution des différends internationaux, la statistique des guerres et des armements, le développement des institutions internationales, la propagande et l’enseignement pacifiques, l’histoire et la bibliographie de ces questions.
- Des discours ont été prononcés par M. Gaston Moch et par le prince Albert, qui a dit entre autres : « Il était absolument logique de créer cet Institut dont le travail aura pour but de répandre de plus en plus l’idée delà Paix et faire planer cette idée sur l’univers entier ».
- Est venue ensuite Mme de Suttner, qui s’est attachée à montrer que cette fondation d’un Institut international n’est rien moins que le passage des idées abstraites et sentimentales au mouvement pratique et scientifique, car c’est l’ignorance qui entrave la marche de la propagande en faveur de la Paix.
- Le président de l’Institut est M. Gaston Moch.
- Le 22 Février à Paris
- Les adhérents des diverses sociétés françaises de la Paix, présents à Paris le 22 février, ont tenu à commémorer dignement cette date par un banquet.
- Etaient représentées les Sociétés et Ligues suivantes :
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- Société française pour Varbitrage entre nations, figue internationale de la Paix et de la Liberté , Association de la Paix pour le Droit, Alliance des Savants et des Philanthropes, Ligue Française pour le Droit des femmes, Association internationale des Journalistes Amis de la Paix, La Paix et le Désarmement par les Femmes, Groupe français de l’Union internationale.
- Le banquet a été présidé par M. Ch. Richet, professeur à la Faculté de médecine, assisté de MM. Frédéric passy, membre de l’Institut ; d’Estournelles de Constant, Beauquier, Chauvière, députés ; Fournière, ancien député ; Lucien Le Foyer, secrétaire général du groupe ; Mmes Séverine et Bonnevial et miss Hobhouse, représentant le groupe anglais.
- Au dessert, M. Richet a remis à M. Passy un buste qui lui est offert par souscription par les Associations pacifiques à l’occasion de sa promotion à la dignité de commandeur dans l’ordre de la Légion d’honneur.
- C’est un buste en marbre du doyen des pacifiques, œuvre de Mme Elisa Bloch, statuaire, exécuté, par celle-ci, à la demande d’un homme qui s’est déjà fait connaître par de grandes oeuvres en faveur de la paix, M. Ansbert Labbé.
- « C’est à notre collègue, M. Labbé, a dit M. Charles Richet, que nous devons ce buste Mais, par une attention dont tout le monde comprendra la délicatesse, il a tenu à ce que l’hommage qu’il voulait rendre à notre président d’honneur ne fût pas rendu en son nom personnel, mais au nom de tous les amis de la paix. C’est donc l’ensemble des Sociétés de la Paix qui reçoit de ses mains et qui présente à son doyen ce marbre, destiné à rappeler de longs efforts que le succès a fini par couronner ».
- Des discours ont été prononcés par MM. d’Estournelles de Constant, Beauquier, Frédéric Passy, Lucien Le Foyer et par Mme Séverine, en faveur du désarmement général et de l’arbitrage entre les peuples.
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- La franc-maçonnerie et la paix
- Le Congrès maçonnique international tenu à Genève en septembre 1902 avait émis à l’unanimité le voeu qne dans tout l’univers, le 18 mai, anniversaire de l’ouverture de la Conférence de La Haye, les Ateliers maçonniques, réunis en séance plénière, célèbrent l’idéal de paix et de justice entre les nations, un des buts de la Franc-Maçonnerie universelle. Le Comité-Directeur de la Grande-Loge suisse « Alpina » , siégeant comme Bureau international de relations maçonniques, rappelle cette décision par une circulaire de février 1903, en déclarant qu’il accomplit avec enthousiasme la mission qui lui a été confiée et en conviant tous les groupes maçonniques du monde entier à organiser chez eux la première assemblée annuelle périodique pour le lundi 18 mai 1903.
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- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- Les droits de la femme mariée sur le produit de son
- travail.
- VEclair, de Paris, a publié naguère un interview, dans laquelle Mme Schmall se plaint des retards apportés par une commission sénatoriale sur l’examen d’une proposition qui a pour but d’assurer à la femme mariée, la libre disposition des fruits de son travail.
- A l’un de nos confrères qui l’interrogeait à ce sujet, M. Jules Cazot, rapporteur de la commission, a exprimé son étonnement des plaintes formulées assez vivement par Mme Schmall.
- « La proposition en question qui émanait de M. Goi-rand a été votée par la Chambre sans aucun débat, presque comme une loi d’intérêt local. Lorsque la proposition est venue au Sénat, la commission a pensé qu’il y avait lieu de la justifier davantage et de la compléter* Nommé rapporteur, je me suis entouré de tous les documents nécessaires ; j’ai étudié avec soin les législations étrangères. Aujourd’hui , mes conclusions sont prêtes ; je puis même ajouter que non-seulement elles sont favorables à là proposition de loi, mais que, de plus, elles lui donnent une plus grande extension. Je suis occupé à rédiger mon rapport que je compte lire prochainement à la commission, d’ailleurs très décimée, depuis sa nomination. Lorsque le Sénat aura terminé l’examen du budget et de la loi militaire, qui sont peut-être des questions aussi importantes, il pourra discuter la proposition de loi dont on réclame aujourd’hui le vote. »
- Allons, Mesdames, encore un peu de patience ! Il n’y a guère plus de sept ans que la loi Goirand a été votée par la Chambre, (exactement le 27 février 1896), et
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- qu’elle repose dans le sein de la commission sénato. riale. M. le rapporteur vous assure qu’elle n’en sortira que plus belle. Il y en a tant qui n’en sortent jamais.
- Le divorce à la requête d’un seul.
- Il n’est pas encore inscrit dans la loi, mais, après le tribunal de la Seine, qui l’innova récemment, le président Magnaud vient d’en faire, à Château-Thierry, une nouvelle.application. Voici, en effet, le jugement qu’il a rendu, ces jours derniers, sur cette espèce :
- Le tribunal,
- Attendu que les torts des deux époux sont réciproques et qu’un égal désir de ne plus vivre ensemble les anime l’un et l’autre ;
- Que si cette manifestation catégorique de leur volonté, dans l’état de la législation actuelle, n’est pas suffisante pour amener leur désunion conjugale, il n’en est pas moins certain que le juge doit tenir le plus grand compte de ce consentement mutuel, en l’associant aux griefs établis à l’encontre de chacune des parties par les faits et documents de la cause afin de leur donner plus de poids et de force déterminante ;
- Mais, attendu que si le mari et la femme sont d’accord pour délier le lien conjugal, ils cessent de l’être sur le moyen de le rompre, le premier demandant le divorce, la seconde la séparation de corps ;
- Attendu que la séparation de corps est une solution bâtarde , hypocrite et contre nature , favorisant les unions clandestines d’où sortent ces malheureux êtres sans complet état civil, sans filiation régulière, que, si indignement, notre législation, subissant le joug des stupides préjugés de la société actuelle, traite en véri-bles parias ;
- Que, quand elle n’est pas imaginée par l’un des époux dans le but de troubler indéfiniment l’existence de l’autre, elle est, dans la plupart des cas, en raison de
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- gon caractère confessionnel , imposée par l’influence néfaste de personnes vouées au célibat et n’ayant pour tout foyer que celui, des autres ;
- Attendu que le divorce, au contraire, lequel d’ailleurs renferme la séparation de corps, est une solution large et claire qui, en dégageant franchement deux époux du lien conjugal noué entre eux par erreur, assure non seulement leur indépendance de corps et d’esprit, mais ouvre la voie à tous leurs espoirs de bonheur futur ;
- Qu’entre ces deux solutions, des juges convaincus que, surtout en matière d’ordre si intime, leur mission est au moins aussi sociale que juridique, ne sauraient hésiter à choisir la plus humaine et la plus conforme aux réalités de la vie, c’est-à-dire le divorce ;
- Par ces motifs :
- Prononce le divorce d’entre les époux C...,aux torts respectifs de chacun d’eux.
- La souveraineté du mari
- Le mari, qui a déposé une plainte en adultère contre sa femme et le complice de celle-ci, est maître d’arrêter non seulement la poursuite engagée, mais encore les effets de la condamnation prononcée. Aussi bien au cours de l’instruction de l’affaire qu’à l’audience même où comparait sa femme, il peut se désister de sa plainte, et l’action est alors immédiatement éteinte. La femme adultère est-elle en prison, le mari peut, à sa volonté, fen faire sortir. Il lui suffit pour cela de témoigner sa volonté au parquet.
- h n’en est pas de même pour la femme qui a déposé une plainte en entretien de concubine contre son mari. La femme, en pareille circonstance, n’est jamais maî-hesse de pardonner — le droit de pardon étant réservé a l’homme, pour qui et par qui la loi a été faite.
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- Le droit de correction du mari
- Dans une récente audience, le tribunal de la Seine jugeait le cas d’un mari, employé au chemin de fer, qui sous l’empire de la colère avait frappé sa femme d’un coup de couteau, sous prétexte que celle-ci allait « se saouler avec l’argent qu’il lui apportait de sa paie. »
- Le tribunal l’a condamné à six jours de prison avec application de la loi Bérenger, lui faisant remarquer que quelques claques auraient pu avoir aussi bien raison de sa femme qu’un coup de couteau, claques qui lui auraient évité des poursuites.
- — « Si vous aviez donné quelques claques », aurait dit le président, d’après le Matin, « on ne vous aurait pas poursuivi ; mais un coup de couteau ! »
- Et le substitut aurait ajouté : « Vous avez dépassé le droit de correction conjugal. »
- D’après ce jugement, il resterait acquis qu’un mari a le droit de correction sur sa femme.
- Prix de Rome
- M. Chaumié a pris récemment un arrêté aux termes duquel les artistes femmes de nationalité française et célibataires, âgées de plus de 15 ans et de moins de 30, pouimont désormais prendre part aux concours institués pour les grands prix de Rome.
- Depuis 1897, les femmes étaient admises à l’Ecole des Beaux-Arts dans les mêmes conditions d’âge.
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- Les femmes employées dans le service de l’Etat autrichien
- De la Fronde :
- « Une publication fort intéressante vient d’être éditée par M. Hans Naviaski, nous donnant des chiffres curieux sur l’emploi des femmes dans le service do l’Etat autrichien. Bien qu’on n’ait pas encore conféré aux femmes le
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- titre de véritables employées, l’Etat en augmente le nombre d’année en année dans le service des postes rurales et urbaines, dans les caisses d’épargne postales, les bureaux de chemins de fer, les stations téléphoniques et télégraphiques, les bureaux de police, etc.
- » De 1873 à 1899, le nombre des femmes dans les bureaux de poste ruraux, est monté de 556 à 5166. Autrefois elles constituaient 8 0/0 des employés, aujourd’hui le pour cent est de 40. Dans les services des téléphones et télégraphes, le nombre a passé de 163 à 2,851, donnant 27 OjO au lieu de 5.
- » Il serait faux d’attribuer cet accroissement à des sympathies féministes ; malheureusement, tout au contraire. La préférence donnée aux femmes s’explique par des raisons d’économie. En général le salaire mensuel varie entre 60 et 90 couronnes, soit de 63 à 94 fr. Comparé au salaire des employés de la même catégorie, la femme reçoit pendant les premières cinq années de service 42 OjO du salaire masculin, dans la dixième année 30 0{0, dans la vingtième 35 OjO ! ! Admettant même un minimum de travail, la différence est trop considérable pour être justifiée. Cette triste situation oblige les femmes à chercher du travail en dehors pendant leurs heures de loisir, ce qui nuit beaucoup à leur santé, et donne une explication naturelle à la nervosité et aux maladies, fréquentes parmi le personnel féminin.
- » Dans le service des chemins de fer, les femmes ne sont occupées que pour le contrôle et la comptabilité. Deux femmes seulement on pu passer employées, et pour la première fois, cette année, une jeune fille, Mlle Horak, a été nommée chef de gare.
- » Les rapports des chefs donnent les femmes comme « appliquées, ponctuelles, et zélées dans leurs devoirs », niais il leur manque l’initiative et l’énergie ainsi qu’une éducation plus étendue pour occuper les postes élevés. Les causes de ces défauts se trouvent dans la manière dont ces jeunes femmes ont été élevées. La plus grande Partie ne cherche d’ailleurs qu’une occupation transi-
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- toire jusqu’au mariage, c’est ainsi qu’on néglige de donnera leur éducation une meilleure base. Les femmes elles-mêmes n’ont pas l’ambition de devenir des membres pleinement reconnus dans l’organisme de l’Etat. Il est vrai qu’au moment de se marier, 41 OjO quittent le service pendant les six premières années et 28 CqO dans les six années suivantes. Les femmes mariées ne sont plus admissibles au service.
- » Dans les dernières années cependant le féminisme a fait de grands progrès parmi les employées et en 1901 elles ont soumis une pétition à la Chambre des députés émettant les voeux suivants : « Que l’Etat veuille régler d’une façon légale et uniforme le service, le salaire et les pensions des femmes, qu’il veuille leur conférer le rang d’employées au même titre qu’aux hommes, leur garantir un congé de quinze jours annuellement et un dimanche libre tous les quinze jours, qu’il veuille enfin annuler la défense du mariage ».
- » L’amélioration du sort des femmes dépendra ici comme ailleurs de leur solidarité et dès efforts qu’elles feront pour que leur éducation et leur travail soient
- pareils à l’éducation et au travail de l’homme ».
- *
- * *
- L’Ecole supérieure d’agriculture de Berlin vient d’ouvrir ses portes aux étudiantes. Depuis quelque temps les jeunes filles et femmes pouvaient assister aux cours professés à l’école. *
- L’Ecole d’art de Weimar vient aussi d’admettre les jeunes filles comme étudiantes au même titre que les jeunes gens. C’est la première Ecole d’art de l’Allemagne qui admette les femmes au nombre de ses élèves. Espérons que, par suite de cette première victoire, les femmes auront bientôt le libre accès de toutes les
- autres écoles artistiques du pays,
- *
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- Le vote masculin et le vote féminin en Australie.
- Voici la statistique comparative du vote masculin et
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- T du vote féminin aux dernières élections du Parlement fédéral australien. NOMBRE DE VOTANTS
- 4 Hommes Femmes
- Nouvelle-Galle du Sud 340,000 300,000
- Victoria 300,000 297,000
- Queensland «. 132,000 101,000
- Australie du Sud 93,000 88,000
- Australie occidentale 64,000 30,000
- Tasmanie 41,000 970,000 40,000 896,000
- Il est incontestable que le vote féminin est en voie progressive et qu’il constitue un renforcement des partis ouvriers de la colonie.
- Les cours supérieurs pour les femmes à Saint-Pétersbourg comptent actuellement 1,154 étudiantes; 769 à la Faculté d’histoire et de philologie et 385 à la Faculté de physique et de mathématiques.^ Parmi ces étudiantes, 51 sont mariées et 3 sont veuves. 165 étudiantes et 3 auditrices libres ont terminé lès cours cette année. La bibliothèque comprend 11,876 ouvrages divers (25,110 volumes et 3,600 brochures). Le personnel pédagogique se compose de 62 professeurs. Les dépenses de l’année scolaire 1902-03 se sont élevées à 93,483 roubles. Il a été distribué aux étudiantes pour 16,907 roubles de subsides.
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- OUVRAGES REÇUS :
- Annual Report of the Smithsonian Institution
- pour Tannée 1901.
- Un volume grand in-8<> de 782 pages avec 140 figures et planches hors texte et dont un certain nombre coloriées. Washington, publication du Gouvernement, 1902.
- Des travaux de toute première importance en matières les plus diverses sont reproduits en ce volume. Avec lui, le lecteur est au courant des conceptions et faits marquants de l’époque. L’intérêt de l’ouvrage dépasse ce qu’on en peut dire.
- Le budget et la politique étrangère de la France. —
- Discours prononcés à la Chambre des Députés du 19 au 29 janvier 1903, par MM. Paul Deschanel, d’Estournel-les de Constant, Jean Jaurès, A. Ribot.
- Prix : 1 franc. Editeur : Edouard Cornély, 101, rue de Vaugirard, Paris.
- Revue populaire d’économie sociale pour la vulgarisation des sciences économiques et des oeuvres sociales.
- Paraissant le 1er de chaque mois. Abonnements : France, 1 an, 5 francs. Envoi d’un numéro spécimen contre 0 f. 25 centimes sur demande affranchie. Administration : Paris 8e, rue du Rocher, 59.
- Missionnaires et protectorat français en Extrême-Orient, par Pène-Siefert, auteur de « Jaunes et blancs en Chine ».
- Brochure en vente, au prix d’un franc, au Bureau des Editions de la Revue d’Asie, 24, boulevard des Capucines, Paris 9e,
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- VIE D’HÔTEL
- VI
- Par Henry GRÉVILLE
- La sirène rugit encore une fois,, l’hélice fit mousser l’eau le long des sombres murailles de granit, et le paquebot, décrivant une courbe gracieuse, alla gagner le chenal. Dans la nuit soudainement éclairée par des myriades d’étoiles , dégagées des vapeurs flottantes, le grand bâtiment éclairé de toutes parts, tous ses feux allumés, prit la route de la haute mer. On ne pouvait rien distinguer à bord, et ceux du bord ne pouvait rien voir à terre. Cette séparation dans la nuit avait quelque chose de particulièrement poignant.
- — Je donnerais un louis, fit Gaëtan, pour voir flotter un coin de mouchoir de poche... Mais ce serait de l'argent perdu. Allons, Armand, regagnons notre hôtel. Nous allons entendre des bottines nous tomber sur la tête jusqu’aux heures les plus variées.
- — Pourquoi? demandaCarval.
- — Parce qu’il y a des cafés-concerts dans cette ville extraordinaire , et la musique charmait les bêtes du temps d’Orphée ; je suppose qu’il en est de même encore aujourd’hui. Et puis demain matin, à six heures vingt-neuf minutes, heure officielle, en route pour Paris ! Quel malheur qu’il n’y ait pas un train de nuit ! Mais cette ligne ne semble pas avoir prévu la possibilité du désir, pour des gens pressés, de rentrer au bercail autrement qu’en plein jour.
- Ils cheminaient lentement, préoccupés de choses qu’ils ne voulaient pas se dire. Tout à coup, Gaëtan montra le poing aux étoiles.
- Quand on pense, dit-il, que voilà mon père parti, et que maman et lui ne se reverront peut-être pas en ce monde !
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- LE DEVOIR
- — Voyons, voyons, Gaëtan, répondit Carval, pas d’idées funestes, s’il te plaît. Nous avons autre chose à faire que de broyer du noir !
- — Alors, ne rentrons pas encore, répliqua le jeune homme. L’odeur de cuisine d’hôtel et le parfum des chambres où tout le monde a couché, et où chacun a trimballé sa parfumerie, me portent abominablement sur les nerfs. Marchons un peu, veux-tu ?
- Ils s’en allèrent, le long du galet, sous les arbres à peine éclairés, d’abord , ensuite sur une route obscure : Carval se rappelait d’autres voyages nocturnes, lointains déjà, alors qu’il aimait Céphise, et ne -pouvait l’avoir pour femme. Sous d’autres étoiles, dans un air chargé des senteurs de l’Extrême-Orient, il avait promené son incurable mélancolie. C’est ce qu’il raconta à Gaëtan pour la première fois.
- — C’est toi, mon ami, conclut-il, qui m’as révélé la vérité sur le cœur de Céphise ; je peux dire que sans toi, je n’aurais peut-être jamais osé rentrer chez tes parents... Tu vois que tout ne finit pas mal en ce monde, et qu’il est sage d’espérer, même contre tout espoir.
- — Tu m’as fait du bien ! répondit le jeune homme en respirant longuement. J’ai longtemps été pessimiste et mélancolique; cela me revient de temps en temps...
- — Mélancolique, oui ; pessimiste, non. Ne va pas raconter aux gens de pareilles bourdes. Un pessimiste subit l’appel, il ne le devanc^ pas. Allons , Gaëtan, tu es un homme. Tu as été un bon frère. Il s’agit maintenant d’être un bon fils.
- — Je le sais bien , répondit-il d’un ton dolent.
- Ils rebroussèrent chemin. Comme ils allaient rentrer dans la ville , Gaëtan s’arrêta brusquement.
- — Est-ce que tu étais très malheureux, quand tu croyais que Céphise ne t’épouserait pas ? demanda-t-il en hésitant.
- — Je ne voyais aucune joie dans ma vie future, répondit Carval. Mais j’ai toujours envisagé le travail comme la suprême consolation, et la satisfaction du
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- devoir accompli, comme la suprême récompense. On peut vivre rien qu’avec cela, et on ne peut pas vivre sans cela... ou bien on n’est pas un homme.
- Oaëtan ne dit rien et tomba dans une méditation si profonde que, rentré à l’hôtel, une pluie de bottines, à droite, à gauche et au-dessus de lui, ne parvint pas à le troubler; à la suite de quoi, il passa insensiblement au sommeil, sans s’en être aperçu.
- III
- Dans la grande chambre à coucher, jadis aménagée par elle avec tant de soin et d’amour, Céphise veillait sa mère endormie.
- Souvent, dans l’après-midi, Mme Maubert succombait à de lourds sommeils, dont elle s’éveillait lasse et triste à mourir. Jusqu’au moment du départ de son mari, elle avait fait appel à toutes ses forces pour lui offrir un visage riant ; à présent, elle subissait la détente nerveuse qui suit l’effort. Depuis que Jean Maubert l’avait quittée, elle avait pris à peine quelques tasses de lait et, prétextant sa fatigue, n’avait presque pas prononcé de paroles ; maintenant, étendue sur sa chaise longue, dans une robe de chambre qui flottait sur son corps amaigri, elle était pâle et semblait si exténuée que Céphise eut quelque peine à réagir contre la pensée d’une mort immédiate.
- Nulle plus que Mme Carval n’avait sondé la profondeur de l’amour filial, et n’en avait connu les délices. A vingt ans, voyant sa mère très malade, sentant que de tous les siens elle était seule à se rendre compte de son état réel, la vaillante jeune fille avait renoncé au mariage; bien mieux, elle avait découragé Armand Carval, au point de lui faire croire qu’elle ne pouvait l’aimer, alors que son jeune coeur criait vers lui de toutes ses forces. Le sacrifice n’avait pas été perdu : Mme Maubert, dans une paix que jusqu’alors elle n’a-vmt guère connue, avait recouvré pour quelque temps la santé.
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- C’est alors que l’ingénieur, poussé par un pressentiment secret de la vérité, avait songé à essayer près de Céphise une nouvelle tentative. Un hasard l’ayant mis à même de rendre service à Gaëtan, l’excellent garçon lui avait révélé ce qu’il avait depuis longtemps deviné: que Céphise l’avait toujours aimé et s’était sacrifiée à son devoir filial.
- Ce mariage fut une joie sans mélange pour tous, car Armand n’avait pas l’âme égoïste, et n’entendait pas priver sa nouvelle famille des soins et de l’affection de la jeune épousée. Il estimait qu’un mari vraiment intelligent ne doit pas chercher à détacher des siens l’enfant qui devient sa femme , et que ce serait une singulière façon de lui donner le goût de ses nouveaux devoirs que de la dégoûter complètement des anciens. Lorsque Mme Maubert ressentit avec une nouvelle force les atteintes du mal bizarre, difficile à définir, car il prenait toutes les formes, qui devait la mettre au plus bas, il proposa â Céphise, alors mère de deux enfants^ de demeurer dans .l’hôtel paternel, devenu si vaste, depuis que Gaëtan, sous les drapeaux, n’y faisait plus que de courtes apparitions.
- M. Maubert accueillit, avec une joie très vive, l’idée de louer le rez-de-chaussée de son immeuble à son gendre qu’il aimait, et la mère si cruellement éprouvée sentit que si le salut devait lui venir, ce serait par ce moyen.
- Hélas ! la vie est méchante ; nous formons nos projets sans y faire assez de part aux caprices du sort. Mme Maubert se sentit consolée, mais sa maladie n’en continua pas moins, déconcertante et capricieuse, avec des retours de santé qui donnaient l’illusion de la guérison possible, et des rechutes qui faisaient craindre une fin inévitable et prochaine.
- Céphise songeait à toutes ces choses, pendant que son ouvrage était tombé sur ses genoux. Au pied de ce lit, comme elle avait prié jadis, un soir, demandant au ciel, si elle se mariait jamais, d’être pour son mari ce que sa mère avait été pour le sien, et d’avoir un époux qui
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- ressemblât à son père ! Ces voeux avaient été exaucés , et pourtant l’avenir se montrait bien noir.
- Un mouvement qu’elle ne put retenir troubla le sommeil léger de la dormeuse, dont les sens subtils s’étaient encore affinés sous ses longues tortures. Mme Maubert ouvrit les yeux et regarda sa fille.
- Répondant à l’intention muette de ce regard, Céphise s’approcha et entoura de ses bras la mère adorée, pour lui donner un tendre baiser.
- — Un télégramme, chérie, dit-elle. Armand et mon frère seront ici à cinq heures, — dans moins de deux heures,
- Mme Maubert abaissa ses paupières pour refouler ses larmes. Son mari l’avait quittée nombre de fois dans des circonstances à peine meilleures que la présente, mais alors le terrible mot n’avait pas été prononcé, elle pouvait croire que si elle-même ne conservait plus d’espoir de guérir, ceux qui l’entouraient avaient encore des illusions ; son coeur de femme saignait à la pensée que peut-être elle ne reverrait jamais le cher visage de celui qui avait été la joie et l’orgueil de sa vie, et son âme maternelle défaillait d’angoisse en songeant que ses enfants bien-aimés savaient qu’ils étaient menacés de la perdre, et que le père, au retour, trouvant la maison vide, ajouterait à leur chagrin le spectacle de son désespoir.
- Ceux qui ne chérissent qu’eux-mêmes sont vraiment heureux, si le bonheur consiste dans l’absence de souffrances ; ils ne connaissent pas une infinité de joies, mais ces joies sont pour eux sans valeur, alors que le soin très entendu de leur bien-être occupe tous leurs instants et ne laisse plus de place aux pensées amères. Triste bonheur, et que dédaigneraient ceux dont le coeur toujours blessé par les peines des autres , vibre sans cesse avec inquiétude, mais aussi à de certains moments se gonfle magnifiquement d’amour et de pitié pour toute souffrance humaine.
- Mme Maubert avait repris son calme.
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- — Céphise, dit-elle, nous sommes seules? Mets le verrou et viens tout près.
- La jeune femme obéit.
- — Qu’est-ce que les médecins vous ont dit? demanda-t-elle. Il faut que je le sache, tu comprends ?
- Mme Carval hésitait, sa mère continua :
- — Ils n’ont rien pu vous dire de plus effrayant qu’à moi. Mes jours sont comptés ; si l'opération ne réussit point, je ne reverrai jamais ton père. C’est cela, n’est-pas?
- — Elle réussira, maman, fît Céphise. Pourquoi ne réussirait-elle pas ? On en fait tous les jours de plus terribles encore, et qui donnent des résultats surprenants.
- — C’est ce que j’ai pensé, reprit Mme Maubert, et c’est pourquoi je suis prête à tout. Mais je crains qu’il ne soit bien tard. Épuisée comme je le suis, je cours des risques plus grands qu’une personne plus jeune et plus robuste. Cependant, je le ferai.
- — Chère maman, murmura Céphise. Mon héroïque maman !
- — Mais je n’ai pas voulu en parler à ton père, tu comprends. Il ne serait pas parti. Et moi-même, lui présent, je ne sais si j’aurais eu le courage... Donc, il ne saura rien... qu’après. On lui dira que le mal est devenu soudain plus grave, le danger pressant, qu’il n’y avait plus à hésiter...
- — Tu le savais, maman ! dit sa fille chérie en la regardant de tous ses yeux, et tu as été gaie avec nous, avec mon père, pendant cette dernière journée. 0 maman ! que tu auras souffert, dans ta vie !
- — C’est cela qui nous épure, répondit la mère éprouvée. Et maintenant, il nous faut vivre dans la pensée constante de ce qui peut arriver, mon enfant. Il faut, sans prendre les choses au tragique, être toujours prêtes à ce qui pourrait survenir de pire. Toi et moi serons seules à nous en occuper. Colette n’a pas besoin de cela, les hommes de la famille non plus. Roger est
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- devenu un excellent mari, et un père tout à fait irréprochable... ,
- — Il est si fier de ses trois garçons ! dit Céphise avec un petit rire mouillé.
- — Colette et Roger te doivent leur bonheur; si tu ne les avais pas rapprochés, il y a quelques années, le ménage menaçait de tourner mal. Comment as-tu pu ? Tu n’étais pas mariée alors ; je me suis souvent demandé par quels moyens...
- — Laisse-donc, maman ! Ils ne demandaient pas mieux, l’un et l’autre. C’était enfoncer une porte ouverte !
- — Pas tant ! répondit sa mère. Mais tu as réussi, c’est l’essentiel. Je sais que tu as été le bon ange de la famille, chérie... tu continueras...
- — C’est toi, maman, qui recommenceras, quand tu seras rétablie.
- — Tu crois donc que je guérirai? fit Mme Maubert avec un triste sourire de doute.
- — Si je le crois ! Mais j’en suis sûre ! Tu verras quelle jolie maman toute neuve nous aurons l’hiver prochain, même en admettant que Vichy ne fasse pas le miracle à lui tout seul.
- — Encore une station thermale ! soupira Mme Maubert. En ai-je bu de ces eaux, et pris de ces bains !
- — Une fois de plus, mère chérie, sans trop t’impatienter. Fais cela pour moi, n’est-ce pas? Et d’ailleurs, il faut bien être quelque part, pendant que Roger et mon mari arrangeront l’appartement...
- Mme Maubert garda un instant le silence.
- — Dis-moi, Céphise, regrettes-tu beaucoup que nous ne soyons plus riches?
- Sa fille leva sur elle ses beaux yeux véridiques.
- — Si tu veux savoir l’exacte vérité, dit-elle, je l’ai regretté pour toi. Il m’a semblé qu’après être montée dans ta voiture pendant vingt-cinq ans, tu aurais de la peine à t’accoutumer à aller en fiacre. Mais, d’autre Part, cette grande maison, ces réceptions t’ont telle-
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- ment fatiguée que tu as tout à gagner à vivre sur un pied plus modeste.
- — Mais toi? insista la mère.
- — Moi? Papa et toi, vous m’aviez donné ma dot, mon mari gagne de quoi vivre à l’aise , nous et nos enfants. Que nous faut-il de plus ?
- — Mais l’avenir?
- Céphise ferma la bouche de sa mère avec un baiser.
- — L’avenir? lit-elle, il n’y a pas d’autre avenir que celui que nous nous ferons à nous-mêmes. Nous avons largement joui d’un passé qui a été très beau et très agréable, c’est fort bien ; nous serons moins'riches? Tant mieux ! Nous aurons moins de sujétions et moins de charges.
- — Et moins d’amis, soupira Mme Maubert. Nous en avons pas mal perdu, en ces dernières années, et je ne parle pas de ceux qui sont morts.
- — Ceux que nous avons perdus de cette façon-là ne valent pas un regret, mère chérie : tu ne me diras pas le contraire?
- Mme Maubert sourit. ^
- — Gaëtan ne pourra pas faire un mariage tel que je l’aurais souhaité pour lui, reprit-elle.
- — Marier Gaëtan ? Oh ! maman, tu prévois les malheurs de bien loin ! Je ne vois pas mon frère en posture de fiancé; ce sera trop drôle. Et puis, qui pensais-tu donc lui faire épouser? Pas une Américaine, toujours, puisqu’il ne porte aucun titre! Est-ce qu'on se marie toujours pour de l'argent? Armand ne m’a pas prise pour cela, au moins ! Ni Roger, Colette!
- — L’argent n’a pas nui au mariage de Vautrait, mais il est vrai que Roger est parfaitement désintéressé...
- — Gaëtan sera épousé pour lui-même, mère chérie! Pour sa beauté, son charme, son mérite ! fît Céphise en riant. Tu verras !
- Mme Maubert, amusée, regarda sa fille avec tendresse. La' longue et filandreuse adolescence de son dernier enfant avait été l'ennui de la famille pendant
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- plusieurs années, jusqu’au jour où, de bévues en bévues, les uns et les autres et le jeune homme lui-même , avaient fini par trouver, lui sa vraie vocation, et eux la manière de s’arranger de lui, qualités et défauts compris. Après avoir prodigieusement impatienté son père , il était devenu une source d’amusement pour toute la famille, ce qui lui restait d’idées saugrenues suffisant pour lui faire une personnalité originale et pleine d’imprévu, sans de trop nombreux accrocs au sens commun, comme à la vie pratique.
- De discrets chuchotements se firent entendre derrière la porte.
- — Ce sont les enfants, dit Céphise. Veux-tu les voir?
- La porte fut ouverte, et le petit groupe entra, très
- sagement, car ils avaient été accoutumés , dès le berceau , à ne rien faire qui put incommoder la pauvre grand’maman, toujours malade.
- Les trois beaux garçons de Colette, séparés par deux ans d’intervalle, le dernier porté par sa nourrice, aussitôt congédiée par Céphise, qui prit le marmot dans ses bras, avaient hérité de la grâce de leur mère aussi bien que de la beauté des deux parents. L’air fier, l’aîné protégeait son puîné, étendant le bénéfice de sa protection jusqu’aux deux enfants de Céphise : une mignonne petite fille et un garçonnet, moins aristocratiquement élégants que leurs jeunes cousins, mais dont les visages portaient l’expression fine et tendre de leur mère, sur des traits délicatement modelés.
- Ils vinrent à la queue leu leu baiser la main de leur grand’mère qui leur donna à chacun une caresse, et s’établirent sur un divan, comme une brochette d’hirondelles sur un fil télégraphique.
- — Tu trouves' que cela n’en fait pas assez ? demanda Céphise à sa mère. Tu voudrais en voir quelques-uns ée plus, des petits Gaëtan? Oh! maman, souviens-toi ée l’enfance dé mon frère , et crains d’évoquer le retour de pareils incidents ! Il est vrai qu’avec sa bicyclette, il nous a consolés de bien des misères... Je ne puis ja-
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- mais me rappeler ses débuts sans rire aux larmes !
- Mme Maubert sourit ; en effet, la bicyclette de son fils cadet avait été une intarissable source de joies, jusqu’au jour où il s’en était servi pour se faire écloper d’une façon très complète, par une chute malencontreuse. Mais la chute n’avait pas eu de suites graves, et le souvenir de ces gymnastiques désordonnées ramenait infailliblement la gaieté dans le cercle de la famille.
- Quand les petits eurent échangé leurs impressions du jour avec Céphise, elle les congédia; ils sortirent gravement , comme ils étaient entrés, la nourrice reprit son précieux fardeau , et le timbre de l’entrée annonça une visite.
- — Faut-il recevoir ? demanda Céphise déjà debout.
- — Non, à moins que ce ne soit quelqu’un de très intime.
- Céphise sortit et reparut l’instant d’après.
- — Pas intime du tout, fît-elle en souriant, mais si jolie ! Maman, je te l’amène : c’est comme si je t’apportais une fleur, Entrez, Mamie !
- Mamie obéit et entra.
- C’était une toute gentille et menue jeune fille, si délicate de traits et de conformation qu’elle paraissait petite quoique, en réalité, elle fût presque aussi grande que Mme, Carval. Sous le chapeau noir qui ombrageait son charmant visage ovale, apparaissait le teint d’une pêche mûrie en serre, blanche, rose, légèrement duvetée, fraîche à croquer, suivant la vieille métaphore , et qui semblait devoir laisser sous le baiser le parfum du fruit dont elle évoquait le souvenir. Des yeux bleu saphir, profonds et rieurs à la fois, illuminaient le dessous du chapeau; des cheveux châtain cendre, si clairs qu’on avait envie de les croire blonds, — et ils l’étaient sous de certains reflets , — frisottaient très légèrement sur la nuque.et autour des tempes.
- — Ma mère m’avait dit de passer en revenant du cours, dit-elle en regardant Céphise, bien qu’elle s’adressât à Mme Maubert, afin de demander des nouvelles de votre santé.
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- _ Vous remercierez votre maman, fit la malade en souriant. Vous êtes venue toute seule?
- 11 le faut bien ! répondit la jeune, fille en hésitant un peu. Je sais bien que dans... dans le monde, ce n’est pas approuvé, mais nous ne pouvons pas faire autrement...
- — Je vous assure, Mamie, dit Céphise, que nous ne sommes pas du monde, si pour être du monde il faut vous blâmer. Seulement, je n'aimerais pas à vous savoir seule tard dans les rues...
- — Pourquoi? demanda ingénument la jeune fille. Tout à coup, une rougeur intense envahit son visage, et elle baissa les yeux. Elle avait compris.
- — Je rentre toujours le plus vite que je peux, dit-elle. 11 va être seulement cinq heures... Je m’en vais...
- — Attendez, fit avec bonté Mme Maubert, je ne vous ai pas encore vue. Votre maman va bien ?
- — Ou...i, fit Mamie en hésitant. Je crois qu’il lui faudrait l’air de la mer cet été, et le Midi l’hiver prochain; du moins, c’est l’avis du médecin. Mais...
- Elle se tut.
- — Cela s’arrangera, fit Céphise d’un ton encourageant. Votre maman a toujours ses élèves chez elle ?
- — Quelques-unes; et puis, il y a des dames qui ont été très bonnes ; elles m’ont permis de remplacer maman près de leurs enfants... C’est beaucoup d’indulgence, car je ne sais pas encore grand'chose...
- — Vous savez très bien l’anglais ; ma soeur me dit que son fils aîné a fait de grands progrès avec vous.
- — Je l’amuse, ce petit; alors, il cause! fit Mamie avec l’abandon mêlé de réserve qui la rendait touchante et un peu comique. Elle semblait à la fois se donner et se reprendre dans le même geste ou dans la même phrase. On m’a parlé d’une situation, près d’une dame agée et malade ; ce serait très avantageux, mais il fautait la suivre partout où elle ira, et par conséquent, quitter maman.
- "Vous êtes encore bien jeune! dit Mme Maubert,
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- en considérant avec intérêt le joli visage.
- — J’ai seize ans et demi? répliqua Mamie en levant ses beaux yeux pleins de confiance. Elle croyait évidemment son âge très respectable.
- Les deux femmes ne purent s’empêcher de rire.
- — Nous avons toutes eu seize ans et demi, conclut Céphise ; c’est longtemps après seulement qu’on peut se rendre compte de ce que cela représente aux yeux des personnes âgées. Eh bien, Mamie, vous direz à votre maman que nous la remercions beaucoup de cette marque d’intérêt. Maman ne va pas mal, comme -vous voyez ; nous souhaitons que chez vous la santé revienne promptement.
- — Il fait beau ! dit Mamie avec conviction ; on commence à vendre des roses sur les petites charrettes, dans les rues. Cela ne peut que faire du bien aux personnes souffrantes, n’est-ce pas?
- — Evidemment ! répondit Mme Maubert. Dites-moi. qui vous a donné votre nom? C’est joli, Mamie !
- — C’est moi ! dit la jeune fille en rougissant. Je m’appelle Marie de Greslin, mais, quand j’étais petite, j’étais si sotte ! je n’ai jamais pu prononcer mon nom autrement que Mamie, et cela m’est resté.
- — Tant mieux ! fit gaiement Céphise.
- La jeune fille, après un petit salut un peu gauche, mais délicieusement modeste et distingué, se dirigea vers la porte ; mais, comme elle allait en toucher le bouton, Carval entra, suivi de Gaëtan, et elle resta interdite, ne sachant plus si elle devait dire bonjour aux arrivants ou sortir au plus vite.
- — Charmé de vous voir , mademoiselle , dit cérémonieusement Gaëtan, avec un salut d’un chic irréprochable. Mes hommages à madame votre mère.
- Mamie, menue et fine comme une petite souris, baissa la tête sous son chapeau , murmura un « merci » indistinct et disparut.
- (.4 suivre.)
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- ASSURANCES MUTUELLES
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- Société du Familistère. - Assurances Mutuelles
- MOUVEMENT DE NOVEMBRE 1902, A GUISE
- assurance contre la maladie
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes......... 2.336 15
- Subvention de la Société............ 435 93
- Malfaçons et Divers................. 396 55
- Dépenses.........................................
- Déficit en novembre.....
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes........... 516 25
- Subvention de la Société................... 171 30
- Divers...................................... » »
- Dépenses............. ............................
- Déficit en novembre
- 3.168 63
- 3.493 35 32'4 72
- 687 55
- 897 15 209 60
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et Divers 6.456 21 1
- Intérêts des comptes courants et > 11.398 13
- du titre d’épargne................ 4.941 921
- Dépenses :
- 124 Retraités définitifs.............. 8.486 38,
- 5 — provisoires.................. 258 50 j
- Nécessaire à la subsistance........ 3.387 15 l 12.822 79
- Allocations aux famill8 des réservistes 76 » L
- Divers, appointem., médecins, etc. 614 76]
- Déficit en novembre.......... 1.424 66
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes.. ..... 738 55 j
- Subvention de la Société.......... 225 52 j
- Dépenses.......................................
- Déficit en novembre
- 964 07 1.107 48 143 41
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er juillet au 30 novembre 1902 60.875 » individuelles » » 19.594
- Dépenses » » .......
- Excédent des dépenses sur les recettes
- 80.469 68 93.605 05 13.135 37
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL AU FAMILISTÈRE DE GUISE
- MOIS DE NOVEMBRE 1902.
- Naissances :
- 19 Novembre. Franqueville Lucien, fils de Victor Fran-Franqueville et de Louchet Félicie.
- Décès :
- 8 — Besançon Alphonse-Aimé, âgé de 4 ans.
- 13 — Olivier Arsène, enfant mort-né.
- 19 — Lardier Armide, âgée de 41 ans.
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nimes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES.
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- DOCUMENTS pour une
- COMPLETE
- de J.-B. André GODIN (1)
- Glorification du Travail. Emancipation vr>
- du Travailleur.
- y
- Encore la position du problème : rémunération du travail. Devoir accompli, droit exercé. Exemple pratique d’appréciation de la valeur relative des concours dans certaines opérations industrielles. Urgence de la culture de l’ouvrier.
- Que faut-il d’abord entendre par « tout le produit du travail d’un homme » ou par « tous les fruits de plus-value dus à sa part de travail accompli » ?
- Une conférence (2) donnée par J. B. A. Godin, au Familistère de Guise, le 7 juillet 1881, va nous aider à saisir divers aspects du problème.
- Dans la première partie de cette conférence, l’orateur avait traité de la coopération au Familistère (sujet que nous verrons prochainement) ; dans la seconde, il aborde le point qui nous occupe en commençant par donner lecture d’une lettre à lui remise par un contremaître d’atelier et dont voici les termes :
- « Monsieur Godin,
- « Hier, en causant des récompenses que l’Association accorde à ses membres pour les idées utiles , plusieurs parmi nous ont exprimé l’opinion qu’un ouvrier qui
- (b Appendice, p. 60, tome 26e, Le Devoir, janvier 1902. (2) « Le Devoir » , tome 5e (1881), p. 466, 481.
- 1
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- LE DEVOIR
- apporte une bonne idée à l’Association devrait avoir tout le bénéfice qu’elle peut faire réaliser et, après dis-cussion, j’ai eu le regret de voir presque tous jes auditeurs partager cet avis.
- «Je vous prie, Monsieur l'Administrateur-Gérant, de bien vouloir donner quelques explications sur ce sujet dans l’une de vos prochaines conférences.
- « Veuillez agréer, etc. »
- Après cette lecture, l’orateur poursuit :
- « L’association, mes amis , consacre le droit de participation des travailleurs aux bénéfices de l’industrie, proportionnellement à l’importance des services rendus par chacun, ces services étant évalués par les salaires ou appointements.
- « Elle donne, en outre, 2 0/0 des bénéfices, soit environ 6,000 francs en ce moment, pour récompenser chaque année les services exceptionnels.
- « Cette somme, nous ne l’avons point épuisée encore, malgré notre désir d’être large en ces matières.
- « A la façon dont la question est posée, on voit que ses auteurs ont perdu de vue les conditions fraternelles de l’association ; ils ont oublié que l’association a pour but de faire le bien de tous ses membres, et non de travailler au seul profit de quelques-uns.
- « Dans l’industrie telle qu’elle s'est pratiquée jusqu’ici, bien peu de patrons se préoccupent de mettre en relief l’intelligence apportée par l’ouvrier dans son travail ; bien peu accordent des récompenses aux idées utiles. Notre association, au contraire, va au devant de l'ouvrier ; elle signale, elle inscrit et elle récompense tous ceux qui se distinguent par la moindre chose ; elle attribue un fonds spécial à ces services exceptionnels.
- « La question est donc de savoir dans quelle mesure cette attribution est juste en principe. D’abord, il fau*
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES 259
- comprendre que lorsqu’un ouvrier conçoit une idée applicable à la production, objet de l’association, c’est l’association même qui, par son outillage, ses produits et tous ses moyens d’action mis sous les yeux de l’ouvrier, a provoqué chez celui-ci l’idée nouvelle. D’un autre côté, c’est elle encore qui peut faire fructifier l’innovation; sans elle, l’idée resterait sans valeur. L’association est faite pour travailler au profit de tous ses membres, il est donc juste qu’elle fasse des bénéfices au profit de tous ; elle ne doit pas travailler au profit d’un seul.
- « En conséquence, il faut voir dans les récompenses accordées aux idées utiles des encouragements , un honneur, une distinction plutôt qu’une rémunération. Dans une association où chacun serait mû par un véritable esprit de fraternité , tout le monde donnerait pour le bien général et sans rétribution exceptionnelle, tout le concours de ses idées utiles. C’est là le véritable esprit d’association, c’est celui qui m’a fait mettre à votre service tout ce dont je disposais. Ceux qui aujourd’hui font une distinction tellement tranchée entre l’intérêt de l’association et leur intérêt propre qu’ils se disent : « A moi tout, rien aux autres », ne comprennent rien au but poursuivi ici, et doivent être les premiers à trouver au fond du coeur que M. Godin a été bien sot de mettre ses biens à leur service. Ils doivent se dire qu’à la place du fondateur de l’associa-fion, ils eussent tout gardé pour eux. Ceux-là, mes amis, ne comprennent pas l’idée de justice qui m’a guidé dans mes actes ; ils ne comprennent pas que l’homme doit étendre le cercle de ses affections au-delà de sa propre personne, et que son devoir est d’être utile aux autres.
- * Mais si nous envisageons la question posée, à
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- leur propre point de vue, il est encore facile de prouver combien ils se trompent. Si nous nous mettons en présence du seul intérêt individuel, c’est l’offre et la demande qui règlent tout. Or mes amis , il est arrivé bien des fois , dans ma carrière industrielle, que des inventeurs sont venus m’offrir des découvertes très importantes, suivant eux, mais que je ne jugeais pas à propos d’accepter.
- « Qu’arrivait-il ? Abandonnés à leurs seules ressources, ces gens prenaient des brevets, cherchaient en vain à tirer parti de leur invention, dépensaient une partie de leur épargne, parfois même toutes leurs économies,, sans aboutir à rien.
- « Il ne suffit pas, en effet, d’avoir des idées. Il faut savoir et pouvoir en tirer parti.
- « Or, parmi nous surtout, au sein de nos usines, l’idée nouvelle que l’ouvrier peut croire si volontiers n’appartenir qu’à lui seul, est, je le répète, engendrée dans une forte mesure par le milieu. L’homme ne la conçoit point de toutes pièces ; c’est en voulant adjoindre quelque chose à ce qui est déjà que l’invention se crée. Vous êtes redevable de l’idée à tout ce qu’on a précédemment accompli autour de vous. Quand vous vous en croyez seul créateur et que vous dites : « A moi seul tous les bénéfices qui résultent de l’innovation », vous agissez donc en aveugle.
- Et vous méritez que l’association vous réponde :
- « Gardez votre invention et allez l’exploiter ailleurs. Vous croyez que l’association , ses ateliers, ses machines, son administration sont sans droit sur les résultats que votre idée peut donner. Apprenez donc par l’expérience à voir pour quelle part elle devrait être dans son application. »
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES 261
- « Que ferait alors Fauteur de l’idée ? Ne serait-il point réduit à l’impuissance ?
- « L’association quand elle utilise et féconde vos idées, quand elle en tire des bénéfices dans lesquels vous avez votre part, vous donne, en outre, une récompense exceptionnelle pour votre innovation. Le sentiment de l’équité n’a-t-il point tous ses apaisements dans cette manière de faire.
- « Si la récompense exceptionnelle , si le droit de l’inventeur qui vous est reconnu, vous semble insuffisant, c’est sur ce point que votre réclamation doit porter. Alors vos prétentions seront examinées et l’on y donnera satisfaction si elles sont justes.
- « Mais remarquez qu’on ne peut récompenser que les idées vraiment utiles, que celles dont l’Association peut tirer parti.
- « Et même dans ces conditions, que d’innovations j’ai vu appliquer pendant quelques mois, puis abandonner ensuite parce qu’on y reconnaissait des conséquences préjudiciables.
- « Il est donc bien entendu, mes amis, qu’ici c’est au profit de tous que les bonnes idées doivent être exploitées. Ceux qui ne peuvent accepter cette manière de voir devront ouvrir atelier pour eux et exploiter eux-mêmes leurs inventions.
- « Un autre côté des choses est à mettre en lumière.
- « Quand vous considérez une idée nouvelle appliquée aux produits de l’association et que vous en calculez les résultats, vous arrivez à supposer que ces résultats sont un bénéfice sur chaque produit.
- * La plupart du temps cela n’est point exact, et il û’y a pas de profit du tout.
- « Pourquoi ?
- « Par ce fait que le grand point en industrie c’est de
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- tenir le marché, et qu’on ne le tient qu’à condition de livrer les produits à la fois les mieux conditionnés et les moins chers.
- « Les prix de revient de chacun de nos appareils sont établis avec le plus grand soin, et les améliorations dans la fabrication sont portées en réduction des prix de revient. A ces prix nous ajoutons un tant pour cent qui constitue le bénéfice à répartir aux membres de l’association.
- « Si nous voulions trop gagner, vous comprenez parfaitement que nous ne vendrions pas. Et si la vente cessait, ce serait l’arrêt du travail et la fermeture des ateliers. Le grand point est donc d’entretenir la vente.
- « C’est pourquoi la plupart du temps, les bonnes innovations servent, non à constituer un bénéfice, mais à diminuer le prix des appareils, afin de garder le pas sur la concurrence et de satisfaire Je commerçant et le consommateur. ,
- « Entretenir la vente et, par conséquent, le travail, n’est-ce point là servir votre intérêt le plus pressant. L’Association doit donc savoir gré aux auteurs d’idées utiles, mais si elle leur abandonnait tout le bénéfice que l’idée rapporte, quel service auraient-ils rendu ? Elle n’en ferait pas bénéficier le commerce en diminuant le prix des produits et, en définitive, ce serait l’inventeur lui-même et tous les associés qui y perdraient, si l’association en arrivait à se laisser devancer par la concurrence sur le marché.
- « Persuadez-vous bien, mes amis, que nous sommes incapables de réaliser des choses à la fois grandes et durables tant que nous sommes imbus de l’esprit d’égoïsme. C’est, l’esprit de fraternité qui peut seul rendre nos actes véritablement utiles à nous-mêmes et aux autres,
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- « N’ai-je point toujours cherché à vous donner l’exemple en cet ordre de faits ? Maintenant que les choses fonctionnent non à mon bénéfice particulier, mais pour vous tous, ne travaillè-je pas plus que jamais pour votre bien général ?
- < Voyez , depuis cinq ans, quelle activité dans la création des machines et des modèles nouveaux, quelle transformation dans toutes les choses qui peuvent directement servir à votre prospérité.
- « C’est votre avenir, c’est l’avenir de vos familles que je veux assurer. Cette pensée qui me guide en tout acte doit devenir également la vôtre.
- « Persuadez-vous bien que l’homme qui s^appuie sur l’égoïsme prend une voie contraire à celle qui mène aux bienfaits de l’association. Pour être digne de la protection des autres, il faut être disposé à faire quelque chose pour eux.
- « Songez toujours que l’association est là qui vous seconde, qui vous protège, qui garantit Votre avenir, et rendez-lui le concours de tous vos efforts et de toutes vos pensées. >
- Cette conférence , avons-nous dit , éclaire divers aspects du problème : « Que faut-il entendre par tout le produit du travail d’un homme ? > ou par « tous les fruits de plus-value dus à sa part de travail accompli »?
- Les principaux aspects de la réponse sont les suivants :
- 1° L’innovation n’est le plus souvent qu’une adjonction ou modification dont l’idée est fournie par le jeu même d’un ensemble ;
- 2° L’innovation dans bien des cas n’engendre aucune plus-value ; elle maintient seulement la valeur sur le champ industriel ;
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- 3o I/homme ne travaille pas seul ; les bénéfices sont, comme l’innovation elle-même , le résultat d’un ensemble d’efforts.
- Le problème de la détermination du produit d’une idée utile est donc intimement rattaché à celui de la détermination du produit du travail courant. Venons donc à celui-ci, plus simple, mais qui entre comme élément de complexité dans l’exploitation d’une idée.
- En attendant que la consommation ait prononcé en dernier ressort sur le résultat en bénéfice ou en perte d’un exercice annuel, toute industrie doit rému' nérer le travail courant de l’ouvrier. Que l’on suppose la production s’exerçant en vue d’une répartition finale des bénéfices (en cas de succès) entre tous les concours producteurs, et l’on concevra que la direction devra s’attacher à relever, autant que possible, le travail effectif de chacun des ouvriers et employés, afin de distribuer à chacun d’eux sa juste part des bénéfices. (5’est cette pensée, complétée de celle d’arriver à obtenir la meilleure fabrication possible qui a guidé Godin, dès le début de ses opérations ; c’est elle aussi qui lui faisait écrire à Cantagrel, au Texas (1), le 8 janvier 1856, à propos de la société de Réunion:
- ... « Il faudrait une comptabilité tellement organisée « qu’elle rendît compte des frais et produits de cha-« cune des divisions et subdivisions du travail dans « l’association et qu’elle servît comme élément de preu-« ve du fruit de chaque fonction et, autant que possible, « du travail de chaque sociétaire. »
- Cette organisation, ajoutait-il, devrait être précédée du « classement hiérarchique des hommes. » Qu’entendait-il par là ? Si, nous efforçant de pénétrer sa pensée, nous consultons le mouvement des choses dans son pro-
- (1) r* partie, chap. XLI, p. 328, « Le Devoir », tome 25e (1901).
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- pre établissement, nous voyons qu’à cette même époque les mesures appliquées dans ses ateliers pour l’opération primaire : compte des salaires courants, étaient conçues de façon à permettre en même temps une sorte de classement des travailleurs , d’après leurs mérites eifectifs, du moins dans certaines branches des opérations.
- Exemple : aux ateliers de fonderie, la rémunération du travail était modifiée selon que les produits livrés par l’ouvrier mouleur étaient plus ou moins conformes au type-modèle comme poids, etc...; ce qui, d’une part, intéressait l’ouvrier à la meilleure fabrication ; et d’autre part révélait la contribution de chaque ouvrier à la constitution des résultats annuels.
- Dans toutes les branches de son industrie, et jusqu’en comptabilité (nous l’avons déjà dit), Godin eût voulu pouvoir agencer les choses de façon à rattacher chacun au bien collectif et à faire que dans l’oeuvre journalière même :
- 1° Le travail utile à la collectivité fût rétribué à sa vraie valeur primaire — réserve faite de la part à toucher, s’il y avait lieu, après sanction de la valeur de la production par la consommation ;
- 2° Que le préjudice causé à la collectivité entraînât pour son auteur au moins réparation partielle immédiate ;
- 3° Que le simulacre de travail ne fût pas rétribué pécuniairement.
- Le consommateur — et chacun de nous ne cesse d’être consommateur — est intéressé à la livraison des meilleurs produits ; ici, il y a accord parfait entre l’intérêt général et les règles d’ateliers ou de bureaux aidant à l’obtention des meilleurs fruits. Mais pour âue le but soit vraiment atteint, c’est à chacun des
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- stades de création ou modification d’un produit — et ces stades sont parfois très nombreux— que la méthode doit être appliquée et les modes d’application seront aussi divers que les opérations mêmes.
- La difficulté du problème saute aux yeux ; mais ses conséquences pratiques sont non moins évidentes ; Toute promotion dans les services quelconques, toute rémunération, en un mot tout exercice de droit serait déterminé par le devoir accompli et perdrait sa raison d’être si le devoir lui-même cessait d’être accompli. Ce serait la fin des sinécures et des privilèges ; et en même temps l’essor indéfini de la richesse sociale.
- Le but vaut la peine des recherches qu’il a déjà entraînées et entraînera encore. Effrayés des efforts à faire, certains crieront peut-être à l’impossibilité. Donnons donc un nouvel exemple de germe d’application de la vraie méthode a introduire — mais sous des modes aussi variés que les opérations elles-mêmes — dans tous les faits du travail.
- Dans l’industrie de la filature desoie — et en d’autres industries encore : plaques photographiques, papiers lithographiques, etc., — sur certains points des opérations la valeur relative des concours fournis par les ouvriers ou ouvrières est déjà généralement enregistrée. Citons en filature de soie le stade de transformation du cocon en soie grège.
- La matière première, le cocon, est tellement précieuse pour le fabricant que celui-ci en surveille de près je rendement. Les cocons sont pesés pour la remise à chaque fileuse ; et la soie grège rendue est pesée également.
- Or, pour obtenir un kilogramme de soie grège, telle ouvrière emploiera 12 kilogr. de cocons frais, telle autre 11 seulement; ces différences influent considéra-
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- blement sur les résultats en bénéfice ou en perte de chaque exercice. On conçoit donc de quel intérêt est pour le chef de maison l’habileté, la vigilance des ouvrières. Le patron attentif classe celles-ci, hiérarchiquement , selon leurs capacités effectives.
- Poursuivons en fournissant un exemple qui va soulever un autre côté des choses :
- lin filateur de soie prenant pour base ce classement des capacités, appela les ouvrières méritantes à participer aux bénéfices annuels de l’industrie, proportionnellement à la valeur du concours apporté par chacune d’elles. Il se heurta à cette difficulté :
- Trop ignorantes pour établir elles-mêmes ou du moins vérifier les comptes, les ouvrières se jalousèrent entre elles, virent des privilèges, des faveurs dans les attributions de bénéfices, d’où irritation, mécompte.
- L’organisation supérieure du travail nécessite donc chez l’ouvrier une instruction qui mette chacun en mesure de comprendre au moins le mouvement des opérations auxquelles il est directement rattaché, afin qu’il sache bien que la véritable égalité, non la faveur, est ici de règle et qu’à travail égal, mais seulement à travail égal, correspond une égale rémui: Sration, une égale part de bénéfices. L’harmonie dans’ ) monde du travail exige rigoureusement cette élévation de l’intelligence , au moins chez la majorité. Autrement, on ne ferait que changer le terrain des réclamations.
- La vue du mal aujourd’hui suscite des colères; mais ce serait en vain que l’on pratiquerait l’équité dans la mesure du possible, si la grande majorité, au moins, ne s’en rendait pas compte et ne créait pas une opinion publique concordante. Autrement, les gens qui n’auraient pas compris continueraient à batailler, dans la confusion et l’obscurité, contre les allocations faites à
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- eux-mêmes et aux autres ; à commencer par les allocations de salaires et appointements. Car, il n’y a pas à se dissimuler que le mal est senti dès le point de départ.
- « Dans l’état actuel de l’industrie » , observait Go-din (1), « chacun se dit : « Je ne suis pas assez payé; mes salaires ou mes appointements ne sont pas ce qu’ils devraient être...»
- Et que devraient-ils être?
- Pour que chacun s’en rende exactement compte, il faut une élévation des intelligences, une culture des individus qui ne seront obtenues que très laborieusement.
- C’est tout cet ensemble du problème que Godin a envisagé, lorsqu’il s’est déterminé à commencer son œuvre par l’édification de l’habitation unitaire, pourvue de tous les services de prévoyance mutuelle et d’instruction générale.
- Vve J.-B.-A. Godin, née Moret.
- (A suivre). ' - ' f" '
- V
- (1 ) «.Le Devoir j , tome 19e, janvier 1895 , p. 11.
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- (Suite.)
- Partout la loi écrite ou naturelle impose aux pouvoirs communaux un devoir de salubrité, de sécurité, de bon ordre , et il n’est aucun des services publics, plus ou moins monopolisés ou monopolisables, qu’on ne puisse, par des liens d’une solidité à toute épreuve, mais parfois aussi si ténus qu’ils ne sont que des apparences , rattacher à cette trinité d’obligations.
- Dans les limites ou en marge de la loi, à travers ses mailles relâchées par la tolérance administrative , spontanément, sous l’empire de cette idée que la commune doit pourvoir à tous les intérêts communs de ses administrés , à côté des services normaux imposés, les pouvoirs municipaux en organisent d’autres.
- Isolément ou en groupes, comme des grappes humaines se fixant un passage, le fort servant de plastron au faible, à travers des résistances parfois stupides , parfois légitimes, qui laissent, finalement passer en faveur du bon droit reconnu le droit plus contestable, la municipalisation envahit la commune moderne.
- Comme nous l’avons vu, l’éclairage public entraîne l’éclairage privé, et la même canalisation d’eau alimente les fontaines de nos places et les robinets de nos cuisines.
- Qu’une loi prévoie pour la commune des revenus industriels , redevances , taxes, et par une pente natu-relle, elle arrivera à l’exploitation directe.
- La municipalisation des marchés est en germe dans
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- les lois municipales qui comprennent parmi les recettes des communes les poids et mesures publics et le droit de place.
- En outre , intervient ici plus qu’un droit, une obligation , celle de pourvoir au (bon ordre et à la salubrité.
- L’autorité sanitaire municipale a le droit de surveiller les abattoirs. De la surveillance municipale à la gestion directe il n’y a qu'un pas. Presque partout ce pas a été franchi. Ira-t-on jusqu'à la boucherie qui, par l’étal, tombe sous le contrôle sanitaire?
- Au nom de l’hygiène et de la salubrité publiques, le monopole exclusif des services de balayage, arrosage, pompes funèbres, s’impose.
- L’hygiène publique n’est pas moins intéressée dans la question des bains et lavoirs, qui se rattache, en outre, par les indispensables canalisations, au droit domanial des communes. Elle a d’ailleurs une importance sociale de premier ordre.
- A Paris, la consommation d’eau, par tête d’habitants, et par jour était en 1861 de 67 litres; elle est aujourd’hui de 367 litres. Une industrie privée, celle des porteurs d’eau, a disparu, lorsque chaque immeuble a dû être pourvu d’eau potable. Aujourd’hui la fourniture d’eau à tous les étages est imposée aux propriétaires. Qui pourrait se plaindre de ce processus ? Il n’y a pas cependant que des sujets de satisfaction dans cette organisation.
- Sur les 367 litres d’eau qui représentent la consommation journalière de l’habitant de Paris, 130 proviennent de sources, 237 de rivières. Une double canalisation, en ménageant l'eau de source, réservée dès lors aux usages particuliers, eût permis d’éviter les disettes estivales trop fréquentes encore, et les inconvénients de la consommation d’une eau malsaine.
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- On préviendrait encore le gaspillage, qui coïncide toujours avec les périodes de disette, en établissant ainsi que cela se pratique pour le gaz, un compteur pour chaque consommateur qui pourrait ainsi payer la quantité d’eau réellement consommée par lui.
- Cette digression, peut-être fastidieuse en un sujet déjà trop aride, nous aura du moins permis de fixer un point de cette responsabilité individuelle qui semble un peu négligée dans l’ensemble du mouvement de com-munalisation.
- A New-York, la consommation d’eau a augmenté en 10 ans de 70 CqO, à Brooklyn et à Chicago de 100 OjO.
- Les lavoirs municipaux sont nombreux dans tous les pays, çà et là des établissements balnéaires municipaux se sont adjoint des hôtels et des auberges. Le lien est ici fragile. L’évidence de l’utilité d’une municipalisation des établissements balnéaires apparaît mieux si on les dégage de ces annexes.
- Cependant, l’asile de nuit ouvert pour quelques jours à la même personne, moyennant une très modeste rétribution, ne sera-t-il pas un acheminement vers l’hôtel municipal, et les soupes populaires subsidiées par les communes, un acheminement vers le restaurant municipal. Breslau a le sien, un autre est en voie de création à Londres.
- Incontestablement la municipalisation est plus logique dans les services qui supposant nécessairement la concession du sol et du sous-sol communal, ont en eux un caractère monopolistique. Sur le terrain exclusivement industriel ou commercial, exempt de redevance spéciale, libre de toute attache au sol ou sous-sol communal, elle ne peut s’avancer qu’avec les plus grandes précautions. Cependant, la boulangerie lui offre quelques facilités, car> bien que libre un peu partout, —- elle l’est en Fran-
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- ce depuis 1863— cette industrie n’en reste pas moins soumise à l’éventualité de l’application du droit communal de taxation de son produit, un aliment de première nécessité. Les mêmes considérations qui ont provoqué cette mesure ont amené le gouvernement italien à introduire dans son projet de loi la faculté pour les communes de construire et [d’exploiter « des fours normaux dans le but d’empêcher la hausse artificielle du prix du pain. »
- Chesterfield et Glascow ont des fours municipaux.
- La loi communale italienne concède, du reste, aux municipalités, le droit d’établir des fours communaux « quand les circonstances locales et les coutumes en justifient l’opportunité ». Or, la coutume s’est de tout temps donné, à cet égard, libre carrière dans les vieux municipes italiens, particulièrement en Sicile, où durant le xviie et le xvme siècle, la municipalisation du pain fonctionna à Palerme, et où se développe, au point de gagner la province toute entière, la boulangerie municipale de Catane rééemment fondée.
- N’est-ce pas au respect de la coutume et des anciennes traditions qu’il faut attribuer l’insertion dans la nouvelle loi italienne de la municipalisation de la glace artificielle qu’on fait découler du monopole de la glace naturelle attribué à l’archevêque de Catane (1638) et à la municipalité de Naples (1574) ?
- Pour les omnibus, automobiles, voitures et autres moyens de transports à l’usage du public, qui n’occupent pas de façon permanente, comme les tramways, le sol communal, on ne peut guère invoquer en faveur de la municipalisation, que l’avantage de substituer la régie directe à un monopole concédé, bien qu’on puisse encore faire intervenir les raisons de bon ordre et de sécurité qui font placer ces services sous le contrôle de la police municipale.
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- Il faut prévoir l’emploi d’automobiles inter-communales là où les chemins de fer manquent.
- La municipalité de Birkenhead , en Angleterre, dirige un véritable service de bateaux à vapeur de cette ville à Liverpool.
- Voici le dernier-né des services industriels, le fils de l’éternelle, de Finépuisable bouille blanche, le plus riche en promesses de biens de toutes sortes, mais aussi le plus complexe, car tous les droits et tous les intérêts publics et privés s’y rencontrent : le service de la transmission de la force motrice. Ce service est intimement lié avec des services déjà monopolisés, tels que l’éclairage , les tramways. Le droit domanial de la commune interviendra pour l’établissement d’ouvrages fixes sur les routes, etc., comme pour les prises d’eau. Les plus hostiles au monopole conviennent qu’il est inévitable ici. Tous leurs efforts, le rapport de M. Guillain sur le projet de loi français relatif à la distribution de l’énergie le prouve assez, tendent à le faire concéder à des compagnies. Qui l’emportera, la commune ou l’industrie privée ?
- La liste est-elle close ? La nouvelle loi italienne y ajoute l’affichage, déjà soumis à l’autorisation des pouvoirs publics ; « l’établissement de magasins de graines, de plants de vignes et arbres fruitiers pour la vente », — cela existe d’ailleurs dans les pays où les maladies qui atteignent ces précieux végétaux et la \ nécessité)sociale des reboisements, ont réclamé le concours des administrations communale et centrale — ; ^exploitations de séchoirs de maïs, les maladies de cette graminée engendrant la pellagre, ce fléau transalpin.
- La municipalisation rurale s’enrichira-t-elle de nouveaux services? fournira-t-elle gratuitement, ou du
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- moins à très bon marché, aux agriculteurs, des machines et instruments agricoles : charrues perfectionnées , sarcleuses , semeuses, moissonneuses, batteuses, pressoirs, voire des charrettes, et des caves et des greniers et des canons contre la grêle? On admet bien qu’elle ait des pompes à incendie, des bascules, etc.
- Les communes urbaines ont-elles, de leur côté, parcouru tout le cycle des municipalisations possibles ?
- A Gand, le port et l’avant-port sont municipalisés; à Londres, les docks.
- En voici le prolongement : L’administration des docks délivre aux déposants un récépissé auquel est annexé une sorte de warrant. Récépissés et warrants deviennent un véritable instrument de crédit et de circulation.
- Or, suivant l’éminent socialiste belge, de Paepe, « ce qui se fait pour les produits dont s’occupe le grand commerce international pourrait être avantageusement généralisé à tous les produits. »
- De Paepe expose dans sa brochure sur les services publies, le mécanisme de l’opération.
- Nous résumons.
- Les associations ouvrières et les producteurs individuels déposeraient leurs produits entre les mains de VAgence commerciale de la commune en échange de récépissés et warrants. Suivant la nature du produit, VAgence commerciale le dirigerait vers un des établissements communaux suivant : les halles (si le produit est de consommation journalière) ; les bazars communaux (si le produit est fait en vue d’un placement plus ou moins immédiat, mais non journalier, comme meubles, vêtements, etc.) ; enfin les magasins généraux (s’il ne s’agit que d’un approvisionnement plus ou moins éloigné, comme les blés, les vins, etc.)
- Quant au warrant : « ou bien il entrerait, comme
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- aujourd’hui, dans la circulation et se convertirait finalement en espèces métalliques ; ou bien il devrait pouvoir se diviser en coupons d’échange, ou bons de circulation. De ces derniers, une partie serait remise à chaque producteur, à chaque ouvrier, comme rétribution de son travail et au prorata de son travail, c’est-à-dire proportionnellement à sa participation à la création du produit collectif; le bonde circulation, à son tour, quelle que fût sa forme (papier ou jeton métallique) , serait une monnaie courante avec laquelle le travailleur ou sa ménagère irait se fournir, aux halles ou aux bazars , des objets nécessaires à l’entretien ou à l’agrément des individus ou des familles. »
- La partie de la valeur représentée par le warrant qui aura été réservée servirait, aux groupes producteurs, de moyen pour réparer, améliorer le matériel, se procurer les matériaux dont ils auraient besoin, en s’approvisionnant aux établissements communaux qui auraient délivré le warrant, de sorte que ces établissements rentreraient en possession de la totalité des bons qu’ils auraient émis, « d’un côté par les acquisitions faites par les travailleurs en vue de la consommation, d’un autre par les acquisitions faites par les groupes producteurs en vue d’une nouvelle production. »
- Et c’est ainsi que la commune se ferait l’intermédiaire général et normal entre la production et la consommation.
- Revenons aux réalités d’aujourd’hui. Certaines municipalités ont résolu pour leur propre compte les'pro-blèmes connexes de la production et de la consommation en fabriquant les produits dont elles ont besoin.
- C’est ainsi que Londres, Amsterdam ont ouvert, dès 1896, des ateliers de confection pour objets d’habille-
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- ment destinés aux employés municipaux. L’Etat a ses ateliers. Pourquoi la commune n’aurait-elle pas les siens ?
- Soit ; mais du moins la commune limite-t-elle sa production à ses propres besoins ? Pas plus que l’Etat. Sans doute Paris emploie le grès de ses carrières des Vosges au pavage de ses propres rues; Cbesterfield, le produit de ses briquetteries aux constructions municipales. Sans doute la glace fabriquée par Birmingham, Manchester, Liverpool et d’autres villes est réservée aux marchés publics ; mais le même produit est vendu au public par Wolverhampton. On pourrait par une interprétation large, mettre sous le couvert de l’idée d’assistance, la vente du lait stérilisé par une douzaine de grandes villes anglaises, à la suite de l’exemple qui leur fut donné par Saint-Helens ; mais qui mange les lapins et les moutons élevés par la ville de Torquay, et les huîtres du parc de Colchester ? Les boissons et liqueurs dont M. Chamberlain proposait à la ville de Birmingham, la fabrication et la vente n’auraient-elles eu d’autres consommateurs que les employés municipaux, si nombreux qu’ils soient dans cette cité mère des régies municipales? Où se recrute donc la clientèle des débits gérés par les autres villes qui ont, chose étonnante, précédé Birmingham dans cette voie ? Et pour qui le charbon des mines de Glasgow, de Bradfort et de Keighley; les imprimés qui sortent des presses de Boston et de Battersea ?
- Les pouvoirs publics (Etat, province ou département, commune), sont tantôt des employeurs directs, tantôt des employeurs indirects. A ce double titre , ils ont été sollicités de faire ou d’exiger des conditions humaines de travail, et tout en s’inspirant des considérations
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- relatives à la valeur du travail, de se conduire comme les plus généreux patrons.
- Feraient-ils autre chose que d’user de la faculté qui appartient à tout propriétaire qui vend ou loue sa propriété? '
- Donc, introduction dans les cahiers des charges des travaux publics concédés de stipulations portant sur la durée du travail et le salaire et, d’autre part, fixation d’un salaire minimum et d’une durée maximum du travail pour les ouvriers ou employés directement occupés.
- Longtemps débattue en France à l’occasion de la décision prise le 31 juillet 1886 par le Conseil municipal de Paris sur les salaires et la durée du travail dans les entreprises de travaux publics, la question a été réglée par les décrets du 10 août 1899 pour les trois catégories de pouvoirs. Elle avait été tranchée, le 13 février 1894, en Angleterre, après une campagne qui n’avait pas duré moins de dix ans, par une décision de la Chambre des communes déclarant qu’il était du devoir du gouvernement de prendre dans tous les contrats publics des mesures contre les abus résultant des entreprises. Les intentions de la Chambre des communes furent servies à souhait par les administrations relevant du pouvoir central. Les administrations municipales prirent part au mouvement, ce qui, [comme le constate M. V. Mataja, conseiller au ministère du commerce d’Autriche, dans une étude publiée par la Revue d?Economie 'politique (décembre 1894, janvier 1895) eut pour conséquence d’accentuer la tendance à faire exécuter les travaux en régie.
- De la même inspiration procèdent les Bourses de travail (France, Belgique) fondées ou subsidiées par les communes (premières en date : Paris, Nimes, 1886) ; les
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- Chambres de travail (Italie) ; les bureaux du travail (Etats-Unis) ; les bureaux de placement par les syndicats ou par les Conseils municipaux (particulièrement : Allemagne, Suisse) ; les assurances contre le chômage (confinées à la Suisse) ; les travaux municipaux entrepris en temps de crise (Angleterre, Allemagne, Etats-Unis, France, etc.) ; les assurances communales et internationales contre l’invalidité et la vieillesse pour les ouvriers et employés communaux, etc., etc.
- Quelque automatique et impatient de toute tradition, règle ou doctrine restrictive, que paraisse le mouvement qui pousse irrésistiblement les cités des deux mondes vers la régie directe de leurs services publics, il est impossible de l’examiner en le dégageant des influences, des courants d’opinion, de Faction des organisations temporaires ou permanentes qui le servent ou qui s’en servent. Au premier rang des facteurs humains de ce mouvement se trouve l’ensemble imposant, par la surface qu’il occupe, des partis socialistes. Les socialistes n’ont pas ouvert la marche, — à moins qu’on ne veuille rattacher leurs cadres actuels au grand précurseur qui dressa le plan de la commune harmonique; — mais ils ont à l’impartiale considération bien d’autres titres et des plus sérieux. M. Adrien Yeber a pu dire avec raison dans son rapport sur le régime du gaz, qu’il n’y a en France que les socialistes qui préconisent inlassablement la régie directe.
- C’est cependant sur la question communale que s’opéra la première grande scission du parti socialiste français.
- Il s’était constitué, en 1879, au Congrès de Marseille, sur la base du retour à la collectivité de tous les moyens de production, avec recours à la force, la sté-
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- rilité absolue de la coopération et du rachat de l’outillage social étant, affirmait-on, scientifiquement et expérimentalement démontrée. Quant à l’action électorale, elle n’était admise que comme moyen d’agitation et de propagande.
- Au congrès de Saint-Etienne, (1882) la majorité du parti, sans renoncer à la conquête éventuelle du pouvoir central par la révolution, estima qu’on pouvait, en attendant le coup de main décisif, s’emparer du pouvoir communal au moyen du bulletin de vote. Une fois maître de la commune, on organiserait de grands services publics, des boucheries, des boulangeries, puis des ateliers municipaux, et on ferait ainsi disparaître sans violence et pratiquement la classe capitaliste.
- Les intransigeants qui obéissaient à l’inspiration de M. Jules Guesde, combattirent vainement ce programme d’action. Une rupture éclatante s’ensuivit et les dissidents, après avoir décoché à leurs adversaires l’épithète de possibilistes et reçu d’eux en échange celle dHmpossibüistes, tinrent, à Roanne, un autre congrès, où ils proclamèrent l’absurdité théorique et l’inefficacité pratique de l’action communale. Les élections municipales ne devaient être pour le parti ouvrier qu’une école et un champ de manoeuvre. La conquête des municipalités ne pouvait avoir qu’un but : provoquer avec le pouvoir central des conflits de nature à précipiter la révolution. Enfin le parti ouvrier devait se garder de demander aux municipalités, par lui conquises, des réformes qu’elles ne saurait donner.
- Neuf ans après cette répudiation péremptoire du socialisme communal la fraction dissidente formulait à son tour son programme d’action communale pratique.
- Dans ce programme, arrêté au congrès de Lyon en 1901, figurent les revendications suivantes ;
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- Institution de cantines scolaires ; introduction dans le cahier des charges, pour les travaux de ’a ville, de clauses réduisant à huit heures la journée de travail, garantissant un minimum de salaire et interdisant le marchandage ; Bourses du travail ; suppression des taxes d’octroi sur les denrées alimentaires; exemption, pour les petits loyers, de toute cote mobilière et personnelle ; assainissement et réparation, aux frais des propriétaires, des logements reconnus insalubres ; placement par les municipalités et les Bourses du travail ou les syndicats ; création de maternités et d’asiles pour les vieillards et les invalides du travail; organisation dlun service gratuit de médecine et d'un service de pharmacie à prix réduits ; établissements de bains et de lavoirs publics et gratuits ; création de sanatoriums pour l’enfance ouvrière et envoi dans les sanatoriums existants aux frais de la commune ; service de consultations judiciaires gratuites; rétribution des fonctions municipales , des fonctions de prud’hommes ; publication d’un bulletin municipal.
- En 1892, le conseil socialiste de Saint-Ouen prit l’initiative de la convocation d’un congrès des conseils municipaux socialistes de France. Le ministre de l’intérieur interdit ce congrès, comme son prédécesseur avait interdit, trois ans auparavant, un congrès de tous les conseils républicains, provoqué par Paris, à l’occasion de l’Exposition universelle. La loi est formelle.
- Le congrès ne s’en réunit pas moins à ^Saint-Ouen; seulement au-lieu de s’appeler le congrès des Conseils municipaux socialistes, il s’appela le congrès des conseillers municipaux socialistes.
- La discussion des mesures d’hygiène, de la suppression des octrois, de la transformation des monopoles en
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- services publics, tint une grande place dans ce congrès et ceux qui suivirent (Saint-Denis, 14 juillet 1893 ; Paris, 14 juillet 18954 •
- Au programme de ce dernier congrès, nous voyons figurer les points suivants : constructions économiques et hygiéniques subventionnées ; outillage communal, agricole, industriel ; boulangeries, pharmacies municipales; mise à la charge des communes des vieillards et invalides du travail ; exploitation des biens communaux d’après les principes socialistes,
- Du reste, les succès électoraux des socialistes étaient bien faits pour encourager leurs revendications.
- Avant les élections du 1er mai 1892, il n’y avait en France que deux municipalités purement socialistes, celles de Sairit-Ouen et de Roanne. Aux élections de 1892. les socialistes perdirent Roanne, mais gagnèrent Marseille, Roubaix, puis Lille, Calais, etc.
- Au congrès de Saint-Ouen, 49 communes étaient représentées, 31 autres avaient envoyé leur adhésion. Ces 80 communes comprenaient 800 à 1000 conseillers municipaux.
- Depuis, les socialistes ont perdu Marseille, Roubaix, le fief de M. J. Guesde, mais le nombre de leurs électeurs a augmenté sensiblement. Le fait le plus notable des plus récentes élections, c’est leur pénétration dans les communes rurales.
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- A la campagne poursuivie par les partis socialistes pour la conquête et l’organisation du pouvoir administratif, le parti socialiste italien a pris une part qu’il convient de noter.
- Fondé en 1892, au Congrès de Gênes, définitivement constitué au Congrès de Reggio Emilia , sur le pied d’une intransigeante hostilité contre tous les autres
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- partis, il arrêta, à la veille des élections de mai 1895, la liste des revendications politiques et celle des revendi-cations administratives.
- Cette dernière comprenait les objets suivants :
- Passage à la commune des services publics : gaz, eau potable, tramways, lumière électrique, etc.
- Adjudication des travaux publics à des maisons coopératives de travail. Institution des chambres de travail rurales et industrielles, — subsides efficaces aux mêmes.
- Journée normale de travail, fixée à huit heures pour les ateliers dépendant de la commune ; minimum de salaire, — repos par semaine de trente-six heures au moins.
- Obligation aux communes de pourvoir à l’habillement et à la nourriture des enfants les plus pauvres qui fréquentent les écoles et facilités accordées pour continuer les études aux élèves qui le méritent.
- Enfin suppression de l’octroi sur les produits alimentaires de première nécessité.
- L’abandon de leur tactique intransigeante permit aux socialistes d’obtenir, aux élections de 1898, quelques sièges et même dans quelques communes — une douzaine — la majorité au conseil. Depuis ce moment c’est Y Alliance des partis populaires, union des socialistes , des radicaux et des républicains qui livre bataille aux partis réactionnaires et conservateurs, sur le terrain politique et administratif.
- Organisation projetée : Congrès régionaux et Congrès de districts préparant les Congrès nationaux : 1° de conseillers socialistes ; 2° de conseillers socialistes, radicaux et républicains.
- Au Congrès socialiste international de Paris (1900), Ie
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- parti ouvrier belge a été le seul à fournir un rapport détaillé sur son activité municipale.
- Ce document rédigé par MM. Louis Bertrand et Emile Winck, est le plus convaincant des plaidoyers en faveur d’une intervention des socialistes dans les affaires communales. « Il est certain », y lisons-nous, « que si un jour la classe ouvrière veut occuper le pouvoir et le faire servirai! profit du socialisme, c’est-b-dire de la justice et du bien-être pour tous, il lui faudra acquérir les connaissances administratives nécessaires à cet effet. Or, ces connaissances ne s’acquièrent point du jour au lendemain, ni surtout dans les Parlements. La vie administrative pratique de chaque jour est seule capable de former des hommes, des administrateurs de la chose publique. »
- Suit l’énumération des réformes recommandées à la sollicitude des conseillers municipaux. Ce programme rappelle, dans son ensemble, ceux des autres pays à quelques différences près, différences provenant de certaines compétences communales particulières à la Belgique, notamment en matière d’enseignement (choix, payement du personnel de l’enseignement primaire) et de bienfaisance, la totalité du bureau et non la moitié seulement comme en France étant nommée par le Conseil municipal.
- On voit d’ici le profit moral que peut tirer un parti aussi bien organisé que le parti ouvrier belge, du premier avantage, et les combinaisons qui peuvent résulter du droit de contrôle exercé par le conseil communal sur Ie bureau de bienfaisance, tant au point de vue de l’extension des services de mutualité, que de la construction de maisons ouvrières généralement considérée comme aPpartenant au domaine de l’Assistance publique.
- Comme conclusion, le rapport formulait le vœu que le
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- Congrès socialiste international de Paris décidât qu’il v a lieu de convoquer un congrès international de conseil, lers municipaux socialistes.
- Ce congrès aurait un double but :
- I « Faire connaître toutes les réformes réalisées sur le terrain municipal et les avantages moraux et finan-ciers obtenus.
- 2e Constituer un bureau national dans chaque pays et un bureau international chargés de centraliser tous les renseignements et documents relatifs à la vie municipale, de façon à faciliter l’étude des questions d’intérêt communal, par la communication de documents et renseignements.
- II n’a pas été créé, que nous sachions, d’organisation tangible internationale en conformité de ce voeu. Néanmoins, sur le terrain national, on peut dire que sa réalisation est poussée activement, un peu partout; mais à cet égard, la Belgique tient la tête.
- Alors que, dans d'autres pays, les conseillers municipaux socialistes se contentent de tenir des congrès plus ou moins espacés, en Belgique, une Fédération permanente des conseillers municipaux a été constituée spécialement dans le but de « donner aux mandataires du parti ouvrier, les renseignements juridiques, administratifs et économiques dont ils ont besoin pour remplir leur mandat au mieux des intérêts de la classe ouvrière. »
- Une résolution du congrès national de 1902 impose à tous les conseillers socialistes l’obligation de faire partie de la Fédération. On en comptait à ce moment 870 dont 44 pour l’agglomération bruxelloise.
- L’organe de la Fédération est le secrétariat permanent qui a commencé par donner des consultations de nature juridique et administrative. On signale depn>!
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- uûe tendance marquée à lui demander de véritables études, des dossiers sur des questions de socialisme municipal.
- j)es Fédérations régionales se sont formées à Charle-roi Bruxelles, Nivelles, Liège, Verviers, Huy, Le Centre.
- Une circulaire de la Fédération nationale définit ainsi le rôle de ces Fédérations régionales.
- Les Fédérations régionales peuvent rendre des services que l’organisation nationale ne saurait rendre :
- 1° Les communes d’une même région ont des intérêts communs, qui doivent être discutés dans un Congrès d'arrondissement ;
- 2° Les Congrès régionaux n’occasionnant pas beaucoup de frais, peuvent se tenir mensuellement ;
- 3° La fréquence de ces Congrès régionaux permet de les utiliser pour l’enseignement mutuel des conseillers.
- Ajoutons que les conseillers socialistes peuvent trouver auprès de l’Institut industriel du Parti ouvrier tous les renseignements techniques pour l’installation des services communaux ou intercommunaux d’éclairage ou de force motrice par le gaz ou l’électricité et que cet Institut se charge de faire les études nécessaires. A l’Institut industriel est annexé un laboratoire pour l’analyse des denrées alimentaires.
- On se rendra compte de l’extension que l’initiative et la persévérante action du parti ouvrier belge ont donnée au mouvement communaliste, par la lecture de VAvenir social, Revue qui embrasse les manifestations de la quadruple action : politique, syndicale, coopérative et municipale de ce parti.
- A partir de décembre 1898 tous les faits relatifs aux communes y ont été groupés sous une rubrique spé-ciale : le Bulletin communal.
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- Depuis le commencement de 1903, le Bulletin coin, munal est devenu le Mouvement communal avec tirage à part et abonnement spécial, ce qui n’empêche pas qu'on le trouve encarté dans VAvenir social qui abrita ses modestes débuts.
- Le Mouvement communal, dont l’importance grandit tous les jours, est l’organe de la Fédération des conseillers municipaux du parti ouvrier. Le secrétaire est M. E. Winck.
- Une circulaire du Comité de la Fédération nationale, fin novembre 1900, s’exprimait ainsi :
- « Si le Parti ouvrier belge doit l’origine de sa force à la justice de la cause qu’il défend, il doit aussi une bonne partie de sa puissance à son admirable organisation. Nul mieux que lui n’a su montrer que tous ceux qui ont un intérêt commun à défendre doivent se grouper s’ils veulent être forts, nul autant que lui n’a su réaliser ces groupements. »
- C’est l’appréciation la plus exacte qu’on puisse faire de l’œuvre du Parti ouvrier belge.
- (^L suivre).
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- FRANCE
- Le travail à la tâche dans les établissements militaires.
- Depuis quelque temps s’est posée la question de remplacer, pour les ouvriers civils des établissements militaires, le travail à la tâche par le travail à la journée.
- A la marine, M. Pelletan vient d’instituer la journée de huit heures avec salaire fixe; à la guerre, le général André a reçu des sollicitations dans le même sens de la part de divers personnels.
- En présence de cette situation, la commission spéciale qui, comme on sait, a été instituée depuis quatre ans au ministère de la guerre, pour examiner les demandes des ouvriers, a pensé que ses résolutions à ce sujet devaient être distraites du rapport d’ensemble qu’elle établira à la fin de sa tâche, et elle vient d’adresser au ministre de la guerre deux rapports dont voici, sommairement, l’esprit et les conclusions :
- Pour obtenir des machines-outils tout leur rendement, il importe d’intéresser l’ouvrier à ce résultat, non seulement en lui imposant l’obligation d'un minimum de travail, mais aussi en augmentant son gain quand il a dépassé ce minimum. Le meilleur moyen d’obtenir ce résultat est d’attribuer à l’opération qu’exécute la machine un prix déterminé, de manière que le prix total des opérations exécutées normalement dans une journée soit égal au salaire journalier reconnu nécessaire, et que les opérations exécutées en sus soient payées supplémentairement.
- On y arrive a peu près avec le travail « au devis », c’est-à-dire à la tâche qui est en usage actuellement. La commission estime que :
- * 1° Le préjudice que peut causer à l’Etat le travail
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- au devis, en ce qui concerne les ateliers de l’artillerie est imaginaire. L’intérêt de l’Etat — le fait paraît in-contestable — est de maintenir ce mode de rémunération. Rapidité dans l’exécution, livraison de produits sérieusement fabriqués, prix de revient raisonnable: tout se trouve réuni pour attester qu’il n’y a pour l’Etat que des avantages dans ce mode de rémunération.
- 2° Le travail au devis est plus rémunérateur pour l’ouvrier que le travail à la journée ; ce résultat ne peut disparaître que par une majoration des prix normaux, soit de l’heure, soit de la journée,, majoration qui aurait sans doute pour conséquence d’élever le salaire des ouvriers de nos établissements de la guerre au-dessus de la moyenne des salaires de la région. »
- La plupart des critiques dirigées par les ouvriers contre le travail au devis, ajoute la commission, n’atteignent que les conditions dans lesquelles il est appliqué. S’il y a surmenage provenant du désir de l’ouvrier de grossir démesurément son salaire ^journalier ou de la fixation trop basse des éléments de rémunération, il n’est pas difficile de supposer qu’avec de la mesure de part et d’autre on arrivera à faire disparaître cet inconvénient.
- On objecte aussi que les ouvriers reçoivent des salaires qui ne tiennent pas compte de leur habileté professionnelle : une réglementation plus sévère de la répartition des ouvriers dans les diverses catégories de travaux remédiera sans difficulté à ce danger.
- Les mêmes observations peuvent s’appliquer aux poudreries, bien que le travail au devis y paraisse peut-être moins indispensable.
- En conséquence, la commission s’est prononcée pour le maintien du travail au devis dans les établissements de la guerre.
- Mais elle désirerait en outre que, dans une nouvelle réglementation du travail au devis, on tînt compte des deux règles ci-après :
- 1° En aucun cas, le salaire de base de l’ouvrier tra-
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- vaillant au devis ne pourrait être inférieur au salaire normal et courant de la région ;
- 2° Pour prémunir les ouvriers contre les effets des modifications au devis ou des devis nouveaux, qui pourraient leur causer préjudice, et comme il est impossible, en pratique, de supprimer le droit de ces modifications, le personnel ouvrier aurait la faculté d’intervenir en présentant des observations avant que les devis deviennent définitifs.
- Les. ouvriers pourraient s’adresser à l’administration de trois manières : individuellement, collectivement ou par l’intermédiaire des syndicats. Toute liberté serait ainsi assurée pour la discussion ; de plus, on faciliterait les relations entre l’administration et les syndicats ouvriers.
- En se manifestant avant qu’une épreuve plus ou moins prolongée ait aigri les esprits et quelquefois avivé les ressentiments, l’intervention des syndicats aurait cet effet salutaire de ne plus mettre ceux-ci, en présence de l’Etat, comme des adversaires irrités, mais comme les défenseurs conciliants des intérêts des ouvriers.
- En ce qui concerne la forme même dans laquelle les observations devraient être présentées, la commission pense que le ministre pourrait fixer une réglementation .
- Le Conseil supérieur du travail.
- Un décret contresigné par le ministre du commerce vient de réorganiser le conseil supérieur du travail. Ce conseil comprenait jusqu’ici 66 membres, dont 22 élus par les patrons, 22 élus par les ouvriers, et 22 autres désignés par le Sénat, la Chambre, le Ministre ou encore nommés de droit.
- Désormais il se composera de 65 membres, 26 élus par les patrons, 26 élus par les ouvriers, et 13 nommés par la Chambre, le Sénat, la Chambre de commerce de
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- Paris, le Comité fédéral des bourses du travail, la Chambre consultative des associations ouvrières et le Ministre.
- Pour les élections de leurs délégués, les syndicats ouvriers et les membres des Chambres de commerce sont répartis en 18 catégories au lieu de 15.
- Le conseil se réunit chaque année le deuxième lundi de novembre au lieu du premier lundi de juin.
- La commission permanente se compose de 19 membres au lieu de 21, deux membres dë droit étant retranchés.
- Le conseil supérieur, avec nombre de syndicats, avaient demandé à accroître le rôle de l’élément électif. Satisfaction leur est ainsi donnée en partie par une importante modification dans la composition du conseil supérieur.. f
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- L’alcoolisme
- M. de Parnilh écrit dans le Journal des Débats :
- « Dans le cours d’une mémorable discussion sur les liqueurs à essence, M. Magnan, membre de la commission alcoolique, a cité des chiffres qui méritent d’être connus. On aurait pu penser que, depuis que l’on fait en France la guerre à l’alcool, les statistiques auraient révélé une diminution sensible dans les progrès d’un mal qui altère si profondément les forces vives d’un pays : eh bien, non. Tout empire.
- M. Magnan supposait en 1871 que l’alcoolisme avait atteint son plus haut niveau après le siège et la Commune. Le chiffre des alcooliques entrés au bureau d’admission de Sainte-Anne était de 27 OjO environ, non compris les aliénés avec appoint alcoolique, c’est-à-dire les épileptiques, les hystériques, les paralytiques, les dégénérés, les psychopathes, etc. Et, en effet, l’étiage s’abaissa très sensiblement puisqu’il tomba à 13 ou 14 o/0 en 4872, 1873 et 1875. Mais, en 1876, le fléau reprit son cours, et aujourd’hui, par étapes successives,
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- il introduit dans les asiles la moitié des malheureux que l’on y reçoit. Le relevé des entrées, dans les dix dernières années, donne, en effet, pour les hommes, en 1892, environ 31 % d’alcoolisés simples et 9 % d’aliénés avec appoint alcoolique, soit au total près de 40 ojo9 et pour les femmes 14 o/0.
- Ce chiffre s’élève en 1900, au moment de l’Exposition, à 31 °/o d’alcoolisés simples et à 19 % d’aliénés alcooliques, en tout 50,93 °/°, et pour les femmes 18,33 °/°.
- En 1901 et 1902, légère amélioration pour les hommes, 47,93 °/o et 47,86 %. Mais cette légère diminution est compensée par l’augmentation relevée chez les femmes, qui, de 18 % en 1900, passe à 20,64 % en 1901 et à 21,96 % en 1902.
- Telle est la navrante constatation des progrès incessants de l’alcoolisme. Le fléau encombre nos asiles d’aliénés, se fait sentir avec non moins d’intensité dans les hôpitaux et devient un des pourvoyeurs les plus puissants des maisons de correction et des prisons, sans compter la lourde tare qu’il fait peser sur la descendance et qui se traduit par l’entrée dans nos établissements d’un nombre chaque jour plus grand d’enfants débiles, idiots, épileptiques, tuberculeux.
- M. Magnan attribue la marche ascendante de l’alcoolisme à la production excessive des alcools d’industrie que vient accroître le funeste privilège de plus de 700.000 bouilleurs décru, et auquel s’ajoute encore la fabrication de plus en plus développée des liqueurs et des spiritueux, qui, à l’action toxique de l’alcool, viennent ajouter celle autrement grande des essences.
- Tout cela constitue un tableau bien noir. L’alcoolisme est en progrès ! On se contente, pour le combattre, de petites mesures anodines dont l’action est insuffisante, alors qu’il faudrait adopter des mesures vraiment énergiques et sévères. Il n’est que temps. Sinon, notre pays, malade au moral et au physique, descendra de plus en plus l’échelle des nations. Pauvre France ! »
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- ITALIE
- L’assainissement de la campagne romaine.
- Une des premières préoccupations de l’Italie unifiée, la première, peut-être, fut celle-ci : assainir la campagne de Rome, faire disparaître cette solitude inculte et vouée à la malaria qui entourait la nouvelle capitale.
- En 1878, une loi, longuement étudiée, obligeait l’Etat à dessécher les marais d’Ostie et de Maccarèse et imposait à tous les propriétaires la mise en culture de terrains compris dans un rayon de dix kilomètres à partir de la pierre milliaire du Forum.
- Une nouvelle loi plus complète fut votée en 1883. Ces lois restèrent lettre morte, au moins en ce qui concerne les obligations imposées aux propriétaires. L’Etat n’usa que dans deux ou trois cas insignifiants du droit d’expropriation que lui conférait la loi de 1883. Pour rendre plus efficaces et plus facilement réalisables ses dispositions, la Chambre italienne vient de voter en février une nouvelle loi.
- La résistance des propriétaires s’expliquait jusqu’à un certain point par ce fait que les terrains actuels uniquement destinés au pâturage rapportent davantage que les terrains cultivés. 11 fallait donc trouver à la perte de cet avantage une compensation. C’est ainsi que la nouvelle loi dispose que pendant dix ans les terrains compris dans la zone de dix kilomètres, seront exempts de l’impôt foncier.
- L’article 2 reproduit et renforce la disposition concernant les propriétaires récalcitrants. L’Etat est autorisé, soit à les exproprier, soit à imposer une taxe supplémentaire aux terrains non bonifiés.
- La nouvelle loi vient également en aide aux acquéreurs de terrains expropriés et mis en vente par l’Etat, en les exemptant d’impôt et en leur accordant des facilités pour le paiement.
- La loi autorise enfin l’Etat à faire dessécher les ma-
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- rais et exécuter les ouvrages de « bonification » par les colonies pénitentiaires.
- Le projet ministériel a été voté à une très forte majorité. Les socialistes ont réussi cependant à introduire dans la loi un amendement pour rendre l’expropriation plus expéditive en lui appliquant la procédure de la vente forcée à l’encan employée pour les propriétaires qui ne' paient pas l’impôt. Cette dernière disposition soulève une vive opposition parmi les propriétaires menacés , qui font tous leurs efforts pour en obtenir la suppression par le Sénat. Mais, avec ou sans cet amendement , il est certain que la loi deviendra définitive.
- ESPAGNE
- Le mouvement syndical.
- Les diverses associations professionnelles ouvrières, groupées en fédérations, sous le nom de « Union générale de Franlajadores » ont pris un développement considérable. Le « Bulletin de l’office du travail » donne, à ce sujet, les détails suivants :
- Il y avait en novembre 1899, 27 sections, groupant un ensemble de 3,355 membres ; en octobre 1902, elles étaient au nombre de 267, avec 43,535 sociétaires.
- C’est dans la Castille et les provinces du Nord que le syndicalisme est le plus accentué. Voici, d’ailleurs, comment les sections se distribuent au point de vue géographique :
- En Castille, il y a 115 sections, comprenant 22,417 sociétaires ; dans les Pays-Basques, les 46 sections organisées comprennent 4,627 sociétaires ; en Catalogne, il n’y a plus que 18 sections, avec 3,688 adhérents ; dans les Asturies, on compte 24 sections et 3,420 adhérents ; dans la province de Valence, 17 sections et 3,168 sociétaires. En Andalousie et en Gallicie le chiffre baisse : dans la première de ces provinces il n’y a que 14 sections et 2,747 sociétaires ; dans la seconde, il y en a un
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- peu plus, soit 19, qui comprennent un nombre moindre de sociétaires, soit 2,609. Avec les Iles Baléares, la Navarre et PAragon, nous descendons au dessous de 10 sections ; les Baléares en ont 7 avec 6,102 adhérents; la Navarre en a 3, avec 182 adhérents et PAragon en a 6, avec 155 sociétaires.
- Les principaux centres de l’organisation syndicale sont :
- Madrid avec 13,638 syndiqués ; Bilbao avec 3,630 syndiqués ; Santander avec 2,232 syndiqués ; Vigo, avec 2,225 syndiqués; Oviedo, avec 1,518 syndiqués ; Mataro, avec 1,319 syndiqués ; Mieres, avec 1,080 syndiqués; Valladolid, avec 1,018 syndiqués.
- La répartition, par industries importantes, des sections de « l’Union » donne le tableau suivant :
- Bâtiment, 59 ; Vêtement, 50 ; Métallurgie, 26 ; Pierres et terres, 23 ; Industrie graphique, 22 ; Fabrication de meubles, 20; Alimentation, 14; Transports, 10; Agriculture, horticulture, 9 ; Eclairage et chauffage, 5; Mines, 4.
- Sur 38 conflits auxquels la Fédération a été intéressée, 18 ont pris fin par un succès et 5 seulement par un échec pour les travailleurs ; les 15 autres sont encore en suspens.
- PAYS DIVERS
- Les cuisines et bains scolaires
- Les cantines scolaires urbaines sont assez répandues. Peu nombreuses sont encore les cantines rurales. Et cependant l’impossibilité matérielle de regagner la maison dans l’intervalle des classes est bien plus absolue pour les enfants de la campagne dont la demeure est souvent éloignée de l’école de plusieurs kilomètres que pour leurs camarades des grandes améliorations-A retenir que les premiers font ce chemin par tous les temps, qu'ils ne sont pas suffisamment vêtus, quand il
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- fait froid, ou prémunis contre la pluie ; toutes causes de rhumes, bonchites et finalement de débilité physique ; et que la maigre pitance que contient leur petit, tout petit panier, car il y a encore livres et cahiers à porter, est bien insuffisante pour les réchauffer, réparer leurs forces et satisfaire aux exigences de la croissance.
- Dans un certain nombre de départements l'initiative intelligente et dévouée des maîtres a créé la cantine rurale. D’après un correspondant du Temps l’idée aurait vu le jour dans l’arrondissement de Confollens et delà aurait rayonné gagnant de proche en proche.
- Voici comment elle fonctionne dans l’arrondissement de Confollens.
- Les élèves qui viennent de villages éloignés apportent tous les matins dans leur petit panier, une poignée de légumes tout épluchés : pommes de terre, de raves, navets, haricots, poireaux, carottes, oignons. En arrivant, ils versent leur petite provision, dans un seau placé à la porte de la classe. Un élève choisi parmi les grands, lave ces légumes, les met dans une marmite avec de l’eau, du sel, de la graisse. La cuisson a lieu pendant la classe. A onze heures la cuisson est terminée. Chaque enfant prend le pain dont il est muni, taille sa soupe lui-même, et, après l’avoir mangée, rince la petite gamelle pour le lendemain. L’école fournit la graisse et le chauffage. Pour couvrir ces frais, chacun des petits mangeurs de soupe verse par mois, de 20 à 25 centimes.
- La dépense très faible que comporte cette soupe est supportée, paraît-il, par les familles les plus pauvres. Quant aux enfants des familles tout à fait indigentes, leur procurer un bol de soupe chaude à si bon compte, ne semble pas un problème insoluble à l’esprit de solidarité et à la bonne volonté des municipalités.
- En organisant l’oeuvre des cantines rurales on travaillera au développement de la santé physique, en même temps que de l’intelligence et de la moralité des
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- LE DEVOIR
- enfants, puisqu’on assure une plus grande fréquenta» tien scolaire.
- Dans le même ordre d’idées, voici quelques innova» tions rencontrées dans les écoles suédoises par un cor» respondant du Journal de Genève :
- A leur arrivée à l’école, le matin, les élèves trouvent des tasses de lait chaud qui leur sont distribuées à cinq centimes la tasse ou gratuitement, suivant les cas. L’école de cuisine y sert maintenant, au moins pour les filles, de diversion aux études purement théoriques. Dans le sous-sol des nouveaux bâtiments scolaires se trouve une vaste cuisine, où des fillettes de dix à quinze ans préparent le repas du milieu du jour pour celles et ceux de leurs camarades qui ne peuvent pas le prendre dans leur famille, soit parce que la distance de l’école à leur domicile est trop grande, soit parce que leur pauvreté y ferait obstacle. Ces enfants du peuple sont si bien lavées et si proprement mises, avec leurs grands tabliers et leurs petits bonnets blancs, qu’on n’hésiterait pas à partager avec elles le dîner qu’elles confectionnent sous la surveillance de deux maîtres. Devant chacun des huit fourneaux potagers distribués dans la vaste cuisine sont occupées deux petites cuisinières. Pour gagner de la place, les tuyaux des fourneaux ont été ainsi disposés qu’ils sont cachés sous les dalles, de façon à emporter la fumée dans une cheminée centrale servant d'appel pour établir le courant. Quant à la buée, elle s’échappe par des ventilateurs perfectionnés inventés par M. le recteur Sven Nilsson. La Suède doit au même innovateur les installations de bains pour les écoles, dont nous dirons deux mots tout à l’heure. Un grand tableau noir indique le menu du jour et le détail de la recette de chaque plat. Ainsi les élèves qui seraient exposées à oublier les directions de leurs maîtresses n'ont qu’à lever la tête pour savoir où elles en sont.
- Les boulangers de Stockholm font un pain détestable et peu nourrissant. De là l’idée d’enseigner aux filles du peuple à en faire elles-mêmes de mieux conditionnés.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- Celles qui apportent de la maison une certaine, quantité de farine ont la faculté de pétrir et de faire cuire la provision de pain qu’elles emporteront pour la manger en famille. Notons encore que, grâce à une discipline extrêmement sévère, les maîtresses obtiennent de leurs cuisinières en herbe un ordre parfait et une propreté irréprochable de tous les ustensiles culinaires.
- Dans les pays du nord plus que dans les nôtres, il est difficile d’obtenir un air pur dans les classes. L’hiver étant très long et l’air généralement vicié dans les demeures des indigents, les vêtements des enfants s’imprègnent d’une odeur pénétrante. Pour obvier à cet inconvénient on a installé, également au sous-sol, des bains gratuits et obligatoires. Toutes les trois semaines une division est introduite dans une étuve où les enfants se lavent à l’eau chaude, se savonnent et se brossent mutuellement. Après quoi, pour faire la réaction, ils passent sous une douche d’eau froide. De là ils vont prendre leurs ébats dans ui: bassin assez vaste et assez profond pour faciliter la nage ; l’eau de ce bassin est conservée, hiver comme été, à une température de 19 degrés. Pendant ce temps leurs vêtements ont été désinfectés dans un local ad hoc.
- Inutile de dire que cette cérémonie du bain olfre un grand charme aux enfants, qui s’en réjouissent plusieurs jours à l’avance.
- •ié*
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- ÉTATS-UNIS
- Le ministère du commerce et du travail.
- Une loi portant création d’un ministère du commerce et du travail, a été votée le 10 février par la Chambre et le 12 par le Sénat.
- La nouvelle loi confère à ce ministère une autorité et un contrôle direct sur les trusts et sociétés, et lui donne le droit de procéder à des enquêtes sur l’organisation et les opérations des syndicats.
- Au ministère du commerce doit être annexé un bu-
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- LE DEVOIR
- reau des manufactures pour le développement de \\ dustrie.
- Une nouvelle loi sur l’immigration.
- Avant de se séparer, le 4 mars, le Congrès a voté une loi sur l’immigration.
- La loi nouvelle porte que tout vaisseau débarquant des immigrants aux Etats-Unis acquittera un droit de dix francs par tête. Sont déclarés non admissibles sur le territoire américain : les idiots, les fous, les épileptiques, ceux qui ont été aliénés au cours d’une période de'cinq ans antérieurement à leur arrivée, ceux qui menacent de tomber à la charge de la communauté, les personnes atteintes d’un mal répugnant, dangereux ou contagieux : celles qui ont été condamnées pour crime ou délit grave, impliquant une «turpitude morale»,les polygames, les anarchistes, les individus qui admettent ou préconisent le renversement par force ou violence des gouvernements, ou l’assasinut des officiers publics; les femmes de mauvaise réputation et les personnes qui tenteraient d’introduire ces femmes, les personnes enfin dont le passage a été payé par d’autres ou qui sont aidées par d’autres à émigrer.
- Tout cela sera-t-il toujours d’une application aisée? Ce sont en tous cas des pouvoirs très étendus donnés à l’administration.
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- LA QUESTION DE LA PAIX
- Le groupe parlementaire de l’arbitrage international
- Un groupe parlementaire de l’arbitrage international s’est constitué, le 26 mars, à la Chambre, sur l’initiative deM. d’Estournelles de Constant.
- Dès sa constitution, le groupe comptait plus de cent députés appartenant à tous les partis, parmi lesquels MM. l’abbé Lemire, Aynard, Thierry, Gourd, F. Buisson, Caillaux, Chastenet, Cruppi, Hémon, Baudin, Millerand, dePressensé, Jaurès, Sembat, etc.
- Le groupe a constitué son bureau de la manière suivante : président, M. d’Estournelles ; vice-présidents, MM. Dubief, Flandin, Jaurès, Baudin, Beauquier, et de La Batut ; questeur, M. Pajol. Ont été élus secrétaires : MM. Vigouroux, Cornet, Janet, Cordenoy, Thierry, Couyba.
- En prenant la présidence du groupe parlementaire de l’arbitrage international, M. d’Estournelles de Constant a prononcé un important discours qui a été très vivement applaudi.
- M. d’Estournelles qui, comme on le sait, a représenté, en 1899, avec M. Léon Bourgeois, la France à la Conférence internationale de La Haye, a, tout d’abord, constaté que les peuples deviennent de plus en plus favorables à l’arbitrage, tandis que la plupart des gouvernements demeurent indifférents ou hostiles.
- Ils affectent de confondre l’arbitrage et le désarme» ment ou de croire que nous leur demandons de soumettre à l’arbitrage tous les conflits sans exception.
- Il faut en finir avec ces malentendus. Le désarmement ne pourra même pas être étudié aussi longtemps l’arbitrage ne sera pas entré dans nos moeurs.
- Encore le désarmement ne sera-t-il que le dernier
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- LE DEVOIR
- terme de l’évolution pacifique, il devra être précédé par la réduction des armements, laquelle réduction ne vien-dra qu’après la limitation des armements , et cette limitation résultera d’accords internationaux qui seront, eux-mêmes, la conséquence d’une pénétrante préparation de l’opinion et d’une généralisation de la pratique de l’arbitrage.
- M. d’Estournelles a ajouté que le groupe de l’arbitrage favorisera cette préparation en étudiant la question, jusqu’ici mal connue, et en la mettant à l’ordre du jour.
- Il empêchera le gouvernement de se soustraire aux obligations de la Convention de La Haye. Il lui demandera de soumettre, non pas toutes les questions, mais le plus grand nombre possible de ses conflits à la cour de La Haye jusqu’à ce jour systématiquement mise à l’index.
- Il entrera en relations avec les groupes analogues à l’étranger, par l’entremise du groupe déjà existant de l’Union interparlementaire.
- Il s’appuiera sur les sociétés françaises d’arbitrage et soutiendra leurs efforts jusqu’ici trop peu secondés et trop isolés.
- Il déterminera, le moment venu, dans quelle mesure les prescriptions novatrices de l’article 27 de la Convention de La Haye pourront être observées et comment la grande idée française d’un devoir international pourra trouver peu à peu sa sanction dans le monde entier.
- Le groupe, après avoir félicité M. d’Estournelles, a décidé que sa prochaine séance sera consacrée à l’étude de la Convention de La Haye, ainsi qu’à l’examen des moyens destinés à assurer le plus tôt possible tout au moins un commencement d’application de cette Convention.
- Le nouveau groupe ne reste pas inactif. Il s’est reuni une seconde fois le 3 avril, sous la présidence de M. d’fr' tournelles, pour examiner les moyens d’assurer l’execu-
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- lion de la Convention de La Haye et notamment de l’article 19 par lequel les puissances se sont engagées à signer entre elles des conventions d’arbitrage obligatoire pour tous les cas où elles le jugeront possible.
- Le groupe a décidé d’appeler l’attention du ministre des affaires étrangères sur l’intérêt que présenterait pour la France l’observation .de cet engagement et sur la nécessité de ne pas décourager, par des fins de non-recevoir, des puissances qui nous proposent de conclure avec elles des conventions de cette nature.
- Le groupe a décidé, en outre, l’impression et la diffusion à un très grand nombre d’exemplaires du texte de la Convention d’arbitrage de La Haye.
- Les progrès du pacifisme en Allemagne
- Le mouvement en faveur de la paix pénètre peu à peu dans les milieux jusques là hostiles ou indifférents. Au nombre des décisions prises par l’assemblée générale de la Société allemande de la paix figurent les deux suivantes :
- Il sera demandé aux candidats au Reichstag quelle attitude ils comptent prendre vis-à-vis de l’Union interparlementaire de la paix et de la Cour d’arbitrage de La Haye.
- Une pétition sera adressée au chancelier de l’Empire et au Reichstag en vue de la conclusion de traités d’arbitrage et de l’admission d’une clause arbitrale dans les traités de commerce.
- Union interparlementaire.
- Le Bureau de l’Union interparlementaire pour l’arbi-^ragè, s’est réuni le 3 mars, à Bruxelles, dans le cabinet Président de la Chambre.
- Etaient présents : MM. Beernaert et Houzeau de Lehaie Belgique), Labiche, sénateur, et le vicomte de la Batut
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- (France), Rahusen (Pays-Bas), le Dr Gobât, Conseiller national (Suisse), le baron Pirquet (Autriche), Randal Cremer et Stanhope (Angleterre), Wavrinsky et Jones Lund (Suède), Fréd. Bajer (Danemark) et Horst (Norvège).
- Le Bureau a décidé que la prochaine Conférence de PUnion interparlementaire aura lieu à Vienne du 7 au 9 septembre, avec l’ordre du jour suivant:
- 1° Projet d’un traité général d’arbitrage proposé par M. le chevalier Descamps, sénateur belge.
- 2° Projet de résolution du groupe autrichien concernant la Cour permanente d’arbitrage de La Haye.
- 3° Proposition du groupe danois concernant la paci-gérance.
- 4° Insertion des clauses d’arbitrage dans lés nouveaux traités de commerce.
- 5° Les bons offices. Interprétation des articles 2 et 3 de la convention instituant la Cour de La Haye pour le règlement pacifique des conflits internationaux.
- 6° Rapport au sujet de la presse.
- 7° Rapport concernant la nomination des membres honoraires du Conseil interparlementaire.
- 8° Ratification des détails de la Conférence interparlementaire du 2 septembre 1901 concernant l’application
- de la Convention de La Haye.
- * *
- Un bon exemple
- Nous signalons avec beaucoup de satisfaction le fait que le Conseil municipal de la ville de Bourges a voté, sur la proposition du maire, M. Lebrun, la résolution du 22 février 1903, en la faisant précéder des considérants suivants:
- « Le Conseil municipal de Bourges, considérant qu’il est de son devoir de faire acte de solidarité humaine, considérant qu’il doit en toute occasion et dans la mesure de ses moyens contribuer à appuyer les ideeS pacifiques qui se répandent heureusement de jour en
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- jour comme une marque indélébile de progrès intellec-qjel et moral ; considérant que le maintien de la Paix est le plus grand bienfait pour l’humanité ».
- H est extrêmement désirable que l’exemple donné par le Conseil municipal de Bourges ne reste pas isolé. Des manifestations fréquentes dans ce sens produiraient certainement un effet considérable et contribueraient grandement à l’avancement de la cause de la paix.
- Le budget de la guerre en Angleterre
- Nous lisons dans VIndépendance belge : « Le budget de la guerre de 1903—1904 pour la Grande-Bretagne s’élève à un chiffre total de 862,500,000 fr. comprenant 172,800,009 fr. de dépenses extraordinaires, de sorte que les dépenses ordinaires sont ramenées à 689,700,000 fr. sur le budget de 1898—1899, année précédant la guerre avec le Transvaal. En quinze ans, l’accroissement des dépenses militaires ordinaires a été de 291,706,450 f.
- La Ligue générale néerlandaise
- Dans son assemblée annuelle, la Ligue générale néerlandaise La Paix par le Droit, a voté les propositions suivantes, présentées par son Comité central :
- 1° Pétition au Gouvernement des Pays-Bas en vue de l’admission d’une clause d’arbitrage dans les traités avec d’autres Etats. Cette clause stipulerait que les différends qui pourraient surgir par rapport aux traités entre les deux Etats contractants seraient soumis à la Cour d’arbitrage de La Haye.
- 2° Pétition tendant à faire déclarer ouverte la Convention de La Haye pour que toute puissance puisse adhé-rer à cette Convention.
- 3° Publication de la liste des membres de la Chambre ^es Députés qui sont membres de la Ligue.
- P Prière au ministre des affaires intérieures d’attirer
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- l’attention des autorités compétentes sur la nécessité d’orienter l’éducation de la jeunesse vers la Paix et Justice.
- Cette proposition est appuyée par M. Lamers au nom des 7000 membres de la Société néerlandaise des éducateurs .
- La Société d’utilité publique, la Société des éducateurs, le « Patrimonium » et un grand nombre d’autres Sociétés qui ont adhéré à la Section néerlandaise de la « National Council of Women » avaient envoyé des délégués à cette séance. La Société néerlandaise des juristes a promis d’examiner les propositions présentées par le Comité central de la Ligue.
- Précieuses adhésions
- Le bulletin de la Ligue portugaise de la Paix annonce que la Société des sciences agronomiques (Sociedade das Sciencias Agronomicas) grâce à l’initiative de M. César do Inso, a adhéré à l’idéal de la Paix et mettra, autant qu’elle le pourra, son influence au service de cette idée.
- La Société des Sciences agronomiques, s’inspirant de l’exemple donné par la Société de Géographie de Lisbonne, instituera une. Commission de Paix et d’Arbitrage.
- Une nouvelle société de la Paix va se fonder à Lisbonne sous le titre de : Association internationale de Paix et d’Arbitrage.
- i * *
- Prime d’assurance coûteuse
- «Il y a trente ans, nous avons subi des désastres qui se sont traduits par une indemnité formidable de cinq milliards. Pour n’avoir plus à payer cette indemnité, nous nous condamnons à dépenser un milliard chaque annee pour nos armements. C’est une prime d’assurances, nous dit-on. Et c’est là l’argument irrésistible. Je n’en méconnais pas la valeur, mais la prime me paraît excessive. On paie bien 60 ou 80 francs pour assurer contre l’incendie un mobilier de 30.000 francs. Mais s’il fall^
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- que la prime fût seulement de 5.000 francs par an, tout le monde préférerait courir les risques de l’incendie que de verser plusieurs fois la valeur du mobilier dans les mains des compagnies d’assurances.
- « Il viendra bien un moment pourtant où cette idée simple finira par s’établir dans les cerveaux et où les peuples se lasseront du rôle de Gribouille se jetant dans la rivière pour se mettre à l’abri de la pluie. »
- J. CORNÉLY.
- L’éducation pacifique
- Le Conseil central de l’Alliance universelle des femmes pour la Paix par l’éducation, siégeant à Paris, a écrit au ministre de l’Instruction publique pour lui soumettre les vœux suivants, qui correspondent aux idées élevées de l’enseignement moderne, dont la paix et l’arbitrage internationaux sont les bases fondamentales :
- P De demander au ministre de l’Instruction publique l’autorisation de distribuer dans les écoles les livres, les • brochures, les images et les appels à la paix et à l’arbitrage, comme cela se fait déjà dans les écoles en Suisse.
- Ce vœu de l’Alliance a été voté â l’unanimité, le 8 août 1902, au Congrès des Arts et Métiers féminins et au Congrès de Toulouse.
- 2* D’appuyer l’excellente proposition du R. P. L.-M. de Boer, de fonder dans chaque école des comités d’arbitrage composés d’élèves auxquels seraient soumises toutes les querelles qui surgiraient dans l’école, pour former les jeunes esprits à l’idée de la paix par l’arbitrage et la justice internationale.
- Le jury de l’Exposition des Arts et Métiers féminins a décerné à l’Alliance universelle des Femmes pour la Baix par l’éducation le grand-prix et la médaille d’or, Pour sa propagande pour la paix et ses travaux pour l’éducation pacifique.
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- OUVRAGES REÇUS :
- Rapport sur l’instruction pratique des filles, par
- E. Benoît-Germain.
- Extrait du compte-rendu des travaux du Congrès de Roubaix. Dixième assemblée générale de l’Association protestante pour l’étude pratique des questions sociales.
- Brochure de 36 pages. Editeur : Imprimerie coopérative « La Laborieuse », 7, rue J.-B. A. Godin, Nimes (Gard).
- L’auteur développe les raisons à l’appui de la multiplication des Ecoles pratiques de filles. « Ces écoles », dit-il « répondent à trois besoins : D’abord elles instruisent la jeune fille dans l’art de tenir un ménage et d’élever les enfants. Ensuite elles la munissent d’une profession qui la met à l’abri des vicissitudes de la fortune. En troisième lieu, elles fournissent au commerce et à l’industrie des employées et des ouvrières habiles, instruites, aptes à rendre de précieux services ». Il expose aussi ce qui se fait, en ce genre, à l’étranger et termine par le voeu qu’on encourage et aide le Gouvernement « dans l’expansion des Ecoles pratiques de commerce et d’industrie pour jeunes filles, écoles ménagères et professionnelles, de type flexible, se modelant sur les besoins de la contrée qui les implante dans son sein ».
- Tous ceux qui savent combien l’apprentissage du ménage ou des métiers laisse à désirer applaudiront à ces paroles et féliciteront l’auteur de son initiative.
- La question sociale et la Paix, par Pierre Clerget, professeur.
- Brochure publiée par le Cohiité central de la Société suisse de la Paix.
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- OUVRAGES REÇUS 307
- La Chaux-de-Fonds. Imprimerie Georges Dubois , 1903.
- L’auteur a eu le talent de rassembler en 38 pages de très intéressants documents.
- Les esprits désireux de saisir les liens qui unissent d’une manière indissoluble l’établissement de la Paix et la solution de la question sociale, liront avec fruit ce remarquable écrit.
- % »
- De la dépopulation et de la répopulation en France,
- par Arthur Le Creps.
- Pétition au Sénat et au Corps législatif.
- Volume illustré, 2 fr. 50. Maison du Canigou, à Perpignan, Pyrénées-Orientales.
- % K
- Le coin de terre et le foyer, almanach pour 1903.
- Grand in-4<> de 100 pages, orné de gravures. Prix de l’exemplaire : 1 franc. Port en sus. Secrétariat général : 7, avenue des Gobelins, Paris, 5e.
- Les deux socialismes, par Ad. Alhaiza. A Monsieur Jules. Guesde.
- Aperçu comparatif du socialisme français d’aujourd’hui et de la sociologie fouriériste ; 16 pages ; au siège de « La Rénovation », organe de l’Ecole-Sociétaire phalanstérienne, 130, rue de Rosny, Montreuil-sous-Bois (Seine). *
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- LE DEVOIR
- Par Henry GRÉVILLE
- {Suite. )
- — Comment était-il quand il est parti? demanda Mme Maubert à Carval, sans désigner autrement celui qui était le commencement et la fin de toutes ses pensées.
- — Ferme et confiant dans l’avenir, plein d’espoir en votre rétablissement, sûr que vous serez aimée et bien soignée pendant son absence, répondit l’ingénieur en l’embrassant avec tendresse.
- — Vous êtes un bon fils, Armand, dit Mme Maubert en regardant Céphise.
- IV
- — Saint-Germain des Fossés ! les voyageurs pour Vichy changent de voiture ! cria l’employé en courant le long du train.
- — Allons, bon ! fit Gaëtan, voilà une tuile qui n’était pas au programme. On ne nous avait pas prévenus de cette catastrophe.
- — Dame, monsieur, si vous aviez pris le train qui suit, répondit l’homme, vous n’auriez pas eu besoin de changer.
- — Voilà ce que c'est que d’avoir couché à Nevers! grommela Gaëtan, tout en recevant les châles et les valises que lui passait sa soeur. Ça n’est pas indiqué dans VIndicateur... à moins que ça n’y soit tout de même, seulement je ne l’aurai pas remarqué. Fais bien attention, maman. Mon Dieu ! qu’est-ce que c’est que ça? On dirait la cour des Miracles !
- Le quai était grouillant d’une population déversee par des trains venus de tous côtés, et présentait un
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- VIE D’HÔTEL
- aspect que ne connaîtront jamais les voyageurs des trains rapides. Tous les bonnets et chapeaux de l’Auvergne s’y étaient donné rendez-vous, échangeant leurs impressions dans les charabias les plus divers.
- — Attention, traversez les voies pour Vichy? hurla un autre employé. Pas là ! On va couper le train.
- — Eh bien ! si on coupe le train, pourquoi nous dit-il de traverser avant que ce soit fait? gronda Gaëtan , qui ce jour-là n’était pas disposé à voir la vie en rose. La trop visible fatigue de sa mère lui mettait au coeur de l’acrimonie contre les choses et les gens. Il parvint cependant à installer Mme Maubert et Céphise dans un compartiment, et s’assit en face d’elles.
- A peine avait-il eu le temps de respirer qu’un homme, on n’oserait dire un monsieu r, bien qu’il fût convenablement vêtu , prit place à côté de lui et commença son petit boniment.
- — Ces dames et monsieur viennent à Vichy pour la première fois? demanda-t-il obséquieusement. Si ces dames n’ont pas d’hôtel, je me permettrai de leur indiquer...
- — Nous avons un hôtel, gronda Gaëtan.
- — Une excellente maison, monsieur, bien supérieure aux établissements du même genre. La table y est de premier ordre, les chambres...
- — Je vous dis que nous avons fait notre choix, rétorqua Gaëtan, sans vaine politesse.
- — C’est qu’on croit avoir fait un bon choix, monsieur, et ensuite il peut arriver qu’on reconnaisse qu’on s’est trompé. L’hôtel de...
- — Allez au diable! cria Gaëtan. Il n’y a donc pas moyen de vous faire taire? Je vais appeler un employé.
- — C’est inutile, monsieur, répliqua le pisteur avec dignité. Je vois que monsieur est bien décidé.
- Un couple âgé se présenta à la portière ; notre homme se précipita sur la valise du mari et la logea précipitamment dans le filet; se retournant comme un goujon dans l’eau , il tendit la main à la vieille dame et la
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- LE DEVOIR
- monta â la hauteur de son menton sans paraître s’apercevoir qu’elle était lourde, après quoi il s’assit peu-dant que le monsieur se laissait tomber pantelant en face de lui.
- — Monsieur et Madame viennent à Vichy pour la première fois ? demanda-t-il avec son aménité banale.
- — Pour la trente-deuxième ! dit avec force le vieux monsieur. Et puis, vous savez, il ne faut pas m’ennuyer! J’ai un caractère désagréable.
- Le pisteur, vaincu, garda un énorme silence. Le train se mit en mouvement.
- — C’est, une idée ! dit tout bas Gaëtan à Céphise; moi aussi, je vais avoir un caractère désagréable !
- — Oh ! non ! ça pourrait te rester ! riposta sa sœur.
- La voiture de leur hôtel les attendait à la gare.
- Quelle ne fut pas la stupeur de Gaëtan, lorsqu’il vit leur persécuteur parler au cocher ! Elle devait augmenter encore, lorsque, tous les trains de l’après-midi étant arrivés, il vit le bonhomme traverser le vestibule de l’hôtel, et lui sourire avec bienveillance.
- — Ça, par exemple! c’est trop fort! se dit le jeune homme. Pour une malechance, c’est une malechance! Aller justement tomber sur des gens qui venaient chez lui! Pas de petite remise pour le pisteur? O joie ineffable! Il y a donc une justice en ce bas monde?
- V
- Mme Maubert voulut voir dès le lendemain le médecin qui lui avait été recommandé et, sans perdre un instant, commença sa cure, si peu qu’elle en augurât de bien. Céphise l’accompagnait toujours, et Gaëtan se trouva fort désoeuvré.
- Ainsi qu’il l’avait promis à son père, il préparait sa licence ; mais il est diverses manières de préparer une licence, comme toute autre chose, et celle qu’il emplO' yait depuis un mois consistait principalement à vaguer dans l’existence, en pensant à n’importe quoi,
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- Naturellement, il avait des pensées préférées, mais celles-là m’étaient pas absolument couleur de rose. Toute sa jeune vie avait été imprégnée d’une sorte de mélancolie, pas sentimentale, mais plutôt désabusée ; Oaëtan s’imaginait volontiers que ce n’était pas la peine de s’appliquer à réussir, puisqu’au bout du compte rien ne lui réussissait.
- Ce n’était pas de sa part pure imagination : son enfance et son adolescence avaient connu bien des mécomptes ; vers dix-huit ans, il s’était soudain découvert une vocation réelle pour les langues , et comme il était loin d’être sot, malgré la fâcheuse réputation que lui avaient attirée ses distractions phénoménales et ses dangereuses maladresses, il avait pris goût à ce qu’il faisait bien. La linguistique était devenue son dada favori ; un peu de pédantisme, qui poussait sur lui comme une grappe de lilas au bout de son rameau, lui avait procuré alors de bien douces jouissances, et l’appellation familière de « raseur » parmi les jeunes gens qu’il fréquentait ; ce que comprenant, il s’était mis, de préférence, à causer avec les femmes.
- Celles de sa famille étaient pleines d’indulgence, ou blindées depuis longtemps à l’égard de tout ce qu’il pouvait faire endurer à leur résignation; ce qui manquait à Gaëtan, c’était une oreille patiente et même at-* tentive, dans laquelle il pût verser ses théories philologiques et autres sans jamais la remplir. Cette oreille merveilleuse, il ne Lavait pas encore trouvée.
- Une seconde cause de mélancolie s’ajoutait à ce manque de sympathie intellectuelle à peu près général autour de lui : se voyant à la tête de plusieurs langues, sans compter les patois, qu’il s’assimilait avec une aisance surprenante, Gaëtan avait songé à utiliser ses talents dans la carrière diplomatique.
- — Suis bien mon raisonnement, avait-il dit à sa soeur Céphise, un soir que, profitant de son dernier congé, avant de quitter le régiment, il embrouillait méticuleusement des soies à broder dans un petit panier à ou-
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- vrage. Dans la Carrière, n’est-ce pas, on est envoyé n’importe où? Eh bien ! si on ne sait pas la langue du pays où l’on est envoyé, cela vous fait une situation très difficile ! Tu me diras : On l’apprend quand on est dans le pays. C’est vrai, cela s’est vu, mais ce n’est pas la règle. J’ai rencontré un jour un monsieur qui avait été dix-huit ans en Poméranie, qui s’y était marié, il y a très longtemps, et il en a été cruellement puni...
- — Gaëtan, laisse mes soies en repos, interrompit péremptoirement Céphise.
- — Je veux bien. Suis mon idée : il avait été dix-huit ans en Poméranie...
- — Tu me l’as déjà dit !
- — C’est pour ne pas perdre mon fil, repartit l’imperturbable Gaëtan. Sa femme était Allemande ; elle n’a jamais appris un mot de français, excepté : Ah! oui! qu’elle prononçait : Akb ! foui ! et il n’a jamais su un mot d’allemand. C’est qu’ils n’étaient pas doués pour les langues. Ils ont eu cinq enfants, qui parlent très bien tout ce qu’on veut.
- — Tu as perdu le fil, Gaëtan, dit sa soeur.
- — Non, tu vas voir, répondit-il en reprenant le petit panier où ses doigts diligents firent un désordre épouvantable, au moyen d’une infinité de mouvements très lents. Moi qui sais trois ou quatre langues très bien, je sens que je les apprendrais toutes sans la moindre peine; eb bien! ne crois-tu pas que je ferais un agent diplomatique de premier ordre ?
- Céphise pouffa de rire et retira son panier, dont les écheveaux restèrent en partie enchevêtrés aux doigts de l’orateur, qui en fut troublé.
- — Au fond, dit-elle philosophiquement, après avoir ri, je connais des secrétaires d’ambassade qui ne sont pas malins...
- — Tu n’es pas flatteuse, toi ! répliqua Gaëtan vexé.
- — Je suis franche ! Tu ferais aussi bonne figure qu’eux, extérieurement; tu es aussi intelligent, au
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- moins , et, de plus, tu as le don des langues... Appren-drais-tu le chinois?
- — Peuh ! fit Gfaëtan avec dédain, c’est très facile ! plus facile que l’allemand. Ça doit se. parler du nez... fhindoustani se parle du nez... les langues de l’Extrême-Orient ne doivent pas être plus difficiles à parler que les autres !
- — Mais écrire? et lire?
- Gaëtan décrivit en l’air avec son index une série de mouvements très simples.
- — De bas en haut, ou de droite à gauche , qu’est-ce que ça fait? — à l’envers du sens commun, puisque c’est nous qui seuls au monde possédons le sens commun... As-tu remarqué cela, Céphise, que chacun, dans son intérieur, pense plus ou moins que tous les autres sont des imbéciles, — sans manquer au respect qui leur est dû?
- — Je vois que tu commences à comprendre la vie et à connaître l’humanité, riposta sa soeur sans amertume aucune. Mais tu as encore perdu le fil.
- — Tu te l’imagines ! répliqua-t-il triomphalement. Le fil, c’est ce que je vais demander à papa de me pousser au ministère des affaires étrangères quand j’aurai passé ma licence.
- — Son ami ne sera plus ministre dans ce temps-là , pense donc, c’est si long. Deux ans au moins!
- — Nigaude ! Il n’aura plus été ministre, conclut Gaëtan, mais il aura eu le temps de le redevenir. Alors, tu m’encourages?
- — Pourquoi pas? musa Céphise lentement. Tu es un drôle de garçon, je ne sais jamais tout à fait bien ce qu’on peut attendre de toi, et je ne suis pas sûre que tu ne te tires pas très bien des pires difficultés.
- — Comme le jour où j’ai mis le feu aux Pavillons? Ah! ma soeur, c’était le bon temps !
- Ce retour vers un passé vraiment délicieux mit fin à leur entretien. Gaëtan, comme il l’avait dit, s’ouvrit à son père de ses ambitions naissantes ; M. Maubert
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- l’eût peut-être encouragé dans cette voie, mais ses affaires prirent une si fâcheuse tournure qu’il crut nécessaire d’engager son fils à chercher une situation qui lui permît de se suffire le plus tôt possible. Gaëtan se résigna; il le fit bravement, sans un murmure, plus encore, sans ombre de'mauvaise humeur, ou même de regret apparent ; mais son fonds de mélancolie s’en accrut.
- Un jour, étant allé voir sa sœur Colette, il ne la trouva point ; comme c’était un garçon rangé, qui n’aimait à perdre ni ses pensées, ni ses démarches, après s’être assuré que son beau-frère Roger était également sorti, il ouvrit la porte de la chambre où jouaient ordinairement les enfants, afin de cultiver au moyen de quelques bonnes paroles l'affection qu’ils lui portaient.
- Un mouvement léger, comme celui d’un oiseau effarouché, troubla.le jeune homme, qui se crut entré dans une volière. Ses deux neveux couraient déjà à lui, criant son nom avec des exclamations joyeuses ; les broderies de leurs tabliers blancs flottaient gaiement autour d’eux; mais ce n'était pas ce bruit coutumier qui avait frappé le jeune oncle. Il regarda autour de lui et aperçut, sous un grand chapeau noir, la figure la plus séduisante qu’il eût encore rencontrée.
- C’était Mamie, qui donnait aux petits garçons la leçon enfantine d’anglais, destinée à les familiariser avec des sons nouveaux. Des livres d’images étalés sur la table, des jouets, du papier, des crayons, tout ce qu’une imagination inventive peut concevoir pour fixer l’attention ou chasser l’ennui donnait à la “grande table un aspect très amusant.
- — Je vous demande pardon, madame... fit Gaëtan.
- — Oh! madame! s’écria Jean, ce n’est pas madame, c’est Mamie. Mlle Mamie, pour le monde. Mais nous l’appelons Mamie tout court, n’est-ce pas, Mamie?
- Il escaladait le corps svelte et élégant de la jeune fille, s’y cramponnant comme à un appareil de gyni-
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- nastique. Son frère l’imitant, Mamie se laissa tomber sur le canapé, ne pouvant supporter le poids de ces deux robustes enfants, déjà grands pour leur âge.
- — Mademoiselle, je suis désolé, commençait Gaëtan...
- Le chapeau noir avait subi d’importantes modifications dans son équilibre; vainement la fillette essaya de le rétablir où il devait se trouver, ce fut impossible. Elle resta, coiffée de travers, rouge et confuse, les yeux pleins de larmes soudaines, inexplicables.
- — Et nous prenons notre leçon d’anglais ! dit José, le plus jeune.
- — Vous avez une drôle manière de la prendre, répondit Gaëtan ; n’avez-vous pas honte ?
- Avec un à-propos surprenant, il adressa en anglais quelques paroles à Mlle de Greslin, sans la regarder, et pendant qu’elle lui répondait, il se pencha sur la table.
- — Je vais vous dessiner un chemin de fer, dit-il, mais je le dessinerai en anglais.
- Pendant que les petits, très amusés, suivaient le crayon de Gaëtan, qui leur nommait, l’un après l’autre, les locomotives, les wagons, le conducteur et une foule de silhouettes de voyageurs comiques, Mamie était allée discrètement se recoiffer devant une glace. Il avait fallu ôter les épingles, le chapeau, même le peigne, rapidement replanté dans les cheveux tortillés pour ainsi dire en secret. Tout cela s’était fait à la dérobée, avec des coups d’oeil craintifs du côté du nouveau venu qui faisait mine de ne rien voir.
- — Et voilà le monsieur qui a manqué le train, conclut Gaëtan, lorsque la jeune fille s’approcha de la table ; il a couru si fort qu’il est tombé par terre.
- Le rire des enfants était si communicatif que Gaëtan se dérida lui-même. Un petit frisson aussitôt arrêté parcourut toutes les fossettes du visage de Mamie ; elle essaya de paraître grave, n’y réussit pas, reconquit son sérieux encore une fois, et finalement, à son inexprimable confusion, pouffa de rire dans son mouchoir. Un rose intense envahit ses joues et ses jolies petites oreil-
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- les nacrées, semblables à de fins coquillages; elle reprit son air professoral, le plus comique du monde, par un effort suprême, et demeura très digne, les yeux fixés sur le bonhomme que Gaëtan avait dessiné, les bras étendus, gisant sur le ventre, auprès de son parapluie.
- — Cela vous amuse aussi, mademoiselle? fit Gaëtan, non moins digne et non moins professoral.
- — Certainement, monsieur, répondit Mamie en rougissant encore. Vous dessinez très bien.
- — N’est-ce pas? cria triomphalement Jean, qui était très fier de son oncle.
- — Ce n’est pas Favis de mon père, dit modestement Gaëtan, mais c’est peut-être parce qu’il ne s’intéresse pas beaucoup à mes caricatures. Je conviens que jusqu’ici j’ai très mal réussi les épures qu’il m’a fait faire, et vous comprenez, ce n’est pas du tout la même chose.
- Ni Jean ni José n’avaient compris, Mamie pas davantage ; mais tout le monde prit un air de commisération plein de bienséance ; ces petits étaient déjà très bien élevés.
- — Alors, fit Gaëtan en se levant, vous direz à maman que j’étais venu pour lavoir, et que j’ai beaucoup regretté de ne pas la rencontrer. Je l’aurais beaucoup regretté du moins , ajouta-t-il avec un salut du dernier chic, si je n’avais eu le plaisir de rencontrer mademoiselle.
- A ce compliment inattendu, Mamie eut envie de faire une belle révérence; heureusement, elle se rappela à temps que depuis une année environ, sa mère lui recommandait de ne plus faire la révérence qu’aux dames, et jamais aux messieurs , à moins qu’ils ne fussent âgés. Elle inclina sa fine tête auréolée d’une mousse de cheveux cendrés, et le jeune homme sentit vaguement qu’il n’avait encore rien vu d’aussi charmant.
- Après avoir embrassé ses neveux, Gaëtan se retira, tout à fait aussi raide qu’il convient, quand on se respecte ; mais- comme il était, au fond, un véritable enfant de la nature, il ne put s’empêcher, en prenant le bou-
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- ton de la porte, de regarder derrière lui. Au même moment, Mamie levait les yeux , leurs regards se rencontrèrent.
- A peu près aussi .honteux, aussi effarouchés l’un que l’autre, de cette coïncidence, Gaëtan sortit au plus vite, non sans un mouvement qui ressemblait fort à un dernier salut, et Mamie plongea désespérément la main dans un sac de loto, qui devait apprendre aux enfants la science des nombres, dans une langue moderne.
- Après avoir tiré sans entrain une demi-douzaine de numéros, Mamie s’arrêta.
- — C’est ennuyeux, dit avec conviction José. J’aime mieux les bonshommes de mon oncle.
- — Et quand il joue avec nous, il invente toujours quelque chose de drôle, repartit Jean.
- — Qu’est-ce qu’il fait votre oncle ? demanda soudain Mamie, poussée par un irrésistible désir d’entendre parler de ce jeune homme, si correct.
- — Il prépare sa licence , commençait Jean...
- — Il étudie l’histoire naturelle , pour être professeur de philolo...logie, interrompit José.
- — L’histoire , corrigea son aîné avec une condescendance que n’eût pas désapprouvée l’oncle Gaëtan, mais pas naturelle. Naturelle, c’est les bêtes, José.
- Ce renseignement mit fin à l’enquête de Mamie. Seulement, après le départ de leur jeune professeur d’anglais , les enfants ne purent jamais retrouver ni la locomotive, ni le train, ni le monsieur qui l’avait manqué.
- Gaëtan fut très longtemps sans rencontrer Mlle de Greslin. Il avait tout à coup multiplié chez sa sœur Colette ses visites, jusque-là plutôt rares. Il semblait avoir pris un intérêt très vif à la santé et aux progrès de ses neveux ; mais une chance, qu’il qualifiait impertinem-ment de défavorable, lui ferma avec opiniâtreté la porte de la salle d’études, pour la raison bien simple que les jours ayant allongé vers le printemps, les heures de
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- travail étaient changées en raison de la promenade.
- Enfin, il revit la mignonne apparition, et le hasard sembla vouloir le dédommager de sa longue attente. Un jour qu’il s’était attardé sur un livre, à cause d’une averse qui avait reculé l’heure de sa sortie quotidienne, car il était méticuleux en toute chose et n’aimait pas à être mouillé inutilement, il rentra au salon pour demander un renseignement à Céphise ; et qui donc était assise auprès de la fenêtre, penchée sur un point de broderie, sinon Mamie elle-même, très attentive aux indications de Mme Carval?
- Il regretta d’avoir tourné le bouton si fort : regarder ce joli mouvement de ce corps gracile, étudier l’expression à la fois enfantine et concentrée de ce frais visage, c’était un régal esthético-intellectuel dont un jeune homme voué à la culture de ses plus hautes facultés devait être friand. Mais le bruit du pêne de la serrure n’avait retenti que dans son imagination, ou bien les brodeuses étaient trop absorbées pour l’entendre, car Céphise continua sa démonstration :
- — L’aiguille dans l’étoffe, en travers; jetez la soie; faites six fois le tour de l’aiguille en serrant un peu, appuyez le pouce de la main gauche sur la soie et tirez doucement l’aiguille... Très bien, vous avez compris. Voilà tout le secret de la broderie en nœuds, les nœuds d’amour, comme disaient nos aïeules.
- Mamie étouffa un tout petit cri.
- — Vous vous êtes piquée? demanda la bonne Céphise avec sollicitude. Ah ! c’est toi Gaëtan ? Tu ne te guériras donc jamais de tes habitudes de fantôme? Tu as fait peur à cette enfant.
- — Je vous demande pardon, mademoiselle, dit Gaëtan avec un salut si raide que Mamie sentit son cœur se serrer. Qu’avait-elle pu lui faire, ou que lui avait-on dit d’elle pour qu’il fût à ce point cérémonieux? Il devait être fâché, bien sûr !
- suivre.)
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- ASSURANCES MUTUELLES
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- Société du Familistère. - Assurances Mutuelles
- MOUVEMENT DE DÉCEMBRE 1902, A GUISE
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes.. 2.609 20 1
- Subvention de la Société....... 508 86 > 3.510 01
- Malfaçons et Divers.......... 391 95)
- Dépenses................................... 4.121 85
- Déficit en décembre............ 611.84
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes....... 527 »)
- Subvention de la Société.......... 174 85 ? 705 50
- Divers........................... .. 3 65 j
- Dépenses............ ........... ,............. 1.035 30
- Déficit en décembre.............. 329 80
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et Divers 7. ,213 04)
- Intérêts des comptes courants et du titre d’épargne 12.154 96
- 4. ,941 92 j
- Dépenses :
- 124 Retraités définitifs 8, .493 90 t
- 5 — provisoires 258 50
- Nécessaire à la subsistance 3, .480 35 \ 12.976 35
- Allocations aux famill3 des réservistes » » 1
- Divers, appointera., médecins, etc. 743 60 )
- Déficit en décembre.......... 821 39
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes......... 721 40
- Subvention de la Société............ 236 40
- Dépenses.........................................
- Boni en décembre
- 957 80 941 94 15 86
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er juillet au 31 décembre 1902 73.95 0 35 ) QP.
- » individuelles » » 23.847 60) y'*'y/y5
- Dépenses » » ............ 112.680 49
- Excédent des dépenses sur les recettes..
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL AU FAMILISTÈRE DE GUISE
- MOIS DE DÉCEMBRE 1902.
- Naissances :
- 10 décembre. Andrieux René-Louis, fils de Andrieux Louis et de Lambert Blanche.
- 10 — Degagny Camille, fille de Degagny Eugène
- et de Malot Louise.
- 15 — Nicolas André-Fernand, fils de Nicolas
- Henri et de Lambert Eugénie.
- Décès :
- 18 — Abraham Emile, âgé de 1 an l\2.
- 26 — Besançon Jeanne-Mathurine, âgée de 20
- mois. ' '
- Le Gérant : H. E. Bu ridant.
- Nimes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES.
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- DOCUMENTS POUR UNE
- COMPLÈTE
- de J.-33. André G O DI INT (i)
- Glorification du Travail. Emancipation du Travailleur.
- VI
- Conditions sociales propices à la culture générale. Economies à réaliser au profit de tous dans l’association. Rétribution des capacités directrices. Solutions acquises sur les points les plus avancés du système coopératif.
- Le 23 novembre 1877, Godin donnait une conférence an Familistère. L’association n’était pas encore signée légalement; mais elle existait de fait jusque dans les inscriptions de parts de bénéfices annuels.
- « Imaginez » disait Godin, au cours de cette conférence (2) « un groupe de travailleurs dont les épargnes réunies auraient couvert l’achat des bâtiments, outils , matières premières et fourni tout le fond de roulement nécessaire à la marche d’une entreprise; ces travailleurs seraient eux-mêmes leur propre patron, ils commanderaient leur propre travail.
- «Voyons alors ce que la justice, ce que leur intérêt bien compris, leur indiquerait de faire, dans le cas où — en fin d’année — il resterait des bénéfices à partager, après avoir payé, au cours de l’exercice, les salaires ou appointements dus au travail et avoir réglé les intérêts dus aux différentes sommes de capi-
- (1) Appendice, p. 60, tome 26e, Le Devoir, janvier 1902.
- (2) Le Devoir, tome 19% 1895, p. 9.
- 1
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- taux mis par eux dans l’entreprise. Ce qu’ordonnerait la justice, tant de fois invoquée parmi nous et si peu comprise, ce serait évidemment de partager les bénéfices restants entre tous les associés, proportionnellement à l’importance de leur concours : 1° comme travailleurs; 2° comme bailleurs de fonds. »
- Le deuxième point va de soi ; il n’en est pas de même du premier : nul travailleur , en général, n’étant convaincu de l’équité du taux de la rémunération qui lui est allouée.
- « En association » poursuit Godin, « la même pensée se trouverait encore au fond du cœur de chacun , mais en même temps, pour tout esprit réfléchi, se lèverait cette conséquence immédiate : que, dans une société de mille personnes , on augmente seulement d’un franc par jour la rétribution allouée aux mille travailleurs, c’est un surcroît de dépenses de 400,000 francs, c’est-à-dire une mesure suffisante à mettre l’industrie en péril.
- « La fixation des salaires et appointements, les règlements d’ateliers et toutes les questions intéressant les rapports sociaux devront, en association, être réglés par les intéressés eux-mêmes. Comment? Par quels moyens ? C’est toute une organisation nouvelle à créer, le régime individualiste actuel ne nous offrant rien de ce qu’il faut pour le régime de l’association. »
- C’est donc graduellement et par le développement général des capacités qu’on se rapproche du but.
- Supposant que les travailleurs donnés en exemple aspirent à autre chose qu’à dépenser, selon le caprice individuel, chacun sa part de bénéfices , c’est-à-dire aspirent à organiser d’une façon durable leur bien-être commun, à assurer, au sein du groupe, l'exercice du devoir et du droit, à y favoriser l^s meilleures condi-
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- • i
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- tions sociales de justice et de bien-être,, « par quoi commenceront-ils ? » demande Godin.
- Et il les montre acceptant d’abord sans récriminations intestines les taux de salaires ou appointements établis par les usages et s’appliquant à accomplir au mieux chacun sa fonction. Il continue :
- « La besogne générale étant faite dans les meilleures conditions, des bénéfices seront assurés au bout de l’année...
- « Supposez que ces travailleurs... vivent dans de pauvres et informes logis, éloignés de leurs ateliers et dépourvus de toutes ressources pour les familles. Ne seront-ils pas amenés, en étudiant quels sont les besoins les plus pressants de l’homme, à reconnaître que le meilleur usage à faire de leurs économies en vue d’assurer le bien social, est de se donner d’abord, à eux tous, une habitation convenable, pourvue de tout ce qui peut être utile à la santé, au développement du corps et de l’esprit...
- « Des associés qui voudraient aésurer leur bien-être général, s’aider entre eux à se placer dans les conditions les plus favorables à leur mutuelle élévation, s’entoureraient donc, dans leur palais unitaire, de tous les éléments, de toutes les institutions propres à améliorer leur existence aux points de vue matériel, intellectuel et moral...
- « Or, qu’ai-je fait pour vous tous jusqu’ici, si ce n’est raisonner en votre lieu et place comme vos intérêts les plus pressants vous eussent commandé de le faire, et réaliser à votre profit ce que vous auriez été amenés à réaliser pour vous-mêmes...
- « Que pouvez-vous désirer de mieux pour vos familles flUe des écoles assurant à vos enfants une éducation et Uûe instruction convenables, sans qu’ils aient à accom-
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- plir, matin et soir, les pénibles trajets que souvent l’enfant du pauvre subit au village...
- « Quant à ce qui touche à votre conduite morale, à la nécessité pour chacun de nous de progresser en amour et en sagesse, de nous élever les uns les autres, de nous comprendre, de nous aimer, n’êtes-vous pas ici engagés dans le sentier même de la véritable pratique du bien, par Inorganisation et le fonctionnement de tous les services d’assu rance et de prévoyance mutuelles qui vous habituent à vous préoccuper les uns des autres, à vous secourir dans le besoin, à ne laisser aucun de vous dans l’abandon ou la misère ?
- « Persuadez-vous bien qu’il ne suffit pas de tenir le corps en santé et de développer l’habileté ou l’adresse, il faut aussi, il faut surtout cultiver la volonté, épurer, ennoblir les sentiments...
- « L’amour du bien de tous est le point fondamental de la rénovation sociale ; et l’on ne peut atteindre à cet amour qu’en se purifiant de tout égoïsme, qu’en plaçant au-dessus de tout la meilleure organisation du bien général .. »
- Trois ans plus tard, le 30 septembre 1880, l’Association étant devenue fait légal, Godin s’exprime comme suit dans une conférence : (1)
- « Mesdames et Messieurs,
- « Depuis vingt ans je vous ai souvent parlé d’association. A peine le Familistère était-il en construction, que, déjà, je vous réunissais pour vous expliquer ce que devait être cette fondation...
- « Aujourd’hui, une association est réalisée entre vous et moi. Le Familistère et ses usines de France et de Belgique sont devenus notre propriété commune.. Ce
- (1) Le Devoir, 1880, tome 4% p. 650 et suivantes.
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- n’est plus Monsieur Godin qui possède les usines et le Familistère de Guise, c’est une personne civile nouvelle, la Société du Familistère dont je ne suis que le gérant.
- « La Société a pour objet, comme il est dit à l’article 5 des statuts : « l’exploitation locative de l’immeuble « constituant le Familistère », c’est-à-dire que dorénavant c’est pour votre compte que sont payés les loyers du Familistère. Vous en bénéficiez selon vos droits dans la Société.
- « L’objet de l’Association comprend en outre : « l’ex-« ploitation commerciale des magasins et débits du « Familistère ». Ce qui veut dire que la vente se fait à votre profit dans les services d’épicerie, mercerie, boucherie, etc., etc...
- « C’est là un point de vue qui vous a échappé jusqu’ici. Si vous avez assez d’intelligence, de prévoyance et de perspicacité pour être fidèles à vos propres magasins, à vos propres intérêts, vous verrez les ventes augmenter dans des proportions qui assureront sans peine à chacun de vous, annuellement, 50 francs de plus de répartition.
- « Outre les objets que je viens d’énumérer, il y a enfin l’exploitation industrielle des usines de Guise et» de Bruxelles. Les bénéfices de ces établissements vous reviennent également.
- « Si la sagesse vous conseille de faire vos achats journaliers au Familistère, combien elle vous conseille aussi de travailler dans tous vos ateliers avec économie et d’éviter tout gaspillage et toute perte de temps ou de matières.
- « Peut-être ne savez-vous pas que par mille petites économies aujourd’hui négligées : bouts de fer mis de côté, combustibles épargnés, outils gardés en bon état, etc., vous pourriez réaliser une épargne qui augmente-
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- rait dans une forte mesure la part de bénéfices à revenir à chacun de vous.
- ’ « Car vous ne bénéficiez pas seulement des économies
- que vous réalisez, mais vous avez encore les profits de l’industrie.
- « L’association sous ce rapport va vous donner, dès cette année, de si gros bénéfices que ceux d’entre vous qui ont été choisis comme associés vont tous posséder, et au-delà, les 500 francs fixés par les statuts comme condition d’admission des associés...
- « Je vous ai dit l'objet de la société, je vais maintenant attirer votre attention sur le caractère particulier de cette société, sur ce qui en fait une œuvre spéciale et toute nouvelle. Jusqu’ici c’est au capital que, dans toutes les sociétés, on a fait la plus large part. Lui seul même était admis au partage des bénéfices, et il semblait impossible qu’il en fût autrement.
- « Ici, au contraire, c’est au travailleur que la société ouvre ses principales catégories de membres .... le capital sans le travail ne jouit d’aucun droit d’administration ....
- * « Vous verrez, en outre, par l’étude approfondie des statuts, que des mesures sont prises pour que le fonds social se transmette régulièrement et constamment aux mains des membres actifs, c’est-à-dire des travailleurs, ouvriers et employés. Il en résulte que dans un certain nombre d’années, le fonds social tout entier, les usines, le Familistère seront passés en vos mains, et que je serai remboursé. Vous serez les propriétaires du tout, et, si dans cent ans, notre société existe encore, ce seront les travailleurs de cette époque qui vous auront succédé dans vos droits.
- <l Sans cesse, par les mesures ordonnées aux statuts, ce sont les travailleurs mêmes qui possèdent et se trans-
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- mettent le fonds social. Les membres qui pour un motif ou un autre cessent d’être travailleurs et ne conservent que le titre d’intéressé, cessent, comme je vous fai dit, contrairement à ce qui se passe ailleurs, d’avoir droit d’intervention ou d’administration dans la société..
- « Mais pour conduire une telle œuvre, il faut bien vous persuader de l’importance qu’il y a à confier les premiers postes à l’Intelligence et au Dévouement. Vos votes auront donc une influence considérable. Ne les émettez jamais à la légère, car vous amasseriez de graves causes d’embarras en nommant des poseurs ou des brouillons. Bientôt les choses péricliteraient, tandis que vous pouvez les maintenir en prospérité constante si vous savez toujours, ou reconnaître, parmi vous, la véritable intelligence, ou l’appeler du dehors quand elle vous fera défaut .. »
- Vve J.-B.-A. Godin, née Moret.
- (A suivre).
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- LE DEVOIR
- LES RÉGIES MUNICIPALES
- (Fin.)
- La loi électorale de l’Empire Allemand permet au parti socialiste une action générale analogue à celle des partis socialistes français, italien et belge. Mais dans tous les Etats qui composent l’Empire, une législation électorale anti-démocratique (catégories électorales déterminées par le quantum du cens), entrave l’accession du parti socialiste au pouvoir communal. Il en est de même dans les autres pays de l’Europe continentale, la Suisse exceptée, avec cette différence au désavantage des socialistes, qu’ils ont à lutter pour la suppression du régime censitaire qui ne leur laisse aucune part dans la direction des affaires générales.
- Les socialistes suisses se servent de l’admirable outillage électoral qu’ils possèdent pour asseoir tous les jours davantage leur influence, en travaillant à la centralisation politique par laquelle ils espèrent la consolider, sans négliger toutefois de poursuivre la conquête des pouvoirs locaux. Mais sur ce dernier point leurs progrès sont moins rapides, car devant eux se dresse un peu partout le particularisme des vieux cantons suisses.
- Cependant, malgré l’imperfection de leurs moyens, dans les pays à régime censitaire, les socialistes ont engagé la lutte sur tous les terrains; et leurs efforts sont parfois couronnés de succès. C’est ainsi que les récentes élections communales leur ont donné dans 25 communes environ du grand duché de Bade la 3e, et dans beaucoup la 2e classe du conseil communal.
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- LES RÉGIES MUNICIPALES
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- Au Danemark, où, pour être .électeur, il faut payer un cens de 1000 couronnes, le parti socialiste dont l’organisation remonte à vingt-cinq ans, a pris part, pour la première fois, aux élections communales en 1886. Avec l’aide des libéraux, il obtint en 1893, deux sièges à Copenhague. Il en compte actuellement dix-neuf.
- A l’exemple de leurs camarades belges, les socialistes hollandais ont décidé, il y a deux ans, de fonder une Fédération de conseillers communaux avec secrétariat permanent et Bulletin spécial mensuel qui serait joint comme supplément à un des organes du Parti.
- Des tentatives d’organisation analogues se poursuivent en Allemagne. A la suite d’une conférence, les conseillers municipaux de la province de Brandebourg se mirent d’accord pour adopter un programme communal qui répond dans les grandes lignes au programme de Berlin.
- Or, dans la capitale du royaume de Prusse, le recrutement du conseil et du « magistrat » , administration qui en émane, est loin de s’opérer sur une base démocratique. Celle-ci est exactement la même que pour l’élection au Landtag; (système des trois séries) c’est dire que la part faite à l’élément prolétarien est absolument nulle , ce qui n’empêche pas que l’organisation des services publics y soit absolument remarquable. Ce résultat est dû, pour une bonne part, à l’existence de budgets distincts sur l’emploi desquels le contrôle des intéressés s’exerce plus aisément.
- Le parti socialiste ne doit pas avoir seul le bénéfice ffioral des espérances que donne la municipalisation des services publics ou la responsabilité des craintes qu’il inspire.
- Si l’on se reporte au programme de Lyon,
- on verra
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- que de ce programme bien des articles étaient appliquées et quelques-uns depuis fort longtemps au moment même où il était formulé , si bien qu’on ne s’expliquerait guère sa répudiation en bloc par la Chambre française, lorsqu’il lui fut soumis, en 1894, par M. Jules Guesde, si l’on ne tenait pas compte de l’effet produit,— sur une assemblée à peine remise de l’émotion causée par les troubles qui suivirent la fermeture de la Bourse du travail de Paris en 1893, — par la déclaration suivante du leader socialiste : « Vous comprenez finalement que le jour où les municipalités déjà socialisées, passées aux mains du parti ouvrier, pourront apporter à leurs administrés les améliorations immédiates — si insuffisantes soient-elles — que contient notre programme , il y aurait là une de ces propagandes par le fait qui, au lieu de cent communes que nous pouvons posséder aujourd’hui, nous en donnerait 10,000, 15,000 à la prochaine consultation municipale générale ! »
- Depuis lors, plusieurs articles du programme de Lyon ont été encore réalisés, les uns par les socialistes ou avec leur concours, les autres sans qu’ils y aient contribué dans une mesure quelconque.
- C’est à un parti dont les socialistes, d’allure intransigeante en ce moment, disputaient les sièges dans les assemblées délibérantes et qui les compte aujourd’hui parmi ses auxiliaires politiques, au parti radical qu’on est redevable de la consécration officielle de quelques-uns de leurs desiderata.
- M. Hector Dépassé était l’interprète de la majorité radicale du conseil municipal de Paris, lorsque dans son rapport sur la proposition Vaillant tendant à introduire des conditions humaines dans les travaux de la ville de Paris (proposition acceptée par 61 voix contre 1) il s’exprimait ainsi :
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- «.Aussi éloignés d’une intervention précipitée et déréglée dans les conditions naturelles du travail, que d’un système d’abstention et de détachement trop commode, nous pensons que les communes peuvent exercer dans cet ordre de choses une influence plus immédiate, plus facile à mettre en mouvement que celle de l’Etat. »
- Ce n’est pas uniquement à la collaboration de partis rapprochés par la conformité de certains points de leurs programmes respectifs que l’on doit les transformations opérées dans le domaine municipal. Nombre de ces réformes sont dues à des partis n’ayant aucun point de contact avec le socialisme et faisant même profession de le combattre. Les questions mêmes qui pouvaient soulever les plus grandes difficultés au point de vue doctrinal, celles qui ont trait, par exemple, à la limitation de la durée du travail, ont été résolues par des assemblées simplement républicaines avec le concours d’éléments politiquement réactionnaires!
- Le Temps, organe des républicains conservateurs, admet que les communes puissent mettre des machines agricoles au service des agriculteurs. Et comme M. Jules Guesde l’accuse de lui voler son programme, le Temps lui riposte par son adhésion à une demi douzaines d’autres régies municipales, bien antérieures à la rédaction d’un programme socialiste quelconque.
- Malon rapporte, dans le Socialisme intégral, qu’une commission de savants présidée par le chimiste J.-B. humas, se prononça, en 1850, pour la municipalisation des bains et lavoirs publics en s’appuyant surtout sur les bons résultats obtenus en Angleterre.
- Le programme gouvernemental italien est plus hardi dans quelques unes de ses dispositions que celui du parti socialiste auquel nous avons fait allusion. Et en-core n’a-t-il pas la prétention de limiter aux services
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- qu’il énumère les municipalisations possibles. S’il était restrictif il faudrait fermer la pêcherie d’Orbetello, le lucratif service d’irrigation de Tortone, et le non moins lucratif moulin de Mercato-Saveno (profit net 9.300 francs) avec son usine d’électricité qui lui rapporte bon an, mal an, 1.800 francs, sans compter l’éclairage public, etc., etc.
- C’est également en dehors de toute attache de parti qu’aux Etats-Unis les organisations spéciales poursuivent, en premier lieu, la transformation du droit communal, ensuite l’établissement de régies municipales.
- " Èn 1898, au mois de décembre, la <t Ligue municipale nationale » , dont l’objet est de travailler à améliorer le gouvernement local (City Government), tenait à Indianopolis sa sixième assemblée générale.
- M. Horace E. Deeming, de New-York, passant en revue les insuccès des nombreuses tentatives faites par le peuple américain pour se donner un gouvernement municipal effectif, économique et progressif, les attribuait aux deux causes suivantes :
- « 1° Les municipalités ne possèdent pas les attributions nécessaires pour régler par elles-mêmes toutes les matières d’intérêt local et pour fixer les détails pratiques de leur administration intérieure.
- « 2<> Les municipalités constituent un rouage secondaire de l’Etat et se trouvent par le fait placées sous la direction et le contrôle, non pas d’un organe administratif provincial, mais du législateur provincial lui-même. Les villes ont été ainsi gouvernées de dehors et non de dedans ; les pouvoirs gouvernementaux dont elles disposent ne sont pas exercés par leurs propres citoyens suivant des méthodes et des procédés fournis par ces derniers, mais suivant les théories de gens qui ne sont pas membres de la cité. Elles ne sont pas
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- ^es communautés autonomes, libres de recourir à leurs propres remèdes pour leurs propres maux et de se doter, éclairées par l’expérience, d’une administration répondant à leurs besoins. »
- Le 1er août de la même année, la « ligue des municipalités d’Amérique », avait tenu sa deuxième assemblée générale à Detroit (Michigan). Plus de mille délégués appartenant aux différentes régions des Etats-Unis y assistaient. On y a serré de très près la question de la municipalisation de certains services publics. Le président sortant, dans son discours sur les tendances de la ligue, a montré en particulier le danger que font courir à la gestion des municipalités les entreprises concessionnées, les monopoles.
- « Le public, » a-t-il dit, « doit posséder, exploiter lui-même les entreprises pour la fourniture de la lumière et de l’eau. Il devra probablement encore étendre ses pouvoirs, de manière à se rendre maître des tramways, usines à gaz, téléphones et autres moyens de communication intra-muros. En tout cas, dût-on même pour cela extirper dans ce domaine le dernier reste de propriété privée, il faut empêcher les individus intéressés de faire pression sur les gouvernements municipaux et de les corrompre. »
- La ligue des municipalités se réunissait le 19 septembre de l’année suivante à Syracuse (Etat de New-York). Cent vingt-quatre villes représentant environ un sixième de la population totale des Etats-Unis, y étaient représentées par 400 délégués.
- Le maire Jones, de Toledo (Ohio), revendiquant l’exploitation directe des services publics par la commune sest écrié : « Le peuple commence à s’apercevoir que nous avons poursuivi une politique de ruine en nous obstinant dans des contrats qui enrichissent quelques individus en appauvrissant la communauté. »
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- D'autres associations concentrent leurs efforts sur des régions déterminées — comme la « League of Wisconsin municipalities » , où chaque cité est représentée, —. poursuivent la réalisation du même programme ; onv tient le même langage.
- Il y a une dizaine d'années se réunissait à Ancône un congrès des syndics. Le but de ce congrès était d’obtenir pour les communes quelques-unes de ces autonomies qui sont en opposition avec les intérêts d’un gouvernements centralisateur. Le ministère Giolitti qu’on retrouve aux diverses étapes de la question communale italienne, ne fit rien pour encourager ce congrès, mais ne le combattit pas. Plus de mille syndics avaient fait adhésion à cette réunion. Ce qui donnait une importance sérieuse à ce congrès, c'est que les adhésions étaient venues non pas d’une région, mais de toutes les régions de l’Italie et que les syndics représentaient toutes les opinions. Il y en avait de modérés, de radicaux, de socialistes.
- En Angleterre, les délégués des autorités locales se réunissent fréquemment au nombre de plusieurs centaines pour examiner certains sujets spéciaux de la compétence des conseils communaux.
- Tous les partis, toutes les organisations ont contribué à la municipalisation des services publics : torysme, libéralisme, radicalisme, trades-unions, mais surtout la Fabian sociéty.
- On pompte parmi les villes les plus municipalisantes : la libérale Manchester, l’unioniste Birmingham, la conservatrice Liverpool. Cependant il y a à peine 1 conseiller socialiste sur une quarantaine de conseillers à Birmingham, 2 à Manchester, et autant à Glasgow qui est au premier rang des cités britanniques pour le nombre et pour l’importance de ses services publics.
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- Le parti socialiste est moins organisé en Angleterre qu’ailleurs, ce qui n’empêche pas que la législation sociale y soit plus développée.
- La municipalisation des services publics n’est donc pas l’œuvre exclusive des socialistes ; mais ils y apportent une concordance de plans, une coordination, une continuité d’efforts, qui contribuent grandement à sa diffusion et grossit, à leur profit, dans des proportions incalculables la puissance sociale de l’exemple, déjà si grande par elle-même. Si bien que s’il y avait, à cet égard, quelque chose à craindre, ce serait que la municipalisation faite par leurs soins ne finît par avoir l’inconvénient reproché aux réalisations sociales imposées d’en haut, d'autorité, et ne répondît pas toujours à des besoins réels, bien constatés, à cause de la tendance des socialistes à ériger en faits les doctrines de leur école.
- Une autre coractéristique de l’action socialiste c’est son universalité. On a signalé ce fait que les mesures prises dans un pays tendent à en franchir les frontières et à se transplanter au dehors, tant il est vrai, comme le disait naguère M. Millerand que « le sentiment d’un idéal commun unit à travers les espaces, en dépit des différences de race et de langue, le prolétariat socialiste des deux mondes. »
- L’assistance municipale, cantines scolaires, services gratuits de médecine ou de pharmacie, hospices municipaux de retraites, sont des actes dont on pourrait souvent justifier le principe par des considérations d’intérêts indépendants de toute thèse d’ordre social.
- C’est dans les mesures protectrices du travail qu’on peut voir une forme nouvelle du socialisme ayant pour sphère d’action le domaine municipal. Telles sont les Mesures qui ont pour objet les conditions de travaux
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- (limitation de la journée de travail, salaire normal), assurances municipales contre le chômage, les accidents, les maladies, la vieillesse, constructions de maisons ouvrières sur terrains communaux, organisation de services municipaux.
- Sur ce dernier point, le processus est le suivant: Application rigoureuse du principe de l’adjudication pour tous les services qui ne sont pas encore établis en régie ; admission des syndicats des associations ouvrières aux-adjudications fractionnées et suppression du cautionnement, préférence donnée, à offre égale, aux associations ouvrières.
- Le but est la substitution dans toutes les branches de la production et de l’échange de l’exploitation collective à l’exploitation privée.
- Entre la concession et la régie directe, il n’est pas étonnant que les préférences du socialisme aillent à la seconde qui représente à ses yeux le passage d’un monopole privé à une fonction de la^collectivité.
- L’action municipale du parti socialiste diffère donc de toute autre en ce sens qu’il présente les mesures prises, non comme 'des solutions définitives, mais comme des facilités pour obtenir le seul remède radical aux maux sociaux, la mise en commun des moyens de production.
- Le caractère socialiste de cette politique municipale est incontestable, bien qu’il ne soit pas toujours reconnu ou avoué. Les socialistes belges le proclament tout haut ; les socialistes français le dissimulent ou l’affirment suivant les besoins de leur tactique électorale ou de leurs démonstrations théoriques.
- Il y a quelque puérilité de la part des adversaires de la régie directe, à lui dénier le caractère de socialisme municipal,.d’autant plus qu’on ne se fait pas faute du même côté de le dénoncer comme une manifestation >
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- un empiètement du socialisme sur un domaine réservé jusqu’ici à l’initiative privée.
- par contre, la même* remarque peut s’appliquer aux socialistes qui ne tiennent pour socialisme que la prise de possession paf* le prolétariat socialiste des instruments fondamentaux du pouvoir politique et non la conquête de quelque députation ou de quelque conseil délibérant inférieur, pour employer les termes mêmes de la déclaration de la commission de révision du programme socialiste italien (septembre 1897).
- L’humouristique extrait suivant du livre de Sidney Webb : Socialism in England, est bien fait pour montrer le ridicule de certaines attitudes effarouchées en présence de certains mots :
- « L’homme « pratique » rejette et méprise le socialisme. Le conseiller municipal individualiste marche sur le pavé municipal, éclairé par le gaz municipal et nettoyé par les balais municipaux avec l’eau municipale. Voyant à l’horloge municipale du marché municipal qu’il est de trop bonne heure pour rencontrer ses entants venant de l’école municipale, située à côté de l’asile d’aliénés du comté et de l’hôpital municipal, il se servira du télégraphe national pour leur dire de ne pas venir par le parc municipal, mais de prendre le tramway municipal afin de le rencontrer dans la salle de lecture municipale, attenant à la bibliothèque municipale et au musée municipal, où il désire consulter certaines publications nationales en vue du prochain discours qu’il compte prononcer dans la salle municipale du conseil pour la nationalisation des canaux et l’accroissement du contrôle gouvernemental sur les che-miüs de fer. Ne faites pas, dira-t-il, perdre le temps d’un homme pratique, à discuter les absurdités du socia-tisuie. Self-help Monsieur, c’est le self-help individuel
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- qui a fait notre cité ce qu’elle est. L’homme pratique rejette et méprise le socialisme. »
- Ainsi donc, dans la vieille Europe aussi bien que dans le Nouveau Monde, que la régie directe résulte de l’action des groupements socialistes ou des associations composées de gens de tous les partis ou que son éclosion réponde sans transition à la situation spontanée d’un besoin nouveau, le résultat obtenu est celui-ci : suppression des intermédiaires onéreux. Par cela, il est d’essence coopérative. C’est ce qui a fait dire à Charles Gide que la municipalisation n’est que l’application aux pouvoirs et aux services publics du principe de la coopération, caractéristique de l’ère moderne.
- Le trust, le cartell aussi, est d’essence coopérative, si l’on prend ce mot dans son acception large. Et c’est chose curieuse à constater que les progrès réalisés, en ces dix ou quinze dernières années, par ces trois formes d’association : le trust, la coopération proprement dite, et le socialisme municipal.
- Le rapprochement de ces trois grands mouvements sociaux et la comparaison de leurs éléments antagonistes ou similaires, fournirait matière à de nombreuses et précieuses indications.
- «Nous sommes à une époque», disait naguère le ministre de l’agriculture, M. Mougeot, dans un banquet organisé par la chambre syndicale des constructeurs de machines agricoles, « où, l’individualisme, quelque séduisant qu’il soit, est appelé fatalement à faire place au groupement. L’homme isolé, qu’il soit industriel ou commerçant, ne pourra bientôt plus lutter à armes égales contre les sociétés coopératives ou par actions qui groupent les capitaux et les énergies en vue d’un but unique à atteindre. »
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- Ce que réalise la fédération des sociétés coopératives parachevée par le magasin de gros, et la concentration des sociétés par actions, opérée par les trusts , c’est l’économie de ressort.
- Le socialisme municipal, avec des prétentions identiques aboutira-t-il toujours au même résultat ? La supériorité théorique de la régie directe sur la concession s’affirme par la suppression d’un élément de frais : les avantages faits à l’actionnaire. Ce gain n’est-il pas compensé par des inconvénients d’une autre nature ?
- Dans la coopération distributive deux systèmes sont en présence.
- Dans le premier, les sociétés coopératives, acceptant les charges du commerce de détail, vendent au public. Dans le second la vente est limitée aux membres de la société. Il semble qu’il n’y ait là qu’une différence de procédés commerciaux.
- Il y a plus que cela : la manifestation de deux tendances bien tranchées, dont les conséquences peuvent être considérables et qui marquent bien ce qui sépare l’esprit socialiste de Fesprit coopérateur.
- Les coopératives du premier groupe prennent vite un grand développement. La suppression des intermédiaires commerciaux se fait rapidement.
- Dans le second, groupe l’intervention du coopérateur est permanente, et son éducation économique marche de pair avec le développement de son association.
- Le l’autre côté, la société coopérative, transformée en société commerciale aura une tendance de plus en plus grande à emprunter au commerce, ses procédés : satisfaction des besoins de luxe, de réclame, etc.
- Conséquence : désintéressement de la clientèle, et la chose de tous abandonnée sans contrôle à quelques-uns.
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- C’est ainsi qu’un mouvement d’association libre en revêtant les formes de l’organisation socialiste d’un service public risque, finalement, de tomber dans les abus de l’individualisme qui avaient provoqué la salutaire réaction de l’esprit coopératif.
- Dans la régie concédée d’un service public, la longue durée de la concession engendre naturellement une sorte d’irresponsabilité. Le danger est incontestablement moindre dans la régie municipale directe. Il est réduit à son minimum dans la coopération à cause de la permanence de l’intervention du consommateur,
- La trop grande distension du mandat municipal embrassant confusément toutes sortes de choses, alors que les connaissances de l’électeur, d’une part, de l’élu de l’autre, sont insuffisantes, est un obstacle à la possibilité et à la volonté d’agir.
- Ce qui manque, en outre, c’est la liberté d’entrer ou de ne pas entrer dans l’expérience.
- Il est bien difficile de tracer les limites dans lesquelles doit se mouvoir l’action municipale. Pour qu’elle fût efficace, il semble qu’elle devrait se borner à pourvoir aux besoins très simples et très généraux, en laissant à l’association volontaire des initiatives individuelles, plus souple, plus maniable, la mission de satisfaire aux goûts variés de ses divers membres.
- Ainsi que le disait M. le professeur Rist au congrès coopératif de Nimes, le même air ou la même lumière, les mêmes moyens de transport peuvent convenir à tout le monde ; mais lorsqu’il faut fournir de la viande ou du pain, il faut se prêter aux divers besoins de la consommation.
- Il appartient à la commune de se charger des fonctions unanimement reconnues désirables, nécessaires, et qui
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- échappent à l’action de l’association libre. Il ne s’agit plus alors de savoir s’il est bon qu’il y ait des monopoles, mais quels sont les monopoles qu’il convient d’attribuer aux pouvoirs publics, et la question n’est plus entre la liberté de tous, mais entre le monopole de quelques-uns et le monopole de la collectivité. La prudence exige qu’en raison du faible avancement relatif des masses en une matière si nouvelle, les monopoles publics soient aussi limités que possible.
- La ligne de démarcation entre l’action coopérative et faction municipale s’établira pratiquement d’elle-même et par le jeu des réactions que ne manqueront pas de provoquer les abus ou les maladresses.
- Quant à une intervention prohibitive de la loi, elle ne semble pas d’une réalisation facile. Et qui donc en prendrait l’initiative, tous les partis ayant contribué à lancer les communes dans le mouvement de municipalisation ?
- C’est en vain que plusieurs Chambres de commerce anglaises et des sociétés industrielles ont poussé le cri d’alarme, et que la Chambre des communes a voté en 1900 une enquête ayant pour objet « d’étudier les principes qui doivent régler les rapports entre les industries privées et les entreprises analogues faites par les pouvoirs publics. »
- Depuis ce moment les faits de municipalisation se sont multipliés en Angleterre.
- Toute tentative de délimitation légale semble donc condamnée à l’avortement.
- Si la municipalisation des services publics n’était poursuivie que par les socialistes, les adversaires de cette transformation pourraient peut-être, dans certains pays, se bercer de l’espoir d’opposer la loi à ses progrès, à une double condition cependant, c’est que les socia-
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- listes ne soient pas nombreux, et que les expériences municipales soient en infime proportion. Mais si la première condition se trouve remplie en Angleterre, on n’en saurait dire autant de la seconde. Rien ne semble donc devoir s’opposer à cette évolution dont ne paraît pas s’émouvoir la coopération assez puissante dans ce pays pour ne pas laisser porter atteinte aux conditions même de son èxistence.
- Nous avons vu grosso modo comment et d’où naît la municipalisation, comment elle se comporte dans la série de ses manifestations.
- Cette rapide enquête ne rend pas facile l’affirmation que la municipalisation soit excellente dans tous les cas.
- Le problème n’admet pas de solution générale. Mais, par la limitation des champs de l’expérience, aussi bien que par son caractère temporaire ou révocable, la municipalisation des services bénéficie des précieux avantages de l’essai restreint recommandé par Fourier.
- D’ordinaire, les lois votées par le législateur sont applicables à la totalité du pays qu’elles risqüent de bouleverser. L’application restreinte à une région, à un département, à une commune n’a pas le même inconvénient. En cas d’échec, la perte ne risquerait pas de léser un grand nombre de citoyens.
- Pourquoi les communes ne tenteraient-elles pas sur le terrain économique et social des expériences dont le résultat servirait de leçon à tout le monde.
- Cette tactique, cette méthode, les idées qui les inspirent ne sont pas du domaine exclusif des socialistes. Les radicaux autonomistes de naguère , les décentralisateurs d’aujourd’hui, qui se recrutent un peu dans tous les camps , y reconnaîtraient leur bien.
- Il n’y a pour refuser aux élus de la commune les moyens de satisfaire aux besoins d’une collectivité
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- qu’ils connaissent mieux que personne, que ceux qui trouvent tout naturel qu’une majorité parlementaire puisse voter des lois s’adaptant aux. besoins multiples d'une population de 25,50 millions d’habitants , et plus encore, répartis dans les régions les plus variées.
- Rien ne vaut les entreprises limitées dont chacun peut embrasser tous les moyens, qui peuvent être des plus variés, et leurs conséquences pour développer les initiatives et former rapidement l’esprit public.
- Plutôt que de condamner à priori ce genre d’expériences, il est plus sage de suivre attentivement les diverses conditions dans lesquelles elles pourront se produire et les résultats qu’elles pourront donner.
- Au surplus, a-t-il un aspect bien rébarbatif le programme que M. Chamberlain, qui s’était attelé à l’œuvre de rénovation de Birmingham, traçait en ces termes :
- « Ainsi la municipalité, avec son activité coopérative mise au service de tous les citoyens sans exception, doit pourvoir à ce que les pauvres jouissent de façon collective de toutes les satisfactions que leur richesse strictement personnelle assure aux riches : parcs et maisons de campagne, bibliothèques, pinacothèques, musées, mais avant tout, aqueducs, éclairage général, tramways (ce landau du peuple) hygiène, alimentation à bon marché, et ainsi de suite, sans qu’il y ait lieu de fixer d’avance les formes de ce développement indéfini. »
- Le projet de loi qui a servi de point de départ à cet exposé a été adopté, sans modification par le Sénat italien, dans sa séance du 24 mars 1903. Il est donc devenu définitif. J. P.
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- Le million des mineurs. — Les monopoles.
- Dans les débats sur le budget de 1903, on a introduit la discussion d’un projet de loi incorporant, non pas dans le budget actuel, mais dans le budget de 1904 et dans les budgets suivants, une dépense de 1 million en faveur d’une certaine catégorie de mineurs.
- La loi du 29 juin 1894 concernant les caisses de retraites et de secours des ouvriers mineurs assure pour l’avenir le sort des ouvriers des mines remplissant les conditions d’âge et de travail ou d’invalidité prévues dans la loi.
- Mais cette loi n’ayant pas d’effet rétroactif, laisse en souffrance tous ceux qui ne répondent pas à ces conditions. Lors des dernières grèves, les syndicats ouvriers, les compagnies minières et le gouvernement, ont reconnu, d’un commun accord, qu’il importait de venir à l’aide des vieux ouvriers non compris dans le bénéfice de la loi de 1894.
- Le 6 décembre 1902 le gouvernement déposa sur le bureau de la Chambre un projet de loi à cet effet. L’étude de ce projet de loi fut renvoyé à la Commission du budget qui vota l’adjonction des articles du projet à la loi de finances de 1903.
- Le rapport de M. Jumel classe de la manière suivante les vieux ouvriers d’après la situation qui leur est faite par la loi du 29 juin 1894 :
- A partir du 1er juillet 1895, les travailleurs des mines ont été appelés à se constituer des droits à la retraite, moyennant certains versements obligatoires de l’ouvrier et de l’exploitant, prévus par loi de 1894 et dans les conditions de cette loi.
- Parmi ces ouvriers, les uns n’avaient jamais participe à aucune caisse de retraite ou de prévoyance, en sorte
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- que les versements effectués depuis le 1er juillet 1895 n’ont pu leur procurer, lorsqu’ils ont atteint l’âge de la retraite, qu’une pension minime.
- D’autres participaient déjà, lors de la mise en vigueur de la loi de 1894, à des caisses de prévoyance ou de retraites constituées dans les Compagnies au service desquelles ils travaillaient; ceux-là ont vu leurs droits acquis transformés par la loi de 1894 et reçoivent des retraites combinées par l’addition de la somme à laquelle ils avaient droit dans leur Compagnie avec celle qu’ils ont acquise par les versements faits depuis le 1er juillet 1895 en vertu de la loi de 1894.
- D’autres enfin n’ont obtenu de retraite d’aucune sorte parce qu’ils n’ont jamais travaillé dans les entreprises ayant des institutions de prévoyance ou parce qu’ils n’ont pas rempli les conditions, parfois assez draconiennes, comme durée ou continuité de travail dans une même -entreprise, pour l’obtention de la retraite, ou bien encore parce que, trop âgés, ils n’ont pas cru trouver un avantage à opérer des versements et pouvaient, en vertu de l’article 25 de la loi de 1894, se soustraire à l’obligation du versement.
- Lors de la solution delà grève de 1902 les Compagnies minières du Pas de Calais, du Nord et du centre ont pris des engagements pour relever, à partir du 16 janvier 1903, les retraites des ouvriers liquidées à partir de cette date. Mais elles n’ont rien fait pour les retraites liquidées antérieurement.
- C’est alors que le gouvernement a voulu faire une situation supportable à ceux qui ne bénéficiaient pas de la faveur consentie par les compagnies. Pour bien délimiter le sacrifice budgétaire si lourd à porter pour le contribuable, il a limité à 1 million de francs la somme à fournir par le budget de l’Etat, avec cette stipulation que le tiers de cette somme serait fourni par les compagnies minières françaises, au moyen de centimes additionnels à la redevance payée par elles, de telle sorte que le sacrifice réellement demandé à l’Etat ne dépassera pas la somme de 666.666 fr. 66.
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- Voici un bref résumé de la discussion qui eut lieu les 4 et 5 mars à ce sujet i
- M. Drake demande la disjonction de ces articles. Il reconnaît qu’à la suite de la liquidation faite par applî-cation du titre IV de la loi du 29 juin 1894 sur les caisses de secours et de retraites des ouvriers mineurs, un grand nombre de mineurs ont des retraites insuffisantes et qu’il en est même qui n’en ont pas du tout. Il y a donc quelque chose à faire, mais la solution proposée par la commission est insuffisante. Cela ne l’empêche pas de trouver excessif qu’on accorde, aux frais des contribuables, un million à une catégorie spéciale d’ouvriers.
- M. Janet fait le compte de ces prétendus privilégiés. A l’heure présente, sur 25.000 mineurs qui comptent 30 ans de travail et 55 ans d’âge, il y en a que 3.000 qui touchent une retraite et il y en a 12 000 qui ne touchent rien.
- L’orateur repousse, cela va sans dire, la disjonction, qui est également combattue par le rapporteur, M. Ju-mel. Il ne s’agit pas, dit celui-ci, de créer des retraites spéciales pour les mineurs, mais de compléter les retraites qui existent déjà et qui sont illusoires.
- M. Beauregard ne voit dans la loi que la récompense de la dernière grève. Elle a été, dit-il, arraché par la pression.
- M. Maruéjouls, ministre des travaux publics, intervient alors en faveur de la proposition. Dans un bref discours vivement applaudi, il reproche à l’opposition d’oublier trop vite les heures difficiles, quand le pays était à deux doigts d’un conflit des plus graves. On l’avait si bien compris alors que par un ordre du jour presque unanime on avait demandé au gouvernement d’écarter ce fantôme et de travailler à la pacification et à l’arbitrage.
- Les négociations n’ont pas été faciles, ajoute le ministre. Nous avons traversé des heures très dures : pour amener les ouvriers à reprendre le travail, il fallait avoir action sur eux, il a fallu négocier avec ceux q111 les représentent ici. (Mouvements divers).
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- Oui, ce projet modeste, n’engageant aucun principe qUi ne soit déjà dans la loi, n’offrant aucun danger, car c’est une loi d’expédient qui finira avec la situation qu’elle a en vue, ce projet, nous l’avons fait parce que nous l’avions promis en vertu de l’ordre donné par vous. C’est un gage de bienveillance.
- Le ministre conclut .ainsi :
- Oui, cette loi est un acte politique, et nous en sommes fiers. Nous voulons savoir s’il y a ici une majorité conservatrice, et je ne prends pas ce mot dans le sens étroit et vieillot qui n’en fait qu’une étiquette de parti, s’il y a ici, dis-je une majorité conservatrice, se laissant entraîner au vent généreux qui a soufflé maintes fois sur les tories d’Angleterre, ou si vous voulez acculer le monde du travail aux méthodes révolutionnaires.
- Ces dernières paroles sont soulignées par les bravos d’une grande partie de l’assemblée et la demande de disjonction est repoussée par 349 voix contre 187.
- De tous les échanges d’observations provoqués par la discussion des articles, le plus intéressant nous paraît être le suivant :
- M. Janet auraient voulu qu’on mît entièrement à la charge des compagnies la somme d’un million.
- Les mines, disait-il, ne payent ni la patente, ni l’impôt foncier. Elles ne sont assujetties qu’à un impôt particulier qui comprend une faible redevance de 10 pentimes par hectare concédé, comme redevance fixe, et une redevance proportionnelle de 5 °/0 du bénéfice net, et de 10 centimes additionnels en plus. En 1902, les bénéfices des mines se sont élevés à 92 millions et le chiffre des salaires à 228 millions de francs pour 163.000 ouvriers. Une charge de 1 million ne devait donc représenter que 1 °/o environ des bénéfices totaux et deux centimes par journée d’ouvrier.
- M. Jaurès a combattu la théorie de M. Janet qu’il estime bien inférieure à celle du gouvernement. Il s’a-£jt, dit-il, d’obligation sociale et non pas seulement ^ obligation patronale. Il ne serait d’ailleurs pas sage,
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- LE DEVOIR
- pour l’intérêt de notre production, de ne charger qUe cette partie du capital qui est directement engagée dam les entreprises. Si l’Etat prend à son compte les deux tiers de la charge, c’est qu’il entend laisser aux pa. trons la part qui leur incombe, prendre la part qui lUj revient à lui-même et se charger de la part que les ouvriers déjà vieux, sont impuissants à fournir.
- La thèse de M. Jaurès a prévalu par 393 voix contre 137.
- Aux termes du projet dont les articles ont été successivement adoptés, sans grandes modifications, une soin-me de un million de francs est affectée, chaque année, pour un tiers, à la majoration de la pension d’âge ou d'invalide, de plus de cinquante francs acquise, ou en instance de liquidation au 1er janvier 1903, en faveur de tout ouvrier ou employé des mines de nationalité française, par application du titre IV de la loi du 29 juin 1894 sur les Caisses de secours et de retraites des ouvriers mineurs ; pour les deux autres tiers, à des allocations en faveur de tous les autres v ouvriers ou employés des mines, de nationalité française, âgés de cinquante-cinq ans au moins au 16 janvier 1903, et justifiant, à cette date, de trente années de travail salarié dans les mines françaises.
- La majoration ne pourra élever la pension majorée au-delà de 360 francs y compris tous autres revenus de l’intéressé et de son conjoint.
- Quant à l’allocation, elle sera limitée au chiffre de 240 francs y compris tous autres revenus.
- La loi annuelle de finances déterminera le nombre de centimes additionnels à la redevance des mines qui devront être établis en représentation de la part contributive des exploitants aux allocations prévues ci-dessus. Cette part est fixée à la moitié de ces dépenses et des frais d’application de la loi.
- Tout ouvrier ou employé qui voudra bénéficier de> dispositions de la présente loi devra en faire la déclaration qui sera examinée par une commission ad h°c'
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- pour entrer en compte dans la durée des services l’année devra donner 220 jours au moins de travail salarié.
- Le monopole de l’alcool a réuni en sa faveur, le 26 février, à la Chambre, 197 voix. C’est une imposante minorité. Elle eût été plus considérable encore, selon foute probabilité si le ministre de finances, qui le repoussait pour l’instant, n’avait laissé entendre qu’il pourrait bien prendre un jour l'initiative du monopole de la distillation et de la rectification.
- Quoiqu’il en soit, la Chambre tout en se refusant, conformément au désir du gouvernement, à inscrire le principe du monopole dans la loi de finances de 1903, en a, par 346 voix contre 189, renvoyé l’étude à une commission.
- Presqu’immédiatement après, venait en discussion la proposition gouvernementale d’établir une taxe de fabrication de 1 fr. 25 par 100 kilos ou de 1 franc par hectolitre sur les pétroles.
- Les orateurs qui ont combattu la taxe se sont placés les uns au point de vue des ouvriers travaillant dans les raffineries, les autres au point de vue des consommateurs.
- Le président de la commission du budget M. Doumer, a répondu aux uns et aux autres :
- Quelle est la situation des pétroles? Les pétroles raffinés paient 12 fr. 50 par 100 kilos ; les pétroles bruts paient 9 francs, soit un écart de 3 fr. 50. Mais la protection accordée à la raffinerie ne dépasse pas, en fait, 2fr. 50 par 100 kilos.
- Quoi qu’il en soit, nous ne modifions pas les droits d’entrée en France des pétroles raffinés et par conséquent nous ne changeons pas les cours du marché.
- Si donc les raffineurs français voulaient augmenter leurs prix, les pétroles raffinés étrangers viendraient immédiatement prendre la place des raffinés français, fies raffineurs français préféreront diminuer leur bé-uefice, en acceptant une diminution de 1 fr. 25 sur la
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- protection qu’on leur accorde, plutôt que de voir leur industrie péricliter. Les ouvriers des raffineurs, qUj ne sont d’ailleurs pas plus d’un millier, ne seront donc pas lésés.
- M. Doumer concluait donc qu'il n’y a rien à craindre pour le consommateur et pour l’industrie du raffinage.
- Le ministre des finances, M. Rouvier, insista à son tour sur le caractère chimérique de cette crainte.
- Si, dit-il, les raffineurs étaient assez imprudents pour faire retomber sur le consommateur le montant de la taxe que nous proposons, que se* passerait-il ?
- C’est que, par une sorte d’application économique de la loi physique des vases communiquants, les pétroles étrangers auraient leur infiltration immédiate sur le marché français. La hausse provoquée par les raffineurs faciliterait cette introduction.
- Si, cependant, les raffineurs étaient assez ignorants de leurs intérêts pour le faire, je dis que nous prendrions des mesures pour les en empêcher. La puissance législative ne peut être tenue en échec par la puissance d’un syndicat, quel qu’il soit.
- M. Krauss. —11 y a un moyen bien simple de nous rassurer; vous garantissez que la hausse du pétrole est impossible, prenez l’engagement si, malgré vos prévisions, elle vient à se produire, de proposer immédiatement le monopole du commerce des pétroles par l’Etat.
- M. Rouvier. — Je croyais avoir été assez clair; je craignais même l’avoir été avec excès. Je dis que si cette hausse se produisait, l’importation étrangère envahirait forcément le marché français; ce serait forcément la ruine même des usines de raffinerie et, dès lors, il n’y aurait même pas à les racheter; il n’y aurait pas à les indemniser. Je pense être suffisamment compris.
- En présence de cette déclaration les partisans du monopole qui avaient combattu la taxe parce qu’ils y voyaient l’ajournement de leurs espérances, changèrent, comme on dit en style parlementaire, leur fusil d’épaule
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- et déclarèrent qu’ils la voteraient puisqu’ils pouvaient ja considérer désormais comme un acheminement vers le monopole.
- Un projet de résolution fut déposé invitant le gouvernement à instituer le monopole de la raffinerie du pétrole si le prix du pétrole hausse.
- M. Rouvier accepta, à la condition qu’on votât d’abord l’article.
- Par 319 voix contre 202 la taxe fut adoptée.
- Il ne restait plus qu’à statuer sur le projet de résolution.
- Un député du Nord, M. Plichon, déclara qu’il ne le voterait pas ; car, dit-il, l’Etat aurait intérêt à empêcher le développement de l’alcool d’industrie, comme concurrençant le pétrole, et un autre député, du Midi, M. Lasies, déclara, de son côté, qu’il le voterait précisément à cause de cela.
- L’Etat, dit-il, sera obligé de subir les prix de hausse des syndicats américains ; il devra renoncer à l’emploi du pétrole au grand profit de l’alcool qui est un produit national.
- Par 319 voix contre 188, la motion a été adoptée.
- Au mois de juillet de l’année dernière, la Chambre, sur la proposition de M. Jaurès, votait un projet de résolution invitant le gouvernement à déposer un projet d’impôt sur le revenu avant le 1er janvier.
- Dans la séance du 14 février, un député de l’opposition, M. Lasies, a demandé où en était la question, et, pour provoquer les explications du gouvernement et un vote de la Chambre il a déposé un projet de résolution invitant le gouvernement à incorporer dans la loi de finances un projet d’impôt sur le revenu.
- Partisan de l’impôt sur le revenu, M. Lacombe estime p’il n’est pas possible de l’incorporer dans la loi de finances qui est en discussion. Il demande qu’on l’incorpore dans la loi des quatre contributions.
- Tel est également l’avis de M. Rouvier. Le gouvernement, dit-il, n’a pas attendu les sommations de M. Lasies.
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- Dans sa déclaration, il a dit qu’il déposerait un projet d’impôt sur le revenu qui serait un impôt de remplacement et non pas un projet destiné à produire des ressources nouvelles. Le ministre ajoute : Il est vrai que j’avais accepté la motion de M. Jaurès ; mais, à aucun moment, je n’ai caché la situation.
- Le Trésor, c’est-à-dire la Trésorerie, a trouvé un budget un peu gêné. J’ai pensé qu’il fallait donner un peu plus d’élasticité à la Trésorerie et j’y suis parvenu malgré les obstacles, malgré la campagne faite pour le retrait des dépôts des caisses d’épargne.
- Mais, à la tin de l’année 1902, la situation était encore assez sérieuse pour ne pas l’aggraver par le dépôt d’un projet d’impôt sur le revenu.
- J’ai promis d’apporter un projet d’impôt sur le revenu avec le projet des quatre contributions. Cet engagement, je le tiendrai.
- M. Doumer dit que la manifestation demandée en faveur de l’impôt sur le revenu ne ferait pas avancer la réforme d’une heure. En la votant, la Chambre ferait simplement preuve d’incohérence législative. Sur ce, le président de la commission du budget demande le renvoi de la motion, des motions, car deux autres étaient venues flanquer la première, à la commission de la réforme de l’impôt. Il en fut ainsi ordonné par 344 voix contre 215.
- L’une des motions ainsi prises en considération portait que la discussion du projet d’impôt sur le revenu devait commencer dans la première semaine qui suivra les vacances de Pâques.
- Il est peut-être intéressant de rappeler qu’en vertu d’un vote émis par la Chambre en 1891, le budget de 1892 devait comprendre toute l’application de l’impôt sur le revenu.
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- faits politiques et sociaux
- FRANCE
- Les conditions du travail dans les marchés de travaux publics des départements et des communes.
- On sait que deux décrets en date du 10 août 1899 ont donné aux départements et aux communes la faculté d’insérer, dans les cahiers des charges des travaux exécutés pour leur compte, des clauses stipulant certaines conditions de travail (repos hebdomadaire, durée du travail, salaire normal et courant) pour les ouvriers employés à l’exécution de ces marchés.
- Chaque administration intéressée tient des décrets du 10 août 1899 le droit de faire dresser elle-même les bordereaux constatant la durée du travail et le taux des salaires normaux et courants. Le décret ne lui impose à cet égard que l’obligation, à défaut d’accords intervenus entre les syndicats patronaux et ouvriers de la région, de recourir à l’avis de commissions mixtes composées en nombre égal de patrons et d’ouvriers. Toutes les instructions générales adressées par le ministre du commerce aux préfets, recommandent à ces derniers de recourir, pour la constation de la durée du travail et des salaires, au concours d’une commission administrative, composée de personnes compétentes, indépendantes et désintéressées, et comprenant notamment des représentants qualifiés de toutes les administrations qui peuvent être appelées à faire exécuter des travaux similaires, afin que le même bordereau puisse être annexé avec autorité aux cahiers des charges de ces administrations.
- En exécution d’une circulaire qui leur a été adressée, te 15 octobre 1901, les préfets des 87 départements ont Pressé au ministre du commerce, des rapports sur
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- l’usage que les communes et les départements ont fait de la faculté que les décrets leur accordent.
- D’après les renseignements des préfets dans trois départements, l’Administration intéressée a établi, elle-même, les bordereaux ; dans 39 départements une commission administrative a été instituée. Dans quatre ou cinq autres départements aucune commission administrative n’a été instituée, le Conseil général ayant émis des votes défavorables à l’insertion des clauses sur la durée du travail et le salaire.
- Les commissions administratives instituées par les préfets ont eu à provoquer l’avis des commissions mixtes dans 19 départements.
- Généralement la formation et le fonctionnement des commissions mixtes ont été aisés. Dans quelques départements, cependant, il a été impossible de former ces commissions, par suite de l’absence de syndicats ouvriers ou patronaux au moment où la proposition d’insertion des clauses du décret a été faite par le préfet, ou bien faute de renseignements ou de réponses fournis à temps.
- Les commissions constituées n’ont pu aboutir dans 4 départements.
- Les clauses du décret ont été insérées en totalité dans 31 départements, soit à la suite d’un vote du Conseil général (19 départements), soit à la suite de décision de la Commission départementale (12 départements).
- Dans 3 départements, les Conseils généraux ont laissé aux préfets le soin de décider l’insertion des clauses dans les. cahiers des charges. Pour un département, celui du Tarn, l’architecte se base sur les prix et durée du travail des localités où s’effectuent les travaux. Dans 15 départements, le Conseil général n’a accepté l’insertion dans les cahiers des charges des marchés départementaux que d’une partie des clauses.
- Sur ces 15 départements, 8 seulement ont voté l’insertion de l’article 2 du décret cependant obliga-
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- joire, qui vise la sous-entreprise et l’interdiction du
- marchandage.
- pans 6 départements, aucune décision n'a encore été prise pour divers motifs.
- Pans 8 départements, le Conseil général a pris une décision défavorable à l’insertion des clauses du décret.
- En résumé, la question de l’insertion des clauses du décret pour les travaux départementaux a été posée dans 64 départements sur 87 , les préfets des 23 autres départements ont répondu qu’en l’absence de travaux assez importants, il ne leur a pas paru utile de proposer cette insertion.
- En ce qui concerne l'application du décret du 10 août 1899 aux travaux communaux, dans quatre départements , ceux des Côtes-du-Nord, de la Loire, du Haut-Rhin et de la Somme , les préfets n’acceptent les cahiers des charges des travaux communaux que s’ils contiennent les dispositions impératives du décret.
- D’autre part, le Conseil général des Bouches-du-Rhône a décidé de n’accorder de subvention, pour les travaux des communes, que si celles-ci appliquent pour ces travaux les clauses du décret du 10 août 1899.
- Des communes ont appliqué la totalité des clauses du décret dans 52 départements. Dans dix autres départements les clauses du décret n’ont été appliquées qu’en partie dans les communes.
- Les rapports des préfets sont unanimes à constater l’absence de difficulté au cours de l’application des clauses des décrets pour les travaux départementaux et communaux.
- L’organisation ouvrière.
- Millerand a fait à l’université populaire du faubourg Saint-Antoine, une conférence sur l’organisation
- ouvrière.
- L’ancien ministre du commerce a d’abord défini le
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- syndicat et expliqué sa capacité légale estimant qu’il peut réunir tous les travailleurs, même ceux de l’Etat, qui ne possèdent aucune parcelle de l’autorité publique.
- Puis M. Millerand a établi le parallèle entre la forme du groupement syndical, selon la loi de 1884, et la nouvelle forme d’association, que peut offrir aux ouvriers et aux patrons, comme à tous les citoyens, le titre 2 de la loi de 1901.
- C’est dans ce dessein que M. Millerand d’accord avec M. Waldeck-Rousseau, a déposé un projet de loi que l’on sait, accordant au Syndicat le droit de faire des actes commerciaux ; de même que le Syndicat peut, à l’heure actuelle, créer à son côté une Société de secours et de retraite, il pourrait alors fonder, dans les mêmes conditions, une Société de commerce.
- La capacité de l’Association, selon cette loi, est plus étendue que celle du Syndicat professionnel ; alors que celui-ci ne peut acquérir que l’immeuble où est établi son siège, l’Association, selon le titre 2, a droit d’acquérir, à titre onéreux, tout ce qui lui plaît. En revanche, elle ne peut recevoir des dons, comme le Syndicat, sauf quand elle est reconnue d’utilité publique, auquel cas sa capacité est complète.
- Donc, les travailleurs qui désirent s'associer peuvent maintenant choisir entre la loi de 1884 et la loi de 1901. La seule différence notable qui distingue l’Association, selon le titre 2, de la loi de 1901 du Syndicat, est qu’elle ne limite pas l’union entre gens d’une même profession, ni le but de la défense des intérêts professionnels. Par contre, l’Association ne peut exercer certains privilèges concédés au Syndicat, tels que la fondation de bureaux de placement.
- « Quoi qu’il en soit, dit M. Millerand, les travailleurs ont aujourd’hui une nouvelle forme d’association à leur service. Ceci tuera-t-il cela ? »
- L’ancien ministre ne le croit pas. Il estime que le Syndicat est encore apte à rendre de grands services à
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- la classe ouvrière, mais à condition que sa capacité soit étendue.
- L’ancien ministre du commerce expose quel serait le fonctionnement de ces Sociétés commerciales. Elles seraient gérées par les sept administrateurs du Syndicat, et les actions de 25 francs, dont un dixième seulement immédiatement exigible, seraient réparties entre les membres du Syndicat, selon les statuts. M. Millerand est persuadé que les préoccupations commerciales du Syndicat ne nuiraient pas à son but de défense de,s intérêts professionnels.
- Harmoniser les intérêts sociaux, éviter les chocs violents, tel est le souci de M. Millerand. Sa politique au ministère et hors du ministère n’a pas eu d’autre objectif. Il ne croit pas à la Révolution, et il le dit nettement devant les ouvriers du faubourg Saint-Antoine. Il croit à la fécondité de l’effort incessant. Il n’y a pas d’autre méthode à employer dans un pays de suffrage universel.
- L’orateur repousse la grève générale, qui n’est rien, si elle n’est pas une forme de la Révolution, et il termine sur ces mots :
- « La méthode que je viens d’exposer ne séduira ni les réactionnaires ni les révolutionnaires. Ce n’est pas à eux que je m’adresse, mais à ceux qui, dédaignant le hasard de la force, s’appliquent à l’œuvre féconde de l’éducation. C’est par l’éducation et l’organisation, sous toutes ses formes, que le prolétariat pourra accepter les responsabilités qui lui incombent dans la gestion des intérêts sociaux. Je suis convaincu que nous devons travailler à cette œuvre et tirer le maximum d’effets utiles de la législation de notre pays et de notre libre initiative. >
- L'Académie et les boissons.
- Comme conclusion du débat engagé à l’Académie de médecine sur les boissons nuisibles à la santé, ce corps savant a adopté les conclusions du docteur Laborde qui
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- peuvent se résumer ainsi : toutes les essences naturelles ou artificielles et les substances extraites, incorporées à l’alcool ou au vin, constituent des boissons dangereu-ses ou nuisibles ; ces boissons mériteraient d’être pros. crites; elle doivent, en tout cas, être surtaxées d’une façon à peu près prohibitive; enfin, les plus dangereuses de ces boissons sont les apéritifs qui sont pris à jeun. Ces conclusions ont été votées à l’unanimité et sans débat, de même que le vœu « qu’il soit pris des mesures efficaces pour diminuer le nombre des débits de boissons. »
- SUISSE
- Une loi sur la protection ouvrière
- Le Conseil d’Etat du canton de Vaud a saisi le Grand Conseil d’un projet de loi sur la protection ouvrière.
- Le but de la loi est d’assurer la protection aux ouvriers et employés de la petite industrie et du commerce qui échappent à la loi fédérale sur les fabriques, laquelle fonctionne depuis vingt-cinq ans.
- Cette protection doit avoir pour but de soustraire les salariés à l’exploitation de certains patrons et au surmenage dont ils sont trop souvent les victimes.
- Le projet élaboré par la Commission et qui sera peut-être discuté au moment où paraîtront ces lignes, porte essentiellement sur les points suivants : détermination de l’application de la loi, mesures de salubrité et de sécurité, durée du travail, fixation des jours de congé, paiement des salaires, fixation des délais de congé, résiliation du louage de service, autorisation de contrôle et de surveillance, dispositions pénales.
- Le projet garantit la protection aux ouvriers et employés des deux sexes. A ce sujet, il y a lieu d’observer que toutes les législations d’Unterwald, Glaris et Fribourg sont entrées dans cette voie.
- Les établissements soumis à la loi forment trois categories bien distinctes :
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- 1- Les établissements, entreprises, ateliers auxquels la loi fédérale de 1877 concernant le travail dans les fabriques n’est pas applicable ;
- 2‘ Les magasins, entrepôts, comptoirs, bureaux ;
- 3’ Les hôtels, hôtels-pensions, auberges, cercles, cafés-restaurants, brasseries et autres débits de boissons.
- Des règles spéciales sont applicables à ces trois catégories d’établissements.
- D’après l’article 16, la loi n’est pas applicable aux exploitations agricoles, aux domestiques de ménage et aux établissements dont le personnel est composé des membres de la famille sous l’autorité du père, de la mère ou des aïeuls, ainsi qu’au personnel des administrations publiques régies par des lois spéciales.
- Le projet dispose ensuite que le Conseil d'Etat ordonne toutes les mesures d’hygiène ou de sécurité en vue de protéger les ouvriers et employés visés par la loi.
- Les mineurs âgés de moins de quatorze ans ne peuvent être employés en permanence dans les établissements soumis à la loi. Il a paru au Conseil d’Etat que l’on ne peut pas interdire d’une manière absolue le travail d’enfants do moins de quatorze ans, qui, comme porteurs de journaux, commissionnaires, peuvent gagner quelque argent en temps de vacances où après les heures de classe.
- Quant aux femmes, elles ne peuvent être astreintes à reprendre leur travail avant les six semaines suivant leur accouchement. La loi fédérale sur les fabriques exige un délai plus étendu.
- En ce qui concerne la durée du travail, le projet renferme des dispositions spéciales régissant, d’une manière distincte, les trois catégories prévues à l’article premier.
- Pour les établissements , entreprises , ateliers , le maximum des heures du travail par semaine est fixé à soixante-cinq. Pendant la nuit, le travail doit être interrompu pendant neuf heures consécutives. C’est la moyenne généralement adoptée.
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- En ce qui concerne les magasins, entrepôts, comp. toirs, bureaux, l’article 7 pose des règles différentes en statuant que les employés peuvent être occupés jusqu’à neuf heures du soir et qu’ils ont droit à neuf heures consécutives de repos, la durée du travail de la semaine ne devant pas dépasser 65 heures. Ici on tient compte des nécessités de la vente.
- Enfin, l’article 8 s’occupe du personnel des cafés, hôtels, etc., qui a droit à un repos de douze heures sur vingt-quatre, dont au moins neuf heures consécutives. Les sommelières âgées de moins de 18 ans, qui n’appartiennent pas à la famille du tenancier de l’établissement, ne peuvent être employées à partir de neuf heures du soir.
- Des dérogations pourront être exceptionnellement apportées par les municipalités aux mesures visant la limitation des heures de travail.
- En outre, en ce qui concerne certaines professions (boulangers, bouchers, etc.), le règlement d’exécution pourra modifier les dispositions de la loi qui ne s’accorderaient pas spécialement avec les nécessités de ces métiers.
- Les ouvriers et employés ont droit annuellement à 52 jours de congé, dont 17 dimanches au moins, répartis de manière à ce que les salairés aient au moins un dimanche libre sur trois.
- L’article 10 du projet statue que le patron ne pourra faire de retenues sur le salaire à raison du congé octroyé à son ouvrier ou employé et qu’il ne pourra lui réclamer les frais nécessités par son remplacement.
- Le projet prévoit le mode et les termes de paiement du salaire. Il interdit toutes déductions, soit retenues pour louage, nettoyage, chauffage, éclairage des locaux, usure des outils.
- La question des amendes infligées par le patron à ses ouvriers ou employés est des plus délicates. D’apres le projet, elles doivent être prévues par un règlement spécial faisant règle entre patron et ouvrier, approuve
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- par le Conseil d’Etat et affiché dans rétablissement. Le compte des amendes devra être réglé chaque année et le produit en être employé dans l’intérêt des salaires.
- Complétant le Code des obligations, le projet prévoit, comme les législations de plusieurs cantons, des délais de résiliation qui ont pour but de prévenir des contestations.
- Mentionnons encore diverses dispositions accessoires. Ainsi l’ouvrier ou l’employé a droit, à sa sortie, d’exiger de son patron une attestation indiquant la nature et la durée du travail dans l’établissement qu’il quitte, sans autre appréciation.
- Les dispositions du projet sont d’ordre public. Il ne peut y être dérogé par convention.
- Enfin, le projet dispose que le texte de la loi et celui du règlement de service devront être affichés d’une manière apparente dans les établissements soumis à la loi et qu’un règlement déterminant les mesures propres à assurer l’exécution de la loi sera élaboré. Les contraventions à la loi sont passibles d'une amende dont le maximum est fixé à 200 francs. Elles sont prononcées parles préfets. Les municipalités veillent à l’exécution de la loi sous le contrôle du département de l’agriculture et du commerce.
- Telle est l’économie de ce projet très simple et très concis, qui comprend dans ses vingt-un articles toutes les mesures susceptibles d’assurer une protection ouvrière efficace
- GRANDE-BRETAGNE Le droit de coalition.
- Une intéressante discussion a eu lieu, à la Chambre des Communes, sur un projet de loi tendant à rendre légal le droit de coalition entre ouvriers.
- Ce droit avait été consacré par une loi de 1875, mais avait été pratiquement annulé par de récentes décisions
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- judiciaires rendues contre les Trades-Unions dans paj faire du chemin de fer du Taff Vale et dans d’autres cas
- Ces décisions, en elfet, en déclarant les Trades-Unionj responsables des dommages causés à plusieurs compa-gnies par les grèves, ont rendu le droit de grève impos. sible à exercer et illusoire.
- Un amendement proposé par M. Galloway demandait la nomination d’une commission royale pour faire une enquête sur la question en discussion entre patrons et ouvriers.
- Le Home secretary et le premier ministre Balfour ont soutenu l’amendement qui a été voté -par 246 voix contre 226, soit une majorité de 20 voix.
- *
- # #
- ALLEMAGNE Un musée social.
- Le correspondant allemand du Musée social de Paris lui signale la création récente à Francfort-sur-le-Mein, d’un Musée social annexé au bureau de renseignements et à la section juridique de l’Institut pour le bien public qui y existait antérieurement. Il concentrera des documents et des informations concernant toutes les matières de la vie sociale, tels que : rapports officiels et administratifs, textes de loi et de décrets, compte rendus parlementaires, relevés statistiques, plans de logements ouvriers et d’institutions bienfaisantes, etc.
- L’assurance ouvrière en 1902.
- D’après la statistique de l’assurance allemande, ilâ été distribué, pendant l’année 1902, à 6,625,000 assurés une somme totale de 431 millions de marcs en indemnités et pensions pour les cas de maladie, d’accident ou d’invalidité. Pendant la même année, l’empire allemand a contribué aux recettes de l’assurance pour 41 mill10I1!!
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- et demi de marcs, les patrons pour 210 millions et les assurés pour 218 millions.
- ITALIE
- L’instruction publique
- On vient de publier les résultats du recensement de 1901. Or ces résultats mettent en relief une constatation des plus douloureuses. Ils établissent, en effet, que le chiffre des illettrés, à partir des enfants au-dessus de six ans, s’élève encore en Italie à 48 0{q- C’est-à-dire que, actuellement, et malgré tous les progrès accomplis dans d’autres domaines par le régime unitaire, il y a encore une moitié des Italiens qui ne savent ni lire ni écrire. Ce résultat est d’autant plus surprenant que la loi italienne de 1877 établit l’instruction obligatoire. Elle punit d’une amende les parents qui n’envoient parleurs enfants à l’école. Malheureusement cette loi comme beaucoup de lois italiennes n’existe que sur le papier.
- L’Italie est-elle la seule nation dans ce cas?
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- LE DEVOIR
- LA QUESTION DE LA PAIX
- Arbitrage international.
- L’assemblée législative du Guatemala a approuvé le protocole d’adhésion aux conventions de La Haye, signé le 15 janvier 1902 par presque toutes les délégations des pays représentés à la seconde Conférence internationale américaine. En conséquence de l’offre faite par les deux gouvernements, le ministre des affaires étrangères du Guatemala a fait demander au Gouvernement mexicain de faire, d’accord avec celui des Etats-Unis, auprès des pays signataires de la Convention pour le règlement pacifique des conflits internationaux, les démarches nécessaires en vue de l’adhésion du Guatemala.
- — Les Etats-Unis et la république de St-Domingue ont décidé de soumettre à l’arbitrage le différend de la « San Domingo Improvement Company ».
- — Le protocole qui soumet à la Cour arbitrale de la Haye la question du traitement à accorder aux créanciers a été signé le 4 mai.
- Le Mémorial diplomMique de Paris a publié le texte du protocole de l’accord intervenu entre le Secrétaire d’Etats-Unis d’Amérique et le Plénipotentiaire de la République de Vénézuela, pour soumettre à l’arbitrage toutes réclamations non réglées de citoyens des Etats-Unis d’Amérique contre la République de Vénézuela.
- Ces réclamations seront examinées et jugées par une Commission mixte, qui siégera à Caracas et qui se composera de deux membres, dont l’un sera nommé parle Président des Etats-Unis et l’autre par le Président du Vénézuela. Il est entendu qu’un surarbitre pourra être nommé par la Reine des Pays-Bas.
- On sait que le différend survenu entre le gouverne-
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- ment du Japon et les gouvernements de France, d’Allemagne et de Grande-Bretagne au sujet des taxes à prélever sur les immeubles au Japon, a été déféré à la Cour permanente d’arbitrage de la Haye. La question à résoudre par trois juges pris parmi les membres de la Cour permanente de la Haye est la suivante : « Oui ou non, les dispositions des traités et autres engagements exemptent-ils seulement les terrains possédés en vertu de baux perpétuels concédés par le gouvernements japonais ou en son nom — ou bien exemptent-ils les terrains et les bâtiments de toute nature construits sur ces terrains — de tous impôts, taxes, charges, contributions ou conditions quelconques, autres que ceux expressément stipulés dans les baux en question. »
- — Le gouvernement français a accepté en principe la demande d’arbitrage soumise par le gouvernement anglais dans l’affaire du traitement accordé aux négociants britanniques dans le Congo français.
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- Le groupe de l’arbitrage international
- Les sénateurs dont les noms suivent viennent de se faire inscrire au groupe parlementaire de l’arbitrage international : MM. Magnin, Béerais, Guérin, Labiche, Strauss, Boudenoot, Barbey, Bérenger, Poirrier, Ber-thelot, baron de Courcel, Piot, Jean Dupuy et Waldeck-Rousseau.
- Cette liste comprend sept anciens ministres, dont un ancien président du conseil, et deux anciens ambassadeurs.
- On annonce la constitution d’un syndicat de journalistes français s’occupant spécialement de la politique extérieure. Un bureau provisoire a été ainsi composé : MM. Charles Beauquier, député, président, Adrien Ruvant, H. Mognez, vice-présidents, Raqueni, secrétaire général, Léon Bovet, trésorier, Sax, archiviste. Le syndicat, auquel ont déjà fait adhésion plusieurs ^Présentants de la presse parisienne, se propose d’ap-
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- puyer l’action du Groupe parlementaire pour l’arbitrage international présidé par M. d’Estournelles.
- — A l’occasion des fêtes données en l’honneur du roi Edouard, un groupe de journalistes parisiens offrit un punch suivi d’un concert, aux journalistes anglais de passage à Paris.
- M. d’Estournelles de Constant, qui présidait cette réunion amicale, après avoir rappelé qu’à la Chambre française il s’est formé un groupe de l’arbitrage international qui compte deux cents membres appartenant à tous les partis, à exprimé le souhait qu’un groupe semblable fut bientôt constitué au Parlement anglais, et demandé au groupe anglais de collaborer à cette tâche.
- Une résolution dans ce sens a été votée à l’unanimité.
- Convention de Genève
- La République de San Salvador et l’empire de Corée viennent d’adhérer à la convention de la Haye concernant l’adoption pour la guerre maritime, des principes de la Convention de Genève (Croix-Rouge) sur les secours aux blessés militaires.
- Un service gratuit de projections lumineuses vient d’être inauguré par l’Association de la Paix par le Droit. Plusieurs séries de vues sont déposées dans les bureaux de l’administration, 10, rue Monjardin, à Nimes. Le prêt gratuit en sera consenti aux propagandistes de Vœuvre pacifique moyennant les conditions suivantes :
- 1° Les frais d’envoi et de retour du colis-postal seront à la charge de l’emprunteur.
- 2° Le retour du colis sera fait à domicile, valeur déclarée : cent francs sous double emballage.
- 3° La demande des vues devra parvenir à l’administrateur huit jours au moins avant la date de la conférence, et le retour des vues se faire dans les huit jours qui suivront leur utilisation >
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- 40 Le prix des vues détériorées sera facturé à raison je 0 f. 70 centimes pièce.
- Chaque collection contient trente vues, permettant de traiter en une seule conférence, les trois grands aspects de la question : la Guerre, la Paix armée et FArbitrage. Des vues nouvelles seront acquises ou créées qui per mettront de renouveler le contenu des collections. De brèves indications sur chacun des positifs accompagneront les vues, en attendant la publication, par les soins de l’Association, de conférences spécialement adaptées à la propagande par les projections lumineuses.
- L’innovation tentée par l’Association de la Paix par le Droit, si modeste qu’elle soit, répond, croyons-nous, à un véritable besoin. Il n’est pas de jour où les Sociétés de la Paix ne reçoivent, surtout de la part des membres de l’enseignement, des demandes de vues sur verre et de documents appropriés. Espérons que le service inauguré aujourd’hui sera pour les amis de la paix de quelque utilité. Universités populaires, Cours d’adultes, Petites A., Sociétés amicales d’instituteurs et d’institutrices, Sociétés d’anciens élèves des écoles, autant de champs ouverts à l’activité des conférenciers, autant de moissons prêtes à être cueillies.
- 11 va sans dire que les personnes désireuses de posséder en propre des positifs ou de varier leur enseignement pacifique trouveront, comme par le passé, chez MM. Moreau et C°, 21, rue de Tournon, à Paris (6e Ar.) les cent trente vues qui forment à l’heure présente les collections réunies de la Paix par le Droit et de V Union internationale.
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- Le 2e Congrès national des Sociétés françaises de la paix aura lieu les 24, 25 et 26 septembre 1903 à Rouen. Les sociétés étrangères sont admises avec voix consultative.
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- LE DEVOIR
- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- Conseil national des femmes françaises.
- Le dimanche 17 mai, au Musée social, 5, rue Las-Ca-ses, a eu lieu la première assemblée générale publique du Conseil national des femmes françaises.
- Rappelons que la constitution du Conseil national, due à la sollicitation de Mme May Wright Sewal, présidente aux Etats-Unis du Conseil international, remonte à 1901.
- En 1900, à la suite des deux Congrès des Œuvres et institutions féminines et de la Condition et des droits de la femme, les délégués à ces Congrès se réunirent en Comité d’initiative sous la présidence de Mme Isabelle Bogelot, jusque là seule représentante de la France au Conseil international (fondé à Washington le 31 mars 1888), dont elle était la vice-présidente, et le 18 avril 1901, le Conseil national était fondée.
- Nous en avons, à cette époque, fait connaître les statuts.
- Le Comité exécutif était et est resté ainsi composé : présidente d’honneur, Mme Isabelle Bogelot ; présidente, Mlle Sarah Monod ; vice-présidentes, Mmes Maria Pognon et Jules Siegfried; secrétaire-générale, Mme Avril de Sainte-Croix ; trésorière, Mme Isaac Weill ; secrétaires, Mme Alphen Salvator et Mlle Marie Bonnevial. Puis, Mmes d’Abbadie d’Arrast, Georges Martin, Oster Wig-gishoff, Mlles Korn et Morin.
- L’ordre du jour de l’assemblée du 17 mai était le suivant :
- 1. Le Conseil des Femmes Françaises, son histoire et son but. — Mlle Sarah Monod.
- 2. Compte rendu des travaux du Conseil national des Femmes Françaises depuis sa fondation. — Mme Avril de Sainte-Croix.
- 3. Rapport de la première Section, Assistance : l^s"
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- LE MOUVEMENT FEMINISTE
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- pection des Enfants assistés ; Hygiène des Logements. —•
- Mmelsaac Weill.
- 4. Rapport de la deuxième Section, Education : Unification des programmes scolaires (A l’étude). —• Mme Alphen Salvador.
- 5. Rapport de la troisième Section, Législation : Indemnités pécuniaires de Vhomme vis-à-vis de la femme et de Venfant en dehors du mariage. — Mme d’Abbadie d’Arrast.
- 6. Rapports de la quatrième Section, Travail : Le relèvement des salaires féminins par les coopératives de production (A l’étude). — Mme Oster.
- 7. Les Femmes et la Paix. — Mme Maria Pognon.?
- 8. L’Alcoolisme. — Mme Jules Siegfried.
- 9. — Motions présentées par diverses Sociétés affiliées au Conseil National des Femmes Françaises. — Mme Wiggishoff.
- Ce programme a été rempli de point en point et la réunion a été fort belle et très imposante.
- Mme Séverine qui en a fait un succintc, mais vibrant compte rendu dans le Matin, raconte qu’elle a appelé l’attention de L'assemblée sur le cas rapporté par quelques journaux de « cette petite Mauresque qui attend à Séville, que son sort se décide, de savoir si l’Espagne chevaleresque va la rendre à son maître, lequel lui fera, selon l’usage « briser les pieds à coups de matraque. »
- A la suite de son chaleureux plaidoyer le télégramme suivant fut envoyé à S. M. la reine Christine :
- Madame,
- La presse française annonçant qu’une jeune femme échappée du harem de Fez, et réfugiée à Séville, serait sur le point d’être livrée au Maroc, le Conseil national des Femmes* françaises, réuni en assemblée générale, supplie Votre Majesté d’intervenir en faveur de cette Malheureuse. Respectueux saluts.
- Conseil National.
- Ou, s’il faut en croire un télégramme du Heraldo de Madrid, l’appel adressé à la reine Christine est venu
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- LE DEVOIR
- trop tard : l’extradition serait chose faite et déjà la fugp tive aurait été condamnée à mort par les autorités marocaines.
- « Le progrès féminin »
- Tel est le titre de la société d’études et d'action pour l’éducation sociale qui est en train de se constituer sous le patronage de quelques personnalités appartenant au monde de la politique et de l’Economie sociale, MM. Pierre Baudin, Bouquet, Bourgeois, Brisson, A. Fontaine, Fournière, Mabilleau, etc.
- L’Association a pour objet l’étude des questions qui concernent la préparation de la femme à un rôle social précis et défini, et la propagande en faveur,des idées qui peuvent assurer à la femme, dans la Société, sa véritable place d’organisatrice, en dehors de la concurrence avec le travail masculin. Elle poursuit son but principalement par les moyens suivants :
- 1° Publications et conférences de propagande;
- 2° Fondation d’une Ecole des Hautes Etudes féminines;
- 3° Création de groupes et d’organisations sociales pouvant fournir des emplois normaux à des femmes.
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- Une femme juge de paix
- Mme Mary Anna Garnett vient d’être nommée juge de paix dans l’Etat de Wyoming.
- Mme Garnett qui est d’une intelligence remarquable a été tout d’abord employée aux services des postes et télégraphes, puis nommée directrice d’un bureau de poste. Ensuite désireuse de mener une vie plus active et plus libre elle acheta un ranch et s’occupa de l’élevage des bestiaux. D’un esprit très entreprenant et ne reculant devant aucun obstacle, Mme Garnett est également la fondatrice d’une ville qui porte son nom et-qui fait présager un prompt et brillant avenir.
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- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
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- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
- Fête du travail
- La fête annuelle du travail a été célébrée, au Familistère de Guise, à sa date statuaire : le premier dimanche de mai, conséquemment les 3 et 4 du mois dernier.
- A cette occasion et en exécution des articles 128 des statuts, 73 et 78 du règlement, des récompenses exceptionnelles ont été allouées aux travailleurs qui se sont distingués par des propositions utiles , au cours de l’exercice 1902-1903.
- Voici les noms des bénéficiaires, le taux et les motifs des récompenses :
- Dirson Paul. — Proposition de modification au découpage des manches de gaufrier................. 40 fr.
- Drocourt Jules. — Proposition de confection des poignées de buanderie à la machine à emboutir... 60 fr.
- Jumeau Eugène. — Proposition et réalisation de divers outillages pour la confection des poignées de buanderie et des manches de gaufrier......... 275 fr.
- Lefèvre Alexandre. — Proposition et application de perfectionnements dans le tamisage du sable au moulage mécanique............................... 200 fr.
- Louis Edmond, fils. — Proposition et réalisation de
- grandes formatrices, à bon marché, pour le moulage mécanique..................................... 275 fr.
- Ténière Ernest. — Création et modification de divers outils pour l’atelier d’ajustage.............. 175 fr.
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- LE DEVOIR
- Par Henry GRÉVILLE
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- {Suite. )
- — Quand nous étions jeunes, reprit Mme Carval, je veux dire avant mon mariage...
- — Oh bien ! si tu te mets à parler de ce temps-là, fit le jeune homme d’un air compassé, je n’ai qu’à m’en aller, ou à prier mademoiselle de se boucher les oreilles.
- — Pourquoi ? demanda ingénument Mamie.
- — Parce que dans ce temps-là, comme dit mon frère, répondit Céphise, il avait une démarche invisible, inaudible, tout à fait particulière. On ne l’entendait jamais venir, et il surgissait soudain dans les endroits les moins vraisemblables, aux moments les plus inattendus, de façon à faire sursauter tous les membres de la famille.
- — Ce n’est pas poli de faire du bruit quand on marche, rétorqua Gaëtan, c’est une preuve de mauvaise éducation.
- — Ou qu’on a des chaussures dont le cuir est trop sec, car enfin cela m’est arrivé d’avoir des bottines qui craquaient ! Mais tu es très bien élevé, toi ! Je parie que sites souliers craquaient, tu ne les mettrais plus?
- — Précisément, répondit-il. Veux-tu me présenter à mademoiselle ?
- — Je croyais que vous vous connaissiez? fit Céphise ébahie. Est-ce que vous ne vous êtes pas rencontrés? Mes neveux m’ont dit...
- — Pas officiellement, interrompit-il posément.
- — Soit, alors. Mon frère Gaëtan Maubert, mademoiselle Marie de Greslin. Et maintenant, qu’est-ce que tu voulais, mon frère?
- — L’adresse du fabricant de meubles, pour Roger.
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- VIE D’HÔTEL
- Céphise chercha dans un petit registre, pendant que Mamie et le jeune homme entretenaient une conversation parfaitement insipide. Lorsqu’elle eut trouvé, il se leva et prit congé.
- ___ Toujours un peu pédant, dit Céphise, mais si bon et si dévoué ! C’est mon frère favori, vous savez Mamie : de temps en temps je m’imagine que je suis un peu sa mère. Eh bien, puisque vous avez compris ce point, vous n’avez plus qu’à vous exercer. Souhaitez le bonjour à ma sœur de Vautrait et à madame votre mère, je vous prie.
- Mamie s’en alla; l’air lui semblait sentir la jacinthe, et peut-être avait-il en effet passé sur des fleurs de printemps; la petite averse s’était éloignée tout au fond du ciel redevenu bleu, les rayons de soleil tombaient obliquement sur les feuilles fraîches des marronniers d’Inde dont les fleurs semaient une jonchée de pétales sur les passants â chaque frisson du vent. Mamie sentait le printemps lui entrer dans l’âme.
- Jusque-là les saisons s’étaient succédé sans qu’elle y portât beaucoup d’attention, sauf qu’en mai elle avait un chapeau neuf et qu’en novembre on avait froid dans leur logis maigrement chauffé. Mais cette fois, elle sentait le printemps, et c’était délicieux... mais elle n’en parla à personne.
- Gaëtan promenait ces souvenirs et deux ou trois autres sous les ombrages de Vichy, et reconnaissait, avec une gravité non exempte d’amertume, que Mlle de Greslin avait pris dans ses pensées une place tout à fait prépondérante. Il n’y pouvait rien, c’était un fait. Et même s’il y avait pu quelque chose...
- Le garçon honnête et courageux qui doublait l’enveloppe raide et gourmée du jeune homme s’avouait que, SH y avait pu quelque chose, son devoir eût été de bannir de son âme une image qui ne pouvait y occuper Une place sans faire un tort immense à ses études et à Son avenir. Mlle de Greslin, sans fortune, gagnant par son travail son pain quotidien chez les autres, hélas !
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- LE DEVOIR
- même chez sa sœur Colette, ne pouvait jamais devenir la femme de Gaëtan Maubert, dont la situation était incertaine et dont la famille serait intraitable.
- Il s’était mis dans la tête que sa famille serait intraitable. En effet, aller dire à Roger et à Colette qu’il voulait épouser la petite maîtresse d’anglais de leurs mioches lui paraissait une expédition aussi dangereuse qu’une reconnaissance chez les Touaregs. Au fond, il eût de beaucoup préféré les Touaregs, parce que, chez eux, il eût pu se défendre, alors qu’il se sentait incapable de lutter contre les brocards de son beau-frère et l’étonnement moqueur de Colette.
- Et même s’il se décidait à affronter cette redoutable épreuve, dans combien d’années pourrait-il offrir à une femme les conditions matérielles de bien-être- sans lesquelles le mariage lui eût semblé une institution patriarcale, mais peu élégante? Voir sa femme s’occuper des travaux du ménage autrement que pour vérifier ou améliorer l’état de la maison lui semblait une chose absurde et presque monstrueuse. Il avait de la femme en général, et de sa future femme en particulier, une idée de beauté et d’élégance qui ne pouvait s’accorder avec l’humble existence d’un ménage modeste jusqu’à la gêne. Pour lui, malgré ses petites manies et le chic de son extérieur, il se contentait de très peu de chose et eût accepté de vivre dans une ferme, pourvu qu’il pût y conserver ses habitudes méticuleuses; ayant été un bon soldat, il avait gagné ses galons de sergent et se sentait prêt à recommencer; mais c’était au régiment, cela n’avait aucun rapport avec le mariage.
- Donc, Gaëtan était mélancolique à Vichy, loin de Mamie, qu’il n’eut pas vue à Paris, et à laquelle il eût souhaité ne pas songer. Ayant reconnu l’inutilité de l’oubli, il se résignait aux tristes douceurs d’un amour impossible, et une fois la chose établie, se grisait de sa tristesse jusqu’à la plus noire misanthropie.
- Je ne sais pas, dit Gaëtan à Céphise le quatrième
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- VIE D?HÔTEL
- jour après leur arrivée, comment tu peux vivre avec les mammifères bipèdes qui sont nos commensaux à cette abominable table d’hôte. Ils ont des têtes à vous fairp nrendre l’humanité en horreur, et les discours
- pareillement !
- ___ Pas tous, répondit sa soeur ; il y en a d’assez gentils dans le nombre.
- Il la regarda stupéfait.
- __ Tu trouves ? fit-il.
- — Ta voisine, par exemple. Pas la dame aux diamants. . »
- — Des diamants? D’abord, s’ils étaient vrais, elle aurait tort de les montrer en public de cette façon-là ; faut pas tenter le peuple ! Et puis pour ce qu’ils sont naturels...
- — Je t’abandonne les diamants, et même la dame ; mais ta voisine de gauche. .
- — Elle a le teint marron.
- — Paille seulement, paille brûlée par le soleil... elle est bien malade, va !
- — Ce n’est pas une raison pour qu’elle soit gentille, fit remarquer Gaëtan, non sans bon sens.
- — On voit bien que tu ne lui a jamais parlé ! Elle est très intéressante, et de plus, malgré son teint, elle est jolie... oui, jolie ! Tu ne comprends peut-être la beauté qu’avec des yeux bleus et des cheveux blonds ?
- A ce coup droit, quoique non médité, Gaëtan devint pourpre jusque sous ses cheveux châtains. Cette rougeur malchanceuse dont il était furieux, et qu’il ne pouvait empêcher de gagner ses oreilles, lui causait une colère intérieure dont il eut grand’-peine à se rendre maître. Son silence surprit sa soeur, accoutumée à d’assez vertes répliques, assez pour lui faire lever les yeux et examiner ce frère insolite.
- — Comment, ma réflexion philosophique t’a produit cet effet-là, Gaëtan? dit-elle, non sans rire; est-ce que tes yeux bleus t’auraient tourné la cervelle ?
- — Point n’est besoin d’avoir la cervelle à l’envers
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- pour trouver peu de charme à des yeux de pruneaux ! riposta le jeune homme, sentant la nécessité de se défendre, sous le regard investigateur de Céphise.
- — Pruneaux si tu veux, mais très doux, tendres et confiants, reprit la soeur ainée. Cette jeune femme m’intéresse , elle est bien à plaindre ; son mari ne peut l’accompagner, sa mère est morte, elle n’a pas d’enfants ; elle souffre seule... souffrir est toujours cruel, mais seule... ce doit être quelque chose d’horrible.
- — Le fait est, reprit Gaëtan qui avait reconquis son assurance, qu'on ne doit pas venir ici pour s’amuser.
- — C’est ce qui te trompe ! Il y a des quantités de gens qui s’amusent ici, mais c’est quand la saison bat son plein...
- — Et elle bat son plein ?... demanda-t-il en baillant poliment.
- — En août, grand bêta ! Tu le sais aussi bien que moi
- — Je croyais que c’était la semaine prochaine. Est-ce qu’ils ne vont pas avoir un concours de musiques!
- r—Tu sais tout! fit Céphise amusée. Est-ce que tu as l’intention de concourir?
- — Oh, là ! non ! pas même au match de bicyclettes.
- — Au fait, c'est vrai ! Tu ne te sers plus de la tienne.
- — Il y a beau temp s ! Ça n’a eu d’utilité que pour contribuer à ton mariage, ma sœur aimée !
- Au souvenir d’une mésaventure qui eût pu tourner au tragique pour son frère, sans l’intervention fortuite d’Armand Carval, le charmant visage de la jeune femme s’illumina d’un sourire attendri.
- — Yois-tu, dit confidentiellement Gaëtan, la bicyclette ne m’intéresse plus...
- — Il y a beaucoup de choses qui ne t’intéressent plus, depuis quelque temps.
- Il sentit qu’une explication quelconque était indispensable pour égarer les soupçons d’une sœur par trop perspicace.
- — C’est à cause de l’avertisseur, dit-il ; la trompe acoustique était horrible , on avait l’air d’un tramway ;
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- je grelot? on avait l’air d’un caniche ou d’un fiacre à pneus. Alors on a inventé le clairin..
- — Clairin ? demanda Céphise déroutée.
- _ Oui, la clochette suisse qu’on met au cou des vaches à interlaken, et peut-être ailleurs aussi.. . Ça doit être un peintre qui aura rapporté cet objet d’un voyage d’agrément... avec ça tout le monde se retourne, et le cycliste s’enfuit sur une musique enragée de chien qui traîne une casserole à la queue ! C’est grotesque ; j’en suis dégoûté.
- Avec un geste de suprême désabusement, il tourna sur ses talons.
- — Et les yeux bleus ? fit sa sœur, comme il atteignait la porte.
- Il s’arrêta net. O trop clairvoyante Céphise !
- — Il n’y a pas d’yeux, dit-il carrément; ni bleus ni autres.
- — Tu le dis avec trop d'aplomb. Tu n’as donc plus confiance en moi ?
- — Je n’ai jamais eu tant de confiance. Mais pourquoi veux-tu que j’aille inventer ?
- — C’est bon, c’est bon ; je chercherai. Va, mon frère, va promener ta mélancolie sous les arbres du parc.
- Il la regarda, saisi d’une soudaine envie de lui conter sa peine, de se faire gronder ou encourager par elle, il ne savait lequel, car elle était, comme lui, pleine d’imprévu dans ses jugements... Puis il n’osa, retenu par cette stupide crainte de la raillerie qui fait commettre tant de fautes à tout âge, jusqu’au jour où l’on a pris la résolution définitive de vivre d’après les lois du devoir et de la conscience, et non d’après celles du qu'en dira-t-on.
- Elle ne s’occupait plus de lui, contente de l'avoir un peu distrait de sa préocupation habituelle ; elle eût craint qu’il ne travaillât trop, si elle n’avait eu soin de s’assurer qu’il ne faisait rien du tout, pas même des vers ! Il sortit, et au lieu d’aller dans le parc, prit une route poussiéreuse qui l’emmena loin, très loin, dans un pays sans
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- baigneurs, sans fauteuils roulants, mais non sans cyclistes ; seulement ceux-ci n’avaient ni trompe, ni grelot, ni clairin ; ils passaient silencieusement sur les chemins déserts. La mélancolie de Gaëtan s’en accrut.
- Comme c’était un excellent garçon, le soir, à table, il olfrit de l’eau à sa voisine, qui lui répondit d’une voix si musicale qu’il la regarda attentivement. Elle avait, en effet, de grand yeux noirs profonds, brillants et tristes, qui justifiaient la comparaison avec le pruneau bien cuit ; mais ils avaient, en outre, une intensité de vie surprenante. Les traits fins et réguliers, affinés par de longues douleurs, semblaient découpés dans un bois fragile ; l’impression qui se dégageait d’elle était faite de charme et de pitié.
- A la fin du repas, Gaëtan causait avec elle le plus agréablement du monde, comme s’il l’eût connue ailleurs. Il traduisit le résultat de ses pensées sous une forme, à son avis, diplomatique.
- — Comme vous devez vous ennuyer ici, madame ! dit-il. Le théâtre n’est pas encore ouvert, et, quand il le sera, on n’y donnera que des pièces rebattues. Aucune ressource intellectuelle, personne à qui parler!
- — Vous voyez bien que si ! répondit-elle en souriant à Céphise, derrière le dos de cet intransigeant convive.
- — Vous et nous, oui, reprit l’imPerturbable Gaëtan; mais les autres ! regardez-les seulement !
- — Il faut choisir, c’est évident, répondit la jeune femme en parcourant du regard les deux rangées de dîneurs. Mais il y a même dans cette salle des personnes qui méritent qu’on les connaisse, et peut-être qu’on les aime.
- — Ils ne parlent que de leurs maladies, de leurs digestions, de leurs bains et de leurs docteurs ! riposta le désabusé.
- — D’accord ! Ils sont venus exprès pour leur santé, à quoi voulez-vous qu’ils puissent porter plus d’intérêt?
- — Si, au moins,, ils gardaient leurs impressions chacun pour soi ! mais ils les échangent dans la rue, sur
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- l’asphalte, aux oreilles des passants. Ils en sont cyniques ! Je ne suis ni leur pharmacien ni leur médecin, je n’ai pas besoin de les entendre! Et ils sont tous pareils quand ils ouvrent la bouche !
- — Pas tous, rectifia Mme Mertins. Je vous assure que j’ai trouvé à chacun de mes séjours au moins quelqu’un d’agréable et de qui garder le souvenir.
- — Vous êtes venue souvent? toujours seule?
- — Toujours, depuis six ans. M. Mertins ne peut quitter Lyon, où le retiennent ses affaires, et d’ailleurs, c’est si peu loin!
- Gaëtan allait formuler encore une de ces vérités qui lui avaient fait tort parmi ceux qui n’aiment que la louange ; mais Céphise se leva, fort à propos, pour l’en empêcher.
- — Elle vient seule, malade comme elle Test ; c’est toi qui me Tas dit, fit-il après dîner ; et son butor de mari ne peut l’accompagner ? 11 ne se soucie donc pas d’elle ? Il n’y a peut-être pas de train des1 maris le samedi, entre Lyon et Vichy, dis?
- — Pauvre femme ! je crois que c’est pour elle un grand repos.
- Ah ! fit Gaëtan soudain intéressé, elle aime mieux cela ? il est désagréable, alors ?
- — Je le suppose. Qu’est-ce que ça peut te faire?
- — Je me voue à sa consolation, répondit-il froidement. Ce sera une bonne oeuvre à mon actif. Et puis, c’est toi qui me l’as recommandé.
- En effet, il se fit avec beaucoup de zèle le cavalier servant de Mme Mertins, l’accompagnant au Parc, au besoin, et lui rendant de menus services ; mais elle ne lui fit pas la moindre confidence sur celui qu’il appelait: l’ours de mari.
- Vichy n’est pas un endroit tranquille, tant s’en faut. Quelques hôtels situés entre les deux parcs jouissent fi’un calme relatif, c’est-à-dire que les bruits leur arrivent d’un peu plus loin ; mais la situation encaissée fie la petite ville en fait une sorte de tambour où tout
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- LE DEVOIR
- s’entend d’une façon très regrettable. Les Vichy sois et les Parisiens venus pour le commerce aiment la gaieté : contraints tout le jour de se tenir à la disposition des baigneurs qui leur apportent leurs moyens d’existence, à l’heure où les malades cherchent à s’endormir, ils se répandent dans les rues, en quête de leurs amusements ou de leurs relations, et vers minuit rentrent au logis, avec accompagnement de refrains joyeux. Alors seulement semble s’établir sur la ville un calme définitif — s’il ne survient aucun évènement après l’arrivée du dernier train et la rentrée des voitures d’hôtels.
- Un soir, tout paraissait annoncer une nuit tranquille, Gaëtan venait de trouver sous son oreiller la bonne position, la vraie, celle qui vous conduit infailliblement au sommeil, lorsqu’un galop effréné résonna sur les trottoirs ; les souliers ferrés de quelques enfants de l’Auvergne en marquaient le rythme excessif, pendant qu’un cri de deux syllabes, parfaitement inintelligible d’ailleurs, sortait des poitrines haletantes et s’égarait dans les cimes des tilleuls, s’éloignant, avec les robustes semelles cloutées.
- — Comment? déjà le journal? déjà cinq heures du matin? murmura Gaëtan réveillé en sursaut. Il avait eu depuis une huitaine le temps de prendre en exécration les cris féroces des porteurs de journaux, qui à ce moment du jour colportent leur marchandise, on ne sait à l’usage de qui, car aux environs du Parc ils ne doivent pas en vendre une demi-douzaine ; c’est peut-être pour s’en consoler qu’ils hurlent de si bon cœur. Le patient se retourna.
- — S’il n’y avait pas le dernier train , et ensuite le premier train, on pourrait dormir, maugréa-t-il ; les lits ne sont pas mauvais. Mais le matin me paraît sombre. Il doit pleuvoir ferme. Il pleut toujours ici !
- Un son rauque, étrange, inconnu , retentit dehors, à peu de distance.
- — Ah ! dieux ! fit-il en sautant à bas de son lit, si ce n’est pas la trompette du jugement dernier, alors, c’est
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- VIE D’HÔTEL
- le cheval de l’Apocalypse ! Ça ne peut pas être un âne, ni un boeuf, ni un homme... ni un éléphant! Ma pauvre maman aura passé une drôle de nuit.
- Le son se répéta plus près ; la nuit était noire ; de sa fenêtre ouverte, Gaëtan vit une ombre passer dans la rue, et il reçut en plein visage le mugissement effroyable d’une trombe bizarre, scandé sur deux notes, deux fois sur chacune, l’une grave, l’autre d’une quinte plus élevée.
- — Ça ne peut être que le monstre à Théramène ! pensa-t-il. Mais il marche sur deux pieds, et je ne vois pas ses cornes, Pourquoi fait-il ce bruit malséant à cette heure... Quelle heure?
- Un coup sonna quelque part.
- — C’est une demie! pensa le philosophe. D’ailleurs , la nuit, il ne sonne jamais que des demies, c’est un fait avéré.
- Une pompe à bras, ancien système, compliquée d’un formidable appareil de ferrailles, poussée- autant que traînée par une quinzaine d'individus qui s’encourageaient mutuellement en criant à tue-tête, passa au bout de la rue. La trompe sonnait son appel de minute en minute, un peu plus loin.
- — Quel gaillard ! dit Gaëtan plein d’admiration. Faut-il avoir des poumons pour souffler comme çà dans ce long machin ! Il sont donc venus à bout de mettre le feu quelque part? Dans une ville d’eaux? C’est paradoxal. — Est-ce loin? demanda-t-il d’une voie modérée à dessein, par souci de ceux qui pouvaient dormir, à un homme qui, les mains dans ses poches, avait regardé les autres s’agiter.
- — Oh ! oui, monsieur. C’est au bord de l’Ailier. Ça sera fini avant qu’ils soient arrivés.
- — Et cet instrument-là, dans quoi on souffle ?
- — C’est pour éveiller le monde, monsieur.
- — Je m’en suis, parbleu ! bien aperçu. Et quand il est éveillé le monde, qu’est-ce qu’il fait?
- — Il va à la chaîne, monsieur, pour éteindre le feu.
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- LE DEVOIR
- Les gens de la ville, monsieur ; on ne demande pas ça aux baigneurs.
- — C’est une attention délicate, riposta Gaëtan, de sa voix contenue. Le silence régnait dans la rue et le parc ; les personnes nerveuses et novices avaient déjà refermé leurs fenêtres ; les autres, plus au courant, grognaient au fond de leurs lits. Et vous, reprit-il, vous n’êtes pas de la ville ? Ou bien vous êtes un baigneur, que vous n’allez pas au feu ?
- — Pardon, monsieur, c’est moi qui ai la clef de la pompe.
- — Ah ! fort bien. Je vous souhaite une bonne nuit.
- Il quitta sa fenêtre et se recoucha. Comme, ayant retrouvé la bonne place sur l’oreiller, il se rendormait la pompe revint.
- — C’était éteint ! cria une voix enrouée.
- — Je vous l’avais dit, riposta paisiblement le gardien de la clef. Remisez-moi ça et allez vous coucher.
- — Gaëtan furieux eut envie de se relever et de verser sur la tête de ces inconscients toutes les fleurs de sa rhétorique ; mais il fut retenu par la crainte de réveiller ses compagnons d’infortune.
- — Par bonheur, se dit-il, maman, est sur l’autre façade, elle aura peut-être eu moins de bruit ! Et à cinq heures, tantôt, « le P’tit jôôôrnal\ »
- Le lendemain il exposa son mécontentement au gérant de l’hôtel, qui lui offrit ses condoléances.
- — Ne pourrait-on pas, suggéra le jeune homme, remplacer cet instrument vraiment digne des temps anciens par quelque autre moyen, un avertisseur électrique chez les pompiers, par exemple ?
- — Oh ! monsieur, cela ferait mauvais effet. Les Vichy-sois tiennent beaucoup à leurs vieilles coutumes, et je crois bien que c’est ici la dernière ville de France où cette trompe soit encore en usage.
- <A suivre.)
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- ASSURANCES MUTUELLES
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- Société du Familistère. - Assurances Mutuelles
- MOUVEMENT DE JANVIER 1903, A GUISE
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes........ 2.525 85)
- Subvention de la Société........... 571 32 > 3.433 77
- Malfaçons et Divers................ 336 60)
- Dépenses........................................ 3.979 80
- Déficit en janvier 1903........... 546 03
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes....... 503 45 i
- Subvention de la Société........... 167 30 ; 670 75
- Divers.......................... .. » » J
- Dépenses........... ........................... 893 30
- Déficit en janvier 1903................222 55
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et Divers 6.757 81 )
- Intérêts des comptes courants et ; 11* 734 26
- du titre d’épargne............ 4.976 45)
- Dépenses :
- 125 Retraités définitifs......... 8.560 07 \
- 5 — provisoires........ 258 50 f
- Nécessaire à la subsistance...... 3.717 45 ; 13.449 18
- Allocations auxfamill8 des réservistes » »i
- Divers, appointera., médecins, etc. 913 16'
- Déficit en janvier 1903........ 1.714 92
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes....' 835 60 ) , nft/ ,.n
- Subvention de la Société....... 229 10 f ^
- Dépenses................................. 1.057 92
- Boni en janvier 1903.......... .........................6 78
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er juillet au 31 janvier 1903 86.652 33) ... >o
- » individuelles » » 28.049 10) ,14*'0i
- Dépenses » » .......... 132.060 69
- Excédent des dépenses sur les recettes.. 17.359 26
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL AU FAMILISTÈRE DE GUISE
- MOIS DE JANVIER 1903.
- i Naissances :
- 13 janvier : Hennequin Germaine-Virginie-Adèle, fille de Hennequin Joseph-Amédée et de Rus-selle Marguerite.
- . ' : Décès :
- 14 — 20 — 21 — Delzard Alfred, âgé de 62 ans. Xavier Georges-Léon, âgé de 14 mois. Jamart Léonard, âgé de 39 ans. i
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nimes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES.
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- documents pour une
- COMPLÈTE
- de J.-B. André GrODIIST (i)
- Glorification du Travail. Emancipation du Travailleur.
- VI (suite).
- Conditions sociales propices à la culture générale. Economies à réaliser au profit de tous dans l’association. Rétribution des capacités directrices. Solutions acquises sur les points les plus avancés du système coopératif.
- Le 12 mai 1883, Godin, dans une conférence donnée au sein de la Société de Paix et Arbitrage fondée au Familistère, nous fournit ces autres passages (2) touchant le même objet :..........
- « Vous êtes ici dans une position exceptionnelle pour embrasser les conditions du problème social. L’établissement où vous trouvez vos moyens d’existence est d’abord sorti de toutes pièces du travail d’un homme, ouvrier de la main, comme vous.
- « Depuis 40 ans, cet établissement vous a fourni le travail sans un jour de chômage, et à des conditions pécuniaires supérieures à celles de la région. Le talent, la science, les inventions de la direction industrielle vous ont donné le privilège de l’exploitation de brevets é’où est sortie la fortune employée tout entière à réaliser une oeuvre dont vous ne voyez pas encore toute la Portée... .. »
- (b Appendice, p. 60, tome 26e, Le Devoir, janvier 1902.
- (2) Le Devoir, 1887, tome 11e, p. 326 et s.
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- Passant au rôle des directions industrielles : « C’est là un point « dit Godin « sur lequel, en général, les classes laborieuses ont beaucoup à apprendre. Nombre de sociétés ouvrières ont périclité et se sont ruinées, faute d’avoir su organiser dans leur sein une direction convenable.
- « Trop assujetti au travail de la main, laissé complètement à l’écart des nécessités directrices, l’ouvrier appelé tout d’un coup à l’administration d’une société ouvrière est dans l’impossibilité d’en comprendre les premiers éléments. Les services de la comptabilité, par exemple, ne peuvent revêtir à ses yeux leur importance fondamentale. Sans contrôle, on court à la ruine. Mais qu’en peut-il savoir, lui qui a été tenu à l’écart de ces nécessités administratives? Et il en est de même dans toutes les branches de la direction.
- « En général, il y a tendance, chez les gens non initiés aux exigences de la direction et de l’administration, à méconnaître la haute part qui revient à la capacité et au talent dans la prospérité industrielle. Sous l’empire de cette ignorance, on se laisse aller à croire que payer les capacités un haut prix est un abus. On croit que les choses iraient mieux si tout le monde avait un salaire égal. Les sociétés ouvrières chez qui ont dominé ces tendances , ont rétribué parcimonieusement leurs administrateurs. Les véritables capacités ne se voyant pas appréciées à leur valeur se sont tenues à l’écart de ces sociétés , et celles-ci ont périclité ou sombré en grand nombre.
- « En Angleterre, où le système a été plus largement éprouvé qu’en France, le mal a été reconnu ; il y a eu réaction; et des sociétés, aujourd’hui prospères, font large et belle part à la capacité.
- v. UunLieu je serais heureux, mes amis, de pouvoir
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- dans la Société du Familistère — et cela au point de 7ue de votre plus grand bien , de la sécurité de votre avenir, delà prospérité de vos enfants — rencontrer des hommes d’une telle habileté industrielle ou administrative, que nous dussions leur compter 10 ou 15 mille francs par an, pour les rallier à notre oeuvre !
- « Vous voyez combien mon sentiment diifère de celui qui pousse certaines gens à voir dans les chefs de service des inutilités soutenues aux dépens de la masse.
- «Ah! mes amis, c’est que, sans capacité directrice à sa tête, notre Société, bien qu’en mesure de tenir longtemps , finirait par s’aflaiblir et péricliter, au milieu surtout-des difficultés que l’acuité de la concurrence amène chaque jour.
- « Sachons éviter le péril où tant de sociétés coopératives de production ont sombré, et, pour cela, payons les capacités ce qu’elles valent, et sachons leur rendre le témoignage qui leur est dû.
- « Le talent, l’invention est de première nécessité ici ; nous avons des centaines de modèles, mais il faut les renouveler sans cesse, sans cesse innover et perfectionner , sous peine , en ne le faisant pas, de déchoir sur le marché et de perdre , à un moment donné, la clientèle dont les commandes assurent votre travail. ... »
- L’écoulement des produits! La coopération sur ses points d’organisation les plus avancés a résolu le problème : (Ne point confondre les industries coopératives dont nous allons citer l’exemple, avec les sociétés coopératives élémentaires de production qui, elles, n’ont pas plus de clientèles assurées que les établissements industriels courants, placés sous le régime compétitif.) Un degré supérieur d’organisation est atteint au point & départ de certaines industries coopératives, celles fondées (exemple) par le Magasin de gros (Wholesale)
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- de Manchester, Angleterre, ou par celui de Glasgow, Ecosse, etc.
- La question primaire, celle de la rémunération du travail, y est réglée d’abord par l’acceptation du prix des « Trade-Unions » (les meilleurs prix possibles sur le marché actuel du travail.) Ce premier point réglé, l’écoulement des produits est assuré par ce fait que c’est la clientèle même qui à la fois commandite Tin-dustrie et détermine chaque année, selon les besoins connus l’année précédente, la quantité et la qualité des produits nouveaux à fournir.
- Prenons un objet de consommation courante : la chaussure. Les ouvriers coopérateurs se fournissent de chaussures dans leurs propres magasins de détail, magasins entretenus à leur compte. Leurs besoins se réflè-tent ainsi et se précisent dans chacun de ces magasins ou sociétés coopératives de consommation.
- Le renouvellement des marchandises vendues s’opérera d’après ces besoins connus des commanditaires mêmes du magasin. Les demandes arrivent ainsi précises au comité central de la fédération coopérative, comité qui a charge de faire exécuter dans les usines commanditées par les magasins de détail, les commandes de ces magasins mêmes.
- On voit donc qu’ici les choses suivent une marche opposée à celle du régime compétitif ordinaire. Aussi, les résultats sont-ils tout différents.
- Bien loin qu’une fabrication parfois fantaisiste impose au consommateur des produits quelconques établis avec plus ou moins de soin, c'est la consommation elle-même qui régit la production. « Ce cycle d’évolution (1) » a dit notre collaborateur M. J. Pascaly, « met en lumière trois vérités :
- (1) Le Devoir, tome 25«, 1901, p. 154 et s.
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- « La première, c’est que de l’absence de tout motif de spéculation dans le magasin de détail {store) naissent la stabilité et l’ordre dans la hiérarchie des organismes divers que parcourt l’objet fabriqué avant d’aboutir au consommateur.
- «Il n’est pas moins évident, en second lieu, que le Magasin de gros ( Wholesale) doublement subordonné aux stores, qui sont à la fois ses seuls actionnaires et ses seuls clients, subit la direction de ceux-ci et, forcément , reproduit leur esprit en assurant Tordre et la stabilité.
- «Enfin, le Magasin de gros reproduira le même ordre et la même stabilité dans les usines qu’il dirige, puisque , fournisseur des magasins de détail, ses seuls clients, il sait d’avance, à peu de choses près, leurs besoins probables et qu'il n’a pas d’intérêt à faire fabriquer des articles en plus grande quantité qu'il ne saurait en vendre.
- « Ainsi l’industrie vraiment coopérative est réglée de façon à éviter à coup sûr toute surproduction qui, dans l’industrie compétitive, trouve sa contrepartie dans l’anémie du travail. »
- « La coopération » conclut M. Pascaly « établit l’harmonie entre la production et la consommation. Mais ce n’est pas uniquement à une question de mesure, de quantité, qu’elle borne son action dont les résultats, même sur ce terrain délimité, sont incalculables. Les chances contraires qui menacent toute tentative, les aMas qui font à l’entreprise la plus habilement conduite un perpétuel cortège, tous les inconvénients de mévente ou de non-vente, contre lesquels on cherche à se prémunir par des majorations de prix ou des adultérations de produits, tous ces risques n’existent plus P°ur le Magasin de gros : la clientèle étant sûre , ses
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- besoins connus, l’écoulement des produits garantis,^ Magasin de gros n’a plus qu’à s’occuper de la bonne qualité de la marchandise.
- « Par ce moyen, la coopération résoud un problème qui n’est pas seulement d’ordre économique, mais aussi d’ordre moral.
- « Et puisque toute question de morale aboutit à une question de responsabilité, qu’on nous permette pour terminer, de montrer l’excellence du système coopératif, à cet égard, par un exemple probant... »
- Ici vient l’exemple d’organisation de la responsabilité individuelle des divers agents de la production envers le consommateur, exemple appliqué à un objet des plus fragiles : l’œuf, et que nous avons cité plus haut (chapitre III) (1) comme type d’application de la méthode à introduire dans les rapports entre production et consommation.
- La coopération anglaise dans la vingtaine d’industries qu’elle commandite présentement, a donc résolu ces deux points :
- 1° Rémunération du travail, en prenant le taux fixé par les « Trade-Unions » ;
- 2° Stabilité de la clientèle, en faisant commanditer la production par les consommateurs eux-mêmes.
- Et cette deuxième solution en prépare une autre :
- 3° Responsabilité du producteur vis-à-vis du consommateur.
- Nouvelle ascension qui appellera de nouveaux progrès.
- La première conséquence de cette organisation de la responsabilité sera de faire jeter à temps — au nom des consommateurs commanditaires et par Forgane des experts acheteurs spécialistes — l’avertissement voulu
- (1) Le Devoir, tome 27e, janvier 1903, page 8 et s.
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- (en cas de défectuosité des produits) pour prévenir toute déchéance sur le marché du travail.
- Sous le régime compétitif actuel, la responsabilité du producteur vis-à-vis du consommateur, au Heu de s’exercer à temps, directement, et d’être le gardien vigilant, incorruptible , de la bonne fabrication, ne s’exerce que par l’amoindrissement, s’il y a lieu, de la renommée de bonne fabrication de telle ou telle usine, laquelle peut déchoir ainsi sur le marché jusqu’à l’abandon' complet par la clientèle, sans que celle-ci ait le moindre intérêt à s’en préoccuper.
- Godin voyait tout l’intérêt du mouvement coopératif (le prochain chapitre en fournira des témoignages) mais il ne pouvait s’en aider pour son oeuvre propre. L’idée coopérative n’a pris en France une importance dénaturé à occuper l’opinion que depuis 1885, époque de la fédération des Sociétés éparpillées jusque-là sur le sol français et sans aucun lien entre elles. Or, l’oeuvre de Godin avait déjà à cette époque revêtu depuis plusieurs années (1880) la forme légale.
- Aucune organisation analogue aux Trade-Unions ne pouvait davantage lui servir de base pour le réglement des salaires. La loi sur les syndicats ouvriers date seulement de 1884.
- Godin, dans le pacte même de la Société du Familistère, a visé et l’esprit coopératif (1) et,l’esprit syndical (2) (celui-ci avant |a création de la loi sur les Syndicats) ; cela prouve quhl voyait dans ces mouvements, alors en germe, des promesses d’avenir ou des possibilités d’action en concordance avec son idéal ; mais, nous le répétons, il ne pouvait leur emprunter aucune aide. Aussi la
- (1) « Mutualité sociale ». Notions préliminaires, chap. XII, p. 64 et statuts art. 3.
- (2) « Mutualité sociale » 3e partie ; Règlements. Art. 67.
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- Société du Familistère est-elle placée industriellement sous le coup des conditions du régime compétitif.
- Pour le taux des salaires, Godin s’est appliqué à le tenir toujours au-dessus du cours adopté dans les industries similaires. Et ce taux élevé a continué de se maintenir. Quant à la clientèle, il faut chaque année envoyer vers elle des agents spéciaux, les représentants de commerce, chargés de recueillir les commandes. Les commerçants intermédiaires mettent en magasin les produits dont ils jugent l'écoulement le plus profitable pour eux , et trient ces produits à travers les offres des industries concurrentes.
- Ces conditions générales font sentir tout le poids des réflexions de Godin touchant le rôle des directions industrielles, la nécessité de produits brevetés pour le maintien des hauts salaires et de produits soigneusement finis dans les ateliers.
- La suite de ces chapitres nous montrera Godin appuyant avec la même force sur la nécessité de veiller simultanément à l’équilibre des prix de main-d’œuvre, un défaut de vigilance sur ce point pouvant rendre impossible le placement des produits.
- Vve J.-B.-A. Godin, née Moret.
- (A suivre).
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- Œuvre sociale du xïx« siècle
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- L’ŒUVRE SOCIALE DU XIXe SIÈCLE (1)
- peut-on dire, comme l’assurait M. le marquis de Vogue, que l’exposition d’Economie sociale a été « une véritable révélation » ? Je ne le pense pas. Il serait plus vrai de dire au contraire qu’elle n’a rien apporté de bien nouveau à l’inventaire déjà fait onze ans auparavant pour l’Exposition de 1889. Elle ne nous a révélé aucune institution qui nous fût encore inconnue, mais seulement le développement ou le déclin de certaines institutions existantes, que nous aurons à signaler ultérieurement. Ainsi la fin du xixe siècle ne semble pas avoir été marquée par aucune expérimentation vraiment nouvelle, et Le Play, qui enseignait qu’en fait de science sociale il n’y a rien à inventer, s’en serait réjoui.
- Mais cette impression un peu terne change si, ne nous bornant plus à embrasser la dernière décade du xixe siècle, nous étendons nos regards à toute l’oeuvre sociale accomplie au cours de ce siècle, comme d’ailleurs nous y invite le programme même de l’Exposition de 1900 instituant « une exposition rétrospective cente-nale ».
- Alors le progrès accompli apparaît. Et pourtant, à celui qui avait parcouru toutes les galeries de l’Exposition universelle, ce progrès ne se manifestait certes pas avec autant de majesté que dans le Palais des Industries, du Génie civil, des Machines et de l’Electricité. En fait d’inventions, ou si l’on préfère d’expérimentations, l’histoire sociale du xixe siècle ne semble rien offrir de comparable à ces découvertes merveilleuses dont chaque date marque une ère nouvelle : la machine à vapeur à haute pression en 1801, la locomotive en 1814, le télégraphe électrique en 1837, la photographie
- (1) Extrait du Rapport général sur l’Exposition Universelle de 1900, Economie sociale, par M. Charles Gide.
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- en 1839, la première ligne transatlantique de bateaux à vapeur en 1840, le téléphone en 1877, les rayons X eu 1895, la télégraphie sans fil en 1900. Aussi le naturaliste anglais Wallace a-t-il pu dire : « en comparaison de nos étonnants progrès dans les sciences physiques et de leur application dans la pratique, nos systèmes de gouvernement, de justice administrative, d’éducation nationale, toute notre organisation sociale et morale sont à l’état de barbarie ».
- Néanmoins, nous ne saurions souscrire à une sentence si sévère, du moins en ce qui concerne l’organisation sociale. La science sociale, elle aussi, peut dresser un tableau glorieux de toutes les victoires remportées dans la lutte contre les maux sociaux, de toutes les étapes de ce voyage à la poursuite du bonheur.
- Nous allons essayer de le faire de la façon la plus simple, la plus indiscutable et la plus éloquente en donnant simplement l’énumération chronologique des institutions d’économie sociale créées dans les différents pays au cours du xixe siècle. La liste pourrait être indéfiniment allongée, mais nous nous sommes bornés à inscrire une seule fois chaque institution à la date où elle a apparu pour la première fois sous forme d’expérimentation couronnée de succès ou sous forme de loi écrite, sans tenir compte de celles, beaucoup plus nombreuses, qui sont venues postérieurement compléter et développer l’idée première.
- 1801. Crèches. — Paris, Mme de Pastoret (ou en 1802.)
- (Allemagne, princesse Pauline de Lippe-Det-mold).
- 1802. Protection des enfants ouvriers. — Angleterre,
- loi pour la préservation de la santé et moralité des apprentis et autres employés dans les fabriques de coton. (Lois postérieures; Angleterre, 1833 : France, 22 mars 1841).
- 1804. Caisse d'épargne.— Angleterre Saving tank, par Miss Wakefield à Tottenham. — (Paris 1818? Delessert).
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- Œuvre sociale du xixc siècle 395
- 1806. Conseils de 'prud'hommes. — Lyon.
- 1808. Dépôts de mendicité. — France, loi du 5 juillet 1808.
- 1818. Colonies d’assistance agricole. — Hollande, par Yan der Bosch. — (Allemagne, 1822, par Bo-delschwing).
- 1822. Caisse d’épargne postale. - Angleterre. — (France, 1881),
- 1825. Grèves. — Angleterre, loi de 1825 reconnaissant le droit de coalition. (France 1864).
- 1831. Règlementation du salaire et abolition du Truck-System, Angleterre. — (Belgique, loi du 16 août 1887).
- 1831 Maisons ouvrières. — Philadelphie, société coopérative de construction , Building and loan society, — (1853, Mulhouse, par Jean Dollfus).
- 1831. Association coopérative agricole. — Ralâhine, Irlande.
- 1831. Association coopérative de production. — Paris,
- par Bûchez.
- 1832. Lutte contre l'alcoolisme. — Angleterre, Associa-
- tion des Teetotalers, par Livesey, à Preston. — (New-York, 1853 l’association des Bons Templiers; Genève, 1897,1a Croix bleue).
- 1834. Epargne scolaire. — Le Mans (France) , par Dulac.
- 1839. Protection de la propriété de famille. — Texas, loi du homestead.
- 1842 Participation aux bénéfices. —* Paris , par Le-claire.
- 1842. Règlementation du travail des femmes. ~ Angleterre : loi prohibant le travail dans les usines.
- 1844. Règlementation et inspection des fabriques.— Angleterre, The factory Act. (France, loi du 19 mars 1876).
- 1844. Sociétés coopératives de consommation. — Les Pionniers de Rochdale.
- 1848. Limitation légale du travail des adultes. —
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- France, loi du 9 septembre 1848 : 12 heures. (Suisse, loi de 1877: 10 heures).
- 1849. Caisses rurales.—Flammersfeld (Prusse rhénane),
- par Raiffeisen. (France 1885 : Caisse de crédit agricole de Poligny, Marne).
- 1850. Caisse nationale de retraite par l’Etat. — France.
- 1851. Restaurant populaire. — Grenoble, par Taulier. 1851. Assistance judiciaire gratuite. — France, loi du
- 22 janvier.
- 1851. Apprentissage. — France, loi du 22 février,
- 1852. Système d’assurance d'Elberfeld. —Allemagne. 1852. Banque populaire. — Delitzsch, par Schulze. 1856. Journée de huit heures. — Melbourne, établie
- par les Trade-Unions.
- 1861. Repos dominical.— Suisse, Société pour l’obser-
- vation du repos du dimanche.
- 1862. Cercles ouvriers. — Angleterre , Workmen’s
- Clubs and Institute Union. (Paris. Cercles catholiques ouvriers, 1870).
- 1864. Wholesale fédération des Sociétés coopératives
- en vue de l’achat en commun. — Manchester.
- 1865. Système Gothenbourg (pour réglementer la vente
- de l’alcool), par le pasteur Wielselgreen. — Suède.
- 1866. Fourneaux économiques. — Berlin, par Mme
- Morgenstern.
- 1866. Cours d’adultes. — France, par Duruy.
- 1867. Mesures préventives contre les accidents dans les
- fabriques. — Associations de patrons, Mulhouse, par Engèle Dollfus.
- 1867. Exposition d’économie sociale. — Paris, par Le Play.
- 1869. Conseil d'arbitrage et de conciliation. — (pour l’industrie du bâtiment à Wolverhampton. — Angleterre.
- 1869. Bureaux du travail.— Boston, par Caroll Wright.
- (Paris,.sous le nom d’Office du travail, 1896). 1869. Association de vinification. — Ahr, Prusse rhénane.
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- Œuvre sociale du xixe siècle
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- 1870. Charity organisation Society. — Londres.
- 1870. Lutte contre la règlementation de la prostitution.
- — Association nationale des Femmes. Londres.
- 1871. Reconnaissance légale des associations profes-
- sionnelles ouvrières. — Angleterre (loi complémentaire de 1874).— (France, loi du 16 mars 1884).
- 1872. Délégués ouvriers élus dans les mines de houille,
- — Angleterre. — (France, loi du 8 juillet 1890).
- 1872. Asile de nuit. — Marseille.
- 1872. Palais du Peuple. — Mulhouse.
- 1874. Trade-Unioniste Label. — Illinois, par les ouvriers cigariers.
- 1874. Protection des enfants envoyés en nourrice. —
- Loi du 23 décembre dite Roussel, France.
- 1875. Echelle mobile des salaires. — Mineurs du Staf-
- fordshire.
- 1877. Conseils d'usine. — Sous le nom de Chambres
- d’explication, dans les charbonnages de Ma-riemont et Bascoup (Belgique), par M. Weiler.
- 1878. Assistance par le travail. — Paris, par Mamoz.
- 1879. Epargne par la mutualité. — La Fourmi à Paris.
- 1880. Familistère de Guise. — par Godin.
- 1880. Le Vooruit. —Gand.
- 1881 Mutualités scolaires. — Paris, par M. Cavé.
- 1884 Settlements universitaires. — Toynbee Hall, Londres.
- 1884. Assurance obligatoire contre la maladie. — Allemagne (loi contre les accidents , 1885 ; loi contre l’invalidité, 1891).
- 1884. Syndicats agricoles.— France (loi du 21 mars). 1887. Conseils de l'industrie et du travail. — Belgique, loi du 16 août 1887.
- 1887. Bourse du travail. —Paris.
- 1888. Associations pour l'élevage du bétail.—Berne, par
- M. de Watteville.
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- 398 LE DEVOIR
- 1888 Monopole de la vente de l’alcool. — Suisse, (1895, Russie.)
- 1889. Jardins ouvriers. — Sedan, par Mme Hervieu. 1889. Sauvetage de l’enfance moralement abandonnée. — Loi du 24 juillet 1889, dite Roussel.
- 1889. Ligue des consommateurs. — New-York.
- 1890. Confèrence internationale pour la règlementation
- du travail (15-29 mars). — Berlin.
- 1892. Sanatoriums pour tuberculeux. — Allemagne,
- Francfort-sur-Mein.
- 1893. Association médicale obligatoire. — France, loi
- du 15 juillet 1893.
- 1893. Fédérations régionales des Syndicats agricoles.— Coopérative du Sud-Est, Lyon.
- 1893. Verrerie ouvrière. — d’Albi. — Association coopérative de production à forme collectiviste.
- 1893. Hôtel populaire. — Rowton-House, Londres.
- 1894. Arbitrage obligatoire dans l’industrie.—Nouvelle-
- Zélande, par M. Reeves.
- 1894. Assurance municipale contre le chômage, Saint-Gall.
- 1894. Musée social. — Paris, par le comte de Cham-
- brun.
- 1895. Associations dè anciens élèves. (Petites A.) France.
- 1896. Fixation légale d’un salaire minimum. — Victo-
- ria. (Loi pour réprimer le sweating System). 1898. Universités populaires. — La coopération des Idées, Paris, par M. Deherme.
- 1898. Retraites pour les vieillards indigents. — Nou-
- velle-Zélande, loi du 1er novembre.
- 1899. Caisses régionales de crédit agricole. — France,
- loi du 31 mars.
- 1900. Association internationale pour la protection lé-
- gale des travailleurs. — Paris, Congrès du 25 juillet (siège à Berne).
- A parcourir ce tableau, on a l’impression qu’il embrasse la totalité de ce qui nous est connu dans le domaine de l’économie sociale. Faut-il donc en conclure
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- Œuvre sociale du xiXe siècle 399
- qu’en fait d’institutions sociales, il y a cent ans, il n’y avait absolument rien?
- Cette conclusion ne serait pas tout à fait exacte. Cependant il est certain qu’une liste semblable sur l’économie sociale au début du xixe siècle eût été assez courte. Des associations professionnelles et compagnonnages , des confréries en grand nombre servant parfois à l’aide mutuelle, quelques sociétés de secours mutuels sous leur forme actuelle (1), des hôpitaux et hospices, pour la plupart dans un état lamentable, des monts-de-piété, quelques antiques formes d’associations rurales , telles que les fruitières, et c’eut été à peu près tout. Il est donc permis d’affirmer que l’effort social du xixe siècle a été vraiment énorme, surtout si l’on pense que chacune des dates indiquées ne marque que l’acte initial de séries innombrables d’efforts qui vont se prolongeant et se ramifiant jusqu’à nos jours.
- Il se pourrait toutefois que les résultats obtenus , c’est-à-dire l’amélioration du sort du peuple, n’aient pas été proportionnels à l’effort. Il se pourrait que ce que nous avons appelé les conditions de la vie heureuse ne soient guère mieux remplies aujourd’hui qu’il y a un siècle , et que par conséquent le moment ne soit pas venu d’entonner carmen seculare. Réservons notre appréciation jusqu’au moment où nous aurons vu ce que chacune de ces institutions a pu nous donner dans sa sphère. Mais en tout cas l’effort vaut par lui-même et si, comme l’affirme Kant, « il n’y a qu’une seule chose en ce monde dont on puisse dire qu’elle soit absolument bonne, c’est la bonne volonté » , rendons du moins cet hommage au siècle qui vient de finir, qu’il a été un siècle de bonnes volontés. Ch. Gide.
- (1) Les plus anciennes sociétés de secours mutuels ont été fondées en Angleterre, à Spitalfieds, en 1687 et 1703, par des huguenots réfugiés à k suite de la révocation de l’édit de Nantes.
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- LE DEVOIR
- LA COOPÉRATION
- Le Congrès de Doncaster.
- Le 35e congrès annuel de l’Union coopérative de Grande-Bretagne et d’Irlande, s’est ouvert le 1er juin à Doncaster.
- Les délégués étaient au nombre d’environ 1500.
- La Suisse était représentée à ce congrès par M. Hans Muller et M. Faggi ; l’Allemagne par M. Scherling.
- Les chiffres suivants du rapport central témoignent de la progression continue de la coopération anglaise :
- 1901 1902
- Nombre des sociétés.... 1.648 1.671
- Sociétés dont les comptes
- figurent sur le rapport 1.604 1.638
- Chiffre des coopérateurs
- inscrits............. 1.919.555 2.022.208
- Capital actions.............................. 614.892.650 647.602.825
- Ventes.................. 2,044.573 825 2.139.667.700
- Bonis........................................ 227.485.300 234.858.825
- Si Ton multiplie par 5, chiffre moyen des familles, le
- chiffre des coopérateurs inscrits, qui est de 2.022.208, on obtient une clientèle coopérative de 10.111.040 personnes.
- Continuons l’analyse du rapport:
- Les Wholesales possèdent 6 bâtiments à vapeur.
- La Banque coopérative a reçu un milliard 059.409.100 francs et payé un milliard 056.766.875 francs, soit deux milliards 116-175.975 francs d’affaires.
- Le chapitre consacré à l’éducation constate un progrès considérable dans le nombre des diplômes distribués.
- Le Comité central demande que le Congrès crée un ministère de l’instruction qu’il considère indispensable pour réaliser l’idéal coopératif.
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- LA COOPERATION
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- Le Comité central signale le succès incontesté de la ligue de défense contre le commerce compétitif. Il se réjouit du succès de la coopération à l’étranger. Il espère que les forces coopératives du monde entier adhéreront à l'Alliance coopérative internationale.
- La ligue des femmes compte 16.140 membres féminins ; celles-ci s’occupent principalement, comme on sait, de l’éducation coopérative des enfants et elles vont visiter les logements les plus pauvres dans le but de rallier à la coopération les misérables. Ceux-ci trouvent dans les sociétés coopératives le plus fraternel accueil et de grandes facilités pour leurs achats.
- En résumé, le Comité veut amener peu à peu à la coopération tous les travailleurs, seul moyen de réaliser l’idéal coopératif.
- Le Comité central anglais dispose à cet effet, de 240. 775 francs par an.
- Dans son discours d’ouverture, M. Shillito, de la Wholesale , fait l’éloge des industries coopératives des Wholesales où tout est organisé d’après les dernières découvertes de la science, pour le bien-être et la bonne hygiène des travailleurs.
- En dix ans, le chiffre d’affaires de ces industries a augmenté de 850 millions.
- D’un autre côté, 37,267 maisons d’habitation appartiennent à des sociétés coopératives ou à des coopérateurs , et le mouvement de construction n’est pas près de s’arrêter.
- Comme d’habitude, les trade-unions avaient envoyé des délégués et, comme d’habitude, les délégués des trade-unions ont insisté sur l’utilité de l’alliance des coopérateurs et des trade-unionistes.
- Plusieurs voeux en faveur de l’instruction, du développement de la production coopérative, de l’alliance coopérative internationale, sont votés à l’unanimité.
- Voici une résolution d’ordre pratique et de réalisation immédiatement possible :
- Sur la proposition de M. Foster, président du comité
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- LE DEVOIR
- de production, le congrès vote à l’unanimité l’achat de carrières d’ardoise près de Bethesda, dans le pays de Galles, afin de donner du travail aux ouvriers carriers de cette province exploités par un grand propriétaire, lord Penrhyn, le plus intraitable des patrons.
- Un vote de principe est émis en faveur de l’achat de propriétés agricoles.
- Les coopérateurs estiment que la création d’associations agricoles serait un remède efficace contre la dépopulation des campagnes, particulièrement sensible dans un pays où l’élément agricole ne représente, s’il faut en croire les statistiques, que 20 pour 100 de la population totale.
- La coopération anglaise ne se contente pas de se développer au détriment du monde compétitif; elle sait aussi défendre les travailleurs contre les méfaits de celui-ci, car sa grande préoccupation est de les rallier à sa cause. C’est à quoi s’emploie, on l’a vu , la propagande de la ligue des femmes. Un comité de défense contre le boycottage exercé par les marchands et industriels, trouve des emplois aux ouvriers coopérateurs renvoyés des usines compétitives. Le Congrès lui vote des remercîments unanimes.
- Des remerciements sont également votés, au milieu des acclamations, à M. G. J. Holyoake pour la part qu’il a prise à la production des traités coopératifs de propagande publiés en grande partie par la ligue de défense.
- L'énorme extension prise par les trusts préocupe les coopérateurs anglais. Une discussion très instructive s’est engagée devant le Congrès sur la meilleure méthode à employer pour résister à ces associations industrielles patronales. Le système de la participation aux bénéfices a été défendu avec ardeur par quelques congressistes. Mais on sait que ce système pratiqué par la Wholesale écossaise, n'est pas admis par la Wholesale anglaise. Celle-ci se montre fière à bon droit de sa merveilleuse organisation de la consommation. Une ligue de producteurs est surtout puissante contre la consommation non organisée.
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- LA COOPÉRATION
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- Deux questions d’ordre général qui avaient été débattues l’année dernière, au Congrès d’Exeter, ont été soulevées de nouveau cette année : la question de l’instruction publique et celle du régime douanier.
- Le Congrès a de recbef voté une résolution protestant contre le nouveau projet de loi sur l’éducation. Il s’en tient au système qui place l’éducation sous le contrôle d’un comité spécial et régulièrement élu.
- La question du régime douanier se pose cette fois avec autrement d’acuité que l’année dernière. Il ne s'agit plus en effet, d’une simple taxe sur le blé, considérée comme un expédient temporaire par le ministre qui l’avait proposée en donnant à sa suppression éventuelle prochaine la garantie de ses principes libre-échangistes, mais de l’établissement d’un système complet de protection.
- Après une longue discussion la résolution suivante a été adoptée aune grande majorité:
- « Le Congrès représentant deux millions de travailleurs, proteste contre toute violation des lois du libre-échange, dont la conséquence serait l’élévation du prix des denrées des pauvres, la diminution des salaires, le mécontentement des pays étrangers et par suite un plus grand développement du militarisme »
- Le prochain congrès se réunira à Reading et Strat-ford.
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- LE DEVOIR
- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- Etat des travaux législatifs. — L’assistance aux vieillards, aux infirmes et aux incurables. — La loi de deux ans votée. — Le budget de 1904 déposé. — La réforme du règlement.
- Lorsque, la première année de sa législature écoulée, la Chambre des députés a repris, le 19 mai, ses travaux interrompus par les vacances de Pâques, l’état des matières législatives en chantier se présentait ainsi, en ce qui concerne les questions dont s’occupe principalement le Devoir :
- Les commissions d’initiative avaient, et ont encore, à déposer leurs rapports sur une proposition de M. J. Roche, tendant à la révision de la Constitution, en vue de donner à la Cour de cassation la compétence de la Cour suprême des Etats-Unis, et sur une proposition de M. Lasies, demandant la révision de l’article 14 de la loi constitutionnelle du 16 juillet 1875 , concernant l’inviolabilité des membres du Parlement.
- Plus avancées que les précédentes, pas beaucoup plus, deux propositions sur le même objet, l’une de M. Paul Meunier, l’autre de M. Antide Boyer, qui ont fait l’objet d’un rapport sommaire, attendent que la Chambre les prenne d’abord en considération et les renvoie ensuite devant quelque grande commission.
- Une proposition de M. Charles Benoist tendant à instituer une Cour suprême pour connaître des atteintes portées aux droits et aux libertés des citoyens, est soumise à l’examen de la grande commission permanente de la réforme judiciaire.
- La commission du suffrage universel est saisie de doux propositions relatives à l’organisation du Sénat et
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
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- aux élections des sénateurs et de plusieurs propositions concernant la Chambre des députés : proposition Re-veillaud, tendant à faire étudier par une commission le fonctionnement de la représentation proportionnelle ; proposition Dansette, tendant à l’organisation de la représentation proportionnelle avec scrutin de liste ; proposition Klotz rétablissant le scrutin de liste pur et simple ; proposition Morlot organisant le renouvellement partiel ; proposition Defumade autorisant le vote par correspondance ; proposition Lasies en faveur du suffrage universel régional ; propositions P. Cons-tans, Delory, Defontaine, etc., tendant à assurer le secret, la liberté du vote, à réprimer la candidature officielle; proposition Calliaud frappant d’inéligibilité les députés invalidés pour faits de corruption ; propositions Pastre, Coûtant, etc., sur les incompatibilités parlementaires.
- La Commission du règlement examine diverses propositions relatives à la vérification des élections, une proposition de M. Jules Roche restreignant l’initiative parlementaire en matière de dépenses et une proposition de M. Reveillaud tendant à organiser la représentation proportionnelle dans les commissions élues au scrutin de liste.
- Telles sont les questions concernant l’organisation, le recrutement et le fonctionnement des pouvoirs publics actuellement à l’étude.
- Si nous passons aux questions intéressant le travail, nous voyons que la Chambre a confié à l’examen de la grande commission permanente plus spécialement chargée de ces questions, les propositions de loi suivantes :
- Quatre propositions (Suchetet, Rudelle, Dron, Mille-rand) tendant à modifier les lois du 9 septembre 1848, 3 novembre 1892, et 30 mars 1900 sur le travail des adultes, des enfants, des filles mineures et des femmes dans les établissements industriels; le projet de loi, voté par le Sénat, sur le placement, flanqué de deux
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- propositions analogues de MM. Berry et Coûtant ; une proposition de M. Mirman, tendant à assurer une juste réparation aux salariés congédiés à raison d’une délégation à eux confiée par leurs camarades de travail ; quatre propositions tendant à compléter et à modifier la loi du 21 mars 1884 sur les syndicats professionnels (Lemire , Dejeante , Millerand , Vaillant) ; proposition Millerand sur le règlement amiable des différends relatifs aux conditions du travail ; proposition votée par le Sénat instituant des conseils consultatifs du travail ; deux propositions (Dejeante, Charles Benoist) tendant à la création d’un Code du travail ; proposition Coûtant portant suppression des économats, interdiction aux employeurs de vendre directement ou indirectement à leurs ouvriers ou employés des denrées ou marchandises de toute sorte ; proposition Grousseau en faveur de la liberté du travail, et trois propositions tendant à assurer la protection du travail national.
- Si la commission du travail a de quoi justifier son titre, la besogne ne manque pas non plus à la commission d’assurance et de prévoyance à laquelle ont été confiées les propositions de loi suivantes :
- Propositions Vaillant, Coûtant, Lemire, Gayraud, tendant à organiser l’assurance obligatoire contre l’invalidité et la vieillesse ; proposition Rey relative à l’assistance aux enfants des familles indigentes ; proposition E. Cère sur le droit des pauvres; proposition retour du Sénat, concernant la participation des délégués mineurs aux caisses de retraites et de secours des ouvriers mineurs ; propositions Basly, de Ramel, Lasies sur les retraites des vieux ouvriers mineurs; propositions Millerand, Guieysse, Vaillant, Coûtant, Mirman, Achille Adam, tendant à organiser une caisse nationale de retraites ouvrières ; proposition Dumont tendant à assurer le salaire des ouvriers et employés bénéficiaires de la loi du 9 avril 1898 contre le chômage résultant de l’incendie des usines, magasins, manufactures et chantiers ; nombreuses propositions (Mir-
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- nian, Constans, etc.), ayant pour objet d’étendre à toutes les exploitations (commerciales, agricoles) les dispositions de la loi du 9 avril 1898 sur les accidents du travail.
- A la grande commission spéciale chargée de rechercher les causes des conflits et les conditions de l’exploitation dans le domaine minier français, ont été renvoyées une proposition de M. Ernest Roche tendant à faire participer aux bénéfices les salariés de l’industrie minière et une proposition de M. Constans portant annulation des contrats ayant aliéné la propriété des mines et l’exploitation des mines par les travailleurs y employés.
- La grande commission de l’hygiène publique examine une proposition de M. E. Chautemps tendant à la révision de la législation sur les établissements dangereux, insalubres ou incommodes , et la grande commission de l’agriculture, une proposition de M. Lechevallier portant adjonction d'une disposition à l’article 1776 du code civil, en vue d’assurer aux preneurs de baux à ferme le partage de la plus-value qu’ils auraient donnée au fonds social.
- Aux questions généralement traitées sous la rubrique: La question de la paix, se rattachent les nombreuses propositions ayant pour objet la réforme du code de justice militaire et, plus spécialement, la suppression des conseils de guerre en temps de paix, actuellement soumises à l’examen d’une commission spéciale.
- De même, relèvent de notre mouvement féministe, en raison surtout du légitime intérêt que portent à ces questions les groupes féminins, certaines propositions renvoyées à la commission des réformes judiciaires et du code, telles que la proposition adoptée par le Sénat, sur la prostitution et l’outrage aux bonnes moeurs, les propositions relatives à l’état-civil, à la protection, à la tutelle des enfants, et les propositions concernant le divorce.
- D’autres propositions, renvoyées à la même commis-
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- sion, rentrent dans les catégories précédentes : propositions adoptées par le Sénat, ayant pour objet de modifier les articles 414, 415 et 416 du code pénal; proposition modifiant la législation sur les sociétés par actions; proposition, adoptée parle Sénat, tendant à établir, en cas d’accident, la responsabilité des conducteurs de véhicules de tout ordre , etc.
- Nombreuses sont les propositions dont est saisie la grande commission de la législation fiscale. Parmi celles qui visent à une transformation plus ou moins complète de l’assiette de l’impôt, il convient de signaler la déjà très ancienne proposition de M. Magniaudé, ayant pour objet d’établir un impôt général et progressif sur les revenus, à laquelle ne tardera pas à se joindre le projet gouvernemental d’impôt sur le revenu, et la proposition de M. Meslier tendant à restreindre le nombre des degrés successoraux.
- Deux propositions de MM. Astier et Louis Martin, relatives à la création du monopole des alcools (production , rectification on ventes) restent encore à soumettre aux bureaux, la Chambre ayant décidé , dans la séance du 27 février 1903, à l’occasion de la discussion du budget, qu’elles seraient examinées par une commission spéciale.
- Au 19 mai, étaient l’objet d’un rapport sur le fond et par conséquent susceptibles d’être discutées immédiatement , diverses propositions ayant pour but de compléter les dispositions relatives à la constitution des grandes commissions de la Chambre ; la proposition Raoul Peret tendant à ajouter un alinéa à l’article 57 du code civil, en ce qui concerne les actes de naissance des enfants naturels ; le projet relatif à l’emploi des composés du plomb dans les travaux de peinture en bâtiment; le projet relatif à la création des chambres consultatives d’agriculture et enfin les propositions de loi de MM. Bienvenu Martin , Rey et Lachièze relative à l’assistance aux vieillards, aux infirmes et aux curables, qui ont été codifiées, pour ainsi dire, f°û'
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- dues en une proposition unique par M. Bienvenu Martin au nom de la commission d’assurance et de prévoyance.
- C’est cette dernière proposition que la Chambre a eu la bonne inspiration de discuter tout d’abord. Elle lui a consacré la plupart de ses séances du 27 mai au 15 juin. Ce jour-là la loi a été votée à la presque unanimité de 552 voix contre 3.
- L’article premier de la loi est ainsi conçu : « Tout Français privé de ressources, soit âgé de soixante-dix ans, soit atteint d’une infirmité ou d’une maladie reconnue incurable et qui le rend incapable de pourvoir à sa subsistance par le travail, a droit à l’assistance. Les étrangers qui remplissent les conditions prescrites par le paragraphe précédent seront assimilés aux Français toutes les fois que le gouvernement aura passé un traité d’assistance réciproque avec leur nation d’origine. »
- L’assistance est donc obligatoire dans les conditions susdites. Le principe de l’obligation n’est pas nouveau dans notre législation charitable. La loi de 1851, sur les hôpitaux, oblige ces établissements à recevoir des malades. La loi du 15 juillet 1893 , sur l’assistance médicale gratuite, oblige les communes à prendre soin de ceux qui sont momentanément frappés par la maladie.
- Mais, outre que la loi de 1893 n’est pas appliquée partout, tant s’en faut, elle ne protège ni les vieillards ni les infirmes qui peuvent sous certains rapports être assimilés* à des malades, et qui sont souvent plus intéressants, puisqu’ils sont frappés par l’âge ou les infirmités d’un état permanent d’invalidité.
- Une certaine amélioration, il est vrai, avait été apportée à leur situation par le vote de l’article 43 de la loi de finances de 1897 ; mais cet article, calquant le système financier organisé par la loi de 1893, se bornait à assurer le concours pécuniaire des départements et de l’Etat aux communes qui donneraient des pensions
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- de 120 francs aux vieillards indigents. Or, plus du tiers des conseils généraux et la grande majorité des communes n’ont pas mis à profit les facilités qui leur étaient offertes et le crédit de 590,000 francs voté chaque année par le Parlement pour la quote-part de l’Etat reste, même encore maintenant, plus d’aux trois quarts sans emploi.
- Le médiocre succès des expériences partielles, quand elles n’étaient pas, par dessus le marché, simplement facultatives, a fait prendre corps à l’idée de généraliser l’assistance en lui assurant la continuité et la régularité nécessaires par l’obligation.
- L’assistance aux vieillards, aux infirmes et aux incurables constituant un droit, pour qui est-elle un devoir? Pour l’universalité des citoyens, répondent les auteurs de la loi. L’article 2 distribue les rôles de cette fonction sociale : L’assistance, dit-il, est donnée par la commune où l’indigent — une modification survenue au cours du débat substitue à ce terme celui d’« ayant-droit » — où l’ayant-droit a son domicile de secours. A défaut de domicile de secours communal, le département intervient, si un domicile de secours départemental existe. Pans le cas où ni l’un, ni l’autre de ces domiciles ne sont constatés, l’obligation passe à l’Etat.
- C’est la graduation établie dans la loi de 1893 sur l’assistance médicale. Elle a pour avantage d’assurer, par une décentralisation des secours, un contrôle local et individuel qu’une obligation directe de l’Etat eût rendu sans doute plus malaisé.
- Les vieillards, les infirmes et les incurables reçoivent l’assistance à domicile ou dans leur famille. Ceux qui ne peuvent être utilement assistés à domicile sont placés soit dans un hospice public, soit, s’ils y consentent, dans un établissement privé ou chez des particuliers, ou enfin dans les établissements publics ou privés où le logis seulement, et indépendamment d’une autre forme d’assistance, leur est assuré. Le mode d’assistance appliqué à chaque cas individuel n’a aucun caractère définitif. (Art. 17.)
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
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- L’article 18 est la clef de voûte de la loi. Ce n’est qu’après une longue discussion que cet article a été adopté dans sa forme actuelle. D’après le projet primitif, les futures pensions devaient être subordonnées à l’absence de toutes ressources chez l’assisté. Une telle mesure atteignait au vif l’oeuvre des sociétés de secours mutuels. A quoi bon s’obstiner, en effet, dans des versements inutiles si, sans le moindre effort, on devait parvenir à une même pension ? Sur les représentations de la Fédération nationale de la mutualité française et d’un certain nombre de députés, la commission a modifié sa rédaction.
- Voici le texte définitif de l’article 18, tel que la Chambre l’a voté après plusieurs modifications en cours de séance :
- « L'assistance à domicile consiste dans le payement d’une allocation mensuelle.
- « Le taux de l’allocation mensuelle est arrêté, pour chaque commune, parle conseil municipal, sous réserve de l’approbation du conseil général.
- « Il ne peut être inférieur à 8 francs.
- « Dans le cas ou il excéderait 30 francs, l’excédent n’entre en compte ni pour le calcul des remboursements à effectuer en vertu de l’article 4, ni pour la détermination de la subvention du département et de l’Etat prévue au titre IV.
- « Au cas où l’ayant-droit dispose de certaines ressources autres que celles qu’il peut se procurer par son travail, le conseil municipal, la commission départementale ou le préfet, suivant les cas, déduisent du taux applicable à la résidence de l’ayant-droit le montant de ces ressources.
- « Toutefois, celles provenant de l’épargne, notamment d’une pension de retraite que s’est acquise l’ayant-droit, n’entrent pas en décompte si elles n’excèdent pas 60 francs ; dans le cas où elles excèdent ce chiffre, l’excédent n’est déduit que jusqu’à concurrence de moitié.
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- « Cette quotité est élevée de 60 à 120 francs pour ies ayants-droit justifiant qu’ils ont élevé au moins trois enfants jusqu’à l’âge de 16 ans.
- « Les ressources qui proviendraient à l’ayant-droit des oeuvres de la bienfaisance privée n’entrent en décompte que jusqu’à concurrence de moitié ».
- C’est ainsi que conformement au désir généralement exprimé, et suivant l’expression de M. Millerand, pré-sident de la commission, les oeuvres privées sont venues « s’arebouter »,en quelque sorte, à la commune, au département et à l’Etat.
- L’allocation devra être donnée en argent seulement (art. 19), la Chambre ayant, à une majorité considéra* ble, repoussé un amendement portant qu’olle pourrait être remise en nature.
- L’article 25 fait contribuer le bureau de bienfaisance aux dépenses d’assistance mises à la charge des communes par une subvention « qui ne peut être inférieure au quart de ses ressources non grevées d’affectation spéciale. » On a objecté qu’à l’heure actuelle, toutes les communes de France subventionnant les bureaux de bienfaisance, ce système aboutirait à la suppression immédiate de toutes les subventions et qu’il serait désormais impossible aux bureaux de bienfaisance de pourvoir à tous les besoins auxquels ils font face actuellement. A quoi on a répondu que l’application de la loi en discussion aurait pour résultat de diminuer grandement les charges du bureau de bienfaisance.
- L’article 25 prévoit également la subvention de l’hospice spécialement fondé au bénéfice de la commune. Les ressources communales se composeront, en outre, des recettes ordinaires, et en cas d’insuffisance d’une subvention du département.
- L’article 26 a pour objet de rendre obligatoire pour le département les dépenses d-’assistance aux ayants-dro't qui n’ont que le domicile départemental, les frais de visite et de transport occasionnés par les ayants-drod de cette catégorie, la subvention aux communes prmue
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- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
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- r ^article précédent, les dépenses d’imprimés et de personnel rendues nécessaires pour l’exécution de la loi. L’article 27 dit qu’indépendamment des subventions à allouer aux départements, l’Etat est chargé des frais d’assistance des vieillards n’ayant aucun domicile de secours et des frais généraux d’administration et de contrôle.
- Deux barêmes déterminent, l’un, la part de dépense à couvrir par les communes au moyen de ressources provenant de l’impôt et le montant de la subvention qui doit être allouée aux frais d’assistance eu égard à la valeur du centime communal; l’autre, le montant de la subvention de l’Etat aux départements, eu égard à la valeur du centime départemental par kilomètre carré.
- A signaler l’adoption d’un amendement de M. Cruppi, qui est devenu l’article 35 bis et dont l’importance n’échappera à personne. Cet article porte que tout inculpé de vagabondage ou de mendicité qui invoquera son droit à l’assistance pourra, s’il réunit les conditions prescrites, être renvoyé des fins de la poursuite. C’est adiré que les articles du code pénal tombent, en ce qui concerne les délits de vagabondage ou de mendicité. Aux termes de la loi, si un individu est trouvé mendiant ou vagabond, comme son état le fait porteur d’une créance contre l’Etat, il est hospitalisé et secouru immédiatement.
- Il va sans dire que les articles de la loi concernant les frais d’assistance n'ont pas été votés sans débat. La discussion a même été d’autaut plus vive que les appréciations sur le chiffre total de la dépense annuelle qu’entraînera l’application de la loi, le font varier de 150 millions, chiffre de l’Office du travail, à 15 millions, chiffre de la commission. Cet écart était de nature à provoquer bien des réflexions ; elles n’ont pas manqué de se produire à la tribune maintes fois et de divers côtés.
- Par contre, une seule voix s’est élevée contre le principe de l’obligation inscrit dans la loi. Et l’on a vu qu’au ?ote définitif, car la déclaration d’urgence avait sup-
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- LE DEVOIR
- primé la formalité d’une seconde délibération, l’unani» mité de la Chambre, à trois voix près, s’était prononcée pour la loi qui doit assurer aux vieillards de soixante-ct-dix ans, aux infirmes ou incurables le secours strie-tement indispensable à leur subsistance.
- Le gouvernement, comme l’a fait remarquer M. Combes, président du Conseil, au moment du vote, aura ainsi plus d’autorité pour demander au Sénat et obtenir de lui de voter le plus rapidement possible cette loi de solidarité sociale.
- Sur la proposition de M. Mirman, le titre de la loi a été libellé ainsi : Loi créant un service public de solidarité sociale sous forme d’assistance obligatoire aux vieillards infirmes ou incurables.
- Le Sénat a voté, en seconde lecture, le 12juin, par 220 voix contre 45, la loi relative au service militaire de deux ans.
- Le 15 juin, M. Rouvier, ministre des finances, a déposé sur le bureau de la Chambre le projet de budget pour 1904 et un projet d’impôt sur le revenu.
- Cet impôt est destiné à remplacer la contribution personnelle mobilière et celle des portes et fenêtres, qui donnent actuellemeut 160 millions. Il se compose : 1° d’une taxe personnelle graduée d’après l’ensemble des facultés du contribuable ; 2° d’une taxe sur le loyer d’habitation.
- Le même jour, la Chambre a adopté diverses propositions complémentaires de l’organisation des grandes commissions. Elle a décidé notamment que les propositions de loi qui auraient fait l’objet d’un rapport sur le fond, pourraient être, après le renouvellement intégral de la Chambre, reprises par les nouvelles commissions.
- En outre, tout projet devra être rapporté dans le delai de six mois, à partir du jour du renvoi à la commission, faute de quoi son auteur a le droit de demander sa mise à l’ordre du jour.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
- ITALIE
- L’Office du travail et le Conseil supérieur du travail.
- La création d'un Office du travail en Italie a été décidée par la loi du 29 juin 1902, qui prévoyait un règlement pour son exécution. Ce règlement a été élaboré par le Ministre de l’agriculture, de l’industrie et du commerce, et approuvé par le décret royal du 29 janvier 1903.
- Le règlement détermine d’abord les attributions de l’Office du travail, qui sont sensiblement les mêmes que celles des institutions analogues des autres pays, et prévoit la publication d’un Bulletin.
- Le Conseil supérieur du travail se compose de 43 membres, à savoir : 3 sénateurs nommés par le Sénat et 3 députés nommés par la Chambre, pour la durée de la législature; 4 membres nommés par les Chambres de commerce ; 4 membres nommés par les comices agraires ; 3 membres nommés par la fédération des sociétés de secours mutuels ; 3 membres nommés par la ligue nationale des sociétés coopératives italiennes; 2 membres nommés par l’association des banques populaires. Font, en outre, partie du conseil : le directeur général de l’agriculture; le directeur général de la statistique; le directeur général de la marine marchande; le directeur de l’industrie et du commerce; le directeur de la division du crédit et de la prévoyance; le directeur de l’Office du travail ; le commissaire général de l’émigration.
- Les 14 autres membres sont nommés par décret royal Sur la proposition du ministre de l’agriculture, de l’in-
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- LE DEVOIR
- dustrie et du commerce. Ils sont choisis : 2 parmi des économistes et des statisticiens ; 5 parmi les producteurs et chefs d’exploitations agricoles, industrielles ou commerciales ; 2 parmi les ouvriers et contre-maîtres des mines de la Sicile et de la- Sardaigne ; 1 parmi les ouvriers des ports et les gens de mer : 4 parmi les paysans et les ouvriers.
- A l’exception des 3 sénateurs et des 3 députés, tous les membres nommés restent trois ans en charge; ils sont rééligibles, et se renouvellent chaque année par tiers.
- Le Conseil supérieur du travail est appelé à examiner les questions concernant les rapports entre patrons et ouvriers ; à suggérer les mesures à adopter pour améliorer le sort des ouvriers ; à proposer les études et les enquêtes que devra entreprendre l’Office du travail; à donner son avis sur les projets de loi ayant trait au travail et sur toutes les affaires que le ministre juge à propos de lui soumettre.
- Une commission permanente'est chargée de recueillir et coordonner les éléments afférents aux études et aux travaux du Conseil.
- Le directeur de l’Office du travail et les membres du Conseil qui ne font pas. partie de la commission, ont le droit d’assister à ses séances, mais sans pouvoir participer à la discussion ni au vote.
- La commission permanente se compose de 9 membres choisis parmi les membres du conseil et désignés par lui ; trois d’entre eux devront être pris parmi les conseillers ouvriers.
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- FRANCE
- Les habitations à bon marché.
- D’après le dernier rapport du ministre du commerce sur les habitations à bon marché, le nombre total des sociétés d’habitations à bon marché fonctionnant en
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- 1902 a été de 74 , dont 31 coopératives. Le mouvement coopératif, qui n’était représenté que par 5 associations en 1896 , a donc très largement progressé.
- La loi de 1894 accorde aux entreprises d’habitations à bon marché certaines indemnités fiscales. En 1902, 43 départements y ont participé pour 40,800 fr. environ.
- Le rapport constate que les caisses d’épargne commencent à venir en aide aux sociétés de construction, comme les y autorise la loi. Celles qui ont prêté leur concours, sont actuellement au nombre de 23. En 1902 , 2,261,000 francs ont été par elles affectées à cet objet.
- Les diverses sociétés en fonctionnement, à la fin de l’an dernier, réunissaient près de dix millions de capital.
- Les travailleurs de l’Etat.
- V Union fédérative des travailleurs de P Etat adresse aux pouvoirs publics et au Parlement une pétition et un rapport très documentés demandant : 1° la mise en essai de la journée de huit heures dans les ateliers de l’Etat pour être suivie du vote de principe de son application ; 2° la suppression complète du travail à la tâche; 3<> l’établissement d’un salaire minimum basé sur la moyenne des salaires industriels et des conditions d’existence dans chaque région.
- • * ,
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- La participation dans les services publics.
- Le Conseil général de la Gironde a émis , lors de sa dernière session , un vœu aux termes duquel la participation aux bénéfices serait introduite dans les cahiers des charges pour les tramways départementaux.
- La participation aux bénéfices serait un excellent correctif aux inconvénients de la concession.
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- LE DEVOIR -
- GRANDE-BRETAGNE
- M. Carnegie et la participation aux bénéfices.
- Dans une réunionna Londres, de l’Institut britannique du fer et de l’acier, M. Carnegie, président, a rompu une lance en faveur de la participation des ouvriers aux bénéfices, ce qui est une de ses idées favorites et l’une de celles dont il y a lieu de le féliciter:
- « Le grand secret du succès en affaires, et spécialement dans l’industrie manufacturière, où une petite économie en chaque chose devient une fortune , c’est de faire participer libéralement aux bénéfices les hommes qui aident à les réaliser, et plus la répartition sera large, mieux cela vaudra. Lorsque tout travailleur recevra quelque chose des profits, on en aura fini avec la plupart des conflits qui nous affligent, entre le capital et le travail. Pour atteindre ce but, chaque société industrielle fera bien de distribuer une partie de ses parts entre les ouvriers économes... La spéculation est le parasite des affaires, elle dévore ses capitaux, elle n’en crée aucun et elle est absolument incompatible avec le travail régulier, réclamant toute espèce de soins et de précautions. »
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- LA QUESTION DE LA PAIX
- Le XIIe Congrès universel de la Paix.
- La commission du Bureau international de la Paix, réunie à Berne sous la présidence de M. Fred. Bajer, après avoir examiné les diverses propositions envoyées au Bureau par des sociétés delà Paix (art. 13 à 15 du Règlement des Congrès), avant l’expiration du délai du 30 avril 1903, a arrêté comme suit, l’ordre du jour du Congrès qui aura lieu à Rouen, dans la seconde quinzaine de septembre :
- A. Questions d’actualité politique.
- 1. Rapport du Comité permanent sur les évènements de l’année ayant trait à la paix et à la guerre.
- 2. Situation de chacune des Nations représentées au Congrès, au point de vue des traités d’arbitrage permanent conclus ou à conclure (Rapport de chacune des délégations nationales).
- 3. Rapport du Comité permanent sur l’étude des questions qui pourraient provoquer des conflits internationaux.
- 4. Rapport de la Commission spéciale sur les causes économiques des guerres.
- 5. Propositions de 1’ « International Arbitration and Peace Association » en faveur d’une trêve d’armements.
- B. Droit international.
- 6. Le droit de la Paix (Rapporteur : M. Arnaud.)
- 7. Définition du droit de légitime défense, ainsi que des traités défensifs (Proposition de M. Gaston Moch au Congrès national de Toulouse.)
- 8. Question de la liberté des airs (aérostation), soulevée par M. le professeur Mérignhac au Congrès national de Toulouse.
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- C. Congrès
- 9. Rôle et utilité des Congrès nationaux à côté des Congrès internationaux (Rapport de M. Th. Ruyssen.)
- D. Propagande.
- 10. Rapport du Comité permanent sur Fexécution des Résolutions des Congrès relatives à la propagande pour l’oeuvre de la Paix.
- 11. Rapport du Comité permanent sur les relations avec les associations ouvrières pour généraliser le mouvement pacifique.
- 12. Choix d’un drapeau international de la Paix.
- E. Fixation du siège et de la date du XIIF Congrès.
- F. Appel aux nations
- # #
- Un projet de traité d’arbitrage entre la France et l’Angleterre.
- Nous sommes d’habitude fort sobres de détails sur les vérités qu’échangent entre eux les monarques et chefs d’Etat. Les protestations amicales, les affirmations pacifiques prodiguées en de telles circonstances n’ont de valeur que pour le moment, et la situation satisfaisante qu’elles ne font que constater, reste toujours à la merci du moindre incident, si elle ne repose pas sur un profond désir de paix des nations intéressées.
- Cependant, le discours prononcé par le roi d’Angleterre, Edouard VII, lors de sa visite à Paris, en réponse à l’adresse de bienvenue de la Chambre de commerce anglaise, tranche sur la banalité commune à ce genre d’effusions protocolaires. « Les jours d’hostilité entre les deux pays sont, j’en ai la conviction, heureusement finis, » a dit Edouard VIL « J’espère que, dans l’avenir comme dans le passé , la France et l’Angleterre pourront être regardées comme les champions et les pionniers de la civilisation et du progrès pacifique. Je
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- ne connais pas deux pays dans le monde dont la prospérité mutuelle dépende plus l’une de l’autre. »
- Pour illustrer cette dernière phrase et mettre hors de toute contestation la solidarité économique franco-anglaise , nous ne saurions mieux faire que de placer sous les yeux de nos lecteurs, le passage suivant d’une étude publiée, il y a quelques mois, dans la Revue, par M. Jean Finot, sous le titre : « Français et Anglais » :
- « La Grande-Bretagne mérite le nom de la plus riche et de la plus importante des colonies françaises. La France se trouve même tellement enchaînée à son sort que la disparition de la puissance économique de l’Angleterre lui causerait des dommages incalculables. Notre exportation totale n’étant que de 4,155 millions en 1901, l’Angleterre en ayant pris pour son compte 1,264 millions, elle nous enlève, par conséquent, plus de 30 0/0 de toutes les marchandises que nous jetons sur le marché mondial !
- « Mais, circonstance qui a une importance énorme, le chiffre des achats anglais en France ne cesse de croître. De 1,032 millions en 1896, il a monté, en 1897, à 1,132 millions; à 1,258 millions en 1899, et à 1,264 millions en 1901, accusant une plus value de 234 millions de francs , pendant six ans, soit une augmentation de 22,7 0/0.
- « Or, toutes les colonies françaises réunies, y compris l’Algérie 259 millions, la Tunisie environ 34, de même que celles dispersées dans les quatre coins du monde, environ 183, n’ont pas acheté, en 1900, à la Métropole, pour plus de 476 millions, c’est-à-dire environ 37 0/0 du chiffre d’achat global de la Grande-Bretagne. Mais, outre ce chiffre colossal, les Anglais dépensent, en France, tous les ans, des sommes très élevées. On évalue couramment l’argent que les Anglais séjournant à Paris ou dans leurs villégiatures favorites laissent dans notre pays, à 500 millions de francs qu’il faudrait ajouter au montant de la dépense en marchandises. Nous obtenons, ainsi, un total formidable de 1800 millions que l’Angleterre paie tous les ans à la France. »
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- La campagne entreprise par M. Barclay en faveur de la conclusion d’un traité d’arbitrage entre les deux pays repose donc sur une base solide, et il semble que le projet soumis le 27 mars 1901 à la Société française pour l’arbitrage entre nations par l’ancien président de la Chambre anglaise de commerce de Paris, marche à grands pas vers sa réalisation.
- Le but de ce traité est le suivant : Si, à un moment donné, un différend très grave venait à se produire entre la France et l’Angleterre, et si toutes les ressources diplomatiques étaient épuisées, les deux gouvernements , conformément aux termes de ce traité, au lieu de rappeler leurs ambassadeurs, nommeraient une commission composée de six membres choisis de part et d’autre, pour examiner le différend , et le trancher par des moyens pacifiques.
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- Le groupe le plus important du Parlement anglais, Commercial Committee, composé de 150 membres sans distinction de partis, vient d’adresser, d’accord avec d’autres groupes de la Chambre des Communes, l’invitation suivante au groupe parlementaire français de l’arbitrage international.
- Chambre des Communes.
- « Londres, 13 juin 1903.
- « A M. d’Estournelles de Constant, président du groupe
- parlementaire français de Varbitrage international.
- « Monsieur le président,
- « C’est avec un plaisir sincère que les cercles politiques et commerciaux de la Grande-Bretagne ont appris qu’un grand nombre des membres de la Chambre des députés s’étaient constitués, sous votre présidence, en un groupe dont le but est de faire de sérieux efforts pour assurer la paix internationale, soit par l’arbitrage, soit par la conciliation.
- « Il existe dans la Grande-Bretagne un vif désir d’entretenir les relations les plus amicales avec notre voi-
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- sin le plus proche, la République française, et celui de protéger et de consolider par tous les moyens possibles, les liens commerciaux et autres qui relient les deux pays. Nous accueillons donc avec joie l’occasion qui se présente d’inviter les membres d’un autre Parlement à se réunir à nous et à échanger leurs idées sur un sujet qui est d’un grand intérêt pour notre avantage réciproque.
- « En dehors des informations qui nous sont parvenues, nous ignorons la nature exacte et le caractère de votre organisation nouvelle; nous avons donc pensé, Monsieur le président, que si vous, président du groupe, et ceux de vos collègues auxquels il serait possible de vous accompagner, vouliez bien nous faire le grand honneur et nous rendre le service d’assister à une réunion des membres du Parlement anglais, nous avons pensé, disons-nous, qu’une telle réunion favoriserait un but utile. Les renseignements que vous nous communiquerez ne seraient pas seulement avantageux au point de vue commercial, mais ils pourraient aider à servir la cause que vous avez en vue.
- « Nous prenons l’initiative dans cette affaire, au nom du comité commercial de la Chambre des Communes ; la question de parti est bannie de ce comité, et il compte 150 membres, dont nous vous envoyons ci-joint les noms ; nous sommes assurés qu’en vous faisant cette invitation, nous avons l’appui d’autres groupes de notre Parlement.
- « Nous vous invitons donc cordialement à nous honorer de votre visite ; nous serions enchantés de vous recevoir le mercredi 15 juillet, si toutefois cette date vous convient.
- « Nous vous prions, Monsieur le président, de croire à l’assurance de notre considération distinguée.
- « Les secrétaires du groupe :
- « Sinclair et Randles.
- » Le président : Sir William Houldsworth,
- » Sir William Holland. »
- Les membres du comité exécutif et du comité général.
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- Une « Ligue franco-allemande ».
- Le journal le Temps a raconté, le 1er juin, qu’un banquier alsacien, M. Charles Stœhling, avait légué par son testament à M. Bebel, le député socialiste, une somme de 10,000 francs.
- Dans son testament, rédigé en français, M. Stœhling exprime la conviction que le militarisme, poussé à l’excès, constitue le plus grand obstacle au développement de l’humanité et qu’il finirait par ruiner l’Europe continentale au profit de l’Angleterre ou de l’Amérique du Nord, ou aboutirail à une guerre horrible.
- Le testateur ajoute qu’il a été amené à faire ce legs à M. Bebel, non parce qu’il est un des chefs du parti socialiste, mais parce qu’il a eu à plusieurs reprises le courage de déclarer que le seul moyen pour rétablir l’équilibre dans cette situation embrouillée, serait d’arriver à une entente entre la France et l’Allemagne au sujet de l’Alsace-Lorraine et que si ces deux nations, qui marchent en tête de la civilisation sur le continent, arrivaient à s’entendre, ce serait pour les deux pays le commencement d’une période de prospérité intérieure, et la paix du monde serait garantie.
- A ce propos, M. d’Estournelles a écrit au Temps la lettre suivante :
- « Paris, 4 juin.
- « Monsieur le directeur,
- « Le Temps du 1er de ce mois a publié une information des plus intéressantes relativement au testament du banquier alsacien M. Ch. Stœhling. Il est important, en effet, de constater, sans esprit de parti, que les excès du militarisme commencent à être appréciés dans tous les pays comme une cause générale de ruine, et que cette cause elle-même est suspendue au règlement de la question d’Alsace-Lorraine. Il est important surtout que ces idées s’expriment non pas en France seulement, mais en Allemagne.
- « Permettez-moi de vous communiquer, pour complé-
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- ter votre information, celles que j’ai reçues de plusieurs autres points de l’empire, et notamment de Munich. Là, une Ligue, d’origine exclusivement allemande, s’est formée pour répandre l’idée d’un rapprochement franco-allemand, sur la base de la rétrocession de Metz à la France, moyennant une compensation, et d’une autonomie plus grande accordée à l’Alsace et à la partie de la Lorraine qui parle allemand. Cette Ligue, fondée par l’honorable professeur Molenaar sous le nom explicite de Ligne franco-allemande, vient de publier ses statuts. Ces statuts ont été reproduits avec leur introduction par un grand nombre de journaux allemands. Dire que ces journaux ont tous été favorables serait puéril, mais il en est un bon nombre qui ont discuté la proposition sans l’écarter a priori, et le fait qu’il ait été possible à ces journaux de la soumettre à leurs lecteurs, contitue un incontestable progrès de l’opinion. Il ne faut ni s’exagérer ni méconnaître ce progrès.
- « Croyez, mon cher directeur, à mes sentiments très distingués et dévoués.
- « d’Estournelles de Constant ».
- P.-S. — Voici d’après la presse allemande, l’introduction des statuts de la Ligue :
- Ligue franco-allemande
- Deux faits s’imposent aujourd’hui :
- 1° Rien ne garantirait mieux la paix du monde que le rapprochement entre la France et l’Allemagne, les deux plus importantes puissances militaires du monde. Ce rapprochement n’est pas seulement conforme aux intérêts les plus évidents des deux parties : il est vivement désiré dès aujourd’hui par des milliers de Français et d’Allemands intelligents et vraiment patriotes.
- 2° Rien n’empêche ce rapprochement, sinon la question d’Alsace-Lorraine.
- Résoudre cette question par une solution également satisfaisante et honorable pour îles deux parties, ce serait agir non-seulement dans l’intérêt des deux
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- grands Etats voisins, mais aussi pour le salut de l’h^ manité entière. En effet, la France et l’Allemagne unies pourraient empêcher toute autre puissance de trou-hier la paix du monde dans un intérêt égoïste. Sommes-nous certains de ne point voir éclater demain une guerre qui nous entraînera, qui ravagera notre propre pays ou causera du moins sa ruine économique ? Ce ne sont donc point des raisons purement idéales, mais bien absolument pratiques, qui nous amènent à la fondation d’une Ligue franco-allemande.
- Voici brièvement quel en sera l’objectif :
- I. Travailler par tous les moyens honorables à rétablir la bonne entente entre la France et l’Allemagne, d’abord.
- II. En donnant à la question d’Alsace-Lorraine une solution aussi rapide et aussi satisfaisante que possible.
- Il y aurait lieu d’envisager particulièrement les solutions suivantes :
- a) Reconnaissance du statu quo :
- (.Inadmissible pour la France).
- b) Restitution à la France ;
- (.Inadmissible pour VAllemagne).
- c) Neutralisation ;
- (Perte pour VAllemagne sans profit pour la France).
- (d Partage suivant la frontière linguistique ;
- (C’est-à-dire le territoire de langue allemande à l’Allemagne, le territoire de langue française à la France).
- Compensation à l’Allemagne par la cession d’une colonie française, îles ou groupe d’îles, à l’Allemagne.
- III. La Ligue demande, indépendamment de la solution de la question précédente, que l’Alsace jouisse exactement des mêmes droits que les autres Etats fédérés de l’Allemagne : qu’elle ne soit donc plus gouvernée en partie directement de Berlin en qualité de terre d’empire, mais reçoive une administration complètement autonome aussi bien que la Bavière, le Wurtemberg, etc.
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- IV. Quand les difficultés qui séparent encore actuellement la France et l’Allemagne seront écartées, la Ligue s’efforcera, dans l’intérêt de la paix générale, de frayer la voie à une alliance politique des deux pays auxquels viendront sans doute se joindre d’autres Etats, noyau de la Fédération européenne.
- L’initiative prise par M. le professeur Molenaar n’est pas de celles qui risquent de tomber dans l’oubli. Elle sera discutée certainement.
- En attendant, il nous paraît intéressant de reproduire l’opinion d’un homme politique passionnément attaché au régime qui nous a valu les désastres de 1870 et la perte de l’Alsace-Lorraine.
- M. Paul de Cassagnac écrivait, le 14 juin, dans son journal VAutorité :
- « Bismarck l’a dit un jour et sa parole était une véritable prophétie : « Lorsque la France et l’Allemagne seront unies, elles seront maîtresses du monde. »
- « Une telle alliance serait la vraie, la plus féconde, celle qui nous rapporterait et le plus d’intérêt et le plus de sécurité.
- « Cela peut n’être qu’un rêve, je le répète.
- « Mais quel beau rêve !
- « L’Alsace-Lorraine restituée à la France, à des conditions qu’on débattra, mais qui toutes, toutes, valent mieux qu’une guerre. Une réconciliation sincère , loyale, avec l’Allemagne ; la paix assurée ; la prépondérance de la France à tout jamais rétablie, voilà ce que la ligue franco-allemande ose concevoir.
- « Il y a là un état d’âme qui valait la peine d’être signalé, un symptôme qu’il était utile de noter.
- « Les hommes jettent ces semences.
- « A Dieu de les bénir et de les faire lever ! »
- Arbitrage international.
- La reine des Pays-Bas a désigné les surarbitres de la Commission chargée d’examiner les réclamations et les
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- créances contre le Venezuela. C’est sur la demande de l’Amérique et du Vénézuéla, M. Barge, ancien gouver. neur de Curaçao; sur la demande de la France et delà Belgique, M. Firlz, ancien président de la Haute-Cour des Indes.
- — Le roi d’Espagne a nommé comme juge arbitre supérieur dans la commission commune pour l’examen des réclamations suédo-norvégiennes pendantes contre le Vénézuéla : M. R. Gaytar de Ayala, envoyé espagnol à Caracas.
- Une dépêche de La Haye, en date du 6 juin, dit que le protocole entre le Vénézuéla et l’Angleterre, l’Allemagne et l’Italie stipulent que le tsar nommera trois arbitres choisis parmi les membres de la Cour d’arbitrage de La Haye pour discuter la question du traitement privilégié réclamé par les trois puissances en ce qui concerne le payement des créances.
- Les arbitres ne pourront être des nationaux des puissances créditrices. Ils se réuniront le 1er septembre à La Haye. La sentence devra suivre dans les six mois.
- Les puissances qui s’opposeraient à la reconnaissance du traitement privilégié réclamé par l’Angleterre, l’Allemagne et l’Italie pourront intervenir au procès.
- — La Gaceta, journal officiel de Madrid, annonce que la Convention d’arbitrage signée entre l’Espagne et la République dominicaine a été ratifiée à St-Domingue le 20 janvier 1903.
- * *
- Les manifestations du 22 février et la question
- d’Orient.
- Le Bureau international de la paix vient de publier un rapport sur les manifestations pacifiques qui ont eu lieu dans tous les pays du monde civilisé le 22 février dernier. .
- Le texte proposé par le Bureau de Berne, qui h1'1^ les amis'de la Paix à appuyer de toutes leurs force^ le sentiment auquel est due la création de la Cour
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- d’arbitrage de La Haye, a été voté partout purement et Amplement ou avec adjonction.
- Quelques-unes de ces adjonctions présentent un intérêt exceptionnel. Telle est notamment celle qui fut votée par F Assemblée générale des pacifiques et des membres de l’Association de Paix et d’Arbitrage des Arméniens de Perse, tenue à Téhéran, après Paudition des conférences deM. Arakélian, publiciste arménien, sur le mouvement pacifique en Europe et sur la paix armée, et de M. Tigrane Zavin, professeur, sur la question arménienne et sa solution pacifique :
- « L’Assemblée , considérant que la situation des Arméniens de Turquie n’est guère changée et par cela même continue à être un danger pour, la paix générale; considérant que l’unique moyen de résoudre pacifiquement la question arménienne, c’est l’exécution des réformes promises par le traité de Berlin, conformément au projet du 11 mai 1895, a émis le vœu que toutes les Sociétés de la Paix dans tous les pays fassent une propagande énergique pour la réunion d’une Conférence à La Haye, afin de résoudre sans plus de retard et pacifiquement cette question douloureuse et par là mettre fin aux souffrances du peuple arménien en Turquie ».
- Indépendamment de la belle manifestation parisienne, à laquelle ont pris part un grand nombre de sociétés et dont nous avons rendu compte, il convient de signaler, pour la France, la réunion tenue le 1er mars par 1 Alliance des savants et des Philanthropes.
- Cette Société dont le Bureau directeur est représenté MM. Henri Bochet, Demontzey, Camille Flamma-ri0îl, Edmond Harancourt, Charles Richet, Albert de Hochas, Sully-Prudhomme et Tridon, invite instamment les amis de la Paix à hâter, par leur apostolat, avenement de la nouvelle ère où la Cour d’arbitrage de ^ Haye remplira d’une façon permanente, devant les Pépies unis, l’office que les tribunaux nationaux rem-fLssent si efficacement pour les litiges intérieurs.
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- Elle sollicite le ministre des affaires étrangères de stimuler les puissances intéressées: 1<> à faire régler le plus tôt possible, par le tribunal de La Haye, leur différend avec le Venezuela ; 2<> à empêcher, dans l’intérêt de la civilisation, le retour, en Macédoine et en Arménie, des massacres, des viols et des atrocités qui ont déshonoré les soldats turcs. Pour atteindre ce résultat, les puissances susdites doivent obliger la Turquie à exécuter les articles 23 et 61 du traité de Berlin, conformément au mémorandum du 11 mai 1895 ; seule, l’exécution dudit traité peut mettre un terme aux crimes et aux abominations que les Turcs commettent en Macédoine et en Arménie.
- Des motions analogues ont été votées par de nombreuses Sociétés françaises et étrangères. C’est ainsi que la Société castraise de la Paix prie le Bureau de Berne de faire le nécessaire pour secouer l’apathie des gouvernements et provoquer un mouvement général pour éviter les massacres en Macédoine et mettre un terme à la folie sanguinaire du Sultan.
- A signaler encore la manifestation du Conseil municipal de Bourges, qui a voté à l’unanimité, sur la proposition de son maire, M. Lebrun, la résolution du 22 février, en la faisant précéder de ces considérants :
- « Le Conseil municipal de Bourges, considérant qu’il est de son devoir de faire acte de solidarité humaine ; considérant qu’il doit en toute occasion et dans la mesure de ses moyens contribuer à appuyer les idées pacifiques qui se répandent heureusement de jour en jour comme une marque indélébile de progrès intellectuel et moral ;
- « Considérant que le maintien de la Paix est le plus grand bienfait pour l’humanité, etc. ».
- Les Sociétés allemandes ont voté la résolution du 22 février, quelques-unes, en y ajoutant une motion exprimant Tespoir que « les amis de la Paix, à Poccasion des élections prochaines, ne voteront que pour les candidats qui s'engagent à travailler à la réalisation de leur»
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- idées » ; d’autres avec l’adjonction votée par l’Assemblée ffénérale de la Société allemande de la Paix, dans les termes suivants :
- « La Société allemande de la Paix souhaite en particulier que les amis de la Paix parlementaires exercent leur influence sur les gouvernements, pour que ceux-ci transforment dans le plus bref délai possible le tribunal d’arbitrage de La Haye en un tribunal mondial obligatoire sur la base d’un traité qui leur garantirait leurs territoires actuels ».
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- Le Palais de la Paix.
- M. Andrew Carnegie, l’industriel américain dont on sait la richesse, amis à la disposition du gouvernement hollandais une somme de 1.500.000 dollars— soit 7.500. 000 francs— destinés à la construction d’un palais pour la Cour d’arbitrage de la Haye et à l’achat pour cette Cour d’une bibliothèque.
- C’est d’ordinaire, sous cette dernière forme que se manifestent les libéralités du roi de l’acier. Les amis de la paix ne peuvent que lui en être reconnaissants : leur cause n’a pas de plus grand ennemi que l’ignorance.
- En donnant un Palais à la Cour d’arbitrage, M. Carnegie a acquis un titre de plus à leur gratitude.
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- Le Conseil national italien des femmes.
- La Federazione delle opéré di attivita féminité in Roma vient de se constituer en conseil national des femmes italiennes, se rattachant au Conseil international des femmes qui s’est réuni en Congrès à Londres en 1899 et se réunira de nouveau à Berlin en 1904.
- La Fédération romaine fut fondée en 1899 dans le but, dit son programme, de créer entre les oeuvres féminines (philanthropiques, éducatives ou sociales) un lien de solidarité et de sympathie, afin qu’elles puissent s’entr’aider dans leur action, tout en laissant à chacune d’elles sa parfaite autonomie.
- Aujourd’hui plus de soixante sociétés font partie delà Fédération. Comme plusieurs d’entre elles sont des sociétés italiennes et non pas seulement romaines, et que des comités locaux se forment un peu partout, la constitution d’un conseil national italien s’est imposée. De là l’initiative que vient de prendre la Fédération romaine.
- Un Congrès des femmes socialistes belges s’est tenu le lundi de la Pentecôte à la Maison du peuple de Bruxelles. Il a été spécialement consacré à l’examen de la situation féministe dans le travail industriel. De l’un des rapports présentés, il résulte qu’en Belgique 196.000 ouvrières travaillent dans les ateliers. Quatre dixièmes gagnent moins de 1 fr. 50 par jour, cinq dixièmes moins de 2 fr. 60 et un dixième plus de 4 fr. 50.
- Le vote des femmes en Australie.
- Nous avons déjà signalé l’empressement que mettent les femmes à user de leurs droits électoraux en Australie.
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- Des renseignements tout à fait récents nous permettent de constater que leur zèle ne s’est pas démenti. De remarques faites à l’occasion de la confection des listes électorales, il résulte que dans 16 circonscriptions sur 25 les électeurs du sexe féminin sont en majorité. Il y a 70.786 femmes inscrites comme électeurs, tandis que le nombre des hommes n’atteint que le chiffre de 60.763.
- Le Jury mixte.
- La Ligue du droit des femmes a adopté le principe de la constitution d’un Jury mixte (comprenant six hommes et six femmes).
- M. Gustave Hubbard, député des Basses-Alpes, a été chargé de soutenir un projet dans ce sens à la Chambre des députés.
- La Fédération abolitionniste.
- Le 6 juin a eu lieu, sous la présidence de M. Yves Guyot, l’assemblée générale annuelle de la branche française de la Fédération abolitionniste internationale, qui a, comme on sait, pour but de supprimer la règlementation de la prostitution, et, par conséquent, la police des moeurs.
- Sur l’estrade, aux côtés de M. Yves Guyot, avaient pris place Mmes Avril de Sainte-Croix, secrétaire générale de la branche française et Alphen Salvador ; MM. le docteur Queyrat, médecin de l’hôpital Ricord ; Francis de Pressensé et René Renoult, députés ; de Meuron, représentant le comité central de la Fédération, etc.
- Après une allocution de M. Yves Guyot, qui a rappelé le but de la Fédération, lecture a été donnée par Mme Avril de Sainte-Croix de son rapport sur les travaux de l’œuvre pendant l’année écoulée. Puis le docteur Quey-r^t, médecin à l’hôpital Ricord, traitant la question de la règlementation au point de vue de l’hygiène, affirme eû s’appuyant sur la statistique, que la règlementation,
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- loin de donner des résultats satisfaisants, constitue un réel danger pour la santé publique ; il conclut que le vieil édifice de la police des moeurs doit être renversé et remplacé par une loi qui édicterait la responsabilité civile et pénale en cas de contamination.
- Le pasteur Charles Wagner, examinant ensuite la question au point de vue moral, conclut également à la suppression du système actuel, qu’il représente comme un système dégradant et inique.
- Enfin, M. Francis de Pressensé, exposant l’ensemble de la question, affirme que la police des moeurs est, au point de vue du droit, illégale et anticonstitutionnelle ; au point de vue de l’hygiène publique, elle est inefficace; au point de vue moral, elle est odieuse. De quel côté qu’on l’examine enfin, qu’on la considère comme un moyen de prévention pour assurer une sécurité mensongère, ou qu’on la considère dans la pratique avec les incessants scandales qu’elle soulève, la règlementation et la police des moeurs sont un organisme barbare qui doit nécessairement disparaître. Du reste M. Francis de Pressensé pense que le plus souvent la prostitution n’est pas due à un vice initial. Elle tient surtout à notre organisation sociale elle-même, qui ne permet pas à la femme de vivre du produit de son travail.
- Hammourabi et le droit des femmes.
- Du Journal de Genève, chronique zurichoise, 30 avril :
- La séance d’ouverture des cours a offert cette année un intérêt tout particulier. Le recteur, M. Georges Cohn, professeur de droit, avait pris pour thème de son discours un sujet très actuel, quoiqu’il nous fasse remonter de plus de quatre mille ans le cours des âges : les lois de cet Hammourabi que l’empereur d’Allemagne vient de mettre si fort à la mode.
- Il y a six mois encore, le nom d’Hammourabi était presque inconnu du grand public. Aujourd’hui nul n’ignore plus que ce monarque, sixième roi de la pne-
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- mière dynastie babylonienne, édicta vers Tan 2250 avant Jésus-Christ un code qu’une expédition française a retrouvé à Suze, il y a seize mois.
- M. Cohn a commenté ce texte juridique, le plus ancien que nous connaissions, et il a établi de curieux rapprochements entre le droit babylonien et l’ancien droit germanique. Il nous a fait admirer le style concis, clair et juridiquement exact de cette loi d’Hammourabi, qui est certainement la codification d’un droit coutumier plus ancien. Il a donné des détails particulièrement intéressants sur le droit de famille et le mariage.
- Le principe primitif, qui veut que la famille soit constituée par la mère, a déjà disparu. L’enfant appartient à la famille du père. La monogamie est la règle. Ce n'est qu’au cas où la première femme n’a pas d’enfant qu’il est permis d’en prendre une seconde ; mais celle-ci occupe un rang inférieur à celui de la femme légitime. Elle ne devient libre que si elle a des fils et que le père les reconnaisse en leur adressant les mots sacramentels : «Mes fils! » Dans la loi d’Hammourabi, il n’y a que fort peu d’empêchements au mariage, sauf pour les jeunes filles consacrées à la divinité, et entre parents et enfants. Le mariage par enlèvement des Germains était inconnu à Babylone. La règle était « pas de mariage sans contrat. »
- Ce contrat constatait la vente de la jeune fille par le père au fiancé en présence d’un magistrat qui fut l’ancêtre de nos officiers d’état civil. Puis venait la célébration solennelle du mariage. C’est par cette dernière cérémonie que la femme entrait dans la potestas du mari et devenait sa propriété. Il pouvait la vendre pour payer ses dettes. Il pouvait même la noyer si elle avait commis des fautes graves. Et pourtant, elle avait une personnalité juridique; elle n’était pas une simple chose comme chez les anciens Germains, qui ne reconnaissaient aucun droit à la femme « à cause de l’inconsistance de son entendement. »
- Le divorce était on ne peut plus simple. Le mari avait le droit de répudier sa femme. Mais il devait lui
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- restituer sa dot, et elle pouvait réclamer ses enfants pour les élever.
- Comme moyen de preuve, dans certains cas, on admettait une sorte de jugement de Dieu. L’épreuve de l’eau était fondée sur une règle inverse de celle du droit germanique. Tandis que, pour les Babyloniens, couler à fond était une preuve de culpabilité, c’était une preuve d’innocence pour les Germains, lesquels pensaient « que le flot pur n’accepte pas de coupables ».
- Par contre, M. Cohn a signalé de frappantes analogies entre le droit babylonien et le droit germanique. Dans l’un et dans l’autre, le droit de famille est la base du droit de succession ; le voleur et le recéleur sont punis de même manière ; l’esclave est considéré comme une chose, etc. « Il est indiscutable, a conclu le conférencier, que, dans tout le développement du droit, des influences babyloniennes se sont fait sentir. Mais il ne faudrait point exagérer ces influences ni parler à tout propos de babylonisme là où le babylonisme n’a que faire. »
- La femme avocat en Hollande.
- Mlle A.-E. Koh vient d’être reçue docteur en droit et elle a prêté le serment d’avocat devant la cour de Rotterdam.
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- Une nouvelle carrière libérale en Russie.
- Dans le but d’offrir aux femmes une nouvelle carrière libérale, l’Académie impériale des beaux-arts a décidé d’admettre dorénavant les femmes au cours d’architecture.
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- Par Henry GRÉVILLE
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- 'V' '•
- {Suite.)
- — Grand bien lui fasse, grommela Gaëtan. Je fâcherai de surveiller mon foie, ma rate et toutes leurs appartenances, afin de n’avoir jamais besoin d’y revenir pour mon compte ! Et le feu, vous l’avez souvent?
- — Presque toutes les semaines, monsieur; ordinairement c’est le dimanche soir, ou bien le samedi... les gens sont si imprudents par ici !
- — Quand on m’y reverra.. . Enfin j’ai fait la connaissance d’un instrument qui remonte au moins à l’époque des cités lacustres. On s’instruit à voyager.
- VI
- Le vacarme nocturne avait rendu tout le monde plus ou moins malade dans les hôtels, mais une des personnes les plus éprouvées fut Mme Mertins ; elle se sentit en proie à l’une des terribles crises qui secouaient de temps en temps sa fragile existence au point de sembler devoir la détruire.
- Le médecin appelé donna les conseils et les remèdes classiques, promit de revenir, et s’en alla. La femme de chambre de l’hôtel, accoutumée à des accidents de ce genre, fit son devoir, offrit ses services avec beaucoup de complaisance, et s’en fut à son travail. La jeune femme resta seule, incapable de se mouvoir, couchée sur ce lit d’hôtel, où tant d’autres avaient souffert avant elle, et souffriraient encore après, dans une chambre banale, propre et saine, mais où rien n’attirait ni ne reposait le regard, et d’où les pensées devaient infailliblement s’envoler douloureusement vers le nid, l’asile,
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- LE DEVOIR
- le lieu où la vie était sinon plus heureuse, au moins plus facile et plus familiale.
- Plongée dans Pengourdissement qui suit les grandes tortures physiques, calmée aussi par les moyens héroï-ques qu’emploie la science dans les cas désespérés, Mme Mertins songeait, songeait, et son esprit inquiet allait aussi loin que possible, plus loin encore, au delà de ce terme où rien n’est plus. -.
- — Est-ce pour cette fois, pensait-elle, le cerveau parfaitement clair, l’âme ardente et désespérée. Vais-je mourir ici, cette nuit, demain matin tout au plus, sans rien pour me consoler, sans un souvenir à emporter avec moi, sans une lueur pour éclairer mon dernier voyage?.. Rien, rien, jamais...
- Elle eût voulu pleurer ; les larmes eussent peut-être apporté l’attendrissement à cette douleur brûlante, aride comme une bouche à feu ; mais elle avait laissé les larmes bien loin derrière elle, sur la route qu’elle parcourait.
- — Rien, jamais, et je m’en irai sans joie, comme j’aurai vécu... Ab! j’aurais voulu, au moins...
- On frappa à la porte, d’un doigt discret.
- — Entrez, dit la malade de sa voix douce et claire, très affaiblie , mais encore mélodieuse.
- Mme Maubert entra. Elle avait maigri; son visage lassé exprimait au repos une extrême lassitude, mais en ce moment le sourire de bonté qui l’illuminait lui prêtait une apparence juvénile.
- — Puis-je vous voir sans trop vous fatiguer? dit-elle en s’approchant ; cela me fait tant de peine de vous voir ainsi toute seule, si souffrante... Que vous est-il arrivé ?
- — Ce qui était à prévoir, répondit la malade en lui faisant signe de s’asseoir, de sa main fine et maigre. Depuis six ans, je devrais savoir qu’il ne faut jamais suivre à la lettre le traitement qui vous est ordonne par les médecins des villes d’eaux. Comment un homme qui voit en quatre mois plusieurs centaines de mala-
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- des pourrait-il s’inquiéter du tempérament particulier de chacun? On vous ordonne « une saison » , c’est-à-dire vingt et un jours, — ou vingt-quatre, si on veut bien se laisser faire. Il y a des personnes qui en subiraient soixante, et d’autres qui n'en peuvent supporter dix. Et puis on vous expose, à la légère, à des bains, des massages, des douches, des moyens violents qui sont souvent le contraire de ce qu’il vous faudrait! Si vous m’en croyez, madame, ne prenez que la moitié de ce qui vous est ordonné.
- Mme Maubert sourit avec malice.
- — C’est déjà fait, dit-elle. Mon docteur de Paris m’avait mise en garde.
- — C’est un brave homme. Je crois les eaux de Vichy très efficaces, mais aussi très dangereuses. On veut s’en aller quand on sent qu’on en a assez, mais le médecin vous retient. Il faut une belle dose d’énergie pour partir malgré eux, je vous le jure! On n’ose pas. Si j’étais millionnaire, j’amènerais mon médecin ordinaire avec moi ; c’est ce que les gens riches devraient faire. Pour vous, madame, je le vois à votre visage, il est temps de vous en aller. Vichy guérirait, si on voulait : beaucoup en meurent, pour y être restés trop longtemps ; ne grossissez pas leur nombre. Moi, j’en suis un exemple.
- — Êtes-vous si mal? demanda Mme Maubert avec sollicitude.
- La jeune femme ferma les yeux sans répondre. Dans la chambre de son cerveau , elle voyait son existence antérieure, ses séjours trop prolongés, ses lassitudes, ses crises, ses retours au logis, où elle mettait des mois à reprendre quelque force...
- — Au fond, dit-elle au bout d’un instant, cela ne me tait plus rien. J’ai manqué de courage, j’ai eu peur de lutter. J’aurais dû partir il y a huit jours. Au premier mot, je me suis vu toiser avec un tel dédain... j’avais l’air d’une sotte, j’en étais une en effet. Je le payerai cher.
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- — Vous vous épuisez à parler, ne dites plus rien , je vous en prie. Voulez-vous me charger de faire prévenir M. Mertins? suggéra Mme Maubert avec une extrême circonspection. Vous ne pouvez voyager seule mais s’il vous emmenait?
- — En ce moment, c’est impossible : un peu plus tard, s’il est encore temps.
- — Usez de nous, je vous en prie ; cela me fait de la peine de vous voir seule en un pareil moment... Ma fille et mon fils sont à votre disposition.
- Mme Maubert ajouta quelques paroles affectueuses et se leva.
- — Chère madame, insista la-jeune femme, croyez-moi, allez-vous en : ne faites pas comme moi, vous avez besoin de toutes vos forces, ne les usez pas dans cet air mortel, chargé de gaz irrespirables... les bien portants en souffrent ; pour nous autres, c’est un arrêt définitif... Je vous en conjure !
- — Merci, dit Mme Maubert émue. Je vais écrire à mon médecin de Paris.
- — Et si vous pouviez, ajouta Mme Mertins en hésitant, j’aimerais tant à voir votre fille...
- — Je vais vous l’envoyer.
- L’instant d’après,* Céphise entra. Elle semblait apporter avec elle la fraîcheur et l’arome d’un bouquet de roses épanouies; la jeune malade la regarda jusqu’au fond des yeux, et reçut en réponse un sourire engageant. Mme Carval s’assit auprès du lit et serra doucement la pauvre main qui reposait sur le drap.
- — Vous êtes heureuse, n’est-ce pas? demanda la jeune malade.
- — Je le serais absolument si ma mère n’était pas ex-trêment malade.
- — Oui... vous aimez votre mari?
- — Sans doute ! dit Céphise avec un tendre orgueil.
- Mme Mertins poussa un soupir.
- — Heureuse... dit-elle tout bas. Vous n’allez pas vouloir faire ce que j’ai à vous demander.
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- — Pourquoi pas ? Ne savez-vous pas que, suivant le poète, le bonheur rend Pâme bonne ?
- — Écoutez-moi, chère madame. Je n’ai personne à qui me confier; ici, dans l’hôtel, on me connaît, je ne puis rien faire... Voulez-vous me rendre un service, un si grand service que, morte, dans l’autre vie, quelle qu'elle puisse être pour moi, je vous remercierai et vous bénirai toujours ? Il faut envoyer un télégramme très court : « Venez tout de suite. Louise. » Rien de plus.
- — A votre mari? demanda innocemment Céphise. Plusieurs années de mariage et un très joli lot d'observations sur le vif n’avaient encore pu lui retirer l’instinct qu’une femme ne peut rien souhaiter dans un moment pénible, hormis la présence de son mari.
- — Non ! laissa tomber Mme Mertins en retirant sa main de celle de sa visiteuse.
- Celle-ci demeura fort embarrassée, maudissant son peu d’habileté et pleine de pitié pour la malheureuse qui gisait devant elle.
- — Pas à mon mari, répéta celle-ci. Et pourtant, si j’avais quelque chose de réel à me reprocher, pensez-vous que je voudrais vous en faire la complice.
- Ses yeux noirs, qui ne brillaient plus que comme un reflet velouté de ses yeux ordinaires, plongèrent dans ceux de Mme Carval, avec une expression si sincère que la femme d’Armand en fut émue.
- — Non, dit-elle lentement, je ne le crois pas.
- — Je vais mourir, reprit Mme Mertins, ne niez pas, vous n’en savez rien, et moi, je sais où en est ma vie. Je n’ai pas eu de mère; mon mari... il est bon et loyal, mais il a été pour moi un maître et non un ami... Je le respecte, je ne puis l’aimer. Il y a quelqu’un que j’ai rencontré trop tard ; celui-là, je l’aime, et il m’aime. Il ne me l’a jamais dit, je ne lui ai jamais confié le secret de ma pensée, mais il sait que je l’aime , et je sais qu'il m’adore. Je veux le voir une fois avant de mourir.
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- -- C’est mal, dit Céphise.
- — Peut-être... probablement. Mais je n’ai eu aucune joie, je ne veux pas mourir sans lui avoir dit que je l’aime. Vous ne pouvez pas comprendre cela î ajouta-t-elle avec une triste expression d’angoisse.
- — Vous vous trompez, dit Céphise, en faisant un retour sur sa jeune vie pleine d’amers renoncements. Je vous comprends très bien. J’ai souffert, je puis comprendre la souffrance des autres. Mais il y a des douleurs qui purifient. Si vous faisiez le sacrifice.. .
- — J’ai fait tous les sacrifices, toujours, interrompit la jeune malade. Elle parlait avec une énergie singulière, puisée dans la morphine que le médecin lui avait largement instillée, soucieux seulement de calmer les abominables souffrances de la nuit précédente. J’ai renoncé à tout, je ne veux pas mourir sans avoir eu au moins une joie, une seule, ou bien alors je mourrai désespérée.
- Un lourd silence pesa sur les deux femmes, aux destinées si différentes. Un son de joyeuse musique courut au dehors, sous les arbres du Parc; c’était l’heure du concert.
- — A qui voulez-vous envoyer ce télégramme? demanda Céphise
- — A l’associé de mon mari. C’est un galant homme, et un homme délicat. Il peut être ici demain à l’aube. Il préviendra mon mari ensuite; M. Mertins croira que j’ai voulu lui épargner une secousse inutile ; ce ne sera pas un mystère.
- — Vous lui écrivez donc? demanda Céphise avec une sévérité singulière sur son doux visage
- — Jamais. Il sait que je suis très malade ici, il comprendra .
- — Et votre mari, comprendra-t-il, lui?
- — Il trouvera cela très naturel.
- — Vous en êtes sûre ?
- — Tout à fait.
- Céphise demeurait incertaine.
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- — Je mourrai désespérée, répéta Mme Mertins dont la voix s’affaiblissait. Elle avait dépensé toutes ses forces.
- — Et si vous vous rétablissez, dit Mme Carval, avez-vous songé à la situation qui vous sera faite entre votre mari et son associé ?
- Les yeux que la malade avait fermés se rouvrirent, dilatés par une étrange appréhension.
- — Si je me rétablissais ? Mais je ne guérirai pas, murmura-t-ellc. Demandez au docteur.
- — Et si votre mari était fâché de n’avoir pas été prévenu à temps pour vous voir, au lieu de... l’autre?
- — Il n’y songera pas, murmura Mme Mertins d’une voix lointaine.
- On frappa, et le médecin entra. Céphise se retira et attendit sa sortie sur le palier.
- — Cette dame est-elle vraiment très malade ? de-manda-t-elle. Elle m’a priée d’avertir les siens, mais est-ce bien urgent?
- — Si elle vous l’a demandé, faites-le, dit-il. Dans l’état où elle est, on ne doit lui refuser aucune satisfaction. Toute émotion fâcheuse pourrait avoir les suites les plus graves.
- Il salua et disparut. Céphise rentra.
- — Vous télégraphierez? murmura Mme Mertins, dans un souffle.
- — Oui, répondit l’épouse heureuse.
- Un signe presque imperceptible indiqua le tiroir de la table ; un papier s’y trouvait portant une adresse au crayon. Céphise la lut des yeux, puis tout haut :
- — C’est là ce que vous voulez? demanda-t-elle « Venez tout de suite. » Et après, quand il sera venu?
- — Qu’on me l’amène. Il viendra de la part de mon mari, je pense. Cela ne fera aucune difficulté.
- Mme Mertins semblait si épuisée que Céphise ne jugea pas à propos de continuer l’entretien. Elle la regarda un instant, puis, prise d’une compassion sans bornes pour ce pauvre être, qui voulait goûter à la
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- coupe de la vie un instant seulement, avant d’y renoncer pour jamais , elle se pencha et baisa le front jauni.
- — Merci, dit la malade, tout bas.
- — Voulez-vous une garde ? Vous ne pouvez rester seule?
- — Seule. Je puis sonner.
- Céphise attacha un ruban au cordon de la sonnette et le passa autour du bras de Mme Mertins, puis sortit.
- Sur l’escalier, elle hésita un instant; sa conscience lui reprochait ce qu’elle allait faire, et son cœur le lui commandait rigoureusement. Elle rentra chez elle, mit son chapeau et se rendit résolument au bureau du télégraphe. Quand elle fut rentrée, elle ouvrit doucement la porte de sa voisine. Les yeux noirs lui posèrent une question.
- — C’est fait, dit-elle.
- Les yeux se fermèrent. Un long soupir d’allégement sortit de la poitrine amincie.
- — Que Dieu vous récompense! dirent les lèvres pâles: je ne saurais. Je vais dormir. Le train arrivera à cinq heures demain matin.
- La ville se remplit vers le soir d’une animation extraordinaire ; on voyait des vestons noirs et des casquettes ornées d’une lyre circuler dans les rues à la recherche d’un asile, ou bien s’attabler aux terrasses des cafés, pilotés le plus souvent par des Vichysois également ornés de lyres, ou même dépourvus de cet instrument. Gaëtan entra chez sa mère avec la dignité qui était son apanage.
- — Voilà du beau , dit-il. Les orphéons sont arrivés. On leur a fait des arcs de triomphe avec des inscriptions remarquables.
- — Pour les orphéons? demanda Mme Maubert, non sans une teinte d’incrédulité.
- — Dame ! Il y a écrit en lettres capitales : Aux sociétés musicales, salut. Et beaucoup d’autres belles choses analogues. On est en train de leur mettre des feuillages.
- — Aux orphéons? demanda Céphise.
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- — Aux arcs de triomphe, rectifia Gaëtan. Il y en a partout, dans tous les coins où l’on a pu en fourrer, et même dans des endroits où ça tient énormément de place; on ne peut plus passer. Et ce soir, il y aura une retraite aux flambeaux.
- — Espérons, soupira Mme Maubert, que ce sera de bonne heure. Vraiment, on ne dort pas assez dans ce pays.
- Le dîner s’acheva sans rien de remarquable, mais aussitôt après, des sons musicaux commencèrent à monter dans les airs, de tous les coins indistinctement. C’était comme le vacarme discret qui précède l’ouverture, dans les théâtres où les exécutants accordent leurs instruments, et répètent les passages difficiles pour se dégourdir les doigts; c’était cela, mais sur une grande échelle, une échelle immense.
- — Est-ce qu’ils vont continuer? demanda Gaëtan. Je me sens devenir chien ; j’ai envie de hurler à la lune.
- Après une heure environ de ces passe-temps, le cortège se forma. On entendit de loin les tambours ; les fifres, les trompettes et les clairons sonnèrent allègrement la marche, puis les musiques, avec un retentissant accompagnement de grosses caisses, défilèrent dans toutes les voies assez larges pour les contenir, tournant et retournant sur leurs pas afin d’offrir leur sérénade à tous les établissements protecteurs de l’harmonie. Apollon dut être satisfait, car aucun de ses admirateurs ne fut oublié, et cela dura environ deux heures. Lorsque, le cortège ayant défilé, on se croyait à l’abri de ses atteintes, il reparaissait à l’autre bout de la rue, et les rues en général ne sont pas longues. Des bombes, éclatant avec fracas, signalaient les temps de repos. Les musiciens ne jouaient pas toujours tous à la fois , mais on entendait toujours quelque musique, et quand la chose en valait la peine, ils donnaient tous ensemble avec une vigueur digne d’éloges.
- Les omnibus des hôtels regagnaient leurs remises après le train de minuit, lorsque la dernière trompette
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- LE DEVOIR
- alla se coucher. Beaucoup de petites veilleuses filtrèrent ensuite à travers les lames des persiennes, car la ville contenait une quantité anormale de personnes destinées à ce qu’on appelle, Dieu sait pourquoi ! une nuit blanche.
- Les voitures ne vont pas chercher les voyageurs au train de cinq heures du matin : ce n’est pas un train chic, il n’apporte que les journaux et des clients sans apparence extérieure, car ce n’est pas un train express. Ceux qui l’ont pris quittent la gare à pied, à moins qu’ils n’aient eu la précaution de se commander un véhicule.
- Celui qui avait quitté Lyon la veille au soir, le cœur déchiré par la crainte et peut-être aussi le remords, descendit l’avenue de la gare et passa sous les arcs de triomphe sans les voir. La brièveté du télégramme lui semblait un reproche que sa conscience appuyait énergiquement. Il gagna l’hôtel où demeurait Mme Mertins sans demander d’indication à personne, et s’adressa au portier qui balayait le vestibule :
- — Madame Mertins? fit-il.
- — Elle est malade, monsieur.
- — Envoyez la femme de chambre voir si elle est éveillée. Elle m’attend.
- Il monta l’escalier derrière le domestique et attendit sur le palier, tête nue, sa valise dans une main, s’essuyant le front de l’autre, d’un mouvement machinal, l’air préoccupé.
- — Madame est prête, vint-on dire.
- La porte était ouverte, il entra.
- — Ma pauvre femme ! dit-il.
- Elle le regardait, les yeux hagards.
- — Vous ! firent les lèvres pâles.
- suivre.)
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- ASSURANCES MUTUELLES
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- Société du Familistère. - Assurances Mutuelles
- MOUVEMENT DE FÉVRIER 1903, A GUISE
- assurance contre la maladie
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes.... 2.411 601
- Subvention de la Société....... 497 52 > 3.223 80
- Malfaçons et Divers............ 314 68)
- Dépenses.................................. 3.921 70
- Déficit en février 1903....... 697 90
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes......... 523 30 1
- Subvention de la Société............ 173 70 > 705 90
- Divers............................ .. 8 90 )
- Dépenses......................................... 933 70
- Déficit en février 1903.............. 227 80
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et Divers 6.742 73 1
- Intérêts des comptes courants et > 11.719 18
- du titre d’épargne............. 4.976 45 )
- Dépenses :
- 125 Retraités définitifs.............. 8.501 74
- 5 — provisoires..................... 258 50 i
- Nécessaire à la subsistance........ 3.559 30 v 13.042 78
- Allocations aux familP des réservistes 26 » l
- Divers, appointem., médecins, etc. 697 24/
- Déficit en février 1903............ 1.323 60
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes......... 751 45 )
- Subvention de la Société............ 243 34 j
- Dépenses.........................................
- Boni en février 1903
- 994 79 780 64 214 15
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er juillet 1902 au 28février 1903 99.286 07) .Q, Q/t. .n
- » individuelles » » 32.059 03 ) ldl 1U
- ^penses ,, » ........... 150.739 51
- Excédent des dépenses sur les recettes*. 19.394 41
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL AU FAMILISTÈRE DE GUISE
- MOIS DE FÉVRIER 1903.
- Naissances :
- 17 février : Garbe Victorine-Andrée , fille de Garbe Léon et de Godelle Marie.
- 26 — Moiroud Marie-Thérèse, fille de Moiroud
- Lucien et de Croy Louise.
- Décès :
- 17 — Romby André, âgé de 56 ans.
- 19 — Mme Blancaneaux-Routier, âgé de 42 ans.
- 23 — Alavoine Anatole, âgé de 33 ans.
- 22 Roussel Paul, âgé de 2 ans.
- 25 — Enfant mort-né de Poulain Georges et de
- Herbin Georgina.
- Le Gérant ; H. E. Buridant.
- Nîmes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES.
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- POUR UNE BIOGRAPHIE
- de J. B. André GODUSr
- Glorification du Travail. Eman du Travailleur.
- VII
- Coopération et association : même idéal. Efforts de
- Godin, à diverses dates, en faveur du mouvement
- coopératif.
- Dès avril 1860, avant même que la première aile du Familistère fût habitée, (elle le fut quelques mois plus tard), Godin proposa la coopération à l’attention du personnel. La question des « Magasins coopératifs » figure, en effet, au sommaire (2) du discours qu’il prononça à l’occasion de la fête donnée pour le Baptême du Familistère , dans la seconde quinzaine du dit mois.
- De ce trait seul on peut augurer qu’il y revint souvent. En effet, il voyait dans la coopération un embryon de l’idée d’association (3) semée si largement quelques années auparavant par l’Ecole sociétaire, et en même temps un moyen pratique pour les amis du progrès d’évoluer, malgré la situation politique d’alors, vers un même idéal.
- La question est touchée dans son premier volume « Solutions sociales » (4) (chapitre dixième, page 152). Il l’avait traitée déjà dans un écrit et sous un pseudo-
- (1) Appendice, p. 60, tome 26e, Le Devoir, janvier 1902.
- (2) Le Devoir , tome 15e, 1891, p. 137'
- (3) Voir les statuts de la Société du Familistère : « Mutualité sociale », Notions préliminaires, spécialement chapitre XII.
- (4) Editeurs : Guillaumin et Ge, 14, rue Richelieu, Paris.
- 1
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- LE DEVOIR
- nyme dont l’indication est ici à sa vraie place. Il s’agit de l’article intitulé « Le Familistère de Guise », par A. Mary, inséré, pages 204 à 250, dans « l’Annuaire de VAssociation pour 1867 » (1). Une vue de l’état { néral du domaine familistérien à cette époque (1866) accompagne l’article.
- Le Familistère ne comprenait encore que l’aile g che, ses annexes et le pavillon central. Le mur d’enceinte et la grille qui ont, pendant un temps, fermé la propriété du côté de la rue de la ville de Guise dite aujourd’hui rue André Godin, ce mur et cette grille figurent sur la gravure.
- Si l’on compare cette ancienne vue avec la vue générale^ donnée dans € Le Familistère illustré » 1900 (2), page 19, on peut reconstituer en pensée la prairie dite «clos Dauphin (3)», plantée d’arbres fruitiers, pommiers et autres, et bordée d’un bout par la rivière Oise , telle qu’elle était en 1856, lorsque Godin en fit l’achat, en vue d’y réaliser les constructions qu’on y voit aujourd’hui et de relier celles-ci à son habitation d’alors et à l’usine en jetant un pont sur l’Oise.
- En 1856, une haie vive était à la place du mur représenté sur la gravure ; une barrière en bois montée sur charnières donnait entrée dans le « clos Dauphin > et celui-ci était traversé d’un fossé allant de la ville de Guise à la rivière.
- Revenons à l’article publié par Godin dans Y Annuaire de VAssociation pour 1867. Nous allons voir l’auteur assigner pour but à l’évolution coopérative la réalisation des conditions architecturales qui mettront)
- (1) Librairie des sciences sociales, 13, rue des Saints Pères, P*116,
- (2) Editeurs : Guillaumin et Ce, 14, rue Piichelieu, Paris.
- (3) Documents biographiques, 2e partie, chap. Ier : Le Devoir,
- 1902, p. 129.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- à la portée de toutes les familles, les équivalents de la richesse, soit la constitution de palais sociaux, véritables ateliers de la consommation domestique, de la consommation coopérative. L’article débute ainsi :
- « La question des logements a été l’objet de nombreuses préoccupations, on a compris qu’il fallait ou perfectionner l’habitation, ou se résigner à voir les tentatives pour améliorer le sort des familles ouvrières échouer contre les obstacles matériels qui, le plus souvent, sont dus à l’insuffisance ou aux mauvaises dispositions de l’habitation.
- « La plupart des essais faits dans cette voie ont été marqués au coin de la timidité et de la routine. Partout la famille du travailleur est restée abandonnée à ses faibles ressources; on ne lui offrait qu’une maison neuve sans aucune ressource nouvelle dans ses moyens d’existence.
- « En Angleterre, les avantages qui ont été momentanément ressentis de la construction d’un certain nombre de logements d’ouvriers dans les centres d’agglomération manufacturière, n'ont introduit aucune modification sensible ni dans la vie, ni dans lès mœurs, ni dans le régime économique de la famille. Ce n’est pas étonnant ; les architectes avaient eu en vue moins l’intérêt moral qu’un intérêt pécuniaire immédiat.
- « Aujourd’hui, comprenant qu’elles ne doivent pas rester plus longtemps indifférentes à leur propre sort, les classes ouvrières ont fondé ce que l’on a désigné sous le nom de Sociétés coopératives. Ces sociétés attirent à juste titre l’attention des hommes compétents, car les fonctions diverses que la coopération organise une à une et séparément sont les matériaux dont l’ensemble constituera l’édifice économique de l’avenir.
- « La coopération, ainsi nommée, c’est l’entente entre
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- LE DEVOIR
- un certain nombre de personnes pour produire, acheter, vendre ou consommer, enfin pour entreprendre toute chose dans un but d’utilité commune, par l’union des intelligences, le concert des volontés, des forces et des intérêts. C’est la simplification du mécanisme social , c’est la collectivité plaçant l’individu en présence de lui-même, c’est l’individu achetant à lui-même, vendant à lui-même, travaillant pour lui-même, se logeant lui-même ; c’est le bien-être physique, moral et intellectuel mis à la portée des déshérités de la fortune.
- « La coopération doit nécessairement organiser son propre milieu. A l’industrie coopérative, il faut des ateliers spéciaux ; au commerce coopératif, il faut de nouveaux magasins et ainsi de suite. »
- Ce qu’entend Godin par : « et ainsi de suite » est éclairé aussitôt; car, abordant la première division de son travail, il écrit :
- « C’est à ce point de vue» (donc, au point de vue de l’organisation du milieu propre à la coopération) « que nous étudierons l’établissement le Familistère de Guise.... » Le but de la fondation du Familistère est
- ensuite rappelé : « Répartir équitablement les produits du travail et donner à la classe ouvrière les équivalents de la richesse...» Puis nous lisons (pages 210,
- 211) :
- « Nous voyons donc a i Familistère le capital travailler à la réforme des conditions matérielles de l’existence ouvrière. Maintenant , que la population soit appelée à s’intéresser à l’entreprise dont elle profite, qu’elle y place ses économies , qu’elle en devienne actionnaire, qu’elle soit appelée à prendre part aux bénéfices, et le Familistère se trouve être la plus lar§e base de coopération qui existe ; que le capital et le travail s’y tendent une fraternelle main et le Familistère
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- deviendra a commune nouvelle, la commune régénérée.
- « Mais le Familistère de Guise n’est-il pas déjà un
- peu tout cela? C’est ce que nous allons voir............»
- Suivent les détails de l’organisation, des chiffres et des faits donnant la physionomie complète de l’oeuvre en août 1866 (p. 223). Citons encore (p. 242) :
- « Le fondateur du Familistère de Guise a, lui aussi, étudié la question tant agitée de l’Association du capital et du travail, et si, un jour, il se trouve débarrassé des obstacles (1) contre lesquels, comme tous les inventeurs, il est obligé de lutter, il sera prêt pour
- l’application de la solution qu’il a trouvée......»
- Répartir les bénéfices au prorata des salaires con- < venus pour le capital est un plan déjà arrêté dans la pensée de Godin (v. p. 243) ; les primes et les récompenses exceptionnelles aux mérites hors ligne, sont de même visées (p. 244) ; enfin, on peut lire ("p. 246) :
- « Tel est le mode de coopération que M. Godin a préparé et qui se trouve aujourd’hui entravé dans son
- application par d’aveugles résistances.......»
- Ces résistances furent vaincues avec le temps, et Godin put réaliser légalement, le 13 août 1880, le pacte de la Société qu’il dénomma : « Association coopérative du capital et du travail » (article 3 des statuts).
- Tel étant le jugement de Godin sur la possibilité d’aller à l’association par la coopération, sur l’opportunité même de procéder ainsi, afin et d’avancer mal-gué les résistances politico-sociales du moment et d’essayer d’adapter évolutivement la masse à des opérations sociales successivement plus complexes, on conçoit gu’il recommanda vivement et à bien des reprises ce £U)de d’action au personnel du Familistère.
- Û) Procès en séparation de corps et de biens dans son premier Mariage.
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- LE DEVOIR
- Voici quelques traces de ses efforts en ce sens : Conférences des 13 et 16 décembre 1860 (1) ; séance du Conseil du Familistère 1862 ; (2) conférence du 4 janvier 1865 ; (3) série de conférences en 1867 ; (4) série de conférences en 1868, une soirée est consacrée à cet objet spécial : « La coopération au Familistère. > (5), L’orateur proposait d’attribuer 4 % d’intérêt au capital employé dans les comptoirs coopératifs ; puis, avant de répartir les bénéfices restants au prorata des achats, d’affecter un tant pour cent aux objets suivants : Education générale ; secours aux malades ; soin des veuves et des orphelins ; pensions de retraite aux vieillards.
- Tenant ses auditeurs au courant du mouvement coopératif à l’étranger, spécialement en Angleterre, la patrie pour ainsi dire de la coopération, Godin s’efforcait de démontrer les causes d’échec des Sociétés ou- , vrières de production, le rôle essentiel de la capacité directive et combien l’ouvrier était intéressé au plus complet développement de ses meilleures facultés.
- Au début de l’année 1877 (6), Godin ayant recouvré sa liberté d’action par le règlement du procès en séparation auquel allusion a déjà été faite, inaugure au Familistère une nouvelle série de conférences en vue de la préparation du pacte d’association. Pour activer la culture des esprits et surtout dégager expérimentalement les possibilités de direction du travail par la masse même des travailleurs, il invite (7) les person-
- (1) Le Devoir, tome 15e, 1891, p . 456.
- (2) — — 16e, 1892, p. 322.
- (3) — — — — p. 454.
- (4) — — — — p. 644, 645
- (5) — — - — p. , 649.
- (6) Le Devoir., tome 17e, 1893, p. 132.
- (7) » » » p. 261 et s.;
- 321 et s.; 449 et s. ; 513 et s.;
- 577 et s.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES 455
- nes de bonne volonté à s’organiser en groupes , unions de groupes et conseils d’unions ; et donne des conférences où le mouvement de la tentative est suivi.
- Dans l’une d’elles, Godin indique que la coopération et la mutualité doivent être organisées dans l’associa-tion (1)* Touchant le difficile problème de la coopération productive, il signale une fois de plus que la rareté des succès en ce genre tient à ce qu’il faut pour diriger, administrer les Sociétés coopératives industrielles, des capacités techniques, commerciales, financières, qui n’ont pas été jusqu’ici cultivées dans les rangs des travailleurs (2). Or, l’organisation des groupes, unions dégroupés et conseils d’unions, au sein de l’habitation unitaire, aurait pour conséquence de faciliter cette culture, les coopérateurs s’éclairant les uns les autres de leurs connaissances respectives pour le plus grand bien de l’ensemble.
- Vve J.-B.-A. Godin, née Moret.
- (A suivre).
- (1) Le Devoir, tome 17e, 1893, p. 513.
- (2)
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- Les lois sur la réparation des accidents du travail
- DAXS LES DIFFÉRENTS PAYS (1)
- Trois systèmes se partagent actuellement la législation relative à la réparation des accidents du travail dans les différents pays.
- Dans un certain nombre de pays la réparation des accidents du travail n’a donné lieu à aucune législation spéciale : elle reste soumise par conséquent aux principes de droit commun en matière d’accidents.
- Dans d’autres pays, tout en conservant les principes du droit commun, on a voté des lois spéciales pour préciser et faciliter l’application de ces principes aux accidents du travail.
- Enfin , dans plusieurs pays, on a adopté pour base de la réparation des accidents du travail la théorie du risque professionnel. D’après cette théorie, l’accident du travail étant considéré comme un risque inhérent à l’exercice de la profession industrielle, la réparation doit être mise à la charge de cette profession. 16 pays d’Europe et 4 colonies britanniques ont successivement adopté des lois réglant la réparation des accidents du travail sur le principe du risque professionnel. Ce sont : la Suisse (1881-1887), l’Allemagne (1884-1900), l’Autriche (1887), la Norvège (1894), la Finlande et la Roumanie (1895), la Grande-Bretagne (1897), le Danemark, l’Italie et la France (1898), l’Espagne, la Nouvelle-Zélande et Sud-Australie (1900), la Hollande, la Suède, la Grèce, la Russie (1901), le Luxembourg, l’Australie occidentale et la Colombie britannique (1902). La loi ne s’applique, en général, qu’aux industries les plus dangereuses.
- (1) D’après le Bulletin de l'Office du travail, avril 1903.
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- RÉPARATION DES ACCIDENTS
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- Dans trois pays (Roumanie, Grèce et Russie), elle ne vise respectivement que les mines, les mines et hauts-fourneaux , les mines et fabriques de l’Etat.
- La loi allemande a été successivement étendue à toutes les industries (excepté aux petits artisans, employés de magasins, domestiques); elle est actuellement celle dont l’étendue est la plus considérable.
- Dans beaucoup d’Etats on a pensé que, pour sa propre garantie, le patron assurerait ses ouvriers contre les accidents et on a IcAzzc l’assurance facultative ; dans d’autres, par contre, redoutant la déconfiture du patron , on a établi l’assurance obligatoire.
- Dans les pays où l’assurance reste facultative, le paiement de l’indemnité n’est pas toujours garanti à fourrier d’une façon certaine. Alors qu’en France l’ouvrier a une créance privilégiée sur les biens du patron pour l’indemnité qui lui est due en cas d’incapacité temporaire et la garantie de la caisse nationale des retraites en cas d’incapacité permanente ou de décès, la loi, au Danemark, en Angleterre et dans les colonies australiennes, se borne à donner à la victime un privilège sur les sommes qui peuvent être dues à un patron.
- En Colombie britannique, la victime a un privilège sur l’actif dû au patron insolvable par les compagnies d’assurances. En Espagne, la loi est muette sur ce point. En Suède, la loi de 1901 prévoit la création, par l’Etat, d’un établissement royal d’assurance.
- Dans les Etats qui édictent l’obligation d’assurance, les systèmes adoptés sont très divers à cet égard.
- En Allemagne, la loi tient collectivement responsables de l’indemnité tous les patrons d’une même industrie obligatoirement groupés en associations mutuelles ; en Autriche, cette responsabilité incombe aux associations territoriales de patrons et d’ouvriers supportant les charges dans les proportions respectives de 90 p. 100 et de 10 p. 100.
- L’assurance est faite et garantie par l’Etat en Nor-
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- LE DEVOIR
- vège (1) (établissement central d’assurance), en Finlande, en Hollande (banque royale d’assurance). En Italie, enfin, l’assurance est faite, excepté pour les compagnies de chemins de fer, soit par la caisse nationale d’assurance (travaux de l’Etat, des provinces et. communes), soit par des sociétés privées autorisées, soit par des syndicats d’assurance mutuelle de patrons occupant ensemble au moins 4,000 ouvriers et fournissant à la caisse des dépôts le cautionnement prévu, soit par des caisses autorisées pouvant pourvoir d’une façon permanente aux risques d’au moins 500 ouvriers et fournissant les garanties requises.
- En Russie, la loi impose au Trésor l’obligation de verser des indemnités aux victimes d’accidents dans les mines ou fabriques de l’Etat.
- Dans tous les pays, excepté l’Italie, où l’assurance est obligatoire, la loi porte que la victime recevra une pension plutôt qu’un capital; la pension représente d’ordinaire un tant pour cent du salaire moyen.
- Le Bulletin de VOffice du travail fait suivre son exposé d’un tableau permettant de comparer les principales dispositions législatives adoptées dans 12 pays d’Europe et 3 colonies anglaises, où la loi n’est pas limitée à 1 ou 2 industries seulement.
- Ce tableau qui est emprunté au Bulletin of the de-partment of labour, Washington, mai 1902, nous montre l’obligation de l’assurance consacrée par la loi dans 6 pays : l’Allemagne, l’Autriche, la Norvège, la Finlande, l’Italie et la Hollande.
- L’assurance est facultative dans 8 pays : la Grande-Bretagne, le Danemark, l’Espagne, la Nouvelle-Zélande, le Sud-Australie, la Suède et la Colombie britannique.
- Dans la plupart des pays précités, l’indemnité n’est pas due en cas de faute intentionnelle ou de malveillance de l’ouvrier. A ces exceptions s’ajoute la faute ou la négligence inexcusable, en Finlande, en Suède ; la
- (1) Contribution de l’Etat environ 25 p. 100.
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- RÉPARATION DES ACCIDENTS
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- faute volontaire d’un tiers étranger à la direction des travaux, en Finlande, en Suède; la force majeure ou circonstance étrangère au travail, en Finlande, en Espagne. En Italie, s’il y a faute intentionnelle, le pa tron ou la compagnie d’assurance peut se faire rembourser les sommes versées. En France, les tribunaux peuvent réduire l’indemnité s’il y a eu faute inexcusable. En Hollande, si l’accident a été causé par son état d’ivresse , la victime ne reçoit que la moitié de l’indemnité ; rien n’est alloue à ses héritiers.
- La Suisse ne fixe pas le taux de l’indemnité des divers accidents.
- Le maximum des salaires sur lesquels sont calculés l’indemnité et les primes est de 1,875 francs par an , 1 1{3 au-dessus de cette somme pour l’Allemagne ; 3,000 francs pour l’Autriche ; 1,680 francs pour la Norvège, 720 au minimum (non applicable aux mineurs) ; 300 francs, pour la Finlande ; capital égal au minimum à 3,781 fr. 40, pour la Grande-Bretagne ; maximum 3,331 fr. 70, minimum, 416 fr. 45, pour le Danemark ; 2,000 francs maximum pour l’Italie ; 2,400 francs et lj4 au-dessus de cette somme pour la France ; 1 fr. 50 par jour pour l’Espagne ; 8 fr. 34 par .jour au maximum en Sud-Australie, Hollande, Suède, Colombie britannique.
- Les indemnités sont allouées à partir de la 14e semaine, au Luxembourg; delà 13e semaine, en Allemagne, en Danemark ; de la 4e, en Autriche, en Norvège ; de 60 jours en Suède ; de la 2e semaine en Grande-Bretagne, en Nouvelle-Zélande , dans la Colombie britannique ; de la lre semaine, en Sud-Australie ; du 7e jour, en Finlande ; du 5e jour, en Italie ; du 4e jour, en France ; du Dr jour, en Hollande ; immédiatement, en Espagne.
- Les indemnités allouées pour incapacité temporaire °u permanente varient entre 70 p. 100, en Hollande ; ri 50 p. 100, en Italie, Espagne, Nouvelle-Zélande, etc. Elles sont généralement en cas de décès, de 20 p. 100,
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- 400
- LE DEVOIR
- pour la veuve, les enfants orphelins, les ascendants ; de 10 ou 15 p. 100, pour les enfants non orphelins. En France l’indemnité est de 15, 25, 30 et 40 p. 100 s’il y a 1,2, 3, 4 enfants au-dessous de 16 ans.
- Dans la Grande-Bretagne et dans ses trois colonies précitées l’indemnité est allouée à la veuve, aux enfants et aux ascendants, sous forme d’un capital égal au salaire de 3 ans.
- En Danemark l’indemnité est égale au salaire des 4 dernières années, et en Italie, au salaire de 5 années. Dans ce dernier pays, à défaut d’héritiers, ce capital est versé à un fonds spécial de secours qui sert à payer les indemnités dues par les patrons insolvables.
- Alors qu’en Europe et en Australie on s’est préoccupé de réglementer d’une façon précise la réparation des accidents du travail, les Etats de l’Union (1) se sont bornés jusqu’ici à chercher, par des actes législatifs, soit à diminuer les risques d’accidents (lois sur le travail dans les mines, les chemins de fer, les fabriques), soit à établir la responsabilité pécuniaire du patron dans les accidents imputables à sa négligence ou à la faute de ses subordonnés. 25 Etats environ ont adopté des lois modifiant plus ou moins les règles ou principes du droit commun sur la négligence du patron; les autres se bornent à appliquer le droit commun.
- Droit commun. — Voici quels sont les principes généralement ' adoptés par les tribunaux de l’Union dans les accidents du travail.
- Le patron est responsable des accidents imputables à sa négligence, c’est-à-dire lorsqu’il a agi imprudemment , négligé ou oublié de prendre les précautions d’usage. Il doit donner à ses ouvriers des machines, outils, matériaux dont le maniement n’offre pas de danger, ou si la nature du travail l’exige, prendre les
- (1) D’après le Bulletin of the department of labour, Washington, novembre 1900.
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- RÉPARATION DES ACCIDENTS
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- mesures que dicte la prudence. Il n’est pas responsable des accidents survenus aux ouvriers d’un de ses soumissionnaires dont il n’a pas directement contrôlé le mode de travail.
- Une fois ces précautions prises, l’ouvrier court tous les risques inhérents à son emploi; il ne peut réclamer une indemnité pour un accident survenu dans un travail dont on lui a fait voir le danger, ou qu’il est censé savoir dangereux. Toutefois, il a droit à un recours si l’accident est causé par des machines, par le mode de travail adopté, etc,, s’il n’a pas été mis en garde au préalable. — Le patron est responsable des accidents causés par la négligence de toute personne à qui il a délégué ses pouvoirs (vice-principal) et, en général, de ceux causés par la faute d’un autre ouvrier.
- L’ouvrier victime d’un accident imputable à la négligence d’un patron ne peut réclamer une indemnité s’il y a en même temps faute de sa part, à moins que le patron ayant eu connaissance du danger offert par le travail ait négligé de prendre aussitôt les précautions nécessaires , ou ait laissé se produire l’accident. Enfin, le patron ne peut, par contrat passé avec l’ouvrier, dégager sa responsabilité pour les accidents à venir.
- Lois particulières des Etats. — Parmi les lois spéciales votées par les divers Etats, les unes se bornent à énoncer simplement ou à développer plus ou moins les principes du droit commun, alors que d’autres adoptent des dispositions tout à fait différentes. Beaucoup d’Etats, précisant en cela le droit commun, ont, par des actes législatifs, cherché à protéger l’existence et la santé des ouvriers et imposé, de ce chef, aux patrons certaines obligations ; de ce nombre sont les lois réglementant le travail dans les usines, les fabriques (aération, entourage des machines, appareils de sauvetage, heures de travail, etc.) et les chemins de fer (appareils de sauvetage, etc.)
- °) Dans 21 Etats, 1 territoire et dans la législation
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- fédérale, il est stipulé tout au moins que le patron qui aura négligé ou refusé de se conformer aux prescrip. tions de ces lois sera responsables des accidents du travail à moins qu’il ne puisse établir la faute de l’ouvrier. (Arkansas, Californie, Colorado, Illinois, Indiana, Iowa Kansas, Massachussets, Michigan, Minnesota, Missouri Nebraska, New-Jersey, Caroline-Nord, Ohio, Pennsylvanie, Rhode-Island, Washington, Wisconsin, "Wyo-ming , district de Colombie , territoire du Nouveau-Mexique.)
- La plupart de ces lois, dont la première a été votée en 1872 (Californie) et la dernière en 1897 (Caroline-Nord) , autorisent la victime à demander par voie judiciaire une indemnité au patron; toutefois, elles ne déclarent presque jamais explicitement que le patron « est responsable ». C’est là rester dans le droit commun ; toutefois comme en droit commun on ne peut réclamer une indemnité pour un accident mortel, quelques Etats (Colorado, Illinois, etc.) autorisent un recours en cas de décès de la victime.
- 5 Etats (Californie, Minnesota, Montana, Dakota-Nord, Dakota-Sud) ont voté des lois identiques appliquant le droit commun dans les relations de patron à employé.
- « Le patron doit dédommager celui qu’il emploie de toutes les dépenses ou pertes subies dans Fexercice de son travail ou en exécutant les ordres qu’il reçoit et qu’il considère comme conformes à la légalité. Toutefois, il ne devra aucune compensation pour pertes provenant des risques inhérents au travail ou causées par un tiers employé dans la même entreprise qu’il aura choisi à la légère. »
- b) Plusieurs Etats ont modifié les principes du droit commun sur la responsabilité des patrons pour des accidents causés par la négligence d’un ouvrier ou co-employé.
- Dans 16 d’entre eux (Géorgie, Iowa, Montana, KaD* sas, Wisconsin , Massachussets , Minnoseta, Floride, Mississipi, Texas, Nouveau-Mexique, Arkansas, Caro-
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- line du Nord et du Sud, Missouri, Dakota Nord), la loi ne concerne que les accidents survenus à des employés au service d'une compagnie de chemins de fer.
- Dans 7 autres, (Alabama, Massachussetts, Indiana, Colorado, Utah, Mississipi, New-York), le législateur, allant plus loin, a étendu cette modification à beaucoup — sinon à toutes — de catégories d’ouvriers. La loi d’Alabama (1885) est, en substance, la répétition de la loi anglaise de 1880 ; elle s’applique à tous les ouvriers, sans exception. Elle autorise l’ouvrier, victime involontaire d’un accident causé par la négligence d'une des personnes qu’elle énumère, à demander une indemnité « tout comme s’il était un étranger non au service du patron. » En cas de mort, les ayants-droit peuvent intenter également une action judiciaire.
- La loi de Massachussets (1887) fait exception pour les domestiques et les ouvriers agricoles et limite le maximum de l’indemnité ; celle de l’Indiana (1893) ne vise que les compagnies incorporées et non les patrons individuels et prévoit l’indemnité en cas de décès ; celle du Colorado (1893) vise tous les patrons, limite l’indemnité et rend les patrons responsables d’accidents arrivés aux ouvriers d’un de ses soumissionnaires ; en outre, elle stipule que l’employé qui, par sa négligence, a causé l’accident, sera co-responsable et pourra être condamné à une partie des dommages.
- La loi de l’Utah enfin (1896) s’applique à tous les patrons. La loi du Mississipi, telle que modifiée en 1898, vise les ouvriers au service de toute corporation et distingue, dans une entreprise, diverses catégories de travaux : un employé n’est pas responsable de la laute d’un ouvrier employé à une autre catégorie de travail. Elle autorise une action judiciaire en cas de mort de la part des ayants-droit.
- La loi de New-York (15 avril 1902) stipule que tout ouvrier victime involontaire d’un accident « imputa-
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- ble à la négligence du patron ou d’un de ses agents, a les mêmes droits à l’indemnité que s’il n’avait pas été au service du patron » ; en cas de mort les héritiers peuvent intenter une action judiciaire.
- La loi du 17 juin 1901, dans le Connecticut, par des dispositions spéciales, a posé expressément le principe de la responsabilité pour culpa in eligendo.
- c) Afin de dégager leur responsabilité (droit commun et lois spéciales) en cas d’accidents, les patrons ont pris plus ou moins l’habitude d’exiger de l’ouvrier, avant de l’embaucher, un engagement par lequel il renonce à invoquer cette responsabilité. Cette pratique est généralement condamnée par les tribunaux américains. Deux Etats (Géorgie, 1896 et Massachussets, 1894) ont interdit par des lois spéciales tous les contrats de ce genre , tandis que POhio (1890) ne les défend que dans les chemins de fer (cette loi a été déclarée anticonstitutionnelle par la cour des plaids de Warren County).
- En outre, 13 Etats ont introduit dans leurs lois sur la responsabilité une clause déclarant nul tout contrat limitatif ou restrictif; 3 d'entre eux interdisent tout « règlement » à ce sujet.
- Enfin, l’Etat d’Ohio (1898) a édicté que le fait, pour un ouvrier, de s’affilier à une société de secours fondée ou subventionnée par le patron, et de recevoir de cette société des indemnités en cas d’accident, ne le prive pas de son droit d’invoquer la responsabilité du patron.
- La loi de New-York (avril 1902) porte que le patron qui aura versé à une caisse d’assurance mutuelle ou de secours pourra obtenir la réduction de l’indemnité qu’il doit payer à la victime « en établissant la proportion existant entre ses cotisations et le secours en espèces touché par la victime en vertu des cotisations versées par lui. »
- « Par suite de la multiplicité des lois votées par les Etats, et, dit en terminant l’auteur du rapport, Par
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- suite de la diversité des jugements rendus par les divers tribunaux et, par suite enfin, de la variété des cas qui peuvent se présenter, le résultat des actions judiciaires intentées pour obtenir une indemnité en cas d’accident, est toujours difficile à prévoir. C’est pour cela que l’ouvrier préfère souvent transiger ou renoncer à une action plutôt que de courir les chances d’un procès, avec ses frais et son aléa ; c’est pour cela aussi que bien souvent les patrons se voient intenter un procès long et coûteux que rien ne justifie.
- «......On ne peut dire si, pour remédier à l’état
- de choses actuel, on adoptera le système de réparation, appliqué en Angleterre et en Allemagne, ou si l’on préférera en Amérique une méthode différente; en tout cas, aucun Etat de FUnion ne s’en est jusqu’ici préoccupé. Il est plus que probable que si la législation actuelle doit être un jour modifiée radicalement, l’initiative de cette réforme appartiendra aux Etats et non pas au Congrès fédéral. »
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- L’hygiène et la sécurité des travailleurs, — Les conseils de prud’hommes. — Le divorce. — Clôture de la session.
- Dans sa séance du 16 juin 1903, le Sénat a adopté avec modification un projet de loi, voté par la Chambre des députés le 6 février 1902, projet portant modification à la loi du 12 juin 1893 sur l’hygiène et la sécurité des travailleurs dans les établissements industriels.
- Les modifications introduites par le Sénat n’altèrent pas l’économie générale du projet de loi voté par la Chambre. Elles consistent spécialement en l’adjonction de deux articles, l’un organisant les conditions du contrôle dans les établissements des départements de la guerre et de la marine pour lesquels l’intérêt de la défense nationale s’oppose à l’introduction d’agents étrangers au service, l’autre rendant inapplicables aux établissements de l’Etat un certain nombre de dispositions édictées par la loi.
- Dans ces conditions, la Chambre n’a pas cru devoir apporter de nouvelles retouches au projet de loi et, dans sa séance du 3 juillet, elle l’a adopté sans discussion , après urgence déclarée, ce qui le rend définitif. On en trouvera le texte plus loin.
- La réforme des conseils de prud’hommes est à l’ordre du jour des Chambres , qui se la renvoient l’une à l’autre, depuis plusieurs législatures. Pour ne remonter qu’à la dernière, elle fut reprise, tout au début de celle-ci, par MM. Paul Beauregard et Dutreix, qui en firent chacun l’objet d’une proposition de loi.
- Les deux propositions furent, par la commission du
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- travail, fondues en une seule, laquelle rapportée par M. Dutreix, fut discutée par la Chambre, adoptée le 14 février 1901 et transmise au Sénat le 25 février. Rapportée le 4 décembre 1902, par M. Savary, elle vint en discussion le 3 mars 1903. La discussion renvoyée ce jour-là, fut reprise le 2 avril et immédiatement ajournée de nouveau.
- La question se présente ainsi :
- La Chambre a étendu la juridiction des prud’hommes à de nombreuses catégories d’employés. Le Sénat n’accorde cette juridiction qu’aux chefs d’industrie et aux ouvriers.
- D’autre part, la Chambre a décidé que le bureau de jugement se composerait du président ou du vice-président et d’un nombre toujours égal de prud’hommes patrons et de prud’hommes ouvriers. Le Sénat demande que le bureau soit composé de patrons et d’ouvriers en nombre égal, y compris le président et le vice-président.
- Voici les arguments du rapporteur du Sénat pour le rejet de l’extension aux employés du commerce :
- « Si on abandonne le principe actuellement en vigueur, il n'y a pas de limitation possible.
- « On arrivera rapidement au rétablissement des tribunaux corporatifs. Or, la Révolution française a posé le principe de l’égalité devant la loi par l’unité de juridiction, il faut s’y tenir.
- « Le conseil des prud’hommes n’a de raison d’être que pour les litiges d’ordre technique. Il ne faut pas renvoyer devant les tribunaux d’exception des litiges qui n’ont rien d’exceptionnel ».
- Et voici l’argumentation du Gouvernement en faveur de l’extension :
- « Cette juridiction a, pour ces modestes justiciables, l’avantage d’une très grande économie de frais et d’une très grande simplicité et, la leur refuser, c’est leur enlever, dans beaucoup de cas, le moyen de se faire rendre justice.
- « Aussi bien, depuis cent ans, on proclame la néces-
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- site de donner aux litiges concernant les employés de commerce des tribunaux spéciaux. La majorité des chambres de commerce et des syndicats professionnels Ta proclamée à son tour.
- « Il n’est plus possible, de nos jours, de refuser aux employés de commerce la réforme dont ils doivent béné-ficier. Ils ont besoin, comme les ouvriers, d’une justice rapide et peu coûteuse ».
- Autre dissidence : la Chambre avait admis l’électorat et l’éligibilité des femmes aux conseils de prud’hommes. Le Sénat avait mis son veto. La Chambre a maintenu sa décision. Que fera le Sénat?
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- Le 2 juillet 1903, la Chambre adoptait, sans débat, après avoir déclaré l’urgence, une proposition de loi ainsi conçue : « L’article 298 du code civil est abrogé. »
- L’article 298 qui va disparaître du code — si le Sénat ratifie le vote de la Chambre — disait :
- « Dans le cas de divorce admis en justice pour cause d’adultère, l’époux coupable ne pourra jamais se marier avec son complice ».
- Cet article a déjà été, en 1882, au moment du rétablissement du divorce , vivement critiqué et finalement supprimé par la Chambre des députés.
- Mais le Sénat l’a rétabli, il est en vigueur depuis vingt ans , et c’est après constatation des abus auxquels il a donné lieu que la Chambre, sur l’initiative de M. Louis Barthou, l’a supprimé comme l’avait fait sa devancière.
- Les faits ont démontré qu’elle annule un des principaux bienfaits que l’on attendait du divorce : la possibilité de régulariser des situations anormales et douloureuses.
- On ne croit pas que la suppression de l’article 298 rencontre de résistance sérieuse devant le Sénat actuel.
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- Les Chambres se sont séparées, le 4 juillet, après
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- avoir voté quelques lois complémentaires ou rectificatives de la loi de 1901 sur les associations, et en avoir laissé d’autres en suspens, étant pressées de laisser toute latitude au Président de la République pour son voyage à Londres.
- Dès la reprise de la session, close le 4juillet, la Chambre avait repoussé une proposition d’initiative privée tendant à réduire de 2 francs le droit de douane sur les blés actuellement de 7 francs.
- Elle est partie sur le vote, à une majorité considérable, d’une proposition, également d'initiative parlementaire, d’une augmentation de la taxe qui frappe les bestiaux et les viandes abattues à leur entrée en France. Le Sénat, après quelque résistance sur un chiffre, avait cédé.
- Loi portant modification de la loi du 12 juin 1893 sur l’hygiène et la sécurité des travailleurs dans les établissements industriels.
- Article premier.
- Les articles 1er, § 1er, 2 § 3, 3; 4 § 2 et 12 § 3 de la loi du 12 juin 1893, concernant l’hygiène et la sécurité des travailleurs dans les établissements industriels, sont modifiés ou complétés ainsi qu’il suit :
- Article premier, § leL — Sont soumis aux dispositions de la présente loi les manufactures, usines, chantiers, ateliers, laboratoires, cuisines, caves et chais, magasins, boutiques, bureaux, entreprises de chargement et de déchargement et leurs dépendances, de quelque nature que ce soit, publics ou privés, laïques ou religieux, même lorsque ces établissements ont un caractère d’enseignement professionnel ou de bienfaisance.
- Art. 2, § 3. — Les dispositions qui précèdent sont applicables aux théâtres, cirques et autres établissements similaires où il est fait emploi d’appareils mécaniques.
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- Art. 3. — Des règlements d’administration publique rendus après avis du Comité consultatif des Arts et Manufactures détermineront :
- « 1° Les mesures générales de protection et de salubrité applicables à tous les établissements assujettis, notamment en ce qui concerne l’éclairage, l’aération ou la ventilation, les eaux potables, les fosses d’aisances, l’évacuation des poussières, vapeurs, les précautions à prendre contre les incendies, le couchage du personnel, etc.
- « 2° Au fur et à mesure des nécessités constatées, les prescriptions particulières relatives soit à certaines professions, soit à certains modes de travail.
- « Le Comité consultatif d’hygiène publique de France sera appelé à donner son avis en ce qui concerne les règlements généraux prévus sous le n° 1er du présent article. »
- Art. 4, § 2. — Toutefois, pour les établissements de l’État dans lesquels l'intérêt de la défense nationale s’oppose à l’introduction d’agents étrangers au service, la sanction de la loi est exclusivement confiée aux agents désignés, à cet effet, par les Ministres de la guerre et de la marine ; la nomenclature de ces établissements sera fixée par règlement d’administration publique.
- Art. 12, § 3. — Les articles 5, 6, 7, 8, 9, 12 §§ 1 et 2 et 14 de la présente loi ne sont pas applicables aux établissements de l’Etat. Un règlement d’administration publique fixera les conditions dans lesquelles seront communiquées, par le Ministre du commerce, aux administrations intéressées, les constatations des inspecteurs du travail dans ces établissements.
- Art. 2.
- La présente loi sera applicable trois mois après la date de sa promulgation.
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- Les élections allemandes
- Dès le premier tour de scrutin, qui eut lieu le 16 juin, le parti socialiste obtenait 54 sièges, soit, à quatre unités près, le nombre de sièges qu’il possédait sous la précédente législature. Parmi les grands partis politiques, le plus avantagé au point de vue des résultats définitifs, le centre catholique restait court d’un cinquième. Les nationaux libéraux qui furent si longtemps le parti le plus considérable de l’Empire, et qui ne représentaient plus, dans les dernières législatures que le septième environ de la délégation nationale, n’avaient que cinq élus. D’autres groupes importants, appartenant à la nuance libérale, n’en avaient aucun.
- L’émotion produite par ces résultats fut d’autant plus grande que les socialistes- avaient considérablement accru leurs forces dans le corps électoral.
- A Essen, le fief de M. Krupp, où l’on peut dire que l’empereur Guillaume avait récemment donné de sa personne, le montant des voix socialistes s’est élevé de 4.400 à 22.000. Or, on s& rappelle qu’à la mort du grand usinier qui avait été violemment attaqué par les socialistes, l’empereur Guillaume prenant la parole aux obsèques de celui qui avait été son ami, avait en quelque sorte sommé les ouvriers de ne pas faire cause commune avec un parti qualifié par la bouche impériale de ramassis de gens « sans honneur ».
- Les socialistes triomphaient particulièrement dans le royaume de Saxe où l’abolition du suffrage universel direct les avait évincés de la diète. Sur 23 sièges à pourvoir, les socialistes, qui en occupaient auparavant 12, en enlevaient d’emblée 18 et étaient en ballottage
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- pour les cinq autres. L’augmentation de leurs voix était d’environ 150.000, soit de 50 %. C’était une belle revanche.
- A Berlin 4 sièges sur 5 étaient occupés au premier tour par les socialistes qui voyaient le chiffre de leurs voix passer de 145.411 à 177.801.
- Sur 397 députés à élire, il y avait 213 élections acquises et 184 ballotages. Les candidats socialistes figuraient dans 112 ballotages.
- D’après la loi allemande, restent seuls en présence pour le second tour les deux candidats qui ont obtenu le plus de voix au premier tour. L’intérêt se portait donc, dès ce moment, sur le deuxième tour de scrutin qui devait avoir lieu dans la quinzaine.
- Conformément aux décisions prises l’année dernière au Congrès de Munich, un manifeste est lancé pour inviter les membres du parti, qui se trouveraient au second tour de scrutin dans la nécessité de prendre fait et cause pour ou contre les candidats des partis hostiles, à voter seulement pour le candidat qui se déclarerait prêt, s’il est élu, à travailler : l»En faveur du maintien sans réserve du système du suffrage actuel pour le Reichstag; 2° contre toute majoration des droits actuels sur les denrées nécessaires à l’existence; 3° contre tout nouvel impôt indirect ou toute augmentation des impôts actuels dont sont frappés les articles de consommation populaire ; 4° contre toute législation exceptionnelle (telle la loi sur le socialisme) et contre toute tentative tendant à restreindre les droits légaux actuels ; 5° contre tout nouveau projet de loi relatif à l’armée ou à la marine qui tendrait à imposer au contribuable de nouvelles charges.
- Dans le cas où aucun candidat ne serait disposé à accepter ces conditions, il conviendra de s’abstenir strictement de voter.
- De leur côté, les autres partis s’occupent de l’attitude à prendre dans les 122 circonscriptions où les candidats socialistes sont en ballottage. Les organes
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- conservateurs sollicitent, avec instances, les électeurs non socialistes de voter pour n’importe quel candidat, pourvu qu’il ne soit pas démocrate-socialiste.
- Là où les socialistes sont en bonne posture, et ils le sont dans une quarantaine de sièges, leur succès dépend de l’appoint qu’ils pourront recevoir des libéraux. Or tandis que le groupe dont M. Barth est le chef (Freisinnige Vereinigung) bien qu’il eût été assez fortement houspillé par les socialistes, paraît décidé à donner son appui au candidat socialiste aux prises avec un conservateur, un clérical ou un national libéral, le concours des libéraux obéissant aux inspirations de M. Richter (Freisinnige Volskpartei) reste plus que douteux. La suite a justifié sur ce point les appréhensions du parti socialiste La bourgeoisie libérale effrayée des résultats du scrutin du 16 juin, s’est jetée dans les bras de la réaction. Les socialistes n’ont pas obtenu tous les sièges qu’ils avaient espéré.
- Ils n’en sont pas moins sortis de la consultation électorale avec un gain définitif de 25 sièges. Et cette avance considérable, la seule qu’on ait eu à constater, puisque les autres partis ont maintenu leurs positions ou reculé, a été obtenu malgré l’ingénieuse géographie électorale qui permet à telle circonscription rurale de 4 ou 5.000 électeurs de nommer un député, tandis que tel centre populeux et industriel doit mettre en ligne 40 ou 50.000 voix et même plus pour élire un représentant.
- Le chemin parcouru par les socialistes est indiqué par le tableau suivant :
- Députés élus
- 1871... ... 1 En 1887.... ...11
- 1874.... .... 9 1890.... ...36
- 1877.... .... 12 1893.... .. 46
- 1878..., .... 9 1898.... .. 58
- 1881.... 1884-... ,... 12 .... 22 1903.... .. 83
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- En 1871 , ils réunissaient 101.927 voix ; en 1898 2.107.076 ; en 1903, 2.911.317 soit 800,000 voix déplus qu’il y a cinq ans.
- Avec les trois millions de suffrages du premier tour qui seul compte pour le dénombrement des forces électorales d’un parti, les socialistes se trouvent en tête de la plus formidable armée d’électeurs ; avec ses 83 députés, leur parti occupe le second rang parmi les fractions organisées de l’empire allemand. C’est uniquement au jeu savant des découpages de circonscriptions, que le centre catholique doit de se trouver en possession de la majorité relative au Reichstag, avec à peine 60 °/° des forces réelles du parti socialiste.
- FRANGE
- Le laboratoire d’essais. — L’office national de la propriété industrielle.
- Le 1er juillet le Président de la République a procédé à deux inaugurations au Conservatoire national des Arts et Métiers : celle du laboratoire d’essais mécaniques physiques chimiques et de machines, et celle de l’Office national de la propriété industrielle.
- Le laboratoire d’essais a été créé par un décret du 19 mai 1900 et organisé par une loi et un décret en date du 9 juillet 1901, à la suite d’une convention passée entre le Ministre du Commerce et de l’Industrie, le Conservatoire national des Arts et Métiers et la Chambre de Commerce de Paris, en date du 3 juin 1901. Cette convention a eu pour effet de fournir les fonds nécessaires à l’organisation et au bon fonctionnement du laboratoire.
- Son but est de permettre aux industriels, commerçants et particuliers, de soumettre des produits bruts ou manufacturés de toute nature, des machines et des appareils, aux essais, études et recherches nécessaires pour les qualifier. Sa compétence comprend : le domaine
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- général de la physique (moins l’électricité), les métaux de construction, les machines autres que les machines électriques, les matières premières végétales nouvelles ou insuffisamment connues, textiles, gommes, caoutchouc, gutta-percha. Il possède, à cet effet, dans des locaux neufs ou aménagés dans les anciennes constructions du Conservatoire, un outillage puissant et perfectionné. Les frais de premier établissement (constructions et matériel) ont été prévus pour un maximum de 1.300.000 francs, provenant d’un emprunt du Conservatoire agissant comme personnalité civile, en vertu de la loi du 9 juillet 1901 ; ainsi que nous l’avons dit, la Chambre de commerce de Paris a apporté une importante contribution.
- À la suite d’un accord entre les administrations intéressées, il a "été entendu que la clientèle industrielle, commerçante et particulière, serait intégralement réservée au Laboratoire du Conservatoire : les essais relatifs aux travaux publics proprement dits seront faits, comme par le passé, au Laboratoire des Ponts-et-Chaussées, lequel se bornera à accueillir les demandes se rattachant à l’intérêt général des travaux publics et à l’alimentation des villes en eau potable.
- Les essais seront, bien entendu, payants, et leurs procès-verbaux seront la propriété de ceux qui les auront demandés, mais qui ne devront pas s’en prévaloir dans un but de réclame.
- L’Office national des brevets d’invention et des marques de fabrique a été également créé par la loi du 9 juillet 1901.
- Aux termes de l’article 12 de la convention internationale du 20 mars 1883, pour la protection de la propriété industrielle, chacun des Etats contractants s’est engagé à établir un service spécial de la propriété industrielle et un dépôt central pour la communication au public des brevets d’invention, des dessins, ou Modèles industriels et des marques de fabrique ou de commerce.
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- Ce service a fonctionné d’abord à Paris, dans les bâtiments dn ministère du Commerce et de l’Industrie rue de Varenne. Il a été transféré au Conservatoire des Arts-et-Métiers, le 1er octobre 1901, avec ses archives, et l’affluence des visiteurs a justifié immédiatement cette centralisation.
- Dès sa création, l’Office national s’est préoccupé de publier les brevets d’invention in-eætenso et par fascicules séparés, ce que l’on demandait depuis longtemps. La publication devait se faire, d’après la loi, dès que la seconde annuité du brevet aurai! été payée : aussi, moitié des brevets seulement, soit 6,000 à 6,500 brevets étaient à publier chaque année, et un crédit de 300,000 francs avait été ouvert annuellement dans ce but. Un traité passé avec l’Imprimerie Nationale a permis la publication intégrale de tous les brevets dfinvention au moment même de leur délivrance, et de réaliser pour l’Etat l’économie du crédit annuel de 300,000 francs.
- L’industrie, le commerce, le travail sous ses diverses formes, se promettent beaucoup des deux créations du Laboratoire d’essais et de l’Office de la propriété industrielle ; on peut penser, en effet, que les sacrifices libéralement consentis pour ces organisations porteront leurs fruits.
- Le centenaire de la Chambre de Commerce de Paris.
- La Chambre de Commerce de Paris a célébré cette année le centenaire de sa fondation ; elle avait été, en effet, créée par un arrêté des consuls le 25 février 1803.
- A cette occasion, le Ministre du Commerce et de l’Industrie, M. Trouillot, a prononcé un discours dont nous croyons devoir reproduire le passage suivant :
- « A la veille de la Révolution française, en 1787, le total des échanges touchait à un milliard, il s’élevait à 1,700 millions en 1792, il descendait à 776 milli°ns
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- à l’année de votre naissance : il s’abaissait encore à 600 millions en 1815, et il faut aller jusqu’à l’année 1836 pour retrouver le chiffre de 1,100 millions.
- « Mais quels changements depuis un siècle dans les rapports des peuples! La lutte, entre eux n’a point cessé; elle demeure ardente et âpre. Mais ce grand progrès a été réalisé qu’elle n’est plus sanglante. Au bruit des canons et des armées, a succédé le bruit des métiers en mouvement, des usines en travail , des hélices en marche. Sur des champs de bataille nouveaux qui s’étendent à tous les continents, un immense combat, qui s’appelle la concurrence commerciale, se poursuit en pleine paix. Les nations ne cessent pas sans doute de consacrer à des oeuvres de guerre et à des armements prodigieux une grande partie de leurs ressources, mais de plus en plus, et toutes perfectionnés qu’elles soient par la science, les armes deviennent défensives au lieu d’être des instruments d’agression et de conquête. Un essor inouï de production industrielle et de développement commercial inconnu dans l’histoire de l’humanité, entraîne les peuples à cette forme de conquête nouvelle ; des marchés plus actifs, des débouchés toujours plus étendus, et c’est sur ce terrain désormais que les peuples tendent de plus en plus, dans l’intérêt de leur prospérité et de leur existence même à chercher des victoires. Pour nous en tenir à notre commerce, qui ne doit pas ménager ses efforts, s’il veut maintenir à la France, son rang dans le monde, les 700 millions d’échanges de 1803 se sont élevés en 1901, — dernière statistique de notre commerce général, — à 10 milliards 826 millions.
- « Telle est la leçon de choses que nous fournit votre centenaire ; telle est l’extraordinaire évolution qui a transformé les conditions de la vie sociale. Aucune période de l’histoire n'offre peut-être l’exemple d’un semblable progrès. C’est de plus en plus le recul de la force brutale, et l'esprit de méthode, d’organisation, ^émulation pacifique qui prend sa place. On le constate
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- LE DEVOIR
- à ce rapprochement qui s’opère entre les peuples et qui les fait solidaires de toutes les découvertes de la science. Ce n’est pas seulement la vapeur ou le télégraphe qui les rapprochent, c’est leur voix même qui traverse la Manche, qui se transmet à travers l’Europe, qui demain mettra en relations Paris et Rome. Nous assistons comme à Pébauche du jour actuellement entrevu, où Pidée toute moderne de la solidarité entre les citoyens nous conduira à la solidarité des nations. »
- ESPAGNE
- Un institut officiel des réformes sociales.
- Par décret en date du 23 avril 1903, un Institut de réformes sociales est créé sur la base du projet d’institut du travail, qui n’avait pu être définitivement voté par les deux Chambres.
- Cet institut aura à la fois des attributions consultatives et administratives ; il remplacera la commission des réformes sociales dans la préparation des projets de lois sociales, et, d’autre part, il sera chargé de l’exécution des lois sociales déjà votées.
- L’institut comprend à la fois des représentants élus des patrons et des ouvriers et des membres nommés par le roi. Ces membres ont été pris dans tous les partis. Parmi eux figurent quatre membres appartenant au parti républicain.
- Sur les 30 membres qui composent l’institut, 18 sont choisis par le gouvernement, les 12 autres seront élus, six par l’élément patronal et six par la classe ouvrière. Parmi ces deux éléments, deux représenteront la grande industrie, deux la petite industrie, et deux la classe ouvrière.
- SUISSE Le code civil.
- La grande commission d’experts qui avait été chargée
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX 479
- par le Conseil fédéral de discuter l’avant-propos de code civil de M. le professeur Huber a terminé ses travaux le 2 mai.
- Tout en réservant la faculté de chacun de ses membres de prendre position pour ou contre les décisions prises, la commission a adopté, à l’unanimité, sur l’ensemble du projet, la résolution suivante :
- « Le projet de Code civil tel qu’il est sorti des délibérations de la commission d’experts, est recommandé au département fédéral de justice pour être soumis aux autorités fédérales. »
- D’après les indications de la commission, M. Huber va mettre la dernière main à la rédaction de son oeuvre. On espère que le nouveau Code pourra être soumis l’automne prochain au Conseil fédéral et présenté aux Chambres dans le courant de l’année 1904.
- Le Congrès international des mineurs s’est tenu, cette année, dans les premiers jours de juin, à la Maison du Peuple, de Bruxelles.
- On y comptait 77 délégués représentant 1,271,500 mineurs.
- L’élément anglais, comme à l’ordinaire, dominait.
- La Fédération des mineurs de Grande-Bretagne comptait 41 délégués, le Comté de Durham 3, la Forêt de Dean et le Cumberland 2, soit un total de 46 mandataires pour 569,500 mineurs inscrits.
- L’Autriche était représentée par un seul délégué pour 160,000 mineurs, l’Allemagne en avait 9 pour 250,000, la France 6 pour 162,000, la Belgique 15 pour 130,000.
- Le Congrès a renouvelé son vœu en faveur d’une loi réduisant à 8 heures la durée de la journée de travail.
- Les mineurs de Durham qui ont déjà obtenu sans l’intervention de la loi la journée de 7 heures 1/2, ont formulé, comme les années précédentes, leurs réserves, ttiais se sont abstenus de voter contre la réduction légale de la journée de travail.
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- LE DEVOIR
- LA QUESTION DE LA PAIX
- La démocratie socialiste et les visites de chefs d’Etats
- Il va sans dire que la presse européenne, particulièrement celle de France, d’Angleterre et d’Italie , a été fort occupée, ces temps derniers, par les visites de M. Loubet à Londres et du roi d’Italie à Paris.
- Dans ce concert où chacun, suivant sa manière, exécute des variations sur un même thème de satisfaction, il est d’autant plus intéressant de signaler la partie jouée par les porte-parole du socialisme international, qu’à une époque, relativement récente, les socialistes n’avaient qu’indifférence pour le va et vient des chefs d’Etats.
- Au sujet de la visite de M. Loubet au souverain britannique , le Reynolds Journal, publication démocrate et socialiste, d’un très grand tirage, le seul organe républicain du Royaume Uni, s’exprime ainsi :
- « C’est en sa qualité de représentant du peuple français que M. Loubet, au moment de sa visite à ce pays, est salué par les démocrates et les socialistes anglais...
- « Un des traits essentiels du caractère de M. Loubet, et qui le différencie complètement, non-seulement d’autres chefs d’Etat, mais aussi de quelques-uns de ses prédécesseurs à la présidence de la troisième République, c’est l’absence chez lui de tout snobisme. M. Loubet, fils de paysans, n’a jamais eu honte des liens qui l’attachent au sol de France. L’exercice du pouvoir ne l’a conduit à renier ni son origine, ni ses principes. Il a été et est encore un bon démocrate. Mais ce ne sont point ces qualités personnelles de M. Loubet qui, eu première ligne, déterminent la grande masse des radicaux et des socialistes anglais à lui apporter leurs hommages. La cause principale de cet accueil est que
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- LA QUESTION DE LA PAIX 48l
- le président représente le peuple de France tout autrement que les souverains d’Allemagne, d’Autriche, de Russie ou d’Italie ne représentent les nations qu’ils gouvernent. Tous les potentats en question sont les produits d’un héritage féodal et de statuts dynastiques, les produits de l’absolutisme bureaucratique dans lequel s’est lentement, mais sûrement, fondue la féodalité à la fin du moyen âge. M. Loubet est, lui, le représentant direct du peuple français; et c’est sur ce terrain, pour mettre en relief l’entente cordiale, que radicaux et social-démocrates se placent pour saluer M. Loubet. En même temps, ils se rappelleront que M. Loubet n’a pas été simplement en théorie fidèle à ses convictions, mais qu’il a fait preuve d’un effectif dévouement a la cause de la justice. »
- Voici maintenant, au sujet du voyage du roi Victor-Emmanuel à Paris, l’opinion formulée par M. Enrico Ferri, le grand orateur de la Chambre des députés italiens, l’un des chefs du parti socialiste, dans une conversation avec un rédacteur de VEcho de Paris :
- « Notre sympathie pour la France ne saurait être qu’enthousiaste et sincère au suprême degré, car, de tous les peuples d’Europe, le peuple français est te plus noble, — dans le sens moderne et humain de ce mot; car, aussi, à l’idéalisme également noble, mais trop souvent éclipsé de l’Espagne et de l’Italie, la France joint l’esprit moderne de solide activité progressive, — et elle adoucit le dur positivisme de l’Allemagne et de l’Angleterre par le frémissement humanitaire des principes d’idéal qui, depuis 89, sont devenus la substance et le sang de la civilisation européenne .
- « Nous applaudissons donc à la fête italo-française... Mais nous ne nous laissons pas égarer par les illusions et les apparences.
- « Certes, je suis avec Jaurès lorsqu’il dit que le prolétariat, et en son nom le parti socialiste, ne doit pas se désintéresser de la politique étrangère, sous prétexte
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- qu’elle est un jeu diplomatique qui ne le concerne pas.
- « Sur ce point, dis-je, je suis d’accord avec Jaurès — tout en entendant que le parti socialiste, en s’intéressant à la politique internationale, doit négliger les arabesques conventionnelles des aspects et des attitudes diplomatiques et dynastiques, pour suivre la raison fondamentale, économique, des diverses phases de la politique internationale et de leur contre-coup sur les conditions d’existence de chaque prolétariat national.
- « Quant à l’opinion de Jaurès sur l’orientation nouvelle dans un sens pacifique qu’aurait donné à la politique étrangère en Europe le renouvellement de la Triple-Alliance ; quanta la conclusion, qu’il en tira, que le parti socialiste doit abandonner son vieux cliché, comme il dit, d’aversion contre les alliances dynastiques, pour chercher, au contraire, à en tirer profit en demandant, par exemple, la diminution des dépenses militaires, cette opinion de Jaurès, dis-je, me laisse profondément sceptique. »
- Plus intransigeant que M. Enrico Ferri, M. Almicare Cipriani, un militant socialiste, qui a passé dans les geôles italiennes la plus grande partie de son existence d’homme, et qui devenu Français , est membre du Comité interfédéral socialiste, a rédigé un manifeste invitant les prolétaires à s’abstenir de toute manifestation sympathique lors de la venue du roi d’Italie en France.
- M. Cipriani a fait partager ses vues au comité, ou tout au moins à une partie du Comité interfédéral français.
- Le manifeste ne semble pas avoir trouvé beaucoup d’écho chez les compatriotes de M. Amilcare Cipriani, si l’on s’en l’apporte à la réponse faite par M. Varaz-zani, député de Plaisance, secrétaire de la direction du parti socialiste italien à une lettre de M. Cipriani et à la communication qui y était jointe du Comité interfédéral.
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- Le texte italien de cette réponse a paru dans le journal socialiste de Rome Avanti(numéro du 10juillet).
- La visite du roi d’Italie, fixée au 19 juillet, n’avait pas encore été ajournée. Pressé de répondre, et se trouvant dans l’impossibilité de convoquer à temps les membres de la direction, M. Varazzani déclare cependant qu’il peut se faire plus sûrement l’interprète de la pensée de la Direction, que de celle du parti socialiste italien, en général, d’autant plus que cette pensée s’est déjà formulée en affirmations publiques et officielles, et que le parti y a donné, par des marques certaines, son propre assentiment.
- Or « cette pensée n’est conforme ni à l’essence, ni spécialement au tonde la protestation » projetée.
- M. Varazzani rappelle alors que dans un discours prononcé le 25 juin à la Chambre italienne, par délégation et au nom du groupe parlementaire socialiste, par M. Léonida Bissolati, celui-ci, touchant à la politique extérieure, a eu à affirmer explicitement que « les socialistes italiens aussi trouvent un motif de satisfaction dans l’imminente visite du roi d’Italie au Président de la République française » , comme signe et conséquence d’une meilleure phase dans les rapports internationaux.
- Le secrétaire de la Direction du parti socialiste italien conseille à ses correspondants de lire le discours de Bissolati et l’article de M. Eurico Ferri.
- « Vous pourrez », dit-il, « en conclure et comprendre comment en général le parti socialiste italien, tout en ne perdant jamais ses fins et en n’abandonnant jamais sa ligne spécifique de conduite, néanmoins — devant vivre et se mouvoir dans les conditions actuelles des faits — ne croit pas devoir assumer une unique, uniforme et persistante attitude de protestation pure et simple, indistinctement en face de n’importe quel fait et geste de la politique internâtionale du jour.
- « Outre cela, il est à noter que le socialisme italien — comme, en général, la démocratie italienne —voit
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- avec un vif plaisir, fût-ce par le seul moyen de négociations diplomatiques, s’effectuer un rapprochement avec le peuple français (le noble d’entre les peuples civilisés de l'Europe, comme l’a appelé Ferri), veps lequel l’entraîne un sentiment de fraternelle sympathie, d'une sympathie à laquelle on a trop longtemps entravé l’opportunité d’une manifestation collective et solennelle.»
- Un post-scriptum paraît mettre hors de discussion que les socialistes puissent faire autre chose que de « s’abstenir de prendre part », comme il est dit dans le manifeste, «aux fêtes de la brillante réception, etc. etc. Sur ce point seulement, M. Cipriani obtient complète satisfaction.
- Sur le fond, du reste, ses collaborateurs à la Petite République, qui sont également ses collègues au Comité interfédéral, MM. Gérault-Richard et Jaurès ont été d’emblée d’un autre avis.
- M. Gérault-Richard écrivait le 10 juillet dans ce journal :
- « Depuis quinze ans, nous travaillons de toutes nos forces à dissiper les malentendus que la mégalomanie de Crispi, d’une part, et, d’autre part, les provocations des chauvins français ont suscitées entre l’Italie et la France, et c’est au moment où ces efforts aboutissent, sous la seule forme que permet l’état monarchique de la nation sœur, c’est-à-dire sous celle d’une visite royale, que nous protesterions ! Nous détruirions ainsi notre propre travail, nous nous désavouerions nous-mêmes ! »
- Le même jour, dans un article de la Petite République , intitulé : France et Angleterre, M. Jaurès établit que les relations confiantes et cordiales qui s’établissent entre l’Angleterre et la France ont, entre autres avantages, le graipi intérêt de « démontrer que les systèmes actuels d’alliance ne sont pas rigides et clos.
- « Ce n’est point par des nœuds d’airain que sont attachés les uns aux autres les peuples alliés. L’Italie»
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- sans cesser de faire partie de la Triple-Alliance, se rapproche de la France contre laquelle pourtant la Triple-Alliance a été au moins une précaution.
- « La France, sans rompre son alliance avec la Russie, se rapproche de l’Angleterre qui a pourtant avec la Russie, dans l’Asie Orientale et dans l’Asie Centrale, des points de difficulté. Non, les alliances n’enlacent plus les peuples alliés comme le serpent d'airain enlace les fils de Laocoon. Elles leurs permettent de plus en plus les libres mouvements, les démarches amicales qui préparent peu à peu les vastes fédérations. Et pour nous, socialistes, tout ce qui tend à libérer les peuples des contrats exclusifs et offensifs , tout ce qui multiplie et diversifie les relations des nations, est un bien inappréciable. »
- M. Jaurès ajoute en reponse aux observations de M. Enrico Ferri :
- « Sans doute, nous n’oublions pas que l’accord international du prolétariat sera le moyen décisif d’unité humaine, et que la libération du prolétariat universel est la fin suprême de notre effort. M. Enrico Ferri ne dit point assez que le prolétariat n’est pas une puissance abstraite et fantastique agissant hors du monde réel. C’est dans le monde d’aujourd’hui qu’il déploie sa force encore trop souvent incertaine.
- « C’est avec les groupements actuels des peuples qu’il a à compter. C’est à travers les combinaisons présentes des gouvernements qu’il doit faire réussir son idéal de paix. C’est pourquoi les socialistes collaborent dès maintenant à tout effort pacifique. Et le signe le plus lumineux de leur puissance croissante, c’est qu’ils puissent déjà exercer leur action dans un monde qui, à en juger par les formes extérieures, par la survivance monarchique et l’appareil militaire, est voué encore aux forces de privilège et de destruction. Le socialisme est aujourd’hui comme l’artiste divin dont parle Homère, qui avait gravé sur l’airain du bouclier d’Achille d’admirables scènes de travail et de paix. Le dur métal
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- du monde capitaliste, monarchique et militaire commence à recevoir , sous le burin de la Révolution l’empreinte de justice et de paix. »
- Et pourquoi, demande M. Jaurès dans un article, sans s’arrêter à la réserve formulée dans le post-scriptum deM. Varazzani, « pourquoi les socialistes français s’abstiendraient-ils d’affirmer, sous les formes officielles, comme sous les formes populaires, cette union à laquelle ils tiennent plus que tous ? Le roi d’Italie ira sans doute à l’Hôtel deVille de Paris, comme y est allé le roi d’Angleterre. Le bureau du conseil est nationaliste; mais s’il était socialiste, refuserait-il donc de recevoir dans la maison commune l’hôte de la France et de Paris? Ce serait un façon étrange de symboliser la politique socialiste, qui voit dans la courtoisie internationale des gouvernements un premier effet et un prélude de la solidarité internationale des peuples. Et faudra-t-il que la minorité socialiste du conseil signifie, par une abstention concertée, que seul le nationalisme chauvin et haineux peut se prêter à ces démarches de nécessaire courtoisie qui contribuent à la détente des passions mauvaises et qui facilitent l’oeuvre de paix. »
- L’entente franco-anglaise.
- Le Groupe de l’arbitrage international s’est réuni le 17 juin pour arrêter le texte de sa réponse à l’invitation du Comité du Commerce de la Chambre des Communes, que nous avons publiée dans notre dernier numéro. Il a approuvé à l’unanimité la lettre suivante que M d’Estournelles a adressée au président du Comité : \
- « Paris, 18 juin 1903.
- « A sir William Houldsworth, président du Commercial Committee de la Chambre des Communes.
- « Monsieur le Président et cher collègue,
- « Le Groupe parlementaire de l’Arbitrage international s’est réuni pour prendre connaissance de l’invi-
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- tation adressée à son président et à ses membres par le Qomwerciaï Committee ; il est unanime à vous expri-ffier, ainsi qu’à tous les membres de votre groupe, ses très vifs et sincères remerciements.
- « Comme le vôtre , notre Groupe compte environ 200 membres, sans distinction de partis ; il est en harmonie avec d’autre groupes du Sénat et de la Chambre des députés. Nous sommes doublement sensibles au grand honneur que vous nous faites en prenant une initiative qui répond à notre désir d’entretenir les relations les plus amicales avec la Grande-Bretagne, et qui en outre constitue un témoignage précieux de sympathie pour le principe de l’arbitrage, que notre progamme consiste à faire entrer peu à peu dans la pratique et dans les moeurs internationales.
- « Je serai particulièrement heureux d’exposer ce programme au Commercial Committee ; vous n’y trouverez rien qui ne soit d’accord avec le vôtre ; l’un est le complément de l'autre ; car vous avez particulièrement en vue le développement du commerce, et nous voudrions garantir aux bonnes relations internationales le plus possible de stabilité.
- « En nous conviant à mettre en commun nos bonnes volontés et nos expériences, vous nous devancez dans la réalisation d’un incontestable progrès. A la suite de nos généreux précurseurs de l’Union interparlementaire, vous inaugurez des relations directes de Parlement à Parlement, Cette collaboration étendra le champ de nos devoirs et de nos responsabilités, mais aussi la portée des services que nous pouvons rendre; elle est conforme au vœu de l’opinion comme aux nécessités des temps nouveaux.
- « J’espère que ceux d’entre nous qui pourront accepter votre courtoise invitation seront nombreux; je vous ferai connaître leurs noms à bref délai. Dès à présent, l’époque qui semble la plus convenable pour les échanges de vues que nous souhaitons de part et d’autre, serait entre le 20 et le 30 juillet.
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- « Veuillez agréer, Monsieur le Président, l’assurance de mes sentiments de haute considération et de sympathie.
- « Le Président du groupe de VArbitrage international,
- « d'Estournelles. »
- En conséquence, le programme suivant a 'été adopté d’un commun accord entre le Commercial committee de la Chambre des communes et le groupe parlementaire français de l’arbitrage international.
- Départ de Paris, mardi 21 juillet, Gare du Nord, à onze heures trente-cinq du matin. Le nombre des sénateurs et députés français inscrits pour le voyage est de soixante-cinq. Arrivée à Londres-Victoria à sept heures.
- Mercredi 22, à quatre heures de l’après-midi, réception et réunion à la Chambre des communes.
- Le soir, à huit heures, également à la Chambre des communes, banquet auquel assisteront le premier ministre, M. Balfour, et un grand nombre de membres du Parlement anglais, sans distinction de parti.
- Jeudi 23, réception à Mansion hou se, visite de la Cité, banquet organisé le soir par les chambres de commerce anglaises.
- Vendredi 24, visite organisée sur l’ordre du roi au château de Windsor.
- Le roi a fait exprimer par son secrétaire particulier au président et aux membres du groupe de l’arbitrage, — avec ses voeux pour leur agréable séjour à Londres, « l’espoir que la discussion de l’importante question qu’ils viennent examiner pourra aboutir à un résultat satisfaisant. »
- Le soir, dîners individuels offerts aux Parlementaires français, par un certain nombre de leurs collègues anglais.
- Samedi, retour à Paris.
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- En attendant le jour du départ pour Londres, le groupe, poursuivant ses travaux, a entendu, dans sa séance du 27 juin , M. Thomas Barclay, le propagateur
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- de l’idée d’un traité d’arbitrage entre la France et le
- Royaume-Uni.
- il. Barclay a fait ressortir l’intérêt qu’il y avait pour les deux pays à ne pas rester exposés indéfiniment aux chances de conflit résultant du développement croissant de leurs points de contact sur toute la surface de la terre.
- Il a insisté sur ce fait que l’application de son projet ne pourrait que contribuer au progrès de l’œuvre de la Haye et que, d’ailleurs, il ne prétendait pas imposer aux deux gouvernements les termes mêmes d’un traité, mais simplement éveiller leur attention mutuelle et celle de l’opinion sur la nécessité d’un accord.
- En remerciant M. Barclay de son intéressante communication et en le félicitant de son initiative, le président a déclaré que le groupe de l’arbitrage, sans vouloir se prononcer en faveur d’aucun projet spécial , avait déjà exprimé au ministre des affaires étrangères le vœu que le gouvernement de la République ne laisse pas se dissiper l’ensemble des circonstances favorables qui nous permettent actuellement de négocier des conventions d’arbitrage avec la Hollande, la Suède et la Norvège, l’Italie et l’Angleterre, ces conventions constituant les seules véritables garanties d’avenir contre de nombreux conflits en germe et les seules bases d’entente durable.
- Un a comité]de propagande en faveur du traité d’arbitrage permanent entre la France et l’Angleterre » qui se compose de : MM. Anatole Leroy-Beaulieu, membre de l’Institut, président ; P. Gaillard, ancien député, secrétaire, et de MM. Emile Arnaud, président de la Ligue de la Paix et de la liberté; G. Chamerot, éditeur; H* Uecugis, avocat à Paris ; A. Droz, avocat à Paris ; T.-^L Duché, président de la Chambre de commerce française de Londres; J. Fleury, secrétaire perpétuel de la Société d’économie politique de Paris ; Lucien Fontaine,
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- industriel ; Fumouze, ancien président de la Chambre de commerce de Paris; Ansbert Labbé, armateur; jq. Leudet, publiciste; Marguery, président du syndicat de l’Alimentation parisienne ; Orner Decugis, négociant, membres, a adressé la lettre suivante au ministre des affaires étrangères.
- « Paris, le 12 juillet.
- « Monsieur le ministre,
- « Le comité de propagande en faveur de la conclusion d’un traité d’arbitrage franco-anglais, qui s’est fondé récemment à Paris, prend la liberté d’attirer votre bienveillante attention sur le mouvement d’opinion considérable qui s’est produit dans les deux pays en faveur d’un pareil traité. Dans les milieux commerciaux particulièrement, on attache une importance croissante à la certitude du maintien des bonnes relations de la France avec l’Angleterre et à la création d’un mécanisme qui assurerait d’une façon réglée d’avance, la solution pacifique et honorable des conflits qui pourraient surgir entre les deux pays. Beaucoup de nos compatriotes déplorent qu’un pareil mécanisme n’ait pas existé lors des évènements de Fachoda et estiment qu’il aurait permis d’éviter des froissements qui faillirent faire éclater une guerre.
- « A l’heure actuelle, les chambres de commerce françaises qui ont émis des vœux en faveur d’un traité d’arbitrage franco-anglais sont celles de Boulogne-sur-Mer, du Havre, de Clermont-Ferrand, de Bordeaux , de Dunkerque, de Marseille, de Calais, de Toulouse, de Besançon, de Beaune, de Cambrai, de Nimes, de Lille, d’Angoulême, de Bayonne, de Roubaix, de Rouen, de Niort, de Valenciennes, de Belfort, de Châlons-sur-Marne, du Tréport, de Fougères, de Tourcoing, de Caen, de Cette, d’Aubenas, de Limoges, de Rochefort, de Mazamet, d’Auxerre, de Moulins, de Grenoble, de Bar-le-Duc, de Laval, de Bolbec, de Saumur, d’Alger, d’Oran et de Bougie, auxquelles il faut ajouter les chambres de commerce françaises de Londres, de Sydney et
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- de Milan, ainsi que les conseils municipaux d’Hyères, de Menton, de Roubaix, du Havre, de Saint-Nazaire, de Rouen, de Lille, de Boulogne-sur-Mer, de Bordeaux, de Dunkerque, de Calais, de Nimes, de Rochefort, de Niort, de Cette, de Cannes et de Grenoble. En Angleterre, soixante-seize chambres de commerce ont également émis des voeux semblables, notamment celles de Londres, de Birmingham, de Bristol, de Cardif, d’Edimbourg, de Glasgow, de Leeds, de Liverpool, de Manchester, de Newcastle, de Belfast, de Nottingham et de Southampton. De plus, des associations diverses et un grand nombre de trades unions représentant plusieurs centaines de mille membres, ont voté des résolutions analogues.
- « De très nombreuses personnalités, appartenant à différents milieux se sont également prononcées en faveur d’un traité d’arbitrage ou de conciliation. Leur nombre s’accroît chaque jour. Plusieurs types de traités ont même été élaborés par des juristes des deux pays.
- « Le comité, se renfermant strictement dans sa mission de propagande générale, ne préconise aucun de ces projets particulièrement. Il se borne à vous les adresser sous ce pli, à titre de documents, en vous signalant respectueusement l’accueil empressé qu’a reçu le principe même d’un traité d’arbitrage franco-anglais.
- « Le comité estime que le gouvernement répondrait à un besoin réel en mettant à profit, pour ouvrir les négociations , les circonstances actuelles, qui sont exceptionnellement favorables. Les visites réciproques des chefs des deux Etats laisseraient ainsi dans l’histoire une trace durable et à jamais bienfaisante.
- « Veuillez agréer, etc. ».
- A la suite d’une conférence de M Deloncle, président du Groupe du Commerce extérieur de la Chambre des députés, une union franco-anglaise pour le développement des relations commerciales entre la France et l’Angleterre fut fondée à Bordeaux.
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- Les Comités Bordelais, Maçonnais , Charentais et Parisiens se constituèrent et il fut décidé, que les délégués de ces comités partiraient pour Londres en même temps que les députés et sénateurs, membres des groupes de l’arbitrage et du commerce extérieur pour prendre contact avec les groupements anglais qui poursuivent la réalisation d’une entente commerciale entre les deux pays.
- Les manifestations irrédentistes et le parti de la
- Paix.
- L’TJnione lombarda, s’inspirant du haut idéal de paix et de justice international qui en dirige la pensée et l’action, a voté et communiqué aux journaux une résolution reprouvant énergiquement les agressions brutales des étudiants italiens de l’Université d’Insbruck. Cette résolution rappelle à la jeunesse universitaire que les droits de l’humanité et de la justice ne sont pas protégés efficacement par les insultes et les excès, et elle exhorte les professeurs à inculquer à leurs élèves les principes de justice et de solidarité internationales qui seuls pourront assurer aux peuples le droit de disposer librement d’eux-mêmes.
- Dans la Vita internazionale, M. E.-T. Moneta poursuit avec autant de tact que d’énergie, à propos des récentes manifestations hostiles à l’Autriche, la lutte qu’il soutient depuis plus de vingt ans contre l’irrédentisme aveugle et la gallophobie.il rappelle les incidents qui ont tant de fois troublé les bonnes relations entre l’Italie et ses voisins et auraient pu fournir le prétexte de guerres déplorables à tous les points de vue. Il estime à juste titre qu’il est plus urgent pour le peuple italien de travailler à son bien-être politique, intellectuel et matériel par de bonnes institutions et par la pratique des vertus civiques, que de rêver de guerres et de conquêtes, fût-ce même pour réunir à la nation certains groupes de populations que les événe-
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- La question de la paix 493
- ments en ont détachés. Quant à la gallophobie, il la repousse avec vigueur comme inepte et condamnable.
- Les amis de la Paix ne peuvent que féliciter M. Moneta de prendre cette ferme et courageuse attitude contre les semeurs de discordes internationales.
- L’arbitrage permanent.
- Sollicité par le groupe parlementaire français de l’arbitrage international d’accueillir favorablement les ouvertures faites par les gouvernements des Pays-Bas et de la Suède Norwège, en vue de conclure avec la République française des traités d’arbitrage permanent, M. Delcassé, ministre des affaires étrangères, a porté la question devant le conseil des ministres et celui-ci a approuvé l’idée de la conclusion de ces traités.
- Sur la proposition de M. le conseiller Giretti, la Chambre de commerce de Turin a voté à l’unanimité la résolution suivante en vue de la conclusion d’un traité d’arbitrage permanent entre l’Italie, la France et l’Angleterre :
- « 1° La Chambre de commerce de Turin voit avec satisfaction les efforts faits en vue du règlement futur des différends internationaux par la voie de l’arbitrage ;
- « 2° Elle exprime toute sa sympathie pour la propagande dont M. Dr Th. Barclay, ancien président de la Chambre britannique de commerce à Paris , a pris l’initiative pour la conclusion d’un traité d’arbitrage permanent entre la France et la Grande-Bretagne ;
- « 3o Elle invite la Fédération des Chambres de commerce italiennes en France et dans la Grande-Bretagne à saisir, de concert avec le Dr Th. Barclay et avec les Chambres de commerce qui ont déjà adhéré à son initiative (toutes les Chambres de commerce de la Grande-Bretagne sans exception, et plus de 41 Chambres de commerce françaises), les premières occasions (ffi se présenteront pour encourager également un mouvement d’opinion de nature à amener les gouvernements de l’Italie, de la France et de la Grande-
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- Bretagne à la conclusion de traités d’arbitrage permanent entre ces trois pays. »
- Le tribunal international d’arbitrage se réunira le 1er septembre à La Haye pour examiner des questions relatives à l’arbitrage entre le Venezuela et les diverses puissances.
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- Un plan d’association économique internationale.
- L’Association des Agriculteurs de Vienne et la Ligue des Industriels autrichiens viennent de publier un manifeste en faveur de la constitution d’une association économique européenne dans le but de défendre les intérêts communs économiques des diverses Etats de l’Europe centrale, d’entamer les négociations avec les divers pays lointains, de nommer des représentations communes commerciales et d’instituer une cour d’arbitrage pour résoudre les conflits internationaux ayant un caractère commercial.
- Pour la défense du soldat.
- Le Comité central de la « Ligue internationale pour la défense du soldat » publie, par l’intermédiaire de M. G. Lhermite, son programme qui est le suivant : «Avec la justice, pour l’humanité, vers la Paix universelle ! » Cette Ligue se propose de travailler à deux réformes :
- 1° La suppression radicale des conseils de guerre en temps de paix ;
- 2° L’extension aux soldats du bénéfice de la loi de 1898 en faveur des victimes de travail.
- En outre, elle a pris l’initiative d’un congrès international antimilitariste, auquel seront invités des délégués de toutes les nations et où l’on discutera les moyens d’arriver au désarmement et à la paix universelle.
- Le Comité central a son siège, 11, rue deBeaune, a Paris.
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- Le Conseil national des femmes françaises et la recherche de la paternité.
- Quelque temps après la grande séance publique sur laquelle nous avons fourni dernièrement quelques indications, le Conseil national des femmes françaises a tenu son assemblée générale statutaire au Cercle du Travail féminin, 35, boulevard des Capucines, sous la présidence de Mlle Sarab Monod.
- A voir l’activité déployée dans les sections, où se spécialise le travail, et les résultats obtenus en deux ans par cette institution, il est impossible de ne pas être convaincu que le féminisme est désormais en possession de son instrument définitif de progrès.
- On sait que toutes les sociétés qui poursuivent l’amélioration du sort de la femme au point de vue éducatif, économique, social, moral, philanthropique ou politique, peuvent à la condition de justifier de deux années d’existence et de 50 membres au moins, être représentées par des déléguées au Conseil national, lequel se réserve d’admettre à titre individuel les femmes qui auront rendu des services notoires à la cause féministe.
- Le Conseil national se propose d’éclairer l’opinion publique sur la part prise par la femme dans le travail de Inhumanité et de servir de centre de réunion à toutes les femmes, de leur permettre de se connaître, de s’entendre et aussi de se compter, de grouper de con -centrer toutes les énergies et de les diriger sur des objets que toutes approuvent sans restriction.
- Le respect des opinions des minorités y est observée de la façon la plus absolue. Si une seule des sociétés adhérentes refuse de coopérer à une action commune, le Conseil ne se reconnaît pas le droit d’engager en son Propre nom cette action.
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- Cette organisation est complétée par celle du Conseil international, synthèse active des Conseils nationaux et dont le but est d’établir des rapports entre les sociétés féminines de tous les pays, de donner aux femmes de tous les pays l’occasion de se voir et de se concerter sur toutes les questions qui touchent à la vie sociale, d’augmenter parmi les femmes l’unité de pensée, de sentiment, de volonté et d’organiser l’action féminine comme le meilleur moyen de travailler au bien de la famille et de l’Etat.
- L’assemblée statutaire du 25 juin, a tout d’abord réglé une question d’ordre intérieur. En vue d’éviter aux membres du Conseil international la fréquence de déplacements coûteux, elle a émis l’avis de remplacer par une seule réunion, les réunions annuelles qui ont lieu dans l’intervalle des congrès quinquennaux, tantôt dans une ville de l’Europe, tantôt dans une autre. La multiplicité de ces réunions nuit à leur fréquentation; les décisions prises dans des réunions plus espacées, en émanant d'un nombre plus grand de représentants, n’en auraient que plus de force et d’autorité. Cette proposition sera soumise au Conseil international.
- Lecture a été ensuite donnée par les secrétaires des travaux des sections.
- La section d’assistance a terminé ses études sur l’assainissement des logements en vue de la prophylaxie de la tuberculose. Les conclusions de la section ont eu l’approbation du directeur de l’Assistance publique. Cette, section se propose de continuer ses efforts dans la même voie et de chercher à lutter contre les ravages de cette terrible maladie en distribuant dans les familles des brochures et des circulaires indiquant les moyens de prévention et signalant surtout les dangers de l’alcoolisme, sorte de toutes sortes de maladies.
- Dans la|[discussion qui a suivi la lecture du rapport plusieurs membres ont insisté sur la nécessité de faire l’éducation des enfants et même de surveiller l’alimentation des enfants au biberon, car^ il arrive parfois a
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- certaines nourrices de donner aux enfants de l’alcool dans leur biberon.
- Mme Wiggishoff propose une action très discrète pour combattre l’alcoolisme. Elle voudrait trouver partout des femmes de bonne volonté pour faire des visites aux nouvelles accouchées. On n’attaquerait pas de front l’alcoolisme, ce serait en général diminuer les chances de succès, mais en s’enquérant des autres besoins de la mère et de l’enfant, il serait facile de donner des conseils hygiéniques et d’indiquer les dangers de l’alcoolisme. Cette proposition reçoit l’approbation de l’Assemblée ; il faudrait chercher les moyens pratiques de la mettre en exécution.
- A la suite de la discussion du rapport de Mme Fuster, secrétaire de la section de l’éducation, le vœu suivant a été émis à l’unanimité :
- 1° Que le diplôme de fin d’études secondaires et le brevet supérieur soient reconnus équivalents du baccalauréat et ouvrent à la femme toutes les écoles, toutes les carrières que le baccalauréat ouvre à l’homme ;
- 2° Qu’il soit créé dans tous les lycées de jeunes filles des cours de grec et de latin, afin de permettre aux jeunes filles qui le désireraient les mêmes baccalauréats que les jeunes gens.
- Mme Maria Martin — que, par suite d’une confusion résultant d’une homonymie, nous avions omis de citer parmi les membres du Conseil — rappelle, dans le Journal des femmes, qu’un des premiers sujets mis à l’étude par ce conseil est celui de la recherche de la paternité.
- La section de la législation en a fait, comme on sait, l’objet d’un vœu qui a été adopté par le Conseil, et qui sous forme de projet de loi, doit être présenté très prochainement à la Chambre par M. Marcel Sembat.
- La question, dit-elle, a été considérée sérieusement à tous les points de vue, l’avis des jurisconsultes les plus distingués a été demandé, et ce vœu a été rédigé sous une forme juridique tout en maintenant, quant au fond, le caractère féministe que le Conseil lui avait donné.
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- La directrice du Journal des femmes expose ensuite avec sa clarté habituelle l’économie de la proposition.
- Nous lui laissons la parole :
- « Par exemple le Conseil n’a pas voulu accorder au « père malgré lui » tous les droits de celui qui, ayant épousé la mère et accepté avec joie les devoirs de la paternité, peut sans doute prétendre à gouverner son enfant dans une certaine mesure. Même en ce qui concerne le père légitime, nous considérons que ces droits sont souvent excessifs, mais l’homme qui a. pu avoir la pensée d’abandonner ce petit être né de lui, montre par cela seul, qu’il est indigne d’exercer les droits du père puisqu’il a été incapable d’en comprendre les devoirs. De celui-là nous ne demandons qu’une pension alimentaire « déterminée selon la condition de la mère et les ressources du père jusqu’à la majorité de l’enfant ». Le Conseil lui enlève même le droit de reconnaître l’enfant sans le consentement de la mère, à moins qu’elle ne soit morte ou interdite ou déchue de la puissance paternelle , car il est monstrueux que le premier homme venu ait le droit de se déclarer le père d’un enfant malgré les protestations de la mère, et de faire peser ainsi sur toute la vie d’un homme ou d’une femme le poids d’une paternité dégradante et peut-être fausse.
- « Nos lecteurs demanderont sans doute la situation faite par le Conseil à la mère. D’abord, le fait même de lui assurer les moyens de pourvoir aux nécessités de l’enfant, lui enlève le premier et le plus grand de ses soucis, ensuite le sort de la mère fera le sujet d’un voeu subséquent. D’après des avis très compétents, le Conseil a jugé opportun de ne pas aborder deux questions à la fois, celle de la mère et celle de l’enfant, si unies qu’elles puissent paraître. De même, les rapports de l’enfant naturel avec sa famille maternelle feront le sujet des prochains travaux de la section de Législation.
- « Nous pouvons donc espérer que la recherche de la paternité sera bientôt l’objet d’une loi nouvelle, grâce aux efforts du Conseil national des Femmes françaises
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- et en particulier à la section de Législation, si vaillamment présidée par Mme d’Abbadie-d’Arrast et son infatigable secrétaire, notre collaboratrice Mme Oddo-Deflou. Ce ne sera pas trop tôt que notre pays adopte une réforme qui a déjà été acceptée dans beaucoup d’autres et qui est réclamée par l’humanité, la justice et le progrès social. »
- Nous nous associons de tout cœur à ce vœu.
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- Miss Jameron et l’Université de Grenoble
- L’Université de Grenoble, qui a introduit depuis quatre ans, dans la Faculté des lettres, des innovations souvent imitées par les autres universités, a l’heureux privilège d’attirer un grand nombre d’étudiants étrangers ; elle en possède cinq cents : deux cents qui sont immatriculés à la Faculté des lettres pendant l’année scolaire, et trois cents pendant les cours de vacances. Ce sont des chifïres considérables. Parmi les créations nouvelles qu’a nécessitées cet important service, il en est une qui existe depuis un an et qui a été un sérieux élément de succès : c’est une chaire de lecteur de langue anglaise, comme il en existe aujourd’hui à Lyon et à Dijon. (On sait que le nom et la chose ont été empruntés à l’Allemagne, où un « cours » s’appelle une « lecture » Vorlesung, et où il y a des « lecteurs » qui enseignent en français, etc.). Cette année, ces fonctions ont été remplies, à Grenoble, par un jeune maître d’Aber-éeen, en Ecosse.
- Comme elle possède un assez grand nombre d’étudiantes, l’Université de Grenoble désire, pour la prochaine année, confier le même poste à une jeune fille de vingt-cinq ans, miss Jameron, professeur au lycée de Dar-üngton (Ecosse), très vivement recommandée par les professeurs de l’Université d’Edimbourg, et qui, en ce Moment, prépare une thèse sur... Mistral.
- Nous croyons savoir que M. le recteur de Grenoble a consulté M. Chaumié dans un sentiment tout naturel de
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- convenance et de déférence, mais il s’agit, en l’espèce d’une nomination qui appartient à l’Université de Grenoble, et non à l’Etat. Souhaitons que miss Jameronsoit bientôt admise à monter dans une chaire française. De telles innovations auraient un peu effarouché les dovens recteurs et ministres d'autrefois ; elles sont rendues cessai res par les progrès de l’enseignement, l’évolution des moeurs et la souplesse inévitable que les relations internationales donnent aux cadres pédagogiques.
- (Le Temps).
- Les femmes et le mérite agricole.
- A l’occasion de la fête du 14 juillet, ont été nommées chevaliers du Mérite agricole :
- Mmes Aymar née Brun Thérèse, fleuriste-pépiniériste à Montpellier (Hérault) : nombreuses récompenses; 25 ans de pratique horticole.
- Veuve Billiard née Martin Lucie-Rose, cultivatrice à Montlève, commune de Villemareuil (Seine-et-Marne); lauréate de la prime d’honneur (1892). Membre des commissions d’inspection des cours d’agriculture et d’économie politique dans les écoles ; 31 ans.
- Veuve Savy Anna, propriétaire à Gragnague (Haute-Garonne) : nombreuses récompenses dans plusieurs concours; 35 ans de pratique agricole.
- Simon Joséphine, propriétaire-viticulteur à Saint-Léger (Loire-Inférieure), reconstitution d’un vignoble.
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- OUVRAGES REÇUS:
- Annales des sciences psychiques, recueil d’observations et d’expériences, directeur : M. le Dr Dariez , (]3e année — 1903).
- Les Annales des sciences psychiques paraissent tous ]es deux mois. Chaque livraison forme un cahier de quatre feuilles in-8° carré, de 64 pages.
- Elles ont pour but de rapporter, avec force preuves à l’appui, toutes les observations sérieuses qui leur sont adressées, relatives aux faits, soi-disant occultes, de télépathie, de lucidité, de pressentiment, apparitions objectives. En dehors de ces recueils de faits, sont publiés des documents et discussions sur les bonnes conditions pour observer et expérimenter, des Analyses, Bibliographies, Critiques, etc.
- Prix d’abonnement : Un an (à partir du 15 février), pour tous pays, 12 fr. La livraison : 2 fr. 50.
- ' On s’abonne : au bureau des Annales, chez Félix Alcan, éditeur, 108, boulevard Saint-Germain, Paris; chez tous les libraires, et dans tous les bureaux de poste.
- La pédagogie physiologique, par M. le docteur Albert Mathieu, secrétaire général de la Ligue des médecins et des familles.
- Opuscule de 24 pages. Editions de la Revue bleue et la Revue scientifique, 41 bis, rue de Châteaudun , Paris,
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- Par Henry GRÉVILLE
- {Suite. )
- — Ils s’étaient trompés au télégraphe , continua le mari, ils avaient mis le nom de Jacques ; mais comme il est en voyage, on m’a apporté la dépêche, de sorte qu’il n’y a pas eu de retard. Tu es bien malade ? Pourquoi ne pas me l’avoir écrit? Je serais venu... J’ai eu si peur en lisant ton télégramme... Enfin, me voilà, je ne te quitte plus.
- — Il est en voyage? murmurèrent les lèvres décolorées.
- — Depuis dix jours. Au fond, je crois que c’est pour un mariage. Ah ! mon Dieu ! elle a perdu connaissance!
- La sonnette retentit, appelant du secours ; le médecin arriva presque aussitôt, Mme Mertins revint à elle,
- — Il est très heureux, monsieur, que vous soyez venu , dit le docteur, quand le danger présent eut disparu ; madame, sauf la surprise du premier choc, est mieux qu’hier, elle a moins de fièvre.
- — Il est très heureux que vous soyez venu , répéta Louise en fermant les yeux.
- Son mari prit la main amaigrie et la serra doucement dans la sienne. Le docteur sortit.
- — Je m’aperçois que je n’ai jamais su combien je t’aimais jusqu’à hier soir, dit Mertins; j’ai peur de n’avoir pas été le mari que j’aurais dû... Je tâcherai de me le faire pardonner. Nous n’avons plus de parents et nous n’avons pas d’enfants, nous sommes seuls au monde, ma pauvre Louise. Je te soignerai bien, tu verras !
- Un sourire résigné passa sur le visage de la mourante. Avec le fatalisme de ceux qui n’attendent pluS
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- rjen, elle accepta ce que lui envoyait la destinée, niême si c’était la vie... tout lui était désormais égal.
- Céphise, en s’éveillant, demanda des nouvelles de sa voisine; il lui fut répondu que Mme Mertins était mieux, et que son mari était près d’elle.
- — Son mari? dit la jeune femme indignée. C’est, en vérité, pousser un peu loin l’audace que de se faire passer pour le mari! Ce monsieur, si délicat, me paraît exempt de scrupules. On m’a fait jouer un singulier rôle! Mais cela n’ira pas tout seul!
- L’indignation de l’honnête Céphise était si grande qu’elle en bouscula tant soit peu son frère, lorsqu’il vint lui apporter le programme des fêtes du jour : concours d’orphéons à tel ou tel endroit, grand concert le soir en plein air, feu d’artifice, etc. Gaëtan se retira, digne, quoique vexé, et, dès que l’heure le permit, Mme Carval, ayant fait demander si sa voisine pouvait la recevoir, fut admise dans sa chambre.
- Elle y trouva une homme d’une quarantaine d’années, grand et bien fait, sans élégance, mais dont les yeux honnêtes et la physionomie loyale prévenaient en sa faveur. Il lui tendit la main, elle n’osa refuser la sienne, quelque envie qu’elle en eût.
- — Madame, vous avez été très bonne pour ma femme, dit-il, elle me l’a raconté, et je vous en remercie. Je suis bien heureux que dans son isolement elle ait trouvé une personne telle que vous. Le docteur dit qu’elle est mieux; je ne la quitterai plus, et dans quelques jours j’espère pouvoir la remmener chez nous.
- Céphise comprit : le hasard avait fait ce qu’elle n’eût osé tenter. Qui sait si cette preuve de tendresse conjugale ne rapprocherait pas deux époux séparés peut-être comme il arrive souvent, par un simple malentendu ? Ses yeux cherchèrent ceux de Mme Mertins et les rencontrèrent.
- Un singulier petit sourire à la fois énigmatique, désabusé, résigné, effleura les lèvres qui la veille avaient imploré son aide avec une ardeur passionnée,
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- M. Mertins appelé au dehors sortit pour un instant.
- — C’est lui qui a reçu la dépêche, dit sa femme, u est venu sur-le-champ. Il en a eu grand chagrin... je suis bien aise qu’il soit venu si vite. . cela m’a fait plaisir.
- — Et... l’autre ? demanda Céphise avec une sorte de honte. Tout cela lui semblait à présent avoir été inutile et un peu humiliant. Son sentiment était partagé par Mme Mertins, qui détourna son regard pour répondre :
- — L’autre... il se marie.
- Céphise poussa un soupir de soulagement, et se pencha sur la malade pour l’embrasser.
- — C’était le rêve, dit-elle. Votre mari, c’est la réalité. Il vous aime, vous le comprendrez mieux, et vous avez encore, s’il plaît à Dieu, du vrai bonheur en réserve.
- VII
- A la suite de ces incidents, Mme Carval se sentit un peu troublée : sa conscience ferme et son esprit clair la portaient à chercher l’enseignement qui dérive de toute chose, et elle ne pouvait le débrouiller ici. Elle n’avait pas oublié que jadis, sa sœur Colette, aujourd’hui si bien assise dans la paix de son foyer et sa maternité triomphante , avait passé par une épreuve dont elle ne fût peut-être pas sortie victorieuse sans l’aide inopinée de Céphise , alors jeune fille, et qui lui avait parlé comme le Devoir lui-même. Elle se demandait pourquoi dans plus d’un ménage, l’amour disparaît ou ne peut naître ; on l’avait pourtant convié durant ce joli temps des fiançailles où toute âme féminine est prête à s’ouvrir et se berce de rêves délicieux; pourquoi cet hôte attendu se refuse-t-il à venir habiter la demeure préparée , ou ne fait-il que l’effleurer? C’est souvent la faute du mari, pensait Mme Carval, trop sûr de son bonheur pour se donner la peine de le cultiver, et c’est une plante si délicate !
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- Un autre point d’interrogation se posait : pourquoi certains autres mariages, qui semblaient ne devoir offrir que très peu de garanties de succès, réussissent-ils de la façon la plus inattendue ? Est-ce indifférence, résignation... ou hypocrisie? Céphise répugnait à admettre cette dernière hypothèse, bien que sa jeune sagesse eut déjà appris que c’est là le grand facteur du monde civilisé, l’élément par lequel se maintiennent le plus souvent sociétés et gouvernements, et, hélas! aussi simples particuliers.
- A y réfléchir, la situation de sa voisine lui sembla digne de pitié. Avoir cru à l’affection d’un mortel au point de ne plus souhaiter sur la terre qu’un moment d’entretien, moins peut-être, un regard posé sur lui par des yeux prêts à se fermer pour toujours — et apprendre brusquement qu’il fait des démarches pour se marier ailleurs, c’est là de quoi broyer le dernier ressort d’une âme déjà usée par le souci. Une nature plus énergique se fût peut-être brisée sous le choc ; un caractère flottant, moins façonné à la résistance , pouvait se contenter de plier. Céphise se rendit compte que Mme Mertins, brusquement séparé de sa chimère , se rattacherait très probablement à son mari, son seul appui, le seul lien qui la retînt à ce monde; l’amour de la vie est si fort en nous que la moindre lueur d’espoir , la moindre preuve de tendresse suffisent parfois pour donner une tout autre couleur aux choses qui nous ont paru les plus effroyables.
- Le tort de M. Mertins était de n’avoir pas pris assez visiblement soin de sa femme qu’il aimait sincèrement, sans croire utile de le lui faire savoir : la crise actuelle devait l’avoir corrigé.
- Céphise se mit en devoir d’écrire à Armand. C’était sa suprême jouissance lorsqu’elle se trouvait séparée de lui; sans que ses lettres fussent très longues, elle savait y faire entrer, avec le récit des détails de sa vie courante , l’histoire de son existence morale, mille fois plus intéressante.
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- « Me blâmeras-tu d’avoir consenti à envoyer ce télégramme ? écrivait-elle, faisant son examen de conscience devant le confident de son âme. Je me le suis d’abord reproché, et puis, en voyant le résultat, j’en ai été bien contente. Il y a pourtant là quelque chose de déconcertant ; c’est à se demander si nous ne sommes pas les instruments non initiés d’une force qui détourne parfois nos flèches du hut assigné par nous, aveugles, pour les envoyer là où elles doivent réellement aller. J’avais prévu, imaginé, tous les événements possibles, en cette affaire, sauf l’arrivée paisible du mari, si simple, si naturelle, je dirai même inévitable. »
- Une bouffée d’harmonie entra dans la chambre par la fenêtre ouverte. Céphise tendit l’oreille, cherchant à reconnaître les sons, par habitude. Une phrase sonore des cuivres la renseigna : c’était un fragment du charmant ballet de Delibes : Sylvia. Pleine de réminiscences agrestes, cette musique évoqua le souvenir d’une ancienne passion pour YEurySbnthe de Weber, née en elle avec son jeune amour pour celui qui devait être son mari. Elle sourit au passé et continua sa lettre.
- Au bout de quelques minutes, la célèbre fanfare des trompes de chasse recommença à vibrer; après un repos trop court, elle se fit entendre encore, tantôt bien, tantôt mal exécutée , puis encore... et les heures s’écoulaient !
- — Cela devient une obsession ! pensa Céphise. Ou bien , serait-ce une répétition ? C’est assommant !
- Elle ferma la croisée et termina brusquement sa lettre; le charme des souvenirs était remplacé par la mauvaise humeur aiguë particulière aux personnes douées d’un bon caractère, lorsque certaines agressions, matérielles ou morales, attaquent tout à coup l’édifice laborieusement érigé de leur philosophie. Céphise alla retrouver sa mère, le véritable régulateur de sa vie, car en présence de cette chère résignée, toute préoccupation trop personnelle , toute mesquinerie déplacée devenaient impossibles.
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- Gaëtan entra, totalement dénué de sa correction habituelle ; sa cravate formait un pli disgracieux, et son visage allongé rappelait, d’une façon bien regrettable sa physionomie d’adolescent.
- — Non ! dit-il résolument, c’est fini ! d’ici le bout de mes jours mortels je ne pourrai plus entendre Sylvia ! Ça me privera considérablement, mais je n’y peux rien,j’en ai une indigestion. Je sais maintenant ce que c’est qu’un concours d’orphéons ! Et il y a des gens qui paient leur place pour entendre! C’est de la dépravation. Une fois la suite d’orchestre de Delibes, passe ; mais sept fois, sans arrêter... Ah , non !
- — C’était donc le concours? demanda Céphise, ne pouvant s’empêcher de rire.
- — On concourt dans tous les coins de la ville, dans tous les jardins, dans toutes les impasses ! Il y a six cents orphéonistes dans Vichy ! Six cents, c’est un chiffre. On en a fourré jusque dans les remises; les voitures ont couché dehors et recoucheront encore dehors cette nuit. J’espère qu’il pleuvra dessus copieusement. Par respect pour nos oreilles, les exécutions ne peuvent avoir lieu dans les endroits publics, mais les jardins privés ne sont pas des endroits publics ; alors, nous sommes censés ne pas entendre! Je n’ai jamais, dans mes cauchemars les plus agités, rêvé d’une boîte à musique semblable. Jamais de la vie je ne retournerai au concert!
- — Que si, répondit sa soeur. Mais si tu es agacé, je ne le suis pas moins. Maman est aussi bien fatiguée,
- — Maman, si nous nous en allions? suggéra Gaëtan. Pour le bien que ça te fait.
- MmeMaubert hésita. C’était une'personne très consciencieuse, et elle aimait à bien faire tout ce qu’elle entreprenait. Après avoir accepté une cure à Vichy, elle ne savait trop si elle devait l’écourter, au risque de n’en retirer aucun avantage, et, pourtant, les douze jours écoulés l’avaient beaucoup plus fatiguée qu’elle ne voulait se l’avouer à elle-même. Les conseils de
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- Mme Mertins n’étaient pas non plus sans l’avoir in quiétée.
- — Attendons encore un peu, dit-elle enfin. Dans deux jours, nous verrons.
- Le soir tomba sur la ville, et le vacarme recommença. A partir de huit heures, les sociétés musicales se rendirent au lieu désigné pour recevoir les prix, en jouant leurs plus retentissantes fanfares; elles exécutèrent leurs morceaux primés et débordèrent partout, au milieu d’une joie délirante. Puis vint le feu d’artifice. Presque toute la nuit, cet orage de sons et de clameurs battit les murailles des maisons , exaspérant jusqu’à la rage les douleurs des malades et la patience des bien portants.
- — Il n’y a donc pas moyen d’empêcher cela? dit M. Mertins, vers minuit et demi, au gérant de l’hôtel, réveillé tout exprès à cet effet. Ma femme est en pleine crise, elle souffre jusqu’à l’agonie, elle a passé deux nuits sans fermer l’oeil... il faut subir les cris sauvages c^e cette ménagerie, et leurs pétards? Il n’y a donc pas de règlements de police ici ? Où demeure le maire ?
- — La souffrance de sa femme le rendait furieux : il eût donné la moitié de sa fortune pour obtenir le silence. Une bande hurlante de gens qui avaient eu le gosier sec et l’avaient humecté, passa devant la porte en tapant des coups formidables dans une grosse caisse.
- — J’en giflerai au moins un , celui de la grosse caisse ! cria M. Mertins en se précipitant vers la porte, hélas ! fermée.
- — Voyons, monsieur, ne faites pas du bruit dans l’hôtel, dit le gérant d’un air scandalisé.
- Son client s’arrêta et le regarda stupéfait. Du bruit dans Phôtel! est-ce qu’on pouvait l’entendre, au milieu du charivari général ?
- Toisant le fonctionnaire avec un mépris sans égal, il exprima ainsi sa pensée, qui était en ce moment celle de tous les infortunés baigneurs :
- — Si un bon tremblement de terre pouvait engloutir
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- 1 4 vie d’hôtel 3509
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- votre ville, votre maire et vos orphéons, il n’y aurait pas au monde un imbécile pour vous regretter !
- Là-dessus il remonta près de sa femme, qui pleurait de faiblesse et d’énervement. Vingt fois dans la nuit, il crut qu’elle allait mourir ; vingt fois , au moment où il lui murmurait quelque tendre parole de consolation, les clameurs et les chansons recommencèrent, près ou loin. Le matin vint, sans que personne eût pu jouir d’un moment de silence.
- Vers quatre heures, Mme Maubert, exténuée, dit à Céphise, qui ne s’était pas déshabillée et qui restait près de son lit :
- — Nous partirons tantôt. Tout plutôt que de ne pouvoir dormir un instant.
- — Tu as raison, maman, répondit sa fille.
- Lorsque Gaëtan connut cette décision, sa gaieté et
- son courage reparurent instantanément.
- — Je vais voir le docteur et lui signifier notre exode , dit-il. Le bien que ça va me faire ! Tu n’iras pas, maman, au moins ?
- — Je n’en ai pas la force.
- — Je cours d’abord retenir des fauteuils-lits, reprit-il, et ensuite je verrai l’Esculape.
- Il sortit avec une ardeur joyeuse. Le médecin prit de très haut l’annonce de ce départ précipité, et sa dignité s’en montra froissée.
- — Il n’est pas d’usage, dit-il, de quitter sa cure brusquement, ni de faire visite à son docteur par procuration... Je vous rends responsable des conséquences...
- Gaëtan se rebiffa.
- — J’accepte les conséquences, répondit-il froidement. Je regrette qu’il ne soit pas d’usage ici de tâcher de s’échapper pendant qu’on est encore vivant. Je sais bien qu’il y est d’usage d’emporter les morts subrepticement, et cela se comprend,'puisque ceux qui''meurent à Vichy y ont été assassinés...
- — Monsieur !
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- LE DEVOIR
- — Parle climat, par le vacarme... ou par la cure. Nous aimons notre mère et nous remmènerons vivante le treizième jour. Elle boira de l’eau de Vichy, prendra des bains chez elle, et au moins elle y pourra dormir. Je vous remercie, monsieur.
- Il déposa sur le bureau les honoraires placés dans une enveloppe, salua très correctement et sortit.
- Le gérant de Phôtel lui fit la mine avec laquelle on renvoie les gens sans aveu. Pour qui ne l’a pas éprouvée, il est impossible de se figurer l’insolence d’un aubergiste de haute volée chez qui l’on se permet d’écourter le temps obligatoire. Rester vingt et un jours, c’est peu , et l’on vous insinue, avec toutes les douceurs oratoires imaginables , que rester davantage serait bien meilleur pour votre santé ; mais si l’on tient à la vie assez pour s’évader, à partir de l’heure où l’on a demandé sa note, on est traité comme des malfaiteurs. Gaëtan, qui s’en aperçut, se fit alors si gourmé, si hautain, que le gérant finit par reconnaître son infériorité et redevint presque poli.
- Comme leur voiture se rendait à la gare, ils passèrent sous les arcs de triomphe, garnis de leurs feuillages. Des ouvriers, groupés sur les poutrelles, enlevaient les longues bandes de calicot portant les inscriptions flatteuses pour les sociétés musicales.
- — Oh, maman ! fini, les orphéons ! s’écria Gaëtan. Et voilà une autre inscription dessous : Salut à Son Altesse... C’est pour le grand-duc qui doit arriver demain. A deux fins les arcs de triomphe ! O bonheur ! c’est trop drôle ! Et puis pratique ! Ce qu'on est pratique, ici, c’est effrayant ! On devrait y fonder une école de Praticisme pour les gens à imagination exubérante. Enfin, maman, nous t'emmenons, et c'est l’important. Chez Colette tu vas te reposer, je te réponds qu’on n’y fera pas du bruit.
- C’est ainsi que Mme Maubert quitta Vichy sans y avoir passe vingt et un jours.
- suivre.)
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- ASSURANCES MUTUELLES
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- Société du Familistère. - Assurances Mutuelles
- MOUVEMENT DE MARS 1903, A GUISE
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes........ 2.602 » )
- Subvention de la Société........... 437 78 > 3.494 53
- Malfaçons et Divers................ 454 75)
- Dépenses....................................... 3.803 50
- Déficit en mars 1903............ 308 97
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes......... 529 20 1
- Subvention de la Société............ 175 45 > 704 65
- Divers.............................. » » )
- Dépenses........... ............................ 913 »
- Déficit en mars 1903............. 208 35
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et Divers 6.753 081
- Intérêts des comptes courants et > 11.729 53
- du titre d’épargne............. 4.976 45)
- Dépenses :
- 123 Retraités définitifs........... 8.450 34 ,
- 5 — provisoires............... 258 50 J
- Nécessaire à la subsistance........ 3.597 10 \ 13.142 54
- Allocations aux familF des réservistes 19 50 (
- Divers, appointent., médecins, etc. 817 10/
- Déficit en mars 1903................. 1.413 01
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes. 775 70 )
- Subvention de la Société.... 248 47 j
- Dépenses......'.......................
- Boni en mars 1903...........
- 1.024 17 807 24 216 93
- RÉSUMÉ
- Hecetïessociales du 1er juillet 1902 au31 mars 1903111.877 30 ) 1/Q qq» qq » individuelles » » 36.420 68 $ 148*^y' yô
- Dépenses ,, » ........... 169.405 79
- Excédent des dépenses sur les recettes.. 21.107 81
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- Le devoir
- ÉTAT CIVIL AU FAMILISTÈRE DE GUISE
- MOIS DE MARS 1903.
- Naissances :
- Néant.
- Décès :
- 9 Mars Mme Nicolas Emile, âgée de 61 ans.
- 23 — Mme Poquet Eugénie, âgée de 68 ans.
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nimes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- Documents biographiques.
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- DOCUMENTS POLR UNE BIOGRAPHIE COMPLÈTE
- iiiaucrr
- Glorification du Travail. Emancipation du Travailleur.
- VII (suite.)
- Coopération et association : même idéal. Efforts de
- Godin, à diverses dates, en faveur du mouvement
- coopératif.
- En 1881, le 7 juillet (2) Godin, dans une conférence donne en quelque sorte le rapide historique de ses efforts en vue de l’application de l’idée coopérative dans les comptoirs du Familistère. A cette époque, le journal « Le Devoir » (série hebdomadaire) publiait une traduction (résumée) de Y Histoire des Equitables pionniers de Rochdale (3), ce qui concourait un peu à propager l’idée.
- J. B. A. Godin ouvre la réunion par la lecture d’une demande qui lui a été adressée concernant la répartition des bénéfices commerciaux au Familistère. Conformément aux prescriptions du pacte statutaire , ces bénéfices faisaient masse alors, sans réserve, avec les bénéfices locatifs et industriels de l’association. L’auteur de la lettre proposait qu’on les répartît désormais au prorata des achats. «Si je n’ai point, jusqu’ici, abordé cette question » , dit Godin « c’est que la tâche qui m’incombait était laborieuse, difficile... et que les concours m'ont fait défaut.
- (b Appendice, p. 60, Le Devoir, tome 26e, janvier 1902.
- (2) Le Devoir, tome 5e, 1881, p. 466 , 467.
- (3) Sistory of the Equitable Pionners of Rochdale, by George-Jacob Holyoake.
- 1
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- LE DEVOIR
- « J’avais à créer toutes les ressources nécessaires à l’installation des choses qui existent aujourd’hui, afin de préparer l’association générale du capital et du travail, qui avait à mes yeux une importance plus considérable que les faits de coopération partielle.
- « Ne pouvant tout faire d’un coup, j’ai concentré toute mon attention sur le but général qu’il fallait atteindre , laissant à l’avenir le soin de réviser et d’approprier les détails aux besoins des circonstances.
- « Pour qu’il en eût été autrement, il eût fallu, mes amis, que j’eusse trouvé quand j’ai fondé le Familistère, des concours qui m’ont absolument manqué.
- « Il y a vingt ans, au moment d’installer les magasins de vente, j’ai fait de pressants appels à la population pour obtenir d’elle qu’elle se préoccupât de l’organisation de ses services d’approvisionnements. Je lui parlais des expériences coopératives , tentées ailleurs. Je tâchais d’exciter son ardeur par la perspective des bénéfices et des avantages que de telles expériences pourraient lui procurer. Vainement, je disais : Vous avez ici toutes les facilités d’entente et de réunion qui ont manqué jusqu’à ce jour aux expérimentateurs. Vous avez , en outre , le concours d’un capital qui vient de lui-même s’offrir à votre service. Concertez-vous donc pour ouvrir des magasins coopératifs dont vous recueillerez vous-mêmes les bénéfices. Mes paroles furent inutiles.
- « Je n’ai point trouvé un seul écho dans la population d’alors. Personne, absolument personne, n’a releve ma proposition.
- « En présence de ce fait, j’ai dû reconnaître qu’il me fallait marcher seul à mon but; et j’ai préparé toutes choses pour fonder l’association générale au bénéfice de la population toute entière.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES 515
- « Les magasins du Familistère furent ouverts au nom de l’administration générale et comportèrent, dans leurs agencements intimes , les dispositions nécessaires pour être reliés un jour à l’association que j’avais en vue.
- « Peut-être, direz-vous que j’eusse pu, dès lors, répartir, de mon autorité seule, les bénéfices commerciaux au prorata des achats. Sans doute, si j’avais eu à côté de moi des aides s’occupant de l’organisation coopérative; mais c’est ce qui m’a manqué. Or, j’étais trop chargé de travail pour m’absorber dans de nouveaux détails et perdre de vue Porganisation de l’association qui était l’objet principal de ma fondation.
- « Dès lors, les bénéfices réalisés furent employés , en grande partie, aux services de la Nourricerie, des salles de l’Enfance, des Ecoles, des Assurances mutuelles , toutes choses qui concourent à votre bien-être et au progrès de vos familles.
- « Les magasins coopératifs n’étaient pas réalisés au Familistère, mais les bénéfices étaient indirectement servis à la population... »
- L’orateur continue développant que quelque chose est à faire pour « rappeler au sentiment de leurs devoirs envers l’association les membres qui ne prêtent pas aux opérations sociales tout le concours que l’on pourrait attendre d’eux, bien qu’ils soient toujours disposés à en accepter les bénéfices... »
- L’étude a été reprise depuis trois ou quatre ans, dit-et certaines mesures sont appliquées déjà en vue d’une nouvelle organisation des magasins. Exemple, les carnets de consommation. Ces carnets répondent à deux besoins :
- 1° Toute personne qui en trouve l’usage commode dépose à l’économat du Familistère et fait inscrire sur
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- LE DEVOIR
- son carnet, une somme servant à couvrir les achats qu’elle peut faire ensuite dans les divers magasins achats qui eux-mêmes sont inscrits sur le carnet ;
- 2° Le travailleur qui a besoin de toucher, avant le jour de paie réglementaire à la quinzaine, le produit d’un travail accompli, reçoit cette avance en inscription sur le carnet.
- « Il serait donc facile » poursuit Godin, « si l’usage de ces carnets était généralisé, de répartir les bénéfices des magasins entre chacun des acheteurs, selon le montant des achats faits par chacun d’eux dans l’année.
- « Les carnets assurent, en outre, que les avances faites à l’ouvrier sur sa quinzaine tournent au profit de la famille.
- « Mais le livret de consommation présente un côté désagréable, vous le comprenez, pour les gens qui recherchent la dissipation et qui dépensent volontiers leurs avances dans les débits de boissons. Ceux-là certainement repousseront le carnet de consommation, puisqu’on ne peut le porter à l’auberge.
- « Faire de ce livret la base du système de vente dans nos magasins, serait pourtant un moyen facile d'assurer à la population la répartition des bénéfices commerciaux proportionnellement aux achats.
- « C’est là une question que vous tous qui constituez le corps de l’association pouvez résoudre. Ce sera à vous de voir dans quelle mesure il vous convient d’entrer dans cette voie.
- « Mais en supposant les carnets généralisés, une autre difficulté se présente. C'est l’éparpillement de nos divers services : épiceries, nouveautés, boucherie, services alimentaires, combustibles, etc...; chacun de ces comptoirs a son local propre. Or , pour l'usage et le contrôle des carnets de consommation, il faut d’habiles
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- caissières, en raison des opérations arithmétiques que chaque vente comporte.
- < Où trouver ces employées ?
- i Le service actuel de la caisse n’est pas à beaucoup près aussi difficile qu’il le serait avec les carnets de consommation et, déjà, nous avons peine à trouver les employées qu’il nous faut....
- « Ce sont là toutes questions à examiner... ce qu’il
- faudrait, je le répète, c’est que je ne fusse pas seul à l’étude; c’est que vous vous passionniez pour tout ce qui peut concourir à l’amélioration de votre sort, comme on se passionne pour les jeux d’arc, de boules, etc..
- « Dès que vous aurez organisé la répartition des bénéfices des magasins du Familistère proportionnellement aux achats, un des premiers faits que vous constaterez sera l’obligation pour la Société d’étendre le champ de ses opérations commerciales.
- « Tant que j’étais seul chargé de la direction du Familistère et que le public ne cessait de m’accuser de faire à mon profit concurrence au commerce de la ville par l’ouverture de nos magasins, je me suis borné à l’inauguration des services les plus indispensables aux facilités de votre existence. Aujourd’hui, l’Association étant faite , il n’est plus possible de dire que les magasins fonctionnent pour mon compte; c’est pour elle-même que l’Association du Familistère travaille; c’est dans son intérêt propre qu’elle administre toutes choses.
- « Eh ! bien, mes amis, un des premiers comptoirs que vous voudrez adjoindre à ceux fonctionnant déjà, sera celui de la boulangerie.
- * Ee pain, cet objet de première nécessité, nous est fourni jusqu’ici par les boulangers du dehors. La qua-
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- lité laisse souvent à désirer. Vous voudrez avoir du pain fait avec d’excellente farine , du pain convenable-ment cuit et pourvu de toutes les qualités indispensables à cette base de l’alimentation.
- « Nous gagnerons tous à la bonne organisation de ce service. Nous avons actuellement des locaux où l’on peut installer cette boulangerie.
- « Il faudrait faire entrer ce service dans nos prévisions, si nous procédons à une modification dans le système de vente de nos magasins, en vue de la répartition des bénéfices , modification qui exigerait un contrôle plus rigoureux et plus d’écritures que le système actuel.
- « Cela nous amène donc à l’étude générale des magasins pour point de départ.
- « Ces magasins resteront-ils épars comme ils le son! actuellement, ou seront-ils tous groupés sur un seul point, afin de n’avoir qu’une seule caisse et qu’un seul contrôle? Devrait-on les installer dans le palais d’habitation même ou leur consacrer un édifice spécial?
- « Tels sont les points à résoudre qui ont fait jusqu’ici différer les questions. Si, réellement, le moment est venu de les examiner, aidé de votre sérieux concours , je suis tout prêt à le faire et à donner satisfac tion à vos désirs.
- « Les opérations commerciales du Familistère sont importantes , mais je suis convaincu qu’elles dépasseraient bientôt tout ce que vous pouvez imaginer et qu’elles vous rapporteraient de larges bénéfices, si vous entriez réellement dans la voie d’apporter à ces services tout le soin, tout l’intérêt qu’ils méritent. »
- L’idée coopérative continua lentement de se faire jour au Familistère. Le fondateur revint sur le sujet en 1883 (nous l’avons vu plus haut) (1), dans sa conférence
- (1) Précédent chapitre. Le Devoir, numéro de juillet dernier, p.
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- du 12 mai ; visant l’expérience acquise par les Sociétés coopératives de Grande Bretagne, il signalait la nécessité de rétribuer les capacités directrices selon leur valeur sur le champ du travail.
- Enfin, la renaissance du mouvement coopératif en France se dessine assez pour qu’en 1885, les Sociétés jusque-là isolées essaient de créer entre elles un lien (1). Un premier congrès dit « des Sociétés coopératives de consommation » se réunit à Paris, le 27 juillet. Les coopérateurs de Grande-Bretagne y sont représentés par MM. Vansittard Neale, secrétaire général de l’Union coopérative ; Acland, d’Oxford, membre du comité central, et Holyoake, l’auteur de « History of coopération in England » , etc., etc.
- Bien entendu, l’Association coopérative du capital et du travail au Familistère, ce joyau de la coopération française — puisqu’elle est l’exemple le plus complet de l’application du principe, —est au nombre des 81 sociétés adhérentes. Son délégué y donne un message de M. Godin, où celui-ci invite les coopérateurs à étendre leur principe de façon à l’appliquer non-seulement à la consommation, mais — à mesure que par ce premier mode ils se procureront les capitaux indispensables — à l’appliquer aux garanties de l’existence, aux services d’éducation, à la production, enfin à l’habitation.
- Entre temps, les comptoirs coopératifs se multiplient au Familistère, une boulangerie y est organisée. Mais l’évolution de l’idée est bien lente.
- En 1886, à l’assemblée générale ordinaire, 3octobre, E B. A. Godin, dans son rapport annuel parlant des opérations commerciales du Familistère, dit : (2).....
- (b Le Devoir, tome 9e, 1885, pages 437, 452, 465, 474.
- $') Le Devoir, tome 10e, 1886, p. 642.
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- LE DEVOIR
- « Malheureusement, tous nos coopérateurs ne comprennent pas encore l’intérêt qu’il y a pour eux à mettre à profit les ressources que notre Association leur offre... j
- Et il donne pour exemple ce qui se passe au comptoir de boulangerie :
- Parmi les familles logées dans l’habitation unitaire,
- 102 s’approvisionnaient alors régulièrement au nouveau comptoir ;
- 115 y prenaient du pain accidentellement;
- 291 n’en prenaient pas du tout.
- Le tantième de répartition allouée à cette époque au prorata des achats dans les magasins coopératifs du Familistère était de 50 pour cent, le reste faisait masse avec les bénéfices industriels, locatifs, etc., et était réparti selon les prescriptions statutaires, après prélèvement des réserves sociales.
- En élevant le tantième de répartition coopérative jusqu’à 85 pour cent (taux actuel), on provoqua — répétition du fait constaté en Angleterre à l’origine du mouvement -- un plus grand zèle chez les acheteurs. La généralité est donc mue par un très étroit mobile et bien éloignée d’entrevoir la portée du principe appelé à remplacer l’antagonisme actuel des intérêts individuels par l’unification de ces intérêts, au sein d’associations complexes comme la Société du Familistère , plus complexes mêmes puisqu’elles pourront être reliées — en raison de leur largeur de base — à des institutions qui se préparent lentement pour assurer à la fois et l’obtention des meilleurs produits et la stabilité du travail.
- Vve J.-B.-A. Godin, née Moret.
- (A suivre).
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- Un village coopératif.
- Notre excellent confrère de la Petite République, Edmond Claris, a entretenu ses lecteurs d’un très intéressant projet : la formation en Algérie d’un village coopératif.
- Sans doute, l’idée n’en est pas nouvelle et l’on peut dire , à la rigueur, que la chose ne l’est pas davantage. Fourier a tracé le plan magistral de la commune agricole — industrielle — domestique. H. Renaud a condensé la conception du maître en un croquis merveilleux de claire précision : Solidarité. Bonnemère nous conduit à travers le moyen-âge de la communauté primitive au seuil de la commune modèle en nous montrant ça et là , dans le temps et dans l’espace, la lente acquisition des éléments qui doivent la constituer.
- Et dans l’ordre des réalisations, ne peut-on considérer comme de véritables villages coopératifs ces associations qui, vers le milieu du siècle dernier, surgirent, principalement dans le Nouveau-Monde, oscillant entre le principe d’égalité et le principe de proportionnalité, sans trouver la juste mesure , et succombèrent pour avoir tenté de réaliser d’emblée toutes les conditions de la vie sociale ?
- Puis, on assiste à la reprise en détail de l’œuvre. Les associations simplistes que sont les différentes branches de la coopération, poursuivent isolément la solution du problème ; et rien ne faisait prévoir et la force respective et la puissance générale qu’elles tireraient de leur union pour la transformation de la vie économique et sociale des plus grandes cités, lorsque M. Couturier écrivait dans Y Annuaire de l’association de 1868 les lignes suivantes :
- « A quelque point de vue qu’on se place, et si l’on veut interpréter avec vérité le sens de toutes les entre-
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- LE DEVOIR
- prises généreuses qui apparaissent aujourd'hui pour périr demain, qui varient dans leur expression comme dans leurs effets , et dont l’existence utile, mais éphémère, surprend ou décourage les meilleurs esprits , il ne faut les considérer que comme les tâtonnements empiriques d’une société à qui les clartés de la science font encore défaut, ou peut-être aussi comme les stades de sa marche progressive.
- « Le caractère de tout le travail qui s’accomplit sous nos yeux est flagrant. Il exprime l’effort pour simplifier , soit dans la consommation, soit dans la production, soit dans les divers contacts des intérêts, les rouages anciens qui sont compliqués, mal engrenés et ruineux. Cette simplification, obtenue dans de certaines limites par les méthodes de la coopération, atteindrait son plus haut degré si le jeu des diverses relations humaines s’accomplissait dans un cercle plus agrandi, constituant les conditions d’un organisme complet.
- « Or, la commune associée offre seule ce type. Cet idéal, devant lequel les esprits, même les mieux préparés, doutent ou reculent, est le véritable aboutissant de toutes les grandes aspirations de notre époque et le dernier terme pratique de l’idée d’association, qui ne peut, en définitive, s’arrêter à des formes rudimentaires et qui ne remplira ses pleins effets que lorsqu’elle s’appliquera à toutes les fonctions de la vie sociale. »
- Le projet auquel Edmond Claris a consacré un article signalé, reproduit ou commenté par la presse, emprunte son originalité à la situation particulière du milieu où il recevrait son application.
- C’est, en effet, dans un pays où le communisme agraire fut la règle des premiers occupants , que l’expérience partielle d’une sorte de reconstitution de ce régime doit être tentée par un groupe d’hommes appartenant à la race qui caractérise sa conquête par l’individualisation de la propriété terrienne.
- Dès les premiers jours de la conquête algérienne
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- LA COOPÉRATION
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- commença pour les indigènes , agriculteurs pour la plupart, l’expropriation du territoire qui les fait vivre. Le gouvernement français avait bien proclamé « le droit des vaincus à la propriété de leurs terres ». Mais les prétextes ne manquèrent pas pour passer outre et les indigènes s’aperçurent vite qu’il ne s’agissait pas pour les Français d’une simple incorporation politique, conforme à l’idée que se font actuellement du droit international les peuples guerriers, qui se disent civilisés.
- Chaque insurrection, née de l’impatience des exactions subies ou d’un incompressible désir d’indépendance, fut suivie d’une expropriation. Après celle de 1871, plus de trois cent mille hectares furent confisqués d’un seul coup. Les insurrections viennent toujours à point pour fournir un aliment à de nouvelles colonisations, lorsqu’il ne reste plus de terres disponibles à distribuer.
- La lassitude, la réduction à l’impuissance, diminuent la fréquence des soulèvements, et, par suite, les occasions d’expropriation violente. Alors la loi, la loi permanente intervient pour permettre à la colonisation officielle de se développer et continuer indéfiniment.
- L’application en Algérie de l’article de notre Code qui dit que nul n’est tenu de rester dans l’indivision produit des effets désastreux. Tout le monde est d’accord sur ce point, c’est même le seul point sur lequel tout le monde soit d’accord.
- Qu’un spéculateur achète une part indivise insignifiante, qu’un créancier n’ayant pas été remboursé au bout de cinq ans d’un prêt consenti à un indigène, soit devenu, en vertu de la vente à réméré, propriétaire de la terre donnée en gage, aussitôt se met en mouvement en sa faveur une procédure qui est surtout coûteuse en France, monstrueuse en Algérie.
- Toutes les parties sont assignées en licitation et partage.
- Etant donné le grand nombre des parties en cause, le résultat de l’opération devient extrêmement onéreux.
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- LE DEVOIE
- L’Arabe ne peut payer ou se défendre, et tout le territoire du douar passe aux mains du spéculateur.
- Lors du procès des « troubles de Margueritte » un défenseur des accusés, Me Ladmiral, a cité l’exemple suivant :
- « Dans l’arrondissement d’Orléansville : 138 indigènes possédaient indivisément 246 hectares de terre. Un escompteur qui avait consenti un prêt modique à l’un des communistes chargea un défenseur de requérir la licitation. Les frais de cet officier ministériel s’élevaient à 8.375 francs (les assignations seules avaient coûté plus de 3.000 francs).
- » L’immeuble fut adjugé au poursuivant, au prix dérisoire de 125 francs, outre les frais qui constituaient la charge principale de l’adjudication. Les 137 indigènes qui, n’ayant rien emprunté, ne devaient rien, n’en ont pas moins été tous entraînés dans une ruine commune.
- » Ils n’ont même pas reçu le prix moyennant lequel l’immeuble avait été adjugé, car, lorsqu’un d’eux réclame sa part de ce prix, on l’invite à faire, au préalable, déterminer ses droits par une liquidation. Pour eux, la licitation a été une véritable expropriation. »
- Des faits analogues se sont produits à Margueritte même, où 379 individus expropriés, n’avaient touché tous ensemble que 875 francs pour 1.112 hectares 68 ares adjugés, les frais de procédure s’étant élevés à 21.000 fr.
- Et pour toucher la ridicule part leur revenant quand il y en a, ces pauvres diables font souvent un voyage coûteux.
- Me Ladmiral a cité encore cet autre exemple :
- « Le 27 octobre 1881, M. D...., achète une propriété de 83 hectares pour 5.367 francs. En 1893, le prix n’a pas été payé, mais l’adjudicataire avait pris possession. Il avait loué aux expropriés à raison de 8 à 10 francs l’hectare. Il avait reçu comme location 9.130 francs; sans avoir déboursé un centime du prix d’achat.
- Et il conclut par ces mots extraits d’une déposition faite devant la cour d’enquête sénatoriale, par un professeur de droit :
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- LA COOPÉRATION
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- « Il faut le dire, c’est une loi française qui rend inéluctables ces odieuses procédures. La responsabilité en incombe entièrement à notre législation qui n’est pas appropriée à la constitution de la propriété en Algérie. »
- Cette spéculation qui entraîne le plus souvent la restriction des cultures, sinon leur absolu abandon, — d’où baisse des recettes du Trésor, qui n'est pas alimenté d’autre part par l’impôt que l’arabe dépouillé ne peut acquitter — ne s’exerce pas uniquement sur les propriétés des indigènes. Elle porte également sur les centres déjà créés.
- « Dans la seule province d’Oran, de 1871 à 1895, en un quart de siècle, déclare M. Berthet dans son rapport sur le budget de l’Algérie pour 1903, il a été délivré 1,764 concessions provisoires à des émigrants français. Sitôt les titres définitifs délivrés, 1,059 de ces colons, soit les 3^5, ont revendu leurs concessions et ont quitté le pays, 705 seulement — les 2j5 — sont restés.
- « Les premiers n’avaient à peu près effectué aucun travail d’amélioration sur leurs terres. Ils les relouaient aux indigènes, vivaient tant bien que mal avec les loyers, et sitôt le prix définitif obtenu, vendaient leur concession, généralement à des étrangers qui n’auraient pu sans leur intermédiaire être propriétaires.
- « Il y a là un gros danger pour l’avenir : celui de voir se constituer de cette manière une propriété européenne étrangère plus importante que la propriété française ».
- Ce genre de spéculation est facilité suivant M. Berthet, par la brièveté du délai (deux ans) après lequel sont délivrés les titres définitifs de propriété. Aussi la colonisation française elle-même pâtit d'un état de choses créé pour la favoriser au détriment de l’indigène. Le premier président de la Cour d’Appel d’Alger, M. Ducroux, déposant le 2 juin 1900, devant la commission d’enquête, disait :
- « L’indigène meurt de la loi française sur la division des terres. Au lieu de les individualiser, il faudrait en faire des terres collectives. »
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- Le rapporteur du budget de l’Algérie pour 1903, ne propose pas d’autres modifications à la législation actuelle , que le prolongement à 12 ans du délai pour la délivrance des titres définitifs, afin de décourager les demandeurs en concession qui veulent faire de la spéculation pure.
- Mais, demande-t-il « pourquoi ne pas encourager largement les initiatives privées, même audacieuses. Pourquoi, ne pas les essayer dans un pays neuf, où l’on ne se heurte pas à ces droits acquis , qui, dans les vieux pays, s’opposent à toute mise à l’épreuve d’un ordre social nouveau % »
- « A ce point de vue, » ajoute-t-il, « nous aimerions à voir, bien entendu à titre d’essai et sans créer le moindre précédent, mettre à l’épreuve les gens de bonne volonté et de foi, qui voudraient tenter quelque œuvre de colonisatien communiste ou coopérative, si l’on s'effraye du premier mot ? Il conviendrait naturellement de prendre toutes les précautions nécessaires pour qu’un tel essai ne fit courir aucun risque à la colonisation et d’exiger l’apport et l’emploi d’un capital déterminé sur la concession ainsi donnée, de prévoir le cas de déchéance avec autant de sévérité que l’on voudra. »
- M. Berthet appelle notamment l’attention du gouvernement général sur l’œuvre du « village coopératif » tentée à Oran par des hommes de bonne volonté, qui se soumettent par avance à toutes les conditions, à toutes les précautions qu’on jugera bon de leur imposer.
- M. Edmond Claris, qui s’est mis en rapport avec les organisateurs, nous apprend que l’œuvre à créer est une colonie coopérative de production et de consommation.
- En présence des objections soulevées par l’administration et du refus de concession opposé depuis dix ans à leur demande, les coopérateurs ont dû, dans le projet , tenir compte de la méthode de colonisation actuellement appliquée.
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- La concession individuelle n’est définitive, le colon n’est légalement propriétaire qu’au bout de deux ans.
- En outre , le coopérateur devra être Français.
- Ces deux conditions sont imposées par la loi générale. Elles ne répondent pas à la donnée égalitaire et internationaliste du collectivisme. M. Edmond Claris les trouve regrettables. Nous ne partageons pas ses regrets sur le premier point. Et, du reste, les organisateurs eux-mêmes semblent en prendre leur parti, puisque dans le règlement intérieur, l’obligation légale d’un stage de deux ans sert de point de départ à un classement, volontaire cette fois, des travailleurs en catégories.
- En effet, nul ne peut devenir travailleur associé, avant d’avoir été travailleur auxiliaire, puis travailleur intéressé.
- Le travailleur auxiliaire n’a pas d’autres droits que ceux de tout ouvrier chez un patron, mais il est assuré d’un minimum de salaire, et jouit des avantages de prix qu’offre la coopération de consommation.
- Le travailleur intéressé jouit de tous les avantages de la coopération de consommation et de la caisse de solidarité.
- Cette gradation, on le voit, n’est pas sans analogie avec celle de l’Association du Familistère. Elle constitue une dérogation au principe de la communauté égalitaire et relève plutôt du principe de l’Association proportionnelle.
- Le réglement intérieur est inspiré de ceux qui régissent les coopératives, puisqu’il s’agit en somme, de réaliser une association coopérative, « d’appliquer à la culture de la terre, à la vie coloniale, aux industries ordinaires de chaque commune , des résultats acquis et certains , de profiter des expériences, des épreuves de la pratique. >
- Les promoteurs de l’oeuvre estimant, en effet, que la forme coopérative a de multiples applications en France et à l’étranger , est éminemment applicable Ie cas, et l’opposent à la colonisation individuelle.
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- Nous trouvons dans le numéro du 28 juin 1903 delà Voix du peuple, revue socialiste hebdomadaire d’Oran quelques renseignements sur le but de l’œuvre et son organisation.
- Le but, d’après les statuts, est de permettre à tous ceux qui ne remplissent pas les conditions du décret du 30 septembre 1878, pour l’obtention d’une concession, de retirer les avantages que procure la colonisation française. Les conditions exigées par le décret de 1878 pour obtenir une concession sont les suivantes : être Français, père de famille, connaître la culture, être possesseur d’une somme d’au moins 5,000 francs, à ces conditions s’ajoute l’obligation de la résidence.
- En vertu de ce décret, remarquent les promoteurs du village coopératif par l’organe de l’un d’eux. M. E. Osselin, l’Etat ne donne qu’à ceux qui possèdent déjà, puisqu'il exige un capital minimum de 5.000 francs, et sa sollicitude ne va qu’aux seuls cultivateurs. Or, on ne trouve pas que des cultivateurs dans un village. On y trouve aussi les corps de métiers accessoires de la culture coloniale : le maçon, le forgeron, le bourrelier, le menuisier, le tonnelier, le peintre, le jardinier, etc. Toutes ces professions sont accaparées par des gens ayant quelque pécule ; mais grâce au système coopératif les travailleurs n’ayant que leurs bras, leur bonne volonté, la connaissance approfondie de leur métier, sont indistinctement dotés par l’Etat.
- L’avantage du système coopératif sera de substituer aux multiples ateliers du même genre, un seul atelier bien outillé, en rapport avec l’importance du centre.
- Sous forme de réponse à un interlocuteur supposé, M. E. Osselin examine ensuite les rapports entre le travail et le capital dans l'association future.
- « Le fonds d’exploitation et de roulement, dit l’interlocuteur , est constitué dans la colonisation individuelle, par l’apport d’un capital de 5.000 francs. Mais quand l’Etat a donné les terres et fait l’assiette du centre à habiter, où est le capital permettant de con-
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- duire les travaux et d’attendre la récolte? — Une somme de deux cent mille francs est demandée à l’épargne, qui devient ainsi coopérative dans l’oeuvre de colonisation. Le capital reçoit 4 OjO d’intérêt et, en dividende, 20 0p3 des bénéfices nets. — Pourquoi 20 OjO seulement ? — Parce que ce capital n’est qu’une faible partie du capital total fourni par l’Etat qui a donné la terre et fait l’assiette du village Cet apport immobilier, c’est les colons coopérateurs qu’il a entendu en faire bénéficier.
- « Ainsi les colons coopérateurs (ou travailleurs associés) et les actionnaires purs sont traités, dès l’origine, sur le même pied, et il est fait une part équitable au capital et au travail, qui reçoivent d'abord leur droit fixe, ensuite leur profit proportionnel. Le droit fixe, pour le travail, est le salaire, et pour l’action, l’intérêt, car l’intérêt est le salaire du capital dans le régime capitaliste. Le profit proportionnel s’appelle, pour le travail, répartition des bénéfices, et, pour le capital, dividende. L’Etat a mis au compte du travailleur la plus grosse part du capital réel, sous forme immobilière; il est donc juste que le bénéfice représente la quote-part de l’apport de l’Etat. D’autre part, le capital, avec 20 pour 100, touche à peu près exactement en dividende l’intégralité de la représentation de son apport. »
- Nous remarquerons ici que les traits de ressemblance avec le Familistère, déjà signalés en ce qui concerne l’organisation des séries de travailleurs, se reproduisent en ce qui concerne les5 rapports entre le capital et le travail. Si nous avons bien compris, en effet, la répartition des bénéfices s’effectuerait au village coopératif proportionnellement aux services respectifs du travail et du capital évalués d’après le salaire, d’une part, les intérêts de l’autre.
- L’analogie va se poursuivre dans un autre ordre d’idées : l’accession du travailleur à la propriété du londs social. On débutera donc par une combinaison d’union du capital et du travail, pour aboutir à l’absorption
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- du capital par le travail. Lorsque toutes les actions auront passé dans les mains des coopérateurs, le centre coopératif touchera l’intégralité des bénéfices nets.
- « C’est l’idéal socialiste ? remarque l’interlocuteur supposé.
- — Si vous voulez. Mais c’est aussi l’idéal individuel dans notre société capitaliste. Celui qui achète un fonds rêve de faire des économies pour désintéresser ses prêteurs et s’affranchir tout à fait. Ainsi, notre objectif est d’obtenir pour le prolétariat, par la coopération, les avantages, que, seuls, de rares isolés, heureux ou exceptionnellement doués, sont capables d’acquérir. »
- Un mot sur les fondateurs. Contrairement à ce qui se passe d’habitude, loin de se tailler la part du lion, ils se sont imposés une obligation de désintéressement personnel.
- Ils ont réuni, pour démarches et études, une petite somme. L’apport de cette somme, leur concours, ne leur confère aucun avantage, droit spécial ou privilège, en cas de réalisation du projet. L’article 8 le dit expressément : il stipule que les fondateurs n’ont pas de parts en rémunération de leurs concours. Quand l’association fonctionnera, ils auront droit à partager 8 Oyo des bénéfices nets, sans doute, comme membres du conseil d’administration, puisque c’est parmi eux que le Conseil d’administration sera pris, et que cette rémunération cessera avec la fonction.
- Quant au Conseil, il n’habitera pas le village. Les statuts indiquent son siège au chef-lieu du département où actuellement tous ses membres habitent et ont leurs occupations personnelles.
- Les nécessités d’une bonne administration lui commanderont peut-être d’y avoir un ou deux administrateurs délégués à titre temporaire ou permanent.
- Pendant dix ans l’administration de l’Algérie a oppose des refus persistants aux demandes de concessions formulées par les promoteurs du village coopératif.
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- C’esi pour tenir compte des objections soulevées par l'administration et faire disparaître les motifs de refus, que les coopérateurs se sont pliés à la méthode de colonisation actuellement appliquée.
- A une dernière objection portant sur la difficulté de trouver les fonds nécessaires pour constituer l’outillage, fournir les moyens d’attendre la récolte, en un mot, pour mener à bien l’entreprise, E. Claris répond : Les coopérateurs trouveront sans peine cet argent. Ils représenteront, en effet, un crédit de commune, et leur groupement leur permettra, par le jeu des caisses agricoles, de quadrupler les fonds dont ils pourront disposer.
- Le nouveau gouverneur général de l’Algérie, M. Jon-nart, s’est montré favorable à l’entreprise.
- Il a décidé de mettre sous peu les coopérateurs en état de réaliser leur projet et, à cet effet, il a ordonné l’élaboration d’un cahier des charges qui servira à la constitution du village coopératif. Nous croyons même savoir que le premier cahier élaboré renfermant des clauses qui ne lui ont pas paru suffisamment conformes aux désirs des initiateurs, le gouverneur général l’a renvoyé à l’administration pour être modifié. Les choses en sont là.
- Les dernières difficultés semblent sur le point de disparaître et bientôt, peut-être, le village coopératif fonctionnera. Il sera intéressant de suivre cette expé-riénce entreprise par des collectivistes légèrement teintés, à ce qu’il nous semble, de fouriérisme. Si elle réussissait, si elle se généralisait, ne pourrait-elle pas avoir sur le régime agraire de l’Algérie une influence heureuse par la destruction des abus de la colonisation individuelle et l’utilisation, l’affinement des frustes éléments d’association qu’on rencontre chez l’indigène? J. P.
- ->K'
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- ALLEMAGNE
- Projets de réforme électorale
- En dehors des causes d’ordre politique qui ont contribué au succès des socialistes, lors de la dernière consultation électorale, il faut tenir compte de l’influence des mesures tendant à assurer le secret du vote.
- Si ces mesures, qui étaient appliquées pour la première fois, avaient été complétées par l’établissement de la proportionnalité, ce n’est pas 83 mandats que les socialistes devraient avoir mais 130 au moins. Ils distanceraient alors de 26 voix le parti du centre, qui ne tient la tête que grâce à l’absence de ce mode équitable d’élection et au découpage arbitraire des circonscriptions.
- Lorsque le résultat constatant le succès énorme des socialistes fut connu, il y eut des clameurs de colère dans le clan conservateur. L’empereur s’abstint, contre à son habitude, de manifester publiquement son dépit; mais les journaux réactionnaires ne parlèrent de rien moins que de la suppression nécessaire du suffrage universel.
- On parle beaucoup, depuis ce temps, de remanier la loi électorale, dans les divers Etats de l’Allemagne, mais il n’est pas question de revenir sur l’oeuvre de Bismarck en ce qui concerne les élections au Parlement de l’Empire.
- Du reste, la plupart des réformes proposées constituent des améliorations au système en vigueur. C’est ainsi qu’en automne, assure-t-on, les Chambres badoi-ses seront saisies d’un projet de loi substituant le vote direct au suffrage restreint à deux degrés. La Chain-
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- bre bavaroise discutera également en octobre une nouvelle loi électorale établissant le suffrage universel avec cette restriction que l’électorat actif ne pourra s’exercer avant vingt-cinq ou trente-ans. Les cléricaux se sont ralliés au principe du suffrage universel, mais ils essayeront de reculer à trente ans l’exercice du droit de vote.
- En Saxe, tous les partis ont reconnu la nécessité de renoncer aux mesures qui n’ont fait que favoriser le développement extraordinaire du socialisme. La réforme électorale est également à l’ordre du jour.
- Jusqu’à présent, on n’a pas entendu parler de rétablir la loi électorale supprimée par le coup d’Etat parlementaire de 1896. Le gouvernement saxon fait annoncer seulement qu’il déposera, dès l’ouverture de la prochaine session, une nouvelle loi électorale dont il ne laisse d’ailleurs rien connaître encore.
- FRANGE
- L’éducation populaire.
- Le ministre de l’instruction publique avait chargé M. Edouard Petit, inspecteur de l’instruction publique, d’une enquête relative aux cours d’adolescents et d’adultes, aux conférences populaires et aux oeuvres complémentaires de l’école pour l’année 1902-1903.
- Le rapport de M. Petit a paru à V Officiel.
- Voici l’analyse des points les plus importants de ce travail très documenté, mais très long.
- L’enquêteur reconnaît tout d’abord que la campagne post-scolaire a accusé de nouveaux progrès, un élan soutenu.
- Un fait constaté, c’est que les élèves qui ont suivi convenablement l’école reviennent volontiers aux cours d’adultes, mais que les illettrés hésitent à s’y rendre; car parvenus à Page de dix-huit ou dix-neuf ans, ils dosent pas s’asseoir à côté de camarades plus instruits.
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- Les cours ruraux et urbains ont donné de bons résultats. Dans de nombreux villages les conférences populaires ont remplacé la veillée. Les conférences dans l’armée ont pris une large extension. Cette année plus de trois cent soixante-dix officiers se sont transformés en éducateurs du soldat.
- Les Foyers du soldat et les œuvres similaires complètent à l’extérieur de la caserne l’action exercée par les salles de lecture et de jeu à l’intérieur.
- M. Edouard Petit continue son rapport par l’examen des sociétés d’instruction populaire, et dans une nomenclature de quelques lignes, examine toutes ces sociétés et fait connaître leurs progrès.
- Dans une autre partie de son enquête, il examine la mutualité scolaire, qui fortifie ses positions et en conquiert de nouvelles ; les patronages scolaires qui sont entrés dans une phase active ; la contribution financière dont les ressources proviennent : 1° de l’initiative privée (dons et libéralités, cours payants) ; 2° des municipalités et des conseils généraux ; 3° de l’Etat.
- Pour terminer, M. Edouard Petit donne le résumé des résultats obtenus et qui marquent un nouveau succès pour l’éducation populaire.
- Voici cette statistique :
- 44,428 cours d’adolescents d’adultes ont été tenus (dont 29,074 de garçons, 15,354 de filles), contre 43,044 en 1901-1902, 88,291 en 1899-1900 et 8,288 en 1894-1895. Les 44,428 cours ont été suivis régulièrement par plus de 400,000 jeunes gens, 175,000 jeunes filles.
- Environ 5,000 cours sont professés par les sociétés d’instruction populaire, les chambres syndicales, etc.
- 177,350 conférences ont été faites avec ou sans projections et ont réuni plus de 3 millions d’auditeurs.
- La lecture populaire se propage d’école en école.
- 3,000 mutualités scolaires fonctionnent, s’étendant à 13,000 écoles. Elles comptaient à la fin de décembre 1902, 556,000 enfants opérant avec régularité leurs versements hebdomadaires, L’on peut évaluer le nom-
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- bre des adhérents, à l’heure actuelle, à 600,000. Ils ont versé en 1902-1903, 3 millions et demi ; ils se sont payé près de 800,000 francs de secours de maladie entre écolières et écoliers unis par les liens de la solidarité. En 1894-1895, il y avait dix mutualités d’enfants .
- 5,913 associations d'anciennes et d’anciens élèves sont constituées (4,000 de garçons, 1,913 de filles). Elles entourent l’école d’une protection, d’une aide effective. On en comptait 56 en 1894-1895.
- 1,666 patronages laïques sont en pleine activité ; il y en avait 34 en 1894-1895, 468 en 1895-1896, 1,393 en 1901-1902. Il s’en organise en plus de cent localités.
- Plus de 7,000 groupements postscolaires sont donc formés, réunissant plus de 600,000 associés.
- 60,698 institutrices et instituteurs ont prêté leurs concours aux œuvres complémentaires de l’école (38,255 instituteurs, 22,443 institutrices).
- On peut évaluer à 2 millions et demi le produit des cotisations (sociétés, associations, patronages), joint au produit des quêtes, dons, etc.
- Les municipalités et les conseils généraux ont versé 2,250,000 francs environ (Paris et la Seine 950,000 francs environ), pour subventionner les œuvres.
- M. Petit conclut en affirmant que l’œuvre de l’éducation populaire, prise dans, son ensemble, est dans un état d’évidente prospérité.
- Les grèves et l'arbitrage.
- Le Bulletin de l’Office du travail publie la statistique des grèves survenues au cours de l’année 1902. Le nombre de ces conflits économiques s’est élevé à 512, soit 11 grèves de moins que les années précédentes. En revanche, le nombre des ouvriers qui y ont pris part et le nombre de jours de chômage se sont considérablement accrus. En 1902, on a compté 212,704 grévistes au lieu de 111,414 et une moyenne de chô-
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- mage de 21 jours par gréviste au lieu de 15 jours en
- 1901. Cette augmentation est due à la grève générale des mineurs, qui fut la plus importante de ces dernières années. (Voir à ce sujet « Documents relatifs à la grève des mineurs de 1902 » édicté par le Comité des houillères de France).
- L’industrie dans laquelle ont éclaté le plus de conflits est celle des mines ; viennent ensuite l’industrie textile, les industries chimiques et celles des transports .
- 256 grèves ont été provoquées par des demandes d’augmentation de salaires, 83 par des réductions de salaire sur l’ordre du patron, 38 par des demandes de diminution des heures de travail, 40 par la réglementation du travail, 42 par des renvois d’ouvriers et 39 par des demandes de renvois d’ouvriers , de contremaîtres ou de directeurs; les autres grèves sont dues à des causes diverses.
- Dans l’ensemble, les résultats de ces 512 grèves se répartissent ainsi : réussite pour les ouvriers, 111 ; transactions, 184 ; échecs, 217.
- Si l’en fait le calcul du bénéfice net obtenu parles ouvriers, après 300 jours de travail, dans les grèves ayant eu pour mobiles une augmentation de salaire, on voit que les 40 cas de réussite ont rapporté net 392,642 francs aux ouvriers ; les 63 cas de transaction, 799,890 francs. Les 90 cas d’échecs leur ont coûté 183,070 francs de salaires perdus.
- Dans les grèves ayant eu pour cause la réduction des salaires, les 6 cas de réussite leur ont rapporté net 24,638 francs ; les 6 transactions, 24,145 francs; les 15 échecs leur ont coûté 53,911 francs.
- L’application de la loi du 27 décembre 1892 sur la conciliation et l’arbitrage a été, au cours de l’année
- 1902, constatée dans 107 différends et, dans 4 d’entre eux, avant la cessation du travail. Le nombre de grèves ayant été de 512, la proportion des recours à cette loi a donc été de 20,89 0/q.
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- L’initiative du recours a été prise 60 fois par les ouvriers, 5 fois par les patrons, 2 fois par les deux parties; le juge de paix est intervenu d’office dans 40 grèves.
- La tentative de conciliation a été repoussée 42 fois, dont 85 fois par les patrons, 2 fois par les ouvriers et 5 fois par les patrons et les ouvriers.
- Au total, on peut porter à l’actif de la loi de 1892 sur l’arbitrage, la fin de 47 différends dont elle a précipité la solution directement ou indirectement.
- Jurisprudence : — Les accidents du travail.
- La chambre civile delà cour de cassation vient de rendre un intéressant arrêt précisant l’application de la loi de 1898 sur les accidents du travail. Nous en détachons les considérants suivants :
- Avec les entreprises qu’il désigne nommément, l’article 1er de la loi du 9 avril 1898 assujettit à la responsabilité du risque professionnel, sous l’appellation d’usines et de manufactures, tous les ateliers industriels, sans limiter cette responsabilité soit à l’industrie dangereuse, soit à la grande industrie.
- A la différence du commerce où ne se font que des échanges, le propre de l’industrie est de transformer l’objet auquel elle s’applique.
- Par suite, dans chaque affaire, pour permettre à la cour de cassation d’exercer son contrôle, le juge doit constater les conditions dans lesquelles s’effectue le travail qui a été la cause ou l’occasion de l’accident.
- Spécialement, s’agissant d’un accident survenu dans l’atelier d’un maréchal ferrant, manque de base légale l’arrêt qui, pour déclarer que ce dernier échappe à l’application de la loi de 1898, s’est fondé uniquement sur ce « qu’il n’employait qu’un homme ou deux », sans relever aucune circonstance de nature à établir que sa Profession ne fut pas industrielle.
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- PAYS DIVERS
- La lutte contre l’alcoolisme. —* Le premier Congrès national français.
- La commission d’organisation du premier Congrès national contre l’alcoolisme, qui doit s’ouvrir du 26 au 29 octobre 1903, à Paris, sous la présidence d’honneur de M. Casimir Perrier, vient de lancer la circulaire suivante :
- La lutte contre l’alcoolisme s’est longtemps renfermée dans les laboratoires et les académies. Aujourd’hui, il ne s’agit plus de démontrer le danger, mais de le combattre, Aussi, depuis quelques années, la phase scientifique fait-elle place à l’action. De courageux efforts sont faits pour arracher notre pays au mal qui l’étreint, et la presse nous apporte l’écho presque quotidien d’initiatives nouvelles dirigées vers ce but.
- Le Comité d’organisation estime que le moment est venu de grouper ces bonnes volontés, de coordonner les initiatives écloses un peu au hasard sur tous les points du territoire et qui, en dehors de quelques groupements déjà puissants, semblent, en général, s’ignorer l’une l’autre, agissent sans plan concerté et ne se prêtent aucun appui mutuel.
- C’est dans ce but qu’il provoque la réunion d’un Congrès, destiné à donner à la lutte cette organisation nouvelle qui doit en accroître l’efficacité et l’élever à la hauteur du fléau qu’elle attaque. Ce Congrès auquel seront conviées non seulement toutes les Sociétés antialcooliques, mais encore toutes les personnes et toutes les collectivités convaincues des ravages de l’alcoolisme et de la nécessité de les arrêter, s’attachera bien moins aux questions de doctrine qu’à celles de la coordination des efforts et de l’organisation méthodique de la lutte.
- Le péril alcoolique qui menace toutes les forces vives de la France : commerce, industrie, agriculture, armee, marine, famille, ne sera vaincu que par la coalition de tous les organismes atteints ou menacés. C’est pourquoi
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- nous adressons un pressant appel à tous ceux que préoccupent l’avenir de notre race et la grandeur de notre pays.
- La cotisation des membres du Congrès est fixée à 10 francs, et à 5 francs pour les Instituteurs et les Membres des Sociétés antialcooliques. Elle donne droit à un exemplaire du compte rendu de ses travaux.
- La Commission d’organisation vous serait reconnaissante de lui recruter autour de vous des adhésions et de lui donner personnellement la vôtre en renvoyant, avec signature, le bulletin ci-joint, avant le 15 août 1903, à M. Ferrand, trésorier, 68, rue Ampère, Paris, XVIIe.
- Un bon discours de distribution des prix.
- Les discours de distribution des prix ne sont pas toujours d’une originalité telle qu’ils puissent laisser dans la mémoire des enfants un souvenir durable. C’était bien autre chose, jadis. On y disait, en termes châtiés, limés, léchés, des choses convenues toujours les mêmes.
- Cependant, le discours d’usage, qui n’était le plus souvent qu’un intermède ennuyeux dans une cérémonie plutôt gaie, devient de plus en plus l’occasion d’un enseignement véritablement attrayant. Les mieux inspirés, parmi les hommes qualifiés pour prendre la parole dans cette circonstance unique, sont ceux qui ouvrent devant l’enfant le livre de la vie réelle à la page qu’ils peuvent comprendre, c’est-à-dire à la page qu’ils sont en train de vivre.
- Le discours prononcé par M. Legris, professeur d’histoire naturelle, à la distribution des prix du collège Rollin, est, à cet égard , un modèle du genre.
- M. Legris a traité de l’antialcoolisme, dont il est, comme on sait, un des propagandistes les plus actifs ef les plus renseignés.
- C’est à l’ignorance à peu près complète des notions
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- les plus élémentaires de l’hygiène que M. Legris attribue le développement de l’usage de l’alcool.
- « Presque personne ne paraît connaître la véritable signification du besoin de boire, simple traduction de ce fait physiologique que l’organisme commence à manquer d’eau et en réclame. Avoir soif, c’est en réalité avoir besoin d’eau. Ce liquide, à condition d’être pur, représente donc la boisson physiologique, normale, la seule qui réponde à un besoin de l’organisme et soit capable de le satisfaire. Et cependant notre ignorance et nos préjugés sont tels que nous éprouvons tous un sentiment pénible à donner un verre d’eau à quelqu’un qui nous demande à boire.
- « L’homme qui recherche les substances capables de flatter son goût, accomplit un acte très naturel, mais pourtant très grave au point de vue de sa santé. Il finit par les croire indispensables à son existence :
- « Vous savez comme moi, dit M. Legris, qu’on boita tout propos et que tout prétexte est à le faire. Pas de réunions de famille sans libations copieuses ; peu d’affaires qui puissent se traiter autrement qu’au café. On boit dans les circonstances les plus opposées sans aucun souci de la logique : l’hiver pour se réchauffer et l’été pour se rafraîchir ; on boit quand on est triste et tout autant quand on est gai ; on boit quand on est riche pour dépenser son argent et quand on est pauvre pour oublier sa misère. Boire semble être devenu notre fin principale sur la terre,- et pour la majorité de nos concitoyens, l’homme qui se refuse à agir ainsi paraît un être anormal. De lui on dit volontiers : « Une boit pas, c’est qu’il est malade. »
- Les enfants sont préparés à l’alcoolisme par les exemples détestables qu’ils reçoivent :
- « Qu’ils soient légèrement indisposés, vite on fait appel au flacon d’eau de mélisse ou de menthe considérées comme panacées. Pour récompenser leur sagesse et leur docilité on leur présente un morceau de sucre imbibé d’alcool, réservant l’eau comme punition. Punir
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- avec de l’eau , boisson physiologique et récompenser avec du poison, n’est-ce pas suffisamment caractéristique».
- Les conséquences de ces tristes habitudes sont nombreuses. M. Legris en retient surtout une qui implique d’ailleurs toutes les autres : c’est la diminution de résistance de l’organisme. Cette diminution de la résistance de la race est la véritable cause des progrès de la tuberculose et du taux si élevé de la mortalité infantile.
- M. Legris a terminé son discours, qui fut très applaudi, par l’éloge des sociétés scolaires de tempérance, qui préservent plus efficacement que l’enseignement lui-même, — sur lequel elles s’appuient, d'ailleurs , — parce qu’elles ont à leur disposition des moyens puissants que seule l’association peut faire naître : l’exemple des voisins, l’émulation, le respect de l’engagement tenu.
- Le Congrès anti-alcoolique de Brême
- Les congrès dans lesquels sont discutées les questions capitales pour la vie sociale des nations deviennent dé plus en plus fréquents, et c’est là un des traits caractéristiques de notre époque. L’arbitrage international, l’enseignement, la mutualité, la tuberculose, l’alcoolisme sont tour à tour l’objet d’études sérieuses, de discussions approfondies de la part d’hommes venus de toutes les parties du monde pour s’efforcer d’améliorer, par leurs travaux désintéressés, la situation matérielle et morale de tous ceux qui souffrent.
- Le IXe Congrès international contre l’alcoolisme a tenu ses assises à Brême, du 14 au 17 avril dernier. f>e nombreuses sociétés de tempéranee, parmi lesquelles cinq sociétés françaises avaient fait acte d’adhésion au Congrès. M. le docteur Legrain y représentait officiellement le gouvernement français et Mlle Jumeau, professeur à Lille, la Société l’Union des femmes françaises pour la tempérance.
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- La Russie, l’Allemagne, le Danemark, la Finlande, l’Autriche, la Hongrie, la Suisse, la Belgique, l’Angleterre et les Etats-Unis avaient envoyé des délégués. On ne comptait pas moins de 1,500 adhésions, et les séances ont été assidûment suivies par un millier de personnes.
- Le Congrès avait été excellement organisé par le docteur Delbruck, président, directeur de l’Asile d’aliénés de Brême, le professeur Hoehnel et Mlle Hoffmann, présidente de la « Ligue des femmes allemandes pour le bien du peuple. »
- Des rapports ont été lus sur la propagande faite dans les différents pays.
- Le comte de Posadowski a solennellement ouvert le Congrès, en lui apportant les vœux du gouvernement impérial.
- Le tournoi ordinaire entre les tempérants et les abstinents, s’est produit entre le docteur Bergmann, de Stockholm et le docteur Hueppe, professeur d’hygiène à FUniversité dç Prague.
- Un des épisodes les plus intéressants du Congrès a été le rapport présenté par le docteur Legrain sur « l’alcoolisme et la tuberculose. »
- Les relations entre ces deux fléaux sont étroites ; ce n’est plus à démontrer. Toutefois, et bien que le premier soit le plus souvent l’effet du second, les efforts tentés pour se débarrasser des deux ont manqué d’équilibre. On s’aperçoit maintenant que c’est illogique, et que le traitement des causes doit primer celui des effets, sous peine de perdre son temps et son argent. Telle fut la thèse soutenue par le docteur Legrain. Voici quelques-unes de ses conclusions : L’alcool prédispose à la tuberculose, en détruisant les moyens de défense de l’organisme, en créant des vices de la nutrition générale et des débilités congénitales ; puis il aggrave l’infection et en précipite l’évolution. Socialement, l’alcool prédispose l’homme à la tuberculose, en détruisant chez lui tout ressort et tout idéal
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- moral, toute conscience de ses vrais besoins. Cela entraîne de sa part la négligence de sa personne physique , et la misère avec tous ses représentants : exiguïté, encombrement et insalubrité des logements, alimentation défectueuse et, en général, la méconnaissance des règles les plus élémentaires de l’hygiène individuelle et collective.
- Nous signalerons encore l’étude remarquable des «effets de l’alcool sur la race », par les docteurs Ploetz et Rudin, de Berlin. Une race se perpétue par le nombre et la valeur des unités. Or, la consommation de l’alcool a pour effet de diminuer petit à petit le chiffre des naissances, et d’accroître fortement le taux de la mortalité, d’où une diminution de l’excédent des naissances. Mais l’alcool trouble encore l’évolution de la race, en diminuant la capacité au travail, en multipliant les crimes, les maladies, les accidents, l’invalidité prématurée, etc. Tous ces motifs créent une race inférieure dans la luttep our la vie.
- Il est aujourd’hui prouvé par des observations que la descendance des buveurs avérés est destinée à disparaître tôt ou tard. Par conséquent, tout l’intérêt du problème de race doit se porter du côté des buveurs dits modérés. Et cela d’autant plus, que cette modération n’influe pas visiblement sur la fécondité, et que le pourcentage des victimes devient ici infiniment plus grand que chez les buveurs proprement dits, dont les descendants sont éliminés de suite par sélection.
- Le Congrès s’est ensuite attaché à l’étude de problèmes de prophylaxie sociale, tels que la mise en tutelle légale des buveurs, la lutte contre l’alcoolisme à l’école, etc.
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- L’entente franco-anglaise.
- Le programme de la visite des députés et sénateurs français à Londres s’est exécuté de point en point. Rien n’avait été laissé à l’imprévu et l’imprévu semble avoir été la règle dominante. Nos compatriotes ont roulé de surprise en surprise et toutes leurs espérances ont été dépassées.
- Cette page unique de nos relations avec nos voisins d’Outre-Manche doit êtrfe consignée ici.
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- Les membres du Parlement français partis le 21 juillet, ont été reçus à Douvres par le Maire, qui leur a communiqué des chiffres montrant le progrès des échanges entre l’Angleterre et la France. M. d’Estour-nelles de Constant a remercié, puis la députation est montée dans le train spécial et est partie pour Londres. Elle est arrivée à sept heures à la station de Victoria. Des voitures l’ont conduite à l’hôtel du Palais de Westminster où elle doit résider pendant toute la durée de son séjour à Londres. ^
- Le soir un dîner a été offert aux membres du Parlement français par M. Louis Sinclair, membre du Parlement anglais, à l’hôtel du Palais de Westminster.
- A cette occasion, un nouvel échange de paroles cordiales a eu lieu. M. Sinclair a exprimé l’espoir qu’on aboutirait à une entente convenable sur les questions de commerce entre les deux nations. Si ce résultat est atteint, cela montrera, dit-il, l’utilité de la commission commerciale qu’il a contribué à constituer à la Chambre des communes. M. François Deloncle, au nom de ses compagnons, a remercié, en anglais, M. Sinclair pour son bienveillant accueil et pour l’occasion qui leur est donnée de voir de près la vie du peuple anglais.
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- Le 22 juillet a eu lieu, au palais de Westminster rnênie, le banquet offert aux délégués, manifestation dont le souvenir restera longtemps dans la mémoire de tous ceux, Anglais ou Français, qui y ont assisté.
- La grande salle à manger de la Chambre et la salle à manger des ministres et des ex-ministres sont bondées, plus de 300 législateurs anglais et français y ont pris place. A la table d’honneur est le président, sir William Houldsworth, ayant à sa droite M. d’Estournelles de Constant, M. Balfour, M. Caillau x, lord Tweedmouth, M. de Pressensé, le vicomte Cranborne, My Ber-teaux, etc., etc., et à sa gauche M. de Lanessan, sir Henry Campbell Bannerman, M. Siegfried, M. Chamberlain, M. Flandin, lord Brassey, M. Beauquier, lord Burghre, M. de La Batut, etc. Chaque député et sénateur français a été placé, autant que possible, entre deux Anglais, et comme la plupart de ces derniers parlent plus ou moins couramment le français, une conversation très vive et très animée se poursuit pendant le banquet »
- Après le dessert, sir William Houldsworth, président, se lève et porte un toast au roi Edouard, lequel, d’après lui, est en sympathie absolue avec le mouvement qui a réuni les Français et les Anglais dans cette salle. Lorsqu’il demande à l’assistance de boire à la santé de M. Loubet, une scène indescriptible se produit et pendant plusieurs minutes des applaudissements sonores retentissent. Le président dit que la réception faite à M. Loubet à Londres interprète le vrai sentiment de tout le peuple britannique et le message de bienveillance que M. Loubet a apporté du peuple français a profondément touché toute la population de l’empire. Il cite quelques phrases des discours que M. Loubet a prononcés à Londres et du message envoyé de Douvres au roi Edouard. Ces phrases sont couvertes d’applaudissements. Sir William Houldsworth annonce ensuite qu’il vient de faire envoyer par le secrétaire du comité la dépêche suivante au président de la République : 3
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- Monsieur Loubet, président de la République, Paris.
- Les membres du Parlement anglais, qui ont le grand plaisir de recevoir aujourd’hui leurs collègues, sénateurs et députés français, à la Chambre des communes, vous prient d’agréer leurs meilleurs souhaits pour l’heureux cours de votre septenat, avec l’espoir de voir s’accentuer et s’améliorer encore les relations cordiales et pacifiques des deux pays amis.
- La lecture de cette dépêche provoque de nouveau les applaudissements enthousiastes de toute l’assistance. Les Français se montrent très touchés de la délicate pensée du comité anglais.
- Sir William Houldsworth présente ensuite en quelques mots élogieux M. d’Estournelles de Constant à l’assistance, qui lui fait un accueil chaleureux. Le président du groupe français, après avoir remercié ses collègues anglais de l’amabilité qu’ils témoignent à ses compatriotes, prononce un discours : « Jamais je n’ai tant désiré de parler français pour exprimer la gratitude que je ressens pour votre magnifique réception, qui a véritablement dépassé toutes les bornes, mais / promised to speak english, at least to do my best. » Èt l’orateur continue son discours en anglais.
- « La France et l’Angleterre rapprochées ! Quel soulagement pour tous les amis, sincères de la liberté et du progrès ! Quelles espérances mais aussi quels devoirs fait naître ce rapprochement ! Car il faut voir en face la vérité, et nous sommes ici pour mettre en commun notre ardent désir d’être utiles, et non pour échanger seulement d’agréables politesses. Oui, le danger de ces périodes heureuses, comme celle où nous entrons, est qu’on s’y habitue très vite : dans la crainte de les gâter, on ajourne toute discussion qui pourrait les rendre moins douces ; on en jouit, on s’en félicite, jusqu’au jour où le caprice des évènements ou plutôt la force des choses nous réveille en nous rappelant que les fêtes passent mais que les causes de difficulté subsistent.-
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- » Comment accepter indéfiniment la perspective d’une ou de plusieurs grandes guerres dont la préparation seule, exigeant des transformations continuelles, immobilisant des milliards de capitaux et des millions d’activités, est déjà une ruine, mais dont l’explosion soulèverait, avec les moyens de défense dont toute puissance aujourd’hui dispose, des catastrophes financières, politiques, sociales que nous ne sommes même plus capables de concevoir ?
- d Nul parmi nous ne conteste qu’il faudra du temps pour que les Etats arrivent, non pas même au désarmement simultané, mais simplement à s’entendre pour ne plus augmenter leurs charges militaires ; aussi laissons-nous à l’avenir ce qu’il n’est pas en notre pouvoir de résoudre et ce qu’il serait par conséquent puéril de discuter. Nous nous bornons à ce qui est actuellement à notre portée, l’organisation, l’acclimatatiou de l’arbitrage. Nous travaillons à le faire admettre dans les mœurs internationales comme une règle aussi générale que possible et non plus comme une exception... »
- Après avoir rappelé, avec exemples à l’appui, les progrès continus faits par l’idée d’arbitrage et de conciliation, l’orateur conclut en ces termes :
- « Ainsi nous demandons que les gouvernements de nos deux pays mettent à profit l’heureuse période actuelle pour se rappeler leur collaboration aux conventions de La Haye. Dans une mesure dont ils sont juges, nous leur demandons de saisir cette occasion pour orienter le plus possible de leurs difficultés futures vers l’arbitrage. Nous insisterons sans nous lasser auprès de notre gouvernement et, si vous faites de même auprès du vôtre, si notre double action s’exerce simultanément et sans défaillance, elle aboutira rapidement. Nous ne prenons parti pour aucun projet de traité ; nous nous gardons scrupuleusement d’empiéter sur les prérogatives des pouvoirs publics, mais nous sommes certains de répondre aux désirs et aux besoins de nos deux pays en demandant fermement que les fêtes de Paris et de Lon-
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- cires aient un lendemain. N’est-ce pas d’ailleurs le senti ment que votre souverain lui-même a clairement formulé ? Informé de notre projet de visite à Londres, S. M. le roi a bien voulu nous faire exprimer, avant son départ pour l'Irlande, non seulement ses vœux de bienvenue, mais l’espoir que la discussion de l’importante question que nous examinons avec vous puisse aboutir à un résultat satisfaisant.
- « Quand on récapitule tant de symptômes décisifs — échanges de visites entre votre roi et notre président, paroles explicites prononcées, vœux émis par le premier magistrat de votre cité, par les chambres de commerce, par des associations, des assemblées sans nombre des deux côtés du détroit ; sympathies générales des populations ; chitfre de nos échanges d'année en année plus élevé et devenu si important qu’aucun de nos deux pays ne peut se passer du marché de l’autre — on n’a pas le droit de douter que nous n’entrions rapidement dans la voie d’un accord durable. Sinon, la déception générale serait trop grande.
- « Le jour où l’on nous verra marcher ensemble au but élevé qui nous est commun, personne ne pourra plus tourner le dos à ce but et c’est à qui se hâtera de s’en rapprocher comme nous. On saura gré à nos deux pays d’avoir contribué par leur exemple à désensorceler la vieille Europe ; nous serons restés fidèles aux traditions qui ont fait notre gloire et notre richesse.
- « Puisse en tous cas , Messieurs , se renouveler l’expérience dont vous avez si heureusement pris l’initiative en nous appelant à délibérer avec vous sur un tel sujet ; puissent nos deux Parlements se donner la main le plus souvent possible pour le bien de nos deux patries, pour la sauvegarde de la liberté, de la justice et de la paix dans l’univers ! »
- A la fin de son discours, M. d’Estournelles est vivement applaudi et félicité par M. Balfour et tous ceux qui sont auprès de lui.
- M. Balfour se lève ensuite et prononce un discours
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- de la plus haute importance qui est interprété par ses collègues comme une adhésion du gouvernement anglais aux principes de l’arbitrage.
- Au milieu des acclamations le premier ministre de la couronne s’exprime ainsi :
- « Je désirerais pouvoir retourner le compliment si gracieux que nous a fait M. d’Estournelles et répondre en français au discours anglais de note hôte. Je regrette d’avoir à avouer que je trouve assez difficile déjà d’avoir à m’exprimer dans ma langue propre (Rires). Je tremblerais d’avoir à essayer d’usurper le langage de nos voisins (Rires).
- « Je ne sais pas si tous nos hôtes de ce soir se rendent compte que l’évènement actuel est unique dans l’histoire de la Chambre des communes ; cette histoire que nous, citoyens de ce pays, nous sommes fiers de voir remonter à un passé immémorial n’a pas eu à enregistrer dans tout ce passé une seule occasion analogue à celle qui se présente ce soir. Jamais jusqu’à aujourd’hui les représentants d’aucune grande nation voisine ne se sont rencontrés avec les représentants de ce pays. Or, c’est ce qui arrive pourtant. Et c’est pour discuter non pas quelque mince arrangement accidentel ni quelque mince détail d’un différend ou d’une entente entre leurs pays respectifs, mais une immense question de politique qui pourra influer sur l’avenir non seulement de la France et de l’Angleterre, mais de la grande communauté tout entière des nations civilisées.
- « M. d’Estournelles, la première fois que je le vis il y a plus d’années que je ne le voudrais, était un membre distingué du corps diplomatique. Il flattait ce soir la diplomatie en disant que c’était l’affaire des diplomates que d’empêcher les litiges entre les nations d’atteindre leur période aiguë. J’incline à croire que M. d’Estournelles, en sa nouvelle qualité, a peut-être fait plus pour la paix du monde qu’il n’aurait fait en son ancienne profession (Applaudissements) ? et qu’à
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- titre de leader , en France de ce mouvement, il peut se féliciter de contribuer à l’entente internationale plus qu’il n’aurait jamais pu être mis, comme diplomate, a même de le faire au prix de n’importe quels efforts.
- « Nous tirons de la présence de nos hôtes la conclusion que ces deux grandes nations voisines ont l’intention bien arrêtée de faire leur possible pour établir sur une base permanente quelque organisation qui puisse empêcher ces causes insignifiantes de conflit, causes qui peuvent provoquer, malgré leur caractère insignifiant, des évènements d’ordre tragique entraînant des conséquences mortelles et permanentes. (Applaudissements.) Je me réjouis que nous ne soyons pas animés d’un esprit utopique, que nous n’ayons pas cette idée qu’une conférence entre membres de différentes Chambres législatives puisse imposer la paix au monde entier.
- « Néanmoins, je puis donner à M. d’Estournelles de Constant et à tous nos hôtes ici présents, l’assurance que le gouvernement de Sa Majesté, comme, d’ailleurs, à ce que je crois, l’opposition parlementaire sont décidés à prêter leur concours si nous réussissons à trouver quelque moyen pratique pour empêcher les petits maux de prendre une tournure mortelle. (Applaudissements.) Je ne doute pas que la réunion de ce soir n’aboutisse à quelque heureux résultat de cette nature, et c’est dans cette opinion bien arrêtée et dans cet espoir que je remercie M. d’Estournelles de Constant de tout ce qu’il a dit ce soir et que je remercie nos hôtes d’avoir traversé la Manche pour venir nous voir. Le maintien d’une paix durable entre nos deux pays nous intéresse tout aussi profondément qu’il intéresse M. d’Estournelles et ses amis. »
- Un tonnerre d’applaudissements a accueilli la fin du discours de M. Balfour.
- M. Campbell Bannerman , chef de l’opposition parlementaire, dans une allocution vibrante en français, a tenu ensuite à faire remarquer que toutes les nuances de l’opposition anglaise étaient représentées à ce ban-
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- quet, mais qu’elles se confondaient dans une commune admiration pour la belle France et dans un respect unanime pour ses citoyens.
- Et comme il avait fait allusion à l’« enfant terrible » du gouvernement, M. Chamberlain, le ministre des colonies, prend à son tour la parole pour s’efforcer de dissiper les préventions que l’on peut encore nourrir contre lui de ce côté du détroit et proclamer que l’heure était venue d’établir l’entente pacifique entre les deux pays sur des bases si fermes qu’elle ne puisse jamais être troublée.
- Voici l’allocution de M. Chamberlain :
- « Je suis un de ceux qui croient à l’entente cordiale entre les deux nations (Applaudissements), et que l’entente ne dépend pas tant des conventions et des traités que de la sympathie mutuelle entre les deux peuples. Cette sympathie existe et ne demande que l’occasion de se faire jour. Nous sommes deux nations que la Providence a faites voisines et que nous pouvons aider à devenir amies. Nous ne sommes pas du tout en antagonisme, nous nous complétons plutôt. Les qualités spéciales que nous reconnaissons et admirons chez nos amis français sont celles que nous ne possédons pas nous-mêmes, et, d’autre part, comme on l’a fait ressortir, nous avons quelques qualités qui, jointes à celles que nos voisins français possèdent, feraient un tout parfait.
- « En ma qualité de ministre des colonies, je suis peut-être, pour ainsi dire, plus qu’aucun autre membre du gouvernement, le perturbateur naturel de la paix. Mais, comme ministre des colonies, je suis en mesure de dire que je ne vois pas de motif pour qu’il se produise à l’avenir aucun grave différend entre nos deux pays. Il reste sans doute des divergences à régler. Toutefois, celles-ci sont de nature à être aplanies sans difficulté, d’une façon satisfaisante pour les deux parties, si l’on s’en occupe dès le commencement dans un esprit d’amitié.
- « En premier lieu, nous aborderons les différends qui
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- peuvent exister encore à cette heure, dans cet esprit de sympathie qui constitue, comme je l’ai dit, la garantie la plus importante de la paix. Si nous sommes prêts à nous montrer indulgents l’un pour l’autre, à examiner les deux faces de toute question qui reste à résoudre, je ne doute pas que nous puissions les régler avec ou sans arbitrage — avec l’arbitrage si nous ne pouvons pas les régler autrement.
- « Le premier ministre a dit que c’est une occasion unique dans l’histoire des deux Parlements. C’est aussi une occasion dont nous devons prendre avantage. Notre roi, avec son appréciation instinctive des événements, appréciation qui lui a valu l’admiration , le respect et l’affection de ses propres sujets, a vu de quelle importance ce serait, non seulement pour les deux pays, mais pour le monde entier que la France et l’Angleterre parlent autant que possible de concert pour la civilisation et la liberté. (Applaudissements.)
- « Monsieur le président et messieurs, notre hôte, ce soir, a fait sa part noblement et simplement et s’est assuré la confiance du peuple anglais pendant la courte visite qu’il a faite à nos rivages. Et maintenant, il nous reste, en nos qualités respectives, à prendre notre part au grand mouvement et à établir l’entente dont j’ai parlé sur des bases si fermes qu’elles ne puissent jamais être troublée. Et, à mon avis, cela est au moins un résultat pratique que nous pouvons prévoir de cette heureuse réunion. »
- Le lendemain, à la Chambre des communes, le sous-secrétaire aux affaires étrangères, lord Cranborne, répondant à diverses questions sur les rapports du gouvernement avec diverses puissances prononçait les paroles suivantes :
- « Beaucoup de membres de cette Chambre ont pu constater un des résultats produits par la visite du roi à Paris : je veux parler de la manifestation si remarquable des bons sentiments existant entre l’Angleterre
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- et la France dont ils ont été témoins hier soir (Applaudissements). Quiconque a prêté l’oreille aux discours qui y ont été prononcés a compris qu’il ne s’agissait pas seulement de rétablissement de bons rapports entre la France et l’Angleterre, mais encore d’une coopération de toutes les puissances de l’Europe en vue de la substitution graduelle du règne de la loi au règne de la force ? » (Applaudissements).
- Une réception a été offerte le jeudi 23 à Mansion-House, par le lord-maire à la délégation française. En souhaitant la bienvenue à ses hôtes, le lord-maire a déclaré que ce qu’il y a de plus fort que les alliances formelles, c’est l’union des cœurs qui se manifeste aujourd’hui entre la France et l’Angleterre.
- M. d’Estournelles a remercié le lord-maire du discours qu’il a adressé au président de la République lors de sa visite à Londres, et il a recommandé instamment l’application du principe de l'arbitrage.
- On chante la Marseillaise et le God save the King
- Au Guidhall, les Français ont assisté à une séance du conseil de la Cité. Puis ils sont entrés à la Bourse, où une réception cordiale leur a été faite. C’est entre deux rangées de boursiers enthousiastes , de mains tendues et de chapeaux levés qu’ils traversent la salle. On entend que «Vive la France ! Vive Loubet ! »
- A la Bourse des Blés «The Baltic », nouvelle ovation.
- L'une des plus anciennes et des plus riches corporations de la Cité a ensuite reçu la délégation française, celle des Fishmongers (marchands de poissons). C’est dans leur local que lord Avebury (jadis sir John Lubbock), président de la fédération des chambres de commerce anglaises, et M. Barclay, président de la chambre de commerce anglaise à Paris, entourés de plusieurs de leurs collègues, ont reçu la délégation française.
- Lord Avebury, qui portait la cravate de commandeur de la Légion d’honneur a souhaité la bienvenue aux
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- représentants de la France. Il s’est applaudi de leur visite, comme d’un fait marquant le commencement de relations affectueuses et durables. « Rien, a-t-il dit, ne peut mieux resserrer les liens d’amitié entre nos deux pays que des voyages comme celui-ci, aux cours desquels les représentants du peuple et les représentants du commerce et de l’industrie échangent leurs idées et s’entretiennent de leurs besoins. » En terminant sir John Lubbock dit : « Messieurs, nos relations amicales ne serviront pas seulement à améliorer nos conditions économiques ; elles serviront, n’en doutez pas, la cause de l’humanité. »
- M. Barclay salue les délégués français.
- Lui aussi se félicite de 1’ « entente cordiale », qui ne saurait aller sans l’entente commerciale : « Les deux nations, dit-il, n’ont pas d’intérêts contradictoires ; en revanche elles ont des intérêts communs, car elles se complètent par leurs produits. Vous êtes venus, Messieurs, jeter ici la bonne semence, vous l’avez jetée en un bon terrain : elle germera ! »
- M. d’Estou rnelles de Constant répond ensuite.
- Les députés et les sénateurs français sont tous invités le soir chez divers membres du Parlement anglais.
- Les journaux du soir constatent l’accueil chaleureux fait par la population anglaise aux délégués français. Ils s’étendent, autant que l’heure le leur permet, sur la magnifique réception du Stock-Exchange.
- Vendredi 24, visite faite sur l’invitation du roi au château de Windsor. Une adresse est envoyée au roi qui se trouve en ce moment en Irlande. Edouard VII fait répondre par son secrétaire privé, lord Knollys, qu’il partage cordialement les vœux des députés et sénateurs français, « que les bonnes relations qu’ils viennent de nouer avec les membres du Parlement britannique contribueront à l’affermissement de la paix du monde ».
- L’un des messages que les délégués français ont reçu
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- pendant leur séjour à Londres, les a vivement touchés. Il émane de M. de Staal, le grand vieillard qui présidait la conférence internationale de la Haye en 1899 sur l’arbitrage et les armements. La dépêche de l’illustre diplomate russe en ce moment en villégiature à Lausanne, est ainsi conçue : « D’Estournelles de Constant, Londres. Vous félicite de tout coeur de tous ces succès. Vous savez combien je suis ravi. Staal ».
- Les parlementaires français ont quitté l’Angleterre en emportant le meilleur souvenir de leur visite. Ils ont le droit d’être fiers et satisfaits des résultats, car leur séjour en Angleterre a incontestablement déterminé l’opinion publique de l’empire britannique à se prononcer favorablement pour l’arbitrage. C’est un succès dont on pourrait difficilement exagérer l’importance.
- Rentré en France, M. d’Estournelles adressait à M. Delcassé, ministre des affaires étrangères, la lettre suivante :
- Monsieur le ministre,
- Le groupe français de l’arbitrage international vient d’inaugurer à Londres une coopération directe de Parlement à Parlement, c’est-à-dire de peuple à peuple. Cette coopération, succédant à la visite spontanée du roi d’Angleterre à Paris et à celle de M. le président de la République à Londres, ne peut rester sans lendemain. Les chefs des deux Etats et les représentants des deux peuples ouvrent aux gouvernements un horizon nouveau.
- Depuis vingt années, en effet, les relations franco-anglaises ont été constamment troublées par des difficultés qu’on n’a pas osé régler, dans la seule crainte d’une opposition parlementaire- Cette crainte étant présentement, et dans une large mesure, dissipée, rien n’empêche plus d’en finir avec l’ancien régime d’expec-tative et de silence qui nous a tenu lieu de politique.
- Tous les hommes d’Etat anglais que nous avons vus, sans distinction de partis, depuis le premier ministre,
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- les ministres des affaires étrangères, des colonies, du commerce, jusqu’aux membres les plus éminents de l’opposition, sont unanimes à appeler comme nous de leurs voeux, cette politique nouvelle : elle nous vaudra l’estime et la gratitude de tous les peuples en faisant pénétrer dans la pratique les principes posés par notre allié, l’empereur de Russie , à la Conférence de la Paix.
- Mais cette politique doit être définie aujourd’hui aussi nettement que celle du passé fut obscure, afin que l’opinion puisse en suivre et en faciliter les progrès. Elle a trois objets essentiels :
- lo Conclusion du traité d’arbitrage que notre groupe réclame depuis sa fondation, conformément à l'article 19 des actes de La Haye, de même qu’il a réclamé et obtenu la négociation de traités semblables avec la Hollande, la Suède et la Norvège, de même qu’il en obtiendra d’autres encore, nous l’espérons, notamment avec l’Italie. Traité raisonnable et, dans les limites de notre programme, analogue à ceux qui ont été négociés ou conclus entre l’Angleterre et les Etats-Unis, la République Argentine et l’Italie ; avec cette différence toutefois que la cour de La Haye étant aujourd’hui constituée, ledit traité en tiendra compte et fera cesser le boycottage qui pèse sur elle. Nous ne voulons pas d’un simulacre de traité aboutissant à diminuer l’œuvre de La Haye ; l’opinion ne l’accepterait pas plus que nous ;
- 2» Ce traité signé, les Anglais ne demandent qu’à se mettre d’accord avec la France et la Russie pour limiter l’écrasant fardeau des dépenses militaires navales des trois puissances ; j’ai reçu à cet égard verbalement et par écrit des assurances catégoriques ;
- 3o Enfin, dès à présent et le plus tôt possible, une liquidation s’impose, liquidation amiable de toutes les difficultés que la diplomatie, depuis vingt ans, use ses efforts à éluder et qui plusieurs fois ont été sur le point de faire éclater une guerre désastreuse pour 1 un comme, pour l'autre des deux pays. Il surgira bien assez de difficultés nouvelles dans l’avenir; débarrassons-nous des anciennes.
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- Sur ces trois points, les dispositions sont également favorables à Londres ; les nôtres ne sauraient être indifférentes. L’incertitude où nous avons vécu ne peut plus durer; il faut savoir prendre un parti. Aboutissons à un accord. Nous vous soutiendrons, Monsieur le Ministre, pour y arriver, et notre ambassadeur à Londres ne peut souhaiter, de son côté, un but plus digne de sa belle carrière.
- Hâtons-nous donc de profiter de circonstances toujours changeantes ; qu’on ne nous dise pas qu’il convient d’attendre notamment la fameuse date des élections générales anglaises, éternelle défaite invariablement employée pour échouer aux résultats que l’on connaît. Avec une égale bonne volonté de part et d’autre, trois accords généraux peuvent être signés dans quelques mois avec l’Angleterre.
- Votre absence de Paris m'oblige, Monsieur le Ministre, à vous écrire : mais je compte bien, à la rentrée du Parlement, vous poser une question sur ce même sujet.
- Veuillez agréer l’assurance de ma très haute considération. D’Estournelles de Constant.
- Le journal le Matin qui publia le premier la lettre de M. d’Estournelles l’accompagnait des réflexions suivantes :
- « Nous sommes en mesure d’ajouter quelques détails intéressants à la lettre que l’on vient de lire.
- « Nous croyons notamment savoir que M. d’Estournelles de Constant, qui, lors de son séjour à Londres, a eu de longues entrevues avec lord Lansdowne, ministre des affaires étrangères d’Angleterre, et avec M. Joseph Chamberlain, ministre des colonies, a recueilli leur adhésion formelle concernant les trois points qu’il énumère dans sa lettre : conclusion d’un traité d’arbitrage ; limitation des dépenses navales de l’Angleterre et de la France, d’accord avec la Russie ; liquidation amiable des différends diplomatiques actuels. Nous croyons également savoir — et ce fait est tout particu-
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- lièrement intéressant à noter — que « les assurances catégoriques, verbalement et par écrit » auxquelles M. d’Estournelles de Constant fait allusion dans sa lettre, émaneraient de M. Chamberlain, et que c’est le ministre des colonies lui-même, au cours de l’entrevue qu’il a eue avec le député de la Sarthe, qui a le premier envisagé l’éventualité de réduire, d’un commun accord, les dépenses militaires navales de l’Angleterre, de la France et de la Russie ».
- Ces détails donnent à la lettre qu’on a lue plus haut sa véritable signification et une réelle importance.
- Les parlementaires anglais rendront aux parlementaires français la visite qu’ils en ont reçue.
- La délégation quittera Londres le 25 novembre et séjournera en France pendant cinq ou six jours, au cours desquels elle visitera Paris et Bordeaux.
- Et maintenant, pour les gens pratiques, railleurs obstinés de la chimère paix universelle, qui pourraient être tentés de croire que le groupe français de l’arbitrage se serait encore longtemps agité dans le vide, si le comité parlementaire commercial anglais ne lui eût tendu la perche en prenant l’initiative d’une rencontre , il n’est peut être pas sans intérêt de dire la genèse de cette inoubliable entrevue.
- La voici, d’après YArbitrator de juillet 1903 :
- Dès la formation du groupe français de l’arbitrage, en avril, M. Cremer, de l’Union interparlementaire, un des apôtres les plus actifs du pacifisme en Angleterre, se mit en rapport avec le groupe. Son plan était d’engager M. d’Estournelles, qui en avait été le principal organisateur, à prendre part,' avec quelques-uns de ses collègues, à une réunion des membres du Parlement anglais qui se tiendrait dans une des salles de la Chambre des communes, afin d’examiner le but poursuivi par le groupe français de l’arbitrage. M. d’Estournelles comprit vite l’utilité que pouvait avoir une réunion de ce genre.
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- M. Cremer se rendit à Paris, vers Pâques, s’aboucha avec quelques autres membres du groupe et le projet de meeting fut définitivement arrêté. On s'imagine sans peine que le succès de l’entreprise devait dépendre de la nature, du caractère de l’invitation. Le groupe anglais de l’Union interparlementaire ou le Parti libéral dans le Parlement, si on les avait invités à ce titre, auraient certainement accepté avec le plus grand empressement. Mais pour beaucoup de motifs, M. Cremer pensa, et ceux qu’il avait consultés furent de cet avis, qu’il serait bien plus avantageux que le meeting eût lieu sous une bannière neutre ; et qu’il fût même convoqué par des personnes n’ayant pas jusqu’à présent fait profession de sympathie pour le mouvement en faveur de l’arbitrage. C’est ainsi que par un chemin détourné, M. Cremer engagea des pourparlers, avec un comité, non officiel, composé de membres du Parlement appartenant à tous les partis, son objectif étant la défense des intérêts commerciaux.
- Le président de ce comité est un vieux Tory dont il fallait combattre et vaincre les résistances et les scrupules. Par une série de moyens qu’il serait amusant et intéressant de raconter, finalement la diplomatie triompha, le président céda et une centaine de membres du Comité commercial invitèrent les membres du Parlement français à une réunion amicale, qui devait prendre, en dernier lieu, la forme d’un banquet. Pendant tout le cours des négociations M. Cremer se tint autant que possible à l’arrière-plan ; à partir du moment où le Comité commercial entra en scène, il se retira tout à fait et ne prit aucune part aux arrangements, excepté lorsqu’il était consulté en particulier. Les faits qui viennent d’être racontés, ajoute VArbitrator, ne sont connus que d’un petit nombre de membres du Parlement, l’opinion générale étant que cette importante réunion avait été provoquée par le Comité commercial. Ce n’est pas la première fois que notre Ligue prend l’initiative d’un grand mouvement et qu’elle s’efface ensuite
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- pour en laisser aux autres l’honneur et la récompense. Notre Ligue, le groupe anglais de l’Union interparlementaire, M. Philip Stanhope, le président de ce groupe qui ont cordialement secondé les efforts de M. Cremer et les amis de l’Arbitrage dans les deux pays, peuvent à bon droit se réjouir de ce que le plan si soigueusement préparé ait obtenu un tel succès, que nombre d’hommes politiques auparavant hostiles au principe de l’arbitrage se sont, depuis cette remarquable démonstration, ralliés à notre cause, et que le Premier ministre M. Balfour, dans le franc et viril discours qu’il a prononcé au banquet, a donné son approbation à l’idée d’un traité d’arbitrage entre la France et l’Angleterre. Du reste, le porte-parole de la délégation française, M. d’Estournelles a rendu hommage à M. Cremer et aux autres persévérants ouvriers du mouvement pacifique.
- 4 •
- Un projet de traité d’arbitrage permanent entre la France, l’Angleterre et Htalie
- M. Moneta, Président de 1’ « Unione Lombarda », a reçu la communication suivante :
- « Rome, 13 juillet 1903.
- » Monsieur,
- » J’ai l’honneur de vous faire savoir que l’Union des Chambres de Commerce a accueilli avec applaudissements, dans son Assemblée générale qui a eu lieu à Rome du 28 au 29 juin et les jours suivants, la proposition d’adhésion au mouvement pour la conclusion d’un traité permanent d’arbitrage entre l’Italie, la France et l’Angleterre.
- » L’Union se déclare heureuse de pouvoir contribuer au triomphe de l’idée dont votre honorable Association a été en Italie depuis nombre d’années le champion fervent et éclairé.
- » L’Assemblée générale a, en effet, approuvé à l’unanimité l’ordre du jour suivant : « L’Union des Chambres de Commerce voit avec satisfaction tous les efforts faits pour arriver au règlement des futurs litiges internationaux par la voie de l’arbitrage.
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- « Elle exprime toute sa sympathie pour la propagande faite par M. le Dr Barclay, ancien président de la Chambre de Commerce britannique à Paris, en faveur de la conclusion d’un traité permanent d’arbitrage entre la France et la Grande-Bretagne. Elle se réserve de s’entendre avec les Chambres de Commerce anglaise et française adhérant à cette initiative, pour provoquer par des manifestations opportunes un mouvement favorable qui conduise les gouvernements de l’Italie, de la France et de la Grande-Bretagne à stipuler entre eux des conventions d’arbitrage permanent sur le modèle de celui qui a été conclu en 1898 entre l’Italie et la République argentine ».
- » Nous avons l’honneur d’ajouter que comme premier pas vers cette entente désirée, j’ai communiqué à la « Fédération des Chambres de Commerce britannique » et à la Chambre de Commerce de Paris la résolution de l’Union.
- » Agréez, etc.
- » Le Président, Le Secrétaire,
- » Signé : L. Sabbatini. Signé : A. Salmoiraghi ».
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- Les Conseils généraux et l’arbitrage
- Un grand nombre de Conseils généraux, notamment ceux de l’Hérault, de l’Aude, de la Marne, de la Loire, de l’Yonne, de l’Ardèche, de la Haute-Vienne, etc., ont, dans leur session d’août, adopté le vœu proposé par M. d’Estournelles de Constant en faveur de l’arbitrage.
- Voici le texte de ce vœu :
- « Le Conseil général émet le vœu que l’article 19 de la Convention de La Haye signée par 26 puissances contractantes et prévoyant la conclusion de conventions d’arbitrage entre ces puissances, reçoive sans plus de retard son application dans l’intérêt général de la paix et pour le développement matériel et moral du progrès en France comme dans tout Etat civilisé ».
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- I
- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- Une école de commerce supérieure pour les femmes.
- Dans le courant d’août a eu lieu à Saint-Pétersbourg, l’ouverture d’une école supérieure de commerce pour les femmes, placée dans le ressort du ministère des finances. La direction de cette école qui comprend sept classes, est confiée à M. Borazaine, inspecteur de l’Institut philologique.
- Dès l’année scolaire 1904-5, le nombre des classes de l’école sera porté à huit. Outre les sciences commerciales, le programme d’enseignement comprend les langues anglaise, allemande et française.
- Des écoles semblables à celle qui vient d’être ouverte à Pétersbourg existent à Moscou, Odessa et Kiew.
- Une femme ingénieur des chemins de fer.
- Mme Konewskaja commencera prochainement son service comme ingénieur des recherches sur la ligne Sébastopol-J alta-Th éodosie.
- Déjà connue par ses savantes études, Mme Konewskaja ne laisse maintenant aux féministes qu’un seul siège à emporter dans le chemin de fer : celui de surintendant des constructions.
- Une femme chef de clinique.
- On enregistre à peu près chaque année la nomination de femmes aux fonctions d’interne des hôpitaux ; mais» jusqu’ici, aucune d’entre elles n’avait été admise au clinicat.
- Cette lacune vient d’être comblée.
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- LE MOUVEMENT FEMINISTE
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- On annonce qu’à la suite d’un brillant concours, Mme (laussel vient d’être nommée chef de clinique d’accouchement et de gynécologie de la Faculté de médecine de Montpellier.
- Cette nouvelle victoire féministe marque certainement un acheminement vers l’agrégation.
- Une femme au Sénat fédéral australien.
- Mlle Geldstein, présidente de l’Association fédérale politique des femmes de l’Etat de Victoria, sera candidate aux prochaines élections sénatoriales. Aux termes delà Constitution tout électeur de la Chambre australienne peut être candidat parlementaire. Toutefois, dans la clause qui définit les qualités exigées du candidat, il n’est question que du sexe masculin. Le Parlement australien ayant récemment accordé le droit de vote aux femmes, après que les termes de la Constitution furent arrêtés, on soutient que les mots « lui » et « il » doivent être considérés, au point de vue juridique, comme s’appliquant au sexe féminin. Des légistes éminents déclarent partager cette façon de voir.
- Distribution de prix présidée par une femme.
- De mieux en mieux ; de succès en succès.
- La distribution des prix du lycée de jeunes filles d’Auxerre a été présidée par Mme Paul Bert, veuve du savant ministre qui créa les premiers collèges de jeunes filles.
- La présidente a prononcé un discours sur 1’ « éducation et l’instruction de la femme. »
- C’est la première fois, en France, qu’une distribution des prix d’un lycée de jeunes filles est présidée par une femme.
- L’an dernier, Mlle Frugier, directrice de l’Ecole normale d’Angoulême, a présidé la distribution de prix de l’Ecole communale de l’Houmeau-Pontouvres. Cette
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- année, Mme Paul Bert préside la cérémonie dans un lycée : de mieux en mieux.
- Une femme docteur es-sciences économiques.
- Mme Zénaïde Kotchetkova, vient de soutenir devant l’Université libre de Bruxelles, sa thèse de docteur ès-sciences économiques. Elle avait pris pour sujet : « Recherches statistiques sur certains facteurs agissant sur les salaires des femmes en Belgique. »
- Le jury devant lequel Mme Kotchetkova soutenait sa thèse était composé des professeurs : MM. Goblet d’Alviela, Hector Denis et Maxweiler. C’est avec la grande distinction que le diplôme a été conféré à Mme Kotchetkova qui est la première à qui cette Université ait conféré le diplôme de docteur en sciences économiques.
- La jeune doctoresse fut vivement félicitée par le jury et M. Goblet d’Alviela, le président du jury, la pria de donner un résumé de son intéressante thèse à la Revue Universitaire (de Bruxelles) et de l’autoriser à publier la thèse intégralement dans une revue scientifique belge. La thèse est le fruit du travail sérieux de presque un an et a comme base le recensement industriel en Belgique de 1896.
- Le travail des femmes aux Etats-Unis.
- Du correspondant américain du Journal de Genève :
- « La statistique a son intérêt, quand elle est faite avec soin, de manière à inspirer confiance, et qu’elle entre suffisamment dans le détail des choses. Le bureau de statistiques du Massachusetts vient de publier un rapport qui contient sur la situation des travailleurs féminins des aperçus assez suggestifs. Il révèle d’abord une tendance chez la femme à entrer dans des professions qui étaient autrefois quasi monopolisées par les hommes. C’est ainsi qu’il signale l’existence de 72'
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- messagers de magasins. 44 cochers, 245 photographes, 7 marbriers, 10 maçons et 5 bouchers appartenant à la meilleure moitié du genre humain. Le rapport signale ensuite une disposition grandissante chez beaucoup d’ouvrières à aimer mieux gagner elles-mêmes leur vie et conserver leur liberté plutôt que de contracter les liens du mariage.
- Un journal du Kansas, VEldorado Rèpublican, donne aussi de son côté une curieuse note féministe qui est en même temps une satire de certaine littérature du jour : « la raison pour laquelle on a tant de peine à trouver des ouvrières, c’est la facilité avec laquelle les personnes auxquelles on voudrait s’adresser gagnent leur vie en écrivant pour les « magazines». Le Providence Journal remarque gravement que les histoires publiées par les « magazines » justifient, en effet, absolument l’exactitude de cette information.
- ^..
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- Les pieds féminins en Chine.
- Il vient de se tenir à Hang Tchéou, dans le Hall ancestral de la famille Chang, une réunion de femmes mariées et veuves et de jeunes filles de la haute société de Hang-Tchéou. Ce hall est situé sur les rives du lac occidental (lac Hsi-hu). Il est représenté par un vaste bâtiment au milieu d’un vaste jardin de fleurs et d’arbres avec une vue superbe sur le lac, de sorte que cette réunion avait un peu le caractère d’un pique-nique mais aucun homme n’y était admis.
- Ces dames ont discuté les avantages que présentent pour les femmes les pieds naturels ; les plus âgées d’entre elles ont prononcé de brefs discours, les plus jeunes ont récité des vers de littérateurs célèbres flétrissant les maux qu’engendrent les pieds comprimés ; on a adopté, au milieu d’un enthousiasme général, une résolution tendant à la suppression des coutumes actuelles en ce qui concerne les pieds féminins.
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- LE DEVOIR
- VI
- Par Henry GRÉVILLE
- {Suite. )
- VIII
- Mamie suivait de tous ses yeux le mouvement des doigts de sa mère, qui faisaient glisser l’une après l’autre les pièces d’or, pour le présent leur unique fortune.
- — Sept cent quatre-vingt-dix francs, dit Mme de Greslin en laissant tomber le dernier louis. Nous n’avons plus rien à toucher avant la rentrée, et il faut payer nos deux termes, juillet et octobre. Nous ne sommes pas riches, ma mignonne ; nous vivrons de peu cet été, je retournerai encore une fois ma robe de soie noire. Par bonheur, les manches se portent moins volumineuses... sans cela, je ne saurais comment faire.
- La petite bourse qui contenait le maigre trésor retourna dans l’armoire à glace, sous une pile de mouchoirs, déjà bien usés. Mamie continuait de regarder sa maman.
- — Alors, dit-elle, pas d’air de l’Océan, cette année? Et tu en as tant besoin ! Quand tu ne vas pas voir la mer, tu es malade tout l’hiver suivant, mère chérie.
- — Que veux-tu, mon enfant ! Je suis née au bord des flots, la brise saline est l’air que j’ai respiré le premier, l’Océan est ma vraie patrie, et j’ai parfois le mal du pays. Mais nous avons connu de pires épreuves, darling! et nous sortirons très bien de celle-ci. C’est une chance que nous ayons acheté de si excellentes bottines toutes deux, ce printemps. Nous pourrons marcher sans inquiétude jusqu’à l’hiver.
- '— Et alors, elles seront usées, soupira Mamie, et le
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- VIE D’HÔTEL
- premier mois de leçons n’est payé qu’à la Toussaint, quand les dames y pensent, et elles oublient parfois... et ma mère chérie aura les pieds mouillés. Oh ! maman, que c’est triste d’avoir aux pieds des bottines percées,, quand il pleut !
- Mme de Greslin jeta sur sa fille un de ces longs regards de mère qui vont au fond des âmes.
- — Tu n’es plus gaie, dit-elle. Autrefois, cela t’aurait fait rire. Tu n’es pas malade, j’espère?
- — Je me porte très bien, répondit Mamie en s’efforçant de sourire ; c’est toi qui es malade , maman, et c’est cela qui m’empêche d’être gaie. Mais je ne suis pas triste non plus, excepté quand je pense que tu ne peux pas avoir tout ce que je voudrais te donner. Je suis une pauvre petite professeuse, pas connue, pas brillante ; mes leçons ne sont pas payées cher, excepté chez Mme de Vautrait... et encore parce qu’elle a bien voulu me prendre à ta place, sans rien diminuer... C’est joli, cela... mais les autres...
- Mamie fit un petit mouvement de la tête qui exprimait le désabusement, tout pareil à celui de Gaëtan, mais elle l’ignorait elle-même.
- — L’hiver prochain, reprit-elle, situ peux reprendre tes leçons, maman, et si je me plaçais comme lectrice...
- — Toi ? fit sa mère, saisie.
- — Pourquoi pas?
- — Tu me quitterais?
- — Pour gagner beaucoup d’argent... oui, je crois que j’en aurais le courage.
- — Moi pas, soupira Mme de Greslin. Ne plus t’avoir avec moi, mon petit oiseau bleu ! Il faudrait, en vérité, qu’il n’y eût plus d’autre moyen de subsister... Te laisser aller chez les autres, voir des gens que je ne connaîtrais pas ..
- — Cela arrive dès à présent! dit étourdiment la fillette.
- — Comment, tu connais des personnes que je..,
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- —- Pas beaucoup, reprit Mamie en rougissant, mais, enfin, cela arrive dans les maisons où je vais... il y vient du monde...
- — Oh ! fit sa mère avec un soupir de soulagement, ces rencontres-là n’ont pas d’importance. J’ai cru que tu parlais de véritables connaissances.
- Mamie jeta à sa maman un petit regard de côté qui passa totalement inaperçu.
- — Ce que je n’aimerais pas, reprit Mme de Greslin, ce serait de te savoir dans un milieu étranger, dont je ne pourrais pas juger par moi-même. Tu es trop jeune, ma pauvre chérie.
- — Je ne me sens pas si jeune! murmura la jeune fille en jetant un regard sur les arbres de la petite rue des Batignolles , où leur modeste appartement du quatrième étage prenait des airs de villégiature, grâce à un coin de ciel bleu et à quelques feuilles vertes. Alors nous resterons à Paris , maman chère, et tu me raconteras ton enfance dans le beau pays d’outre-mer; cela nous remplacera les vagues.
- Mme de Greslin sourit, et son visage s’éclaira d’un reflet de jeunesse. Elle était née en Angleterre, mais le sang irlandais coulait dans ses veines, quoique son accent anglais fût sans défaut : ses cheveux, comme ceux des filles de son pays, étaient jadis brillants, noirs et bouclés, encadrant un visage d’une fraîcheur incomparable, et à l’heure présente ses yeux étaient encore presque aussi bleus que ceux de sa fille. Sa beauté, — son unique fortune , — en même temps que sa franchise et son coeur généreux avaient pris le cœur de M. de Greslin, lors d’un séjour qu’il fit chez des amis de sa famille. Sans plus réfléchir, il l’épousa et l’emmena en France.
- Pour tout revenu, il ne possédait que sa solde de lieutenant ; les vingt-cinq mille francs de la dot réglementaire avaient été prêtés, non donnés par une vieille parente- de la jeune fille , qui, plus tard , légua tout son bien pour la fondation d’un refuge à l’intention
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- des chats sans domicile legal. Avec ces minces ressources , ils vécurent sans se plaindre ; lorsque le lieutenant passa capitaine, ils se crurent riches, mais il mourut avant d’avoir conquis son quatrième galon, obscur, parce que les circonstances ne l’avaient pas favorisé, emportant l’estime et le regret de tous ses amis, et laissant à sa femme pour subsister sa pension de veuve.
- Mme de Greslin eût pu faire élever sa fille aux frais de l’État; elle s’y refusa obstinément; avec courage, elle retourna à ses premiers moyens d'existence , les leçons qui, jadis, lui avaient permis de ne rien devoir à personne, et tenta d’enseigner l'anglais aux jeune„s Françaises; mais l’anglais n’est pas une langue dont les leçons soient payées bien cher. La jeune femme n’avait pas voulu profiter du nom de son mari pour se faire recevoir dans un monde où son nom et sa situation lui donnaient droit de cité, mais où son peu de fortune ne lui eût pas permis de paraître sur un pied d’égalité ; comme beaucoup d’esprits fiers , ils s’étaient repliés sur eux-mêmes, vivant au milieu d’un cercle d’amis choisis, pas plus riches. Quand la veuve voulut se trouver un gagne-pain , elle eut beaucoup de peine à se procurer assez de leçons pour joindre les deux bouts : un appartement de six cents francs fait une brèche effrayante dans un budget où le respect des ap parences doit tenir une place relativement considérable.
- — Maman, demanda Mamie, que voulait-elle dire, ta vieille parente anglaise, lorsqu’elle prétendait que toute l’eau de la Manche n’arriverait pas à laver le sang irlandais qui coule dans tes veines ?
- — Elle parodiait une phrase de Shakespeare , mais je n’ai jamais eu l’intention de renier mon sang irlandais, mon enfant, j’en suis fière. C’est le sang d’une lignée de chevaliers qui ont noblement porté les armes ; nous sommes devenus pauvres, mais nos fermiers, ceux qui l’étaient jadis, — étaient moins misérables que ceux de nos voisins. Ton père était d'une excellente famille
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- française, ma noblesse valait la sienne ; tu es une fille de preux, ma chérie.
- Mme de Greslin redressa la tête ; sa seule faiblesse était l’orgueil secret de ses origines, faiblesse bien inoffensive , car elle n’en parlait jamais et agissait comme si elle ne s’en fût point souvenue.
- — J’en suis bien aise, maman, répondit Mamie, avec une lueur singulière dans ses yeux bleus. Sommes-nous aussi nobles que les de Vautrait?
- — Incomparablement davantage, mon enfant, puisque Mme de Vautrait est née Maubert. Madame Maubert est de bonne famille, je crois, mais son mari n’est pas né.
- — Pas né ! fit Mamie, cela sonne singulièrement à l’oreillec Alors les enfants de M. Maubert ne sont pas nés non plus, malgré la naissance de leur mère ? Les uns ne sont pas nés, les autres ne sont pas riches. Il manque toujours quelque chose à quelqu’un, ici-bas !
- Sur cette réflexion la jeune fille se leva, ceignit un tablier de cotonnade bleue et passa dans la cuisine pour préparer leur repas.
- Un coup de sonnette lui fit retirer bien vite ce harnais de combat; c’était la concierge avec une lettre, de la main de Mme de Vautrait.
- — Pourvu qu’elle ne m’envoie pas mon congé ! pensa la pauvrette en portant l’épitre à sa mère. Si je perds cette leçon-là, que deviendrons-nous l’hiver prochain?
- Mme de Greslin détacha avec précaution le cachet de cire rouge : elle portait au plus haut point le respect des armoiries , et l’une de ses pénibles privations était de devoir se servir de vulgaires enveloppes gommées, par économie. Elle lut et relut la lettre sans rien dire, au point que Mamie, ne pouvant contenir son inquiétude , se permit une incartade.
- — Eh bien, maman? fit-elle , avec un léger ton d’impatience.
- — Mme.de Vautrait nous demande très gentiment si nous voulons passer le reste de juin et tout juillet
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- chez elle , près du Mans, répondit la veuve en repliant, la lettre.
- — Oh ! fit Mamie , muette de saisissement.
- — Je ne comprends pas très bien son motif ; je suppose que c’est pour que les enfants n’oublient pas leur anglais...
- — Et tu hésites à accepter? dit la jeune fille suffoquée.
- — C’est la question des toilettes qui me fait hésiter. Mme de Vautrait sans doute par un scrupule de délicatesse, nous invite comme... des invitées, sans parler d’émoluments ; c’est très bien de sa part ; mais il faudra s’habiller...
- — Il aurait fallu manger ici, déclara Mamie. Et puis à la campagne... et enfin en été, on s’habille avec peu de chose... Maman, je t’en prie, accepte ! Cela te fera tant de bien !
- — Mme de Greslin regarda sa fille avec étonnement ; les yeux brillants, les joues roses, elle semblait une autre enfant, plus grande, plus élégante, plus femme...
- — C’est plus difficile à arranger, dit-elle ; pourtant, si tu y tiens... je vais répondre que nous acceptons. Refuser serait peut-être courir le risque de voir faire la même proposition à une autre personne qui garderait les leçons l’hiver prochain.
- Mamie apporta promptement le buvard et l’encrier, puis elle alluma une bougie, et prépara le bâton de cire à cacheter qui servait dans les circonstances solennelles , pendant que sa mère formulait une courte acceptation. Les yeux brillants, elle regarda les gouttes de cire tomber sur le papier, et admira ensuite la belle empreinte du cachet paternel, vénéré comme une relique. Puis, avec une surprenante prestesse, elle se trouva dans l’escalier, le chapeau sur la tête ; la lettre fut dans la boîte en un clin d’oeil, et l’instant d’après, ceinte du tablier de cotonnade, elle épluchait des pommes de terre dans la cuisine en chantonnant une vieille chanson de son berceau. Il lui semblait qu’elle venait
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- de tourner une page du livre de sa destinée. Pendant cinq ou six semaines chez Mme de Vautrait, elle entendrait parler de Gaëtan , elle le verrait peut-être ! Mamie ne raisonnait pas ses sentiments , elle -les subissait. Triste de ne pas voir son héros , elle se sentait revivre, à la pensée de le retrouver ; elle n’alambiquait pas ses impressions, et ne connaissait pas le premier mot de la lutte entre la passion et le devoir , qui faisait Gaëtan si morose.,. Heureuse Mamie !
- C’était pourtant le jeune Maubert lui-même qui lui avait causé cette joie. Il s'était juré de fermer son âme à cette tendresse hors de saison, mais le pédagogue qui demeurait au fond de son cerveau n’avait pu constater sans douleur, dès le lendemain de son arrivée chez Colette, combien ses neveux avaient oublié l’anglais.
- — Dans trois mois, déclara-t-il, ces petits ne sauront plus seulement dire yes ou no. Tu auras perdu le fruit de leurs leçons , ma chère sœur.
- — Je le sais bien, répondit l’inculpée ; j’avais engagé une bonne anglaise, mais elle m’a écrit qu’elle a trouvé une meilleure place... c’est, je suppose, une place où elle n’aura rien à faire, car... bref, elle ne vient pas, et en fait de langues vivantes, mes enfants sont en train d’apprendre le patois de ce pays.
- Gaëtan regarda sa mère, couchée dans un grand fauteuil de jardin ; Mme Maubert savait toujours ce qu’il convenait de faire, mais en cette circonstance, ou bien elle était trop fatiguée, ou bien elle n’était pas à la question ; il sentit un peu de suggestion nécessaire.
- — S’ils avaient continué leurs leçons un peu plus longtemps, fit-il...
- — J’aurais dû demander à Mamie de passer l’été avec nous ! s’écria Colette.
- Gaëtan baissa modestement les yeux et contempla intérieurement son intelligence avec une satisfaction considérable.
- ~~ Mais sa mère ne me l’aurait pas donnée, reprit
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- Mme de Vautrait ; elle n’aurait pu se décider à se séparer d’elle pour si longtemps. Et puis nous devons aller à Jersey en août... ce ne serait plus la peine.
- — Invite-les toutes les deux pour quelques semaines, dit Mme Maubert. Colette cou rut à son buvard. Discrètement, après deux ou trois tours sur la pelouse, insidieusement destinés à lui donner le change, Gaëtan alla embrasser sa mère.
- Céphise survint et approuva. Qui, dans cette maison, se fût douté que les yeux bleus de Mamie étaient cause de l’incoercible paresse du futur licencié ? La lettre fut envoyée.
- On ne saurait imaginer la somme de ruse et de duplicité que peuvent mettre en œuvre deux âmes ingénues lorsqu’il s’agit de cacher aux yeux un secret qui, découvert, mettrait en péril ce qu’elles considèrent comme l’essence même de leurs vies : à savoir le bonheur de se trouver ensemble. Mamie fut impénétrable-ment gracieuse et timide, comme il convenait à son âge et à sa situation. Gaëtan fut poli et bienveillant , aussi loin de la raideur exagérée que des attentions marquées ; bref, ils eurent l’air aussi innocent, aussi indifférent que deux agneaux dans la même prairie, et cependant leurs jeunes cœurs bondissaient d’allégresse.
- Sans que personne eût averti Mamie , sans qu’elle se fût bourrée de livres instructifs en ces matières , — car la pauvre petite n’avait guère eu le temps ni l’occasion de lire des romans, même anglais ! — elle avait compris que manifester la moindre joie de la présence de Gaëtan serait le perdre à jamais. Le trouble ne lui était pas moins interdit, la politesse était de rigueur... Comment trouva-t-elle l’attitude nécessaire, la seule qui ne pût attirer sur elle que des louanges ? C’est le secret du printemps de la vie.
- — Cette petite est vraiment délicieuse, dit un soir Roger de Vautrait après qu’elle eut disparu avec sa mère, bien avant l’heure où se séparaient les grandes personnes. On ne la voit ni ne l’entend que lorsque sa
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- présence peut être utile ou faire plaisir. Vous avez eu, ma chère, une très bonne idée en l’invitant. Et sa mère est une excellente personne, un peu trop au courant du « Peerage » peut-être...
- — Du quoi? demanda Céphise.
- — Du livre des généalogies des familles nobles des Trois-Royaumes-Unis, ma soeur. En anglais, ça ne fait qu’un mot.
- — J’y suis, répondit Mme Carval ; la manie est innocente, et, après tout, préférable à beaucoup d’autres.
- — Entichée de noblesse, alors ? demanda Gaëtan, émergeant d’un immense fauteuil.
- — Pas mal. C’est préférable à l’amour de l’argent, cependant.
- Je ne possède ni argent, ni noblesse, pensa Gaëtan, qui promena sa mélancolie pendant quelques instants au milieu du salon de famille , non sans ennuyer fort ceux qui étaient assis. Tout à coup, Céphise, qui feuilletait des journaux illustrés, poussa une exclamation.
- — Mais je connais cela ? fit-elle ; c’est le défilé des orphéons... Gaëtan, tu as publié ta série de caricatures?
- — Ça a paru ? demanda négligemment le jeune homme , quoique son cœur battit très fort sous sa jaquette. Montre voir...
- — Tu parles comme José, fit vertement Céphise. Quand tu seras professeur, sauras-tu t’exprimer en français ?
- Roger s’était approché et examinait curieusement la feuille.
- — C’est toi qui a fait cela? dit-il à son beau-frère. Mais c’est très bien... c’est même extraordinaire. Et tu l’as signé : Parafe! avec la nouvelle ortografe ? Quelle drôle d’idée !
- — C’est pour dérouter, expliqua le coupable. Je ne puis pas souffrir cette réforme orthographique; alors, j’ai pensé que personne ne se douterait que c’était moi.
- — Tu tiens à l’incognito ? Tant que cela ?
- (A suivre.)
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- ASSURANCES MUTUELLES
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- Société du Familistère. - Assurances Mutuelles
- MOUVEMENT D’AVRIL 1908, A GUISE
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes......... 2.372 30)
- Subvention de la Société.......... 412 02 > 3.237 87
- Malfaçons et Divers............... 453 55 )
- Dépenses....................................... 3.976 90
- Déficit en avril 1903........... 739 03
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes........ 490 85 )
- Subvention de la Société......... 162 80 > 658 80
- Divers........................... .. 5 15)
- Dépenses............ .......................... 867 65
- Déficit en avril 1903........... 208 85
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et Divers 6.459 59)
- Intérêts des comptes courants et > 11.436 04
- du titre d’épargne............. 4.976 45)
- Dépenses :
- 123 Retraités définitifs........... 8.379 58 )
- 5 — provisoires............... 258 50 f
- Nécessaire à la subsistance........ 3.749 » ) 13.007 24
- Allocations aux famill3 des réservistes » »\
- Divers, appointem., médecins, etc, 620 16'
- Déficit en avril 1903............ 1.571 20
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes....... 687 » >
- Subvention de la Société.... 214 60 f
- Dépenses..............................
- Boni en avril 1903..........
- 901 60 1.094 74 193 14
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du Ier juillet 1902 au 30 avril 1903 124.102 76 ) ,c/ on » individuelles » . 40.429 53|164'532 29
- Dépenses » >, .......... 188.352 32
- Excédent des dépenses sur les recettes.. 23.820 03
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL AU FAMILISTÈRE DE GUISE
- MOIS D’AVRIL 1903.
- Naissances :
- 1er Avril Boulard Angèle-Gabrielle, de Boulard Léopold et de Carton Louise^,
- 8 — Allart Emile-Louis , de Allart Louis et de Nicolas Marthe.
- 15 — Bran court Berthe-Ernestine, de Brancourt Georges et de Hardy Anne.
- 30 — Fosse Camille-André, de Fosse Léon et de Ancelet Louise.
- Décès :
- 4 — Favéreau Antony, âgé de 42 ans.
- i—
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nimes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES.
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- DOCUMENTS POUR UNE BIOGRAPHIE COMPLÈTE
- Glorification du Travail. Emancipatio du Travailleur.
- VIII
- Coopération et Association : organisation sociale progressive de toutes les formes de la richesse. Rappel des conclusions du professeur L. Brentano. Sélection des prévoyants et des capables. Portée pacifique nationale et internationale du principe de coopération ou d’association.
- Inaugurée pratiquement dans les premières années du 19e siècle (1815) par Robert Owen, à New Lanark, Ecosse (2), la coopération tendait vers un tel idéal dans l’esprit d’Owen, qu’il en formulait ainsi la devise :
- « Unrestrained co-operation on the part of ail the members, for every purpose of social life. » (Coopération illimitée de la part de tous les membres et pour chacun des éléments de la vie sociale.)
- Le fait par Owen de commencer par l’organisation d’une Ecole pour les enfants des ouvriers, montre toute l’importance qu’il attachait à l’instruction dans son plan de réforme sociale par la coopération.
- Incompris de leur vivant et trop en avance de leur époque pour pouvoir réaliser leur idéal dans un milieu
- (1) Appendice, p. 60, Le Devoir, tome 26e, janvier 1902.
- (2; The History of co-operation in England, by G. J. Holyoake, t0Iûe 1er, p. 54 et s., 4875. London : Trûbner and O, 57 and 59 Ludgate Hill.
- 1
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- LE DEVOIR
- totalement réfractaire, des hommes tels qu’Owen déterminent néanmoins une évolution considérable , en raison des idées qu’ils sèment et dont la réalisation est ensuite question d’appropriation méthodique, question de temps o
- Appliqué dans le monde des travailleurs et tendant à enrôler le plus grand nombre possible d'individus, à commencer par les prévoyants, les économes , —ce qui est un premier triage des capacités — l’idée coopérative conduit à la méthode suivante :
- 1° Résoudre un seul objet à la fois ;
- 2o Attendre l’adhésion et la conviction d’une grande majorité avant de proposer une nouvelle étape.
- La méthode laisse donc grande part au temps, cet élément indispensable de la préparation des hommes.
- La coopération sous sa forme primaire, celle à la portée du plus grand nombre : la société de consommation de denrées usuelles, trouva, en 1845 (1), son élément de succès définitif dans la mise en valeur par les fameux 28 pionniers de Rochdale, de l’idée de répartir entre les consommateurs et au prorata de leurs achats, les bénéfices du Magasin coopératif de vente au détail. A partir de ce moment, la coopération ne cessa de se développer.
- Conscients ou non de l’idéal lointain vers lequel le principe coopératif, principe d'union et d’accord, emporte ses adhérents, ceux-ci poursuivent la réalisation des conditions pratiques du mieux dans chacun des éléments de la vie sociale, en procédant par analyse de ces éléments et cherchant la solution pour un seul à la fois.
- (1) Self-Eelp or History of the Equitable Pioneers of Rochdale by George Jacob Holyoake. Résumé traduit par Mme Godin nee Marie Moret, p. 22.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
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- Grouper ensuite le plus possible de ces solutions et marcher évolutivement vers des oeuvres sociales complexes : tel est le procédé de la coopération.
- Rappelons ce qui se passa en Grande-Bretagne. Les initiateurs du mouvement, les prévoyants, les économes — nous le répétons, car ceci est de toute première importance en évolution sociale — se procurèrent d’abord et aux meilleures conditions les meilleurs produits de consommation usuelle, par l’organisation [des sociétés coopératives de vente au détail. La difficulté pour chacune de ces sociétés élémentaires d’avoir à sa tête un habile agent des approvisionnements ; et le fait que sur le marché les agents d’approvisionnements, par leurs recherches mêmes des marchandises, élevaient le prix des denrées : cette double raison provoqua la fédération des Sociétés de vente au détail et leur représentation en un Comité central chargé d’organiser le Magasin de gros (Wholesale.)
- Plus d’une tentative fut nécessaire avant qu’on eut réalisé les vraies conditions de vie du Magasin de gros. Le point fut résolu en 1864 pour le Magasin de gros de xManchester et en 1868 pour celui de Glasgow. Tenons-nous au premier des deux, celui de Manchester.
- La petite contribution du simple consommateur a présidé à l’organisation de la Société élémentaire de consommation : celle-ci est bien la chose du consommateur .
- Par cela même, le Magasin de gros , agent des Sociétés de vente au détail, organisé avec un capital fourni par ces sociétés, est bien aussi la chose du simple consommateur.
- Ces deux premiers échelons gagnés mettent à la disposition des adhérents, des capitaux tellement considérables que l’utilisation et le placement sûrs des
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- LE DEVOIR
- fonds sociaux, après distribution individuelle des dividendes aux intéressés, devient un problème difficile.
- D’autre part, la poursuite du mieux engage les chefs du mouvement à faire fabriquer eux-mêmes et dans les conditions désirées, quelques-uns des produits consommés journellement par les membres ; les capitaux trouveront là sûr et utile l’emploi. Ainsi naît l’industrie coopérative qui, vu son origine, est bien aussi et toujours la chose du simple consommateur.
- Qu’arrive-t-il alors? C’est que l’industrie organisée exclusivement par et pour des groupes sociaux déterminés : 1° acquiert une stabilité inconnue jusque-là dans le monde du travail ; 2° est assujettie à la meilleure confection des produits , ce qui porte , nous l’avons vu, à l’idée d’organiser la responsabilité individuelle dans les faits du travail.
- Ce système à mesure de son développement (nous n’en voyons que les germes encore) appropriera les générations successives à des conditions sociales extrêmement élevées, relativement à celles actuelles. En effet, il initiera peu à peu des masses profondes d’individus, déjà groupés par esprit de prévoyance et d’économie, à des opérations de plus en plus complexes et qui intéressent chacun en qualité de consommateur et de producteur , chacun ayant cette double qualité.
- Aussi l’antagonisme actuel entre producteurs et consommateurs est-il un non-sens qui, à lui seul, révèle un très grand vice social : Méfiant et craignant toujours d’être exploité, le consommateur recherche les produits à bas prix, ceux d’un prix élevé n’étant pas plus que les autres à l’abri des adultérations et des malfaçons. Contraint pour écouler les produits, de répondre à cette tendance , le chef d’industrie
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- s’efforce d’obtenir le travail aux prix les plus bas possibles et de constituer les produits avec les matières les moins coûteuses.
- Résultat : Producteurs et consommateurs s’exercent à leur détriment mutuel ; plaintes et récriminations des deux parts, puisque chacun, étant à la fois consommateur et producteur, se trouve déchiré en lui-même par ce manque d’unité dans les faits sociaux.
- L’intérêt primordial de chacun à l’établissement des meilleures denrées de consommation usuelle joue son vrai rôle en coopération et, sur les points où le système a été poussé le plus loin, il est l’incorruptible soutien des mesures tendant à l’exécution du meilleur travail.
- Ce n’est pas tout, car l’évolution est indéfinie.
- La poursuite du meilleur, en fait de produits consommables, oblige à la recherche des matières premières, outils et machines les plus perfectionnés. La mise en jeu des engins nouveaux exige à son tour l’emploi de très habiles travailleurs. Pour obtenir et garder ceux-ci, il faut réaliser à leur profit dans les centres industriels des avantages spéciaux, des garanties d’avenir, en un mot des conditions d’existence qui balancent avantageusement pour ces travailleurs d’élite les satisfactions qu’ils pourraient trouver ailleurs.
- La participation aux bénéfices, le resserrement du lien entre les employés de choix et les établissements où ces employés sont occupés, se fait jour ainsi.
- La réalisation des équivalents de la richesse pour les Iravailleurs rassemblés de cette façon, la culture des capacités de tous ordres : telle est l’étape vers laquelle se dirigent les organismes sociaux procédant de l’esprit de coopération ou d’association.
- Les trusts eux-mêmes, — cette sorte de coopération
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- entre capitalistes — n’en sont pas moins conduits par la logique du principe d’union qui est au fond de leur raison d’être, à l’établissement de conditions supérieures pour les travailleurs d’élite dont ils ont besoin et qu’il leur faut chercher et retenir. Yeut-on l’avis d’un observateur émérite en ces matières ? Voici :
- Le professeur allemand Luio Brentano dans son étude : « Les rapports entre le salaire, la durée du travail et sa productivité » (1) va nous fournir des observations dont le rapprochement est immanquable avec la constitution des trusts et la recherche par ces vastes organisations des travailleurs les plus habiles. (Nous avons déjà donné (2) un extrait et les conclusions de ce travail d’une inappréciable valeur.)
- Parlant de l’Amérique « le pays des plus hauts salaires et du plus grand progrès dans la technique des machines », le professeur L. Brentano écrit :
- « La technique perfectionnée — surtout celle qui requiert l’emploi des machines plus rapides, plus grandes et plus compliquées qui, avec moins d’ouvriers , donnent plus de produits — n’est physiquement possible qu'avec des ouvriers plus exercés, bien rétribués et bien nourris, intelligents , capables de beaucoup de travail et pleins d’ardeur.
- De même que dans tous les pays, ce ne fut qu’après l’émancipation des esclaves et des serfs qu’il fut possible de passer à l’emploi de meilleurs instruments et de meilleures machines, il est indispensable que l’ouvrier libre arrive à une manière de vivre plus relevée, pour qu’il soit à même de manier ces merveilleux engins qui souvent exécutent aujourd’hui en une minute ce
- (1) Revue d’’Economie politique , n° du 4 avril 1893. Editeurs Larose et Forcel, 22, rue Soufflot, Paris.
- (2) Le Devoir, tome 20e, 1896, p. 708 à 718.
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- qui n’était autrefois l’œuvre que de mois et d’années...»
- Recourant à un travail de M. Schoenhof, un autre observateur en ces matières, le professeur Brentano lui emprunte ces lignes :
- ... « Là où comme en Amérique, les salaires jour-« naliers sont élevés, le premier elfort que font les « patrons est d’économiser sur le travail. La consé-« quence en est qu’en aucun pays du monde l’organi-« sation de la production n’est aussi parfaite qu’aux « Etats-Unis. Là, toute invention et toute améliora-« tion des procédés employés sont toujours bienve-« nues... Des machines qu’on fait travailler en Europe « jusqu’aux dernières limites du possible, sont mises « de côté en Amérique, lors même qu’elles ne seraient « usées qu’en partie, dès qu’un fonctionnement rend « possible d’effectuer le travail plus vite et par consé-« quent à meilleur marché. Le perfectionnement qui « vient à être réalisé quelque part est incontinent « adopté par tous les concurrents. Le résultat en est « l’économie du travail et il s’en suit une baisse de « prix de la production qui se présente aux Etats-Unis « comme une conséquence des hauts salaires. »
- Mais M. Schoenhof relève aussi...... « que ces per-
- « fectionnements techniques ne sont réalisables qu’avec « Vouvrier qui a été rendu capable d’une plus grande « intensité de travail par un salaire plus élevé et une « journée raccourcie. »
- Cette grande intensité de travail, cette aptitude à diriger des machines compliquées, ne sont obtenues, °n le conçoit, ni tout d’un coup, ni par saccades. Elles sont le fruit d’une amélioration graduée continue dans les conditions du travail ; amélioration qui élève l’ouvrier vers une conception de plus en plus haute du but de l’existence.
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- « Des améliorations de courte durée dans les conditions du travail, » écrit le professeur Brentano « n’exercent d’ordinaire aucun effet ou du moins aucun effet notable sur l’augmentation des services rendus. Car le premier effet de l’élévation des salaires est semblable au premier effet d’une amélioration matérielle dans la situation de la plupart des individus, c’est-à-dire une dissipation des recettes accrues... Mais si les améliorations survenues sont de plus longue durée, elles sont employées à une meilleure alimentation, à de meilleurs soins, à des délassements plus grands et plus moraux et permettent le développement des facultés intellectuelles , — en d’autres mots elles concourent à.....améliorer la manière de vivre des ouvriers.
- « Un degré plus avancé de civilisation ne peut s’obtenir par bonds... »
- Si donc les formidables trusts ou les vastes organi-tions coopératives veulent conquérir et garder la suprématie dans la production de la richesse, il faudra qu’ils organisent progressivement et d’une façon durable les meilleures conditions de vie pour les producteurs.
- « Nous savons tous, relativement à la stratégie, > conclut le professeur Brentano, « que la nation victorieuse sera celle qui pourra mettre sur pied les soldats les plus capables de servir et pourvus des meilleures armes, et nous ne reculons devant aucun sacrifice pour que notre patrie participe aux avantages que promettent tous les progrès militaires possibles. C’est exactement de cette manière que se réduit, en dernière analyse, à une question d’équipement en vue de la victoire, sur le marché du monde, le rapport décisif qui doit exister entre le travail et les frais de la production. Que le travail s’effectue à l’aide de tous les perfectionnements et en tirant parti de toutes les inventions,
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- que l’ouvrier soit bien entretenu et bien nourri ou mal payé et excédé de travail, voilà, à la fin de la lutte, d’où dépendra la victoire.
- « C’est un des faits les plus réjouissants que la réforme sociale qui est appelée à élever à un niveau supérieur des millions d’individus, soit aussi le seul moyen de faire parvenir une nation à la plénitude de sa puissance économique et politique...»
- La comparaison belliqueuse employée par le professeur Brentano, met en vif relief le lien entre ces questions de travail sur le marché du monde et l'organisation de la paix entre nations ; car il ne suffit pas de créer des produits, il faut ensuite les écouler, et que d’entreprises de conquêtes coloniales n’ont pas d’autre but que d’assurer au commerce de la nation agressive un peuple de consommateurs !
- Vve J.-B.-A. Godin , née Moret.
- (A suivre).
- -090»-
- ERRATUM.
- Documents biographiques, chapitre VIII (Le Devoir, numéro d’août 1903, p. 453, 14e ligne,) lire le passage sauté rapporté ci-dessous en italiques : Répartir les bénéfices au prorata des salaires convenus pour le travail et des intérêts également convenus pour le capital,.
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- LE DEVOIR
- LA COOPERATION
- La coopération de consommation en Allemagne.
- La plupart des sociétés coopératives allemandes sont restées longtemps groupées en trois grandes fédérations : La Fédération générale des sociétés coopératives agricoles , ayant son siège à Darmstadt ; la Fédération générale des sociétés coopératives rurales, connues sous le nom de « Fédération Raifïeisen » , ayant son siège à Neuwied ; enfin, l’Union générale des sociétés coopératives allemandes.
- Au 1er juillet 1902, la première comprenait 25 sous-fédérations , embrassant 8,863 sociétés, avec 600,000 membres; la seconde, 12 sous-fédérations, embrassant 3,850 sociétés, avec environ 300,000 membres.
- Le surplus des sociétés coopératives agricoles — l’Allemagne en comptait alors 16,097 — était affilié à 9 fédérations de moindre importance comprenant 3,850 sociétés, ou n’était affilié à aucune fédération.
- Quant à l’Union générale des sociétés coopératives allemandes, qui fut l’oeuvre personnelle de Schulze-Delitzsch, elle comptait au 1er janvier 1902, 952 sociétés de crédit affiliées à 27 fédérations ; 695 sociétés de consommation affiliées à 9 fédérations ; 93 sociétés de construction, formant une fédération, et 65 sociétés d’artisans affiliées à l’une ou à l’autre des fédérations nommées ci-dessus.
- Tandis que des tentatives étaient faites pour réunir en un seul groupement les deux grandes fédérations agricoles qui poursuivent un objectif commun, et ne sont séparées en somme, que par l’habitude d’agir isolément , des germes de dissociation se manifestaient dans l’Union générale. Il n’en pouvait guère être autrement.
- Deux groupements principaux, de force à peu près
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- LA COOPERATION
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- égales et également prospères, partageaient l’influence : les sociétés de crédit et les sociétés de consommation. Dans leurs orbites respectives, et suivant leurs affinités , évoluaient les autres groupes. Or, les intérêts représentés de part et d’autre étaient trop opposés pour que l’accord pût subsister indéfiniment.
- Le but des sociétés de crédit est de favoriser les intérêts des petits industriels ou des petits commerçants, qui les composent pour une grande part, au moyen d’avances faites à des taux modérés ; le but des autres est de se débarrasser du commerçant et de l’industriel en leur substituant, d’abord , la distribution coopérative, ensuite la coopération de production. L’antagonisme est donc bien tranché.
- Le conflit des choses s’accentue souvent par l’opposition des hommes. Mais avant cette intervention décisive , diverses causes ont concouru à précipiter l’inévitable séparation.
- Les deux principales furent : l’entrée de la masse ouvrière dans le mouvement coopératif, la conscience de sa force que la coopération distributive trouva dans le développement prestigieux du magasin de gros de Hambourg.
- Longtemps la socialdèmocratie allemande resta étrangère à la coopération. Ferdinand Lassalle la combattit comme impuissante, admettant tout au plus la coopération de production subventionnée par les pouvoirs publics. Tous les congrès socialistes sanctionnèrent cette condamnation, et celui d’Erfurt en 1891 alla même jusqu’à rayer de son programme l’exception admise par Lassalle en faveur des sociétés productives.
- Cependant, quelque temps après, sous l’influence de la propagande faite par Mme Adèle Gerhard, et par M. Bernstein, un des premiers et des plus marquants socialistes convertis à la coopération, les socialistes entrèrent en masse dans le mouvement. Des boulangeries, des épiceries se constituèrent un peu partout en Allemagne.
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- LE DEVOIR
- En 1894 fut fondée la Société de gros de Hambourg qui prit aussitôt un rapide développement.
- En 1895 elle faisait pour 1.880.000 marcs d’affaires
- 1897 » » 4.956.000 » »
- 1899 » » 6.296.000 » »
- 1900 » » 7.956.000 » »
- 1901 » presque 14.000.000 » »
- soit 19.000.000 de francs. En 1902, les ventes du magasin de gros ont dépassé 25.000.000 de francs.
- C’est autour du magasin de gros de Hambourg et de son organe hebdomadaire devenu le moniteur de la coopération distributive, que se formera le néo-coopératisme allemand.
- Le mouvement s’accélère. Hans le courant de la seule année 1901, 150 coopératives sont fondées, et les coopératives existantes se renforcent et prennent un essor inconnu jusque là.
- Les sociétés de crédit se sentent menacées dans la prépondérance qu’elles tenaient de leur supériorité numérique et de la prédilection efficiente du secrétaire général de l’Union, M. le Dr Crfiger. L’esprit nouveau qui souffle dans la coopération les inquiète. Ce n'est pas que les nouveaux adhérents à la coopération distributive, recrutés pour la plupart dans la socialdèmocratie se soient donné pour mission de la détourner de son véritable but et d’en faire en quelque sorte l’instrument des visées politiques du parti socialiste. Rien dans leurs déclarations, ou mieux encore dans leur attitude n’indique qu’ils aient eu l’intention d’être moins fidèles que les anciens éléments au pacte de neutralité politique.
- A qui la faute si, de plus en plus éclairés, les ouvriers reconnaissent qu’ils ont un intérêt primordial à ne pas se laisser exploiter par les intermédiaires du commerce et si le développement de la coopération doit avoir pour conséquence la disparition graduelle du petit commerce. Or, M. le Hr Crüger n’admet pas que les coopératives de consommation portent atteinte aux intérêts du petit
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- LA COOPÉRATION
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- • commerce. Il déclare dans son rapport au congrès de Dreuznach, en septembre 1902, que les sociétés affiliées sont des sociétés petites bourgeoises et désirent le rester et que les sociétés qui veulent la suppression du commerce ne sont pas à leur place dans FUnion générale.
- Le réquisitoire du docteur Crüger se terminait par la demande d’exclusion de 97 sociétés de consommation et du magasin de gros de Hambourg.
- L’exclusion fut votée par 268 voix contre 84. La plupart des autres sociétés de consommation suivirent les sociétés frappées dans leur retraite et constituèrent avec elles une nouvelle Fédération générale à laquelle donnèrent leur adhésion un grand nombre de sociétés de formation récente qui n’avaient jamais fait partie de FUnion, soit que l’admission leur ait été refusée, soit qu’elles aient préféré ne pas s’allier.
- Il est bien probable que les sociétés de consommation qui sont restées dans le giron de l’Union générale ne tarderont pas à en sortir, leur force de résistance à l’hostilité des sociétés de crédit se trouvant fort amoindrie.
- La nouvelle Fédération des coopératives allemandes de consommation a tenu son premier congrès à Dresde le 17 mai.
- Le gouvernement saxon s’y était fait représenter ainsi que les coopératives des pays suivants : Angleterre, Danemark, Hollande, Italie, Suisse, Autriche.
- Sept fédérations de coopératives de consommation, comptant 585 coopératives, y ont pris part. Ces 585 coopératives affiliées ont ensemble 439,588 membres et ont atteint, dans 1,165 succursales de vente, un chiffre d’affaires de 103,455,615 marks et réalisé un bénéfice net de 11 millions 889,123 marks.
- Le rédacteur de l’organe hebdomadaire du magasin de gros de Hambourg, M. Kaufmann, a présenté un rapport détaillé sur l’origine et le développement du mouvement coopératif en Allemagne.
- Le point capital du programme du Congrès était la
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- LE DEVOIR
- fondation .de l’Union centrale et la discussion des statuts.
- Le rapporteur, M. Radestock, de Dresde, exposa le projet qui a pour base les statuts .de l’Union générale de la Fédération suisse et de la Fédération « Vor-wârts », de Saxe.
- D’après* le projet de statuts qui a été adopté à l’unanimité , les coopératives isolées ne peuvent pas s'affilier, quand dans leur circonscription il n’existe pas une Fédération. Les Fédérations seules peuvent être admises. Sept de celles-ci, comme on vient de le voir, avaient déjà assuré leur adhésion, celles de Brandebourg, de Saxe, du Centre, du Nord-Ouest, de la Westphalie rhénane, du Sud, de la Thuringie. Comme huitième vient la Fédération pour les achats en gros (magasin de Hambourg). Deux Fédérations, celles de Lausitz et de Silésie, n’avaient pas encore pris de résolution à cet égard.
- Le Conseil d’administration est composé de la manière suivante : les présidents des Fédérations, un délégué du Magasin de gros et trois membres élus par le Congrès.
- A partir de 1904, l’organe du Magasin de gros (wochenbericht der Grosseinkaufsgesellschaft) deviendra celui de la nouvelle Union sous le titre de : Kousumgenossenschaliche Rundschau , organe de l’Union centrale des coopératives allemandes de consommation et de la Fédération des coopératives allemandes pour les achats en gros. Les bénéfices du wochenbericht, qui ont été l’année dernière de 8,000 marks, iront, à dater du 2 janvier 1904, à l’Union centrale.
- Les cotisations ont été fixées à 15 pfennigs pour chaque 1,000 marks du chiffre d’affaires, avec une contribution minimum de 10 marks et un maximum de 100 marks pour chaque société.
- La résolution suivante a été adoptée à l’unanimité :
- « Le Congrès coopératif déclare sous toute réserve
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- LA COOPÉRATION
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- que le seul but de l’organisation coopérative est le progrès économique et l’émancipation morale en particulier des classes inférieures du peuple, en même temps que l’augmentation du bien-être de toute la nation.
- « Il ne sollicite pour les coopératives aucun privilège ni faveur du gouvernement. Cependant, il proteste de toutes ses forces contre toutes les tentatives faites en faveur des entreprises particulières au détriment des coopératives. Il espère que les gouvernements et les parlements de l’Empire allemand, appréciant l’activité commune et utile des coopératives, repousseront tous les restrictions et exceptions proposées et qu’ils donneront aux coopératives les mêmes droits devant la loi. »
- Depuis le 1er avril, il paraît en Allemagne, un nouveau journal coopératif pour les femmes, édité par l’Office central de Hambourg.
- A côté de renseignements très utiles pour le ménage, pour l’éducation des enfants, de démonstrations favorables à la coopération, le journal coopératif féminin publie des feuilletons et des contes susceptibles d’intéresser son public.
- Dès que le journal fut constitué, il fut tiré à 120,000 exemplaires. Dès sa publication, il recueillit 22,830 abonnements et d'ici peu on espère le tirer à 200,000.
- Le prix du premier tirage est de 1 cent. 1/2. Voilà pourquoi des centaines de coopératives se sont abonnées pour un grand nombre d’exemplaires de façon à le distribuer gratuitement à tous leurs membres.
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- Congrès de la Fédération des coopératives socialistes
- belges.
- Le 12 avril dernier s’est tenu , à la Maison du Peuple de Bruxelles, sous la présidence de M. Louis Bertrand, directeur de l’excellente revue : Les Coopèrateurs belges, le congrès national de la Fédération des coopératives socialistes belges.
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- Un rapport de M. Victor Serwy constate que la Fédération des coopératives compte aujourd’hui 189 sociétés clientes, soit 45 de plus que l’an dernier, et que le chiffre d’affaires de 769,356 francs pour l’année 1901 s’est élevé à 1,211,349 francs en 1902.
- D’une façon générale, la coopération belge est en progrès. M. Victor Serwy estime à 210 environ le nombre des sociétés coopératives de consommation (boulangeries, magasins alimentaires, maisons du peuple, etc.) et à 29 celui des sociétés coopératives adhérentes au parti ouvrier ou sympathiques au socialisme. Non seulement il y a augmentation du nombre des sociétés, mais on constate presque partout un accroissement de l’effectif des membres, qui est de plus de 105,000, ce qui donne un total de plus d’un demi-million de consommateurs.
- Le chiffre des affaires est également en progrès, bien que la coopération ait eu à subir le contre-coup de la crise industrielle : salaire réduit, chômage temporaire.
- Le rapport signale encore, comme une cause de satisfaction, l’amélioration des procédés d’administration, la compréhension plus intelligente des rouages du commerce et de l’industrie manifestée par les gérants des coopératives. Les systèmes de comptabilité, les modes de contrôle, les procédés de fabrication, les manières de vente préoccupent davantage que par le passé les administrateurs de sociétés.
- C’est ainsi que les administrateurs ouvriers se préparent à l’examen sérieux des budgets des administrations publiques et font leur éducation de citoyen.
- A mesure que la coopération s’étend et pénètre, son rôle devient plus complexe. A côté des avantages qu’elle procure d’habitude à ses membres, on la voit se préoccuper de constituer des oeuvres de prévoyance, des caisses de pension, des bibliothèques populaires. Il y a aussi un désir commun : celui d’avoir sa Maison du Peuple-
- Il n’y a pas que des motifs de satisfaction dans la coopération belge. Comme la coopération des autres
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- pays, elle a, ça et là ses faiblesses, ses erreurs et ses défauts. M. Serwy déplore l’insuffisance des efforts tentés pour enrayer le fléau de la vente à crédit qui compromet l’avenir de la coopération et fausse l’éducation de la classe ouvrière, pour laquelle cette funeste pratique est l’enseignement de l’imprévoyance.
- A ce mal est venu se joindre, excité par la concurrence commerciale et même par la rivalité coopérative, l’appât des grosses ristournes de fin d’année.
- « On distribuera des 15 et des 18 0/0 aux coopérateurs, mais au prix de quels efforts, de quels casse-tête ! Heureux si on ne distribue pas des bénéfices non réalisés ! Heureux si on n’entame point les réserves ! Heureux si ce n’est pas au détriment de l’amortissement ! » Donc, guerre au crédit, guerre aux gros pour cent ! La coopération doit-être un instrument d’éducation administrative et morale. Elle ne peut-être une oeuvre de mercantilisme, mais une oeuvre avec un caractère de rédemption sociale.
- Dans cette pensée, il faut apprendre aux travailleurs « à laisser sur leurs bénéfices un tantième pour les institutions d’instruction, pour les oeuvres de propagande socialiste, pour l’achat de brochures, pour la formation de bibliothèques » ! Il faut leur apprendre aussi «àfortifier et à développer l’oeuvre collective en constituant de sérieux fonds de réserve, en rendant les amortissements plus conséquents, plus rapides ; à s’enorgueillir de l’érection de leur nouvelle Maison du peuple, de la construction d’un nouveau bâtiment, de l’érection d’une succursale, de l’adjonction d’une nouvelle branche, de l’ouverture d’une bibliothèque. »
- Revenant sur les améliorations déjà constatées dans les habitudes et les procédés coopératifs, le rapporteur en attribue pour une bonne part le mérite à la Fédération dont l’avenir est assuré. ^
- « Dans une chambre louée 15 fr., avec deux employés et un capital de 7.000 francs », dit M. Serwy, « nous avons conquis l’adhésion de plus de cent sociétés et fait
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- 700.000 francs d’affaires. Aujourd’hui, nous avons un magasin central, nous faisons 1.200.000 francs et toutes les sociétés coopératives qui se créent viennent à la Fédération ».
- La Fédération a essayé depuis trois ans de rapprocher la consommation de la production coopérative. En attendant le jour où elle pourra avoir ses ateliers et ses fabriques et les faire produire pour son propre compte, elle recherchera les moyens d’accroître les débouchés des sociétés de production. Le rapport signale enfin la nécessité de constituer une série de tracts et de brochures de propagande coopérative, et de créer une union de coopératives comme il en existe en Angleterre depuis nombre d’années, en France depuis peu.
- D’intéressantes résolutions ont été votées.
- On a décidé notamment qu’en vue de l’organisation d’un mouvement de propagande contre les protectionnistes et les agrariens, le bureau se mettrait d’accord avec le groupe parlementaire socialiste.
- Après un long débat, une révision des statuts a été faite dans ce sens : Toute société adhérente doit souscrire au moins une part de 100 francs. Elle s'engage à acheter à la Fédération, au cours de chaque année sociale, pour une somme égale à cinq fois, au lieu de dix, au moins le montant de sa participation dans le capital social. Le quart de la souscription est versé immédiatement après l’admission dans la société.
- Il est rappelé à cette occasion que par suite d’une modification votée l’année dernière, le fonds de réserve, composé de retenues sur les bénéfices sociaux, ne peut dépasser 25 0{0 du capital ; que ce fonds de réserve, déduction faite des sommes nécessaires au paiement des dettes, ne peut être partagé qu’en cas de dissolution et seulement entre les sociétés affiliées au moment de la dissolution et ce, en proportion de leurs versements ; et qu’il ne sera plus fait de retenue pour le fonds de réserve lorsque celui-ci aura atteint le quart du capital social.
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- Le Congrès de la coopération suisse.
- L’Union suisse des Sociétés coopératives de consommation, fondée en 1890, groupe actuellement 133 associations avec un total de 102,869 membres, possédant 494 locaux de vente ayant débité, en 1902, pour 387 millions de marchandises.
- En 1892, a été créé, pour la vente en gros aux sociétés faisant partie de l’Union, un « bureau central de vente », qui, Tan dernier, a fait pour 5 millions et demi d’affaires et réalisé un bénéfice de 45,433 fr. 22.
- L’Union a, chaque année, une assemblée ordinaire de délégués. Réunis en 1901 à Glaris, en 1902 à Baden, les délégués ont eu, cette année, leur réunion annuelle àVevey.
- Voici, d’après le Journal de Genève le compte-rendu du Congrès :
- La première séance a été ouverte le samedi 18 juillet, au théâtre de Vevey, sous la présidence de J.-F. Schaer, professeur de science commerciale à l’Université de Zurich.
- Etaient présents 165 délégués de toutes les parties de la Suisse. Après un poétique et patriotique discours d’ouverture de M. Schaer, l’assemblée a élu vice-président M. Alexandre Zahnd, président de la Société coopérative de consommation la « Ménagère », à Vevey. Les délégués étrangers sont : MM. J.-G. Gray, secrétaire général de l’Union coopérative britannique ; E. Kaltho-fen, président de la Coopérative de gros allemande, à Hambourg ; H. Lorenz, gérant de l’Union des coopératives de consommation de l’Allemagne ; J. Shillito, à Manchester , président de la Coopérative de gros anglaise ; le Dr Rutgers, à Utrecht, président de l’Union coopérative néerlandaise et William Maxwell, de Glasgow, président de la Coopérative de gros écossaise.
- Après les salutations d’usage, M. Chr. Gass (Bâle) vice-président du comité central, présente le rapport general. Il constate que l’Union est en progrès sur toute
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- la ligne. Depuis six ans, le nombre de sociétés qu’elle groupe s’est accru de 105 0/o ; celui des membres, de 93 O/o ; celui des locaux de vente et du débit, de 77 O/o ; les réserves, de 103 O/o.
- L’Union a adhéré à la coopérative de gros anglaise à Manchester ; c’est un pas vers l’organisation coopérative du commerce international. L’Union doit continuer à observer la plus stricte neutralité en matière politique et confessionnelle; elle a cependant pris position contre le tarif douanier. Elle a réuni 110,467 signatures référendaires.
- La Société coopérative des pharmacies populaires, à Genève, a demandé son admission dans l’Union. Ses statuts ne permettent pas au comité d'admettre une société coopérative lorsque, dans la même localité, se trouve déjà une société affiliée ; toutefois, comme la Société coopérative des pharmacies populaires ne fait aucune concurrence à la Société coopérative suisse de consommation, à Genève, qu’elle est fondée sur des principes absolument coopératifs , qu’elle est bien une société de consommation, le comité, par l’organe de M. le Dr Hans Müller, secrétaire, propose et l’assemblée vote son admission, et décide qu’à l’avenir on admettra des pharmacies coopératives dans l’Union suisse des Sociétés de consommation.
- Cette décision est d’autant plus intéressante que les pharmacies populaires, dont le droit à l’existence était contesté parles pharmaciens, ont obtenu, cette année, gain de cause devant le Tribunal fédéral. Fondées, il y a une douzaine d’années, par les Sociétés de secours mutuels, dans le but de fournir à leurs membres, ainsi qu’à tous les travailleurs dont les ressources sont précaires, des médicaments de premier choix à des prix aussi réduits que possible, les pharmacies coopératives de Genève sont prospères. Mise désormais à l’abri de la menace d’une suppression légale par un arrêt qui fait évidemment autorité sur tout le territoire helvétique, encadrée dans la puissante Union coopérative suisse, cette institution ne peut que se développer encore.
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- M. le Dr Hans Müller, secrétaire de FUnion, présente le rapport du secrétariat. Celui-ci a expédié 2000 lettres et 10.00 circulaires et imprimés. Le Coopèrateur suisse r- rédigé par M. H. Pronier, représentant de FUnion, pour la partie française, M. le docteur Hans Muller pour la partie allemande — en est à sa troisième année d’existence et tire à 3000 exemplaires.
- Le 16 janvier 1902 a paru, pour la première fois, un second journal, la Feuille coopérative populaire, qui tire à 50,000 exemplaires, et qui est destiné à répandre les idées coopératives.
- Le secrétariat a contribué de toutes ses forces à la lutte contre le tarif douanier. Il a fait une active propagande — 29 conférences dans 25 localités — en faveur des idées coopératives.
- M. B. Jâggi présente à son tour le rapport du « bureau central pour la vente des marchandises en gros aux sociétés de FUnion ». Ce bureau occupe 26* employés. Son débit a atteint plus de cinq millions de francs, supérieur de 20 0/0 à celui de 1901.
- Ces divers rapports sont approuvés à l’unanimité.
- Décharge est donnée au comité central des comptes et de gestion.
- Puis la première séance est levée.
- Au début de la deuxième séance M. J.-F. Schaer qui préside, lit d’abord une lettre de la Fédération des sociétés coopératives de Belgique, qui félicite l’Union suisse de sa belle et énergique campagne contre les droits protecteurs, et de ses efforts pour développer en Suisse l’esprit coopératif, puis il donne la parole à M. le Dr Hans Müller, secrétaire de FUnion, qui présente un rapport de circonstance en faveur de l’éducation coopérative. M. Müller présente des conclusions qui sont adoptées à l’unanimité.
- M. O. Beringer (Bâle), gérant de FUnion, présente un rapport sur les systèmes de contrôle du personnel chargé de la vente et des achats faits par les sociétai-
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- res. Il préconise spécialement l’inscription au carnet, le plus pratique pour les petites sociétés, et le paiement au comptant. Son travail sera imprimé et distribué.
- M. F. Furrer (Lucerne), membre du comité central, rapporte sur la position que l’Union prendra vis-à-vis de la révision de l’article 32 bis de la Constitution fédérale (deux litres). Il aboutit aux conclusions suivantes :
- 1. La révision projetée de l’art 32 bis ne restreindra pas la consommation des boissons alcooliques ; elle ne fera que renchérir considérablement les boissons alcooliques non distillées au seul profit des cabaretiers ;
- 2. Ce renchérissement ne fera qu’encourager l’abus de Feau-de vie ;
- 3. On doit par tous les moyens légaux s’opposer ‘à ce que la Constitution fédérale favorise ouvertement certains intérêts professionnels ;
- 4. Le rejet de la révision projeté de Fart 32 bis fixant à dix litres le minimum de vente des boissons alcooliques non distillées, est recommandé aux membres des sociétés de consommation lors de la votation populaire.
- Ces conclusions sont recommandées par M. Witz (Langenthal) au point de vue de la lutte contre l’alcoolisme, plaie de la société actuelle. Il est vivement applaudi. Il en est de même de M. Furholz (Soleure), qui qualifie de « Schwindel » les prétextes invoqués en faveur de la révision.
- L’assemblée, en se levant comme un seul homme, fait siennes les conclusions du rapporteur.
- M. T. Thomet (Berne) rapporte sur la question de la ristourne, par quoi l’on entend les répartitions faites par les sociétés coopératives à leurs acheteurs. Il propose à l’assemblée les thèses suivantes, qui sont adoptées à l’unanimité :
- « L’assemblée des délégués de l’Union suisse des sociétés de consommation considérant :
- lo Qu’une ristourne trop élevée arrête l’essor du mouvement coopératif, qu’elle suppose des prix de vente
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- élevés qui restreignent le débit et excluent des bienfaits de la coopération précisément les couches sociales auxquelles ils sont destinés en première ligne ;
- 2° Que les prix élevés poussent à négliger une des tâches principales des sociétés de consommation, notamment la régularisation des prix ;
- 3* Que les excédents provoqués par ces prix élevés fournissent aux autorités fiscales une occasion d’imposer les sociétés de consommation ;
- 4* Que le paiement d’une ristourne élevée se fait souvent aux dépens des allocations aux fonds de réserve ;
- Déclare :
- Le payement d’une ristourne modérée d’environ 5 à 8 OjO est recommandé aux sociétés ; l’assemblée estime qu’il n’est pas dans l’intérêt des coopératives d’aller au-delà du 10 0|0.
- La Société suisse des marchands de chaussures a boycotté FUnion des coopératives suisses. Le comité central examinera la question déjà à la prochaine assemblée.
- Sur la proposition du comité, la protestation suivante, présentée par M. le Dr Hans Müller, est votée à l’unanimité :
- Les délégués de l’Union suisse des sociétés coopératives de consommation prennent connaissance des données contenues dans les rapports annuels de la Société suisse des marchands de chaussures concernant le boycottage de la chaussure pour les sociétés de consommation ; elle désapprouve les moyens méprisables employés pour Inexécution du boycottage ; elle proteste contre le système d’espionnage employé pour découvrir les fournisseurs des coopératives.
- M. Greuter, gérant de la coopérative de consommation de Dubendorf, motive la proposition suivante, qui est aussi prise en considération.
- Les organes de l’Union sont invités à examiner ;
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- 1. S’il ne serait pas utile de former les cautionnements demandés aux fonctionnaires et aux employés de l’Union et des sociétés locales par le moyen d’une association mutuelle des personnes en question ;
- 2. Si l’assuranee du mobilier ne pourrait être entreprise par l’Union , ou si, du moins, on ne pourrait pas obtenir des sociétés d’assurance des prix moins élevés.
- L’assemblée a encore renvoyé, au comité central, des demandes tendant à l’organisation du débit de denrées agricoles et de fruits frais. Le comité central a également reçu mission d’examiner la question de l’assurance contre les accidents du personnel employé par les sociétés adhérentes à l’Union.
- L’assemblée a repoussé une demande tendant à l’octroi d’un crédit de 60 jours sans intérêt aux sociétaires qui ne disposent pas d’un fonds de roulement. Elle a reconnu en principe l’utilité d’un contrôle régulier et fréquent des denrées livrées par les sociétés adhérentes, mais elle n’estime pas que le moment soit venu pour l’Union de fonder un établissement dans ce but, comme on le proposait. ^
- Sont réélus membres du comité central : MM. E. Angst (Bâle), Dr R. Kündig (Bâle). Bârwarts (Bâle), J. Perrenoud (Chaux-de-Fonds), K. Frey (Frauenfeld), J. Borwald (Olten). En remplacement de M. Schaer, démissionnaire, M. le Dr R. Kündig est nommé président central de l’Union. Hérisau est désigné comme lieu de la prochaine assemblée et Baden comme section vérificatrice des comptes.
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- SUISSE
- La protection industrielle (1).
- Les Etats-Unis du Mexique viennent d’accéder à l’Union de la propriété industrielle, qui a, comme on sait, son siège à Berne.
- Jusqu’en 1900 les deux principaux actes diplomatiques conclus pour la protection de la propriété industrielle étaient :
- 1° La Convention de Paris du 20 mars 1883 qui a institué « l’Union internationale pour la protection de la propriété industrielle », et dont font actuellement partie : la France, la Belgique, le Brésil, le Danemark, les États-Unis, la Grande-Bretagne, l’Espagne, l’Italie, la Norvège, les Pays-Bas, le Portugal, la Serbie, la Suède, la Suisse et la Tunisie ;
- 2° L’arrangement de Madrid du 14 avril 1891, pour l’enregistrement international des marques de fabrique et de commerce, conclu entre la France, la Belgique, le Brésil, l’Espagne, l’Italie, les Pays-Bas, le Portugal, la Suisse et la Tunisie.
- Depuis la constitution de l’Union, les Etats contractants se sont efforcés d’y introduire des modifications en vue notamment d’amener l’adhésion de nouveaux pays. Ce résultat n'a pu être obtenu que le 14 décembre 1900, date à laquelle ont été signés à Bruxelles deux actes additionnels qui sont entrés en vigueur le 14 septembre 1902.
- Les principales modifications ainsi apportées à la Convention de 1883 sont les suivantes :
- « 1» L’indépendance réciproque des brevets obtenus pour la mène invention dans differents Etats ;
- « 2<> L’augmentation des délais de priorité qui ont été portés de six mois à douze mois en ce qui concerne les
- (t) Voir le Devâr, tome 26, p. 607.
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- brevets et de trois à quatre mois pour les dessins, modèles et marques ;
- « 3° La fixation d’un délai minimum de trois ans avant la déclaration de déchéance pour défaut d’exploitation dans le pays étranger et seulement dans le cas où le brevet ne justifierait pas des causes de son inaction ;
- « 4« L’insertion dans la Convention de 1883 d’une disposition assurant aux ressortissants de l’Union la protection contre la concurrence déloyale ».
- L’acte additionnel modifiant l’arrangement du 14 avril 1891, a pour but d’améliorer le système déjà très satisfaisant de l’enregistrement au bureau international de Berne, qui constitue certainement un des organismes les plus utilitaires de l’Union pour la protection internationale delà propriété industrielle.
- La réforme le plus intéressante réalisée par cet acte additionnel est celle qui consiste à intercaler dans cet arrangement un article 10 bis ainsi conçu :
- « Lorsqu’une marque déjà déposée dans un ou plusieurs des Etats contractants a été postérieurement enregistrée par le Bureau international, au nom du même titulaire ou de son ayant-cause , l’enregistrement international sera considéré comme substitué aux enregistrements nationaux antérieurs, sans préjudice des droits acquis par le fait de ces derniers. »
- Grâce à cette nouvelle disposition, le bénéfice de l’enregistrement peut être étendu aux marques de date ancienne, tandis que l’ancien régime ne pouvait profiter qu’aux marques de création récente.
- Sur la proposition de la délégation française, la conférence de Bruxelles a réduit les frais de cette opération en cas de dépôts simultanés. Un émolument de 100 francs est perçu pour la première marque et réduit à 50 francs pour chacune des autres marcues.
- En résumé, les améliorations apportées par les deux actes dont nous venons de parler, tout en apportant les solutions les plus conformes aux intérêts du commerce et de l’industrie du pays qui avait pris l’initiative
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- de l’Union, la France, permettaient d’espérer que de nouveaux Etats viendraient ajouter leur signature à celle des premiers contractants. Une adhésion de la plus grande importance a été celle de l’Allemagne, qui a commencé à produire ses effets le 1er mai dernier. Presque au même instant, dans le même domaine de la propriété industrielle, se produisait un autre fait non moins important, la révision législative qui permet enfin à l’administration et aux tribunaux des Etats-Unis d’appliquer d’une manière intégrale la convention d’union, à laquelle ce pays a adhéré des premiers.
- Bien que la convention eût été approuvé par le Sénat et ratifiée par le Président, les dispositions de la convention étaient restées lettre-morte aux Etats-Unis, la constitution américaine n’assurant l’exécution des traités ainsi approuvés que dans la mesure où la législation nationale en fournit les moyens. Or, ainsi que l’exposait le Journal de Genève, la loi américaine ne contenait aucune disposition assurant l’application du délai de priorité. Cette lacune était moins sensible aux Etats-Unis qu’elle ne l’eût été partout ailleurs, à cause delà largeur de la législation intérieure, qui permettait à l’inventeur d’obtenir un brevet valable pour toute invention divulguée moins de deux ans auparavant dans le pays ou au-dehors, et n’ayant pas fait l’objet d’une demande de brevet à l'étranger plus de sept mois avant le dépôt de la demande dans le pays. La durée du délai de priorité établi par la convention étant de sept mois, il en résultait que, par la simple application de la loi nationale, le déposant unioniste pouvait demander son brevet aux Etats-Unis dans les sept mois de sa demande originaire sans avoir à craindre l’effet de la publicité qui aurait pu être donnée à son invention dans l’intervalle de deux demandes.
- Il était cependant un cas où l’étranger placé au bénéfice de la convention internationale était en désavantage marqué vis-à-vis de l’inventeur américain : c’était quand il y avait collision entre demandes de brevet
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- américains et unionistes. En effet, tandis que les inventeurs américains pouvaient faire remonter leurs droits jusqu’à la date à laquelle ils avaient achevé l’invention aux États-Unis, les étrangers ne pouvaient remonter au-delà de la date de délivrance du 'premier brevet obtenu par eux dans un autre pays, ou de la date de la première publication imprimée faisant connaître l’invention. De là de nombreuses plaintes de la part des inventeurs unionistes, qui, aux termes de l’article 4 de la convention, devaient jouir d’un droit de priorité remontant à la première demande déposée dans l’Union.
- Cet état de choses a été modifié par la loi du 3 mars 1903, dont le but primitif a été de conformer la législation intérieure aux décisions de la conférence de Bruxelles portant de sept à douze mois le délai de priorité pour le dépôt des demandes de brevet dans le sein de l’Union. Mais en dehors de cela, le législateur américain a enfin consenti à assurer l’application intégrale de la Convention en ce qui concerne le délai de priorité, en disposant qu’une demande de brevet formulée par une même personne ayant déjà déposé une même demande dans un pays étranger accordant la réciprocité, aurait même force et durée que si la dite demande avait été déposée aux Etats-Unis à la date du dépôt effectué à l’étranger.
- La loi du 3 mars 1903 admet, en outre, tous les ressortissants de l’Union internationale au caveat, c’est-à au droit de déposer provisoirement une invention ébauchée, droit qui n’était accordé qu’aux citoyens des Etats-Unis et aux étrangers ayant résidé aux Etats-Unis pendant l’année précédente.
- Il était à prévoir que l’adhésion des Etats-Unis entraînerait à brève échéance celle du Mexique. Nous avons constaté cette adhésion au début de cet article.
- FRANGE
- Le Mètre international.
- Le système métrique se répand de plus en plus. Aujourd’hui il est obligatoire en Europe, dans les Etats
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- suivants : Espagne, Portugal, France, Belgique, Hollande, Luxembourg, Italie, Suisse, Allemagne, Autriche, Hongrie, Serbie, Bulgarie, Roumanie, Suède et Norwège ; hors d’Europe : dans les colonies françaises, en Tunisie, au Mexique, au Brésil, au Chili, au Pérou, dans la République Argentine et dans plusieurs autres pays de l’Amérique centrale et de l’Amérique du sud ; il est encore obligatoire en Egypte daus les transactions avec le gouvernement. Le système métrique est facultatif dans le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande, en Turquie, en Grèce, en Russie, au Japon, aux Etats-Unis. Au Danemark, sans être légal, il est employé dans toutes les statistiques officielles.
- Le Parlement, avant sa séparation, a voté une loi relative aux unités fondamentales du système métrique qui a rendu nécessaire la refonte du tableau des mesures légales annexé à la loi du 4 juillet 1837. On se rappelle que cette dernière loi a déclaré obligatoire en France le système métrique décimal.
- Le bureau national des poids et mesures, présidé par M. Mascart, membre de l’Institut, a procédé à ce travail de refonte. Conformément aux conclusions d’un rapport qui lui a été présenté par M. Benoit, directeur du bureau international des poids et mesures, le bureau national a rédigé le nouveau tableau qui, comme celui annexé à la loi de 1837, contient la nomenclature des diverses unités et leurs valeurs. Il donne, en plus, pour répondre à un voeu du comité international des poids et mesures, Pindication des signes abréviatifs des poids et mesures établis suivant une règle systématique qui leur permet de s’adapter aussi bien que possible aux diverses langues des pays dans lesquels le système métrique est employé.
- Dans quelqnes courtes notes qui accompagnent le tableau, figurent les définitions les plus indispensables éont certaines modifient les définitions du tableau de 1837 qui ne correspondent plus rigoureusement aujourd’hui aux données scientifiques actuelles.
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- La loi et le décret consacrant l’oeuvre du bureau
- national des poids et mesures ont été publiés nal officiel du 31 juillet. au Jour-
- Voici le tableau :
- Tableau des mesures légales
- Mesures de longueur.
- Noms. Valeurs. Signes abréviatifs.
- Myriamètre .... Dix mille mètres Mm.
- Kilomètre . . . Mille mètres km.
- Hectomètre .... Cent mètres . hrn.
- Décamètre. .... Dix mètres dam.
- Mètre (1),. .... Unité fondementale, m.
- Décimètre . ... Dixième du mètre dm.
- Centimètre . «.. Centième du mètre cm.
- Millimètre. • ».. Millième du mètre mm.
- Mesures agraires.
- Hectare ... ... Cent ares ou dix mille mè-
- très carrés ha.
- Are ... Cent mètres carrés a
- Centiare... .... Centième de l’are ou mètre
- carré ca ou m8
- Mesures des bois.
- Décastère.. .... Dix stères - das.
- Stère .. -. Mètre cube s. ou m1 * 3
- Décistère .. .. - . Dixième du stère ds.
- (1) Le mètre est la longueur à la température de zéro du prototype international, en platine irridié, qui a été sanctionné par la conférence générale des poids et mesures tenue à Paris en 1889 et qui est déposé au pavillon de Breteuil, à Sèvres.
- La copie n° 8 de ce prototype international, déposée aux Archives nationales, est l’étalon légal pour la France.
- La longueur du mètre est très approximativement la dix-millionniéme partie du quart du méridien terrestre, qui a été prise comme point de départ pour l’établir.
- L’unité de surface et l’unité de volume sont respectivement le mètre carré (m. 2) et le mètre cube (m. 3). On donne à la première le nom de centiare quand elle s’applique à la mesure des terrains, et à la seconde le nom de stère quand elle s’applique à la mesure des bois.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- Mesures de masse ou de, poids (l).
- Tonne Mille kilogrammes t.
- Quintal métriq. Cent kilogrammes q*
- Kilogramme [2). Unité fondamentale kg.
- Hectogramme .. Cent grammes hg.
- Décagramme... Dix grammes dag.
- Gramme Millième du kilogramme.. g-
- Décigramme ... Dixième du gramme d g-
- Centigramme... Centième du gramme cg.
- Milligramme... Millième du gramme....... mg.
- Mesures de capacité.
- Kilolitre Mille litres kl.
- Hectolitre Cent litres. hl.
- Décalitre Dix litres dal.
- Litre (H) 1.
- Décilitre Dixième du litre dl.
- Centilitre ..... Centième du litre cl.
- Millilitre Millième du litre ml.
- Monnaies.
- Franc Cinq grammes d’argent au titre légal
- Décime Dixième du franc.
- Centime Centième du franc.
- (1) La masse d’un corps correspond à la quantité de matière qu’il contient ; son poids est l’action que la pesanteur exerce sur lui. En un même lieu, ces deux grandeurs sont proportionnelles l’une à l’autre, dans le langage courant le poids est employé dans le sens de la masse.
- (2) Le kilogramme est la masse du prototype international, en platine irridié, qui a été sanctionné par la conférence générales des poids et mesures tenue à Paris en 1889 et qui est déposé au pavillon de Breteuil à Sèvres, i
- La copie n° 35 de ce prototype international, déposée aux Archives nationales, est l’étalon légal pour la France.
- La masse du kilogramme est très approximativement celle de 1 décimètre cube d’eau à son maximum de densité, qui a été prise comme point de départ pour l’établir.
- (3) Le litre est le volume occupé par un kilogramme d’eau pure à son maximum de densité et sous une pression atmosphérique normale.
- Le volume du litre est très approximativement égal à un décimètre
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- LE DEVOIR
- Jurisprudence : Le Syndicat des égoutiers de Paris.
- Le syndicat des égoutiers de Paris a intenté un procès en diffamation au journal F Eclair.
- Devant la 9e Chambre correctionnelle , le journal a opposé à Faction une fin de non recevoir fondée sur ce qu’aux termes de la loi de 1884 les égoutiers n’avaient pas le droit de constituer un syndicat.
- Le tribunal a admis cette théorie par un jugement qu’il est intéressant de reproduire, vu l’importance du principe mis en cause.
- « Attendu qu’aux termes des articles 2 et 3 de la loi du 21 mars 1884, « les syndicats ou associations professionnelles même de plus de vingt personnes exerçant la même profession, des métiers similaires ou des professions connexes, concourant à l’établissement de produits déterminés, peuvent se constituer librement sans l’autorisation du gouvernement.., » les syndicats professionnels ont exclusivement pour objet l’étude et la défense des intérêts économiques, industriels, commerciaux ou agricoles ;
- » Attendu, en conséquence, que le législateur a affirmé sa volonté de restreindre les effets de la loi à ceux qui appartiennent, soit comme patrons, soit comme salariés à l’industrie, au commerce et à l’agriculture ; que les travaux préparatoires confirment cette volonté ;
- » Attendu que vainement le syndicat des égoutiers de la ville de Paris invoque la régularisation de forme dont il a été l’objet, son admission à la Bourse du travail et les autres décisions administratives ou ordres du jour à la Chambre des députés qui auraient reconnu et consacré son existence ou celle de syndicats similaires, toutes ces mesures ne suffisant pas à créer un droit civil nouveau qui ne peut résulter que de la loi ;
- « Que vainement encore il argumente de ce que la loi du 30 novembre 1892 (art. 13) aurait admis d’autres professions* celle des médecins, chirurgiens-dentistes et sages-femmes, à constituer des syndicats professionnels,
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- alors que ces professions n'ont pas à étudier ou à défendre des intérêts de la nature de ceux que précise à titre exclusif la loi du 21 mars 1884 ;
- € Qu’il est facile de répondre à cette objection que, si une disposition législative nouvelle a été jugée nécessaire pour conférer ce droit aux médecins, chirurgiens-dentistes et sages-femmes, c’est précisément parce qu’ils ne pouvaient, sans cette disposition, prétendre au bénéfice de la loi de 1884 ;
- « Qu’il convient d’ajouter, au surplus, que cette disposition de la loi de 1892 contient explicitement la restriction que les syndicats dont elle autorise la formation pourront défendre leurs intérêts professionnels, mais seulement à l'égard des personnes autres que l’Etat, les départements et les communes ;
- « Que par suite , alors même que les égoutiers de Paris obtiendraient, contrairement à la réalité du droit établi par la législation en vigueur, de pouvoir être assimilés aux médecins, ils ne pourraient en se syndiquant défendre leurs intérêts professionnels à l’encontre du seul patron qui les emploie et qui est la ville de Paris ;
- « Attendu que la profession d’égoutier étant à Paris exclusivement relative à un service public d’hygiène et de salubrité dépendant de l’administration de la Ville, ne peut comporter l’étude ou la défense d’aucun intérêt économique, industriel, commercial ou agricole, et par suite ne permet pas à ceux qui l’exercent de constituer un syndicat en vertu de la loi du 2 mars 1884 ;
- « Que leur syndicat, qui paraît exister en la forme n’a point en réalité d’existence légale, sauf le droit pour les personnes qui le composent de se constituer en association sous le régime de la loi du 1er juillet 1901, ce qu’elles n’ont pas cru devoir faire jusqu’ici ;
- « Qufil ne peut, eu conséquence, former valablement une demande en justice,
- « Par ces motifs : le tribunal/accueillant la fin de non-recevoir opposée par les défendeurs à l’action, déclare cette action irrecevable en l’état, condamne les demandeurs aux dépens.
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- LE DEVOIR
- LA QUESTION DE LA PAIX
- Union interparlementaire.
- La conférence de l’Union interparlementaire s’est ouverte, à Vienne, le 7 septembre, dans le local du Reichsrath mis à sa disposition. Environ 550 délégués étaient présents. La France était représentée par 23 sénateurs et 46 députés.
- La première séance de la conférence a eu lieu en présence de M. de Koerber, président du conseil des ministres autrichiens, et de nombreux membres du corps diplomatique. Dans des loges beaucoup de dames très élégantes avaient pris place.
- Le docteur Ernst von Plener, appelé par acclamation au fauteuil présidentiel, a souhaité la bienvenue aux membres de la conférence.
- Il a fait ressortir les progrès que ridée d’arbitrage a réalisés dans les différents pays et a dit que ce fait prouvait que les Etats et les peuples ressentaient malgré tout un grand besoin de paix. L’orateur a ajouté que ce serait une illusion de demander, dès aujourd’hui, un désarmement général, et que l’on devait, pour le moment, savoir gré aux gouvernements de s’habituer à invoquer les tribunaux d’arbitres, en insérant dans les conventions spéciales une clause concernant l’arbitrage.
- M. Ernst von Plener a terminé en rappelant que le rapprochement des membres des Parlements de France et d’Angleterre avait eu lieu sous les auspices de l’idée d’arbitrage, et que ce fait avait favorisé et renforcé le mouvement en question.
- M. de Koerber, président du conseil, a pris ensuite la parole. 11 a déclaré, tout d’abord, que l’introduction
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- obligatoire de l’arbitrage, en cas de litige international, entre tous les Etats du monde civilisé, sera le couron-ronnement des efforts de la conférence.
- Il a ajouté que la génération actuelle n’approuve plus les guerres n’ayant d’autre but que la conquête sanglante des territoires et que l’ambition d’un seul était désormais impuissante à provoquer les conflits.
- Un signe caractéristique de notre temps, a-t-il dit, c’est que jamais les petits Etats n’ont été aussi assurés dans leur existence, c’est qu’on leur attache le rôle de tampon, destiné à empêcher une collision des chars des grands Etats, ou bien, comme on préfère le croire, c’est qu’on respecte leur indépendance. Quoi qu’il en soit, ce fait constitue une preuve convaincante des sentiments pacifiques des grandes puissances.
- M. de Koerber a terminé en affirmant que la monarchie austro-hongroise a toujours été un empire pacifique, qui n’a jamais tiré l’épée sans être provoquée, et en revendiquant pour son souverain le titre « d’empereur de la paix », une double salve d’applaudissements a salué cette péroraison.
- D’autres discours ont été prononcés par le comte Nigra, ambassadeur d’Italie, qui a fait remarquer que l’Italie fut le premier pays à insérer dans ses traités une clause d’arbitrage , et par le bourgmestre de Vienne, le docteur Lueger, qui, en souhaitant la bienvenue au Congrès, a dit que Vienne est la ville de la paix.
- M. Labiche, sénateur français, élu vice-président, a donné lecture au nom de M. d’Estournelles de Constant, empêché pour raison de santé d’assister à la conférence, de plusieurs motions dont la dernière exprime le voeu qne les gouvernements subviennent comme le fait la France, aux frais d’entretion de la cour d’arbitrage de La Haye.
- Lecture a été ensuite donnée des rapports sur les diverses questions à l’ordre du jour.
- La discussion de ces rapports a commencé, le lendemain, 8 septembre.
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- Au programme que nous avons publié dans notre numéro de mai, quelques additions avaient été faites par le Conseil interparlementaire qui l’avait finalement arrêté de la manière suivante :
- 1° Election du président et des vice-présidents.
- 2° Rapports des présidents de groupes.
- 3° Projet de résolution du groupe autrichien concernant la Cour permanente d’arbitrage de La Haye, rapporteur, M. le baron de Pirquet.
- 4° Proposition du groupe danois concernant la paci-gérance, rapporteur M. Bajer.
- 5° Insertion des clauses d’arbitrage dans les nouveaux traités de commerce, rapporteur M. Gobât.
- 6° Les bons offices, interprétation des articles 2 et 3 de la Convention de La Haye pour le règlement pacifique des conflits internationaux, rapporteur M. Gobât.
- 7° Neutralité des Etats Scandinaves, rapporteur M. Horst.
- 8° Union panaméricaine, relations à établir entre celle-ci et l’Union interparlementaire, rapporteur M. Bernaert.
- 9° Reprise des actes de la Conférence de La Haye.
- 10o Rapport au sujet de l’Union de la presse, rapporteur M. Gobât.
- 11° Ratification de la résolution du Conseil interparlementaire du 2 septembre 1901, concernant l’application de la Convention de La Haye.
- 12° Rapport du Bureau interparlementaire.
- 13° Nomination des membres du Conseil interparlementaire.
- 14<> Epoque et siège de la prochaine Conférence.
- 15° Imprévu.
- Les conclusions du rapport de M. le baron de Pirquet sur la question n<> 3 du programme, tendent à l’insertion dans tous les traités qui le comportent de la clause arbitrale, à la conclusion de traités généraux d’arbitrage et recommandent aux Etats de s’adresser, en cas de litige, à la Cour permanente de la Haye.
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- Les délégués qui ont pris la parole dans la discussion de ce rapport ont exprimé leurs préférences pour l’une ou l’autre de ces solutions qui n’ont rien d’ailleurs de contradictoire. Le comte Frédéric de Schoenborn , ancien ministre de la justice et membre du Tribunal arbitral de la Haye, en soutenant la proposition du baron de Pirquet, a plaidé en faveur du Tribunal de la Haye qui lui paraît un peu trop négligé.
- M. Roszkovski a parlé sur la proposition en vertu de laquelle les Etats devraient prendre l’obligation de conclure entre eux des traités d’arbitrage communs. D’après lui, cette idée ne pourra guère être réalisable que dans un avenir assez éloigné. « Par contre, « a-t-il dit, «la proposition du groupe autrichien de stipuler dans tous les traités des clauses arbitrales, est réalisable immédiatement, et serait d’une grande valeur pour le maintien de la paix. »
- Voici le texte de la proposition du groupe autrichien, proposition très intéressante en ce qu’elle rappelle tous les précédents de la pratique recommandée.
- « Considérant que, dans le courant du xixe siècle, un grand nombre d’Etats, en Europe et en Amérique , ont eu recours à l’arbitrage pour régler sans guerre des conflits sérieux, et se sont adressés, à cet effet, tantôt à des puissances neutres, tantôt même à des commissions ou à des particuliers, investis par eux du pouvoir de prononcer souverainement sur le litige ;
- « Considérant que, pour rendre plus habituel et plus certain ce mode de procéder, il a été proposé souvent de lier les Etats disposés à l’employer par des traités généraux et permanents d’arbitrage ; que des négociations ont été engagées dans ce but entre la Confédération Helvétique et la République des Etats-Unis;
- « Considérant que les gouvernements de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis ont conclu à Washington, le 11 janvier 1897, un traité d’arbitrage, et qu’il n’a manqué à ce traité, pour devenir définitif par l’approbation du Sénat américain, que deux voix, nécessaires
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- pour lui assurer la majorité exceptionnelle des deux tiers ;
- « Considérant que le royaume d’Italie et de la République argentine ont été plus loin en se liant, en 1898, d’une façon définitive , par un traité d’arbitrage , signé à Rome le 23 juillet de la dite année ;
- « Considérant que le Ministre des affaires étrangères de la Russie a, le 30 décembre 1898 , envoyé à tous les gouvernements dont les représentants sont accrédités à la Cour impériale, l’invitation de se réunir en conférence de la Paix à la Haye pour prendre des décisions concernant la diminution des armements, l’allègement des maux qu’amène la guerre, et l’introduction de l’arbitrage facultatif en cas de litige;
- « Considérant que le 29 juillet 1899, cette conférence a déclaré dans le titre IV, chapitre 1er, article 16 de ses décisions, « que l’arbitrage est reconnu par les puissances signataires comme le moyen le plus efficace et en même temps le plus équitable de régler les litiges » ; et qu’elle a réussi à instituer une Cour permanente d’Arbitrage international, dont le siège est à la Haye, et pour la constitution de laquelle la plupart des gouvernements ont nommé des représentants ou arbitres prêts à faire fonction de juges;
- « Considérant que l’Espagne a conclu, les 17 et 28 février 1902, des Traités d’arbitrage, d’une part avec les Républiques du Mexique et du Guatemala, d’autre part avec la Bolivie, l’Argentine, la Colombie, le Paraguay, le Salvador, Saint-Domingue et l’Uruguay, Traités dans lesquels les parties contractantes se sont engagées à soumettre toutes les controverses qui pourraient surgir entre elles — dans le cas où la décision ne pourrait être remise à des juges — à la Cour permanente créée à La Haye en 1899, conformément au Chap. III du titre IV des Conventions ;
- « Considérant que l’Autriche-Hongrie et la Bulgarie ont, le 8 mars 1902, à Vienne, conclu une convention consulaire, dans laquelle, par un protocole final, il est
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- dit que « les différends qui pourraient se produire tou-« chant l’interprétation de cette convention devront, <l lorsque les moyens de les arranger directement par « un accord amiable auront été épuisés, être réglés « par voie d’arbitrage selon les principes établis à La « Haye le 29 juillet 1899 »;
- « Considérant qu’en octobre 1902 les Chambres de la Confédération suisse ont pris un arrêté dans le même sens ;
- « Considérant que les Etats-Unis d’Amérique et les Etats-Unis Mexicains ont conclu, le 22 mai 1902, au sujet du « Fonds Pieux des Californies », un compromis établissant que ce différend serait soumis à la décision de la Cour permanente d’arbitrage international à La Haye et que cette Cour a rendu, le 10 octobre 1902, son arrêt, qui a réglé définitivement la question en litige ;
- « Considérant que le Gouvernement du Japon, d’une part, et les Gouvernements de France, d’Allemagne et de la Grande-Bretagne d’autre part, ont conclu , le 28 août 1902, à Tokio, un traité pour soumettre à la Cour permanente d’arbitrage international à La Haye — un désaccord qui s’est produit entre ces puissances touchant le sens réel et la portée des dispositions de quelques traités et autres engagements existant entre eux ; et que ce tribunal d’arbitrage est déjà composé de trois membres élus parmi les membres de cette Cour ; —la date de l’appel de la cause restant seule à déterminer ;
- « Considérant que l’arrangement du dernier conflit entre le Vénézuéla d’une part et l’Allemagne et la Grande-Bretagne d’autre part, a dévolu une partie des différends ( la priorité des dommages-intérêts ) à la compétence du tribunal de La Haye, qui doit être en outre saisi des réclamations de quelques autres puissances contre la République du Vénézuéla ;
- « La Conférence constate avec une vive satisfaction ;
- « qu’une Cour permanente d’arbitrage international existe depuis quatre ans à La Haye,
- » que divers Etats se sont engagés, dans le courant de l’année, à recourir à cette Cour,
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- « que cette cour est entrée effectivement en fonctions le 10 octobre 1902, en rendant un arrêt dans un différend entre les Républiques des Etats-Unis et du Mexique •
- « et a l’honneur d’inviter tous les Etats qui ont signé à La Haye les Conventions du 29 juillet 1899
- à insérer dans tous les traités qui le comportent la clause arbitrale,
- à conclure même entre eux des Traités généraux d’arbitrage,
- et à s’adresser de préférence, en cas de litige, à la Cour permanente de La Haye.
- « Le Secrétaire général de l’Union interparlementaire pour l’arbitrage international, M. le Dr Gobât, conseiller national à Berne, est chargé de communiquer cette résolution à tous les Gouvernements des Etats qui ont signé les Conventions arrêtées à La Haye, le 29 juillet 1899, de même qu’à tous les présidents des groupes de l’Union interparlementaire ».
- Cette proposition a été adoptée à l’unanimité ainsi que les autres propositions du programme dont le texte suit:
- Sur le n° 4 de l’ordre du jour
- « Considérant que l’article 27 de la Convention pour le règlement pacifique des confits internationaux, votée par la Conférence de la Haye de 1899, impose aux puissances signataires le « devoir, dans le cas où un conflit aigu menacerait d’éclater entre deux ou plusieurs d’entre elles, de rappeler à celles-ci que la Cour permanente leur est ouverte » ; et
- « considérant que l'accomplissement de ce devoir sera efficacement facilité si l’appel à l’arbitrage est fait par une alliance de puissances, puisque l’autorité en serait augmentée et la responsabilité diminuée, à mesure que s’accroîtrait le nombre des puissances alliées dans ce but ;
- « la Conférence interparlementaire exprime le désir que les puissances qui ont signé la dite Convention de la Haye s’entendent, autant que possible, pour agir en
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- commun et, de la manière la plus pratique, remplir l’obligation imposée par le dit article 27. »
- Sur le n° 5 de Tordre du jour :
- La Conférence rappelle aux membres de TUnion interparlementaire la résolution suivante de la Conférence de Berne (1892) :
- « La Conférence, considérant que la clause compromissoire dans les traités diplomatiques est le premier pas pour arriver à la négociation des traités d'arbitrage généraux entre nations, dont on doit favoriser l’adoption par tous les Etats civilisés, invite ses membres à pourvoir à ce que la clause d’arbitrage soit insérée dans les traités de commerce et de protection de la propriété industrielle, littéraire et artistique, qui seront soumis à la ratification des parlements dont ils font partie » et les invite à faire donner suite à cette résolution à l'occasion du renouvellement des traités de commerce ou de la conclusion de nouveaux traités.
- La meilleure formule parait être la suivante :
- « Les parties contractantes conviennent de soumettre toutes les difficultés auxquelles l’application du présent traité pourrait donner lieu à l’arbitrage, conformément aux prescriptions de la Convention de la Haye pour le règlèment pacifique des conflits internationaux, du 29 juillet 1899. »
- Sur le n° 6 de l’ordre du jour :
- « Attendu qu’aux termes de l’article 27 de la Convention pour le règlement pacifique des conflits internationaux signée à La Haye le 29 juillet 1899, les puissances signataires considèrent comme un devoir, dans le cas où un conflit aigu menacerait d’éclater entre deux ou plusieurs d’entre elles, de rappeler à celle-ci que la Cour permanente leur est ouverte et déclarent, en conséquence, que le fait de rappeler aux parties en conflit cette disposition, et le conseil donné, dans l’intérêt supérieur de la paix, de s’adresser à la Cour permanente , ne peuvent être considérés que comme actes de bons offices ;
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- « Attendu que, si l’offre des bons offices est imposée aux puissances signataires comme un devoir, cet acte constitue par lui-même une obligation morale et un principe du droit des gens ;
- « Considérant qu’au point de vue philosophique et éthique, comme au point de vue du droit et de la justice, les obligations morales et les principes du droit des gens ont un caractère immuable et ne peuvent changer de caractère par le fait qu’ils sont invoqués par ou pour un Etat qui n’a pas signé la Convention dans laquelle ces obligations et principes ont été posés ;
- « La Conférence estime que l’offre des bons offices ne peut en aucun cas et quels que soient les Etats auxquels ou pour lesquels elle s’adresse être considérée comme un acte peu amical et exprime l’espoir que les Etats rempliront le devoir que l’article 27 susmentionné leur impose dans tout conflit, même si les parties litigeantes ou l’une d’elles n’avaient pas signé la Convention de La Haye. »
- Sur le n° 9 de l’ordre du jour :
- « Considérant qu’aux termes de l’acte final de la Conférence de La Haye, du 29 juillet 1899, cette assemblée a renvoyé à un examen ultérieur un certain nombre de questions et manifesté le désir formel que de nouvelles Conférences soient tenues par la suite ;
- » Considérant que parmi ces points réservés se trouvent des questions d’une importance majeure, telles que celles de la neutralité et de la limitation des forces armées, dont la discussion est attendue avec impatience par toutes les nations civilisées ;
- « La Conférence interparlementaire exprime le vœu que les questions renvoyées par la Conférence de La Haye à un examen ultérieur soient traitées le plus tôt possible par une nouvelle Conférence. »
- L’intérêt de la séance s’est surtout porté sur la motion de l’Anglais Robertson proposant que la question du désarmement des armées de terre et de mer,
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- soit soumise à un nouveau Congrès des grandes puissances. M. Brunner (Angleterre), au nom de M. Robertson, retenu par une maladie, a développé cette proposition. MM. Stanhope, Long, Suape (Angleterre) et Cicotti (Italie) l’ont appuyée en faisant ressortir les charges militaires croissantes qui pèsent sur tous les peuples.
- M. Hirsch, allemand, s’est prononcé contre la motion. Tout en déclarant que les Allemands seraient fort aises que les armements puissent être diminués, il estime cependant qu’une partie du groupe allemand n’est pas encore en état de voter pour cette résolution en sa rédaction présente. Si les gouvernements en viennent à discuter la question du désarmement général, a ajouté l’orateur, nous bénirons leurs efforts.
- Finalement, la motion Robertson a été adoptée. Le président a fait remarquer que plusieurs membres de la conférence avaient voté contre.
- Un mémorandum avait été présenté à l’Union lui demandant d’intervenir en faveur de l'autonomie de la Macédoine. Elle a décidé de ne pas l’examiner, non seulement parce qu’il était anonyme, mais parce qu’elle s’est engagée, en principe , à ne pas discuter les évènements d’actualité.
- Le soir, la ville de Vienne offrait un banquet aux membres de l’Union interparlementaire. On s’est réuni à six heures dans la grande galerie , où le bourgmestre Lueger, paré de sa grande chaîne d’or, a reçu les invités par une allocution à laquelle M. de Plener a répondu. P,uis le bourgmestre les a conduits, à travers les diverses salles du musée de la ville, à la salle du banquet. On y a pris place à 40 grandes tables. On comptait 700 convives dont beaucoup de dames. Le premier toast à l’empereur François-Joseph « le monarque pacifique par excellence », a été prononcé en français par l’Anglais Stanhope. M. Passy a porté la s^nté de l’Autriche, de la ville de Vienne et de son
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- bourgmestre. Un conseiller municipal de Vienne, ie docteur Wesselski, a porté un toast aux dames très nombreuses dans l’assemblée.
- La Conférence interparlementaire a terminé ses travaux, le 10 septembre, par l’adoption de la résolution de M. Horst en faveur de la neutralité du territoire Scandinave.
- Elle a ensuite approuvé la résolution du conseil interparlementaire , en date du 2 septembre 1901, relative à l’exécution de la convention de la Haye.
- Elle a accueilli par des applaudissements le rapport de M. Gobât, sur l’activité de l’Union interparlementaire depuis le congrès de la Haye. M. Gobât y mentionne que depuis 1900, trente-six conflits internationaux avaient été soumis à l’arbitrage , et que plusieurs Etats avaient conclu entre eux des conventions d’arbitrage.
- Le comité a rayé de l’ordre du jour une motion de blâme contre l’Etat indépendant du Congo, présentée par un certain nombre de délégués anglais, qui aurait pu provoquer un débat orageux.
- M. RobstschefF, délégué bulgare, a exprimé le vœu que le sort des habitants des provinces turques d’Europe soit amélioré, grâce à une application prochaine de l’article 33 du traité de Berlin. Ce vœu a été accueilli par des marques d’approbation.
- Le comte Albert Apponyi s’est étendu sur futilité d’associer la presse aux efforts de la conférence interparlementaire.
- Une invitation du gouvernement des Etats-Unis de se réunir l’année prochaine à Saint-Louis, où doit se
- tenir, comme on sait, une Exposition universelle, â
- été acceptée.
- La Conférence a pris fin par les allocutions d’usage, après que l’on eût procédé à la désignation des membres .du Conseil interparlementaire.
- Un banquet a clôturé le congrès. Le président du
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- Conseil des ministres, M. de Koerlber, a prononcé nn discours dans lequel il a dit que les peuples ont reconnu la valeur de la paix qui permet le libre développement de l’activité humaine. C’est une mission sacrée de la société de paix de préparer la campagne pour les conquêtes pacifiques et cette mission enthousiasme de plus en plus le monde.
- M. de Koerber a terminé ainsi : « Luttez infatigablement en paix pour la paix, afin que la paix devienne l'inébranlable base qui soutiendra la vie commune des peuples ! »
- *
- ^ •#
- Le gouvernement persan devant le tribunal arbitral de la Haye.
- Les journaux ont annoucé que M. Philippe Meriat, architecte français, se propose d’assigner le chah de Perse, devant le tribunal arbitral de la Haye, en remboursement d’une somme de 300.000 francs, qui lui serait due pour l’édification du pavillon persan à l’Exposition de 1900.
- Si cette procédure est acceptée, elle pourra créer une jurisprudence nouvelle qui sera du plus grand intérêt et de nature à régler désormais les relations entre gouvernements et individus.
- La question est prédisement de savoir si le tribunal de la Haye, lié par la convention du même nom, pourra se déclarer compétent.
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- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
- La femme avocat
- On lit dans la Revue bleue, sous la signature de M. Louis Delzons :
- « Dès à présent, on est fixé sur quelques lourdes naïvetés, quelques réformes tapageuses, quelques audaces assez perfides, où le féminisme risque d’user ses efforts, et de prendre un fâcheux renom. Ainsi, il n’apparaît point que Faccès des femmes au barreau ait répondu à une nécessité, ni qu’elle puisse rendre à leur cause aucun service. Tous les tableaux de tous les ordres d’avocats de France sont ouverts aux femmes depuis 1901 : et deux femmes se sont fait inscrire à Paris ; encore, une des deux seulement s’essaie-t-elle à la pratique de la profession, avec beaucoup de mérites sans doute, mais avec, aussi, toutes les difficultés contre lesquelles on voit s’épuiser parmi les hommes, tant de talent, de savoir et d’énergie. Voilà une réforme qui n’a rien donné aux femmes, sauf peut-être le plaisir médiocre d’une conquête théorique. Il est permis de désirer que le féministe emploie mieux son action. »
- Ces conclusions nous paraissent bien hâtives. C’est également l’avis du Temps, qui l’expose en si bon termes que nous aurions mauvaise grâce à ne pas nous effacer devant lui.
- « Eh ! quoi ? » dit notre grand confrère quotidien, « Il n’y a que deux ans que les femmes ont le droit d’exercer la profession d’avocat, et vous vous vous étonnez déjà qu’elles n’aient pas encore envahi les prétoires! Voilà un étonnement qui va vite en besogne. On ne s’improvise pas avocat, et une réforme de ce genre ne peut donner ses fruits qu’avec le temps. Pour s’inscrire au barreau, il faut être an moins licencié en droit. Beau-
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- LE MOUVEMENT FEMINISTE
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- coup veulent même être docteurs afin d’acquérir un prestige qui n’est pas inutile dans une carrière aussi encombrée. Ne parlons que de la licence. On ne l’obtient qu’après trois ans d’études à la Faculté. Or, il n’y a que deux ans que les jeunes filles savent qu’elles peuvent entreprendre les études de droit avec la perspective d’un débouché pratique. Avant 1901, pourquoi auraient-elles recherché ce diplôme ? Il ne leur était d’aucune utilité. Depuis qu’il leur est utile, elles n’ont pas eu, même en faisant diligence, le temps de l’obtenir. En outre, tout le monde sait qu’un licencié ou un docteur frais émoulu de l’Ecole ne peut supplanter du premier coup les maîtres du barreau, qu’il faut de longs et patients efforts pour se faire un nom et une clientèle. Ces difficultés sont évidemment les mêmes pour les femmes que pour les hommes. Attendons. Ce n’est pas avant une dizaine d’années que nous saurons si les femmes pourront être nombreuses à profiter de la réforme de 1901.
- « Au surplus, même si la femme-avocat devait rester l’exception, cela ne prouverait nullement que la réforme fût vaine. Que veut-on dire lorsque l’on affirme qu’elle ne répondait pas à une nécessité? Apparemment, l’on entend par là qu’il y aurait toujours eu, sans elle, assez d’avocats. Là n’est pas la question. Il est fort possible que l’admission des femmes au barreau ne fût pas indispensable au bien de la société. Mais il suffit qu’elle ne soit pas nuisible. Des quantités de lois sont indifférentes à la société et utiles seulement aux individus. L’individu aussi a des droits; il doit avoir,tous les droits qui n’ont pas d’inconvénients sociaux. C’est le cas pour la réforme de 1901. Ne dût-il jamais y avoir qu’une seule femme pour désirer être inscrite au tableau d’un ordre d’avocats, puisque cela ne faisait de mal à personne de lui donner satisfaction, on a eu raison de modifier la loi. »
- II n’y a rien à reprendre à l’argumentation du Temps. Elle est susceptible toutefois d’un léger complément. Notre confrère a signalé l’impossibilité pour
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- les femmes qui se destinent au barreau d’obtenir en deux ans, le diplôme que la Faculté n’accorde qu'après trois années d’études. Voilà certes une raison qui pourrait dispenser d’énumérer les autres. Cependant, il en est encore une qui ne manque pas de valeur.
- Nul n’ignore, en effet, que les portes de la Faculté ne s'ouvrent que pour les personnes, de l'un ou l’autre sexe, pourvues du diplôme du baccalauréat classique. Or, tandis que l’enseignement donné à la moitié, pour le moins, dès 90,000 jeunes gens qui suivent les classes des 340 lycées et collèges français, a pour sanction finale le baccalauréat classique, le grec et le latin ne figurent pas dans le programme des 70 lycées et collèges où 12,000 jeunes filles reçoivent actuellement l’instruction secondaire.
- Dans ces conditions, peut-on être surpris que 21 jeunes filles seulement, la plupart étrangères, viennent s’asseoir à côté des 10,500 étudiants en droit de nos Facultés.
- Si les antiféministes triomphent de cette disproportion, c’est qu’ils ont le triomphe facile.
- Quant aux féministes, s’il en est qui ont besoin d’être réconfortés dans leur foi, nous leur conseillons la lecture du passage suivant d’un article publié par Mme la doctoresse Schirmacher, dans la Revue, ancienne Revue des Revues :
- « Les féministes allemandes possèdent une organisation importante en vue de la défense de leur droit juridique. Depuis dix ans, leur intérêt pour les questions légales s’est accru, leurs connaissances, dans ce domaine, ont sensiblement augmenté. Leur activité purement honorifique, dans les 26 bureaux de consultation juridique, leur permet de rendre des services incontestables à leurs soeurs moins fortunées, de rapprocher les classes, non par la charité qui humilie, mais par le travail et la sympathie qui élèvent. Confrères modernes de la délicieuse Portia de Shakespeare, elles s’efforcent d’empêcher l’injustice, de prévenir les malen-
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- LE MOUVEMENT FÉMINISTE
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- tendus irréparables et de diminuer les occasions de discorde. Médiatrices/ conciliatrices, elles sont dans ce qu’il est convenu d’appeler (trop exclusivement à notre avis) le rôle de la femme.
- « Mais elles remplissent ce rôle en femmes conscientes, en femmes instruites et renseignées, en femmes d’expérience. Et elles se rendent compte du lien qui existe entre leur travail individuel et la vie générale de la nation. Celles qui, en Allemagne, cherchent à établir la « Paix des dames » savent que, modestement mais efficacement, elles travaillent à la paix sociale. »
- j*..
- Le travail de nuit des femmes.
- La commission internationale pour la protection légale des travailleurs s’est réunie à Bâle, le 9 septembre. Trente délégués étaient présents, parmi lesquels les représentants des gouvernements de la France, de la Belgique, de l’Italie, de l’Autriche-Hongrie, du Luxembourg, des Pays-Bas et de la Suisse.
- La commission, sur la question du travail de nuit des femmes, a adopté la résolution présentée par MM. Mille-rand et de Berlepsch, chargeant le bureau de l’Association internationale de prier le Conseil fédéral de la Suisse de convoquer à une conférence internationale les gouvernements.
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- NOUVELLES
- DE LA
- SOCIÉTÉ Dll FAMILISTÈRE DE GUISE
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- 41* FÊTE DE L’ENFANCE
- Dimanche 6 et lundi 7 septembre 1903
- PROGRAMME DE LA CÉRÉMONIE AU THÉÂTRE
- Dimanche 6 septembre, à 3 heures du soir.
- 1« ülarche des Parisiennes ........................... Clérice.
- 2° mon village est le pins beau, chœur à 4 voix par les
- élèves............................................ P. Pastor.
- 3° JL’Espiègle, polka.................................. Hemmerlé.
- 4° Discours de rAflministrateur-Glérant.
- 5° La Gerbe d’or, Valse................................ Hemmerlé.
- 6° Chant du soir, chœur à 4 voix par les élèves........ Kreutzer.
- 7° Distribution des 3*rïx.
- SORTIE DU THÉÂTRE
- 8° (Dans la cour de l’Aile droite), Jour de fête, fantaisie. Gabriel Parés. A l’issue de !a cérémonie, Place du Familistère, Mouvements d’ensemble en musique par la Société de Gymnastique « La Pacifique ».
- A 8 heures du soir, FÊTE DE NUIT sur la pelouse près l’Aile droite.
- Grandes Illuminations.
- De 8 heures à 10 heures, CONCERT PAR L’HARMONIE.
- SÉANCE DE CINÉMATOGRAPHE A l’issue de la Séance, Bal à grand orchestre.
- Lundi 7 septembre
- De 3 à 4 heures, Bal d’enfants dans la cour du Pavillon central.
- A l'issue du Bal, des rafraîchissements et une collation seront servis
- aux enfants.
- A 8 heures du soir, Bai public et gratuit dans la cour du Pavillon central Les travaux des Elèves seront exposés au Foyer du Théâtre.
- Une fête analogue a été célébrée pour la 1&° fois, huit jours auparavant, au Familistère de Schaerbeek-Bruxelles.
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- Discours de M. L.-V. Colin, Administrateur-Gérant.
- Mes chers amis,
- Ces rangées de volumes, que je vois autour de nous, me font douter qu’il existe vraiment, comme on l’affirme, une crise de la librairie.
- La valeur de chacun de ces livres réside dans le mérite qu’il représente. Combien de travail, d’obéissance, de bon vouloir, avez-vous donc montré pour exiger une représentation aussi volumineuse et comment votre président va-t-il pouvoir vous féliciter suffisamment ?
- Je sais que ces félicitations mettent quelque peu votre patience à l’épreuve puisqu’elles prolongent votre attente ; je sais que le rôle du président ne commence à devenir réellement intéressant pour vous que lorsqu’il se lève pour indiquer que la cérémonie est terminée, mais encore faut-il qu’il accomplisse sa mission et qu’il accompagne ses félicitations d’une petite leçon qui sera la dernière de l’année.
- Avant donc de lever la séance, ce qui veut dire : les vacances commencent — phrase par laquelle dans la plupart des écoles on ouvre toutes grandes les portes de la liberté et qui, au Familistère, signifie seulement : relâchement des études, absence de contrainte et plaisir des promenades —je tiens àyous causer un peu, très peu, d’un sujet sur lequel je reviens souvent. Si j’avais à donner un titre à cette causerie, je l’écrirais : « De votre éducation sociétaire au Familistère. »
- Je vais d’abord, comme d’usage, rappeler les nombreux succès que vous avez remportés. J’ai remarqué, j’aurais même mauvaise grâce à le dissimuler, que les examens du certificat d’études primaires ont été, pour le canton de Guise, beaucoup plus faciles cette année que les années précédentes. Est-ce un hasard, en est-il de même ailleurs, est-ce une situation générale néces-
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- LE DEVOIR
- sitée par des préoccupations d’ordre supérieur ? Nous ne le rechercherons pas, nous le constaterons, sans même dire que c’est un mal, mais en disant que ça n’est peut-être pas un bien et en vous concédant, pour ne pas diminuer le mérite des triomphateurs, que si l’examen eût été plus difficile , nos trente candidats eussent néanmoins été reçus.
- Dans la cinquième année primaire, professeur M. Moiroud, nous avons présenté au certificat d’études primaires 16 garçons et 9 filles, tous ont été reçus. Dans la quatrième année primaire, professeur M. Dehorter,
- 2 garçons et 3 filles ont été présentés, tous ont été reçus : au total 30 élèves présentés et 30 reçus. {Applaudissements).
- Au concours ouvert par le « Manuel général ». entre toutes les écoles de France, sur les facultés suivantes : Arithmétique, Orthographe et Composition française, dans la première section comprenant les élèves âgés de plus de 13 ans, Jamart Andréa, du cours complémentaire, professeur M. Dequivre, a été classée première avec 70 points, la seconde en ayant 65. {Applaudissements).
- Dans la deuxième section (filles), comprenant les élèves au-dessous de 13 ans, Lanciaux Germaine, également du cours complémentaire, a été classée 66e.
- Dans la deuxième section (garçons), Allart André a été classé 64e.
- Pour la première fois, nous avons, cette année, présenté des élèves au certificat d’études complémentaires. 4 élèves du cours de M. Dequivre ont passé l’examen.
- 3 ont été reçus, ce sont :
- Lecrux Lucie,
- Carpentier Angèle,
- Jamart Andréa.
- L’élève Buridant Marie, du cours complémentaire, a subi avec succès l’examen du brevet élémentaire devant la commission à Laon.
- A l’Ecole nationale professionnelle d’Armentières, le
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- jeune Roy Julien vient de terminer dans de bonnes conditions, sa deuxième année ; nous espérons le voir passer avec suceè.s, l’année prochaine , son examen d’admission à l’Ecole des Arts et Métiers de Lille.
- Le jeune Lanciaux Maurice vient d’achever, à notre entière satisfaction, sa première année à l'Ecole professionnelle de Reims ( section commerciale) ; ses notes de conduite et de travail lui ont valu le prix d’honneur et le premier prix d’excellence. Je suis heureux de dire que les sacrifices qui ont été consentis pour lui ne pouvaient être plus profitables. (Applaudissements)
- En résumé, bonne année scolaire et nombreux succès. Je tiens à en remercier vos professeurs dont la mission ingrate n’épuise pas le dévouement ; ne sachant pas de tâche à encourager mieux que la leur ; persuadé que rien n’est sensible au maître comme la proclamation des résultats qu’ont obtenus ses élèves, je me fais un devoir d’y applaudir et d’apporter à tous les félicitations les plus vives de l’administration. (Applaudissements.)
- Sans, pour cela, amoindrir ces compliments, je signale en passant quelques petits méfaits regrettables au point de vue moral. Des habitants de Guise, nos voisins, ont souvent à se plaindre de la conduite de certains élèves à leur égard. Nous avons pu, tout d’abord, considérer ces incartades comme de la gaminerie, mais elles se sont renouvelées, marquant ainsi une tendance à ne respecter ni les propriétés ni les personnes. J’invite les maîtres et les parents à réagir contre ces pratiques qui aboutiraient à nous établir une réputation de mauvaise éducation.
- Je reviens à mon sujet ; je serai bref, puisqu’aussi bien tous les ans je formule les mêmes espoirs, je pourrais presque dire les — mêmes regrets.
- Il y a quelques années, je vous disais :
- «Pour vous, enfants du Familistère, votre éducation doit être aussi une préparation et un entraînement à tous les devoirs que vous imposera, bientôt, votre qua-
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- lité de travailleur, membre d’une association prospère destinée, comme l’a dit son fondateur, à vous donner à tous l’accès à l’aisance et à satisfaire au droit naturel des faibles en leur assurant le nécessaire à l’existence.
- « Les leçons de morale doivent donc vous préparer à l’accomplissement de vos devoirs professionnels et sociétaires .
- « Chacun de vous sera appelé, dans cette association, à remplir un rôle, à exercer une profession que les circonstances ou ses aptitudes lui auront assignée ; qu’il sache bien que, seul, l’exercice consciencieux de cette profession l’appellera au bénéfice commun ; qu’il n’a pas le droit de vendre à faux poids ou de tromper sur la qualité de la marchandise ; qu’il doit rendre tous les services que l’association peut attendre de lui. »
- Eh bien, mes amis , votre apprentissage sociétaire ne répond pas tout à fait à ce programme. L’idée qui vous est faite de l’association conduit certains d’entre vous à se reposer déjà sur elle avant qu’ils y soient entrés. Ils escomptent ses bienfaits avant d’avoir mesuré la dette qu’elle leur réclamera et cela avec une tendance bien marquée à limiter leur peine en limitant leur ambition à ces seuls bienfaits.
- Je sais des jeunes gens — ce sont des exceptions , je me hâte de le dire — qui, à peine entrés à l’usine, parlent déjà de leur retraite et formulent presque des regrets d’avoir encore tant de travail à fournir avant d’en profiter.
- J’en sais d’autres qui, en quittant les classes , manifestent le désir d’obtenir à l’usine un emploi aussi peu fatigant que possible, en acceptant, par avance, la diminution de gains qui en découle.
- J’essaie de donner satisfaction à ces désirs, chaque fois qu’ils sont motivés par une raison physique tangible ; mais parfois je dois reconnaître qu’il n’y a pas de raison et j’en suis peiné.
- La mutualité aurait-elle pour résultat d’atrophier
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- des énergies, de paralyser des volontés, de briser des initiatives ?
- Il ne faut pas encore y croire; mais, pour y parer , il est nécessaire que le maître, avec une inflexible patience, en vous montrant sans cesse le but de cette association , développe chez vous l’esprit d’initiative , le désir de travailler énergiquement, qu’il vous fasse sentir la nécessité où vous serez de produire le plus et le mieux possible, afin d’améliorer votre situation personnelle par des gains plus forts, et de payer loyalement votre tribut à la communauté.
- Je voudrais que l’école vous inculquât cette notion de solidarité qui vous conduirait à ne jamais penser au « tous pour chacun » sans penser au « chacun pour tous», qui vous pousserait à accomplir vos devoirs, dans toute la mesure de vos forces , avant de penser à vos droits.
- Je voudrais, en un mot, que vous fussiez préparés, sans exception, à -entrer dans l’association comme producteurs ne songeant pas prématurément à devenir des consommateurs.
- Cet état d’esprit ne se développera sans défaillance que si les efforts des parents se joignent à ceux des maîtres; mais, si les premiers font parfois défaut, les seconds n’en doivent qu’être plus énergiques et plus tenaces. C’est évidemment la partie la plus délicate de la tache d’instituteur au Familistère, puisqu’il s’agit d’aiguiller les jeunes rêves des élèves vers un autre idéal que celui de vivre sans efforts et dans une douce quiétude sous la sauvegarde de la mutualité.
- J’entends bien vos maîtres me dire avec le fabuliste :
- Chacun tourne en réalité
- Autant qu’il peut ses propres songes.
- L’homme est de glace aux vérités Il est de feu pour les mensonges.
- Soit, mais leur mérite sera proportionnel à la difficulté et il sera grand s’ils parviennent à faire naître suffisamment ce sentiment du devoir sociétaire pour
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- LE DEVOIR
- que vous en laissiez tous percevoir le reflet dans votre manière d'être quand vous serez une unité dans la collectivité. Ils prépareront ainsi à l’œuvre de Godin de fermes soutiens, des hommes courageux, d’autant plus indépendants qu’ils seront énergiques et travailleurs, poursuivant sincèrement ce noble but : faire vivre et prospérer l’œuvre commune, de façon à la maintenir comme exemple indiscutable de l’émancipation du travail, pour le grand profit de notre démocratie.
- ( Vifs applaudissements.)
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- VIE D’HÔTEL
- Par Henry GRÉVILLE
- {Suite.)
- — Dame ! si papa savait que je pioche ma licence en envoyant des caricatures aux journaux illustrés, ça l’indisposerait peut-être en ma faveur !
- — Oh ! Gaëtan ! fit Colette indignée, ce français ! Papa aurait lieu en effet...
- — Sois tranquille ! Quand le moment sera venu, je collerai l’examinateur sur un point délicat de n’importe quelle syntaxe. Mais tu ôtes ton corset pour dormir, je suppose? Laisse-moi ôter mon français de cérémonie entre nous, dis?
- Tout le monde fut désarmé, et la famille procéda à une critique aussi judicieuse que sincère de la série d’illustrations.
- — C’est décidément très drôle ! déclara de Vautrait. Et tu fais cela par amour de l’art?
- — Je n’en sais rien, répondit candidement Gaëtan. Je n'ai pas encore été invité à passer à l’administration.
- Le lendemain matin, le courrier lui apporta une lettre et un mandat. On lui envoyait cent francs , et on lui demandait d’autres dessins. Il courut chez sa sœur Céphise.
- — Voilà, dit-il en exhibant les deux papiers; je suis collaborateur de la Revue désopilante, si je veux. J’ai envie de la lâcher, et de m'adresser à un plus grand journal.
- — Tu m’as l’air de ne pas avoir perdu ton temps à Vichy ! répliqua Mme Carval. Tu les accuses d’être pratiques là-bas, mais il me semble que chez toi, ce côté-là ne laisse rien à désirer !
- — Tu voudrais me voir reconnaissant ? Oh ! ma
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- LE DEVOIR
- sœur! je te croyais plus nouveau jeu. Est-ce que tu penses que la dite Revue me publie et me paye parce qu’elle m’aime ? Moi, un inconnu ? Tu ne le voudrais pas ! Pour elle , s’entend ; ça prouverait qu’ils ont dans leur plafond la plus sentimentale des araignées, et ça ne serait pas pratique du tout ; il n’y a pas de tête de loup qui tienne contre cette araignée-là ! On me publie parce qu’on trouve que ça en vaut la peine, et on me paye, — peu , — parce qu’on a peur que je ne veuille pas continuer pour mon plaisir. Qu’est-ce que ça prouve? Parbleu ! ça prouve que j’ai du talent? Et dire que chez nous, personne ne s’en était jamais douté ! Pas même moi! Ni papa non plus, c’est une justice à lui rendre.
- — Pauvre père! dit Céphise, j’ai une lettre de lui ce matin. Il se tourmente à propos de maman... elle va très mal, maman, tu sais.
- — Cela se voit de reste. Mais on ne le dit pas à papa, je présume?
- — Bien entendu ; et il a des ennuis là-bas... Je crains qu’Armand ne soit obligé de partir le mois prochain.
- Gaëtan devint soucieux. Se trouver le seul homme de la famille avec son beau-frère Roger lui semblait un poids bien lourd ; il aimait beaucoup de Vautrait, mais il ne se sentait pas en communion d’idées et de sentiments avec lui comme avec Carval. La joie nouvelle du jour présent l’aida à renvoyer cette préoccupation à un autre moment.
- — Céphise, dit-il, nous parlerons de maman ensuite. Je crois que nous nous sommes tous trompés sur ma vocation, moi tout le premier. Je ne te l’ai pas dit, mais en passant par Paris, l’autre jour, j’ai été voir mon ancien professeur de dessin , et je lui ai montré ce que je faisais. C’est lui qui m’a encouragé à envoyer mes caricatures à la Revue ; il m’a dit que c’était remarquable , — remarquable, entends-tu ? et que si je voulais m’appliquer, je pourrais me faire une belle situation de ce côté-là.
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- VIE D’HÔTEL
- — Mais il faudrait t’appliquer! insista Céphise. Veux-tu un avis salutaire? Prépare ta licence, ne lâche pas la philologie , et fais de la caricature à côté, sous ton nom de Parafe, puisque Parafe il y a ; lorsque tu seras bien sûr de l’avenir, eh bien, tu choisiras. De la sorte, papa ne pourra pas te blâmer.
- — Tu parles d’or, Céphise de Bon Conseil. Je t'embrasse pour la peine, et je vais méditer tes paroles.
- Sa méditation le conduisit dans le parc, à l’endroit où jouaient de préférence ses neveux, avant le déjeuner. En traversant le salon, il avait cueilli au passage un modeste album de toile grise, muni de son crayon , et, tout en faisant de grandes enjambées, il se remémorait une foule d’esquisses, ensevelies au fond de ses cartons, pleines de drôlerie inattendue ,• futurs documents pour de grandes publications qui le rendraient célèbre et riche.
- — Voilà, pensait-il, ce qui serait malin ! ce serait de trouver un genre qui serait amusant, comique, sans être précisément de la caricature; que les choses fussent drôles, sans être ridicules... oui, mais on ne recommence pas Boutet de Monvel... Bah! il y a de la place à côté, sans recommencer personne.
- Il arriva près d’une petite pièce d’eau, close d’un grillage, où l’on avait, suivant son désir, de l’ombre ou du soleil à toute heure du jour, et où deux douzaines d’oiseaux aquatiques s’ébattaient d’une façon réjouissante.
- Comme il approchait, ses neveux coururent à lui avec des cris de joie.
- — Fais-nous des canards, oncle Gaëtan.
- — Des canards? Il y en a sur l’eau, répondit-il.
- — Les tiens sont bien plus drôles! fit José.
- — Indigne flatteur! Ils sont plus laids. Bonjour, mademoiselle.
- Ceci s’adressait à Mamie, assise sur un banc, à l’ombre, et dont pourtant les joues étaient roses comme des pêches mûres.
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- LE DEVOIR
- — Des canards ! répétaient obstinément les deux frères, sur l’air connu : Des lampions!
- Le jeune homme s’assit, pas très loin de Mlle Greslin, car le banc n’était pas long, tira son crayon, ouvrit son album et se mit à copier consciencieusement les mouvements des animaux qui s’ébattaient devant lui. La cane de Barbarie, suivie de ses canetons, posait avec toute la complaisance d’un modèle attitré ; aussi se vit-elle reproduite de face, de dos, de profil, de trois quarts, et finalement, à la grande joie des petits garçons, la queue en l’air, le corps plongé dans l’eau frémissante.
- — Maintenant, miochons, dit-il en fermant l’album, allez déjeuner ; voici votre bonne qui vient vous chercher.
- — Donne les canards, demanda Jean tendant la main vers l’album.
- — Je ne donne plus mes dessins, fît l’oncle avec infiniment de majesté. Ils valent de l’argent à présent : ils sont devenus des autographes, tout d’un coup, sans prévenir. Filez donc, jeunes gens ! Vous n’avez pas la moindre notion de l’exactitude !
- Les enfants s’en allèrent , un peu déconcertés ; pour sauver les apparences, Gaëtan continua de dessiner des queues dressées de canards, de plus en plus minuscules , jusqu’à n’être plus qu’un accent circonflexe.
- — C’est l’effet de la perspective, dit-il en posant un point final.
- Mamie le regardait faire avec intérêt, sans se rapprocher, si bien que son cou délicat était tendu vers l’album, par un joli mouvement d’oiseau. Il la regarda de côté, le cou se retira doucement, et Mamie eut l’air d’une demoiselle bien élevée.
- Le soleil, haut dans l'azur, dorait devant eux la petite mare, et faisait danser des flammes dans les rides causées par le mouvement perpétuel des canetons ; quelque part, loin, on entendait le rythme d’une faux de faucheur, battue sur la pierre à aiguiser ; une paix
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- VIE D’HÔTEL
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- merveilleuse descendait du ciel bleu sur la terre charmée. Le silence régnait dans ce petit recoin ombragé, si tranquille qu’on eût pu le croire désert ; peu à peu, ce silence devint si oppressif et prit une signification si intense que Mamie, étouffant un soupir, fit un léger mouvement, comme pour le repousser.
- — Ne vous en allez pas, dit Gaëtan.
- Sur-le-champ, il ajouta :
- — Vous savez qu’on sonne deux fois pour le déjeuner des grandes personnes, à un quart d’heure d’intervalle?
- — Je sais, répondit Mamie; après un effort, elle finit par trouver quelque chose. Je crois que maman m’a dit de venir la trouver avant.
- Vous n’en êtes pas sûre? demanda Gaëtan sans la regarder. Alors, restez encore un peu. Il fait bon ici. L’allée est joliment chaude, vous verrez cela tout à l’heure. Ils sont gentils, mes canards , dites ?
- — Très gentils.
- — Je vais dessiner immensément; jusqu’ici, c’était plutôt pour mon plaisir; à partir d’aujourd’hui, ce sera pour autre chose.
- Les yeux de Mamie posèrent une interrogation.
- - Pour la gloire, répondit Gaëtan, et pour la fortune. C’est drôle, n’est-ce pas, qu’on gagne de l’argent et qu’on devienne célèbre, en faisant des bonshommes ou des bêtes, ou des machins, un peu plus drôles seulement que la réalité? Un tout petit peu plus drôles, parce que, quand c'est trop, alors, ce n’est plus si bien... et puis c’est plus facile, aussi. Je n’aime pas ce qui est très facile.
- Les yeux de Mamie posèrent un second point d’interrogation.
- — Non, répliqua le jeune homme. Quand c’est trop facile, ça n’en vaut pas la peine. Ainsi, être aimé de sa sœur, ou de sa mère — ce n’est pas que ça n’en vaille pas la peine, bien sûr! mais enfin c’est tout naturel, et on ne se donne pas de mal pour ça, — à moins d’être très méchant, et alors on se donne moins de mal pour bien faire...
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- LE DEVOIR
- Gaëtan sentit qu’il s’embrouillait, et trouva une comparaison hardie.
- — Ainsi, reprit-il avec énergie, j'ai eu du mal à me faire aimer de mon beau-frère Roger, et j’en suis venu à bout.
- — Vraiment ? demanda Mamie, un peu désappointée, sans savoir pourquoi.
- — Oui, j’en suis venu à bout, en deux fois.
- — Comment cela ? fit-elle, sentant que c’était nécessaire , mais sans ombre d’intérêt réel.
- — En me noyant la première fois, et en lui envoyant une charge de plomb dans l’épaule ensuite... Mais ça nous mènerait trop loin, je vous raconterai cela plus tard. Vous pouvez le demander à Céphise, ajouta-t-il, sentant qu’il aurait toujours autre chose de plus important à dire quand il serait seul avec Mamie. Pas à Colette, elle me blague indignement, mais Céphise est parfaite. Ce n’est pas ça que je voulais dire, je reprends mon fil. Je n’aime pas ce qui est très facile, vous disais-je ; ainsi, ma licence, ce n’est rien, mais rien ! je la passerai quand je voudrai ; il y a tant d’imbéciles qui sont licenciés en un tas de choses, ça ne sert à rien du tout, excepté que ceux qui ne sont pas licenciés ne peuvent pas entrer dans des machines où on se fait une situation. Comme moi : mon père désire que je sois professeur; il faut d’abord que je sois licencié, et je serai nommé professeur; ensuite il y aura l’agrégation au bout de cinq ans. Et après ces cinq ans-là, je serai un gros monsieur, on me nommera à quelque chose de chic, s’il y a une place vacante, mais il y en aura... après quelque temps. Vous avez compris?
- — Oui, fit Mamie, profondément découragée. Cinq ans !
- — Après que j’aurai obtenu ma licence, rectifia Gaëtan. Eh bien, c’est très facile.
- — Facile ! s’écria Mamie.
- suivre.)
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- ASSURANCES MUTUELLES
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- Société du Familistère. - Assurances Mutuelles
- MOUVEMENT DU MOIS DE MAI 1903, A GUISE
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes........ 2.608 10 1
- Subvention de la Société........... 521 22 > 3.495 47
- Malfaçons et Divers................ 366 15 )
- Dépenses...................................... 4.514 »
- Déficit en mai 1903............ 1.018 53
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes....... 517 95 1
- Subvention de la Société.......... 172 15 > 692 05
- Divers........................ .. 1 95 J
- Dépenses........... .......................... 1.146 »
- Déficit en mai 1903................ ......453 95
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et Divers 6.837 26 1
- Intérêts des comptes courants et > 11.813 71
- du titre d’épargne............. 4.976 45 )
- Dépenses :
- 125 Retraités définitifs.............. 8.461 15 j
- 5 — provisoires.................... 258 50 F
- Nécessaire à la subsistance........ 3.878 60 / 13.125 74
- Allocations auxfamill8 des réservistes » »\
- Divers, appointem., médecins, etc. 527 49'
- Déficit en mai 1903................ 1.312 03
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes........ 749 75 1
- Subvention de la Société........... 230 96 f
- Dépenses.......................................
- Déficit en mai 1903..............
- 980 71 1.179 73 199 02
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er juillet 1902 au 31 mai 1903 1 36.84 0 80 ) , Q/| f... OQ » individuelles » » 44.673 43 ) 181 *bl4 16
- Dépenses » » .......... 208.317 79
- Excédent des dépenses sur les recettes..
- 26.803 56
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- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL AU FAMILISTÈRE DE GUISE
- MOIS DE MAI 1903.
- Naissances :
- 4 Mai Thoret André, fils de Thoret Alfred et de Lhote Clémence.
- 16 — Lanoy Hélène, fille de Lanoy Alfred et de Favry Marie.
- 19 — Prudhomme Odette-Hortense , fille de Prud-homme Agathon et de Leduc Georgette.
- 22 — Russelle Suzanne, fille de Russelle Julien et de Hennequin Marguerite.
- Décès :
- 9 — Mme Vercammen Louis, âgée de 62 ans.
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nimes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradler.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES.
- C41
- COMPLETE
- de J.-B. André GODIN (i)
- Glorification du Travail. Emancipatio du Travailleur.
- VIII (suite).
- Coopération et association, organisation sociale progressive de toutes les formes de la richesse. Rappel des conclusions du professeur Luio Brentano. Sélection des prévoyants et des capables. Portée pacifique nationale et internationale du principe de coopération ou d’association.
- Organiser sur place et consommation et production : tel est donc le problème.
- Nous allons voir ce qu’en a pensé Godin. Donnons auparavant l’avis d’un des pilotes et des plus vénérés apôtres de la coopération en Grande-Bretagne : Edward Vansittart Neale.
- « De nos jours » (2), écrivait-il en 1880, « on a prétendu que le commerce avait pour but d’unir les nations dans un échange mutuel de bénéfices communs ; de rompre toutes les barrières élevées par l’égoïsme à courtes vues. On a conçu l’espoir que le sentiment de cette réciprocité d’avantages éveillerait au moins le sérieux désir de cette paix universelle prédite par les anciens prophètes et dont les progrès de l’industrie et les inventions modernes semblent préparer la voie.
- (1) Appendice, p. 60, Le Devoir, tome 26e, janvier 1902.
- (2) Compte rendu du 12e Congrès annuel des Coopérateurs de Grande-Bretagne, Préface. Extraits, traduction, « Le Devoir », tome 4e, 1880, P- 739 et s.
- 1
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- LE DEVOIR
- « Mais le commerce tel qu’il est organisé contient des causes de conflit au sein même de chaque nation.
- « Le commerce libre menace de démontrer bientôt qu’il est surtout la liberté croissante pour le capitaliste de s’enrichir aux dépens du travailleur, la liberté croissante pour le spéculateur de s’enrichir aux dépens du public. L’ère promise de la paix universelle menace d’être, par les calculs de l’intérêt personnel, l’ère de la guerre dépouillée de cet héroïsme individuel qui accompagnait les combats d’autrefois.
- » Il appartient à la coopération d’écarter ce terrible danger en frappant à sa racine l’égoïsme qui menace de gâter tous les bénéfices du commerce libre. Il appartient à la coopération de rendre la paix réelle en effaçant l’antagonisme qui existe entre travailleurs et patrons, par rapport aux bénéfices de la production, et entre acheteurs et vendeurs, par rapport aux bénéfices de la vente. Il lui appartient enfin, si elle est dirigée vers son véritable but, de détruire l’antagonisme entre le riche et le pauvre, en mettant à la portée de la masse du peuple, dans les faits de la vie journalière, les avantages qui, jusqu’ici, dans ce monde de compétition, n’ont été le partage que d’un petit nombre. »
- Voyons maintenant la pensée de Godin et ses propositions pour atteindre le but : organiser au sein de chaque nation consommation et production.
- Dès la fondation (1) par lui d’une Société de Paix et d’Arbitrage au Familistère (avril 1886), Godin s’efforça de démontrer que le défaut d’organisation dans l’industrie, la concurrence effrénée, dépréciative des salaires, la lutte sur le marché du monde (les civilisations se faisant concurrence les unes aux autres) entretenaient
- (1) Consulter Le Devoir, tome 10e, 1886, spécialement p. 241 et s., 660
- et s., etc.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES 643
- dans les nations « des germes effroyables de douleurs et de dangers » (p. 243, tome 10e) ; on ne pouvait, disait-il, modifier cette situation que par l’entente internationale, aussi bien pour le règlement des conflits politiques que pour le règlement des conflits industriels.
- Des syndicats nationaux et internationaux de patrons et d’ouvriers lui paraissaient pouvoir être les premiers éléments de l’organisation désirable et il proposait aux Sociétés de paix en général la propagande de l’idée.
- En janvier 1887 , prenant l’initiative d’une Pétition (1) à la Chambre des Députés, « Pétition demandant une sanction à la loi du 21 mars 1884, sur les syndicats ouvriers, et par cette sanction un remède aux crises du travail et de l’industrie, » J.-B.-A. Godin après l’exposé des modifications jugées par lui nécessaires, ajoute que ce « serait un commencement d’organisation du travail national, organisation qui aurait le mérite de donner la sécurité aux ouvriers et de faire de la masse laborieuse des consommateurs sur place, sans dépenses nationales et sans guerres lointaines... »
- Le fond de sa proposition en ce qui concernait la modification de la loi française sur les syndicats était : 1° l’institution de l’obligation pour les patrons comme pour les ouvriers de se constituer en Syndicats ; 2<> la fixation par ces Syndicats d’un salaire moyen dans telle ou telle industrie.
- Il ne faut pas du tout entendre ici l’égalité des salaires. La fixation d’un salaire moyen, soit à 5 francs, par exemple, dans une industrie donnée, avait, dans la proposition de Godin, cette conséquence pratique :
- « L’établissement qui occuperait 100 travailleurs à divers titres : employés, ouvriers, apprentis, manœuvres, etc., aurait à compter à son personnel 500 francs
- (1) Le Devoir, tome XI0, 1887, p. 50.
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- LÉ DEVOIR
- par journée de travail ; celui qui occpuerait 1,0(30 travailleurs compterait 5,000 francs... » Ainsi « la loi réprimerait la concurrence abusive qui se fait dans l’industrie par la réduction des salaires... »
- Commentant ce projet de pétition au sein de la Société de Paix fondée au Familistère, afin d’obtenir des adhérents de la Société qu’ils se fissent les agents de recrutement de signataires de la pétition, Godin invoque les motifs à l’appui et, au rang de ses dires, nous relevons :
- « Alors ce sera seulement par la beauté des modèles, par le fini du travail, par la célérité et l’exactitude des services commerciaux que les établissements pourront rivaliser entre eux. Ce ne sera plus la lutte dont l’ouvrier est aujourd’hui la première victime ; ce sera l’émulation dans le bien, dans les choses utiles, propres à concourir au bien-être de l’humanité... »
- Reprenant le même sujet devant la même Société , le 9 juin 1887, il dit encore (1) :
- « S’il y avait ici des patrons, je leur ferais remarquer qu’une telle mesure, loin de leur être préjudiciable, serait avantageuse pour eux autant que pour les ouvriers mêmes; car, dès qu’elle serait appliquée dans toutes les industries en concurrence sur le marché, le travail reprendrait son activité, et les affaires marcheraient.
- « Les ouvriers gagnant bien leur vie, consommeraient tout ce dont ils ont besoin et maintiendraient, pour le plus grand avantage social, l’activité du commerce .'et des affaires. Ils ne seraient pas obligés, faute de ressources suffisantes, de se priver de la nourriture, des vêtements, du mobilier, de toutes les choses indispensables à l’homme civilisé; et nos gouvernants, de leur
- (1) Le Devoir, tome XIe. 1887 ,p. 387.
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- côté, s’apercevraient qu’ils ont trouvé sur le sol national les consommateurs qu’on va chercher en vain et à o-rands frais, au Tonkin et ailleurs, dans ces entre-prises coloniales qui ne font que gaspiller le sang et l’or de la France, sans apporter aucune atténuation aux misères des classes laborieuses. »
- Ici, se lèvera peut-être dans la pensée de quelques lecteurs l’objection courante : L’augmentation du salaire est sans influence sur la vie de l’ouvrier, par ce que si l’on double les salaires , les produits doublent de valeur. On ajoute même : Et alors le riche diminuant sa consommation, l’ouvrier est exposé à manquer de travail, ce qui est pire que d’avoir un faible salaire.
- A cela, le professeur Luio Brentano a répondu en démontrant que les plus hauts salaires et l’établissement des produits aux plus bas prix sont des conditions qui s’enchaînent.
- L’augmentation des ressources aux mains des travailleurs — si toutefois cette augmentation était accompagnée du développement de l’idéal de vie chez les bénéficiaires — aurait pour conséquence de faire porter davantage la production sur les choses de consommation usuelle et un peu moins sur le luxe futile.
- Malgré son intérêt vital, la pétition d’amendement à la loi sur les syndicats proposée par Godin échoua, aussi bien auprès des patrons qu’auprès des ouvriers : la question n’était pas mûre. (Pour plus de détails, voir « La République du Travail 1), par Godin, oeuvre posthume, p. 386 à 430.
- Résumons : Les vastes organisations industrielles ou commerciales, coopératives ou autres, qui combinent ou sont appelées à combiner des intérêts nationaux et
- (1) Editeurs : Guillaumin et Gie, 14, rue Richelieu, Paris.
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- internationaux, apparaîtront de plus en plus comme les vrais antidotes des armées permanentes, comme les instruments de la paix contre la puissance desquels rien, un jour, ne prévaudra.
- Pour la mise en jeu des admirables engins mécaniques modernes, a démontré le professeur Luio Brentano, il faut des ouvriers d’élite, des hommes ayant un sens très élevé de la vie et du travail ; l’effort en vigueur dans les pays les plus avancés pour obtenir et garder la prééminence sur le marché du monde nous entraîne donc, non seulement vers la constitution d’agences internationales, véritables instruments de paix universelle, non seulement vers la réalisation des Equiva" lents de la richesse pour tous, à commencer par les groupements de travailleurs les plus habiles, mais encore vers la recherche des conditions favorables à l’obtention de la première des richesses, la valeur humaine elle-même, l’excellence mentale et physique.
- Nous concluerons donc : Des causes majeures sont à l’oeuvre dans toutes les nations pour entraîner les sociétés vers la plus grande culture de tous les êtres humains. Aussi des travaux touchant la perfectibilité même de la race humaine commencent-ils à apparaître. Citons pour exemples :
- « Un devoir social », par Henri de Varigny ; Journal des Economistes, 55e année, 5e série, n° du 15 juillet 1896, p. 3 à 20.
- « La science et le mariage », par le docteur Henry Cazalis ; Editeurs : Octave Doin, 8, place de l’Odéon, Paris, 1900, 1 vol. 2 fr. 50.
- « Le Féminisme, ses origines et son avenir », par Aug. Fabre. 1897. Prix 1 fr. Bureau de l’Emancipation, 4, plan de l’Aspic, Nimes, Gard.
- « La Viriculture », par G. de Molinari, 1897. Editeurs :
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- Guillaumin et Ce, 14, rue Richelieu, Paris. 1 vol., 3 f. 50.
- « Human perfectïbility in the light of the facts of évolutions), by August Forel. The international Monthly, August 1901, 148, college street, Burlington, Vermont,
- U. S. A.
- i The possible improvement of the human breed under the existing conditions of Laio and sentiment s>, par Francis Gai ton. Conférence donnée, le 29 octobre 1901, à l’Anthropological Institute et reproduite dans « Nature » a Weekly illustrated journal of science, N° 1670, vol* 64 ; october 31. 1901. Editeurs : Macmillan and C° Limited, at St-Martin’s street, London W. C. and the Macmillan Company, 66 fith Avenue New-York, Etats-Unis.
- Volumes du même auteur : « Hereditary Genius », « Natural Inhèritance. s>
- Articles dans la Revue de morale sociale, 4, place du Port, Genève, Suisse ; Union postale : 10 fr. par an.
- Etc., Etc. ;
- (Pour mémoire) : Essai d’application de l’idée de perfectionnement de la race humaine, à Oneida-Creek. N.-Y. Etats-Unis d’Amérique, de 1848 au 20 août 1879. Consulter les écrits du fondateur John Humphrey Noyés et ceux de ses disciples.
- Saisissant cette portée indéfinie du remplacement de l’esprit de lutte entre individus par le principe d’union et d’accord, l’illustre coopérateur, déjà cité : Edward Vansittart Neale, disait : « Cette évolution sera à la vie sociale ce que la boussole a été à la navigation, et le télescope à l’astronomie. » (1)
- Vve J.-B.-A. Godin, née Moret.
- (A suivre).
- (I) Le Devoir,'tome 9e, 18 octobre 1885, p. 651.
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- LE DEVOIR
- Société du Familistère de Guise, Colin et O
- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE
- du 2*7 Septembre 1903
- Extraits du procès-verbal
- Présidence de M. COLIN & , Administrateur Gérant
- Ordre du jour :
- 1° Rapport de M. l’Administrateur-Gérant sur la situation morale, industrielle et financière de l’Association.
- 2° Rapport du Conseil de surveillance sur le même sujet.
- 3° Approbation du Rapport de la Gérance et de celui du Conseil de surveillance.
- 4° Admission ou rejet comme associés de MM. (suit la .liste des noms): 17 personnes du Familistère de Guise et 2 du Familistère de Schaerbeek-Bruxelles.
- Sont présents ou représentés 390 associés sur 392 inscrits, ainsi qu’en témoigne la liste de présence annexée au procès-verbal.
- Présents............ 315 )
- Représentés...... 75 J 392
- Absents............... 2 /
- Le bureau est composé de :
- M. Colin , Administrateur-Gérant, président, et des Conseillers de gérance ci-après , ayant qualité d’associé , savoir :
- Mme Godin, MM. Alizard, Bailliot, Dirson, Dorge Joseph, Hennequin, Lefèvre Julien, Lemaire, Quent, Sékutowicz et Vinchon Gustave.
- M. Alizard, secrétaire de l’Assemblée, remplit sa fonction.
- Après l’appel nominal, M. le Président déclare la séance ouverte.
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- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE 649
- Il constate que tontes les formalités d’affichage ont été remplies à Guise et à Schaerbeek pour la convocation de l’Assemblée.
- L’Assemblée se composant de -390 membres présents ou représentés , la majorité sera : pour le vote sur les rapports, des 2/3 des membres présents ou régulièrement représentés, soit : 260 voix ;
- Et pour le vote relatif à l’admission des nouveaux associés, de la majorité absolue des membres présents ou représentés, soit : 196 voix.
- L’ordre du jour est abordé.
- 1° Rapport de M. l’Administrateur-Gérant sur la situation morale, industrielle et financière de la Société.
- M. le Président s’exprime ainsi qu’il suit :
- Mesdames, Messieurs,
- Conformément aux prescriptions statutaires, articles 60 et 73, je viens soumettre à l’Assemblée générale mon rapport sur la situation morale, industrielle et financière de notre Société pour l’exercice 1902-1903.
- Au point de vue. moral la situation se maintient bonne. Les cas d’ivrognerie et les absences non autorisées dans les usines sont encore fréquents, ils le seront toujours trop; néanmoins, à l’usine de Schaerbeek, nous avons constaté qu’ils étaient moins nombreux , c’est le résultat de la disparition des estaminets de la digue du canal.
- Nous continuerons avec la même patience à lutter contre ce fléau qu’est l’abus de l’alcool, persuadés que nous sommes, de travailler ainsi pour le bien des caisses mutuelles dont les budgets sont de plus en plus lourds. Vous verrez dans un instant que les dépenses de mutualité sont de beaucoup supérieures aux recettes, ce qui nous oblige à restreindre nos secours exceptionnels. Je dois rendre cette justice à l’usine de Scbaer-
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- beek que ses caisses sont encore en boni cette année, cela est évidemment dù à l’amélioration de la conduite générale du personnel, mais surtout à la diminution des abus.
- Dans nos classes, les efforts de nos maîtres ont été couronnés de succès que la fête de l’Enfance a permis à la plupart d’entre vous d’entendre proclamer; nos boursiers dans les écoles professionnelles, à une exception près, nous donnent satisfaction.
- Les rapports entre les chefs de service, les employés, les contre-maîtres et les ouvriers ont été convenables et bienveillants, l’accord et la paix ont régné avec le calme si nécessaire à la bonne marche de notre affaire.
- En résumé, notre moralité est bonne au point de vue intérieur.
- Extérieurement, l’oeuvre morale qui résulte de la bonne marche de notre association s’accomplit progressivement. Les demandes de renseignements et les visites deviennent plus fréquentes, on s’intéresse de plus en plus à notre organisation, aussi combien serait désastreux, pour la cause de la mutualité, l’effet que produirait le plus petit accroc dans notre fonctionnement.
- J’aborde maintenant la situation commerciale, industrielle et financière.
- Le total des commandes en fourneaux et appareils de chauffage s’est élevé pendant l’exercice écoulé 1902-1903 :
- A l’usine de Guise à .. . 129.745 A l’usine de Schaerbeek à. 37.806
- 167.551 fourneaux
- De ce chiffre doivent être déduits les 681 fourneaux commandés par l’usine de Schaerbeek à l’usine de Guise, qui se trouvent comptés dans les deux usines.
- Le total réel est donc de 166,870 fourneaux.
- L’année dernière ce chiffre était de :
- A l’usine de Guise...... 121.444
- A l’usine de Schaerbeek. 33.229
- 154.673 fourneaux
- Moins les 1,011 fourneaux commandés par l’usine de
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- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE 651
- Schaerbeek, restait un total de.... 153.662 fourneaux
- soit donc cette année une différence
- en plus de 13.208 d°
- Se décomposant ainsi : 4 l’usine de Guise en plus 8.301 d°
- A l’usine de Schaerbeek 4.577 do
- Différence sur produits français à ajouter 330 do
- Différence en plus dans les com-mandes 13.208 d°
- Le nombre des fourneaux et appareils de chauffage
- expédiés dans les deux usines a été de : A l’usine de Guise 128.140 i „ . „ . , , ! 0~ A.0 J 165.183 fourneaux Al usine de Schaerbeek. 37.043 \ A déduire les fourneaux expédiés de Guise à Schaerbeek
- et comptés dans les deux chiffres, soit 806 fourneaux
- Le total des fourneaux expédiés est donc de.. 164.377 d«
- Il était l’année dernière de : A l’usine de Guise 117.059 ) A l’usine de Schaerbeek. 31.595 j A déduire : fourneaux expédiés à Schaerbeek 148.654 900 d° do
- Reste 147.754 d°
- Soit une différence en plus de..... 16.623 d°
- Se décomposant ainsi : A l’usine de Guise en plus 11.081 d°
- A l’usine de Schaerbeek en plus.. .. 5 448 d°
- Différence des produits français à ajouter 94 do
- Différence en plus en fourneaux et appareils expédiés dans les deux usines en 1902-1903.. 16.623 d°
- Ce supplément de vente s’est porté surtout sur nos Modèles de calorifères hygiéniques dont le succès va sans cesse grandissant.
- La vente des articles de bâtiment s’est, maintenue au
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- LE DEVOIR
- chiffre habituel, celle des articles divers et poterie a augmenté sérieusement.
- Le chiffre net d'affaires industrielles se décompose ainsi :
- Usine de Guise, total net des ventes des produits figurant aux albums................fr. 4 372-057 41
- Il y a lieu d’ajouter à ce chiffre le produit net des ventes en fontes mécaniques et en fonte malléable livrées en France, et en fontes diverses livrées en Angleterre, qui est de........... ... fr. 124.275 50
- Le total net des ventes à Guise est donc de............................ fr. 4.496 332 91
- Le total net des ventes à Schaerbeek a été de...........................fr. 1.196.119 38
- Le total net des affaires industrielles
- est donc de....................... fr.
- Pendant l’exercice précédent, ce chiffre se décomposait ainsi :
- Usine de Guise, total net des ventes des produits des différents albums, net fr.
- Ventes en fontes mécaniques, fonte malléable pour la France , et fontes diverses pour l’Angleterre , net......fr.
- Total net pour Guise.........
- Usine de Schaerbeek , total net des ventes............................ fr.
- Total................
- Soit en plus pour l’exercice écoulé, fr. Pour l’usine de Guise, en
- plus.................fr. 213.992 46
- Pour l’usine de Schaerbeek, en plus............... 130.122 19
- 5.692.452 29
- 4.120.759 80
- 161.580 65 4.282.340 45
- 1 065 997 19
- 5.348.337 64 344.114 65
- fr. 344.114 65
- Le montant des ventes dans les magasins de consommation des familistères, s’est élevé cette année :
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- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE
- 653
- Au Familistère de Guise, à.......fr. 950.126 20
- 11 était l’année dernière de.........fr. 938.077 10
- Soit en plus pour l’exercice écoulé, fr. 12.049 10
- Au familistère de Schaerbeek, à. fr. 46.010 94
- Il était l’année dernière de.........fr. 47.527 30
- V --------------
- Soit en moins pour l’exercice écoulé,fr. 1.516 36 Le montant total des ventes dans les magasins de consommation a donc été
- pendant cet exercice de............fr. 996.137 14
- Il avait été l’année dernière de... fr. 985.604 40
- Soit en plus pour l’année écoulée, fr/ 10.532 74
- Le produit brut des loyers s’est élevé cette année :
- A Guise , à........................fr. 101.448 »
- A Schaerbeek , à...................fr. 14.112 65
- Total des affaires locatives, fr. 115.560 65
- Nos affaires se décomposent donc ainsi pour l’exercice 1902-1903 :
- Affaires industriellesfr. 5.692.452 29 Affaires commerciales dans les magasins de consommation , dont 85 o/„ des bénéfices sont versés comme remise auxacheteursf. 996.137 14
- Affaires locatives.. fr. 115.560 65
- Magasins de consommation.
- Les 85 o/o des bénéfices réalisés dans ces magasins, appliqués au chiffre total des ventes à Guise et à Schaer-beck nous donnent une répartition de 12,20 pour cent. Cette répartition à faire comme remise aux acheteurs
- sur carnets, produit à Guise....... fr. 105.378 55
- et à Schaerbeek.................. fr. 3.502 75
- 6.804.150 08
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- LE DEVOIR
- Services locatifs.
- Le rendement net des loyers à Guise
- est de............................ fr.
- Le rendement net des loyers à Schaerbeek est de....................... fr.
- Total................ fr.
- Bénéfices :
- Les bénéfices se décomposent ainsi : Bénéfices industriels à l’usine de Guise fr.
- » » » Schaerbeek fr.
- Familistère de Guise, services commerciaux et loyers, 177.261 88, moins la remise aux acheteurs sur carnets. Reste net......................... fr.
- Familistère de Schaerbeek, services commerciaux et loyers, 8.024 10, moins la remise aux acheteurs sur carnets. Reste net..........................« fr.
- Total des bénéfices pour l’exercice écoulé............................. fr.
- Si, du produit net des magasins et des loyers, soit 71.883 fr. 33 plus 4.521 fr. 35= on retranche les frais d’éducation qui
- s’élèvent à....................... fr.
- il reste comme produit absolument net des familistères de Guise et de Schaerbeek............................... fr.
- Les bénéfices nets totaux de la Société, (plus value au bilan) obtenus après déductions des amortissements, des frais d’éducation et des charges sociales, s’élèvent à............................ fr..
- Ils étaient l’année dernière de... fr.
- soit en plus pour l’exercice écoulé 1902-1903....!.......................... fr.
- 37.237 04
- 4.769 09 427ÔÔ613
- 652.637 42 118.769 51
- 71.883 33
- 4.521 35
- 847.811 61 76.404 68 37.860 07
- 38.544 61
- 514.573 40 345.974 32
- 168.599 08
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- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE 655
- Après avoir prélevé sur cette somme l’intérêt à cinq pour cent du capital social qui est de 4.990.471 francs, soit 249.523 fr. 55,
- Il reste comme dividendes à partager fr. 265.049 85
- Ce chiffre était l’année dernière de.. fr. 100.974 32
- soit en plus, pour l’exercice écoulé 1902-
- 1903.............................. fr.' 164.075 53
- En dehors de ces intérêts et de ces dividendes il ne faut pas oublier la remise de 12,20 Yo à faire aux acheteurs sur carnets, qui se chiffre comme je le disais plus haut à....................... fr. 108.881 30
- Vous voyez, Mesdames et Messieurs, que notre situation est bonne.
- Les effets de la fausse des matières premières sont maintenant presque disparus. La fabrication étant redevenue importante, nos prix de revient se sont abaissés. Nous commençons donc l’exercice 1903-1904 dans des conditions normales.
- Je vais maintenant examiner les principaux services des usines et du familistère.
- Aux modèles.
- Ce service est toujours surchargé de besogne. Il faut créér de plus en plus pour répondre aux exigences de la clientèle et à l'apparition continuelle de nouveaux modèles concurrents.
- Nous avons surtout fait cette année des nouveaux modèles de cheminées roulantes, quelques cuisinières spéciales, plusieurs calorifères hygiéniques, une série de calorifères à feu continu pour le lignite et quelques modèles d’appareils à alcool.
- Nous avons lancé une nouvelle série de foyers économiques à pot tournant sur laquelle nous fondons des espérances de bonne vente.
- Nous avons continué à compléter la série des modèles de grosses fontes : buanderies, poteries, etc...
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- LE DEVOIR
- Nous pouvons dire sans prétention que nos modèles sont bien goûtés du commerce et que le public consommateur commence à apprécier et à demander la marque Godin. Le succès de nos calorifères hygiéniques n’y est pas étranger.
- Service commercial.
- Les difficultés sont plutôt croissantes ; la concurrence qui a déjà pour elle ses prix de vente moins élevés, se lance maintenant à grands pas dans la publicité; la lutte devient aiguë.
- Nous avons renouvelé cette année nos principaux traités d’affichage dans les gares, sur les tramways et dans les villes.
- La vente de nos articles à bon marché, surtout celle des buanderies et poteries, produit de bons etfets ; des clients nouveaux nous viennent journellement de ce fait. C’est d’ailleurs en grossissant notre chiffre d’affaires par des articles de ce genre, c’est-à-dire en augmentant notre tonnage que nous diminuerons nos prix de revient et que nous maintiendrons nos bénéfices.
- En Hollande, l’augmentation des droits de douane n’est* pas encore chose faite ; si elle se produit, il y aura lieu, comme je vous l’ai déjà dit, de prendre des mesures pour y remédier.
- Service des ateliers.
- Au matériel. —Peu de travaux neufs ont été exécutés pendant cet exercice.
- Notre force motrice est devenue insuffisante. Nous installons une machine de 65-90 chevaux pour remplacer la petite machine de la scierie et venir décharger la machine no 2 qui menace de nous arrêter, si nous lui laissons tout le travail qu’elle a à conduire actuellement.
- Nous allons être obligés d’augmenter le nombre des malaxeurs de la sablerie qui sont devenus insuffisants.
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- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE 65?
- Nous avons construit pendant l’exercice un nouveau four à deux moufles au gaz qui nous donne d’excellents résultats. *
- Nous avons couvert la cour de la râperie pour en faire un nouvel atelier de râpage.
- L'entretien et la réparation du matériel s’est effectué daus de bonnes conditions.
- A la fonderie. — Ce service marche maintenant en plein. Toutes les tables des mouleurs sont occupées et les deux batteries de moulage mécanique ont eu une marche ininterrompue. La fonderie no 4 nous a heureusement permis de suivre les besoins de la vente et du magasin.
- A l’ajustage. — Cet atelier a repris son allure ordinaire, sa fabrication est maintenant suffisante pour lui permettre de produire à des prix normaux: il est d’ailleurs bien outillé au point de vu’e mécanique et si l’hiver venait à être sérieux, nous serions en bonne posture pour répondre aux nécessités du marché.
- A Vèmaillage. — La qualité de nos émaux donne toujours satisfaction à la clientèle. Avec le nouveau four double à charbon, cet atelier peut produire beaucoup et dans de bonnes conditions sans arrêter pour cela les fours à poterie oxydée.
- Les matières premières sont revenues à des prix abordables, aussi le compte émaillage s’est-il bien soldé pendant cet exercice.
- Service de la fabrication.
- Cette année ce service a pu faire marcher de pair la fabrication et les expéditions qui se sont pour ainsi dire suivies. Le stock en magasin était à l’inventaire un peu plus faible que l’année précédente comme nombre de fourneaux. Souhaitons de pouvoir maintenir le tonnage auquel nous sommes arrivés comme expéditions, cela nous permettra de maintenir aussi notre fabrication sans augmenter le stock.
- 2
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- LE DEVOIR
- Service des approvisionnements.
- Ce service fonctionne toujours bien, les cours sont suivis attentivement et les achats faits en temps opportun. Nous avons particulièrement bien réussi en 1903 avec nos marchés de grosses matières: fontes et cokes. Nous désirons beaucoup que les cours ne fléchissent pas ou ne fléchissent que peu au mois de janvier prochain, de façon à nous permettre de maintenir plus facilement les prix de nos tarifs.
- Service de la comptabilité.
- Notre comptabilité est toujours régulière, ponctuelle et en ordre à Guise comme à Schaerbeek. Les travaux de l’inventaire ont pu être terminés un peu plus tôt cette année. Votre Conseil de surveillance s’est rendu compte que rien n’est négligé dans nos écritures ; il a trouvé tous les renseignements dont il a eu besoin pour vérifier l’inventaire auquel il a assisté, et a pu se convaincre de la sincérité des résultats que nous vous apportons.
- Service de l’économat.
- La répartition de 12,20 0/0, faite comme remise aux acheteurs, vous indique suffisamment que ce service fonctionne bien quant aux magasins de consommation.
- Eh ce qui concerne l’habitation proprement dite, je ne puis que formuler les mêmes regrets que les années précédentes, d’avoir encore dans le Familistère des habitants dont la propreté laisse plus qu’à désirer. L’économat a toujours les mêmes difficultés pour l’entretien des choses d’un usage commun.
- Pour éviter le manque d’eau potable dans les étages supérieurs, nous avons pris des mesures pour que l’usine n’emploie plus du to.ut l’eau du sondage, la nouvelle machine nous y aidera, mais le but ne sera vraiment atteint que lorsque nous aurons établi une
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- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE 659
- pompe envoyant l’eau de l’Oise à toutes nos machines et dans toute l’usine.
- La chose est étudiée, elle se fera plus tard.
- Usine de Schaerbeek.
- Cette usine fonctionne bien. Elle est toujours en butte à une concurrence effrénée, surtout en Hollande.
- Nos machines à mouler nous donnent d’excellents résultats ; deux presses fonctionnent actuellement et deux sont en montage.
- Nous avons complété l’outillage mécanique de l’atelier d’ajustage pour exécuter le montage des calorifères et des foyers hygiéniques qui ont le même succès en Belgique qu’en France.
- Je termine ici, Mesdames et Messieurs, la première partie de. mon rapport.
- J’adresse aux membres du Conseil qui vont bientôt nous quitter, Messieurs Dorge Joseph, Lefèvre Julien, et Vinchon Gustave, mes plus sincères remerciements pour la façon ponctuelle et courtoise dont ils ont exécuté leur mandat.
- Je remercie également Messieurs Cochet Louis , Jamard Georges, et Olivier Arsène, membres du Conseil de surveillance qui ont accompli leur tâche avec beaucoup de soins, d’exactitude et de tact. [Applaudissements). Je donne maintenant la parole à M. Alizard, secrétaire de l’Assemblée générale, pour la lecture de la partie financière de mon rapport.
- PERSONNEL DE L’ASSOCIATION
- au 30 juin 1903.
- Ce personnel comprend les membres nommés pendant le mois de juin 1903 et prenant part à la répartition de l’exercice 1902-1903 :
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- 660
- LE DEVOIR
- Membres actifs : Associés à Guise....... 355
- — — à Schaerbeek. 41
- — Sociétaires à Guise...... 99
- — — à Schaerbeek. 19
- — Participants à Guise....397
- — — à Schaerbeek. 119
- Propriétaires de titres d’épargnes ne prenant
- plus part aux travaux de l’association............
- Auxiliaires prenant ou ayant pris part aux travaux de l’association........................
- Total......................
- | 396 | 118 | 716
- 674
- 683
- I~587
- MUTATIONS DU PERSONNEL.
- Les mutations qui se sont produites au cours de l’exercice sont les suivantes :
- ASSOCIÉS
- Nombre existant au commencement de l'exercice .......................................... 376
- Elus sur leur demande par l’assemblée pendant l’exercice................................. 24
- Total.......*............. 400
- A déduire : Décédés................ 3 j ^
- Démissionnaire ......... 1 J
- Associés existants au 30 juin 1903............ 396
- SOCIÉTAIRES
- Nombre existant au commencement de l’exercice ..........................................
- Nommés pendant l’exercice...................
- Total...............
- A déduire : Sociétaires devenus associés. 23 j — partis ou décédés 7 )
- Sociétaires existants au 30 juin 1903».........
- 137
- 11
- 148
- 30
- 118
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- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE
- 661
- PARTICIPANTS
- Nombre existant au commencement de l’exer-
- cice .................................................. 707
- Nommés pendant l’exercice...................... 47
- Associé redevenu participant..................... 1
- Total.................... 755
- A déduire : particip. devenus sociétaires. 11 j
- — — auxiliaires. 5 / ^
- — — associé.... 1
- — partis ou décédés .. 22 )
- Participants existants au 30 juin 1903,
- T6
- RETRAITES
- Pensionnés jouissant de la retraite au 1er juillet 1902 :
- A titre définitif......................... 128 )
- — provisoire............................. 5 )
- Décédés pendant l’exercice.................. 4 )
- Mis à la retraite pendant l’exercice.... 12 j
- 133
- 8
- Total des pensionnés au 30 juin 1903... 141
- Se répartissant en 133 à Guise et 8 à Schaerbeek. Dont 136 à titre définitif et 5 à titre provisoire.
- SITUATION GÉNÉRALE DES ASSURANCES MUTUELLES ASSURANCE DES PENSIONS ET DU NÉCESSAIRE.
- L’assurance des pensions et du nécessaire à la subsistance des familles dans le besoin possédait, au 30 juin 1902, un certificat d’épargnes (part de capital) de la
- Société, s’élevant à............... fr. 747.699 »
- Nous allons avoir à ajouter la part attributive du travail des auxiliaires pendant l’exercice écoulé 1902-1903,
- soit.............................. fr. 18.419 »
- Plus les annulations d’épargnes réservées .............................. fr* 2.139 »
- fr. 768.257 >
- Total........
- A reporter
- f, 768.257 »
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- 662
- LE DEVOIR
- Report...........f. 768-257 »
- 11 y aura à retrancher d’autre part le remboursement d’épargnes résultant de l’exercice 1902-1903, soit........ fr. 55.291 »
- La valeur du certificat d’épargnes sera donc pour l’entrée dans l’exercice 1903-
- 1904 de........................... fr. 712.966 >
- Le solde du compte-courant de l’assurance des pensions et du nécessaire était créditeur, au 30 juin 1903,
- de................... fr. 159 151 33
- La répartition de cet exercice va y ajouter les intérêts et dividendes revenant au certificat d’épargnes, soit........... fr. 39.239 25
- Le remboursement d’épargnes résultant de l’exercice étant de........ fr. 55 291 »
- Il résulte que le compte-courant sera créditeur à nouveau dans la caisse de
- l’association de..... fr. 253.681 58 253.681 58
- Le montant du dépôt à la caisse des dépôts et consignations, les valeurs étant comptées à leur prix d’achat, est.
- au 30 juin 1903, de............... fr. 412.178 45
- non compris une somme de 5.007 fr. 76, montant des coupons et intérêts du 1er semestre de 1903, évalués et portés pour ordre au crédit du compte-courant, c’est-à-dire compris dans le solde créditeur de 253.681 fr. 58.
- L’assurance des pensions possède donc un capital de,.................... fr. 1.378.826 03
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- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE 663
- RECETTES ET DÉPENSES de l’assurance DES PENSIONS ET DU NÉCESSAIRE PENDANT L’EXERCICE ÉCOULÉ.
- lo Recettes effectives :
- Subvention statutaire équivalente à 2 o/o des salaires et appointements de l’exercice, soit.................. fr.
- Supplément de subvention facultatif équivalent à 1 o/o des salaires et appointements.»..........................fr.
- Intérêts et dividendes du certificat d’épargnes........................... fr.
- Intérêts sur somme disponible (Conseillers de gérance non en exercice) abandonnés à la caisse des pensions, fr.
- Intérêts du compte-courant de l’assu-
- rance............................. fr.
- Rentrées diverses................ fr.
- Total................ fr.
- Recettes comptables :
- La part attributive des auxiliaires pendant l’exercice 1902-1903 portée en augmentation du titre d’épargnes.. fr.
- Les annulations d’épargnes réservées portées en augmentation du titre... fr.
- Les intérêts et coupons encaissés par la caisse des dépôts et consignations, non touchés et portés par la dite caisse en augmentation du capital disponible pour être réemployés en achats de valeurs frL
- Total général........ fr.
- Le montant total des dépenses a été de............................... • fr.
- Augmentation du capital de la caisse des pensions...................... fr.
- Ce capital était en effet l’année dernière de.......................... fr.
- Il est cette année de........... fr.
- Différence égale..... fr.
- 52.162 27
- 26.081 14 39.239 25
- 6.515 15
- 5.042 50 2.444 70 131.485 01
- 18.419 » 2.139 »
- 10.024 45 162.067 46
- 158.858 79 3.208 67
- 1,375.617 36 1.378.826 03 3.208 67
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- 664
- LE DEVOIR
- L’excédent des dépenses de la caisse des pensions sur les recettes effectives est donc de 158.858,79 f. moins 131485,01 =................................... fr. 27.373 78
- ASSURANCE MUTUELLE CONTRE LA MALADIE à Guise. — Section des hommes.
- Solde créditeur au 30 juin 1902... fr. 8.867 63
- Recettes de l’exercice 1902-1903 . fr. 39.940 38
- \ ________
- Total........ fr. 48.808 01
- Dépenses de l’exercice...........fr. 45.338 45
- Solde créditeur au 30 juin 1903... fr. 3.469 56
- Excédent des dépenses sur les recettes fr. 5.398 07 à Guise. — Section des dames.
- Solde créditeur au 30 juin 1902... fr. 6.470 50
- Recettes de l’exercice 1902-1903.. fr. 3.344 85
- Total......fr. 14.815 35
- Dépenses de l’exercice...........fr. 10.671 50
- Solde créditeur au 30 juin 1903... fr. 4.143 85
- Excédent des dépenses sur les recettes fr. 2.326 65
- Usine de Schaerbeek. — Assurance contre la maladie.
- Solde créditeur au 30 juin 1902.. fr. 2.278 11
- Recettes de l’exercice 1902-1903.. fr. 7.036 20
- Total......fr. 9.314 31
- Dépenses de l’exercice......... fr. 5.694 95
- Solde créditeur au 30 juin 1903... fr. 3.619 36
- Excédent des recettes sur les dépenses fr. 1.341 25
- ASSURANCE SPÉCIALE A LA PHARMACIE
- à Guise.
- Solde débiteur au 30 juin 1902... fr. 2.260 66
- Recettes de l’exercice 1902-1903.. fr. 11.161 48
- Disponible.......... fr. 8.900 82
- Dépenses, de l’exercice..........fr. 12.182 >
- * Solde débiteur....................fr. 3.281 18
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-
- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE
- Ce solde, conformément à l’article 59,
- § 2 du règlement des assurances mutuelles, a été couvert par une subvention de l’association, ce qui porte la subvention totale de la Société à fr. 6.042 36. Excédent des dépenses sur les recet- •
- tes.................................. fr.
- à Scliaerbeek.
- Solde créditeur au 30 juin 1902. . fr. Recettes de l’exercice 1902-1903.. fr.
- Total. ..................fr.
- Dépenses de l’exercice. ............fr.
- Solde créditeur...... ... fr.
- Excédent des recettes sur les dépenses ....•............................fr.
- ASSURANCES RÉUNIES
- Le montant général des recettes de nos diverses assurances est de..... fr. Celui des dépenses est de............ fr.
- Excédent des dépenses sur les recettes ..................................fr.
- Les recettes pour Guise se décomposent ainsi :
- Assurances
- hommes: Mutualistes fr. 29.628 55. Association, fr.
- Dames : d° fr. 6.225 20. d° fr. Pharmacie: d° fr. 8.121 10. d° fr.
- 665
- 1*020 52
- 530 84 2.749 12
- 3.279 96 2 588 15
- 691 81 160 97
- 210.741 49 237.594 50
- 26.853 01
- 9.876 18 2.095 80 6.042 36
- RÉSUMÉ GÉNÉRAL DES ASSURANCES MUTUELLES
- Les 237.594 fr. 50 de dépenses des assurances mutuelles se décomposent ainsi :
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Payé aux malades pendant l’exercice 1902-1903
- à Guise. — Section des hommes.
- Pour 20,712 journées de maladie à
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-
- LE DEVOIR
- 666
- 826 malades........................... fr. 39.781 65
- à Guise. — Section des dames.
- Pour 7.869 journées de maladie à 285 malades............................... fr. 6.882 15
- à Schaerbeek. — Section unique.
- Pour 1 253 journées de maladie à 150 malades.............................. fr. 2.934 93
- Pour les Sections réunies, frais de pharmacie :
- A Guise, y compris le solde débiteur restant au 30 juin de l’année précédente................. fr. 14.44266 )
- A Schaerbeek.......... fr. 2.588 15 j
- Payé aux médecins
- A Guise . fr. 8.818 95
- A Schaerbeek . fr. 2.757 75
- Divers à Guise.. ... . fr. ' 527 20
- Divers à Schaerbeek. . fr. 2 27
- 12.106 17
- ASSURANCE DES PENSIONS ET DU NÉCESSAIRE
- Payé à 136 pensionnés, dont 46 au familistère et85au dehors fr. 95.686 40 Payé à 9 pensionnés à Schaerbeek..........fr. 5 559 65
- Payé à 5 retraités provisoirement, plus 25 malades
- depuis plus d’un an.. . fr. 21.534 »
- Payé à 42 familles pour le nécessaire à la subsistance
- à Guise fr. 10.481 85
- à Schaerbeek ... fr. 0 81
- A 85 familles à titre d’al-
- location temporaire... fr. 15.259 80
- Payé aux réservistes fr. 1.255 50
- Payé aux médecins et aux sages-femmes à Guise
- A reporter... 149.778 01
- 78.735 71
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-
-
- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE 667
- Report... 149.778 01 78.735 71
- et à Schaerbeek fr. 3.594 05
- Payé à l’hospice de Gui-
- se fr. 695 35
- Appointements du secré-
- taire . fr. 1.803 45 *
- Frais divers fr. 1.517 43
- Payé aux asiles de Le-
- mé... fr. 1.470 50
- Total fr. 158.858 79 158.858 79
- Total général fr. 237.594 50
- DÉPENSES POUR FRAIS D’ÉDUCATION ET D’INSTRUCTION
- Nourricerie (enfants au berceau), fr. Ecoles maternelles (lre année, poupon-
- nât) ............................. fr.
- Ecoles maternelles (2e, 3e et 4e années,
- bambinat)................... .... fr.
- Ecoles primaires (6 classes).......fr.
- Ecoles de Schaerbeek.............. fr.
- Total............... fr.
- Ces dépenses se décomposent ainsi : Appointements et salaires................ fr. 27.925 70
- Frais de nourriture et fournitures scolaires, fr. 9.934 37
- 5.620 44
- 1.450 71
- 3.815 47 20.953 15 6.020 30
- 37.860 07
- 37.860 07
- RÉSUMÉ DES DÉPENSES CONSACRÉES A LA MUTUALITÉ
- Subventions aux malades à Guise... fr. 70.452 61 » » » à Schaerbeek fr. 8.283 10
- Pensions aux retraités
- définitifs.......... fr. 101.246 05
- Pensions aux retraités
- provisoires......... fr. 21.534 »
- Allocations temporaires, secours aux
- A reporter....... ... 201.515 76
- 122.780 05
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-
-
- 668
- LE DEVOIR
- Report............ 201.515 76
- familles et divers................. fr. 36.078 74
- Frais d’éducation et d’instruction, fr. 37.860 07
- Total........................ 275.454 57
- Ce chiffre était l’année dernière de fr. 271.751 64
- Soit une différence en plus de.... fr. 3.702 93
- AFFAIRES INDUSTRIELLES , COMMERCIALES ET LOCATIVES AFFAIRES INDUSTRIELLES.
- Le total net des ventes à Guise, en articles de la fabrication courante a été
- de.................................fr. 4.372.057 41
- A ajouter: fonte mécanique,malléable
- et fontes pour l’Angleterre........fr. 124.275 50
- Le total net des ventes à Schaerbeek
- a été de......................... fr. 1.196.119 38
- Total des affaires industrielles fr. 5.692.452 29
- AFFAIRES COMMERCIALES ET LOCATIVES.
- Ventes des services commerciaux à
- Guise................fr. 950.126 20
- Ventes des services commerciaux à Schaerbeek fr. 46.010 94 Total des affaires commerciales dont 15 0/0 seulement des bénéfices restant à l’association.... fr. 996.137 14 996.137 14
- Produit brut des loyers
- à Guise........................ fr. 101.448 »
- Produit brut des loyers à Schaerbeek fr. 14.112 65 Total...........................fr. 6.804.150 08
- COMPOSITION ET RÉPARTITION DES BÉNÉFICES.
- Les bénéfices industriels , commerciaux et locatifs de l’exercice sont les suivants :
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-
-
- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE
- 669
- Familistère de Guise, service commerciaux et loyers... fr. 177.261 88 Moins remise aux acheteurs sur carnets.... fr. 105.378 55 Familistère de Schaer-beek , services commerciaux et loyers......fr. 8.024 10
- Moins remise aux acheteurs................ fr. 3.502 75
- Usine de Guise... .............. fr
- Usine de Schaerbeek............fi
- Total des bénéfices bruts.... fr. 847.811 61 dont il faut déduire les charges suivantes :
- Amortissements statutaires.................. fr. 166 215 55
- Frais d'éducation... fr. 37.860 07 Solde débiteur du compte charges et revenus so-
- ciaux.................fr. 129.162 59
- Total à déduire...... 333.238 21 333.238 21
- Les bénéfices nets plus-value au bilan sont donc de......• ...............fr. 514.573 40
- Après avoir prélevé pour les intérêts à 5 0/o du capital social qui est de 4,990,471 fr., la somme de........fr. 249.523 55
- Il reste comme dividende à partager...............................fr. 265.049 85
- Soit, conformément à l’article 128 des statuts :
- Aux intérêts du capital et au travail 75 0/o moins 9,047 fr. au fonds de ré-
- 71.883 33
- 4.521 35
- 652.637 42 118.769 51
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-
-
-
- 670
- Le devoir
- serve.................fr.
- Au fonds de réserve fr. A l’administrateur-gérant 4 Oft)...........fr.
- Aux onze conseillers de gérance en fonctions, fr. 5 OjO aux conseillers
- 189.740 > 9.047 »
- 10.602 »
- 29.155 >
- de gérance non < en fon-
- tions..... .... fr. 13.252 »
- Préparation et entre-
- tien d’élèves aux écoles
- de l’Etat 1 0p> • • • . .. fr. 2.651 85
- A la disposition du con-
- seil pour récompenser les
- inventions utiles 2 ^ °Io. • fr. 5.301 »
- Au conseil de surveil-
- lance 2 Opp • • • ... fr. 5.301 »
- La somme de 189,740 francs représentant le 75 Oxo revenant au capital et au travail est répartie dans la proportion des concours suivants :
- Salaires payés par le Familistère de Guise...............................fr.
- Salaires payés par le Familistère de Schaerbeek..........................fr.
- Salaires payés à l’usine de Guise., fr.
- Salaires payés à l’usine de Schaer-
- beek.
- fr.
- Total des salaires......fr.
- Concours supplémentaire des associés......................... fr.
- Concours supplémentaire des sociétaires............................ fr.
- Concours supplémentaire des membres ayant plus de 20 années de service
- 265.049 85
- 115.553 75
- 9.613 09 2.123.040 76
- 359.161 99 2.607.369 59
- 719.777 50
- 75.148 85
- A reporter.......... 3.402.295 94
- p.670 - vue 671/769
-
-
-
- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE 671
- Report.......... . 3.402.295 94
- et participant au même titre :
- Que les associés . fr. 46.155 40
- Que les sociétaires . fr. 115.289 62
- Concours du capital. ... . fr. 249 523 55
- Evaluation des services rendus ser-
- vaut de base à la répartition.......fr. 3.813.264 51
- TAUX DE LA RÉPARTITION.
- Les 189,740 attribués au capital et au travail, divisés par le montant des concours et services rendus représentés par les salaires des travailleurs et les intérêts du capital, donnent un taux de répartition de 4,975 OjO, soit pour les participants.. 4 975 0p> pour les sociétaires... 7.46 0p> pour les associés................ 9.95 OjO.
- Cette répartition est faite dans la proportion des services rendus établis de la manière suivante :
- Salaires des associés.........fr. 719.777 50
- Supplément....................... 719.777 50
- Salaires des sociétaires......... 150.297 70
- Supplément........................ 75.148 85
- Salaires des participants.................
- Suivant article 129 des statuts :
- Au taux des associés.............. 46.155 40
- Supplément........................ 46.155 40
- Au taux des sociétaires.......... 230.579 25
- Supplément....................... 115.289 62
- Salaires des épargnes réservées...........
- Salaires des auxiliaires..................
- Intérêts du capital social................
- TAUX DE LTNTÉRÊT DU CAPITAL SOCIAL.
- [ 1.439.555 » = 71.618 225.446 55 = 11.216 883.866 20 = 43.972
- 92.310 80 =r 4.592
- 345.868 87 = 17.207
- 207.073 20 = 10.302 369.620 34 = 18.419 249.523 55 = 12.414
- fr. 189.740
- L’intérêt à payer au capital social à 5 °/0 sur un capital de 4.990.471 francs s’élève à 249.523 fr. 55.
- Le dividende du capital à 4.975 % su r ces 249.523 f. 55 est de 12.414 francs, ce qui donne une somme totale d’intérêts de 261.937 fr. 55, soit :
- —4^f CT 100 = 5>24875 P°Ur Cent comme taux de l’intérêt du capital social.
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- 672
- LE DEVOIR
- BILAN AU
- ACTIF
- FAMILISTÈRE DE GUISE
- Immeubles statutaires..........fr. 959.445 71 \
- Matériel statutaire.................... 36.662 79 I
- Marchandises.......................... 277.605 38 > 1.290.070 43
- Valeurs diverses........................ 1.707 70 4
- Comptes débiteurs...................... 14.648 85 /
- FAMILISTÈRE DE SCHAERBEEK
- Marchandises...
- Comptes débiteurs Valeurs diverses..
- USINE DE GUISE
- fr. 41.597 79 150 02 1.64985
- 43.397
- Immeubles statutaires.........fr. 431.754 89 \
- Matériel statutaire................ 687.396 36 ;
- Matières premières et fabrication j
- encours........................ 1.559.987 40 j
- Marchandises...................... 1.140.451 30 I
- co / En caisse.. fr. 7.892 09 \ )
- £5 i En banque.... 1.620.142 32 J I
- W \ En portefeuille 31.378 26* 1.659.424 22 I
- fj ) Actions et Bons j
- p. \ divers’...... 11 55 /
- Comptes débiteurs.............fr. 1.849.711 05 /
- USINE DE SCHAERBEEK
- 7.328.725 22
- Immeubles statutaires..........fr.
- Matériel statutaire........••••••
- Matières premières et fabrication
- en cours.......................
- Marchandises........... ...........
- Valeurs diverses...................
- Comptes débiteurs..................
- 120.000 » \
- 53.123 69 I
- 341.952 09 } 1.146.068 92 361.017 50 (
- 7 503 34 1 262.472 30
- COMPTABILITÉ SOCIALE
- Constructions et matériel créés depuis la fondation de l’Association.......................fr-
- Comptes débiteurs....................*......fr-
- Total. Fr.
- 6.792.292 40 4.013 22
- 16.604.567 85
- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE 673
- 30 JUIN 1903
- PASSIF
- FAMILISTÈRE DE GUISE
- Comptes créditeurs...........................fr. 338.661 45
- FAMILISTÈRE DE SCHAERBEEK
- Comptes créditeurs.......................... fr. 5.149 67
- USINE DE GUISE
- Comptes créditeurs..........fr. 1.844.633 20 )
- Assurances mutuelles Hommes et } 1.8o2.24b bl
- Dames.....................fr. 7.613 41 )
- USINE DE SCHAERBEEK
- Comptes créditeurs..........fr. 33.793 24 ) ^
- Assurances mutuelles et pharmacie 4.311 17 > 39.348 59
- Sociétés diverses.............. 1.244 18 )
- COMPTABILITÉ SOCIALE
- Comptes ) Divers........... fr. 625.067 22 J o. 197.561 52
- créditeurs) Héritiers Godin... fr. 1.5r„.4Jt 30 j
- ( Caisse des dépôts et ]
- ATSnM consignations fr. 412.178 45 (
- et du néces-A Compte courant dans i o/i.ovU /o
- saire à la l l’association au 30 \
- subsistance.[ ^3..........fr. 159.151 33 )
- Amortissements,Immeubles, maté- 1
- riel et modèles ............. 5.605.22.1 83 ,> 6 09b.225 83
- Fonds de réserve............... 490.000 » )
- CAPITAL SOCIAL
- Epargnes aux membres de l’Asso- \
- dation (parts du capital) y com- J
- pris celles des intéressés... fr. 4.145.5-1 » f
- Epargnes (parts du capital) de [ '
- l’assurance des pensions.... tr. /i/.byy » i
- Epargnes (parts de capital) de la J
- Plus-value de l’exercice, bénéfices nets... fr. 514.573 40
- Total... Fr. 16.604.567 85
- 3
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- 674
- LE DEVOIE
- La lecture de la partie financière étant terminée, M. l’Administrateur-Gérant conclut ainsi qu’il suit :
- Mesdames, Messieurs,
- Nous n’avons pas à nous plaindre des résultats de l’exercice 1902-1903 puisque, malgré nos charges énormes, nous avons encore comme bénéfices nets,.... pour cent de notre capital social. Souhaitons seulement d’en avoir toujours de semblables.
- Les 265.049 fr. 85 de dividendes à partager nous donneraient un remboursement de 223.821 fr., mais il reste encore à augmenter le capital social de 9.529 fr. pour le porter exactement à cinq millions, suivant la délibération de l’Assemblée générale du 9 mars 1899. Il y aura donc cette année un remboursement de de 214.292 fr.
- Ce remboursement portera sur le reste des épargnes de 1882-1883, soit 98.954 francs et sur une partie des épargnes de 1883-1884, soit 214,292 fr. moins 98.954 = 115.338 francs, ce qui représente 51.654 pourcent dé la répartition de l’exercice 1883-1884 qui était de 223.288 francs. Il restera donc à rembourser 107.950 fr. de cet exercice.
- Vous venez de voir la situation de nos assurances mutuelles; sauf à Schaerbeek où les recettes sont toujours supérieures aux dépenses , nos caisses sont en déficit.
- En 1897, le total des sommes consacrées à la mutualité était de 218.567 francs ; il est, cette année, de 275.454 francs, soit près de 60.000 francs de plus, et cela à cause des abus que l’on fait des caisses mutuelles. Je vous laisse apprécier, c’est à vous qu’il appartient de remédier à cette situation par l’organe de vos comités qui doivent être de plus en plus des comités de défense contre les abus plutôt que des comités de dépenses.
- Nous avons versé le 31 janvier 1903, à la Caisse des dépôts et consignations, au compte de la caisse des
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- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE 675
- pensions, une somme de 75.000 francs prise sur le compte courant. Cette somme représente l’équivalent de ce qui restait à déposer de la subvention obligatoire de 1900-1901, la subvention obligatoire de 1901-1902 et une partie de la subvention de 1902-1903. Nous sommes donc à jour et d’accord avec la décision de l’assemblée générale de déposer à la Caisse des dépôts et consignations le montant de la subvention obligatoire équivalente à 2 0/o des salaires faite par l’association à la caisse des pensions.
- Nous allons déposer sous peu le montant de la subvention obligatoire de 1902-1903 qui a été de 56,162 fr. 27. Tant qu’il existera un compte-courant créditeur de la caisse des pensions, ces versements seront possibles. Quand ce compte-courant sera disparu (et cela viendra vite si nos dépenses continuent à augmenter) nous ne pourrons plus verser que l’excédent, s’il y en a un, des recettes sur les dépenses, c’est-à-dire les sommes non utilisées, conformément aux statuts.
- Nous pourrons, il est vrai, à ce moment, retirer chaque année les intérêts du compte de la Caisse des Dépôts et Consignations, que nous laissons actuellement pour augmenter le capital.
- Le montant du compte de dépôt à la Caisse des Dépôts et Consignations, valeurs et compte argent disponible, est actuellement de 412,178 fr. 45. Celui du compte-courant de la caisse des pensions dans la Société est arrêté au 30 juin 1903 à la somme de 159,131 fr. 33 ; après l’application des résultats de cet inventaire, il sera de 253,681 fr. 58, et quand nous aurons effectué le dépôt de la subvention de l’année, soit 56,122 fr, 27, il ne sera plus que de 197,559 fr. 31. Au[moment de la promulgation de la loi de décembre 1895, ce compte-courant établi au bilan de l’exercice 1894-1895 était de 245,930 fr. 89, plus le solde des intérêts de cet exercice 1894-1895, soit 24,937 fr. 85, plus un remboursement de 4,740 francs résultant encore du dit exercice, soit 275,608 fr. 74. Nous sommes donc d’accord avec la
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- LE DEVOIR
- loi puisque notre compte-courant est de beaucoup inférieur à ce qu’il était au moment de la promulgation de la loi. Toutes les sommes non utilisées pour le fonctionnement de la caisse sont donc déposées.
- Pendant l’exercice, six obligations sont sorties au tirage, dont quatre ont été remboursées pour 1,693 f. 93 avant le 30 juin 1903 et deux pour 984 fr. 71 après le 30 juin 1903, sommes qui sont restées au compte argent disponible à la Caisse des dépôts.
- Nous avons effectué, après notre versement de janvier 1903, Pachat de 185 obligations communales 1880 et 1892 et obligations des six grands réseaux de chemin
- de fer.
- Il existe donc au 30 juin 1903, 640 + 185-6 = 819 obligations se décomposant en :
- Obligations communales du Crédit foncier... 118
- d<> Ville de Paris................... 118
- d« Chemin de fer du Nord...,........ 90
- do » de l’Est..... 95
- d° » du P.-L.M...... 100
- do » du Midi...... 98
- d° » d’Orléans..... 100
- d° » de l’Ouest.,. •... 100
- Total........................... 819 ^
- Avant de terminer au sujet des caisses mutuelles, je vous signale qu’à la caisse de pharmacie, nous avons encore dû, pour solder le compte, augmenter la subvention de 3,281 fr. 18, ce qui porte la subvention totale de la Société à 6,042 fr. 36, c’est-à-dire qu’elle est presque égale aux cotisations des mutualistes.
- J’ai fait figurer séparément au bilan le chiffre de
- notre créance hypothécaire............................
- .............. pour*que vous ne l’oubliiez pas. Au mois
- de janvier prochain, nous allons effectuer un paiement de 100,000 francs, c’est le dernier de cette importance ; apres.........................................
- Je termine Mesdames et Messieurs en vous remer-
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- ASSEMBLÉE GENERALE ORDINAIRE
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- ciant de votre bienveillante attention à écouter la lecture de ce long rapport que j’ai établi consciencieusement, en cherchant comme d’usage à vous faire sentir les points faibles de notre œuvre, dans l’espoir qu’en ce qui vous concerne vous chercherez à apporter les remèdes nécessaires.
- Je n’ai pas à vous dire que du côté industriel et commercial notre affaire est belle : les résultats sont là et si parfois nous avons une mauvaise année, elle est bien faite pour nous faire apprécier les bonnes et pour nous avertir qu’il faut être sages. Je ne demande donc qu’une chose, c’est que vous me laissiez dans le calme voulu pour continuer à bien tenir en mains cette partie industrielle et commerciale de notre affaire, qui est la base de 1’œu.vre de Godin.
- • (Cette seconde partie du rapport est chaleureusement applaudie.)
- M. le Président donne ensuite la parole à M. Jamart Georges, rapporteur du Conseil de surveillance, pour la lecture de son rapport,
- 2° — Rapport du Conseil de Surveillance.
- M. Jamart s’exprime comme suit :
- Mesdames, Messieurs,
- En vous remerciant d’avoir bien voulu nous choisir, le 25 Octobre 1902, pour remplir les fonctions de Conseillers de surveillance, nous venons vous rendre compte de notre mission et vous présenter notre rapport sur la situation morale, industrielle et financière de notre Société, pour l’exercice 1902-1903.
- Au point de vue moral, la situation est bonne quoique nous ayons à regretter quelques cas de mauvaise conduite qui, espérons-le, seront de moins en moins fréquents.
- Nos caisses de mutualité présentent encore cette année, à Guise, un déficit qui ne devrait pas exister. Il
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- LE DEVOIR
- n’en est heureusement pas de même à Schaerbeek, où la situation est excellente puisque les comptes se soldent par un boni qui va toujours en s’accentuant.
- Le rapport si bien détaillé de M. l’Administrateur-gérant simplifie notre tâche et nous permet de ne pas fatiguer votre attention. Contentons-nous de constater que l’exercice 1902-1903 a été beaucoup plus favorisé que le précédent.
- Nous pouvons donc avoir confiance en notre Administration qui dirige si bien nos affaires avec un zèle et une compétence que tous s’accordent à reconnaître. C’est avec la sagesse et la prudence, ne l’oublions pas, que nous pourrons maintenir la belle institution que Godin a mise entre nos mains.
- Les cours des matières premières nous ont permis d’obtenir un prix de revient plus bas que celui de l’année dernière et il y a lieu d’espérer que l’exercice 1903-1904 se trouvera, à ce sujet, dans de meilleures conditions encore.
- De nouveaux modèles sont créés sans cesse pour répondre aux besoins du public et maintenir notre marque au premier rang.
- Des chiffres que vous venez d’entendre, il résulte que le dividende net à partager, en plus des intérêts du capital social, est de 265.049 fr. 85, ce qui donne : pour les participants..4.975 °/o pour les sociétaires.... 7.46 % pour les associés............•. 9.95 %.
- L’intérêt à servir au capital, sera de 5.24875 pour cent.
- Avant de terminer, nous tenons à remercier en particulier M. l’Administrateur-gérant des bons rapports qui n’ont cessé d’exister entre nous ; nous remercions également le personnel de la comptabilité qui nous a toujours aidés avec bienveillance pour l’accomplissement de notre tâche, à Guise comme à Schaerbeek.
- Nous vous remercions aussi, Mesdames et Messieurs, de l’attention que vous avez apportée à la lecture de
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- ASSEMBLEE GENERALE ORDINAIRE
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- notre rapport et, en vous assurant que les résultats que nous vous soumettons sont l’expression exacte de la vérité, nous vous demandons de vouloir bien adopter le rapport de M. l’Administrateur-gérant et le nôtre. (.Applaudissements).
- Vu et approuvé :
- Les Commissaires de Le Rapporteur,
- surveillancej Jamart Georges.
- Cochet Louis, Olivier Arsène.
- 3° Approbation du rapport de la Gérance et de celui du Conseil de surveillance.
- M. le Président demande, à plusieurs reprises, si quelqu’un désire la parole.
- Personne ne demandant la parole, M. le Président déclare la discussion close.
- M. le Président demande si l’on désire voter à bulletins secrets ou à mains levées sur l’approbation des rapports de M. l’Administrateur-Gérant et du Conseil de surveillance.
- A l’unanimité, après épreuve et contre-épreuve, le vote à mains levées est réclamé.
- M. le Président invite alors l’Assemblée à approuver ou improuver les rapports dont il vient d’être donné lecture.
- Ces rapports sont approuvés à l’unanimité , après épreuve et contre-épreuve.
- M. le Président reprend l’ordre du jour.
- 4o Admission ou rejet comme associés, à dater de l'exercice 1903-1904, de 19 candidats.
- Usine de Guise :
- MM. Bughain Albert................ 78 voix.
- Cornu Joseph...............« 264 »
- Gacoin Charles.............. 154 »
- Mme Gosset-Gervais................. 88 »
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- LE DEVOIR
- Mrae Grave Gabrielle (Mme Louis).. 56 voix.
- MM. Halkin Paul-Fernand.......... 307 »
- Hennequin Gustave............ 299 »
- Herny Camille................ 348 »
- Lanoy Alfred................ 357 »
- Lecaillon Georges............ 360 »
- Legrand Maxime............... 266 »
- Leroy Gustave-Emile.......... 310 »
- Lhote Henri-Eugène........... 300 »
- Mlle Lobjeois Gabrielle........... 121 »
- MM. Roppé Albert................. 177 »
- Russelle Julien.............. 300 »
- Mme Ténière-Casseleux............ 121 »
- Usine de Schaerbeek:
- MM. Charlier Joseph,............ 258 »
- Pelgrims Cyrille............. 247 »
- En conséquence, MM. Cornu Joseph, Halkin Paul-Fernand, Hennequin Gustave, Herny Camille, Lanoy Alfred, Lecaillon Georges, Legrand Maxime, Leroy Gustave-Emile, Lliote Henri-Eugène, Russelle Julien, Charlier Joseph, Pelgrims Cyrille, ayant obtenu la majorité requise de 196 voix, M. le Président les proclame associés à dater de l’exercice 1903-1904.
- M. le Président informe ensuite l’Assemblée que le paiement des intérêts et des remboursements se fera de la façon suivante :
- L’ordre du jour étant épuisé, M. le Président donne la (parole au Secrétaire pour la lecture du procès-verbal.
- Après cette lecture, M. le Président demande si quelqu’un a dès observations à faire sur le procès-verbal ; aucune observation n’étant formulée, le procès-verbal est adopté.
- La séance est levée.
- Le Secrétaire, Le Président,
- J. Alizard. L. Colin.
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- NOUVELLES DE LA SOCIETE DU FAMILISTERE 681
- Nouvelles de la Société du Familistère de Guise
- Admission de Participants et de Sociétaires
- Le Conseil de Gérance, dans sa séance du 25 juin 1903, a conféré la qualité de participants à 36 travailleurs : 35 hommes, 1 femme de l’usine de Guise et * à 11 membres de l’usine de Schaerbeek.
- Dans sa séance du 27 juin 1903, il a admis en qualité de sociétaires 7 membres nouveaux, hommes, résidant au familistère de Guise et 4 membres, hommes, résidant au familistère de Schaerbeek.
- Comité de Conciliation.
- Conformément aux prescriptions statuaires, les* travailleurs de la Société du Familistère, associés, sociétaires et participants, ont été appelés, le 8 août 1903, à désigner, par le vote à bulletin secret, les trois membres du Comité de conciliation.
- Ont été élus :
- MM. Bailliot Virgile,
- Quent Aimé,
- Alizard Jules.
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- 682
- LE DEVOIR
- Elections aux Conseils de Gérance et de Surveillance
- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE EXTRAORDINAIRE
- du 17 Octobre 1903
- Présidence de M. COLIN *, Administrateur-Gérant
- Vote pour la nomination de 3 commissaires-rapporteurs devant former le Conseil de Surveillance et de 3 conseillers de Gérance pour l’exercice 1903-1904.
- Conseil de Surveillance.
- MM.
- MM.
- 1er TOUR DE SCRUTIN
- Joseph Toussaint dit Garbe. 309 voix Elu
- Lhote Charles .... 191 » non Elu
- Anstell Paul ... 187 » » »
- Allard Alfred ... 180 » » »
- Lecail Alphonse ... 138 » » »
- Flamant Charles, ... 74 » » »
- Divers .... 47 »
- 2e TOUR DE SCRUTIN
- Anstell Paul .... 211 voix Elu
- Lhote Charles ... 209 » »
- Allard Alfred .... 180 »
- Lecail Alphonse ... 80 »
- Flamant Charles .... 39 »
- Divers ... 23 »
- Conseil de Gérance.
- Blanquin Jules Elu
- Petithomme Eugène. ».. » »
- Dupont Louis ... 236 » »
- Maillet Jules ... 140 » non Elu
- Disant Jules. * 70 » » »
- Braillon Adolphe ... 59 » » »
- Louis Eugène ... 38 » » »
- Thoret Emile ... 24 » » »
- Dagnicourt Edmond.... ... 21 » » »
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- LA QUESTION DE LA PAIX
- Le XIIe Congrès international de la Paix.
- Le 22 septembre s’est ouvert à Rouen le douzième Congrès international de la Paix.
- La séance d’ouverture a été tenue le matin à 10 heures à l’Hôtel de Ville. Après un discours du président de la Ligue rouennaise de la Paix, le secrétaire général de la préfecture remplaçant le préfet, a souhaité la bienvenue au nom du gouvernement de la République, aux congressistes dans la Seine-Inférieure. D’autres discours ont été prononcés par le prince de Monaco, par M. Robert, adjoint au maire de Rouen, et par les présidents des délégations étrangères : M. Rich-ter (Allemagne), Mme la baronne de Suttner (Autriche), MM. Houzeau-Delchaie , sénateur belge (Belgique), Trueblood (Etats-Unis), Bodson-Dret , (Angleterre) , général Turr (Hongrie), Brouwer (Pays-Bas), Novicow (Russie), Elie Ducommun (Suisse), Moneta (Italie).
- M. Moneta a obtenu un très grand succès quand il a fait allusion aux relations amicales existant à l’heure actuelle entre l’Italie et la France, et qui succèdent à des malentendus ayant trop duré.
- Après ces discours, le Congrès a élu son bureau définitif. Il a nommé président M. Emile Arnaud (France).
- Sur l’initiative du président, un télégramme de sympathie a été adressé à M. Loubet, président de la République, et à M. Combes, président du Conseil, pour leurs témoignages de sympathie donnés à l’œuvre des pacifistes. Après quelques mots vibrants de Mme Séverine, le Congrès a adressé également un télégramme de respectueuse sympathie au président Roosevelt pour son heureuse intervention, à propos de l’affaire du Venézuela et pour le conseil qu’il donna aux puissances de s’adresser au tribunal d’arbitrage de La Haye.
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- 684
- LE DEVOIR
- M. Elie Ducommim a donné ensuite lecture du Rapport du bureau international de la Paix sur les événements de V année 1902-1903 intéressant le mouvement pacifique.
- Après cette lecture, il a été procédé à la nomination des trois commissions préconsultatives: (A. Actualités. — B. Droit international. — C. Propagande).
- Les rapports de ces commissions ont été discutés, dans l’ordre que nous venons d’exposer, au cours des séances suivantes qui ont eu lieu à l’Hôtel des Sociétés savantes.
- Sur la proposition de la commission A. des résolutions ont été votées relativement à l’Arménie, au Venezuela, à la guerre Sud-Africaine, à la Macédoine, à un rapprochement entre la France et l’Allemagne, à une trêve d’armements.
- Dans sa résolution concernant l’Arménie , le Congrès « se référant à l’article 61 du traité de Berlin, par lequel l’Europe s’est constitué le droit et a pris l’engagement d’assurer aux populations arméniennes la vie, la sécurité, la liberté de circulation, la possession paisible de leurs biens et la liberté de conscience, invite les gouvernements et lès peuples civilisés à agir au plus tôt dans le sens du mémorandum de 1895, par une intervention concertée pour mettre fin à un état de choses intolérable et dangereux pour la paix générale. »
- Le Congrès prend acte avec satisfaction que c’est sur l’initiative du XIP Congrès que l’Angleterre, la France et la Russie, ont pris des mesures pour multiplier les agents consulaires en Arménie.
- C’est encore au traité de Berlin (article 23) que s’en réfère le Congrès pour rappeler les puissances à l’engagement solidaire qu’elles ont pris « d’obtenir du gouvernement turc, dans ses provinces européennes de population mixte, les réformes nécessaires et à leur devoir impérieux d’arrêter l’effusion du sang, leur rappelant au surplus que le traité de San Stefano
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- LA QUESTION DE LA PAIX 685
- adoptait pour base le droit des populations de disposer d’elles-mêmes. »
- À la suite du vote de ces résolutions, on a fort applaudi une lettre de M. Leroy-Dupré, membre de la Société de protection des indigènes, demandant, en faveur des indigènes des colonies, les mêmes manifestations qu’en faveur des habitants des pays civilisés.
- En ce qui touche le Vénézuela, le Congrès « est heureux de constater que les affaires vénézuéliennes, engagées dans la voie militaire, ont bientôt pris la voie diplomatique et arbitrale, rend hommage à l’intervention des Etats-Unis, et notamment de M. Roosevelt et de M. Bowen, et se félicite particulièrement qu’une partie du litige ait été portée devant la Cour de la Haye.»
- En ce qui concerne l’annexion du Transvaal et de l’Etat libre d’Orange, le Congrès « estime que c’est pour lui un devoir impératif de rappeler que toute annexion violente est contraire aux principes fondamentaux de la justice internationale. » (Proposition Hodgson Prat.)
- Sur la proposition de Mme de Suttner, le Congrès à adopté une résolution par laquelle « il s’associe pleinement au vœu de la XIe Conférence interparlementaire tenue à Vienne, pour qu’une nouvelle Conférence intergouvemementale se réunisse pour reprendre la question de l’arrêt des armements officiellement proposé par la Conférence de la Haye. » A cette résolution est jointe une proposition de M. Hubbard tendant à faire voter par les parlements des divers pays un ordre du jour invitant le gouvernement à introduire une réduction dans le prochain budget de la guerre et à s'entendre à ce sujet avec les gouvernements étrangers.
- Par une résolution proposée par la Commission A. et adoptée à l’unanimité, le Congrès « exprime sa persuasion que le temps est venu de remettre au premier plan de la propagande des sociétés de la Paix la tentative d’une trêve internationale d’armements, et propose à l’Institut international de la Paix de rassembler, à cet
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- effet, tous les documents probants sur la manière de produire un arrêt des armements et des dépenses militaires et maritimes, de sorte que, sur la base de ces documents, un projet pratique soit rédigé et soumis aux puissances représentées à la Cour permanente de la Haye. »
- A la suite du rapport verbal de M. Novicow, au nom de la Commission A, sur un rapprochement entre la France et FAllemagne, la motion suivante à été adoptée à l’unanimité moins 2 voix :
- « Considérant qu’un rapprochement entre la France et FAllemagne est hautement désirable; considérant que ce rapprochement est nécessaire â l’organisation et au maintien d'une paix durable ; considérant que ce rapprochement nécessite la solution pacifique de tous les litiges existants ou pouvant surgir entre les deux pays, le XIIe congrès international de la paix met à l’ordre du jour du prochain congrès, qui se tiendra en dehors des deux pays intéréssés, la recherche des meilleurs moyens d’assurer cette solution et ce rapprochement. Le Congrès a chargé le bureau de Berne d’en préparer les éléments. »
- Sur la proposition de la Commission B (Droit international), une motion de M. Follin en faveur du libre-échange est adoptée.
- A cette résolution s’ajoutent 1° un vote de sympathie proposé par M. Giretti, pour tous ceux qui, en Grande-Bretagne , s’apprêtent à livrer un dernier combat en faveur du libre échange; 2° un vœu, exprimé par M. Raqueni, pour la création en tous pays de groupes parlementaires de libre-échange.
- Le Congrès adopte, à l’unanimité, une proposition de M. Emile Arnaud , proclamant la nécessité d'enseigner et de codifier le plus tôt possible les principes de droit international que les conventions de la Haye ont fait entrer dans le droit positif, et faisant appel, à cet effet, 1° à tous les professeurs de droit international ; 2° aux groupes parlementaires de la paix.
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- Sur la proposition de M. Hubbard, le Congrès complète cette résolution en exprimant le vœu que dans les Parlements on demande en même temps, par exemple à la date du 18 mai, la formation d’une commission destinée à réunir les éléments d’un code de droit international.
- Une longue discussion s’engage sur une motion de M. Gaston Mocb, relative au droit de légitime défense et aux traités d’alliance défensive et pacifique. On ne réussit pas à s’entendre et la proposition est ajournée à un prochain Congrès.
- Par contre, on adopte sans opposition une motion de M. Perris, de Londres, déterminant les conditions des accords futurs supplémentaires à intervenir entre les Etats signataires de la convention pacifique de la Haye. Ces accords devront s’étendre notamment à des questions non encore visée dans la convention de la Haye et renvoyer le recours à l’arbitrage uniquement au tribunal de la Haye.
- M. le professeur Merignhac fait adopter une proposition par laquelle « les gouvernements signataires de la déclaration de La Haye de 1899, interdisant, pour une durée de cinq ans, de lancer des projectiles et des explosifs du haut des ballons ou par d’autres modes analogues nouveaux, > sont instamment priés de renouveler cette déclaration, dont les effets expireront à la fin de juillet 1904.
- La même proposition signale l’urgence d’étudier et de fixer les restrictions à apporter à l’application du principe de la liberté des airs reconnu nécessaire à l’égal de la liberté des mers.
- Au sujet des relations entre les Congrès internationaux et les Congrès nationaux, le Congrès approuve, sur le rapport de la commission C (Propagande) un vœu de M. Ruyssen, portant que le Congrès national puisse se réunir au moins six mois avant le Congrès international annuel pour organiser et préparer le fonctionnement des Congrès internationaux.
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- Le rôle des Congrès nationaux serait :
- « a) d’assurer à l’activité pacifique de chaque pays la « plus grande unité possible de doctrine et d'action;
- « b) d’exercer sur les pouvoirs publics, la presse et « l’opinion de chaque pays une action précise, adaptée « aux circonstances et au milieu ;
- « c) d’assurer l’exécution dans chaque pays des déci-« sions des Congrès internationaux antérieurs ;
- « d) de .préparer le programme et d’assurer le succès « des Congrès internationaux à venir. »
- Le Congrès adopte ensuite le voeu suivant déposé par Mme Pognon : « Le XIIe Congrès universel de la Paix félicite les femmes de la Nouvelle-Zélande, de l’Australie et des Etats de Wyoming, Colorado et autres, d’avoir obtenu le droit de vote, et exprime l’espoir qu’elles ne donneront leurs voix qu’aux candidats ayant dans leur programme la paix par l’arbitrage entre nations. »
- Le Congrès appuie l’idée de la création d’un timbre international.
- Un voeu de M. Beauquier relatif à la création d’une caisse de propagande, est adopté sans opposition, ainsi qu’un vœu de Mme Séverine relatif à l’interdiction du port d'armes par les militaires, hors du service en temps de paix.
- « Le Congrès invite les amis de la paix à favoriser dans leurs pays respectifs la coopération par tous les moyens en leur pouvoir. Il donne mandat au Bureau de Berne de transmettre cette décision aux divers Congrès coopératifs nationaux et internationaux. » (Proposition Prudhommeaux).
- Sur la proposition de la Société rouennaise les Amis de la Paix, le Congrès approuve un Congrès de propagande par des affiches périodiques auxquelles s’abonneraient les groupes pacifistes.
- M. Prudhommeaux, de son côté, fait adopter une résolution par laquelle « le Congrès prend acte de la nouvelle organisation du service des projections telle qu’elle vient d’être arrêtée par les soins du Bureau de
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- Berne et du Groupe nimois de la paix par le droit et espère que la propagande pacifique retirera les plus grands avantages de la pratique des conférences avec projections lumineuses. »
- La séance de clôture a été tenue au Havre , le dimanche 27 septembre, sous la présidence de M. (Trouillot, ministre du commerce, qui a prononcé à cette occasion les paroles suivantes :
- « Il faut faire la guerre à la guerre. Je voudrais pour cela qu’on montrât aux enfants ce que j’appellerais l’envers de la victoire, non seulement parce que les victoires ont pour suite la défaite, non seulement parce que Napoléon a laissé après ses victoires la France en ruine et plus petite qu’il ne l’avait prise ; mais la victoire, même continue, est désastreuse. Si l’Europe au lieu de dépenser 400 milliards pour la guerre les avait employés à l’instruction, à des ports, des chemins de fer, des câbles, créant une amélioration des conditions matérielles de l’humanité, maisons à bon marché, retraites ouvrières, que n’eût-on pu faire !
- « Voilà l’envers de la victoire. Il ne faut pas supprimer la lutte, mais la lutte sanglante ; supprimer la guerre qui tue et ruine, la remplacer par la lutte utile. Je salue l’oeuvre et je salue les ouvriers qui la fécond dent. »
- Le jour précédent, dans la même ville, où un bateau à vapeur avait transporté les congressistes, une réunion spéciale des.délégués français et anglais, à laquelle avait pris part la Chambre de commerce du Havre, s’était occupée de Félaboration pratique d’un traité d’arbitrage franco-anglais.
- Il y a unanimité pour constater que le XIIe Congrès universel de la paix a été des mieux réussis sous tous les rapports, grâce au concours intelligent et dévoué de ceux qui l’ont organisé et de ceux qui y ont assisté.
- Les Comités organisateurs, à Rouen et au Havre, avaient très judicieusement préparé la partie matérielle du Congrès en alternant les séances de travail avec les
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- réunions plus intimes et les promenades. Les pouvoirs publics et les sociétés locales ont contribué à son agrément et à son éclat par des punchs, banquets, fêtes de nuit et concerts.
- Ce qui surtout l’a caractérisé, c’est le nombre croissant des adhésions de sociétés diverses qui n’ont pas la paix pour but spécial : coopératives, trades-unions, bourses du travail, syndicats, amicales, groupements politiques. Parmi les plus importantes de ces adhésions, il faut mentionner celle du Comité exécutif du parti républicain radical et radical-socialiste et celle de la Ligue de l’enseignement, qui est une fédération de 3000 sociétés.
- Le prochain Congrès aura lieu aux Etats-Unis, dans une ville qui sera désignée d’un commun accord entre les sociétés pacifistes américaines et le bureau international de Berne, probablement à Saint-Louis.
- Le traité d’arbitrage franco-anglais
- Le 14 octobre 1903, à midi, lord Lansdowne, ministre des affaires étrangères britanniques, et M. Cambon, ambassadeur de France, en Angleterre, ont signé la convention dont voici le texte complet :
- « Le gouvernement de la République française et le gouvernement de Sa Majesté Britannique, signataires de la Convention pour le règlement pacifique des conflits internationaux conclue à La Haye, le 29 juillet 1899 ;
- « Considérant que, par l’article 19 de cette Convention, les hautes parties contractantes se sont réservé de conclure des accords en vue du recours à l’arbitrage dans tous les cas qu’elles jugeront possible de lui soumettre ;
- « Ont autorisé les soussignés à arrêter les dispositions suivantes :
- « Article 1er. — Les différends d’ordre juridique ou relatifs à l'interprétation des traités existant entre les deux parties contractantes qui viendraient à se pro-
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- (luire entre elles et qui n’auraient pu être réglés par la voie diplomatique, seront soumis à la Cour permanente d’arbitrage établie par la Convention du 29 juillet 1899, à La Haye, à la condition toutefois qu’ils ne mettent en cause ni les intérêts vitaux, ni Findépendance ou l’honneur des deux Etats contractants et qu’ils ne touchent pas aux intérêts de tierces puissances.
- « Article II. — Dans chaque cas particulier les hautes parties contractantes, avant de s’adresser à la Cour permanente d’arbitrage, signeront un compromis spécial déterminant nettement l’objet du litige, l’étendue des pouvoirs des arbitres et les détails à observer en ce qui concerne la constitution du Tribunal arbitral et la procédure.
- « Article III. — Le présent arrangement est conclu pour une durée de cinq années à partir du jour de la signature. »
- Ainsi l’Angleterre et la France auront été les deux premiers grands Etats de l’Europe à utiliser régulièrement, par un côté spécial, l’existence de la Cour de la Haye et les facilités qu’elle offre pour la consolidation de la Paix.
- Le nouvel accord transforme en effet les dispositions de l’article 26 de la Conférence qui permettent aux puissances de régler leurs différends sans les y obliger : il rend obligatoire pour les deux puissances signataires, ce qui n’était que facultatif.
- Malgré les réserves que contient le traité, ce résultat est de nature à satisfaire les pacifistes qui savent par expérience, que les plus modestes résultats ne s’obtiennent pas sans de grands et persévérants efforts.
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- La Société de paix et d’arbitrage du Familistère de Guise a tenu une assemblée générale, le 8 octobre, dans la salle du théâtre du Familistère, sous la présidence de M. Sarrasin-Duhem.
- Les délégués de la Société au congrès de Rouen,
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- MM. Gustave Pagnier et Léon Dassonville, ont rendu compte de leur mandat.
- MM. Prudhommeaux, de la Paix par le droit, et A. Fabre, ancien économeMu Familistère, qui assistaient à la séance, invités à prendre la parole, ont insisté, aux applaudissements unanimes de l’assemblée, sur l’importance de la décision prise par le congrès relativement à l’organisation de conférences avec projections.
- L’éducation pacifique.
- Les idées de paix font chaque jour de nouveaux progrès en France dans le corps enseignant. De nombreux instituteurs, à l’occasion des distributions de prix ont utilisé dans leurs discours les documents que leur ont fourni à cet effet les fondatrices de la Société de l’Education pacifique, Mme Carlier et Mme Bodin.
- En raison de la formation du Groupe de VArbitrage international à la Chambre, la Société de l’Education Pacifique a adressé aux instituteurs une nouvelle circulaire et le texte suivant des voeux à proposer aux Conseils municipaux :
- « Le conseil municipal de approuvant le
- programme de la Société de l’Education Pacifique émet les vœux :
- « 1° Que les gouvernements, renonçant aux guerres barbares et ruineuses, soumettent leurs différends au jugement de la Cour d’Arbitrage de La Haye, et que celle-ci règle désormais les discordes entre les Etats, comme les tribunaux règlent les litiges entre les particuliers ;
- « 2° Que pour obtenir ce résultat, dans les écoles de tous les pays civilisés, on enseigne aux enfants le respect du droit, de quelque côté qu’il se trouve; qu’on leur fasse comprendre que la paix seule produit le bonheur et la prospérité des nations ; qu’on leur fasse haïr la guerre, source de maux incalculables et violation du droit des peuples ».
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- VIE D’HÔTEL
- Par Henry GRÉVILLE
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- {Suite. )
- — Mais oui, c’est une affaire de patience, et puis il faut bûcher: mais puisqu’il y a des tas d’imbéciles... je vous l’ai déjà dit. Eh bien, j’aime mieux autre chose.
- Mamie eut l’air de trouver cette préférence toute naturelle.
- — De plus difficile, insista Gaëtan. Je sais depuis hier soir que je puis me faire une autre situation avec des canards, ou des bonshommes, ou n’importe quoi. Des dessins, enfin.
- — Ah! fit Mamie, illuminée.
- — On a publié des dessins de moi, on m’en redemande et on m’a envoyé un chèque. Alors , je peux gagner une année de professeur en un mois... Oh ! pas tout de suite, mais dans quelque temps... et je n’ai plus besoin d’attendre cinq ans... parce qu’un petit professeur, pas agrégé, ne gagne pas énormément, et moi j’ai un malheur : je vois grand. Oui, je n’aime pas les mesquineries, et les bouts de chandelles, et les soupes brûlées... au fond, je ne sais pas ce que c’est, chez nous on n’en a jamais servi, mais ça me déplairait... surtout à cause de l’odeur.
- Mamie baissa les yeux et rentra douloureusement en elle-même ; il lui était arrivé plus d’une fois de brûler la soupe, spécialement la soupe au lait.
- — Avec mes dessins, reprit Gaëtan, qui s’étonnait de cette inexplicable mélancolie et qui s’aventura, pour l’en distraire, si je rencontrais, — je veux dire, si j’avais rencontré une jeune personne... telle que je puis la souhaiter pour partager mon destin, je n’aurais pas besoin d’attendre si longtemps avant de me décider,
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- parce que j’aurais une bien plus belle situation beaucoup plus tôt.
- Mamie descendit encore plus bas dans le gouffre de sa douleur. Il lui faisait bien de l’honneur en lui racontant ces choses-là, mais n’apportait-il pas un peu de cruauté, — voire inconsciente,— en lui parlant de celle qui serait sa femme? Mamie détesta tellement cette jeune personne qu’elle en rougit de colère.
- — Seulement, reprit Gaëtan en regardant droit devant lui, il faudra que je fasse des masses de dessins et qu’on les publie, avant que mon père consente à reconnaître que je puis gagner ma vie et celle de ma famille de cette façon-là. Je serai obligé d’être professeur tout de même, pour le contenter, mais qu’est-ce que cela fait?
- Il regarda Mamie dans les yeux, sur ce dernier mot; elle baissa la tête, sentant l’espoir un instant submergé remonter tout doucement vers la surface.
- — Il me faut des dessins; je vais travailler comme un bœuf. Mes meilleurs sont restés à Paris... Ah! il y en a un, si je l’avais, j’aurais vite fait de terminer toute une page,., mais il est perdu. Vous savez bien, le train? ou vous avez peut-être oublié? ajouta-t-il, la voix lui manquant à Pidée absurde qu’elle pouvait ne pas s’en souvenir.
- — Je n’ai pas oublié, balbutia Mamie, couverte de confusion.
- — On n'a jamais pu le retrouver... c’est une perte! Il vaudrait de l’argent maintenant.
- La confusion de Mamie devint inénarrable ; elle se sentit irrémédiablement compromise, si elle n’avouait pas.
- — De l’argent ! murmura-t-elle. J'étais loin de me douter...
- Gaëtan bondit sur ses pieds, laissant tomber l’album; les canards s’envolèrent en faisant : Couin, couin ! de toutes leurs forces.
- — C’est vous qui l’avez pris? fit-il d’une voix étouffée.
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- Le premier jour... lorsque votre chapeau s’est défait, et vos cheveux... alors , vous...
- Mamie s’était levée aussi.
- — C’est vrai, dit-elle , je l’ai pris. J’ai eu tort, mais je ne savais pas que ça valait de l’argent.
- — Et vous l’avez gardé, Mamie? Vous l’avez toujours?
- — Je vous le rendrai après déjeuner, fit-elle, se retenant à grand’peine de fondre en larmes, car elle n’osait le regarder. Gaëtan sentit une foule d’envies folles lui tourbillonner dans la cervelle. La cloche du déjeuner tinta dans l’air léger.
- — Vous me le rendrez? C’est très gentil, fit-il, reprenant possession de lui-même. Et je vous en ferai un autre ; dites, voulez-vous, Mamie?
- — Je veux bien, monsieur, répondit-elle , avec une vague impression qu’il n’aurait pas dû l’appeler Mamie.
- — Pas monsieur, Gaëtan. Vous n’avez donc rien compris? Que si je veux être riche et célèbre sans attendre, c’est parce que je veux me marier, — avec vous , Mamie — ou peut-être que vous ne voulez pas?
- Elle leva sur lui ses yeux bleus, éperdus d’une joie qui ressemblait à de l’angoisse, et poussa un cri suprême:
- — Oh ! mon Dieu ! et moi qui ai tant pleuré !
- Il prit les petites mains roses qui venaient de se joindre en un geste de reconnaissante prière, et les serra dans les siennes, à leur faire mal.
- — Alors, c’est convenu ? Dites ? C’est convenu ? Bien sûr? Et vous me serez fidèle jusqu’à ce que je puisse vous demander devant tout le monde?
- — Oui, fit-elle dans un souffle.
- Il se redressa et, après une dernière étreinte de ses doigts vigoureux, lâcha les menottes qui retombèrent tout engourdies.
- -- Eh bien ! nous serons parfaitement heureux, dit-il. D’abord, nous allons rentrer, parce qu’il ne faut pas nous faire attendre, ce serait très maladroit. Et puis nous ne dirons rien à personne.
- — A maman ? supplia Mamie.
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- — Jamais de la vie ! Elle vous emmènerait! proféra Gaëtan, qui connaissait mieux les lois sociales. A personne! Nous ferons comme auparavant, nous aurons l’air naturel, et nous ne chercherons pas à nous parler dans les coins. Plus tard, je ne dis pas. Après le déjeuner, vous mettrez le dessin dans mon album. Je le laisse toujours traîner dans le salon. Si on l’y voit, — tout le monde y fouille, — je dirai que je l’ai retrouvé; mais si on ne l’y voit pas, je dirai que je l’ai recommencé ; et ce sera la vérité tout le temps, puisque je le recommencerai. Nous ne mentirons pas , Mamie. Ce ne serait pas bien : seulement, nous ne raconterons pas nos petites affaires ; ça ne regarde que nous.
- Ils s'étaient rapprochés de la maison, et passaient derrière une épaisse charmille.
- — Et maintenant, Mamie, le baiser des fiançailles !
- Il l’embrassa gauchement, dans le cou , avec” la rapidité d’un criminel qui perpètre son forfait.
- — Et plus un mot!
- Il se remit à marcher auprès d’elle. Le hasard les favorisait : personne sur la pelouse, personne sous la véranda...
- — Rentrez, dit-il, je vais voir les chiens au chenil. J’aurai le temps de songer à une série de dessins avant le second coup. Et recoiffez-vous, vous êtes ébouriffée.
- Il la quitta. Elle rentra penaude, abasourdie , heureuse, ne croyant pas à son bonheur et sentant qu’il était réel; en un mot, comme peut se trouver une fillette de dix-sept ans, fiancée à l’objet de son premier amour, sous la condition expresse de garder un silence absolu.
- — Comme Psyché ! se dit l’enfant, qui n’avait de la mythologie que des notions très sommaires.
- IX
- — Maman ne peut plus supporter la chaleur, dit Céphise à Colette, cinq ou six jours après : j’ai écrit au
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- docteur Foissard, il me répond, tiens, vois toi-même.
- La lettre du médecin n’était pas rassurante. Il croyait l’opération de plus en plus inévitable, mais ne pensait pas qu’elle dut être tentée par le temps orageux et suffocant qui venait de commencer. A moins d’un accident grave, qui rendrait une solution urgente, il était préférable d’attendre la du des grandes chaleurs : si Mme Maubert pouvait supporter un déplacement, il conseillait un séjour au bord de la mer, pour la fortifier.
- — Encore un hôtel! soupira Céphise. Il est pourtant inadmissible que ma pauvre maman doive subir une épreuve comme celle de Vichy; nous ne pourrons l’établir quelque part qu’avec la conviction de lui procurer un repos au moins relatif. Je ne vois qu’une chose à faire, partir avec Armand, voir des hôtels et revenir la chercher quand nous aurons trouvé ce qu’il faut. Mais où?
- — Jersey! suggéra Colette. Nous sommes invités pour la mi-août chez des amis qui y possèdent une villa; cela nous permettrait de voir maman. Le voyage par mer est peu de chose, et en couchant à Saint-Malo, ou Granville...
- — Je pars , répondit Mme Carval, toujours prompte dans ses décisions. J’écrirai aussitôt que j’aurai trouvé : au besoin , je télégraphierai.
- Pour la première fois de sa vie, Gaëtan vit s’éloigner sa sœur sans ombre de regret; réticent de sa nature, il savait taire ses pensées, mais il se méfiait de son innocente complice, et de toute la famille, Céphise était celle dont il redoutait le plus la perspicacité. Son allégresse fut de brève durée : à déjeuner, de Vautrait annonça l’arrivée pour le lendemain d’un de ses amis, et de son fils, ancien condisciple de Gaëtan , au lycée.
- — Tiens, dit Roger en examinant son jeune beau-frère, ça te fait faire une tête? Je croyais pourtant que Charles Becquemont était resté de tes amis?
- — Ami, oui, bien sûr, répondit l’interpellé : mais
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- nous étions si tranquilles ici, et maman n’a pas besoin qu’on la dérange.
- — Cela ne la dérangera pas , je t’en réponds , repartit Colette. Quant à la tranquillité , je ne vois pas en quoi pourrait la troubler la venue de ces aimables jeunes gens.
- — Jeunes gens ! rétorqua Gaëtan assombri, il y en un qui est le père de l’autre.
- — C’est le plus jeune , riposta Roger en riant. Tâche d’être aimable , et de faire honneur à la réputation de notre hospitalité.
- Gaëtan ne se dérida point. Un sentiment nouveau venait de pénétrer dans son âme et y causait des ravages imprévus. Au cours de-l’après-midi, ayant eu la chance de rencontrer Mamie avec les enfants dans un endroit paisible, le fiancé novice la chapitra vertement au sujet de l’attitude qu’elle devait garder vis-à-vis des nouveaux venus.
- — Vous comprenez, dit-il, que ces messieurs vous diront des choses gracieuses, mais que votre devoir est de n'y pas faire attention.
- — La politesse?... commençait la jeune fille.
- — La politesse, c’est entendu, mais il ne faut pas faire la coquette. Vous avez de très jolis yeux, Mamie, et une façon de regarder les gens avec..,
- Elle le regardait précisément d’une façon qui donnait grande envie de l’embrasser, mais les deux garçons de Colette avec les enfants de Céphise formaient un bataillon sacré par lequel Mamie était bien protégée.
- — Ne regardez pas Charles comme cela ! conclut-il d’un ton d’autant plus sévère, qu’il était fort contrarié.
- — Oh ! c’est seulement vous ! fit-elle ingénument.
- José se retourna fort à propos pour empêcher une
- catastrophe, car la prudence du jeune homme, décontenancée par cet aveu, l’avait abandonné, et la bonne des petits arrivait par derrière, de sorte qu’ils étaient pris entre deux feux.
- — Je vous quitte, dit-il, et il s’éloigna à grandes enjambées.
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- Il monta à sa chambre, s’assit devant un miroir portatif qui l’accompagnait dans tous ses déplacements, et fit de sa personne un examen consciencieux.
- Qu’il s’était regardé de fois dans ce morceau de cristal , depuis que son père lui en avait fait cadeau, dix ans au moins auparavant, pour l’habituer , s’il était possible, à vérifier le noeud de sa cravate ! Jadis il s’en servait presque uniquement pour y constater l’état de sa langue, ayant été pendant assez longtemps un malade imaginaire. Depuis l’hiver précédent, il y avait contemplé son image avec une certaine opiniâtreté, espérant y découvrir les changements qu’il souhaitait. Aujourd’hui, inquiet, inconsciemment jaloux, voici ce qu’il y vit : un front clair et bien fait, encore qu’un peu étroit, encadré par des cheveux bruns coupés en brosse, drus et bien plantés; des yeux assez grands, malins, profonds, pleins de sous-entendus et pourtant très honnêtes ; une bouche vaste, mais bien meublée, ombragée heureusement par une moustache blonde retombante, un peu trop celtique au gré de son beau-frère Roger, car elle lui donnait une vague ressemblance avec un Vercingétorix qui séjourna longtemps devant l’atelier d’Aimé Millet, au boulevard des Bati-gnolles.
- — C’est très bien pour Vercingétorix, et au haut d’une colline, en rase campagne, disait de Vautrait; mais dans la vie privée, et dans le potage...
- — Je suis Celte ! répondait fièrement Gaëtan.
- Ce jour-là, cependant, songeant à la fine moustache brune de son « ami » Charles Becquemont, il prit la résolution de demander à Mamie si elle ne lui conseillerait pas de diminuer un peu l’ampleur de cet orne-nement. Somme toute , Gaëtan était fort agréable à voir, sans être beau, ni surtout joli : grand et mince, il marchait bien, ayant renoncé à sa passion pour la bicyclette au moment où elle aurait risqué de le plier en deux, comme un certain nombre de ses contemporains. L’avenir réserve à nos hospices de vieillards, —
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- s’ils survivent, — le singulier spectacle d’une génération d’hommes dont la fonction, semblera-t-il, aura consisté à marcher à quatre pattes.
- Satisfait, néanmoins, notre ami pensa qu’il ferait bien de passer quelques instants chez sa mère , qu’il n’avait guère vue ce jour-là. Il entra, s’assit et entama brusquement la conversation.
- — Tu vas bien t’ennuyer sans Céphise ! dit-il.
- Mme Maubert était un peu mieux que d’habitude , grâce à l’atmosphère moins brûlante; elle sourit.
- — Si tu veux la remplacer? fit-elle. Il y a longtemps que je voulais te demander un service.
- — Te faire la lecture ? demanda son fils avec empressement.
- C’était un de ses passe-temps favoris ; malheureusement, autour de lui il trouvait peu d’auditeurs, l’insupportable façon d’ânonner qu’il avait dans son adolescence ayant laissé de fâcheux souvenirs, bien qu’il s’en fût corrigé à la longue.
- — Si tu veux, un peu plus tard , dit la bonne Mme Maubert, éludant instinctivement la corvée de l’entendre. Il y a quelque chose de plus pressé; je ne sais comment cela s’est fait, mais ma petite pendule ne sonne plus d’accord avec sa marche. Je suppose qu’il suffira de la remettre à l’heure. Tout exprès, je l’ai laissée s’arrêter.
- — Je sais bien comment cela s’est fait, moi, grommela Gaëtan ; c’est la femme de chambre qui l’aura retardée, un jour qu’elle était en faute; ça arrive toujours comme cela. Autrefois, c’était le valet de chambre de papa, dans son cabinet ; ça ne ratait ja mais, et toute la famille prétendait que c’était moi. En ai-je souffert, mon Dieu !
- Tout en grognant, il s’était approché de la très jolie petite pendule en porcelaine de Sèvres, ancienne , au cadran émaillé, vrai bijou qui voyageait toujours avec Mme Maubert, dans un écrin de velours blanc ; il ouvrit le verre de cristal bombé, remonta le mouvement
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- avec précaution, puis la sonnerie, et fit faire un demi-tour à l’aiguille qui sonna une demie, sur midi.
- — Très bien ! fît l’horloger d’occasion : ça ne t’ennuie pas de. l’entendre sonner ? Alors , allons-y.
- Une autre demie, puis deux coups, puis cinq, puis huit, puis un...
- — Elle a l’air joliment détraquée ! dit Gaëtan. Continuons.
- Neuf, un , onze, un, puis,., treize.
- — Tu as entendu ? demanda-t-il à sa mère. Elle a sonné treize coups! Ça ne s’est jamais vu.
- — Nous aurons mal compté, dit Mme Maubert.
- — Alors recommençons.
- Il fit faire le tour du cadran aux aiguilles : la pendule sonna les heures les plus variées, et, après un incompréhensible galimatias, le marteau frappa treize coups avec une surprenante énergie.
- — Treize ! Ça y est ! Eh bien, j’y renonce ! Mais au fait, Becquemont père s’y connaît, il fait fabriquer des chronomètres de précision, et Charles est aux Arts et Métiers, section de mécanique... Demain, ils t’arrangeront cela, l’un ou l’autre.
- — Alors, dit placidement Mme Maubert, arrête la pendule en attendant, parce que si cette nuit elle se mettait à me sonner des heures quelconques, cela m’ennuierait.
- Ce qui fut fait: après quoi Gaëtan prit le journal et plongea sa mère dans un assoupissement réparateur.
- Les deux Becquemont, père et fils, se ressemblaient assez pour dérouter les myopes et les distraits. Charles avait pourtant vingt-deux ans de moins que son père, qui en avait quarante-quatre; mais l’un paraissant plus âgé, l’autre plus jeune, l’équilibre s’était établi, au moins d’une façon superficielle. Le même son de voix, la même taille , les mêmes façons les rendaient très agréables à ceux qui les aimaient, et également insupportables à ceux qui les avaient en grippe. Beaux garçons et très aimables, ils-courtisaient volontiers toutes
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- LE DEVOIR
- les femmes, ce qui était d’ailleurs de leur part simple politesse. Mme Becquemont étant morte jeune, Charles avait partagé la vie de son père et avait pris ses goûts.
- En descendant de voiture, le premier cri de Becquemont père, à la vue de Mamie, un peu loin sur la pelouse, entourée de sa nichée de mioches, fut :
- — Tudieu ! le joli Greuze !
- — V’ian ! pensa Gaëtan. Ça n’aura pas été long ! Enfin, j’espère que Mamie aura l’esprit de ne pas faire attention à ce vieux. Reste l’autre...
- A quarante-quatre ans on est vieux pour quiconque est plus jeune de moitié. L’autre, c’était Charles, qui, ayant appliqué son pince-nez, regardait le Greuze.
- Roger expliqua la situation, s’approcha avec eux, les présenta, et les emmena ensuite dans leur appartement. Gaëtan s’était accroché à son ancien camarade.
- — Je te croyais au régiment, lui dit-il d’un ton gracieux. Comment as-tu fait pour t’échapper ?
- — En congé de convalescence : une chute de cheval, pas sur la tête. Ça va bien me durer jusqu’à la libération , avec des protections.
- — Et les arts ? Qu’est-ce que tu en fais ?
- — Je les pioche, moralement. La mécanique, c’est doué d’une patience prodigieuse! Ça attend tant qu’on veut!
- — C’est pas comme les lettres, alors, grommela Gaëtan avec un amer retour sur sa licence. A propos de mécanique, maman a une pendule qu’on lui a détraquée.
- — Ça se détraque parfois tout seul, proféra Charles.
- — Tu crois? Tiens, moi, je croyais qu’il fallait toujours quelqu’un pour les mettre en train. Les choses, ça peut donc être aussi bête que les gens ?
- — Parfois. Une pendule, c’est plutôt l’affaire de papa...
- — Oh ! La sonnerie seulement. Tu verras.
- suivre.)
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- ASSURANCES MUTUELLES
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- Société do Familistère. - Assurances Mutuelles
- MOUVEMENT DU MOIS DE JUIN 1903, A GUISE
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes... 2.794 90 )
- Subvention de la Société............. 646 28 > 3.857 98
- Malfaçons et Divers.................. 416 80)
- Dépenses.................................. 3.303 »
- Boni en juin 1903...........^^^55^98
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes... 569 90)
- Subvention de la Société............. 189 40 | 759 30
- Divers.................... .. » » )
- Dépenses........... ..........................755 35
- Boni en juin 1903.................... 3 95
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et Divers 8.090 87)
- Intérêts des comptes courants et > 13.067 32
- du titre d’épargne............. 4.976 45)
- Dépenses :
- 128 Retraités définitifs........... 8.585 75
- 5 — provisoires................. 258 50
- Nécessaire à la subsistance.... 3.816 25 \ 14.082 10
- Allocations auxfamill9 des réservistes 10 50
- Divers, appointem., médecins, etc. 1.411 10
- Déficit en juin 1903......... 1.014 78
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes.......... 870 30 ) . nQ7
- Subvention de la Société............. 227 07 )
- Dépenses........................................ 942 90
- Boni en juin 1903.................... 154 47
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er juillet 1902 au 30 juin 1903 150.970 87 ) ^nn 296 20 » individuelles » » 49.325 32 )
- Dépenses » » ............ 227.401 14
- Excédent des dépenses sur les recettes.. 27.104 94
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- LÉ LEVOlft
- ÉTAT CIVIL AU FAMILISTÈRE DE GUISE
- MOIS DE JUIN 1903.
- Naissances :
- 20 Juin Langlois André-Louis-Paul, fils de Langlois Julien et de Laporte Eugénie.
- Décès :
- 12 — Husson Marcel, âgé de 5 ans.
- 25 — Lhermite Désiré, âgé de 38 ans.
- 26 — Langlois André, âgé de 6 jours.
- Le Gérant : H. E. Buridant.
- Nimes. — Typ. A. Chastanier, 12, rue Pradier.
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- DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES.
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- de J.-B. André GODIN (1)
- Glorification du Travail. Emancipation v£,
- X©
- du Travailleur. ^
- Consommation, fonction individuelle permanente ; production industrielle, fonction temporaire. Encore la supériorité de la méthode par laquelle les valeurs mentales déterminent la prospérité matérielle. Difficulté des essais sociaux complexes au sein du régime compétitif. Traits de l’œuvre de Godin reproduisibles en coopération. Elargissement du champ de culture et classement des capacités.
- Vivre, c’est aimer, comprendre, exécuter ; autrement dit : Vouloir, savoir, agir.
- On ne vit que par l’évolution , la mise en usage, la modification, consommation de quelque chose ; c’est là une fonction individuelle permanente s’exerçant même dans le sommeil ; le travail industriel, la production proprement dite, n’est qu’un mode temporaire de cette fonction.
- La réglementation d’âge d’admission pour les apprentis dans les ateliers, la réclamation touchant la mise en retraite des vieillards et celle dite des « trois huit » pour les travailleurs en pleine santé et maturité , caractérisent le fait du minimum de temps, relativement à l’existence, donné à la production proprement dite. Autre aspect du même sujet :
- (1) Appendice, p 60 , Le Devoir, tome 26e, janvier 1902.
- 1
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- Industriellement, l’individu est producteur en très peu de branches ; la plupart ne le sont qu’en une seule. Un homme est maçon , ou serrurier, ou charpentier, etc., etc. ; tandis que chacun de nous, de la naissance à la mort, consomme en des branches indéfinies : alimentation , vêtement, habitation, objets et instruments d’éducation, de travail, de délassement, etc., etc. ; l’intérêt de chacun au meilleur établissement de tous les produits possibles et conséquemment à l’instauration et au soutien des mesures propres à assurer le meilleur travail industriel, est donc sans comparaison possible, avec la fausse conception d’intérêt individuel et réellement anti-social qui peut, dans une branche donnée et sur un point du marché du monde, pousser le travailleur à la mal-façon, à l’adultération des produits , en un mot au gaspillage des matières premières, du temps propre de l’ouvrier et de ses propres forces mentales.
- Amener évolutivement les individus à saisir ainsi l’ensemble du problème, est l’œuvre en voie de poursuite dans les essais sociaux. Et tout fait, simple, pratique, dont les conséquences s’exercent conformément à ce but, est d'intérêt social primordial. Exemple : la première étape gagnée en coopération ; dès cette première étape , en effet, la coopération en plaçant le commerce sous la gouverne de la consommation, a introduit dans les opérations commerciales la sincérité, valeur morale, puis la prospérité matérielle correspondante. Subordonner celle-ci à celle-là est une excellence de méthode qui se passe de tout commentaire.
- Avançant dans la voie ouverte ainsi, la coopération cherche à gagner sa deuxième étape en plaçant l’exercice du travail industriel, la production, sous la même gouverne : celle de la consommation, autrement dit celle
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- DOCÜMENtS BIOGRAPHIQUES
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- de l’organisation sociale progressive de toutes les formes de la richesse. Et les essais d’application (industries relevant des wholesales) montrent que là encore les avantages matériels déjà obtenus : bonne qualité des produits, salaires élevés, stabilité de la clientèle, sécurité du travail sont déterminés par les valeurs mentales appliquées à la production.
- La culture de l’être humain, son adaptation progressive à des conditions sociales supérieures , cette obligation révélée par tous les essais d’application socialiste vus en ces pages, est donc intimement contenue dans la méthode suivie en coopération.
- Evidemment, la portée finale de cette méthode n’est entrevue que par les apôtres du mouvement ; et les avantages pécuniaires inhérents au système sont l’appât qui attire et retient la généralité des autres membres.
- Que la loi de santé ou de prospérité soit une pour la particule d’un système et pour le système même : c’est ce qui ne se révèle que lentement.
- II faut laisser aux convictions le temps de se former par la lente pénétration de l’enseignement des faits. Et cette évolution englobe des générations.
- Plus d’une fois dans ses conférences, Godin a déploré de ne pouvoir hâter ce mouvement. Car l’œuvre qu’il proposait à son personnel était d’autant plus difficile à saisir qu’elle réunissait tout un ensemble d’éléments poursuivis un par un en coopération, et que le personnel même n’avait pas passé par la filière coopérative.
- Avant la constitution légale de l’association, Godin écrivait dans « Le Devoir » tome 1er, 1878, p. 371 :
- « L’association industrielle du capital et du travail » réclame des hommes plus avancés, plus instruits et « meilleurs que ne le sont encore les hommes d'au j ou r-« d’hui dans toutes les classes sans exception. »
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- Et cependant il a fait son œuvre ? Oui, il a mis tout un groupe de familles d’ouvriers et d’employés dans le milieu qu’il a jugé le plus favorable à la culture individuelle et sociale de chacun ; il a consacré toutes ses forces, tout son temps, sa vie en un mot, à la culture de ce personnel ; et le moment venu, il a signé l’acte d’association par lequel une nouvelle personne civile, la Société du Familistère de Guise, était instituée.
- Combien un tel fait est intéressant à étudier dans son développement pour les partisans de l’évolution sociale progressive. Quels ont été sous la gouverne du fondateur les divers modes d’exercice du pouvoir par et pour la masse, tentés avant détermination en faveur des prescriptions qui figurent aux statuts ? Proclamer quelles expériences n’aboutissent pas, c’est épargner aux chercheurs de pénibles, d’inutiles recommencements.
- Quant au mot final : le gouvernement de l’association par elle-même, sous la seule garde de son pacte statutaire et au sein du présent régime compétitif, l’avenir le dira.
- Des conseils suprêmes à ce sujet, ont été donnés à bien des reprises par Godin dans ses conférences. En 1887, peu de mois avant son décès, au cours de ses efforts touchant l’amendement de la loi sur les syndicats ouvriers, Godin prenant à partie les membres de PAssociation , leur signalait encore comme suit, les points sur lesquels leur plus vigilante attention devait porter.
- « L’Association du Familistère (1) vous paie des salaires élevés en face de maisons concurrentes qui travaillent à prix réduits. Les conséquences de cet état de choses sautent aux yeux : La direction ne peut
- {1) Le Devoir, tome lie, 1887, p. 388.
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- vous maintenir vos salaires que grâce à une incessante création de produits nouveaux donnant lieu à brevets et par conséquent à une exploitation exclusive au profit de la Société.
- « La prospérité des industries comme la nôtre repose donc, surtout, sur le mérite des inventions, de la bonne exécution, de la solidité et du fini du travail... »
- L’équilibre des prix de main-d'œuvre est une autre de ces conditions essentielles. Citons encore :
- <t L’Association ne doit pas exploiter l’ouvrier, mais l’ouvrier non plus ne doit pas exploiter l’Association, c’est-à-dire ses camarades.
- « Tout abus, tout détournement qui peut se produire,
- se commet aujourd’hui à notre commun préjudice.........
- Nous avons, tous, le même intérêt à ce que la justice et l’équité régnent parmi nous jusque dans les moindres faits du travail. Sous ce rapport, on ne sera jamais trop vigilant.
- « Des perfectionnements sont constamment apportés dans les procédés de fabrication et ces procédés entrai-nent des réductions de frais de main-d’œuvre. Eh ! bien, on est si loin de pouvoir fixer ces réductions à leur taux équitable qu’alors que la rémunération du travail baisse partout, nos salaires généraux se sont élevés de 75 centimes par journée de travail sur les années passées. Et, cela, au moment où nos concurrents vendent au plus bas prix ?...
- « Notre souci constant, chaque fois qu’on modifie le prix d’un travail, est de donner à l’ouvrier sa bonne et équitable journée, c’est le devoir de toute direction ; mais le vôtre, à vous, est de ne point soutenir les abus. En faisant autrement, vous portez préjudice à vos collègues et vous mettez en danger l’avenir de l’industrie qui vous fait vivre, l’avenir et le bien-être de vos enfants ! »
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- La nécessité de produits brévetés et bien conçus, la bonne exécution de ces produits, la solidité, le fini du travail, l’équilibre des prix de main-d’œuvre : voilà les bases de la prospérité industrielle sur lesquelles Godin appelle toute la vigilance des membres de l’Association. Nous avons vu ses prescriptions quant à la bonne exécution du travail dans le Règlement d’ate-’liers, daté 1857. Ce Règlement est visé à plusieurs endroits du pacte statutaire, et l’Association a toute latitude d’y introduire autant de précision qu’elle le jugera nécessaire, à condition toutefois que l’amour du bien collectif soit assez vif au moins chez la majorité des membres pour faire d’eux les fermes soutiens de toute mesure propre à assurer et la perfection du travail et l’équilibre des prix de fabrication.
- Vve J.-B.-A. Godin, née Moret.
- (A suivre).
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- On s’est un peu occupé pendant les vacances parlementaires de réforme électorale. Plusieurs conseils généraux, quelques-uns même à Punanimité, ont émis un voeu en faveur du scrutin de liste. Quelques journaux sont allés un peu plus loin. Las de discourir sur les mérites ou les inconvénients du scrutin de liste et du scrutin d’arrondissement, ces deux modes électoraux tour à tour essayés par la France depuis l’établissement du suffrage universel, et qui ont à chaque expérience produit le maximum d’inconvénients, sans qu’on ait pu savoir auquel des deux revient à cet égard la palme, nos confrères ont pensé à autre chose et ont jeté leur dévolu sur la représentation proportionnelle.
- On a eu même, de ce chef, de précieuses conversions à enregistrer. Il serait bien désirable qu’un tel bon vouloir eût son pendant à la Chambre, qui est déjà saisie de quelques propositions de réforme fort bien étudiées.
- Evidemment la représentation proportionnelle ne peut être qu’une modification de l’un ou de l’autre des deux genres de scrutin pratiqués jusqu’à présent, à l’état simple.
- Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée. M. Louis Martin l’entrebâille.
- Son système consisterait dans l’hypothèse où le vote uninominal serait maintenu, c’est M. Louis Martin qui parle, à laisser dans chaque circonscription les majorités locales élire, comme aujourd’hui, le candidat qui leur agréerait; mais en même temps, abrogeant la loi sur les candidatures multiples l’on proclamerait élu tout citoyen qui, sans posséder la majorité requise dans
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- aucune circonscription, aurait cependant recueilli un nombre déterminé de suffrages dans l’ensemble du corps électoral, étant sauvegardés par cette disposition, et les droits de la majorité qui triompherait dans ses préférences, et ceux des diverses minorités, dont l’accord avec d’autres minorités de même opinion dans d’autres circonscriptions ne serait infécond ni pour elles-mêmes, ni pour le prestige de nos Assemblées, ni pour la défense des intérêts du pays.
- Quant au contingent nécessaire, M. Louis Martin le fixe au chiffre de 20,000 voix. C’est un chiffre qui dépasse de beaucoup la moyenne des suffrages obtenus par le plus favorisé des candidats dans une circonscription et l’on ne trouverait peut-être pas à la Chambre un seul député élu avec nombre de voix supérieur.
- Quelle objection pourrait-on soulever contre la validité d’un mandat conféré dans les conditions du projet.
- Le droit des électeurs dépend de leur nombre et non de leur agglomération sur un point déterminé du territoire, remarque avec raison M. Louis Martin.
- De tous les éléments constitutifs de la réforme électorale la plus capable, suivant Godin, de sauvegarder le double principe de la complète liberté de choix et de la parfaite égalité de tous les citoyens devant l’urne : — l’unité de collège, le quotient électoral et le vote cumulatif, — le premier se retrouve, sous une forme très atténuée, dans la disposition du projet Louis Martin qui étend la circonscription électorale jusqu’à la limite même du territoire.
- Entre le quotient électoral, résultat mathématique de la division du nombre des électeurs par le nombre des représentants à élire, et le quorum arbitrairement établi par hauteur de la proposition, on peut trouver
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- une vague ressemblance, en ceci que l’un et l’autre brisent l’omnipotence de la majorité. ^Disons, en passant, que la loi espagnole du 30 décembre 1878 et la loi portugaise du 21 mai 1884, ne limitent pas seulement le nombre de voix que le candidat doit obtenir pour être élu, mais aussi le nombre des députés à élire dans des conditions analogues à celles du projet Louis Martin, en fixant ce dernier nombre, la première, à dix, la seconde à six.
- Quant au vote cumulatif, inutile d’insister sur les raisons qui en rendent l’application impossible avec le maintien dans le projet du scrutin uninominal.
- Bien autrement large est, à cet égard, la proposition de M. Lasies. Ici, il est vrai, pas de quotient ; mais le libre emploi du vote cumulatif dans les limites de vastes circonsciptions régionales embrassant quatre ou cinq départements chacune.
- Il n’est pas question du vote cumulatif dans la proposition de loi présentée, le 8 juin 1903 par M. Mill et plusieurs de ses collègues appartenant à toutes les nuances de l’opinion et qui reproduit dans ses grandes lignes le système belge de représentation proportionnelle.
- Par contre, il est vivement combattu par un des signataires de cette proposition, M. Mirman, dans l’exposé des motifs d’une proposition analogue visant les élections de conseillers municipaux.
- Voici l’argumentation du député de Reims :
- « Soit un collège de 1000 électeurs ayant 10 représentants à élire ; un parti A existe , disposant de 480 voix ; à côté de lui dix groupes politiques ou simples coteries personnelles, dont quelques-unes penvent être formées à prix d’argent. Que chacune de ces dix minorités dispose de 52 voix. Les membres du parti A vont au scrutin, espérant emporter tous les sièges, chacun
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- met dans l’urne une liste complète de dix candidats. Chaque candidat aura donc 480 voix.
- « D'autre part, chacune des dix minorités concentre toutes ses voix sur son candidat unique, son chef ou son banquier; ces dix candidats réunissent chacun 52 X 10 ou 520 voix; ils seront tous élus; le parti A sera tout entier éliminée de l’Assemblée.
- « Cas extrême , dira-t-on. Sans doute ; il serait facile d’en imaginer cent autres moins révoltants, mais encore d’une flagrante iniquité. Qu’-un système rende possibles de tels abus, de telles spoliations — où l’odieux le dispute à l’absurde — cela suffit à défaut d’autres tares (et elles ne manquent point) pour qu’on le repousse sans hésitation, comme fit avec raison èn 1874 l’Assemblée nationale.
- « Nous avons donc le droit de dire que ces précédents ne nous engagent point, que les expériences faites avec ce vote limité et avec ce vote cumulatif dans de nombreux pays n’ont aucun rapport avec la représentation proportionnelle, pas plus que n’en aurait un système qui, plus audacieux ou plus cynique, sous prétexte d’empêcher la dictature des majorités, assurerait tout uniment l’omnipotence des minorités.
- « Ces deux expédients insoutenables, et peut-on dire frauduleux, une fois écartés , nous abordons l’examen de notre projet. »
- Ce flux d’épithètes flétrissantes ne peut trouver d'explication plausible que dans l’indignation causée par le spectacle voulu de 520 électeurs, plus ou moins tarés, ligués ensemble pour écarter de l’administration de la chose publique 480 honnêtes citoyens.
- On peut admettre cependant que les 10 minorités de 52 voix soient composées de citoyens aussi honnêtes et aussi soucieux que les autres d’être honnêtement représentés.
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- A noter également, pour épuiser la série des suppositions , que le système cumulatif, puisque c’est de celui-là qu’il s’agit, fournirait aussi bien à une coalition de 520 probes citoyens le moyen de déjouer les plans de 480 coquins, une minorité, en somme.
- Mais il vaudrait certes beaucoup mieux ne pas compliquer d’une question de moralité une simple question d’arithmétique et examiner avec tout le sang-froid que ce genre d’opération suppose, le mécanisme du système incriminé.
- C’est avec cette disposition d’esprit que l’on peut tenter de justifier l’emploi du vote cumulatif en se servant de l’exemple expressément imaginé pour en amener la condamnation définitive.
- Il est intéressant de rechercher tout d'abord quelle part les systèmes de représentation proportionnelle, autres que le vote cumulatif, feraient aux dix minorités dans le cas où elles resteraient divisées et dans le cas où elles formeraient la coalition, prévue par l’exemple cité.
- Appliquant au premier cas le système du quotient électoral, nous divisons par 10, nombre de députés à élire, les 1000 voix réunies par les divers partis, et nous obtenons le quotient : 100. La règle, fort équitable , voulant que chaque parti ait autant de représentants qu’il renferme de fois le quotient électoral, on a vite fait de constater que le parti A avec ses 480 voix sera pourvu d’emblée de 4 élus, 'tandis que les dix fractions B, avec leurs 52 voix chacune, n’auront pas de représentants. Restent six sièges à pourvoir. A qui les attribuera-t-on? Le problème peut être résolu par deux procédés.
- Le premier, que le projet Dansette emprunte aux lois électorales de la plupart des cantons suisses ayant
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- adopté la R. P., notamment celui de Genève, consiste à attribuer les derniers sièges à la liste qui, dans la division opérée, a présenté au quotient la fraction décimale la plus élevée.
- D’après le second procédé, qui sert de règle à la répartition définitive dans le projet Mirman, les sièges restant à pourvoir sont attribués à la liste qui a recueilli le plus grand nombre de suffrages.
- Il saute aux yeux que, dans ce dernier cas, le restant des sièges ira au parti A, que favorisera, d’autre part, le système des fractions forcées, la fraction 0,52 de la liste B étant inférieure à la fraction 0,80 de la liste A.
- Hâtons-nous de dire qu’il ne faudrait pas tirer du présent exemple cette conclusion que remploi des deux procédés donnera toujours des résultats identiques.
- Il suffirait, en effet, d’un déplacement de voix ne modifiant en rien la situation respective des partis, pour amener les résultats les plus opposés et faire attribuer à un parti tous les sièges restants qui, sans cela, passeraient intégralement à l’autre.
- Le chiffre répartiteur de M. d'Houdt se montrera-t-il plus favorable aux fractions B que le système du quotient combiné , soit avec le procédé du plus grand nombre, soit avec le procédé de la plus forte fraction?
- On sait que la Ligue française pour la R. P. a fait sien ce système appliqué en Belgique et, avec une variante, dans le canton du Tessin.
- M. d’Houdt avait posé le problème en ces termes : « Il faut chercher un nombre qui, pris comme mesure correspondant à un siège, entre autant de fois dans les chiffres des partis qu'il y a de sièges, en négligeant nécessairement toutes les quantités et tous les excédents inférieurs à ce mètre électoral. » Le système d'Houdt est formulé dans cet article de la loi belge : « Le bureau
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- principal détermine le quotient électoral en divisant successivement par l, 2, 3, 4, 5, etc..., le cliifïre électoral de chacune des listes et en rangeant les quotients dans Tordre de leur importance jusqu’à concurrence d’un nombre total de quotients égal à celui des membres à élire. Le dernier quotient est le quotient électoral. La répartition entre les listes s’opère en attribuant à chacune d’elles autant de sièges que son chiffre électoral comprend de fois ce quotient. » Les protagonistes du système d’Houdt ont raison de dire qu’aucun autre mode de répartition ne se rapproche davantage de la proportionnalité mathématique et qu’il réduit à leur minimum le nombre de voix perdues. Comment se comportera-t-il dans l’exemple qui nous occupe ?
- La division par 1, 2, 3, etc..., des 480 voix du parti A donne successivement pour quotients : 480, 240,160,120, 96, 80, 68.5, 60, 53.3... La division par 1 de chacune des fractions de 52 voix de B nous donne 52. Inutile de pousser plus loin, car nous avons trouvé 10 quotients et nous avons 10 députés à élire.
- Ainsi A contient 9 fois 52, B le contient 1 fois. 9 et 1 sont les nombres recherchés. On attribuera donc 9 représentants à^ et 1 représentant à Tune des fractions de B. A laquelle ? Il y en a 10. S’il n’y a ni panachage, ni raturage, ni indication de préférence, en un mot si chaque parti a voté comme un seul homme pour sa liste entière, on se trouve en présence d’un problème dont on ne trouvera pas la solution ailleurs que dans une consultation de l’état civil. En effet, l’âge seul peut faire désigner le bénéficiaire du siège restant parmi les 100 candidats des 10 listes B, de même qu’en sens inverse il désignera le candidat de la liste A qui devra céder la place à son aîné de la série B.
- Dans tous les cas, et bien que le système d’Houdt se
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- soit montré un peu plus généreux pour les tenants de B que le système des fractions forcées ou du plus fort contingent, ils n'ont pas été mieux traités par le R P qu’ils ne l’auraient été en régime majoritaire.
- Il ne pouvait en être autrement ; les 10 fractions B ont été vaincues parce qu’elles sont restées divisées dans le cadre trop étroit de leur collège électoral.
- Supposons maintenant que les dix fractions B, oubliant leurs divergences sur des points de détail s’unissent entre elles pour tâcher de faire aboutir la partie commune de leur programme. C’est, en somme, le cas imaginé par l’auteur du projet de représentation proportionnelle dans les conseils municipaux.
- Deux partis seulement sont en présence : le parti A, avec ses 480 voix, le nouveau parti B, avec 520 voix.
- Voyons maintenant comment se comporteront vis-à-vis des deux partis les divers procédés de R P que nous avons déjà vus fonctionner à l’égard des dix fractions divisées.
- L’application du système du quotient nous donnera par un calcul aussi simple que rapide 4, 8 pour A, 5, 2 pour B.
- On peut donc, d’ores et déjà, attribuer 4 sièges à A et 5 sièges à B. Reste à pourvoir au dixième siège. Si nous employons la méthode des fractions les plus fortes, nous attribuerons ce siège à A ; et si nous employons la méthode du plus grand nombre, nous l’attribuerons à B. Dans le premier cas, A et B auraient chacun 5 sièges. C’est également le résultat qu’on obtiendrait par l’emploi du système d’Houdt avec le commun diviseur 96 contenu 5 fois dans 480 et 5 fois dqns 520. Dans le second cas, A aurait 4 sièges et B six sièges.
- A côté des systèmes déjà expérimentés ou soumis à l’examen du Parlement auxquels nous avons demandé
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- la solution des problèmes électoraux soulevés par notre petit exemple, on peut faire intervenir la combinaison imaginée par M. Severin de la Chapelle et dont les éléments sont empruntés des modes électoraux fonctionnant dans quelques pays : le vote limité et le vote cumulatif. Voici en quoi consiste ce système : Les électeurs n’auraient le droit déporter sur leur bulletin de liste qu’un nombre égal à la moitié plus un des sièges à pourvoir, excepté quand ce nombre serait de deux auquel cas le bulletin ne porterait qu’un nom. A la minorité, quelle que fût son importance, reviendraient les autres sièges. Tous les partis useraient du vote cumulatif pour tirer tout le résultat possible de leur nombre , aussi bien dans les collèges électoraux où il existe une majorité que dans ceux où il n’existe que des minorités.
- Nous ne discuterons pas plus ce système que nous n’avons discuté les autres : cela nous entraînerait trop loin. De son application à notre petit collège électoral, on peut tirer cette double constatation que dans l’hypothèse où le parti homogène A resterait avec ses 480 voix en présence des 10 fractions B, il obtiendrait naturellement la moitié plus un des représentants, soit 6, et que dans l’hypothèse contraire les 6 élus iraient à la coalition B, réunissant une majorité de 520 voix.
- Il n’est pas inutile de remarquer que si, en raison de l’écart relativement faible des chiffres de la majorité et de la minorité dans le présent exemple, la proportion des sièges parait suffisamment équitable, il pourrait en être tout autrement dans un autre cas, car la majorité à laquelle est dévolue la moitié plus un des sièges peut varier entre la moitié plus un et la totalité moins un des votants, et la minorité entre la moitié moins un des votants et l’unité.
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- Nous revenons, après une assez longue promenade à travers les divers systèmes de représentation proportionnelle, au vote cumulatif simple.
- M. Mirman a excellemment démontré que ce système permettait à une coalition de petites minorités de l’emporter sur une forte majorité homogène. Il en a conclu, un peu hâtivement, à notre humble avis, qu’on devait le repousser sans hésitation, pour employer la plus adoucie des expressions dont il s’est servi.
- Sans doute l’éventualité de l’écrasement d’un parti disposant de 420 voix par une coalition disposant de 520 voix, — celle-ci n’eût-elle inscrit sur son programme de ralliement que cet article unique : évincer l'adversaire, — cette éventualité est théoriquement admissible. En régime majoritaire elle serait fatale.
- Pour qu’elle se produisît avec le vote cumulatif, il faudrait un concours de circonstances tel qu’on peut, sans crainte d’erreur, l’effacer de la liste des hypothèses permises.
- Il est impossible en effet, de se représenter, dans une commune, où tout le monde se connaît peu ou prou, un parti possesseur d’une de ces majorités qui ne s’acquièrent qu’avec le temps et l’expérience et à la perspicacité , à la vigilance duquel échapperait tellement la situation électorale, qu’il ignorerait l’existence de la coalition qui le menace. Selon toute probabilité, ce parti, ne pouvant évaluer avec certitude ses ressources numériques, mais les connaissant assez pour être sûr qu’il ne peut obtenir la totalité des sièges, sera donc amené à faire la part du feu, et par un intelligent emploi du vote cumulatif, à concentrer ses voix sur un nombre de candidats assez restreint pour qu'il ait la certitude de les faire passer.
- En cumulant ses voix sur 4 candidats, le parti A de notre exemple les verrait certainement triompher.
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- La coalition B supérieure en nombre aurait les 6 voix que nous lui avons vu attribuer par divers modes de représentation proportionnelle. Cela ne suffit pas pour constituer au système cumulatif une supériorité.
- Il a d’autres mérites que les œuvres de Godin, notamment la République du Travail, le Gouvernement et plusieurs articles antérieurement publiés dans cette Revue, ont mis en évidence. Nous avons limité notre tâche à l’examen d’un cas expressément imaginé pour amener la condamnation du système. Si nous avons insisté sur cette démonstration, c’est qu’il nous a paru qu’il serait excessif de juger l’emploi qu’on peut faire du vote cumulatif sur un exemple aussi rare, quoi qu’en dise son inventeur, que peu probant.
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- FRANCE
- La lutte contre l’alcoolisme.
- Le premier Congrès national contre l’alcoolisme s’est ouvert le 26 octobre dans le grand amphithéâtre de la Faculté de médecine, sous la présidence de M. Casimir Périer. L’ancien président de la République était entouré de MM. Cheysson, membre de l’Institut, président de la commission d’organisation du Congrès; Debove, doyen de la Faculté de médecine; docteur Brouardel ; Mesureur, directeur de l’Assistance publique ; Bérenger, sénateur; Aynard, député; de Mmes Legrain, Du-claux, etc...
- M. Cheysson a exposé la raison d’être du Congrès.
- Dans les congrès internationaux qui ont eu lieu précédemment, on s’est occupé seulement des questions de doctrine; il était donc nécessaire d’étudier dans un congrès national les questions d’organisation qui doivent, d’ailleurs, tenir compte de la législation du pays. Les congressistes devront chercher la meilleure méthode « de grouper les bonnes volontés, de coordonner les initiatives écloses un peu au hasard sur tous les points du territoire et qui semblent, en général, s’ignorer l’une l’autre, agissent sans plan concerté et ne se prêtent aucun appui moral ». Suivant l’expression de M. Cheysson, la lutte antialcoolique doit passer « de l’action dispersée à l’action organisée. »
- M. Barbey, secrétaire général de V Union française antialcoolique a expliqué le rôle joué dans ces dernières années par la Ligue nationale contre Valcoolisme, la Croix bleue, l’Union française antialcoolique,, l’Association de la-jeunesse tempérante, VEtoile universitaire, la Croix blanche, etc.
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- « Nous combattons l’alcoolisme de Dunkerque à Vin-timille », a déclaré M. Casimir Périer dans une allocution très applaudie ; « mais que le Nord se rassure, nous sommes bien loin de méconnaître que l’alcool est une richesse nationale ; nous souhaitons que la production s’en développe et que l’utilisation s’en généralise ; l’alcool est un merveilleux agent de lumière et de force : ce que nous demandons, c’est qu’on en remplisse les lampes, les réservoirs des automobiles, les foyers des chaudières et qu’on ne le verse pas dans les estomacs.
- « Que le Midi se rassure, nous sommes bien loin de méconnaître que le vin est une richesse nationale ; nous ne le dénonçons pas comme un poison ; ce que nous demandons, c’est que celui qui le produit ou qui le vend ne le frelate pas, c’est que celui qui le consomme en use avec modération, et qu’à boire trop souvent à la santé de nos amis, nous ne détruisions pas et la nôtre et la leur. »
- L’orateur engage ensuite les Sociétés antialcooliques à se fédérer. Elles sont assez nombreuses, assez sûres d’elles-mêmes pour cela.
- La multiplicité des Sociétés qui combattent l’alcoolisme établit entre elles une salutaire émulation, elle accroît les ressources consacrées à la lutte, elle favorise la diversité des moyens d’action qui ne doivent pas être les mêmes dans des régions et dans des milieux différents ; mais elles peuvent, en se concertant, mieux utiliser leurs ressources et lès accroître, mieux coordonner leurs efforts et les rendre plus féconds.
- Dans sa deuxième séance, tenue sous la présidence de M. Cheysson, président effectif, le Congrès a entendu d’abord un rapport du docteur Folet, professeur à la Faculté de médecine de l’Université de Lille, sur la Réclame antialcoolique.
- Ce rapport a donné lieu à une longue discussion, qui a abouti au vote d’un voeu demandant :
- « 1° Que les sociétés antialcooliques organisent une publicité intensive par l’affiche, l’almanach, la chan-
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- son, les projections lumineuses, les cartes postales, etc.;
- « 2° Que les patrons organisent cette publicité dans leurs établissements;
- « 3° Que les administrations publiques et privées réservent une partie des surfaces murales dont elles disposent à la réclame antialcoolique et qu’en aucun cas elles ne consacrent ces surfaces à la réclame alcoolique;
- « 4° Que les administrations publiques favorisent cette publicité en inscrivant sur les feuilles qui les mettent en contact avec le public (livrets de famille et de caisses d’épargne, etc.) quelques maximes brèves et lapidaires sur les dangers de l’alcoolisme. »
- Le Congrès a étudié ensuite le rôle du clergé des différents cultes dans la lutte antialcoolique.
- L’abbé Toiton a fait un exposé des efforts faits par le clergé catholique pour combattre l’intempérance, et le pasteur Broux, secrétaire général du comité national de la Croix bleue, a démontré que le clergé protestant avait été l’instigateur de nombreux mouvements locaux. -
- Au cours de la discussion qui a suivi la lecture des rapports , un pasteur a proposé à ses « frères du clergé catholique » de s’unir aux protestants pour « combattre le cabaret qui est le plus grand ennemi de l’Eglise » et pour guérir l’intempérance « avec l’aide de Dieu ».
- Aux applaudissements frénétiques de toute la salle, l’abbé Lemire, député, est venu serrer chaleureusement les mains du pasteur qui venait de faire cette proposition.
- Le Congrès a adopté à Funanimité un voeu demandant:
- « Que-les clergés des diverses confessions religieuses mettent leur grande autorité morale au service de la lutte contre l’alcoolisme ; qu’ils créent dans leurs oeuvres des sections antialcooliques et qu’ils favorisent dans les établissements d’instruction primaire et secondaire dépendant d’eux la diffusion de l’enseignement antialcoolique.
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- Dans sa troisième séance le Congrès a adopté, après la lecture d’un rapport du docteur Bourrillon, ancien député, sur J’action des pouvoirs publics, des vœux demandant :
- « 1° Que la loi limite le nombre des débits de boisson ; qu’elle interdise l’annexion d’un débit accessoire à un établissement commercial et aux débits de tabac;
- « 2° Qu’elle ne reconnaisse pas les dettes pour la vente au détail et la consommation des boissons distillées ;
- « 3° Qu’elle rende les débitants, dans l’établissement desquels un buveur se serait enivré, civilement responsables, s’il y a lieu, des crimes et des délits commis par ce buveur ;
- « 4° Que le privilège des bouilleurs de cru soit supprimé ;
- « 5° Que l’Etat favorise l’emploi industriel de l’alcool, notamment par la diminution des droits sur l’alcool dénaturé ;
- « 6o Que la chancellerie recommande aux parquets de requérir la déchéance de la puissance paternelle dès que des cas d’ivrognerie habituelle auront été signalés par les agents de la Sûreté publique ou les représentants des sociétés antialcooliques ;
- « 7° Qu’il soit créé en vertu de la loi sur les aliénés soumise aux délibérations du Parlement, un certain nombre d’asiles spéciaux pour alcooliques ;
- « 8° Que l’article 2 de la loi du 23 janvier 1873 sur l’ivresse publique soit modifié de manière à permettre aux tribunaux de prescrire l’isolement dans ces asiles, pour une durée à déterminer, des inculpés visés par le susdit article ;
- « 9° Que des subventions soient accordées sur un crédit spécial aux sociétés antialcooliques. »
- Substituant l’ordre logique à l’ordre chronologique, afin de présenter un ensemble des mesures proposées à l’action des pouvoirs publics, nous plaçons ici le vœu adopté le lendemain matin, sur le rapport de M. Dupré de la Tour, et réclamant :
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- « l°Que toutes les municipalités, s’inspirant des exemples donnés par celles de nombreuses villes et notamment de Lyon, Nimes, Montbéliard, Arles, etc., usent des pouvoirs que leur confère la législation et notamment l’article 9 de la loi du 17 juillet 1890, pour la règlementation des cabarets, leur limitation, la taxation des licences et l’établissement des zones réservées, et favorisent les mesures locales destinées à lutter contre l’alcoolisme ;
- « 2° Que les préfets usent plus fréquemment du droit que leur confère la loi du 5 avril 1884, pour organiser dans leur département un minimum de règlementation des cabarets. »
- Entre temps, le Congrès a discuté ensuite les déclarations de M. Duclaux, relatives à l’alcool aliment.
- M. Barbey, secrétaire général de l’Union antialcoolique, avait déposé un vœu dans lequel « considérant que dans ses déclarations mêmes, M, Duclaux reconnaît que l’alcool reste un des plus grands dangers » qui menacent la santé de la race et la sécurité du pays, le Congrès déplorait « les conséquences de la publicité qu’ont faite de ces déclarations, en les dénaturant, des industriels sans scrupules. »
- On discuta longtemps ; puis l’assemblée restant divisée, on retira le vœu et on chargea une commission de rédiger un autre texte qui fut présenté au commencement de la séance suivante.
- Il n’est plus question dans ce vœu, qui a été adopté sans discussion, de la personnalité de M. Duclaux.
- Le Congrès, envisageant l’alcool, non pas au point de vue chimique, mais au point de vue social, affirme ses dangers que révèle l’observation courante et dont l’enquête préalable poursuivie méthodiquement sur tous les points du territoire pour éclairer les travaux du « Congrès a précisé l’effroyable gravité ;
- Envoie ses respectueuses félicitations à l’Académie de médecine qui, dans sa mémorable séance du 10 mars 1903, a déclaré à l’unanimité et avec l’autorité qui lui
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- appartient en ces matières, que « toutes les essences naturelles ou artificielles sans exception, ainsi que les substances extraites incorporées à l’alcool ou au vin constituent des boissons dangereuses ou nuisibles > ; a signalé en particulier « le danger des apéritifs, c’est-à-dire des boissons à essence et alcool prises à jeun, et a émis le vœu qu’il soit pris des mesures efficaces pour diminuer le nombre des débits de boissons »,
- Une discussion sur le.* rôle du médecin a abouti à l’adoption du vœu suivant :
- « Le Congrès fait appel aux médecins comme à l’une des principales forces dans la lutte contre l’alcoolisme et émet le vœu que le corps médical constitue des sociétés de médecins et d’étudiants pour l’étude-des effets physiologiques de l’alcool et la prophylaxie de l’alcoolisme».
- Le rôle de la femme a été étudié par Mmes Kuntzel, Marie Du clos , et par Mme Avril de Sainte-Croix, secrétaire général du conseil national des femmes françaises.
- Après audition de leurs rapports, les congressistes ont émis des vœux pour que « la femme prenne une part prépondérante à la croisade contre l’alcool qui ruine la santé des enfants , les condamne à la dégénérescence fatale et menace la famille dans les profondeurs de sa constitution matérielle et morale », et pour que « l’on organise dans tout le pays l’instruction des femmes pour la bonne tenue du ménage, l’assainissement et le charme du logement qui disputeront alors victorieusement le père au cabaret et tariront ainsi les deux principales sources de la tuberculose ».
- Après avoir entendu le rapide exposé de M. Roux, sur l’alcoolisme et l’enfant, et le rapport de M. Langlois sur la Lutte contre l’alcool par l’école, le Congrès a émis le vœu suivant :
- « Le Congrès, considérant le rôle particulièrement important de l’école dans la lutte contre l’alcoolisme , les difficultés de cette campagne pour l’instituteur et l’institutrice , émet le vœu que les membres de
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- l’enseignement primaire, soutenus par leurs chefs hiérarchiques se groupent en sociétés antialcooliques puissamment organisées et fédérées entre elles.
- « Le Congrès recommande de réunir, aussi bien dans la sphère de l’enseignement secondaire que de l’enseignement primaire, les enfants et les adultes en ligues cadettes et enfantines, en oeuvres scolaires et post-scolaires tant à cause des effets immédiats de ces groupements sur l’enfant que de leurs effets indirects. »
- Conformément aux conclusions du rapport de M. Jean Hébrard sur le rôle de la mutualité, un voeu est adopté qui associe la mutualité à la lutte contre l’alcoolisme parce que celui-ci « est gravement préjudiciable aux sociétés de secours mutuels en tarissant les ressources qui devaient les alimenter, en ruinant la santé de leurs membres et en détournant leur clientèle légitime. »
- Un voeu analogue est émis sur le rôle des caisses d’épargne dont l’intervention « est tout ensemble légitime et utile pour seconder les pouvoirs publics dans la lutte contre l’alcoolisme ».
- Le rôle de l’industrie, le rôle de l’agriculture, sont examinés dans divers rapports et font l’objet d’autres voeux.
- Il convient de retenir le vœu suivant, proposé par M. Delaître, ingénieur en chef honoraire de la Compagnie des chemins de fer de l’Ouest sur le rôle des Compagnies de chemins de fer dans la lutte antialcoolique :
- Le Congrès,
- « Considérant que la sécurité de l’exploitation dans les Compagnies de chemin de fer repose sur la sobriété des agents ;
- » 1° Félicite les administrations des Compagnies de chemin de fer des mesures qu’elles prennent pour lutter contre l’alcoolisme ; il exprime le vœu qu’elles encouragent les Sociétés antialcooliques formées entre les agents de chemins de fer et les Sociétés coopéra-
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- tives de consommation qui inscrivent dans leurs statuts des garanties contre l’alcoolisme ;
- » 2° Invite les clients des chemins de fer à s’abstenir de la funeste pratique qui consiste à offrir des consommations alcooliques aux agents chargés de la réception ou de l’expédition des marchandises ;
- » 3° Exprime le vœu que les Compagnies suppriment les bars à l’expiration, des contrats, tiennent la main à l’interdiction de la vente des spiritueux aux agents des chemins de fer, et qu’au renouvellement des traités avec les concessionnaires de bulfets et de wagons-restaurants elles s’efforcent d’y introduire des restrictions à la consommation des spiritueux ;
- » 4° Demande que les Compagnies donnent des ordres formels pour que l’accès des quais et des wagons soit interdit aux personnes en état manifeste d’ivresse. »
- A la suite de communications de MM. Jean Hébrard, Charles Guieysse et de Mme Legrain, un vœu recommande « l’établissement de restaurants, cafés et roulottes de tempérance ». Un autre : « le développement des Sociétés d’habitation à bon marché et l’assainissement des logements existants », le taudis étant le pourvoyeur du cabaret.
- A signaler encore une communication très intéressante du capitaine Tinan, du 7e dragons , sur les mesures à prendre pour combattre l’alcoolisme dans l’armée, et une communication de M. le docteur Lan-douzy sur la nécessité d’établir des relations très étroites entre les œuvres antituberculeuses et les œuvres antialcooliques. Un vœu dans ce sens a été émis.
- Enfin, le Congrès a consacré sa dernière séance à l’examen des mesures les plus propres à réaliser l’organisation méthodique des forces antialcooliques françaises.
- à
- M. Riemain, secrétaire général du Congrès, qui a fait un exposé de la question, juge d’abord essentielle la constitution d’une fédération jouissant de la déclaration d’utilité publique capable, par conséquent, de recevoir dons et legs.
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- Chacune des associations ayant déclaré par l’organe de son président adhérer à cette idée de fédération le vœu suivant a été adopté à l’unanimité :
- » Le Congrès, considérant les inconvénients de l’isolement actuel des œuvres antialcooliques et le surcroît d’efficacité que le groupement imprimerait à leur action, considérant l’évolution générale qui se produit en ce sens dans les diverses manifestations de l’hygiène sociale,
- » Emet le vœu que les Sociétés antialcooliques se groupent pour la défense de leurs intérêts communs et l’orientation générale de leur action autour de leur doyenne, la Société française de tempérance, plus connue depuis quelques années sous le nom de Ligue nationale contre l’alcoolisme, qui a été fondée en 1872 et reconnue d’utilité publique en 1880 ».
- Le vote de cette résolution a clôturé les travaux du Congrès.
- L’assurance contre le chômage.
- Le Conseil supérieur du travail, dans sa dernière session, a examiné la question des caisses de chômage.
- Après avoir exprimé l’avis que la création et le développement d’institutions de secours contre le chômage sont désirables à tous égards et doivent être facilités, le Conseil supérieur, en ce qui concerne les ressources des caisses de chômage a émis les vœux suivants :
- Que les caisses locales de secours contre le chômage soient subventionnées par les municipalités, à condition :
- Que les subventions accordées soient réparties entre toutes les caisses de chômage existant dans la localité et satisfaisant à certaines conditions générales ;
- Que pour chacune de ces caisses , la part de su b-, vention normale annuelle soit inférieure aux cotisations des membres participants.
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- Que les caisses locales reçoivent aussi des subventions des corps constitués, tels que conseils généraux, syndicats patronaux, de même que des caisses d’épargne et institutions de prévoyance générale établies dans certaines villes ;
- Qu’il est du devoir du patronat d’apporter son concours aux caisses de chômage ;
- En ce qui concerne les subventions de l’Etat, qu’il y a lieu de reconnaître aux caisses de chômage, syndicales ou autres, s’occupant de trouver des emplois aux chômeurs involontaires, et dont l’organisation se prête à un contrôle efficace, la faculté de recevoir des indemnités de l’Etat destinées spécialement à concourir aux frais de déplacement des chômeurs et ne dépassant pas, pour chaque caisse, 50 40 des indemnités de déplacement payées au cours de l’année ;
- Que l’Etat ou le département subventionnent les caisses ouvrières non locales, groupant les adhérents d’une région ou de la France entière, qui donnent les secours de chômage ;
- D’une manière générale, que l’Etat intervienne dans la création et le développement des institutions de secours contre le chômage par des encouragements et des subventions.
- En ce qui concerne les indemnités aux chômeurs, le Conseil supérieur est d’avis que l’indemnité allouée aux chômeurs ne doit pas, dans l’ensemble, dépasser la moitié du salaire courant dans la profession ;
- Qu’un maximum doit être fixé aux secours de chômage pouvant être alloués à un même ouvrier pendant un même exercice ;
- Que la comptabilité des secours de chômage alloués pour manque de travail doit être distincte de la comptabilité de toutes autres dépenses de l’institution qui a créé la caisse.
- Ayant ainsi formulé son avis sur le régime des sub-
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- ventions à allouer par les communes, les départements ou l’Etat, aux caisses de secours contre le chômage involontaire, le Conseil supérieur a terminé l’examen de cette question en émettant l’avis « qu’il y a lieu de mettre à l’étude un régime législatif spécial d’institutions d’assurance contre le chômage ».
- Syndicats et Bourses du travail.
- D’après une statistique de la Direction du travail, le nombre des syndicats professionnels, industriels et commerciaux existant actuellement est de 6,847, comptant 882,651 adhérents. Ces syndicats se répartissent ainsi : patronaux 2,757, en augmentation de 148 sur l’année précédente, avec 205,463 adhérents ; ouvriers, 3,934, en augmentation de 255, avec 643,757 adhérents ; mix-tes, 156, en augmentation de 1, avec 33,431 adhérents.
- Les départements dans lesquels il y a plus de 50 syndicats patronaux sont ceux de la Seine (604), du Nord (155), du Rhône (123), des Bouches-du-Rhône (122\ de la Gironde (108), de la Seine-Inférieure (96), de la Loire (62), de la Loire-Inférieure (60) et de l’Isère (59) ; ceux dans lesquels il y a plus de 4,000 syndiqués patronaux sont à peu près les mêmes : ce sont ceux de la Seine (87,522), du Rhône (10,631), du Nord (8,729), des Bouches-du-Rhône (8,265), de la Gironde (6,737), du Pas-de-Calais (6,364), de la Seine-Inférieure (4,839).
- Les départements dans lesquels existent plus de 100 syndicats ouvriers sont ceux de la Seine (622), du Nord (286), du Rhône (228), des Bouches-du-Rhône (174), de la Gironde (112) et de la Loire 114). Ceux dans lesquels les ouvriers syndiqués sont plus de 10.000 sont ceux de la Seine (200,504),‘du Nord (64,443), du Pas-de-Calais (33,734), des Bouches-du-Rhône (29,821), de la Loire (29,399), du Rhône (24,302), de Saône-et-Loire (15,759), de la Gironde (15,655), de la Seine-Inférieure (15,413), de l’Isère (10,842).
- Quant aux syndicats mixtes, les départements dans
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- lesquels ils sont le plus nombreux sont ceux de la Seine (16), de Maine-et-Loire (13), du Nord (12), d’Ille-et-Vilaine (10). Les départements dans lesquels ces syndicats ont plus de 1.000 adhérents sont ceux du Nord (10,646), de la Seine (9,584), du Finistère (2,468), de la Vienne (1,268).
- Le nombre des femmes syndiquées est de 55,679 dont 4,025 dans les syndicats patronaux, 43,720 dans les syndicats ouvriers et 7,934 dans les syndicats mixtes. On remarquera qu’il y a une plus forte proportion de femmes dans les syndicats mixtes (24 0/0) que dans les syndicats ouvriers (7 0/0).
- Les départements dans lesquels se trouvent le plus grand nombre de patronnes syndiquées sont ceux de la Seine (2,185), des Bouches-du-Rhône (586) et du Nord (131). Ceux dans lesquels se trouvent plus de 1.000 ouvrières syndiquées sont ceux de la Seine (11,969), du Nord (5,732), du Rhône (2,032), des Bouches-du-Rhône (2,570), de la Loire (1,126), de la Gironde (1,162), de la Seine-Inférieure (1,653) et de l’Indre (1,191); on voit que c’est à peu de chose près les départements qui ont aussi le plus grand nombre d’ouvriers syndiqués. Les départements où le nombre des femmes adhérant aux syndicats mixtes est le plus nombreux sont ceux de la Seine (2,373, soit 14 0/0 de l’effectif total), du Nord (1.162), de la Mayenne (490 sur -J ,007), du Finistère (510) et de la Manche (393 sur 398).
- Il existait, au commencement de 1903, 94 bourses du travail, renfermant 1,871 syndicats avec 288,036 membres ; au 1er janvier 1902, les bourses groupaient 2,054 syndicats et 446,368 adhérents.
- La diminution apparente du nombre des syndicats et des syndiqués adhérents aux bourses du travail pro-, vient de ce que la bourse indépendante de Paris, qui accusait l’année dernière un effectif de 317 syndicats avec 162,492 membres, n’a pas fourni de chiffre pour 1903.
- Les bourses de travail ne sont pas de simples offices
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- de placement, elles servent aussi de siège social à des unions de syndicats ouvriers qui se proposent : d’un côté, de défendre et de faire triompher tous les intérêts qui leur sont communs ; de l’autre, d’organiser des réunions, des cours, des conférences, des publications et des bibliothèques.
- La bourse du travail se confond le plus souvent avec l’union de syndicats qu’elle abrite ; 67 bourses du travail comprenant un total de 977 syndicats ont formé la Fédération des bourses du travail de France et des colonies, qui siège à la bourse du travail de Paris.
- 8 bourses du travail ont été fondées en 1902 : Nice (bourse indépendante), Mebun-sur-Yèvre, Cette, Reims, Lille, Thiers, Tarbes, Lyon (bourse indépendante). Il en avait été fondé 12 en 1901 et 12 en 1900.
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- Le Congrès radiotélégraphique.
- Un Congrès s’est réunie dans les premiers jours de septembre, en vue de la conclusion, entre les délégués des différentes puissances, d’un accord international pour la radiotélégraphie ou télégraphie sans fil.
- L’initiative de ce Congrès est due à l’empereur Guillaume.
- Il est en effet très délicat et très urgent de régler l’usage commercial et pratique du système Marconi.
- Toutes les puissances maritimes, et surtout celles qui ont des possessions d’outre-mer, sont intéressées à la solution du problème. Déjà beaucoup de navires marchands sont dotés d’appareils radiotélégraphiques. Leur nombre, très probablement, ne fera qu’augmenter. Les stations terrestres augmentent aussi rapidement. Beaucoup sont projetées ou en construction sur les côtes de Grande-Bretagne, d’Allemagne, de France et d’Italie. En France on s’occupe même d’installer un service intérurbain pour la ville de Paris.
- Cette multiplicité d’appareils et de stations présente
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- de graves inconvénients. Malgré les progrès accomplis depuis 1897, la radiotélégraphie n’est pas encore parvenue à garantir complètement l’inviolabilité du secret télégraphique, et surtout à empêcher que l’on puisse intercepter les communications entre deux stations.
- Ces questions et d’autres encore ont été soumises à l’examen des délégués des différentes puissances réunis dans la capitale de l’empire allemand.
- Les délégués se sont mis d’accord sur les principes fondamentaux d’une réglementation internationale de la radiographie. Sur la hase de cettte entente, l’Allemagne va probablement envoyer sous peu, aux puissances maritimes d’Europe et aux Etats-Unis d’Amérique, une invitation à une conférence générale en vue de déterminer un accord international pour la règlementation de la radiographie ainsi que pour les prescriptions nécessaires à son application.
- ITALIE.
- La population.
- L’ « Economiste Européen » publie les résultats définitifs du recensement fait en 1902 en Italie.
- Les habitants présents dans le royaume le 10 février 1901 étaient au nombre de 32,475,253, desquels 614,313 vivaient seuls ; 30,975,187 étaient groupés en 6,378,357 familles, et 885,250 se trouvaient rassemblés dans les hôtels, les prisons, les casernes, les navires, les instituts d’éducation ou de charité et autres lieux de vie en commun.
- Des 6,378,357 familles, 5,466,959 étaient dirigées par des hommes, et 911,397 par des femmes. Le plus grand nombre des familles se composent de 3 personnes (1,129,707) ; viennent ensuite celles de deux personnes (1,109,697) ; celles de quatre (1,075,179). Le chiffre minimum (17,424) est fourni parles familles de 14 personnes, alors qu’il y en avait 49,541 de 15 personnes et au-dessus.
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- LE DEVOIR
- Il y a 3,404,745 familles adonnées â l’agriculture représentant 9,611,003 membres, dont 6,411,001 hommes et 3,200,002 femmes. -Depuis 1882, le chilfre s’en est accru d’un million et plus, malgré l’émigration vers l’étranger et les grands centres à l’intérieur.
- Dans les professions libérales, le plus fort accroissement est dû au personnel de l’enseignement : hommes, 34,346 ; femmes, 62,643 ; contre , respectivement, 32,908 et 46,887 en 1882.
- Le chiftre des médecins a aussi fortement augmenté : hommes, 22 139 ; femmes, 29, contre 18,948 et 2 en 1882. Les avocats : 24,196, contre 20,355, Les notaires sont en diminution : 6,253, contre 7,896; les ingénieurs: 9,590, contre 10;883.
- L’accroissement est énorme chez les religieux et les religieuses : 40,251, contre 28,172. Diminution, au contraire chez les prêtres : de 84,934 en 1882, le chiffre en est descendu à 68,844.
- Les paysans attachés d’une manière fixe au travail de la terre sont spécialement nombreux en Lombardie : 19 o/o ; en Basilicate, 17; en Emilie, en Calabre, en Sicile et en Sardaigne, 15 o/o. La main-d’œuvre des journaliers est plus recherchée dans les Pouilles : 64 o/o ; en Sicile, 55 ; en Calabre, 52 ; en Sardaigne, 46 ; et dans le Latium, 41.
- De 1832 à 1901, le nombre des personnes adonnées à la pêche s’est notablement accru, et dans presque toutes les industries le nombre des bras a augmenté également.
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- IRLANDE La loi agraire
- C’est le 1er novembre que la nouvelle loi agraire irlandaise est entrée en vigueur.
- Cette loi permet aux tenanciers d’acheter les terres de leurs seigneurs moyennant une annuité moins forte que leur fermage annuel, et aux landlords de vendre pour un prix moins élevé que le capital de fermage.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- L’Etat paie la différence et se fait, en outre, le banquier des deux parties. L’objet de cette énorme transaction est de créer en Irlande une classe de paysans, petits propriétaires.
- Depuis plusieurs mois l’immense majorité des propriétaires s’est déclarée prête à vendre et la totalité des tenanciers prête à acheter. Restent à discuter les termes de l’achat.
- Le premier domaine vendu, celui du duc de Leinster, à Athy, vient d’être vendu sur le pied de vingt-cinq fois le fermage. Les fermiers n’auront à payer pour devenir propriétaires de leur terre qu’environ 75 0|0 du prix annuel de location.
- «
- Le duc a tiré de ce domaine 35 millions de francs, dont 3 millions et demi en bonus payé par le Gouvernement.
- ANGLETERRE
- Le trente-sixième Congrès des Trade-Unions, qui
- s’est réuni cette année à Leicester avait à rechercher les moyens de sortir de la situation insupportable dans laquelle l’organisation syndicale a été placée par les jugements devenus lois (judge-madelaw).
- La motion suivante a été adoptée à l’unanimité :
- « Le congrès, tenant compte du danger (pour les ressources des Trade-Unions) provoqué par la responsabilité civile des organisations ; considérant ensuite que le fait de ne pas pouvoir être poursuivi pour dommage et intérêts n’est pas une faveur , est d’avis que les récentes décisions juridiques prononcées contre les Trade-Unions, ne s’accordent pas avec le but du Parlement, lorsqu’il accepta les lois trade-unionistes de 1871 et de 1873 ; et charge le comité parlementaire de soumettre au Parlement une proposition de loi, disant que les Trade-Unions sont absolument libres de poursuites pour dommage et intérêts et qui leur assure la protection que des membres du Parlement, autorités
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- LE DEVOIR
- légales et trade-unionistes , croyaient exister avant le jugement Taff-Vale. Le comité parlementaire est prié de se renseigner sur tous les candidats parlementaires à propos de cette question et d’informer les Trade=Unions, du nom des candidats qui sont pour cette proposition de loi et qui doivent, en conséquence, être soutenus aux élections. »
- Une autre question des plus importantes, au point de vue de l’orientation du mouvement trade-unioniste, a été examinée par le Congrès. Il s’agissait de la Constitution dans le Parlement d’un parti ouvrier organisé pour la défense des intérêts ouvriers et pratiquant une politique indépendante de celle de tous les autres partis.
- A cet effet la motion suivante avait été proposée par l’Union des verriers :
- « Le Congrès ratifie de grand cœur le vœu de représentation ouvrière et engage toutes les Trade-Unions à s’affilier au comité, afin que tout le mouvement ouvrier soit concentré entièrement au point de vue politique ».
- Par voie d’amendement on essaya d’écarter du comité les’socialistes (Indépendant Labour Party et Fabian Society) . Cet amendement allait à l’encontre de la pensée qui avait inspiré le vœu du Congrès de 1899 tendant à la coopération des organisations trade-unionistes, socialistes et coopératives. Il était ainsi conçu :
- « Le Congrès est d’avis que la qualification pour l’affiliation au comité pour la représentation ouvrière doit être la même que celle appliquée pour le Congrès des Trade-Unions. »
- Après une longue discussion l’amendement a été repoussé par 209 voix contre 58.
- Quant à la motion, elle a été d’abord votée, à mains levées, par 200 voix contre 82. Le vote par carte, constatant la force des organisations respectives, a eu pour résultat : 506.000 voix pour et 285.000 voix contre.
- Le Congrès se composait de 460 délégués représentant 250 unions ayant plus d’un million et demi de membres. Les ouvriers textiles ont voté unanimement pour la motion. Les mineurs se sont abstenus.
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- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX
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- Les opinions des trade-unionistes sont moins partagées en ce qui concerne la politique commerciale de M. Chamberlain. C’est, en effet, à l’unanimité moins 2 voix que la motion suivante proposée par l’Union nationale des dockers a été votée :
- « Le Congrès condamne énergiquement le changement proposé dans le système fiscal du Royaume-Uni comme nuisible et dangereux pour les intérêts du peuple britannique et se propose, tout en engageant les autres organisations ouvrières à faire la même chose. de travailler par tous les moyens à la chute de ce projet. »
- Cette résolution a été immédiatement communiquée par télégraphe à M. Chamberlain.
- Pour la treizième fois, la question de la journée de huit heures a été portée devant le Congrès. Les motions adoptées par les Congrès précédents portaient après « huit heures par jour » la mention « ou 48 heures par semaine. » Cette fois , la motion , déposée par les verriers , était ainsi conçue :
- « Le Congrès, considère que le moment est venu pour la fixation du temps de travail à huit heures par jour ; engage toutes les Trade-Unions à exiger l’approbation de cette revendication de tous les candidats à soutenir aux élections parlementaires et locales, et charge le comité parlementaire de soumettre au Parlement urf projet de loi, établissant légalement la journée de huit heures pour tout le pays. »
- Malgré l’opposition des ouvriers de la construction qui ont reproduit leur argument habituel, à savoir qu’ils étaient obligés à travailler plus longtemps par la bonne saison pour rattraper le temps perdu pendant la mauvaise, la motion a été adoptée par 824.000 voix contre 228.
- Une motion demandant l’extension du pouvoir des communes pour la construction de maisons, et l’extension des moyens de transport à bon marché pour les ouvriers se rendant à leur travail ou en revenant a été adoptée à l’unanimité
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- LE DEVOIR
- Le prochain congrès se tiendra à Leeds.
- RUSSIE
- La loi sur les accidents
- L’Empereur de Russie a approuvé lé texte du projet de loi élaboré par le Conseil d’Etat sur la responsabilité des patrons en cas d’accidents du travail. Voici les dispositions essentielles de cette loi :
- Tous les accidents subis au cours ou à l’occasion du travail donneront désormais droit à l’indemnité , à l’exception seulement de ceux qui seront provoqués par un acte coupable du blessé. Le principe du risque professionnel entre ainsi dans la législation russe, après avoir, depuis temps, pénétré la jurisprudence.
- L’indemnité en cas d’incapacité temporaire s’élève à la moitié des salaires ; en cas d’incapacité permanente totale, aux 2/3 des salaires ; en cas d’incapacité permanente partielle, à une fraction de ces 2/3 correspondant au degré d’incapacité. La veuve ou le veuf de l’ouvrier tué recevront 30 ojO du salaire de celui-ci ; les orphelins et ascendants seront également indemnisés, sans que le total de ces indemnités puisse dépasser 60 0{0.
- Les pensions peuvent être, d’un commun accord, et Conformément à des règlements assez stricts, converties en une somme payée une fois pour toutes (ce qui peut être utile à la population russe qui retourne volontiers à la terre) En cas de faillite du patron, la créance des pensionnés est privilégiée. Les frais de procédure sont gratuits pour l’ouvrier ; la procédure est aussi rapide que possible, et les jugements de première instance sont exécutoires par provision. Les accords conclus entre les ayant-droit et les patrons ou Compagnies d’assurances, doivent, pour être valables, avoir été approuvés par l’inspection des fabriques. Celle-ci joue un grand rôle dans l’application de la loi.
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- LA COOPÉRATION
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- LA COOPERATION
- La coopération à l’école.
- Les progrès de la Coopération, déjà sensibles et appréciables, sont appelés à grandir de plus en plus.
- Les journaux pédagogiques, la presse scolaire entretiennent leurs lecteurs de la coopération. C’est ainsi, par exemple, que VInstituteur républicain a publié plusieurs articles sur le mouvement coopératif, entre autres un de M. Gide sur la Coopération et la Femme et que le Volume reproduit les articles des Annales du Musée Social consacrés à la Coopération.
- Plusieurs éducateurs italiens se préoccupent de propager parmi les jeunes élèves les bienfaits de la coopération et l’esprit de solidarité. C’est le cas de M. Ch. Rugarli, directeur d’une école élémentaire supérieure de Milan. Après s’être fortement documenté sur les œuvres scolaires de l’étranger, il a tenté avec ardeur — et il a réussi — une des premières et des plus complètes expériences de VEcole intégrale.
- Parmi les diverses branches de cette « Ecole intégrale », à côté de la bibliothèque, de la caisse d’épargne, des récréations, chants, promenades, etc., il a constitué entre les écoliers une coopérative pour l’acquisition des objets classiques et des livres. Elle fonctionne assez bien ; et les parents des petits coopérateurs en saisissent les avantages économiques.
- Ces enfants apprennent le Chant du Coopèrateur. En chantant — et en agissant sous l’impulsion de ses éducateurs éclairés — cette jeunesse prépare à merveille la cité meilleure.
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- LE DEVOIR
- LA QUESTION DE LA PAIX
- L’organisation de la Cour d’arbitrage.
- Dans un article consacré à la Cour d’arbitrage, le Nieuwe Rotterdamsche courant signale une lacune qu’il serait urgent de combler, dans l’intérêt même de l’institution.
- Après avoir rappelé que la Cour se compose d’un certain nombre de juristes désignés par les puissances et parmi lesquels doivent être choisis les arbitres, d’un bureau et d’un conseil d’administration, il constate que seuls le bureau et le conseil sont permanents, en ce sens qu’ils s’assemblent régulièrement, et il se demande s’il ne serait pas possible de créer à côté d’eux une chambre permanente.
- Cette Chambre se composerait, dit le journal néerlandais, de trois membres de la Cour résidant, soit aux Pays-Bas, soit dans les pays voisins, tels que la Belgique et la France ; elle aurait des réunions régulières, et quand un litige serait porté devant la Cour, elle se chargerait de tout le travail préparatoire : règlement de la procédure, réception et transmission des mémoires, choix de la langue, renseignements aux agents des parties, etc. Ainsi pourraient être évités les longs retards qui se sont produits dans l’affaire actuellement en cours, si préjudiciables et aux arbitres'et aux représentants des parties, et qui augmentent si considérablement les frais du procès.
- Pour cette constitution d’une Chambre permanente, une entente de toutes les puissances qui ont signé la Convention de la Haye serait désirable ; mais comme cela n’irait pas sans difficultés ni longs délais, quelques puissances pourraient s’entendre pour réaliser cette réforme. Elles ' s’engageraient pour elles-mêmes, au
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- LA QUESTION DE LA PAIX
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- cas où elles auraient un différend à soumettre à la Cour, à recourir aux offices de la Chambre permanente, qu'elles auraient constituée pour tous les préliminaires de: débats. Rien n’empêcherait les autres puissances d’y avoir recours également. Comme garantie de l’impartialité de la Chambre permanente, les parties pourraient se réserver le droit d’en appeler de ses décisions au tribunal une fois constitué.
- Les armées européennes.
- L’état major italien a composé une statistique sur la force et les changements durant les dix dernières années des grandes armées européennes. Nous en extrayons ce qui suit :
- De 1892 à 1903, le budget militaire italien a varié entre 248 et 224 millions de lires ; à présent, il s’élève à 289 millions. La force de l’armée a varié entre 232,162 et 207,088 hommes. Le contingent effectif actuel est de 217,752 hommes. La dépense moyenne pour chaque homme, officier et soldat, s’élève à 996 fr. 50 c. L’armée italienne dispose de 872 pièces d’artillerie.
- Le budget de l’armée, en Autriche-Hongrie, se monte à 443,500,000 francs ; la moyenne de ce budget dans les dix dernières années a été de 407,500,000 francs. En Autriche, on compte 350,657 hommes sous les armes. La dépense moyenne par tête, y compris les officiers, revient à 1,008 fr. 10 c. L’artillerie possède 1,048 canons.
- En Allemagne, le budget militaire des dix dernières années a été entre 677,000,000 et 827,500,000 francs, en moyenne de 736,000,000 de francs. Le budget a augmenté annuellement; en 1891, il était de 470,000,000 de francs et, en 1901, de 695,000,000 de fr. Le contingent permanent de l’armée s’est accrû aussi chaque année : en 1901, il y avait 492,246 hommes sous les armes et, en 1903, 604,168 hommes. La moyenne de ce nombre,
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- LE DEVOIR
- est de 562,187 hommes. Les frais en moyenne par tête, officiers et soldats ensemble, s’élèvent à i,042fr. 80 c. L’armée allemande dispose de 3,444 canons.
- Le budget de l’armée russe a varié entre 589,000,000 à 874,500,000 francs. En 1892 , l’armée comptait 803,500 soldats actifs. A présent, il y en a 1,080,000. Les frais annuels par homme sont en moyenne de 813 fr. 13 c. La Russie possède 3,184 canons.
- La France a établi le budget militaire entre 622,500,000 et 693,500,000 francs, dans les dix années écoulées ; en moyenne donc 645,000,000 de francs. Le contingent d’hommes sous les armes s’élève actuellement à 607,525. Les dépenses par individu se montent à 1,038 fr. 70 c. L’artillerie française a 3,049 pièces de tir.
- {L’Avenir Social).
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- BIBLIOGRAPHIE
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- BIBLIOGRAPHIE
- Vient de paraître à la librairie du Progrès médical, 14, rue des Carmes, Paris : Manuel pratique de la Garde-malade, de l’Infirmière et des Mères de famille,
- publié par le Dr Bourneville, Rédacteur en chef du Progrès Médical, Directeur des Ecoles municipales d’infirmières, etc. — Septième édition.
- Ce manuel se compose de cinq volumes : T. I. Anatomie et physiologie, 177 pages avec 42 figures ; — T. II. Administration et comptabilité hospitalières, 206 pages ; — T. III. Pansementsj 538 pages avec 190 figures. — T. IV. Soins à donner aux femmes en couches, Soins à donner aux aliénés, Petite pharmacie, Petit Dictionnaire des termes médicaux, 234 pages avec 3 figures. — T. V. Hygiène, 195 pages. — Prix des cinq volumes in-18 jésus i 7 fr. 50. — Chaque volume se vend séparément.
- La nécessité d’une publication de ce genre et sa diffusion sont la conséquence du développement qu’ont pris les Ecoles d’infirmières dans certaines régions de notre pays. Il y a longtemps que, chez les nations voisines, des traités ou plutôt des manuels de ce genre ont été publiés et les hommes les plus remarquables en Autriche,, en Allemagne et en Angleterre n’ont pas craint d’y apposer leur signature. Bourneville a eu recours pour la rédaction de son manuel à un certain nombre de jeunes savants, dont plusieurs aujourd’hui sont devenus des maîtres et on peut être certain que chacune de ses parties est mise au courant de la science la plus moderne en même temps qu’il est accessible à toutes sortes de lecteurs.
- En effet tout en ayant en vue le développement de l’instruction spéciale des personnes appelées à soigner les malades dans les hôpitaux, ce livre est aussi utile aux mères de familles qui, à un moment donné de leur
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- LE DEVOIR
- existence, sont appelées à devenir gardes-malades. Ce seront même les meilleures des gardes-malades, si elles savent joindre les connaissances techniques que rien ne peut remplacer et qui sont indispensables à tous ceux qui approchent les malades.
- Le Manuel de Vinfirmière et de la garde-malade se divise en plusieurs parties : Anatomie et physiologie élémentaires, soins à donner aux femmes en couches, soins à donner aux malades (pansement, petite chirurgie), pharmacie, et enfin une partie souvent un peu trop négligée qui donne les notions d’administration indispensables aux femmes qui- entrent dans nos grands établissements hospitaliers pour en connaître le fonctionnement. A cette dernière partie est joint un historique sommaire de l’hos pitalisation et un résumé de ce qui a été fait pour la laïcisation des hôpitaux et les Ecoles.
- Ce n’est pas seulement la République qui a cru à la nécessité de donner aux gardes-malades les connaissances qui leur étaient nécessaires, puisque dans tous les Etats monarchiques qui nous entourent, ces oeuvres sont plus développées que chez nous Mais même en remontant dans le passé, on voit que les administrations de notre pays, même sous Louis XIV, ont cru qu’il n’était pas indispensable d’appartenir à une congrégation pour donner aux malades les soins dont ils ont besoin.
- Nous-même avons apporté il y a quelques années une contribution à cet historique en rappelant l’organisation des filles.libres dans les hôpitaux de Châlons.
- Mais il ne suffit pas d’assurer aux gardes-malades la liberté de l’esprit. Il faut leur donner connaissance du malade et de la maladie. Il faut qu’elles n’ignorent pas les éléments de la science qui guérit, non pas pour faire des médecins de contrebande, mais pour comprendre ce que dit et ce que veut le médecin, pour l’aider aussi lui-même dans son oeuvre par une observation méthodique et judicieuse. Dr Langlet (1).
- (1) Extrait du numéro de septembre de Y Union médicale du Nord-Est.
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- VIE D’HÔTEL
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- VI
- Par Henry GRÉVILLE
- ( Suite. )
- Vers cinq heures, après qu’on eut épuisé la première série des promenades obligatoires , Gaëtan se rappela sa promesse, et emmena son camarade chez Mme Maubert. Becquemont père resta en arrière, et, sous l’oeil indulgent de Colette, commença le siège en règle de Mamie. Celle-ci‘se défendait bien; sa finesse naturelle l’avertissait toujours des exagérations, et ses réparties discrètes atteignaient leur but.
- Charles mit la pendule en mouvement, fit sonner une demie, puis sept coups, une demie, huit coups, une demie,..
- — Eh ! mais elle est remise? dit Gaëtan un peu vexé.
- Le timbre résonna treize fois.
- — C’est curieux! fit Charles. Est-ce que ça lui est déjà arrivé ?
- — Deux fois , hier.
- D’un doigt imprudent, le jeune élève des Arts et Métiers , section de mécanique , fit avancer l’aiguille, et dépassa un peu l’heure : la pendule sonna... trente-sept fois, à l’inexprimable saisissement des personnes présentes, qui la regardaient bouche bée, ne pouvant en croire leurs oreilles.
- Charles resta muet, puis dit :
- — Je vais chercher mon père.
- Becquemont arriva avec le reste de la famille , fort amusé de l’aventure.
- — Je ne me connais pas en pendules, dit-il, pourtant je vais voir.
- — Mais, vos chronomètres? fit de Vautrait surpris.
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- LE DEVOIR
- — Ça n’a pas le moindre rapport. Voyons un peu le lutin qui se cache dans votre joli joujou.
- Il examina la délinquante sous toutes ses faces , la reposa bien d’aplomb sur le socle , excita légèrement le marteau du bout du doigt, et la sonnerie se mit en mouvement. Au treizième coup, les enfants poussèrent un cri ; au trentième, Roger murmura: «C’est trop fort ! » Au soixantième, tout le monde échangea des regards inquiets ; au centième, Mme Maubert dit à son fils : « Emporte-la ».
- Gaëtan obéit et sortit, pendant que la pendule sonnait toujours. Tout le long du corridor, les sons argentins retentirent jusqu’à ce que la porte d’une chambre les empêchât d’arriver.
- — Je n’ai jamais vu pareille chose, déclara Becque-mont.
- On restait silencieux, un peu troublé, comme en présence de quelque sortilège.
- Gaëtan reparut, essoufflé.
- — Elle a fini de sonner, dit-il. Trois cent trente-deux!
- Le fou rire sâisit tout le monde ; les enfants, ayant
- secoué leur vague terreur, ne pouvaient plus s’arrêter; Colette et Mamie , tout en essuyant leurs propres yeux, eurent quelque peine à les ramener aux bienséances.
- — C’est une pendule-fée, déclarait Mme de Greslin.
- — Je crois, chère madame, dit Becquemont à Mme Maubert, que vous ferez bien de l’envoyer chez l’horloger.
- Cette idée renouvela l’hilarité.
- — C’est bien la peine, conclut de Vautrait, d’avoir chez soi le roi du chronomètre pour s’entendre conseiller de la sorte.
- — Il n’y a pourtant pas autre chose à faire , déclara Becquemont.
- Cette aventure, qui permit à Gaëtan de blaguer son camarade, avait rompu la glace, et pendant le reste de la semaine la vie fut joyeuse chez Colette. Mme Maubert n’était pas trop mal, mais Céphise n’écrivait pas.
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- VIE D’HÔTEL
- Elle avait envoyé un télégramme laconique : « Encore rien trouvé. » Les deux Becquemont, qui, l’année précédente, avaient fait le tour de Jersey à bicyclette, vantaient la beauté des sites et le charme de la campagne; pour les hôtels, ils n’en avaient conservé aucune impression bonne ni mauvaise, les ayant presque toujours quittés dès l’aube pour aller coucher ailleurs; les repas n’étaient, dans leur souvenir, que des tranches de viandes, arrosées de thé ou de bière.
- — Avons-nous seulement pris un potage durant notre séjour? demanda Becquemont à son fils.
- Après une longue recherche dans les profondeurs de sa mémoire, Charles répondit :
- — Oui, le jour de notre arrivée. ,
- Manie le regarda avec une attention redoublée. Ce jeune homme lui semblait intéressant surtout parce qu’il différait radicalement de Gaëtan. Celui-ci prenait tout gravement, n’en eût-il au fond nul souci : Charles, au contraire, traitait les choses d’une façon légère en apparence, dût-il s’en occuper, à part lui, le plus sérieusement du monde, ce qui déroutait complètement la jeune fille, élevée dans un intérieur où tout était matière d’importance, hélas ! puisqu’il fallait vivre, et vivre du moins possible.
- Avant le sixième jour, Gaëtan trouva l’occasion de rencontrer Mamie toute seule, ce qui n’était pas facile ; il fut obligé , pour cela , de prétexter un travail pressé et de feindre de s’enfermer chez lui ; Mme de Greslin, sachant que M. de Vautrait avait emmené ses deux hôtes en excursion, ne songea pas à accompagner sa fille . qui prit,(avec un livre, le chemin d’un petit bois situé à peu de distance. Colette faisait des visites et avait emmené la marmaille pour lui procurer le plaisir d’une promenade en voiture. Gaëtan , ne connaissant plus d’obstacles, prit son portefeuille sous le bras, s’en fut aux écuries sans faire du bruit, demanda si les poulains étaient a*u pré, se dirigea ostensiblement vers le pré, commença une esquisse; puis, se trouvant in-
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- commode par le soleil, chercha de l'ombre, gagna l’abri protecteur d'une haie, et, par un détour de huit cents mètres, gagna le petit bois, où il vit sa bien-aimée assise sur l’unique banc, devant l’unique table du lieu.
- — Oh! fit-elle en l’apercevant, je vous croyais à travailler.
- — J’y étais, répondit-il, mais il y a trop longtemps que je ne vous ai vue, Mamie.
- — Nous avons pourtant déjeuné ensemble ! répondit-elle d’un petit air narquois.
- Depuis que Becquemont père s’occupait d’elle, Mlle Mamie commençait à croire qu’elle n’était pas aussi dénuée d’importance que sa maman et les amies de sa maman se plaisaient à le lui faire entendre.
- Gaëtan regarda autour de lui, s'assura qu’ils étaient parfaitement seuls, prit la main de Mamie et, se rapprochant peu à peu, baisa la joue fraîche qui rougissait si facilement. Elle se retira doucement, en disant : Non.
- — Vous ne me l’aviez pas défendu, dans le parc, commença Gaëtan d’un air molesté.
- — Dans le parc il y avait du monde, répondit-elle.
- — Et du danger. Vous aimez donc le danger?
- — Non, fit la jeune fille en devenant rose comme sa robe ; mais ici, où il n’y a personne, il me semble que ce serait plus mal.
- Gaëtan , intimidé, se tut et laissa aller la main frémissante.
- — Vous n’êtes pas fâché? demanda-t-elle au bout d’un tout petit instant.
- Elle l’interrogeait avec ses yeux autant qu’avec la voix. Il ne voulut pas la regarder, non sans un grand effort de sagesse.
- — Je ne suis pas fâché , dit-il, et vous avez raison, Mamie. Mais je suis venu vous trouver ici parce que j’ai quelque chose à vous dire. Pourquoi permettez-vous à M. Becquemont de vous faire la cour? C’est ridicule, et ce n’est pas bien.
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- — Il me fait la cour? dit l’ingénue avec le ton de la plus parfaite surprise.
- Gaëtan se rebiffa.
- — Ne faites pas la nigaude, dit-il d’un ton maussade ; vous savez fort bien ce que parler veut dire ; cet homme, qui devrait être respectable par son âge, s’amuse à vous faire des compliments, que vous buvez comme une petite chatte gourmande...
- — C’est ça que vous appelez me faire la cour ! raisonna la petite chatte gourmande. Alors, vous, vous ne me l’avez pas faite! car, excepté le premier jour, vous n'avez guère fait que me gronder.
- Il y avait du vrai dans cette accusation ; l’honnête garçon qu’était Gaëtan ne put s’empêcher de le sentir, mais le pédant et le fiancé qui lui faisaient contrepoids ne. voulurent pas l’admettre.
- — D’abord , dit-il, quand je vous gronde , c’est pour votre bien, et, ensuite, vous êtes bien injuste envers un homme qui se tue de travail pour l’amour de vous!
- Mamie eut bien envie de lui répondre qu’elle ne l’avait pas encore vu travailler à ce point-là, mais il avait son album à la main, ce qui donnait un certain poids à son affirmation. Elle garda le silence.
- — Cela vous amuse, reprit-il, d’écouter les billevesées de ce fabricant de chronomètres , pendant que je me fais du chagrin à cause de vous? Mamie, vous ne m’aimez pas !
- Elle resta interdite, le regardant, n’y comprenant rien, prête à pleurer, peut-être à crier, sous la violence injuste de ce reproche. Soudain, une lumière se fit en elle, et, pleine de charitable douceur, elle allongea sa petite main sur l’épaule de son bourreau.
- — Mon pauvre Gaëtan, dit-elle, en toute compassion, vous êtes jaloux ! Oh ! comme je vous plains !
- Le pauvre Gaëtan bondit sur ses pieds pour échapper à l’outrageante pitié de cette main mal inspirée, et s’emporta en reproches sanglants. Lui, jaloux? Dieu merci ! il n’était pas jaloux d’un homme qui eût pu être
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- LE DEVOIR
- son père! Mais il entendait que celle qui devait être sa femme, fût respectée, et que nulle appréciation défavorable ne pût courir sur elle.
- A quoi Mamie, offensée, répondit que si de telles appréciations couraient, c’est que Gaëtan les aurait mises en circulation lui-même, car personne au château, hors lui, n’avait songé à s’inquiéter de ce qui le tourmentait si fort.
- Oiseaux du bois, vous en entendîtes de belles ! Mamie fut traitée d’ingrate, et Gaëtan de despote, après quoi vinrent les larmes chez mademoiselle et une abominable bouderie chez monsieur. Ils s’étàient rassis, mais ils se tournaient le dos, et chacun d’eux était très embarrassé pour sortir de là d’une façon à la fois digne et satisfaisante.
- Tout à coup Gaëtan regarda sa montre : cinq heures et demie.
- — Mamie, dit-il, on va venir vous chercher si vous ne rentrez pas, car vous avez dit, bien sur, que vous veniez ici ?
- — Ai-je eu tort? fit-elle, toujours froissée.
- Il fut tenté de lui enseigner l’art de garder une prudente réserve, afin de se ménager des rencontres; mais il eut honte à l’instant même de cette pensée. N’était-elle pas adorable, précisément à cause de sa pureté, de sa franchise sans détours? Lui, qui n’était pas tenu à cette virginale candeur, saurait trouver l’occasion sans pervertir cette jeune âme.
- — En principe, dit-il, vous avez eu raison ; seulement nous allons être obligés de nous séparer, et nous avons bien mal employé notre temps.
- — Ce n’est pas ma faute, fit Mamie en refoulant ses larmes avec son petit mouchoir roulé en tampon.
- Gaëtan fit un des plus prodigieux efforts de sa vie.
- — C’est la mienne, dit-il ; mais j’étais froissé, et il faut pardonner quelque chose aux gens froissés. Ne croyez pas que je sois jaloux, Mamie ..
- Oh ! non, pas du tout ! fit ironiquement la petite tête, mais la bouche ne dit rien.
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- vie d’hôtel 753
- — Je vous assure que je ne suis pas jaloux ; d’abord, rien n’est plus bête, et ensuite je ne le suis pas de ma nature ; mais la situation où je suis, contraint de voir les autres vous dire des choses que je pense et que j’aimerais bien à vous dire moi-même...
- — Et quand vous me voyez, vous ne me faites que des sermons !
- — C’est parce que vous ne me permettez pas de vous embrasser. Vous ne comprenez pas, mais ça ne fait rien. Allons, donnez-moi votre main et dites-moi que vous m’aimez tout de même
- — Oh ! oui, je vous aime! murmura Mamie tout d’un élan.
- Il porta lentement à ses lèvres la main qu’il avait évitée tout à l’heure, la jeune fille baissa les yeux, et ils restèrent muets, heureux comme ils ne le seraient peut-être plus jamais dans toute leur vie, tant la douceur de cette caresse, la première en vérité, devait rayonner dans leur souvenir.
- — Alors, nous ne nous ferons plus de peine, dit-elle en retirant sa main, sans violence.
- — Je crains que si, avoua G-aëtan ; obligés de nous contraindre et de redouter les témoins, nous serons parfois dans des situations fausses qui amèneront des malentendus ; mais si nous avons l’esprit de ne pas douter l’un de l’autre, nous ne serons tout de même pas trop malheureux.
- Je crois bien! dit la jeune fille avec un sourire qui illumina toute la clairière. Quand je ne savais pas si vous m’aimiez, c’est alors que j’ai été malheureuse ! Mais à présent...
- — O bien-aimée ! dit Gaëtan en la regardant.
- Des larmes divines montèrent à ses yeux d’homme et non plus d’enfant. Il enveloppa chastement de ses bras celle qui lui donnait sa vie avec tant de simplicité, et elle sentit, pour la première fois, qu’elle avait en lui non seulement un ami et un maitre, mais aussi un protecteur.
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- LÉ DËVOÎR
- Il la laissa aller après avoir effleuré les cheveux cendrés d’un calme baiser presque fraternel.
- — Nous serons heureux, dit Mamie, dont le coeur ébloui se dilatait dans une joie qu’elle eût voulu lui faire partager, la joie du sourire après les larmes ; mais il demeura grave.
- — Vous par ici, moi par là, fit-il en indiquant deux directions opposées, jusqu’au jour où nous n’aurons plus qu’un chemin. Et je retourne à mes poulains.
- Il rapporta en effet, le soir, une série d’esquisses qui n’étaient peut-être pas toutes rigoureusement d’après nature, mais qui ne manquaient pas de caractère.
- Après le dîner, Colette fit un peu de musique et demanda ensuite à Mamie de l’accompagner pendant qu’elle chanterait. Toutes deux, l’une près de l’autre, éclairées par les puissantes lampes de piano, elles formaient un groupe si remarquable que Roger en fut frappé.
- - On dirait cette fillette créée pour orner notre intérieur, dit-il à son ami. Depuis qu'elle est ici, tout y va mieux ; ma femme se fatigue moins, et tout le monde est plus gai. Et voyez comme elle est jolie î
- — Tu as de la chance, toi ! dit brusquement Charles à Gaëtan, tu la connais ; moi, je n’ai encore pu lui tirer deux paroles.., Si je devais rester ici, j’en deviendrais amoureux !
- -- Ce ne serait pas un coup à faire ! proféra Gaëtan d'une voix creuse.
- Son beau-frère et Becquemont éclatèrent de rire.
- — Tu t’es enrhumé ? demanda Roger. Pourquoi effrayes-tu Charles dans ses aspirations juvélines ? Gaëtan toussa et s’éclaircit le gosier.
- — Parce que c’est une enfant, et non une femme, dit-il d’un ton léger, au moins en intention. C’est bon pour M. Becquemont de s’occuper d’une fillette; nous autres jeunes gens...
- Les hommes éclatèrent de rire, et Colette vint leur demander la cause de leur gaieté ; Gaëtan reçut plus
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- vie d’hôtel 755
- d’un brocard, mais, ce soir là, on ne put éveiller sa mauvaise humeur ; il marchait sur les nuages.
- X
- LETTRE DE CÉPHISE.
- Eh bien, ma chère maman, ma chère famille, s’il faut résumer en peu de mots notre impression générale après une semaine de consiencieuses recherches, Jersey est une grande attrape ! Peut-être pas la plus grande qui soit au monde, car je crois qu’il faut laisser cette supériorité à l’autre côté de l’Océan, mais certainement la plus grande de l’Europe... Commençons par le commencement.
- En arrivant à Saint-Malo, nous cherchons d’abord un hôtel où ma pauvre maman puisse se reposer de ses fatigues : impossible de trouver même un lit dans les bons hôtels de la ville, ils sont tous pleins, et débordent chez l’habitant. Je ne vous raconterai pas ici ce qui se passe chez « l’habitant » , ce serait sortir de mon cadre, et Saint-Malo, qui est une des villes les plus pittoresques de France, n’a pas encore acquis des notions d’hygiène suffisantes pour que mon récit soit présentable, même sur le papier. Restaient les hôtels en dehors des murs. Nous choisîmes celui qui nous semblait faire la meilleure figure, et nous voici installés pour la nuit, dans une chambre pas trop grande, mais suffisante comme mobilier, si l’on n’est pas très exigeant ; le dîner acceptable, quoique peu substantiel. En sortant de là, nous allons faire un tour sur la plage ; vous connaissez la vue admirable, les rochers, le coucher de soleil sur Cézembre et la tombe de Chateaubriand. Priez Gaëtan de vous faire un peu de littérature là-dessus.
- Nous rentrons à neuf heures. Dans le grand hall, garni de palmiers et autre plantes vertes, une musique aigrelette faisait danser des enfants. N’étant plus des enfants et n’ayant aucune envie de danser, nous ga-
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- LE DEVOIR
- gnons notre chambre. Or, toutes les pièces de ce vaste bâtiment ouvrent sur des galeries intérieures qui font le tour du hall, si bien que le moindre bruit, quelque part qu’il se produise, répercuté par mille échos sonores, s'engouffre dans les chambres et en ressort aussitôt sous forme de portes claquées, gronderies de bonnes, sonneries électriques et autres dissonances variées. En bas, la musique aigrelette était remplacée par une voix de femme qui chantait des romances avec accompagnement de piano; puis vint un solo de cithare. Je ne crois pas être la seule , mais je ne pense pas connaître d’instrument qui me soit plus odieux, sauf l'accordéon.
- Armand me consola en me disant que le concert ne pouvait pas durer toute la nuit, et, comme nous étions très fatigués, je défis ma valise. La porte de la chambre voisine claqua d’une façon tout à fait exceptionnelle, ébranlant la cloison d’un bout à l’autre du corridor, et une voix d’enfant, claire comme un fifre, proféra ces paroles : « Maman, tu sais bien que je ne veux pas me coucher avant les grandes personnes. Ce n’est pas la peine de m’amener ici, je ne me coucherai pas. « La maman répondit quelques paroles inintelligibles. L’enfant reprit d’un ton plus ferme : « Je ne me déshabillerai pas, et si tu descends, je te suivrai. » Nouvelle réponse inintelligible. « Je ne veux pas que tu t’amuses pendant que je m’ennuie ici toute seule. » Une tierce personne entra, la femme de chambre probablement, et la mère s’en alla. La voix perçante reprit : « Eh bien, voilà maman partie, et vous êtes venue me garder; mais ça m’est égal... Je ne dormirai pas, et je n’ôterai pas mes habits. »
- — Cela promet d’être gai, dis-je à Armand.
- Il écoutait de l’air grave que vous savez.
- — Je veux savoir qui sont ces gens-là, dit-il.
- suivre.)
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- ASSURANCES MUTUELLES
- 757
- Société du Familistère. - Assurances Mutuelles
- MOUVEMENT DU MOIS DE JUILLET 1903, A GUISE
- ASSURANCE CONTRE LA MALADIE
- Section des Hommes
- Cotisations des mutualistes....... 2.244 » )
- Subvention de la Société.......... 374 55 > 3.151 85
- Malfaçons et Divers............... 533 30 )
- Dépenses..................................... 3.299 10
- Déficit en juillet 1903......... 147 25
- Section des Dames
- Cotisations des mutualistes....... 510 60 )
- Subvention de la Société.......... 169 40 > 682 85
- Divers........................ .. 2 85 )
- Dépenses............ ......................... 709 10
- Déficit en juillet 1903...................26 25
- ASSURANCE DES PENSIONS
- Subvention de la Société et Divers 5.934 15 1
- Intérêts des comptes courants et > 10.910 60
- du titre d’épargne............ 4.976 45 )
- Dépenses :
- 129 Retraités définitifs.............. 8.704 77 \
- 5 — provisoires................... 258 50 r
- Nécessaire à la subsistance........ 3.764 40 / 13.382 80
- Allocations aux famill8 des réservistes 31 50 \
- Divers, appointera., médecins, etc. 623 63 '
- Déficit en juillet 1903...,....... 2.472 20
- CAISSE DE PHARMACIE
- Cotisations des mutualistes...... 728 10 >
- Subvention de la Société......... 243 85 \
- Dépenses....................................
- Boni en juillet 1903
- 971 95 800 89 171 06
- RÉSUMÉ
- Recettes sociales du 1er juillet 1903au 30juillet 1903 11.698 40 )
- » individuelles » » 4.018 85 )
- Dépenses » » ............ 18.191 89
- Excédent des dépenses sur les recettes.. 2.474 64
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- 758
- LE DEVOIR
- ÉTAT CIVIL AU FAMILISTÈRE DE GUISE
- MOIS DE JUILLET 1903.
- Naissances :
- 20 Juillet Hennequin Yvonne-Marguerite, fille de Hen-nequin Joseph-Prudent et de Bonnet Eugénie.
- 25 — Proix René-François, fils de Proix Léon et de
- Donnay Emilie.
- Décès :
- 24 — Dassonville Eugène, âgé de 39 ans.
- Le Gérant : li. E. Buhidant.
- Nimes. — Typ. A. Chastanier, 12, rvie Pradier.
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- TABLE DES MATIÈRES DU TOME VINGT-SEPTIÈME 759
- TABLE DES MATIÈRES
- DtJ TOME VINGT-SEPTIÈME
- ANNÉE 1903
- JEAN-BAPTISTE-ANDRÉ GODIN Documents pour une Biographie complète
- A la recherche de la véritable organisation du travail industriel .......................................... 5, 65
- Brentano Luio (Rappel des conclusions du professeur)..................................... 582 à 585
- Conditions sopiales propices à la culture générale. 321, 385,
- 707
- Consommation, son vrai rôle social. 6 à 10, 200, 387 à 391
- Consommation, fonction individuelle permanente..... 705
- Coopération et association : même idéal. Efforts de Godin à diverses dates, en faveur du mouvement
- coopératif.... .............................. 449, 513
- Coopération et association : organisation sociale progressive de toutes les formes de la richesse... 577 à 588,
- 646, 647, 706
- Difficulté des essais sociaux complexes au sein du régime compétitif..................................... 708
- Documents pour une Biographie complète.. 5, 65, 129, 193,
- 257, 321,385, 449, 513, 577, 641, 705 Economies à réaliser au profit de tous dans l’Association....................................... 325, 385, 709
- Egalité des salaires (Conférence touchant F)... 196 à 200
- Elargissement du champ de culture et classement des
- capacités....................................... 707
- Etat de l’industrie chez Godin en 1856..... Il à 13, 129
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- 760
- LE DEVOIR
- Exemple pratique d’appréciation de la valeur relative des concours dans certaines opérations industrielles
- (filature de la soie)............................ 266
- Méthode (Supériorité de la) par laquelle les valeurs
- mentales déterminent la prospérité matérielle ..... 706
- Portée pacifique nationale et internationale du principe
- de coopération ou d’association......... 585, 641 à 646
- Production industrielle, fonction temporaire.......... 705
- Règlements d’ateliers et fonds de secours mutuels,
- 1857.............................. 129 à 135, 193 à 196
- Règle morale pratique................................. 5
- Rémunération du travail, position du problème......... 257
- Responsabilité dans la production............. 7, 390, 391
- Rétribution des capacités directrices................. 385
- Sélection des prévoyants et des capables...... 580 à 585
- Solutions acquises sur les points les plus avancés du
- régime coopératif.......................... 385 à 392
- Urgence de la culture de l’ouvrier...................... 267
- ÉCONOMIE POLITIQUE ET SOCIALE
- Accidents du travail (Lois sur la réparation des) dans
- les différents pays.............................. 456
- Œuvre (L’) sociale du XIXe siècle................... 393
- Régies municipales (Les).............. 136, 201. 269, 328
- « Trusts » (Les) et les « Industrial combinations », par
- Auguste Fabre.................................. 14, 74
- Village (Un) coopératif.............................. 521
- Vote (Le) cumulatif................................ 711
- ASSOCIATION DU FAMILISTÈRE
- Admissions dans la Société..................... 679, 681
- Assemblée générale ordinaire........v............... 648
- Assurances mutuelles au Familistère de Guise. 63, 127, 191, 255, 319, 383,447, 511, 575, 639, 703, 757
- Comité de conciliation............................... 681
- Conseil de gérance.......».......................... 682
- Conseil de surveillance... *.......................... 682
- Etat-civil au Familistère de Guise.. 64, 128, 192, 256, 320,
- 384, 448, 512, 576, 640, 704, 758 626 à 632 .......................... 371
- Fête de l’Enfance Fête du Travail. :
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- TABLE DES MATIÈRES DU TOME VINGT-SEPTIÈME 761
- CHRONIQUE PARLEMENTAIRE
- Assistance aux vieillards, aux infirmes et aux incura-
- rables..................................... 409 à 414
- Budget (Le) au Sénat : Emprunt ? Impôts nouveaux ?
- Economies ?................................ 215 à 222
- Budget (Le) de 1904................................... 414
- Clôture de la session................................ 468
- Conseils consultatifs du travail....................... 91
- Conseils de prud’hommes.............................. 466
- Coopération (La) et le budget...................... 157
- Divorce (Le).......................................... 468
- Elections (Les) partielles............................. 98
- Grandes commissions (Les)..................... 42 à 45
- Hygiène et sécurité des travailleurs.......... 466, 469
- Loi de deux ans....................................... 151
- Mineurs (Interpellation sur la grève des).............. 29
- » (Le million des).............................. 344
- * » (Revendications des)..................... 31 à 40
- Monopoles (Les)..................................... 349
- Organisation électorale.................. .... 40 à 42
- Paix (Question de la)......................... 153 à 156
- Régime des sucres................................... 151
- Règlement (Réforme du)............................. 414
- Rentrée (La)....................................... 87
- Saisie-arrêt sur les salaires.......................... 89
- Service militaire (Loi de deux ans)................. 414
- Traite des Blanches................................... 151
- Travaux législatifs (Etat des)........................ 404
- FAITS POLITIQUES ET SOCIAUX Allemagne
- Assurance ouvrière en 1902....................... 362
- Congrès antialcoolique de Brême....................... 541
- Congrès radiotélégraphique............................ 734
- Elections (Les)...................................... 471
- Musée social (Un)..................................... 362
- Projet de réforme électorale.......................... 532
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- LE DEVOIR
- Angleterre
- Cité (La) des bibliothèques.. •...................... 228
- Loi scolaire......................................... 226
- Trade-Unions. 36° Congrès annuel.................... 737
- \
- 1 Australie
- Parlementarisme outrancier........................... 169
- Belgique
- Congrès international des mineurs.................... 479
- Parti ouvrier libéral belge (Congrès du)........... 104
- Danemark
- Mariage civil obligatoire............................ 163
- Espagne
- Institut officiel des réformes sociales............ 478
- Mouvement syndical................................... 293
- États-Unis d’Amérique
- Immigration (Nouvelle loi sur T)..................... 298
- Initiative populaire et referendum................... 167
- Ministère du commerce et du travail................ 297
- Population......................................... 166
- Progrès du socialisme................................ 168
- Travail des enfants (Loi réglementant le)............ 158
- France
- Académie (L’j et les boissons........*............. 357
- Accidents du travail (Jurisprudence).... ............ 537
- Alcoolisme (L’)................................ 290, 722
- Assurance (L’) contre le chômage..................... 730
- Bon discours de distribution de prix................. 539
- Centenaire de la Chambre de commerce de Paris...... 476
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- TABLE DES MATIÈRES DU TOME VINGT-SEPTIÈME 763
- Conditions du travail dans les marchés de travaux publics des départements et des communes................ 353
- Congrès national (premier) contre l’alcoolisme...... 722
- Conseil supérieur du travail........................ 289
- Défense de la vie humaine (Pin de la ligue pour la). 99
- Education populaire.................................... 533
- Egoutiers de Paris (Le syndicat des). Jurisprudence.... 608
- Grèves (Les) et l’arbitrage............................ 535
- Habitations à bon marché............................... 416
- Journée de huit heures dans les arsenaux maritimes.... 162
- Laboratoire d’essais................................... 474
- Lutte contre l’alcoolisme.............................. 722
- Mètre international.................................. 604
- Organisation ouvrière.................................. 355
- Participation (La) dans les services publics........... 417
- Propriété industrielle (Office national de la)......... 475
- Puériculture (La)..........•........................ 161
- Syndicats et Bourses du travail..’.................. 732
- Travail à la tâche dans les établissements militaires.... 287
- Travailleurs (Les) de l’Etat ........................ 417
- Grande-Bretagne
- Carnegie et la participation aux bénéfices........... 418
- Coalition (Droit de)................................... 361
- Vie municipale......................................... 100
- Irlande
- Loi agraire........................................... 736
- Italie
- Assainissement de la campagne romaine.................. 292
- Gouvernement (Le) et la question sociale................ 99
- Instruction publique............. ............... 164. 363
- Municipalisation des services publics.................. 100
- Office (L’) du travail et le Conseil supérieur du travail.. 415
- Population (La)........................................ 735
- Luxembourg
- Inspection du travail industriel....................... 163
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- 764
- LE DEVOIR
- Pays divers
- Cuisines et bains scolaires ....................... 294
- Lutte contre l’alcoolisme..................... 538, 541
- » » » Le licensing Act de 1902....... 228
- Russie
- Accidents du travail (Loi sur les)................ 740
- Artèles (Règlementation des). ...................... 165
- Instruction obligatoire............................. 165
- Suède
- Conciliation et arbitrage’........................ 162
- Suisse
- Code civil........................................ 478
- Durée du travail dans les entreprises de transport et de
- communications.................................. 223
- Industries (Les) rangées d’après leur consommation
- d’énergie........................................ 224
- Protection industrielle (La)..................... 601
- Protection ouvrière (Loi sur la).................... 358
- Tarif douanier (Referendum sur le).................. 225
- COOPÉRATION ET PARTICIPATION Allemagne
- Coopération (La) de consommation.................... 586
- Grande-Bretagne
- Congrès (Le) de Doricaster.......................... 400
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- TABLE DES MATIÈRES DU TOME VINGT-SEPTIEME 765
- Pays divers
- La coopération à l’école'...........
- 741
- Suisse
- Congrès de la coopération........................ ... 595
- PAIX ET ARBITRAGE INTERNATIONAL
- Allemagne. — Progrès du pacifisme.................... 301
- Angleterre. — Budget de la guerre.................... 303
- Arbitrage international (Groupe parlementaire de F). 299, 365
- Arbitrage (L’) permanent,... ........................ 493
- Arbitrages internationaux............... 46 à 49, 364, 427
- Armées européennes (Les)............................. 743
- Budgets de l’Europe.......... ......................... 107
- Congrès de Toulouse..................................... 49
- Congrès (XIIe) international de la paix........ 683 à 690
- Congrès national (IIe) des sociétés françaises de la paix. 367
- Congrès national suédois (IIe)......................... 107
- Convention de Genève................................... 366
- Convention de La Haye (Adhésions à la)............... 106
- Coopération (La) et la paix.......................... 51
- Cour d’arbitrage (Organisation de la).................. 742
- Démocratie (La) socialiste et les visites de chefs d’Etat. 480
- Education pacifique.............................. 305, 692
- Entente franco-anglaise.......................... 486, 544
- Exemple (Un bon)....................................... 302
- France. — Conseils (Les) généraux et l’arbitrage....... 561
- » Parti (Le) socialiste et la paix............... 108
- Franc-maçonnerie (La) et la paix ...................... 234
- Italie. — Manifestations (Les) irrédentistes et le parti de
- la paix............................................ 492
- Institut international de la paix...................... 232
- Ligue de la paix et de la liberté (Assemblée générale
- annuelle de la)..................................... 231
- Ligue franco-allemande................................. 424
- Ligue générale néerlandaise.......................... 303
- Manifestations du 22 février................ 173, 232, 428
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-
- 766 LE DEVOIR
- Organisation pratique de la paix ...................... 170
- Palais de la paix...........................'.. ... 431
- Perse. — Le gouvernement persan devant le tribunal de
- La Haye............................................ 621
- Plan d’association économique internationale........... 494
- Pour la défense du soldat.............................. 494
- Précieuses adhésions.................................. 304
- Prime d’assurance coûteuse...........*............... 304
- Projections lumineuses (service gratuit).............. 366
- Projet de traité d’arbitrage entre la France et l’Angleterre............................................... 420
- Projet de traité d’arbitrage permanent entre la France,
- l’Angleterre et l’Italie... ......................... 560
- Question d’Orient...................................... 428
- Société de paix et d’arbitrage du Familistère de Guise.. 691
- Traité d’arbitrage franco-anglais...................... 690
- Tribunal international d’arbitrage..................... 494
- Union interparlementaire........................ 301, 6l 0
- MOUVEMENT FÉMINISTE
- Allemagne. -- Ecole d’art de Weimar.................... 240
- » Ecole de peinture en bâtiments pour
- femmes................................ 113
- » Ecole supérieure d’agriculture de Berlin 240
- » Exemple à suivre. t.... =............. 114
- » Femme maitre-relieur.................. 114
- Australie. — Electorat féminin.................. 179, 432
- » Femme au Sénat fédéral ............... 563
- » Vote masculin et vote féminin............ 240
- Autriche. — Femmes employées dans le service de
- l’Etat.............................................. 238
- Belgique. —Congrès des femmes socialistes.............. 432
- Chine. — Deux chinoises docteurs-médecins.............. 178
- » Pieds féminins................................... 565
- Danemark. — Le Fr&uenleseverein de Copenhague.... 174
- Distribution de prix présidée par une femme........... 563
- Divorce (Question du).................................. 52
- Etats-Unis d’Amérique. — Banque féministe.............. 178
- » Clubs de mères............... 115
- » Femme juge de paix............ 370
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- TABLE DES MATIERES DU TOME VINGT-SEPTIEME 767
- » Progrès du Mormonisme.... 178
- » Travail des femmes. ..... 564
- » Sénateurs (Deux femmes)... 115
- » Vignettes postales........... 179
- Femme chef de clinique................................ 562
- Femme docteur ès-sciences économiques................. 564
- Femme ingénieur des chemins de fer................... 562
- France. — Conseil national des femmes...... 55,368 495
- » Divorce à la requête d’un seul.............. 236
- » Droit de correction du mari................. 238
- » Droit de la femme mariée sur le produit de
- son travail............................. 235
- » Etudiantes à l’Université de Paris.......... 176
- » Fédération abolitionniste................... 433
- » Femme (La) avocat........................... 622
- « Femmes (Les) et la lutte contre la tuberculose ........................................... 175
- » Femmes (Les) et le mérite agricole.......... 500
- » Jury mixte................................ 433
- » Miss Jameron et FUniversité de Grenoble.. 499
- )) Prix de Rome.............•................... 238
- » Progrès féminin............................. 370
- » Recherche de la paternité................... 495
- » Souveraineté du mari........................ 237
- Grèce. — Première femme fonctionnaire................. 177
- Hammourabi et le droit des femmes..................... 434
- Hollande. — Femme avocat............................ 436
- Irlande. — Femmes éligibles aux conseils municipaux
- et généraux........................................ 174
- Italie. — Conseil national des femmes................. 432
- Russie. — Cours supérieurs pour les femmes............ 241
- » Ecole de commerce supérieure................ 562
- » • Nouvelle carrière libérale................... 436
- « Progrès du féminisme...................... 111
- Suisse, — Société romande de femmes peintres et
- sculpteurs......................................... 177
- Travail (Le) de nuit des femmes....................... 625
- PHILOSOPHIE RELIGIEUSE
- Règle morale et pratique
- 5 , 10, 70
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- *768 * LE DEVOIR
- Organisation de la responsabilité Perfectionnement de la race humaine... .. 7 à 10, 390, 580 646
- Portée pacifique du ciation principe de coopération et d’asso- 641
- ROMANS
- Céphise, par Henry Gréville (suite et fin).... 57, 116
- Vie d’hôtel, par Henry Gréville... 180, 243, 308, 372,
- 437, 502, 566, 633, 693, 747
- BIBLIOGRAPHIE
- Almanach des coopérateurs belges pour 1903....... 56
- Annual report of the Smithsonian Institution, 1901.... 249
- Manuel de l’Infirmière........................... 745
- Ouvrages reçus....................... 56 242, 306, 501
- Rapport sur l’instruction générale de filles, par E. Benoît-Germain...............•................... 306
- AVIS DIVERS
- Erratum (Documents biographiques)..
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